Contes Tome V Par Guy De Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES CLAIR DE LUNE UN COUP D'ÉTAT LE LOUP L'ENFANT CONTE DE NOËL LA REINE HORTENSE LE PARDON LA LÉGENDE DU MONT-ST-MICHEL UNE VEUVE MADEMOISELLE COCOTTE LES BIJOUX APPARITION LA PORTE LE PÈRE MOIRON NOS LETTRES LA NUIT: CAUCHEMAR CONTES DIVERS V (1983) M. JOCASTE LA TOUX AUPRÈS D'UN MORT LE PÈRE JUDAS LE CONDAMNÉ À MORT UNE SURPRISE LE PÈRE MILON L'AMI JOSEPH L'ORPHELIN LA SERRE CLAIR DE LUNE Il portait bien son nom de bataille, l'abbé Marignan. C'était un grand prêtre maigre, fanatique, d'âme toujours exaltée, mais droite. Toutes ses croyances étaient fixes, sans jamais d'oscillations. Il s'imaginait sincèrement connaître son Dieu, pénétrer ses desseins, ses volontés, ses intentions. Quand il se promenait à grands pas dans l'allée de son petit presbytère de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit : "Pourquoi Dieu a-t-il fait cela ?" Et il cherchait obstinément, prenant en sa pensée la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce n'est pas lui qui eût murmuré dans un élan de pieuse humilité : "Seigneur, vos desseins sont impénétrables !" Il se disait : "Je suis le serviteur de Dieu je dois connaître ses raisons d'agir, et les deviner si je ne les connais pas." Tout lui paraissait créé dans la nature avec une logique absolue et admirable. Les "Pourquoi" et les "Parce que" se balançaient toujours. Les aurores étaient faites pour rendre joyeux les réveils, les jours pour mûrir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour préparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir. Les quatre saisons correspondaient parfaitement à tous les besoins de l'agriculture ; et jamais le soupçon n'aurait pu venir au prêtre que la nature n'a point d'intentions et que tout ce qui vit s'est plié, au contraire, aux dures nécessités des époques, des climats et de la matière. Mais il haïssait la femme, il la haïssait inconsciemment, et la méprisait par instinct. Il répétait souvent la parole du Christ : "Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ?" et il ajoutait : "On disait que Dieu lui-même se sentait mécontent de cette oeuvre-là." La femme était bien pour lui l'enfant douze fois impure dont parle le poète. Elle était le tentateur qui avait entraîné le premier homme et qui continuait toujours son oeuvre de damnation, l'être faible, dangereux, mystérieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition, il haïssait leur âme aimante. Souvent il avait senti leur tendresse attachée à lui et, bien qu'il se sût inattaquable, il s'exaspérait de ce besoin d'aimer qui frémissait toujours en elles. Dieu, à son avis, n'avait créé la femme que pour tenter l'homme et l'éprouver. Il ne fallait approcher d'elle qu'avec des précautions défensives, et les craintes qu'on a des pièges. Elle était, en effet, toute pareille à un piège avec ses bras tendus et ses lèvres ouvertes vers l'homme. Il n'avait d'indulgence que pour les religieuses que leur voeu rendait inoffensives ; mais il les traitait durement quand même, parce qu'il la sentait toujours vivante au fond de leur coeur enchaîné, de leur coeur humilié, cette éternelle tendresse qui venait encore à lui, bien qu'il fût un prêtre. Il la sentait dans leurs regards plus mouillés de piété que les regards des moines, dans leurs extases où leur sexe se mêlait, dans leurs élans d'amour vers le Christ, qui l'indignaient parce que c'était de l'amour de femme, de l'amour charnel ; il la sentait, cette tendresse maudite, dans leur docilité même, dans la douceur de leur voix en lui parlant, dans leurs yeux baissés, et dans leurs larmes résignées quand il les reprenait avec rudesse. Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s'en allait en allongeant les jambes comme s'il avait fui devant un danger. Il avait une nièce qui vivait avec sa mère dans une petite maison voisine. Il s'acharnait à en faire une soeur de charité. Elle était jolie, écervelée et moqueuse. Quand l'abbé sermonnait, elle riait ; et quand il se fâchait contre elle, elle l'embrassait avec véhémence, le serrant contre son coeur, tandis qu'il cherchait involontairement à se dégager de cette étreinte qui lui faisait goûter cependant une joie douce, éveillant au fond de lui cette sensation de paternité qui sommeille en tout homme. Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant à côté d'elle par les chemins des champs. Elle ne l'écoutait guère et regardait le ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait dans ses yeux. Quelquefois elle s'élançait pour attraper une bête volante, et s'écriait en la rapportant : "Regarde, mon oncle, comme elle est jolie ; j'ai envie de l'embrasser." Et ce besoin d'"embrasser des mouches" ou des grains de lilas inquiétait, irritait, soulevait le prêtre, qui retrouvait encore là cette indéracinable tendresse qui germe toujours au coeur des femmes. Puis, voilà qu'un jour l'épouse du sacristain, qui faisait le ménage de l'abbé Marignan, lui apprit avec précaution que sa nièce avait un amoureux. Il en ressentit une émotion effroyable, et il demeura suffoqué, avec du savon plein la figure, car il était en train de se raser. Quand il se retrouva en état de réfléchir et de parler, il s'écria : "Ce n'est pas vrai, vous mentez, Mélanie !" Mais la paysanne posa la main sur son coeur : "Que Notre-Seigneur me juge si je mens, monsieur le curé. J' vous dis qu'elle y va tous les soirs sitôt qu' votre soeur est couchée. Ils se r'trouvent le long de la rivière. Vous n'avez qu'à y aller voir entre dix heures et minuit." Il cessa de se gratter le menton, et il se mit à marcher violemment, comme il faisait toujours en ses heures de grave méditation. Quand il voulut recommencer à se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez jusqu'à l'oreille. Tout le jour, il demeura muet, gonflé d'indignation et de colère. A sa fureur de prêtre, devant l'invincible amour, s'ajoutait une exaspération de père moral, de tuteur, de chargé d'âme, trompé, volé, joué par une enfant ; cette suffocation égoïste des parents à qui leur fille annonce qu'elle a fait, sans eux et malgré eux, choix d'un époux. Après son dîner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir ; et il s'exaspérait de plus en plus. Quand dix heures sonnèrent, il prit sa canne, un formidable bâton de chêne dont il se servait toujours en ses courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en souriant l'énorme gourdin qu'il faisait tourner, dans sa poigne solide de campagnard, en des moulinets menaçants. Puis, soudain, il le leva, et, grinçant des dents, l'abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba sur le plancher. Et il ouvrit sa porte pour sortir ; mais il s'arrêta sur le seuil, surpris par une splendeur de clair de lune telle qu'on n'en voyait presque jamais. Et comme il était doué d'un esprit exalté, un de ces esprits que devaient avoir les Pères de l'Église, ces poètes rêveurs, il se sentit soudain distrait, ému par la grandiose et sereine beauté de la nuit pâle. Dans son petit jardin, tout baigné de douce lumière, ses arbres fruitiers, rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l'allée leurs grêles membres de bois à peine vêtus de verdure ; tandis que le chèvrefeuille géant, grimpé sur le mur de sa maison, exhalait des souffles délicieux et comme sucrés, faisait flotter dans le soir tiède et clair une espèce d'âme parfumée. Il se mit à respirer longuement, buvant de l'air comme les ivrognes boivent du vin, et il allait à pas lents, ravi, émerveillé, oubliant presque sa nièce. Dès qu'il fut dans la campagne, il s'arrêta pour contempler toute la plaine inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme tendre et languissant des nuits sereines. Les crapauds à tout instant jetaient par l'espace leur note courte et métallique, et des rossignols lointains mêlaient leur musique égrenée qui fait rêver sans faire penser, leur musique légère et vibrante, faite pour les baisers, à la séduction du clair de lune. L'abbé se remit à marcher, le coeur défaillant, sans qu'il sût pourquoi. Il se sentait comme affaibli, épuisé tout à coup ; il avait une envie de s'asseoir, de rester là, de contempler, d'admirer Dieu dans son oeuvre. Là-bas, suivant les ondulations de la petite rivière, une grande ligne de peupliers serpentait. Une buée fine, une vapeur blanche que les rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait suspendue autour et au- dessus des berges, enveloppait tout le cours tortueux de l'eau d'une sorte de ouate légère et transparente. Le prêtre encore une fois s'arrêta, pénétré jusqu'au fond de l'âme par un attendrissement grandissant, irrésistible. Et un doute, une inquiétude vague l'envahissait ; il sentait naître en lui une de ces interrogations qu'il se posait parfois. Pourquoi Dieu avait-il fait cela ? Puisque la nuit est destinée au sommeil, à l'inconscience, au repos, à l'oubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et pourquoi cet astre lent et séduisant, plus poétique que le soleil et qui semblait destiné, tant il est discret, à éclairer des choses trop délicates et mystérieuses pour la grande lumière, s'en venait-il faire si transparentes les ténèbres ? Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas comme les autres et se mettait-il à vocaliser dans l'ombre troublante ? Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde ? Pourquoi ces frissons de coeur, cette émotion de l'âme, cet alanguissement de la chair ? Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point, puisqu'ils étaient couchés en leurs lits ? A qui étaient destinés ce spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre ? Et l'abbé ne comprenait point. Mais voilà que là-bas, sur le bord de la prairie, sous la voûte des arbres trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient côte à côte. L'homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en temps, l'embrassait sur le front. Ils animèrent tout à coup ce paysage immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils semblaient, tous deux, un seul être, l'être à qui était destinée cette nuit calme et silencieuse ; et ils s'en venaient vers le prêtre comme une réponse vivante, la réponse que son Maître jetait à son interrogation. Il restait debout, le coeur battant, bouleversé ; et il croyait voir quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz, l'accomplissement d'une volonté du Seigneur dans un de ces grands décors dont parlent les livres saints. En sa tête se mirent à bourdonner les versets du Cantique des Cantiques, les cris d'ardeur, les appels des corps, toute la chaude poésie de ce poème brûlant de tendresse. Et il se dit : "Dieu peut-être a fait ces nuits-là pour voiler d'idéal les amours des hommes." Et il reculait devant ce couple embrassé qui marchait toujours. C'était sa nièce pourtant ; mais il se demandait maintenant s'il n'allait pas désobéir à Dieu. Et Dieu ne permet-il point l'amour, puisqu'il l'entoure visiblement d'une splendeur pareille ? Et il s'enfuit, éperdu, presque honteux, comme s'il eût pénétré dans un temple où il n'avait pas le droit d'entrer. 19 octobre 1882 UN COUP D'ÉTAT Paris venait d'apprendre le désastre de Sedan. La République était proclamée. La France entière haletait au début de cette démence qui dura jusqu'après la Commune. On jouait au soldat d'un bout à l'autre du pays. Des bonnetiers étaient colonels faisant fonction de généraux ; des revolvers et des poignards s'étalaient autour de gros ventres pacifiques enveloppés de ceintures rouges ; de petits bourgeois devenus guerriers d'occasion commandaient des bataillons de volontaires braillards et juraient comme des charretiers pour se donner de la prestance. Le seul fait de tenir des armes, de manier des fusils à système affolait ces gens qui n'avaient jusqu'ici manié que des balances, et les rendait, sans aucune raison, redoutables au premier venu. On exécutait des innocents pour prouver qu'on savait tuer; on fusillait, en rôdant par les campagnes vierges encore de Prussiens, les chiens errants, les vaches ruminant en paix, les chevaux malades pâturant dans les herbages. Chacun se croyait appelé à jouer un grand rôle militaire. Les cafés des moindres villages, pleins de commerçants en uniforme, ressemblaient à des casernes ou à des ambulances. Le bourg de Canneville ignorait encore les affolantes nouvelles de l'armée et de la capitale ; mais une extrême agitation le remuait depuis un mois, les partis adverses se trouvaient face à face. Le maire, M. le vicomte de Varnetot, petit homme maigre, vieux déjà, légitimiste rallié à l'Empire depuis peu, par ambition, avait vu surgir un adversaire déterminé dans le docteur Massarel, gros homme sanguin, chef du parti républicain dans l'arrondissement, vénérable de la loge maçonnique du chef-lieu, président de la Société d'agriculture et du banquet des pompiers, et organisateur de la milice rurale qui devait sauver la contrée. En quinze jours, il avait trouvé le moyen de décider à la défense du pays soixante-trois volontaires mariés et pères de famille, paysans prudents et marchands du bourg, et il les exerçait, chaque matin, sur la place de la mairie. Quand le maire, par hasard, venait au bâtiment communal, le commandant Massarel, bardé de pistolets, passant fièrement, le sabre en main, devant le front de sa troupe, faisait hurler à son monde : "Vive la patrie! " Et ce cri, on l'avait remarqué, agitait le petit vicomte, qui voyait là sans doute une menace, un défi, en même temps qu'un souvenir odieux de la grande Révolution. Le 5 septembre au matin, le docteur en uniforme, son revolver sur sa table, donnait une consultation à un couple de vieux campagnards, dont l'un, le mari, atteint de varices depuis sept ans, avait attendu que sa femme en eût aussi pour venir trouver le médecin, quand le facteur apporta le journal. M. Massarel l'ouvrit, pâlit, se dressa brusquement, et, levant les bras au ciel dans un geste d'exaltation, il se mit à vociférer de toute sa voix devant les deux ruraux affolés : - Vive la République ! vive la République ! vive la République ! Puis il retomba sur son fauteuil, défaillant d'émotion. Et comme le paysan reprenait : "Ça a commencé par des fourmis qui me couraient censément le long des jambes ", le docteur Massarel s'écria : - Fichez-moi la paix ; j'ai bien le temps de m'occuper de vos bêtises. La République est proclamée, l'Empereur est prisonnier, la France est sauvée. Vive la République ! Et courant à la porte, il beugla : Céleste, vite, Céleste ! La bonne épouvantée accourut ; il bredouillait tant il parlait rapidement. - Mes bottes, mon sabre, ma cartouchière et le poignard espagnol qui est sur ma table de nuit: dépêche-toi ! Comme le paysan obstiné, profitant d'un instant de silence, continuait : - Ca a devenu comme des poches qui me faisaient mal en marchant. Le médecin exaspéré hurla : - Fichez-moi donc la paix, nom d'un chien, si vous vous étiez lavé les pieds, ça ne serait pas arrivé. Puis, le saisissant au collet, il lui jeta dans la figure : - Tu ne sens donc pas que nous sommes en république, triple brute ? Mais le sentiment professionnel le calma tout aussitôt, et il poussa dehors le ménage abasourdi, en répétant : - Revenez demain, revenez demain, mes amis. Je n'ai pas le temps aujourd'hui. Tout en s'équipant des pieds à la tête, il donna de nouveau une série d'ordres urgents à sa bonne : - Cours chez le lieutenant Picart et chez le sous-lieutenant Pommel, et dis-leur que je les attends ici immédiatement. Envoie-moi aussi Torchebeuf avec son tambour, vite, vite ! Et quand Céleste fut sortie, il se recueillit, se préparant à surmonter les difficultés de la situation. Les trois hommes arrivèrent ensemble, en vêtement de travail. Le commandant, qui s'attendait à les voir en tenue, eut un sursaut. - Vous ne savez donc rien, sacrebleu ? L'Empereur est prisonnier, la République est proclamée. Il faut agir. Ma position est délicate, je dirai plus, périlleuse. Il réfléchit quelques secondes devant les visages ahuris de ses subordonnés, puis reprit : - Il faut agir et ne pas hésiter ; les minutes valent des heures dans des instants pareils. Tout dépend de la promptitude des décisions. Vous, Picart, allez trouver le curé et sommez-le de sonner le tocsin pour réunir la population que je vais prévenir. Vous, Torchebeuf, battez le rappel dans toute la commune jusqu'aux hameaux de la Gerisaie et de Salmare pour rassembler la milice en armes sur la place. Vous, Pommel, revêtez promptement votre uniforme, rien que la tunique et le képi. Nous allons occuper ensemble la mairie et sommer M. de Varnetot de me remettre ses pouvoirs. C'est compris ? - Oui. - Exécutez, et promptement. Je vous accompagne jusque chez vous, Pommel, puisque nous opérons ensemble. Cinq minutes plus tard, le commandant et son subalterne, armés jusqu'aux dents, apparaissaient sur la place juste au moment où le petit vicomte de Varnetot, les jambes guêtrées comme pour une partie de chasse, son lefaucheux sur l'épaule, débouchait à pas rapides par l'autre rue, suivi de ses trois gardes en tunique verte, le couteau sur la cuisse et le fusil en bandoulière. Pendant que le docteur s'arrêtait, stupéfait, les quatre hommes pénétrèrent dans la mairie dont la porte se referma derrière eux. - Nous sommes devancés, murmura le médecin, il faut maintenant attendre du renfort. Rien à faire pour le quart d'heure. Le lieutenant Picart reparut : - Le curé a refusé d'obéir, dit-il ; il s'est même enfermé dans l'église avec le bedeau et le suisse. Et, de l'autre côté de la place, en face de la mairie blanche et close, l'église, muette et noire, montrait sa grande porte de chêne garnie de ferrures de fer. Alors, comme les habitants intrigués mettaient le nez aux fenêtres ou sortaient sur le seuil des maisons, le tambour soudain roula, et Torchebeuf apparut, battant avec fureur les trois coups précipités du rappel. Il traversa la place au pas gymnastique, puis disparut dans le chemin des champs. Le commandant tira son sabre, s'avança seul, à moitié distance environ entre les deux bâtiments où s'était barricadé l'ennemi et, agitant son arme au-dessus de sa tête, il mugit de toute la force de ses poumons : - Vive la République ! Mort aux traîtres ! Puis, il se replia vers ses officiers. Le boucher, le boulanger et le pharmacien, inquiets, accrochèrent leurs volets et fermèrent leurs boutiques. Seul l'épicier demeura ouvert. Cependant les hommes de la milice arrivaient peu à peu, vêtus diversement et tous coiffés d'un képi noir à galon rouge, le képi constituant tout l'uniforme du corps. Ils étaient armés de leurs vieux fusils rouillés, ces vieux fusils pendus depuis trente ans sur les cheminées des cuisines, et ils ressemblaient assez à un détachement de gardes champêtres. Lorsqu'il en eut une trentaine autour de lui, le commandant, en quelques mots, les mit au fait des événements; puis, se tournant vers son état-major : "Maintenant, agissons", dit-il. Les habitants se rassemblaient, examinaient et devisaient. Le docteur eut vite arrêté son plan de campagne : - Lieutenant Picart, vous allez vous avancer sous les fenêtres de cette mairie et sommer M. de Varnetot, au nom de la République, de me remettre la maison de ville. Mais le lieutenant, un maître maçon, refusa : - Vous êtes encore un malin, vous. Pour me faire flanquer un coup de fusil merci. Ils tirent bien, ceux qui sont là-dedans, vous savez. Faites vos commissions vous-même. Le commandant devint rouge. - Je vous ordonne d'y aller au nom de la discipline. Le lieutenant se révolta : - Plus souvent que je me ferai casser la figure sans savoir pourquoi. Les notables, rassemblés en un groupe voisin, se mirent à rire. Un d'eux cria : - T'as raison, Picart, c'est pas l'moment ! Le docteur, alors, murmura : - Lâches! Et, déposant son sabre et son revolver aux mains d'un soldat, il s'avança d'un pas lent, l'oeil fixé sur les fenêtres, s'attendant à en voir sortir un canon de fusil braqué sur lui. Comme il n'était qu'à quelques pas du bâtiment, les portes des deux extrémités donnant entrée dans les deux écoles s'ouvrirent, et un flot de petits êtres, garçons par-ci, filles par-là, s'en échappèrent et se mirent à jouer sur la grande place vide, piaillant,comme un troupeau d'oies, autour du docteur, qui ne pouvait se faire entendre. Aussitôt les derniers élèves sortis, les deux portes s'étaient refermées. Le gros des marmots enfin se dispersa, et le commandant appela d'une voix forte : - Monsieur de Varnetot ? Une fenêtre du premier étage s'ouvrit. M. de Varnetot parut. Le commandant reprit : - Monsieur, vous savez les grands événements qui viennent de changer la face du gouvernement. Celui que vous représentiez n'est plus. Celui que je représente monte au pouvoir. En ces circonstances douloureuses, mais décisives, je viens vous demander, au nom de la nouvelle République, de remettre en mes mains les fonctions dont vous avez été investi par le précédent pouvoir. M. de Varnetot répondit : - Monsieur le docteur, je suis maire de Canneville, nommé par l'autorité compétente, et je resterai maire de Canneville tant que je n'aurai pas été révoqué et remplacé par un arrêté de mes supérieurs. Maire, je suis chez moi dans la mairie, et j'y reste. Au surplus, essayez de m'en faire sortir. Et il referma la fenêtre. Le commandant retourna vers sa troupe. Mais, avant de s'expliquer, toisant du haut en bas le lieutenant Picart : - Vous êtes un crâne, vous, un fameux lapin, la honte de l'armée. Je vous casse de votre grade. Le lieutenant répondit : - Je m'en fiche un peu. Et il alla se mêler au groupe murmurant des habitants. Alors le docteur hésita. Que faire ? Donner l'assaut ? Mais ses hommes marcheraient-ils ? Et puis, en avait-il le droit ? Une idée l'illumina. Il courut au télégraphe dont le bureau faisait face à la mairie, de l'autre côté de la place. Et il expédia trois dépêches : A MM. les membres du gouvernement républicain, à Paris ; A M. le nouveau préfet républicain de la Seine-Inférieure, à Rouen ; A M. le nouveau sous-préfet républicain de Dieppe. Il exposait la situation, disait le danger couru par la commune demeurée aux mains de l'ancien maire monarchiste, offrait ses services dévoués, demandait des ordres et signait en faisant suivre son nom de tous ses titres. Puis il revint vers son corps d'armée et, tirant dix francs de sa poche : "Tenez, mes amis, allez manger et boire un coup ; laissez seulement ici un détachement de dix hommes pour que personne ne sorte de la mairie." Mais l'ex-lieutenant Picart, qui causait avec l'horloger, entendit ; il se mit à ricaner et prononça : "Pardi,s'ils sortent, ce sera une occasion d'entrer. Sans ça, je ne vous vois pas encore là-dedans, moi ! " Le docteur ne répondit pas, et il alla déjeuner. Dans l'après-midi, il disposa des postes tout autour de la commune, comme si elle était menacée d'une surprise. Il passa plusieurs fois devant les portes de la maison de ville et de l'église sans rien remarquer de suspect ; on aurait cru vides ces deux bâtiments. Le boucher, le boulanger et le pharmacien rouvrirent leurs boutiques. On jasait beaucoup dans les logis. Si l'Empereur était prisonnier, il y avait quelque traîtrise là-dessous. On ne savait pas au juste laquelle des républiques était revenue. La nuit tomba. Vers neuf heures, le docteur s'approcha seul, sans bruit, de l'entrée du bâtiment communal, persuadé que son adversaire était parti se coucher ; et, comme il se disposait à enfoncer la porte à coups de pioche, une voix forte, celle d'un garde, demanda tout à coup : - Qui va là ? Et M. Massarel battit en retraite à toutes jambes. Le jour se leva sans que rien fût changé dans la situation. La milice en armes occupait la place. Tous les habitants s'étaient réunis autour de cette troupe, attendant une solution. Ceux des villages voisins arrivaient pour voir. Alors, le docteur, comprenant qu'il jouait sa réputation, résolut d'en finir d'une manière ou d'une autre ; et il allait prendre une résolution quelconque, énergique assurément, quand la porte du télégraphe s'ouvrit et la petite servante de la directrice parut, tenant à la main deux papiers. Elle se dirigea d'abord vers le commandant et lui remit une des dépêches ; puis, traversant le milieu désert de la place, intimidée par tous les yeux fixés sur elle, baissant la tête et trottant menu, elle alla frapper doucement à la maison barricadée comme si elle eût ignoré qu'un parti armé s'y cachait. L'huis s'entrebâilla; une main d'homme reçut le message, et la fillette revint, toute rouge, prête à pleurer, d'être dévisagée ainsi par le pays entier. Le docteur demanda d'une voix vibrante : - Un peu de silence, s'il vous plaît. Et comme le populaire s'était tu, il reprit fièrement : - Voici la communication que je reçois du gouvernement. Et, élevant sa dépêche, il lut : "Ancien maire révoqué. Veuillez aviser au plus pressé. Recevrez instructions ultérieures. "Pour le sous-préfet, "SAPIN, conseiller." Il triomphait ; son coeur battait de joie ; ses mains tremblaient; mais Picart, son ancien subalterne, lui cria d'un groupe voisin : - C'est bon, tout ça ; mais si les autres ne sortent pas, ça vous fait une belle jambe, votre papier. Et M. Massarel pâlit. Si les autres ne sortaient pas, en effet, il fallait aller de l'avant maintenant. C'était non seulement son droit, mais aussi son devoir. Et il regardait anxieusement la mairie, espérant qu'il allait voir la porte s'ouvrir et son adversaire se replier. La porte restait fermée. Que faire? La foule augmentait, se serrait autour de la milice. On riait. Une réflexion surtout torturait le médecin. S'il donnait l'assaut, il faudrait marcher à la tête de ses hommes ; et comme, lui mort, toute contestation cesserait, c'était sur lui, sur lui seul que tireraient M. de Varnetot et ses trois gardes. Et ils tiraient bien, très bien ; Picart venait encore de le lui répéter. Mais une idée l'illumina et, se tournant vers Pommel : - Allez vite prier le pharmacien de me prêter une serviette et un bâton. Le lieutenant se précipita. Il allait faire un drapeau parlementaire, un drapeau blanc dont la vue réjouirait peut-être le coeur légitimiste de l'ancien maire. Pommel revint avec le linge demandé et un manche à balai. Au moyen de ficelles, on organisa cet étendard que M. Massarel saisit à deux mains ; et il s'avança de nouveau vers la mairie en le tenant devant lui. Lorsqu'il fut en face de la porte, il appela encore : "Monsieur de Varnetot." La porte s'ouvrit soudain, et M. de Varnetot apparut sur le seuil avec ses trois gardes. Le docteur recula par un mouvement instinctif ; puis, il salua courtoisement son ennemi et prononça, étranglé par l'émotion : "Je viens, Monsieur, vous communiquer les instructions que j'ai reçues." Le gentilhomme, sans lui rendre son salut, répondit : "Je me retire, Monsieur, mais sachez bien que ce n'est ni par crainte, ni par obéissance à l'odieux gouvernement qui usurpe le pouvoir. "Et, appuyant sur chaque mot, il déclara : "Je ne veux pas avoir l'air de servir un seul jour la République. Voilà tout." Massarel, interdit, ne répondit rien; et M. de Varnetot, se mettant en marche d'un pas rapide, disparut au coin de la place, suivi toujours de son escorte. Alors le docteur, éperdu d'orgueil, revint vers la foule. Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il cria : "Hurrah ! hurrah ! La République triomphe sur toute la ligne." Aucune émotion ne se manifesta. Le médecin reprit : "Le peuple est libre, vous êtes libres, indépendants. Soyez fiers ! " Les villageois inertes le regardaient sans qu'aucune gloire illuminât leurs yeux. A son tour, il les contempla, indigné de leur indifférence, cherchant ce qu'il pourrait dire, ce qu'il pourrait faire pour frapper un grand coup, électriser ce pays placide, remplir sa mission d'initiateur. Mais une inspiration l'envahit et, se tournant vers Pommel : "Lieutenant, allez chercher le buste de l'ex-empereur qui est dans la salle des délibérations du conseil municipal, et apportez-le avec une chaise." Et bientôt l'homme reparut portant sur l'épaule droite le Bonaparte de plâtre, et tenant de la main gauche une chaise de paille. M. Massarel vint au-devant de lui, prit la chaise, la posa par terre, plaça dessus le buste blanc, puis se reculant de quelques pas, l'interpella d'une voix sonore : "Tyran, tyran, te voici tombé, tombé dans la boue, tombé dans la fange. La patrie expirante râlait sous ta botte. Le Destin vengeur t'a frappé. La défaite et la honte se sont attachées à toi; tu tombes vaincu, prisonnier du Prussien ; et, sur les ruines de ton empire croulant, la jeune et radieuse République se dresse, ramassant ton épée brisée... " Il attendait des applaudissements. Aucun cri, aucun battement de mains n'éclata. Les paysans effarés se taisaient; et le buste aux moustaches pointues qui dépassaient les joues de chaque côté, le buste immobile et bien peigné comme une enseigne de coiffeur, semblait regarder M. Massarel avec son sourire de plâtre, un sourire ineffaçable et moqueur. Ils demeuraient ainsi face à face, Napoléon sur sa chaise, le médecin debout, à trois pas de lui. Une colère saisit le commandant. Mais que faire ? que faire pour émouvoir ce peuple et gagner définitivement cette victoire de l'opinion ? Sa main, par hasard, se posa sur son ventre, et il rencontra, sous sa ceinture rouge, la crosse de son revolver. Aucune inspiration, aucune parole ne lui venaient plus. Alors, il tira son arme, fit deux pas et, à bout portant, foudroya l'ancien monarque. La balle creusa dans le front un petit trou noir, pareil à une tache, presque rien. L'effet était manqué. M. Massarel tira un second coup, qui fit un second trou, puis un troisième, puis, sans s'arrêter, il lâcha les trois derniers. Le front de Napoléon volait en poussière blanche, mais les yeux, le nez et les fines pointes des moustaches restaient intacts. Alors, exaspéré, le docteur renversa la chaise d'un coup de poing et, appuyant un pied sur le reste du buste, dans une posture de triomphateur, il se tourna vers le public abasourdi en vociférant : "Périssent ainsi tous les traîtres ! " Mais comme aucun enthousiasme ne se manifestait encore, comme les spectateurs semblaient stupides d'étonnement, le commandant cria aux hommes de la milice : "Vous pouvez maintenant regagner vos foyers." Et il se dirigea lui-même à grands pas vers sa maison, comme s'il eût fui. Sa bonne, dès qu'il parut, lui dit que des malades l'attendaient depuis plus de trois heures dans son cabinet. Il y courut. C'étaient les deux paysans aux varices, revenus dès l'aube, obstinés et patients. Et le vieux aussitôt reprit son explication : "Ca a commencé par des fourmis qui me couraient censément le long des jambes..." octobre 1883 LE LOUP Voici ce que nous raconta le vieux marquis d'Arville à la fin du dîner de Saint- Hubert, chez le baron des Ravels. On avait forcé un cerf dans le jour. Le marquis était le seul des convives qui n'eût point pris part à cette poursuite, car il ne chassait jamais. Pendant toute la durée du grand repas, on n'avait guère parlé que de massacres d'animaux. Les femmes elles-mêmes s'intéressaient aux récits sanguinaires et souvent invraisemblables, et les orateurs mimaient les attaques et les combats d'hommes contre les bêtes, levaient les bras, contaient d'une voix tonnante. M. d'Arville parlait bien, avec une certaine poésie un peu ronflante, mais pleine d'effet. Il avait dû répéter souvent cette histoire, car il la disait couramment, n'hésitant pas sur les mots choisis avec habileté pour faire image. - «Messieurs, je n'ai jamais chassé, mon père non plus, mon grand-père non plus, et, non plus, mon arrière-grand-père. Ce dernier était fils d'un homme qui chassa plus que vous tous. Il mourut en 1764. Je vous dirai comment. Il se nommait Jean, était marié, père de cet enfant qui fut mon trisaïeul, et il habitait avec son frère cadet, François d'Arville, notre château de Lorraine, en pleine forêt. François d'Arville était resté garçon par amour de la chasse. Ils chassaient tous deux d'un bout à l'autre de l'année, sans repos, sans arrêt, sans lassitude. Ils n'aimaient que cela, ne comprenaient pas autre chose, ne parlaient que de cela, ne vivaient que pour cela. Ils avaient au coeur cette passion terrible, inexorable. Elle les brûlait, les ayant envahis tout entiers, ne laissant de place pour rien autre. Ils avaient défendu qu'on les dérangeât jamais en chasse, pour aucune raison. Mon trisaïeul naquit pendant que son père suivait un renard, et Jean d'Arville n'interrompit point sa course, mais il jura: «Nom d'un nom, ce gredin-là aurait bien pu attendre après l'hallali!» Son frère François se montrait encore plus emporté que lui. Dès son lever, il allait voir les chiens, puis les chevaux, puis il tirait des oiseaux autour du château jusqu'au moment de partir pour forcer quelque grosse bête. On les appelait dans le pays M. le Marquis et M. le Cadet, les nobles d'alors ne faisant point, comme la noblesse d'occasion de notre temps, qui veut établir dans les titres une hiérarchie descendante; car le fils d'un marquis n'est pas plus comte, ni le fils d'un vicomte baron, que le fils d'un général n'est colonel de naissance. Mais la vanité mesquine du jour trouve profit à cet arrangement. Je reviens à mes ancêtres. Ils étaient, paraît-il, démesurément grands, osseux, poilus, violents et vigoureux. Le jeune, plus haut encore que l'aîné, avait une voix tellement forte que, suivant une légende dont il était fier, toutes les feuilles de la forêt s'agitaient quand il criait. Et lorsqu'ils se mettaient en selle tous deux pour partir en chasse, ce devait être un spectacle superbe de voir ces deux géants enfourcher leurs grands chevaux. Or, vers le milieu de l'hiver de cette année 1764, les froids furent excessifs et les loups devinrent féroces. Ils attaquaient même les paysans attardés, rôdaient la nuit autour des maisons, hurlaient du coucher du soleil à son lever et dépeuplaient les étables. Et bientôt une rumeur circula. On parlait d'un loup colossal, au pelage gris, presque blanc, qui avait mangé deux enfants, dévoré le bras d'une femme, étranglé tous les chiens de garde du pays et qui pénétrait sans peur dans les enclos pour venir flairer sous les portes. Tous les habitants affirmaient avoir senti son souffle qui faisait vaciller la flamme des lumières. Et bientôt une panique courut par toute la province. Personne n'osait plus sortir dès que tombait le soir. Les ténèbres semblaient hantées par l'image de cette bête. Les frères d'Arville résolurent de la trouver et de la tuer, et ils convièrent à de grandes chasses tous les gentilshommes du pays. Ce fut en vain. On avait beau battre les forêts, fouiller les buissons, on ne la rencontrait jamais. On tuait des loups, mais pas celui-là. Et, chaque nuit qui suivait la battue, l'animal, comme pour se venger, attaquait quelque voyageur ou dévorait quelque bétail, toujours loin du lieu où on l'avait cherché. Une nuit enfin, il pénétra dans l'étable aux porcs du château d'Arville et mangea les deux plus beaux élèves. Les deux frères furent enflammés de colère, considérant cette attaque comme une bravade du monstre, une injure directe, un défi. Ils prirent tous leurs forts limiers habitués à poursuivre les bêtes redoutables, et ils se mirent en chasse, le coeur soulevé de fureur. Depuis l'aurore jusqu'à l'heure où le soleil empourpré descendit derrière les grands arbres nus, ils battirent les fourrés sans rien trouver. Tous deux enfin, furieux et désolés, revenaient au pas de leurs chevaux par une allée bordée de broussailles, et s'étonnaient de leur science déjouée par ce loup, saisis soudain d'une sorte de crainte mystérieuse. L'aîné disait: - Cette bête-là n'est point ordinaire. On dirait qu'elle pense comme un homme. Le cadet répondit: - On devrait peut-être faire bénir une balle par notre cousin l'évêque, ou prier quelque prêtre de prononcer les paroles qu'il faut. Puis ils se turent. Jean reprit: - Regarde le soleil, s'il est rouge. Le grand loup va faire quelque malheur cette nuit. Il n'avait point fini de parler que son cheval se cabra; celui de François se mit à ruer. Un large buisson couvert de feuilles mortes s'ouvrit devant eux, et une bête colossale, toute grise, surgit, qui détala à travers le bois. Tous deux poussèrent une sorte de grognement de joie, et, se courbant sur l'encolure de leurs pesants chevaux, ils les jetèrent en avant d'une poussée de tout leur corps, les lançant d'une telle allure, les excitant, les entraînant, les affolant de la voix, du geste et de l'éperon, que les forts cavaliers semblaient porter les lourdes bêtes entre leurs cuisses comme s'ils s'envolaient. Ils allaient ainsi, ventre à terre, crevant les fourrés, coupant les ravins, grimpant les côtes, dévalant dans les gorges, et sonnant du cor à pleins poumons pour attirer leurs gens et leurs chiens. Et voilà que soudain, dans cette course éperdue, mon aïeul heurta du front une branche énorme qui lui fendit le crâne; et il tomba raide mort sur le sol, tandis que son cheval affolé s'emportait, disparaissait dans l'ombre enveloppant les bois. Le cadet d'Arville s'arrêta net, sauta par terre, saisit dans ses bras son frère, et il vit que la cervelle coulait de la plaie avec le sang. Alors il s'assit auprès du corps, posa sur ses genoux la tête défigurée et rouge, et il attendit en contemplant cette face immobile de l'aîné. Peu à peu une peur l'envahissait, une peur singulière qu'il n'avait jamais sentie encore, la peur de l'ombre, la peur de la solitude, la peur du bois désert et la peur aussi du loup fantastique qui venait de tuer son frère pour se venger d'eux. Les ténèbres s'épaississaient, le froid aigu faisait craquer les arbres. François se leva, frissonnant, incapable de rester là plus longtemps, se sentant presque défaillir. On n'entendait plus rien, ni la voix des chiens ni le son des cors, tout était muet par l'invisible horizon; et ce silence morne du soir glacé avait quelque chose d'effrayant et d'étrange. Il saisit dans ses mains de colosse le grand corps de Jean, le dressa et le coucha sur la selle pour le reporter au château; puis il se remit en marche doucement, l'esprit troublé comme s'il était gris, poursuivi par des images horribles et surprenantes. Et, brusquement, dans le sentier qu'envahissait la nuit, une grande forme passa. C'était la bête. Une secousse d'épouvante agita le chasseur; quelque chose de froid, comme une goutte d'eau, lui glissa le long des reins, et il fit, ainsi qu'un moine hanté du diable, un grand signe de croix, éperdu à ce retour brusque de l'effrayant rôdeur. Mais ses yeux retombèrent sur le corps inerte couché devant lui, et soudain, passant brusquement de la crainte à la colère, il frémit d'une rage désordonnée. Alors il piqua son cheval et s'élança derrière le loup. Il le suivait par les taillis, les ravines et les futaies, traversant des bois qu'il ne reconnaissait plus, l'oeil fixé sur la tache blanche qui fuyait dans la nuit descendue sur la terre. Son cheval aussi semblait animé d'une force et d'une ardeur inconnues. Il galopait le cou tendu, droit devant lui, heurtant aux arbres, aux rochers, la tête et les pieds du mort jeté en travers sur la selle. Les ronces arrachaient les cheveux; le front, battant les troncs énormes, les éclaboussait de sang; les éperons déchiraient des lambeaux d'écorce. Et, soudain, l'animal et le cavalier sortirent de la forêt et se ruèrent dans un vallon, comme la lune apparaissait au-dessus des monts. Ce vallon était pierreux, fermé par des roches énormes, sans issue possible; et le loup acculé se retourna. François alors poussa un hurlement de joie que les échos répétèrent comme un roulement de tonnerre, et il sauta de cheval, son coutelas à la main. La bête hérissée, le dos rond, l'attendait; ses yeux luisaient comme deux étoiles. Mais, avant de livrer bataille, le fort chasseur, empoignant son frère, l'assit sur une roche, et, soutenant avec des pierres sa tête qui n'était plus qu'une tache de sang, il lui cria dans les oreilles, comme s'il eût parlé à un sourd: «Regarde, Jean, regarde ça!» Puis il se jeta sur le monstre. Il se sentait fort à culbuter une montagne, à broyer des pierres dans ses mains. La bête le voulut mordre, cherchant à lui fouiller le ventre; mais il l'avait saisie par le cou, sans même se servir de son arme, et il l'étranglait doucement, écoutant s'arrêter les souffles de sa gorge et les battements de son coeur. Et il riait, jouissant éperdument, serrant de plus en plus sa formidable étreinte, criant, dans un délire de joie: «Regarde, Jean, regarde!» Toute résistance cessa; le corps du loup devint flasque. Il était mort. Alors François, le prenant à pleins bras, l'emporta et le vint jeter aux pieds de l'aîné en répétant d'une voix attendrie: «Tiens, tiens, tiens, mon petit Jean, le voilà!» Puis il replaça sur sa selle les deux cadavres l'un sur l'autre; et il se remit en route. Il rentra au château, riant et pleurant, comme Gargantua à la naissance de Pantagruel, poussant des cris de triomphe et trépignant d'allégresse en racontant la mort de l'animal, et gémissant et s'arrachant la barbe en disant celle de son frère. Et souvent, plus tard, quand il reparlait de ce jour, il prononçait, les larmes aux yeux: «Si seulement ce pauvre Jean avait pu me voir étrangler l'autre, il serait mort content, j'en suis sûr!» La veuve de mon aïeul inspira à son fils orphelin l'horreur de la chasse, qui s'est transmise de père en fils jusqu'à moi.» Le marquis d'Arville se tut. Quelqu'un demanda: - Cette histoire est une légende, n'est-pas? Et le conteur répondit: - Je vous jure qu'elle est vraie d'un bout à l'autre. Alors une femme déclara d'une petite voix douce: - C'est égal, c'est beau d'avoir des passions pareilles. 14 novembre 1882 L'ENFANT Après avoir longtemps juré qu'il ne se marierait jamais, Jacques Bourdillère avait soudain changé d'avis. Cela était arrivé brusquement, un été, aux bains de mer. Un matin, comme il était étendu sur le sable, tout occupé à regarder les femmes sortir de l'eau, un petit pied l'avait frappé par sa gentillesse et sa mignardise. Ayant levé les yeux plus haut, toute la personne le séduisit. De toute cette personne, il ne voyait d'ailleurs que les chevilles et la tête émergeant d'un peignoir de flanelle blanche, clos avec soin. On le disait sensuel et viveur. C'est donc par la seule grâce de la forme qu'il fut capté d'abord; puis il fut retenu par le charme d'un doux esprit de jeune fille, simple et bon, frais comme les joues et les lèvres. Présenté à la famille, il plut et il devint bientôt fou d'amour. Quand il apercevait Berthe Lannis de loin, sur la longue plage de sable jaune, il frémissait jusqu'aux cheveux. Près d'elle, il devenait muet, incapable de rien dire et même de penser, avec une espèce de bouillonnement dans le coeur, de bourdonnement dans l'oreille, d'effarement dans l'esprit. Était-ce donc de l'amour, cela? Il ne le savait pas, n'y comprenait rien, mais demeurait, en tout cas, bien décidé à faire sa femme de cette enfant. Les parents hésitèrent longtemps, retenus par la mauvaise réputation du jeune homme. Il avait une maîtresse, disait-on, une vieille maîtresse, une ancienne et forte liaison, une de ces chaînes qu'on croit rompues et qui tiennent toujours. Outre cela, il aimait, pendant des périodes plus ou moins longues, toutes les femmes qui passaient à portée de ses lèvres. Alors il se rangea, sans consentir même à revoir une seule fois celle avec qui il avait vécu longtemps. Un ami régla la pension de cette femme, assura son existence. Jacques paya, mais ne voulut pas entendre parler d'elle, prétendant désormais ignorer jusqu'à son nom. Elle écrivit des lettres sans qu'il les ouvrît. Chaque semaine, il reconnaissait l'écriture maladroite de l'abandonnée; et, chaque semaine, une colère plus grande lui venait contre elle, et il déchirait brusquement l'enveloppe et le papier, sans ouvrir, sans lire une ligne, une seule ligne, sachant d'avance les reproches et les plaintes contenues là dedans. Comme on ne croyait guère à sa persévérance, on fit durer l'épreuve tout l'hiver, et c'est seulement au printemps que sa demande fut agréée. Le mariage eut lieu à Paris, dans les premiers jours de mai. Il était décidé qu'ils ne feraient point le classique voyage de noce. Après un petit bal, une sauterie de jeunes cousines qui ne se prolongerait point au delà de onze heures, pour ne pas éterniser les fatigues de cette journée de cérémonies, les jeunes époux devaient passer leur première nuit commune dans la maison familiale, puis partir seuls, le lendemain matin, pour la plage chère à leurs coeurs, où ils s'étaient connus et aimés. La nuit était venue, on dansait dans le grand salon. Ils s'étaient retirés tous les deux dans un petit boudoir japonais, tendu de soies éclatantes, à peine éclairé, ce soir-là, par les rayons alanguis d'une grosse lanterne de couleur, pendue au plafond comme un oeuf énorme. La fenêtre entr'ouverte laissait entrer parfois des souffles frais du dehors, des caresses d'air qui passaient sur les visages, car la soirée était tiède et calme, pleine d'odeurs de printemps. Ils ne disaient rien; ils se tenaient les mains en se les pressant parfois de toute leur force. Elle demeurait, les yeux vagues, un peu éperdue par ce grand changement dans sa vie, mais souriante, remuée, prête à pleurer, souvent prête aussi à défaillir de joie, croyant le monde entier changé par ce qui lui arrivait, inquiète sans savoir de quoi, et sentant tout son corps, toute son âme envahis d'une indéfinissable et délicieuse lassitude. Lui la regardait obstinément, souriant d'un sourire fixe. Il voulait parler, ne trouvait rien et restait là, mettant toute son ardeur en des pressions de mains. De temps en temps, il murmurait: «Berthe!» et chaque fois elle levait les yeux sur lui d'un mouvement doux et tendre; ils se contemplaient une seconde, puis son regard à elle, pénétré et fasciné par son regard à lui, retombait. Ils ne découvraient aucune pensée à échanger. On les laissait seuls; mais, parfois, un couple de danseurs jetait sur eux, en passant, un coup d'oeil furtif, comme s'il eût été témoin discret et confident d'un mystère. Une porte de côté s'ouvrit, un domestique entra, tenant sur un plateau une lettre pressée qu'un commissionnaire venait d'apporter. Jacques prit en tremblant ce papier, saisi d'une peur vague et soudaine, la peur mystérieuse des brusques malheurs. Il regarda longtemps l'enveloppe dont il ne connaissait point l'écriture, n'osant pas l'ouvrir, désirant follement ne pas lire, ne pas savoir, mettre en poche cela, et se dire: «À demain. Demain, je serai loin, peu m'importe!» Mais, sur un coin, deux grands mots soulignés: TRèS URGENT, le retenaient et l'épouvantaient. Il demanda: «Vous permettez, mon amie?» déchira la feuille collée et lut. Il lut le papier, pâlissant affreusement, le parcourut d'un coup et, lentement, sembla l'épeler. Quand il releva la tête, toute sa face était bouleversée. Il balbutia: «Ma chère petite, c'est... c'est mon meilleur ami à qui il arrive un grand, un très grand malheur. Il a besoin de moi tout de suite... tout de suite... pour une affaire de vie ou de mort. Me permettez-vous de m'absenter vingt minutes; je reviens aussitôt?» Elle bégaya, tremblante, effarée: «Allez, mon ami!» n'étant pas encore assez sa femme pour oser l'interroger, pour exiger savoir. Et il disparut. Elle resta seule, écoutant danser dans le salon voisin. Il avait pris un chapeau, le premier trouvé, un pardessus quelconque, et il descendit en courant l'escalier. Au moment de sauter dans la rue, il s'arrêta encore sous le bec de gaz du vestibule et relut la lettre. Voici ce qu'elle disait: «MONSIEUR, «Une fille Ravet, votre ancienne maîtresse, paraît-il, vient d'accoucher d'un enfant qu'elle prétend être à vous. La mère va mourir et implore votre visite. Je prends la liberté de vous écrire et de vous demander si vous pouvez accorder ce dernier entretien à cette femme, qui semble être très malheureuse et digne de pitié. «Votre serviteur, «Dr BONNARD.» Quand il pénétra dans la chambre de la mourante, elle agonisait déjà. Il ne la reconnut pas d'abord. Le médecin et deux gardes la soignaient, et partout à terre traînaient des seaux pleins de glace et des linges pleins de sang. L'eau répandue inondait le parquet; deux bougies brûlaient sur un meuble; derrière le lit, dans un petit berceau d'osier, l'enfant criait, et, à chacun de ses vagissements, la mère, torturée, essayait un mouvement, grelottante sous les compresses gelées. Elle saignait; elle saignait, blessée à mort, tuée par cette naissance. Toute sa vie coulait; et, malgré la glace, malgré les soins, l'invincible hémorragie continuait, précipitait son heure dernière. Elle reconnut Jacques et voulut lever les bras: elle ne put pas, tant ils étaient faibles, mais sur ses joues livides des larmes commencèrent à glisser. Il s'abattit à genoux près du lit, saisit une main pendante et la baisa frénétiquement; puis, peu à peu, il s'approcha tout près, tout près du maigre visage qui tressaillait à son contact. Une des gardes, debout, une bougie à la main les éclairait, et le médecin, s'étant reculé, regardait du fond de la chambre. Alors d'une voix lointaine, en haletant, elle dit: «Je vais mourir, mon chéri; promets-moi de rester jusqu'à la fin. Oh! ne me quitte pas maintenant, ne me quitte pas au dernier moment!» Il la baisait au front, dans ses cheveux, en sanglotant. Il murmura: «Sois tranquille, je vais rester.» Elle fut quelques minutes avant de pouvoir parler encore, tant elle était oppressée et défaillante. Elle reprit: «C'est à toi, le petit. Je te le jure devant Dieu, je te le jure sur mon âme, je te le jure au moment de mourir. Je n'ai pas aimé d'autre homme que toi... Promets-moi de ne pas l'abandonner.» Il essayait de prendre encore dans ses bras ce misérable corps déchiré, vidé de sang. Il balbutia, affolé de remords et de chagrin: «Je te le jure, je l'élèverai et je l'aimerai. Il ne me quittera pas.» Alors elle tenta d'embrasser Jacques. Impuissante à lever sa tête épuisée, elle tendait ses lèvres blanches dans un appel de baiser. Il approcha sa bouche pour cueillir cette lamentable et suppliante caresse. Un peu calmée, elle murmura tout bas: «Apporte-le, que je voie si tu l'aimes.» Et il alla chercher l'enfant. Il le posa doucement sur le lit, entre eux, et le petit être cessa de pleurer. Elle murmura: «Ne bouge plus!» Et il ne remua plus. Il resta là, tenant en sa main brûlante cette main que secouaient des frissons d'agonie, comme il avait tenu, tout à l'heure, une autre main que crispaient des frissons d'amour. De temps en temps, il regardait l'heure, d'un coup d'oeil furtif, guettant l'aiguille qui passait minuit, puis une heure, puis deux heures. Le médecin s'était retiré; les deux gardes, après avoir rôdé quelque temps, d'un pas léger, par la chambre, sommeillaient maintenant sur des chaises. L'enfant dormait, et la mère, les yeux fermés, semblait se reposer aussi. Tout à coup, comme le jour blafard filtrait entre les rideaux croisés, elle tendit ses bras d'un mouvement si brusque et si violent qu'elle faillit jeter à terre son enfant. Une espèce de râle se glissa dans sa gorge; puis elle demeura sur le dos, immobile, morte. Les gardes accourues déclarèrent: «C'est fini.» Il regarda une dernière fois cette femme qu'il avait aimée, puis la pendule qui marquait quatre heures, et s'enfuit oubliant son pardessus, en habit noir, avec l'enfant dans ses bras. Après qu'il l'eût laissée seule, sa jeune femme avait attendu, assez calme d'abord, dans le petit boudoir japonais. Puis, ne le voyant point reparaître, elle était rentrée dans le salon, d'un air indifférent et tranquille, mais inquiète horriblement. Sa mère, l'apercevant seule, avait demandé: «Où donc est ton mari?» Elle avait répondu: «Dans sa chambre; il va revenir.» Au bout d'une heure, comme tout le monde l'interrogeait, elle avoua la lettre et la figure bouleversée de Jacques, et ses craintes d'un malheur. On attendit encore. Les invités partirent; seuls, les parents les plus proches demeuraient. À minuit, on coucha la mariée toute secouée de sanglots. Sa mère et deux tantes, assises autour du lit, l'écoutaient pleurer, muettes et désolées... Le père était parti chez le commissaire de police pour chercher des renseignements. À cinq heures, un bruit léger glissa dans le corridor; une porte s'ouvrit et se ferma doucement; puis soudain un petit cri pareil à un miaulement de chat courut dans la maison silencieuse. Toutes les femmes furent debout d'un bond, et Berthe, la première, s'élança malgré sa mère et ses tantes, enveloppée de son peignoir de nuit. Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un enfant dans ses bras. Les quatre femmes le regardèrent effarées; mais Berthe, devenue soudain téméraire, le coeur crispé d'angoisse, courut à lui: «Qu'y a-t-il? dites, qu'y a-t-il?» Il avait l'air fou; il répondit d'une voix saccadée: «Il y a... il y a... que j'ai un enfant, et que la mère vient de mourir...» Et il présentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant. Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'étreignant contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: «La mère est morte, dites-vous?» Il répondit: «Oui, tout de suite... dans mes bras... J'avais rompu depuis l'été... Je ne savais rien, moi... c'est le médecin qui m'a fait venir...» Alors Berthe murmura: «Eh bien, nous l'élèverons ce petit.» 24 juillet 1882 CONTE DE NOËL Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... » Et tout à coup, il s'écria : - Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël. Cela vous étonne de m'entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à rien. Et pourtant j'ai vu un miracle ! Je l'ai vu, fis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qui s'appelle vu. En ai-je été fort surpris ? non pas ; car si je ne crois point à vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu'elle transporte les montagnes. Je pourrais citer bien des exemples ; mais je vous indignerais et je m'exposerais aussi à amoindrir l'effet de mon histoire. Je vous avouerai d'abord que si je n'ai pas été fort convaincu et converti par ce que j'ai vu, j'ai été du moins fort ému, et je vais tâcher de vous dire la chose naïvement, comme si j'avais une crédulité d'Auvergnat. J'étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en pleine Normandie. L'hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les neiges arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les gros nuages venir du nord ; et la blanche descente des flocons commença. En une nuit, toute la plaine fut ensevelie. Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient s'endormir sous l'accumulation de cette mousse épaisse et légère. Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux, par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie inutilement, s'abattant tous ensemble sur les champs livides et piquant la neige de leurs grands becs. On n'entendait rien que le glissement vague et continu de cette poussière tombant toujours. Cela dura huit jours pleins, puis l'avalanche s'arrêta. La terre avait sur le dos un manteau épais de cinq pieds. Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel clair, comme un cristal bleu le jour, et, la nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre, tant le vaste espace était rigoureux, s'étendit sur la nappe unie, dure et luisante des neiges. La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus : seules les cheminées des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial. De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce ; et, parfois, une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée pétrifiant la sève et cassant les fibres. Les habitations semées çà et là par les champs semblaient éloignées de cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul, j'essayais d'aller voir mes clients les plus proches, m'exposant sans cesse à rester enseveli dans quelque creux. Je m'aperçus bientôt qu'une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un tel fléau, pensait-on, n'était point naturel. On prétendit qu'on entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui passaient. Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le sud. Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une épouvante envahissait les esprits et on s'attendait à un événement extraordinaire. La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d'Épivent, sur la grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens manquaient de pain, le forgeron résolut d'aller jusqu'au village. Il resta quelques heures à causer dans les six maisons qui forment le centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur épandue sur la campagne. Et il se mit en route avant la nuit. Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf dans la neige ; oui, un oeuf déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se pencha, c'était un oeuf en effet. D'où venait-il ? Quelle poule avait pu sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit ? Le forgeron s'étonna, ne comprit pas ; mais il ramassa l'oeuf et le porta à sa femme. « Tiens, la maîtresse, v'là un oeuf que j'ai trouvé sur la route ! » La femme hocha la tête : « Un oeuf sur la route ? Par ce temps-ci, t'es soûl, bien sûr ? - Mais non, la maîtresse, même qu'il était au pied d'une haie, et encore chaud, pas gelé. Le v'là, j'me l'ai mis sur l'estomac pour qui n'refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dîner. » L'oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron se mit à raconter ce qu'on disait par la contrée. La femme écoutait toute pâle. « Pour sûr que j'ai entendu des sifflets l'autre nuit, même qu'ils semblaient v'nir de la cheminée. » On se mit à table, on mangea la soupe d'abord, puis, pendant que le mari étendait du beurre sur son pain, la femme prit l'oeuf et l'examina d'un oeil méfiant. « Si y avait quelque chose dans c't'oeuf ? - Qué que tu veux qu'y ait ? - J'sais ti, mé ? - Allons, mange-le, et fais pas la bête. » Elle ouvrit l'oeuf. Il était comme tous les oeufs, et bien frais. Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le reprenant. Le mari disait : « Eh bien ! qué goût qu'il a, c't'oeuf ? » Elle ne répondit pas et elle acheva de l'avaler ; puis, soudain, elle planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affolés, leva les bras, les tordit et, convulsée de la tête aux pieds, roula par terre, en poussant des cris horribles. Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée de tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions. Le forgeron, impuissant à la tenir, fut obligé de la lier. Et elle hurlait sans repos, d'une voix infatigable : « J'l'ai dans l'corps ! J'l'ai dans l'corps ! » Je fus appelé le lendemain. J'ordonnai tous les calmants connus sans obtenir le moindre résultat. Elle était folle. Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l'obstacle des hautes neiges, la nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme : « La femme du forgeron qu'est possédée ! » Et on venait de partout, sans oser pénétrer dans la maison ; on écoutait de loin ses cris affreux poussés d'une voix si forte qu'on ne les aurait pas crus d'une créature humaine. Le curé du village fut prévenu. C'était un vieux prêtre naïf. Il accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononça, en étendant les mains, les formules d'exorcisme, pendant que quatre hommes maintenaient sur un lit la femme écumante et tordue. Mais l'esprit ne fut point chassé. Et la Noël arriva sans que le temps eût changé. La veille au matin, le prêtre vint me trouver : « J'ai envie, dit-il, de faire assister à l'office de cette nuit cette malheureuse. Peut-être Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, à l'heure même où il naquit d'une femme. » Je répondis au curé : « Je vous approuve absolument, monsieur l'abbé. Si elle a l'esprit frappé par la cérémonie (et rien n'est plus propice à l'émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède. » Le vieux prêtre murmura : « Vous n'êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n'est-ce pas ? Vous vous chargez de l'amener ? » Et je lui promis mon aide. Le soir vint, puis la nuit ; et la cloche de l'église se mit à sonner, jetant sa voix plaintive à travers l'espace morne, sur l'étendue blanche et glacée des neiges. Des êtres noirs s'en venaient lentement, par groupes, dociles au cri d'airain du clocher. La pleine lune éclairait d'une lueur vive et blafarde tout l'horizon, rendait plus visible la pâle désolation des champs. J'avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge. La possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit proprement malgré sa résistance éperdue, et on l'emporta. Léglise était maintenant pleine de monde, illuminée et froide ; les chantres poussaient leurs notes monotones ; le serpent ronflait ; la petite sonnette de l'enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des fidèles. J'enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et j'attendis le moment que je croyais favorable. Je choisis l'instant qui suit la communion. Tous les paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le prêtre achevait le mystère divin. Sur mon ordre, la porte fut ouverte et les quatre aides apportèrent la folle. Dès qu'elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le choeur en feu et le tabernacle doré, elle se débattit d'une telle vigueur, qu'elle faillit nous échapper, et elle poussa des clameurs si aiguës qu'un frisson d'épouvante passa dans l'église ; toutes les têtes se relevèrent ; des gens s'enfuirent. Elle n'avait plus la forme d'une femme, crispée et tordue en nos mains, le visage contourné, les yeux fous. On la traîna jusqu'aux marches du choeur et puis on la tint fortement accroupie à terre. Le prêtre s'était levé ; il attendait. Dès qu'il la vit arrêtée, il prit en ses mains l'ostensoir ceint de rayons d'or, avec l'hostie blanche au milieu, et, s'avançant de quelques pas, il l'éleva de ses deux bras tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards effarés de la démoniaque. . Elle hurlait touj ours, l'oeil fixé, tendu sur cet objet rayonnant. Et le prêtre demeurait tellement immobile qu'on l'aurait pris pour une statue. Et cela dura longtemps, longtemps. La femme semblait saisie de peur, fascinée ; elle contemplait fixement l'ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers, et criant toujours, mais d'une voix moins déchirante. Et cela dura encore longtemps. On eût dit qu'elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu'ils étaient rivés sur l'hostie ; elle ne faisait plus que gémir ; et son corps raidi s'amollissait, s'affaissait. Toute la foule était prosternée, le front par terre. La possédée maintenant baissait rapidement les paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante à supporter la vue de son Dieu. Elle s'était tue. Et puis soudain, je m'aperçus que ses yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée, pardon ! vaincue par la contemplation persistante de l'ostensoir aux rayons d'or, terrassée par le Christ victorieux. On l'emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l'autel. L'assistance, bouleversée, entonna le Te Deum d'action de grâces. Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance. Voilà, mesdames, le miracle que j'ai vu. Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d'une voix contrariée : « Je n'ai pu refuser de l'attester par écrit. » 25 décembre 1882 LA REINE HORTENSE On l'appelait, dans Argenteuil, la reine Hortense. Personne ne sut jamais pourquoi. Peut-être parce qu'elle parlait ferme comme un officier qui commande ? Peut-être parce qu'elle était grande, osseuse, impérieuse ? Peut-être parce qu'elle gouvernait un peuple de bêtes domestiques, poules, chiens, chats, serins et perruches, de ces bêtes chères aux vieilles filles ? Mais elle n'avait pour ces animaux familiers ni gâteries, ni mot mignards, ni ces puériles tendresses qui semblent couler des lèvres des femmes sur le poil velouté du chat qui ronronne. Elle gouvernait ses bêtes avec autorité, elle régnait. C'était une vieille fille, en effet, une de ces vieilles filles à la voix cassante, au geste sec, dont l'âme semble dure. Elle avait toujours eu de jeunes bonnes, parce que la jeunesse se plie mieux aux brusques volontés. Elle n'admettait jamais ni contradiction, ni réplique, ni hésitation, ni nonchalance, ni paresse, ni fatigue. Jamais on ne l'avait entendue se plaindre, regretter quoi que ce fût, envier n'importe qui. Elle disait "Chacun sa part" avec une conviction de fataliste. Elle n'allait pas à l'église, n'aimait pas les prêtres, ne croyait guère à Dieu, appelant toutes les choses religieuses de la "marchandise à pleureurs". Depuis trente ans qu'elle habitait sa petite maison, précédée d'un petit jardin longeant la rue, elle n'avait jamais modifié ses habitudes, ne changeant que ses bonnes impitoyablement, lorsqu'elles prenaient vingt et un ans. Elle remplaçait sans larmes et sans regrets ses chiens, ses chats et ses oiseaux quand ils mouraient de vieillesse ou d'accident, et elle enterrait les animaux trépassés dans une plate-bande, au moyen d'une petite bêche, puis tassait la terre dessus de quelques coups de pied indifférents. Elle avait dans la ville quelques connaissances, des familles d'employés dont les hommes allaient à Paris tous les jours. De temps en temps, on l'invitait à venir prendre une tasse de thé le soir. Elle s'endormait inévitablement dans ces réunions, il fallait la réveiller pour qu'elle retournât chez elle. Jamais elle ne permit à personne de l'accompagner, n'ayant peur ni le jour ni la nuit. Elle ne semblait pas aimer les enfants. Elle occupait son temps à mille besognes de mâle, menuisant, jardinant, coupant le bois avec la scie ou la hache, réparant sa maison vieillie, maçonnant même quand il le fallait. Elle avait des parents qui la venaient voir deux fois l'an : les Cimme et les Colombel, ses deux soeurs ayant épousé l'une un herboriste, l'autre un petit rentier. Les Cimme n'avaient pas de descendants ; les Colombel en possédaient trois : Henri, Pauline et Joseph. Henri avait vingt ans, Pauline dix-sept et Joseph trois ans seulement, étant venu alors qu'il semblait impossible que sa mère fût encore fécondée. Aucune tendresse n'unissait la vieille fille à ses parents. Au printemps de l'année 1882, la reine Hortense tomba malade tout à coup. Les voisins allèrent chercher un médecin qu'elle chassa. Un prêtre s'étant alors présenté, elle sortit de son lit à moitié nue pour le jeter dehors. La petite bonne, éplorée, lui faisait de la tisane. Après trois jours de lit, la situation parut devenir si grave, que le tonnelier d'à côté, d'après le conseil du médecin, rentré d'autorité dans la maison, prit sur lui d'appeler les deux familles. Elles arrivèrent par le même train vers dix heures du matin, les Colombel ayant amené le petit Joseph. Quand elles se présentèrent à l'entrée du jardin, elles aperçurent d'abord la bonne qui pleurait, sur une chaise, contre le mur. Le chien dormait couché sur le paillasson de la porte d'entrée, sous une brûlante tombée de soleil ; deux chats, qu'on eût crus morts, étaient allongés sur le rebord des deux fenêtres, les yeux fermés, les pattes et la queue tout au long étendues. Une grosse poule gloussante promenait un bataillon de poussins, vêtus de duvet jaune, léger comme de la ouate, à travers le petit jardin ; et une grande cage accrochée au mur, couverte de mouron, contenait un peuple d'oiseaux qui s'égosillaient dans la lumière de cette chaude matinée de printemps. Deux inséparables dans une autre cagette en forme de chalet restaient bien tranquilles, côte à côte sur leur bâton. M. Cimme, un très gros personnage soufflant, qui entrait toujours le premier partout, écartant les autres, hommes ou femmes, quand il le fallait, demanda : - Eh bien ! Céleste, ça ne va donc pas ? La petite bonne gémit à travers ses larmes : - Elle ne me reconnaît seulement plus. Le médecin dit que c'est la fin. Tout le monde se regarda. Mme Cimme et Mme Colombel s'embrassèrent instantanément, sans dire un mot. Elles se ressemblaient beaucoup, ayant toujours porté des bandeaux plats et des châles rouges, des cachemires français éclatants comme des brasiers. Cimme se tourna vers son beau-frère, homme pâle, jaune et maigre, ravagé par une maladie d'estomac, et qui boitait affreusement, et il prononça d'un ton sérieux : - Bigre ! il était temps. Mais personne n'osait pénétrer dans la chambre de la mourante située au rez-de- chaussée. Cimme lui-même cédait le pas. Ce fut Colombel qui se décida le premier, et il entra en se balançant comme un mât de navire, faisant sonner sur les pavés le fer de sa canne. Les deux femmes se hasardèrent ensuite, et M. Cimme ferma la marche. Le petit Joseph était resté dehors, séduit par la vue du chien. Un rayon de soleil coupait en deux le lit, éclairant tout juste les mains qui s'agitaient nerveusement, s'ouvrant et se refermant sans cesse. Les doigts remuaient comme si une pensée les eût animés, comme s'ils eussent signifié des choses, indiqué des idées, obéi à une intelligence. Tout le reste du corps restait immobile sous le drap. La figure anguleuse n'avait pas un tressaillement. Les yeux demeuraient fermés. Les parents se déployèrent en demi-cercle et se mirent à regarder, sans dire un mot, la poitrine serrée, la respiration courte. La petite bonne les avait suivis et larmoyait toujours. A la fin, Cimme demanda : - Qu'est-ce que dit au juste le médecin ? La servante balbutia : - Il dit qu'on la laisse tranquille, qu'il n'y a plus rien à faire. Mais, soudain, les lèvres de la vieille fille se mirent à s'agiter. Elles semblaient prononcer des mots silencieux, des mots cachés dans cette tête de mourante ; et ses mains précipitaient leur mouvement singulier. Tout à coup elle parla d'une petite voix maigre qu'on ne lui connaissait pas, d'une voix qui semblait venir de loin, du fond de ce coeur toujours fermé peut- être ? Cimme s'en alla sur la pointe du pied, trouvant pénible ce spectacle. Colombel, dont la jambe estropiée se fatiguait, s'assit. Les deux femmes restaient debout. La reine Hortense babillait maintenant très vite sans qu'on comprît rien à ses paroles. Elle prononçait des noms, beaucoup de noms, appelait tendrement des personnes imaginaires. "Viens ici, mon petit Philippe, embrasse ta mère. Tu l'aimes bien ta maman, dis, mon enfant ? Toi, Rose, tu vas veiller sur ta petite soeur pendant que je serai sortie. Surtout, ne la laisse pas seule, tu m'entends ? Et je te défends de toucher aux allumettes." Elle se taisait quelques secondes, puis, d'un ton plus haut, comme si elle eût appelé : "Henriette !" Elle attendait un peu, puis reprenait : "Dis à ton père de venir me parler avant d'aller à son bureau." Et soudain : "Je suis un peu souffrante aujourd'hui, mon chéri ; promets-moi de ne pas revenir tard. Tu diras à ton chef que je suis malade. Tu comprends qu'il est dangereux de laisser les enfants seuls quand je suis au lit. Je vais te faire pour le dîner un plat de riz au sucre. Les petits aiment beaucoup cela. C'est Claire qui sera contente !" Elle se mettait à rire, d'un rire jeune et bruyant, comme elle n'avait jamais ri : "Regarde Jean, quelle drôle de tête il a. Il s'est barbouillé avec les confitures, le petit sale ! Regarde donc, mon chéri, comme il est drôle !" Colombel, qui changeait de place à tout moment sa jambe fatiguée par le voyage, murmura : - Elle rêve qu'elle a des enfants et un mari, c'est l'agonie qui commence. Les deux soeurs ne bougeaient toujours point, surprises et stupides. La petite bonne prononça : - Faut retirer vos châles et vos chapeaux, voulez-vous passer dans la salle ? Elles sortirent sans avoir prononcé une parole. Et Colombel les suivit en boitant, laissant de nouveau toute seule la mourante. Quand elles se furent débarrassées de leurs vêtements de route, les femmes s'assirent enfin. Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira, sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le caresser. On entendait à côté la voix de l'agonisante, vivant, à cette heure dernière, la vie qu'elle avait attendue sans doute, vidant ses rêves eux-mêmes au moment où tout allait finir pour elle. Cimme, dans le jardin, jouait avec le petit Joseph et le chien, s'amusant beaucoup, d'une gaieté de gros homme aux champs, sans aucun souvenir de la mourante. Mais tout à coup il rentra, et s'adressant à la bonne : - Dis donc, ma fille, tu vas nous faire un déjeuner. Qu'est-ce que vous allez manger, Mesdames ? On convint d'une omelette aux fines herbes, d'un morceau de faux filet avec des pommes nouvelles, d'un fromage et d'une tasse de café. Et comme Mme Colombel fouillait dans sa poche pour chercher son porte-monnaie, Cimme l'arrêta ; puis, se tournant vers la bonne : - Tu dois avoir de l'argent ? - Oui, Monsieur. - Combien ? - Quinze francs. - Ça suffit. Dépêche-toi, ma fille, car je commence à avoir faim. Mme Cimme, regardant au dehors les fleurs grimpantes baignées de soleil, et deux pigeons amoureux sur le toit en face, prononça d'un air navré : - C'est malheureux d'être venus pour une aussi triste circonstance. Il ferait bien bon dans la campagne aujourd'hui. Sa soeur soupira sans répondre, et Colombel murmura, ému peut-être par la pensée d'une marche : - Ma jambe me tracasse bougrement. Le petit Joseph et le chien faisaient un bruit terrible : l'un poussant des cris de joie, l'autre aboyant éperdument. Ils jouaient à cache-cache autour des trois plates-bandes, courant l'un après l'autre comme deux fous. La mourante continuait à appeler ses enfants, causant avec chacun, s'imaginant qu'elle les habillait, qu'elle les caressait, qu'elle leur apprenait à lire : "Allons ! Simon, répète : A B C D. Tu ne dis pas bien, voyons, D D D, m'entends- tu ! Répète alors..." Cimme prononça : "C'est curieux ce que l'on dit à ces moments-là." Mme Colombel alors demanda : - Il vaudrait peut-être mieux retourner auprès d'elle. Mais Cimme aussitôt l'en dissuada : - Pourquoi faire, puisque vous ne pouvez rien changer à son état ? Nous sommes aussi bien ici. Personne n'insista. Mme Cimme considéra les deux oiseaux verts, dits inséparables. Elle loua en quelques phrases cette fidélité singulière et blâma les hommes de ne pas imiter ces bêtes. Cimme se mit à rire, regarda sa femme, chantonna d'un air goguenard : "Tra-la-la. Tra-la-la-la", comme pour laisser entendre bien des choses sur sa fidélité, à lui, Cimme. Colombel, pris maintenant des crampes d'estomac, frappait le pavé de sa canne. L'autre chat entra la queue en l'air. On ne se mit à table qu'à une heure. Dès qu'il eût goûté au vin, Colombel, à qui on avait recommandé de ne boire que du bordeaux de choix, rappela la servante : - Dis donc, ma fille, est-ce qu'il n'y a rien de meilleur que cela dans la cave ? - Oui, Monsieur, il y a du vin fin qu'on vous servait quand vous veniez. - Eh bien ! va nous en chercher trois bouteilles. On goûta ce vin qui parut excellent ; non pas qu'il provînt d'un cru remarquable, mais il avait quinze ans de cave. Cimme déclara : - C'est du vrai vin de malade. Colombel, saisi d'une envie ardente de posséder ce bordeaux, interrogea de nouveau la bonne : - Combien en reste-t-il, ma fille ? - Oh ! presque tout, Monsieur ; Mamz'elle n'en buvait jamais. C'est le tas du fond. Alors il se tourna vers son beau-frère : - Si vous vouliez, Cimme, je vous reprendrais ce vin-là pour autre chose, il convient merveilleusement à mon estomac. La poule était entrée à son tour avec son troupeau de poussins ; les deux femmes s'amusaient à lui jeter des miettes. On renvoya au jardin Joseph et le chien qui avaient assez mangé. La reine Hortense parlait toujours, mais à voix basse maintenant, de sorte qu'on ne distinguait plus les paroles. Quand on eut achevé le café, tout le monde alla constater l'état de la malade. Elle semblait calme. On ressortit et on s'assit en cercle dans le jardin pour digérer. Tout à coup le chien se mit à tourner autour des chaises de toute la vitesse de ses pattes, portant quelque chose en sa gueule. L'enfant courait derrière éperdument. Tous deux disparurent dans la maison. Cimme s'endormit le ventre au soleil. La mourante se remit à parler haut. Puis, tout à coup, elle cria. Les deux femmes et Colombel s'empressèrent de rentrer pour voir ce qu'elle avait. Cimme, réveillé, ne se dérangea pas, n'aimant point ces choses-là. Elle s'était assise, les yeux hagards. Son chien, pour échapper à la poursuite du petit Joseph, avait sauté sur le lit, franchi l'agonisante ; et, retranché derrière l'oreiller, il regardait son camarade de ses yeux luisants, prêt à sauter de nouveau pour recommencer la partie. Il tenait à la gueule une des pantoufles de sa maîtresse, déchirée à coups de crocs, depuis une heure qu'il jouait avec. L'enfant, intimidé par cette femme dressée soudain devant lui, restait immobile en face de la couche. La poule, entrée aussi, effarouchée par le bruit, avait sauté sur une chaise ; et elle appelait désespérément ses poussins qui pépiaient, effarés, entre les quatre jambes du siège. La reine Hortense criait d'une voix déchirante : "Non, non, je ne veux pas mourir, je ne veux pas ! je ne veux pas ! qui est-ce qui élèvera mes enfants ? Qui les soignera ? Qui les aimera ? Non, je ne veux pas !... je ne..." Elle se renversa sur le dos. C'était fini. Le chien, très excité, sauta dans la chambre en gambadant. Colombel courut à la fenêtre, appela son beau-frère : "Arrivez vite, arrivez vite. Je crois qu'elle vient de passer." Alors Cimme se leva et, prenant son parti, il pénétra dans la chambre en balbutiant : - Ça été moins long que je n'aurais cru. 24 avril 1883 LE PARDON Elle avait été élevée dans une de ces familles qui vivent enfermées en elles- mêmes, et qui semblent toujours loin de tout. Elles ignorent les événements politiques, bien qu'on en cause à table ; mais les changements de gouvernement se passent si loin, si loin, qu'on parle de cela comme d'un fait historique, comme de la mort de Louis XVI ou du débarquement de Napoléon. Les moeurs se modifient, les modes se succèdent. On ne s'en aperçoit guère dans la famille calme où l'on suit toujours les coutumes traditionnelles. Et si quelque histoire scabreuse se passe dans les environs, le scandale vient mourir au seuil de la maison. Seuls, le père et la mère, un soir, échangent quelques mots là-dessus, mais à mi-voix, à cause des murs qui ont partout des oreilles. Et, discrètement, le père dit : - Tu as su cette terrible affaire dans la famille des Rivoil ? Et la mère répond : - Qui aurait jamais cru cela ? C'est affreux. Les enfants ne se doutent de rien, et ils arrivent à l'âge de vivre à leur tour, avec un bandeau sur les yeux et sur l'esprit, sans soupçonner les dessous de l'existence, sans savoir qu'on ne pense pas comme on parle, et qu'on ne parle point comme on agit ; sans savoir qu'il faut vivre en guerre avec tout le monde, ou du moins en paix armée, sans deviner qu'on est sans cesse trompé quand on est naïf, joué quand on est sincère, maltraité quand on est bon. Les uns vont jusqu'à la mort dans cet aveuglement de probité, de loyauté, d'honneur ; tellement intègres que rien ne leur ouvre les yeux. Les autres, désabusés sans bien comprendre, trébuchent éperdus, désespérés, et meurent en se croyant les jouets d'une fatalité exceptionnelle, les victimes misérables d'événements funestes et d'hommes particulièrement criminels. Les Savignol marièrent leur fille Berthe à dix-huit ans. Elle épousa un jeune homme de Paris, Georges Baron, qui faisait des affaires à la Bourse. Il était beau garçon, parlait bien, avec tous les dehors probes qu'il fallait ; mais, au fond du coeur, il se moquait un peu de ses beaux parents attardés, qu'il appelait entre amis : "Mes chers fossiles." Il appartenait à une bonne famille ; et la jeune fille était riche. Il l'emmena vivre à Paris. Elle devint une de ces provinciales de Paris dont la race est nombreuse. Elle demeura ignorante de la grande ville, de son monde élégant, de ses plaisirs, de ses costumes, comme elle était demeurée ignorante de la vie, de ses perfidies et de ses mystères. Enfermée en son ménage, elle ne connaissait guère que sa rue, et quand elle s'aventurait dans un autre quartier, il lui semblait accomplir un voyage lointain en une ville inconnue et étrangère. Elle disait le soir : - J'ai traversé les boulevards, aujourd'hui. Deux ou trois fois par an, son mari l'emmenait au théâtre. C'étaient des fêtes dont le souvenir ne s'éteignait plus et dont on reparlait sans cesse. Quelquefois, à table, trois mois après, elle se mettait brusquement à rire, et s'écriait : - Te rappelles-tu cet acteur habillé en général et qui imitait le chant du coq ? Toutes ses relations se bornaient à deux familles alliées qui, pour elle, représentaient l'humanité. Elle les désignait en faisant précéder leur nom de l'article "les" - les Martinet et les Michelint. Son mari vivait à sa guise, rentrant quand il voulait, parfois au jour levant, prétextant des affaires, ne se gênant point, sûr que jamais un soupçon n'effleurerait cette âme candide. Mais un matin elle reçut une lettre anonyme. Elle demeura éperdue, ayant le coeur trop droit pour comprendre l'infamie des dénonciations, pour mépriser cette lettre dont l'auteur se disait inspiré par l'intérêt de son bonheur, et la haine du mal, et l'amour de la vérité. On lui révélait que son mari avait, depuis deux ans, une maîtresse, une jeune veuve, Mme Rosset, chez qui il passait toutes ses soirées. Elle ne sut ni feindre, ni dissimuler, ni épier, ni ruser. Quand il revint pour déjeuner, elle lui jeta cette lettre, en sanglotant, et s'enfuit dans sa chambre. Il eut le temps de comprendre, de préparer sa réponse et il alla frapper à la porte de sa femme. Elle ouvrit aussitôt, n'osant pas le regarder. Il souriait ; il s'assit, l'attira sur ses genoux ; et d'une voix douce, un peu moqueuse : - Ma chère petite, j'ai en effet pour amie Mme Rosset, que je connais depuis dix ans et que j'aime beaucoup ; j'ajouterai que je connais vingt autres familles dont je ne t'ai jamais parlé, sachant que tu ne recherches pas le monde, les fêtes et les relations nouvelles. Mais, pour en finir une fois pour toutes avec ces dénonciations infâmes, je te prierai de t'habiller après le déjeuner et nous irons faire une visite à cette jeune femme qui deviendra ton amie, je n'en doute pas. Elle embrassa à pleins bras son mari ; et par une de ces curiosités féminines qui ne s'endorment plus une fois éveillées, elle ne refusa point d'aller voir cette inconnue qui lui demeurait, malgré tout, un peu suspecte. Elle sentait, par instinct, qu'un danger connu est presque évité. Elle entra dans un petit appartement coquet, plein de bibelots, orné avec art, au quatrième étage d'une belle maison. Au bout de cinq minutes d'attente dans un salon assombri par des tentures, des portières, des rideaux drapés gracieusement, une porte s'ouvrit et une jeune femme apparut, très brune, petite, un peu grasse, étonnée et souriante. Georges fit les présentations. - Ma femme, madame Julie Rosset. La jeune veuve poussa un léger cri d'étonnement et de joie, et s'élança, les deux mains ouvertes. Elle n'espérait point, disait-elle, avoir ce bonheur, sachant que Mme Baron ne voyait personne, mais elle était si heureuse, si heureuse ! Elle aimait tant Georges ! (elle disait Georges tout court avec une fraternelle familiarité) qu'elle avait une envie folle de connaître sa jeune femme et de l'aimer aussi. Au bout d'un mois, les deux nouvelles amies ne se quittaient plus. Elles se voyaient chaque jour, souvent deux fois, et dînaient tous les soirs ensemble, tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre. Georges maintenant ne sortait plus guère, ne prétextait plus d'affaires, adorant, disait-il, son coin du feu. Enfin un appartement s'étant trouvé libre dans la maison habitée par Mme Rosset, Mme Baron s'empressa de le prendre pour se rapprocher et se réunir encore davantage. Et, pendant deux années entières, ce fut une amitié sans un nuage, une amitié de coeur et d'âme, absolue, tendre, dévouée, délicieuse. Berthe ne pouvait plus parler sans prononcer le nom de Julie, qui représentait pour elle la perfection. Elle était heureuse, d'un bonheur parfait, calme et doux. Mais voici que Mme Rosset tomba malade. Berthe ne la quitta plus. Elle passait les nuits, se désolait ; son mari lui-même était désespéré. Or, un matin, le médecin, en sortant de sa visite, prit à part Georges et sa femme, et leur annonça qu'il trouvait fort grave l'état de leur amie. Dès qu'il fut parti, les jeunes gens, atterrés, s'assirent l'un en face de l'autre ; puis, brusquement, se mirent à pleurer. Ils veillèrent, la nuit, tous les deux ensemble auprès du lit ; et Berthe, à tout instant, embrassait tendrement la malade, tandis que Georges, debout devant les pieds de sa couche, la contemplait silencieusement avec une persistance acharnée. Le lendemain, elle allait plus mal encore. Enfin, vers le soir, elle déclara qu'elle se trouvait mieux, et contraignit ses amis à redescendre chez eux pour dîner. Ils étaient tristement assis dans leur salle, sans guère manger, quand la bonne remit à Georges une enveloppe. Il l'ouvrit, lut, devint livide et, se levant, il dit à sa femme, d'un air étrange : "Attends-moi, il faut que je m'absente un instant, je serai de retour dans dix minutes. Surtout ne sors pas." Et il courut dans sa chambre prendre son chapeau. Berthe l'attendit, torturée par une inquiétude nouvelle. Mais, docile en tout, elle ne voulait point remonter chez son amie avant qu'il fût revenu. Comme il ne reparaissait pas, la pensée lui vint d'aller voir en sa chambre s'il avait pris ses gants, ce qui eût indiqué qu'il devait entrer quelque part. Elle les aperçut du premier coup d'oeil. Près d'eux un papier froissé gisait, jeté là. Elle le reconnut aussitôt, c'était celui qu'on venait de remettre à Georges. Et une tentation brûlante, la première de sa vie, lui vint de lire, de savoir. Sa conscience révoltée luttait, mais la démangeaison d'une curiosité fouettée et douloureuse poussait sa main. Elle saisit le papier, l'ouvrit, reconnut aussitôt l'écriture, celle de Julie, une écriture tremblée, au crayon. Elle lut : "Viens seul m'embrasser, mon pauvre ami, je vais mourir." Elle ne comprit pas d'abord, et restait là stupide, frappée surtout par l'idée de mort. Puis, soudain, le tutoiement saisit sa pensée ; et ce fut comme un grand éclair illuminant son existence, lui montrant toute l'infâme vérité, toute leur trahison, toute leur perfidie. Elle comprit leur longue astuce, leurs regards, sa bonne foi jouée, sa confiance trompée. Elle les revit l'un en face de l'autre, le soir sous l'abat-jour de sa lampe, lisant le même livre, se consultant de l'oeil à la fin des pages. Et son coeur soulevé d'indignation, meurtri de souffrance, s'abîma dans un désespoir sans bornes. Des pas retentirent ; elle s'enfuit et s'enferma chez elle. Son mari, bientôt, l'appela. - Viens vite, Mme Rosset va mourir. Berthe parut sur sa porte et, la lèvre tremblante : - Retournez seul auprès d'elle, elle n'a pas besoin de moi. Il la regarda follement, abruti de chagrin, et il reprit : - Vite, vite, elle meurt. Berthe répondit : - Vous aimeriez mieux que ce fût moi. Alors il comprit peut-être, et s'en alla, remontant près de l'agonisante. Il la pleura sans dissimulation, sans pudeur, indifférent à la douleur de sa femme qui ne lui parlait plus, ne le regardait plus, vivait seule murée dans le dégoût, dans une colère révoltée, et priait Dieu matin et soir. Ils habitaient ensemble pourtant, mangeaient face à face, muets et désespérés. Puis il s'apaisa peu à peu, mais elle ne lui pardonnait point. Et la vie continua dure pour tous les deux. Pendant un an, ils demeurèrent aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils ne se fussent pas connus. Berthe faillit devenir folle. Puis un matin étant partie dès l'aurore, elle rentra vers huit heures portant en ses deux mains un énorme bouquet de roses, de roses blanches, toutes blanches. Et elle fit dire à son mari qu'elle désirait lui parler. Il vint inquiet, troublé. - Nous allons sortir ensemble, lui dit-elle ; prenez ces fleurs, elles sont trop lourdes pour moi. Il prit le bouquet et suivit sa femme. Une voiture les attendait qui partit dès qu'ils furent montés. Elle s'arrêta devant la grille du cimetière. Alors Berthe, dont les yeux s'emplissaient de larmes, dit à Georges : Conduisez-moi à sa tombe. Il tremblait sans comprendre, et il se mit à marcher devant, tenant toujours les fleurs en ses bras. Il s'arrêta enfin devant un marbre blanc et le désigna sans rien dire. Alors elle lui reprit le grand bouquet et, s'agenouillant, le déposa sur les pieds du tombeau. Puis elle s'isola en une prière inconnue et suppliante ! Debout derrière elle, son mari, hanté de souvenirs, pleurait. Elle se releva et lui tendit les mains. - Si vous voulez, nous serons amis, dit-elle. 16 octobre 1882 LA LÉGENDE DU MONT-ST-MICHEL Je l'avais vu d'abord de Cancale, ce château de fées planté dans la mer. Je l'avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux. Je le revis d'Avranches, au soleil couchant. L'immensité des sables était rouge, l'horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge; seule, l'abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve, invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les pourpres du jour mourant. J'allai vers elle le lendemain dès l'aube, à travers les sables, l'oeil tendu sur ce bijou monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme un camée et vaporeux comme une mousseline. Plus j'approchais, plus je me sentais soulevé d'admiration, car rien au monde peut-être n'est plus étonnant et plus parfait. Et j'errai, surpris comme si j'avais découvert l'habitation d'un dieu à travers ces salles portées par des colonnes légères ou pesantes, à travers ces couloirs percés à jour, levant mes yeux émerveillés sur ces clochetons qui semblent des fusées parties vers le ciel et sur tout cet emmêlement incroyable de tourelles, de gargouilles, d'ornements sveltes et charmants, feu d'artifice de pierre, dentelle de granit, chef-d'oeuvre d'architecture colossale et délicate. Comme je restais en extase, un paysan bas-normand m'aborda et me raconta l'histoire de la grande querelle de saint Michel avec le diable. Un sceptique de génie a dit: «Dieu a fait l'homme à son image, mais l'homme le lui a bien rendu.» Ce mot est d'une éternelle vérité et il serait fort curieux de faire dans chaque continent l'histoire de la divinité locale, ainsi que l'histoire des saints patrons dans chacune de nos provinces. Le nègre a des idoles féroces, mangeuses d'hommes; le mahométan polygame peuple son paradis de femmes; les Grecs, en gens pratiques, avaient divinisé toutes les passions. Chaque village de France est placé sous l'invocation d'un saint protecteur, modifié à l'image des habitants. Or saint Michel veille sur la Basse-Normandie, saint Michel, l'ange radieux et victorieux, le porte-glaive, le héros du ciel, le triomphant, le dominateur de Satan. Mais voici comment le Bas-Normand, rusé, cauteleux, sournois et chicanier, comprend et raconte la lutte du grand saint avec le diable. «Pour se mettre à l'abri des méchancetés du démon, son voisin, saint Michel construisit lui-même, en plein Océan, cette habitation digne d'un archange; et, seul, en effet, un pareil saint pouvait se créer une semblable résidence. Mais, comme il redoutait encore les approches du Malin, il entoura son domaine de sables mouvants plus perfides que la mer. Le diable habitait une humble chaumière sur la côte; mais il possédait les prairies baignées d'eau salée, les belles terres grasses où poussent les récoltes lourdes, les riches vallées et les coteaux féconds de tout le pays; tandis que le saint ne régnait que sur les sables. De sorte que Satan était riche, et saint Michel était pauvre comme un gueux. Après quelques années de jeûne, le saint s'ennuya de cet état de choses et pensa à passer un compromis avec le diable; mais la chose n'était guère facile, Satan tenant à ses moissons. Il réfléchit pendant six mois; puis, un matin, il s'achemina vers la terre. Le démon mangeait la soupe devant sa porte quand il aperçut le saint; aussitôt il se précipita à sa rencontre, baisa le bas de sa manche, le fit entrer et lui offrit de se rafraîchir. Après avoir bu une jatte de lait, saint Michel prit la parole: - Je suis venu pour te proposer une bonne affaire. Le diable, candide et sans défiance, répondit: - Ça me va. - Voici. Tu me céderas toutes tes terres. Satan, inquiet, voulut parler: - Mais... Le saint reprit: - Écoute d'abord. Tu me céderas toutes tes terres. Je me chargerai de l'entretien, du travail, des labourages, des semences, du fumage, de tout enfin, et nous partagerons la récolte par moitié. Est-ce dit? Le diable, naturellement paresseux, accepta. Il demanda seulement en plus quelques-uns de ces délicieux surmulets qu'on pêche autour du mont solitaire. Saint Michel promit les poissons. Ils se tapèrent dans la main, crachèrent de côté pour indiquer que l'affaire était faite, et le saint reprit: - Tiens, je ne veux pas que tu aies à te plaindre de moi. Choisis ce que tu préfères: la partie des récoltes qui sera sur terre ou celle qui restera dans la terre. Satan s'écria: - Je prends celle qui sera sur terre. - C'est entendu, dit le saint. Et il s'en alla. Or, six mois après, dans l'immense domaine du diable, on ne voyait que des carottes, des navets, des oignons, des salsifis, toutes les plantes dont les racines grasses sont bonnes et savoureuses, et dont la feuille inutile sert tout au plus à nourrir les bêtes. Satan n'eut rien et voulut rompre le contrat, traitant saint Michel de «malicieux». Mais le saint avait pris goût à la culture; il retourna retrouver le diable: - Je t'assure que je n'y ai point pensé du tout; ça s'est trouvé comme ça; il n'y a point de ma faute. Et, pour te dédommager, je t'offre de prendre, cette année, tout ce qui se trouvera sous terre. - Ça me va, dit Satan. Au printemps suivant, toute l'étendue des terres de l'Esprit du mal était couverte de blés épais, d'avoines grosses comme des clochetons, de lins, de colzas magnifiques, de trèfles rouges, de pois, de choux, d'artichauts, de tout ce qui s'épanouit au soleil en graines ou en fruits. Satan n'eut encore rien et se fâcha tout à fait. Il reprit ses prés et ses labours et resta sourd à toutes les ouvertures nouvelles de son voisin. Une année entière s'écoula. Du haut de son manoir isolé, saint Michel regardait la terre lointaine et féconde, et voyait le diable dirigeant les travaux, rentrant les récoltes, battant ses grains. Et il rageait, s'exaspérant de son impuissance. Ne pouvant plus duper Satan, il résolut de s'en venger, et il alla le prier à dîner pour le lundi suivant. - Tu n'as pas été heureux dans tes affaires avec moi, disait-il, je le sais; mais je ne veux pas qu'il reste de rancune entre nous, et je compte que tu viendras dîner avec moi. Je te ferai manger de bonnes choses. Satan, aussi gourmand que paresseux, accepta bien vite. Au jour dit, il revêtit ses plus beaux habits et prit le chemin du Mont. Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d'abord un vol-au- vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une dinde blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de pré-salé, tendre comme du gâteau; puis des légumes qui fondaient dans la bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un parfum de beurre. On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux, et, après chaque plat, on faisait un trou avec de la vieille eau-de-vie de pommes. Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva gêné. Alors saint Michel, se levant formidable, s'écria d'une voix de tonnerre: - Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... Devant moi... Satan éperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit. Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers, montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches, sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre l'âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la dernière terrasse, tout en haut, d'où l'on découvre la baie immense avec ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait échapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de pied furieux, le lança comme une balle à travers l'espace. Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde pour l'éternité les traces de cette chute de Satan. Il se releva boiteux, estropié jusqu'à la fin des siècles; et, regardant au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés, abandonnant à son ennemi ses champs, ses coteaux, ses vallées et ses prés. Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.» Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille. 19 décembre 1882 UNE VEUVE C'était pendant la saison des chasses, dans le château de Banneville. L'automne était pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornières, sous les lourdes averses. La forêt, presque dépouillée, était humide comme une salle de bains. Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettés par les grains, une odeur moisie, une buée d'eau tombée, d'herbes trempées, de terre mouillée, vous enveloppait; et les tireurs, courbés sous cette inondation continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil collé sur les côtes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et traversée de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit. Dans le grand salon, après dîner, on jouait au loto, sans plaisir, tandis que le vent faisait sur les volets des poussées bruyantes et lançait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres; mais personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient des aventures à coups de fusil, des boucheries de lapins; et les femmes se creusaient la tête sans y découvrir jamais l'imagination de Schéhérazade. On allait renoncer à ce divertissement, quand une jeune femme, en jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante restée fille, remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle avait vue souvent sans y réfléchir. Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda: «Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des cheveux d'enfant...» La vieille demoiselle rougit, pâlit; puis, d'une voix tremblante: «C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais parler. Tout le malheur de ma vie vient de là. J'étais toute jeune alors, et le souvenir m'est resté si douloureux que je pleure chaque fois en y pensant.» On voulut aussitôt connaître l'histoire; mais la tante refusait de la dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se décida. «Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santèze, éteinte aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison. Ils sont morts tous les trois de la même façon; voici les cheveux du dernier. Il avait treize ans, quand il s'est tué pour moi. Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? «Oh! c'était une race singulière, des fous, si l'on veut, mais des fous charmants, des fous par amour. Tous, de père en fils, avaient des passions violentes, de grands élans de tout leur être qui les poussaient aux choses les plus exaltées, aux dévouements fanatiques, même aux crimes. C'était en eux, cela, ainsi que la dévotion ardente est dans certaines âmes. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la même nature que les coureurs de salon. On disait dans la parenté: «Amoureux comme un Santèze.» Rien qu'à les voir, on le devinait. Ils avaient tous les cheveux bouclés, bas sur le front, la barbe frisée, et des yeux larges, larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu'on sût pourquoi. «Le grand-père de celui dont voici le seul souvenir, après beaucoup d'aventures, et des duels et des enlèvements de femmes, devint passionnément épris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son fermier. Je les ai connus tous les deux. Elle était blonde, pâle, distinguée, avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux, si doux, qu'on l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut bientôt si captivé qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute. Sa fille et sa belle-fille, qui habitaient le château, trouvaient cela naturel, tant l'amour était de tradition dans la maison. Quand il s'agissait de passion, rien ne les étonnait, et, si l'on parlait devant elles de penchants contrariés, d'amants désunis, même de vengeance après les trahisons, elles disaient toutes les deux, du même ton désolé: «Oh! comme il (ou elle) a dû souffrir pour en arriver là!» Rien de plus. Elles s'apitoyaient toujours sur les drames du coeur et ne s'en indignaient jamais, même quand ils étaient criminels. «Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invité pour la chasse, enleva la jeune fille. «M. de Santèze resta calme, comme s'il ne s'était rien passé; mais, un matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens. «Son fils mourut de la même façon, dans un hôtel, à Paris, pendant un voyage qu'il fit en 1841, après avoir été trompé par une chanteuse de l'Opéra. «Il laissait un enfant âgé de douze ans, et une veuve, la soeur de ma mère. Elle vint avec le petit habiter chez mon père, dans notre terre de Bertillon. J'avais alors dix-sept ans. «Vous ne pouvez vous figurer quel étonnant et précoce enfant était ce petit Santèze. On eût dit que toutes les facultés de tendresse, que toutes les exaltations de sa race étaient retombées sur celui-là, le dernier. Il rêvait toujours et se promenait seul, pendant des heures, dans une grande allée d'ormes allant du château jusqu'au bois. Je regardais de ma fenêtre ce gamin sentimental, qui marchait à pas graves, les mains derrière le dos, le front penché, et, parfois, s'arrêtait pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et ressentait des choses qui n'étaient point de son âge. «Souvent, après le dîner, par les nuits claires, il me disait: «Allons rêver, cousine...» Et nous partions ensemble dans le parc. Il s'arrêtait brusquement devant les clairières où flottait cette vapeur blanche, cette ouate dont la lune garnit les éclaircies des bois; et il me disait, en me serrant la main: «Regarde ça, regarde ça. Mais tu ne me comprends pas, je le sens. Si tu me comprenais, nous serions heureux. Il faut aimer pour savoir.» Je riais et je l'embrassais, ce gamin, qui m'adorait à en mourir. «Souvent aussi, après le dîner, il allait s'asseoir sur les genoux de ma mère. «Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires d'amour.» Et ma mère, par plaisanterie, lui disait toutes les légendes de sa famille, toutes les aventures passionnées de ses pères; car on en citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur réputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tête et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renommée de leur maison. «Il s'exaltait, le petit, à ces récits tendres ou terribles, et parfois il tapait des mains en répétant: «Moi aussi, moi aussi, je sais aimer mieux qu'eux tous!» «Alors il me fit la cour, une cour timide et profondément tendre dont on riait, tant c'était drôle. Chaque matin, j'avais des fleurs cueillies par lui, et chaque soir, avant de remonter dans sa chambre, il me baisait la main en murmurant: «Je t'aime!» «Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse, et j'en ai fait pénitence toute ma vie, et je suis restée vieille fille, - ou plutôt non, je suis restée comme fiancée-veuve, veuve de lui. Je m'amusai de cette tendresse puérile, je l'excitais même; je fus coquette, séduisante, comme auprès d'un homme, caressante et perfide. J'affolai cet enfant. C'était un jeu pour moi, et un divertissement joyeux pour sa mère et pour la mienne. Il avait douze ans! Songez! qui donc aurait pris au sérieux cette passion d'atome! Je l'embrassais tant qu'il voulait; je lui écrivis même des billets doux que lisaient nos mères; et il me répondait des lettres, des lettres de feu, que j'ai gardées. Il croyait secrète notre intimité d'amour, se jugeant un homme. Nous avions oublié qu'il était un Santèze! «Cela dura près d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit à mes genoux et, baisant le bas de ma robe avec un élan furieux, il répétait: «Je t'aime, je t'aime, je t'aime à en mourir. Si tu me trompes jamais, entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon père...» Et il ajouta d'une voix profonde à donner un frisson: «Tu sais ce qu'il a fait!» «Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la pointe des pieds pour arriver à mon oreille, car j'étais plus grande que lui, il modula mon nom, mon petit nom: «Geneviève!» d'un ton si doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds. «Je balbutiais: «Rentrons, rentrons!» Il ne dit plus rien et me suivit; mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il m'arrêta: «Tu sais, si tu m'abandonnes, je me tue.» «Je compris, cette fois, que j'avais été trop loin, et je devins réservée. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je répondis: «Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un amour sérieux. J'attends.» «Je m'en croyais quitte ainsi. «On le mit en pension à l'automne. Quand il revint l'été suivant, j'avais un fiancé. Il comprit tout de suite, et garda pendant huit jours un air si réfléchi que je demeurais très inquiète. «Le neuvième jour, au matin, j'aperçus, en me levant, un petit papier glissé sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus: «Tu m'as abandonné, et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as ordonnée. Comme je ne veux pas être trouvé par un autre que par toi, viens dans le parc, juste à la place où je t'ai dit, l'an dernier, que je t'aimais, et regarde en l'air.» «Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus, je courus à tomber épuisée, jusqu'à l'endroit désigné. Sa petite casquette de pension était par terre, dans la boue. Il avait plu toute la nuit. Je levai les yeux et j'aperçus quelque chose qui se berçait dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent. «Je ne sais plus, après ça, ce que j'ai fait. J'ai dû hurler d'abord, m'évanouir peut-être, et tomber, puis courir au château. Je repris ma raison dans mon lit, avec ma mère à mon chevet. «Je crus que j'avais rêvé tout cela dans un affreux délire. Je balbutiai: «Et lui, lui, Gontran?...» On ne me répondit pas. C'était vrai. «Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue mèche de ses cheveux blonds. La... la... voici...» Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste désespéré. Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: «J'ai rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis restée toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans.» Puis sa tête tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives. Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont elle avait troublé la quiétude souffla dans l'oreille de son voisin: - N'est-ce pas malheureux d'être sentimental à ce point-là! 1er septembre 1882 MADEMOISELLE COCOTTE Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre : "Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle" en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je demandai au médecin : - Qu'est-ce que celui-là ? Il me répondit : - Oh ! celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François, devenu fou après avoir noyé son chien. J'insistai : - Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples, les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur. Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un palefrenier, son camarade. "Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine. Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon coeur, niais, facile à duper. Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre. Il n'y prit point garde d'abord ; mais l'obstination de la bête à marcher sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il connaissait ce chien. Non, il ne l'avait jamais vu. C'était une chienne d'une maigreur affreuse avec de grandes mamelles pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air lamentable et affamé, le queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête, et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait. Il voulait chasser ce squelette de bête et cria : "Va-t'en. Veux-tu bien te sauver ! Hou ! hou !" Elle s'éloigna de quelques pas et se planta sur son derrière, attendant ; puis, dès que le cocher se remit en marche, elle repartit derrière lui. Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques ; mais il revint aussitôt que l'homme eut tourné le dos. Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne s'approcha timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant sa peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de bête : "Allons, viens !" dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son nouveau maître, elle se mit à courir devant lui. Il l'installa sur la paille dans son écurie ; puis il courut à la cuisine chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s'endormit, couchée en rond. Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle, intelligente et douce. Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en quelque temps, la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière elle une vraie meute composée de modèles les plus différents de la race aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des ânes. Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe, ils faisaient cercle autour d'elle, et la contemplaient la langue tirée. Les gens du pays la considéraient comme un phénomène ; jamais on n'avait vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien. Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entières autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les décidât à s'en aller. Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout moment dans l'escalier et jusque dans les chambres de petits roquets jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des loulous rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants. On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde, venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient ensuite. Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans malice, bien qu'elle méritât son nom ; et il répétait sans cesse : "Cette bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole." Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre : "Mademoiselle Cocotte, au cocher François." Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout d'un coup et elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt qu'elle avait essayé de courir. Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours pleine presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an à un chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour "passer son lait", ramassait les autres dans son tablier d'écurie et allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière. Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier. Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient. Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte. L'homme, désolé, chercha à la placer. Personne n'en voulut. Alors il se résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès de Joinville-le-Pont. Le soir même, Cocotte était revenue. Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l'arrivée. Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée, efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus. Le maître, apitoyé, n'insista pas. Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa pas la lui disputer. Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François, il lui dit avec colère : - Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous ? L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle, préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait entrer nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête incommode ; il songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri ; il se dit que vraiment un chien ne valait pas ça ; il s'excita au nom de ses propres intérêts ; et il finit par prendre résolument le parti de se débarrasser de Cocotte au point du jour. Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se secoua, étira ses membres et vint fêter son maître. Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec tendresse, flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant tous les noms tendres qu'il savait. Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter. Il ouvrit la porte : "Viens", dit-il. La bête remua la queue, comprenant qu'on allait sortir. Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et ramassant une grosse pierre, il l'attacha de l'autre bout. Puis il saisit Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on va quitter. Il la tenait serrée sur la poitrine, la berçait, l'appelait "ma belle Cocotte, ma petite Cocotte", et elle se laissait faire en grognant de plaisir. Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait. Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait coup sur coup ; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière s'agitaient follement hors de l'eau ; puis elles disparurent aussi. Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner ; et François, hagard, affolé, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans la vase ; et il se disait, dans sa simplicité de paysan : "Qu'est-ce qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête ?" Il faillit devenir idiot ; il fut malade pendant un mois ; et, chaque nuit, il rêvait de sa chienne ; il la sentait qui léchait ses mains ; il l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux ; et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans leur propriété de Biessard, près de Rouen. Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains. Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le fleuve à la nage. Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria soudain à son camarade : - Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette. C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes en l'air en suivant le courant. François s'en approcha en faisant des brasses ; et, continuant ses plaisanteries : - Cristi ! elle n'est pas fraîche. Quelle prise ! mon vieux. Elle n'est pas maigre non plus. Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en putréfaction. Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière ; puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il examinait fixement le collier, puis il avança le bras, saisit le cou, fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur le cuivre verdi qui restait adhérent au cuir décoloré : "Mademoiselle Cocotte, au cocher François." La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur maison ! Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force vers la berge, en continuant à hurler ; et, dès qu'il eut atteint la terre, il se sauva éperdu, tout nu, par la campagne. Il était fou !" 20 mars 1883 LES BIJOUX M. Lantin, ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son sous- chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet. C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la jeune personne. Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à laquelle le jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste avait un charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne quittait point ses lèvres semblait un reflet de son coeur. Tout le monde chantait ses louanges; tous ceux qui la connaissait répétaient sans fin: "Heureux celui qui la prendra. On ne pourrait trouver mieux." M. Lantin, alors commis principal, au ministère de l'Intérieur, aux appointements annuels de trois mille cinq francs, la demanda en mariage et l'épousa. Il fut avec elle invraisemblablement heureux. Elle gouverna sa maison avec une économie si adroite qu'ils semblaient vivre dans le luxe. Il n'était point d'attentions, de délicatesses, de chatteries qu'elle n'eût pour son mari; et la séduction de sa personne était si grande que, six ans après leur rencontre, il l'aimait plus encore qu'aux premiers jours. Il ne blâmait en elle que deux goûts, celui du théâtre et celui des bijouteries fausses. Ses amies (elle connaissait quelques femmes de modestes fonctionnaires) lui procuraient à tous moments des loges pour les pièces en vogue, même pour les premières représentations; et elle traînait, bon gré, mal gré, son mari à ces divertissements qui le fatiguaient affreusement après sa journée de travail. Alors il la supplia de consentir à aller au spectacle avec quelque dame de sa connaissance qui la ramènerait ensuite. Elle fut longtemps à céder, trouvant peu convenable cette manière d'agir. Elle s'y décida enfin par complaisance, et il lui en sut un gré infini. Or, ce goût pour le théâtre fit bientôt naître en elle le besoin de se parer. Ses toilettes demeuraient toutes simples, il est vrai, de bon goût toujours, mais modestes; et sa grâce douce, sa grâce irrésistible, humble et souriante, semblait acquérir une saveur nouvelle de la simplicité de ses robes, mais elle prit l'habitude de pendre à des oreilles deux gros cailloux du Rhin qui simulaient des diamants, et elle portait des colliers de perles fausses, des bracelets en similor, des peignes agrémentés de verroteries variées jouant les pierres fines. Son mari, que choquait un peu cet amour du clinquant, répétait souvent: "Ma chère, quand on n'a pas le moyen de se payer des bijoux véritables, on ne se montre parée que de sa beauté et de sa grâce, voilà encore les plus rares joyaux." Mais elle souriait doucement et répétait: "Que veux-tu? J'aime ça. C'est mon vice. Je sais bien que tu as raison; mais on ne se refait pas. J'aurais adoré les bijoux, moi!" Et elle faisait rouler dans ses doigts les colliers de perles, miroiter les facettes de cristaux taillés, en répétant: Mais regarde donc comme c'est bien fait. On jurerait du vrai." Il souriait en déclarant: "Tu as des goûts de Bohémienne." Quelquefois, le soir, quand ils demeuraient en tête à tête au coin du feu, elle apportait sur la table où ils prenaient le thé la boîte de maroquin où elle enfermait la "pacotille," selon le mot de M. Lantin; et elle se mettait à examiner ces bijoux imités avec une attention passionnée, comme si elle eût savouré quelque jouissance secrète et profonde; et elle s'obstinait à passer un collier au cou de son mari pour rire ensuite de tout son coeur en s'écriant: "Comme tu es drôle!" Puis elle se jetait dans ses bras et l'embrassait éperdument. Comme elle avait été à l'Opéra, une nuit d'hiver, elle rentra toute frissonnante de froid. Le lendemain elle toussait. Huit jours plus tard elle mourait d'une fluxion de poitrine. Lantin faillit la suivre dans la tombe. Son désespoir fut si terrible que ses cheveux devinrent blancs en un mois. Il pleurait du matin au soir, l'âme déchirée d'une souffrance intolérable, hanté par le souvenir, par le sourire, par la voix, par tout le charme de la morte. Le temps n'apaisa point sa douleur. Souvent pendant les heures du bureau, alors que les collègues s'en venaient causer un peu des choses du jour, on voyait soudain ses joues se gonfler, son nez se plisser, ses yeux s'emplir d'eau; il faisait une grimace affreuse et se mettait à sangloter. Il avait gardé intacte la chambre de sa compagne où il s'enfermait tous les jours pour penser à elle; et tous les meubles, ses vêtements mêmes demeuraient à leur place comme ils se trouvaient au dernier jour. Mais la vie se faisait dure pour lui. Ses appointements, qui, entre les mains de sa femme, suffisaient aux besoins du ménage, devenaient, à présent, insuffisants pour lui tout seul. Et il se demandait avec stupeur comment elle avait su s'y prendre pour lui faire boire toujours des vins excellents et manger des nourritures délicates qu'il ne pouvait plus se procurer avec ses modestes ressources. Il fit quelques dettes et courut après l'argent à la façon des gens réduits aux expédients. Un matin enfin, comme il se trouvait sans un sou, une semaine entière avant la fin du mois, il songea à vendre quelque chose; et tout de suite la pensée lui vint de se défaire de la "pacotille" de sa femme, car il avait gardé au fond du coeur une sorte de rancune contre ces "trompe-l'oeil" qui l'irritaient autrefois. Leur vue même, chaque jour, lui gâtait un peu le souvenir de sa bien-aimée. Il chercha longtemps dans le tas de clinquant qu'elle avait laissé, car jusqu'aux derniers jours de sa vie elle en avait acheté obstinément, rapportant presque chaque soir un objet nouveau, et il se décida pour le grand collier qu'elle semblait préférer, et qui pouvait bien valoir, pensait-il, six ou huit francs, car il était vraiment d'un travail très soigné pour du faux. Il le mit en sa poche et s'en alla vers son ministère en suivant les boulevards, cherchant une boutique de bijoutier qui lui inspirât confiance. Il en vit une enfin et entra, un peu honteux d'étaler ainsi sa misère et de chercher à vendre une chose de si peu de prix. - Monsieur, dit-il au marchand, je voudrais bien savoir ce que vous estimez ce morceau. L'homme reçut l'objet, l'examina, le retourna, le soupesa, prit une loupe, appela son commis, lui fit tout bas des remarques, reposa le collier sur son comptoir et le regarda de loin pour mieux juger de l'effet. M. Lantin, gêné par toutes ces cérémonies, ouvrait la bouche pour déclarer: "Oh! je sais bien que cela n'a aucune valeur," - quand le bijoutier prononça: - Monsieur, cela vaut de douze à quinze mille francs; mais je ne pourrais l'acheter que si vous m'en faisiez connaître exactement la provenance. Le veuf ouvrit des yeux énormes et demeura béant, ne comprenant pas. Il balbutia enfin: "Vous dites...Vous êtes sûr?" L'autre se méprit sur son étonnement, et, d'un ton sec: "Vous pouvez chercher ailleurs si on vous en donne davantage. Pour moi, cela vaut, au plus, quinze mille. Vous reviendrez me trouver si vous ne trouvez pas mieux." M. Lantin, tout à fait idiot, reprit son collier et s'en alla, obéissant à un confus besoin de se trouver seul et de réfléchir. Mais, dès qu'il fut dans la rue, un besoin de rire le saisit, et il pensa "L'imbécile! oh! l'imbécile! Si je l'avais pris au mot tout de même! En voilà un bijoutier qui ne sait pas distinguer le faux du vrai!" Et il pénétra chez un autre marchand à l'entrée de la rue de la Paix. Dès qu'il eut aperçu le bijou, l'orfèvre s'écria: - Ah! parbleu; je le connais bien, ce collier; il vient de chez moi. M. Lantin, fort troublé, demanda: - Combien vaut-il? - Monsieur, je l'ai vendu vingt-cinq mille. Je suis prêt à le reprendre pour dix-huit mille, quand vous m'aurez indiqué, pour obéir aux prescriptions légales, comment vous en êtes détenteur. Cette fois, M. Lantin s'assit perclus d'étonnement. Il reprit: - Mais..., mais, examinez-le bien attentivement, Monsieur, j'avais cru jusqu'ici qu'il était en... en faux. Le joaillier reprit: - Voulez-vous me dire votre nom, Monsieur? - Parfaitement. Je m'appelle Lantin, je suis employé au ministère de l'Intérieur, je demeure 16, rue des Martyrs. Le marchand ouvrit ses registres, rechercha, et prononça: - Ce collier a été envoyé en effet à l'adresse de Madame Lantin, 16, rue des Martyrs, le 20 juillet 1876. Et les deux hommes se regardèrent dans les yeux, l'employé éperdu de surprise, l'orfèvre flairant un voleur. Celui-ci reprit: - Voulez-vous me laisser cet objet pendant vingt-quatre heures seulement, je vais vous en donner un reçu? M. Lantin balbutia: - Mais oui, certainement. Et il sortit en pliant le papier qu'il mit dans sa poche. Puis il traversa la rue, la remonta, s'aperçut qu'il se trompait de route, redescendit aux Tuileries, passa la Seine, reconnut encore son erreur, revint aux Champs-Élysées sans une idée nette dans la tête. Il s'efforçait de raisonner, de comprendre. Sa femme n'avait pu acheter un objet d'une pareille valeur. - Non, certes. - Mais alors, c'était un cadeau! Un cadeau! Un cadeau de qui? Pourquoi? Il s'était arrêté et il demeurait debout au milieu de l'avenue. Le doute horrible l'effleura. - Elle? - Mais alors tous les autres bijoux étaient aussi des cadeaux! Il lui sembla que la terre remuait; qu'un arbre, devant lui, s'abattait; il étendit les bras et s'écroula, privé de sentiment. Il reprit connaissance dans la boutique d'un pharmacien où les passants l'avaient porté. Il se fit reconduire chez lui, et s'enferma. Jusqu'à la nuit il pleura éperdument, mordant un mouchoir pour ne pas crier. Puis il se mit au lit accablé de fatigue et de chagrin, et il dormit d'un pesant sommeil. Un rayon de soleil le réveilla, et il se leva lentement pour aller à son ministère. C'était dur de travailler après de pareilles secousses. Il réfléchit alors qu'il pouvait s'excuser auprès de son chef; et il lui écrivit. Puis il songea qu'il fallait retourner chez le bijoutier; et une honte l'empourpra. Il demeura longtemps à réfléchir. Il ne pouvait pourtant pas laisser le collier chez cet homme; il s'habilla et sortit. Il faisait beau, le ciel bleu s'étendait sur la ville qui semblait sourire. Des flâneurs allaient devant eux, les mains dans leurs poches. Lantin se dit, en les regardant passer: "Comme on est heureux quand on a de la fortune! Avec de l'argent on peut secouer jusqu'aux chagrins, on va où l'on veut, on voyage, on se distrait! Oh! si j'étais riche!" Il s'aperçut qu'il avait faim, n'ayant pas mangé depuis l'avant-veille. Mais sa poche était vide, et il se ressouvint du collier. Dix-huit mille francs! Dix- huit mille francs! c'était une somme, cela! Il gagna la rue de la Paix et commença à se promener de long en large sur le trottoir, en face de la boutique. Dix-huit mille francs! Vingt fois il faillit entrer; mais la honte l'arrêtait toujours. Il avait faim pourtant, grand'faim, et pas un sou. Il se décida brusquement, traversa la rue en courant pour ne pas se laisser le temps de réfléchir, et il se précipita chez l'orfèvre. Dès qu'il l'aperçut, le marchand s'empressa, offrit un siège avec une politesse souriante. Les commis eux-mêmes arrivèrent, qui regardaient de côté Lantin, avec des gaietés dans les yeux et sur les lèvres. Le bijoutier déclara: - Je me suis renseigné, Monsieur, et si vous êtes toujours dans les mêmes dispositions, je suis prêt à vous payer la somme que je vous ai proposée. L'employé balbutia: - Mais certainement. L'orfèvre tira d'un tiroir dix-huit grands billets, les compta, les tendit à Lantin, qui signa un petit reçu et mit d'une main frémissante l'argent dans sa poche. Puis, comme il allait sortir, il se tourna vers le marchand qui souriait toujours, et, baissant les yeux: - J'ai... j'ai d'autres bijoux... qui me viennent...de la même succession. Vous conviendrait-il de me les acheter aussi? Le marchand s'inclina: - Mais certainement, Monsieur. Un des commis sortit pour rire à son aise; un autre se mouchait avec force. Lantin impassible, rouge et grave, annonça: - Je vais vous les apporter. Et il prit un fiacre pour aller chercher les joyaux. Quand il revint chez le marchand, une heure plus tard, il n'avait pas encore déjeuné. Ils se mirent à examiner les objets pièce à pièce, évaluant chacun. Presque tous venaient de la maison. Lantin, maintenant, discutait les estimations, se fâchait, exigeait qu'on lui montrât les livres de vente, et parlait de plus en plus haut à mesure que s'élevait la somme. Les gros brillants d'oreilles valent vingt mille francs, les bracelets trente- cinq mille, les broches, bagues et médaillons seize mille, une parure d'émeraudes et de saphirs quatorze mille; un solitaire suspendu à une chaîne d'or formant collier quarante mille; le tout atteignant le chiffre de cent quatre-vingt-seize mille francs. Le marchand déclara avec une bonhomie railleuse: - Cela vient d'une personne qui mettait toutes ses économies en bijoux. Lantin prononça gravement: - C'est une manière comme une autre de placer son argent. Et il s'en alla après avoir décidé avec l'acquéreur qu'une contre-expertise aurait lieu le lendemain. Quand il se trouva dans la rue, il regarda la colonne Vendôme avec l'envie d'y grimper, comme si c'eût été un mât de cocagne. Il se sentait léger à jouer à saute-mouton par-dessus la statue de l'Empereur perché là-haut dans le ciel. Il alla déjeuner chez Voisin et but du vin à vingt francs la bouteille. Puis il prit un fiacre et fit un tour au Bois. Il regardait les équipages avec un certain mépris, oppressé du désir de crier aux passants: "Je suis riche aussi, moi. J'ai deux cent mille francs!" Le souvenir de son ministère lui revint. Il s'y fit conduire, entra délibérément chez son chef et annonça: - Je viens, Monsieur, vous donner ma démission. J'ai fait un héritage de trois cent mille francs. Il alla serrer la main de ses anciens collègues et leur confia ses projets d'existence nouvelle; puis il dîna au café Anglais. Se trouvant à côté d'un monsieur qui lui parut distingué, il ne put résister à la démangeaison de lui confier, avec une certaine coquetterie, qu'il venait d'hériter de quatre cent mille francs. Pour la première fois de sa vie il ne s'ennuya pas au théâtre, et il passa sa nuit avec des filles. Six mois plus tard il se remariait. Sa seconde femme était très honnête, mais d'un caractère difficile. Elle le fit beaucoup souffrir. 27 mars 1883 APPARITION On parlait de séquestration à propos d'un procès récent. C'était à la fin d'une soirée intime, rue de Grenelle, dans un ancien hôtel, et chacun avait son histoire, une histoire qu'il affirmait vraie. Alors le vieux marquis de la Tour-Samuel, âgé de quatre-vingt-deux ans, se leva et vint s'appuyer à la cheminée. Il dit de sa voix un peu tremblante : - Moi aussi, je sais une chose étrange, tellement étrange, qu'elle a été l'obsession de ma vie. Voici maintenant cinquante-six ans que cette aventure m'est arrivée, et il ne se passe pas un mois sans que je la revoie en rêve. Il m'est demeuré de ce jour-là une marque, une empreinte de peur, me comprenez-vous ? Oui, j'ai subi l'horrible épouvante, pendant dix minutes, d'une telle façon que depuis cette heure une sorte de terreur constante m'est restée dans l'âme. Les bruits inattendus me font tressaillir jusqu'au coeur ; les objets que je distingue mal dans l'ombre du soir me donnent une envie folle de me sauver. J'ai peur la nuit, enfin. Oh ! je n'aurais pas avoué cela avant d'être arrivé à l'âge où je suis. Maintenant je peux tout dire. Il est permis de n'être pas brave devant les dangers imaginaires, quand on a quatre-vingt-deux ans. Devant les dangers véritables, je n'ai jamais reculé, Mesdames. Cette histoire m'a tellement bouleversé l'esprit, a jeté en moi un trouble si profond, si mystérieux, si épouvantable, que je ne l'ai même jamais racontée. Je l'ai gardée dans le fond intime de moi, dans ce fond où l'on cache les secrets pénibles, les secrets honteux, toutes les inavouables faiblesses que nous avons dans notre existence. Je vais vous dire l'aventure telle quelle, sans chercher à l'expliquer. Il est bien certain qu'elle est explicable, à moins que je n'aie eu mon heure de folie. Mais non, je n'ai pas été fou, et vous en donnerai la preuve. Imaginez ce que vous voudrez. Voici les faits tout simples. C'était en 1827, au mois de juillet. Je me trouvais à Rouen en garnison. Un jour, comme je me promenais sur le quai, je rencontrai un homme que je crus reconnaître sans me rappeler au juste qui c'était. Je fis, par instinct, un mouvement pour m'arrêter. L'étranger aperçut ce geste, me regarda et tomba dans mes bras. C'était un ami de jeunesse que j'avais beaucoup aimé. Depuis cinq ans que je ne l'avais vu, il semblait vieilli d'un demi-siècle. Ses cheveux étaient tout blancs ; et il marchait courbé, comme épuisé. Il comprit ma surprise et me conta sa vie. Un malheur terrible l'avait brisé. Devenu follement amoureux d'une jeune fille, il l'avait épousée dans une sorte d'extase de bonheur. Après un an d'une félicité surhumaine et d'une passion inapaisée, elle était morte subitement d'une maladie de coeur, tuée par l'amour lui-même, sans doute. Il avait quitté son château le jour même de l'enterrement, et il était venu habiter son hôtel de Rouen. Il vivait là, solitaire et désespéré, rongé par la douleur, si misérable qu'il ne pensait qu'au suicide. "Puisque je te retrouve ainsi, me dit-il, je te demanderai de me rendre une grand service, c'est d'aller chercher chez moi dans le secrétaire de ma chambre, de notre chambre, quelques papiers dont j'ai un urgent besoin. Je ne puis charger de ce soin un subalterne ou un homme d'affaires, car il me faut une impénétrable discrétion et un silence absolu. Quant à moi, pour rien au monde je ne rentrerai dans cette maison. "Je te donnerai la clef de cette chambre que j'ai fermée moi-même en partant, et la clef de son secrétaire. Tu remettras en outre un mot de moi à mon jardinier qui t'ouvrira le château. "Mais viens déjeuner avec moi demain, et nous causerons de cela." Je lui promis de lui rendre ce léger service. Ce n'était d'ailleurs qu'une promenade pour moi, son domaine se trouvant situé à cinq lieues de Rouen environ. J'en avais pour une heure à cheval. A dix heures, le lendemain, j'étais chez lui. Nous déjeunâmes en tête à tête ; mais il ne prononça pas vingt paroles. Il me pria de l'excuser ; la pensée de la visite que j'allais faire dans cette chambre, où gisait son bonheur, le bouleversait, me disait-il. Il me parut en effet singulièrement agité, préoccupé, comme si un mystérieux combat se fût livré dans son âme. Enfin il m'expliqua exactement ce que je devais faire. C'était bien simple. Il me fallait prendre deux paquets de lettres et une liasse de papiers enfermés dans le premier tiroir de droite du meuble dont j'avais la clef. Il ajouta : "Je n'ai pas besoin de te prier de n'y point jeter les yeux." Je fus presque blessé de cette parole, et je le lui dis un peu vivement. Il balbutia : "Pardonne-moi, je souffre trop." Et il se mit à pleurer. Je le quittai vers une heure pour accomplir ma mission. Il faisait un temps radieux, et j'allais au grand trot à travers les prairies, écoutant des chants d'alouettes et le bruit rythmé de mon sabre sur ma botte. Puis j'entrai dans la forêt et je mis au pas mon cheval. Des branches d'arbres me caressaient le visage ; et parfois j'attrapais une feuille avec mes dents et je la mâchais avidement, dans une de ces joies de vivre qui vous emplissent, on ne sait pourquoi, d'un bonheur tumultueux et comme insaisissable, d'une sorte d'ivresse de force. En approchant du château, je cherchai dans ma poche la lettre que j'avais pour le jardinier, et je m'aperçus avec étonnement qu'elle était cachetée. Je fus tellement surpris et irrité que je faillis revenir sans m'acquitter de ma commission. Puis je songeai que j'allais montrer là une susceptibilité de mauvais goût. Mon ami avait pu d'ailleurs fermer ce mot sans y prendre garde, dans le trouble où il était. Le manoir semblait abandonné depuis vingt ans. La barrière, ouverte et pourrie, tenait debout on ne sait comment. L'herbe emplissait les allées ; on ne distinguait plus les plates-bandes du gazon. Au bruit que je fis en tapant à coups de pied dans un volet, un vieil homme sortit d'une porte de côté et parut stupéfait de me voir Je sautai à terre et je remis ma lettre. Il la lut, la relut, la retourna, me considéra en dessous, mit le papier dans sa poche et prononça : "Eh bien ! qu'est-ce que vous désirez ?" Je répondis brusquement : "Vous devez le savoir, puisque vous avez reçu là-dedans les ordres de votre maître ; je veux entrer dans ce château." Il semblait atterré. Il déclara : "Alors, vous allez dans... dans sa chambre ?" Je commençai à m'impatienter. "Parbleu ! Mais est-ce que vous auriez l'intention de m'interroger, par hasard ?" Il balbutia : "Non... Monsieur... mais c'est que... c'est qu'elle n'a pas été ouverte depuis... depuis la... mort. Si vous voulez m'attendre cinq minutes, je vais aller... aller voir si..." Je l'interrompis avec colère : "Ah ! ça voyons, vous fichez-vous de moi ? Vous n'y pouvez pas entrer, puisque voici la clef." Il ne savait plus que dire. "Alors, Monsieur, je vais vous montrer la route. - Montrez-moi l'escalier et laissez-moi seul. Je la trouverai bien sans vous. - Mais... Monsieur... cependant..." Cette fois, je m'emportai tout à fait : "Maintenant, taisez-vous, n'est-ce pas ? ou vous aurez affaire à moi." Je l'écartai violemment et je pénétrai dans la maison. Je traversai d'abord la cuisine, puis deux petites pièces que cet homme habitait avec sa femme. Je franchis ensuite un grand vestibule, je montai l'escalier et je reconnus la porte indiquée par mon ami. Je l'ouvris sans peine et j'entrai. L'appartement était tellement sombre que je n'y distinguai rien d'abord. Je m'arrêtai, saisi par cette odeur moisie et fade des pièces inhabitées et condamnées, des chambres mortes. Puis, peu à peu, mes yeux s'habituèrent à l'obscurité, et je vis assez nettement une grande pièce en désordre, avec un lit sans draps, mais gardant ses matelas et ses oreillers, dont l'un portait l'empreinte profonde d'un coude ou d'une tête comme si on venait de se poser dessus. Les sièges semblaient en déroute. Je remarquai qu'une porte, celle d'une armoire sans doute, était demeurée entrouverte. J'allai d'abord à la fenêtre pour donner du jour et je l'ouvris ; mais les ferrures du contrevent étaient tellement rouillées que je ne pus les faire céder. J'essayai même de les casser avec mon sabre, sans y parvenir. Comme je m'irritais de ces efforts inutiles, et comme mes yeux s'étaient enfin parfaitement accoutumés à l'ombre, je renonçai à l'espoir d'y voir plus clair et j'allai au secrétaire. Je m'assis dans un fauteuil, j'abattis la tablette, j'ouvris le tiroir indiqué. Il était plein jusqu'aux bords. Il ne me fallait que trois paquets, que je savais comment reconnaître, et je me mis à les chercher. Je m'écarquillais les yeux à déchiffrer les suscriptions, quand je crus entendre ou plutôt sentir un frôlement derrière moi. Je n'y pris point garde, pensant qu'un courant d'air avait fait remuer quelque étoffe. Mais, au bout d'une minute, un autre mouvement, presque indistinct, me fit passer sur la peau un singulier petit frisson désagréable. C'était tellement bête d'être ému, même à peine, que je ne voulus pas me retourner, par pudeur pour moi-même. Je venais alors de découvrir la seconde des liasses qu'il me fallait ; et je trouvais justement la troisième, quand un grand et pénible soupir, poussé contre mon épaule, me fit faire un bond de fou à deux mètres de là. Dans mon élan je m'étais retourné, la main sur la poignée de mon sabre, et certes, si je ne l'avais pas senti à mon côté, je me serais enfui comme un lâche. Une grande femme vêtue de blanc me regardait, debout derrière le fauteuil où j'étais assis une seconde plus tôt. Une telle secousse me courut dans les membres que je faillis m'abattre à la renverse ! Oh ! personne ne peut comprendre, à moins de les avoir ressenties, ces épouvantables et stupides terreurs. L'âme se fond ; on ne sent plus son coeur ; le corps entier devient mou comme une éponge, on dirait que tout l'intérieur de nous s'écroule. Je ne crois pas aux fantômes ; eh bien ! j'ai défailli sous la hideuse peur des morts, et j'ai souffert, oh ! souffert en quelques instants plus qu'en tout le reste de ma vie, dans l'angoisse irrésistible des épouvantes surnaturelles. Si elle n'avait pas parlé, je serais mort peut-être ! Mais elle parla ; elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs. Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je retrouvai ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je faisais ; mais cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi, une contenance honorable. Je posais pour moi et pour elle sans doute, pour elle, quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition, je ne songeais à rien. J'avais peur. Elle dit : "Oh ! Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service !" Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un bruit vague sortit de ma gorge. Elle reprit : "Voulez-vous ? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre affreusement. Je souffre, oh ! je souffre !" Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait : "Voulez-vous ?" Je fis : "Oui !" de la tête, ayant encore la voix paralysée. Alors elle me tendit un peigne en écaille et elle murmura : "Peignez-moi, oh ! peignez-moi ; cela me guérira ; il faut qu'on me peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre ; et mes cheveux comme ils me font mal !" Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient par- dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre. Pourquoi ai-je fait ceci ? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne, et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent à la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse manié des serpents ? Je n'en sais rien. Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y songeant. Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace. Je la tordis, je la renouai et la dénouai ; je la tressai comme on tresse la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête, semblait heureuse. Soudain elle me dit : "Merci !" m'arracha le peigne des mains et s'enfuit par la porte que j'avais remarquée entrouverte. Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré des réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens ; je courus à la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée furieuse. Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être était parti. Je la trouvai fermée et inébranlable. Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le secrétaire ouvert ; je traversai l'appartement en courant, je sautai les marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors et je ne sais par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l'enfourchai d'un bond et partis au galop. Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m'enfermai pour réfléchir. Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa puissance. Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma poitrine. Mon dolman était plein de longs cheveux de femme qui s'étaient enroulés aux boutons ! Je les saisis un à un et je les jetai dehors avec des tremblements dans les doigts. Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop troublé, pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais mûrement réfléchir à ce que je devais lui dire. Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que j'avais reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet. Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la vérité. Il était sorti la veille au soir et pas rentré. Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa retraite. Une visite minutieuse fut faite au château abandonné. On n'y découvrit rien de suspect. Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée. L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent interrompues. Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de plus. 4 avril 1883 LA PORTE Ah ! s'écria Karl Massouligny, en voici une question difficile, celle des maris complaisants ! Certes, j'en ai vu de toutes sortes ; eh bien, je ne saurais avoir une opinion sur un seul. J'ai souvent essayé de déterminer s'ils sont en vérité aveugles, clairvoyants ou faibles. Il en est, je crois, de ces trois catégories. Passons vite sur les aveugles. Ce ne sont point des complaisants d'ailleurs, ceux-là, puisqu'ils ne savent pas, mais de bonnes bêtes qui ne voient jamais plus loin que leur nez. C'est, d'ailleurs, une chose curieuse et intéressante à noter que la facilité des hommes, de tous les hommes, et même des femmes, de toutes les femmes à se laisser tromper. Nous sommes pris aux moindres ruses de tous ceux qui nous entourent, de nos enfants, de nos amis, de nos domestiques, de nos fournisseurs. L'humanité est crédule ; et nous ne déployons point pour soupçonner, deviner et déjouer les adresses des autres, le dixième de la finesse que nous employons quand nous voulons, à notre tour, tromper quelqu'un. Les maris clairvoyants appartiennent à trois races. Ceux qui ont intérêt, un intérêt d'argent, d'ambition, ou autre, à ce que leur femme ait un amant, ou des amants. Ceux-ci demandent seulement de sauvegarder, à peu près, les apparences, et sont satisfaits de la chose. Ceux qui ragent. Il y aurait un beau roman à faire sur eux. Enfin les faibles ! ceux qui ont peur du scandale. Il y a aussi les impuissants, ou plutôt les fatigués, qui fuient le lit conjugal par crainte de l'ataxie ou de l'apoplexie et qui se résignent à voir un ami courir ces dangers. Quant à moi, j'ai connu un mari d'une espèce assez rare et qui s'est défendu de l'accident commun d'une façon spirituelle et bizarre. J'avais fait à Paris la connaissance d'un ménage élégant, mondain, très lancé. La femme, une agitée, grande, mince, fort entourée, passait pour avoir eu des aventures. Elle me plut par son esprit et je crois que je lui plus aussi. Je lui fis la cour, une cour d'essai à laquelle elle répondit par des provocations évidentes. Nous en fûmes bientôt aux regards tendres, aux mains pressées, à toutes les petites galanteries qui précèdent la grande attaque. J'hésitais cependant. J'estime en somme que la plupart des liaisons mondaines, même très courtes, ne valent pas le mal qu'elles nous donnent ni tous les ennuis qui peuvent en résulter. Je comparais donc mentalement les agréments et les inconvénients que je pouvais espérer et redouter quand je crus m'apercevoir que le mari me suspectait et me surveillait. Un soir, dans un bal, comme je disais des douceurs à la jeune femme, dans un petit salon attenant aux grands où l'on dansait, j'aperçus soudain dans une glace le reflet d'un visage qui nous épiait. C'était lui. Nos regards se croisèrent, puis je le vis, toujours dans le miroir, tourner la tête et s'en aller. Je murmurai : - Votre mari nous espionne. Elle sembla stupéfaite. - Mon mari. - Oui, voici plusieurs fois qu'il nous guette. - Allons donc ! Vous êtes sûr ? - Très sûr. - Comme c'est bizarre. Il se montre au contraire ordinairement on ne peut plus aimable avec mes amis. - C'est qu'il a peut-être deviné que je vous aime ? - Allons donc ! Et puis vous n'êtes pas le premier qui me fasse la cour. Toute femme un peu en vue traîne un troupeau de soupireurs. - Oui. Mais moi, je vous aime profondément. - En admettant que ce soit vrai, est-ce qu'un mari devine jamais ces choses-là ? - Alors, il n'est pas jaloux. - Non... non... Elle réfléchit quelques instants, puis reprit : - Non... Je ne me suis jamais aperçue qu'il fût jaloux. - Il ne vous a jamais... jamais surveillée. - Non... Comme je vous le disais, il est très aimable avec mes amis. A partir de ce jour, je fis une cour plus régulière. La femme ne me plaisait pas davantage, mais la jalousie probable du mari me tentait beaucoup. Quand à elle, je la jugeais avec froideur et lucidité. Elle avait un certain charme mondain provenant d'un esprit alerte, gai, aimable et superficiel, mais aucune séduction réelle et profonde. C'était, comme je vous l'ai dit déjà, une agitée, toute en dehors, d'une élégance un peu tapageuse. Comment vous bien l'expliquer ? C'était... c'était... un décor... pas un logis. Or, voilà qu'un jour, comme j'avais dîné chez elle, son mari, au moment où je me retirais, me dit : - Mon cher ami (il me traitait d'ami depuis quelque temps), nous allons partir bientôt pour la campagne. Or c'est, pour ma femme et pour moi, un grand plaisir d'y recevoir les gens que nous aimons. Voulez-vous accepter de venir passer un mois chez nous. Ce serait très gracieux de votre part. Je fus stupéfait, mais j'acceptai. Donc, un mois plus tard j'arrivais chez eux dans leur domaine de Vertcresson, en Touraine. On m'attendait à la gare, à cinq kilomètres du château. Ils étaient trois, elle, le mari et un monsieur inconnu, le comte de Morterade à qui je fus présenté. Il eut l'air ravi de faire ma connaissance ; et les idées les plus bizarres me passèrent dans l'esprit pendant que nous suivions au grand trot un joli chemin profond, entre deux haies de verdure. Je me disais : "Voyons, qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà un mari qui ne peut douter que sa femme et moi soyons en galanterie, et il m'invite chez lui, me reçoit comme un intime, à l'air de me dire : "Allez, allez, mon cher, la voie est libre !" Puis on me présente un monsieur, fort bien, ma foi, installé déjà dans la maison, et... et qui cherche peut-être à en sortir et qui a l'air aussi content que le mari lui-même de mon arrivée. Est-ce un ancien qui veut sa retraite ? On le croirait. - Mais alors ? Les deux hommes seraient donc d'accord, tacitement, par une de ces jolies petites pactisations infâmes si communes dans la société ? Et on me propose sans rien me dire, d'entrer dans l'association, en prenant la suite. On me tend les mains, et on me tend les bras. On m'ouvre toutes les portes et tous les coeurs. Elle ? une énigme. Elle ne doit, elle ne peut rien ignorer. Pourtant ?... pourtant ?... voilà... Je n'y comprends rien ! Le dîner fut très gai et très cordial. En sortant de table, le mari et son ami se mirent à jouer aux cartes tandis que j'allai contempler le clair de lune, sur le perron, avec Madame. Elle semblait très émue par la nature ; et je jugeai que le moment de mon bonheur était proche. Ce soir-là vraiment je la trouvai charmante. La campagne l'avait attendrie, ou plutôt alanguie. Sa longue taille mince était jolie sur le perron de pierre, à côté du grand vase qui portait une plante. J'avais envie de l'entraîner sous les arbres et de me jeter à ses genoux en lui disant des paroles d'amour. La voix de son mari cria : - Louise ? - Oui, mon ami. - Tu oublies le thé. - J'y vais, mon ami. Nous rentrâmes ; et elle nous servit le thé. Les deux hommes, leur partie de cartes terminée, avaient visiblement sommeil. Il fallut monter dans nos chambres. Je dormis très tard et très mal. Le lendemain une excursion fut décidée dans l'après-midi ; et nous partîmes en landau découvert pour aller visiter des ruines quelconques. Nous étions, elle et moi, dans le fond de la voiture, et eux en face de nous, à reculons. On causait avec entrain, avec sympathie, avec abandon. Je suis orphelin, et il me semblait que je venais de retrouver ma famille tant je me sentais chez moi, auprès d'eux. Tout à coup, comme elle avait allongé son pied entre les jambes de son mari, il murmura avec un air de reproche : "Louise, je vous en prie, n'usez pas vous-même vos vieilles chaussures. Il n'y a pas de raison pour se soigner davantage à Paris qu'à la campagne." Je baissai les yeux. Elle portait en effet de vieilles bottines tournées et je m'aperçus que son bas n'était point tendu. Elle avait rougi en retirant son pied sous sa robe. L'ami regardait au loin d'un air indifférent et dégagé des choses. Le mari m'offrit un cigare que j'acceptai. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de rester seul avec elle deux minutes, tant il nous suivait partout. Il était délicieux pour moi d'ailleurs. Or, un matin, comme il m'était venu chercher pour faire une promenade à pied, avant déjeuner, nous en vînmes à parler du mariage. Je dis quelques phrases sur la solitude et quelques autres sur la vie commune rendue charmante par la tendresse d'une femme. Il m'interrompit tout à coup : "Mon cher, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez point. Une femme qui n'a plus d'intérêt à vous aimer, ne vous aime pas longtemps. Toutes les coquetteries qui les font exquises, quand elles ne nous appartiennent pas définitivement, cessent dès qu'elles sont à nous. Et puis d'ailleurs... les femmes honnêtes... c'est-à-dire nos femmes... sont... ne sont pas... manquent de... enfin ne connaissent pas assez leur métier de femme. Voilà... je m'entends." Il n'en dit pas davantage et je ne pus deviner au juste sa pensée. Deux jours après cette conversation il m'appela dans sa chambre, de très bonne heure, pour me montrer une collection de gravures. Je m'assis dans un fauteuil, en face de la grande porte qui séparait son appartement de celui de sa femme, et derrière cette porte j'entendais marcher, remuer, et je ne songeais guère aux gravures, tout en m'écriant : "Oh ! délicieux ! exquis ! exquis !" Il dit soudain : - Oh ! mais, j'ai une merveille, à côté. Je vais vous la chercher. Et il se précipita sur la porte, dont les deux battants s'ouvrirent comme pour un effet de théâtre. Dans une grande pièce en désordre, au milieu de jupes, de cols, de corsages semés par terre, un grand être sec, dépeigné, le bas du corps couvert d'une vieille jupe de soie fripée qui collait sur sa croupe maigre, brossait devant une glace des cheveux blonds, courts et rares. Ses bras formaient deux angles pointus ; et comme elle se retournait effarée, je vis sous une chemise de toile commune un cimetière de côtes qu'une fausse gorge de coton dissimulait en public. Le mari poussa un cri fort naturel, rentra en refermant les portes, et d'un air navré : "Oh ! mon Dieu ! suis-je stupide ! Oh ! vraiment, suis-je bête ! Voilà une bévue que ma femme ne me pardonnera jamais !" Moi j'avais envie, déjà, de le remercier. Je partis trois jours plus tard, après avoir vivement serré les mains des deux hommes et baisé celle de la femme, qui me dit adieu froidement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Karl Massouligny se tut. Quelqu'un demanda : - Mais l'ami, qu'était-ce ? - Je ne sais pas... Cependant... cependant il avait l'air désolé de me voir partir si vite... 3 mai 1887 LE PÈRE Jean de Valnoix est un ami que je vais voir de temps en temps. Il habite un petit manoir, au bord d'une rivière, dans un bois. Il s'était retiré là après avoir vécu à Paris, une vie de fou, pendant quinze ans. Tout à coup il en eut assez des plaisirs, des soupers, des hommes, des femmes, des cartes, de tout, et il vint habiter ce domaine où il était né. Nous sommes deux ou trois qui allons passer, de temps en temps, quinze jours ou trois semaines avec lui. Il est certes enchanté de nous revoir quand nous arrivons, et ravi de se retrouver seul quand nous partons. Donc j'allai chez lui, la semaine dernière, et il me reçut à bras ouverts. Nous passions les heures tantôt ensemble, tantôt isolément. En général, il lit, et je travaille pendant le jour ; et chaque soir nous causons jusqu'à minuit. Donc, mardi dernier, après une journée étouffante, nous étions assis tous les deux, vers neuf heures du soir, à regarder couler l'eau de la rivière, contre nos pieds : et nous échangions des idées très vagues sur les étoiles qui se baignaient dans le courant et semblaient nager devant nous. Nous échangions des idées très vagues, très confuses, très courtes, car nos esprits sont très bornés, très faibles, très impuissants. Moi je m'attendrissais sur le soleil qui meurt dans la Grande Ourse. On ne le voit plus que par les nuits claires, tant il pâlit. Quand le ciel est un peu brumeux, il disparaît, cet agonisant. Nous songions aux êtres qui peuplent ces mondes, à leurs formes inimaginables, à leurs facultés insoupçonnables, à leurs organes inconnus, aux animaux, aux plantes, à toutes les espèces, à tous les règnes, à toutes les essences, à toutes les matières, que le rêve de l'homme ne peut même effleurer. Tout à coup une voix cria dans le lointain : - Monsieur, monsieur ! Jean répondit : - Ici, Baptiste. Et quand le domestique nous eut trouvés, il annonça : - C'est la bohémienne de Monsieur. Mon ami se mit à rire, d'un rire fou bien rare chez lui, puis il demanda : - Nous sommes donc au 19 juillet ? - Mais oui, Monsieur - Très bien. Dites-lui de m'attendre. Faites-là souper. Je rentrerai dans dix minutes. Quand l'homme eut disparu, mon ami me prit le bras. - Allons doucement, dit-il, je vais te conter cette histoire. "Il y a maintenant sept ans, c'était l'année de mon arrivée ici, je sortis un soir pour faire un tour dans la forêt. Il faisait beau comme aujourd'hui ; et j'allais à petits pas sous les grands arbres, contemplant les étoiles à travers les feuilles, respirant et buvant à pleine poitrine le frais repos de la nuit et du bois. Je venais de quitter Paris pour toujours. J'étais las, las, écoeuré plus que je ne saurais dire par toutes les bêtises, toutes les bassesses, toutes les saletés que j'avais vues et auxquelles j'avais participé pendant quinze ans. J'allai loin, très loin, dans ce bois profond, en suivant un chemin creux qui conduit au village de Crouzille, à quinze kilomètres d'ici. Tout à coup mon chien, Bock, un grand saint-germain qui ne me quittait jamais, s'arrêta net et se mit à grogner. Je crus à la présence d'un renard, d'un loup ou d'un sanglier ; et j'avançai doucement, sur la pointe des pieds, afin de ne pas faire de bruit ; mais soudain j'entendis des cris, des cris humains, plaintifs, étouffés, déchirants. Certes, on assassinait quelqu'un dans un taillis, et je me mis à courir, serrant dans ma main droite une lourde canne de chêne, une vraie massue. J'approchais des gémissements qui me parvenaient maintenant plus distincts, mais étrangement sourds. On eût dit qu'ils sortaient d'une maison, d'une hutte de charbonnier peut-être. Bock, trois pas devant moi, courait, s'arrêtait, repartait, très excité, grondant toujours. Soudain un autre chien, un gros chien noir, aux yeux de feu, nous barra la route. Je voyais très bien ses crocs blancs qui semblaient luire dans sa gueule. Je courus sur lui la canne levée, mais déjà Bock avait sauté dessus et les deux bêtes se roulaient par terre, les gueules refermées sur les gorges. Je passai et je faillis heurter un cheval couché dans le chemin. Comme je m'arrêtais, fort surpris, pour examiner l'animal, j'aperçus devant moi une voiture, ou plutôt une maison roulante, une de ces maisons de saltimbanques et de marchands forains qui vont dans nos campagnes de foire en foire. Les cris sortaient de là, affreux, continus. Comme la porte donnait de l'autre côté, je fis le tour de cette guimbarde et je montai brusquement sur les trois marches de bois, prêt à tomber sur le malfaiteur. Ce que je vis me parut si étrange que je ne compris rien d'abord. Un homme, à genoux, semblait prier, tandis que dans le lit que contenait cette boîte, quelque chose d'impossible à reconnaître, un être à moitié nu, contourné, tordu, dont je ne voyais pas la figure, remuait, s'agitait et hurlait. C'était une femme en mal d'enfant. Dès que j'eus compris le genre d'accident provoquant ces plaintes, je fis connaître ma présence, et l'homme, une sorte de Marseillais affolé, me supplia de le sauver, de la sauver, me promettant avec des paroles innombrables une reconnaissance invraisemblable. Je n'avais jamais vu d'accouchement, jamais secouru un être femelle, femme, chienne ou chatte, en cette circonstance, et je le déclarai ingénument en regardant avec stupeur ce qui criait si fort dans le lit. Puis quand j'eus repris mon sang-froid, je demandai à l'homme atterré pourquoi il n'allait pas jusqu'au prochain village. Son cheval tombant dans une ornière avait dû se casser la jambe et ne pouvait plus se lever. - Eh bien ! mon brave, lui dis-je, nous sommes deux, à présent, nous allons traîner votre femme jusque chez moi. Mais les hurlements des chiens nous forcèrent à sortir, et il fallut les séparer à coups de bâton, au risque de les tuer. Puis, j'eus l'idée de les atteler avec nous, l'un à droite, l'autre à gauche dans nos jambes, pour nous aider. En dix minutes tout fut prêt, et la voiture se mit en route lentement, secouant aux cahots des ornières profondes la pauvre femme au flanc déchiré. Quelle route, mon cher ! Nous allions haletant, râlant, en sueur, glissant et tombant parfois, tandis que nos pauvres chiens soufflaient comme des forges dans nos jambes. Il fallut trois heures pour atteindre le château. Quand nous arrivâmes devant la porte, les cris avaient cessé dans la voiture. La mère et l'enfant se portaient bien. On les coucha dans un bon lit, puis je fis atteler pour chercher un médecin, tandis que le Marseillais, rassuré, consolé, triomphant, mangeait à étouffer et se grisait à mort pour célébrer cette heureuse naissance. C'était une fille. Je gardai ces gens-là huit jours chez moi. La mère, Mlle Elmire, était une somnambule extra-lucide qui me promit une vie interminable et des félicités sans nombre. L'année suivante, jour pour jour, vers la tombée de la nuit, le domestique qui m'appela tout à l'heure vint me trouver dans le fumoir après dîner, et me dit : "C'est la bohémienne de l'an dernier qui vient remercier Monsieur." J'ordonnai de la faire entrer et je demeurai stupéfait en apercevant à côté d'elle un grand garçon, gros et blond, un homme du Nord qui, m'ayant salué, prit la parole, comme chef de la communauté. Il avait appris ma bonté pour Mlle Elmire, et il n'avait pas voulu laisser passer cet anniversaire sans m'apporter leurs remerciements et le témoignage de leur reconnaissance. Je leur offris à souper à la cuisine et l'hospitalité pour la nuit. Ils partirent le lendemain. Or, la pauvre femme revient tous les ans, à la même date avec l'enfant, une superbe fillette, et un nouveau... seigneur chaque fois. Un seul, un Auvergnat qui me "remerchia" bien, reparut deux ans de suite. La petite fille les appelle tous papa, comme on dit "monsieur" chez nous." Nous arrivions au château et nous aperçûmes vaguement, debout devant le perron, trois ombres qui nous attendaient. La plus haute fit quatre pas, et avec un grand salut : - Monsieur le comte, nous sommes venus ce jour, savez-vous, vous témoigner de notre reconnaissance... C'était un Belge ! Après lui, la plus petite parla, avec cette voix apprêtée et factice des enfants qui récitent un compliment. Moi, jouant l'innocent, je pris à part Mme Elmire et, après quelques propos, je lui demandai : - C'est le père de votre enfant ? - Oh ! non, Monsieur. - Et le père, il est mort. - Oh ! non, Monsieur. Nous nous voyons encore quelquefois. Il est gendarme. - Ah ! bah ! Alors ce n'était pas le Marseillais, le premier, celui de l'accouchement ? - Oh ! non, Monsieur. Celui-là, c'était une crapule qui m'a volé mes économies. - Et le gendarme, le vrai père, connaît-il son enfant ? - Oh ! oui, Monsieur, et même il l'aime bien ; mais il ne peut pas s'en occuper parce qu'il en a d'autres, avec sa femme. 26 juillet 1887 MOIRON Comme on parlait encore de Pranzini, M. Maloureau, qui avait été procureur général sous l'Empire, nous dit : - Oh ! j'ai connu, autrefois, une bien curieuse affaire, curieuse par plusieurs points particuliers, comme vous l'allez voir. J'étais à ce moment-là procureur impérial en province, et très bien en cour, grâce à mon père, premier président à Paris. Or j'eus à prendre la parole dans une cause restée célèbre sous le nom de l'Affaire de l'instituteur Moiron. M. Moiron, instituteur dans le nord de la France, jouissait, dans tout le pays, d'une excellente réputation. Homme intelligent, réfléchi, très religieux, un peu taciturne, il s'était marié dans la commune de Boislinot où il exerçait sa profession. Il avait eu trois enfants, morts successivement de la poitrine. A partir de ce moment, il sembla reporter sur la marmaille confiée à ses soins toute la tendresse cachée en son coeur. Il achetait, de ses propres deniers, des joujoux pour ses meilleurs élèves, pour les plus sages et les plus gentils ; il leur faisait faire des dînettes, les gorgeant de friandises, de sucreries et de gâteaux. Tout le monde aimait et vantait ce brave homme, ce brave coeur, lorsque coup sur coup cinq de ses élèves moururent d'une façon bizarre. On crut à une épidémie venant de l'eau corrompue par la sécheresse ; on chercha les causes sans les découvrir, d'autant plus que les symptômes semblaient des plus étranges. Les enfants paraissaient atteints d'une maladie de langueur, ne mangeaient plus, accusaient des douleurs de ventre, traînaient quelque temps, puis expiraient au milieu d'abominables souffrances. On fit l'autopsie du dernier mort sans rien trouver. Les entrailles envoyées à Paris furent analysées et ne révélèrent la présence d'aucune substance toxique. Pendant un an, il n'y eut rien, puis deux petits garçons, les meilleurs élèves de la classe, les préférés du père Moiron, expirèrent en quatre jours de temps. L'examen des corps fut de nouveau prescrit et on découvrir, chez l'un comme chez l'autre, des fragments de verre pilé incrustés dans les organes. On en conclut que ces deux gamins avaient dû manger imprudemment quelque aliment mal nettoyé. Il suffisait d'un verre cassé au-dessus d'une jatte de lait pour avoir produit cet affreux accident, et l'affaire en serait restée là si la servante de Moiron n'était tombée malade sur ces entrefaites. Le médecin appelé constata les mêmes signes morbides que chez les enfants précédemment atteints, l'interrogea et obtint l'aveu qu'elle avait volé et mangé des bonbons achetés par l'instituteur pour ses élèves. Sur un ordre du parquet, la maison d'école fut fouillée, et on découvrit une armoire pleine de jouets et de friandises destinés aux enfants. Or presque toutes ces nourritures contenaient des fragments de verre ou des morceaux d'aiguilles cassées. Moiron aussitôt arrêté parut tellement indigné et stupéfait des soupçons pesant sur lui qu'on faillit le relâcher. Cependant les indices de sa culpabilité se montraient et venaient combattre en mon esprit ma conviction première basée sur son excellente réputation, sur sa vie entière et sur l'invraisemblance, sur l'absence absolue de motifs déterminants d'un pareil crime. Pourquoi cet homme bon, simple, religieux, aurait-il tué des enfants, et les enfants qu'il semblait aimer le plus, qu'il gâtait, qu'il bourrait de friandises, pour qui il dépensait en joujoux et en bonbons la moitié de son traitement ? Pour admettre cet acte, il fallait conclure à la folie ! Or Moiron semblait si raisonnable, si tranquille, si plein de raison et de bon sens, que la folie chez lui paraissait impossible à prouver. Les preuves s'accumulaient pourtant ! Bonbons, gâteaux, pâtes de guimauve et autres saisis chez les producteurs où le maître d'école faisait ses provisions furent reconnus ne contenir aucun fragment suspect. Il prétendit alors qu'un ennemi inconnu avait dû ouvrir son armoire avec une fausse clef pour introduire le verre et les aiguilles dans les friandises. Et il supposa toute une histoire d'héritage dépendant de la mort d'un enfant décidée et cherchée par un paysan quelconque et obtenue ainsi en faisant tomber les soupçons sur l'instituteur. Cette brute, disait-il, ne s'était pas préoccupée des autres misérables gamins qui devaient mourir aussi. C'était possible. L'homme paraissait tellement sûr de lui et désolé que nous l'aurions acquitté sans aucun doute, malgré les charges révélées contre lui, si deux découvertes accablantes n'avaient été faites coup sur coup. La première, une tabatière pleine de verre pilé ! sa tabatière, dans un tiroir caché du secrétaire où il serrait son argent ! Il expliquait encore cette trouvaille d'une façon à peu près acceptable, par une dernière ruse du vrai coupable inconnu, quand un mercier de Saint-Marlouf se présenta chez le juge d'instruction en racontant qu'un monsieur avait acheté chez lui des aiguilles, à plusieurs reprises, les aiguilles les plus minces qu'il avait pu trouver, en les cassant pour voir si elles lui plaisaient. Le mercier, mis en présence d'une douzaine de personnes, reconnut au premier coup Moiron. Et l'enquête révéla que l'instituteur, en effet, s'était rendu à Saint-Marlouf, aux jours désignés par le marchand. Je passe de terribles dépositions d'enfants, sur le choix des friandises et le soin de les faire manger devant lui et d'en anéantir les moindres traces. L'opinion publique exaspérée réclamait un châtiment capital, et elle prenait une force de terreur grossie qui entraîne toute les résistances et les hésitations. Moiron fut condamné à mort. Puis son appel fut rejeté. Il ne lui restait que le recours en grâce. Je sus par mon père que l'empereur ne l'accorderait pas. Or, un matin, je travaillais dans mon cabinet quand on m'annonça la visite de l'aumônier de la prison. C'était un vieux prêtre qui avait une grande connaissance des hommes et une grande habitude des criminels. Il paraissait troublé, gêné, inquiet. Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, il me dit brusquement en se levant : - Si Moiron est décapité, monsieur le procureur impérial, vous aurez laissé exécuter un innocent. Puis, sans saluer, il sortit, me laissant sous l'impression profonde de ces paroles. Il les avait prononcées d'une façon émouvante et solennelle, entr'ouvrant, pour sauver une vie, ses lèvres fermées et scellées par le secret de la confession. Une heure plus tard, je partais pour Paris, et mon père, prévenu par moi, fit demander immédiatement une audience à l'empereur. Je fus reçu le lendemain, Sa Majesté travaillait dans un petit salon quand nous fûmes introduits. J'exposai toute l'affaire jusqu'à la visite du prêtre, et j'étais en train de la raconter quand une porte s'ouvrit derrière le fauteuil du souverain, et l'impératrice, qui le croyait seul, parut. S.M. Napoléon la consulta. Dès qu'elle fut au courant des faits, elle s'écria : - Il faut gracier cet homme. Il le faut, puisqu'il est innocent ! Pourquoi cette conviction soudaine d'une femme si pieuse jeta-t-elle dans mon esprit un terrible doute ? Jusqu'alors j'avais désiré ardemment une commutation de peine. Et tout à coup je me sentis le jouet, la dupe d'un criminel rusé qui avait employé le prêtre et la confession comme dernier moyen de défense. J'exposai mes hésitations à Leurs Majestés. L'empereur demeurait indécis, sollicité par sa bonté naturelle et retenu par la crainte de se laisser jouer par un misérable ; mais l'impératrice, convaincue que le prêtre avait obéi à une sollicitation divine, répétait : "Qu'importe ! Il vaut mieux épargner un coupable que tuer un innocent !" Son avis l'emporta. La peine de mort fut commuée en celle des travaux forcés. Or j'appris, quelques années après, que Moiron, dont la conduite exemplaire au bagne de Toulon avait été de nouveau signalée à l'empereur, était employé comme domestique par le directeur de l'établissement pénitencier. Et puis, je n'entendis plus parler de cet homme pendant longtemps. Or, il y a deux ans environ, comme je passais l'été à Lille, chez mon cousin de Larielle, on me prévint un soir, au moment de me mettre à table pour dîner, qu'un jeune prêtre désirait me parler. J'ordonnai de le faire entrer, et il me supplia de venir auprès d'un moribond qui désirait absolument me voir. Cela m'était arrivé souvent dans ma longue carrière de magistrat, et, bien que mis à l'écart par la République, j'étais encore appelé de temps en temps en des circonstances pareilles. Je suivis donc l'ecclésiastique qui me fit monter dans un petit logis misérable, sous le toit d'une haute maison ouvrière. Là, je trouvai, sur une paillasse, un étrange agonisant, assis, le dos au mur, pour respirer. C'était une sorte de squelette grimaçant, avec des yeux profonds et brillants. Dès qu'il me vit, il murmura : - Vous ne me reconnaissez pas ? - Non. - Je suis Moiron. J'eus un frisson, et je demandai : - L'instituteur ? - Oui. - Comment êtes-vous ici ? - Ce serait trop long. Je n'ai pas le temps... J'allais mourir... on m'a amené ce curé-là... et comme je vous savais ici je vous ai envoyé chercher... C'est à vous que je veux me confesser... puisque vous m'avez sauvé la vie... autrefois. Il serrait de ses mains crispées la paille de sa paillasse à travers la toile. Et il reprit d'une voix rauque, énergique et basse : - Voilà... je vous dois la vérité... à vous... car il faut la dire à quelqu'un avant de quitter la terre. C'est moi qui ai tué les enfants... tous... c'est moi... par vengeance ! Écoutez. J'étais un honnête homme, très honnête... très honnête... très pur - adorant Dieu - ce bon Dieu - le Dieu qu'on nous enseigne à aimer, et pas le Dieu faux, le bourreau, le voleur, le meurtrier qui gouverne la terre. Je n'avais jamais fait le mal, jamais commis un acte vilain. J'étais pur comme on ne l'est pas, monsieur. Une fois marié, j'eus des enfants et je me mis à les aimer comme jamais père ou mère n'aima les siens. Je ne vivais que pour eux. J'en étais fou. Ils moururent tous les trois ! Pourquoi ? pourquoi ? Qu'avais-je fait, moi ? J'eus une révolte, mais une révolte furieuse ; et puis tout à coup j'ouvris les yeux comme lorsque l'on s'éveille ; et je compris que Dieu est méchant. Pourquoi avait-il tué mes enfants ? J'ouvris les yeux, et je vis qu'il aime tuer. Il n'aime que ça, monsieur. Il ne fait vivre que pour détruire ! Dieu, monsieur, c'est un massacreur. Il lui faut tous les jours des morts. Il en fait de toutes les façons pour mieux s'amuser. Il a inventé les maladies, les accidents, pour se divertir tout doucement le long des mois et des années ; et puis, quand il s'ennuie, il y a les épidémies, la peste, le choléra, les angines, la petite vérole ; est-ce que je sais tout ce qu'a imaginé ce monstre ? Ça ne lui suffisait pas encore, ça se ressemble, tous ces maux-là ! et il se paye des guerres de temps en temps, pour voir deux cent mille soldats par terre, écrasés dans le sang et dans la boue, crevés, les bras et les jambes arrachés, les têtes cassées par des boulets comme des oeufs qui tombent sur une route. Ce n'est pas tout. Il a fait les hommes qui s'entre-mangent. Et puis, comme les hommes deviennent meilleurs que lui, il a fait les bêtes pour voir les hommes les chasser, les égorger et s'en nourrir. Ça n'est pas tout. Il a fait les tout petits animaux qui vivent un jour, les mouches qui crèvent par milliards en une heure, les fourmis qu'on écrase, et d'autres, tant, tant que nous ne pouvons les imaginer. Et tout ça s'entre-tue, s'entre-chasse, s'entre-dévore, et meurt sans cesse. Et le bon Dieu regarde et il s'amuse, car il voit tout, lui, les plus grands comme les plus petits, ceux qui sont dans les gouttes d'eau et ceux des autres étoiles. Il les regarde et il s'amuse. - Canaille, va ! Alors, moi, monsieur, j'en ai tué aussi, des enfants. Je lui ai joué le tour. Ce n'est pas lui qui les a eus, ceux-là. Ce n'est pas lui, c'est moi. Et j'en aurais tué bien d'autres encore ; mais vous m'avez pris. Voilà ! J'allais mourir, guillotiné. Moi ! comme il aurait ri le reptile ! Alors j'ai demandé un prêtre et j'ai menti. Je me suis confessé. J'ai menti ; et j'ai vécu. Maintenant, c'est fini. Je ne peux plus lui échapper. Mais je n'ai pas peur de lui, monsieur, je le méprise trop. Il était effrayant à voir ce misérable qui haletait, parlait par hoquets, ouvrant une bouche énorme pour cracher parfois des mots à peine entendus, et râlait, et arrachait la toile de sa paillasse, et agitait, sous une couverture presque noire, ses jambes maigres comme pour se sauver. Oh ! l'affreux être et l'affreux souvenir ! Je lui demandai : - Vous n'avez plus rien à dire ? - Non, monsieur. Alors, adieu. - Adieu, monsieur, un jour ou l'autre... Je me tournai vers le prêtre, livide et dressant contre le mur sa haute silhouette sombre : - Vous restez, monsieur l'abbé ? - Je reste. Alors le moribond ricana : - Oui, oui, il envoie ses corbeaux sur les cadavres. Moi, j'en avais assez ; j'ouvris la porte et je me sauvai. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27 septembre 1887 NOS LETTRES Huit heures de chemin de fer déterminent le sommeil chez les uns et l'insomnie chez les autres. Quant à moi, tout voyage m'empêche de dormir, la nuit suivante. J'étais arrivé vers cinq heures chez mes amis Muret d'Artus pour passer trois semaines dans leur belle propriété d'Abelle. C'est une jolie maison bâtie à la fin du dernier siècle par un de leurs grands-pères, et restée dans la famille. Elle a donc ce caractère intime des demeures toujours habitées, meublées, animées, vivifiées par les mêmes gens. Rien n'y change ; rien ne s'évapore de l'âme du logis, jamais démeublé, dont les tapisseries n'ont jamais été déclouées, et se sont usées, pâlies, décolorées sur les mêmes murs. Rien ne s'en va des meubles anciens, dérangés seulement de temps en temps pour faire place à un meuble neuf, qui entre là comme un nouveau-né au milieu de frères et de soeurs. La maison est sur un coteau, au milieu d'un parc en pente, jusqu'à la rivière qu'enjambe un pont de pierre en dos d'âne. Derrière l'eau, des prairies s'étendent où vont, d'un pas lent, de grosses vaches nourries d'herbe mouillée, et dont l'oeil humide semble plein des rosées, des brouillards et de la fraîcheur des pâturages. J'aime cette demeure comme on aime ce qu'on désire ardemment posséder. J'y reviens tous les ans, à l'automne, avec un plaisir infini ; je la quitte avec regret. Après que j'eus dîné dans cette famille amie, si calme, où j'étais reçu comme un parent, je demandai à Paul Muret, mon camarade : - Quelle chambre m'as-tu donnée, cette année ? - La chambre de tante Rose. Une heure plus tard, Mme Muret d'Artus suivie de ses trois enfants, deux grandes fillettes et un galopin de garçon, m'installait dans cette chambre de la tante Rose, où je n'avais point encore couché. Quand j'y fus seul, j'examinai les murs, les meubles, toute la physionomie de l'appartement, pour y installer mon esprit. Je le connaissais, mais peu, seulement pour y être entré plusieurs fois et pour avoir regardé, d'un coup d'oeil indifférent, le portrait au pastel de tante Rose, qui donnait son nom à la pièce. Elle ne me disait rien du tout, cette vieille tante Rose en papillotes, effacée derrière le verre. Elle avait l'air d'une bonne femme d'autrefois, d'une femme à principes et à préceptes, aussi forte sur les maximes de morale que sur les recettes de cuisine, d'une de ces vieilles tantes qui effraient la gaieté et qui sont l'ange morose et ridé des familles de province. Je n'avais point entendu parler d'elle, d'ailleurs ; je ne savais rien de sa vie ni de sa mort. Datait-elle de ce siècle ou du précédent ? Avait-elle quitté cette terre après une existence plate ou agitée ? Avait-elle rendu au ciel une âme pure de vieille fille, une âme calme d'épouse, une âme tendre de mère ou une âme remuée par l'amour ? Que m'importait ? Rien que ce nom : "tante Rose", me semblait ridicule, commun, vilain. Je pris un des flambeaux pour regarder son visage sévère, haut suspendu dans un ancien cadre de bois doré. Puis, l'ayant trouvé insignifiant, désagréable, antipathique même, j'examinai l'ameublement. Il datait, tout entier, de la fin de Louis XVI, de la Révolution et du Directoire. Rien, pas une chaise, pas un rideau, n'avait pénétré depuis lors dans cette chambre, qui sentait le souvenir, odeur subtile, odeur du bois, des étoffes, des sièges, des tentures, en certains logis où des coeurs ont vécu, ont aimé, ont souffert. Puis je me couchai, mais je ne dormis pas. Au bout d'une heure ou deux d'énervement, je me décidai à me relever et à écrire des lettres. J'ouvris un petit secrétaire d'acajou à baguettes de cuivre, placé entre les deux fenêtres, en espérant y trouver du papier et de l'encre. Mais je n'y découvris rien qu'un porte-plume très usé, fait d'une pointe de porc-épic et un peu mordu par le bout. J'allais refermer le meuble quand un point brillant attira mon oeil : c'était une sorte de tête de pointe, jaune, et qui faisait une petite saillie ronde, dans l'encoignure d'une tablette. L'ayant grattée avec mon doigt, il me sembla qu'elle remuait. Je la saisis entre deux ongles et je tirai tant que je pus. Elle s'en vint tout doucement. C'était une longue épingle d'or, glissée et cachée en un trou du bois. Pourquoi cela ? Je pensai immédiatement qu'elle devait servir à faire jouer un ressort qui cachait un secret, et je cherchai. Ce fut long. Après deux heures au moins d'investigations, je découvris un autre trou presque en face du premier, mais au fond d'une rainure. J'enfonçai dedans mon épingle : une petite planchette me jaillit au visage, et je vis deux paquets de lettres, de lettres jaunies, nouées avec un ruban bleu. Je les ai lues. Et j'en transcris deux ici : "Vous voulez donc que je vous rende vos lettres, ma si chère amie ; les voici, mais cela me fait une grande peine. De quoi donc avez-vous peur ? que je les perde ? mais elles sont sous clef. Qu'on me les vole ? mais j'y veille, car elles sont mon plus cher trésor. "Oui, cela m'a fait une peine extrême. Je me suis demandé si vous n'aviez point, au fond du coeur, quelque regret ? Non point le regret de m'avoir aimé, car je sais que vous m'aimez toujours, mais le regret d'avoir exprimé sur du papier blanc cet amour vif, en des heures où votre coeur se confiait non pas à moi, mais à la plume que vous teniez à la main. Quand nous aimons, il nous vient des besoins de confidence, des besoins attendris de parler ou d'écrire, et nous parlons, et nous écrivons. Les paroles s'envolent, les douces paroles faites de musique, d'air et de tendresse, chaudes, légères, évaporées aussitôt que dites, qui restent dans la mémoire seule, mais que nous ne pouvons ni voir, ni toucher, ni baiser, comme les mots qu'écrivit votre main. Vos lettres ? Oui, je vous les rends ! Mais quel chagrin ! "Certes, vous avez eu, après coup, la délicate pudeur des termes ineffaçables. Vous avez regretté, en votre âme sensible et craintive et que froisse une nuance insaisissable, d'avoir écrit à un homme que vous l'aimiez. Vous vous êtes rappelé des phrases qui ont ému votre souvenir, et vous vous êtes dit : "Je ferai de la cendre avec ces mots." "Soyez contente, soyez tranquille. Voici vos lettres. Je vous aime." "MON AMI, "Non, vous n'avez pas compris, vous n'avez pas deviné. Je ne regrette point. Je ne regretterai jamais de vous avoir dit ma tendresse. Je vous écrirai toujours, mais vous me rendrez toutes mes lettres, aussitôt reçues. "Je vais vous choquer beaucoup, mon ami, si je vous dis la raison de cette exigence. Elle n'est pas poétique, comme vous le pensiez, mais pratique. J'ai peur, non de vous, certes, mais du hasard. Je suis coupable. Je ne veux pas que ma faute atteigne d'autres que moi. "Comprenez-moi bien. Nous pouvons mourir, vous ou moi. Vous pouvez mourir d'une chute de cheval, puisque vous montez chaque jour ; vous pouvez mourir d'une attaque, d'un duel, d'une maladie de coeur, d'un accident de voiture, de mille manières, car, s'il n'y a qu'une mort, il y a plus de façons de la recevoir que nous n'avons de jours à vivre. "Alors, votre soeur, votre frère et votre belle-soeur trouveront mes lettres ? "Croyez-vous qu'ils m'aiment ? Moi, je ne le crois guère. Et puis, même s'ils m'adoraient, est-il possible que deux femmes et un homme, sachant un secret, - un secret pareil, - ne le racontent pas ? "J'ai l'air de dire une très vilaine chose en parlant d'abord de votre mort et ensuite en soupçonnant la discrétion des vôtres. "Mais nous mourrons tous, un jour ou l'autre, n'est-ce pas ? et il est presque certain qu'un de nous deux précédera l'autre sous terre. Donc, il faut prévoir tous les dangers, même celui-là. "Quant à moi, je garderai vos lettres à côté des miennes, dans le secret de mon petit secrétaire. Je vous les montrerai là, dans leur cachette de soie, côte à côte dormant, pleines de votre amour, comme des amoureux dans un tombeau. "Vous allez me dire : "Mais, si vous mourez la première, ma chère, votre mari les trouvera, ces lettres." "Oh ! moi, je ne crains rien. D'abord, il ne connaît point le secret de mon meuble, puis il ne le cherchera pas. Et même s'il le trouve, après ma mort, je ne crains rien. "Avez-vous quelquefois songé à toutes les lettres d'amour trouvées dans les tiroirs des mortes ? Moi, depuis longtemps j'y pense, et ce sont mes longues réflexions là-dessus qui m'ont décidée à vous réclamer mes lettres. "Songez donc que jamais, vous entendez bien, jamais une femme ne brûle, ne déchire, ne détruit les lettres où on lui dit qu'elle est aimée. Toute notre vie est là, tout notre espoir, toute notre attente, tout notre rêve. Ces petits papiers, qui portent notre nom et nous caressent avec de douces choses, sont des reliques, et nous adorons les chapelles, nous autres, surtout les chapelles dont nous sommes les saintes. Nos lettres d'amour, ce sont nos titres de beauté, nos titres de grâce et de séduction, notre orgueil intime de femmes, ce sont les trésors de notre coeur. Non, non, jamais une femme ne détruit ces archives secrètes et délicieuses de sa vie. "Mais nous mourons, comme tout le monde, et alors... alors ces lettres, on les trouve ? Qui les trouve ? l'époux ? Alors que fait-il ? - Rien. Il les brûle, lui. "Oh ! j'ai beaucoup songé à cela, beaucoup. Songez que tous les jours meurent des femmes qui ont été aimées, que tous les jours les traces, les preuves de leur faute tombent entre les mains du mari, et que jamais un scandale n'éclate, que jamais un duel n'a lieu. "Pensez, mon cher, à ce qu'est l'homme, le coeur de l'homme. On se venge d'une vivante ; on se bat avec l'homme qui vous déshonore, on le tue tant qu'elle vit, parce que... oui, pourquoi ? Je ne le sais pas au juste. Mais, si on trouve, après sa mort, à elle, des preuves pareilles, on les brûle, et on ne sait rien, et on continue à tendre la main à l'ami de la morte, et on est fort satisfait que ces lettres ne soient pas tombées en des mains étrangères et de savoir qu'elles sont détruites. "Oh ! que j'en connais, parmi mes amis, des hommes qui ont dû brûler ces preuves, et qui feignent ne rien savoir, et qui se seraient battus avec rage s'ils les avaient trouvées quand elle vivait encore. Mais elle est morte. L'honneur a changé. La tombe c'est la prescription de la faute conjugale. "Donc je peux garder nos lettres qui sont, entre vos mains, une menace pour nous deux. "Osez dire que je n'ai pas raison. "Je vous aime et je baise vos cheveux. "ROSE." J'avais levé les yeux sur le portrait de la tante Rose, et je regardais son visage sévère, ridé, un peu méchant, et je songeais à toutes ces âmes de femmes que nous ne connaissons point, que nous supposons si différentes de ce qu'elles sont, dont nous ne pénétrons jamais la ruse native et simple, la tranquille duplicité, et le vers de Vigny me revint à la mémoire : Toujours ce compagnon dont le coeur n'est pas sûr. 29 février 1888 LA NUIT: CAUCHEMAR J'aime la nuit avec passion. Je l'aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d'un amour instinctif, profond, invincible. Je l'aime avec tous mes sens, avec mes yeux qui la voient, avec mon odorat qui la respire, avec mes oreilles qui en écoutent le silence, avec toute ma chair que les ténèbres caressent. Les alouettes chantent dans le soleil, dans l'air bleu, dans l'air chaud, dans l'air léger des matinées claires. Le hibou fuit dans la nuit, tache noire qui passe à travers l'espace noir, et, réjoui, grisé par la noire immensité, il pousse son cri vibrant et sinistre. Le jour me fatigue et m'ennuie. Il est brutal et bruyant. Je me lève avec peine, je m'habille avec lassitude, je sors avec regret, et chaque pas, chaque mouvement, chaque geste, chaque parole, chaque pensée me fatigue comme si je soulevais un écrasant fardeau. Mais quand le soleil baisse, une joie confuse, une joie de tout mon corps m'envahit. Je m'éveille, je m'anime. A mesure que l'ombre grandit, je me sens tout autre, plus jeune, plus fort, plus alerte, plus heureux. Je la regarde s'épaissir la grande ombre douce tombée du ciel : elle noie la ville, comme une onde insaisissable et impénétrable, elle cache, efface, détruit les couleurs, les formes, étreint les maisons, les êtres, les monuments de son imperceptible toucher. Alors j'ai envie de crier de plaisir comme les chouettes, de courir sur les toits comme les chats ; et un impétueux, un invincible désir d'aimer s'allume dans mes veines. Je vais, je marche, tantôt dans les faubourgs assombris, tantôt dans les bois voisins de Paris, où j'entends rôder mes soeurs les bêtes et mes frères les braconniers. Ce qu'on aime avec violence finit toujours par vous tuer. Mais comment expliquer ce qui m'arrive ? Comment même faire comprendre que je puisse le raconter ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je sais seulement que cela est. - Voilà. Donc hier - était-ce hier ? - oui, sans doute, à moins que ce ne soit auparavant, un autre jour, un autre mois, une autre année, - je ne sais pas. Ce doit être hier pourtant, puisque le jour ne s'est plus levé, puisque le soleil n'a pas reparu. Mais depuis quand la nuit dure-t-elle ? Depuis quand ?... Qui le dira ? qui le saura jamais ? Donc hier, je sortis comme je fais tous les soirs, après mon dîner. Il faisait très beau, très doux, très chaud. En descendant vers les boulevards, je regardais au-dessus de ma tête le fleuve noir et plein d'étoiles découpé dans le ciel par les toits de la rue qui tournait et faisait onduler comme une vraie rivière ce ruisseau roulant des astres. Tout était clair dans l'air léger, depuis les planètes jusqu'aux becs de gaz. Tant de feux brillaient là-haut et dans la ville que les ténèbres en semblaient lumineuses. Les nuits luisantes sont plus joyeuses que les grands jours de soleil. Sur le boulevard, les cafés flamboyaient ; on riait, on passait, on buvait. J'entrai au théâtre, quelques instants, dans quel théâtre ? je ne sais plus. Il y faisait si clair que cela m'attrista et je ressortis le coeur un peu assombri par ce choc de lumière brutale sur les ors du balcon, par le scintillement factice du lustre énorme de cristal, par la barrière du feu de la rampe, par la mélancolie de cette clarté fausse et crue. Je gagnai les Champs-Élysées ou les cafés-concerts semblaient des foyers d'incendie dans les feuillages. Les marronniers frottés de lumière jaune avaient l'air peints, un air d'arbres phosphorescents. Et les globes électriques, pareils à des lunes éclatantes et pâles, à des oeufs de lune tombés du ciel, à des perles monstrueuses, vivantes, faisaient pâlir sous leur clarté nacrée, mystérieuse et royale, les filets de gaz, de vilain gaz sale, et les guirlandes de verres de couleur. Je m'arrêtai sous l'Arc de Triomphe pour regarder l'avenue, la longue et admirable avenue étoilée, allant vers Paris entre deux lignes de feux, et les astres ! Les astres là-haut, les astres inconnus jetés au hasard dans l'immensité où ils dessinent ces figures bizarres, qui font tant rêver, qui font tant songer. J'entrai dans le bois de Boulogne et j'y restai longtemps, longtemps. Un frisson singulier m'avait saisi, une émotion imprévue et puissante, une exaltation de ma pensée qui touchait à la folie. Je marchai longtemps, longtemps. Puis je revins. Quelle heure était-il quand je repassai sous l'Arc de Triomphe ? Je ne sais pas. La ville s'endormait, et des nuages, de gros nuages noirs s'étendaient lentement sur le ciel. Pour la première fois je sentis qu'il allait arriver quelque chose d'étrange, de nouveau. Il me sembla qu'il faisait froid, que l'air s'épaississait, que la nuit, que ma nuit bien-aimée, devenait lourde sur mon coeur. L'avenue était déserte, maintenant. Seuls, deux sergents de ville se promenaient auprès de la station des fiacres, et, sur la chaussée à peine éclairée par les becs de gaz qui paraissaient mourants, une file de voitures de légumes allait aux Halles. Elles allaient lentement, chargées de carottes, de navets et de choux. Les conducteurs dormaient, invisibles ; les chevaux marchaient d'un pas égal, suivant la voiture précédente, sans bruit, sur le pavé de bois. Devant chaque lumière du trottoir, les carottes s'éclairaient en rouge, les navets s'éclairaient en blanc, les choux s'éclairaient en vert ; et elles passaient l'une derrière l'autre, ces voitures, rouges d'un rouge de feu, blanches d'un blanc d'argent, vertes d'un vert d'émeraude. Je les suivis, puis je tournai par la rue Royale et revins sur les boulevards. Plus personne, plus de cafés éclairés, quelques attardés seulement qui se hâtaient. Je n'avais jamais vu Paris aussi mort, aussi désert. Je tirai ma montre, il était deux heures. Une force me poussait, un besoin de marcher. J'allai donc jusqu'à la Bastille. Là, je m'aperçus que je n'avais jamais vu une nuit si sombre, car je ne distinguais pas même la colonne de Juillet, dont le Génie d'or était perdu dans l'impénétrable obscurité Une voûte de nuages, épaisse comme l'immensité, avait noyé les étoiles, et semblait s'abaisser sur la terre pour l'anéantir. Je revins. Il n'y avait plus personne autour de moi. Place du Château-d'Eau, pourtant, un ivrogne faillit me heurter, puis il disparut. J'entendis quelque temps son pas inégal et sonore. J'allais. A la hauteur du faubourg Montmartre un fiacre passa, descendant vers la Seine. Je l'appelai. Le cocher ne répondit pas. Une femme rôdait près de la rue Drouot : "Monsieur, écoutez donc." Je hâtai le pas pour éviter sa main tendue. Puis plus rien. Devant le Vaudeville, un chiffonnier fouillait le ruisseau. Sa petite lanterne flottait au ras du sol. Je lui demandai : "Quelle heure est-il, mon brave ?" Il grogna : "Est-ce que je sais ! J'ai pas de montre." Alors je m'aperçus tout à coup que les becs de gaz étaient éteints. Je sais qu'on les supprime de bonne heure, avant le jour, en cette saison, par économie ; mais le jour était encore loin, si loin de paraître ! "Allons aux Halles, pensai-je, là au moins je trouverai la vie." Je me mis en route, mais je n'y voyais même pas pour me conduire. J'avançais lentement, comme on fait dans un bois, reconnaissant les rues en les comptant. Devant le Crédit Lyonnais, un chien grogna. Je tournai par la rue de Grammont, je me perdis ; j'errai, puis je reconnus la Bourse aux grilles de fer qui l'entourent. Paris entier dormait, d'un sommeil profond, effrayant. Au loin pourtant un fiacre roulait, un seul fiacre, celui peut-être qui avait passé devant moi tout à l'heure. Je cherchais à le joindre, allant vers le bruit de ses roues, à travers les rues solitaires et noires, noires, noires comme la mort. Je me perdis encore. Où étais-je ? Quelle folie d'éteindre sitôt le gaz ! Pas un passant, pas un attardé, pas un rôdeur, pas un miaulement de chat amoureux. Rien. Où donc étaient les sergents de ville ? Je me dis : "Je vais crier, ils viendront." Je criai. Personne ne répondit. J'appelai plus fort. Ma voix s'envola, sans écho, faible, étouffée, écrasée par la nuit, par cette nuit impénétrable. Je hurlai : "Au secours ! au secours ! au secours !" Mon appel désespéré resta sans réponse. Quelle heure était-il donc ? Je tirai ma montre, mais je n'avais point d'allumettes. J'écoutai le tic-tac léger de la petite mécanique avec une joie inconnue et bizarre. Elle semblait vivre. J'étais moins seul. Quel mystère ! Je me remis en marche comme un aveugle, en tâtant les murs de ma canne, et je levais à tout moment mes yeux vers le ciel, espérant que le jour allait enfin paraître ; mais l'espace était noir, tout noir, plus profondément noir que la ville. Quelle heure pouvait-il être ? Je marchais, me semblait-il, depuis un temps infini, car mes jambes fléchissaient sous moi, ma poitrine haletait, et je souffrais de la faim horriblement. Je me décidai à sonner à la première porte cochère. Je tirai le bouton de cuivre, et le timbre tinta dans la maison sonore ; il tinta étrangement comme si ce bruit vibrant eût été seul dans cette maison. J'attendis, on ne répondit pas, on n'ouvrit point la porte. Je sommai de nouveau ; j'attendis encore, - rien. J'eus peur ! Je courus à la demeure suivante, et vingt fois de suite je fis résonner la sonnerie dans le couloir obscur où devait dormir le concierge. Mais il ne s'éveilla pas, - et j'allai plus loin, tirant de toutes mes forces les anneaux ou les boutons, heurtant de mes pieds, de ma canne et de mes mains les portes obstinément closes. Et tout à coup, je m'aperçus que j'arrivais aux Halles. Les Halles étaient désertes, sans un bruit, sans un mouvement, sans une voiture, sans un homme, sans une botte de légumes ou de fleurs. - Elles étaient vides, immobiles, abandonnées, mortes ! Une épouvante me saisit, - horrible. Que se passait-il ? Oh ! mon Dieu ! que se passait-il ? Je repartis. Mais l'heure ? l'heure ? qui me dirait l'heure ? Aucune horloge ne sonnait dans les clochers ou dans les monuments. Je pensai : "Je vais ouvrir le verre de ma montre et tâter l'aiguille avec mes doigts." Je tirai ma montre... elle ne battait plus... elle était arrêtée. Plus rien, plus rien, plus un frisson dans la ville, pas une lueur, pas un frôlement de son dans l'air. Rien ! plus rien ! plus même le roulement lointain du fiacre, - plus rien ! J'étais aux quais, et une fraîcheur glaciale montait de la rivière. La Seine coulait-elle encore ? Je voulus savoir, je trouvai l'escalier, je descendis... Je n'entendais pas le courant bouillonner sous les arches du pont... Des marches encore... puis du sable... de la vase... puis de l'eau... j'y trempai mon bras... elle coulait... elle coulait... froide... froide... froide... presque gelée... presque tarie... presque morte. Et je sentais bien que je n'aurais plus jamais la force de remonter... et que j'allais mourir là... moi aussi, de faim - de fatigue - et de froid. 14 juin 1887 CONTES DIVERS V (1983) M. JOCASTE Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le petit salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste ? Vous rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez, toute l'exaltation de votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que j'ai dit pour défendre cet homme ? Vous m'avez condamné. J'en appelle. Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce drame en public. Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre certaines fatalités qui semblent des fantaisies horribles de la nature toute-puissante ! On l'avait mariée à seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme d'affaires, avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie et rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La désillusion lui tomba sur le coeur et le broya. Elle comprit tout d'un coup la vie, l'avenir perdu, le désastre de ses espérances, et un seul désir lui demeura dans l'âme, celui d'avoir un enfant pour occuper son amour. Elle n'en eut pas. Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois ans, qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle résista cependant résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel. Mais, un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était venu prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du feu, sur un siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir, les lèvres pleines de cette soif sauvage qui les jette sur d'autres lèvres, les bras frémissants du besoin de s'ouvrir et d'étreindre. La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon silencieux. Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand les yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs coeurs. Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts ? Que peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature ? Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle s'abandonna. Elle fut grosse. De son amant ou de son mari ? Le pouvait-elle savoir ? Mais de l'amant, sans doute. Alors une épouvante la harcela ; elle se croyait certaine de mourir en couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne rien lui refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de commettre un crime pour son bonheur. Cette obsession touchait à la folie ; elle s'exaltait de plus en plus en approchant de sa délivrance. Elle succomba en accouchant d'une fille. Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si furieux qu'il ne pouvait le cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes ; peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui ! Il ferma sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant qu'il fit élever en secret. Et beaucoup d'année s'écoulèrent. Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il supposait sienne. Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par hasard, la mort de son ancien rival ; et un trouble vague, une sorte de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant ? Ne pouvait-il rien pour elle ? Il s'informa. Elle avait été recueillie par une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère. Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente de l'orpheline. Son nom n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque soupçon. Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante. C'était elle ! l'autre ! la morte ! Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète l'affolait ; il ne savait plus, il perdait la tête ; tout son amour tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son coeur. Elle aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue. Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue. Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée et dans son coeur, la disparue et la vivante, oubliant la distance, le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille. Mais parfois la vue de la gêne ou vivait celle qu'il adorait de cette passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait affreusement. Que pouvait-il faire ? Offrir de l'argent ? A quel titre ? De quel droit ? Jouer le rôle de tuteur ? Il semblait à peine plus vieux qu'elle : on l'aurait cru son amant. La marier ? Cette pensée, surgie soudain en son âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle ? Elle n'avait rien, mais rien. La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et il attendait. Quoi ? le savait-il ? Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte, sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un mouvement paternel. Et il la garda, troublé du coeur et des sens malgré sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait, et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale. Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle relevait la tête pour s'enfuir, leurs deux bouches se rencontrèrent. On devient fou en certains moments. Ils le furent. Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans savoir ce qu'il allait faire. Je me rappelle, madame, votre cri indigné : "Il n'avait plus qu'à se tuer !" Je vous ai répondu : "Et elle ? fallait-il qu'il la tuât aussi ?" Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge ignorante et éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne, que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme il jette la bête au mâle. S'il se tuait, que deviendrait-elle ?... Elle mourrait !... Elle mourrait déshonorée, désespérée, abominablement torturée. Que faire ? L'abandonner, la doter, la marier ?... Elle mourrait encore ; elle mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux, puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout bonheur possible pour elle ; il l'avait condamnée à l'éternelle misère, l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude ou à la mort. Et puis, il l'aimait aussi, lui ! Il l'aimait avec horreur, maintenant, mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui. Était-elle bien sa fille d'ailleurs ? Et puis, qu'importe ? Qui donc le saurait ? Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante. "Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il commettrait un crime s'il le fallait pour son bonheur." Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs. Qui donc le saurait ?... puisque l'autre était mort, le père ! "Soit ! se dit-il ; ce secret infâme pourra me rompre le coeur. Comme elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids." Il demanda sa main, et l'épousa. Je ne sais s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame. 23 janvier 1883 LA TOUX À Armand Sylvestre Mon cher confrère et ami, J'ai un petit conte pour vous, un petit conte anodin. J'espère qu'il vous plaira si j'arrive à le bien dire, aussi bien que celle de qui je le tiens. La tâche n'est point facile, car mon amie est une femme d'esprit infini et de parole libre. Je n'ai pas les mêmes ressources. Je ne peux, comme elle, donner cette gaieté folle aux choses que je conte ; et, réduit à la nécessité de ne pas employer des mots trop caractéristiques, je me déclare impuissant à trouver, comme vous, les délicats synonymes. Mon amie, qui est en outre une femme de théâtre de grand talent, ne m'a point autorisé à rendre publique son histoire. Je m'empresse donc de réserver ses droits d'auteur pour le cas où elle voudrait, un jour ou l'autre, écrire elle-même cette aventure. Elle le ferait mieux que moi, je n'en doute pas. Étant plus experte sur le sujet, elle retrouverait en outre mille détails amusants que je ne peux inventer. Mais voyez dans quel embarras je tombe. Il me faudrait, dès le premier mot, trouver un terme équivalent, et je le voudrais génial. La Toux n'est pas mon affaire. Pour être compris, j'ai besoin au moins d'un commentaire ou d'une périphrase à la façon de l'abbé Delille : La toux dont il s'agit ne vient point de la gorge. Elle dormait (mon amie) aux côtés d'un homme aimé. C'était pendant la nuit, bien entendu. Cet homme, elle le connaissait peu, ou plutôt depuis peu. Ces choses arrivent quelquefois dans le monde du théâtre principalement. Laissons les bourgeoises s'en étonner. Quant à dormir aux côtés d'un homme qu'importe qu'on le connaisse peu ou beaucoup, cela ne modifie guère la manière d'agir dans le secret du lit. Si j'étais femme je préférerais, je crois, les nouveaux amis. Ils doivent être plus aimables, sous tous les rapports, que les habitués. On a, dans ce qu'on appelle le monde comme il faut, une manière de voir différente et qui n'est point la mienne. Je le regrette pour les femmes de ce monde ; mais je me demande si la manière de voir modifie sensiblement la manière d'agir ?... Donc elle dormait aux côtés d'un nouvel ami. C'est là une chose délicate et difficile à l'excès. Avec un vieux compagnon on prend ses aises, on ne se gêne pas, on peut se retourner à sa guise, lancer des coups de pied, envahir les trois quarts du matelas, tirer toute la couverture et se rouler dedans, ronfler, grogner, tousser (je dis tousser faute de mieux) ou éternuer (que pensez-vous d'éternuer comme synonyme ?) Mais pour en arriver là, il faut au moins six mois d'intimité. Et je parle des gens qui sont d'un naturel familier. Les autres gardent toujours certaines réserves, que j'approuve pour ma part. Mais nous n'avons peut-être pas la même manière de sentir sur cette matière. Quand il s'agit d'une nouvelle connaissance qu'on peut supposer sentimentale, il faut assurément prendre quelques précautions pour ne point incommoder son voisin de lit, et pour garder un certain prestige, de poésie et une certaine autorité. Elle dormait. Mais soudain une douleur, intérieure, lancinante, voyageuse, la parcourut. Cela commença dans le creux de l'estomac et se mit à rouler en descendant vers... vers... vers les gorges inférieures avec un bruit discret de tonnerre intestinal. L'homme, l'ami nouveau, gisait, tranquille, sur le dos, les yeux fermés. Elle le regarda de coin, inquiète, hésitante. Vous êtes-vous trouvé, confrère, dans une salle de première, avec un rhume dans la poitrine. Toute la salle anxieuse, halète au milieu d'un silence complet ; mais vous n'écoutez plus rien, vous attendez, éperdu, un moment de rumeur pour tousser. Ce sont, tout le long de votre gosier, des chatouillements, des picotement épouvantables. Enfin vous n'y tenez plus. Tant pis pour les voisins. Vous toussez. - Toute la salle crie : « A la porte. » Elle se trouvait dans le même cas, travaillée, torturée par une envie folle de tousser. (Quand je dis tousser, j'entends bien que vous transposez.) II semblait dormir ; il respirait avec calme. Certes il dormait. Elle se dit : « Je prendrai mes précautions. Je tâcherai de souffler seulement, tout doucement, pour ne le point réveiller. » Et elle fit comme ceux qui cachent leur bouche sous leur main et s'efforcent de dégager, sans bruit, leur gorge en expectorant de l'air avec adresse. Soit qu'elle s'y prît mal, soit que la démangeaison fût trop forte, elle toussa. Aussitôt elle perdit la tête. S'il avait entendu, quelle honte ! Et quel danger ! Oh ! s'il ne dormait point, par hasard ? Comment le savoir ? Elle le regarda fixement, et, à la lueur de la veilleuse, elle crut voir sourire son visage aux yeux fermés. Mais s'il riait,... il ne dormait donc pas, ... et, s'il ne dormait pas... ? Elle tenta avec sa bouche, la vraie, de produire un bruit semblable, pour... dérouter son compagnon. Cela ne ressemblait guère. Mais dormait-il ? Elle se retourna, s'agita, le poussa, pour certitude. Il ne remua point. Alors elle se mit à chantonner. Le monsieur ne bougeait pas. Perdant la tête, elle l'appela « Ernest ». Il ne fit pas un mouvement, mais il répondit aussitôt : « Qu'est-ce que tu veux ? » Elle eut une palpitation de coeur. Il ne dormait pas ; il n'avait jamais dormi !... Elle demanda : « Tu ne dors donc pas ? » Il murmura avec résignation : « Tu le vois bien. » Elle ne savait plus que dire, affolée. Elle reprit enfin. « Tu n'as rien entendu ? » Il répondit, toujours immobile : « Non. » Elle se sentait venir une envie folle de le gifler, et, s'asseyant dans le lit : « Cependant il m'a semblé ?... - Quoi ? - Qu'on marchait dans la maison. » Il sourit. Certes, cette fois elle l'avait vu sourire, et il dit : « Fiche-moi donc la paix, voilà une demi-heure que tu m'embêtes. » Elle tressaillit. « Moi ?... C'est un peu fort. Je viens de me réveiller. Alors tu n'as rien entendu ? - Si. - Ah ! enfin, tu as entendu quelque chose ! Quoi ? - On a... toussé ! » Elle fit un bond et s'écria, exaspérée : « On a toussé ! Où ça ? Qui est-ce qui a toussé ? Mais, tu es fou ? Réponds donc ? » Il commençait à s'impatienter. « Voyons, est-ce fini cette scie-là ? Tu sais bien que c'est toi. » Cette fois, elle s'indigna, hurlant : « Moi ? - Moi ? - Moi ? - J'ai toussé ? Moi ? J'ai toussé ! Ah ! vous m'insultez, vous m'outragez, vous me méprisez. Eh bien, adieu ! Je ne reste pas auprès d'un homme qui me traite ainsi. » Et elle fit un mouvement énergique pour sortir du lit. « Voyons, reste tranquille. C'est moi qui ai toussé. » Mais elle eut un sursaut de colère nouvelle. « Comment ? vous avez... toussé dans mon lit !... à mes côtés... pendant que je dormais ? Et vous l'avouez. Mais vous êtes ignoble. Et vous croyez que je reste avec les hommes qui... toussent auprès de moi... Mais pour qui me prenez-vous donc ? » Et elle se leva sur le lit tout debout, essayant d'enjamber pour s'en aller. Il la prit tranquillement par les pieds et la fit s'étaler près de lui, et il riait, moqueur et gai : « Voyons, Rose, tiens-toi tranquille, à la fin. Tu as toussé. Car c'est toi. Je ne me plains pas, je ne me fâche pas ; je suis content même. Mais, recouche-toi, sacrebleu. » Cette fois, elle lui échappa d'un bond et sauta dans la chambre ; et elle cherchait éperdument ses vêtements, en répétant : « Et vous croyez que je vais rester auprès d'un homme qui permet à une femme de... tousser dans son lit. Mais vous êtes ignoble, mon cher. » Alors il se leva, et, d'abord, la gifla. Puis, comme elle se débattait, il la cribla de taloches ; et, la prenant ensuite à pleins bras, la jeta à toute volée dans le lit. Et comme elle restait étendue, inerte et pleurant contre le mur, il se recoucha près d'elle, puis lui tournant le dos à son tour, il toussa..., il toussa par quintes..., avec des silences et des reprises. Parfois, il demandait : « En as- tu assez », et, comme elle ne répondait pas, il recommençait. Tout à coup, elle se mit à rire, mais à rire comme une folle, criant : « Qu'il est drôle, ah ! qu'il est drôle ! » Et elle le saisit brusquement dans ses bras, collant sa bouche à la sienne, lui murmurant entre les lèvres : « Je t'aime, mon chat. » Et ils ne dormirent plus... jusqu'au matin. Telle est mon histoire, mon cher Silvestre. Pardonnez-moi cette incursion sur votre domaine. Voilà encore un mot impropre. Ce n'est pas « domaine » qu'il faudrait dire. Vous m'amusez si souvent que je n'ai pu résister au désir de me risquer un peu sur vos derrières. Mais la gloire vous restera de nous avoir ouvert, toute large, cette voie. 28 janvier 1883 AUPRÈS D'UN MORT Il s'en allait mourant, comme meurent les poitrinaires. Je le voyais chaque jour s'asseoir, vers deux heures, sous les fenêtres de l'hôtel, en face de la mer tranquille, sur un banc de la promenade. Il restait quelque temps immobile dans la chaleur du soleil, contemplant d'un oeil morne la Méditerranée. Parfois il jetait un regard sur la haute montagne aux sommets vaporeux, qui enferment Menton ; puis il croisait, d'un mouvement très lent, ses longues jambes si maigres qu'elles semblaient deux os, autour desquels flottait le drap du pantalon, et il ouvrait un livre, toujours le même. Alors il ne remuait plus, il lisait, il lisait de l'oeil et de la pensée ; tout son pauvre corps expirant semblait lire, toute son âme s'enfonçait, se perdait, disparaissait dans ce livre jusqu'à l'heure où l'air rafraîchi le faisait un peu tousser. Alors il se levait et rentrait. C'était un grand Allemand à barbe blonde, qui déjeunait et dînait dans sa chambre, et ne parlait à personne. Une vague curiosité m'attira vers lui. Je m'assis un jour à son côté, ayant pris aussi, pour me donner une contenance, un volume des poésies de Musset. Et je me mis à parcourir Rolla. Mon voisin me dit tout à coup, en bon français : "Savez-vous l'allemand, Monsieur ? - Nullement, Monsieur. - Je le regrette. Puisque le hasard nous met côte à côte, je vous aurais prêté, je vous aurais fait voir une chose inestimable : ce livre que je tiens là. - Qu'est-ce donc ? - C'est un exemplaire de mon maître Schopenhauer, annoté de sa main. Toutes les marges, comme vous le voyez, sont couvertes de son écriture." Je pris le livre avec respect et je contemplai ces formes incompréhensibles pour moi, mais qui révélaient l'immortelle pensée du plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur la terre. Et les vers de Musset éclatèrent dans la mémoire : Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ? Et je comparais involontairement le sarcasme enfantin, le sarcasme religieux de Voltaire à l'irrésistible ironie du philosophe allemand dont l'influence est désormais ineffaçable. Qu'on proteste ou qu'on se fâche, qu'on s'indigne ou qu'on s'exalte, Schopenhauer a marqué l'humanité du sceau de son dédain et de son désenchantement. Jouisseur désabusé, il a renversé les croyances, les espoirs, les poésies, les chimères, détruit les aspirations, ravagé la confiance des âmes, tué l'amour, abattu le culte idéal de la femme, crevé les illusions des coeurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite. Il a tout traversé de sa moquerie, et tout vidé. Et aujourd'hui même, ceux qui l'exècrent semblent porter, malgré eux, en leurs esprits, des parcelles de sa pensée. "Vous avez donc connu particulièrement Schopenhauer ?" dis-je à l'Allemand. Il sourit tristement. - Jusqu'à sa mort, Monsieur. Et il me parla de lui, il me raconta l'impression presque surnaturelle que faisait cet être étrange à tous ceux qui l'approchaient. Il me dit l'entrevue du vieux démolisseur avec un politicien français, républicain doctrinaire, qui voulut voir cet homme et le trouva dans une brasserie tumultueuse, assis au milieu de disciples, sec, ridé, riant d'un inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d'une seule parole, comme un chien d'un coup de dents déchire les tissus avec lesquels il joue. Il me répéta le mot de ce Français, s'en allant effaré, épouvanté, et s'écriant : "J'ai cru passer une heure avec le diable." Puis il ajouta : "Il avait, en effet, Monsieur, un effrayant sourire qui nous fit peur, même après sa mort. C'est une anecdote presque inconnue que je peux vous conter si elle vous intéresse." Et il commença, d'une voix fatiguée, que les quintes de toux interrompaient par moments : - Schopenhauer venait de mourir, et il fut décidé que nous le veillerions tour à tour, deux par deux, jusqu'au matin. Il était couché dans une grande chambre très simple, vaste et sombre. Deux bougies brûlaient sur la table de nuit. C'est à minuit que je pris la garde, avec un de nos camarades. Les deux amis que nous remplacions sortirent, et nous vînmes nous asseoir au pied du lit. La figure n'était point changée. Elle riait. Ce pli que nous connaissions si bien se creusait au coin des lèvres, et il nous semblait qu'il allait ouvrir les yeux, remuer, parler. Sa pensée ou plutôt ses pensées nous enveloppaient ; nous nous sentions plus que jamais dans l'atmosphère de son génie, envahis, possédés par lui. Sa domination nous semblait même plus souveraine maintenant qu'il était mort. Un mystère se mêlait à la puissance de cet incomparable esprit. Le corps de ces hommes-là disparaît, mais ils restent, eux ; et, dans la nuit qui suit l'arrêt de leur coeur, je vous assure, Monsieur, qu'ils sont effrayants. Et, tout bas, nous parlions de lui, nous rappelant des paroles, des formules, ces surprenantes maximes qui semblent des lumières jetées, par quelques mots, dans les ténèbres de la Vie inconnue. "Il me semble qu'il va parler", dit mon camarade. Et nous regardions, avec une inquiétude touchant à la peur, ce visage immobile et riant toujours. Peu à peu nous nous sentions mal à l'aise, oppressés, défaillants. Je balbutiai : "Je ne sais pas ce que j'ai, mais je t'assure que je suis malade." Et nous nous aperçûmes alors que le cadavre sentait mauvais. Alors mon compagnon me proposa de passer dans la chambre voisine, en laissant la porte ouverte ; et j'acceptai. Je pris une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et je laissai la seconde, et nous allâmes nous asseoir à l'autre bout de l'autre pièce, de façon à voir de notre place le lit et le mort, en pleine lumière. Mais il nous obsédait toujours ; on eût dit que son être immatériel, dégagé, libre, tout-puissant et dominateur, rôdait autour de nous. Et parfois aussi l'odeur infâme du corps décomposé nous arrivait, nous pénétrait, écoeurante et vague. Tout à coup, un frisson nous passa dans les os : un bruit, un petit bruit était venu de la chambre du mort. Nos regards furent aussitôt sur lui, et nous vîmes, oui, Monsieur, nous vîmes parfaitement, l'un et l'autre, quelque chose de blanc courir sur le lit, tomber à terre sur le tapis, et disparaître sous un fauteuil. Nous fûmes debout avant d'avoir eu le temps de penser à rien, fous d'une terreur stupide, prêts à fuir. Puis nous nous sommes regardés. Nous étions horriblement pâles. Nos coeurs battaient à soulever le drap de nos habits. Je parlai le premier. "Tu as vu ?... - Oui, j'ai vu. - Est-ce qu'il n'est pas mort ? - Mais puisqu'il entre en putréfaction ? - Qu'allons-nous faire ?" Mon compagnon prononça en hésitant : "Il faut aller voir." Je pris notre bougie, et j'entrai le premier, fouillant de l'oeil toute la grande pièce aux coins noirs. Rien ne remuait plus ; et je m'approchai du lit. Mais je demeurai saisi de stupeur et d'épouvante : Schopenhauer ne riait plus ! Il grimaçait d'une horrible façon, la bouche serrée, les joues creusées profondément. Je balbutiai : "Il n'est pas mort !" Mais l'odeur épouvantable me montait au nez, me suffoquait. Et je ne remuais plus, le regardant fixement, effaré comme devant une apparition. Alors mon compagnon, ayant pris l'autre bougie, se pencha. Puis il me toucha le bras sans dire un mot. Je suivis son regard, et j'aperçus à terre, sous le fauteuil à côté du lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert comme pour mordre, le râtelier de Schopenhauer. Le travail de la décomposition, desserrant les mâchoires, l'avait fait jaillir de la bouche. "J'ai eu vraiment peur ce jour-là, Monsieur." Et, comme le soleil s'approchait de la mer étincelante, l'Allemand phtisique se leva, me salua, et regagna l'hôtel. 30 janvier 1883 LE PÈRE JUDAS Tout ce pays était surprenant, marqué d'un caractère de grandeur presque religieuse et de désolation sinistre. Au milieu d'un vaste cercle de collines nues, où ne poussaient que des ajoncs, et, de place en place, un chêne bizarre tordu par le vent, s'étendait un vaste étang sauvage, d'une eau noire et dormante, où frissonnaient des milliers de roseaux. Une seule maison sur les bords de ce lac sombre, une petite maison basse habitée par un vieux batelier, le père Joseph, qui vivait du produit de sa pêche. Chaque semaine il portait son poisson dans les villages voisins et revenait avec les simples provisions qu'il lui fallait pour vivre. Je voulus voir ce solitaire, qui m'offrit d'aller lever ses nasses. Et j'acceptai. Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d'un mouvement monotone et doux qui berçait l'esprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l'horizon. Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d'un autre âge. Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu'au bout du marécage, et soudain j'aperçus, sur l'autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu'on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant. Je demandai : - Qu'est-ce que cela ? L'homme aussitôt se signa, puis répondit : - C'est là qu'est mort Judas. Je ne fus pas surpris, comme si j'avais pu m'attendre à cette étrange réponse. J'insistai cependant : - Judas ? Quel Judas ? Il ajouta : - Le Juif errant, monsieur. Je le priai de me dire cette légende. Mais c'était mieux qu'une légende ; c'était une histoire, et presque récente, car le père Joseph avait connu l'homme. Jadis cette hutte était occupée par une grande femme, sorte de mendiante, vivant de la charité publique. De qui tenait-elle cette cabane, le père Joseph ne se le rappelait plus. Or un soir, un vieillard à barbe blanche, un vieillard qui paraissait deux fois centenaire et qui se traînait à peine, demanda, en passant, l'aumône à cette misérable. Elle répondit : - Asseyez-vous, le père, tout ce qui est ici est à tout le monde, car ça vient de tout le monde. Il s'assit sur une pierre devant la porte. Il partagea le pain de la femme, et sa couche de feuilles, et sa maison. Il ne la quitta plus. Il avait fini ses voyages. Le père Joseph ajoutait : - C'est notre Dame la Vierge qui a permis ça, monsieur, vu qu'une femme avait ouvert sa porte à Judas. Car ce vieux vagabond était le Juif errant. On ne le sut pas tout de suite dans le pays, mais on s'en douta bientôt parce qu'il marchait toujours, tant il en avait pris l'habitude. Une autre raison avait fait naître les soupçons. Cette femme qui gardait chez elle cet inconnu passait pour juive, car on ne l'avait jamais vue à l'église. A dix lieues aux environs on ne l'appelait que "la Juive". Quand les petits enfants du pays la voyaient arriver pour mendier, ils criaient : - Maman, maman, c'est la Juive ! Le vieux et elle se mirent à errer par les pays voisins, la main tendue à toutes les portes, balbutiant des supplications dans le dos de tous les passants. On les vit à toutes les heures du jour, par les sentiers perdus, le long des villages, ou bien mangeant un morceau de pain à l'ombre d'un arbre solitaire, dans la grande chaleur du midi. Et on commença dans la contrée à nommer le mendiant "le père Judas". Or, un jour, il rapporta dans sa besace deux petits cochons vivants qu'on lui avait donnés dans une ferme parce qu'il avait guéri le fermier d'un mal. Et bientôt il cessa de mendier, tout occupé à guider ses porcs pour les nourrir, les promenant le long de l'étang, sous les chênes isolés, dans les petits vallons voisins. La femme, au contraire, errait sans cesse en quête d'aumônes, mais elle rejoignait tous les soirs. Lui non plus n'allait jamais à l'église, et on ne l'avait jamais vu faire le signe de la croix devant les calvaires. Tout cela faisait beaucoup jaser. Sa compagne, une nuit, fut prise de fièvre et se mit à trembler comme une toile qu'agite le vent. Il alla jusqu'au bourg chercher des médicaments, puis il s'enferma près d'elle, et pendant six jours on ne le vit plus. Mais le curé, ayant entendu dire que la "Juive" allait trépasser, s'en vint apporter les consolations de sa religion à la mourante, et lui offrir les derniers sacrements. Était-elle juive ? Il ne le savait pas. Il voulait, en tout cas, essayer de sauver son âme. A peine eut-il heurté la porte, que le père Judas parut sur le seuil, haletant, les yeux allumés, toute sa grande barbe agitée, comme de l'eau qui ruisselle, et il cria, dans une langue inconnue, des mots de blasphème en tendant ses bras maigres pour empêcher le prêtre d'entrer. Le curé voulut parler, offrir sa bourse et ses soins, mais le vieux l'injuriait toujours, faisant avec les mains le geste de lui jeter des pierres. Et le prêtre se retira, poursuivi par les malédictions du mendiant. Le lendemain la compagne du père Judas mourut. Il l'enterra lui-même devant sa porte. C'étaient des gens de si peu qu'on ne s'en occupa pas. Et on revit l'homme conduisant ses cochons le long de l'étang et sur le flanc des côtes. Souvent aussi il recommençait à mendier pour se nourrir. Mais on ne lui donnait presque plus rien, tant on faisait courir d'histoires sur lui. Et chacun savait aussi de quelle manière il avait reçu le curé. Il disparut. C'était pendant la semaine sainte. On ne s'en inquiéta guère. Mais le lundi de Pâques, des garçons et des filles, qui étaient venus en promenade jusqu'à l'étang, entendirent un grand bruit dans la hutte. La porte était fermée ; les garçons l'enfoncèrent et les deux cochons s'enfuirent en sautant comme des boucs. On ne les a jamais revus. Alors, tout ce monde étant entré, on aperçut par terre quelques vieux linges, le chapeau du mendiant, quelques os, du sang séché et des restes de chair dans les creux d'une tête de mort. Ses porcs l'avaient dévoré. Et le père Joseph ajouta : - C'était arrivé, monsieur, le vendredi saint, à trois heures après midi. Je demandai : - Comment le savez-vous ? Il répondit : - C'est pas doutable. Je n'essayai point de lui faire comprendre combien il était naturel que les animaux affamés eussent mangé leur maître, mort subitement dans sa hutte. Quant à la croix sur le mur, elle était apparue un matin, sans qu'on sût quelle main l'avait tracée de cette couleur étrange. Depuis lors, on ne douta plus que le Juif errant ne fût mort en ce lieu. Je le crus moi-même pendant une heure. 28 février 1883 LE CONDAMNÉ À MORT Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. En voici un exemple de plus. Tous les Parisiens, ceux qui rentrent à Paris en cette saison, connaissent ce long chapelet de villes charmantes qui va de Marseille à Gênes. On arrive en ces mignonnes cités en quittant les plages du Nord ; on en part dans les premiers jours d'avril, juste en ce moment ; c'est-à-dire quand elles vont devenir de vrais bouquets, quand toute leur campagne n'est plus qu'un jardin, quand les roses et les orangers fleurissent. Entre toutes ces résidences, il en est une particulièrement aimée ; mais celle- là est plus qu'une cité, c'est un royaume, un tout petit royaume, il est vrai, un grand-duché de Gérolstein. Perché sur un rocher fleuri, qui porte sur son dos un paquet de maisons blanches et son palais princier, le minuscule État de Monaco obéit à un souverain plus indépendant que le roi Makoko, plus autoritaire que S. M. Guillaume de Prusse, plus cérémonieux que feu Louis XIV de France. Sans peur des invasions et des révolutions, il règne en paix, avec étiquette, sur son heureux petit peuple, au milieu des cérémonies d'une cour où l'on fait encore la révérence. Il a son général et ses quatre-vingts soldats, son évêque, son clergé, son introducteur des ambassadeurs, comme M. Grévy, et toute la série des fonctionnaires à titres magnifiques qu'on doit toujours rencontrer autour des souverains absolus et convaincus de leur majesté. Ce monarque pourtant n'est point sanguinaire ni vindicatif ; et quand il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements infinis. En faut-il donner des preuves ? Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il fut expulsé par décret. Pendant un mois il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive de l'archange, sous la forme du sabre d'un gendarme. Un jour enfin il s'enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le coeur du pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l'arrête : "N'êtes-vous pas banni, monsieur ? - Oui, monsieur, mais je repars par le premier train. - Oh ! en ce ras, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer." Et chaque semaine il revient ; et chaque fois le morne fonctionnaire lui pose la même question à laquelle il répond de la même façon. La justice peut-elle être plus douce ? Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se produisit dans le royaume. Un assassinat eut lieu. Un homme, un Monégasque, pas un de ces étrangers errants qu'on rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, tua sa femme. Oh ! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L'émotion fut unanime dans toute la principauté. La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un assassinat n'avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à l'unanimité. Le souverain indigné ratifia l'arrêt. Il ne restait plus qu'à exécuter le criminel. Alors une difficulté surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine. Que faire ? Sur l'avis du ministre des Affaires étrangères, le prince entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le prêt d'un coupeur de têtes avec son appareil. De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du praticien. Le tout montant à seize mille francs. Sa Majesté monégasque songea que l'opération lui coûterait bien cher ; l'assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le cou d'un drôle ! Ah ! mais non. On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu'une République. Le Gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille francs. Douze mille francs ! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt de deux francs par tête d'habitant. Cela suffirait pour amener des troubles inconnus dans l'État. On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n'avaient peut-être pas une pratique suffisante de l'arme blanche pour s'acquitter d'une tâche demandant une grande expérience dans le maniement du sabre. Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de mort en celle de prison perpétuelle ; et la mesure fut adoptée. Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier. Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs. Mais le prince est économe, c'est là son moindre défaut, et il se fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État (la liste n'en est pas longue). On lui remit donc la note des frais relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l'entretien de la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier grevait lourdement le budget du souverain. Il fit d'abord la grimace ; mais quand il songea que cela pouvait durer toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la Justice d'avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense. Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent qu'on supprimerait la charge du geôlier. Le prisonnier, invité à se garder tout seul, ne pourrait manquer de s'évader, ce qui résoudrait la question à la satisfaction de tous. Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa liberté. Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on le vit arriver tranquillement pour les réclamer ; et il prit dès lors l'habitude, afin d'éviter une course au cuisinier, de venir aux heures des repas manger avec les gens de service, dont il devint l'ami. Après le déjeuner, il allait faire un tour, jusqu'à Monte-Carlo. Il entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand il avait gagné il s'offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis il rentrait dans sa prison dont il fermait avec soin la porte au-dedans. Il ne découcha pas une seule fois. La situation devenait difficile non pour le condamné mais pour les juges. La Cour se réunit de nouveau et il fut décidé qu'on inviterait le criminel à sortir des États de Monaco. Lorsqu'on lui signifia cet arrêt il répondit simplement : "Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu'est-ce que je deviendrai, moi ? Je n'ai pas de moyens d'existence. Je n'ai plus de famille. Que voulez-vous que je fasse ? J'étais condamné à mort. Vous ne m'avez pas exécuté. Je n'ai rien dit. Je fus ensuite condamné à la prison perpétuelle et remis aux mains d'un geôlier. Vous m'avez enlevé mon gardien. Je n'ai rien dit encore. "Aujourd'hui vous voulez me chasser du pays. Ah mais non. Je suis prisonnier, votre prisonnier jugé et condamné par vous. J'accomplis ma peine fidèlement, je reste ici." La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et ordonna de prendre des mesures. On se remit à délibérer. Alors il fut décidé qu'on offrirait au coupable une pension de six cents francs pour aller vivre à l'étranger. Il accepta. Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l'État de son ancien souverain et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes et méprisant les potentats. Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s'est décider à traiter avec le gouvernement français ; maintenant elle nous livre ses condamnés que nous mettons à l'ombre, moyennant une pension modique. On peut voir, aux archives judiciaires de la Principauté, l'arrêt surprenant qui règle la pension du drôle en l'obligeant à sortir du territoire monégasque. Certifié vrai, s.g.d.g., pour les menus détails. 10 avril 1883 UNE SURPRISE Nous avons été élevés, mon frère et moi, par notre oncle l'abbé Loisel, "le curé Loisel", comme nous disions. Nos parents étant morts pendant notre petite enfance, l'abbé nous prit au presbytère et nous garda. Il desservait depuis dix-huit ans la commune de Join-le-Sault, non loin d'Yvetot. C'était un petit village, planté au beau milieu de ce plateau du pays de Caux, semé de fermes qui dressent çà et là leurs carrés d'arbres dans les champs. La commune, en dehors des chaumes disséminés par la plaine, ne comptait que six maisons alignées des deux côtés de la grande route, avec l'église à un bout du pays et la mairie neuve à l'autre bout. Nous avons passé notre enfance, mon frère et moi, à jouer dans le cimetière. Comme il était à l'abri du vent, mon oncle nous y donnait nos leçons, assis tous trois sur la seule tombe de pierre, celle du précédent curé dont la famille, riche, l'avait fait enterrer somptueusement. L'abbé Loisel, pour exercer notre mémoire, nous faisait apprendre par coeur les noms des morts peints sur les croix de bois noir ; et, afin d'exercer en même temps notre discernement, il nous faisait commencer cette étrange récitation tantôt par un bout du champ funèbre, tantôt par l'autre bout, tantôt par le milieu, indiquant soudain une sépulture déterminée : "Voyons, celle du troisième rang, dont la croix penche à gauche." Quand se présentait un enterrement, nous avions hâte de connaître ce qu'on peindrait sur le symbole de bois, et nous allions même souvent chez le menuisier pour lire l'épitaphe, avant qu'elle fût placée sur la tombe. Mon oncle demandait : "Savez-vous la nouvelle ?" Nous répondions tous deux ensemble : "Oui, mon oncle", et nous nous mettions aussitôt à bredouiller : "Ici, repose Joséphine, Rosalie, Gertrude Malaudin, veuve de Théodore Magloire Césaire, décédée à l'âge de soixante-deux ans, regrettée de sa famille, bonne fille, bonne épouse et bonne mère. Son âme est au céleste séjour." Mon oncle était un grand curé osseux, carré d'idées comme de corps. Son âme elle-même semblait dure et précise, ainsi qu'une réponse de catéchisme. Il nous parlait souvent de Dieu avec une voix tonnante. Il prononçait ce mot violemment comme s'il eùt tiré un coup de pistolet. Son Dieu, d'ailleurs, n'était pas "le bon Dieu", mais "Dieu" tout court. Il devait songer à lui comme un maraudeur songe au gendarme, un prisonnier au juge d'instruction. Il nous éleva rudement, mon frère et moi, nous apprenant à trembler plus qu'à aimer. Quand nous eûmes l'un quatorze ans et l'autre quinze, il nous mit en pension, à prix réduit, à l'institution ecclésiastique d'Yvetot. C'était un grand bâtiment triste, peuplé de curés et d'élèves presque tous destinés au sacerdoce. Je n'y puis songer encore sans des frissons de tristesse. On sentait la prière là- dedans comme on sent le poisson au marché, un jour de marée. Oh ! le triste collège, avec ses éternelles cérémonies religieuses, la messe froide de chaque matin, les méditations, les récitations d'évangile, les lectures pieuses au repas ! Oh ! le vieux et triste temps passé dans ces murs cloîtrés où l'on n'entendait parler de rien que de Dieu, du Dieu à détonation de mon oncle. Nous vivions là dans la piété étroite, ruminante et forcée, et aussi dans une saleté vraiment méritante, car, je me rappelle qu'on ne faisait laver les pieds aux enfants que trois fois l'an, la veille des vacances. Quant aux bains, on les ignorait tout aussi complètement que le nom de M. Victor Hugo. Nos maîtres devaient les tenir en grand mépris. Je sortis de là bachelier, la même année que mon frère, et, munis de quelques sous, nous nous éveillâmes tous les deux un matin dans Paris, employés à dix- huit cents francs dans les administrations publiques, grâce à la protection de Mgr de Rouen. Pendant quelque temps encore nous demeurâmes bien sages, mon frère et moi, habitant ensemble le petit logement que nous avions loué, pareils à des oiseaux de nuit qu'on tire de leur trou pour les jeter en plein soleil, étourdis, effarés. Mais peu à peu l'air de Paris, les camarades, les théâtres nous eurent légèrement dégourdis. Des désirs nouveaux, étrangers aux joies célestes, commencèrent à pénétrer en nous, et ma foi, un soir, le même soir, après de longues hésitations, de grandes inquiétudes et des peurs de soldat à la première bataille, nous nous sommes laissé... comment dirai-je... laissé séduire par deux petites voisines, deux amies employées dans le même magasin, et qui habitaient le même logis. Or, il arriva bientôt qu'un échange eut lieu entre les deux ménages, un partage. Mon frère prit l'appartement des deux fillettes et garda l'une d'elles. Je m'emparai de l'autre, qui vint chez moi. La mienne s'appelait Louise ; elle avait peut-être vingt-deux ans. C'était une bonne fille fraîche, gaie, ronde de partout, très ronde même de quelque part. Elle s'installa chez moi en petite femme qui prend possession d'un homme et de tout ce qui dépend de cet homme. Elle organisa, rangea, fit la cuisine, régla les dépenses avec économie, et me procura, en outre, beaucoup d'agréments nouveaux pour moi. Mon frère était, de son côté, très content. Nous dînions tous les quatre, un jour chez l'un, un jour chez l'autre, sans un nuage dans l'âme ni un souci au coeur. De temps en temps je recevais une lettre de mon oncle qui me croyait toujours logé avec mon frère, et qui me donnait des nouvelles du pays, de sa bonne, des morts récentes, de la terre, des récoltes, mêlées à beaucoup de conseils sur les dangers de la vie et les turpitudes du monde. Ces lettres arrivaient le matin par le courrier de huit heures. Le concierge les glissait sous la porte en donnant un coup de balai dans le mur pour prévenir. Louise se levait, allait ramasser l'enveloppe de papier bleu, et s'asseyait au bord du lit pour me lire les "épîtres du curé Loisel", comme elle disait aussi. Pendant six mois nous fumes heureux. Or, une nuit, vers une heure du matin, un violent coup de sonnette nous fit tressaillir en même temps, car nous ne dormions pas, mais pas du tout à ce moment-là. Louise dit : "Qu'est-ce que ça peut être ?" Je répondis : "Je n'en sais rien. On se trompe sans doute d'étage." Et nous ne bougions plus, bien que... enfin nous demeurions serrés l'un contre l'autre, l'oreille tendue, très énervés. Et soudain un second coup de sonnette, puis un troisième, puis un quatrième emplirent de vacarme le petit logement, nous firent nous dresser et nous asseoir en même temps, dans notre lit. On ne se trompait pas ; c'était bien à nous qu'on en voulait. Je passai vite un pantalon, je mis mes savates et courus à la porte du vestibule, craignant un malheur. Mais, avant d'ouvrir, je demandai : "Qui est là ? Que me veut-on ?" Une voix, une grosse voix, celle de mon oncle, répondit : "C'est moi, Jean, ouvre vite, nom d'un petit bonhomme, je n'ai pas envie de coucher dans l'escalier. Je me sentis devenir fou. Mais que faire ? Je courus à la chambre, et, d'une voix haletante, je dis à Louise : "C'est mon oncle, cache-toi." Puis, je revins, j'ouvris la porte du dehors ; et le curé Loisel faillit me renverser avec sa valise en tapisserie. Il cria : "Qu'est-ce que tu faisais donc, galopin, pour ne pas m'ouvrir ?" Je répondis en balbutiant : "Je dormais, mon oncle." Il reprit : "Tu dormais, bon, mais ensuite, quand tu m'as parlé, là, derrière la porte." Je bégayais : "J'avais laissé ma clef dans la poche de ma culotte. mon oncle." Puis, pour éviter d'autres explications, je lui sautai au cou, l'embrassant avec violence. Il s'adoucit, s'expliqua : "Me voici pour quatre jours, garnement. J'ai voulu jeter un coup d'oeil sur cet enfer de Paris pour me donner une idée de l'autre. Et il rit d'un rire de tempête, puis reprit : "Tu vas me loger où tu voudras. Nous retirerons un matelas de ton lit. Mais où est ton frère ? Il dort ? Va donc l'éveiller ?" Je perdais la tête ; enfin je murmurai : "Jacques n'est pas rentré : ils ont un gros travail supplémentaire, cette nuit, au bureau." Mon oncle, sans défiance, se frotta les mains en demandant : "Alors, ça va, la besogne ?" Et il se dirigea vers la porte de ma chambre. Je lui sautai presque au collet. "Non... non... par ici, mon oncle." Une idée m'avait illuminé ; j'ajoutai : "Vous devez avoir faim, après ce voyage, venez donc manger un morceau." Il sourit. "Ça, c'est vrai que j'ai faim. Je casserais bien une petite croûte." Et je le poussai dans la salle. On avait justement dîné chez nous, ce jour-là, l'armoire était bien garnie. J'en tirai d'abord un morceau de boeuf en daube que le curé attaqua gaillardement. Je l'excitais à manger, lui versant à boire, lui rappelant des souvenirs de bons repas normands pour activer son appétit. Quand il eut fini, il repoussa son assiette devant lui en déclarant : "Voilà, c'est fait, j'ai mon compte " mais j'avais mes réserves ; je connaissais le faible du bonhomme, et je rapportai un pâté de volaille, une salade de pommes de terre, un pot de crème et du vin fin qu'on n'avait pas achevé. Il faillit tomber à la renverse et s'écria : "Nom d'un petit bonhomme, quel garde-manger !" Et il reprit son assiette, en se rapprochant de la table. La nuit s'avançait, il mangeait toujours ; et je cherchais un moyen de me tirer d'affaire, sans en découvrir un seul qui me parût pratique. Enfin, mon oncle se leva. Je me sentais défaillir. Je voulus le retenir encore : "Allons, mon oncle, un verre d'eau-de-vie ; c'est de la vieille ; elle est bonne." Mais il déclara : "Non, cette fois, j'ai mon compte. Voyons ton logement." On ne résistait pas à mon oncle, je le savais ; et des frissons me couraient dans le dos ! Qu'allait-il arriver ? Quelle scène ? Quel scandale ? Quelles violences peut-être ? Je le suivais avec une envie folle d'ouvrir la fenêtre et de me jeter dans la rue. Je le suivais stupidement sans oser dire un mot pour le retenir ; ie le suivais me sentant perdu, prêt à m'évanouir d'angoisse, espérant cependant je ne sais quel hasard. Il entra dans ma chambre. Une suprême espérance me fit bondir le coeur. La brave fille avait fermé les rideaux du lit ; et pas un chiffon de femme ne traînait. Les robes, les collerettes, les manchettes, les bas fins, les bottines, les gants, la broche, les bagues, tout avait disparu. Je balbutiai : "Nous n'allons pas nous coucher maintenant, mon oncle, voici le jour." Le curé Loisel répondit : "Tu es bon, toi, mais je dormirai fort bien une heure ou deux." Et il s'approcha du lit, sa bougie à la main. J'attendais, haletant, éperdu. D'un seul coup, il ouvrit les rideaux !... Il faisait chaud (c'était en juin) ; nous avions retiré toutes les couvertures, et il ne restait que le drap que Louise affolée avait tiré sur sa tête. Pour mieux se cacher sans doute, elle s'était roulée en boule, et on voyait... on voyait... ses contours collés contre la toile. Je sentis que j'allais tomber à la renverse. Mon oncle se tourna vers moi riant jusqu'aux oreilles, si bien que je faillis fondre de stupéfaction. Il s'écria : "Ah ! ah ! mon farceur, tu n'as pas voulu éveiller ton frère. Eh bien, tu vas voir comment je le réveille, moi." Et je vis sa main, sa grosse main de paysan qui se levait ; et, pendant qu'il étouffait de rire, elle retomba avec un bruit formidable sur... sur les contours exposés devant lui. Il y eut un cri terrible dans le lit ; et puis une tempête furieuse sous le drap. Ça remuait, remuait, s'agitait, frétillait. Elle ne pouvait plus se dégager, tout enroulée là-dedans. Enfin une jambe apparut par un bout, un bras par l'autre, puis la tête, puis toute la poitrine, nue et secouée ; et Louise, furieuse, s'assit en nous regardant avec des yeux brillants comme des lanternes. Mon oncle, muet, s'éloignait à reculons, la bouche ouverte comme s'il avait vu le diable, et soufflant comme un boeuf. Je jugeai la situation trop grave pour l'affronter, et je me sauvai follement. Je ne revins que deux jours plus tard. Louise était partie en laissant la clef au concierge. Je ne l'ai jamais revue. Quant à mon oncle ? Il m'a déshérité en faveur de mon frère qui, prévenu par ma maîtresse, a juré qu'il s'était séparé de moi à la suite de mes débordements dont il ne pouvait rester témoin. Je ne me marierai jamais, les femmes sont trop dangereuses. 15 mai 1883 LE PÈRE MILON Depuis un mois, le large soleil jette aux champs sa flamme cuisante. La vie radieuse éclôt sous cette averse de feu; la terre est verte à perte de vue. Jusqu'aux bords de l'horizon, le ciel est bleu. Les fermes normandes semées par la plaine semblent, de loin, de petits bois, enfermées dans leur ceinture de hêtres élancés. De près, quand on ouvre la barrière vermoulue, on croit voir un jardin géant, car tous les antiques pommiers, osseux comme les paysans, sont en fleurs. Les vieux troncs noirs, crochus, tortus, alignés par la cour, étalent sous le ciel leur dômes éclatants, blancs et roses. Le doux parfum de leur épanouissement se mêle aux grasses senteurs des étables ouvertes et aux vapeurs du fumier qui fermente, couvert de poules. Il est midi. La famille dîne à l'ombre du poirier planté devant la porte: le père, la mère, les quatre enfants, les deux servantes et les trois valets. On ne parle guère. On mange la soupe, puis on découvre le plat de fricot plein de pommes de terre au lard. De temps en temps, une servante se lève et va remplir au cellier la cruche au cidre. L'homme, un grand gars de quarante ans, contemple, contre sa maison, une vigne restée nue, et courant, tordue comme un serpent, sous les volets, tout le long du mur. Il dit enfin: "La vigne au père bourgeonne de bonne heure c't'année. P't-être qu'a donnera." La femme aussi se retourne et regarde, sans dire un mot. Cette vigne est plantée juste à la place où le père a été fusillé. C'était pendant la guerre de 1870. Les Prussiens occupaient tout le pays. Le général Faidherbe, avec l'armée du Nord, leur tenait tête. Or l'état-major prussien s'était posté dans cette ferme. Le vieux paysan qui la possédait, le père Milon, Pierre, les avait reçus et installés de son mieux. Depuis un mois l'avant-garde allemande restait en observation dans le village. Les Français demeuraient immobiles, à dix lieues de là; et cependant, chaque nuit, des uhlans disparaissaient. Tous les éclaireurs isolés, ceux qu'on envoyait faire des rondes, alors qu'ils partaient à deux ou trois seulement, ne rentraient jamais. On les ramassait morts, au matin, dans un champ, au bord d'une cour, dans un fossé. Leurs chevaux eux-mêmes gisaient le long des routes, égorgés d'un coup de sabre. Ces meurtres semblaient accomplis par les mêmes hommes, qu'on ne pouvait découvrir. Le pays fut terrorisé. On fusilla des paysans sur une simple dénonciation, on emprisonna des femmes; on voulut obtenir, par la peur, des révélations des enfants. On ne découvrit rien. Mais voilà qu'un matin, on aperçut le père Milon étendu dans son écurie, la figure coupée d'une balafre. Deux uhlans éventrés furent retrouvés à trois kilomètres de la ferme. Un d'eux tenait encore à la main son arme ensanglantée. Il s'était battu, défendu. Un conseil de guerre ayant été aussitôt constitué, en plein air, devant la ferme, le vieux fut amené. Il avait soixante-huit ans. Il était petit, maigre, un peu tors, avec de grandes mains pareilles à des pinces de crabe. Ses cheveux ternes, rares et légers comme un duvet de jeune canard, laissaient voir partout la chair du crâne. La peau brune et plissée du cou montrait de grosses veines qui s'enfonçaient sous les mâchoires et reparaissaient aux tempes. Il passait dans la contrée pour avare et difficile en affaires. On le plaça debout, entre quatre soldats, devant la table de cuisine tirée dehors. Cinq officiers et le colonel s'assirent en face de lui. Le colonel prit la parole en français. "Père Milon, depuis que nous sommes ici, nous n'avons eu qu'à nous louer de vous. Vous avez toujours été complaisant et même attentionné pour nous. Mais aujourd'hui une accusation terrible pèse sur vous, et il faut que la lumière se fasse. Comment avez-vous reçu la blessure que vous portez sur la figure ? " Le paysan ne répondit rien. Le colonel reprit : "Votre silence vous condamne, père Milon. Mais je veux que vous me répondiez, entendez-vous? Savez-vous qui a tué les deux uhlans qu'on a trouvés ce matin près du Calvaire ?" Le vieux articula nettement : "C'est mé." Le colonel, surpris, se tut une seconde, regardant fixement le prisonnier. Le père Milon demeurait impassible, avec son air abruti de paysan, les yeux baissés comme s'il eût parlé à son curé. Une seule chose pouvait révéler un trouble intérieur, c'est qu'il avalait coup sur coup sa salive, avec un effort visible, comme si sa gorge eût été tout à fait étranglée. La famille du bonhomme, son fils Jean, sa bru et deux petits enfants se tenaient à dix pas en arrière, effarés et consternés. Le colonel reprit: "Savez-vous aussi qui a tué tous les éclaireurs de notre armée qu'on retrouve chaque matin, par la campagne depuis un mois ?" Le vieux répondit avec la même impassibilité de brute: "C'est mé. - C'est vous qui les avez tués tous ? - Tretous, oui, c'est mé. - Vous seul ? - Mé seul. - Dites-moi comment vous vous y preniez." Cette fois l'homme parut ému; la nécessité de parler longtemps le gênait visiblement. Il balbutia: "Je sais-ti, mé ? J'ai fait ça comme ça s' trouvait." Le colonel reprit: "Je vous préviens qu'il faudra que vous me disiez tout. Vous ferez donc bien de vous décider immédiatement. Comment avez-vous commencé ?" L'homme jeta un regard inquiet sur sa famille attentive derrière lui. Il hésita un instant encore, puis, tout à coup, se décida. "Je r'venais un soir, qu'il était p't-être dix heures, le lend'main que vous étiez ici. Vous, et pi vos soldats, vous m'aviez pris pour pu de chinquante écus de fourrage avec une vaque et deux moutons. Je me dis: tant qu'i me prendront de fois vingt écus, tant que je leur y revaudrai ça. Et pi, j'avais d'autres choses itou su l'coeur, que j' vous dirai. V'là qu' j'en aperçois un d' vos cavaliers qui fumait sa pipe su mon fossé, derrière ma grange. J'allai décrocher ma faux et je r'vins à p'tits pas par derrière, qu'il n'entendit seulement rien. Et j'li coupai la tête d'un coup, d'un seuI, comme un épi, qu'il n'a pas seulement dit "ouf !" Vous n'auriez qu'à chercher au fond d' la mare : vous le trouveriez dans un sac à charbon, avec une pierre de la barrière. J'avais mon idée. J' pris tous ses effets d'puis les bottes jusqu'au bonnet et je les cachai dans le four à plâtre du bois Martin, derrière la cour." Le vieux se tut. Les officiers, interdits, se regardaient. L'interrogatoire recommença ; et voici ce qu'ils apprirent. Une fois son meurtre accompli, l'homme avait vécu avec cette pensée : "Tuer des Prussiens !" Il les haïssait d'une haine sournoise et acharnée de paysan cupide et patriote aussi. Il avait son idée comme il disait. Il attendit quelques jours. On le laissait libre d'aller et de venir, d'entrer et de sortir à sa guise tant il s'était montré humble envers les vainqueurs, soumis et complaisant. Or il voyait, chaque soir, partir les estafettes; et il sortit, une nuit, ayant entendu le nom du village où se rendaient les cavaliers, et ayant appris, dans la fréquentation des soldats, les quelques mots d'allemand qu'il lui fallait. Il sortit de sa cour, se glissa dans le bois, gagna le four à plâtre, pénétra au fond de la longue galerie et, ayant retrouvé par terre les vêtements du mort, il s'en vêtit. Alors, il se mit à rôder par les champs, rampant, suivant les talus pour se cacher, écoutant les moindres bruits, inquiet comme un braconnier. Lorsqu'il crut l'heure arrivée, il se rapprocha de la route et se cacha dans une broussaille. Il attendit encore. Enfin, vers minuit, un galop de cheval sonna sur la terre dure du chemin. L'homme mit l'oreille à terre pour s'assurer qu'un seul cavalier s'approchait, puis il s'apprêta. Le uhlan arrivait au grand trot, rapportant des dépêches. Il allait, l'oeil en éveil, l'oreille tendue. Dès qu'il ne fut plus qu'à dix pas, le père Milon se traîna en travers de la route en gémissant : " Hilfe ! Hilfe ! A l'aide, à l'aide ! " Le cavalier s'arrêta, reconnut un Allemand démonté, le crut blessé, descendit de cheval, s'approcha sans soupçonner rien et, comme il se penchait sur l'inconnu, il reçut au milieu du ventre la longue lame courbée du sabre. Il s'abattit, sans agonie, secoué seulement par quelques frissons suprêmes. Alors le Normand, radieux d'une joie muette de vieux paysan, se releva, et pour son plaisir, coupa la gorge du cadavre. Puis, il le traîna jusqu'au fossé et l'y jeta. Le cheval, tranquille, attendait son maître. Le père Milon se mit en selle, et il partit au galop à travers les plaines. Au bout d'une heure, il aperçut encore deux uhlans côte à côte qui rentraient au quartier. Il alla droit sur eux, criant encore: "Hilfe ! Hilfe ! " Les Prussiens le laissaient venir, reconnaissant l'uniforme, sans méfiance aucune. Et il passa, le vieux, comme un boulet entre les deux, les abattant l'un et l'autre avec son sabre et un revolver. Puis il égorgea les chevaux, des chevaux allemands ! Puis il rentra doucement au four à plâtre et cacha un cheval au fond de la sombre galerie. Il y quitta son uniforme, reprit ses hardes de gueux et, regagnant son lit, dormit jusqu'au matin. Pendant quatre jours, il ne sortit pas, attendant la fin de l'enquête ouverte; mais, le cinquième jour, il repartit, et tua encore deux soldats par le même stratagème. Dès lors, il ne s'arrêta plus. Chaque nuit, il errait, il rôdait à l'aventure, abattant des Prussiens, tantôt ici, tantôt là, galopant par les champs déserts, sous la lune, uhlan perdu, chasseur d'hommes. Puis, sa tâche finie, laissant derrière lui des cadavres couchés le long des routes, le vieux cavalier rentrait cacher au fond du four à plâtre son cheval et son uniforme. Il allait vers midi, d'un air tranquille, porter de l'avoine et de l'eau à sa monture restée au fond du souterrain, et il la nourrissait à profusion, exigeant d'elle un grand travail. Mais, la veille, un de ceux qu'il avait attaqués se tenait sur ses gardes et avait coupé d'un coup de sabre la figure du vieux paysan. Il les avait tués cependant tous les deux ! Il était revenu encore, avait caché le cheval et repris ses humbles habits ; mais en rentrant, une faiblesse l'avait saisi et il s'était traîné jusqu'à l'écurie, ne pouvant plus gagner la maison. On l'avait trouvé là tout sanglant, sur la paille... Quand il eut fini son récit, il releva soudain la tête et regarda fièrement les officiers prussiens. Le colonel, qui tirait sa moustache, lui demanda : "Vous n'avez plus rien à dire ? - Non, pu rien; l' conte est juste: j'en ai tué seize, pas un de pus, pas un de moins. - Vous savez que vous allez mourir ? - J' vous ai pas d'mandé de grâce. - Avez-vous été soldat? - Oui. J'ai fait campagne, dans le temps. Et puis, c'est v'ous qu'avez tué mon père, qu'était soldat de l'Empereur premier. Sans compter que vous avez tué mon fils cadet, François, le mois dernier, auprès d'Evreux. Je vous en devais, j'ai payé. Je sommes quittes." Les officiers se regardaient. Le vieux reprit: "Huit pour mon père, huit pour mon fieu, je sommes quittes. J'ai pas été vous chercher querelle, mé ! J' vous connais point ! J' sais pas seulement d'où qu'vous v'nez. Vous v'là chez mé, que vous y commandez comme si c'était chez vous. Je m'suis vengé su l's autres. J' m'en r'pens point." Et, redressant son torse ankylosé, le vieux croisa ses bras dans une pose d'humble héros. Les Prussiens se parlèrent bas longtemps. Un capitaine, qui avait aussi perdu son fils, le mois dernier, défendait ce gueux magnanime. Alors le colonel se leva et, s'approchant du père Milon, baissant la voix: "Écoutez, le vieux, il y a peut-être un moyen de vous sauver la vie, c'est de..." Mais le bonhomme n'écoutait point, et, les yeux plantés droits sur l'officier vainqueur, tandis que le vent agitait les poils follets de son crâne, il fit une grimace affreuse qui crispa sa maigre face toute coupée par la balafre, et, gonflant sa poitrine, il cracha, de toute sa force, en pleine figure du Prussien. Le colonel, affolé, leva la main, et l'homme, pour la seconde fois, lui cracha par la figure. Tous les officiers s'étaient dressés et hurlaient des ordres en même temps. En moins d'une minute, le bonhomme, toujours impassible, fut collé contre le mur et fusillé alors qu'il envoyait des sourires à Jean, son fils aîné; à sa bru et aux deux petits, qui regardaient, éperdus. 22 mai 1883 L'AMI JOSEPH On s'était connu intimement pendant tout l'hiver à Paris. Après s'être perdus de vue, comme toujours, à la sortie du collège, les deux amis s'étaient retrouvés un soir, dans le monde, déjà vieux et blanchis, l'un garçon, l'autre marié. M. de Méroul habitait six mois Paris, et six mois son petit château de Tourbeville. Ayant épousé la fille d'un châtelain des environs, il avait vécu d'une vie paisible et bonne dans l'indolence d'un homme qui n'a rien à faire. De tempérament calme et d'esprit rassis, sans audaces d'intelligence, ni révoltes indépendantes, il passait son temps à regretter doucement le passé, à déplorer les moeurs et les institutions d'aujourd'hui, et à répéter à tout moment à sa femme, qui levait les yeux au ciel, et parfois aussi les mains en signe d'assentiment énergique : "Sous quel gouvernement vivons-nous, mon Dieu ?" Mme de Méroul ressemblait intellectuellement à son mari, comme s'ils eussent été frère et soeur. Elle savait, par tradition, qu'on doit d'abord respecter le Pape et le Roi ! Et elle les aimait et les respectait du fond du coeur, sans les connaître, avec une exaltation poétique, avec un dévouement héréditaire, avec un attendrissement de femme bien née. Elle était bonne jusque dans tous les replis de l'âme. Elle n'avait point eu d'enfants et le regrettait sans cesse. Lorsque M. de Méroul retrouva dans un bal Joseph Mouradour, son ancien camarade, il éprouva de cette rencontre une joie profonde et naïve, car ils s'étaient beaucoup aimés dans leur jeunesse. Après les exclamations d'étonnement sur les changements que l'âge avait apportés à leur corps et à leur figure, ils s'étaient informés réciproquement de leurs existences. Joseph Mouradour, un Méridional, était devenu conseiller dans son pays. D'allures franches, il parlait vivement et sans retenue, disant toute sa pensée avec ignorance des ménagements. Il était républicain ; de cette race de républicains bons garçons qui se font une loi du sans-gêne et qui posent pour l'indépendance de parole allant jusqu'à la brutalité. Il vint dans la maison de son ami, et y fut tout de suite aimé pour sa cordialité facile, malgré ses opinions avancées. Mme de Méroul s'écriait : "Quel malheur ! un si charmant homme !" M. de Méroul disait à son ami, d'un ton pénétré et confidentiel : "Tu ne te doutes pas du mal que vous faites à notre pays." Il le chérissait cependant, car rien n'est plus solide que les liaisons d'enfance reprises à l'âge mûr. Joseph Mouradour blaguait la femme et le mari, les appelait "mes aimables tortues", et parfois se laissait aller à des déclamations sonores contre les gens arriérés, contre les préjugés et les traditions. Quand il déversait ainsi le flot de son éloquence démocratique, le ménage, mal à l'aise, se taisait par convenance et savoir-vivre ; puis le mari tâchait de détourner la conversation pour éviter les froissements. On ne voyait Joseph Mouradour que dans l'intimité. L'été vint. Les Méroul n'avaient pas de plus grande joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C'était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Ils allaient au-devant des invités jusqu'à la gare voisine et les ramenaient dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l'état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu'on apercevait dans les champs, sur tout ce qu'on voyait par l'horizon. Ils faisaient remarquer que leur cheval trottait d'une façon surprenante pour une bête employée une partie de l'année aux travaux des champs ; et ils attendaient avec anxiété l'opinion du nouveau venu sur leur domaine de famille, sensibles au moindre mot, reconnaissants de la moindre intention gracieuse. Joseph Mouradour fut invité, et il annonça son arrivée. La femme et le mari étaient venus au train, ravis d'avoir à faire les honneurs de leur logis. Dès qu'il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. Il leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments. Tout le long de la route il fut charmant, s'étonna de la hauteur des arbres, de l'épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval. Quand il mit le pied sur le perron du château, M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale : "Tu es chez toi, maintenant." Joseph Mouradour répondit : "Merci, mon cher, j'y comptais. Moi, d'ailleurs, je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l'hospitalité que comme ça." Puis il monta dans sa chambre, pour se vêtir en paysan, disait-il, et il redescendit tout costumé de toile bleue, coiffé d'un chapeau canotier, chaussé de cuir jaune, dans un négligé complet de Parisien en goguette. Il semblait aussi devenu plus commun, plus jovial, plus familier, ayant revêtu avec son costume des champs un laisser-aller et une désinvolture qu'il jugeait de circonstance. Sa tenue nouvelle choqua quelque peu M. et Mme de Méroul qui demeuraient toujours sérieux et dignes, même en leurs terres, comme si la particule qui précédait leur nom les eût forcés à un certain cérémonial jusque dans l'intimité. Après le déjeuner, on alla visiter les fermes : et le Parisien abrutit les paysans respectueux par le ton camarade de sa parole. Le soir, le curé dînait à la maison, un vieux gros curé, habitué des dimanches, qu'on avait prié ce jour-là exceptionnellement en l'honneur du nouveau venu. Joseph, en l'apercevant, fit une grimace, puis il le considéra avec étonnement, cormne un être rare, d'une race particulière qu'il n'avait jamais vue de si près. Il eut, dans le cours du repas, des anecdotes libres, permises dans l'intimité, mais qui semblèrent déplacées aux Méroul, en présence d'un ecclésiastique. Il ne disait point : "Monsieur l'abbé", mais : "Monsieur" tout court ; et il embarrassa le prêtre par des considérations philosophiques sur les diverses superstitions établies à la surface du globe. Il disait : "Votre Dieu, Monsieur, est de ceux qu'il faut respecter, mais aussi de ceux qu'il faut discuter. Le mien s'appelle Raison : il a été de tout temps l'ennemi du vôtre..." Les Méroul, désespérés, s'efforçaient de détourner les idées. Le curé partit de très bonne heure. Alors le mari prononça doucement : "Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ?" Mais Joseph aussitôt s'écria : "Elle est bien bonne, celle-là ! Avec ça que je me gênerais pour un calotin ! Tu sais, d'ailleurs, tu vas me faire le plaisir de ne plus m'imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en, vous autres, autant que vous voudrez, dimanches et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette ! - Mais, mon cher, son caractère sacré..." Joseph Mouradour l'interrompit : "Oui, je sais, il faut les traiter comme des rosières ! Connu, mon bon ! Quand ces gens-là respecteront mes convictions, je respecterai les leurs !" Ce fut tout, ce jour-là. Lorsque Mme de Méroul entra dans son salon, le lendemain matin, elle aperçut au milieu de sa table trois journaux qui la firent reculer : Le Voltaire, La République française et La Justice. Aussitôt Joseph Mouradour, toujours en bleu, parut sur le seuil, lisant avec attention L'Intransigeant. Il s'écria : "Il y a, là-dedans, un fameux article de Rochefort. Ce gaillard-là est surprenant." Il en fit la lecture à haute voix, appuyant sur les traits, tellement enthousiasmé, qu'il ne remarqua pas l'entrée de son ami." M. de Méroul tenait à la main le Gaulois pour lui, le Clairon pour sa femme. La prose ardente du maître écrivain qui jeta bas l'empire, déclamée avec violence, chantée dans l'accent du Midi, sonnait par le salon pacifique, secouait les vieux rideaux à plis droits, semblait éclabousser les murs, les grands fauteuils de tapisserie, les meubles graves posés depuis un siècle aux mêmes endroits, d'une grêle de mots bondissants, effrontés, ironiques et saccageurs. L'homme et la femme, l'un debout, l'autre assise, écoutaient avec stupeur, tellement scandalisés, qu'ils ne faisaient pas un geste. Mouradour lança le trait final comme on tire un bouquet d'artifice, puis déclara d'un ton triomphant : "Hein ? C'est salé, cela ?" Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu'apportaient son ami et il demeura lui-même perclus d'étonnement. Puis il marcha vers lui, à grands pas, demandant d'un ton furieux : "Qu'est-ce que tu veux faire de ces papiers-là ?" M. de Méroul répondit en hésitant : "Mais... ce sont mes... journaux ! - Tes journaux... Ça, voyons, tu te moques de moi ! Tu vas me faire le plaisir de lire les miens, qui te dégourdiront les idées, et, quant aux tiens... voici ce que j'en fais, moi..." Et, avant que son hôte interdit eût pu s'en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement La Justice entre les mains de Mme de Méroul, remit Le Voltaire au mari, et il s'enfonça dans un fauteuil pour achever L'Intransigeant. L'homme et la femme, par délicatesse, firent semblant de lire un peu, puis lui rendirent les feuilles républicaines qu'ils touchaient du bout des doigts comme si elles eussent été empoisonnées. Alors il se remit à rire et déclara : "Huit jours de cette nourriture-là, et je vous convertis à mes idées." Au bout de huit jour, en effet, il gouvernait la maison. Il avait fermé la porte au curé, que Mme de Méroul allait voir en secret ; il avait interdit l'entrée au château du Gaulois et du Clairon, qu'un domestique allait mystérieusement chercher au bureau de poste et qu'on cachait, lorsqu'il entrait, sous les coussins du canapé ; il réglait tout à sa guise, toujours charmant, toujours bonhomme, tyran jovial et tout-puissant. D'autres amis devaient venir, des gens pieux, et légitimistes. Les châtelains jugèrent une rencontre impossible et, ne sachant que faire, annoncèrent un soir à Joseph Mouradour qu'ils étaient obligés de s'absenter quelques jours pour une petite affaire, et ils le prièrent de rester seul. Il ne s'émut pas et répondit : "Très bien, cela m'est égal, je vous attendrai ici autant que vous voudrez. Je vous l'ai dit : entre amis pas de gêne. Vous avez raison d'aller à vos affaires, que diable ! Je ne me formaliserai pas pour cela, bien au contraire ; ça me met tout à fait à l'aise avec vous. Allez, mes amis, je vous attends." M. et Mme de Méroul partirent le lendemain. Il les attend. 3 janvier 1883 L'ORPHELIN Mademoiselle Source avait adopté ce garçon autrefois en des circonstances bien tristes. Elle était âgée alors de trente-six ans et sa difformité (elle avait glissé des genoux de sa bonne dans la cheminée, étant enfant, et toute sa figure, brûlée horriblement, était demeurée affreuse à voir) sa difformité l'avait décidée à ne se point marier, car elle ne voulait pas être épousée pour son argent. Une voisine, devenue veuve étant grosse, mourut en couches, ne laissant pas un sou. Mlle Source recueillit le nouveau-né, le mit en nourrice, l'éleva, l'envoya en pension, puis le reprit à l'âge de quatorze ans, afin d'avoir dans sa maison vide quelqu'un qui l'aimât, qui prît soin d'elle, qui lui rendit douce la vieillesse. Elle habitait une petite propriété de campagne à quatre lieues de Rennes, et elle vivait maintenant sans servante. La dépense ayant augmenté de plus du double depuis l'arrivée de cet orphelin, ses trois mille francs de revenu ne pouvaient plus suffire à nourrir trois personnes. Elle faisait elle-même le ménage et la cuisine, et elle envoyait aux commissions le petit, qui s'occupait encore à cultiver le jardin. Il était doux, timide, silencieux et caressant. Et elle éprouvait une joie profonde, une joie nouvelle à être embrassée par lui, sans qu'il parût surpris ou effrayé de sa laideur. Il l'appelait tante et la traitait comme une mère. Le soir, ils s'asseyaient tous deux au coin du feu, et elle lui préparait des douceurs. Elle faisait chauffer du vin et griller une tranche de pain, et c'était une petite dînette charmante avant d'aller se mettre au lit. Souvent elle le prenait sur ses genoux et le couvrait de caresses en lui murmurant des mots tendrement passionnés. Elle l'appelait . "Ma petite fleur, mon chérubin, mon ange adoré, mon divin bijou." Il se laissait faire doucement, cachant sa tête sur l'épaule de la vieille fille. Bien qu'il eût maintenant près de quinze ans, il était demeuré frêle et petit, avec un air un peu maladif. Quelquefois, Mlle Source l'emmenait à la ville voir deux parentes qu'elle avait, cousines éloignées, mariées dans un faubourg, sa seule famille. Les deux femmes lui en voulaient toujours d'avoir adopté cet enfant, à cause de l'héritage ; mais elles la recevaient quand même avec empressement, espérant encore leur part, un tiers sans doute, si on divisait également sa succession. Elle était heureuse, très heureuse, à toute heure occupée de son enfant. Elle lui acheta des livres pour lui orner l'esprit, et il se mit à lire passionnément. Le soir, maintenant, il ne montait plus sur ses genoux, pour la câliner comme autrefois ; mais il s'asseyait vivement sur sa petite chaise au coin de la cheminée, et il ouvrait un volume. La lampe posée au bord de la tablette, au- dessus de sa tète, éclairait ses cheveux bouclés et un morceau de la chair du front ; il ne remuait plus, il ne relevait pas les yeux, il ne faisait pas un geste, il lisait, entré, disparu tout entier dans l'aventure du livre. Elle,, assise en face de lui, le contemplait d'un regard ardent et fixe, étonnée de son attention, jalouse, prête à pleurer souvent. Elle lui disait par instants : "Tu vas te fatiguer, mon trésor !" espérant qu'il relèverait la tête et viendrait l'embrasser ; mais il ne répondait même pas, il n'avait pas entendu, il n'avait pas compris : il ne savait rien autre chose que ce qu'il voyait dans les pages. Pendant deux ans il dévora des volumes en nombre incalculable. Son caractère changea. Plusieurs fois ensuite, il demanda à Mlle Source de l'argent, qu'elle lui donna. Comme il lui en fallait toujours davantage, elle finit par refuser, car elle avait de l'ordre et de l'énergie, et elle savait être raisonnable quand il le fallait. A force de supplications, il obtint d'elle encore, un soir, une forte somme ; mais comme il l'implorait de nouveau quelques jours plus tard, elle se montra inflexible, et elle ne céda plus en effet. Il parut en prendre son parti. Il redevint tranquille, comme autrefois, aimant rester assis pendant des heures entières sans faire un mouvement, les yeux baissés, enfoncé en des songeries. Il ne parlait plus même avec Mlle Source, répondant à peine à ce qu'elle lui disait, par phrases courtes et précises. Il était gentil pour elle, cependant, et plein de soins ; mais il ne l'embrassait plus jamais. Le soir, maintenant, quand ils demeuraient face à face des deux côtés de la cheminée, immobiles et silencieux, il lui faisait peur quelquefois. Elle voulait le réveiller, dire quelque chose, n'importe quoi, pour sortir de ce silence effrayant comme les ténèbres d'un bois. Mais il ne paraissait plus l'entendre, et elle frémissait d'une terreur de pauvre femme faible quand elle lui avait parlé cinq ou six fois de suite sans obtenir un mot. Qu'avait-il ? Que se passait-il en cette tête fermée ? Quand elle était demeurée ainsi deux ou trois heures en face de lui, elle se sentait devenir folle, prête à fuir, à se sauver dans la campagne, pour éviter ce muet et éternel tête-à- tête, et, aussi, un danger vague qu'elle ne soupçonnait pas, mais qu'elle sentait. Elle pleurait souvent, toute seule. Qu'avait-il ? Qu'elle témoignât un désir, il l'exécutait sans murmurer. Qu'elle eût besoin de quelque chose à la ville, il s'y rendait aussitôt. Elle n'avait pas à se plaindre de lui, non certes ! Cependant... Une année encore s'écoula, et il lui sembla qu'une nouvelle modification s'était accomplie dans l'esprit mystérieux du jeune homme. Elle s'en aperçut, elle le sentit, elle le devina. Comment ? N'importe ! Elle était sûre de ne s'être point trompée ; mais elle n'aurait pu dire en quoi les pensées inconnues de cet étrange garçon avaient changé. Il lui semblait qu'il avait été jusque-là comme un homme hésitant qui aurait pris tout à coup une résolution. Cette idée lui vint un soir en rencontrant son regard, un regard fixe, singulier, qu'elle ne connaissait point. Alors il se mit à la contempler à tout moment, et elle avait envie de se cacher pour éviter cet oeil froid, planté sur elle. Pendant des soirs entiers il la fixait, se détournant seulement quand elle disait, à bout de force : "Ne me regarde donc pas comme ça, mon enfant !" Alors il baissait la tête. Mais dès qu'elle avait tourné le dos, elle sentait de nouveau son oeil sur elle. Où qu'elle allât, il la poursuivait de son regard obstiné. Parfois, quand elle se promenait dans son petit jardin, elle l'apercevait tout à coup blotti dans un massif comme s'il se fût mis en embuscade ; ou bien lorsqu'elle s'installait devant son logis à raccommoder des bas et qu'il bêchait quelque carré de légumes, il la guettait, tout en travaillant, d'une façon sournoise et continue. Elle avait beau lui demander : "Qu'as-tu, mon petit ? Depuis trois ans, tu deviens tout différent. Je ne te reconnais pas. Dis-moi ce que tu as, ce que tu penses, je t'en supplie." Il prononçait invariablement, d'un ton calme et fatigué : "Mais je n'ai rien, ma tante !" Et quand elle insistait, le suppliant : "Eh ! mon enfant, réponds-moi, réponds-moi quand je te parle. Si tu savais quel chagrin tu me fais, tu me répondrais toujours et tu ne me regarderais pas comme ça. As-tu de la peine ? Dis-le-moi, je te consolerai..." Il s'en allait d'un air las en murmurant : "Mais je t'assure que je n'ai rien." Il n'avait pas beaucoup grandi, ayant toujours l'aspect d'un enfant, bien que les traits de sa figure fussent d'un homme. Ils étaient durs et comme inachevés cependant. Il semblait incomplet, mal venu, ébauché seulement, et inquiétant comme un mystère. C'était un être fermé, impénétrable, en qui semblait se faire sans cesse un travail mental, actif et dangereux. Mlle Source sentait bien tout cela et elle ne dormait plus d'angoisse. Des terreurs affreuses l'assaillaient, des cauchemars épouvantables. Elle s'enfermait dans sa chambre et barricadait sa porte, torturée par l'épouvante ! De quoi avait-elle peur ? Elle n'en savait rien. Peur de tout, de la nuit, des murs, des formes que la lune projette à travers les rideaux des fenêtres, et peur de lui surtout ! Pourquoi ? Qu'avait-elle à craindre ? Le savait-elle ?... Elle ne pouvait plus vivre ainsi ! Elle était sûre qu'un malheur la menaçait, un malheur affreux. Elle partit un matin, en secret, et se rendit à la ville auprès de ses parentes. Elle leur raconta la chose d'une voix haletante. Les deux femmes pensèrent qu'elle devenait folle et tâchèrent de la rassurer. Elle disait : "Si vous saviez comme il me regarde du matin au soir Il ne me quitte pas des yeux ! Par moments, j'ai envie de crier au secours, d'appeler les voisins, tant j'ai peur ! Mais qu'est-ce que je leur dirais ? il ne me fait rien que de me regarder." Les deux cousines demandaient : "Est-il quelquefois brutal avec vous ; vous répond-il durement ?" Elle reprenait : "Non, jamais ; il fait tout ce que je veux ; il travaille bien, il est rangé maintenant ; mais je n'y tiens plus de peur. Il a quelque chose dans la tête, j'en suis certaine, bien certaine. Je ne veux plus rester toute seule avec lui comme ça dans la campagne." Les parentes, effarées, lui représentaient qu'on s'étonnerait, qu'on ne comprendrait pas : et elles lui conseillèrent de taire ses craintes et ses projets sans la dissuader cependant de venir habiter la ville, espérant par là un retour de l'héritage entier. Elles lui promirent même de l'aider à vendre sa maison et à en trouver une autre auprès d'elles. Mlle Source rentra dans son logis. Mais elle avait l'esprit tellement bouleversé qu'elle tressaillait au moindre bruit et que ses mains se mettaient à trembler à la plus petite émotion. Deux fois encore elle retourna s'entendre avec ses parentes, bien résolue maintenant à ne plus rester ainsi dam sa demeure isolée. Elle découvrit enfin dans le faubourg un petit pavillon qui lui convenait et elle l'acheta en secret. La signature du contrat eut lieu un mardi matin, et Mlle Source occupa le reste de la journée à faire ses préparatifs de déménagement. Elle reprit, à huit heures du soir, la diligence qui passait à un kilomètre de sa maison ; et elle se fit arrêter à l'endroit où le conducteur avait l'habitude de la déposer. L'homme lui cria en fouettant ses chevaux : "Bonsoir, mademoiselle Source, bonne nuit !" Elle répondit en s'éloignant : "Bonsoir, père Joseph." Le lendemain, à sept heures trente du matin, le facteur qui porte les lettres au village remarque sur le chemin de traverse, non loin de la grand-route, une grande flaque de sang encore frais. Il se dit : "Tiens ! quelque pochard qui aura saigné du nez." Mais il aperçut dix pas plus loin un mouchoir de poche aussi taché de sang. Il le ramassa. Le linge était fin, et le piéton surpris s'approcha du fossé où il crut voir un objet étrange. Mlle Source était couchée sur l'herbe du fond, la gorge ouverte d'un coup de couteau. Une heure après, les gendarmes, le juge d'instruction et beaucoup d'autorités faisaient des suppositions autour du cadavre. Les deux parentes, appelées en témoignage, virèrent raconter les craintes de la vieille fille, et ses derniers projets. L'orphelin fut arrêté. Depuis la mort de celle qui l'avait adopté, il pleurait du matin au soir, plongé, du moins en apparence, dans le plus violent des chagrins. Il prouva qu'il avait passé la soirée, jusqu'à onze heures, dans un café. Dix personnes l'avaient vu, étaient restées jusqu'à son départ. Or le cocher de la diligence déclara avoir déposé sur la route l'assassinée entre neuf heures et demie et dix heures. Le crime ne pouvait avoir eu lieu que dans le trajet de la grand'route à la maison, au plus tard vers dix heures. Le prévenu fut acquitté. Un testament, ancien déjà, déposé chez un notaire de Rennes, le faisait légataire universel ; il hérita. Les gens du pays, pendant longtemps, le mirent en quarantaine, le soupçonnant toujours. Sa maison, celle de la morte, était regardée comme maudite. On l'évitait dans la rue. Mais il se montra si bon enfant, si ouvert, si familier qu'on oublia peu à peu l'horrible doute. Il était généreux, prévenant, causant, avec les plus humbles, de tout, tant qu'on voulait. Le notaire, Me Rameau, fut un des premiers à revenir sur son compte, séduit par sa loquacité souriante. Il déclara un soir, dans un dîner chez le percepteur : "Un homme qui parle avec tant de facilité et qui est toujours de bonne humeur ne peut pas avoir un pareil crime sur la conscience." Touchés par cet argument, les assistants réfléchirent, et ils se rappelèrent en effet les longues conversations de cet homme qui les arrêtait, presque de force, au coin des chemins, pour leur communiquer ses idées, qui les forçait à entrer chez lui quand ils passaient devant son jardin, qui avait le bon mot plus facile que le lieutenant de gendarmerie lui-même, et la gaieté si communicative que, malgré la répugnance qu'il inspirait, on ne pouvait s'empêcher de rire toujours en sa compagnie. Toutes les portes s'ouvrirent pour lui. Il est maire de sa commune aujourd'hui. 15 juin 1883 LA SERRE M. et Mme Lerebour avaient le même âge. Mais monsieur paraissait plus jeune, bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils vivaient près de Nantes dans une jolie campagne qu'ils avaient créée après fortune faite en vendant des rouenneries. La maison était entourée d'un beau jardin contenant basse-cour, kiosque chinois et une petite serre tout au bout de la propriété. M. Lerebour était court, rond et jovial, d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa femme, maigre, volontaire et toujours mécontente, n'était point parvenue à vaincre la bonne humeur de son mari. Elle se teignait les cheveux, lisait parfois des romans qui lui faisaient passer des rêves dans l'âme, bien qu'elle affectât de mépriser ces sortes d'écrits. On la déclarait passionnée, sans qu'elle eût jamais rien fait pour autoriser cette opinion. Mais son époux disait parfois : "Ma femme, c'est une gaillarde !" avec un certain air entendu qui éveillait des suppositions. Depuis quelques années cependant elle se montrait agressive avec M. Lerebour toujours irritée et dure, comme si un chagrin secret et inavouable l'eût torturée. Une sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne se parlaient plus qu'à peine, et madame, qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse monsieur qui s'appelait Gustave, de compliments désobligeants, d'allusions blessantes, de paroles acerbes, sans raison apparente. Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand même, doué d'un tel fonds de contentement qu'il prenait son parti de ces tracasseries intimes. Il se demandait cependant quelle cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus en plus sa compagne, car il sentait bien que son irritation avait une raison cachée, mais si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses efforts. Il lui demandait souvent : "voyons, ma bonne, dis-moi ce que tu as contre moi ? Je sens que tu me dissimules quelque chose." Elle répondait invariablement : "Mais je n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si j'avais quelque sujet de mécontentement, ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas les hommes qui ne comprennent rien, qui sont tellement mous et incapables qu'il faut venir à leur aide pour qu'ils saisissent la moindre des choses." Il murmurait, découragé : "Je vois bien que tu ne veux rien dire." Et il s'éloignait en cherchant le mystère. Les nuits surtout devenaient très pénibles pour lui ; car ils partageaient toujours le même lit, comme on fait dans les bons et simples ménages. Il n'était point alors de vexations dont elle n'usât à son égard. Elle choisissait le moment où ils étaient étendus côte à côte pour l'accabler de ses railleries les plus vives. Elle lui reprochait principalement d'engraisser : "Tu tiens toute la place, tant tu deviens gros. Et tu me sues dans le dos comme du lard fondu. Si tu crois que cela m'est agréable !" Elle le forçait à se relever sous le moindre prétexte, l'envoyant chercher en bas un journal qu'elle avait oublié, ou la bouteille d'eau de fleurs d'oranger qu'il ne trouvait pas, car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait d'un ton furieux et sarcastique : "Tu devrais pourtant savoir où on trouve ça, grand nigaud !" Lorsqu'il avait erré pendant une heure dans la maison endormie et qu'il remontait les mains vides, elle lui disait pour tout remerciement : "Allons, recouche-toi, ça te fera maigrir de te promener un peu, tu deviens flasque comme une éponge." Elle le réveillait à tout moment en affirmant qu'elle souffrait de crampes d'estomac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre avec de la flanelle imbibée d'eau de Cologne. Il s'efforçait de la guérir désolé de la voir malade ; et il proposait d'aller réveiller Céleste, leur bonne. Alors, elle se fâchait tout à fait, criant : "Faut-il qu'il soit bête, ce dindon-là. Allons ! c'est fini, je n'ai plus mal, rendors-toi grande chiffe." Il demandait : "C'est bien sûr que tu ne souffres plus ?" Elle lui jetait durement dans la figure : "Oui, tais-toi, laisse moi dormir ne m'embête pas davantage. Tu es incapable de rien faire, même de frictionner une femme." Il se désespérait : "Mais... ma chérie..." Elle s'exaspérait : "Pas de mais... Assez, n'est-ce pas. Fiche-moi la paix, maintenant..." Et elle se tournait vers le mur. Or une nuit, elle le secoua si brusquement, qu'il fit un bond de peur et se trouva sur son séant avec une rapidité qui ne lui était pas habituelle. Il balbutia : "Quoi ?... Qu'y a-t-il ?..." Elle le tenait par le bras et le pinçait à le faire crier. Elle lui souffla dans l'oreille : "J'ai entendu du bruit dans la maison." Accoutumé aux fréquentes alertes de Mme Lerebour il ne s'inquiéta pas outre mesure, et demanda tranquillement : "Quel bruit, ma chérie ?" Elle tremblait, comme affolée, et répondit : "Du bruit... mais du bruit... des bruits de pas... Il y a quelqu'un." Il demeurait incrédule : "Quelqu'un ? Tu crois ? Mais non ; tu dois te tromper. Qui veux-tu que ce soit, d'ailleurs ?" Elle frémissait : "Qui ?... qui ?... Mais des voleurs, imbécile !" Il se renfonça doucement dans ses draps : "Mais non, ma chérie, il n'y a personne, tu as rêvé, sans doute." Alors, elle rejeta la couverture et, sautant du lit, exaspérée : "Mais tu es donc aussi lâche qu'incapable ! Dans tous les cas, je ne me laisserai pas massacrer grâce à ta pusillanimité." Et saisissant les pinces de la cheminée, elle se porta debout, devant la porte verrouillée, dans une attitude de combat. Emu par cet exemple de vaillance, honteux peut-être, il se leva à son tour en rechignant, et sans quitter son bonnet de coton, il prit la pelle et se plaça vis-à-vis de sa moitié. Ils attendirent vingt minutes dans le plus grand silence. Aucun bruit nouveau ne troubla le repos de la maison. Alors, madame, furieuse, regagna son lit en déclarant : "Je suis sûre pourtant qu'il y avait quelqu'un." Pour éviter quelque querelle, il ne fit aucune allusion pendant le jour à cette panique. Mais, la nuit suivante, Mme Lerebour réveilla son mari avec plus de violence encore que la veille et, haletante, elle bégayait : "Gustave, Gustave, on vient d'ouvrir la porte du jardin." Etonné de cette persistance, il crut sa femme atteinte de somnambulisme et il allait s'efforcer de secouer ce sommeil dangereux quand il lui sembla entendre, en effet, un bruit léger sous les murs de la maison. Il se leva, courut à la fenêtre, et il vit, oui, il vit une ombre blanche qui traversait vivement une allée. Il murmura, défaillant : "Il y a quelqu'un !" Puis il reprit ses sens, s'affermit, et, soulevé tout à coup par une formidable colère de propriétaire dont on a violé la clôture, il prononça : "Attendez, attendez, vous allez voir" Il s'élança vers le secrétaire, l'ouvrit, prit son revolver, et se précipita dans l'escalier. Sa femme éperdue le suivait en criant : "Gustave, Gustave, ne m'abandonne pas, ne me laisse pas seule. Gustave ! Gustave !" Mais il ne l'écoutait guère ; il tenait déjà la porte du jardin. Alors elle remonta bien vite se barricader dans la chambre conjugale. Elle attendit cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure. Une terreur folle l'envahissait. Ils l'avaient tué sans doute, saisi, garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé entendre retentir les six coups de revolver, savoir qu'il se battait, qu'il se défendait. Mais ce grand silence, ce silence effrayant de la campagne la bouleversait. Elle sonna Céleste. Céleste ne vint pas, ne répondit point. Elle sonna de nouveau, défaillante, prête à perdre connaissance. La maison entière demeura muette. Elle colla contre la vitre son front brûlant, cherchant à pénétrer les ténèbres du dehors. Elle ne distinguait rien que les ombres plus noires des massifs à côté des traces grises des chemins. La demie de minuit sonna. Son mari était absent depuis quarante-cinq minutes. Elle ne le reverrait plus ! Non ! certainement elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à genoux en sanglotant. Deux coups légers contre la porte de la chambre la firent se redresser d'un bond. M. Lerebour l'appelait : "Ouvre donc, Palmyre, c'est moi." Elle s'élança, ouvrit et debout devant lui, les poings sur les hanches, les yeux encore pleins de larmes : "D'où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses comme ça à crever de peur toute seule, ah ! tu ne t'inquiètes pas plus de moi que si je n'existais pas..." Il avait refermé la porte ; et il riait, il riait comme un fou, les deux joues fendues par sa bouche, les mains sur son ventre, les yeux humides. Mme Lerebour stupéfaite, se tut. Il bégayait : "C'était... c'était... Céleste qui avait un... un... un rendez- vous dans la serre... Si tu savais ce que... ce que... ce que j'ai vu..." Elle était devenue blême, étouffant d'indignation. "Hein ?... tu dis ?... Céleste ?... chez moi ?... dans ma... ma... ma maison... dans ma...ma... dans ma serre. Et tu n'as pas tué l'homme, un complice ! Tu avais un revolver et tu ne l'as pas tué... Chez moi... chez moi..." Elle s'assit, n'en pouvant plus. Il battit un entrechat, fit les castagnettes avec ses doigts, claqua de la langue, et, riant toujours : "Si tu savais... si tu savais..." Brusquement, il l'embrassa. Elle se débarrassa de lui. Et, la voix coupée par la colère : "Je ne veux pas que cette fille reste un jour de plus chez moi, tu entends ? Pas un jour... pas une heure. Quand elle va rentrer nous allons la jeter dehors..." M. Lerebour avait saisi sa femme par la taille et il lui plantait des rangs de baisers dans le cou, des baisers à bruits, comme jadis. Elle se tut de nouveau, percluse d'étonnement. Mais lui, la tenant à pleins bras, l'entraînait doucement vers le lit... Vers neuf heures et demie du matin, Céleste, étonnée de ne pas voir encore ses maîtres qui se levaient toujours de bonne heure, vint frapper doucement à leur porte. Ils étaient couchés, et ils causaient gaiement côte à côte. Elle demeura saisie, et demanda : "Madame, c'est le café au lait." Mme Lerebour prononça d'une voix très douce : "Apporte-le ici, ma fille, nous sommes un peu fatigués, nous avons très mal dormi." À peine la bonne fut-elle sortie que M. Lerebour se remit à rire en chatouillant sa femme et répétant : "Si tu savais ! Oh ! si tu savais !" Mais elle lui prit les mains : "voyons, reste tranquille, mon chéri, si tu ris tant que ça, tu vas te faire du mal." Et elle l'embrassa, doucement, sur les yeux. Mme Lerebour n'a plus d'aigreurs. Par les nuits claires, quelquefois, les deux époux vont, à pas furtifs, le long des massifs et des plates-bandes jusqu'à la petite serre au bout du jardin. Et ils restent là blottis l'un près de l'autre contre le vitrage comme s'ils regardaient au-dedans une chose étrange et pleine d'intérêt. Ils ont augmenté les gages de Céleste. M. Lerebour a maigri. 26 juin 1883 Source: http://www.poesies.net