Contes Tome IV Par Guy De Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES CONTES DIVERS III PARTIE II (1982) CLAIR DE LUNE UN DRAME VRAI VOYAGE DE NOCE UNE PASSION CORRESPONDANCE UN VIEUX UN MILLION LE BAISER MA FEMME ROUERIE YVELINE SAMORIS LES CONTES DE LA BECASSE (1983) LA BÉCASSE CE COCHON DE MORIN LA FOLLE PIERROT MENUET LA PEUR FARCE NORMANDE LES SABOTS LA REMPAILLEUSE EN MER UN NORMAND LE TESTAMENT AUX CHAMPS UN COQ CHANTA UN FILS SAINT-ANTOINE L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS CLAIR DE LUNE Madame Julie Roubère attendait sa soeur aînée, Mme Henriette Létoré, qui revenait d'un voyage en Suisse. Le ménage Létoré était parti depuis cinq semaines à peu près. Mme Henriette avait laissé son mari retourner seul à leur propriété du Calvados, où des intérêts l'appelaient, et s'en venait passer quelques jours à Paris, chez sa soeur. Le soir tombait. Dans le petit salon bourgeois, assombri par le crépuscule, Mme Roubère lisait, distraite, les yeux levés à tout bruit. Le timbre enfin tinta, et sa soeur parut, tout enveloppée en ses grands vêtements de route. Et tout de suite, sans s'être seulement reconnues, elles s'étreignirent violemment, s'arrêtant de s'embrasser pour recommencer aussitôt. Puis elles parlèrent, s'interrogeant sur leur santé, leur famille et mille autres choses, bavardant, jetant des mots pressés, coupés, sautant l'un après l'autre, pendant que Mme Henriette défaisait son voile et son chapeau. La nuit était tombée. Mme Roubère sonna pour avoir une lampe, et, dès que la lumière fut venue, elle regarda sa soeur, prête à l'embrasser encore. Mais elle demeura saisie, effarée, sans parler. Sur les tempes, Mme Létoré avait deux grandes mèches de cheveux blancs. Tout le reste de sa tête était d'un noir sombre et luisant ; mais là, là seulement, des deux côtés, s'allongeaient comme deux ruisseaux d'argent qui se perdaient aussitôt dans la masse sombre de la coiffure. Elle avait pourtant vingt-quatre années à peine et cela était venu subitement depuis son départ pour la Suisse. Immobile, Mme Roubère la regardait stupéfaite, prête à pleurer comme si quelque malheur mystérieux et terrible se fût abattu sur sa soeur ; et elle demanda : - Qu'as-tu Henriette ? Souriant d'un sourire triste, d'un sourire malade, l'autre répondit : - Mais rien, je t'assure. Tu regardes mes cheveux blancs ? Mais Mme Roubère la saisit impétueusement par les épaules, et, la fouillant du regard, elle répéta : - Qu'as-tu ? dis-moi ce que tu as. Et si tu mens, je le verrai bien. Elles demeuraient face à face, et Mme Henriette, qui devenait pâle à défaillir, avait des larmes au coin de ses yeux baissés : La soeur répéta : - Que t'est-il arrivé ? Qu'as-tu ? Réponds-moi ? Alors, d'une voix vaincue, l'autre murmura : - J'ai... j'ai un amant. Et, jetant son front sur l'épaule de sa cadette, elle sanglota. Puis, quand elle se fut un peu calmée, quand les sursauts de sa poitrine s'apaisèrent, elle se mit à parler tout à coup, comme pour rejeter d'elle ce secret, vider cette douleur en un coeur ami. Alors, se tenant par les mains qu'elles s'étreignaient, les deux femmes allèrent s'affaisser sur un canapé dans le fond sombre du salon, et la plus jeune, passant son bras au cou de l'aînée, la tenant sur son coeur, écouta. - Oh ! je me reconnais sans excuse ; je ne me comprends pas moi-même, et je suis folle depuis ce jour. Prends garde, petite, prends garde à toi ; si tu savais comme nous sommes faibles, comme nous cédons, comme nous tombons vite ! Il faut un rien, si peu, si peu, un attendrissement, une de ces mélancolies subites qui vous passent dans l'âme, un de ces besoins d'ouvrir les bras, de chérir et d'embrasser que nous avons toutes, à certains moments. Tu connais mon mari, et tu sais comme je l'aime ; mais il est mûr et raisonnable, et ne comprend rien à toutes les vibrations tendres d'un coeur de femme. Il est toujours, toujours le même, toujours bon, toujours souriant, toujours complaisant, toujours parfait. Oh ! comme j'aurais voulu quelquefois qu'il me saisît brusquement dans ses bras, qu'il m'embrassât de ces baisers lents et doux qui mêlent deux êtres, qui sont comme de muettes confidences ; comme j'aurais voulu qu'il eût des abandons, des faiblesses aussi, besoin de moi, de mes caresses, de mes larmes ! Tout cela est bête ; mais nous sommes ainsi, nous autres. Qu'y pouvons-nous ? Et pourtant jamais la pensée de le tromper ne m'aurait effleurée. Aujourd'hui, c'est fait, sans amour, sans raison, sans rien ; parce qu'il y avait de la lune, une nuit, sur le lac de Lucerne. Depuis un mois que nous voyagions ensemble, mon mari, par son indifférence calme, paralysait mes enthousiasmes, éteignait mes exaltations. Alors que nous descendions les côtes au soleil levant, au galop des quatre chevaux de la diligence, et qu'apercevant, dans la buée transparente du matin, de longues vallées, des bois, des rivières, des villages, je battais des mains, ravie, et que je lui disais : "Comme c'est beau, mon ami, embrasse-moi donc !", il me répondait, avec un sourire bienveillant et froid, en haussant un peu les épaules : "Ce n'est pas une raison pour s'embrasser, parce que le paysage vous plaît." Et cela me glaçait jusqu'au coeur. Il me semble pourtant que, quand on s'aime, on devrait toujours avoir envie de s'aimer davantage encore devant les spectacles qui vous émeuvent. Enfin j'avais en moi des bouillonnements de poésie qu'il empêchait de s'épandre. Que te dirai-je ? J'étais à peu près comme une chaudière pleine de vapeur et fermée hermétiquement. Un soir (nous étions depuis quatre jours dans un hôtel de Fluelen), Robert, un peu souffrant de migraine, monta se coucher tout de suite après dîner, et j'allai me promener toute seule au bord du lac. Il faisait une nuit de conte de fées. La lune toute ronde s'étalait au milieu du ciel ; les grandes montagnes, avec leurs neiges, semblaient coiffées d'argent, et l'eau, toute moirée, avait de petits frissons luisants. L'air était doux, d'une de ces pénétrantes tiédeurs qui nous rendent molles à défaillir, attendries sans causes. Mais comme l'âme est sensible et vibrante en ces moments-là ! comme elle tressaille vite et ressent avec force ! Je m'assis sur l'herbe et je regardai ce grand lac mélancolique et charmant ; et il se passait en moi une chose étrange : il me venait un insatiable besoin d'amour, une révolte contre la morne platitude de ma vie. Quoi donc, n'irai-je jamais, au bras d'un homme aimé, le long d'une berge baignée de lune ? Ne sentirai-je donc jamais descendre en moi ces baisers profonds, délicieux et affolants qu'on échange dans ces nuits douces que Dieu semble avoir faites pour les tendresses ? Ne serai-je point enlacée fiévreusement par des bras éperdus, dans les ombres claires d'un soir d'été ? Et je me mis à pleurer comme une folle. J'entendis du bruit derrière moi. Un homme était debout qui me regardait. Quand je tournai la tête, il me reconnut et s'avança : - Vous pleurez, Madame ? C'était un jeune avocat, qui voyageait avec sa mère et que nous avions plusieurs fois rencontré. Ses yeux m'avaient souvent suivie. J'étais tellement bouleversée que je ne sus quoi répondre, quoi penser. Je me levai et je me dis souffrante. Il se mit à marcher près de moi, d'une façon naturelle et respectueuse, et me parla de notre voyage. Tout ce que j'avais ressenti, il le traduisait ; tout ce qui me faisait frissonner, il le comprenait comme moi, mieux que moi. Et soudain il me dit des vers, des vers de Musset. Je suffoquais, saisie d'une émotion intraduisible. Il me semblait que les montagnes elles-mêmes, le lac, le clair de lune, chantaient des choses ineffablement douces... Et cela se fit je ne sais comment, je ne sais pourquoi, dans une sorte d'hallucination... Quant à lui..., je ne l'ai revu que le lendemain, au moment du départ. Il m'a donné sa carte !... Et Mme Létoré, défaillant dans les bras de sa soeur, poussait des gémissements, presque des cris. Alors, Mme Roubère, recueillie, grave, prononça tout doucement : - Vois-tu, grande soeur, bien souvent ce n'est pas un homme que nous aimons, mais l'amour. Et ce soir-là, c'est le clair de lune qui fut ton amant vrai. 1er juillet 1882 UN DRAME VRAI Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Je disais l'autre jour, à cette place, que l'école littéraire d'hier se servait, pour ses romans, des aventures ou vérités exceptionnelles rencontrées dans l'existence ; tandis que l'école actuelle, ne se préoccupant que de la vraisemblance, établit une sorte de moyenne, des événements ordinaires. Voici qu'on me communique toute une histoire, arrivée, paraît-il, et qui semble inventée par quelque romancier populaire ou quelque dramatique en délire. Elle est, en tout cas, saisissante, bien machinée et fort intéressante en son étrangeté. Dans une propriété de campagne, mi-ferme et mi-château, vivait une famille possédant une fille courtisée par deux jeunes gens, les deux frères. Ils appartenaient à une ancienne et bonne maison, et vivaient ensemble en une propriété voisine. L'aîné fut préféré. Et le cadet, dont un amour tumultueux bouleversait le coeur, devint sombre, rêveur, errant. Il sortait des jours entiers ou bien s'enfermait en sa chambre, et lisait ou méditait. Plus l'heure du mariage avançait, plus il devenait ombrageux. Une semaine environ avant la date fixée, le fiancé, qui revenait un soir de sa visite quotidienne à la jeune fille, reçut un coup de fusil à bout portant, au coin d'un bois. Des paysans, qui le trouvèrent au jour levant, rapportèrent le corps à son logis. Son frère s'abîma dans un désespoir fougueux qui dura deux ans. On crut même qu'il se ferait prêtre ou qu'il se tuerait. Au bout de ces deux années de désespoir, il épousa la fiancée de son frère. Cependant on n'avait pas trouvé le meurtrier. Aucune trace certaine n'existait ; et le seul objet révélateur était un morceau de papier presque brûlé, noir de poudre, ayant servi de bourre au fusil de l'assassin. Sur ce lambeau de papier, quelques vers étaient imprimés, la fin d'une chanson, sans doute, mais on ne put découvrir le livre dont cette feuille était arrachée. On soupçonna du meurtre un braconnier mal noté. Il fut poursuivi, emprisonné, interrogé, harcelé ; mais il n'avoua pas, et on l'acquitta, faute de preuves. Telle est l'exposition de ce drame. On croirait lire un horrible roman d'aventures. Tout y est : l'amour des deux frères, la jalousie de l'un, la mort du préféré, le crime au coin d'un bois, la justice dépistée, le prévenu acquitté, et le fil léger resté aux mains des juges, ce bout de papier noir de poudre. Et, maintenant, vingt ans s'écoulent. Le cadet, marié, est heureux, riche et considéré ; il a trois filles. Une d'elles va se marier à son tour. Elle épouse le fils d'un ancien magistrat, un de ceux qui siégeaient autrefois lors de l'assassinat du frère aîné. Et voilà que le mariage a lieu, un grand mariage de campagne, une noce. Les deux pères se serrent les mains, les jeunes gens sont heureux. On dîne dans la longue salle du château ; on boit, on plaisante, on rit, et, le dessert venu, quelqu'un propose de chanter des chansons, comme on faisait au temps anciens. L'idée plaît, et chacun chante. Son tour venu, le père de la mariée cherche en sa tête de vieux couplets qu'il fredonnait autrefois, et peu à peu il les retrouve. Ils font rire, on applaudit ; il continue, entonne le dernier ; puis, lorsqu'il a fini, son voisin le magistrat lui demande : "Où diable avez-vous trouvé cette chanson-là ? J'en connais les derniers vers. Il me semble même qu'ils sont liés à quelque grave circonstance de ma vie, mais je ne sais plus au juste ; je perds un peu la mémoire." Et, le lendemain, les nouveaux mariés partent pour leur voyage nuptial. Cependant, l'obsession des souvenirs indécis, cette démangeaison constante de retrouver une chose qui vous échappe sans cesse, harcelait le père du jeune homme. Il fredonnait sans repos le refrain qu'avait chanté son ami, et ne retrouvait toujours pas d'où lui venaient ces vers qu'ils sentait pourtant gravés depuis longtemps en sa tête, comme s'il avait eu un intérêt sérieux à ne les point oublier. Deux ans encore se passent. Et voilà qu'un jour, en feuilletant de vieux papiers, il retrouve, copiées par lui, ces rimes qu'il a tant cherchées. C'étaient les vers restés lisibles sur la bourre du fusil dont on s'était autrefois servi pour le meurtre. Alors il recommence tout seul l'enquête. Il interroge avec astuce, fouille dans les meubles de son ami, tant et si bien qu'il retrouve le livre dont la feuille avait été arrachée. C'est en ce coeur de père que se passe maintenant le drame. Son fils est le gendre de celui qu'il soupçonne si violemment ; mais, si celui qu'il soupçonne est coupable, il a tué son frère pour lui voler sa fiancée ! Est-il un crime plus monstrueux ? Le magistrat l'emporte sur le père. Le procès recommence. L'assassin véritable est, en effet, le frère. On le condamne. Voilà les faits qu'on m'indique. On les affirme vrais. Les pourrions-nous employer dans un livre sans avoir l'air d'imiter servilement MM. De Montépin et du Boisgobey ? Donc, en littérature comme dans la vie, l'axiome : "Toute vérité n'est pas bonne à dire" me paraît parfaitement applicable. J'appuie sur cet exemple, qui me paraît frappant. Un roman fait avec une donnée pareille laisserait tous les lecteurs incrédules, et révolterait tous les vrais artistes. 6 août 1882 VOYAGE DE NOCE PERSONNAGES Mme RIVOIL, cinquante ans. Mme BEVELIN, soixante ans. Un salon. - Sur le guéridon un livre ouvert : la Chanson des nouveaux époux, par Mme Juliette Lamber. Mme RIVOIL. - Ça m'a fait un singulier effet, ce livre. C'est mon poème que je viens de lire, le poème dont j'ai été l'héroïne, il y a trente ans passés. Vous me voyez les yeux rouges, ma chère amie : c'est que je pleure comme une fontaine depuis deux heures ; je pleure tout ce vieux passé, si court, et fini, fini... fini. Mme BEVELIN. - Pourquoi tant regretter les choses disparues ? Mme RIVOIL. - Oh ! je ne regrette que celle-ci, mon voyage de noce. Et voilà pourquoi ce livre, la Chanson des nouveaux époux, m'a bouleversée à ce point. Il n'y a dans la vie qu'un rêve réalisé, celui-là. Songez donc. On part, seule avec lui, quel qu'il soit. On va, seule avec lui, toujours, partout, mêlée à lui, pénétrée d'une délicieuse et inoubliable tendresse. Nous n'avons, dans l'existence, qu'une heure de vraie poésie, celle-là ; qu'une seule illusion, si complète que le réveil a lieu seulement des mois après ; qu'un seul enivrement, si grand que tout disparaît, tout, hormis Lui. Vous me direz que souvent on ne l'aime pas vraiment. Qu'importe ? On ne le sais pas, alors, on croit l'aimer ; et c'est l'amour qu'on aime. Il est l'amour, il est toutes nos illusions visibles, il est toutes nos attentes réalisées ; il est l'espoir saisi ; il est Celui à qui nous allons pouvoir nous dévouer, à qui nous nous sommes données ; il est l'Ami, notre Maître, notre Seigneur, tout. Notre rêve, à nous femmes, c'est d'aimer, et d'avoir pour nous seules, tout à fait pour nous, dans un incessant tête-à-tête, celui que nous adorons, et qui nous adore aussi, croyons-nous. Pendant ce premier mois tout cela s'accomplit. Mais il n'y a que ce mois-là dans l'existence, pas un autre... pas un autre ! Je l'ai fait, ce voyage d'amour classique que chante Mme Juliette Lamber ; et, ce matin, mon coeur frémissait, bondissait, défaillait en retrouvant là, dans ce livre, tous ces lieux restés chers, les seuls où je fus vraiment heureuse ; et en relisant, trente ans après, les choses qu'il me disait jadis, il me semblait recommencer ce doux passé... J'entendais sa voix, je voyais ses yeux. Oh ! comme il m'a fait souffrir depuis. Oui, oui, toute ma vraie joie est enfermée dans mon voyage de noce. Je me le rappelle comme d'hier. Au lieu de faire comme tous, de partir le soir même pour évaporer en des auberges quelconques ces premières gouttes de bonheur, et gâter, au coudoiement des garçons d'hôtel en tablier blanc et des employés de chemin de fer cette première fraîcheur de l'intimité, ce duvet de l'amour, nous sommes restés tout seuls, en tête à tête, enfermés, embrassés, en une petite maison solitaire à la campagne. Puis, quand ma tendresse, hésitante, inquiète, troublée d'abord, eut grandi dans ses baisers ; quand cette étincelle que j'avais au coeur fut devenue flamme et me brûla tout entière, il m'emporta à travers ce voyage qui fut un rêve. Oh ! oui, je me le rappelle ! Je sais d'abord que je restai six jours tout près de lui, dans une chaise de poste qui roulait sur des routes. J'apercevais de temps en temps un morceau de paysage par la portière ; mais ce que je vis le mieux assurément, c'est une moustache blonde et frisée qui s'approchait à tout moment de ma figure. J'entrai dans une ville dont je ne distinguai rien ; puis je me sentis sur un bateau qui s'en allait vers Naples, paraît-il. Nous étions debout, côte à côte, sur ce plancher qui se balançait. J'avais une main sur son épaule ; et c'est alors que je commençai à m'apercevoir de ce qui se passait autour de moi. Nous regardions courir les côtes de la Provence, car c'était la Provence que je venais de traverser. La mer immobile, figée, comme durcie dans une chaleur lourde qui tombait du soleil, s'étalait sous un ciel infini. Les roues battaient l'eau et troublaient son calme sommeil. Et, derrière nous, une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de vue le sillage tout droit du bâtiment. Soudain, vers l'avant, à quelques brasses de nous seulement, un énorme poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea, la tête la première, et disparut. J'eus peur, je poussai un cri et je me jetai toute saisie sur la poitrine de René. Puis je me mis à rire de ma frayeur et je regardais anxieuse si la bête n'allait plus reparaître. Au bout de quelques secondes, elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et toujours, tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu. Et je battais des mains, ravie à chaque apparition des énormes et souples nageurs. Oh ! ces poissons, ces gros poissons ! J'ai gardé d'eux un souvenir délicieux. Pourquoi ? Je n'en sais rien, rien du tout. Mais ils sont restés là, dans mon regard, dans ma pensée et dans mon coeur. Tout à coup ils disparurent. Je les aperçus encore une fois, très loin, vers la pleine mer ; puis je ne les vis plus, et je ressentis, pendant une seconde, un chagrin de leur départ. Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau ; et ce repos illimité de la mer et du ciel s'étendait à mon âme engourdie, où pas un frisson non plus ne passait. Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible, l'Afrique ! la terre brûlante dont je croyais déjà sentir les ardeurs ; mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même apparence de brise, effleura mon visage lorsque l'astre eut disparu. Ce fut le plus beau soir de ma vie. Je ne voulus pas rentrer dans notre cabine, où l'on respirait toutes ces horribles odeurs de navire. Nous nous étendîmes tous les deux sur le pont, roulés en des manteaux ; et nous n'avons pas dormi. Oh ! que de rêves ! que de rêves ! Le bruit monotone des roues me berçait, et je regardais sur ma tête ces légions d'étoiles si claires, d'une lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi. Vers le matin, cependant, je m'assoupis. Des bruits, des voix me réveillèrent. Les matelots, en chantant faisaient la toilette du navire. Et nous nous sommes levés. Je buvais la saveur de la brume salée, elle me pénétrait jusqu'au bout des doigts. Je regardai l'horizon. Vers l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, semblait posée sur la mer. Puis cela apparut plus distinct, les formes se dessinèrent davantage sur le ciel éclairci : une grande ligne de montagnes cornues et bizarres se levait devant nous, la Corse ! enveloppée dans une sorte de voile léger. Le capitaine, un vieux petit homme, tanné, séché, raccourci, racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont et, d'une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans les tempêtes, me demanda : "La sentez-vous, cette gueuse-là ?" Et je sentais, en effet, une forte, une étrange, une puissante odeur de plantes, d'arômes sauvages. Le capitaine reprit : "C'est la Corse qui sent comme ça. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis, Madame. Lui, là-bas, à Sainte- Hélène, parlait toujours de l'odeur de son pays. Il était de ma famille." Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua, là-bas dans l'inconnu, l'Empereur, qui était de sa famille. J'avais envie de pleurer. Le lendemain, j'étais à Naples ; et je le fis, étape par étape, ce voyage dans le bonheur que raconte le livre de Mme Juliette Lamber. Je vis, au bras de René, tous ces lieux restés si chers, dont l'écrivain fait un cadre à ses scènes d'amour ; c'est le livre des jeunes époux, celui-là, le livre qu'ils devront emporter là-bas et garder, comme une relique, une fois revenus, le livre qu'elle relira toujours. Quand je rentrai dans Marseille après ce mois passé dans le bleu, une inexplicable tristesse m'envahit. Je sentais vaguement que c'était fini ; que j'avais fait le tour du bonheur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18 août 1882 UNE PASSION La mer était brillante et calme, à peine remuée par la marée, et sur la jetée toute la ville du Havre regardait entrer les navires. On les voyait au loin, nombreux, les uns, les grands vapeurs, empanachés de fumée ; les autres, les voiliers, traînés par des remorqueurs presque invisibles, dressant sur le ciel leurs mâts nus, comme des arbres dépouillés. Ils accouraient de tous les bouts de l'horizon vers la bouche étroite de la jetée qui mangeait ces monstres ; et ils gémissaient, ils criaient, ils sifflaient, en expectorant des jets de vapeur comme une haleine essoufflée. Deux jeunes officiers se promenaient sur le môle couvert de monde, saluant, salués, s'arrêtant parfois pour causer. Soudain, l'un d'eux, le plus grand, Paul d'Henricel, serra le bras de son camarade Jean Renoldi, puis, tout bas : - Tiens, voici Mme Poinçot ; regarde bien, je t'assure qu'elle te fait de l'oeil. Elle s'en venait au bras de son mari, un riche armateur. C'était une femme de quarante ans environ, encore fort belle, un peu grosse, mais restée fraîche comme à vingt ans par la grâce de l'embonpoint. On l'appelait, parmi ses amis, la Déesse, à cause de son allure fière, de ses grands yeux noirs, de toute la noblesse de sa personne. Elle était restée irréprochable ; jamais un soupçon n'avait effleuré sa vie. On la citait comme un exemple de femme honorable et simple, si digne qu'aucun homme n'avait osé songer à elle. Et voilà que depuis un mois Paul d'Henricel affirmait à son ami Renoldi que Mme Poinçot le regardait avec tendresse ; et il insistait : - Sois sûr que je ne me trompe pas ; j'y vois clair, elle t'aime ; elle t'aime passionnément, comme une femme chaste qui n'a jamais aimé. Quarante ans est un âge terrible pour les femmes honnêtes, quand elles ont des sens ; elles deviennent folles et font des folies. Celle-là est touchée, mon bon ; comme un oiseau blessé, elle tombe, elle va tomber dans tes bras... Tiens, regarde. La grande femme, précédée de ses deux filles âgées de douze et de quinze ans, s'en venait, pâlie soudain en apercevant l'officier. Elle le regardait ardemment, d'un oeil fixe, et ne semblait plus rien voir autour d'elle, ni ses enfants, ni son mari, ni la foule. Elle rendit le salut des jeunes gens sans baisser son regard allumé d'une telle flamme qu'un doute, enfin, pénétra dans l'esprit du lieutenant Renoldi. Son ami murmura : - J'en étais sûr. As-tu vu, cette fois ? Bigre, c'est encore un riche morceau. Mais Jean Renoldi ne voulait point d'intrigue mondaine. Peu chercheur d'amour, il désirait avant tout une vie calme et se contentait des liaisons d'occasion qu'un jeune homme rencontre toujours. Tout l'accompagnement de sentimentalité, les attentions, les tendresses qu'exige une femme bien élevée, l'ennuyaient. La chaîne, si légère qu'elle soit, que noue toujours une aventure de cette espèce, lui faisait peur. Il disait : "Au bout d'un mois j'en ai par-dessus la tête, et je suis obligé de patienter six mois par politesse." Puis, une rupture l'exaspérait, avec les scènes, les allusions, les cramponnements de la femme abandonnée. Il évita de rencontrer Mme Poinçot. Or un soir il se trouva près d'elle, à table, dans un dîner ; et il eut sans cesse sur la peau, dans l'oeil et jusque dans l'âme, le regard ardent de sa voisine ; leurs mains se rencontrèrent et, presque involontairement, se serrèrent. C'était déjà le commencement d'une liaison. Il la revit, malgré lui toujours. Il se sentait aimé ; il s'attendrit, envahi d'une espèce d'apitoiement vaniteux pour la passion violente de cette femme. Il se laissa donc adorer, et fut simplement galant, espérant bien en rester au sentiment. Mais elle lui donna un jour un rendez-vous, pour se voir et causer librement, disait-elle. Elle tomba, pâmée, dans ses bras ; et il fut bien contraint d'être son amant. Et cela dura six mois. Elle l'aima d'un amour effréné, haletant. Murée dans cette passion fanatique, elle ne songeait plus à rien ; elle s'était donnée, toute ; son corps, son âme, sa réputation, sa situation, son bonheur, elle avait tout jeté dans cette flamme de son coeur comme on jetait, pour un sacrifice, tous ses objets précieux en un bûcher. Lui, en avait assez depuis longtemps et regrettait vivement ses faciles conquêtes de bel officier ; mais il était lié, tenu, prisonnier. A tout moment, elle lui disait : - Je t'ai tout donné ; que veux-tu de plus ? Il avait bien envie de répondre : - Mais je ne te demandais rien, et je te prie de reprendre ce que tu m'as donné. Sans se soucier d'être vue, compromise, perdue, elle venait chez lui, chaque soir, plus enflammée toujours. Elle s'élançait dans ses bras, l'étreignait, défaillait en des baisers exaltés qui l'ennuyaient horriblement. Il disait d'une voix lassée : - Voyons, sois raisonnable. Elle répondait : "Je t'aime" ; et s'abattait à ses genoux pour le contempler longtemps dans une pose d'adoration. Sous ce regard obstiné, il s'exaspérait enfin, la voulait relever. - Voyons, assieds-toi, causons. Elle murmurait : "Non, laisse-moi", et restait là, l'âme en extase. Il disait à son ami d'Henricel : - Tu sais, je la battrai. Je n'en veux plus, je n'en veux plus. Il faut que ça finisse ; et tout de suite ! Puis il ajoutait : - Qu'est-ce que tu me conseilles de faire ? L'autre répondait : - Romps. Et Renoldi ajoutait en haussant les épaules : - Tu en parles à ton aise, tu crois que c'est facile de rompre avec une femme qui vous martyrise d'attentions, qui vous torture de prévenances, qui vous persécute de sa tendresse, dont l'unique souci est de vous plaire, et l'unique tort de s'être donnée malgré vous. Mais voilà qu'un matin, on apprit que le régiment allait changer de garnison ; Renoldi se mit à danser de joie. Il était sauvé ! sauvé sans scènes, sans cris ! Sauvé !... Il ne s'agissait plus que de patienter deux mois !... Sauvé !... Le soir, elle entra chez lui, plus exaltée encore que de coutume. Elle savait l'affreuse nouvelle, et, sans ôter son chapeau, lui prenant les mains et les serrant nerveusement, les yeux dans les yeux, la voix vibrante et résolue : - Tu vas partir ; je le sais. J'ai d'abord eu l'âme brisée ; puis j'ai compris ce que j'avais à faire. Je n'hésite plus. Je viens t'apporter la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse offrir : je te suis. Pour toi, j'abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds, mais je suis heureuse : il me semble que je me donne à toi de nouveau. C'est le dernier et le plus grand sacrifice ; je suis à toi pour toujours ! Il eut une sueur froide dans le dos, et fut saisi d'une rage sourde et furieuse, d'une colère de faible. Cependant il se calma, et d'un ton désintéressé, avec des douceurs dans la voix, refusa son sacrifice, tâcha de l'apaiser, de la raisonner, de lui faire toucher sa folie ! Elle l'écoutait en le regardant en face avec ses yeux noirs, la lèvre dédaigneuse, sans rien répondre. Quand il eut fini, elle lui dit seulement : - Est-ce que tu serais un lâche ? serais-tu de ceux qui séduisent une femme, puis l'abandonnent au premier caprice ? Il devint pâle et se remit à raisonner ; il lui montra, jusqu'à leur mort, les inévitables conséquences d'une pareille action : leur vie brisée, le monde fermé... Elle répondait obstinément : - Qu'importe, quand on s'aime ! Alors, tout à coup, il éclata : - Eh bien ! non. Je ne veux pas. Entends-tu ? je ne veux pas, je te le défends. Puis emporté par ses longues rancunes, il vida son coeur. - Eh ! sacrebleu, voilà assez longtemps que tu m'aimes malgré moi, il ne manquerait que de t'emmener. Merci, par exemple ! Elle ne répondit rien, mais son visage livide eut une lente et douloureuse crispation, comme si tous ses nerfs et ses muscles se fussent tordus. Et elle s'en alla sans lui dire adieu. La nuit même elle s'empoisonnait. On la crut perdue pendant huit jours. Et dans la ville on jasait, on la plaignait, excusant sa faute grâce à la violence de sa passion ; car les sentiments extrêmes, devenus héroïques par leur emportement, se font toujours pardonner ce qu'ils ont de condamnable. Une femme qui se tue n'est pour ainsi dire plus adultère. Et ce fut bientôt une espèce de réprobation générale contre le lieutenant Renoldi qui refusait de la revoir, un sentiment unanime de blâme. On racontait qu'il l'avait abandonnée, trahie, battue. Le colonel, pris de pitié, en dit un mot à son officier par une allusion discrète. Paul d'Henricel alla trouver son ami : - Eh ! sacrebleu, mon bon, on ne laisse pas mourir une femme ; ce n'est pas propre, cela. L'autre, exaspéré, fit taire son ami, qui prononça le mot infamie. Ils se battirent. Renoldi fut blessé, à la satisfaction générale, et garda longtemps le lit. Elle le sut, l'en aima davantage, croyant qu'il s'était battu pour elle ; mais, ne pouvant quitter sa chambre, elle ne le revit pas avant le départ du régiment. Il était depuis trois mois à Lille quand il reçut, un matin, la visite d'une jeune femme, la soeur de son ancienne maîtresse. Après de longues souffrances et un désespoir qu'elle n'avait pu vaincre, Mme Poinçot allait mourir. Elle était condamnée sans espoir. Elle le voulait voir une minute, rien qu'une minute, avant de fermer les yeux à jamais. L'absence et le temps avaient apaisé la satiété et la colère du jeune homme ; il fut attendri, pleura, et partit pour le Havre. Elle semblait à l'agonie. On les laissa seuls ; et il eut, sur le lit de cette mourante qu'il avait tuée malgré lui, une crise d'épouvantable chagrin. Il sanglota, l'embrassa avec des lèvres douces et passionnées, comme il n'en avait jamais eu pour elle. Il balbutiait : - Non, non, tu ne mourras pas, tu guériras, nous nous aimerons... nous nous aimerons... toujours... Elle murmura : - Est-ce vrai ? Tu m'aimes ? Et lui, dans sa désolation, jura, promit de l'attendre lorsqu'elle serait guérie, s'apitoya longuement en brisant les mains si maigres de la pauvre femme dont le coeur battait à coups désordonnés. Le lendemain, il regagnait sa garnison. Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore. Éperdu, il la reprit. Puis, comme ils vivaient ensemble à la façon des gens unis par la loi, le même colonel qui s'était indigné de l'abandon se révolta contre cette situation illégitime, incompatible avec le bon exemple que doivent les officiers dans un régiment. Il prévint son subordonné, puis il sévit : et Renoldi donna sa démission. Ils allèrent vivre en une villa, sur les bords de la Méditerranée, la mer classique des amoureux. Et trois ans encore se passèrent. Renoldi, plié sous le joug, était vaincu, accoutumé à cette tendresse persévérante. Elle avait maintenant des cheveux blancs. Il se considérait, lui, comme un homme fini, noyé. Toute espérance, toute carrière, toute satisfaction, toute joie lui étaient maintenant défendues. Or, un matin, on lui remit une carte : "Joseph Poinçot, armateur. Le Havre." - Le mari ! le mari qui n'avait rien dit, comprenant qu'on ne lutte pas contre ces obstinations désespérées des femmes. Que voulait-il ? Il attendait dans le jardin, ayant refusé de pénétrer dans la villa. Il salua poliment, ne voulant pas s'asseoir, même sur un banc dans une allée, et il se mit à parler nettement et lentement. - Monsieur, je ne suis point venu pour vous adresser des reproches ; je sais trop comment les choses se sont passées. J'ai subi... nous avons subi... une espèce de... de... de fatalité. Je ne vous aurais jamais dérangé dans votre retraite si la situation n'avait point changé. J'ai deux filles, monsieur. L'une d'elles, l'aînée, aime un jeune homme, et en est aimée. Mais la famille de ce garçon s'oppose au mariage, arguant de la situation de la... mère de ma fille. Je n'ai ni colère, ni rancune, mais j'adore mes enfants, monsieur. Je viens donc vous redemander ma... ma femme ; j'espère qu'aujourd'hui elle consentira à rentrer chez moi... chez elle. Quant à moi, je ferai semblant d'avoir oublié pour... pour mes filles. Renoldi ressentit au coeur un coup violent, et il fut inondé d'un délire de joie, comme un condamné qui reçoit sa grâce. Il balbutia : - Mais oui... certainement, monsieur... moi-même... croyez bien... sans doute... c'est juste, trop juste. Et il avait envie de prendre les mains de cet homme, de le serrer dans ses bras, de l'embrasser sur les deux joues. Il reprit : - Entrez donc. Vous serez mieux dans le salon ; je vais la chercher. Cette fois M. Poinçot ne résista plus et il s'assit. Renoldi gravit l'escalier en bondissant puis, devant la porte de sa maîtresse, il se calma et il entra gravement : - On te demande en bas, dit-il ; c'est pour une communication au sujet de tes filles. Elle se dressa : - De mes filles ? Quoi ? quoi donc ? Elles ne sont pas mortes ? Il reprit : - Non. Mais il y a une situation grave que tu peux seule dénouer. Elle n'en écouta pas davantage et descendit rapidement. Alors il s'affaissa sur une chaise, tout remué, et attendit. Il attendit longtemps, longtemps. Puis comme des voix irritées montaient jusqu'à lui, à travers le plafond, il prit le parti de descendre. Mme Poinçot était debout, exaspérée, prête à sortir, tandis que le mari la retenait par sa robe, répétant : - Mais comprenez donc que vous perdez nos filles, vos filles, nos enfants ! Elle répondait obstinément : - Je ne rentrerai pas chez vous. Renoldi comprit tout, s'approcha défaillant et balbutia : - Quoi ? elle refuse ? Elle se tourna vers lui et, par une sorte de pudeur, ne le tutoyant plus devant l'époux légitime : - Savez-vous ce qu'il me demande ? Il veut que je retourne sous son toit ! Et elle ricanait, avec un immense dédain pour cet homme presque agenouillé qui la suppliait. Alors Renoldi, avec la détermination d'un désespéré qui joue sa dernière partie, se mit à parler à son tour, plaida la cause des pauvres filles, la cause du mari, sa cause. Et quand il s'interrompait, cherchant quelque argument nouveau, M. Poinçot, à bout d'expédients, murmurait, en la tutoyant par un retour de vieille habitude instinctive : - Voyons, Delphine, songe à tes filles. Alors elle les enveloppa tous deux en un regard de souverain mépris, puis s'enfuyant d'un élan vers l'escalier, elle leur jeta : - Vous êtes deux misérables ! Restés seuls, ils se considérèrent un moment aussi abattus, aussi navrés l'un que l'autre ; M. Poinçot ramassa son chapeau tombé près de lui, épousseta de la main ses genoux blanchis sur le plancher, puis avec un geste désespéré, alors que Renoldi le reconduisait vers la porte, il prononça en saluant : - Nous sommes bien malheureux, monsieur. Puis il s'éloigna d'un pas alourdi. 22 août 1882 CORRESPONDANCE Madame de X... à Madame de Z... Étretat, vendredi. Ma chère tante, Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre, veille de l'ouverture de la chasse que je tiens à ne pas manquer, pour taquiner ces messieurs. Vous êtes trop bonne, ma tante, et vous leur permettez ce jour-là, quand vous êtes seule avec eux, de dîner sans habit et sans s'être rasés en rentrant, sous prétexte de fatigue. Aussi sont-ils enchantés quand je ne suis pas là. Mais j'y serai, et je passerai la revue, comme un général, à l'heure du dîner ; et si j'en trouve un seul un peu négligé, rien qu'un peu, je l'enverrai à la cuisine, avec les bonnes. Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'égards et de savoir-vivre qu'il faut se montrer toujours sévère. C'est vraiment le règne de la goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent beaucoup moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrés et on peut les juger en masse. Oh ! les êtres grossiers qu'ils sont ! Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait bien, au premier abord, grâce à son tailleur, a retiré délicatement ses bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit être un riche parvenu (ce sont les plus mal élevés), assis en face de moi, a posé délicatement ses deux pieds sur la banquette, à mon côté. C'est admis. Dans les villes d'eaux, c'est un déchaînement de grossièreté. Je dois ajouter une chose : ma révolte tient peut-être à ce que je ne suis point habituée à fréquenter communément les gens qu'on coudoie ici, car leur genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent. Dans le bureau de l'hôtel, je fus presque renversée par un jeune homme qui prenait sa clef par-dessus ma tête. Un autre me heurta si fort, sans dire "pardon", ni se découvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en eus mal dans la poitrine. Voilà comme ils sont tous. Regardons-les aborder les femmes sur la terrasse, c'est à peine s'ils saluent. Ils portent simplement la main à leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont tous chauves, cela vaut mieux. Mais il est une chose qui m'exaspère et me choque par-dessus tout, c'est la liberté qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espèce de précaution, des aventures les plus révoltantes. Quand deux hommes sont ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les réflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans s'inquiéter le moins du monde si quelque oreille de femme est à portée de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place pour ne pas être plus longtemps la confidente involontaire d'une anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentais humiliée autant qu'indignée d'avoir pu entendre cela. Le plus élémentaire savoir-vivre ne devrait-il pas leur apprendre à parler bas de ces choses en notre voisinage ? Étretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma chère tante, le potin est un signe de race des petites gens et des petits esprits. Il est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus aimées ni courtisées. Il me suffit de regarder celles qu'on désigne comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez pas. L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une remarquable artiste, Mme Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette plage. Il n'en est pas beaucoup de marque. Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il, d'emmurer ses personnages, il tient à s'emmurer lui-même. Puis je me trouvai assise sur le galet à côté d'un homme encore jeune, d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne leva pas une seule fois les yeux sur moi. Je fus un peu choquée ; et je demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes ; il me semblait attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante, à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle Sully Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté. Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues. Votre nièce dévouée, Berthe de X... P.S. - Je dois cependant ajouter, pour la justification de la politesse française, que nos compatriotes sont en voyage des modèles de savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins. Madame de Z... à Madame de X... Les Fresnes, samedi. Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui n'empêche que tu as tort. Je fus, comme toi, très indignée autrefois de l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse ; mais en vieillissant et en songeant à tout, et en perdant ma coquetterie, et en observant sans y mêler du mien, je me suis aperçue de ceci : que si les hommes ne sont pas toujours polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable grossièreté. Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et nous estimons en même temps que tout nous est dû, et nous commettons à coeur joie des actes dépourvus de ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion. Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous beaucoup d'égards, relativement à nos allures envers eux. Du reste, mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons. Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames, tous les hommes deviendraient des gentilshommes. Voyons, observe et réfléchis. Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue ; quelle attitude ! quels regards de dénigrement, quel mépris dans le coup d'oeil ! Quel coup de tête de haut en bas pour toiser et condamner ! Et si le trottoir est étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon ? Jamais ! Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux saluent et s'effacent en même temps ; tandis que, nous autres, nous nous précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec insolence. Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute la largeur du passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme, crois-tu qu'elles se dérangeront d'un demi-pied ? Jamais ! jamais ! J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main, à la porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans paraître prêts à devenir enragés, comme moi. C'est qu'ils étaient habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences. L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton mari justement, dans un restaurant des Champs-Élysées pour prendre le frais. Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre. J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile, mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite, s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche. C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse ; et la besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas. Tu me parles d'Étretat et des gens qui potinent sur cette gentille plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis autrefois bien amusée. Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde, et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors. Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or, devine ce qu'imagina l'un de nos maris ? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans une des fermes des environs. On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des folles. On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même faire de la soupe à l'oignon (horreur !) et l'on dansait sous les pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient dans la profondeur des bâtiments ; les chevaux s'agitaient sur la litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées. Que c'est loin ! que c'est loin ! voilà trente ans de cela ! Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse. Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent ? C'est ainsi qu'on gâte les hommes, petite. Je t'embrasse. Ta vieille tante, Geneviève de Z... 30 août 1882 UN VIEUX Tous les journaux avaient inséré cette réclame : "La nouvelle station balnéaire de Rondelis offre tous les avantages désirables pour un arrêt prolongé et même pour un séjour définitif. Ses eaux ferrugineuses, reconnues les premières du monde contre toutes les affections du sang, semblent posséder en outre des qualités particulières, propres à prolonger la vie humaine. Ce résultat singulier est peut-être dû en partie à la situation exceptionnelle de la petite ville, bâtie en pleine montagne, au milieu d'une forêt de sapins. Mais toujours est-il qu'on y remarque depuis plusieurs siècles des cas de longévité extraordinaires." Et le public venait en foule. Un matin, le médecin des eaux fut appelé auprès d'un nouveau voyageur, M. Daron, arrivé depuis quelques jours et qui avait loué une villa charmante, sur la lisière de la forêt. C'était un petit vieillard de quatre-vingt-six ans, encore vert, sec, bien portant, actif, et qui prenait une peine infinie à dissimuler son âge. Il fit asseoir le médecin et l'interrogea tout de suite. "Docteur, si je me porte bien, c'est grâce à l'hygiène. Sans être très vieux, je suis déjà d'un certain âge, mais j'évite toutes les maladies, toutes les indispositions, tous les plus légers malaises par l'hygiène. On affirme que le climat de ce pays est très favorable à la santé. Je suis tout prêt à le croire, mais avant de me fixer ici j'en veux les preuves. Je vous prierai donc de venir chez moi une fois par semaine pour me donner bien exactement les renseignements suivants : "Je désire d'abord avoir la liste complète, très complète, de tous les habitants de la ville et des environs qui ont passé quatre-vingts ans. Il me faut aussi quelques détails physiques et physiologiques sur eux. Je veux connaître leur profession, leur genre de vie, leurs habitudes. Toutes les fois qu'une de ces personnes mourra, vous voudrez bien me prévenir, et m'indiquer la cause précise de sa mort, ainsi que les circonstances." Puis, il ajouta gracieusement : "J'espère, Docteur, que nous deviendrons bons amis", et il tendit sa petite main ridée que le médecin serra en promettant son concours dévoué. M. Daron avait toujours craint la mort d'une étrange façon. Il s'était privé de presque tous les plaisirs parce qu'ils sont dangereux, et quand on s'étonnait qu'il ne bût pas de vin, de ce vin qui donne le rêve et la gaieté, il répondait d'un ton où perçait la peur : "Je tiens à ma vie." Et il prononçait MA, comme si cette vie, SA vie, avait eu une valeur ignorée. Il mettait dans ce : MA une telle différence entre sa vie et la vie des autres qu'on ne trouvait rien à répondre. Il possédait, du reste, une façon toute particulière d'accentuer les pronoms possessifs, qui désignaient toutes les parties de sa personne ou même les choses qui lui appartenaient. Quand il disait : "Mes yeux, mes jambes, mes bras, mes mains", on sentait bien qu'il ne fallait pas s'y tromper, que ces organes-là n'étaient point ceux de tout le monde. Mais où apparaissait surtout cette distinction, c'est quand il parlait de son médecin : "Mon docteur." On eût dit que ce docteur était à lui, rien qu'à lui, fait pour lui seul, pour s'occuper de ses maladies et pas d'autre chose, et supérieur à tous les médecins de l'univers, à tous, sans exception. Il n'avait jamais considéré les autres hommes que comme des espèces de pantins créés pour meubler la nature. Il les distinguait en deux classes : ceux qu'il saluait parce qu'un hasard l'avait mis en rapport avec eux, et ceux qu'il ne saluait pas. Ces deux catégories d'individus lui demeuraient d'ailleurs également indifférentes. Mais à partir du jour où le médecin de Rondelis lui eut apporté la liste des dix-sept habitants de la ville ayant passé quatre-vingt ans, il sentit s'éveiller dans son coeur un intérêt nouveau, une sollicitude inconnue pour ces vieillards qu'il allait voir tomber l'un après l'autre. Il ne les voulut pas connaître, mais il se fit une idée très nette de leurs personnes, et il ne parlait que d'eux avec le médecin qui dînait chez lui, chaque jeudi. Il demandait : "Eh bien, Docteur, comment va Joseph Poinçot, aujourd'hui ? Nous l'avons laissé un peu souffrant la semaine dernière." Et quand le médecin avait fait le bulletin de la santé du malade, M. Daron proposait des modifications au régime, des essais, des modes de traitement qu'il pourrait ensuite appliquer sur lui s'ils avaient réussi sur les autres. Ils étaient, ces dix-sept vieillards, un champ d'expériences d'où il tirait des enseignements. Un soir, le docteur, en entrant, annonça : "Rosalie Tournel est morte." M. Daron tressaillit et tout de suite il demanda : "De quoi ? - D'une angine." Le petit vieux eut un "ah" de soulagement. Il reprit : "Elle était trop grasse, trop forte ; elle devait manger trop cette femme-là. Quand j'aurai son âge, je m'observerai davantage." (Il était de deux ans plus vieux ; mais il n'avouait que soixante-dix ans.) Quelques mois après, ce fut le tour d'Henri Brissot. M. Daron fut très ému. C'était un homme, cette fois, un maigre, juste de son âge à trois mois près, et un prudent. Il n'osait plus interroger, attendant que le médecin parlât, et il demeurait inquiet. "Ah ! il est mort comme ça, tout d'un coup ? Il se portait très bien la semaine dernière, il aura fait quelque imprudence, n'est-ce pas, Docteur ?" Le médecin, qui s'amusait, répondit : "Je ne crois pas. Ses enfants m'ont dit qu'il avait été très sage." Alors, n'y tenant plus, pris d'angoisse, M. Daron demanda : "Mais... mais... de quoi est-il mort, alors ? - D'une pleurésie." Ce fut une joie, une vraie joie. Le petit vieux tapa l'une contre l'autre ses mains sèches. "Parbleu, je vous disais bien qu'il avait fait quelque imprudence. On n'attrape pas une pleurésie sans raison. Il aura voulu prendre l'air après son dîner. Et le froid lui sera tombé sur la poitrine. Une pleurésie ! C'est un accident, cela, ce n'est pas même une maladie. Il n'y a que les fous qui meurent d'une pleurésie." Et il dîna gaiement en parlant de ceux qui restaient. "Ils ne sont plus que quinze maintenant ; mais ils sont forts, ceux-là, n'est-ce pas ? Toute la vie est ainsi, les plus faibles tombent les premiers ; les gens qui passent trente ans ont bien des chances pour aller à soixante ; ceux qui passent soixante arrivent souvent à quatre-vingts ; et ceux qui passent quatre-vingts atteignent presque toujours la centaine, parce que ce sont les plus robustes, les plus sages, les mieux trempés." Deux autres encore disparurent dans l'année, l'un d'une dysenterie et l'autre d'un étouffement. M. Daron s'amusa beaucoup de la mort du premier ; et il conclut qu'il avait assurément mangé, le veille, des choses excitantes. "La dysenterie est le mal des imprudents ; que diable, vous auriez dû, Docteur, veiller sur son hygiène." Quant à celui qu'un étouffement avait emporté, cela ne pouvait provenir que d'une maladie du coeur mal observée jusque-là. Mais un soir le médecin annonça le trépas de Paul Timonet, une sorte de momie dont on espérait bien faire un centenaire-réclame pour la station. Quand M. Daron demanda, selon sa coutume : "De quoi est-il mort ?" le médecin répondit : "Ma foi, je n'en sais rien. - Comment, vous n'en savez rien ? On sait toujours. N'avait-il pas quelque lésion organique ? Le docteur hocha la tête : "Non, aucune. - Peut-être quelque affection du foie ou des reins ? - Non pas, tout cela était sain. - Avez-vous bien observé si l'estomac fonctionnait régulièrement ? Une attaque provient souvent d'une mauvaise digestion. - Il n'y a pas eu d'attaque." M. Daron, très perplexe, s'agitait : "Mais voyons : il est mort de quelque chose, enfin ! De quoi, à votre avis ?" Le médecin leva les bras : "Je ne sais rien, absolument rien. Il est mort parce qu'il est mort, voilà." M. Daron alors, d'une voix émue, demanda : "Quel âge avait-il donc au juste, celui-là ? Je ne me le rappelle plus. - Quatre-vingt-neuf ans." Et le petit vieux, d'un air incrédule et rassuré, s'écria : "Quatre-vingt-neuf ans ! Mais, alors, ce n'est pourtant pas non plus la vieillesse !..." 26 septembre 1882 UN MILLION C'était un modeste ménage d'employés. Le mari, commis de ministère, correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il s'appelait Léopold Bonnin. C'était un petit jeune homme qui pensait en tout ce qu'on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins croyant depuis que la République tendait à la séparation de l'Église et de l'État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère : "Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu ; je ne suis pas clérical." Il avait avant tout la prétention d'être un honnête homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il venait à l'heure, partait à l'heure, ne flânait guère, et se montrait toujours fort droit sur la "question d'argent". Il avait épousé la fille d'un collègue pauvre, mais dont la soeur était riche d'un million, ayant été épousée par amour. Elle n'avait pas eu d'enfants, d'où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par conséquent, qu'à sa nièce. Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, planait sur le ministère tout entier ; on savait que "Les Bonnin auraient un million". Les jeunes gens non plus n'avaient pas d'enfants, mais ils n'y tenaient guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et modérés en tout ; et ils pensaient qu'un enfant troublerait leur vie, leur intérieur, leur repos. Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance ; mais puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux. La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des chiromanciennes ; depuis qu'elle n'était plus en âge de procréer, on lui avait indiqué mille autres moyens qu'elle supposait infaillibles en se désolant de n'en pouvoir faire l'expérience, mais elle s'acharnait à les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment : "Eh bien, avez-vous essayé ce que je vous recommandais l'autre jour ?" Elle mourut. Ce fut dans le coeur des deux jeunes gens une de ces joies secrètes qu'on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. La conscience se drape de noir, mais l'âme frémit d'allégresse. Ils furent avisés qu'un testament était déposé chez un notaire. Ils y coururent à la sortie de l'église. La tante, fidèle à l'idée fixe de toute sa vie, laissait un million à leur premier-né, avec la jouissance de rente aux parents jusqu'à leur mort. Si le jeune ménage n'avait pas d'héritier avant trois ans, cette fortune irait aux pauvres. Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit jours sans retourner au bureau. Puis, quand il fut rétabli, il se promit avec énergie d'être père. Pendant six mois, il s'y acharna jusqu'à n'être plus que l'ombre de lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et les mettait en oeuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale. L'anémie le minait ; on craignait la phtisie. Un médecin consulté l'épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus paisible même qu'autrefois, avec un régime réconfortant. Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce fameux "coup du million". Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants ; d'autres s'offraient avec outrecuidance pour remplir la clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les bureaux, le harcelait d'allusions, de mots grivois, se faisant fort, disait-il, de le faire hérité en vingt minutes. Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa plume derrière l'oreille, lui jeta cette injure : "Monsieur, vous êtes un infâme ; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage." Des témoins furent envoyés, ce qui mit tous les ministères en émoi pendant trois jours. On ne rencontrait qu'eux dans les couloirs, se communiquant des procès- verbaux, et des points de vue sur l'affaire. Une rédaction fut enfin adoptée à l'unanimité par les quatre délégués et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut et une poignée de main devant le chef de bureau, en balbutiant quelques paroles d'excuse. Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont trouvés face à face. Puis un jour, s'étant heurtés au tournant d'un couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne : "Je ne vous ai point fait mal, Monsieur ?" L'autre répondit : "Nullement, Monsieur." Depuis ce moment, ils crurent convenable d'échanger quelques paroles en se rencontrant. Puis, ils devinrent peu à peu plus familiers ; ils prirent l'habitude l'un et l'autre, se comprirent, s'estimèrent en gens qui s'étaient méconnus, et devinrent inséparables. Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait d'allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le temps passait ; un an déjà s'était écoulé depuis la mort de la tante. L'héritage semblait perdu. Mme Bonnin, en se mettant à table, disait : "Nous avons peu de choses pour le dîner ; il en serait autrement si nous étions riches." Quand Léopold partait pour le bureau, Mme Bonnin, en lui donnant sa canne, disait : "Si nous avions cinquante mille livres de rente, tu n'aurais pas besoin d'aller trimer là-bas, monsieur le gratte-papier." Quand Mme Bonnin allait sortir par les jours de pluie, elle murmurait : "Si on avait une voiture, on ne serait pas forcé de se crotter par des temps pareils." Enfin, à toute heure, en toute occasion, elle semblait reprocher à son mari quelque chose de honteux, le rendant seul coupable, seul responsable de la perte de cette fortune. Exaspéré il finit par l'emmener chez un grand médecin qui, après une longue consultation, ne se prononça pas, déclarant qu'il ne voyait rien ; que le cas se présentait assez fréquemment ; qu'il en est des corps comme des esprits ; qu'après avoir vu tant de ménages disjoints par incompatibilité d'humeur, il n'était pas étonnant d'en voir d'autres stériles par incompatibilité physique. Cela coûta quarante francs. Un an s'écoula, la guerre était déclarée, une guerre incessante, acharnée, entre les deux époux, une sorte de haine épouvantable. Et Mme Bonnin ne cessait de répéter : "Est-ce malheureux, de perdre une fortune parce qu'on a épousé un imbécile !" ou bien : "Dire que si j'étais tombée sur un autre homme, j'aurais aujourd'hui cinquante mille livres de rente !" ou bien : "Il y a des gens qui sont toujours gênants dans la vie. Ils gâtent tout." Les dîners, les soirées surtout devenaient intolérables. Ne sachant plus que faire, Léopold, un soir, craignant une scène horrible au logis, amena son ami, Frédéric Morel, avec qui il avait failli se battre en duel. Morel fut bientôt l'ami de la maison, le conseiller écouté des deux époux. Il ne restait plus que six mois avant l'expiration du dernier délai donnant aux pauvres le million ; et peu à peu Léopold changeait d'allures vis-à-vis de sa femme, devenait lui-même agressif, la piquait souvent par des insinuations obscures, parlait d'une façon mystérieuse de femmes d'employés qui avaient su faire la situation de leur mari. De temps en temps, il racontait quelque histoire d'avancement surprenant tombé sur un commis. "Le père Ravinot, qui était surnuméraire voici cinq ans, vient d'être nommé sous-chef." Mme Bonnin prononçait : "Ce n'est pas toi qui saurais en faire autant." Alors Léopold haussait les épaules. "Avec ça qu'il en fait plus qu'un autre. Il a une femme intelligente, voilà tout. Elle a su plaire au chef de division, et elle obtient tout ce qu'elle veut. Dans la vie il faut savoir s'arranger pour n'être pas dupé par les circonstances." Que voulait-il dire au juste ? Que comprit-elle ? Que se passa-t-il ? Ils avaient chacun un calendrier, et marquaient les jours qui les séparaient du terme fatal, et chaque semaine ils sentaient une folie les envahir, une rage désespérée, une exaspération éperdue avec un tel désespoir, qu'ils devenaient capables d'un crime s'il avait fallu le commettre. Et voilà qu'un matin, Mme Bonnin dont les yeux luisaient et dont toute la figure semblait radieuse, passa ses deux mains sur les épaules de son mari, et, le regardant jusqu'à l'âme, d'un regard fixe et joyeux, elle dit, tout bas : "Je crois que je suis enceinte." Il eut une telle secousse au coeur qu'il faillit tomber à la renverse ; et brusquement, il saisit sa femme dans ses bras, l'embrassa éperdument, l'assit sur ses genoux, l'étreignit encore comme une enfant adorée, et, succombant à l'émotion, il pleura, il sanglota. Deux mois après, il n'avait plus de doutes. Il la conduisit alors chez un médecin pour faire constater son état et porta le certificat obtenu chez le notaire dépositaire du testament. L'homme de loi déclara que, du moment que l'enfant existait, né ou à naître, il s'inclinait et qu'il surseoirait à l'exécution jusqu'à la fin de la grossesse. Un garçon naquit, qu'ils nommèrent Dieudonné, en souvenir de ce qui s'était pratiqué dans les maisons royales. Ils furent riches. Or, un soir, comme M. Bonnin rentrait chez lui où devait dîner son ami Frédéric Morel, sa femme lui dit d'un ton simple : "Je viens de prier notre ami Frédéric de ne plus mettre les pieds ici, il a été inconvenant avec moi." Il la regarda une seconde avec un sourire reconnaissant dans l'oeil, puis il ouvrit les bras ; elle s'y jeta et ils s'embrassèrent longtemps, longtemps comme deux bons petits époux, bien tendres, bien unis, bien honnêtes. Et il faut entendre Mme Bonnin parler des femmes qui ont failli par amour, et de celles qu'un grand élan de coeur a jetées dans l'adultère. 2 novembre 1882 LE BAISER Ma chère mignonne, Donc, tu pleures du matin au soir et du soir au matin parce que ton mari t'abandonne ; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n'en sais pas si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à fait ignorante dans cet art d'aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela. Tu n'as pour lui, me dis-tu que des attentions, que des douceurs, que des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là ; je crois que tu l'embrasses trop. Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit : l'amour. L'homme, doué de sa force physique, l'exerce par la violence. La femme, douée du charme, domine par la caresse. C'est notre arme, arme redoutable, invincible, mais qu'il faut savoir manier. Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter l'histoire de l'Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter l'homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les moeurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d'empires. Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith ; dans la Fable, Omphale, Hélène ; dans l'Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d'autres. Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, comme les rois, user d'une diplomatie délicate. L'Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d'imperceptibles sensations. Nous savons qu'il est fort comme la Mort ; mais il est aussi fragile que le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s'écroule alors, sans que nous puissions la rééditer. Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux heures d'étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que l'homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes. Prends bien garde à cela, ma mignonne : c'est le défaut de notre cuirasse, c'est notre talon d'Achille. Sais-tu d'où vient notre vraie puissance ? Du baiser, du seul baiser ! Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir des reines. Le baiser n'est qu'une préface pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l'oeuvre elle-même, une préface qu'on relit sans cesse, tandis qu'on ne peut pas toujours... relire le livre. Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du bonheur. C'est dans le baiser, dans le seul baiser qu'on croit parfois sentir cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion des coeurs défaillants. Te rappelles-tu les vers de Sully Prudhomme : Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par le corps. Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux êtres ne faisant plus qu'un, c'est le baiser. Tout le délire violent de la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue et longue, si longue ! de l'une à l'autre. Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut craindre de l'émousser. Sa valeur, ne l'oublie pas, est relative, purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, les dispositions du moment, l'état d'attente et d'extase de l'esprit. Je vais m'appuyer sur un exemple. Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait tressaillir jusqu'au coeur. Après avoir décrit l'attente de l'amoureux dans une chambre fermée, par un soir d'hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l'arrivée de la femme aimée qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses jupes, et il s'écrie : Oh ! les premiers baisers à travers la voilette ! N'est-ce point là un vers d'un sentiment exquis, d'une observation délicate et charmante, d'une parfaite vérité. Toutes celles qui ont couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras d'un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l'attente anxieuse ; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, impurement sensuel, ils sont détestables. Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelettes d'eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L'amant se précipite et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte que la teinture de cette dentelle trempée d'haleine froide. Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète : Oh ! les premiers baisers à travers la voilette ! Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut craindre de la déprécier. Eh bien, ma chérie, je t'ai vue en plusieurs occasions très maladroite. Tu n'es pas la seule, d'ailleurs ; la plupart des femmes perdent leur autorité par l'abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures d'affaissement où le coeur a besoin de repos comme le corps, au lieu de comprendre ce qui se passe en lui, elles s'acharnent en des caresses inopportunes, se lassent par l'obstination des lèvres tendues, le fatiguent en l'étreignant sans rime ni raison. Crois-en mon expérience. D'abord n'embrasse jamais ton mari en public, en wagon, au restaurant. C'est du plus mauvais goût ; refoule ton envie. Il se sentirait ridicule et t'en voudrait toujours. Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l'intimité. Tu en fais, j'en suis certaine, une effroyable consommation. Ainsi je t'ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles pas sans doute. Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et t'embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux frisés du cou. Soudain tu as crié : "Ah ! le feu !" Vous n'y songiez guère, il s'éteignait. quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine le foyer. Alors il s'est levé, s'élançant vers le coffre à bois où il saisit deux bûches énormes qu'il rapportait à grand'peine, quand tu es venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant : "Embrasse-moi." Il tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant de fatigue et d'effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis à murmurer d'un air fâché : "Comme tu m'embrasses mal." - Parbleu, ma chérie ! Oh ! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis : quand il porte un verre plein d'eau, quand il remet ses bottes, quand il renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture pénible, et de l'immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester une minute avec un geste commencé et le seul désir d'être débarrassé de nous. Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L'amour est délicat, ma petite : un rien le froisse ; tout dépend, sache-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal. Expérimente mes conseils. Ta vieille tante, COLETTE. Pour copie conforme : MAUFRIGNEUSE. 14 novembre 1882 MA FEMME C'était à la fin d'un dîner d'hommes, d'hommes mariés, anciens amis, qui se réunissaient quelquefois sans leurs femmes, en garçons, comme jadis. On mangeait longtemps, on buvait beaucoup ; on parlait de tout, on remuait des souvenirs vieux et joyeux, ces souvenirs chauds qui font, malgré soi, sourire les lèvres et frémir le coeur. On disait : - Te rappelles-tu, Georges, notre excursion à Saint-Germain avec ces deux fillettes de Montmartre ? - Parbleu ! si je me le rappelle. Et on retrouvait des détails, et ceci et cela, mille petites choses, qui faisaient plaisir encore aujourd'hui. On vint à parler du mariage, et chacun dit avec un air sincère : "Oh ! si c'était à recommencer !..." Georges Duportin ajouta : "C'est extraordinaire comme on tombe là-dedans facilement. On était bien décidé à ne jamais prendre femme ; et puis, au printemps on part pour la campagne ; il fait chaud ; l'été se présente bien ; l'herbe est fleurie ; on rencontre une jeune fille chez des amis... v'lan ! c'est fait. On revient marié." Pierre Létoile s'écria : "Juste ! c'est mon histoire, seulement j'ai des détails particuliers..." Son ami l'interrompit : "Quant à toi ne te plains pas. Tu as bien la plus charmante femme du monde, jolie, aimable, parfaite ; tu es, certes, le plus heureux de nous." L'autre reprit : - Ce n'est pas ma faute. - Comment ça ? - C'est vrai que j'ai une femme parfaite ; mais je l'ai bien épousée malgré moi. - Allons donc ! - Oui... Voici l'aventure. J'avais trente-cinq ans, et je ne pensais pas plus à me marier qu'à me pendre. Les jeunes filles me semblaient insipides et j'adorais le plaisir. Je fus invité, au mois de mai, à la noce de mon cousin Simon d'Érabel, en Normandie. Ce fut une vraie noce normande. On se mit à table à cinq heures du soir ; à onze heures on mangeait encore. On m'avait accouplé, pour la circonstance, avec une demoiselle Dumoulin, fille d'un colonel en retraite, jeune personne blonde et militaire, bien en forme, hardie et verbeuse. Elle m'accapara complètement pendant toute la journée, m'entraîna dans le parc, me fit danser bon gré mal gré, m'assomma. Je me disais : "Passe pour aujourd'hui, mais demain je file. Ça suffit." Vers onze heures du soir, les femmes se retirèrent dans leurs chambres ; les hommes restèrent à fumer en buvant, ou à boire en fumant, si vous aimez mieux. Par la fenêtre ouverte on apercevait le bal champêtre. Rustres et rustaudes sautaient en rond, en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violonistes et une clarinette placés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; et la frêle musique, déchirée par les voix déchaînées, semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de notes éparpillées. Deux grandes barriques, entourées de torches flambantes, versaient à boire à la foule. Deux hommes étaient occupés à rincer les verres ou les bols dans un baquet pour les tendre immédiatement sous les robinets d'où coulaient le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur ; et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueurs se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient. Sur une table on trouvait du pain, du beurre, des fromages et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps à autre : et sous le champ de feu des étoiles, cette fête saine et violente faisait plaisir à voir, donnait envie de boire aussi au ventre de ces grosses futailles et de manger du pain ferme avec du beurre et un oignon cru. Un désir fou me saisit de prendre part à ces réjouissances, et j'abandonnai mes compagnons. J'étais peut-être un peu gris, je dois l'avouer ; mais je le fus bientôt tout à fait. J'avais saisi la main d'une forte paysanne essoufflée, et je la fis sauter éperdument jusqu'à la limite de mon haleine. Et puis je bus un coup de vin et je saisis une autre gaillarde. Pour me rafraîchir ensuite, j'avalai un plein bol de cidre et je me remis à bondir comme un possédé. J'étais souple ; les gars, ravis, me contemplaient en cherchant à m'imiter ; les filles voulaient toutes danser avec moi et sautaient lourdement avec des élégances de vaches. Enfin, de ronde en ronde, de verre de vin en verre de cidre, je me trouvai, vers deux heures du matin, pochard à ne plus tenir debout. J'eus conscience de mon état et je voulus gagner ma chambre. Le château dormait, silencieux et sombre. Je n'avais pas d'allumettes et tout le monde était couché. Dès que je fus dans le vestibule, des étourdissements me prirent ; j'eus beaucoup de mal à trouver la rampe ; enfin, je la rencontrai par hasard, à tâtons, et je m'assis sur la première marche de l'escalier pour tâcher de classer un peu mes idées. Ma chambre se trouvait au second étage, la troisième porte à gauche. C'était heureux que je n'eusse pas oublié cela. Fort de ce souvenir, je me relevai, non sans peine, et je commençai l'ascension, marche à marche, les mains soudées aux barreaux de fer pour ne point choir, avec l'idée fixe de ne pas faire de bruit. Trois ou quatre fois seulement mon pied manqua les degrés et je m'abattis sur les genoux, mais grâce à l'énergie de mes bras et à la tension de ma volonté, j'évitai une dégringolade complète. Enfin, j'atteignis le second étage et je m'aventurai dans le corridor, en tâtant les murailles. Voici une porte ; je comptais : "Une" ; mais un vertige subit me détacha du mur et me fit accomplir un circuit singulier qui me jeta sur l'autre cloison. Je voulus revenir en ligne droite. La traversée fut longue et pénible. Enfin je rencontrai la côte que je me mis à longer de nouveau avec prudence et je trouvai une autre porte. Pour être sûr de ne pas me tromper, je comptai encore tout haut : "Deux" ; et je me remis en marche. Je finis par trouver la troisième. Je dis : "Trois, c'est moi" et je tournai la clef dans la serrure. La porte s'ouvrit. Je pensai, malgré mon trouble : "Puisque ça s'ouvre c'est bien chez moi." Et je m'avançai dans l'ombre après avoir refermé doucement. Je heurtai quelque chose de mou : ma chaise longue. Je m'étendis aussitôt dessus. Dans ma situation, je ne devais pas m'obstiner à chercher ma table de nuit, mon bougeoir, mes allumettes. J'en aurais eu pour deux heures au moins. Il m'aurait fallu autant de temps pour me dévêtir ; et peut-être n'y serais-je pas parvenu. J'y renonçai. J'enlevai seulement mes bottines ; je déboutonnai mon gilet qui m'étranglait, je desserrai mon pantalon et je m'endormis d'un invincible sommeil. Cela dura longtemps sans doute. Je fus brusquement réveillé par une voix vibrante qui disait, tout près de moi : "Comment, paresseuse, encore couchée ? Il est dix heures, sais-tu ?" Une voix de femme répondit : "Déjà ! J'étais si fatiguée d'hier." Je me demandais avec stupéfaction ce que voulait dire ce dialogue. Où étais-je ? Qu'avais-je fait ? Mon esprit flottait, encore enveloppé d'un nuage épais. La première voix reprit : "Je vais ouvrir tes rideaux." Et j'entendis des pas qui s'approchaient de moi. Je m'assis tout à fait éperdu. Alors une main se posa sur ma tête. Je fis un brusque mouvement. La voix demanda avec force : "Qui est là ?" Je me gardai bien de répondre. Deux poignets furieux me saisirent. A mon tour j'enlaçai quelqu'un et une lutte effroyable commença. Nous nous roulions, renversant les meubles, heurtant les murs. La voix de femme criait effroyablement : "Au secours, au secours !" Des domestiques accoururent, des voisins, des dames affolées. On ouvrit les volets, on tira les rideaux. Je me colletais avec le colonel Dumoulin ! J'avais dormi auprès du lit de sa fille. Quand on nous eut séparés, je m'enfuis dans ma chambre, abruti d'étonnement. Je m'enfermai à clef et je m'assis, les pieds sur une chaise, car mes bottines étaient demeurées chez la jeune personne. J'entendais une grande rumeur dans tout le château, des portes ouvertes et fermées, des chuchotements, des pas rapides. Au bout d'une demi-heure on frappa chez moi. Je criai : "Qui est là ?" C'était mon oncle, le père du marié de la veille. J'ouvris. Il était pâle et furieux et il me traita durement : "Tu t'es conduit chez moi comme un manant, entends-tu ?" Puis il ajouta d'un ton plus doux : "Comment, bougre d'imbécile, tu te laisses surprendre à dix heures du matin ! Tu vas t'endormir comme une bûche dans cette chambre au lieu de t'en aller aussitôt... aussitôt après." Je m'écriai : "Mais, mon oncle, je vous assure qu'il ne s'est rien passé... Je me suis trompé de porte, étant gris." Il haussa les épaules : "Allons ne dis pas des bêtises." Je levai la main : "Je vous le jure sur mon honneur." Mon oncle reprit : "Oui, c'est bien. C'est ton devoir de dire cela." A mon tour, je me fâchai, et je lui racontai toute ma mésaventure. Il me regardait avec des yeux ébahis, ne sachant pas ce qu'il devait croire. Puis il sortit conférer avec le colonel. J'appris qu'on avait formé aussi une espèce de tribunal de mères, auquel étaient soumises les différentes phases de la situation. Il revint une heure plus tard, s'assit avec des allures de juge, et commença : "Quoi qu'il en soit, je ne vois pour toi qu'un moyen de te tirer d'affaires, c'est d'épouser Mlle Dumoulin." Je fis un bond d'épouvante : - Quant à ça, jamais par exemple ! Il demanda gravement : "Que comptes-tu donc faire ?" Je répondis avec simplicité : "Mais... m'en aller, quand on m'aura rendu mes bottines." Mon oncle reprit : "Ne plaisantons pas, s'il te plaît. Le colonel est résolu à te brûler la cervelle dès qu'il t'apercevra. Et tu peux être sûr qu'il ne menace pas en vain. J'ai parlé d'un duel, il a répondu : "Non, je vous dis que je lui brûlerai la cervelle." "Examinons maintenant la question à un autre point de vue. "Ou bien tu as séduit cette enfant et, alors, c'est tant pis pour toi, mon garçon, on ne s'adresse pas aux jeunes filles. "Ou bien tu t'es trompé étant gris, comme tu le dis. Alors c'est encore tant pis pour toi. On ne se met pas dans des situations aussi sottes. De toute façon, la pauvre fille est perdue de réputation, car on ne croira jamais à des explications d'ivrogne. La vraie victime, la seule victime là-dedans, c'est elle. Réfléchis." Et il s'en alla pendant que je lui criais dans le dos : "Dites tout ce que vous voudrez. Je n'épouserai pas." Je restai seul encore une heure. Ce fut ma tante qui vint à son tour. Elle pleurait. Elle usa de tous les raisonnements. Personne ne croyait à mon erreur. On ne pouvait admettre que cette jeune fille eût oublié de fermer sa porte à clef dans une maison pleine de monde. Le colonel l'avait frappée. Elle sanglotait depuis le matin. C'était un scandale terrible, ineffaçable. Et ma bonne tante ajoutait : "Demande-la toujours en mariage ; on trouvera peut- être moyen de te tirer d'affaires en discutant les conditions du contrat." Cette perspective me soulagea. Et je consentis à écrire ma demande. Une heure après je repartais pour Paris. Je fus avisé le lendemain que ma demande était agréée. Alors, en trois semaines, sans que j'aie pu trouver une ruse, une défaite, les bans furent publiés, les lettres de faire-part envoyées, le contrat signé, et je me trouvai, un lundi matin, dans le choeur d'une église illuminée, à côté d'une jeune fille qui pleurait, après avoir déclaré au maire que je consentais à la prendre pour compagne... jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre. Je ne l'avais pas revue, et je la regardais de côté avec un certain étonnement malveillant. Cependant, elle n'était pas laide, mais pas du tout. Je me disais : "En voilà une qui ne rira pas tous les jours." Elle ne me regarda point une fois jusqu'au soir, et ne me dit pas un mot. Vers le milieu de la nuit, j'entrai dans la chambre nuptiale avec l'intention de lui faire connaître mes résolutions, car j'étais le maître maintenant. Je la trouvai, assise dans un fauteuil, vêtue comme dans le jour, avec les yeux rouges et le teint pâle. Elle se leva dès que j'entrai et vint à moi gravement. "Monsieur, me dit-elle, je suis prête à faire ce que vous ordonnerez. Je me tuerai si vous le désirez." Elle était jolie comme tout dans ce rôle héroïque, la fille du colonel. Je l'embrassai, c'était mon droit. Et je m'aperçus bientôt que je n'étais pas volé. Voilà cinq ans que je suis marié. Je ne le regrette nullement encore. Pierre Létoile se tut. Ses compagnons riaient. L'un d'eux dit : "Le mariage est une loterie ; il ne faut jamais choisir les numéros, ceux de hasard sont les meilleurs." Et un autre ajouta pour conclure : "Oui, mais n'oubliez pas que le dieu des ivrognes avait choisi pour Pierre." 5 décembre 1882 ROUERIE Les femmes ? - Eh bien, quoi ? les femmes ? - Eh bien, il n'y a pas de prestidigitateurs plus subtils pour nous mettre dedans à tout propos, avec ou sans raison, souvent pour le seul plaisir de ruser. Et elles rusent avec une simplicité incroyable, une audace surprenante, une finesse invincible. Elles rusent du matin au soir, et toutes, les plus honnêtes, les plus droites, les plus sensées. Ajoutons qu'elles y sont parfois un peu forcées. L'homme a, sans cesse, des entêtements imbéciles et des désirs de tyran. Un mari, dans son ménage, impose à tout moment des volontés ridicules. Il est plein de manies ; sa femme les flatte en les trompant. Elle lui fait croire qu'une chose coûte tant, parce qu'il crierait si cela valait plus. Et elle se tire toujours adroitement d'affaire par des moyens si faciles et si malins, que les bras nous en tombent lorsque nous les apercevons par hasard. Nous nous disons, stupéfaits : "Comment ne nous en étions nous pas aperçus ?" L'homme qui parlait était un ancien ministre de l'empire, le comte de L..., fort roué, disait-on, et d'esprit supérieur. Un groupe de jeunes gens l'écoutait. Il reprit : - J'ai été roulé par une humble petite bourgeoise d'une façon comique et magistrale. Je vais vous dire la chose pour votre instruction. J'étais alors ministre des affaires étrangères et, chaque matin, j'avais l'habitude de faire une longue promenade à pied aux Champs-Élysées. C'était au mois de mai ; je marchais en respirant avidement cette bonne odeur des premières feuilles. Bientôt je m'aperçus que je rencontrais tous les jours une adorable petite femme, une de ces étonnantes et gracieuses créatures qui portent la marque de fabrique de Paris. Jolie ? Oui et non. Bien faite ? Non, mieux que ça. La taille était trop mince, les épaules trop droites, la poitrine trop bombée, soit ; mais je préfère ces exquises poupées de chair ronde à cette grande carcasse de Vénus de Milo. Et puis elles trottinent d'une façon incomparable ; et le seul frémissement de leur tournure nous fait courir des désirs dans les moelles. Elle avait l'air de me regarder en passant. Mais ces femmes-là ont toujours l'air de tout ; et on ne sait jamais. Un matin, je la vis assise sur un banc, avec un livre ouvert à la main. Je m'empressai de m'asseoir à son côté. Cinq minutes après nous étions amis. Alors, chaque jour, après le salut souriant : "Bonjour, Madame", - "Bonjour, Monsieur", on causait. Elle me raconta qu'elle était femme d'un employé, que la vie était triste, que les plaisirs étaient rares et les soucis fréquents, et mille autres choses. Je lui dis qui j'étais, par hasard et peut-être aussi par vanité ; elle simula fort bien l'étonnement. Le lendemain elle venait me voir au ministère, et elle y revint si souvent que les huissiers, ayant appris à la connaître, se jetaient tout bas de l'un à l'autre, en l'apercevant, le nom dont ils l'avaient baptisée : "Madame Léon." - Je porte ce prénom. Pendant trois mois je la vis tous les matins sans me lasser d'elle une seconde, tant elle savait sans cesse varier et pimenter sa tendresse. Mais un jour je m'aperçus qu'elle avait les yeux meurtris et luisants de larmes continues, qu'elle parlait avec peine, perdue en des préoccupations secrètes. Je la priai, je la suppliai de me dire le souci de son coeur ; et elle finit par balbutier en frissonnant : - Je suis... je suis enceinte. Et elle se mit à sangloter. Oh ! je fis une grimace horrible et je dus pâlir comme on fait à des nouvelles semblables. Vous ne sauriez croire quel coup désagréable vous donne dans la poitrine l'annonce de ces paternités inattendues. Mais vous connaîtrez cela tôt ou tard. A mon tour, je bégayai : - Mais... mais... tu es mariée, n'est-ce pas ? Elle répondit : - Oui, mais mon mari est en Italie depuis deux mois et il ne reviendra pas de longtemps encore. Je tenais, coûte que coûte, à dégager ma responsabilité. Je dis : - Il faut le rejoindre tout de suite. Elle rougit jusqu'aux tempes, et baissant les yeux : - Oui... mais... Elle n'osa ou ne voulut achever. J'avais compris et je lui remis discrètement une enveloppe contenant ses frais de voyage. Huit jours plus tard, elle m'adressait une lettre de Gênes. La semaine suivante j'en recevais une de Florence. Puis il m'en vint de Livourne, de Rome, de Naples. Elle me disait : "Je vais bien, mon cher amour, mais je suis affreuse. Je ne veux pas que tu me voies avant que ce soit fini ; tu ne m'aimerais plus. Mon mari ne s'est douté de rien. Comme sa mission le retient encore pour longtemps en ce pays, je ne reviendrai en France qu'après ma délivrance." Et, au bout de huit mois environ, je recevais de Venise ces seuls mots : "C'est un garçon." Quelque temps après, elle entra brusquement, un matin, dans mon cabinet, plus fraîche et plus jolie que jamais, et se jeta dans mes bras. Et notre tendresse ancienne recommença. Je quittai le ministère, elle vint dans mon hôtel de la rue de Grenelle. Souvent elle me parlait de l'enfant, mais je ne l'écoutais guère ; cela ne me regardait pas. Je lui remettais par moments une somme assez ronde, en lui disant simplement : - Place cela pour lui. Deux ans encore s'écoulèrent, et, de plus en plus elle s'acharnait à me donner des nouvelles du petit, "de Léon". Parfois, elle pleurait : - Tu ne l'aimes pas ; tu ne veux seulement pas le voir, si tu savais quel chagrin tu me fais ! Enfin, elle me harcela si fort que je lui promis un jour d'aller le lendemain aux Champs-Élysées, à l'heure où elle viendrait l'y promener. Mais, au moment de partir, une crainte m'arrêta. L'homme est faible et bête ; qui sait ce qui allait se passer dans mon coeur ? Si je me mettais à aimer ce petit être né de moi ! mon fils ! J'avais mon chapeau sur la tête, mes gants aux mains. Je jetai les gants sur mon bureau et mon chapeau sur une chaise : "Non, décidément, je n'irai pas, c'est plus sage." Ma porte s'ouvrit. Mon frère entrait. Il me tendit une lettre anonyme reçue le matin : "Prévenez le comte de L..., votre frère, que la petite femme de la rue Cassette se moque effrontément de lui. Qu'il prenne des renseignements sur elle." Je n'avais jamais rien dit à personne de cette vieille intrigue. Je fus stupéfait et je racontai l'histoire à mon frère depuis le commencement jusqu'à la fin. J'ajoutai : - Quant à moi, je ne veux m'occuper de rien, mais tu seras bien gentil d'aller aux nouvelles. Mon frère parti, je me disais : "En quoi peut-elle me tromper ? Elle a d'autres amants ? Que m'importe ! Elle est jeune, fraîche et jolie ; je ne lui en demande pas plus. Elle a l'air de m'aimer et ne me coûte pas trop cher, en définitive. Vraiment, je ne comprends pas." Mon frère revint bientôt. A la police, on lui avait donné des renseignements parfaits du mari. "Employé au ministère de l'intérieur, correct, bien noté, bien pensant, mais marié à une femme fort jolie, dont les dépenses semblaient un peu exagérées pour sa position modeste." Voilà tout. Or mon frère, l'ayant cherchée à son domicile et ayant appris qu'elle était sortie, avait fait jaser la concierge, à prix d'or. - Mme D..., une bien brave femme, et son mari un bien brave homme, pas fiers, pas riches, mais généreux. Mon frère demanda, pour dire quelque chose : - Quel âge a son petit garçon maintenant ? - Mais elle n'a pas de petit garçon, monsieur ? - Comment ? le petit Léon ? - Non, monsieur, vous vous trompez. - Mais celui qu'elle a eu pendant son voyage en Italie, voici deux ans ? - Elle n'a jamais été en Italie, monsieur, elle n'a pas quitté la maison depuis cinq ans qu'elle l'habite. Mon frère, surpris, avait de nouveau interrogé, sondé, poussé au plus loin ses investigations. Pas d'enfant, pas de voyage. J'étais prodigieusement étonné, mais sans bien comprendre le sens final de cette comédie. - Je veux, dis-je, en avoir le coeur net. Je vais la prier de venir ici demain. Tu la recevras à ma place ; si elle m'a joué, tu lui remettras ces dix mille francs, et je ne la reverrai plus. Au fait, je commence à en avoir assez. Le croiriez-vous, cela me désolait la veille d'avoir un enfant de cette femme, et j'étais irrité, honteux, blessé maintenant de n'en plus avoir. Je me trouvais libre, délivré de toute obligation, de toute inquiétude ; et je me sentais furieux. Mon frère, le lendemain, l'attendit dans mon cabinet. Elle entra vivement comme d'habitude, courant à lui les bras ouverts, et s'arrêta net en l'apercevant. Il salua et s'excusa. - Je vous demande pardon, madame, de me trouver ici à la place de mon frère ; mais il m'a chargé de vous demander des explications qu'il lui aurait été pénible d'obtenir lui-même. Alors, la fixant au fond des yeux, il dit brusquement : - Nous savons que vous n'avez pas d'enfant de lui. Après le premier moment de stupeur, elle avait repris contenance, s'était assise et regardait en souriant ce juge. Elle répondit simplement : - Non, je n'ai pas d'enfant. - Nous savons aussi que vous n'avez jamais été en Italie. Cette fois elle se mit à rire tout à fait. - Non, je n'ai jamais été en Italie. Mon frère, abasourdi, reprit : - Le comte m'a chargé de vous remettre cet argent et de vous dire que tout était rompu. Elle reprit son sérieux, mit tranquillement l'argent dans sa poche, et demanda avec naïveté : - Alors... je ne reverrai plus le comte ? - Non, madame. Elle parut contrariée et ajouta d'un ton calme : - Tant pis, je l'aimais bien. Voyant qu'elle en avait pris si résolument son parti, mon frère, souriant à son tour, lui demanda : - Voyons, dites-moi donc maintenant pourquoi vous avez inventé toute cette ruse longue et compliquée du voyage et de l'enfant. Elle regarda mon frère, ébahie, comme s'il eût posé une question stupide, et répondit : - Tiens, cette malice ! Croyez-vous qu'une pauvre petite bourgeoise de rien du tout comme moi aurait retenu pendant trois ans le comte de L..., un ministre, un grand seigneur, un homme à la mode, riche et séduisant, si elle ne lui en avait pas donné un peu à garder ? Maintenant c'est fini. Tant pis. Ça ne pouvait durer toujours. Je n'en ai pas moins réussi pendant trois ans. Vous lui direz bien des choses de ma part. Elle se leva. Mon frère reprit : - Mais... l'enfant ? Vous en aviez un, pour le montrer ? - Certes, l'enfant de ma soeur. Elle me le prêtait. Je parie que c'est elle qui vous a prévenus. - Bon ; et toutes ces lettres d'Italie ? Elle se rassit pour rire à son aise. - Oh ! ces lettres, c'est tout un poème. Le comte n'était pas ministre des affaires étrangères pour rien. - Mais... encore ? - Encore est mon secret. Je ne veux compromettre personne. Et, saluant avec un sourire un peu moqueur, elle sortit sans plus d'émotion, en actrice dont le rôle est fini. Et le comte de L... ajouta, comme morale : - Fiez-vous donc à ces oiseaux-là ! 12 décembre 1882 YVELINE SAMORIS La comtesse Samoris. - Cette dame en noir, là-bas ? - Elle-même, elle porte le deuil de sa fille qu'elle a tuée. - Allons donc ! Que me contez-vous là ? - Une histoire toute simple, sans crime et sans violences. - Alors quoi ? - Presque rien. Beaucoup de courtisanes étaient nées pour être des honnêtes femmes, dit-on ; et beaucoup de femmes dites honnêtes pour être courtisanes, n'est-ce pas ? Or, Mme Samoris, née courtisane, avait une fille née honnête femme, voilà tout. - Je comprends mal. - Je m'explique. - La comtesse Samoris est une de ces étrangères à clinquant comme il en pleut des centaines sur Paris, chaque année. Comtesse hongroise ou valaque, ou je ne sais quoi, elle apparut un hiver dans un appartement des Champs-Élysées, ce quartier des aventuriers, et ouvrit ses salons au premier venant, et au premier venu. J'y allai. Pourquoi ? direz-vous. Je n'en sais trop rien. J'y allai comme nous y allons tous, parce qu'on y joue, parce que les femmes sont faciles et les hommes malhonnêtes. Vous connaissez ce monde de flibustiers à décorations variées, tous nobles, tous titrés, tous inconnus aux ambassades, à l'exception des espions. Tous parlent de l'honneur à propos de bottes, citent leurs ancêtres, racontent leur vie, hâbleurs, menteurs, filoux, dangereux comme leurs cartes, trompeurs comme leurs noms, l'aristocratie du bagne enfin. J'adore ces gens-là. Ils sont intéressants à pénétrer, intéressants à connaître, amusants à entendre, souvent spirituels, jamais banals comme des fonctionnaires publics. Leurs femmes sont toujours jolies, avec une petite saveur de coquinerie étrangère, avec le mystère de leur existence passée peut-être à moitié dans une maison de correction. Elles ont en général des yeux superbes et des cheveux invraisemblables. Je les adore aussi. Mme Samoris est le type de ces aventurières, élégante, mûre et belle encore, charmeuse et féline ; on la sent vicieuse jusque dans les moelles. On s'amusait beaucoup chez elle, on y jouait, on y dansait, on y soupait... enfin on y faisait tout ce qui constitue les plaisirs de la vie mondaine. Et elle avait une fille, grande, magnifique, toujours joyeuse, toujours prête pour les fêtes, toujours riant à pleine bouche et dansant à corps perdu. Une vrai fille d'aventurière. Mais une innocente, une ignorante, une naïve, qui ne voyait rien, ne savait rien, ne comprenait rien, ne devinait rien de tout ce qui se passait dans la maison paternelle. - Comment le savez-vous ? - Comment je le sais ? C'est plus drôle que tout. On sonne un matin chez moi, et mon valet de chambre vint me prévenir que M. Joseph Bonenthal demande à me parler. Je dis aussitôt : - Qui est ce monsieur ? Mon serviteur répondit : - Je ne sais pas trop, Monsieur, c'est peut-être un domestique. C'était un domestique, en effet, qui voulait entrer chez moi. - D'où sortez-vous ? - De chez Mme la comtesse Samoris. - Ah ! mais ma maison ne ressemble en rien à la sienne. - Je le sais bien, Monsieur, et voilà pourquoi je voudrais entrer chez Monsieur ; j'en ai assez de ces gens-là ; on y passe, mais on n'y reste pas. J'avais justement besoin d'un homme, je pris celui-là. Un mois après, Mlle Yveline Samoris mourait mystérieusement, et voici tous les détails de cette mort que je tiens de Joseph qui les tenait de son amie la femme de chambre de la comtesse. Le soir d'un bal, deux nouveaux arrivés causaient derrière une porte. Mlle Yveline, qui venait de danser, s'appuya contre cette porte pour avoir un peu d'air. Ils ne la virent pas s'approcher ; elle les entendit. Ils disaient ; - Mais quel est le père de la jeune personne ? - Un Russe, paraît-il, le comte Rouvaloff. Il ne voit plus la mère. - Et le prince régnant aujourd'hui ? - Ce prince anglais debout contre la fenêtre ; Mme Samoris l'adore. Mais ses adorations ne durent jamais plus d'un mois à six semaines. Du reste, vous voyez que le personnel d'amis est nombreux ; tous sont appelés... et presque tous sont élus. Cela coûte un peu cher ; mais... bast ! - Où a-t-elle pris ce nom de Samoris ? - Du seul homme peut-être qu'elle ait aimé, un banquier israélite de Berlin qui s'appelait Samuel Morris. - Bon. Je vous remercie. Maintenant que je suis renseigné, j'y vois clair. Et j'irai droit. Quelle tempête éclata dans cette cervelle de jeune fille douée de tous les instincts d'une honnête femme ? Quel désespoir bouleversa cette âme simple ? Quelles tortures étreignirent cette joie incessante, ce rire charmant, cet exultant bonheur de vivre ? quel combat se livra dans ce coeur si jeune, jusqu'à l'heure où le dernier invité fut parti ? Voilà ce que Joseph ne pouvait me dire. Mais le soir même, Yveline entra brusquement dans la chambre de sa mère, qui allait se mettre au lit, fit sortir la suivante qui resta derrière la porte, et debout, pâle, les yeux agrandis, elle prononça : - Maman, voici ce que j'ai entendu tantôt dans le salon. Et elle raconta mot pour mot le propos que je vous ai dit. La comtesse, stupéfaite, ne savait d'abord que répondre. Puis elle nia tout avec énergie, inventa une histoire, jura, prit Dieu à témoin. La jeune fille se retira éperdue, mais non convaincue. Et elle épia. Je me rappelle parfaitement le changement étrange qu'elle avait subi. Elle était toujours grave et triste ; et plantait sur nous ses grands yeux fixes comme pour lire au fond de nos âmes. Nous ne savions qu'en penser, et on prétendait qu'elle cherchait un mari, soit définitif, soit passager. Un soir, elle n'eut plus de doute : elle surprit sa mère. Alors froidement, comme un homme d'affaires qui pose les conditions d'un traité, elle dit : - Voici, maman, ce que j'ai résolu. Nous nous retirerons toutes les deux dans une petite ville ou bien à la campagne ; nous y vivrons sans bruit, comme nous pourrons. Tes bijoux seuls sont une fortune. Si tu trouves à te marier avec quelque honnête homme, tant mieux ; encore plus tant mieux si je trouve aussi. Si tu ne consens pas à cela, je me tuerai. Cette fois la comtesse envoya coucher sa fille et lui défendit de jamais recommencer cette leçon, malséante en sa bouche. Yveline répondit : - Je te donne un mois pour réfléchir. Si dans un mois nous n'avons pas changé d'existence, je me tuerai, puisqu'il ne reste aucune autre issue honorable à ma vie. Et elle s'en alla. Au bout d'un mois, on dansait et on soupait toujours dans l'hôtel Samoris. Yveline alors prétendit qu'elle avait mal aux dents et fit acheter chez un pharmacien voisin quelques gouttes de chloroforme. Le lendemain elle recommença ; elle dut elle-même, chaque fois qu'elle sortait, recueillir des doses insignifiantes du narcotique. Elle en emplit une bouteille. On la trouva, un matin, dans son lit, déjà froide, avec un masque de coton sur la figure. Son cercueil fut couvert de fleurs, l'église tendue de blanc. Il y eut foule à la cérémonie funèbre. Eh bien ! vrai, si j'avais su, - mais on ne sait jamais, - j'aurais peut-être épousé cette fille-là. Elle était rudement jolie. - Et la mère, qu'est-elle devenue ? - Oh ! elle a beaucoup pleuré. Elle recommence depuis huit jours seulement à recevoir ses intimes. - Et qu'a-t-on dit pour expliquer cette mort ? - On a parlé d'un poêle perfectionné dont le mécanisme s'était dérangé. Des accidents par ces appareils ayant fait grand bruit jadis, il n'y avait rien d'invraisemblable à cela. 20 décembre 1882 Contes de la bécasse (1883) LA BÉCASSE Le vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie des jambes le clouait à son fauteuil ; il ne pouvait plus que tirer des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron. Le reste du temps il lisait. C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait : - Eh bien, rien de nouveau ? Et il savait interroger à la façon du juge d'instruction. Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait les fusils, les chargeait et les passait à son maître ; un autre valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et demeurât en éveil. Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en suffoquant de gaieté : - Y est-il, celui-là, Joseph ! As-tu vu comme il est descendu ? Et Joseph répondait invariablement : - Oh ! Monsieur le baron ne les manque pas. A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée. Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil. C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-uns avaient fait date et revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur prononçait : - J'entends : "Birr ! Birr !" et une compagnie magnifique me part à dix pas. J'ajuste : pif ! paf ! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. Il y en avait sept ! Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient. Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le "conte de la Bécasse". Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie recommençait à chaque dîner. Comme il adorait l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les soirs un par convive ; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes les têtes. Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait, dans l'anxiété de l'attente. Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en équilibre au moyen de petit bâtons croisés comme des balanciers, et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en manière de tourniquet. Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte : - Une, - deux, - trois. Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou. Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher ses voisins. Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé. Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités. Voici quelques-uns de ces récits... 5 décembre 1882 CE COCHON DE MORIN à M. Oudinot I - Ca, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre mots, "ce cochon de Morin". Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu parler de Morin sans qu'on le traitât de "cochon" ? Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. - Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de La Rochelle ? J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se frotta les mains et commença son récit. - Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin de mercerie sur le quai de La Rochelle ? - Oui, parfaitement. - Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs, des spectacles, des frôlements de femmes, une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va le coeur encore tout secoué, l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous chatouillent les lèvres. Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour La Rochelle par l'express de 8h40 du soir, et il se promenait plein de regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi, murmura : "Bigre, la belle personne !" Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle d'attente, et Morin la suivit ; puis elle passa sur le quai, et Morin la suivit encore ; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit toujours. Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla ; le train partit. Ils étaient seuls. Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans ; elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour dormir. Morin se demandait : "Qui est-ce ?". Et mille suppositions, mille projets lui traversaient l'esprit. Il se disait : "On raconte tant d'aventures de chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui sait ? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être d'être audacieux. N'est- ce pas Danton qui disait : "De l'audace, de l'audace, et toujours de l'audace". Si ce n'est pas Danton, c'est Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic. Oh ! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes ! Je parie qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas mieux...". Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque ; des petits services qu'il lui rendrait ; une conversation vive, galante, finissait par une déclaration qui finissait par... par ce que tu penses. La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança son premier rayon, un long rayon clair venu de l'horizon, sur le doux visage de la dormeuse. Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire : "êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir. "Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante ? Et vous demeurez comme ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, grand sot." Elle souriait toujours en le regardant ; elle commençait même à rire ; et il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa :"Tant pis, je risque tout" ; et brusquement, sans crier "gare", il s'avança, les mains tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il l'embrassa. D'un bond elle fut debout, criant :"Au secours", hurlant d'épouvante. Et elle ouvrit la portière ; elle agita ses bras dehors, folle de peur, essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant : "Madame... oh ! ... Madame". Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en balbutiant : "Cet homme a voulu... a voulu... me... me..." Et elle s'évanouit. On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin. Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour outrage aux bonnes moeurs dans un lieu public. II J'étais alors rédacteur en chef du Fanal des Charentes, et je voyais Morin, chaque soir, au café du Commerce. Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que faire. Je ne lui cachai pas mon opinion : "Tu n'es qu'un cochon. On ne se conduit pas comme ça". Il pleurait ; sa femme l'avait battu ; et il voyait son commerce ruiné, son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses avis. Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je renvoyais Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat. J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette Bonnell, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et qui, n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé. Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber l'affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait obtenir. Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant par la figure : "Vous venez voir ce cochon de Morin ? Tenez, le voilà, le coco !" Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai la situation ; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission était délicate ; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de répéter : "Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. Je te le jure !". Je répondis : "C'est égal, tu n'es qu'un cochon". Et je pris mille francs qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais convenable. Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain dans l'après-midi, une affaire urgente à La Rochelle. Et deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était elle assurément. Je dis tout bas à Rivet : "Sacrebleu, je commence à comprendre Morin". L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du Fanal, un fervent coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille : "Je crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin". La nièce s'était éloignée ; et j'abordai la question délicate. J'agitai le spectre du scandale ; je fis valoir la dépréciation inévitable que subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire, car on ne croirait jamais à un simple baiser. Le bonhomme semblait indécis ; mais il ne pouvait rien décider sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa un cri de triomphe : "Tenez, j'ai une idée excellente. je vous tiens, je vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux ; et, quand ma femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons". Rivet résistait ; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le décida, et nous acceptâmes l'invitation. L'oncle se leva radieux, appela sa nièce, et nous proposa une promenade dans sa propriété, en proclamant : "A ce soir les affaires sérieuses". Rivet et lui se mirent à parler politique. Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante ! Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son aventure pour tâcher de m'en faire une alliée. Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde ; elle m'écoutait de l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup. Je lui disais : "Songez donc, Mademoiselle, à tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place ce polisson sans appeler les employés ; et de changer simplement de voiture ?". Elle se mit à rire. "C'est vrai ce que vous dites ! mais que voulez-vous ? J'ai eu peur : et quand on a peur, on ne raisonne plus. Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris ; mais il était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais même pas ce qu'il me voulait". Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me disais : "Mais c'est une gaillarde, cette fille. Je comprends que ce cochon de Morin se soit trompé". Je repris en badinant : "Voyons, Mademoiselle, avouez qu'il était excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de l'embrasser". Elle rit plus fort, toutes les dents au vent : "Entre le désir et l'action, Monsieur, il y a place pour le respect". La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement : "Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant, qu'est-ce que vous feriez ?". Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit tranquillement : "Oh, vous, ce n'est pas la même chose". Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on m'appelait dans toute la province "le beau Labarbe". J'avais trente ans, alors, mais je demandai : "Pourquoi ça ?". Elle haussa les épaules, et répondit : "Tiens ! parce que vous n'êtes pas aussi bête que lui". Puis elle ajouta, en me regardant en dessous : "Ni aussi laid". Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais planté un baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. Puis elle dit : "Eh bien ! vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne recommencez pas ce jeu-là." Je pris un air humble et je dis à mi-voix : "Oh ! Mademoiselle, quant à moi, si j'ai un désir au coeur, c'est de passer devant un tribunal pour la même cause que Morin". Elle demanda à son tour : "Pourquoi ça ?". Je la regardai au fond des yeux sérieusement. "Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui soient ; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait, après vous avoir vue : "Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a de la chance tout de même". Elle se remit à rire de tout son coeur. "Etes-vous drôle ?". Elle n'avait pas fini le mot drôle que je la tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres. A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. "Vous êtes un grossier, Monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté". Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant : "Pardon, pardon, Mademoiselle. Je vous ai blessée ; j'ai été brutal ! Ne m'en voulez pas. Si vous saviez ?...". Je cherchais vainement une excuse. Elle prononça, au bout d'un moment : "Je n'ai rien à savoir, Monsieur". Mais j'avais trouvé ; je m'écriai : "Mademoiselle, voici un an que je vous aime !". Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris : "Oui, Mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je vous ai vue ici, l'an passé ; vous étiez là-bas devant la grille. J'ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitté. Croyez-moi ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouvée adorable ; votre souvenir me possédait ; j'ai voulu vous revoir ; j'ai saisi le prétexte de cette bête de Morin ; et me voici. Les circonstances m'ont fait passer les bornes ; pardonnez-moi, je vous en supplie, pardonnez-moi". Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau ; et elle murmura : "Blagueur !". Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais sincère) : "Je vous jure que je ne mens pas". Elle dit simplement : "Allons donc !". Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les allées tournantes ; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait croire. Je finissais par me sentir troublé, par penser ce que je disais ; j'étais pâle, oppressé, frissonnant ; et, doucement, je lui pris la taille. Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille. Elle semblait morte, tant elle restait rêveuse. Puis sa main rencontra la mienne et la serra ; je pressai lentement sa taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante ; elle ne remuait plus du tout ; j'effleurais sa joue de ma bouche ; et tout à coup mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long baiser ; et il aurait encore duré longtemps ; si je n'avais entendu "hum, hum" à quelques pas derrière moi. Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet qui me rejoignait. Il se campa au milieu du chemin, et, sans rire : "Eh bien ! c'est comme ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin ?". Je répondis avec fatuité : "On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle ? Qu'en as-tu obtenu ? Moi, je réponds de la nièce". Rivet déclara : "J'ai été moins heureux avec l'oncle". Et je lui pris le bras pour rentrer. III Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe ; mon pied pressait son pied ; nos regards se joignaient, se mêlaient. On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serrée contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les suivaient gravement sur le sable des chemins. On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept heures, par le premier train. L'oncle dit : "Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces messieurs". On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans l'oreille : "Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord". Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je la saisis de nouveau dans mes bras tâchant d'affoler sa raison et de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de défaillir, elle s'enfuit. Je me glissai entre mes draps, très contrarié, très agié, et très penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte. Je demandai : "Qui est là ?". Une voix légère répondit : "Moi". Je me vêtis à la hâte ; j'ouvris ; elle entra. "J'ai oublié, dit-elle, de vous demander ce que vous prenez le matin : du chocolat, du thé, ou du café ?". Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant : "Je prends... je prends... je prends...". Mais elle me glissa entre les bras, souffla ma lumière, et disparut. Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes, n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, à moitié fou, mon bougeoir à la main. Qu'allais-je faire ? Je ne raisonnais plus ; je voulais la trouver ; je la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis, je pensai brusquement : "Mais si j'entre chez l'oncle ? que dirais-je ?... ". Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le coeur battant. Au bout de plusieurs secondes, la réponse me vint : "Parbleu ! je dirai que je cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente". Et je me mis à inspecter les portes m'efforçant de découvrir la sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard, je pris une clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son lit, effarée, me regardait. Alors je poussai doucement le verrou ; et, m'approchant sur la pointe des pieds, je lui dis : "J'ai oublié, Mademoiselle, de vous demander quelque chose à lire". Elle se débattait ; mais j'ouvris bientôt le livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon gré ; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent jusqu'au bout. Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, quand une main brutale m'arrêta, et une voix, celle de Rivet, me chuchota dans le nez : "Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce cochon de Morin ?". Dès sept heures du matin, elle m'apportait elle-même une tasse de chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma bouche des bords délicieux de sa tasse. A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi ; il me dit d'un ton maussade : "Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter l'affaire de ce cochon de Morin". A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux pauvres du pays. Alors, on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette, derrière le dos de ses parents, me faisait des signes de tête : "Oui, restez donc". J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller. Je le pris à part ; je le priai, je le sollicitai ; je lui disais : "Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi". Mais il semblait exaspéré et me répétait dans la figure : "J'en ai assez, entends-tu, de l'affaire de ce cochon de Morin". Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute mon existence. Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des adieux, je dis à Rivet : "Tu n'est qu'une brute". Il répondit : "Mon petit, tu commençais à m'agacer bougrement". En arrivant aux bureaux du Fanal, j'aperçus une foule qui nous attendait... On cria, dès qu'on nous vit : "Eh bien, avez-vous arrangé l'affaire de ce cochon de Morin ?". Tout La Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant : "Oui, c'est fait, grâce à Labarbe". Et nous allâmes chez Morin. Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et il toussait sans cesse, d'une petit toux d'agonisant, sans qu'on sût d'où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse prête à le dévorer. Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les poignets et les genoux. Je dis : "C'est arrangé, salaud, mais ne recommence pas". Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil. Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop brutale. On ne l'appelait plus dans toute la contrée que "ce cochon de Morin", et cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il l'entendait. Quand un voyou dans la rue criait :"Cochon", il retournait la tête par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon : "Est-ce du tien ?". Il mourut deux ans plus tard. Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une grande femme opulente et belle me reçut. - Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle. Je balbutiai : - Mais... non... Madame. - Henriette Bonnel. - Ah ! - Et je me sentis devenir pâle. Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant. Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les serrant à les broyer : "Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais... oui, je sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de dévouement dans l'affaire...". Il hésita, puis prononça plus bas, comme s'il eût articulé un mot grossier : "... Dans l'affaire de ce cochon de Morin". 21 novembre 1882 LA FOLLE à Robert de Bonnières Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien sinistre anecdote de la guerre. Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais au moment de l'arrivée des Prussiens. J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant nouveau-né. Quand la mort est entré une fois dans une maison, elle y revient presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte. La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour retourner ses matelas. Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette âme désespérée ? On ne le sut jamais ; car elle ne parla plus. Songeait-elle aux morts ? Rêvassait- elle tristement, sans souvenir précis ? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau sans courant ? Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte. La guerre vint ; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens pénétrèrent à Cormeil. Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres ; et j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma fenêtre, je les vis passer. Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru. Pendant les premiers jours, tout se passa normalement. On avait dit à l'officier d'à côté que la dame était malade ; et il ne s'en inquiéta guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita, il s'informa de la maladie ; on répondit que son hôtesse était couchée depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne les point frôler. Il exigea qu'elle le reçut ; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda d'un ton brusque. - Je vous prierai? Matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous foie. Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit pas. Il reprit : - Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez pas de ponne volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener toute seule. Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas vu. Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. Et il ajouta : - Si vous n'êtes pas tescentue temain... Puis, il sortit. Le lendemain, la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller ; mais la folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite ; et la servante, se jetant à ses genoux, cria : - Elle ne veut pas, Monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui ; elle est si malheureuse. Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres en allemand. Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle, toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements, tant qu'on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet de vêtements féminins. Et l'officier prononça en se frottant les mains : - nous ferrons pien si vous poufez bas vous hapiller toute seule et faire une bétite bromenate. Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt d'Imauville. Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls. On ne revit plus la folle. Qu'en avaient-ils fait ? Où l'avaient-ils portée ! On ne le sut jamais. La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler jusqu'à nos portes. La pensée de cette femme perdue me hantait ; et je fis plusieurs démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des renseignements. Je faillis être fusillé. Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma voisine restait fermée ; l'herbe drue poussait dans les allées. La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait plus de cette aventure ; moi seul y songeais sans cesse. Qu'avaient-ils fait de cette femme ? s'était-elle enfuie à travers les bois ! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital sans pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger mes doutes ; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon coeur. Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse ; et, comme ma goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans ces bois peut-être en cette année sinistre ; mais je ne sais pas pourquoi, j'étais sûr, sûr vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette misérable maniaque. Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce matelas, dans la forêt froide et déserte ; et, fidèle à son idée fixe, elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et sans remuer le bras ou la jambe. Puis les loups l'avaient dévorée. Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré. J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des voeux pour que nos fils ne voient plus jamais de guerre. 5 décembre 1882 PIERROT à Henri Roujon Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes à rubans et à chapeaux à falbalas, de ces personnes qui parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie écrue. Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée Rose. Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux. Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles cultivaient quelques légumes. Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons. Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir Madame, qui descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On avait volé, volé Mme Lefèvre ! Donc, on volait dans le pays, puis on pouvait revenir. Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, bavardaient, supposaient des choses : "Tenez, ils ont passé par là. Ils ont mis leurs pieds sur le mur ; ils ont sauté dans la plate-bande". Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles maintenant ! Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, discutèrent à leur tour ; et les deux femmes expliquaient à chaque nouveau venu leurs observations et leurs idées. Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil : "Vous devriez avoir un chien". C'était vrai, cela ; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur ! Que feraient-elles d'un gros chien ! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en Normandie, on prononce quin), un petit freluquet de quin qui jappe. Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée ; car elle était de cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux quêtes du dimanche. Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien. On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien un, tout petit ; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien nourrir un "quin", mais qu'elle n'en achèterait pas. Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on le nommait. Le boulanger répondit : "Pierrot". Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il mangea. Mme Lefèvre inquiète, eut une idée : "Quand il sera bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en rôdant par le pays". On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé. Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance ; mais, dans ce cas, il jappait avec acharnement. Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet. Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama huit francs, - huit francs, Madame ! - pour ce freluquet de quin qui ne jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement. Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. Personne n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire "piquer du mas". "Piquer du mas", c'est "manger de la marne". On fait piquer du mas à tous les chiens dont on veut se débarasser. Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines. On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on marne les terres. Tout le reste du temps elle sert de cimetière aux chiens condamnés ; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels lamentables montent jusqu'à vous. Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des abords de ce trou gémissant ; et, quand on se penche au-dessus, il sort une abominable odeur de pourriture. Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre. Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hésitent, anxieux. Mais la faim les presse ; ils s'attaquent, luttent longtemps, acharnés ; et le plus fort mange le plus faible, le dévore vivant. Quand il fut décidé qu'on ferait "piquer du mas" à Pierrot, on s'enquit d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour la course. Cela partu follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du voisin se contentait de cinq sous ; c'était trop encore ; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux à la nuit tombante. On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il l'avala jusqu'à la dernière goutte ; et, comme il remuait la queue de contentement, Rose le prit dans son tablier. Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent ; Mme Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait. - Non - il n'y en avait pas ; Pierrot serait seul. Alors Rose, qui pleurait, l'embrassa, puis le lança dans le trou ; et elles se penchèrent toutes deux, l'oreille tendue. Elles entendirent d'abord un bruit sourd ; puis la plainte aiguë, déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui implorait, la tête levée vers l'ouverture. Il jappait, oh ! il jappait ! Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et inexplicable ; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait plus vite, Mme Lefèvre criait : "Attendez-moi, Rose, attendez-moi !". Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables. Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait et la mordait au nez. Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta ; elle s'était trompée. Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route interminable, qu'elle suivait; Tout à coup, au milieu du chemin, elle aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné ; et ce panier lui faisait peur. Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui saisissait la main, ne la lâchait plus ; et elle se sauvait éperdue, portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée. Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière. Il jappait ; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien. Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à sa mort. Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle eut fini, il prononça : "Vous voulez votre quin ? Ce sera quatre francs". Elle eut un sursaut ; toute sa douleur s'envola du coup. "Quatre francs ! vous vous en feriez mourir ! quatre francs !". Il répondit : "Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes manivelles, et monter tout ça, et m'en aller là-bas avec mon garçon et m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le r'donner ? fallait pas l'jeter." Elle s'en alla, indignée. - Quatre francs ! Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du puisatier. Rose, toujours résignée, répétait : "Quatre francs ! c'est de l'argent, Madame". Puis, elle ajouta : "Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour qu'il ne meure pas comme ça ?". Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse ; et les voilà reparties, avec un gros morceau de pain beurré. Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un morceau, il jappait pour réclamer le suivant. Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles ne faisaient plus qu'un voyage. Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils étaient deux ! on avait précipité un autre chien, un gros ! Rose cria : "Pierrot !" Et Pierrot jappa, jappa. alors on se mit à jeter la nourriture ; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort. Elles avaient beau spécifier : "C'est pour toi, Pierrot !" Pierrot, évidemment, n'avait rien. Les deux femmes, interdites, se regardaient ; et Mme Lefèvre prononça d'un ton aigre : "Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on jettera là dedans. Il faut y renoncer". Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivants à ses dépens, elle s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à manger en marchant. Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu. 9 octobre 1882 MENUET à Paul Bourget Les grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux garçon qui passait pour sceptique. j'ai vu la guerre de bien près : j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses navrantes. La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et déchire ; mais on guérit de ces catastrophes comme de larges blessurent saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bénignes, d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles semblent factices, nous laissent à l'âme comme une traînée, un goût d'amertume, une sensation de désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser. J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme de longues et minces piqûres inguérissables. Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille, mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait les frais de mon attendrissement. J'ai cinquante ans. j'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les filles stupides. Je me levais tôt ; et une de mes plus chères voluptés était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière du Luxembourg. Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière ? C'était comme un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche ces cloisons de branches ; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des régiments d'arbres à fruit. Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre ; et on rencontrait tout le long des chemins des mouches bourdonnantes et dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de ces tranquilles allées en corridors. Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini de ces charmilles à la mode ancienne. Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au coin d'un massif, un étrange petit vieillard. Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui faisait penser au déluge. Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières ; et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui devait être pour lui quelque souvenir magnifique. Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu. Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à faire des mouvements singuliers : quelques petits bonds d'abord, puis une révérence ; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait ! Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était fou, lui, ou moi. Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène, puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres taillés. Et il reprit avec gravité sa promenade. A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue ; et, chaque matin, il recommençait son exercice invraisemblable. Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et, l'ayant salué, je lui dis : - Il fait bien bon aujourd'hui, Monsieur. Il s'inclina. - Oui, Monsieur, c'est un vrai temps de jadis. Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder. Or, voilà qu'un jour il me confia : - J'ai épousé la Castris, Monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas ? Je crois y respirer un air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y passons toutes nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je me lève de bonne heure. Dès que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt j'aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute vieille femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une odeur d'amour. Nous nous assîmes sur un banc. C'était au mois de mai. Un parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes ; un bon soleil glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté. Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres. - Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le menuet ? Il tressaillit. - Le menuet, Monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des Reines, entendez-vous ? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de menuet. Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les mouvements, les poses. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son impuissance, nerveux et désolé. Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse et grave : - Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que nous montrions à ce monsieur ce que c'était ? Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire un mot et vint se placer en face de lui. Alors je vis une chose inoubliable. Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son temps. Et je les regardais, le coeur troublé de sensations extraordinaires, l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais envie de rire et besoin de pleurer. Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant l'autre, grimaçant d'une façon surprenante ; puis ils s'embrassèrent en sanglotant. Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la pépinière. Que sont- ils devenus sans le cher jardin d'autrefois, avec ses jardins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux des charmilles ? Sont-ils morts ? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans espoir ? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair de lune ? Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une blessure. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Vous trouverez cela ridicule, sans doute ? 20 novembre 1882 LA PEUR à J.-K. Huysmans On remonta sur le pont après dîner. Devant nous, la Méditerranée n'avait pas un frisson sur toute sa surface qu'une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé d'étoiles, un gros serpent de fumée noire ; et, derrière nous, l'eau toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant. Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'oeil tourné vers l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner. - Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous aperçut. Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces hommes qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus ; un de ces hommes qu'on devine trempés dans le courage, parla pour la première fois : - Vous dites, commandant, que vous avez eu peur ; je n'en crois rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger pressant. Il est ému, agité, anxieux ; mais la peur, c'est autre chose. Le commandant reprit en riant : - Fichtre ! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi. Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente : - Permettez-moi de m'expliquer ! La peur (et les hommes les plus hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux de la pensée et du coeur, dont le souvenir seul donne des frissons d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes connues du péril : cela a lieu dans certaines circonstances anormales, sous certaines influences mystérieuses en face de risques vagues. La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en toute son épouvantable horreur. Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai ressentie, l'hiver dernier, par une nuit de décembre. Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu, en Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon parti, sans attendrissement et même sans regrets. Mais la peur, ce n'est pas cela. Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord ; le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, Messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien ; on est résigné tout de suite ; les nuits sont claires et vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur. Eh bien ! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique : Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l'Océan. Eh bien ! figurez-vous l'Océan lui-même devenu sable au milieu d'un ouragan ; imaginez une tempête silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues inégales, différentes, soulevées tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des surprenantes collines. Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de fatigue, et désséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de nos hommes poussa une sorte de cri ; tous s'arrêtèrent ; et nous demeurâmes immobiles, surpris par un inexplicable phénomène, connu des voyageurs en ces contrées perdues. Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour battait, le mystérieux tambour des dunes ; il battait distinctement, tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son roulement fantastique. Les Arabes, épouvantés, se regardaient ; et l'un dit, en sa langue : "La mort est sur nous". Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une insolation. Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de la sauver, toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit monotone, intermittent et incompréhensible ; et je sentais glisser dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de tout village français, le battement rapide du tambour. Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur ; je l'ai su mieux encore une autre fois... Le commandant interrompit le conteur : - Pardon, Monsieur, mais ce tambour ? Qu'était-ce ? Le voyageur répondit : - Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent par ce bruit singulier, l'attribuent généralement à l'écho grossi, multiplié, démesurément enflé par les vallonnements des dunes, d'une grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe d'herbes sèches ; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures comme du parchemin. Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voilà tout. Mais je n'appris cela que plus tard. J'arrive à ma seconde émotion. C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un gémissement de souffrance ; et le froid m'envahissait, malgré mon pas rapide et mon lourd vêtement. Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser. Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait : "Triste temps !". Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec lui. Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entre-choqués emplissait la nuit d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous répondirent. Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda : "Qui va là ?". Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable tableau. Un vieil homme à cheveux blancs, à l'oeil fou, le fusil chargé dans la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le mur. On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de préparer ma chambre ; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me dit brusquement : - Voyez-vous, Monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans, cette nuit. L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir. Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire : - Aussi, nous ne sommes pas tranquilles. Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde. Près du foyer, un vieux chien, presque aveugle et moustachu, un de ces chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans ses pattes. Au-dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de grands éclairs. Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée : "Le voilà ! le voilà ! Je l'entends !". Les deux femmes retombèrent à genoux dans leurs coins en se cachant le visage ; et les fils reprirent leurs haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien endormi s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, regardant vers le feu de son oeil presque éteint, il poussa un de ces lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide cria : "Il le sent ! il le sent ! il était là quand je l'ai tué". Et les deux femmes égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien. Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, était effrayant à voir. Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger ; il hurla comme dans l'angoisse d'un rêve ; et la peur, l'épouvantable peur entrait en moi ; la peur de quoi ? Le sais-je ? C'était la peur, voilà tout. Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleversés au moindre bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous ! Alors, le paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour jeta l'animal dehors. Il se tut aussitôt ; et nous restâmes plongés dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain tous ensemble, nous eûmes une sorte de sursaut : un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt ; puis il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante ; puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insensés ; puis il revint, frôlant toujours la muraille ; et il gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle ; puis soudain une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif. Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet. Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, j'eus une telle angoisse du coeur, de l'âme et du corps, que je me sentis défaillir, prêt à mourir de peur. Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un mot, crispés dans un affolement indicible. On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un auvent, un mince rayon de jour. Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule brisée d'une balle. Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade. L'homme au visage brun se tut ; puis il ajouta : - Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger ; mais j'aimerais mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du judas. 23 octobre 1882 FARCE NORMANDE A. de Joinville La procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir. Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils. La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien dotée ; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce qu'il avait plus d'écus. Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante coup de fusils éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient lourdement en leurs habits de fête ; et Patu, quittant sa femme, sauta sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain. Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu vers la noce. Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, qui semblaient dépaysés en ce lieu ; les autres portaient d'anciens couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe ; les plus humbles étaient couronnés de casquettes. Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, bigarrés, flamboyants, ces châles ; et leur éclat semblait étonner les poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les pigeons sur les toits de chaume. Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi. La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres ouvertes et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste bâtiment, de toute ses ouvertures, des murs eux-mêmes. Comme un serpent, la suite des invité s'allongeait à travers la cour. Les premiers, atteignant la maison, braisaient la chaîne, s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de pauvres curieux ; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette odeur qui grise comme de l'absinthe. Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans à leurs chapeaux, défaisaient leur châles et les posaient sur leurs bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement de ces ornements. La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent personnes. On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes engloutissaient comme des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang. Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre d'eau-de- vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les têtes. De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim nouvelle aux dents. Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent. C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient partir en rire retentissant les deux enfilées de convives. Un vieux à cheveux gris appelait : "Les voyageurs pour Mézidon en voiture". Et c'étaient des hurlements de gaieté. Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils trépignaient en chuchotant. L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria : - C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune qu'y a !... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi ? Le marié, brusquement, se tourna : - Qu'y z'y viennent, les braconniers ! Mais l'autre se mit à rire : - Ah ! i peuvent y venir ; tu quitteras pas ta besogne pour ça ! Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres vibrèrent. Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour braconner chez lui, devint furieux : - J'te dis qu'ça : qui z'y viennent ! Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente. Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher ; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme ; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait sur la commode ; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des bourgeois dans les villes. Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un cigare, en regardant de coin sa compagne. Il la guettait d'un oeil luisant, plus sensuel que tendre ; car il la désirait plutôt qu'il ne l'aimait ; et, soudain, d'un mouvement brusque, comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit. Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance : "Va te cacher là-bas, derrière les rideaux, que j'me mette au lit". Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans gêne. Pour finir il céda ; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier jupon, qui glissa le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts chantèrent sous son poids. Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des Râpées, lui sembla-t-il. Il se redressa inquiet, le coeur crispé, et, courant à la fenêtre, il décrocha l'auvent. La pleine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des pommiers faisait des taches sombres à leur pied ; et, au loin, la campagne, couverte de moissons mûres, luisait. Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sous son cou, et sa femme le tirant en arrière, murmura : "Laisse donc, qu'est-ce ça fait, viens-t'en". Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile légère ; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur couche. Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit. Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura : "Nom de D... ! ils croient que je ne sortirai pas à cause de toi ?... Attends, attends !". Il se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour. Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa course après les braconniers. Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche du maître. On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine : "Qui va à la chasse, perd sa place". Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il ajoutait : "Oh ! pour une farce ! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux ! Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand. 8 août 1882 LES SABOTS A Léon Fontaine Le vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe étaient posés à terre à côté d'elles ; et la lourde chaleur d'un jour de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. Parfois un souffle d'air chargé d'arômes des champs s'engouffrait sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes jaunes au bout des cierges... "Comme le désire le bon Dieu. ainsi soit-il !" prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde. Il reprit : "Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien malade et aussi la Paumelle qui ne se remet pas vite de ses couches". Il ne savait plus ; il cherchait les bouts de papier posés dans un bréviaire. Il en retrouva deux enfin et continua : "Il ne faut pas que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre. - M. Césaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante". Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta : "C'est tout, mes frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit". Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe. Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit : "Ca s'rait p't être bon, c'te place chez maîtr'Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p't être ben d'y envoyer Adélaïde". La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, et, pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une odeur de choux, elle réfléchit. L'homme reprit : "Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin". La femme alors articula : "J'pourrions voir tout d'même". Puis, se tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria : "T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme servante, et tu f'ras tout c' qu'il te commandera". La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois commencèrent à manger. Au bout de dix minutes, le père reprit : "Ecoute un mot, la fille, et tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce qu j'vas te dire...". Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête d'un vieux veuf mal avec sa famille. La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette. Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide. Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du faire-valoir, pour vivre de ses rentes. Il avait environ cinquante-cinq ans ; il était gros, jovial et bourru comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore pour chaud, malgré son âge. Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée du blé ou la floraison des colzas d'un oeil d'amateur à son aise, qui aime ça, mais qui ne se la foule plus. On disait de lui : "C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé tous les jours. Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se renversant, il demanda : - Qu'est-ce que vous désirez ? La mère prit la parole : - C'est not'fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, vu c'qu'a dit c'matin monsieur le curé. Maître Omont considéra la fille puis, brusquement : Quel âge qu'elle a, c'te grande bique-là ? - Vingt-un ans à la Saint-Michel, Monsieur Omont. - C'est bien ; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends d'main, pour faire ma soupe du matin. Et il congédia les deux femmes. Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents. Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, M. Omont la héla ! - Adélaïde ! Elle accourut. - Me v'là, not' maître. Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'oeil troublé, il déclara : - Ecoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons point nos sabots. - Oui, not' maître. - Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine ; j'ai ma salle. A part ça, tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu ? - Oui, not' maître. - Allons, c'est bien, va à ton ouvrage. Et elle alla reprendre sa besogne. A midi, elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier peint ; puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. Omont. - C'est servi, not' maître. Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita une seconde, puis, d'une voix de tonnerre : - Adélaïde ! Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. - Eh bien, nom de D... et té, ous-qu'est ta place ? - Maîs... not' maître... Il hurlait : - J'aime pas manger tout seul, nom de D... ; tu vas te mett'là, ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et ton verre. Epouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant : - Me v'là, not' maître. Et elle s'assit en face de lui. Alors il devint jovial ; il trinquait, tapait sur la table, racontait des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un mot. De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, des assiettes. En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui ; alors repris de colère, il grogna : - Eh bien, et pour té ? - J'n'en prends point, not' maître. - Pourquoi que tu n'en prends point ? - Parce que je l'aime point. Alors il éclata de nouveau : - J'aime pas prend' mon café tout seul, nom de D... Si tu n'veux pas t'mettr' à en prendre itou, tu vas foutre le camp, nom de D... va chercher une tasse et plus vite que ça. Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la grimace ; mais, sous l'oeil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le second du pousse- rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul. Et M. Omont la congédia. - Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une bonne fille. Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos ; puis il l'envoya se mettre au lit. - Va te coucher, je monterai tout à l'heure. Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps. Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trember la maison. - Adélaïde ? Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier : - Me v'là, not' maître. - Ousque t'es ? - Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître. Alors il vociféra : - Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre le camp, nom de D... Alors, elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle : - Me v'là, not' maître ! Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de l'escalier ; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il la poussa dans sa chambre en grognant : - Plus vite que ça, donc, nom de D... ! Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait : - Me v'là, me v'là, not' maître. Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son père l'examina curieusement, puis demanda : - T'es-ti point grosse ? Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant : Mais non, je n' crois point. Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir : - Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots ? - Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres. - Mais alors t'es pleine, grande futaille. Elle se mit à sangloter, balbutiant : - J'savais ti, mé ? J'savais ti, mé ? Le père Malandain la guettait, l'oeil éveillé, la mine satisfaite. Il demanda : - Quéque tu ne savait point ? Elle prononça, à travers ses pleurs : - J'savais ti, mé, que ça se faisait comme ça, d's'éfants ! Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère : - La v'là grosse, à c't'heure. Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule sa fille en larmes, la traitant de "manante" et de "traînée". Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour aller causer de leurs affaires avec maît' Césaire Ommont, il déclara : "All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait point c'q'all' faisait, ce'te niente". Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. Onufre- Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain. 21 janvier 1883 LA REMPAILLEUSE A Léon Hennique C'était la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits et de fleurs. On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un amour sérieux ; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation, affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber qu'une seule fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre, cet amour, et qu'un coeur touché par lui demeurait ensuite tellement vidé, ravagé, incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun rêve, n'y pouvait germer de nouveau. Le marquis, ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance : - Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider, ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris ; et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle. Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira - qui a aimé aimera. C'est une affaire de tempérament, cela. On prit pour arbritre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux champs, et on le pria de donner son avis. Justement il n'en avait pas : - Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament ; quant à moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort. La marquise battit des mains. - Est-ce beau cela ! Et quel rêve d'être aimé ainsi ! Quel bonheur de vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et pénétrante ! Comme il a dû être heureux et bénir la vie celui qu'on adora de la sorte ! Le médecin sourit : - En effet, Madame, vous ne vous trompez pas sur ce ce point, que l'être aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. Mais je vais me faire mieux comprendre. L'enthousiasme des femmes était tombé ; et leur visage dégoûté disait : "Pouah !", comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut. Le médecin reprit : - J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, à son lit de mort. Elle était arrivée, la veille, dans la voiture qui lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant. Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu de logis planté en terre. Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés ; on dételait la voiture ; le cheval broutait ; le chien dormait, le museau sur ses pattes ; et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père et la mère rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux sièges de la commune. On ne parlait guère dans cette demeure ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait le tour des maisons en poussant le cri bien connu : "Remmmpailleur de chaises !", on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à côte. Quand l'enfant allait trop loin ou tentait d'entrer en relations avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait : "Veux-tu bien revenir ici, crapule !". C'étaient les seuls mots de tendresse qu'elle entendait. Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds de sièges avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en place avec les gamins ; mais c'étaient, cette fois, les parents de ses nouveaux amis qui rappelaient brutalement leurs enfants : "Veux-tu bien venir ici, polisson ! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds !...". Souvent les petits gars lui jetaient des pierres. Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement. Un jour - elle avait alors onze ans - comme elle passait par ce pays, elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait parce qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée, ni battue, elle recommença ; elle l'embrassa à pleins bras, à plein coeur. Puis elle se sauva. Que se passa-t-il dans cette misérable tête ? S'est-elle attachée à ce mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre ? Le mystère est le même pour les petits que pour les grands. Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. Dans l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions qu'elle allait acheter. Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia. Elle ne l'en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette gloire de l'eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants. Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le rencontra, l'an suivant, derrière l'école, jouant aux billes avec ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa avec tant de violence qu'il se mit à hurler de peur. Alors, pour l'apaiser, elle lui donna son argent : trois francs vingt, un vrai trésor, qu'il regardait avec des yeux agrandis. Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut. Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses réserves, qu'il empochait avec conscience en échange de baisers consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois douze sous (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais l'année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une grosse pièce ronde, qui le fit rire d'un rire content. Elle ne pensait plus qu'à lui ; et il attendait son retour avec une certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui faisait bondir le coeur de la fillette. Puis il disparut. On l'avait mis au collège. Elle le sut en interrogeant habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour changer l'itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle était donc restée deux ans sans le revoir ; et elle le reconnut à peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique à boutons d'orr. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près d'elle. Elle en pleura pendant deux jours ; et depuis lors elle souffrit sans fin. Tous les ans elle revenait ; passait devant lui sans oser le saluer et sans qu'il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait éperdument. Elle me dit : "C'est le seul homme que j'aie vu sur la terre, monsieur le médecin ; je ne sais pas si les autres existaient seulement". Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas osé braver. Un jour, en revenant dans ce village où son coeur était resté, elle aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de son bien-aimé. C'était sa femme. Il était marié. Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit d'une voix dure : "Mais vous êtes folle ! Il ne faut pas être bête comme ça !". Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé ! Elle était heureuse pour longtemps. Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu'elle insistât vivement pour le payer. Et toute sa vie s'écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à Chouquet. Tous les ans, elle l'apercevait derrière ses vitraux. Elle prit l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus médicaments. De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait encore de l'argent. Comme je vous l'ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. Après m'avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de remettre à celui qu'elle avait si patiemment aimé toutes les économies de son existence, car elle n'avait travaillé que pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre qu'il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte. Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai à M. le curé les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le reste quand elle eut rendu le dernier soupir. Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de déjeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les produits pharmaceutiques, importants et satisfaits. On me fit asseoir ; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai ; et je commençai mon discours d'une voix émue, persuadé qu'ils allaient pleurer. Dès qu'il eut compris qu'il avait été aimé de cette vagabonde, de cette rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme si elle avait volé sa réputation, l'estime des honnêtes gens, son honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la vie. Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait : "Cette gueuse ! cette gueuse ! cette gueuse!...". Sans pouvoir trouver autre chose. Il s'était levé ; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait : "Comprend-on ça, docteur ? Voilà de ces choses horribles pour un homme ! Que faire, Oh ! si je l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrêter par la gendarmerie et flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en réponds !". Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais que dire ni que faire. Mais j'avais à compléter ma mission. Je repris : "Elle m'a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux mille trois cent francs. Comme ce que je viens de vous apprendre semble vous être fort désagréable, le mieux serait peût-tre de donner cet argent aux pauvres". Ils me regardaient, l'homme et la femme, perclus de saisissement. Je tirai l'argent de ma poche, du misérable argent de tous pays et de toutes les marquess, de l'or et de sous mêlés. Puis je demandai : "Que décidez-vous ?". Madame Chouquet parla la première : "Mais puisque c'était sa dernière volonté, à cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de refuser". Le mari, vaguement confus, reprit : "Nous pourrions toujours acheter avec ça quelque chose pour nos enfants". Je dis d'un air sec : "Comme vous voudrez". Il reprit : "Donnez toujours, puisqu'elle vous en a chargé ; nous trouverons bien moyens de l'employer à quelque bonne oeuvre". Je remis l'argent, je saluai, et je partis. Le lendemain Chouquet vient me trouver et, brusquement : - "Mais elle a laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en faites, de cette voiture ? - Rien, prenez-là si vous voulez. - Parfait ; cela me va ; j'en ferai une cabane pour mon potager. Il s'en allait. Je le rappelai. "Elle a laissé aussi son vieux cheval et ses deux chiens. Les voulez-vous ?". Il s'arrêta, surpris : "Ah ! non, par exemple ; que voulez-vous que j'en fasse ? Disposez-en comme vous voudrez". Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que voulez-vous ? Il ne faut pas, dans un pays, que le médecin et le pharmacien soient ennemis. J'ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet ; et il a acheté cinq obligations de chemin de fer avec l'argent. Voilà le seul amour profond que j'aie rencontré, dans ma vie". Le médecin se tut. Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira : - "Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir aimer !". 17 septembre 1882 EN MER A Henry Céard On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes : BOULOGNE-SUR-MER, 22 Janvier. - On nous écrit : "Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée. "Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri. "Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres". Quel est ce patron Javel ? Est-il le frère du manchot ? Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici dix- huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. Javel aîné était alors patron d'un chalutier. Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches pointues. Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer. Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut. Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre ; mais la mer démontée batttait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des refuges. Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre. Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le chalut. Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond, mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point. L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. "Faut couper", dit un matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet. Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs ; et il appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir. Il cria, le coeur torturé : "Non, coupe pas, attends, je vas lofer". Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous. Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du vent. Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin : "Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre". L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée. Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et murmura : "Foutu". Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des matelots cria : "Il va se vider, faut nouer la veine". Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu : et finirent par cesser tout à fait. Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés ; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour empêcher le mal noir. On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire. - Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout d'une heure remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras. La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de mort ; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs écrasées. Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna ; et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste blessé. La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins dure, on repartit pour la France en louvoyant. Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à lui. Les matelots regardaient, disant leur avis. - Ca pourrait bien être le Noir, pensait l'un. - Faudrait de l'iau salée là-dessus, déclarait un autre. On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit un peu ; mais il ne cria pas. Puis, quand la brûlure se fut calmée : "Donne-moi ton couteau", dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau. "Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus". On fit ce qu'il demandait; Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë, comme un fil de rasoir ; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara. "Fallait ça. j'étais foutu". Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait. La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir. Quand le jour parut, Javel cadet pris son bras détaché et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le flairaient. Son frère dit :"Faut jeter ça à la mer à c't'heure". Mais Javel cadet se fâcha : "Ah ! mais non, ah ! mais non. J'veux point. C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras". Il le reprit et le posa entre ses jambes. - Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on l'empilait en barils de sel. Il demanda : "J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure". - Ca, c'est vrai, déclarèrent les autres. Alros on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers ; et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons. Un des matelots fit cette plaisanterie : "Pourvu que je l'vendions point à la criée". Et tout le monde rit, hormis les deux Javel. Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie. De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du bateau. Son frère qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tête. On finit par rentrer au port. Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas de coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix. On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la saumur, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à cette intention et rentra chez lui. Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles ; puis on fit venir le menuisier pour un petit cercueil. Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de la paroisse tenait son cadavre sous son aisselle. Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas à son auditeur : "Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien". 12 février 1883 UN NORMAND A Paul Alexis Nous venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies ; puis le cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu. C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, travaillés comme des bibelots d'ivoire ; en face, Saint-Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses mille cheminées fumantes sur le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité. Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments humains ; et là-bas, la "Pompe à feu" de la "Foudre", sa rivale presque aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides d'Egypte. Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas. De place en place, de grands navires à l'ancre le long des berges du large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu leu, vers le Havre ; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit remorqueur vomissant un nuage de fumée noire. Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant paysage ; mais il souriait sans cesse ; il semblait rire en lui-même. Tout à coup, il éclata : "Ah ! vous allez voir quelque chose de drôle ; la chapelle au père Mathieu. Ca, c'est du nanan, mon bon". Je le regardais d'un oeil étonné. Il reprit : - Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins ; mais je vais vous donner d'abord quelques mots d'explication. Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père "La Boisson", est un ancien sergent-major revenu dans son pays natal. Il unit en des proportions admirable pour faire un ensemble parfait la blague du vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés invraisemblables, gardien d'une chapelle miraculeuse, une chapelle protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse : "Notre-Dame du Gros-Ventre", et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde qui n'exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer une prière spéciale pour sa BONNE VIERGE. Cette prière est un chef-d'oeuvre d'ironie involontaire, d'esprit normand où la raillerie se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l'influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne ; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par politique. Voici le début de cette étonnante oraison : "Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante qui a fauté dans un moment d'oubli". Cette supplique se termine ainsi : "Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Epoux et intercédez auprès de Dieu le Père pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au vôtre". Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui sous le manteau, et passe pour salutaire à celles qui la récitent avec onction. En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait son maître le valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, après boire. Mais vous verrez par vous même. Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine couleur, une année, qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les Saints guérissent les maladies ; mais chacun a sa spécialité ; et il ne faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns des autres comme des cabotins. Pour ne pas se tromper, les vieilles femmes viennent consulter Mathieu. Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur ? -Mais y a saint Osyme qu'est bon ; y a aussi saint Pamphile qu'est pas mauvais. C'est n'est pas tout. Comme Mathieu a du temps de reste, il boit ; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait ; il le sait si bien qu'il note, chaque jour le degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation ; la chapelle ne vient qu'après. Et il a inventé, - écoutez bien et cramponnez-vous, - il a inventé le saoulomètre. L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi précises que celles d'un mathématicien. Vous l'entendez dire sans cesse : "D'puis lundi, j'ai passé quarante-cinq". Ou bien : "J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit". Ou bien : "J'en avait bien soixante-six à soixante-dix". Ou bien : "Cré coquin, je me voyais dans les cinquantes, v'là que j'maperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze" ! Jamais il ne se trompe. Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, on ne peut se fier absolument à son affirmation. Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, il était crânement gris. Dans ces conditions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et elle hurle : "Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne !". Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et d'un ton sévère : "Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à d'main". Si elle continue à vociférer, il s'approche, et la voix tremblante : "Gueule plus ; j'suis dans les quatre vingt dix ; je n'mesure plus ; j'vas cogner, prends garde !". Alors, Mélie bat en retraite. Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et réponds : "Allons, allons ! assez causé ; c'est passé. Tant qu'jaurai pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais si j'passe le mètre, j'te permets de m'corriger, ma parole !" Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans l'admirable forêt de Roumare. L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois. On traversa Duclair ; puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami tourna vers la gauche, et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans le taillis. Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la magnifique vallée de la Seine et le fleuve tortueux s'allongeant à nos pieds. Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers. Une grosse voix cria : "V'là des amis !". Et Mathieu parut sur le seuil. C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de longues moustaches blanches. Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il disait : - Moi, Monsieur, j'n'ai pas d'appartement distingué. J'aime bien à n'point m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient compagnie. Puis, se tournant vers mon ami : - Pourquoi venez-vous un jeudi ? Vous savez bien que c'est jour de consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi. Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement : "Méli-e-e !" qui dut faire lever la tête aux matelots des navires qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la creuse vallée. Mélie ne répondit point. Alors Mathieu cligna de l'oeil avec malice. - A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis trouvé dans les quatre-vingt-dix. Mon voisin se mit à rire : - Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu ! Comment avez- vous fait ? Mathieu répondit : - J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières d'pommes d'abricot. y n'y en a pu ; mais, pour faire du cidre, y n'y a qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du nectar, c'est du nectar ; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte ; j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans s'rassasier (on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en coup, je m'sens une fraîcheur dans l'estomac. j'dis à Polyte : "Si on buvait un verre de fine pour se réchauffer !". Y consent. Mais c'te fine, ça vous met l'feu dans le corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'là que d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, j'm'aperçois que j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas loin du mètre. La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite avant de nous avoir dit bonjour : "...Crès cochon, vous aviez bien l'mètre tous les deux". Alors Mathieu se fâcha : "Dis pas ça, Mélie, dis pas ça ; j'ai jamais été au mètre". On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à côté de la petite chapelle de "Notre-Dame du Gros-Ventre" et en face de l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec raillerie mêlée de crédulité inattendue, d'invraisemblables histoires de miracles. Nous avions bu beaucoup de cidre adorable, piquant et sucré, frais et grisant, qu'il préférait à tous les liquides, et nous fumions nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se présentèrent. Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'oeil vers nous et répondit : - J'vas vous donner ça. Et il disparut dans son bûcher. Il y resta bien cinq minutes ; puis il revint avec une figue consternée. Il levait les bras : - J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu ; j'suis pourtant sûr que je l'avais. Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de noveau : "Méli-e-e !". Du fond de la cour sa femme répondit : - Qué qu'y a ? - Ousqu'il est saint Blanc ! Je l'trouve pu dans l'bûcher. Alors, Mélie jeta cette explication : - C'est-y pas celui qu't'as pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou d'la cabane à lapins ? Mathieu tressaillit : Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien !". Alors il dit aux femmes : "Suivez-moi". Elle suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés. En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de boue et d'ordures, servait d'angle à la cabane à lapins. Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, se signèrent et se mirent à murmurer des Oremus. Mais Mathieu se précipita : "Attendez, vous v'là dans la crotte ; j'vas vous donner une botte de paille". Il alla checher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit pour son commerce, il ajouta : - J'vas vous l'débrouiller un brin. Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours. Puis, quand il eut fini, il ajouta : "Maintenant il n'y a plus d'mal". Et il nous ramena boire un coup. Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu confus : "C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait plus. Mais les saints, voyez- vous, ça n'passe jamais". Il but et reprit. - Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à moins d'cinquante ; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit. 10 octobre 1882 LE TESTAMENT A Paul Hervieu Je connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il était de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile surtout à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait souvent : "Il n'y a pas d'hommes honnêtes ; ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules". Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le croyais d'un autre lit, vu leurs noms différents. On m'avait dit à plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette famille, mais sans donner aucun détail. Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, comme j'avais dîné chez lui en tête-à-tête, je lui demandai par harsard : "Etes-vous né du premier ou du second mariage de Mme votre mère ?". Je le vis pâlir un peu, puis rougir ; et il demeura quelques secondes sans parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique et douce qui lui était particulière, et il dit : "Mon cher ami, si cela ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne tiendrais plus alors à vous avoir pour ami". Ma mère, Mme de Courlis, était une pauvre petite femme timide, que son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. D'âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles de ses fermiers ; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa femme ; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait rien ; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond timide ; comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses craintes incessantes. Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château, se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de Bourneval, dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre, avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrière-grand mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit qu'il avait hérité quelque chose de cette liaison d'une ancêtre. Il savait par coeur le Contrat social, la Nouvelle Héloïse et tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos lois surannées, de notre morale imbécile. Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura tellement secrète que personne ne la soupçonna. La pauvre femme, délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories de libre sentiment, des audaces d'amour indépendant ; mais, comme elle était si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoulé, condensé, pressé en son coeur qui ne s'ouvrit jamais. Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la maison, la traitaient un peu comme une bonne. Je fus le seul de ses fils qui l'aimât vraiment et qu'elle aimât. Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d'un conseil judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit de ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au dévouement intelligent d'un notaire, le droit de tester à sa guise. Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et invités à assister à la lecture. Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose, dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la tombe de cette martyre écrasée par nos moeurs durant sa vie, et qui jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l'indépendance. Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant l'idée d'un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa moustache, un peu grise à présent. Il s'attendait sans doute à ce qui allait se passer. Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après avoir décacheté devant nous l'enveloppe scellée à la cire rouge et dont il ignorait le contenu. Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère : "Je, soussignée, Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et d'esprit, exprime ici mes dernières volontés. Je demande pardon à Dieu, d'abord, et ensuite à mon cher fils René, de l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de coeur pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai été épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée sans cesse par mon mari. Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien. Mes fils aînés ne m'ont point aimée, ne m'ont point gâtée, m'ont à peine traitée comme une mère. J'ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être ; je ne leur dois plus rien après la mort. Les liens du sang n'existent pas sans l'affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins qu'un étranger ; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'être indifférent pour sa mère. J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques, leurs coutumes inhumaines, leurs préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie ; j'ose dire ma pensée, avouer et signer le secret de mon coeur. Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortume dont la loi me permet de disposer, à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René. (Cette volonté est formulée en outre, d'une façon plus précise dans un acte notarié). Et, devant le Juge suprême qui m'entend, je déclare que j'aurais maudit le ciel et l'existence si je n'avais rencontré l'affection profonde, dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n'avais compris dans ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s'aimer, se soutenir, se consoler, et pleurer ensemble dans les heures d'amertume. Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils. René seul doit la vie à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de leurs destinées de placer au- dessus des préjugés sociaux le père et le fils, de les faire s'aimer jusqu'à leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil. Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir. MATHILDE DE CROIXLUCE". M. de Courcils s'était levé ; il cria : "C'est là le testament d'une folle !". Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte, d'une voix tranchante : "Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir devant n'inporte qui, et à le prouver même par les lettres que j'ai". Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre, frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant : "Vous êtes un misérable !". L'autre prononça du même ton vigoureux et sec : "Nous nous retrouverons autre part, Monsieur. Je vous aurais déjà souffleté et provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait souffrir". Puis il se tourna vers moi : "Vous êtes mon fils. Voulez-vous me suivre ? Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si vous voulez bien m'accompagner". Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble. J'étais, certes, aux trois quarts fou. Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère. J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me donnait et qui n'était pas le mien. M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore consolé. Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi : "Eh bien ! je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles, les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir. N'est-ce pas votre avis ?". Je lui tendis les deux mains : "Oui, certainement, mon ami". 7 novembre 1882 AUX CHAMPS A Octave Mirbeau Les deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre inféconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'étaient produites à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison. Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas ; et les deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur tête, se mêlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable. La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garçon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garçons. Tout cela vivait péniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, par rang d'âge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi- chou et trois oignons ; et toute la lignée mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était une fête pour tous, et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en répétant : "Je m'y ferais bien tous les jours" Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle : - Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme ça, à grouiller dans la poussière. L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une douleur et presque un reproche pour lui. La jeune femme reprit : - Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-là, le tout petit. Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser des caresses ennuyeuses. Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frêle voiture. Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous. Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières. Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrêter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la demeure des paysans. Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante commença : - Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon... Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas. Elle reprit haleine et continua. - Nous n'avons pas d'enfants ; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous ? La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda : - Vous voulez nous prend'e Charlot ? Ah ben non, pour sûr. Alors M. d'Hubières intervint : - Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il partagerait également avec eux. Mais s'il ne répondait pas à nos soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort, une rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris ? La fermière s'était levée, toute furieuse. - Vous voulez que j'vous vendions Charlot ? Ah ! mais non ; c'est pas des choses qu'on d'mande à une mère çà ! Ah ! mais non ! Ce serait abomination. L'homme ne disait rien, grave et réfléchi ; mais il approuvait sa femme d'un mouvement continu de la tête. Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia : - Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas ! Alors ils firent une dernière tentative. - Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à ... La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole : - C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi... Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis d'vouloir prendre un éfant comme ça ! Alors Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout petits, et elle demanda à travers ses larmes, avec une ténacité de femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre : - Mais l'autre petit n'est pas à vous ? Le père Tuvache répondit : - Non, c'est aux voisins ; vous pouvez y aller si vous voulez. Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa femme. Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux. M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce. Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considèrent, se consultant de l'oeil, très ébranlés. Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin demanda : - Qué qu't'en dis, l'homme ? Il prononça d'un ton sentencieux : - J'dis qu'c'est point méprisable. Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner plus tard. Le paysan demanda : - C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire ? M. d'Hubières répondit : - Mais certainement, dès demain. La fermière, qui méditait, reprit : - Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit ; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant ; i nous faut cent vingt francs. Mme d'Hubières trépignant d'impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, appelé aussitôt, servirent de témoins complaisants. Et le jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot désiré d'un magasin. Les Tuvache sur leur porte, le regardaient partir muets, sévères, regrettant peut-être leur refus. On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire ; et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur, une saleté, une corromperie. Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui criant, comme s'il eût compris : - J't'ai pas vendu, mé, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's éfants, mé. J'sieus pas riche, mais vends pas m's éfants. Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour des allusions grossières qui étaient vociférées devant la porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait pas venu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient : - J'sais ben que c'était engageant, c'est égal, elle s'a conduite comme une bonne mère. On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé dans cette idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses camarades, parce qu'on ne l'avait pas vendu. Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là. Leur fils aîné partit au service. Le second mourut ; Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et deux autres soeurs cadettes qu'il avait. Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame en cheveux blancs. La vieille dame lui dit : - C'est là, mon enfant, à la seconde maison. Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin. La vieille mère lavait ses tabliers ; le père, infirme, sommeillait près de l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit : - Bonjour, papa ; bonjour maman. Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon dans son eau et balbutia : - C'est-i té, m'n éfant ? C'est-i té, m'n éfant ? Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant : - "Bonjour, maman". Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne perdait jamais : "Te v'là-t'i revenu, Jean ?". Comme s'il l'avait vu un mois auparavant. Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur. Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer. Le soir, au souper il dit aux vieux : - Faut-i qu'vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux Vallin ! Sa mère répondit obstinément : - J'voulions point vendre not' éfant ! Le père ne disait rien. Le fils reprit : - C'est-i pas malheureux d'être sacrifié comme ça ! Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux : - Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé ? Et le jeune homme, brutalement : - Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents comme vous, ça fait l'malheur des éfants. Qu'vous mériteriez que j'vous quitte. La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié : - Tuez-vous donc pour élever d's éfants ! Alors le gars, rudement : - J'aimerais mieux n'être point né que d'être c'que j'suis. Quand j'ai vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit : "V'là c'que j'serais maintenant !". Il se leva. - Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie d'misère. Ca, voyez- vous, j'vous l'pardonnerai jamais ! Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants. Il reprit : - Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller chercher ma vie aut'part ! Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l'enfant revenu. Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria : - Manants, va ! Et il disparut dans la nuit. 31 octobre 1882 UN COQ CHANTA A René Billotte Madame Berthe d'Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de Croissard. Pendant l'hiver à Paris, il l'avait ardemment poursuivie, et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son château normand de Carville. Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de faiblesse physique, que Madame ne lui pardonnait point. C'était un gros petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. Mme d'Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune et déterminée, qui riait d'un rire sonore au nez de son maître, qui l'appelait publiquement "madame Popote" et regardait d'un certain air engageant et tendre les larges épaules et l'encolure robuste et les longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de Croissard. Elle n'avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour elle. C'étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants. Tout le jour, les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du renard et du sanglier, et, chaque soir, d'éblouissants feux d'artifice allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des traînées de lumière où passaient des ombres. C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les gazons comme des volées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme. Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières : "Si je dois tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop de choses à faire cet été pour avoir le temps." Il s'était souvenu de cette parole rieuse et hardie ; et, chaque jour, il insistait davantage, chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la forme. Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait dit, en riant, au baron : "Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque chose pour vous." Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout lui-même pour préparer son triomphe ; et, quand les cors sonnèrent le départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les reins serrés, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il venait de sortir du lit. Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens hurleurs, à travers des broussailles ; et les chevaux se mirent à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse. Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte. Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient. "Vous ne m'aimez donc plus ?" disait-elle. Il répondait : "Pouvez-vous dire des choses pareilles ?" Elle reprenait : "La chasse cependant semble vous occuper plus que moi." Il gémissait : "Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même l'animal ?" Et elle ajoutait gravement : "Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez devant moi." Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait, et, perdant patience : "Mais sacristi ! madame, cela ne se pourra pas si nous restons ici." Et elle lui jetait, en riant : "Il faut que cela soit, pourtant.. ou alors... tant pis pour vous." Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval. Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d'un baiser furieux. Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportée ; puis, d'une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous leur cascade de poils blonds. Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans échanger même un regard. Le tumulte de la chasse se rapprochait ; les fourrés semblaient frémir, et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les chiens qui s'attachaient à lui, le sanglier passa. Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria : "Qui m'aime me suive !" Et il disparut, dans les taillis, comme si la forêt l'eût englouti. Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l'épaule le couteau de chasse enfoncé jusqu'à la garde. La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor à plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières. Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'écartaient déjà dans les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas. Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme d'Avancelles dit au baron : "Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami ?" Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l'entraîna. Et, tout de suite, ils s'embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer la lune ; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d'étreinte étaient devenus si véhéments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre. Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au chenil. "Rentrons", dit la jeune femme. Ils revinrent. Puis, lorsqu'ils furent devant le château, elle murmura d une vos mourante : "Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami." Et, comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle s'enfuit, lui jetant comme adieu : "Non... je vais dormir... Qui m'aime me suive !" Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya d'ouvrir. Le verrou n'était point poussé. Elle rêvait, accoudée à la fenêtre. Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdument à travers la robe de nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d'une manière caressante, dans les cheveux du baron. Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, elle murmura de son air hardi, mais à voix basse : "Je vais revenir. Attendez-moi." Et son doigt, tendu dans l'ombre montrait au fond de la chambre la tache vague et blanche du lit. Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien vite et s'enfonça dans les draps frais. Il s'étendit délicieusement, oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du linge sur son corps las de mouvement. Elle ne revenait point, pourtant ; s'amusant sans doute à le faire languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis ; et il rêvait doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais peu à peu ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa ; il s'endormit. Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore. Tout à coup, la fenêtre étant restée entrouverte, un coq, perché dans un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, le baron ouvrit les yeux. Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il balbutia, dans l'effarement du réveil : "Quoi ? Où suis-je ? Qu'y a-t-il ?" Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle parlait à son mari : "Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, cela ne vous regarde pas." 5 juillet 1882 UN FILS A René Maizeroy Ils se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où le gai printemps remuait de la vie. L'un était sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de marque et de réputation. Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non pas sur des Idées, mais sur des hommes : les personnalités, en cette matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques souvenirs ; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout amollis par la tiédeur de l'air. Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et délicats ; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-ébénier, vêtu de grappes jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace. Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes s'envolaient. Et il dit : "Quand on songe que ces imperceptibles atomes qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles et produire des êtres à racines, naissant d'un germe, comme nous, mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même essence, comme nous toujours !" Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta : "Ah ! mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui les lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère." L'académicien ajouta : "Nous en faisons autant, mon ami." Le sénateur reprit : "Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre supériorité." Mais l'autre secoua la tête : "Non, ce n'est pas là ce que je veux dire : voyez- vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants ignorés, ces enfants dits de père inconnu, qu'il a faits, comme cet arbre reproduit, presque inconsciemment. "S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier que vous interpelliez le serait pour numéroter ses descendants. "De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents femmes. "Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas fécondé au moins une et que vous ne possédiez point sur le pavé, ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes gens, c'est-à-dire nous ; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu ; ou peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère, cuisinière en quelque famille. "Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-là constituent les "pertes" de leur profession. Quels sont les générateurs ? - Vous, - moi, - nous tous, les hommes dits comme il faut ! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux accouplements d'aventure. "Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car ils reproduisent aussi, ces gredins-là ! "Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus que cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, parfois, me torture horriblement. "A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis, aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied. "Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les Côtes- du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez ; de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait en of ; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait simplement de deux bottes de paille. "Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir. "Le lendemain, il allait un peu mieux ; on repartit ; mais, en route, il fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand-peine que nous pûmes atteindre Pont-Labbé. "Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le médecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans en déterminer la nature. "Connaissez-vous Pont-Labbé ? - Non. - Eh bien, c'est la ville la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des moeurs, des légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays n'a presque pas changé. Je dis : encore aujourd'hui, car j'y retourne à présent tous les ans, hélas ! "Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées : la première, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s'arrêtant juste au-dessus du fond de culotte. "Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée ; et elles sont coiffées d une étrange façon : sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent. "La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la pupille ; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en riant, semblaient faites pour broyer du granit. "Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme la plupart de ses compatriotes. "Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la petite bonne entrait, apportant, soit mon dîner, soit de la tisane. "Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point. "Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte ; alors brusquement, sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur d'un scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et peut-être par son père ensuite. "J'avais fait cela en riant : mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. Oh ! elle se débattit vaillamment : et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise : alors, toujours enlacés, nous restions immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé quelqu'un ; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi l'attaquant, elle résistant. "Épuisée enfin, elle tomba : et je la pris brutalement, par terre, sur le pavé. "Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit. "Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me retirer. "Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue. "Huit jours après, j'avais oublié cette aventure commune et fréquente quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à distraire ainsi les voyageurs. "Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé. "Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer des paysages. "Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs grisâtres dans l'étang à l'entrée de la petite ville : et l'auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles. "Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité sans doute me fit dire : "Avez-vous connu les anciens maîtres de cette maison ? J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin." "Il répondit : "C'étaient mes parents, monsieur." "Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa pas achever. "- Oh ! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans. Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai fait la mienne, sur la rue." "C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me revint. Je demandai : "Vous rappelez-vous une gentille petite servante qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches ?" "Il reprit : "Oui, monsieur ; elle est morte en couches quelque temps après." "Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait du fumier, il ajouta : "Voilà son fils." "Je me mis à rire. "Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. Il tient du père sans doute." "L'aubergiste reprit : "Ça se peut bien ; mais on n'a jamais su à qui c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était enceinte. Personne ne voulait le croire." "J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements pénibles qui nous touchent le coeur, comme l'approche d'un lourd chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils lui tombaient comme des cordes sur les joues. "L'aubergiste ajouta : "Il ne vaut pas grand-chose, ç'a été gardé par charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur ? Pas de père, pas de mère, pas d'argent ! Mes parents ont eu pitié de l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez." "Je ne dis rien. "Et je couchai dans mon ancienne chambre ; et toute la nuit je pensai à cet affreux valet d'écurie en me répétant : "Si c'était mon fils, pourtant ? Aurais- je donc pu tuer cette fille et procréer cet être ?" C'était possible, enfin ! "Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes. "Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre, d'ailleurs, ignorant absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux. "Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours après mon passage à Pont- Labbé, car je me rappelais parfaitement être arrivé à Lorient le 15 août. L'acte portait la mention : "Père inconnu." La mère s'était appelée Jeanne Kerradec. "Alors mon coeur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus parler tant je me sentais suffoqué : et je regardais cette brute dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que celui des bêtes ; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, détournait la tête, cherchait à s'en aller. "Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant douloureusement Mais à quoi bon réfléchir ? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme était mon fils. "Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir à dormir ; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait "papa" ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et, au lieu d'aboyer, il parlait, m'injuriait ; puis il comparaissait devant mes collègues de l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père ; et l'un d'eux s'écriait : "C'est indubitable ! Regardez donc comme il lui ressemble." Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou de revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits communs. "Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon oeil, il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu prés inarticulé, qui voulait dire "merci", sans doute. "La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. Vers le soir, je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions, d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire quelque chose pour lui. "Mais l'homme répliqua : "Oh ! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la-lui, mais elle sera en pièces dans huit jours." "Je n'insistai pas, me réservant d'aviser. "Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses. "On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait. L'aubergiste ajouta : "Lui donner de l'argent, c'est vouloir sa mort." Cet homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre destination à ce métal que le cabaret. "Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils ! mon fils ! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière hideuse de l'homme. "Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je partis, le coeur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque argent pour adoucir l'existence de son valet. "Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus torturé, plus anxieux. "J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressource. "J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie. "J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, en offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a répondu fort sagement : "Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu'il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine." "Que dire à cela ? "Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me perdre, il me crierait "papa", comme dans mon rêve. "Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d'autres, aurait été pareil aux autres. "Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j'éprouve en face de lui en songeant que cela est sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que, grâce aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions. "Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir ; et sa vue me fait horriblement souffrir ; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant : "C'est mon fils." "Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même jamais touché sa main sordide." L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura : "Oui, vraiment nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n'ont pas de père." Et un souffle de vent traversant le grand arbre jaune secoua ses grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui la respirèrent à longs traits. Et le sénateur ajouta : "C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça." 19 avril 1882 SAINT-ANTOINE A X. Charmes On l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il eût plus de soixante ans. C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient trop maigres pour l'ampleur du corps. Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu dans les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et ses trois filles mariés avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour : on disait, en manière de proverbe : "Il est fort comme Saint- Antoine." Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colère de bon vivant : "Faudra que j'en mange, nom de Dieu !" Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville ; mais lorsqu'il apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes. Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d'un bond ; et tout son monde le regardait, s'attendant à le voir écharper le Prussien ; mais il se contenta de serrer la main du maire qui lui dit : "En v'là un pour toi, Saint- Antoine. Ils sont venus c'te nuit. Fais pas de bêtises surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'là prévenu. Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez l's' autres. Y en a pour tout le monde." Et il sortit. Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de s'asseoir. Puis il lui demanda : "Voulez-vous de la soupe ?" L'étranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et, lui poussant sous le nez une assiette pleine : "Tiens, avale ça, gros cochon." Le soldat répondit : "Ya" et se mit à manger goulûment pendant que le fermier triomphant sentant sa réputation reconquise, clignait de l'oeil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même temps grand-peur et envie de rire. Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en servit une autre qu'il fit disparaître également ; mais il recula devant la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en répétant : "Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon !" Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout son soûl, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein. Alors Saint-Antoine, devenu tout à fait familier, lui tapa sur le ventre en criant : "Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon !" Mais soudain il se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire : "C'est ça, c'est ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon !" Et les trois serviteurs éclatèrent à leur tour. Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le fil-en- dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il trouvait ça fameux. Et Saint- Antoine lui criait dans le nez : "Hein ? En v'là d' la fine ! T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon." Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie, il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour inventer des choses comme ça. Cré coquin, va ! Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras dessus bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en lui tapant sur l'épaule : "Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il engraisse, c't' animal-là !" Et les paysans s'épanouissaient. "Est-il donc rigolo, ce bougre d'Antoine !" "J' te l' vends, Césaire, trois pistoles. - Je l' prends, Antoine, et j' t'invite à manger du boudin. - Mé, c' que j' veux, c'est d' ses pieds. - Tâte-li l' ventre, tu verras qu'il n'a que d' la graisse." Et tout le monde clignait de l'oeil, sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant : "Rien qu' du gras" ; lui tapait sur le derrière en hurlant : "Tout ça d' la couenne" ; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en déclarant : "Il pèse six cents, et pas de déchet." Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand divertissement de tous les jours : "Donnez-li de c' que vous voudrez, il avale tout." Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes de terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire : "De la vôtre, et du choix." Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces attentions ; se rendait malade pour ne pas refuser ; et il engraissait vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait Saint-Antoine et lui faisait répéter : "Tu sais, mon cochon, faudra te faire faire une autre cage." Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde ; et quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui. Le temps était rigoureux ; il gelait dur ; le terrible hiver de 1870 semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France. Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne ; et il fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une charge d'engrais. Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la grand-messe. Le soldat, cependant, commençait à se méfier et, quand on riait trop fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une flamme de colère. Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler un morceau de plus ; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise s'écrasa sous l'homme. Une gaieté de tempête éclata ; et Antoine radieux, ramassant son cochon, fit semblant de le panser pour le guérir ; puis il déclara : "Puisque tu n' veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu !" Et on alla chercher de l'eau-de-vie au cabaret. Le soldat roulait des yeux méchants ; mais il but néanmoins ; il but tant qu'on voulut ; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des assistants. Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les verres, trinquait en gueulant : "A la tienne !" Et le Prussien, sans prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac. C'était une lutte, une bataille, une revanche ! A qui boirait le plus, nom d'un nom ! Ils n'en pouvaient plus ni l'un ni l'autre quand le litre fut séché. Mais aucun d'eux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain ! Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de fumier que traînaient lentement les deux chevaux. La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser l'épaule de son cochon pour le faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des retraites ; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, le Prussien se fâcha ; et juste au moment où Antoine lui lançait une nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler le colosse. Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras-le-corps, le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et il le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine. Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de boeuf. Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe, avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds. Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, le considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos ; et un filet de sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige. Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait toujours, au pas tranquille des chevaux. Qu'allait-il faire ? Il serait fusillé ! On brûlerait sa ferme, on ruinerait le pays ! Que faire ? que faire ? Comment cacher le corps, cacher la mort, tromper les Prussiens ? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait. Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore ; alors il fit vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait dessous dans la fosse : et il fit basculer le tombereau. Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie ; et il rentra dans sa chambre. Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans l'immobilité du lit. On le fusillerait ! il suait de peur ; ses dents claquaient ; il se releva grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses draps. Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite, jetant une ivresse nouvelle par- dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile ! Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des explications et des malices ; et, de temps en temps, il se rinçait la bouche avec une gorgée de fil-en-dix pour se mettre du coeur au ventre. Et il ne trouvait rien. Mais rien. Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait "Dévorant", se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque dans les moelles ; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en pouvant plus, attendant avec anxiété que "Dévorant" recommençât sa plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer nos nerfs. L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit. La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors "Dévorant" fit un bond, puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourné vers le fumier. Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia : "Qué qu' t'as donc, sale rosse ?" et il avança de quelques pas, fouillant de l'oeil l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour. Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier ! Il regardait cela, perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre ; il l'arracha du sol : et, dans un de ces transports de peur qui rendent téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir. C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il était resté là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saleté et de sang, encore hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa blessure. Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu, écuma ainsi qu'une bête enragée. Il bredouillait : "Ah ! cochon ! cochon ! t'es pas mort ! Tu vas me dénoncer, à c't' heure... Attends... attends !" Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons. Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant l'air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli. Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour allait poindre, il se mit à l'oeuvre pour ensevelir l'homme. Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps. Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc. Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur la table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit profondément. Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le cas et de prévoir l'événement. Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme. Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas ; et il dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque soir courir le cotillon. Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans le village voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé. 3 avril 1883 L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS A Robert Pinchon Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie ; et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux siens laissés là- bas et aux dangers semés sur sa route : "S'il était tué, que deviendraient les petits ? Qui donc les nourrirait et les élèverait ? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent." Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois. Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau. Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse. Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie ; et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la campagne ; rien n'indiquait une résistance préparée. Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs : et une troupe de francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil. Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le saisit ; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière. Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches. Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme. Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit à grands coups pressés. La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire ? Qu'allait-il devenir ? Rejoindre son armée ?... Mais comment ? Mais par où ? Et il lui faudrait recommencer l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances qu'il menait depuis le commencement de la guerre ! Non ! Il ne se sentait plus ce courage ! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. Mais que faire ? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré ; mais il fallait manger, manger tous les jours. Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons lui couraient sur la peau. Soudain il pensa : "Si seulement j'étais prisonnier !" et son coeur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des Français. Prisonnier ! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. Prisonnier ! Quel rêve ! Et sa résolution fut prise immédiatement : "Je vais me constituer prisonnier." Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles. Où allait-il se constituer prisonnier ? Comment ? De quel côté ? Et des images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul avec son casque à pointe, par la campagne. S'il rencontrait des paysans ? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant ! Ils le massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles ! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des vaincus exaspérés. S'il rencontrait des francs-tireurs ? Ces francs-tireurs, des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds et noirs semblaient le regarder. S'il rencontrait l'armée française elle-même ? Les hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa chair. Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre : et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui. Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra : ses membres se détendirent, reposés soudain : son coeur s'apaisa ; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit. Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu du ciel : il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs ; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë. Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon saucisson des soldats ; et son estomac lui faisait mal. Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires. Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail dangereux, de courir au- devant de lui et de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre qu'il se rendait. Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies. Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines ! Là-bas à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand château flanqué de tourelles. Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles. Et la nuit encore tomba sur lui. Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé. L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en observation. Mais la campagne restait vide comme la veille ; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim ! Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il replongea dans sa cachette. Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres. Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte ; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs ; qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au coeur une audace désespérée. Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la fenêtre. Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien ! On aperçut l'ennemi ! Seigneur ! les Prussiens attaquaient le château !... Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre. Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme un fiévreux : mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison semblait frémir ; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs ; puis il entendit des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant du premier étage. Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château devint silencieux comme un tombeau. Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe ; et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et se déblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouché. Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles ; puis, soûl de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses idées s'engourdissaient ; il posa son front pesant dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des choses et des faits. Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour. Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes ; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe d'acier. Le château tranquille dressait sa haute silhouette noire. Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée. Soudain, une voix tonnante hurla : "En avant ! nom d'un nom ! à l'assaut ! mes enfants !" Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et, lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête. Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé et fou de peur. Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied sur le ventre en vociférant : "Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous !" Le Prussien n'entendit que ce seul mot "prisonnier", et il gémit : "Ya, ya, ya." Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue. Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier ! Un autre officier entra et prononça : "Mon colonel, les ennemis se sont enfuis ; plusieurs semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la place." Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra : " Victoire !" Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche : "Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes hors de combat Plusieurs sont restés entre nos mains." Le jeune officier reprit : "Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel ?" Le colonel répondit : "Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de l'artillerie et des forces supérieures." Et il donna l'ordre de repartir. La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver au poing. Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps en temps. Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes. La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes levaient les bras ; des vieilles pleuraient ; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. Le colonel hurlait. "Veillez à la sûreté du captif." On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens. Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment. Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé, au pied d'un mur Il était prisonnier ! Sauvé ! C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six heures seulement d'occupation. Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré. 11 avril 1883 Source: http://www.poesies.net