Guy de Maupassant (1850-1893) La Trahison De La Comtesse De Rhune Pièce historique en trois actes et en vers Table Personnages Acte premier scène première scène 2 scène 3 scène 4 scène 5 scène 6 Acte deuxième scène première scène 2 scène 3 scène 4 scène 5 scène 6 scène 7 scène 8 scène 9 scène 10 scène 11 Acte troisième scène première scène 2 scène 3 scène 4 scène 5 scène 6 PERSONNAGES LE COMTE DE RHUNE, seigneur breton PIERRE DE KERSAC, lieutenant des gardes du comte de Rhune LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, nobles bretons de la suite du comte de Rhune JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE, pages attachés au service du comte JEANNE DE PENTHIÈVRE, comtesse de Blois et duchesse de Bretagne LA COMTESSE ISAURE DE RHUNE SUZANNE D'ÉGLOU, cousine de la comtesse Isaure SEIGNEURS BRETONS, parmi lesquels BERTRAND DU GUESCLIN SOLDATS ET GARDES La scène se passe en 1347 ACTE PREMIER Salle des gardes d'un manoir breton au XIVe siècle. Grands sièges de bois, tables, armes diverses, dépouilles d'animaux, objets de chasse sur les murailles. On aperçoit la salle en perspective avec des fenêtres dans le fond. Au premier plan, portes à droite et à gauche. SCÈNE PREMIÈRE LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE Luc de Kerlevan, grand, maigre, aux traits accentués, joue aux dés avec Yves de Boisrosé. Ce dernier, fort gros, est étranglé dans un uniforme et porte à tout instant à sa bouche une cruche de vin posée sur la table à café de lui. Verres sur la table. Étienne de Lournye, adossé au mur, les regarde jouer; il est âgé de dix-huit ou dix-neuf ans. Jacques de Valderose, même âge, est seul debout au milieu de la salle et s'exerce avec une épée de combat. JACQUES DE VALDEROSE Kerlevan, viens ici; nous allons faire assaut, Je parie un baiser de ma mie. LUC DE KERLEVAN, riant. Ah! bien sot Qui s'y laisserait prendre; où diable loge-t-elle? Tu l'as donc, si ce n'est qu'une pauvre mortelle, Cachée en quelque puits, menée en quelque tour? Car je n'en sais pas une au pays alentour. Boisrosé et Lournye se mettent à rire. JACQUES DE VALDEROSE Excepté toutefois notre belle maîtresse. LUC DE KERLEVAN Chut!... Elle est au-dessus et de notre tendresse Et de notre pensée! JACQUES DE VALDEROSE Et Suzanne d'Églou, Sa cousine? LUC DE KERLEVAN As-tu donc le cou tellement long Que tu veuilles le faire abattre avec la hache? Tais-toi. JACQUES DE VALDEROSE, irrité. Moi, je n'ai rien dans l'esprit que je cache, J'ai le cœur assez grand pour aspirer à tout, Assez haut pour ne rien craindre. LUC DE KERLEVAN Tu n'es qu'un fou. JACQUES DE VALDEROSE Allons, viens; je parie un baiser de ma dame; Et si je perds, eh bien! par le Christ et mon âme, Je te paierai ma dette avant qu'il soit un an! LUC DE KERLEVAN Tiens, laisse-moi jouer. JACQUES DE VALDEROSE Ah! tu crains, Kerlevan! LUC DE KERLEVAN Je crains que ta beauté soit vieille, borgne ou louche! JACQUES DE VALDEROSE Par le ciel, tu seras baisé de telle bouche Que tu t'en vanteras le reste de tes jours! LUC DE KERLEVAN Toi, tu seras baisé par le bec des vautours! JACQUES DE VALDEROSE As-tu peur? As-tu peur? LUC DE KERLEVAN, se levant. Eh bien! soit, mais prends garde, Je te malmènerai, Jacques. Boisrosé et Lournye s'approchent pour voir. JACQUES DE VALDEROSE Qu'on nous regarde. YVES DE BOISROSÉ, riant en faisant danser son ventre. Son épée est, ma foi, plus haute que son front. Çà, lequel soutient l'autre? JACQUES DE VALDEROSE Oh! toi, l'homme tout rond, Je te défie après. YVES DE BOISROSÉ, riant. Tu n'y tiendras plus guère! Mon gros ventre est sorti sans trou de tant de guerres Qu'on ne le crève pas. Jacques de Valderose porte à Kerlevan plusieurs bottes sans pouvoir l'atteindre. Celui-ci, d'un revers de son épée, désarme le page et jette sa toque à dix mètres de lui, puis pose son arme tranquillement contre le mur. YVES DE BOISROSÉ C'est pour toi, cette fois; Kerlevan la veut jeune avec un frais minois. ÉTIENNE DE LOURNYE, ramassant la toque de son camarade. Il aurait pu du coup te fendre la cervelle. SCÈNE II LES MÊMES, plus PIERRE DE KERSAC PIERRE DE KERSAC, entrant vivement. Messieurs, je vous apporte une triste nouvelle: Le duc est prisonnier! LUC DE KERLEVAN Charles de Blois? PIERRE DE KERSAC Montfort L'emporte, et son soutien, l'Anglais, est le plus fort. Il est maître partout, la Bretagne est sa proie: Et Jeanne de Montfort, ravie en grande joie, Jusqu'à la nuit venue, au seuil de son palais, Sur la bouche baisa les chevaliers anglais!... LUC DE KERLEVAN Si l'Anglais règne ici, ce sera son ouvrage. JACQUES DE VALDEROSE Elle est brave du moins. LUC DE KERLEVAN Qu'importe le courage? Elle ouvrit la Bretagne aux Anglais. JACQUES DE VALDEROSE Mais les droits Paraissent fort douteux entre Montfort et Blois. LUC DE KERLEVAN Mais Montfort c'est l'Anglais, Charles de Blois la France. JACQUES DE VALDEROSE, à Kersac. Tout est perdu? PIERRE DE KERSAC Jamais on ne perd l'espérance! Car Jeanne de Penthièvre appelle auprès de soi Tout Français et Breton resté fidèle au Roi; Elle est fière et hardie autant que sa rivale. Pour ceux qui n'ont point peur la fortune est égale. Soyons les plus vaillants si les droits sont douteux. Or, les chefs à présent sont partis tous les deux. Blois prisonnier, Monfort tué par la Bastille. La Bretagne est l'enjeu des femmes. ÉTIENNE DE LOURNYE On la pille, On l'écrase, on la tue. LUC DE KERLEVAN Eh bien! tant mieux pour nous, Car je voudrais qu'on eût du sang jusqu'aux genoux! Il laisse, ce sang-là, dans la terre inféconde La haine des Anglais acharnée et profonde. ÉTIENNE DE LOURNYE Et nous? Qu'allons-nous faire? LUC DE KERLEVAN Espérons bien au moins Ne pas rester ici d'inutiles témoins. PIERRE DE KERSAC Hélas, vous vous trompez, nous resterons encore Comme garde laissée à la comtesse Isaure; Car le comte est parti tout à l'heure, emmenant Tout son monde, soldat et gueux, noble et manant. Ah! le comte de Rhune est loyal et fidèle; Mais j'ai peur de sa femme, elle est fourbe. JACQUES DE VALDEROSE Et bien belle! PIERRE DE KERSAC On ne comprend jamais ce qu'elle a dans l'esprit, Car son front est méchant quand sa bouche sourit. JACQUES DE VALDEROSE Elle a des yeux ainsi qu'on rêve ceux des anges. HUGUES DE KERSAC Mais on y voit passer des lumières étranges Comme des feux d'Enfer. JACQUES DE VALDEROSE Elle est bien belle. LUC DE KERLEVAN, sévèrement à Valderose. Elle est Notre maîtresse. PIERRE DE KERSAC Moi, je pense qu'elle hait Quelqu'un obstinément. JACQUES DE VALDEROSE Ou peut-être qu'elle aime. SCÈNE III LES MÊMES, LA COMTESSE et SUZANNE D'ÉGLOU LA COMTESSE Messieurs, je vous salue, ayant voulu moi-même Voir tous les défenseurs demeurés avec moi; Car le comte est parti joindre le camp du Roi. Nous restons seuls avec quatre-vingts hommes d'armes; Mais votre grand courage empêche mes alarmes. Elle s'assied sur un fauteuil que lui présente Kersac. Suzanne d'Eglou s'appuie au dossier. Que faites-vous ici du matin jusqu'au soir? Vous maniez les dés, vous jouez blanc ou noir? YVES DE BOISROSÉ Non, madame, nos mains sont souvent occupées A manier les pieux et les lourdes épées, Pour n'être point trop gros quand Monseigneur le Roi Nous enverra là-bas, où l'on meurt. Et, ma foi, Pour notre noble maître et pour notre maîtresse, Après avoir fendu quelque face traîtresse D'Anglais, j'irais au ciel sans grand chagrin. LA COMTESSE, souriant. Merci. Après un instant d'hésitation. Vous, monsieur de Kersac, aimeriez-vous aussi Mourir en combattant les Anglais? PIERRE DE KERSAC Oui, madame. LA COMTESSE Vous, Luc de Kerlevan? LUC DE KERLEVAN Certes, je n'ai qu'une âme, Mais je la donnerais pour n'en plus voir un seul; Et, lorsque je serai roulé dans mon linceul, S'il en vient par hasard à passer sur ma tombe, Mes os tressailliront d'une douleur profonde. LA COMTESSE Vous êtes brave, exempt de toute trahison; Le comte me l'a dit, monsieur. LUC DE KERLEVAN Il eut raison. LA COMTESSE, à Valderose. Et vous, aimeriez-vous une mort renommée? JACQUES DE VALDEROSE Moi, je voudrais mourir pour une femme aimée. LA COMTESSE, riant. Vraiment! vous n'avez point trop de barbe au menton, Vous êtes jeune encor pour parler sur ce ton. Vous, Lournye? écoutons un peu messieurs les pages. LUC DE KERLEVAN Chaque vie est un livre. Il faut qu'à toutes pages On écrive des faits. Je voudrais que pour moi On pût lire: « Il mourut fidèle dans sa foi Qu'il donna sans retour à sa première amie, D'honneur intact, n'ayant laissé nulle infamie. » LA COMTESSE Très bien. Ainsi, l'Amour vous occupe à ce point! Vous en parlez sans gêne et ne vous doutez point De ce que c'est. JACQUES DE VALDEROSE Ah! si, je crois bien le comprendre. ÉTIENNE DE LOURNYE Moi, j'en suis sûr. LA COMTESSE, riant. Messieurs, vous avez le cœur tendre, Et vous êtes charmants. Pour m'amuser un peu, Parlez-moi de l'Amour, mais surtout avec feu. ÉTIENNE DE LOURNYE N'avoir qu'un être à deux, qu'un cœur et qu'une vie, Qu'une faim, qu'une soif, qu'un besoin, qu'une envie, Être ensemble, mêlés l'un à l'autre, et chacun Différent. Se savoir deux et ne faire qu'un. Sentir son âme en vous, que la vôtre vous quitte Dans ces profonds regards d'amour où l'âme habite; Haleter sous l'ardent bonheur qui vous emplit; Ne plus penser, et vivre en un immense oubli De tout, l'un prés de l'autre, émus et pleins de fièvres; Et se tenir les mains et se baiser les lèvres; Et sourire toujours et ne parler jamais. Ah! je deviendrais fou, madame, si j'aimais. LA COMTESSE C'est fort bien dit. Parlez, maintenant, Valderose. Comment aimeriez-vous? JACQUES DE VALDEROSE Oh! moi, c'est autre chose. J'aurais plus de désirs et plus de passion, Et toutes les ardeurs de la possession. Je voudrais être maître en même temps qu'esclave. Je voudrais un rival, un mari, qu'il fût brave, Noble et riche, afin d'être à quelqu'un préféré: D'être le seul aimé, le seul choisi, sacré Roi par la femme ainsi qu'un prince par le pape. Alors, ne possédant que l'épée et la cape, J'aurais plus de triomphe et de richesse au cœur Que n'en trame à sa suite un conquérant vainqueur. Car j'aurais tout, son œil, ses cheveux et sa bouche, Et son geste, et sa voix, et son âme farouche. Je l'envelopperais de longs baisers très doux Comme d'un voile, et les anges seraient jaloux. Puis, à l'heure où descend la nuit sombre, Dieu même m'envierait quelquefois dans son bonheur suprême. LA COMTESSE, se lève et, allant lentement vers la porte. Enfants, vous vous trompez: ce n'est point tout cela. Elle revient tout à coup riant. Vous, monsieur de Kersac? PIERRE DE KERSAC Oh! le cœur que voilà, Madame, a maintenant trop porté la cuirasse; Il est mort là-dessous; quoiqu'il garde la trace, Comme une cicatrice au front d'un trépassé, D'un amour douloureux qui l'a jadis blessé. LA COMTESSE Tiens, dites-moi cela? PIERRE DE KERSAC Toujours la même histoire: J'aimais, je fus payé d'une trahison noire. La femme qui m'avait tout son amour promis Prit un amant parmi nos pires ennemis, Puis l'épousa, s'étant de cœur prostituée. Mais moi, lorsque je sus cela, je l'ai tuée. LA COMTESSE, avec indignation C'est infâme. PIERRE DE KERSAC, avec hauteur. Aujourd'hui je le ferais encor, Certes, car on est moins méprisable étant mort. Une tombe vaut mieux qu'une vie infidèle, Et l'honneur est plus grand qu'une femme n'est belle. LA COMTESSE Peut-être sont-ce là de nobles sentiments, Mais qui conviennent mieux aux maris qu'aux amants. Vous, Boisrosé? YVES DE BOISROSÉ, embarrassé et se grattant le nez. Ma foi... Je ne sais trop... madame, C'est... comme un petit doigt... qui vous chatouille l'âme Et la lèvre... et vous rend aussi gai qu'un pinson, Ou bien vous met au corps un drôle de frisson, Qui fait qu'on ne dort plus la nuit, et qu'on peut vivre Sans manger, qu'on devient jaune comme du cuivre, Qu'on a des maux de tête et des maux d'estomac, Comme aux balancements des flots ou d'un hamac. Mais j'ai trouvé remède à guérir cette fièvre, C'est de boire au matin un grand coup de genièvre, Sans quoi l'on deviendrait maigre comme un compas. LA COMTESSE Vous, Luc de Kerlevan? LUC DE KERLEVAN Oh! moi, je ne sais pas. SCÈNE IV LA COMTESSE, PIERRE DE KERSAC, LUC DE KERLEVAN, YVES DE BOISROSÉ, JACQUES DE VALDEROSE, ÉTIENNE DE LOURNYE, SUZANNE D'ÉGLOU, UN SOLDAT CONDUIT PAR DEUX GARDES PIERRE DE KERSAC Quel est cet homme? UN GARDE C'est un des soldats du comte. PIERRE DE KERSAC Comment est-il ici? LE SOLDAT J'ai fui. LUC DE KERLEVAN C'est une honte! LE SOLDAT Le comte est mort. PIERRE DE KERSAC Quoi! mort? Que dis-tu? LA COMTESSE Mon mari? LE SOLDAT Oui, madame. PIERRE DE KERSAC Comment? Mais parle. LE SOLDAT Il a péri En combattant. LUC DE KERLEVAN, le prenant au collet. Mais toi? PIERRE DE KERSAC, le dégageant. Laisse parler ce lièvre. LE SOLDAT On nous dit en partant que Jeanne de Penthièvre Était dans Nantes avec deux mille hommes en tout. C'était faux, les Anglais avaient monté leur coup. Nous allions la rejoindre. Étant en avant-garde, Un soldat, mon voisin, nous dit: « Plus je regarde, Et plus ce bois remue et semble s'approcher, Il ne fait pas de vent, et je vois se pencher Les branches; on dirait qu'il souffle une tempête. » Chacun se mit à rire, et l'on trouvait fort bête Ce soldat. Mais, soudain, tout le bois disparaît Et l'on voit s'agiter alors une forêt De piques, de cimiers anglais, et d'arbalètes Qui font pleuvoir les traits et la mort sur nos têtes. Chacun s'enfuit; le comte est seul resté debout. Blessé, perdant son sang, mais luttant jusqu'au bout. Il garda son épée et ne voulut la rendre A personne, criant: « Allons, venez la prendre; Par la pointe, messieurs, je vous la donnerai. » Puis il tomba, le corps grandement perforé D'un coup dont un Anglais l'atteignit par derrière. LUC DE KERLEVAN Et vous avez tous fui, lâches! LE SOLDAT La troupe entière S'est dispersée à tous les coins de l'horizon. LUC DE KERLEVAN Kersac, point de pitié pour ces gueux. Ils vous ont, Pour aller au combat, des pattes de tortue, Et des jambes de cerf pour s'enfuir. On les tue Comme des chiens. L'exemple est utile en ce temps. Nous avons des fuyards au lieu de combattants, Et l'Anglais va venir. Qu'on apporte une corde. LE SOLDAT, tendant les mains vers la comtesse. Oh! grâce! LA COMTESSE Ayons au cœur plus de miséricorde. Elle prend la cruche de vin et en présente elle-même un verre au soldat, qui le boit. Puis elle lui fait signe de sortir; il s'en va avec les gardes. Certes, mon âme est forte et sait tout endurer, Mais je sens que mes yeux ont besoin de pleurer. Quand on est femme, on a toujours cette faiblesse De pleurer aussitôt que le malheur vous blesse: C'est vrai. Mais nous avons cette fierté du moins De ne jamais montrer nos pleurs à des témoins. Allez, messieurs. Ils sortent tous en s'inclinant. SCÈNE V LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU LA COMTESSE Je puis enfin rire à mon aise! Ah! comme j'ai joué leur naïveté niaise! Comme une femme est forte et vaut mieux qu'un soldat Comme la ruse est grande à côté du combat! C'est de moi qu'est venu ce que tu viens d'entendre. C'est un piège profond que mes mains ont su tendre. Écoute... je me fie à ta fidélité; Le comte est bien vivant: voilà la vérité. Mais, en le disant mort, je deviens la maîtresse, Et je garde les clefs de cette forteresse Pour celui que j'attends et que j'aime, celui Dont le nom comme un feu dans mon souvenir luit, L'Anglais Gautier Romas! SUZANNE D'ÉGLOU Qu'as-tu fait là, cousine? Tu ne redoutes point la colère divine Qui punit le parjure et l'infidélité? LA COMTESSE Eh! que veux-tu? Pendant longtemps j'ai résisté, Mais l'amour m'a saisie, a tordu ma pensée, Comme un lutteur tombé je me sens terrassée. SUZANNE D'ÉGLOU Oh! c'est très mal, cousine. LA COMTESSE Ah! c'est mal. Et pourquoi? Avant de l'épouser, j'avais donné ma foi. Mon père m'a jetée à lui; lui, vieux, m'a prise, Comme un objet quelconque et presque par surprise Et parce qu'avec moi j'apportais un cadeau Royal, trois grands châteaux et ma jeunesse en dot! Moi, j'avais peur de lui, j'avais peur de mon père, Je n'osai dire « non », mais est-ce qu'il espère Qu'on est maître d'un cœur et qu'on prend un esprit A cheval et l'épée au flanc comme il me prit, De même qu'un butin qu'on rapporte? SUZANNE D'ÉGLOU Oh! prends garde... Mais, ce soldat qui t'a servi, si quelque garde, L'enivrant, apprenait par lui ta trahison? Un peu de vin suffit pour perdre la raison. LA COMTESSE, montrant la cruche de vin. Un peu de vin suffit pour perdre la mémoire, Et je verse l'oubli lorsque je verse à boire. Il est mort! SUZANNE D'ÉGLOU Ton mari, tu le hais. Mais, sinon Pour lui, pitié du moins pour son nom. LA COMTESSE Quoi, son nom? Qui connaît hors d'ici sa splendeur dérisoire? C'est moi qui lui ferai sa place dans l'Histoire. SUZANNE D'ÉGLOU Oui, cousine, c'est vrai, mais par la trahison. LA COMTESSE Trahir! Qui donc trahit dans cette guerre? Ils ont Tous trahi! Jean de France et duc de Normandie Livra-t-il pas Montfort au Roi par perfidie? Et Landerneau? Guingamp? Henry de Spinefort, Traître, a-t-il ouvert Hennebont à Montfort? Livra-t-on pas Jugon pour cent deniers de rentes? Mais ils ont tous trahi de façons différentes! L'évêque de Léon? Laval? et Malestroit? Et d'Harcourt? Et Clisson, que fit périr le Roi Par le bras du bourreau? Cependant, leur mémoire Est encor respectée et brillante de gloire. Trahir?... Ah! j'ai trahi celui seul que j'aimais, L'Anglais Gautier Romas, et je veux désormais Lui demeurer fidèle et lui livrer le comte. La vengeance est permise et n'est point une honte. Entre les deux, mon cœur n'eut pas droit de choisir; J'étais à lui; mais l'autre est venu me saisir. Aujourd'hui, je me rends à mon bien-aimé maître. Quand on a de l'audace, on cesse d'être un traître! SUZANNE D'ÉGLOU Malgré l'audace, on est infidèle et trompeur; Puis je t'aime, cousine, et je sens que j'ai peur. J'ai peur de tout, de moi, de nous, d'un mot, d'un geste. Un regard qu'on échange, un rien, tout est funeste Quand on cache en son cœur un périlleux secret. Un soupçon peut venir. LA COMTESSE Qui me soupçonnerait? SUZANNE D'ÉGLOU Si l'on apprend soudain que le comte est à Nantes? LA COMTESSE Qui pourrait en trouver la nouvelle étonnante? La ruse est bien ourdie, elle vient du Montfort Qui voulait s'en servir pour entrer dans ce fort. SUZANNE D'ÉGLOU Mais si le comte, enfin, sait sa mort répandue Avant qu'à ton Anglais ta porte soit rendue, Pour garder son château, sans doute il reviendra. Alors, que feras-tu?... LA COMTESSE Rien. Quelqu'un m'aimera. SUZANNE D'ÉGLOU Un autre amant? LA COMTESSE Tout homme appartient à la femme. C'est notre esclave-né, soumis de corps et d'âme. Ou qu'il soit notre époux bu qu'il soit notre amant, C'est un jouet d'amour ou terrible ou charmant. Le Ciel nous l'abandonne. Il reçut en partage Ce mépris de la mort qu'on appelle courage, La faiblesse du cœur et la force du bras, Cette audace qui fait les immenses combats, Les muscles vigoureux qui supportent les armes; Mais nous avons pour nous la puissance des charmes, L'amour! et par cela l'homme nous fut livré. Fauchons ses volontés comme l'herbe d'un pré; Tendons nos yeux sur lui comme un filet perfide; Avec des mots d'espoir courbons son cœur rigide; Poursuivons-le sans cesse, et, quand nous l'avons pris, Faisons comme le chat qui tient une souris, Jouons et gardons-le. Dans un péril extrême, Ayons toujours dans l'ombre un homme qui nous aime. Il nous importe peu qu'il soit charmant ou laid; Il nous importe peu qu'il soit duc ou valet; Mais qu'il nous aime assez. SUZANNE D'ÉGLOU Quoi! tu veux un complice? LA COMTESSE Non, un esclave prêt à tout, jusqu'au supplice, A commettre tout crime, à trahir toute foi, A mourir, s'il le faut, sur un regard de moi. SUZANNE D'ÉGLOU Mais qui ce sera-t-il? LA COMTESSE Je cherchais tout à l'heure. SUZANNE D'ÉGLOU Où donc? LA COMTESSE Ici; j'ai vu que mon sourire effleure, Sans les faire vibrer, tous ces grossiers soudards. Ni tumulte en leur cœur, ni feu dans leurs regards. La foi stupide, seule, en leur poitrine habite, Et sous aucun amour leur âme ne palpite. Ils sont finis, ils sont trop bêtes et trop vieux; Et, quoique des enfants, les pages valent mieux. SUZANNE D'ÉGLOU, se mettant à genoux et prenant les mains de la comtesse. Oh! cousine, je te supplie et je t'implore, Oh! ne fais point cela, puisqu'il est temps encore; C'est pour toi que je pleure et pour toi que je crains, Car je t'aime, toi seule. LA COMTESSE, la relevant. Allons, plus de chagrins, Et lève-toi! SCÈNE VI LES MÊMES. JACQUES DE VALDEROSE entre brusquement, puis s'arrête tout à coup en apercevant la comtesse et Suzanne d'Églou. JACQUES DE VALDEROSE, se retirant. Pardon. LA COMTESSE, lui faisant signe d'approcher. Mais entrez. J'imagine Que vous n'avez point peur de ma belle cousine. Moi, quand j'ai le cœur plein de pensers affligeants, J'aime ouïr prés de moi causer des jeunes gens. Causez tous deux, et si mon air morne vous gêne, Ne me regardez point, j'écoute et me promène. SUZANNE D'ÉGLOU, suppliante. Oh! reste! LA COMTESSE, s'éloignant. Envoyez-moi vos rêves étourdis. La douleur est muette à mon âge, tandis Qu'au vôtre on a toujours quelque folie à dire. Jetez sur ma pensée un peu de votre rire; Et faites que je sente en mon cœur attristé Descendre à votre choix un rayon de gaieté. Elle va dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde tantôt les jeunes gens, tantôt en dehors. JACQUES DE VALDEROSE, à Suzanne d'Églou. Le ciel me soit en aide. Et que Dieu vous bénisse, Mademoiselle. II m'est en ce jour bien propice, Et je lui veux ce soir rendre grâce à genoux De ce qu'il m'est permis de rester près de vous, C'est le plus grand,bonheur où je puisse prétendre. SUZANNE D'ÉGLOU Monsieur, je ne suis point d'humeur à vous entendre; Gardez tous vos propos aimables ou joyeux. J'ai l'amertume au cœur et des larmes aux yeux. JACQUES DE VALDEROSE Hélas! vous n'êtes point plus triste que moi-même. Mais, prés des déplaisirs, le ciel bienfaisant sème Les consolations, et le chagrin que j'ai Rien qu'en vous approchant me parait soulagé. SUZANNE D'ÉGLOU Le mien n'est point de ceux qu'un compliment allège. JACQUES DE VALDEROSE Le malheur prés de vous fond comme de la neige, Car l'œil clair d'une femme est le soleil des cœurs. SUZANNE D'ÉGLOU En cet instant, monsieur, votre place est ailleurs. JACQUES DE VALDEROSE Je ne sais qu'une place, et c'est la seule bonne: Celle qu'à ses côtés une femme nous donne. SUZANNE D'ÉGLOU J'en sais d'autres encore, et ce n'est point ici. L'amitié d'une femme est un moindre souci Pour un cœur noble et fort que l'amour de la France. JACQUES DE VALDEROSE Quand l'amour du pays est une âpre souffrance, Que le fer le ravage et que la flamme y luit, Et que l'on n'y peut rien que de pleurer sur lui, L'amitié d'une femme un instant nous console. SUZANNE D'ÉGLOU L'homme qui s'y repose a l'âme vile et molle Et trouve son plaisir plus cher que son devoir. ACTE DEUXIÈME SCÈNE PREMIÈRE LA COMTESSE, JACQUES DE VALDEROSE Le théâtre représente une salle du château de Rhune qui sert d'oratoire à la Comtesse. Sorte de chapelle à gauche. Portes des deux cités de la scène; fenêtres au fond. Valderose est aux genoux de la Comtesse assise dans un fauteuil et tient une main dans les siennes en la regardant avec amour. JACQUES DE VALDEROSE Oh! je voudrais rester ainsi ma vie entière. Vous m'aimez! c'est donc vrai! vous, ma maîtresse altière, Puissante et noble, à l'œil sévère et redouté; Vous dont je contemplais la sereine beauté Ainsi que l'on regarde une étoile lointaine; Vous dont je redoutais la parole hautaine. LA COMTESSE Savez-vous maintenant ce que c'est que l'amour? JACQUES DE VALDEROSE On ne le sait jamais, on l'apprend chaque jour. LA COMTESSE Comment l'apprenez-vous? JACQUES DE VALDEROSE En vous voyant sans cesse. LA COMTESSE Et cela vous suffit? JACQUES DE VALDEROSE C'est trop pour ma bassesse. LA COMTESSE L'amour ne connaît point bassesse ni grandeur. S'aimer, c'est être égal. JACQUES DE VALDEROSE Je vous aime. LA COMTESSE Candeur D'enfant; un mot n'est rien; mais l'amour est immense, Qu'est-ce que c'est? JACQUES DE VALDEROSE Le ciel espéré qui commence. Un bonheur si parfait qu'on ne le comprend point. LA COMTESSE Non, ce n'est pas cela, qu'est-ce donc? JACQUES DE VALDEROSE Un besoin De tenir dans ma main votre main qui la touche, De respirer l'air pur qui vient de votre bouche, D'écouter votre robe en vous voyant passer, De sentir tout à coup votre œil me caresser, M'emplissant de chaleurs et de clartés d'aurore, Superbe et doux, tout noir de choses que j'ignore, Que je voudrais comprendre et que je crains un peu. LA COMTESSE Non. Ce n'est point cela. Qu'est-ce que c'est? JACQUES DE VALDEROSE Un feu Qui change la poitrine en un brasier de forge, Un volcan de baisers qui montent à la gorge Prêts à jaillir. LA COMTESSE Non. JACQUES DE VALDEROSE C'est l'âme du bonheur. LA COMTESSE Non. JACQUES DE VALDEROSE C'est l'infini qui s'ouvre ainsi qu'un horizon. LA COMTESSE Non. C'est le dévouement sublime et la souffrance; Le moment de la vie où finit l'espérance. On aime, c'est assez. Aimer, c'est l'abandon Complet de soi, l'entier sacrifice, le don De son corps, de son sang, de son cœur, de son être, De tout rêve, de tout désir qui nous pénètre, Et de l'honneur humain pour un autre plus grand: Un besoin de donner plus encor qu'on ne prend, De vivre l'un pour l'autre et de mourir de même; Comprenez-vous cela? Mourir pour qui l'on aime! JACQUES DE VALDEROSE Je ne vois, je ne sens, je ne comprends enfin Que ceci: « Je vous aime. » Ô maîtresse, j'ai faim De votre voix, j'ai soif de vos regards; j'adore Votre être tout entier. Je vous aime. J'ignore, Je méprise, je hais tout ce qui n'est pas vous. Oui, je voudrais mourir d'amour à vos genoux. LA COMTESSE, impatientée. Oh! que tu comprends mal l'amour, enfant timide! Tu parles de tendresse avec ton œil humide Et des roucoulements d'oisel. Qu'est tout cela Près de l'emportement terrible que j'ai là? As-tu pendant des nuits senti ta chair se tordre Et ton corps sangloter, et la rage te mordre A la gorge, et sonner dans ton sein, comme un glas, Le dégoût d'un passé qui ne s'efface pas. Dans ton cœur déchiré que le désir affame As-tu jamais songé que, moi, je fus la femme D'un autre, qu'il m'aima d'amour, qu'il me fut cher, Et qu'on n'arrache pas ses baisers de ma chair, Que l'âme comme un corps se flétrit aux caresses, Et qu'elle est moins entière aux secondes tendresses. Es-tu jaloux? JACQUES DE VALDEROSE Jaloux de qui? LA COMTESSE De mon passé. JACQUES DE VALDEROSE Non, puisque vous m'aimez. LA COMTESSE Songe qu'il a laissé Sa trace dans mon cœur ainsi que sur ma lèvre. JACQUES DE VALDEROSE Taisez-vous; chaque mot me brûle d'une fièvre Atroce, je ne veux rien savoir. LA COMTESSE Me crois-tu, Enfant faible et craintif, de si courte vertu Que je cède au premier empressement d'un homme, Ainsi qu'au son du cor une ville qu'on somme? Pour entrer dans la place, il faut être vainqueur, Il faut avoir souffert pour entrer dans mon cœur. Mieux qu'une forteresse on doit savoir me prendre, L'assaut est périlleux, car, avant de me rendre, Je te ferai verser des larmes et-du sang. JACQUES DE VALDEROSE Pourtant, je ne vois point de péril si pressant Qui me force à subir une pareille épreuve. LA COMTESSE Mais si le roi Philippe apprend que je suis veuve, Moi qui tiens trois châteaux de France en mon giron, Alors, il m'enverra quelque puissant baron, Pour accomplir du Roi la volonté jalouse Il faudra bien, mon pauvre enfant, que je l'épouse. Que ferez-vous alors? JACQUES DE VALDEROSE, avec violence. Je le tuerai. LA COMTESSE le baise au front brusquement avec un cri de joie. Je t'aime. Elle s'enfuit précipitamment par la porte de gauche. SCÈNE II JACQUES DE VALDEROSE, seul. Oh! quel coup, j'ai reçu de ce mot-là: baptême De tendresse infinie; aurore de ce jour Où je goûterai tous tes triomphes, Amour! Du baiser de sa main à celui de sa bouche, Et d'un « oui » de sa lèvre aux marches de sa couche. Au-dessus de mon front quel génie arrêté Fait donc pleuvoir sur moi cette félicité! Une femme! une femme! Oh! la chère inconnue Qu'on attend, dont on voit la nuit la forme nue Passer, et qu'on poursuit toujours sans la saisir. Il est secoué par des sanglots. Tiens, je ne croyais pas qu'on pleurait de désir... Elle m'aime! et je vis: et je sais qu'elle m'aime! Est-ce bien moi? Pourtant, est-ce bien moi? le même Qu'ils traitaient en enfant. Que l'amour m'a grandi! S'ils avaient entendu ce mot qu'elle m'a dit? S'ils le savaient - Kersac, Kerlevan et Lournye? Mais non, car ce sont là des choses que l'on nie. S'ils le savaient pourtant, comme l'on m'envierait! Il est dur de cacher un semblable secret. SCÈNE III JACQUES DE VALDEROSE, SUZANNE D'ÉGLOU SUZANNE D'ÉGLOU, entrant à droite, l'apercevant. Ah! c'est vous! vous pleurez? Quelle ambre souffrance Emplit donc votre cœur? JACQUES DE VALDEROSE, très exalté. Je pleure d'espérance. SUZANNE D'ÉGLOU L'espérance de quoi? JACQUES DE VALDEROSE Du bonheur que j'attends. SUZANNE D'ÉGLOU On a de faux espoirs, monsieur, de temps en temps. JACQUES DE VALDEROSE Non, je touche le mien. SUZANNE D'ÉGLOU Le bonheur fuit sans cesse. JACQUES DE VALDEROSE Me fuir, comment cela, me fuir; j'ai sa promesse, Son aveu, son amour. SUZANNE D'ÉGLOU, très digne. De quoi me parlez-vous? JACQUES DE VALDEROSE, se calmant. Mais de mes faux espoirs et de mes songes fous; Car je rêve sans fin, et je crois arrivées Les choses qu'en mes jours de bonheur j'ai rêvées. SUZANNE D'ÉGLOU, triste. Au réveil, bien souvent, le songe était trompeur. Quand il a disparu, c'est dur. JACQUES DE VALDEROSE Je n'ai pas peur. L'espérance que j'ai capturée est de celles Qui ne s'envolent point, quoique battant des ailes Dans mon cœur, et chantant comme un oiseau des bois. SUZANNE D'ÉGLOU Hélas! j'ai trop souvent connu sa douce voix; Mais que c'est triste après, après, quand rien ne chante! JACQUES DE VALDEROSE Vous voulez m'effrayer; que vous êtes méchante! SUZANNE D'ÉGLOU, s'animant. Méchante, non, monsieur, vous ne le croyez point! Je voudrais... Êtes-vous donc aveugle à ce point De ne rien deviner et de ne pas comprendre Que les piéges d'amour sont faciles à tendre? Je n'en puis dire plus... pourtant... je le voudrais. JACQUES DE VALDEROSE, étonné. De quoi parlez-vous donc? SUZANNE D'ÉGLOU, avec autorité. Je parle de secrets Que l'on n'aborde point entre gens de notre âge. Mais je suis la plus jeune et je suis la plus sage, Ayant le cœur mieux clos et les yeux moins fermés. JACQUES DE VALDEROSE Mais j'ai les yeux ouverts. SUZANNE D'ÉGLOU Non. JACQUES DE VALDEROSE Pourquoi? SUZANNE D'ÉGLOU Vous aimez. JACQUES DE VALDEROSE Comment le savez-vous? SUZANNE D'ÉGLOU Qu'importe... Je devine; Écoutez-moi; je sais des ruses qu'on combine. On cherchera peut-être à gagner votre foi, A vous faire tourner contre nous et le Roi. A troubler les cœurs la tendresse est sujette. Quand elle devient vile un homme la rejette. Sachez ne point céder votre âme au tentateur, Ni, pour un peu d'amour, vendre beaucoup d'honneur. JACQUES DE VALDEROSE Je suis... SUZANNE D'ÉGLOU Souvenez-vous de n'être jamais traître; Quel qu'il soit, de servir droitement votre maître; De craindre toute femme et de n'y pas songer, Car son œil est limpide et son cœur mensonger; De rester toujours loin de toute vilenie; D'être noble d'esprit comme de nom. JACQUES DE VALDEROSE Je nie Qu'aucun amour, jamais, me puisse perdre ainsi. SUZANNE D'ÉGLOU Vous le promettez? JACQUES DE VALDEROSE Je le promets. SUZANNE D'ÉGLOU Merci. Allez voir maintenant ce qui vient par la plaine, Et votre cœur battra, non d'amour, mais de haine. Et cette haine-là, monsieur, c'est le devoir. JACQUES DE VALDEROSE Qu'y a-t-il donc? SUZANNE D'ÉGLOU Allez. JACQUES DE VALDEROSE, sortant gaiement. Demoiselle, au revoir. SCÈNE IV SUZANNE D'ÉGLOU, seule. Elle reste debout au milieu de l'appartement et pleure. Coulez, larmes... Avant que vous soyez taries, Mes cheveux seront blancs et mes lèvres flétries. Elle se jette à genoux devant le grand Christ en sanglotant et tenant la tête dans ses mains. Fallait-il justement, mon Dieu, que ce fût lui! Elle pleure encore. Sitôt qu'on l'entrevoit, comme le bonheur fuit! Comme ils sont payés chers, les espoirs qu'il accorde! Relevant la tête vers le Christ. Il n'est donc nulle part une Miséricorde Quand le malheur aveugle a trop broyé quelqu'un? Oh! tes parts ne sont pas égales pour chacun, Fatalité; le bras est injuste qui frappe. Se relevant en chancelant. Comme je me sens faible et comme tout m'échappe! SCÈNE V LA COMTESSE, PIERRE DE KERSAC La comtesse apparaît subitement à la porte de gauche, pendant que Pierre de Kersac se précipite par celle de droite. PIERRE DE KERSAC, à la comtesse. Madame, les Anglais sont autour du château, Et je crois qu'il l'instant ils vont donner l'assaut. LA COMTESSE Faites votre devoir, monsieur. PIERRE DE KERSAC, avec hauteur. J'ai l'habitude De le faire toujours. LA COMTESSE Le combat sera rude, Vous êtes peu nombreux, et je crains fort. PIERRE DE KERSAC Nous sommes, Madame, bien assez, n'étant point de ces hommes Qui comptent l'ennemi vivant; dans un combat, On compte seulement chaque front qu'on abat. SCÈNE VI LES MÊMES, plus YVES DE BOISROSÉ avec une barrique sur l'épaule. YVES DE BOISROSÉ, soufflant. Me voici. PIERRE DE KERSAC Qu'est cela? YVES DE BOISROSÉ Cela, c'est du genièvre. PIERRE DE KERSAC Où vas-tu le porter? YVES DE BOISROSÉ Oh! d'abord à ma lèvre, Puis à ces bons Anglais que je veux enivrer! PIERRE DE KERSAC Es-tu fou? YVES DE BOISROSÉ Pas du tout. Je vais leur préparer Une boisson très chaude et très saine aux entrailles. Car, lorsqu'ils auront mis une échelle aux murailles, Je laisserai monter les hommes jusqu'au bout. Puis, dés que le premier surgira, tout à coup J'ôterai le bouchon, leur versant sur la tète Un fleuve de genièvre. Se frottant les mains avec joie. Oh! cela n'est pas bête, Vois-tu, car, pénétrant chacun jusqu'à la peau, J'arroserai du haut en bas leur vil troupeau. Puis, lorsqu'ouvrant la bouche avec leur nez humide, Tous ces pots bâilleront sous ma barrique vide, Espérant qu'il en reste au fond encore un peu, Ainsi qu'en des blés mûrs j'y bouterai le feu, Et je verrai couler leur cascade enflammée, Et je me réjouirai de sentir la fumée Du genièvre qui brûle et des Anglais rôtis. PIERRE DE KERSAC, riant. Ah!... je demande à voir. YVES DE BOISROSÉ Allons, je t'avertis Qu'en gens bien avisés, d'abord nous allons boire A la santé des gueux. PIERRE DE KERSAC Non pas... à leur mémoire. Ils sortent en riant. SCÈNE VII LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU LA COMTESSE, avec une joie folle. Je l'ai vu! je l'ai vu de ma chambre. Il est là. Mon amour à travers l'espace l'appela, Et l'appel de mon corps l'a fait venir plus vite Qu'un messager portant une lettre. Maudite Soit l'épaisseur des murs qui nous sépare encor. Mais vous allez tomber, remparts, tant il est fort. Il vous fera courber, comme des fronts d'esclave, Vils Bretons et trembler de peur, tant il est brave. On entend à trois reprises différentes l'appel prolongé d'une trompette, puis la voix lointaine d'un héraut qui crie: « Oyez, au nom de Jean, le comte de Montfort, A tous chefs et soldats gardant ce château fort, Moi, Sir Gautier Romas, qui commande une troupe De mille cavaliers portant archers en croupe, Ce jour de saint Martin de Tours, vous fais savoir Qu'ayez à me livrer les clefs de ce manoir; Sinon, la place étant par mes gens occupée, Vous serez tous passés par le fil de l'épée. » Rire des soldats sur les remparts. LA COMTESSE Et moi je sentirai ses lèvres sur mon front Et comme un fer ardent elles me brûleront. On entend de nouveau une trompette plus rapprochée qui répond trois fois et une voix qui crie: « Au nom de Jean de Blois, le seul duc de Bretagne, A vous, Anglais félons que la honte accompagne, Moi, Pierre de Kersac, qui commande en ce lieu, Vous dis qu'avez ici besoin de prier Dieu, Afin qu'il soit propice à recevoir vos âmes Lourdes de forfaitures et de crimes infâmes. » Cris de colère des Anglais dans le lointain. Quand les voix se sont tues, un grand silence. LA COMTESSE Voilà qu'on va se battre et qu'un frisson me mord. Quel silence! On croirait que tout le monde est mort. SUZANNE D'ÉGLOU Quel est donc ce bruit sourd comme un troupeau qui passe? LA COMTESSE Les Anglais. SUZANNE D'ÉGLOU On dirait des branches que l'on casse Et puis des sifflements qui se croisent dans l'air. LA COMTESSE Les flèches se brisant sur les cottes de fer. SUZANNE D'ÉGLOU Que d'hommes vont mourir! LA COMTESSE, ironique. As-tu le cœur si tendre? Les trompettes sonnent; on entend des cris et un grand tumulte. SUZANNE D'ÉGLOU Écoutez. LA COMTESSE C'est l'assaut, l'assaut. J'ai cru l'entendre. Oh! j'ai peur maintenant, j'ai peur pour lui; les coups Au sein d'une mêlée ont des caprices fous; Et la mort qui s'y rue, ainsi qu'un chien qu'on lâche, Prend parfois le plus brave à cité du plus lâche. SUZANNE D'ÉGLOU Ces cris me font un mal atroce, car j'entends Hurler chaque blessé plus que les combattants. LA COMTESSE, se levant impétueusement. J'y dois aller, cousine, et veiller sur sa tête, On peut sauver quelqu'un par un bras qu'on arrête. SCÈNE VIII LES MÊMES, UN SOLDAT LE SOLDAT Madame, un prisonnier anglais prétend avoir Un secret à vous dire. LA COMTESSE A moi? Je veux le voir. Qu'il vienne. Le prisonnier entre, gardé par deux soldats. Que sais-tu? LE PRISONNIER Je n'oserais le dire Qu'à vous. Les soldats s'éloignent sur un geste de la comtesse. Je ne sais rien, mais vous le pourrez lire. Il lui donne une lettre. LA COMTESSE De qui? LE PRISONNIER, bas. Gautier Romas. LA COMTESSE, vivement. Elle prend la lettre. Bien, va. Aux soldats. Qu'il soit traité Avec grande douceur, car il l'a mérité. Les soldats et le prisonnier sortent. SCÈNE IX LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU LA COMTESSE, baisant la lettre passionnément. Sa lèvre s'est posée où ma bouche se pose. Oh! tu ne comprends pas cela, toi, qu'une chose Qu'il a vue et touchée est douce à regarder, Et qu'aux plis du papier sa lettre doit garder Chaque baiser d'amour dont il l'a caressée, Ainsi que l'écriture a gardé sa pensée. Elle ouvre et lit le billet. « Ma douce bien aimée, après l'assaut du jour, Si je n'ai pu franchir les fossés ni la tour, Au milieu de la nuit, ouvre la porte basse. J'y serai seul, viens seule, il faut que je t'embrasse Sur les mains et les yeux et les lèvres d'abord. J'irai chercher mes gens après, ô cher Trésor, Car, avant ce château, c'est toi que je viens prendre. Mon amour n'attend pas et mon Roi peut attendre. » Embrassant encore le billet. Ce soir, ce soir! avant l'aurore de demain J'aurai donc ce bonheur d'avoir tenu sa main, Ce frisson convulsif de la chair et de l'âme Qui jaillit du baiser d'un homme et d'une femme. Elle regarde à la fenêtre. Oh! j'ai beau regarder, je vois le ciel tout blond, Et sa splendeur grandit. Comme ce jour est long! Comme il est bon d'aimer, mais qu'il est dur d'attendre! Dieu clément, laisse donc les ténèbres descendre! Mais en moi tant d'espoir monte et de soleil luit Que je ne verrai pas quand tombera la nuit. Un cri éclatant est poussé par les soldats. On entend un tumulte effroyable, des gens qui courent en se bousculant; des trompettes sonnent. SUZANNE D'ÉGLOU Les murs ont tressailli d'une horrible secousse. LA COMTESSE, les deux mains sur son cœur. Il est vainqueur. VOIX AU DEHORS Montfort! Penthièvre à la rescousse SUZANNE D'ÉGLOU, tombant à genoux. Mon Dieu, protégez-nous. Un soldat entre, effaré. LA COMTESSE Qu'est-ce donc? LE SOLDAT Un renfort. LA COMTESSE Pour qui? Pour les Anglais? LE SOLDAT On entre dans le fort. On entend des voix qui s'approchent; le soldat sort en courant. LA COMTESSE Il est vainqueur, vainqueur! Embrasse-moi, cousine. SUZANNE D'ÉGLOU, abattue. Les Anglais! Je me sens un poids sur la poitrine. LA COMTESSE Écoute donc. Voici que le combat finit. DES VOIX AU DEHORS Victoire! LA COMTESSE On dit: « Victoire! » Oh! le ciel soit béni. Entends-tu ce grand bruit ainsi qu'un flot qui monte? Il est vainqueur. Il vient. Oh! j'étouffe. SCÈNE X LA COMTESSE, LE COMTE DE RHUNE, JEANNE DE BLOIS La porte de droite s'ouvre, toute grande, livrant passage au comte de Rhune donnant la main à Jeanne de Penthièvre entourée de gentilshommes. LA COMTESSE, reculant avec un cri terrible. Le comte, Mon mari!... Puis, se jetant dans ses bras. Vous, Seigneur, vous que je croyais mort! LE COMTE DE RHUNE, la baisant au front. Chère femme, merci. Mais regardez d'abord Madame, et saluez celle qui m'accompagne, La comtesse de Blois, duchesse de Bretagne. JEANNE DE BLOIS Qui vous demande asile, en ayant grand besoin, Car nous venons ainsi de Nantes, et c'est fort loin. LA COMTESSE, s'inclinant très bas. Madame la duchesse. JEANNE DE BLOIS Allons, chère comtesse, Donnez-moi votre main sans tant de politesse, Avec un peu de bonne amitié; voulez-vous? LA COMTESSE Un sujet doit rester, madame, à vos genoux. JEANNE DE BLOIS Non pas, près de mon cœur. Elle l'embrasse et s'appuie sur son épaule pendant une partie de la scène. Se tournant vers le comte en souriant. Ainsi, comte de Rhune, Vous garderez ce soir Penthièvre et sa fortune. Mais je suis plus tranquille, étant sous votre toit, Que si j'étais encore au Louvre, auprès du Roi. Et puis, cela me donne une amie inconnue Que cette guerre avait loin de moi retenue. De la maison de Rhune à la maison de Blois, On se tient comme un fer de lance tient au bois. LE COMTE Non, madame, mais comme au bras tient une épée. Le bras, c'est vous. La duchesse s'incline en souriant, puis: JEANNE DE BLOIS, à la comtesse. J'étais toute préoccupée. Les Anglais, disait-on, vous assiégeaient ici. Moi-même, j'ai voulu venir à vous. LA COMTESSE Merci, Madame la duchesse. JEANNE DE BLOIS Aviez-vous point de crainte, Vous trouvant enfermée ainsi dans cette enceinte Avec quelques soldats, serviteurs et valets? LA COMTESSE, avec un sourire ambigu. Non. Je n'ai jamais peur en face des Anglais, Madame. JEANNE DE BLOIS, souriant. C'est très beau. LA COMTESSE Mais dites-moi, de grâce, Comment peut-on si vite entrer dans une place Que cerne l'ennemi? JEANNE DE BLOIS C'est fort simple. On le bat. LA COMTESSE Et vous n'avez point peur au milieu d'un combat? JEANNE DE BLOIS Nous n'avons jamais peur, madame, car nous sommes Bien gardée au milieu de tous ces gentilshommes. Les désignant: Messieurs de Saint-Venant et de Montmorency, Les maréchaux de France. Et monsieur de Coucy, Qui tua vingt Anglais en un seul jour. Le sire De Sully. Si grande est la terreur qu'il inspire Que l'ennemi se cache en entendant son nom. Le comte de Ponthieu, le sire de Craon, Nobles autant que preux. Puis, sous cette cuirasse, Est un jeune écuyer de bonne et vieille race Qui s'appelle Bertrand Duguesclin. Devant lui, Tout homme qui veut vivre un jour de plus s'enfuit. Tout à l'heure, il a fait si féroce tuerie D'ennemis, qu'il semblait quelque diable en furie. Il était au milieu d'une,plaine de morts Quand le chef des Anglais l'attaqua corps à corps. C'est un certain Romas, de gentille figure, Auquel sied mieux habit brodé que lourde armure. Or, messire Bertrand, l'ayant pris par le bras, L'enleva de cheval et puis le jeta bas. Même, si les Anglais n'étaient venus en nombre, Il l'envoyait du coup dans le royaume sombre. Ah! messire Bertrand, l'on parlera de vous Sur terre et je plains ceux qui recevront vos coups. LA COMTESSE, avec émotion. Ce... Romas... n'est point mort, cependant? JEANNE DE BLOIS Pas encore, Mais n'en vaut guère mieux, car demain, dès l'aurore, Il doit se battre avec notre ami Duguesclin. Celui-ci, qui n'est guère à la clémence enclin, Jure de ne manger pain de froment ou d'orge Avant de lui passer son épée en la gorge. LA COMTESSE, avec un accent particulier. Ah!... .nous verrons cela. JEANNE DE BLOIS Certes, nous le verrons, Comtesse, et comme il sied que tous les nobles fronts Soient payés de baisers venus de nobles bouches, A nous de lui donner... La comtesse fait un mouvement brusque. Quoi? ses grâces farouches Vous font peur? J'aime mieux un visage un peu noir Qu'un autre qui, trop blanc, s'admire en un miroir. Je préfère, en un mot, le fond à la surface, Et la beauté du cœur à celle de la face. S'il ne vaut point en grâce un frêle adolescent, En courage, du moins, comtesse, il en vaut cent. Vous le verrez demain, du reste, dans l'arène. Mais je me sens ce soir un appétit de reine Qui passe tout le jour à courir le chemin, Conquérant son royaume, une épée à la main. Avez-vous faim, messieurs? Eh bien! suivez Penthièvre Avec l'espoir au cœur et la joie à la lèvre, Car tout bon chevalier a droit d'être content Quand il sait qu'à la porte un ennemi l'attend. Tous sortent, seul Valderose qui s'avance sur le devant de la scène, et Suzanne d'Églou qui, restée la dernière, s'arrête au moment de sortir et regarde Valderose qui ne la voit pas. SCÈNE XI VALDEROSE, SUZANNE D'ÉGLOU JACQUES DE VALDEROSE Voilà donc ce qui reste après tant d'espérances! Le bonheur le plus court est suivi de souffrances Où tout ce qu'on rêvait s'abîme et disparaît. Oh! que faire? que faire?... Un crime... je suis prêt. J'ai des rages de bête et des forces d'Hercule. Oui, je suis prêt à tout... n'aime pas qui recule. Étreignant sa poitrine de ses des mains. A-t-on jamais souffert comme je souffre ici, Aimé comme je l'aime? SUZANNE D'ÉGLOU, sans changer de place. Oui, c'est toujours ainsi. Une meule est égale à tout grain qu'elle broie, Et ce que notre cœur peut enfermer de joie N'est rien près de ce qu'il peut tenir de douleurs. JACQUES DE VALDEROSE, courant à elle et lui pressant les mains malgré elle. Ô vous, secourez-moi, plaignez-moi! les malheurs, Près de vous, font couler des larmes moins amères, Femmes! vous consolez, vous êtes les chimères Qui soutenez nos cœurs. Secourez-moi. Vos mains Sont des caresses d'ange aux désespoirs humains. Vos regards endormeurs apaisent sans secousses La chair qui crie; et vos paroles sont si douces Qu'on voudrait se coucher dessus. Oh! c'est un coup Terrible, car je l'aime, allez, ainsi qu'un fou. Je l'aime à me tuer, même à tuer un homme S'il le faut. SUZANNE D'ÉGLOU, très émue et très pâle. Taisez-vous. JACQUES DE VALDEROSE Certes, je l'aime comme On n'a jamais aimé. SUZANNE D'ÉGLOU, lui mettant une main sur la bouche et cherchant à se dégager et à s'enfuir. Taisez-vous donc! JACQUES DE VALDEROSE Je sens Ce vide que me font tous mes espoirs absents. SUZANNE D'ÉGLOU, suffoquant de douleur. Moi, moi, j'entends cela, mais taisez-vous! JACQUES DE VALDEROSE Qu'importe! Ayez pitié: je suis si faible et vous si forte. SUZANNE D'ÉGLOU, éperdue et se débattant pendant que Valderose à genoux lui serre les mains. Mais il ne comprend pas! JACQUES DE VALDEROSE Si vous m'abandonnez, Je n'ai plus qu'à mourir; secourez-moi; tenez, Je sens que j'ai touché votre cœur doux et tendre. Oh! grâce! SUZANNE D'ÉGLOU, se dégageant désespérément. Laissez-moi. Je ne puis vous entendre. Elle s'enfuit, laissant Valderose à genoux et sanglotant. ACTE TROISIÈME Le théâtre représente la chambre à coucher du comte et de la comtesse de Rhune. Elle est située dans une des cours du château. Au fond, sur une grande estrade, deux énormes lits en chêne, entre lesquels un intervalle de trois mètres environ. Une fenêtre étroite et longue appareil entre les lits, une autre plus grande à gauche. La muraille du fond est un peu arrondie, suivant la forme de la tour. Porte à droite et porte à gauche sur le devant de la scène. La lune se lève vers le tiers de l'acte, éclaire d'abord les deux lits par la fenêtre à gauche, puis seulement l'intervalle qui les sépare par la fenêtre du milieu. SCÈNE PREMIÈRE LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU LA COMTESSE Valderose à présent, m'aime assez. Quand j'aurai Tendu l'ardeur de son désir exaspéré, Il ne craindra plus rien et frappera le comte Comme on tue une bête. SUZANNE D'ÉGLOU Et vous n'avez point honte? LA COMTESSE La honte n'entre pas aux cœurs comme le mien. Que t'importe après tout? Cet homme ne t'est rien, Et c'est moi qui mourrai s'il continue à vivre. Le voir, le front sanglant, comme un bœuf abattu. Je hais sa bonté même et jusqu'à sa vertu; Je hais sa confiance en moi, son ignorance Calme de mon mépris pour lui, de ma souffrance Et de l'amour que j'ai pour l'autre, et le respect, L'estime dont chacun se pâme à son aspect; Mais il m'est odieux surtout parce qu'il m'aime. Sa tendresse m'emplit d'un dégoût de moi-même. L'exaspération que j'en ai me poursuit Tout le jour et me hante encor toute la nuit. Avec un homme aimé, douce est la servitude, Son vouloir vous devient une chère habitude; Mais lorsqu'on hait cet homme auquel on appartient, Qu'on n'est plus qu'une chair à lui, son corps, son bien, Que tout ce qu'il vous dit vous parait un outrage, A force d'en souffrir, il se peut qu'on enrage. Alors, ainsi que fait un chien baveux qui mord, Vos paroles, vos yeux, vos mains jettent la mort; Et ce soir, quand il mit sa peau contre ma bouche, J'espérai ce pouvoir de tuer qui me touche; Et son corps a frémi sous mon baiser rendu, Tant il a bien senti que je l'avais mordu. SUZANNE D'ÉGLOU Mais Valderose, en qui votre rage se fie, Faut-il que cette haine aussi le sacrifie? Êtes-vous donc sans cœur, sans pitié, sans pardon? Car lui vous aime enfin, madame; êtes-vous donc Une femme de marbre ou bien quelque statue De chair qui fait aimer les hommes et les tue? Alors que, poursuivi du forfait accompli, Il viendra, tout sanglant, aux pieds de votre lit, Claquant des dents, livide encor de son audace, Chercher sa récompense entre vos bras de glace, Et jeter son remords brûlant sur votre sein, Vous fuirez en criant: « Arrêtez l'assassin! » Et vous le livrerez, râlant d'amour, cet homme Qui vous aime, qui vous aime! LA COMTESSE Je ferai comme Tu dis. Mais, pour payer le crime consommé, Une heure il se croira mon amant bien-aimé, Et lorsqu'à mes côtés on put dormir une heure, A mon tour j'ai le droit de vouloir qu'on en meure. SUZANNE D'ÉGLOU Ainsi tuer, tuer, toujours tuer; vos bras Et vos lèvres font plus de morts que les combats. Puis, quand on saisira, fou de votre caresse, Ce misérable enfant, vous, menteuse, traîtresse, Vous, chaude encor de son baiser, le cœur battant, Vous courrez à travers le tumulte éclatant Ouvrir au chef anglais votre amour, et la porte Qui protège votre hôte et sa royale escorte! Et vous ne craignez point la vengeance du sang? L'homme qu'on tue, après sa mort est plus puissant Qu'un roi victorieux où passe son armée. Vous verrez votre vie à tout espoir fermée; Vous chercherez en vain assez d'ombre où cacher Vos remords plus aigus que les traits d'un archer, Vous sentirez toujours l'enfant qui vous regarde Dans le jour et la nuit, et vous fuirez, hagarde, Au fond des bois, hurlant de peur comme les loups. Adieu! LA COMTESSE Quoi! tu t'en vas? SUZANNE D'ÉGLOU Je vais prier pour vous. LA COMTESSE Dieu n'enchaînerait pas ma haine meurtrière. J'aime, entends-tu; mon cœur ne craint point ta prière. J'aime, et dans ce mot-là pitiés, vertus, pudeurs, Tous les vains sentiments et les fausses grandeurs Tombent, l'un après l'autre engloutis, comme tombe Une goutte de pluie en une mer profonde. SUZANNE D'ÉGLOU Eh bien! soit! Tuez-le! Qu'il meure! J'aime mieux Le voir, le front sanglant, comme un bœuf abattu. Mais ne vous livrez pas à lui, c'est trop infâme. LA COMTESSE Oh! tu l'aimes donc? SUZANNE D'ÉGLOU Moi? Non, non, mais je suis femme: J'ai honte, enfin. Du moins, qu'il meure pour de vous. LA COMTESSE Que m'importe cela? Le voici. Laisse-nous. Valderose apparais par la porte de droite. Suzanne d'Églou le regarde fixement pendant qu'il s'approche de la comtesse, mais, comme il ne la voit pas, elle fait un geste désespéré et sort à gauche. SCÈNE II LA COMTESSE, JACQUES DE VALDEROSE Valderose, très pâle, s'arrête à un pas de la comtesse et reste debout, immobile, devant elle. LA COMTESSE Voilà comme en ton cœur la tendresse s'efface. Tu n'oses déjà plus me regarder en face. JACQUES DE VALDEROSE Hélas! c'est mon amour lui-même que je crains. LA COMTESSE Certes, le fouet du maître a fait trembler tes reins. Ton audace blêmit, ta vertu s'effarouche, Ton cœur est moins fougueux que ne l'était ta bouche. JACQUES DE VALDEROSE Mon cœur vous aime et par ma bouche vous l'a dit. Mais ce que j'ai souffert pendant ce jour maudit, Ce que j'ai sangloté, crié, gémi, personne, Pas même vous qui me broyez, ne le soupçonne. LA COMTESSE Je vous sais gré, vraiment, de cet amour discret Qui gémit en silence et sanglote en secret. Mais, aux jours de péril, un amour qui se cache Me paraît bien timide et peut-être un peu lâche. JACQUES DE VALDEROSE Lâche! que voulez-vous que je fasse? LA COMTESSE En ce cas, Un homme un peu hardi ne le demande pas. JACQUES DE VALDEROSE Je ne vous comprends point. LA COMTESSE, violemment Tu n'oses pas comprendre. JACQUES DE VALDEROSE J'ai l'esprit affolé. LA COMTESSE Certes! et le cœur bien tendre. Lorsqu'une biche attend aux profondeurs du bois, On voit les cerfs se battre et se briser leurs bois. JACQUES DE VALDEROSE Mais que voulez-vous dire? LA COMTESSE Il faut que je vous aide: Quand on aime une femme, on hait qui la possède. JACQUES DE VALDEROSE Le comte! mais que faire? Allez, j'y songe aussi. LA COMTESSE Lui n'hésiterait pas s'il te trouvait ici. Puisqu'on change de rôle, écoute, et comprends vite. Je ne répète pas la chose une fois dite. Moi, je n'ai point assez de place dans le cœur Pour loger deux amours comme un double vainqueur. Pour que je garde l'un, il faut que l'autre en sorte. Je ne sais pour chasser le premier qu'une porte: Celle qu'un poignard ouvre et qu'on ne ferme pas. JACQUES DE VALDEROSE, très bas. J'avais déjà pensé cette chose tout bas. LA COMTESSE Oui, mais l'oserais-tu? JACQUES DE VALDEROSE Songez qu'il est mon maître. LA COMTESSE Il est aussi le mien. JACQUES DE VALDEROSE Je serais vil et traître. LA COMTESSE Et moi, que suis-je donc? ne l'est-il pas déjà Celui dont la pensée impure partagea Les plaisirs de son lit? JACQUES DE VALDEROSE J'ai juré sur mon âme D'être son serviteur. LA COMTESSE Et moi d'être sa femme. JACQUES DE VALDEROSE Mais voilà si longtemps que je dors sous son toit. LA COMTESSE Oui, mais j'y dormirai désormais avec toi, Rien qu'à te rendre heureux tout entière occupée. JACQUES DE VALDEROSE Mais c'est à lui, mon bras, mon sang et mon épée Dont je le dois frapper. LA COMTESSE A qui donc est mon corps? A lui, tant qu'il vivra. Mais rien n'est plus aux morts. JACQUES DE VALDEROSE Oh! le crime est trop grand! LA COMTESSE L'amour absout des crimes. Les forfaits qu'il inspire en deviennent sublimes. Toutes les trahisons, toutes les lâchetés, Sont autant de vertus, autant de voluptés. Sais-tu pas qu'en son nom, pour des femmes aimées, On a tué des rois, massacré des armées, Et plus martyrisé, répandu plus de sang Qu'on ne le fit jamais au nom du Dieu Puissant? Tous deux ont des pardons égaux sur cette terre; L'amour ne connaît pas de meurtre ou d'adultère, Ses plus grandes fureurs s'appellent dévoûment. JACQUES DE VALDEROSE Je n'ose. LA COMTESSE, très ironique. Osais-tu pas devenir mon amant? Oh! de quelle pitié pour toi je me sens prise! Mais de ta lâcheté je ne suis point surprise; Car tout homme est ainsi vil et bas et consent A devenir l'amant quand l'époux est absent. Mais, quand l'autre revient, apaisant sa fringale, Il demande humblement une pitance égale, Trop heureux si, dans l'ombre, on lui jette sa part. Et derrière la porte il attend le départ Du mari qu'en ses bras l'épouse indifférente Caresse par devoir, comme on paie une rente Et des gens, tous les jours, font cela sans dégoût! Qu'importe? les baisers ne changent pas de goût, Disent-ils. A la lèvre ils ne font point de tache! Eh bien, je ne sais pas lequel est le plus lâche De la femme souillée en ce double forfait, Ou de l'amant qui sort de son lit satisfait! Tiens, va-t'en, pauvre enfant, que la crainte terrasse. Le ciel ne nous a pas faits de la même race. A la femme il donna l'amour et la beauté Pour l'homme plein de force et d'intrépidité, Mais, pour l'homme timide, il fit la femme laide. Va-t'en! Quand on est lâche, il n'est point de remède. Mais, va-t'en! que veux-tu de moi si tu n'as point Ou l'audace de l'âme ou la vigueur du poing? C'est que la passion souffle comme une trombe, Et l'homme qu'elle atteint, ainsi qu'un arbre, tombe S'il est trop faible encor pour recevoir son choc. JACQUES DE VALDEROSE, fort bas. Quand faut-il le tuer? LA COMTESSE Avant le chant du coq. JACQUES DE VALDEROSE Cette nuit. LA COMTESSE Tout à l'heure. JACQUES DE VALDEROSE, s'agenouillant devant elle. Oh! permettez, madame, Que cette volonté s'affermisse en mon âme. On n'ose pas un meurtre avec un front pâli. Demain, quand je l'aurai dans mon cœur accompli, Lorsque j'aurai déjà fait dans ma pensée, Lorsque j'aurai sondé l'épouvante glacée Du sang qui coule et du dernier regard des morts, Demain, je le tuerai sans trouble et sans remords. Demain. On frappe mal avec un bras qui tremble. LA COMTESSE, d'une voix très tendre, en lui caressant le bout de ses mains. Nous pourrions dés ce soir passer la nuit ensemble. As-tu rêvé cela? JACQUES DE VALDEROSE, lui prenant et lui baisant les mains. Je le tuerai ce soir. LA COMTESSE tendrement, comme si elle disait des choses amoureuses. Écoute, ne crains rien, il fallait tout prévoir. J'ai tout prévu, jusqu'à la peur qui te tourmente. Ma main mit en son verre une ivresse endormante Qui le fera tomber et s'assoupir soudain, Aussi doux à la mort qu'un chevreuil ou qu'un daim. Tu n'auras qu'à frapper en choisissant la place Lentement. Ne crains rien, pas un poil de sa face Ne bougera, pas un de ses membres perclus. Ton poignard le fera s'endormir un peu plus, Voilà tout. Je serai tout près, d'ailleurs. Et pense Que nul n'hésiterait devant la récompense. JACQUES DE VALDEROSE Mais on découvrira le crime, et je serai Mis à mort? LA COMTESSE Non, je sais qui je dénoncerai. JACQUES DE VALDEROSE Un autre? Je ne veux laisser tuer personne A ma place. LA COMTESSE Quelqu'un qui m'aime et nous soupçonne. On entend parler et marcher dans la coulisse. Le comte vient. Va-t'en. Non, entre en cet endroit. Elle ouvre une espèce de trappe dans la muraille de droite et y pousse Valderose. Ce passage conduit aux fossés; c'est étroit Et bas; mais l'on n'en peut sortir par d'autre route Que celle-ci. Du moins, là, je te garde. Écoute, Tu resteras tout contre la porte, à genoux, Et lorsque je dirai: « Cher seigneur, dormez-vous? » Ce sera l'heure; va. Elle referme la trappe sur lui, puis, seule, en revenant au milieu de la scène: Quelque soit ton envie! Tu ne peux m'échapper maintenant, car ta vie M'assure ton courage. SCÈNE III LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE D'ÉGLOU, PIERRE DE KERSAC dans la coulisse. LE COMTE, à PIERRE DE KERSAC, resté dans la coulisse. Oui. Demeurez ici à SUZANNE D'ÉGLOU Maintenant laissez-nous, ma chère enfant. Merci. Elle sort. SCÈNE IV LE COMTE, LA COMTESSE LA COMTESSE, lui passant ses bras autour du cou. Enfin, nous sommes seuls, mon doux Seigneur et Maître, Votre amour avec vous m'est-il rendu? LE COMTE, grave. Peut-être. LA COMTESSE, avec inquiétude. Quoi? Qu'avez-vous? LE COMTE, tendrement, mais un peu vite. Je veux dire qu'à ton côté, Lorsque je suis parti, mon amour est resté. Où que j'aille, mon cœur auprès de toi demeure. Pour ne plus nous aimer il faut qu'un de nous meure. LA COMTESSE, l'entraînant vers l'estrade où sont les lits. Viens, la nuit sera longue! LE COMTE, lentement. Autant que tous les jours Où j'ai souffert, bien longue. LA COMTESSE Et nos baisers trop courts. LE COMTE, comme machinalement. Trop courts. LA COMTESSE Vous chancelez comme ferait un homme Ivre. LE COMTE Moi je fléchis sous un poids qui m'assomme. LA COMTESSE, avec inquiétude. Quelque chagrin? LE COMTE Non, non, c'est un affaissement Étrange, une torpeur qui depuis un moment M'enveloppe. Mon œil s'éteint, mon front me pèse, Mon cœur s'arrête. LA COMTESSE Ce n'est rien, quelque malaise De fatigue. LE COMTE Mon corps, mon esprit, tout s'endort. Comme certains sommeils ressemblent à la mort. LA COMTESSE A la mort? Oui. LE COMTE Je veux lutter. LA COMTESSE, le conduisant vers son lit où il s'étend tout habillé. Dormez, mon Maître. LE COMTE, sur son lit. Que le sommeil est bon! Que vois-je à la fenêtre? LA COMTESSE C'est la lune. LE COMTE Elle a l'air de regarder ici. Éveillez-moi dés l'aube. LA COMTESSE Oh! n'ayez nul souci; J'y penserai. LE COMTE, s'endormant. J'ai peine à parler, chaque phrase M'échappe. D'où vient donc ce sommeil qui m'écrase? Il me semble qu'il va durer bien longtemps. Il s'endort. LA COMTESSE, le regardant. non, Il sera court. A moins qu'il ne change de nom. Elle lui prend la main, qui reste inerte; puis elle redescend, se dépouille de sa robe de chambre en velours noir et apparaît en toilette de nuit toute blanche. Après être remontée sur l'estrade entre les lits, elle regarde le comte endormi. Il ne reverra plus personne, c'est donc comme S'il était mort. C'est bien peu de chose qu'un homme. Elle monte sur son lit et reste appuyée sur un coude à regarder son mari. Oh! quel bruit fait mon cœur! Il bat ces larges coups Qu'on frappe au flanc des tours. Cher Seigneur, dormez-vous? Dormez-vous, cher Seigneur? Valderose sort de sa cachette, pâle comme un mort et chancelant. SCÈNE V LA COMTESSE, JACQUES DE VALDEROSE JACQUES DE VALDEROSE, s'avançant péniblement jusqu'au pied du lit de la comtesse. J'ai peur, j'ai peur, madame! Je sens comme une griffe enfoncée en mon âme. LA COMTESSE, violemment. Va donc! JACQUES DE VALDEROSE Je n'ose pas le regarder encor. LA COMTESSE Tu le regarderas après, frappe d'abord. JACQUES DE VALDEROSE, éperdu. Oh! rien qu'une minute. LA COMTESSE, d'une voix plus douce. Eh bien! soit, rien ne presse. L'appelant de ses bras. Viens-t'en. Regarde-moi. Connais-tu cette ivresse Qui s'élève d'un lit de femme? As-tu rêvé Tout ce que peut donner l'amour, et soulevé Dans ta pensée, un soir, le drap blanc de ma couche? As-tu jamais senti deux lèvres sur ta bouche? Connais-tu ce baiser profond, plein de sursauts, Qui vous font tressaillir la moelle dans les os? Sinon, tu ne sais pas tout ce qu'on peut commettre. Elle l'attire. Valderose résiste et veut se retourner vers le comte. Alors elle, violemment. Aurais-tu peur de moi comme de ce vieux maître Qui fait trembler ton bras servile, et n'oses-tu Me toucher plus que lui dans ta lâche vertu? Valderose s'abat sur ses lèvres. JACQUES DE VALDEROSE, se relevant. Assez, je n'en puis plus. LA COMTESSE L'audace te vient-elle? JACQUES DE VALDEROSE Maintenant que j'ai bu ta caresse mortelle, Oui, j'en ai. LE COMTE, se dressant brusquement et arrachant le poignard que Valderose tenait à la main. Sa caresse est mortelle pour toi. Appelant d'une voix forte. Kersac! Kersac paraît. Dis à tous ceux qui dorment sous mon toit De venir. Et préviens la duchesse elle-même. Kersac sort. LE COMTE, après avoir contemplé quelque temps sa femme et son amant, comme prenant une résolution. Aimes-tu cette femme, enfant? Réponds. JACQUES DE VALDEROSE, fort bas. Je l'aime. LE COMTE L'aimes-tu d'un amour terrible et sans pardon, Jaloux et sans pitié, m'entends-tu? Réponds donc JACQUES DE VALDEROSE, de même. Oui. LE COMTE Voici ton poignard, je te le rends; regarde Où bat son cœur, et frappe. Enfonce-lui la garde Dans la chair. JACQUES DE VALDEROSE Qui? moi? moi? LE COMTE Si tu l'aimes, oui, toi: Ce serait déjà fait si je l'aimais. Pour moi, Je n'ai plus de fureur, car mon cœur se soulève De dégoût. Un amant a la haine plus brève, Le bras plus violent et plus prompt qu'un époux Sans amour, et resté de son nom seul jaloux. Ma tranquille justice attend qu'elle soit morte: De ma main, de la tienne ou d'une autre. Qu'importe! Tu l'aimes, frappe-la, car elle t'a trompé Plus que moi. Tu croyais tout son cœur occupé De ton amour. Son cœur est un terrible abîme. Ce qu'elle aimait en toi, chétif, c'était ton crime! T'aimer?... toi?... Connais-tu son véritable amant? C'est un Anglais... Gautier Romas. JACQUES DE VALDEROSE, éperdu, à la comtesse. C'est faux... il ment? C'est faux... LE COMTE Je mens?... Veux-tu savoir de quelle sorte Elle t'aimait? L'Anglais l'attend prés de la porte. Après t'avoir livré, trop candide assassin, Elle gardait pour lui les ardeurs de son sein. Car tu n'es qu'un enfant dont on se débarrasse Du pied, comme l'on fait pour cacher une trace. Et lui guette, l'Anglais, le bruit que font ses pas. Mais il verra venir quelqu'un qu'il n'attend pas. Quoi! tu trembles devant cette prostituée? Tu ne l'aimes donc point, car tu l'aurais tuée Déjà, toi qu'elle emploie à ses complots hideux. Est-ce vrai? Saisissant violemment les poignets de la comtesse. LA COMTESSE, sautant, debout, hors de son lit. Que je vous méprise tous les deux? C'est vrai, tout est bien vrai. Triomphez, je l'avoue, Sans remords dans le cœur et sans rouge à la joue. Mais lequel est le plus vil et le plus rampant, Du faible amant craintif qui pleure et se repent, Ou de l'époux cherchant un autre qui me tue? Allons donc, relevez votre morgue abattue! Ce qui frappe une femme, allons, est-ce l'amant? Est-ce l'époux? Voici ma poitrine. Comment Auriez-vous peur? Lequel de nous est le coupable? Serait-ce l'amoureux dont le bras n'est capable D'aucune violence? ou bien l'homme outragé Qui crie à son secours et se trouve vengé S'il voit aux mains d'un autre un peu de sang de femme? Je vous épargnerai cette besogne infâme. La moins vile, c'est moi! Je n'ai pas peur du sang! Elle arrache le poignard des mains de Valderose et, après s'être frappée au milieu de la poitrine, elle tombe à la renverse. LE COMTE, la regardant à terre. Le diable qui viendra fouiller ce corps gisant Se salira les doigts en emportant son âme. SCÈNE VI LA COMTESSE DE BLOIS, SUZANNE D'ÉGLOU, PIERRE DE KERSAC, YVES DE BOISROSÉ, LUC DE KERLEVAN, NOBLES, BRETONS ET FRANÇAIS. Ils entrent précipitamment par la porte de droite. La duchesse tient contre son cœur Suzanne d'Églou qui sanglote. LE COMTE DE RHUNE, à la duchesse. Ma justice sera bientôt faite, madame. Deux coupables sont là. L'un a déjà péri. Oh! si je ne vengeais que l'outrage au mari, Je les aurais jetés tous deux par la fenêtre Dans l'étang, sans rien dire, et sans faire connaître Ce déshonneur devant tous ceux de ma maison. Mais il s'agit ici de haute trahison, Et c'est vous maintenant que la chose regarde. Pendant que vous dormiez tranquille sous ma garde, Elle avait... LA DUCHESSE, l'interrompant. Je le sais, comte, je sais aussi De quelle ruse usa la femme que voici Pour perdre cet enfant. Il a failli, sans doute, Il a bien mérité la mort; mais sur sa route, S'il n'avait point trouvé cet amour malfaisant, Cette embûche cachée en ce corps séduisant, Il restait probe et pur. C'est pour elle le crime Et pour lui le pardon; car il fut sa victime. Songez donc qu'une femme avec cette beauté A le même pouvoir que la fatalité, Qu'un homme devant elle est toujours un esclave Qu'une caresse enchaîne et qu'un baiser déprave. LE COMTE Duchesse, vous avez le droit de pardonner; Moi, mari, j'ai gardé celui de condamner, J'en use. LA DUCHESSE Faites-lui grâce, je vous en prie. LE COMTE Et comptez-vous pour rien ma tendresse meurtrie, Le nom terni, l'espoir brisé, le bonheur mort? Il me doit tout cela. Qu'il me paie. Ai-je tort? LA DUCHESSE Le plus coupable, c'est l'autre amant, son complice. LE COMTE Qu'on me le donne. LA DUCHESSE Et vous feriez le sacrifice De celui-ci? LE COMTE Pour l'autre, oh! oui, mais il attend. Montrant d'un geste furieux la fenêtre qui est à gauche des deux lits. Boisrosé! Kerlevan! Qu'on le jette à l'étang. Avec la pierre au col et les deux mains liées. LA DUCHESSE, montrant Suzanne d'Églou, à demi-voix. Vos vengeances seront par ses larmes pliées: Et l'Anglais sera pris tout à l'heure... Attendons. JACQUES DE VALDEROSE, fièrement, avec la voix encore pleine de larmes par moments. Mais moi, je ne veux point ni pitiés ni pardons. A la duchesse, montrant le comte. Votre bonté me touche, et la sienne m'outrage. Quand il faudra mourir, j'aurai plus de courage Montrant le corps de la comtesse, puis montrant le comte. Que devant son amour, ou devant son sommeil. Tuez-moi, car j'aurai sous l'eau meilleur réveil A Kerlevan qui lui lie les mains. Qu'ici. Toi, je te dois un baiser de ma mie. Montrant le corps de la comtesse. Va le prendre sans peur... Elle est bien endormie. LE COMTE, à Boisrosé et Kervelan. Finissez vite. SUZANNE D'ÉGLOU, se précipitant aux pieds du comte. Oh! grâce, ayez pitié, pitié: Car moi, je l'aime! Il est à moi, je l'ai gagné. J'ai tué ma cousine et je l'aimais. Oh grâce! J'ai sauvé votre honneur, celui de votre race. Oh pitié! j'ai sauvé la comtesse de Blois. A tous ceux qui l'entourent. Vos cœurs sont-ils de pierre, et vos faces de bois Que vous ne pleurez point? Sauvez-le. C'est justice. Je vous ai bien sauvés, moi. J'ai fait sacrifice De tout ce qu'une femme a gardé de meilleur; Des rougeurs de mon front, des pudeurs de mon cœur, De tout. J'ai donné mon orgueil de jeune fille, Et perdu votre estime et livré ma famille. Qu'on me le laisse, ou bien que, liée à son corps, On me jette avec lui pour que nous soyons morts Ensemble. Voyez-vous comme je suis infâme? Pitié! Donnez-le-moi, car il a pris mon âme! UN SOLDAT, ouvrant la porte de droite. Un prisonnier. Bertrand Du Guesclin entre, suivi d'un prisonnier les mains liées derrière le dos, entre deux gardes. DU GUESCLIN Voici l'Anglais Gautier Romas. LA DUCHESSE, à Du Guesclin. Merci, je savais bien qu'il n'échapperait pas A Bertrand Du Guesclin. DU GUESCLIN J'avais suivi sa trace; Je le savais caché près de la porte basse. Aussitôt qu'a sonné l'heure du rendez-vous, Je n'eus qu'à le saisir comme l'on prend des loups. LA DUCHESSE, au comte. Il est mon prisonnier. Nous changeons l'un pour l'autre. Montrant Valderose, puis montrant Gautier Romas. Celui-là m'appartient. Comte, voici le vôtre. LE COMTE, la face terrible, debout devant Gautier Romas. Ah! nous avons tramé des complots assez laids Venant d'un chevalier, mais dignes d'un Anglais. Un combat ne vaut point la ruse lâche et sourde, Et l'amour d'une femme est une arme moins lourde Qu'une épée, et pourtant meilleure à vos succès. Indiquant la fenêtre d'un geste furieux. Vous irez à l'étang, messire, et sans procès. Boisrosé et Kerlevan s'emparent du prisonnier et le portent vers la fenêtre. LA DUCHESSE, montrant au comte Valderose agenouillé devant elle et qui lui baise les mains. Pardon pour cet enfant, comte. LE COMTE Je lui pardonne. On entend le bruit du corps de Gautier Romas qui tombe dans l'eau. Le comte se retourne, puis, courant vers les lits, il saisit le corps de sa femme, l'emporte jusqu'à la fenêtre où l'on a jeté l'Anglais et la précipite à son tour. LE COMTE, hurlant par la fenêtre au dehors. Et maintenant, prends-la, félon, je te la donne! Source: http://www.poesies.net