Contes Tome III Par Guy De Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES UNE AVENTURE PARISIENNE MADEMOISELLE FIFI MADAME BAPTISTE LA ROUILLE MARROCA LA BÛCHE LA RELIQUE LE LIT FOU? UNE RUSE UN RÉVEILLON MOTS D'AMOUR LE VOLEUR NUIT DE NOËL RÉVEIL À CHEVAL DEUX AMIS LE REMPLAÇANT CONTES DIVERS III PARTIE I PÉTITION D'UN VIVEUR MALGRÉ LUI LE GÂTEAU SOUVENIR LE SAUT DU BERGER VIEUX OBJETS L'AVEUGLE MAGNÉTISME CONFLITS POUR RIRE EN VOYAGE UN BANDIT CORSE RENCONTRE LA VEILLÉE RÊVES AUTRES TEMPS CONFESSIONS D'UNE FEMME UNE AVENTURE PARISIENNE (1881) Est-il un sentiment plus aigu que la curiosité chez la femme ? Oh ! savoir, connaître, toucher ce qu'on a rêvé ! Que ne ferait-elle pas pour cela ? Une femme, quand sa curiosité impatiente est en éveil, commettra toutes les folies, toutes les imprudences, aura toutes les audaces, ne reculera devant rien. Je parle des femmes vraiment femmes, douées de cet esprit à triple fond qui semble, à la surface, raisonnable et froid, mais dont les trois compartiments secrets sont remplis : l'un d'inquiétude féminine toujours agitée ; l'autre, de ruse colorée en bonne foi, de cette ruse de dévots, sophistique et redoutable ; le dernier enfin, de canaillerie charmante, de tromperie exquise, de délicieuse perfidie, de toutes ces perverses qualités qui poussent au suicide les amants imbécilement crédules, mais ravissent les autres. Celle dont je veux dire l'aventure était une petite provinciale, platement honnête jusque-là. Sa vie, calme en apparence, s'écoulait dans son ménage, entre un mari très occupé et deux enfants, qu'elle élevait en femme irréprochable. Mais son coeur frémissait d'une curiosité inassouvie, d'une démangeaison d'inconnu. Elle songeait à Paris, sans cesse, et lisait avidement les journaux mondains. Le récit des fêtes, des toilettes, des joies, faisait bouillonner ses désirs ; mais elle était surtout mystérieusement troublée par les échos pleins de sous-entendus, par les voiles à demi soulevés en des phrases habiles, et qui laissent entrevoir des horizons de jouissances coupables et ravageantes. De là-bas elle apercevait Paris dans une apothéose de luxe magnifique et corrompu. Et pendant les longues nuits de rêve, bercée par le ronflement régulier de son mari qui dormait à ses côtés sur le dos, avec un foulard autour du crâne, elle songeait à ces hommes connus dont les noms apparaissent à la première page des journaux comme de grandes étoiles dans un ciel sombre ; et elle se figurait leur vie affolante, avec de continuelles débauches, des orgies antiques épouvantablement voluptueuses et des raffinements de sensualité si compliqués qu'elle ne pouvait même se les figurer. Les boulevards lui semblaient être une sorte de gouffre des passions humaines ; et toutes leurs maisons recelaient assurément des mystères d'amour, prodigieux. Elle se sentait vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir rien connu de la vie, sinon ces occupations régulières, odieusement monotones et banales qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle était jolie encore, conservée dans cette existence tranquilles comme un fruit d'hiver dans une armoire close ; mais rongée, ravagée, bouleversée d'ardeurs secrètes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu toutes ces ivresses damnantes, sans s'être jetée une fois, une seule fois, tout entière, dans ce flot des voluptés parisiennes. Avec une longue persévérance, elle prépara un voyage à Paris, inventa un prétexte, se fit inviter par des parents, et, son mari ne pouvant l'accompagner, partit seule. Sitôt arrivée, elle sut imaginer des raisons qui lui permettraient au besoin de s'absenter deux jours ou plutôt deux nuits, s'il le fallait, ayant retrouvé, disait-elle, des amis qui demeuraient dans la campagne suburbaine. Et elle chercha. Elle parcourut les boulevards sans rien voir, sinon le vice errant et numéroté. Elle sonda de l'oeil les grands cafés, lut attentivement la petite correspondance du Figaro, qui lui apparaissait chaque matin comme un tocsin, un rappel de l'amour. Et jamais rien ne la mettait sur la trace de ces grandes orgies d'artistes et d'actrices ; rien ne lui révélait les temples de ces débauches qu'elle imaginait fermés par un mot magique, comme la caverne des Mille et une Nuits et ces catacombes de Rome, où s'accomplissaient secrètement les mystères d'une religion persécutée. Ses parents, petits bourgeois, ne pouvaient lui faire connaître aucun de ces hommes en vue dont les noms bourdonnaient dans sa tête ; et, désespérée, elle songeait à s'en retourner, quand le hasard vint à son aide. Un jour, comme elle descendait la rue de la Chaussée-d'Antin, elle s'arrêta à contempler un magasin rempli de ces bibelots japonais si colorés qu'ils donnent aux yeux une sorte de gaieté. Elle considérait les mignons ivoires bouffons, les grandes potiches aux émaux flambants, les bronzes bizarres, quand elle entendit, à l'intérieur de la boutique, le patron qui, avec force révérences, montrait à un gros petit homme chauve de crâne, et gris de menton, un énorme magot ventru, pièce unique, disait-il. Et à chaque phrase du marchand, le nom de l'amateur, un nom célèbre, sonnait comme un appel de clairon. Les autres clients, des jeunes femmes, des messieurs élégants, contemplaient, d'un coup d'oeil furtif et rapide, d'un coup d'oeil comme il faut et manifestement respectueux, l'écrivain renommé qui, lui, regardait passionnément le magot de porcelaine. Ils étaient aussi laids l'un que l'autre, laids comme deux frères sortis du même flanc. Le marchand disait : "Pour vous, monsieur Jean Varin, je le laisserai à mille francs ; c'est juste ce qu'il me coûte. Pour tout le monde ce serait quinze cents francs ; mais je tiens à ma clientèle d'artistes et je lui fais des prix spéciaux. Ils viennent tous chez moi, monsieur Jean Varin. Hier, M. Busnach m'achetait une grande coupe ancienne. J'ai vendu l'autre jour deux flambeaux comme ça (sont-ils beaux, dites ?) à M. Alexandre Dumas. Tenez, cette pièce que vous tenez là, si M. Zola la voyait, elle serait vendue, monsieur Varin." L'écrivain très perplexe hésitait, sollicité par l'objet, mais songeant à la somme, et il ne s'occupait pas plus des regards que s'il eût été seul dans un désert. Elle était entrée tremblante, l'oeil fixé effrontément sur lui, et elle ne se demandait même pas s'il était beau, élégant ou jeune. C'était Jean Varin lui- même, Jean Varin ! Après un long combat, une douloureuse hésitation, il reposa la potiche sur la table. "Non, c'est trop cher", dit-il. Le marchant redoublait d'éloquence. "Oh ! monsieur Jean Varin, trop cher ? cela vaut deux mille francs comme un sou." L'homme de lettres répliqua tristement en regardant toujours le bonhomme aux yeux d'émail : "Je ne dis pas non ; mais c'est trop cher pour moi." Alors, elle, saisie d'une audace affolée, s'avança : "Pour moi, dit-elle, combien ce bonhomme ?" Le marchand, surpris, répliqua : "Quinze cents francs, madame. - Je le prends." L'écrivain, qui jusque-là ne l'avait pas même aperçue, se retourna brusquement, et il la regarda des pieds à la tête en observateur, l'oeil un peu fermé ; puis, en connaisseur, il la détailla. Elle était charmante, animée, éclairée soudain par cette flamme qui jusque-là dormait en elle. Et puis une femme qui achète un bibelot de quinze cents francs n'est pas la première venue. Elle eut alors un mouvement de ravissante délicatesse ; et se tournant vers lui, la voix tremblante "Pardon, monsieur, j'ai été sans doute un peu vive, vous n'aviez peut-être pas dit votre dernier mot." Il s'inclina : "Je l'avais dit, madame." Mais elle, tout émue : "Enfin, monsieur, aujourd'hui ou plus tard, s'il vous convient de changer d'avis, ce bibelot est à vous. Je ne l'ai acheté que parce qu'il vous avait plu." Il sourit, visiblement flatté. "Comment donc me connaissiez-vous ?" dit-il. Alors elle lui parla de son admiration, lui cita ses oeuvres, fut éloquente. Pour causer, il s'était accoudé à un meuble, et plongeant en elle ses yeux aigus, il cherchait à la deviner. Quelquefois, le marchand, heureux de posséder cette réclame vivante, de nouveaux clients étant entrés, criait à l'autre bout du magasin : "Tenez, regardez ça, monsieur Jean Varin, est-ce beau ?" Alors toutes les têtes se levaient, et elle frissonnait de plaisir à être vue ainsi causant intimement avec un Illustre. Grisée enfin, elle eut une audace suprême, comme les généraux qui vont donner l'assaut : "Monsieur, dit-elle, faites-moi un grand, un très grand plaisir. Permettez-moi de vous offrir ce magot comme souvenir d'une femme qui vous admire passionnément et que vous aurez vue dix minutes." Il refusa. Elle insistait. Il résista, très amusé, riant de grand coeur. Elle, obstinée, lui dit : "Eh bien, je vais le porter chez vous tout de suite ; où demeurez-vous ?" Il refusa de donner son adresse ; mais elle, l'ayant demandée au marchand, la connut, et, son acquisition payée, elle se sauva vers un fiacre. L'écrivain courut pour la rattraper, ne voulant point s'exposer à recevoir ce cadeau, qu'il ne saurait à qui rapporter. Il la joignit quand elle sautait en voiture, et il s'élança, tomba presque sur elle, culbuté par le fiacre qui se mettait en route ; puis il s'assit à son côté, fort ennuyé. Il eut beau prier, insister, elle se montra intraitable. Comme ils arrivaient devant la porte elle posa ses conditions : "Je consentirai, dit-elle, à ne point vous laisser cela, si vous accomplissez aujourd'hui toutes mes volontés." La chose lui parut si drôle qu'il accepta. Elle demanda : "Que faites-vous ordinairement à cette heure-ci ?" Après un peu d'hésitation : "Je me promène" dit-il. Alors, d'une voix résolue, elle ordonna : "Au Bois !" Ils partirent. Il fallut qu'il lui nommât toutes les femmes connues, surtout les impures, avec des détails intimes sur elles, leur vie, leurs habitudes, leur intérieur, leurs vices. Le soir tomba. "Que faites-vous tous les jours à cette heure ?" dit-elle. Il répondit en riant : "Je prends l'absinthe." Alors, gravement, elle ajouta : "Alors monsieur, allons prendre l'absinthe." Ils entrèrent dans un grand café du boulevard qu'il fréquentait, et où il rencontra des confrères. Il les lui présenta tous. Elle était folle de joie. Et ce mot sonnait sans répit dans sa tête : "Enfin, enfin !" Le temps passait, elle demanda : "Est-ce l'heure de votre dîner ?" Il répondit : "Oui, madame. - Alors, monsieur, allons dîner." En sortant du café Bignon : "Le soir, que faites-vous ?" dit-elle. Il la regarda fixement : "Cela dépend ; quelquefois je vais au théâtre. Eh bien, monsieur, allons au théâtre." Ils entrèrent au Vaudeville, par faveur, grâce à lui, et, gloire suprême, elle fut vue par toute la salle à son côté, assise aux fauteuils de balcon. La représentation finie, il lui baisa galamment la main "Il me reste, madame, à vous remercier de la journée délicieuse..." Elle l'interrompit. "A cette heure-ci, que faites-vous toutes les nuits ? - Mais... mais... je rentre chez moi." Elle se mit à rire, d'un rire tremblant. "Eh bien, monsieur... allons chez vous." Et ils ne parlèrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secouée des pieds à la tête, ayant des envies de fuir et des envies de rester, avec, tout au fond du coeur, une bien ferme volonté d'aller jusqu'au bout. Dans l'escalier, elle se cramponnait à la rampe, tant son émotion devenait vive ; et il montait devant, essoufflé, une allumette-bougie à la main. Dès qu'elle fut dans la chambre, elle se déshabilla bien vite et se glissa dans le lit sans prononcer une parole ; et elle attendit blottie contre le mur. Mais elle était simple comme peut l'être l'épouse légitime d'un notaire de province, et lui plus exigeant qu'un pacha à trois queues. Ils ne se comprirent pas, pas du tout. Alors il s'endormit. La nuit s'écoula, troublée seulement par le tic-tac de la pendule ; et, immobile, songeant aux nuits conjugales ; sous les rayons jaunes d'une lanterne chinoise elle regardait, navrée, à son côté, ce petit homme sur le dos, tout rond, dont le ventre en boule soulevait le drap comme un ballon gonflé au gaz. Il ronflait avec un bruit de tuyau d'orgue, des renâclements prolongés, des étranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient de son repos pour se rebrousser étrangement, fatigués de leur longue station fixe sur ce crâne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et un filet de salive coulait d'un coin de sa bouche entrouverte. L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux fermés. Elle se leva, s'habilla sans bruit, et, déjà elle avait ouvert à moitié la porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'éveilla en se frottant les yeux. Il demeura quelques secondes avant de reprendre entièrement ses sens ; puis, quand toute l'aventure lui fut revenue, il demanda : "Eh bien, vous partez ?" Elle restait debout, confuse. Elle balbutia : "Mais oui, voici le matin." Il se mit sur son séant : "Voyons, dit-il, à mon tour, j'ai quelque chose à vous demander." Elle ne répondit pas, il reprit : "Vous m'avez bigrement étonné depuis hier. Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout ça, car je n'y comprends rien." Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. "J'ai voulu connaître... le... le vice... eh bien ... eh bien, ce n'est pas drôle." Et elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue. L'armée des balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les pavés, poussant toutes les ordures au ruisseau. Du même mouvement régulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils repoussaient les boues en demi- cercle devant eux ; et, de rue en rue, elle les retrouvait comme des pantins montés, marchant automatiquement avec un ressort pareil. Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque chose, de pousser au ruisseau, à l'égout, ses rêves surexcités. Elle rentra, essoufflée, glacée, gardant seulement dans sa tête la sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin. Et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota. 22 décembre 1881 MADEMOISELLE FIFI (1882) Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son courrier, le dos au fond d'un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds bottés sur le marbre élégant de la cheminée, où ses éperons, depuis trois mois qu'ils occupaient le château d'Uville, avaient tracé deux trous profonds, fouillés un peu plus tous les jours. Une tasse de café fumait sur un guéridon de marqueterie maculé par les liqueurs, brûlé par les cigares, entaillé par le canif de l'officier conquérant qui, parfois, s'arrêtant d'aiguiser un crayon, traçait sur le meuble gracieux des chiffres ou des dessins, à la fantaisie de son rêve nonchalant. Quand il eut achevé ses lettres et parcouru les journaux allemands que son vaguemestre venait de lui apporter, il se leva, et, après avoir jeté au feu trois ou quatre énormes morceaux de bois vert, car ces messieurs abattaient peu à peu le parc pour se chauffer, il s'approcha de la fenêtre. La pluie tombait à flots, une pluie normande qu'on aurait dit jetée par une main furieuse, une pluie en biais, épaisse comme un rideau, formant une sorte de mur à raies obliques, une pluie cinglante, éclaboussante, noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre de la France. L'officier regarda longtemps les pelouses inondées,et, là-bas, l'Andelle gonflée qui débordait ; et il tambourinait contre la vitre une valse du Rhin, quand un bruit le fit se retourner : c'était son second, le baron de Kelweingstein, ayant le grade équivalent à celui de capitaine. Le major était un géant, large d'épaules, orné d'une longue barbe en éventail formant nappe sur sa poitrine ; et toute sa grande personne solennelle éveillait l'idée d'un paon militaire, un paon qui aurait porté sa queue déployée à son menton. Il avait des yeux bleus, froids et doux, une joue fendue d'un coup de sabre dans la guerre d'Autriche ; et on le disait brave homme autant que brave officier. Le capitaine, un petit rougeaud à gros ventre, sanglé de force, portait presque ras son poil ardent, dont les fils de feu auraient fait croire, quand ils se trouvaient sous certains reflets, sa figure frottée de phosphore. Deux dents perdues dans une nuit de noce, sans qu'il se rappelât au juste comment, lui faisaient cracher des paroles épaisses, qu'on n'entendait pas toujours ; et il était chauve du sommet du crâne seulement, tonsuré comme un moine, avec une toison de petits cheveux frisés, dorés et luisants, autour de ce cerceau de chair nue. Le commandant lui serra la main, et il avala d'un trait sa tasse de café (la sixième depuis le matin), en écoutant le rapport de son subordonné sur les incidents survenus dans le service ; puis tous deux se rapprochèrent de la fenêtre en déclarant que ce n'était pas gai. Le major, homme tranquille, marié chez lui, s'accommodait de tout ; mais le baron capitaine, viveur tenace, coureur de bouges, forcené trousseur de filles, rageait d'être enfermé depuis trois mois dans la chasteté obligatoire de ce poste perdu. Comme on grattait à la porte, le commandant cria d'ouvrir, et un homme, un de leurs soldats automates, apparut dans l'ouverture, disant par sa seule présence que le déjeuner était prêt. Dans la salle ils trouvèrent les trois officiers de moindre grade : un lieutenant Otto de Grossling ; deux sous-lieutenants, Fritz Scheunaubourg et le marquis Wilhem d'Eyrik, un tout petit blondin fier et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme à feu. Depuis son entrée en France, ses camarades ne l'appelaient plus que Mlle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa taille fine qu'on aurait dit tenue en un corset, de sa figure pâle où sa naissante moustache apparaissait à peine, et aussi de l'habitude qu'il avait prise, pour exprimer son souverain mépris des êtres et des choses, d'employer à tout moment la locution française - fi, fi donc, qu'il prononçait avec un léger sifflement. La salle à manger du château d'Uville était une longue et royale pièce dont les glaces de cristal ancien, étoilées de balles, et les hautes tapisseries des Flandres, tailladées à coups de sabre et pendantes par endroits, disaient les occupations de Mlle Fifi en ses heures de désoeuvrement. Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier vêtu de fer, un cardinal et un président, fumaient de longues pipes de porcelaine, tandis qu'en son cadre dédoré par les ans, une noble dame à poitrine serrée montrait d'un air arrogant une énorme paire de moustaches faite au charbon. Et le déjeuner des officiers s'écoula presque en silence dans cette pièce mutilée, assombrie par l'averse, attristante par son aspect vaincu, et dont le vieux parquet de chêne était devenu sordide comme un sol de cabaret. A l'heure du tabac, quand ils commencèrent à boire, ayant fini de manger, ils se mirent, de même que chaque jour, à parler de leur ennui. Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main ; et tous, renversés sur leurs chaises, absorbaient à petits coups répétés, en gardant au coin de la bouche le long tuyau courbé que terminait l'oeuf de faïence, toujours peinturluré comme pour séduire des Hottentots. Dès que leur verre était vide, ils le remplissaient avec un geste de lassitude résignée. Mais Mlle Fifi cassait à tout moment le sien, et un soldat immédiatement lui en présentait un autre. Un brouillard de fumée âcre les noyait, et ils semblaient s'enfoncer dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des gens qui n'ont rien à faire. Mais le baron, soudain, se redressa. Une révolte le secouait ; il jura : "Nom de Dieu, ça ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose à la fin." Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands doués éminemment de physionomies allemandes lourdes et graves, répondirent : "Quoi, mon capitaine ?" Il réfléchit quelques secondes, puis reprit : "Quoi ? Eh bien, il faut organiser une fête, si le commandant le permet." Le major quitta sa pipe : "Quelle fête, capitaine ? " Le baron s'approcha : "Je me charge de tout, mon commandant. J'enverrai à Rouen Le Devoir qui nous ramènera des dames ; je sais où les prendre. On préparera ici un souper ; rien ne manque d'ailleurs, et, au moins, nous passerons une bonne soirée." Le comte de Farlsberg haussa les épaules en souriant : "Vous êtes fou, mon ami. " Mais tous les officiers s'étaient levés, entouraient leur chef, le suppliaient : - "Laissez faire le capitaine, mon commandant, c'est si triste ici. " À la fin le major céda : "Soit", dit-il ; et aussitôt le baron fit appeler Le Devoir. C'était un vieux sous-officier qu'on n'avait jamais vu rire, mais qui accomplissait fanatiquement tous les ordres de ses chefs, quels qu'ils fussent. Debout, avec sa figure impassible, il reçut les instructions du baron ; puis il sortit; et, cinq minutes plus tard, une grande voiture du train militaire, couverte d'une bâche de meunier tendue en dôme, détalait sous la pluie acharnée, au galop de quatre chevaux. Aussitôt un frisson de réveil sembla courir dans les esprits ; les poses alanguies se redressèrent, les visages s'animèrent et on se mit à causer. Bien que l'averse continuât avec autant de furie, le major affirma qu'il faisait moins sombre; et le lieutenant Otto annonçait avec conviction que le ciel allait s'éclaircir. Mlle Fifi elle-même ne semblait pas tenir en place. Elle se levait, se rasseyait. Son oeil clair et dur cherchait quelque chose à briser. Soudain, fixant la dame aux moustaches, le jeune blondin tira son revolver. "Tu ne verras pas cela toi", dit-il ; et, sans quitter son siège, il visa. Deux balles successivement crevèrent les deux yeux du portrait. Puis il s'écria : "Faisons la mine ! " Et brusquement les conversations s'interrompirent, comme si un intérêt puissant et nouveau se fût emparé de tout le monde. La mine, c'était son invention, sa manière de détruire, son amusement préféré. En quittant son château, le propriétaire légitime, le comte Fernand d'Amoys d'Uville, n'avait eu le temps de rien emporter ni de rien cacher, sauf l'argenterie enfouie dans le trou d'un mur. Or, comme il était fort riche et magnifique, son grand salon, dont la porte ouvrait dans la salle à manger, présentait, avant la fuite précipitée du maître, l'aspect d'une galerie de musée. Aux murailles pendaient des toiles, des dessins et des aquarelles de prix, tandis que sur les meubles, les étagères, et dans les vitrines élégantes, mille bibelots, des potiches, des statuettes, des bonshommes de Saxe et des magots de Chine, des ivoires anciens et des verres de Venise, peuplaient le vaste appartement de leur foule précieuse et bizarre. Il n'en restait guère maintenant. Non qu'on les eût pillés, le major comte de Farlsberg ne l'aurait point permis ; mais Mlle Fifi, de temps en temps, faisait la mine; et tous les officiers, ce jour-là, s'amusaient vraiment pendant cinq minutes. Le petit marquis alla chercher dans le salon ce qu'il lui fallait. Il rapporta une toute mignonne théière de Chine famille Rose qu'il emplit de poudre à canon, et, par le bec, il introduisit délicatement un long morceau d'amadou, l'alluma, et courut reporter cette machine infernale dans l'appartement voisin. Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands attendaient, debout, avec la figure souriante d'une curiosité enfantine ; et, dès que l'explosion eut secoué le château, ils se précipitèrent ensemble. Mlle Fifi, entrée la première, battait des mains avec délire devant une Vénus de terre cuite dont la tête avait enfin sauté ; et chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s'étonnant aux dentelures étranges des éclats, examinant les dégâts nouveaux, contestant certains ravages comme produits par l'explosion précédente; et le major considérait d'un air paternel le vaste salon bouleversé par cette mitraille à la Néron et sablé de débris d'objets d'art. Il en sortit le premier, en déclarant avec bonhomie : "Ca a bien réussi, cette fois." Mais une telle trombe de fumée était entrée dans la salle à manger, se mêlant à celle du tabac, qu'on ne pouvait plus respirer. Le commandant ouvrit la fenêtre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier verre de cognac, s'en approchèrent. L'air humide s'engouffra dans la pièce, apportant une sorte de poussière d'eau qui poudrait les barbes, et une odeur d'inondation. Ils regardaient les grands arbres accablés sous l'averse, la large vallée embrumée par ce dégorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin le clocher de l'église dressé comme une pointe grise dans la pluie battante. Depuis leur arrivée, il n'avait plus sonné. C'était, du reste, la seule résistance que les envahisseurs eussent rencontrée aux environs : celle du clocher. Le curé ne s'était nullement refusé à recevoir et à nourrir des soldats prussiens ; il avait même plusieurs fois accepté de boire une bouteille de bière ou de bordeaux avec le commandant ennemi, qui l'employait souvent comme intermédiaire bienveillant; mais il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche ; il se serait plutôt laissé fusiller. C'était sa manière à lui de protester contre l'invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la seule, disait-il, qui convînt au prêtre, homme de douceur et non de sang; et tout le monde, à dix lieues à la ronde, vantait la fermeté, l'héroïsme de l'abbé Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public, le proclamer, par le mutisme obstiné de son église. Le village entier, enthousiasmé par cette résistance, était prêt à soutenir jusqu'au bout son pasteur, à tout braver, considérant cette protestation tacite comme la sauvegarde de l'honneur national. Il semblait aux paysans qu'ils avaient ainsi mieux mérité de la patrie que Belfort et que Strasbourg, qu'ils avaient donné un exemple équivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel ; et, hormis cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs. Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage inoffensif ; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple à leur égard, ils toléraient volontiers son patriotisme muet. Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche à sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son supérieur pour le prêtre ; et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser faire "Ding-don-don", une fois, une seule petite fois, pour rire un peu seulement. Et il demandait cela avec des grâces de chatte, des cajoleries de femme, des douceurs de voix d'une maîtresse affolée par une envie ; mais le commandant ne cédait point, et Mlle Fifi, pour se consoler, faisait la mine dans le château d'Uville. Les cinq hommes restèrent là, en tas, quelques minutes, aspirant l'humidité. Le lieutenant Fritz, enfin, prononça en jetant un rire pâteux : "Ces temoiselles técitément, n'auront pas peau temps pour leur bromenate." Là-dessus, on se sépara, chacun allant à son service, et le capitaine ayant fort à faire pour les préparatifs du dîner. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la nuit tombante, ils se mirent à rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de grande revue, pommadés, parfumés, tout frais. Les cheveux du commandant semblaient moins gris que le matin ; et le capitaine s'était rasé, ne gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez. Malgré la pluie, on laissait la fenêtre ouverte ; et l'un d'eux parfois allait écouter. A six heures dix minutes le baron signala un lointain roulement. Tous se précipitèrent; et bientôt la grande voiture accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crottés jusqu'au dos, fumants et soufflants. Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies avec soin par un camarade du capitaine à qui Le Devoir était allé porter une carte de son officier. Elles ne s'étaient point fait prier, sûres d'être bien payées, connaissant d'ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu'elles en tâtaient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. "C'est le métier qui veut ça", se disaient-elles en route, pour répondre sans doute à quelque picotement secret d'un reste de conscience. Et tout de suite on entra dans la salle à manger. Illuminée, elle semblait plus lugubre encore en son délabrement piteux ; et la table couverte de viandes, de vaisselle riche et d'argenterie retrouvée dans le mur où l'avait cachée le propriétaire, donnait à ce lieu l'aspect d'une taverne de bandits qui soupent après un pillage. Le capitaine, radieux, s'empara des femmes comme d'une chose familière, les appréciant, les embrassant, les flairant, les évaluant à leur valeur de filles de plaisir ; et comme les trois jeunes gens voulaient en prendre chacun une, il s'y opposa avec autorité, se réservant de faire le partage, en toute justice, suivant les grades, pour ne blesser en rien la hiérarchie. Alors, afin d'éviter toute discussion, toute contestation et tout soupçon de partialité, il les aligna par rang de taille, et s'adressant à la plus grande, avec le ton du commandement : "Ton nom ? " Elle répondit en grossissant sa voix : "Paméla." Alors il proclama : "Numéro un, la nommée Paméla, adjugée au commandant." Ayant ensuite embrassé Blondine, la seconde, en signe de propriété, il offrit au lieutenant Otto la grosse Amanda, Eva la Tomate au sous-lieutenant Fritz, et la plus petite de toutes, Rachel, une brune toute jeune, à l'oeil noir comme une tache d'encre, une juive dont le nez retroussé confirmait la règle qui donne des becs courbes à toute sa race, au plus jeune des officiers, au frêle marquis Wilhem d'Eyrik. Toutes, d'ailleurs, étaient jolies et grasses, sans physionomies bien distinctes, faites à peu près pareilles de tournure et de peau par les pratiques d'amour quotidiennes et la vie commune des maisons publiques. Les trois jeunes gens prétendaient tout de suite entraîner leurs femmes, sous prétexte de leur offrir des brosses et du savon pour se nettoyer ; mais le capitaine s'y opposa sagement, affirmant qu'elles étaient assez propres pour se mettre à table et que ceux qui monteraient voudraient changer en descendant et troubleraient les autres couples. Son expérience l'emporta. Il y eut seulement beaucoup de baisers, des baisers d'attente. Soudain, Rachel suffoqua, toussant aux larmes, et rendant de la fumée par les narines. Le marquis, sous prétexte de l'embrasser, venait de lui souffler un jet de tabac dans la bouche. Elle ne se fâcha point, ne dit pas un mot, mais elle regarda fixement son possesseur avec une colère éveillée tout au fond de son oeil noir. On s'assit. Le commandant lui-même semblait enchanté; il prit à sa droite Paméla, Blondine à sa gauche, et déclara, en dépliant sa serviette : "Vous avez eu là une charmante idée, capitaine." Les lieutenants Otto et Fritz, polis comme auprès de femmes du monde, intimidaient un peu leurs voisines ; mais le baron de Kelweingstein, lâché dans son vice, rayonnait, lançait des mots grivois, semblait en feu avec sa couronne de cheveux rouges. Il galantisait en français du Rhin; et ses compliments de taverne, expectorés par le trou des deux dents brisées, arrivaient aux filles au milieu d'une mitraille de salive. Elles ne comprenaient rien, du reste ; et leur intelligence ne sembla s'éveiller que lorsqu'il cracha des paroles obscènes, des expressions crues, estropiées par son accent. Alors, toutes ensemble, elles commencèrent à rire comme des folles, tombant sur le ventre de leurs voisins, répétant les termes que le baron se mit alors à défigurer à plaisir pour leur faire dire des ordures. Elles en vomissaient à volonté, saoules aux premières bouteilles de vin; et, redevenant elles, ouvrant la porte aux habitudes, elles embrassaient les moustaches de droite et celles de gauche, pinçaient les bras, poussaient des cris furieux, buvaient dans tous les verres, chantaient des couplets français et des bouts de chansons allemandes appris dans leurs rapports quotidiens avec l'ennemi. Bientôt les hommes eux-mêmes, grisés par cette chair de femme étalée sous leur nez et sous leurs mains, s'affolèrent, hurlant, brisant la vaisselle, tandis que, derrière leur dos, des soldats impassibles les servaient. Le commandant seul gardait de la retenue. Mlle Fifi avait pris Rachel sur ses genoux, et, s'animant à froid, tantôt il embrassait follement les frisons d'ébène de son cou, humant par le mince intervalle entre la robe et la peau la douce chaleur de son corps et tout le fumet de sa personne ; tantôt, à travers l'étoffe, il la pinçait avec fureur, la faisant crier, saisi d'une férocité rageuse, travaillé par son besoin de ravage. Souvent aussi, la tenant à pleins bras, l'étreignant comme pour la mêler à lui, il appuyait longuement ses lèvres sur la bouche fraîche de la juive, la baisait à perdre haleine ; mais soudain il la mordit si profondément qu'une traînée de sang descendit sur le menton de la jeune femme et coula dans son corsage. Encore une fois, elle le regarda bien en face, et, lavant la plaie, murmura : "Ca se paye, cela." Il se mit à rire, d'un rire dur. "Je payerai", dit-il. On arrivait au dessert ; on versait du champagne. Le commandant se leva, et du même ton qu'il aurait pris pour porter la santé de l'impératrice Augusta, il but : " A nos dames ! " Et une série de toasts commença; des toasts d'une galanterie de soudards et de pochards, mêlés de plaisanteries obscènes, rendues plus brutales encore par l'ignorance de la langue. Ils se levaient l'un après l'autre, cherchant de l'esprit, s'efforçant d'être drôles ; et les femmes, ivres à tomber, les yeux vagues, les lèvres pâteuses, applaudissaient chaque fois éperdument. Le capitaine, voulant sans doute rendre à l'orgie un air galant, leva encore une fois son verre, et prononça : " A nos victoires sur les coeurs ! " Alors le lieutenant Otto, espèce d'ours de la Forêt-Noire, se dressa, enflammé, saturé de boissons. Et envahi brusquement de patriotisme alcoolique, il cria : " À nos victoires sur la France ! " Toutes grises qu'elles étaient, les femmes se turent ; et Rachel, frissonnante, se retourna : " Tu sais, j'en connais, des Français, devant qui tu ne dirais pas ça. " Mais le petit marquis, la tenant toujours sur ses genoux, se mit à rire, rendu très gai par le vin : " Ah ! ah ! ah ! je n'en ai jamais vu, moi. Sitôt que nous paraissons, ils foutent le camp! La fille, exaspérée, lui cria dans la figure : "Tu mens salop ! " Durant une seconde, il fixa sur elle ses yeux clairs, comme il les fixait sur les tableaux dont il crevait la toile à coups de revolver, puis il se remit à rire : " Ah ! oui, parlons-en, la belle ! serions-nous ici, s'ils étaient braves ? " Et il s'animait : "Nous sommes leurs maîtres ! à nous la France ! " Elle quitta ses genoux d'une secousse et retomba sur sa chaise. Il se leva, tendit son verre jusqu'au milieu de la table et répéta : " À nous la France et les Français, les bois, les champs et les maisons de France ! " Les autres, tout à fait saouls, secoués soudain par un enthousiasme militaire, un enthousiasme de brutes, saisirent leurs verres en vociférant : " Vive la Prusse ! " et les vidèrent d'un seul trait. Les filles ne protestaient point, réduites au silence et prises de peur. Rachel elle-même se taisait, impuissante à répondre. Alors, le petit marquis posa sur la tête de la juive sa coupe de champagne emplie à nouveau " A nous aussi, cria-t-il, toutes les femmes de France ! " Elle se leva si vite, que le cristal, culbuté, vida, comme pour un baptême, le vin jaune dans ses cheveux noirs, et il tomba, se brisant à terre. Les lèvres tremblantes, elle bravait du regard l'officier qui riait toujours, et elle balbutia, d'une voix étranglée de colère : "Ca, ça, ça n'est pas vrai, par exemple, vous n'aurez pas les femmes de France. " Il s'assit pour rire à son aise, et, cherchant l'accent parisien : "Elle est peine ponte, peine ponte, qu'est-ce alors que tu viens faire ici, petite ? " Interdite, elle se tut d'abord, comprenant mal dans son trouble, puis, dès qu'elle eut bien saisi ce qu'il disait, elle lui jeta, indignée et véhémente : "Moi ! moi ! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une putain ; c'est bien tout ce qu'il faut à des Prussiens." Elle n'avait point fini qu'il la giflait à toute volée ; mais comme il levait encore une fois la main, affolée de rage, elle saisit sur la table un petit couteau de dessert à lame d'argent, et si brusquement qu'on ne vit rien d'abord, elle le lui piqua droit dans le cou, juste au creux où la poitrine commence. Un mot qu'il prononçait fut coupé dans sa gorge ; et il resta béant, avec un regard effroyable. Tous poussèrent un rugissement, et se levèrent en tumulte ; mais ayant jeté sa chaise dans les jambes du lieutenant Otto, qui s'écroula tout au long, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit avant qu'on eût pu l'atteindre, et s'élança dans la nuit, sous la pluie qui tombait toujours. En deux minutes, Mlle Fifi fut morte. Alors Fritz et Otto dégainèrent et voulurent massacrer les femmes, qui se traînaient à leurs genoux. Le major, non sans peine, empêcha cette boucherie, fit enfermer dans une chambre, sous la garde de deux hommes, les quatre filles éperdues ; puis, comme s'il eût disposé ses soldats pour un combat, il organisa la poursuite de la fugitive, bien certain de la reprendre. Cinquante hommes, fouettés de menaces, furent lancés dans le parc. Deux cents autres fouillèrent les bois et toutes les maisons de la vallée. La table, desservie en un instant, servait maintenant de lit mortuaire, et les quatre officiers, rigides, dégrisés, avec la face dure des hommes de guerre en fonction, restaient debout près des fenêtres, sondaient la nuit. L'averse torrentielle continuait. Un clapotis continu emplissait les ténèbres, un flottant murmure d'eau qui tombe et d'eau qui coule, d'eau qui dégoutte et d'eau qui rejaillit. Soudain, un coup de feu retentit, puis un autre très loin ; et, pendant quatre heures, on entendit ainsi de temps en temps des détonations proches ou lointaines, et des cris de ralliement, des mots étranges lancés comme appel par des voix gutturales. Au matin, tout le monde rentra. Deux soldats avaient été tués, et trois autres blessés par leurs camarades dans l'ardeur de la chasse et l'effarement de cette poursuite nocturne. On n'avait pas retrouvé Rachel. Alors les habitants furent terrorisés, les demeures bouleversées, toute la contrée parcourue, battue, retournée. La juive ne semblait pas avoir laissé une seule trace de son passage. Le général, prévenu, ordonna d'étouffer l'affaire, pour ne point donner de mauvais exemple dans l'armée, et il frappa d'une peine disciplinaire le commandant, qui punit ses inférieurs. Le général avait dit : "On ne fait pas la guerre pour s'amuser et caresser des filles publiques." Et le comte de Farlsberg, exaspéré, résolut de se venger sur le pays. Comme il lui fallait un prétexte afin de sévir sans contrainte, il fit venir le curé et lui ordonna de sonner la cloche à l'enterrement du marquis d'Eyrik. Contre toute attente, le prêtre se montra docile, humble, plein d'égards. Et quand le corps de Mlle Fifi, porté par des soldats, précédé, entouré, suivi de soldats qui marchaient le fusil chargé, quitta le château d'Uville, allant au cimetière, pour la première fois la cloche tinta son glas funèbre avec une allure allègre, comme si une main amie l'eût caressée. Elle sonna le soir encore, et le lendemain aussi, et tous les jours ; elle carillonna tant qu'on voulut. Parfois même, la nuit, elle se mettait toute seule en branle, et jetait doucement deux ou trois sons dans l'ombre, prise de gaietés singulières, réveillée on ne sait pourquoi. Tous les paysans du lieu la dirent alors ensorcelée ; et personne, sauf le curé et le sacristain, n'approchait plus du clocher. C'est qu'une pauvre fille vivait là-haut, dans l'angoisse et la solitude, nourrie en cachette par ces deux hommes. Elle y resta jusqu'au départ des troupes allemandes. Puis, un soir, le curé ayant emprunté le char-à-bancs du boulanger, conduisit lui-même sa prisonnière jusqu'à la porte de Rouen. Arrivé là, le prêtre l'embrassa ; elle descendit et regagna vivement à pied le logis public, dont la patronne la croyait morte. Elle en fut tirée quelque temps après par un patriote sans préjugés qui l'aima pour sa belle action, puis l'ayant ensuite chérie pour elle-même, l'épousa, en fit une Dame qui valut autant que beaucoup d'autres. 23 mars 1882 MADAME BAPTISTE (1882) Quand j'entrai dans la salle des voyageurs de la gare de Loubain, mon premier regard fut pour l'horloge. J'avais à attendre deux heures dix minutes l'express de Paris. Je me sentis las soudain comme après dix lieues à pieds; puis je regardai autour de moi comme si j'allais découvrir sur les murs un moyen de tuer le temps; puis je ressortis et m'arrêtai devant la porte de la gare, l'esprit travaillé par le désir d'inventer quelque chose à faire. La rue, sorte de boulevard planté d'acacias maigres, entre deux rangs de maisons inégales et différentes, des maisons de petite ville, montait une sorte de colline; et tout au bout on apercevait des arbres comme si un parc l'eût terminée. De temps en temps un chat traversait la chaussée, enjambant les ruisseaux d'une manière délicate. Un roquet pressé sentait le pied de tous les arbres, cherchant des débris de cuisine. Je n'apercevais aucun homme. Un morne découragement m'envahit. Que faire ? Que faire ? Je songeais déjà à l'interminable et inévitable séance dans le petit café du chemin de fer, devant un bock imbuvable et l'illisible journal du lieu, quand j'aperçus un convoi funèbre qui tournait une rue latérale pour s'engager dans celle où je me trouvais. La vue du corbillard fut un soulagement pour moi. C'était au moins dix minutes de gagnées. Mais soudain mon attention redoubla. Le mort n'était suivi que par huit messieurs dont un pleurait. Les autres causaient amicalement. Aucun prêtre n'accompagnait. Je pensai : "Voici un enterrement civil", puis je réfléchis qu'une ville comme Loubain devait contenir au moins une centaine de libres penseurs qui se seraient fait un devoir de manifester. Alors quoi ? La marche rapide du convoi disait bien pourtant qu'on enterrait ce défunt-là sans cérémonie, et, par conséquent, sans religion. Ma curiosité désoeuvrée se jeta dans les hypothèses les plus compliquées; mais, comme la voiture funèbre passait devant moi, une idée baroque me vint: c'était de suivre avec les huit messieurs. J'avais là une heure au moins d'occupation, et je me mis en marche, d'un air triste, derrière les autres. Les deux derniers se retournèrent avec étonnement, puis se parlèrent bas. Ils se demandaient certainement si j'étais de la ville. Puis ils consultèrent les deux précédents, qui se mirent à leur tour à me dévisager. Cette attention investigatrice me gênait, et, pour y mettre fin, je m'approchai de mes voisins. Les ayant salués, je dis: "Je vous demande bien pardon, messieurs, si j'interromps votre conversation. Mais apercevant un enterrement civil, je me suis empressé de le suivre sans connaître, d'ailleurs, le mort que vous accompagnez." Un des messieurs prononça: "C'est une morte." Je fus surpris et je demandai: "Cependant c'est bien un enterrement civil, n'est-ce pas ?" L'autre monsieur, qui désirait évidemment m'instruire, prit la parole: "Oui et non. Le clergé nous a refusé l'entrée de l'église." Je poussai, cette fois, un "Ah !" de stupéfaction. Je ne comprenais plus du tout. Mon obligeant voisin me confia, à voix basse: "Oh ! c'est toute une histoire. Cette jeune femme s'est tuée, et voilà pourquoi on n'a pas pu la faire enterrer religieusement. C'est son mari que vous voyez là, le premier, celui qui pleure." Alors, je prononçai, en hésitant: "Vous m'étonnez et vous m'intéressez beaucoup, monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me conter cette histoire ? Si je vous importune, mettez que je n'ai rien dit." Le monsieur me prit le bras familièrement: "Mais pas du tout, pas du tout. Tenez, restons un peu derrière. Je vais vous dire ça, c'est fort triste. Nous avons le temps, avant d'arriver au cimetière, dont vous voyez les arbres là- haut; car la côte est rude." Et il commença: Figurez-vous que cette jeune femme, Mme Paul Hamot, était la fille d'un riche commerçant du pays, M. Fontanelle. Elle eut, étant tout enfant, à l'âge de onze ans, une aventure terrible: un valet la souilla. Elle en faillit mourir, estropiée par ce misérable que sa brutalité dénonça. Un épouvantable procès eut lieu et révéla que depuis trois mois la pauvre martyre était victime des honteuses pratiques de cette brute. L'homme fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. La petite fille grandit, marquée d'infamie, isolée, sans camarade, à peine embrassée par les grandes personnes qui auraient cru se tacher les lèvres en touchant son front. Elle était devenue pour la ville une sorte de monstre, de phénomène. On disait tout bas: "Vous savez, la petite Fontanelle." Dans la rue tout le monde se retournait quand elle passait. On ne pouvait même pas trouver de bonnes pour la conduire à la promenade, les servantes des autres familles se tenant à l'écart comme si une contagion se fût émanée de l'enfant pour s'étendre à tous ceux qui l'approchaient. C'était pitié de voir cette pauvre petite sur le cours où vont jouer les mioches toutes les après-midi. Elle restait toute seule, debout près de sa domestique, regardant d'un air triste les autres gamins qui s'amusaient. Quelquefois, cédant à une irrésistible envie de se mêler aux enfants, elle s'avançait timidement, avec des gestes craintifs et entrait dans un groupe d'un pas furtif, comme consciente de son indignité. Et aussitôt, de tous les bancs, accouraient les mères, les bonnes, les tantes, qui saisissaient par la main les fillettes confiées à leur garde et les entraînaient brutalement. La petite Fontanelle demeurait isolée, éperdue, sans comprendre; et elle se mettait à pleurer, le coeur crevant de chagrin. Puis elle courait se cacher la figure, en sanglotant, dans le tablier de sa bonne. Elle grandit; ce fut pis encore. On éloignait d'elle les jeunes filles comme d'une pestiférée. Songez donc que cette jeune personne n'avait plus rien à apprendre, rien; qu'elle n'avait plus droit à la symbolique fleur d'oranger; qu'elle avait pénétré, presque avant de savoir lire, le redoutable mystère que les mères laissent à peine deviner, en tremblant, le soir seulement du mariage. Quand elle passait dans la rue, accompagnée de sa gouvernante, comme si on l'eût gardée à vue dans la crainte incessante de quelque nouvelle et terrible aventure, quand elle passait dans la rue, les yeux toujours baissés sous la honte mystérieuse qu'elle sentait peser sur elle, les autres jeunes filles, moins naïves qu'on ne pense, chuchotaient en la regardant sournoisement, ricanaient en dessous, et détournaient bien vite la tête d'un air distrait, si par hasard elle les fixait. On la saluait à peine. Seuls, quelques hommes se découvraient. Les mères feignaient de ne pas l'avoir aperçue. Quelques petits voyous l'appelaient "Madame Baptiste", du nom du valet qui l'avait outragée et perdue. Personne ne connaissait les tortures secrètes de son âme; car elle ne parlait guère et ne riait jamais. Ses parents eux-mêmes semblaient gênés devant elle, comme s'ils lui en eussent éternellement voulu de quelque faute irréparable. Un honnête homme ne donnerait pas volontiers la main à un forçat libéré, n'est- ce pas, ce forçat fût-il son fils ? M. et Mme Fontanelle considéraient leur fille comme ils eussent fait d'un fils sortant du bagne. Elle était jolie et pâle, grande, mince, distinguée. Elle m'aurait eaucoup plu, monsieur, sans cette affaire. Or, quand nous avons eu un nouveau sous-préfet, voici maintenant dix-huit mois, il amena avec lui son secrétaire particulier, un drôle de garçon, qui avait mené la vie dans le quartier Latin, paraît-il. Il vit Mlle Fontanelle et en devint amoureux. On lui dit tout. Il se contenta de répondre: "Bah, c'est justement là une garantie pour l'avenir. J'aime mieux que ce soit avant qu'après. Avec cette femme-là, je dormirai tranquille." Il fit sa cour, la demanda en mariage et l'épousa. Alors, ayant du toupet il fit des visites de noce comme si de rien n'était. Quelques personnes les rendirent, d'autres s'abstinrent. Enfin, on commençait à oublier et elle prenait place dans le monde. Il faut vous dire qu'elle adorait son mari comme un dieu. Songez qu'il lui avait rendu l'honneur, qu'il avait fait rentrer dans la loi commune, qu'il avait bravé, forcé l'opinion, affronté les outrages, accompli, en somme, un acte de courage que bien peu d'hommes accompliraient. Elle avait donc pour lui une passion exaltée et ombrageuse. Elle devint enceinte, et, quand on apprit sa grossesse, les personnes les plus chatouilleuses lui ouvrirent leur porte, comme si elle eût été définitivement purifiée par la maternité. C'est drôle, mais c'est comme ça... Tout allait donc pour le mieux, quand nous avons eu, l'autre jour, la fête patronale du pays. Le préfet, entouré de son état-major et des autorités, présidait le concours des orphéons, et il venait de prononcer son discours, lorsque commença la distribution des médailles que son secrétaire particulier, Paul Hamot, remettait à chaque titulaire. Vous savez que dans ces affaires-là il y a toujours des jalousies et des rivalités qui font perdre la mesure aux gens. Toutes les dames de la ville étaient là, sur l'estrade. A son tour s'avança le chef de musique du bourg de Mormillon. La troupe n'avait qu'une médaille de deuxième classe. On ne peut pas en donner de première classe à tout le monde, n'est-ce pas ? Quand le secrétaire particulier lui remit son emblème, voilà que cet homme le lui jette à la figure en criant : "Tu peux la garder pour Baptiste, ta médaille. Tu lui en dois, même une de première classe aussi bien qu'à moi." Il y avait là un tas de peuple qui se mit à rire. Le peuple n'est pas charitable ni délicat, et tous les yeux se sont tournés vers cette pauvre dame. Oh, monsieur, avez-vous jamais vu une femme devenir folle ? - Non. - Eh bien, nous avons assisté à ce spectacle-là ! Elle se leva et retomba sur son siège trois fois de suite, comme si elle eût voulu se sauver et compris qu'elle ne pourrait traverser toute cette foule qui l'entourait. Une voix, quelque part, dans le public, cria encore: "Ohé, madame Baptiste !" Alors une grande rumeur eut lieu, faite de gaietés et d'indignations. C'était une houle, un tumulte; toutes les têtes remuaient. On se répétait le mot; on se haussait pour voir la figure que faisait cette malheureuse; des maris enlevaient leurs femmes dans leurs bras afin de la leur montrer; des gens demandaient: "Laquelle, celle en bleu ?" Les gamins poussaient des cris de coq; de grands rires éclataient de place en place. Elle ne remuait plus, éperdue, sur son fauteuil d'apparat, comme si elle eût été placée en montre pour l'assemblée. Elle ne pouvait ni disparaître, ni bouger, ni dissimuler son visage. Ses paupières clignotaient précipitamment comme si une grande lumière lui eût brûlé les yeux; et elle soufflait à la façon d'un cheval qui monte une côte. Ça fendait le coeur de la voir. M. Hamot avait saisi à la gorge ce grossier personnage, et ils se roulaient par terre au milieu d'un tumulte effroyable. La cérémonie fut interrompue. Une heure après, au moment où les Hamot rentraient chez eux, la jeune femme, qui n'avait pas prononcé un seul mot depuis l'insulte, mais qui tremblait comme si tous ses nerfs eussent été mis en danse par un ressort, enjamba tout à coup le parapet du pont sans que son mari ait eu le temps de la retenir, et se jeta dans la rivière. L'eau est profonde sous les arches. On fut deux heures avant de parvenir à la repêcher. Elle était morte, naturellement. Le conteur se tut. Puis il ajouta: "C'est peut-être ce qu'elle avait de mieux à faire dans sa position. Il y a des choses qu'on n'efface pas. "Vous saisissez maintenant pourquoi le clergé a refusé la porte de l'église. Oh ! si l'enterrement avait été religieux toute la ville serait venue. Mais vous comprenez que le suicide s'ajoutant à l'autre histoire, les familles se sont abstenues; et puis, il est bien difficile, ici, de suivre un enterrement sans prêtres." Nous franchissions la porte du cimetière. Et j'attendis, très ému, qu'on eût descendu la bière dans la fosse pour m'approcher du pauvre garçon qui sanglotait et lui serrer énergiquement la main. Il me regarda avec surprise à travers ses larmes, puis prononça: "Merci, monsieur." Et je ne regrettai pas d'avoir suivi ce convoi. 28 novembre 1882 LA ROUILLE (1882) Il n'avait eu, toute sa vie, qu'une inapaisable passion, la chasse. Il chassait tous les jours, du matin au soir, avec un emportement furieux. Il chassait hiver comme été, au printemps comme à l'automne, au marais, quand les règlements interdisaient la plaine et les bois ; il chassait au tiré, à courre, au chien d'arrêt, au chien courant, à l'affût, au miroir, au furet. Il ne parlait que de chasse, rêvait chasse, répétait sans cesse : " Doit-on être malheureux quand on n'aime pas la chasse ! " Il avait maintenant cinquante ans sonnés, se portait bien, restait vert, bien que chauve, un peu gros, mais vigoureux ; et il portait tout le dessous de la moustache rasé pour bien découvrir les lèvres et garder libre le tour de la bouche, afin de pouvoir sonner du cor plus facilement. On ne le désignait dans la contrée que par son petit nom : M. Hector. Il s'appelait le baron Hector Gontran de Coutelier. Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hérité ; et bien qu'il connût toute la noblesse du département et rencontrât tous ses représentants mâles dans les rendez-vous de chasse, il ne fréquentait assidûment qu'une famille : les Courville, des voisins aimables, alliés à sa race depuis des siècles. Dans cette maison il était choyé, aimé, dorloté, et il disait : " Si je n'étais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter. " M. de Courville était son ami et son camarade depuis l'enfance. Gentilhomme agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prétexte d'études historiques. Le baron de Coutelier allait souvent dîner chez ses amis, surtout pour leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de chiens et de furets dont il parlait comme des personnages marquants qu'il aurait connus. Il dévoilait leurs pensées, leurs intentions, les analysait, les expliquait : " Quand Médor a vu que le râle le faisait courir ainsi, il s'est dit : " Attends, mon gaillard, nous allons rire. " Alors en me faisant signe de la tête d'aller au coin du champ de trèfle, il s'est mis à quêter de biais, à grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans l'angle où il ne pourrait plus s'échapper. Tout est arrivé comme il l'avait prévu; le râle, tout d'un coup, s'est trouvé sur la lisière. Impossible d'aller plus loin sans se découvrir. Il s'est dit : " Pincé, nom d'un chien ! " et s'est tapi. Médor alors tomba en arrêt en me regardant ; je lui fais un signe, il force. - Brrrou - le râle s'envole - j'épaule - pan ! - il tombe ; et Médor, en le rapportant, remuait la queue pour me dire : " Est-il joué, ce tour-là, monsieur Hector ? "" Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s'animait, remuait les bras, gesticulait de tout le corps ; et quand il disait la mort du gibier, il riait d'un rire formidable, et demandait toujours comme conclusion : " Est-elle bonne, celle-là ? " Dès qu'on parlait d'autre chose, il n'écoutait plus et s'essayait tout seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu'un instant de silence se faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de chasse : " Ton ton, ton taine ton ton ", que le baron poussait en gonflant les joues comme s'il eût tenu son cor. Il n'avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans s'en douter ni s'en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de rhumatisme et resta deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin et d'ennui. Comme il n'avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine par un vieux serviteur, il n'obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits soins, ni rien de ce qu'il faut aux souffrants. Son piqueur fut son garde-malade, et cet écuyer qui s'ennuyait au moins autant que son maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron jurait et s'exaspérait entre ses draps. Les dames de Courville venaient parfois le voir; et c'était pour lui des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane, avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord du lit ; et quand elles partaient il murmurait : " Sacrebleu ! vous devriez bien venir loger ici. " Et elles riaient de tout leur coeur. Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais, il vint un soir dîner chez ses amis ; mais il n'avait plus son entrain ni sa gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d'être ressaisi par les douleurs avant l'ouverture. Au moment de prendre congé, alors que les femmes l'enveloppaient en un châle, lui nouait un foulard au cou, et qu'il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il murmura d'un ton désolé : " Si ça recommence, je suis un homme foutu. " Lorsqu'il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère : " Il faudrait marier le baron. " Tout le monde leva les bras. Comment n'y avait-on pas encore songé ? On chercha toute la soirée parmi les veuves qu'on connaissait, et le choix s'arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de belle humeur et bien portante qui s'appelait Mme Berthe Vilers. On l'invita à passer un mois au château. Elle s'ennuyait. Elle vint. Elle était remuante et gaie ; M. de Coutelier lui plut tout de suite. Elle s'en amusait comme d'un jouet vivant et passait des heures entières à l'interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance. L'attention qu'elle lui donnait le ravit ; et, un soir, pour lui témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu'il n'avait encore jamais fait pour aucune femme. L'invitation parut si drôle qu'elle accepta. Ce fut une fête pour l'équiper ; tout le monde s'y mit, lui offrit quelque chose ; et elle apparut vêtue en manière d'amazone, avec des bottes, des culottes d'homme, une jupe courte, une jaquette de velours trop étroite pour la gorge, et une casquette de valet de chiens. Le baron semblait ému comme s'il allait tirer son premier coup de fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers ; puis il la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas, avec la sollicitude d'une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois. Médor rencontra, rampa, s'arrêta, leva la patte. Le baron, derrière son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait : " Attention, attention, des per... des per... des perdrix. " Il n'avait pas fini qu'un grand bruit s'envola de terre, - brr, brr, brr - et un régiment de gros oiseaux monta dans l'air en battant des ailes. Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d'un pas sous la secousse du fusil ; puis, quand elle reprit son sang-froid, elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant deux perdrix dans sa gueule. A dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d'elle. Il disait en levant les yeux : " Quelle femme ! " et il venait tous les soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui le reconduisait et l'écoutait s'extasier sur sa nouvelle amie, lui demanda brusquement : " Pourquoi ne l'épousez-vous pas ? " Le baron resta saisi : " Moi ? moi ? l'épouser ! ... mais... au fait... " Et il se tut. Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura : " Au revoir, mon ami ", et disparut à grands pas dans la nuit. Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de Courville : " Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à m'accepter. Sacrebleu ! une femme comme ça, on la dirait faite pour moi. Nous chasserons ensemble toute l'année. " M. de Courville, certain qu'il ne serait pas refusé, répondit : " Faites votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m'en charge ? " Mais le baron se troubla soudain ; et balbutiant : " Non... non ... il faut d'abord que je fasse un petit voyage..... un petit voyage... à Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement. " On n'en put obtenir d'autres éclaircissements et il partit le lendemain. Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se passèrent. M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés, inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu'ils avaient prévenue de la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui de ses nouvelles ; aucun de ses serviteurs n'en avait reçu. Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s'accompagnant au piano, une bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui disant tout bas qu'un monsieur le demandait. C'était le baron, changé, vieilli, en costume de voyage. Dès qu'il vit son vieil ami, il lui saisit les mains, et, d'une voix peu fatiguée : " J'arrive à l'instant, mon cher, et j'accours chez vous, je n'en puis plus. " Puis il hésita, visiblement embarrassé :" Je voulais vous dire... tout de suite... que cette... cette affaire... vous savez bien... est manquée. " M. de Courville le regardait stupéfait. " Comment ? manquée ? Et pourquoi ? - Oh ! ne m'interrogez pas, je vous prie, ce serait trop pénible à dire, mais soyez sûr que j'agis en ... honnête homme. Je ne peux pas... Je n'ai pas le droit, vous entendez, pas le droit, d'épouser cette dame. J'attendrai qu'elle soit partie pour revenir chez vous ; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu. " Et il s'enfuit. Toute la famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut qu'un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu'il avait peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l'affaire paraissait grave ; et pour ne point entrer en des complications difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s'en retourna veuve comme elle était venue. Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné et qu'il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir avec M. de Courville, lui dit : " Si vous saviez comme je pense souvent à votre amie, vous auriez pitié de moi. " L'autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu froissé, lui dit sa pensée vivement : " Sacrebleu, mon cher, quand on a des secrets dans son existence, on ne s'avance pas d'abord comme vous l'avez fait ; car, enfin, vous pouviez prévoir le motif de votre reculade, assurément. " Le baron, confus, cessa de fumer. " Oui et non. Enfin, je n'aurais pas cru ce qui est arrivé. " M. de Courville, impatienté, reprit : " On doit tout prévoir. " Mais M. de Coutelier, en sondant de l'oeil les ténèbres pour être sûr qu'on ne les écoutait pas, reprit à voix basse : " Je vois bien que je vous ai blessé et je vais tout vous dire pour me faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse. Je n'aime que ça, vous le savez, je ne m'occupe que de ça. Aussi, au moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule de conscience m'est venu. Depuis le temps que j'ai perdu l'habitude de... de... de l'amour, enfin je ne savais plus si je serais encore capable de... de.... vous savez bien ... Songez donc ? voici maintenant seize ans exactement que... que... que... pour la dernière fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n'est pas facile de... de... vous y êtes. Et puis j'avais autre chose à faire. J'aime mieux tirer un coup de fusil. Bref, au moment de m'engager devant le maire et le prêtre à... à... ce que vous savez, j'ai eu peur. Je me suis dit : Bigre, mais si ... si ... j'allais rater. Un honnête homme ne manque jamais à ses engagements ; et je prenais là un engagement sacré vis-à-vis de cette personne. Enfin, pour en avoir le coeur net, je me suis promis d'aller passer huit jours à Paris. " Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. J'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans tous les genres. Je vous assure qu'elles ont fait ce qu'elles ont pu... Oui ... certainement, elles n'ont rien négligé... Mais que voulez-vous ? elles se retiraient toujours... bredouilles... bredouilles... bredouilles. " J'ai attendu alors quinze jours, trois semaines, espérant toujours. J'ai mangé dans les restaurants un tas de choses poivrées, qui m'ont perdu l'estomac et... et... rien ... toujours rien. " Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation, je ne pouvais que... que... que me retirer. Ce que j'ai fait. " M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les mains du baron en lui disant : " Je vous plains ", et le reconduisit jusqu'à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu'il se trouva seul avec sa femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville ne riait point ; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut achevé, elle répondit avec un grand sérieux : " Le baron est un niais, mon cher ; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de revenir, et bien vite. " Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur ami, elle reprit : " Bah ! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette chose-là... revient toujours. " Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même. 14 septembre 1882 MARROCA (1882) Mon ami, tu m'as demandé de t'envoyer mes impressions, mes aventures, et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes tendresses noires, comme tu disais ; et tu me voyais déjà revenir suivi d'une grande femme en ébène, coiffée d'un foulard jaune, et ballottante en des vêtements éclatants. Le tour des Moricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu déjà plusieurs qui m'ont donné quelque envie de me tremper en cette encre ; mais je suis tombé pour mon début sur quelque chose de mieux et de singulièrement original. Tu m'as écrit, dans ta dernière lettre : " Quand je sais comment on aime dans un pays, je connais ce pays à le décrire, bien que ne l'ayant jamais vu. " Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts, qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises. Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l'amour du coeur, l'amour des âmes, si l'idéalisme sentimental, le platonisme enfin, peut exister sous ce ciel ; j'en doute même. Mais l'autre amour, celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l'air qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du sud, ces marées de feu venues du grand désert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant, plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d'un continent tout entier brûlé jusqu'aux pierres par un énorme et dévorant soleil, embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent. Mais j'arrive à mon histoire. Je ne te dis rien de mes premiers temps de séjour en Algérie. Après avoir visité Bône, Constantine, Biskra et Sétif, je suis venu à Bougie par les gorges du Chabet, et une incomparable route au milieu des forêts kabyles, qui suit la mer en la dominant de deux cents mètres, et serpente selon les festons de la haute montagne, jusqu'à ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que celui de Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les plus admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et habitée par les fantastiques et sanglants géants de pierre qu'on appelle les " Calanche " de Piana, sur les côtes ouest de la Corse. De loin, de très loin, avant de contourner le grand bassin où dort l'eau pacifique, on aperçoit Bougie. Elle est bâtie sur les flancs rapides d'un mont très élevé et couronné par des bois. C'est une tache blanche dans cette pente verte ; on dirait l'écume d'une cascade tombant à la mer. Dès que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante ville, je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l'oeil embrasse un véritable cercle de sommets crochus, dentelés, cornus et bizarres, tellement fermé qu'on découvre à peine la pleine mer, et que le golfe a l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu laiteux, est d'une transparence admirable ; et le ciel d'azur, d'un azur épais, comme s'il avait reçu deux couches de couleur, étale au-dessus sa surprenante beauté. Ils semblent se mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets. Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre un débris si magnifique, qu'on le dirait d'opéra. C'est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des restes de constructions arabes. J'avais loué dans la ville haute une petite maison mauresque. Tu connais ces demeures si souvent décrites. Elles ne possèdent point de fenêtres en dehors ; mais une cour intérieure les éclaire du haut en bas. Elles ont, au premier, une grande salle fraîche où l'on passe les jours, et tout en haut une terrasse où l'on passe les nuits. Je me mis tout de suite aux coutumes des pays chauds, c'est-à-dire à faire la sieste après mon déjeuner. C'est l'heure étouffante d'Afrique, l'heure où l'on ne respire plus, l'heure où les rues, les plaines et les longues routes aveuglantes sont désertes, où tout le monde dort, essaie au moins de dormir, avec aussi peu de vêtements que possible. J'avais installé dans ma salle à colonnettes d'architecture arabe un grand divan moelleux, couvert de tapis du Djebel-Amour. Je m'étendais là-dessus à peu près dans le costume d'Adam, mais je n'y pouvais guère reposer, torturé par ma continence. Oh ! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je ne te souhaite pas de connaître : le manque d'eau et le manque de femmes. Lequel est le plus affreux ? Je ne sais. Dans le désert, on commettrait toutes les infamies pour un verre d'eau claire et froide. Que ne ferait-on pas en certaines villes du littoral pour une belle fille fraîche et saine ? Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique ! Elles foisonnent, au contraire ; mais, pour continuer ma comparaison, elles y sont toutes aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits sahariens. Or, voici qu'un jour, plus énervé que de coutume, je tentai, mais en vain, de fermer les yeux. Mes jambes vibraient comme piquées en dedans ; une angoisse inquiète me retournait à tout moment sur mes tapis. Enfin, n'y tenant plus, je me levai et je sortis. C'était en juillet, par une après-midi torride. Les pavés des rues étaient chauds à cuire du pain ; la chemise, tout de suite trempée, collait au corps ; et, par tout l'horizon, flottait une petite vapeur blanche, cette buée ardente du siroco, qui semble de la chaleur palpable. Je descendis près de la mer ; et, contournant le port, je me mis à suivre la berge le long de la jolie baie où sont les bains. La montagne escarpée, couverte de taillis, de hautes plantes aromatiques aux senteurs puissantes, s'arrondit en cercle autour de cette crique où trempent, tout le long du bord, de gros rochers bruns. Personne dehors ; rien ne remuait ; pas un cri de bête, un vol d'oiseau, pas un bruit, pas même un clapotement, tant la mer immobile paraissait engourdie sous le soleil. Mais dans l'air cuisant, je croyais saisir une sorte de bourdonnement de feu. Soudain, derrière une de ces roches à demi noyées dans l'onde silencieuse, je devinai un léger mouvement ; et, m'étant retourné, j'aperçus, prenant son bain, se croyant bien seule à cette heure brûlante, une grande fille nue, enfoncée jusqu'aux seins. Elle tournait la tête vers la pleine mer, et sautillait doucement sans me voir. Rien de plus étonnant que ce tableau : cette belle femme dans cette eau transparente comme un verre, sous cette lumière aveuglante. Car elle était belle merveilleusement, cette femme, grande, modelée en statue. Elle se retourna, poussa un cri, et, moitié nageant, moitié marchant, se cacha tout à fait derrière sa roche. Comme il fallait bien qu'elle sortît, je m'assis sur la berge et j'attendis. Alors elle montra tout doucement sa tête surchargée de cheveux noirs liés à la diable. Sa bouche était large, aux lèvres retroussées comme des bourrelets, ses yeux énormes, effrontés, et toute sa chair un peu brunie par le climat semblait une chair d'ivoire ancien, dure et douce, de belle race blanche teintée par le soleil des nègres. Elle me cria :" Allez-vous-en. " Et sa voix pleine, un peu forte comme toute sa personne, avait un accent guttural. Je ne bougeai point. Elle ajouta : " Ça n'est pas bien de rester là, monsieur. " Les r, dans sa bouche, roulaient comme des chariots. Je ne remuai pas davantage. La tête disparut. Dix minutes s'écoulèrent ; et les cheveux, puis le front, puis les yeux se remontrèrent avec lenteur et prudence, comme font les enfants qui jouent à cache-cache pour observer celui qui les cherche. Cette fois, elle eut l'air furieux ; elle cria : " Vous allez me faire attraper mal. Je ne partirai pas tant que vous serez là. " Alors je me levai et m'en allai, non sans me retourner souvent. Quand elle me jugea assez loin, elle sortit de l'eau à demi courbée, me tournant ses reins ; et elle disparut dans un creux du roc, derrière une jupe suspendue à l'entrée. Je revins le lendemain. Elle était encore au bain, mais vêtue d'un costume entier. Elle se mit à rire en me montrant ses dents luisantes. Huit jours après, nous étions amis. Huit jours de plus, et nous le devenions encore davantage. Elle s'appelait Marroca, d'un surnom sans doute, et prononçait ce mot comme s'il eût contenu quinze r. Fille de colons espagnols, elle avait épousé un Français nommé Pontabèze. Son mari était employé de l'État. Je n'ai jamais su bien au juste quelles fonctions il remplissait. Je constatai qu'il était fort occupé, et je n'en demandai pas plus long. Alors, changeant l'heure de son bain, elle vint chaque jour après mon déjeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste ! Si c'est là se reposer ! C'était vraiment une admirable fille, d'un type un peu bestial, mais superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion ; sa bouche entrouverte, ses dents pointues, son sourire même avaient quelque chose de férocement sensuel, et ses seins étranges, allongés et droits, aigus comme des poires de chair, élastiques comme s'ils eussent renfermé des ressorts d'acier, donnaient à son corps quelque chose d'animal, faisaient d'elle une sorte d'être inférieur et magnifique, de créature destinée à l'amour désordonné, éveillant en moi l'idée des obscènes divinités antiques dont les tendresses libres s'étendaient au milieu des herbes et des feuilles. Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables désirs. Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements de dents, des convulsions et des morsures, étaient suivies presque aussitôt d'assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se réveillait brusquement en mes bras, toute prête à des enlacements nouveaux, la gorge gonflée de baisers. Son esprit, d'ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et un rire sonore lui tenait lieu de pensée. Fière par instinct de sa beauté, elle avait en horreur les voiles les plus légers ; et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle était enfin repue d'amour, épuisée de cris et de mouvements, elle dormait à mes côtés sur le divan, d'un sommeil fort et paisible ; tandis que l'accablante chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de sueur, dégageait d'elle, de ses bras relevés sous sa tête, de tous ses replis secrets, cette odeur fauve qui plaît aux mâles. Quelquefois elle revenait le soir, son mari étant de service je ne sais où. Nous nous étendions alors sur la terre, à peine enveloppés en de fins et flottants tissus d'Orient. Quand la grande lune illuminante des pays chauds s'étalait en plein dans le ciel, éclairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses comme une armée de silencieux fantômes étendus qui parfois se levaient, changeaient de place, et se recouchaient sous la tiédeur langoureuse du ciel apaisé. Malgré l'éclat de ces soirées d'Afrique, Marroca s'obstinait à se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune ; elle ne s'inquiétait guère de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent elle poussait par la nuit, malgré mes craintes et mes prières, de longs cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens. Comme je sommeillais le soir, sous le large firmament tout barbouillé d'étoiles, elle vint s'agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma bouche ses grandes lèvres retournées : " Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi. " Je ne comprenais pas. " Comment, chez toi ? - Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir à sa place. " Je ne pus m'empêcher de rire : " Pourquoi ça, puisque tu viens ici ? " Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle : " C'est pour me faire un souvenir. " - Et l'r de souvenir traîna longtemps avec un fracas de torrent sur des roches. Je ne saisissais point son idée. Elle passa ses mains à mon cou. " Quand tu ne seras plus là, j'y penserai. Et quand j'embrasserai mon mari, il me semblera que ce sera toi. " Et les rrrai et les rrra prenaient en sa voix des grondements de tonnerres familiers. Je murmurai, attendri et très égayé : " Mais tu es folle. J'aime mieux rester chez moi. " Je n'ai, en effet, aucun goût pour les rendez-vous sous un toit conjugal ; ce sont là des souricières où sont toujours pris les imbéciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura même, ajoutant : " Tu verras comme je t'aimerai. " T'aimerrrai retentissait à la façon d'un roulement de tambour battant la charge. Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l'expliquais point ; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe avec délices l'homme abhorré, et le veut encore tromper chez lui, dans ses meubles, dans ses draps. Je lui dis : " Ton mari est très méchant pour toi ? " Elle prit un air fâché. " Oh ! non, très bon. - Mais tu ne l'aimes pas, toi ? " Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés. " Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas tant que toi, mon coeurrr. " Je ne comprenais plus du tout, et comme je cherchais à deviner, elle appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le pouvoir, puis elle murmura : " Tu viendras, dis ? " Je résistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en alla. Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut, s'arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda : " Viendras-tu ce soir dorrrmirrr chez moi ? Si tu ne viens pas, je m'en vais. " Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là valaient bien un mois. Je criai : " Oui " et j'ouvris les bras. Elle s'y jeta. Elle m'attendit, à la nuit, dans une rue voisine, et me guida. Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai d'abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes. Marroca semblait folle de joie ; elle sautait, répétant : " Te voilà chez nous, te voilà chez toi. " J'agis, en effet, comme chez moi. J'étais un peu gêné, je l'avoue, même inquiet. Comme j'hésitais, dans cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute action, elle me l'arracha de force et l'emporta dans la pièce voisine, avec toutes mes autres hardes. Je repris enfin mon assurance et je lui prouvai de tout mon pouvoir, si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions guère au repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous firent tressaillir ; et une voix forte d'homme cria : " Marroca, c'est moi. " Elle fit un bond : " Mon mari ! Vite, cache-toi sous le lit. " Je cherchais éperdument mon pantalon ; mais elle me poussa, haletante : " Va donc, va donc. " Je m'étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur lequel j'étais si bien. Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire, la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperçus pas, mais qu'elle posa vivement quelque part ; et, comme son mari perdait patience, elle répondit d'une voix forte et calme : " Je ne trrrouve pas allumettes " ; puis soudain : " Les voilà, je t'ouvrrre. " Et elle ouvrit. L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste se trouvait en proportion, il devait être un colosse. J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire ; puis il dit avec un accent marseillais : " Zé oublié ma bourse, té, il a fallu revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon coeur. " Il alla vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait ; puis Marroca s'étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revient à elle, et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en phrases irritées, une mitraille d'r furieux. Les pieds étaient si près de moi qu'une envie folle, stupide, inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins. Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa. " Tu es bien méçante aujourd'hui ", dit-il. Mais il en prit son parti. " Adieu, pétite. " Un nouveau baiser sonna ; puis les gros pieds se retournèrent, me firent voir leurs gros clous en s'éloignant, passèrent dans la pièce voisine ; et la porte de la rue se referma. J'étais sauvé ! Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une chaise. Mais je me relevai d'un bond ; une chose froide gisait sous moi, et comme je n'étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m'avait saisi. Je me retournai. Je venais de m'asseoir sur une petite hachette à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à cette place ? Je ne l'avais pas aperçue en entrant. Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaieté, poussait des cris, toussait, les deux mains sur son ventre. Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre vie stupidement ; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous me blessaient un peu. " Et si ton mari m'avait vu ? " lui demandai-je. Elle répondit : " Pas de danger. - Comment ! pas de danger. Elle est raide celle-là ! Il lui suffisait de se baisser pour me trouver. " Elle ne riait plus ; elle souriait seulement en me regardant de ses grands yeux fixés, où germaient de nouveaux désirs. " Il ne se serait pas baissé. " J'insistai. " Par exemple ! S'il avait seulement laissé tomber son chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'étais propre, moi, dans ce costume. " Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le ton, comme si elle m'eût dit : " Je t'adorrre ", elle murmura : " Alorrrs, il ne se serait pas relevé. " Je ne comprenais point : " Pourquoi ça ? " Elle cligna de l'oeil avec malice, allongea sa main vers la chaise où je venais de m'asseoir ; et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses lèvres entrouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu luisait. Elle fit le geste de la prendre ; puis m'attirant du bras gauche tout contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa le mouvement qui décapite un homme à genoux !... Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux, l'amour et l'hospitalité ! 2 mars 1882 LA BÛCHE (1882) Le salon était petit, tout enveloppé de tentures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait- tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient. Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais un de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l'épiderme : une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l'odeur légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une boîte de poudre d'iris florentine. Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus d'ailleurs. Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences amis des gens qui n'ont pas besoin de parler toujours pour se plaire l'un près de l'autre. Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu autour d'elle. La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour. Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit ; et l'homme, se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant : "Et voilà, dit-il, en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié." Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse ; et elle demanda : "Comment ça ?" Il reprit : "Oh ! c'est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire. "Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis, qui s'appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l'un à l'autre. Or, voici le secret de notre éloignement. "Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais ; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait pu la briser. "Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage. "Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de coeur et de confiance qui existe entre deux hommes. "Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre, l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence ; ils restent deux belligérants ; ils sont d'une race différente ; il faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompté, un m aître et un esclave ; tantôt l'un, tantôt l'autre ; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s'étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur ; ils ne se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre deux hommes. "Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer. "D'abord j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me tenant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer. "Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune ; et je dînais souvent chez eux ; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide. "Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m'écrivit de venir dîner. J'y allai. "Mon bon, dit-il, il va falloir que Je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures ; mais à onze heures précises, e rentrerai. J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe." "La jeune femme sourit. "C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous envoyer chercher", reprit-elle. "Je lui serrai la main : "Vous êtes gentille comme tout." Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde ; on se mit à table ; et, dès huit heures, Julien nous quittait. "Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d'idées banales, je me tus. C'est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d'une autre personne à votre égard. " Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit : "Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre." J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux de bois aux trois quarts consumés. " Et le silence recommença. "Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. "Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle ; allons donc là- bas, sur le canapé." Et nous voilà partis sur le canapé. Puis tout à coup, me regardant bien en face : - Qu'est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu'elle vous aime ?" Je répondis, fort interloqué : "Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme." Alors, elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta - Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins." Elle se tut, puis reprit : - Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul ?" Je l'avouai : - oui, j'avais été amoureux. - Racontez-moi ça", dit-elle. Je lui racontait une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris ; et soudain : - Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu'il bouleversât le coeur, tordît les nerfs et ravageât la tête ; il faudrait qu'il fût - comment dirai-je ? - dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de trahison ; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels ; quand l'amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l'amour ?" Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique : 0 cervelle féminine, te voilà bien ! Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte nitouche ; et, appuyée sur les coussins, elle s'était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants. Au bout d'une minute : "Je vous fais peur", dit-elle. Je protestai. Elle s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder : "Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous ?" Et avant que j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes. "Ah ! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas ! Quoi ! tromper Julien ? devenir l'amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus ! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié trahie ! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire ? imiter Joseph ! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante, et acharnée. Oh ! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre... ... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n'est-ce pas ? Une minute de plus et... j'étais... non, elle était... pardon, c'est lui qui l'était !... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit terrible nous fit bondir. La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement flamber. Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit ! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s'écria : "Je suis libre, l'affaire est finie deux heures plus tôt !" Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d'ici les conséquences ! Or, je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié ; et peu à peu il m'éloigna de chez lui ; et nous avons cessé de nous voir. "Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner." 26 janvier 1882 LA RELIQUE (1882) Monsieur l'abbé Louis d'Ennemare, à Soissons. Mon cher abbé, Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la façon la plus bête, pour une mauvaise plaisanterie que j'ai faite presque involontairement à ma fiancée. J'ai recours à toi, mon vieux camarade, dans l'embarras où je me trouve ; car tu peux me tirer d'affaire. Je t'en serai reconnaissant jusqu'à la mort. Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître ; mais connaît-on jamais les femmes ? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs idées sont à surprises. Tout cela est plein de détours, de retours, d'imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours, d'entêtements qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu'un petit oiseau est venu se poser sur le bord d'une fenêtre. Je n'ai pas à t'apprendre que ta cousine est religieuse à l'extrême, élevée par les Dames blanches ou noires de Nancy. Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores, sans doute, c'est qu'elle est exaltée en tout comme en dévotion. Sa tête s'envole à la façon d'une feuille cabriolant dans le vent, et elle est femme, ou plutôt jeune fille, plus qu'aucune autre, tout de suite attendrie ou fâchée, partant au galop pour l'affection comme pour la haine, et revenant de la même façon ; et jolie... comme tu sais ; et charmeuse plus qu'on ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais. Donc, nous étions fiancés ; je l'adorais comme je l'adore encore. Elle semblait m'aimer. Un soir je reçus une dépêche qui m'appelait à Cologne pour une consultation suivie peut-être d'une opération grave et difficile. Comme je devais partir le lendemain, je courus faire mes adieux à Gilberte et dire pourquoi je ne dînerais point chez mes futurs beaux-parents le mercredi, mais seulement le vendredi, jour de mon retour. Oh ! prends garde aux vendredis : je t'assure qu'ils sont funestes ! Quand je parlai de mon départ, je vis une larme dans ses yeux ; mais quand j'annonçai ma prochaine revenue, elle battit aussitôt des mains et s'écria : "Quel bonheur ! vous me rapporterez quelque chose ; presque rien, un simple souvenir, mais un souvenir choisi pour moi. Il faut découvrir ce qui me fera le plus de plaisir, entendez-vous ? Je verrai si vous avez de l'imagination." Elle réfléchit quelques secondes, puis ajouta : "Je vous défends d'y mettre plus de vingt francs. Je veux être touchée par l'intention, par l'invention, monsieur, non par le prix." Puis, après un nouveau silence, elle dit à mi-voix, les yeux baissés : "Si cela ne vous coûte rien, comme argent, et si c'est bien ingénieux, bien délicat, je vous... je vous embrasserai." J'étais à Cologne le lendemain. Il s'agissait d'un accident affreux qui mettait au désespoir une famille entière. Une amputation était urgente. On me logea, on m'enferma presque ; je ne vis que des gens en larmes qui m'assourdissaient ; j'opérai un moribond qui faillit trépasser entre mes mains ; je restai deux nuits près de lui ; puis, quand j'aperçus une chance de salut, je me fis conduire à la gare. Or je m'étais trompé, j'avais une heure à perdre. J'errais par les rues en songeant encore à mon pauvre malade quand un individu m'aborda. Je ne sais pas l'allemand ; il ignorait le français ; enfin je compris qu'il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte me traversa le coeur ; je connaissais sa dévotion fanatique. Voilà mon cadeau trouvé. Je suivis l'homme dans un magasin d'objets de sainteté, et je pris un "bétit morceau d'un os des once mille fierges". La prétendue relique était enfermée dans une charmante boîte en vieil argent qui décida mon choix. Je mis l'objet dans ma poche et je montai dans mon wagon. En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je le pris... La boîte s'était ouverte, la relique était perdue ! J'eus beau fouiller ma poche, la retourner ; le petit os, gros comme la moitié d'une épingle, avait disparu. Je n'ai, tu le sais, mon cher abbé, qu'une foi moyenne,, tu as la grandeur d'âme, l'amitié, de tolérer ma froideur, et de me laisser libre, attendant l'avenir, dis-tu ; mais je suis absolument incrédule aux reliques des brocanteurs en piété, et tu partages mes doutes absolus à cet égard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton ne me désola point, et je me procurai, sans peine, un fragment analogue que je collai soigneusement dans l'intérieur de mon bijou. Et j'allai chez ma fiancée. Dès qu'elle me vit entrer, elle s'élança devant moi, anxieuse et souriante : "Qu'est-ce que vous m'avez rapporté ?" Je fis semblant d'avoir oublié ; elle ne me crut pas. Je me laissai prier, supplier mêmes et, quand je la sentais éperdue de curiosité, je lui offris le saint médaillon. Elle demeura saisie de joie. "Une relique ! Oh ! une relique !" et elle baisait passionnément la boîte. J'eus honte de ma supercherie. Mais une inquiétude l'effleura, qui devint aussitôt une crainte horrible ; et, me fixant au fond des yeux : "Etes-vous bien sûr qu'elle soit authentique ? - Absolument certain. - Comment cela ?" J'étais pris. Avouer que j'avais acheté cet ossement à un marchand courant les rues, c'était me perdre. Que dire ? Une idée folle me traversa l'esprit ; je répondis à voix basse, d'un ton mystérieux : "Je l'ai volée pour vous." Elle me contempla avec ses grands yeux émerveillés et ravis. "Oh ! vous l'avez volée. Où ça ? - Dans la cathédrale, dans la châsse même des onze mille vierges." Son coeur battait ; elle défaillait de bonheur ; elle murmura : " Oh ! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi tout !" C'était fini, je ne pouvais plus reculer. J'inventai une histoire fantastique avec des détails précis et surprenants. J'avais donné cent francs au gardien de l'édifice pour le visiter seul ; la châsse était en réparation, mais je tombais juste à l'heure du déjeuner des ouvriers et du clergé, en enlevant un panneau que je recollai ensuite soigneusement, j'avais pu saisir un petit os (oh ! si petit) au milieu d'une quantité d'autres (je dis une quantité en songeant à ce que doivent produire les débris des onze mille squelettes de vierges). Puis je m'étais rendu chez un orfèvre et j'avais acheté un bijou digne de la relique. Je n'étais pas fâché de lui faire savoir que le médaillon m'avait coûté cinq cents francs. Mais elle ne songeait guère à cela, elle m'écoutait frémissante, en extase. Elle murmura : "Comme je vous aime !" et se laissa tomber dans mes bras. Remarque ceci : J'avais commis pour elle, un sacrilège. J'avais volé ; j'avais violé une église, violé un châsse- violé et volé des reliques sacrées. Elle m'adorait pour cela ; me trouvait tendre, parfait, divin. Telle est la femme, mon cher abbé, toute la femme. Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancés. Elle avait organisé dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique pour y placer cette parcelle de côtelette qui m'avait fait accomplir, croyait-elle, ce divin crime d'amour, et elle s'exaltait là, devant, soir et matin. Je l'avais priée du secret, par crainte, disais-je, de me voir arrêté, condamné, livré à l'Allemagne. Elle m'avait tenu parole. Or, voilà qu'au commencement de l'été, un désir fou lui vint de voir le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si bien son père (sans lui avouer sa raison secrète) qu'il l'emmena à Cologne en me cachant cette excursion, selon le désir de sa fille. Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai pas vu la cathédrale à l'intérieur. J'ignore où est le tombeau (S'il y a tombeau ?) des onze mille vierges. Il paraît que ce sépulcre est inabordable, hélas ! Je reçus, huit jours après, dix lignes me rendant ma parole ; plus une lettre explicative du père, confident tardif. A l'aspect de la châsse, elle avait compris soudain ma supercherie, mon mensonge et, en même temps, ma réelle innocence. Ayant demandé au gardien des reliques si aucun vol n'avait été commis, l'homme s'était mis à rire en démontrant l'impossibilité d'un semblable attentat. Mais du moment que je n'avais pas fracturé un lieu sacré et plongé ma main profane au milieu de restes vénérables, je n'étais plus digne de ma blonde et délicate fiancée. On me défendit l'entrée de la maison. J'eus beau prier, supplier, rien ne put attendrir la belle dévote. Je fus malade de chagrin. Or, la semaine dernière, sa cousine, qui est aussi la tienne, Mme d'Arville, me fit prier de la venir trouver. Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j'apporte une relique, une vraie, authentique, certifiée par Notre Saint-Père le Pape, d'une vierge et martyre quelconque. Je deviens fou d'embarras et d'inquiétude. J'irai à Rome s'il le faut. Mais je ne puis me présenter au Pape à l'improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et puis je doute qu'on confie aux particuliers des reliques véritables. Ne pourrais-tu me recommander à quelque monsignor, ou seulement à quelque prélat français, propriétaire de fragments d'une sainte ? Toi-même, n'aurais-tu pas en tes collections le précieux objet réclamé ? Sauve-moi, mon cher abbé, et je te promets de me convertir dix ans plus tôt ! Mme d'Arville, qui prend la chose au sérieux, m'a dit : "Cette pauvre Gilberte ne se mariera jamais." Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d'une stupide fumisterie ? Je t'en supplie, fais qu'elle ne soit pas la onze mille et unième. Pardonne, je suis indigne ; mais je t'embrasse et je t'aime de tout coeur. Ton vieil ami, Henri Pontal. 17 octobre 1882 LE LIT (1882) Par un torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d'une voix mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d'anciennes soieries d'église gisaient en un coin. C'étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des guirlandes brodées s'enroulaient autour des lettres symboliques sur un fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse, de blanche qu'elle fut jadis. Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites à la toilette, conseillères et protectrices d'amour prohibées, qui brocantent sur la chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles nippes. Soudain, on mit en vente une migonne chasuble Louis XV, jolie comme une robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour de la croix, de longs iris bleus montant jusqu'aux pieds de l'emblême sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l'eus achetée, je m'aperçus qu'elle était demeurée vaguement odorante, comme pénétrée d'un reste d'encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si légères et si douces senteurs d'autrefois qui semblent des souvenirs de parfum, l'âme des essences évaporées. Quand je l'eus chez moi, j'en voulus couvrir une petite chaise de la même époque charmante ; et, la maniant pour prendre les mesures, je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies ; et l'encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracée sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne : " A monsieur, monsieur l'abbé d'Argencé. " Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et voici la quatrième : " Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J'ai un livre, un livre que j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirais-je lequel ? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je vais vous dire à quoi. " On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et je vous écris sur ce mignon pupitre que j'ai reçu de vous. " Etant depuis trois jours en mon lit, c'est à mon lit que je pense, et même dans le sommeil j'y médite encore. " Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est là qu'on naît, c'est là qu'on aime, c'est là qu'on meurt. " Si j'avais la plume de M. de Crébillon, j'écrirais l'histoire d'un lit. Et que d'aventures émouvantes, terribles, aussi que d'aventures gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes ! Que d'enseignements n'en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde ? " Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que de choses j'y ai découvertes depuis trois jours, et comme je l'aime davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose d'eux en cette couche. " Oh ! comme je comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux, des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au tombeau. Songez-y, mon ami ; songez à tout, revoyez des vies entières entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois siècles qu'il est là ? "Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit ; et les vieux parents l'entourent, et voilà que d'elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse ; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque et, autour on pleure avec délices ; car ce petit morceau de créature vivante séparé d'elle, c'est la famille continuée, la prolongation du sang, du coeur et de l'âme des vieux qui regardent, tout tremblants. " Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés d'allégresse, ils se sentent délicieusement l'un près de l'autre ; et, peu à peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond, ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices humaines, qui les promet toujours, les annonce et les devance. Et leur lit s'émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d'amour s'accomplit. Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes faisant de deux êtres un seul, et donnant à chacun, dans le même moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui descend en eux comme un feu dévorant et céleste ? " Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre année, dans quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard ? Et quand au lit nous serons Entrelacés, nous ferons Les lascifs, selon les guises Des amants qui librement Pratiquent folâtrement Sous les draps cent mignardises. " Ces vers- là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon lit, d'où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de tapisserie. " Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de désespoirs épouvantables, de gémissements d'agonie, de bras tendus vers les choses passées, d'appels aux bonheurs terminés à jamais ; que de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux retournés, dans ce lit où je vous écris, depuis trois siècles qu'il prête aux hommes son abri. "Le lit songez-y, c'est le symbole de la vie ; je me suis aperçue de cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit. "Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs ? " Mais c'est aussi là qu'on souffre ! Il est le refuge des malades, un lieu de douleurs aux corps épuisés. " Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu'il n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit. Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures comme nous leur couche de mollesse et de repos. " Que d'autres choses me sont encore venues ! mais je n'ai le temps de vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes ? et puis je suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m'étendre tout au long et dormir quelque peu. " Venez me voir demain à trois heures ; peut-être serai-je mieux et vous le pourrai-je montrer. " Adieu, mon ami ; voici mes mains pour que vous les baisiez et je vous tends aussi mes lèvres." 16 mars 1882 FOU? (1882) Suis-je fou ? ou seulement jaloux ? Je n'en sais rien, mais j'ai souffert horriblement. J'ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c'est vrai ; mais la jalousie haletante, mais l'amour exalté, trahi, condamné, mais la douleur abominable que j'endure, tout cela ne suffit-il pas pour nous faire commettre des crimes et des folies sans être vraiment criminel par le coeur ou par le cerveau ? Oh ! j'ai souffert, souffert, souffert d'une façon, continue, aiguë, épouvantable. J'ai aimé cette femme d'un élan frénétique... Et cependant est-ce vrai ? L'ai-je aimée ? Non, non, non. Elle m'a possédé âme et corps, envahi, lié. J'ai été, je suis sa chose, son jouet. J'appartiens à son sourire, à sa bouche, à son regard, aux lignes de son corps, à la forme de son visage, je halète sous la domination de son apparence extérieure ; mais Elle, la femme de tout cela, l'être de ce corps, je la hais, je la méprise, je l'exècre, je l'ai toujours haïe, méprisée, exécrée ; car elle est perfide, bestiale, immonde, impure ; elle est la femme de perdition, l'animal sensuel et faux chez qui l'âme n'est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un air libre et vivifiant, elle est la bête humaine ; moins que cela : elle n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu'habite l'Infamie. Les premiers temps de notre liaison furent étranges et délicieux. Entre ses bras toujours ouverts, je m'épuisais dans une rage d'inassouvissable désir. Ses yeux, comme s'ils m'eussent donné soif, me faisaient ouvrir la bouche. Ils étaient gris à midi, teintés de vert à la tombée du jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou ; je jure qu'ils avaient ces trois couleurs. Aux heures d'amour ils étaient bleus, comme meurtris, avec des pupilles énormes et nerveuses. Ses lèvres, remuées d'un tremblement, laissaient jaillir parfois la pointe rose et mouillée de sa langue, qui palpitait comme celle d'un reptile ; et ses paupières lourdes se relevaient lentement, découvrant ce regard ardent et anéanti qui m'affolait. En l'étreignant dans mes bras je regardais son oeil et je frémissais, secoué tout autant par le besoin de tuer cette bête que par la nécessité de la posséder sans cesse. Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses pas faisait une commotion dans mon coeur ; et quand elle commençait à se dévêtir, laissait tomber sa robe, et sortant, infâme et radieuse, du linge qui s'écrasait autour d'elle, je sentais tout le long de mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine essoufflée, une défaillance infinie et lâche. Un jour, je m'aperçus qu'elle était lasse de moi. Je le vis dans son oeil, au réveil. Penché sur elle, j'attendais, chaque matin ce premier regard. Je l'attendais plein de rage, de haine, de mépris pour cette brute endormie dont j'étais l'esclave. Mais quand le bleu pâle de sa prunelle, ce bleu liquide comme de l'eau, se découvrait, encore languissant, encore fatigué, encore malade des récentes caresses, c'était comme une flamme rapide qui me brûlait, exaspérant mes ardeurs. Ce jour-là, quand s'ouvrit sa paupière, j'aperçus un regard indifférent et morne qui ne désirait plus rien. Oh ! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite. C'était fini, fini, pour toujours. Et j'en eus la preuve à chaque heure, à chaque seconde. Quand je l'appelais des bras et des lèvres, elle se retournait ennuyée, murmurant : "Laissez-moi donc !" ou bien : "Vous êtes odieux !" ou bien : "Ne serai-je jamais tranquille !" Alors, je fus jaloux, mais jaloux comme un chien et rusé, défiant, dissimulé. Je savais bien qu'elle recommencerait bientôt, qu'un autre viendrait pour rallumer ses sens. Je fus jaloux avec frénésie, mais je ne suis pas fou ; non, certes, non. J'attendis ; oh ! j'épiais ; elle ne m'aurait pas trompé ; mais elle restait froide, endormie. Elle disait parfois : "Les hommes me dégoûtent." Et c'était vrai. Alors je fus jaloux d'elle-même ; jaloux de son indifférence, jaloux de la solitude de ses nuits ; jaloux de ses gestes, de sa pensée que je sentais toujours infâme, jaloux de tout ce que je devinais. Et quand elle avait parfois, à son lever, ce regard mou qui suivait jadis nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hanté son âme et remué ses désirs, il me venait des suffocations de colère, des tremblements d'indignation, des démangeaisons de l'étrangler, de l'abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la gorge, tous les secrets honteux de son coeur. Suis-je fou ? - Non. Voilà qu'un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu'une nouvelle passion vibrait en elle. J'en étais sûr, indubitablement sûr. Elle palpitait comme après mes étreintes ; son oeil flambait, ses mains étaient chaudes, toute sa personne vibrante dégageait cette vapeur d'amour d'où mon affolement était venu. Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l'enveloppait comme un filet. Je ne découvrais rien, pourtant. J'attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s'épanouissait dans l'éclosion d'une incompréhensible ardeur ; elle s'apaisait dans le bonheur d'une insaisissable caresse. Et, tout à coup, je devinai ! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis pas fou ! Comment dire cela ? Comment me faire comprendre ? Comment exprimer cette abominable et incompréhensible chose ? Voici de quelle manière je fus averti. Un soir, je vous l'ai dit, un soir, comme elle rentrait d'une longue promenade à cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine battante, les jambes cassées, les yeux meurtris, sur une chaise basse, en face de moi. Je l'avais vue comme cela ! Elle aimait ! Je ne pouvais m'y tromper ! Alors, perdant la tête, pour ne plus la contempler, je me tournai vers la fenêtre, et j'aperçus un valet emmenant par la bride vers l'écurie son grand cheval qui se cabrait. Elle aussi suivait de l'oeil l'animal ardent et bondissant. Puis, quand il eut disparu, elle s'endormit tout à coup. Je songeais toute la nuit ; et il me sembla pénétrer des mystères que je n'avais jamais soupçonnés. Qui sondera jamais les perversions de la sensualité des femmes ? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices et l'assouvissement étrange des plus étranges fantaisies ? Chaque matin, dès l'aurore, elle partait au galop par les plaines et les bois ; et chaque fois, elle rentrait alanguie, comme après des frénésies d'amour. J'avais compris ! j'était jaloux maintenant du cheval nerveux et galopant ; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait d'une course folle ; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant, ses oreilles ; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front à travers les branches ; jaloux de la selle qui la portait et qu'elle étreignait de sa cuisse. C'était tout cela qui la faisait heureuse, qui l'exaltait, l'assouvissait, l'épuisait et me la rendait ensuite insensible et presque pâmée. Je résolus de me venger. Je fus doux et plein d'attentions pour elle. Je lui tendais la main quand elle allait sauter à terre après ses courses effrénées. L'animal furieux ruait vers moi ; elle le flattait sur son cou recourbé, l'embrassait sur ses naseaux frémissants sans essuyer ensuite ses lèvres ; et le parfum de son corps en sueur, comme après la tiédeur du lit, se mêlait sous ma narine à l'odeur âcre et fauve de la bête. Je sortis avant l'aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets cachés sur ma poitrine, comme si j'allais me battre en duel. Je courus vers le chemin qu'elle aimait ; je tendis la corde entre deux arbres ; puis je me cachai dans les herbes. J'avais l'oreille contre le sol ; j'entendis son galop lointain ; puis je l'aperçus là-bas, sous les feuilles comme au bout d'une voûte, arrivant à fond de train. Oh ! je ne m'étais pas trompé, c'était cela ! Elle semblait transportée d'allégresse, le sang aux joues, de la folie dans le regard ; et le mouvement précipité de la course faisait vibrer ses nerfs d'une jouissance solitaire et furieuse. L'animal heurta mon piège des deux jambes de devant, et roula, les os cassés. Elle, je la reçus dans mes bras. Je suis fort à porter un boeuf. Puis, quand je l'eus déposée à terre, je m'approchai de Lui qui nous regardait ; alors, pendant qu'il essayait de me mordre encore, je lui mis un pistolet dans l'oreille... et je le tuai... comme un homme. Mais je tombai moi-même, la figure coupée par deux coups de cravache ; et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre balle dans le ventre. Dites-moi, suis-je fou ? 23 août 1882 UNE RUSE (1882) Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade. Elle n'était qu'un peu souffrante de ces malaises féminins qu'ont souvent les jolies femmes : un peu d'anémie, des nerfs, et un peu de fatigue, de cette fatigue qu'éprouvent parfois les nouveaux époux à la fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour. Elle était étendue sur sa chaise longue et causait. "Non, docteur, je ne comprendrai jamais qu'une femme trompe son mari. J'admets même qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne tienne aucun compte de ses promesses, de ses serments ! Mais comment oser se donner à un autre homme ? Comment cacher cela aux yeux de tous ? Comment pouvoir aimer dans le mensonge et dans la trahison ?" Le médecin souriait. "Quand à cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne réfléchit guère à toutes ces subtilités quand l'envie vous prend de faillir. Je suis même certain qu'une femme n'est mûre pour l'amour vrai qu'après avoir passé par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage, qui n'est, suivant un homme illustre, qu'un échange de mauvaises humeurs pendant le jour et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une femme ne peut aimer passionnément qu'après avoir été mariée. Si je la pouvais comparer à une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que lorsqu'un mari a essuyé les plâtres. "Quand à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces occasions- là. Les plus simples sont merveilleuses et se tirent avec génie des cas les plus difficiles." Mais la jeune femme semblait incrédule... "Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'après coup de ce qu'on aurait dû faire dans les occasions périlleuses ; et les femmes sont certes encore plus disposées que les hommes à perdre la tête." Le médecin leva les bras. "Après coup, dites-vous ! Nous autres, nous n'avons l'inspiration qu'après coup. Mais vous ! ... Tenez, je vais vous raconter une petite histoire arrivée à une de mes clientes à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confession, comme on dit. "Ceci s'est passé dans une ville de province. "Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les cloches de la ville sonnaient au feu. "Tout à coup je m'éveillai : c'était ma sonnette, celle de la rue, qui tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre, j'agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante ; puis Jean parut, tenant une lettre qui disait : "Mme Lelièvre prie avec instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement." "Je réfléchis quelques secondes ; je pensais : Crise de nerfs, vapeurs, tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis : "Le docteur Siméon, fort souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M. Bonnet." "Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis. "Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de nouveau, et Jean vint me dire : "C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je ne sais pas au juste, tant il est caché) qui voudrait parler bien vite à monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes." "Je me dressai. "Faites entrer." "J'attendis, assis dans mon lit. "Une espèce de fantôme noir apparut et, dès que Jean fut sorti, se découvrit. C'était Mme Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour avoir épousé la plus jolie personne de la province. "Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens affolés ; et ses mains tremblaient ; deux fois elle essaya de parler sans qu'un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia : "Vite, vite... vite... Docteur... Venez. Mon ... mon amant est mort dans ma chambre..." "Elle s'arrêta suffoquant, puis reprit : "Mon mari va... va rentrer du cercle..." "Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j'étais en chemise, et je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai : "C'est vous-même qui êtes venue tout à l'heure ?" Elle, debout comme une statue, pétrifiée par l'angoisse, murmura : "Non .... c'est ma bonne... elle sait..." Puis, après un silence. "Moi, j'étais restée... près de lui." Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux ; puis ses larmes, soudain, s'arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans o par du feu ; et redevenue tragiquement calme : "Allons vite !" dit- elle. "J'étais prêt, mais je m'écriai : "Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler mon coupé !" Elle répondit : "J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait. "Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partîmes. "Quand elle fut à mon côté dans l'obscurité de la voiture, elle me saisit brusquement la main, et la broyant dans ses doigts fins, elle balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du coeur déchiré : "Oh ! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre ! Je l'aimais, je l'aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois". "Je demandai : "Est-on réveillé, chez vous ?" "Elle répondit : "Non, personne, excepté Rose, qui sait tout." "On s'arrêta devant sa porte ; tous dormaient, en effet, dans la maison ; nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout, et nous voilà montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par terre au haut de l'escalier, avec une bougie allumée, à son côté, n'ayant pas osé demeurer près du mort. "Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après une lutte. Le lit fripé, meurtri, restait ouvert, semblait attendre- un drap traînait jusqu'au tapis ; des serviettes mouillées, dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté d'une cuvette et d'un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de cuisine mêlée à des souffles de Lubin écoeurait dès la porte. "Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre était étendu. "Je m'approchai ; je le considérai, je le tâtai ; j'ouvris les yeux ; je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis : "Aidez-moi à le porter sur le lit." Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai le coeur et je posai une glace devant la bouche ; puis je murmurai : "C'est fini, habillons-le bien vite." Ce fut une chose affreuse à voir ! "Je prenais un à un les membres comme ceux d'une énorme poupée, et je les tendais aux vêtements qu'apportaient les femmes. On passa les chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l'habit où nous eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras. "Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent à genoux, tandis que je les éclairais ; mais comme les pieds étaient enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouvé le tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux. "Sitôt que l'horrible toilette fut terminée, je considérai notre oeuvre et je dis : "Il faudrait le repeigner un peu." La bonne alla chercher le démêloir et la brosse de sa maîtresse, mais comme elle tremblait et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et mêlés, Mme Lelièvre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la chevelure avec douceur, comme si elle l'eût caressée. Elle refit la raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des familiarités d'amour. "Et tout à coup, lâchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette face morte qui ne lui souriait plus ; puis, s'abattant sur lui, elle l'étreignit à pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints, sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme s'il eût pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d'une voix déchirante : "Adieu, chéri." "Mais la pendule sonna minuit. "J'eus un sursaut : "Bigre, minuit ! c'est l'heure où ferme le cercle. Allons, madame, de l'énergie !" "Elle se redressa. J'ordonnai : "Portons-le dans le salon." Nous le prîmes tous trois, et, l'ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé, puis j'allumai les candélabres. "La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'était Lui déjà. Je criai : "Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette, et refaites la chambre ; dépêchez-vous, nom de Dieu ! Voilà M. Lelièvre qui rentre." "J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre, palpaient les murs. Alors j'appelai : "Par ici, mon cher : nous avons eu un accident." "Et le mari, stupéfait, parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il demanda : "Quoi ? Qu'y a-t-il ? Qu'est-ce que cela ?" "J'allai vers lui : "Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras. J'étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre ami qui m'avait amené dans sa voiture. Voilà qu'il s'est affaissé tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à le faire descendre, je le soignerai mieux chez lui." "L'époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau ; puis il empoigna sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m'attelai entre les jambes, comme un cheval entre deux brancards ; et nous voilà descendant l'escalier, éclairés maintenant par la femme. "Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui parlai, l'encourageant pour tromper son cocher. - "Allons, mon brave ami, ce ne sera rien ; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas ? Du courage, voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini." "Comme je sentais qu'il allait s'écrouler, qu'il me glissait entre les mains, je lui flanquai un grand coup d'épaule qui le jeta en avant et le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui. "Le mari, inquiet, me demandait : "Croyez-vous que ce soit grave ?" Je répondis. . "Non", en souriant, et je regardai la femme. Elle avait passé son bras sous celui de l'époux légitime et elle plongeait son oeil dans le fond obscur du coupé. "Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de la route, le mort me retomba sur l'oreille droite. "Quand nous fûmes arrivés chez lui, j'annonçai qu'il avait perdu connaissance en chemin. J'aidai à le remonter dans sa chambre, puis je constatai le décès ; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa famille éperdue. Enfin je regagnai mon lit, non sans jurer contre les amoureux." Le docteur se tut, souriant toujours. La jeune femme, crispée, demanda : "Pourquoi m'avez-vous raconté cette épouvantable histoire ?" Il salua galamment : "Pour vous offrir mes services à l'occasion." 25 septembre 1882 UN RÉVEILLON (1882) Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour les passions nouvelles. J'étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville, seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent, semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens dont on voyait les portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues recevaient cérémonieusement les nobles voisins. Quant à nous, nous nous étions réfugiés dans la cuisine, seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains sombres s'éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que nos chiens d'arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre chambre. C'était l'unique pièce qu'on eût fait plafonner et plâtrer partout, à cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse accrochés aux murs ; et nous nous glissions grelottants dans nos lits, aux deux coins de cette case sibérienne. A une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer ; et les puissants souffles de l'Océan, jour et nuit, faisaient soupirer les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier tout le vénérable bâtiment, qui s'emplissait de vent par ses tuiles disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui ne fermaient plus. Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où rôtissaient un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon. Mon cousin leva la tête : "Il ne fera pas chaud en se couchant", dit-il. Indifférent, je répliquai : "Non, mais nous aurons du canard aux étangs demain matin." La servante, qui mettait notre couvert à un bout de la table et celui des domestiques à l'autre bout, demanda : "Ces messieurs savent-ils que c'est ce soir le réveillon ?" Nous n'en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le calendrier. Mon compagnon reprit : "Alors c'est ce soir la messe de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonné toute la journée !" La servante répliqua :"Oui et non, monsieur ; on a sonné aussi parce que le père Fournel est mort." Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Agé de quatre- vingt-seize ans, il n'avait jamais été malade jusqu'au moment où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare par une nuit obscure. Le lendemain il s'était mis au lit. Depuis lors il agonisait. Mon cousin se tourna vers moi : "Si tu veux, dit-il, nous irons tout à l'heure voir ces pauvres gens." Il voulait parler de la famille du vieux, son petit- fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa petite belle-fille, d'une année plus jeune. La génération intermédiaire n'existait déjà plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure, à l'entrée du hameau, sur la droite. Mais je ne sais pourquoi cette idée de Noël, au fond de cette solitude, nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tête-à-tête, nous nous racontions des histoires de réveillons anciens, des aventures de cette nuit folle, les bonnes fortunes passées et les réveils du lendemain, les réveils à deux avec leurs surprises hasardeuses, l'étonnement des découvertes. De cette façon, notre dîner dura longtemps. De nombreuses pipes le suivirent ; et, envahis par ces gaietés de solitaires, des gaietés communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs confidentiels du coeur qui s'échappent en ces heures d'effusion. La bonne, partie depuis longtemps, reparut : "Je vais à la messe, monsieur. - Déjà ! - Il est minuit moins trois quarts. - Si nous allions aussi jusqu'à l'église ? demanda Jules : cette messe de Noël est bien curieuse aux champs." J'acceptai, et nous partîmes, enveloppés en nos fourrures de chasse. Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru saisissait les poumons, desséchait la gorge. Le ciel profond, net et dur, était criblé d'étoiles qu'on eût dites pâlies par la gelée ; elles scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace, des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sèche et retentissante, les sabots des paysans sonnaient ; et, par tout l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs notes grêles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glacée. La campagne ne dormait point. Des coqs, trompés par ces bruits, chantaient ; et en passant le long des étables, on entendait remuer les bêtes troublées par ces rumeurs de vie. En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel. "Voici leur baraque, dit-il : entrons !" Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez elle pour se rendre à l'église, nous ayant aperçus : "Ils sont à la messe, messieurs : ils vont prier pour le père." "Nous les verrons en sortant", dit mon cousin. La lune à son déclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de faucille au milieu de cette semaine infinie de grains luisants jetés à poignée dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait sans répit. Entre les cours des fermes plantées d'arbres, au milieu des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre. C'étaient des lanternes de corne que portaient les paysans devant leurs femmes en bonnet blanc, enveloppées de longues mantes noires, et suivies de mioches mal éveillés, se tenant la main dans la nuit. Par la porte ouverte de l'église, on apercevait le choeur illuminé. Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la nef- et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant Jésus étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa nudité rose et maniérée. L'office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient, tout remués, l'image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains, naïvement convaincus autant qu'intimidés par l'humble splendeur de cette représentation puérile. L'air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit : "Sortons ! on est encore mieux dehors." Et sur la route déserte, pendant que tous les campagnards prosternés grelottaient dévotement, nous nous mîmes à recauser de nos souvenirs, si longtemps que l'office était fini quand nous revînmes au hameau. Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. "Ils veillent leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela leur fera plaisir." Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce noire, vernie de saleté, avec ses solives vermoulues, brunies par le temps, était pleine d'une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre dans toute sa longueur, une chandelle dans un chandelier de fer tordu, filait jusqu'au plafond l'âcre fumée de sa mèche en champignon. -Et les deux Fournel, l'homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête. Mornes, avec l'air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux, un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau, l'écrasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouchées, puis mâchaient avec lenteur. Quand le verre de l'homme était vide, la femme, prenant la cruche au cidre, le remplissait. A notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de "faire comme eux", et, sur notre refus, se remirent à manger. Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda : "Eh bien, Anthime, votre grand-père est mort ? - Oui, mon pauv' monsieur, il a passé tantôt." Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle. Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai : "Il était bien vieux." Sa petite belle-fille de cinquante-sept ans reprit : "Oh ! son temps était terminé, il n'avait plus rien à faire ici." Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et je priai qu'on me le montrât. Les deux paysans, jusque-là placides, s'émurent brusquement. Leurs yeux inquiets s'interrogèrent, et ils ne répondirent pas. Mon cousin, voyant leur trouble, insista. L'homme alors, d'un air soupçonneux et sournois, demanda : "A quoi qu'ça vous servirait ? - A rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours ; pourquoi ne voulez-vous pas le montrer ?" Le paysan haussa les épaules. "Oh ! moi, j'veux ben ; seulement, à c'te heure- ci, c'est malaisé." Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas, et demeuraient face à face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents, qui semble dire : "Allez-vous-en", mon cousin parla avec autorité : "Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre." Mais l'homme, ayant pris son parti, répondit d'un air renfrogné : "C'est pas la peine, il n'y est pu, monsieur. Mais alors, où donc est-il ?" La femme coupa la parole à son mari : "J'vas vous dire : j'lavons mis jusqu'a d'main dans la huche, parce que j'avions point d'place." Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l'intérieur du grand coffre béant au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une sorte de long paquet d'où sortait, par un bout, une tête maigre avec des cheveux blancs ébouriffés, et, par l'autre bout, deux pieds nus. C'était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d'antiques et noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui. Ses enfants avaient réveillonné dessus ! Jules, indigné, tremblant de colère, cria : "Pourquoi ne l'avez-vous pas laissé dans son lit, manants que vous êtes ?" Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite : "J'vas vous dire, mon bon monsieur, j'avons qu'un lit dans la maison. J'couchions avec lui auparavant puisque j'étions qu'trois. D'puis qu'il est si malade, j'couchons par terre ; c'est dur, mon brave monsieur, dans ces temps-ci. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j'nous sommes dit comme ça : Puisqu'il n'souffre pu, c't'homme, à quoi qu'ça sert de l'laisser dans l'lit ? J'pouvons ben l'mettre jusqu'à d'main dans la huche, et j'pouvions pourtant pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs !..." Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis que je le suivais, riant aux larmes. 5 janvier 1882 MOTS D'AMOUR (1882) Dimanche. Mon gros coq chéri, Tu ne m'écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc cessé de m'aimer ? Pourquoi ? Qu'ai-je fait ? Dis-le-moi, je t'en supplie, mon cher amour ! Moi, je t'aime tant, tant, tant ! Je voudrais t'avoir toujours près de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon coeur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la pensée. Je t'adore, je t'adore, je t'adore, ô mon beau coq. Ta poulette Sophie. Lundi. Ma chère amie, Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N'importe. Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle lui sera peut- être profitable. Si tu avais été sourde et muette, je t'aurais sans doute aimée longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles, voilà tout. Un poète a dit : Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur. En amour, vois-tu, on fait toujours chanter les rêves ; mais pour que les rêves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que font les âmes, à moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes n'éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles. Tu ne comprends rien, n'est-ce pas ? Tant mieux. Je continue. Tu es assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que j'aie jamais vues. Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de songe que les tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour ? Je ne le crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement suave, de doux à faire sangloter. Alors tu m'appelles tranquillement : "Mon gros lapin adoré." Et il me semble tout à coup que j'entre dans ta tête, que je vois fonctionner ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir. Tu continues à ne point comprendre, n'est-ce pas ? J'y comptais. Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi ? Tu es entrée brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes ; nous nous sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des fous... puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parlé. Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant, tu as murmuré : "A bientôt !" - Voilà tout ce que tu as dit ; et tu ne t'imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée. Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l'amour est un instrument si compliqué qu'un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe. Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse femme blonde ? Pourquoi le geste câlin de l'une sera-t-il déplacé chez l'autre ? Pourquoi certaines caresses charmantes de la part de celle-ci seront-elles gênantes de la part de celle-là ? Pourquoi ? Parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole, de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle, manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses cheveux et la physionomie de sa beauté. Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes, qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écoeurerait infailliblement neuf amants sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement. Comprends-tu ? - Non. - Je l'espérais bien. A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini pour moi, mon amie. Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser interminable, éperdu, d'un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire clair : "C'est bon, mon gros chien !" Alors je t'aurais battue. Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans La Cuisinière bourgeoise, Le Parfait jardinier et Les Eléments d'histoire naturelle à l'usage des classes inférieures. Mais cela n'est rien encore. La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe. Musset a dit : Je me souviens encor de ces spasmes terribles, De ces baisers muets, de ces muscles ardents, De cet être absorbé, blême et serrant les dents. S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles ou grotesques !... Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin ? Je les ai collectionnés, mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas. Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher un "Je t'aime !" exalté en certaines occasions si singulières, qu'il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là : "Je t'aime !" est si déplacée qu'elle en devient inconcevante, sache-le bien. Mais tu ne me comprends pas. Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide. Peu m'importe, d'ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais les délicats sont dégoûtés, et ils ont souvent, pour peu de chose, d'invincibles répugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine. Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes qui connaissent si bien l'irrésistible séduction des bas de soie fins et brodés, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes, et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffinés, toutes les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent jamais l'irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées ou niaisement tendres. Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir le coeur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne n'est-il pas sublime ? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut aussi savoir se taire, et éviter en certains moments les phrases à la Paul de Kock. Et je t'embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien. René. 2 février 1882 LE VOLEUR (1882) "Puisque je vous dis qu'on ne la croira pas. - Racontez tout de même. - Je le veux bien. Mais j'éprouve d'abord le besoin de vous affirmer que mon histoire est vraie en tous points, quelque invraisemblable qu'elle paraisse. Les peintres seuls ne s'étonneront point, surtout les vieux qui ont connu cette époque où l'esprit farceur sévissait si bien qu'il nous hantait encore dans les circonstances les plus graves." Et le vieil artiste se mit à cheval sur une chaise. Ceci se passait dans la salle à manger d'un hôtel de Barbizon. Il reprit : "Donc nous avions dîné ce soir-là chez le pauvre Sorieul, aujourd'hui mort, le plus enragé de nous. Nous étions trois seulement : Sorieul, moi et Le Poittevin, je crois ; mais je n'oserais affirmer que c'était lui. Je parle, bien entendu, du peintre de marine Eugène Le Poittevin, mort aussi, et non du paysagiste, bien vivant et plein de talent. Dire que nous avions dîné chez Sorieul, cela signifie que nous étions gris. Le Poittevin seul avait gardé sa raison, un peu noyée il est vrai, mais claire encore. Nous étions jeunes, en ce temps-là. Etendus sur des tapis, nous discourions extravagamment dans la petite chambre qui touchait à l'atelier. Sorieul, le dos à terre, les jambes sur une chaise, parlait bataille, discourait sur les uniformes de l'Empire, et soudain se levant, il prit dans sa grande armoire aux accessoires une tunique complète de hussard, et s'en revêtit. Après quoi il contraignit Le Poittevin à se costumer en grenadier. Et comme celui-ci résistait, nous l'empoignâmes, et, après l'avoir déshabillé, nous l'introduisîmes dans un uniforme immense où il fut englouti. Je me déguisai moi-même en cuirassier. Et Sorieul nous fit exécuter un mouvement compliqué. Puis il s'écria : "Puisque nous sommes ce soir des soudards, buvons comme des soudards." Un punch fut allumé, avalé, puis une seconde fois la flamme s'éleva sur le bol rempli de rhum. Et nous chantions à pleine gueule des chansons anciennes, des chansons que braillaient jadis les vieux troupiers de la grande armée. Tout à coup Le Poittevin, qui restait, malgré tout, presque maître de lui, nous fit taire, puis, après un silence de quelques secondes, il dit à mi-voix : "Je suis sûr qu'on a marché dans l'atelier." Sorieul se leva comme il put, et s'écria : "Un voleur ! quelle chance !" Puis, soudain, il entonna la Marseillaise : Aux armes, citoyens ! Et, se précipitant sur une panoplie, il nous équipa, selon nos uniformes. J'eus une sorte de mousquet et un sabre ; Le Poittevin, un gigantesque fusil à baïonnette, et Sorieul, ne trouvant pas ce qu'il fallait, s'empara d'un pistolet d'arçon qu'il glissa dans sa ceinture, et d'une hache d'abordage qu'il brandit. Puis il ouvrit avec précaution la porte de l'atelier, et l'armée entra sur le territoire suspect. Quand nous fûmes au milieu de la vaste pièce encombrée de toiles immenses, de meubles, d'objets singuliers et inattendus, Sorieul nous dit : "Je me nomme général. Tenons un conseil de guerre. Toi, les cuirassiers, tu vas couper la retraite à l'ennemi, c'est-à-dire donner un tour de clef à la porte. Toi, les grenadiers, tu seras mon escorte." J'exécutai le mouvement commandé, puis je rejoignis le gros des troupes qui opérait une reconnaissance. Au moment où j'allais le rattraper derrière un grand paravent, un bruit furieux éclata. Je m'élançai, portant toujours une bougie à la main. Le Poittevin venait de traverser d'un coup de baïonnette la poitrine d'un mannequin dont Sorieul fendait la tête à coups de hache. L'erreur reconnue, le général commanda : "Soyons prudents", et les opérations recommencèrent. Depuis vingt minutes au moins on fouillait tous les coins et recoins de l'atelier, sans succès, quand Le Poittevin eut l'idée d'ouvrir un immense placard. Il était sombre et profond, j'avançai mon bras qui tenait la lumière, et je reculai stupéfait ; un homme était là, un homme vivant, qui m'avait regardé. Immédiatement, je refermai le placard à deux tours de clef, et on tint de nouveau conseil. Les avis étaient très partagés. Sorieul voulait enfumer le voleur. Le Poittevin parlait de le prendre par la famine. Je proposai de faire sauter le placard avec de la poudre. L'avis de Le Poittevin prévalut ; et, pendant qu'il montait la garde avec son grand fusil, nous allâmes chercher le reste du punch et nos pipes ; puis on s'installa devant la porte fermée, et on but au prisonnier. Au bout d'une demi-heure, Sorieul dit : "C'est égal, je voudrais bien le voir de près. Si nous nous emparions de lui par la force ?" Je criai : "Bravo !" Chacun s'élança sur ses armes ; la porte du placard fut ouverte, et Sorieul, armant son pistolet qui n'était pas chargé, se précipita le premier. Nous le suivîmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans l'ombre ; et après cinq minutes d'une lutte invraisemblable, nous ramenâmes au jour une sorte de vieux bandit à cheveux blancs, sordide et déguenillé. On lui lia les pieds et les mains, puis on l'assit dans un fauteuil. Il ne prononça pas une parole. Alors Sorieul, pénétré d'une ivresse solennelle, se tourna vers nous : "Maintenant nous allons juger ce misérable." J'étais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle. Le Poittevin fut chargé de présenter la défense et moi de soutenir l'accusation. Il fut condamné à mort à l'unanimité moins une voix, celle de son défenseur. "Nous allons l'exécuter", dit Sorieul. Mais un scrupule lui vint : "Cet homme ne doit pas mourir privé des secours de la religion. Si on allait chercher un prêtre ?" J'objectai qu'il était tard. Alors Sorieul me proposa de remplir cet office ; et il exhorta le criminel à se confesser dans mon sein. L'homme, depuis cinq minutes, roulait des yeux épouvantés, se demandant à quel genre d'êtres il avait affaire. Alors il articula d'une voix creuse, brûlée par l'alcool "Vous voulez rire, sans doute." Mais Sorieul l'agenouilla de force, et, de crainte que ses parents eussent omis de le faire baptiser, il lui versa sur le crâne un verre de rhum. Puis il dit : "Confesse-toi à monsieur ; ta dernière heure a sonné." Eperdu, le vieux gredin se mit à crier : "Au secours !" avec une telle force qu'on fut contraint de le bâillonner pour ne pas réveiller tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant, renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul, impatienté, cria : "Finissons-en." Et visant le misérable étendu par terre, il pressa la détente de son pistolet. Le chien tomba avec un bruit sec. Emporté par l'exemple, je tirai à mon tour. Mon fusil, qui était à pierre, lança une étincelle dont je fus surpris. Alors Le Poittevin prononça gravement ces paroles : "Avons-nous bien le droit de tuer cet homme ?" Sorieul, stupéfait, répondit : "Puisque nous l'avons condamné à mort !" Mais Le Poittevin reprit : "On ne fusille pas les civils, celui-ci doit être livré au bourreau. Il faut le conduire au poste." L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il ne pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle, solidement attaché, et je l'emportai avec Le Poittevin, tandis que Sorieul, armé jusqu'aux dents, fermait la marche. Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé, nous reconnut, et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire et refusa notre prisonnier. Sorieul insista : alors le soldat nous invita sévèrement à retourner chez nous sans faire de bruit. La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai : "Qu'allons- nous faire du voleur ?" Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné, ligaturé sur sa planche. Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne, et, enlevant son bâillon, je lui demandai : "Eh bien, mon pauv'vieux, comment ça va-t-il ?" Il gémit : "J'en ai assez, nom d'un chien !" Alors Sorieul devint paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya, et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre- nous lui aurions volontiers soutenu la tête, et on trinqua. Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais, comme le jour commençait à paraître, il se leva, et, d'un air fort calme : "Je vais être obligé de vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi." Nous fûmes désolés ; on voulut le retenir, mais il se refusa à rester plus longtemps. Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'éclaira dans le vestibule. en criant : "Prenez garde à la marche sous la porte cochère." On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et il ajouta, en se campant en face de nous . "Mais le plus drôle de mon histoire c'est qu'elle est vraie." 21 juin 1882 NUIT DE NOËL (1882) "Le Réveillon ! le Réveillon ! Ah ! mais non, je ne réveillonnerai pas !" Le gros Henri Templier disait cela d'une voix furieuse, comme si on lui eût proposé une infamie. Les autres, riant, s'écrièrent : "Pourquoi te mets-tu en colère ?" Il répondit : "Parce que le réveillon m'a joué le plus sale tour du monde, et que j'ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit stupide de gaieté imbécile. - Quoi donc ? - Quoi ? Vous voulez le savoir ? Eh bien, écoutez : Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette époque ; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait, les trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines ; le monde semblait sur le point de crever. J'avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation pour le réveillon, préférant passer la nuit devant une table. Je dînai seul ; puis je me mis à l'oeuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à travers les cloisons, m'agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais ; j'écrivais des bêtises ; et je compris qu'il fallait renoncer à l'espoir de produire quelque chose de bon cette nuit-là. Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m'assis, je me relevai. Je subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je me résignai. Je sonnai ma bonne et je lui dis : "Angèle, allez m'acheter de quoi souper à deux : des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne : mettez le couvert et couchez-vous." Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j'endossai mon pardessus, et je sortis. Une grosse question restait à résoudre : Avec qui allais-je réveillonner ? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il aurait fallu m'y prendre d'avance. Alors, je songeai à faire en même temps une bonne action. Je me dis : Paris est plein de pauvres et belles filles qui n'ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête d'un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d'une de ces déshéritées. Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser, choisir à mon gré. Et je me mis à parcourir la ville. Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure, mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler sur pied si elles s'étaient arrêtées. J'ai un faible, vous le savez, j'aime les femmes nourries. Plus elles sont en chair, plus je les préfère.. Une colosse me fait perdre la raison. Soudain, en face du théâtre des Variétés, j'aperçus un profil à mon gré. Une tête, puis, par-devant, deux bosses, celle de la poitrine, fort belle, celle du dessous surprenante : un ventre d'oie grasse. J'en frissonnai, murmurant : "Sacristi, la belle fille !" Un point me restait à éclaircir : le visage. Le visage, c'est le dessert ; le reste c'est... c'est le rôti. Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et , sous un bec de gaz, je me retournai brusquement. Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs. Je fis ma proposition qu'elle accepta sans hésitation. Un quart d'heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement. Elle dit en entrant : "Ah ! on est bien ici." Et elle regarda autour d'elle avec la satisfaction visible d'avoir trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe, tellement jolie qu'elle m'étonnait, et grosse à ravir mon coeur pour toujours. Elle ôta son manteau, son chapeau, s'assit et se mit à manger ; mais elle ne paraissait pas en train, et parfois sa figure un peu pâle tressaillait comme si elle eût souffert d'un chagrin caché. Je lui demandai : "Tu as des embêtements ?" Elle répondit : "Bah ! oublions tout." Et elle se mit à boire. Elle vidait d'un trait son verre de champagne, le remplissait et le revidait encore, sans cesse. Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues ; et elle commença à rire. Moi, je l'adorais déjà, l'embrassant à pleine bouche, découvrant qu'elle n'était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit : "Mon petit, cela ne te regarde pas !" Hélas ! une heure plus tard ... Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j'enlevais la table dressée devant le feu, elle se déshabilla hâtivement et se glissa sous les couvertures. Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des fous ; et je me disais : "J'ai eu rudement raison d'aller chercher cette belle fille ; je n'aurai jamais pu travailler." Un profond gémissement me fit retourner. Je demandai : "Qu'as-tu, ma chatte ?" Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement. Je repris : "Est-ce que tu te trouves indisposée ?" Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une bougie à la main. Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de gémissements sourds qui semblent des râles et qui font défaillir le coeur. Je demandai, éperdu : "Mais qu'as-tu ? dis-moi, qu'as-tu ?" Elle ne répondit pas et se mit à hurler. Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi. Je répétais : "Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu ?" Elle balbutia : "Oh ! mon ventre ! mon ventre !" D'un seul coup je relevai la couverture, et j'aperçus... Elle accouchait, mes amis. Alors je perdis la tête ; je me précipitai sur le mur que je heurtai à coups de poing, de toute ma force, en vociférant : "Au secours, au secours !" Ma porte s'ouvrit ; une foule se précipita chez moi, des hommes en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des Mousquetaires. Cette invasion m'affola tellement que je ne pouvais même plus m'expliquer. Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne comprenait plus. Je dis enfin : "C'est... c'est... cette... cette femme qui... qui accouche." Alors tout le monde l'examina, dit son avis. Un capucin surtout prétendait s'y connaître, et voulait aider la nature. Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu'ils allaient la tuer ; et je me précipitai, nu-tête, dans l'escalier, pour chercher un vieux médecin qui habitait dans une rue voisine. Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout ; on avait rallumé le gaz de l'escalier ; les habitants de tous les étages occupaient mon appartement ; quatre débardeurs attablés achevaient mon champagne et mes écrevisses. A ma vue, un cri formidable éclata, et une laitière me présenta dans une serviette un affreux petit morceau de chair ridée, plissée, geignante, miaulant comme un chat ; et elle me dit : "C'est une fille." Le médecin examina l'accouchée, déclara douteux son état, l'accident ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant qu'il allait m'envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice. Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de médicaments. Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux suites. Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal. Il me dit : "Votre femme, monsieur..." Je l'interrompis : "Ce n'est pas ma femme." Il reprit : "Votre maîtresse, peu m'importe." Et il énuméra les soins qu'il lui fallait, le régime, les remèdes. Que faire ? Envoyer cette malheureuse à l'hôpital ? J'aurais passé pour un manant dans toute la maison, dans tout le quartier. Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines. L'enfant ? Je l'envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de payer jusqu'à ma mort. Et, plus tard, il me croira son père. Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie... elle m'aimait... elle m'aimait éperdument, la gueuse ! - Eh bien ? - Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttières ; et j'ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache pour me voir passer, m'arrête le soir quand je sors, pour me baiser la main, m'embête enfin à me rendre fou. Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais. 26 décembre 1882 RÉVEIL (1883) Depuis trois ans qu'elle était mariée, elle n'avait point quitté le val de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans enfants, heureuse dans sa maison cachée sous les arbres, et que les ouvriers appelaient "le château". M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, était bon. Elle l'aimait ; et jamais une pensée coupable n'avait pénétré dans son coeur. Sa mère venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s'installer à Paris pour l'hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber. Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait la rivière s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers flottaient d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils à un grand étang d'où émergeaient les toits des maisons. Puis cette nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres sans se connaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se dressaient, moisis dans cette humidité. Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le trou blanc de la vallée, voyaient surgir au-dessus des brumes accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée noire. Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un nuage de coton. Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la jeune femme d'aller passer l'hiver à Paris chez sa mère, l'air du vallon devenant dangereux pour sa poitrine. Elle partit. Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée où s'étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles familiers et l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma à sa vie nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse. Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose d'indécis et d'endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour. Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le mariage. La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu'elles y étaient déjà contraintes avec l'époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement son mari s'ils avaient vécu comme deux amis, s'en tenant aux chastes baisers qui sont les caresses des âmes. Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations jetées dans l'oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu'il les fallait presque deviner, et qui laissaient la chair froide, le coeur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente, en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant s'épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à qui les adorations sont dues. Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le salon déjà sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie, tremble et tombe à genoux. C'était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette passion qui ne l'effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui tremblait à ses pieds. Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs tombant comme un jet d'eau glacée sur les protestations ardentes, des intonations à faire se tuer celui qui l'eût adorée éperdument. Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se ressemblaient guère. L'un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures. L'autre, M. d'Avancelle, frémissait en l'approchant, osait à peine laisser deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir désespéré par des regards éperdus et par l'assiduité de sa présence auprès d'elle. Elle appelait le premier le "Capitaine Fracasse" et le second "Mouton fidèle" ; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attaché à ses pas, dont elle usait comme d'un domestique. Elle eût bien ri si on lui eût dit qu'elle l'aimerait. Elle l'aima pourtant d'une singulière façon. Comme elle le voyait sans cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l'allure de sa personne, comme l'on prend l'habitude de ceux près de qui on vit continuellement. Bien souvent en ses rêves son visage la hantait : elle le revoyait tel qu'il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné ; et elle s'éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l'entendre encore, et le sentir près d'elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous deux sur l'herbe. Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine ; et, d'une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux. On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle. Peu à peu il l'enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans qu'elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle s'abandonna. Ce fut (la réalité n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable. Elle s'éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui. Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle se sentit rougir ; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour, elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait l'enlacement délicieux de son rêve. Elle l'aima, elle l'aima d'une étrange tendresse, raffinée et sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutât l'accomplissement du désir qui s'était éveillé dans son âme. Il s'en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu'à la peur qu'elle avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait. Il la respecta. Ils passaient ensemble de heures d'amour exalté, où les âmes seules s'étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants, enfiévrés. Leurs lèvres parfois se joignaient ;et, fermant les yeux, ils savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même. Elle comprit qu'elle ne résisterait plus longtemps ; et, comme elle ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu'elle désirait retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire. Il répondit une lettre excellente, en la dissuadant de revenir en plein hiver, de s'exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée. Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprendrait pas, qui ne devinait les luttes de son coeur. Février était clair et doux, et bien qu'elle évitât maintenant de se trouver longtemps seule avec "Mouton Fidèle", elle acceptait parfois de faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule. On eût dit ce soir-là que toutes les sèves s'éveillaient, tant les souffles de l'air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas, la nuit tombait ; ils se tenaient les mains, serrés l'un contre l'autre. Elle se disait : "C'est fini, c'est fini, je suis perdue", sentant en elle un soulèvement de désirs, l'impérieux besoin de cette longues suprême étreinte qu'elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient l'une à l'autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt. Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et défaillante. M. Paul Péronel l'attendait dans le petit salon sans lumière. En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre, pensant à l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre elle dans une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu'il existait un autre homme au monde ; et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes : "Je vous aime" c'était lui, l'autre qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui qui jetait sur les lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui qu'elle étreignait, qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan de son coeur, de toute l'ardeur exaspérée de son corps. Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable. Le "Capitaine Fracasse", a genoux près d'elle, la remerciait passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria : "Allez-vous-en, allez-vous- en !" Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle se tordit en bégayant : "Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez volée, allez-vous- en." Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla. Le lendemain, elle retournait au val de Ciré. Son mari, surpris, lui reprocha ce coup de tête. "Je ne pouvais plus vivre loin de toi", dit-elle. Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois ;et quand il lui demandait : "Qu'as-tu donc ? Tu sembles malheureuse. Que désires-tu ?" Elle répondait, "Rien. Il n'y a que les rêves de bons dans la vie." "Mouton Fidèle" vint la revoir l'été suivant. Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle ne l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Péronel l'avait brutalement réveillée. Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en retournant : "Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et inexplicables." 20 février 1883 À CHEVAL (1883) Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari. Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était devenue une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de famille noble qui veut tenir son rang quand même. Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on vivotait en gardant les apparences. Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était entré, commis à quinze cents francs, au ministère de la Marine. Il avait échoué sur cet écueil comme tous ceux qui ne sont point préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des aptitudes spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte, tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main. Ses trois premières années de bureau furent horribles. Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes rues du faubourg Saint-Germain ; et il s'était fait un cercle de connaissances. Etrangers à la vie moderne, humbles et aristocrates nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du haut en bas de ces demeures, les locataires étaient titrés, mais l'argent semblait rare au premier comme au sixième. Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa. Ils eurent deux enfants en quatre ans. Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Elysées, le dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce à des billets de faveur offerts par un collègue. Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié à l'employé par son chef, et il reçut une gratification extraordinaire de trois cents francs. En rapportant cet argent, il dit à sa femme : "Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une partie de plaisir pour les enfants." Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la campagne... "Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume, nous louerons un break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au manège. Cela me fera du bien." Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée. Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné, le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de toute sa force, il lui disait : "Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade." Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait autour de la salle en criant : "C'est papa à dada." Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un oeil émerveillé, en songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval ; et pendant tous les repas elle l'écoutait parier d'équitation, raconter ses exploits de jadis, chez son père. Oh ! il avait été à bonne école, et, une fois la bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien ! Il répétait à sa femme en se frottant les mains : "Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu verras comme je monte ; et, si tu veux nous reviendrons par les Champs-Elysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter de ses chefs." Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant la porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait fait coudre des sous- pieds à son pantalon, et manoeuvrait une cravache achetée la veille. Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête, tâta le cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins, ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là, qu'il reconnaissait excellent. Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les sangles de la selle ; puis, s'enlevant sur un étrier, il retomba sur l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son cavalier. Hector, ému, tâchait de le calmer : "Allons, tout beau, mon ami, tout beau." Puis, quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son aplomb, celui- ci demanda : "Est-on prêt ?" Toutes les voix répondirent : Oui." Alors, il commanda : "En route !" Et la cavalcade s'éloigna. Tous les regards étaient tendus vers lui, il trottait à l'anglaise en exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt à s'abattre sur la crinière ; et il tenait ses yeux fixes devant lui, ayant la figure crispée et les joues pâles. Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui portait l'autre, répétaient sans cesse : "Regardez papa, regardez papa !" Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif, poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs, finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait de l'arrêter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher descendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme : "Empêche donc les enfants de crier comme ça : tu me ferais emporter !" On déjeuna sur l'herbe, dans les bois du Vésinet, avec les provisions déposées dans les coffres. Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien, et il le caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre. Il déclara : "C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers moments ; mais tu as vu que je m'y suis vite remis : il a reconnu son maître, il ne bougera plus maintenant." Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Elysées. La vaste avenue fourmillait de voitures. Et sur les côtés, les promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde. Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières. Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait dans une buée d'or. Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les rues, au grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de son cavalier. La voiture était loin maintenant, loin derrière ; et voilà qu'en face du Palais de l'industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et prit le galop. Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas tranquille ; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait à fond de train. Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de toute sa force "Holà ! hé ! holà ! là-bas !" Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air, après trois culbutes sur la tête. Des voix criaient : "Arrêtez-le !" Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant : "Au secours !" Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville qui venait de se jeter à sa rencontre. En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma autour de lui. Un vieux monsieur, surtout, un vieux monsieur portant une grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait exaspéré. Il répétait : "Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi ! On ne vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un cheval." Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de poussière. "Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et allons chez le commissaire de police." Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait son cheval. Une foule suivait ; et soudain le break parut. Sa femme s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna. Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector de Gribelin, attaché au ministère de la Marine ; et on attendit des nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint. Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq ans, et dénommée Mme Simon. Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien. Une cohue stationnait devant la porte ; la bonne femme, affaissée dans un fauteuil, geignait les mains inertes, la face abrutie. Deux médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on craignait une lésion interne. Hector lui parla "Souffrez-vous beaucoup ? - Oh ! oui. - Où ça ? - C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs." Un médecin s'approcha : "C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident ? - Oui, monsieur. - Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé ; j'en connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que je m'en charge ?" Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé. Sa femme l'attendait dans les larmes : il l'apaisa. "Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours, il n'y paraîtra plus ; je l'ai envoyée dans une maison de santé ; ce n'est rien." Ce n'est rien ! En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air satisfait. "Eh bien ?" dit-il. Elle répondit : "Oh ! mon pauv' monsieur ça n'change pas. Je me sens quasiment anéantie. N'y a pas de mieux." Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant survenir. Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint clair, l'oeil limpide, se mit à geindre en l'apercevant : "Je n'peux pu r'muer, mon pauv' monsieur ; je n'peux pu. J'en ai pour jusqu'à la fin de mes jours." Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le médecin leva les bras : "Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on essaie de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle me dit, monsieur ; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part." La vieille écoutait, immobile, l'oeil sournois. Huit jours se passèrent ; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait, causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante ans d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse. Hector, éperdu, venait chaque jour ; chaque jour il la trouvait tranquille et sereine, et déclarant : "Je n'peux pu r'muer, mon pauv' monsieur, je n'peux pu." Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisse : "Et Mme Simon ?" Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré : "Rien de changé, absolument rien !" On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On économisa davantage encore, la gratification tout entière y passa. Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant d'un oeil malin. "Il faut la faire marcher", dit l'un. Elle s'écria : "Je n'peux pu, mes bons messieurs, je n'peux pu !" Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas ; mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son siège avec des précautions infinies. Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité du travail. Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa choir sur une chaise en balbutiant : "Il vaudrait encore mieux la prendre ici, ça coûterait moins cher." Il bondit : "Ici, chez nous, y penses-tu ?" Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans les yeux : "Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute ! ..." 14 janvier 1883 DEUX AMIS (1883) Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait n'importe quoi. Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de l'eau. Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves, il se mettait à pêcher ; il pêchait jusqu'à la nuit. Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M. Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique. Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main et les pieds ballants au-dessus du courant ; et ils s'étaient pris d'amitié l'un pour l'autre. En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient ; mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts semblables et des sensations identiques. Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin: "Hein ! quelle douceur!" et M. Sauvage répondait : "Je ne connais rien de meilleur". Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer. A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel, ensanglanté par le soleil couchant, jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates, empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouge comme du feu entre les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà, frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant Morissot et prononçait : "Quel spectacle !" Et Morissot émerveillait répondait, sans quitter des yeux son flotteur : "Cela vaut mieux que le boulevard, hein !" Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura : "En voilà des événements !" Morissot, très morne, gémit : "Et quel temps ! C'est aujourd'hui le premier beau jour de l'année." Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière. Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes, Morissot reprit : "Et la pêche ? hein ! quel bon souvenir !" M. Sauvage demanda : "Quand y retournerons-nous ?" Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe ; puis ils se remirent à se promener sur les trottoirs. Morissot s'arrêta soudain : "Une seconde verte, hein ?" M. Sauvage y consentit : "A votre disposition." Et ils pénétrèrent chez un autre marchand de vins. Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise caressante leur chatouillait le visage; M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: "Si on y allait ?" - Où ça ? - A la pêche, donc. - Mais où ? - Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes. Je connais le colonel Dumoulin ; on nous laissera passer facilement." Morissot frémit de désir : "C'est dit. J'en suis." Et ils se séparèrent pour prendre leurs instruments. Une heure après, ils marchaient côte à côte, sur la grand'route. Puis ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis d'un laissez- passer. Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes abandonné, et se retrouvèrent au bord des petits champs de vigne qui descendent vers la Seine. Il était environ onze heures. En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres grises. M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura : "Les Prussiens sont là-haut !" Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays désert. Les Prussiens ! Ils n'en avaient jamais aperçu mais il les sentaient là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant, massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce peuple inconnu et victorieux. Morissot balbutia : "Hein ! si nous allions en rencontrer ?" M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant malgré tout : "Nous leur offririons une friture." Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le silence de tout l'horizon. A la fin, M. Sauvage se décida : "Allons, en route ! mais avec précaution." Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet, l'oreille tendue. Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du fleuve. Ils se mirent à courir ; et dès qu'ils eurent atteint la berge, ils se blottirent dans les roseaux secs. Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout seuls. Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher. En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des années. M. Sauvage prit le premier goujon. Morissot attrapa le second, et d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête argentée frétillant au bout du fil ; une vraie pêche miraculeuse. Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds, et une joie délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps. Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules ; ils n'écoutaient plus rien ; ils ne pensaient plus à rien ; ils ignoraient le reste du monde ; ils pêchaient. Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit trembler le sol. Le canon se remettait à tonner. Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur la gauche, la grande silhouette du Mont-Valérien, qui portait au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher. Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse ; et quelques instants après une nouvelle détonation gronda. Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle. M. Sauvage haussa les épaules : "Voilà qu'ils recommencent", dit-il. Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces enragés qui se battaient ainsi, et il grommela : "Faut-il être stupide pour se tuer comme ça !" M. Sauvage reprit : "C'est pis que des bêtes." Et Morissot qui venait de saisir une ablette, déclara : "Et dire que ce sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements." M. Sauvage l'arrêta : "La République n'aurait pas déclaré la guerre..." Morissot l'interrompit : "Avec les rois on a la guerre au dehors ; avec la République on a la guerre au dedans." Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés, tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le Mont-Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulet des maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin à bien des rêves; à bien des joies attendues, à bien des bonheurs espérés, ouvrant en des coeurs de femmes, en des coeurs de filles, en des coeurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne finiraient plus. "C'est la vie", déclara M. Sauvage. "Dites plutôt que c'est la mort", reprit en riant Morissot. Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher derrière eux ; et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus, vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates, les tenant en joue au bout de leurs fusils. Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre la rivière. En quelques secondes, ils furent saisis, emportés, jetés dans une barque et passés dans l'île. Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent une vingtaine de soldats allemands. Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français : "Eh bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche ?" Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de poissons qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit : "Eh! eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose. Ecoutez-moi et ne vous troublez pas. "Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant pis pour vous ; c'est la guerre. Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais grâce." Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger tremblement nerveux, se taisaient. L'officier reprit : "Personne ne le saura jamais, vous rentrerez paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est la mort, et tout de suite. Choisissez ?" Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche. Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la rivière : "Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette eau. Dans cinq minutes ! Vous devez avoir des parents ?" Le Mont-Valérien tonnait toujours. Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas se trouver trop près des prisonniers ; et douze hommes vinrent se placer à vingt pas, le fusil au pied. L'officier reprit : "Je vous donne une minute, pas deux secondes de plus." Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse : "Vite, ce mot d'ordre ? Votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de m'attendrir." Morissot ne répondit rien. Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question. M. Sauvage ne répondit pas. Ils se retrouvèrent côte à côte. Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes. Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui. Un rayon de soleil faisait briller le tas de poisson qui s'agitaient encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux s'emplirent de larmes. Il balbutia : "Adieu, monsieur Sauvage." M. Sauvage répondit : "Adieu, monsieur Morissot." Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles tremblements. L'officier cria : "Feu !" Les douze coups n'en firent qu'un. M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla, pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel, tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à la poitrine. L'Allemand donna de nouveaux ordres. Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts ; puis ils les portèrent sur la berge. Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une montagne de fumée. Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes ; deux autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe, puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les pieds d'abord. L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives. Un peu de sang flottait. L'officier, toujours serein, dit à mi-voix : "C'est le tour des poissons maintenant." Puis il revint vers la maison. Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa, l'examina, sourit, cria : "Wilhelm !" Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la pêche des deux fusillés, commanda : "Fais-moi frire tout de suite ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera délicieux." Puis il se remit à fumer sa pipe. 5 février 1883 LE REMPLAÇANT (1883) "Mme Bonderoi ? - Oui, Mme Bonderoi. - Pas possible ? - Je - vous - le - dis. - Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la sainte, l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et faux ont l'air collé, autour du crâne ? - Elle-même. - Oh ! voyons, vous êtes fou ? - Je - vous - le - jure. - Alors, dites-moi tous les détails ? - Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est une de ces respectables bourgeoises à vices secrets et à principes inflexibles , comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons ; quoi de plus naturel ? N'aimons-nous pas les belles filles ? Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en rentière paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment l'église, parlait dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à dire sur elle. Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous connaissez, pincée, sûrie, mauvaise. Or, voici l'aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier : Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons, caserné dans le faubourg de la Rivette. En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de sa compagnie s'étaient flanqué une abominable tripotée. L'honneur militaire a des lois sévères. Un duel eut lieu. Après l'affaire, les soldats se réconcilièrent, et interrogés par leur officier, lui racontèrent le sujet de la querelle. Ils s'étaient battus pour Mme Bonderoi. - Oh ! - Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi !" Mais je laisse la parole au cavalier Siballe : "Voilà l'affaire, mon capitaine. Y a z'environ dix-huit mois, je me promenais sur le cours, entre six et sept heures du soir, quand une particulière m'aborda. Elle me dit, comme elle m'avait demandé son chemin : "Militaire, voulez-vous gagner honnêtement dix francs par semaine ?" Je lui répondis sincèrement : "A vot' service, madame." Alors ell' me dit : "Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme Bonderoi, 6, rue de la Tranchée. - J' n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille." Puis, ell' me quitta d'un air content en ajoutant : "Je vous remercie bien, militaire. - C'est moi qui vous remercie, madame." Ça ne laissa pas que d'me taquiner jusqu'au lendemain. A midi, je sonnais chez elle. Ell' vint m'ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la tête. "Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer." Je répondis : "Je veux bien me dépêcher. Qu'est-ce qu'il faut faire ?" Alors, elle se mit à rire et riposta : "Tu ne comprends pas, gros malin ?" Je n'y étais plus, mon capitaine, parole d'honneur. Ell' vint s'asseoir tout près de moi, et me dit : "Si tu répètes un mot de tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet." Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas. J'en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque oùsqu'était mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux des tempes. Puis v'là qu'ell' m'embrasse et qu'ell' me souffle dans l'oreille : "Alors, tu veux bien ?" Je répondis : "Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis venu pour ça." Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand j'vis de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise ; et je lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon capitaine. Ce n'est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n'était pas dans sa primeur. Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir. Je me disais : "Y aura cent sous pour le père, là-dessus." Quand la corvée a été faite, mon capitaine, je me suis mis en position de me retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitôt. Mais je lui dis : "Chacun son dû, madame. Un p'tit verre ça coûte deux sous, et deux p'tits verres, ça coûte quatre sous." Ell' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napoléon de dix balles au fond de la main. Ça ne m'allait guère, c'te monnaie-là, parce que ça vous coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas bien cousus, on la retrouve dans ses bottes, ou bien on ne la retrouve pas. Alors que je regardais ce pain à cacheter jaune en me disant ça, ell' me contemple ; et puis ell' devient rouge, et ell' se trompe sur ma physionomie, et ell' me demande : "Est-ce que tu trouves que c'est pas assez ?" Je lui réponds : "Ce n'est pas précisément ça, madame, mais, si ça ne vous faisait rien, j'aimerais mieux deux pièces de cent sous." Ell' me les donna et je m'éloîgnai. Or, voilà dix-huit mois que ça dure, mon capitaine. J'y vas tous les mardis, le soir, quand vous consentez à me donner permission. Elle aime mieux ça, parce que sa bonne est couchée. Or donc, la semaine dernière, je me trouvai indisposé ; et il me fallut tâter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir ; et je me mangeais les sangs par rapport aux dix balles dont je me trouve accoutumé. Je me dis : "Si personne y va, je suis rasé ; qu'elle prendra pour sûr un artilleur." Et ça me révolutionnait. Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays ; et je lui dis la chose : "Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est convenu." Y consent, et le v'là parti. J'y avais donné les renseignements. Y frappe ; ell' ouvre ; ell' le fait entrer ; ell' l'y regarde pas la tête et s'aperçoit point qu'c'est pas le même. Vous comprenez, mon capitaine, un dragon et un dragon, quand ils ont le casque, ça se ressemble. Mais soudain, elle découvre la transformation, et ell' demande d'un air de colère : "Qu'est-ce que vous êtes ? Qu'est-ce que vous voulez ? Je ne vous connais pas, moi ?" Alors Paumelle s'explique. Il démontre que je suis indisposé et il expose que je l'ai envoyé pour remplaçant. Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle l'accepte, comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi de sa personne. Mais quand ce limier-là fut revenu, mon capitaine, il ne voulait plus me donner mes cent sous. Si ça avait été pour moi, j'aurais rien dit, mais c'était pour le père ; et là-dessus, pas de blague. Je lui dis : "T'es pas délicat dans tes procédés, pour un dragon, que tu déconsidères l'uniforme." Il a levé la main, mon capitaine, en disant que c'te corvée-là, ça valait plus du double. Chacun son jugement, pas vrai ? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis mon poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste. Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire. Mais il m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux soldats. "Surtout, n'allez pas me trahir, gardez ça pour vous, vous me le promettez ? - Oh ! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrangé en définitive ? - Comment ? Je vous le donne en mille ! ... La mère Bonderoi garde ses deux dragons, en leur réservant chacun leur jour. De cette façon, tout le monde est content. - Oh ! elle est bien bonne, bien bonne ! - Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est satisfaire." 2 janvier 1883 CONTES DIVERS III PARIE I 1882 PÉTITION D'UN VIVEUR MALGRÉ LUI MESSIEURS LES PRÉSIDENTS DES TRIBUNAUX, MESSIEURS LES MAGISTRATS, MESSIEURS LES JURÉS, Maintenant que je suis désintéressé dans la question, vu mon âge et mes cheveux blancs, je viens protester contre vos jugements, contre la partialité révoltante de vos décisions, contre cette sorte de galanterie aveugle qui vous pousse à conclure toujours pour la femme contre l'homme, chaque fois qu'une affaire d'amour est portée devant votre tribunal. Je suis vieux, Messieurs, j'ai beaucoup aimé, ou plutôt, souvent aimé. Mon pauvre coeur, bien meurtri, frissonne encore au souvenir des anciennes tendresses. Et par les tristes nuits solitaires où la vie passée ne nous apparaît plus qu'à l'état d'illusion finie, où les aventures lointaines, ternies comme les tapisseries effacées, nous donnent soudain des secousses de tristesse, et font monter aux yeux ces larmes douloureuses qu'on verse sur l'irréparable, j'ouvre en tremblant une humble caisse de noyer où gisent mes lamentables gages d'amour, où dort ma vie accomplie maintenant, où remue, quand j'y plonge les mains, la poussière morte de tout ce que j'ai adoré sur la terre. Et je sanglote sur la bottine, la fine bottine de satin, jaune aujourd'hui, mais qui fut blanche, et que je pris à son pied, dans le jardin, ce soir-là, pour l'empêcher de rentrer au bal. Je baise les gants, les cheveux blonds ou noirs, ses trois jarretières de soie et le mouchoir de dentelle maculé de sang, de ce sang qui semble une pâle tache de rouille et dont, un jour, je conterai l'histoire. Mais ce n'est point de tout cela que je prétends vous parler. J'ai voulu seulement prouver qu'on avait eu pour moi bien des... faiblesses - quoique je sois le plus timide, le plus indécis, le plus hésitant des hommes. Je suis si timide que jamais, peut-être, je n'aurais osé... ce que vous savez, si les femmes n'avaient osé pour moi. Et j'ai compris depuis, en y songeant, que neuf fois sur dix c'est l'homme qui est séduit, capté, accaparé, enlacé de liens terribles, lui le séducteur que vous flétrissez. Il est la proie, la femme est le chasseur. Un tout récent procès, jugé en Angleterre, m'a jeté soudain dans l'esprit un éclair de vérité. Une fille, une demoiselle de comptoir, avait été ce que vous appelez séduite par un jeune officier de marine. Elle n'était plus dans sa prime fraîcheur, elle avait aimé déjà. Au bout de quelque temps elle fut abandonnée. Elle se tua. Les magistrats anglais n'eurent point assez d'injures, d'expressions infamantes, sanglantes, méprisantes pour flétrir l'infâme ravisseur. Messieurs, vous eussiez fait comme eux. Eh bien, vous ne connaissez pas la femme, vous ne la comprenez pas, vous êtes odieusement injustes. Écoutez-moi. J'étais alors tout jeune officier, en garnison dans un port de mer. J'allais dans le monde, j'aimais la valse et j'étais timide, comme je vous l'ai dit. Bientôt je crus m'apercevoir qu'une femme mûre, assez belle encore, mariée, mère de famille et irréprochable, disait-on, me remarquait. Quand nous dansions son oeil restait fixé sur le mien, si aigu, que je ne pouvais m'y tromper. Elle ne me dit rien sans doute. Est-ce qu'une femme parle, doit parler, peut parler ? Est-ce qu'un regard comme elle sait en avoir n'est pas plus provocant, plus impudique, plus clair que toutes nos déclarations brûlantes ? Je fis semblant de ne pas comprendre d'abord. Puis la persistance de cette muette provocation me troubla. Je lui murmurai dans l'oreille des choses tendres. Un jour elle s'abandonna. Je l'avais séduite, Messieurs. Me l'a-t-elle assez reproché !... Elle m'aima d'une passion terrible, incessante, jalouse, féroce. "Tu m'as voulue", disait-elle. Que pouvais-je répondre ? Lui reprocher ses regards ? Soyez juges, Messieurs. Elle n'avait rien dit, cette femme ! Enfin j'appris que mon régiment partait. J'étais sauvé. Mais un soir, vers onze heures, je la vis entrer soudain dans ma petite chambre d'officier. "Tu vas partir, me dit-elle, et je viens t'offrir la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner ; je te suis. Pour toi, j'abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds aux yeux du monde, et je déshonore les miens. Mais je fais cela pour toi et j'en suis heureuse." Une sueur froide me coula dans le dos. Je lui pris les mains ; je la suppliai de ne pas accomplir ce sacrifice que je ne voulais point accepter ; je tâchai de la calmer, de la raisonner. Peine inutile. Alors, les yeux dans les yeux, elle me dit d'une voix sifflante : "Serais-tu un lâche ; serais-tu de ceux qui séduisent une femme puis l'abandonnent au premier caprice ?" Je protestai. Mais je lui montrai la folie de son action, ses conséquences pour toute notre vie. Obstinée, elle répondait simplement : "Je t'aime." A la fin, pris d'impatience, je lui dis nettement : "Je ne veux pas. Je te défends de me suivre." Elle se leva, et partit sans prononcer un mot. Le lendemain j'apprenais qu'elle avait tenté de s'empoisonner. On la crut perdue pendant huit jours. Une de ses amies, sa confidente, vint me trouver ; me reprocha brutalement l'infamie de ma conduite. Je fus inflexible. Pendant un mois je n'entendis parler d'elle que vaguement. On la disait très malade. Puis soudain je fus prévenue par son amie qu'elle était perdue, condamnée. Qu'une promesse d'amour seule la pouvait sauver. Je promis tout ce qu'on voulut. Elle guérit. Je l'enlevai. Naturellement j'avais donné ma démission. Et pendant deux ans nous vécûmes ensemble dans une petite ville d'Italie, nous vécûmes de cette vie horrible de l'adultère en fuite. Un matin, son mari entrait chez moi. Il fut sans violence et même sans colère. Il venait chercher sa femme, non pour lui, mais pour ses enfants, pour ses deux filles. Je ne demandais pas mieux que de la rendre, croyez-moi, Messieurs les jurés. Je la fis venir, et je la laissai seule avec l'époux abandonné Elle refusa de le suivre. A mon tour, je la priai, je la suppliai, et, spectacle étrange, invraisemblable, le mari et moi, nous l'implorions, moi pour qu'elle me quittât, lui pour qu'elle le suivît. Elle nous jeta ces mots : "Vous êtes deux misérables !" et sortit là-dessus. Le mari prit son chapeau, me salua, prononça un : "je vous plains, Monsieur", venu du coeur, et s'en alla. Je la gardai encore six ans. Elle avait l'air de ma mère. Elle mourut. Eh bien, Messieurs, cette femme auparavant n'avait jamais fait parler d'elle. On ne lui avait soupçonné jamais aucune faiblesse, et, pour tout le monde, c'est moi qui l'ai perdue, traînée dans le ruisseau, tuée. J'ai déshonoré sa famille, semé la honte autour de moi. Je suis un misérable et un gueux. Vous m'avez condamné à l'unanimité. Cette histoire avait fait grand bruit. J'étais un séducteur. Toutes les femmes me contemplaient avec une curiosité émue. Je n'avais qu'à leur tendre la main pour les enlever. J'en aimai plusieurs qui me trahirent. Les autres m'opprimèrent horriblement. Enfin, cette alternative se reproduisait sans cesse pour moi. - Etre Joseph et laisser mon manteau - ou bien martyr livré à des lionnes. Je termine, Messieurs. Regardez Paris de midi à une heure. Voyez ces fillettes en cheveux, ces petites ouvrières deux par deux, errant sur les trottoirs, provocantes, l'oeil hardi, prêtes à accepter tout rendez-vous, cherchant de l'amour par les rues. Ce sont vos clientes. Sondez leurs coeurs. Écoutez-les causer : "Oh moi, ma chère, si j'ai la chance de trouver un garçon riche, je te promets qu'il ne me lâchera pas comme Amélie, ou bien gare le vitriol." Et quand un brave garçon passe près d'elle, il reçoit en plein visage, en plein coeur ce regard qui veut dire "quand vous voudrez". Il s'arrête ; la fille est jolie et toute prête ; il cède. Un mois plus tard, vous injuriez et condamniez ce gredin qui a abandonné la pauvre fille séduite. Or, lequel est le limier, lequel est le gibier ? N'oubliez point ceci, Messieurs : L'amour est toute la vie des femmes. Elles jouent avec nous comme les chats avec les souris. La jeune fille cherche le mari le plus avantageux qu'elle pourra trouver. Celles qui quêtent des amants les veulent dans les mêmes conditions. Quand un homme, sentant le piège, s'échappe de leurs mains, elles se vengent à la façon du chasseur qui tue d'un coup de fusil le lapin échappé du lacet. Telle est mon humble opinion, basée sur une vieille expérience. Je la soumets à vos méditations. Et j'ai l'honneur d'être, Messieurs les présidents des tribunaux, Messieurs les magistrats, Messieurs les jurés, Votre très obéissant serviteur, MAUFRIGNEUSE. 12 janvier 1882 LE GÂTEAU Disons qu'elle s'appelait Mme Anserre, pour qu'on ne découvre point son vrai nom. C'était une de ces comètes parisiennes qui laissent comme une traînée de feu derrière elles. Elle faisait des vers et des nouvelles, avait le coeur poétique et était belle à ravir. Elle recevait peu, rien que des gens hors ligne, de ceux qu'on appelle communément les princes de quelque chose. Etre reçu chez elle constituait un titre, un vrai titre d'intelligence ; du moins on appréciait ainsi ses invitations. Son mari jouait le rôle de satellite obscur. Etre l'époux d'un astre n'est point chose aisée. Celui-là cependant avait eu une idée forte, celle de créer un État dans l'État, de posséder son mérite à lui, mérite de second ordre, il est vrai ; mais enfin, de cette façon, les jours où sa femme recevait, il recevait aussi ; il avait son public spécial qui l'appréciait, l'écoutait, lui prêtait plus d'attention qu'à son éclatante compagne. Il s'était adonné à l'agriculture ; à l'agriculture en chambre. Il y a comme cela des généraux en chambre, - tous ceux qui naissent, vivent et meurent sur les ronds de cuir du ministère de la guerre ne le sont-ils pas ? - des marins en chambre, - voir au ministère de la marine, - des colonisateurs en chambre, etc., etc. Il avait donc étudié l'agriculture, mais il l'avait étudiée profondément, dans ses rapports avec les autres sciences, avec l'économie politique, avec les arts, - on met les arts à toutes les sauces, puisqu'on appelle bien "travaux d'art" les horribles ponts des chemins de fer. Enfin il était arrivé à ce qu'on dît de lui : "C'est un homme fort." On le citait dans les Revues techniques ; sa femme avait obtenu qu'il fût nommé membre d'une commission au ministère de l'agriculture. Cette gloire modeste lui suffisait. Sous prétexte de diminuer les frais, il invitait ses amis le jour où sa femme recevait les siens, de sorte qu'on se mêlait, ou plutôt non, on formait deux groupes. Madame, avec son escorte d'artistes, d'académiciens, de ministres, occupait une sorte de galerie, meublée et décorée dans le style Empire. Monsieur se retirait généralement avec ses laboureurs dans une pièce plus petite, servant de fumoir, et que Mme Anserre appelait ironiquement le salon de l'Agriculture. Les deux camps étaient bien tranchés. Monsieur sans jalousie, d'ailleurs, pénétrait quelquefois dans l'Académie, et des poignées de main cordiales étaient échangées ; mais l'Académie dédaignait infiniment le salon de l'Agriculture, et il était rare qu'un des princes de la science, de la pensée ou d'autre chose se mêlât aux laboureurs. Ces réceptions se faisaient sans frais : un thé, une brioche, voilà tout. Monsieur, dans les premiers temps, avait réclamé deux brioches, une pour l'Académie, une pour les laboureurs ; mais Madame ayant justement observé que cette manière d'agir semblerait indiquer deux camps, deux réceptions, deux partis, Monsieur n'avait point insisté ; de sorte qu'on ne servait qu'une seule brioche, dont Mme Anserre faisait d'abord les honneurs à l'Académie et qui passait ensuite dans le salon de l'Agriculture. Or, cette brioche fut bientôt, pour l'Académie, un sujet d'observation des plus curieuses. Mme Anserre ne la découpait jamais elle-même. Ce rôle revenait toujours à l'un ou à l'autre des illustres invités. Cette fonction particulière, spécialement honorable et recherchée, durait plus ou moins longtemps pour chacun : tantôt trois mois, rarement plus ; et l'on remarqua que le privilège de "découper la brioche" semblait entraîner avec lui une foule d'autres supériorités, une sorte de royauté ou plutôt de vice-royauté très accentuée. Le découpeur régnant avait le verbe plus haut, un ton de commandement marqué ; et toutes les faveurs de la maîtresse de maison étaient pour lui, toutes. On appelait ces heureux dans l'intimité, à mi-voix, derrière les portes, les "favoris de la brioche", et chaque changement de favori amenait dans l'Académie une sorte de révolution. Le couteau était un sceptre, la pâtisserie un emblème ; on félicitait les élus. Les laboureurs jamais ne découpaient la brioche. Monsieur lui-même était toujours exclu, bien qu'il en mangeât sa part. La brioche fut successivement taillée par des poètes, par des peintres et des romanciers. Un grand musicien mesura les portions pendant quelque temps, un ambassadeur lui succéda. Quelquefois un homme moins connu, mais élégant et recherché, un de ceux qu'on appelle, suivant les époques, vrai gentleman, ou parfait cavalier, ou dandy, ou autrement, s'assit à son tour devant le gâteau symbolique. Chacun d'eux, pendant son règne éphémère, témoignait à l'époux une considération plus grande ; puis quand l'heure de sa chute était venue, il passait à un autre le couteau et se mêlait de nouveau dans la foule des suivants et admirateurs de la "belle Madame Anserre". Cet état de choses dura longtemps, longtemps ; mais les comètes ne brillent pas toujours du même éclat. Tout vieillit par le monde. On eût dit, peu à peu, que l'empressement des découpeurs s'affaiblissait ; ils semblaient hésiter parfois, quand on leur tendait le plat ; cette charge jadis tant enviée devenait moins sollicitée ; on la conservait moins longtemps ; on en paraissait moins fier. Mme Anserre prodiguait les sourires et les amabilités ; hélas ! on ne coupait plus volontiers. Les nouveaux venus semblaient s'y refuser. Les "anciens favoris" reparurent un à un comme des princes détrônés qu'on replace un instant au pouvoir. Puis, les élus devinrent rares, tout à fait rares. Pendant un mois, ô prodige, M. Anserre ouvrit le gâteau ; puis il eut l'air de s'en lasser ; et l'on vit un soir Mme Anserre, la belle Madame Anserre, découper elle-même. Mais cela paraissait l'ennuyer beaucoup ; et, le lendemain, elle insista si fort auprès d'un invité qu'il n'osa point refuser. Le symbole était trop connu cependant ; on se regardait en dessous avec des mines effarées, anxieuses. Couper la brioche n'était rien, mais les privilèges auxquels cette faveur avait toujours donné droit épouvantaient maintenant ; aussi, dès que paraissait le plateau, les académiciens passaient pêle-mêle dans le salon de l'agriculture comme pour se mettre à l'abri derrière l'époux qui souriait sans cesse. Et quand Mme Anserre, anxieuse, se montrait sur la porte avec la brioche d'une main et le couteau de l'autre, tous semblaient se ranger autour de son mari comme pour lui demander protection. Des années encore passèrent. Personne ne découpait plus ; mais par suite d'une vieille habitude invétérée, celle qu'on appelait toujours galamment la "belle Madame Anserre" cherchait de l'oeil, à chaque soirée, un dévoué qui prît le couteau, et chaque fois le même mouvement se produisait autour d'elle : une fuite générale, habile, pleine de manoeuvres combinées et savantes, pour éviter l'offre qui lui venait aux lèvres. Or, voilà qu'un soir on présenta chez elle un tout jeune homme, un innocent et un ignorant. Il ne connaissait pas le mystère de la brioche ; aussi lorsque parut le gâteau, lorsque chacun s'enfuit, lorsque Mme Anserre prit des mains du valet le plateau et la pâtisserie, il resta tranquillement près d'elle. Elle crut peut-être qu'il savait ; elle sourit, et, d'une voix émue : - Voulez-vous, cher monsieur, être assez aimable pour découper cette brioche ? Il s'empressa, ôta ses gants, ravi de l'honneur. - Mais comment donc, madame, avec le plus grand plaisir. Au loin, dans les coins de la galerie, dans l'encadrement de la porte ouverte sur le salon des laboureurs, des têtes stupéfaites regardaient. Puis, lorsqu'on vit que le nouveau venu découpait sans hésitation, on se rapprocha vivement. Un vieux poète plaisant frappa sur l'épaule du néophyte : - Bravo ! jeune homme, lui dit-il à l'oreille. On le considérait curieusement. L'époux lui-même parut surpris. Quant au jeune homme, il s'étonnait de la considération qu'on semblait soudain lui montrer, il ne comprenait point surtout les gracieusetés marquées, la faveur évidente et l'espèce de reconnaissance muette que lui témoignait la maîtresse de la maison. Il paraît cependant qu'il finit par comprendre. A quel moment, en quel lieu la révélation lui fut-elle faite ? On l'ignore ; mais il reparut à la soirée suivante, il avait l'air préoccupé, presque honteux, et regardait avec inquiétude autour de lui. L'heure du thé sonna. Le valet parut. Mme Anserre, souriante, saisit le plat, chercha des yeux son jeune ami ; mais il avait fui si vite qu'il n'était déjà plus là. Alors elle partit à sa recherche et le retrouva bientôt tout au fond du salon des "laboureurs". Lui, le bras passé sous le bras du mari, le consultait avec angoisse sur les moyens employés pour la destruction du phylloxéra. - Mon cher monsieur, lui dit-elle, voulez-vous être assez aimable pour me découper cette brioche ? Il rougit jusqu'aux oreilles, balbutia, perdant la tête. Alors M. Anserre eut pitié de lui et, se tournant vers sa femme : - Ma chère amie, tu serais bien aimable de ne point nous déranger : nous causons agriculture. Fais-la donc couper par Baptiste, ta brioche. Et personne depuis ce jour ne coupa plus jamais la brioche de Mme Anserre. 19 janvier 1882 SOUVENIR Quelques sentinelles, couchées dans la neige, surveillaient les environs de la ferme abandonnée qui nous servait de refuge pour nous garder de toute surprise. On les changeait d'heure en heure, afin de ne les point laisser s'engourdir. Ceux de nous qui pouvaient dormir dormaient ; les autres restaient immobiles, assis par terre, disant à leur voisin quelques mots de temps en temps. Depuis trois mois, comme une mer débordée, l'invasion entrait partout. C'étaient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d'eux une écume de maraudeurs. Quant à nous, réduits à deux cents francs-tireurs, de huit cents que nous étions un mois auparavant, nous battions en retraite, entourés d'ennemis, cernés, perdus. Il nous fallait, avant le lendemain, gagner Blainville où nous espérions encore trouver le général C... Si nous ne parvenions dans la nuit à faire les douze lieues qui nous séparaient de la ville; ou bien si la division française était éloignée, plus d'espoir ! On ne pouvait marcher le jour, la campagne étant pleine de Prussiens. À cinq heures il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Les muets flocons blancs tombaient, tombaient, ensevelissaient tout dans ce grand drap gelé, qui s'épaississait toujours sous l'innombrable foule et l'incessante accumulation des vaporeux morceaux de cette ouate de cristal. A six heures le détachement se remit en route. Quatre hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis, venait un peloton de dix hommes que commandait un lieutenant, puis le reste de la troupe, en bloc, pêle-mêle, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. A quatre cents mètres sur nos flancs, quelques soldats allaient deux par deux. La blanche poussière descendant des nuages nous vêtait entièrement, ne fondait plus sur les képis ni sur les capotes, faisait de nous des fantômes, comme les spectres de soldats morts. Parfois on se reposait quelques minutes. Alors on n'entendait plus que ce glissement vague de la neige qui tombe, cette rumeur presque insaisissable que fait l'emmêlement des flocons. Quelques hommes se secouaient, d'autres ne bougeaient point. Puis un ordre circulait à voix basse. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d'une allure exténuée, on se remettait en marche. Soudain, les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Le mot "halte !" circula. C'était un grand bois, devant nous. Six hommes partirent pour le reconnaître. On attendit dans un silence morne. Et tout à coup un cri aigu, un cri de femme, cette déchirante et vibrante note qu'elles jettent dans leurs épouvantes, traversa la nuit épaissie par la neige. Au bout de quelques minutes, on amenait deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille. Le capitaine les interrogea, toujours à voix basse. - Votre nom ? - Pierre Bernard. - Votre profession? - Sommelier du comte de Roufé. - C'est votre fille ? - Oui. - Que fait-elle ? - Elle est lingère au château. - Comment rôdez-vous comme ça, la nuit, nom de Dieu ? - Nous nous sauvons. - Pourquoi? - Douze uhlans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier. Moi, j'ai eu peur pour la petite. - Où allez-vous ? - A Blainville. - Pourquoi? - Parce qu'il y a là, dit-on, une armée française. - Vous connaissez le chemin ? - Parfaitement. - Cela suffit, restez à mon côté. Et la marche à travers champs recommença. Le vieillard silencieux suivait le capitaine. Sa fille se traînait près de lui. Tout à coup elle s'arrêta. - Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin. Et elle tomba. Elle tremblait de froid, et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il ne put même pas la soulever. Le capitaine tapait du pied, jurait, furieux et apitoyé. "Nom de Dieu, je ne peux pourtant pas vous laisser crever là !" Mais quelques hommes s'étaient éloignés ; ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite. Le capitaine s'attendrit: "Nom de Dieu ! c'est gentil, ça. Allons, les enfants, qui est-ce qui prête sa capote maintenant ? C'est pour une femme, nom de Dieu !" Vingt capotes furent détachées d'un coup et jetées sur la litière. En une seconde la jeune fille, enveloppée dans ces chauds vêtements de soldat, se trouva soulevée par six bras robustes qui l'emportèrent. On repartit, comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement, plus joyeusement. Des plaisanteries couraient même, et cette gaieté s'éveillait que la présence d'une femme redonne toujours au sang français. Les soldats maintenant marchaient au pas, fredonnaient des sonneries, réchauffés soudain. Et un vieux franc-tireur, qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, ouvrit son coeur à son voisin. "Je n' suis pus jeune, moi, et bien, cré coquin, l' sexe, y a tout d' même que ça pour vous flanquer du coeur au ventre." Jusqu'à trois heures du matin on avança presque sans repos ; mais, brusquement, pareil à un souffle, le commandement: "Halte !" fut de nouveau chuchoté. Puis, presque par instinct, tout le monde s'aplatit par terre. Là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose remuait. Cela semblait courir, et comme la neige ne tombait plus, on distinguait vaguement, très loin encore, une apparence de monstre qui s'allongeait ainsi qu'un serpent, puis, soudain, paraissait se rapetisser, se ramasser en boule, s'étendre de nouveau en prenant des élans rapides et s'arrêtait encore, et repartait sans cesse. Des ordres murmurés couraient parmi les hommes étendus ; et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait. Brusquement la forme errante se rapprocha, et l'on vit venir au grand trot, l'un derrière l'autre, douze uhlans perdus dans la nuit. Ils étaient si près maintenant qu'on entendait le souffle des chevaux, et le son de ferraille des armes, et le craquement du cuir des selles. Alors, la voix forte du capitaine hurla: "Feu, nom de Dieu !" Et cinquante coups de fusil crevèrent le silence glacé des champs; quatre ou cinq détonations attardées partirent encore, puis une autre toute seule, la dernière; et quand l'aveuglement de la poudre enflammé se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s'enfuyaient d'un galop forcené, et l'une traînait derrière elle, pendu par le pied à l'étrier, et bondissant, le cadavre de son cavalier. Le capitaine joyeux cria: "Douze de moins, nom de Dieu !" Un soldat, dans le tas, répondit: "V'là des veuves !" Un autre ajouta: "Faut pas grand temps tout d' même pour faire le saut." Alors, du fond de la litière, sous l'entassement des capotes, une petite voix endormie sortit : "Qu'est-ce qu'il y a, père ? pourquoi tire-t-on des coups de fusil ?" Le vieillard répondit: "Ce n'est rien; dors, petite !" On repartit. On marcha encore près de quatre heures. Le ciel pâlissait; la neige devenait claire, lumineuse, luisante; un vent froid balayait les nuages; et une pâle roseur, comme un faible lavage d'aquarelle, s'étendait à l'orient. Une voix lointaine soudain cria: "Qui vive ?" Une autre voix répondit. Tout le détachement fit halte. Et le capitaine partit lui-même en avant. On attendit longtemps. Puis on recommença d'avancer. Bientôt on aperçut une masure et devant, un poste français, l'arme au bras. Un commandant à cheval nous regardait défiler. Tout à coup il demanda: "Qu'est-ce que vous portez sur ce brancard ?" Alors les capotes remuèrent; on en vit sortir d'abord deux petites mains qui les écartaient, puis une tête ébouriffée, toute ennuagée de cheveux, mais qui souriait et répondit: "C'est moi, monsieur, j'ai bien dormi, allez. Je n'ai pas froid." Un grand rire s'éleva parmi les hommes, un rire de vive satisfaction; et un enthousiaste, pour exprimer sa joie, ayant vociféré: "Vive la République !" toute la troupe, comme prise de folie, beugla frénétiquement: "Vive la République !" ................................................................................ ................................................ Douze ans se sont écoulés. L'autre jour au théâtre, la fine tête d'une jeune femme blonde éveilla en moi un confus souvenir, un souvenir obsédant, mais indéterminable. Je fus bientôt tellement troublé par le désir de savoir le nom de cette femme que je le demandai à tout le monde. Quelqu'un me dit : "C'est la vicomtesse de L..., la fille du comte de Roufé. " Et tous les détails de cette nuit de guerre se sont levés en ma mémoire, si nets que je les ai immédiatement racontés, afin qu'il les écrivît pour le public, à mon voisin de fauteuil et ami, qui signe Maufrigneuse 16 février 1882 LE SAUT DU BERGER De Dieppe au Havre la côte présente une falaise ininterrompue, haute de cent mètres environ, et droite comme une muraille. De place en place, cette grande ligne de rochers blancs s'abaisse brusquement, et une petite vallée étroite, aux pentes rapides couvertes de gazon ras et de joncs marins, descend du plateau cultivé vers une plage de galet où elle aboutit par un ravin semblable au lit d'un torrent. La nature a fait ces vallées, les pluies d'orages les ont terminées par ces ravins, entaillant ce qui restait de falaise, creusant jusqu'à la mer le lit des eaux qui sert de passage aux hommes. Quelquefois un village est blotti dans ces vallons, où s'engouffre le vent du large. J'ai passé l'été dans une de ces échancrures de la côte, logé chez un paysan, dont la maison, tournée vers les flots, me laissait voir de ma fenêtre un grand triangle d'eau bleue encadrée par les pentes vertes du val, et tachée parfois de voiles blanches passant au loin dans un coup de soleil. Le chemin allant vers la mer suivait le fond de la gorge, et brusquement s'enfonçait entre deux parois de marne, devenait une sorte d'ornière profonde, avant de déboucher sur une belle nappe de cailloux roulés, arrondis et polis par la séculaire caresse des vagues. Ce passage encaissé s'appelle le "Saut du Berger". Voici le drame qui l'a fait ainsi nommer. "On raconte qu'autrefois ce village était gouverné par un jeune prêtre austère et violent. Il était sorti du séminaire plein de haine pour ceux qui vivent selon les lois naturelles et non suivant celles de son Dieu. D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montra pour les autres d'une implacable intolérance ; une chose surtout le soulevait de colère et de dégoût : l'amour. S'il eût vécu dans les villes, au milieu des civilisés et des raffinés qui dissimulent derrière les voiles délicats du sentiment et de la tendresse, les actes brutaux que la nature commande, s'il eût confessé dans l'ombre des grandes nefs élégantes les pécheresses parfumées dont les fautes semblent adoucies par la grâce de la chute et l'enveloppement d'idéal autour du baiser matériel, il n'aurait pas senti peut-être ces révoltes folles, ces fureurs désordonnées qu'il avait en face de l'accouplement malpropre des loqueteux dans la boue d'un fossé ou sur la paille d'une grange. Il les assimilait aux brutes, ces gens-là qui ne connaissaient point l'amour, et qui s'unissaient seulement à la façon des animaux ; et il les haïssait pour la grossièreté de leur âme, pour le sale assouvissement de leur instinct, pour la gaieté répugnante des vieux lorsqu'ils parlaient encore de ces immondes plaisirs. Peut-être aussi était-il, malgré lui, torturé par l'angoisse d'appétits inapaisés et sourdement travaillé par la lutte de son corps révolté contre un esprit despotique et chaste. Mais tout ce qui touchait à la chair l'indignait, le jetait hors de lui ; et ses sermons violents, pleins de menaces et d'allusions furieuses, faisaient ricaner les filles et les gars qui se coulaient des regards en dessous à travers l'église ; tandis que les fermiers en blouse bleue et les fermières en mante noire se disaient au sortir de la messe, en retournant vers la masure dont la cheminée jetait sur le ciel un filet de fumée bleue : "I' ne plaisante pas là- dessus, mo'sieu le curé." Une fois même et pour rien il s'emporta jusqu'à perdre la raison. Il allait voir une malade. Or, dès qu'il eut pénétré dans la cour de la ferme, il aperçut un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la niche du chien. Ils regardaient curieusement quelque chose, immobiles, avec une attention concentrée et muette. Le prêtre s'approcha. C'était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche, cinq petits grouillaient autour de la mère qui les léchait avec tendresse, et, au moment où le curé allongeait sa tête par-dessus celles des enfants, un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains : "En v'là encore un, en v'là encore un ! "C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait ; ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes. Mais l'homme à la robe noire fut crispé d'indignation, et la tête perdue, levant son grand parapluie bleu, il se mit à battre les enfants. Ils s'enfuirent à toutes jambes. Alors lui, se trouvant seul en face de la chienne en gésine, frappa sur elle à tour de bras. Enchaînée elle ne pouvait s'enfuir, et comme elle se débattait en gémissant, il monta dessus, l'écrasant sous ses pieds, lui fit mettre au monde un dernier petit, et il l'acheva à coup de talon. Puis il laissa le corps saignant au milieu des nouveau-nés, piaulants et lourds, qui cherchaient déjà les mamelles. Il faisait de longues courses, solitairement, à grands pas, avec un air sauvage. Or, comme il revenait d'une promenade éloignée, un soir du mois de mai, et qu'il suivait la falaise en regagnant le village, un grain furieux l'assaillit. Aucune maison en vue, partout la côte nue que l'averse criblait de flèches d'eau. La mer houleuse roulait ses écumes, et les gros nuages sombres accouraient de l'horizon avec des redoublements de pluie. Le vent sifflait, soufflait, couchait les jeunes récoltes, et secouait l'abbé ruisselant, collait à ses jambes la soutane traversée, emplissait de bruit ses oreilles et son coeur exalté de tumulte. Il se découvrit, tendant son front à l'orage, et peu à peu il approchait de la descente sur le pays. Mais une telle rafale l'atteignit qu'il ne pouvait plus avancer, et soudain, il aperçut auprès d'un parc à moutons la hutte ambulante d'un berger. C'était un abri, il y courut. Les chiens fouettés par l'ouragan ne remuèrent pas à son approche ; et il parvint jusqu'à la cabane en bois, sorte de niche perchée sur des roues, que les gardiens des troupeaux traînent, pendant l'été, de pâturage en pâturage. Au-dessus d'un escabeau, la porte basse était ouverte, laissant voir la paille du dedans. Le prêtre allait entrer quand il aperçut dans l'ombre un couple amoureux qui s'étreignait. Alors, brusquement, il ferma l'auvent et l'accrocha ; puis, s'attelant aux brancards, courbant sa taille maigre, tirant comme un cheval, et haletant sous sa robe de drap trempée, il courut, entraînant vers la pente rapide, la pente mortelle, les jeunes gens surpris enlacés, qui heurtaient la cloison du poing, croyant sans doute à quelque farce d'un passant. Lorsqu'il fut au haut de la descente, il lâcha la légère demeure, qui se mit à rouler sur la côte inclinée. Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards. Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer, d'un élan, sur sa tête et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois. Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un choc, s'abattit sur le flanc, et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont, puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf. On les ramassa l'un et l'autre, les amoureux, broyés, pilés, tous les membres rompus, mais étreints, toujours, les bras liés aux cous dans l'épouvante comme pour le plaisir. Le curé refusa l'entrée de l'église à leurs cadavres et sa bénédiction à leurs cercueils. Et le dimanche, au prône, il parla avec emportement du septième commandement de Dieu, menaçant les amoureux d'un bras vengeur et mystérieux, et citant l'exemple terrible des deux malheureux tués dans leur péché. Comme il sortait de l'église, deux gendarmes l'arrêtèrent. Un douanier gîté dans un trou de garde avait vu. Il fut condamné aux travaux forcés. Et le paysan dont je tiens cette histoire ajouta gravement : - Je l'ai connu, moi, monsieur. C'était un rude homme tout de même, mais il n'aimait pas la bagatelle. 9 mars 1882 VIEUX OBJETS Ma chère Colette, Je ne sais si tu te rappelles un vers de M. Sainte-Beuve que nous avons lu ensemble et qui est resté enfoncé dans ma tête ; car il me dit bien des choses, à moi, ce vers ; et il a bien souvent rassuré mon pauvre coeur, depuis quelque temps surtout. Le voici : Naître, vivre et mourir dans la même maison ! J'y suis maintenant toute seule, dans cette maison où je suis née, où j'ai vécu, et où j'espère mourir. Ce n'est pas gai tous les jours, mais c'est doux ; car je suis là enveloppée de souvenirs. Mon fils Henry est avocat : il vient me voir deux mois par an. Jeanne habite avec son mari à l'autre bout de la France, et c'est moi qui vais la voir, chaque automne. Je suis donc ici, seule, toute seule, mais entourée d'objets familiers qui sans cesse me parlent des miens, et des morts, et des vivants éloignés. Je ne lis plus beaucoup, je suis vieille ; mais je songe sans fin, ou plutôt je rêve. Oh ! je ne rêve point à ma façon d'autrefois. Tu te rappelles nos folles imaginations, les aventures que nous combinions dans nos cervelles de vingt ans et tous les horizons de bonheurs entrevus ! Rien de cela ne s'est réalisé : ou plutôt c'est autre chose qui a eu lieu, moins charmant, moins poétique, mais suffisant pour ceux qui savent prendre bravement leur parti de la vie. Sais-tu pourquoi nous sommes malheureuses si souvent, nous autres femmes ? C'est qu'on nous apprend dans la jeunesse à trop croire au bonheur ! Nous ne sommes jamais élevées avec l'idée de combattre, de lutter, de souffrir. Et, au premier choc, notre coeur se brise. Nous attendons, l'âme ouverte, des cascades d'événements heureux ; il n'en arrive que d'à moitié bons ; et nous sanglotons tout de suite. Le bonheur, le vrai bonheur de nos rêves, j'ai appris à le connaître. Il ne consiste point dans la venue d'une grande félicité, car elles sont bien rares et bien courtes, les grandes félicités, mais il réside simplement dans l'attente infinie d'une suite d'allégresses qui n'arrivent jamais. Le bonheur, c'est l'attente heureuse ; c'est l'horizon d'espérances ; c'est donc l'illusion sans fin. Oui, ma chère, il n'y a de bon que les illusions ; et toute vieille que je suis, je m'en fais encore et chaque jour, seulement elles ont changé d'objet, mes désirs n'étant plus les mêmes. Je te disais donc que je passe à rêver le plus clair de mon temps. Que ferais-je d'autre ? J'ai pour cela deux manières. Je te les donne ; elles te serviront peut-être. Oh ! la première est bien simple ; elle consiste à m'asseoir devant mon feu, dans un bas fauteuil doux à mes vieux os, et à m'en retourner vers les choses laissées en arrière. Comme c'est court, une vie ! surtout celles qui se passent tout entières au même endroit : Naître, vivre et mourir dans la même maison ! Les souvenirs sont massés, serrés ensemble ; et quand on est vieille, il semble parfois qu'il y a à peine dix jours qu'on était jeune. Oui, tout a glissé, comme s'il s'agissait d'une journée : le matin, le midi, le soir ; et la nuit vient, la nuit sans aurore ! En regardant le feu, pendant des heures et des heures, le passé renaît comme si c'était d'hier. On ne sait plus où l'on est ; le rêve vous emporte ; on retraverse son existence entière. Et souvent j'ai l'illusion d'être fillette, tant il me revient des bouffées d'autrefois, des sensations de jeunesse, des élans même, des battements de coeur, toute cette sève de dix-huit ans ; et j'ai, nettes comme des réalités nouvelles, des visions de choses oubliées. Oh ! comme je suis surtout traversée par des souvenirs de mes promenades de jeune fille ! Là, sur mon fauteuil, devant mon feu, j'ai retrouvé étrangement l'autre soir un coucher de soleil sur le Mont Saint-Michel, et, tout de suite après, une chasse à cheval dans la forêt d'Uville, avec les odeurs du sable humide et celles des feuilles pleines de rosée, et la chaleur du grand astre plongeant dans l'eau, et la tiédeur mouillée de ses premiers rayons tandis que je galopais dans les taillis. Et tout ce que j'ai pensé alors, mon exaltation poétique devant les lointains infinis de la mer, ma jouissance heureuse et vive au frôlement des branches, mes moindres petites idées, tout, les petits bouts de songe, de désir et de sentiment, tout, tout m'est revenu comme si j'y étais encore, comme si cinquante ans ne s'étaient pas écoulés depuis, qui ont refroidi mon sang et bien changé mes attentes. Mais mon autre manière de revivre l'autrefois est de beaucoup la meilleure. Tu sais ou tu ne sais pas, ma chère Colette, que dans la maison on ne détruit rien. Nous avons en haut, sous le toit, une grande chambre de débarras, qu'on appelle la "pièce aux vieux objets". Tout ce qui ne sert plus est jeté là. Souvent j'y monte et je regarde autour de moi. Alors je retrouve un tas de riens auxquels je ne pensais plus, et qui me rappellent un tas de choses. Ce ne sont point ces bons meubles amis que nous connaissons depuis l'enfance, et auxquels sont attachés des souvenirs d'événements, de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire ; qui ont pris, à force d'être mêlés à notre vie, une sorte de personnalité, une physionomie ; qui sont les compagnons de nos heures douces ou sombres, les seuls compagnons, hélas ! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les seuls qui ne mourront point comme les autres, ceux dont les traits, les yeux aimants, la bouche, la voix sont disparus à jamais. Mais je trouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets insignifiants qui ont traîné pendant quarante ans à côté de nous sans qu'on les ait jamais remarqués, et qui, quand on les revoit tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins anciens. Ils me font l'effet de ces gens qu'on a connus indéfiniment sans qu'ils se soient jamais révélés, et qui, soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter tout leur être et toute leur intimité qu'on ne soupçonnait nullement. Et je vais de l'un à l'autre avec de légères secousses au coeur. Je me dis : "Tiens, j'ai brisé cela, le soir où Paul est parti pour Lyon", ou bien : "Ah ! voilà la petite lanterne de maman, dont elle se servait pour aller au salut, les soirs d'hiver." Il y a même là dedans des choses qui ne disent rien, qui viennent de mes grands- parents, des choses donc que personne de vivant aujourd'hui n'a connues, dont personne ne sait l'histoire, les aventures ; dont personne ne se rappelle même les propriétaires. Personne n'a vu les mains qui les ont maniées, ni les yeux qui les ont regardées. Elle me font songer longtemps, celles-là ! Elles me représentent des abandonnées dont les derniers amis sont morts. Toi, ma chère Colette, tu ne dois guère comprendre tout cela, et tu vas sourire de mes niaiseries, de mes enfantines et sentimentales manies. Tu es une Parisienne, et vous autres Parisiens, vous ne connaissez point cette vie en dedans, ces rabâchages de son propre coeur. Vous vivez en dehors, avec toutes vos pensées au vent. Vivant seule, je ne puis te parler que de moi. En me répondant, parle-moi donc un peu de toi, que je puisse aussi me mettre à ta place, comme tu pourras demain te mettre à la mienne. Mais tu ne comprendras jamais complètement le vers de M. de Sainte-Beuve : Naître, vivre et mourir dans la même maison ! Mille baisers, ma vieille amie. Adélaïde. 31 mars 1882 L'AVEUGLE Qu'est-ce donc que cette joie du premier soleil ? Pourquoi cette lumière tombée sur la terre nous emplit-elle ainsi du bonheur de vivre ? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons toutes blanches ; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils font de l'allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil. Les aveugles sous les portes, impassibles en leur éternelle obscurité, restent calmes comme toujours au milieu de cette gaieté nouvelle, et, sans comprendre, ils apaisent à toute minute leur chien qui voudrait gambader. Quand ils rentrent, le jour fini, au bras d'un jeune frère ou d'une petite soeur, si l'enfant dit : "Il a fait bien beau tantôt !", l'autre répond : "Je m'en suis bien aperçu, qu'il faisait beau, Loulou ne tenait pas en place." J'ai connu un de ces hommes dont la vie fut un des plus cruels martyres qu'on puisse rêver. C'était un paysan, le fils d'un fermier normand. Tant que le père et la mère vécurent, on eut à peu près soin de lui ; il ne souffrit guère que de son horrible infirmité ; mais dès que les vieux furent partis, l'existence atroce commença. Recueilli par une soeur, tout le monde dans la ferme le traitait comme un gueux qui mange le pain des autres. A chaque repas, on lui reprochait la nourriture ; on l'appelait fainéant, manant ; et bien que son beau-frère se fût emparé de sa part d'héritage, on lui donnait à regret la soupe, juste assez pour qu'il ne mourût point. Il avait une figure toute pâle, et deux grands yeux blancs comme des pains à cacheter ; et il demeurait impassible sous l'injure, tellement enfermé en lui- même qu'on ignorait s'il la sentait. Jamais d'ailleurs il n'avait connu aucune tendresse, sa mère l'ayant toujours un peu rudoyé, ne l'aimant guère ; car aux champs les inutiles sont des nuisibles, et les paysans feraient volontiers comme les poules qui tuent les infirmes d'entre elles. Sitôt la soupe avalée, il allait s'asseoir devant la porte en été, contre la cheminée en hiver, et il ne remuait plus jusqu'au soir. Il ne faisait pas un geste, pas un mouvement ; seules ses paupières, qu'agitait une sorte de souffrance nerveuse, retombaient parfois sur la tache blanche de ses yeux. Avait-il un esprit, une pensée, une conscience nette de sa vie ? Personne ne se le demandait. Pendant quelques années les choses allèrent ainsi. Mais son impuissance à rien faire autant que son impassibilité finirent par exaspérer ses parents, et il devint un souffre-douleur, une sorte de bouffon-martyr, de proie donnée à la férocité native, à la gaieté sauvage des brutes qui l'entouraient. On imagina toutes les farces cruelles que sa cécité put inspirer. Et, pour se payer de ce qu'il mangeait, on fit de ses repas des heures de plaisir pour les voisins et de supplice pour l'impotent. Les paysans des maisons prochaines s'en venaient à ce divertissement ; on se le disait de porte en porte, et la cuisine de la ferme se trouvait pleine chaque jour. Tantôt on posait sur la table, devant son assiette où il commençait à puiser le bouillon, quelque chat ou quelque chien. La bête avec son instinct flairait l'infirmité de l'homme et, tout doucement, s'approchait, mangeait sans bruit, lapant avec délicatesse ; et quand un clapotis de langue un peu bruyant avait éveillé l'attention du pauvre diable, elle s'écartait prudemment pour éviter le coup de cuiller qu'il envoyait au hasard devant lui. Alors c'étaient des rires, des poussées, des trépignements des spectateurs tassés le long des murs. Et lui, sans jamais dire un mot, se remettait à manger de la main droite, tandis que, de la gauche avancée, il protégeait et défendait son assiette. Tantôt on lui faisait mâcher des bouchons, du bois, des feuilles ou même des ordures, qu'il ne pouvait distinguer. Puis on se lassa même des plaisanteries ; et le beau-frère enrageant de le toujours nourrir, le frappa, le gifla sans cesse, riant des efforts inutiles de l'autre pour parer les coups ou les rendre. Ce fut alors un jeu nouveau : le jeu des claques. Et les valets de charrue, le goujat, les servantes, lui lançaient à tout moment leur main par la figure, ce qui imprimait à ses paupières un mouvement précipité. Il ne savait où se cacher et demeurait sans cesse les bras étendus pour éviter les approches. Enfin, on le contraignit à mendier. On le portait sur les routes les jours de marché, et dès qu'il entendait un bruit de pas ou le roulement d'une voiture, il tendait son chapeau en balbutiant : "La charité, s'il vous plaît." Mais le paysan n'est pas prodigue, et, pendant des semaines entières, il ne rapportait pas un sou. Ce fut alors contre lui une haine déchaînée, impitoyable. Et voici comment il mourut. Un hiver, la terre était couverte de neige, et il gelait horriblement. Or son beau-frère, un matin, le conduisit fort loin sur une grande route pour lui faire demander l'aumône. Il l'y laissa tout le jour, et quand la nuit fut venue, il affirma devant ses gens qu'il ne l'avait plus retrouvé. Puis il ajouta : "Bast ! faut pas s'en occuper, quelqu'un l'aura emmené parce qu'il avait froid. Pardié ! i n'est pas perdu. I reviendra ben d'main manger la soupe." Le lendemain, il ne revint pas. Après de longues heures d'attente, saisi par le froid, se sentant mourir, l'aveugle s'était mis à marcher. Ne pouvant reconnaître la route ensevelie sous cette écume de glace, il avait erré au hasard, tombant dans les fossés, se relevant, toujours muet, cherchant une maison. Mais l'engourdissement des neiges l'avait peu à peu envahi, et ses jambes faibles ne le pouvant plus porter, il s'était assis au milieu d'une plaine. Il ne se releva point. Les blancs flocons qui tombaient toujours l'ensevelirent. Son corps raidi disparut sous l'incessante accumulation de leur foule infinie ; et rien n'indiquait plus la place où le cadavre était couché. Ses parents firent mine de s'enquérir et de le chercher pendant huit jours. Ils pleurèrent même. L'hiver était rude et le dégel n'arrivait pas vite. Or, un dimanche, en allant à la messe, les fermiers remarquèrent un grand vol de corbeaux qui tournoyaient sans fin au-dessus de la plaine, puis s'abattaient comme une pluie noire en tas à la même place, repartaient et revenaient toujours. La semaine suivante, ils étaient encore là, les oiseaux sombres. Le ciel en portait un nuage comme s'ils se fussent réunis de tous les coins de l'horizon ; et ils se laissaient tomber avec de grands cris dans la neige éclatante, qu'ils tachaient étrangement et fouillaient avec obstination. Un gars alla voir ce qu'ils faisaient, et découvrit le corps de l'aveugle, à moitié dévoré déjà, déchiqueté. Ses yeux pâles avaient disparu, piqués par les longs becs voraces. Et je ne puis jamais ressentir la vive gaieté des jours de soleil, sans un souvenir triste et une pensée mélancolique vers le gueux, si déshérité dans la vie que son horrible mort fut un soulagement pour tous ceux qui l'avaient connu. 31 mars 1882 MAGNÉTISME C'était à la fin d'un dîner d'hommes à l'heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées. On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du docteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses, se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science. Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s'était ancrée si fortement qu'il n'admettait même point la discussion. Il répétait en ricanant : "Des blagues ! des blagues ! des blagues ! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant à M. Charcot, qu'on dit être un remarquable savant, il me fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poë, qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie. Il a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet inconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez." Il y eut autour de l'incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme s'il avait blasphémé dans une assemblée de moines. Un de ces messieurs s'écria : - Il y a eu pourtant des miracles autrefois. Mais l'autre répondit : - Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus ? Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait : - Des blagues ! des blagues ! des blagues ! A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches : - Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici : "Dans le petit village d'Étretat les hommes, tous matelots, vont chaque année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l'enfant d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son "pé était mort à la mé". On calma le mioche, qui se réveilla de nouveau en hurlant que son "pé était neyé". Un mois après on apprenait en effet la mort du père, enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rappela les réveils de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'émut, on rapprocha les dates, et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu près ; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure. Et voilà un mystère du magnétisme." Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs, fort ému, demanda : - Et vous expliquez ça, vous ? - Parfaitement, monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris et même vivement embarrassé ; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter ; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathique des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le "pé était mort à la mé". La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes, tous les autres présages, toutes les autres prophéties de malheur demeurés sans confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu, selon les uns, du magnétisme, selon les autres. Un des fumeurs déclara : - C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire ? - Oh ! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici : "J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit. "Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide ; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toute une physionomie terne ; c'était un de ces êtres sur qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s'abat point. "Or, un soir, comme j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en l'air, une sorte de petit souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du coeur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logiques, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête, et sans un voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux ; elle éveilla chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à la poursuite d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m'endormis. Et je rêvai. "Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est-ce pas, qui vous rendent maîtres de l'impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables ? "Qui de nous, dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n'a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé ? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve ! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent , et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante elles vous enfoncent au coeur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité ! "Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi, tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant. "Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela. "Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle. "A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir. Dans son escalier j'étais ému à trembler, mon coeur battait : un désir véhément m'envahissait des pieds aux cheveux. "J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom ; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis. "Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire ; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras ; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé... Elle fut pendant deux ans ma maîtresse..." - Qu'en concluez-vous ? dit une voix. Le conteur semblait hésiter. - J'en conclu... je conclu à une coïncidence, parbleu ! Et puis, qui sait ? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence ! - Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat, mon cher monsieur ! 5 avril 1882 CONFLITS POUR RIRE Depuis la bruyante expulsion des moines, nous sommes entrés dans l'ère des conflits entre l'autorité civile et la domination ecclésiastique. Tantôt les départements stupéfaits assistent au duel héroïque du préfet et de l'évêque, tantôt la France entière reste béante devant le combat singulier d'un ministre et d'un cardinal. Mais les conflits entre les deux pouvoirs qui se partageaient jusqu'ici le pays prennent un intérêt tout particulier quand ils se produisent entre un simple maire et un humble curé ; entre un Frère et un instituteur. Alors on assiste vraiment à des luttes désopilantes, toute question de foi mise de côté et respectée. On citait l'autre jour en ce journal un article de M. Henri Rochefort, à propos de la nouvelle loi contre les écrits immoraux, loi qui met des foudres rechargées entre les mains de tous les Pinard. et de tous les Bétolaud de l'avenir ; et à ce propos, le mordant écrivain rappelait que beaucoup de monuments ont été mutilés par le zèle aveugle d'ecclésiastiques férocement honnêtes. Je lui dédie l'histoire suivante, vraie en tous points, mais ancienne déjà. Un petit village normand possédait une église très vieille et classée parmi les monuments historiques. Seul, le conservateur desdits monuments pouvait donc autoriser les modifications ou réparations. Non pas qu'on respecte beaucoup les monuments historiques quand ces monuments sont religieux. L'église romane d'Étretat, par exemple, est agrémentée aujourd'hui de peintures et de vitraux à faire aboyer tous les artistes, et les hideuses ornementations du style jésuite ont gâté à tout jamais une foule de remarquables édifices. La petite église dont je parle possédait un portail sculpté, un de ces portails en demi-cercle où la fantaisie libre d'artistes naïfs a gravé des scènes bibliques dans leur simplicité et leur nudité premières. Au centre, comme figure principale, Adam offrait à Ève ses hommages. Notre père à tous se dressait dans le costume originel, et Ève, soumise comme doit l'être toute épouse, recevait avec abandon les faveurs de son seigneur. D'eux sortaient, comme un double fleuve, les générations humaines, les hommes s'écoulant d'Adam et les femmes de la mère Ève. Or, ce village était administré par un curé fort honnête homme, mais dont la pudeur saignait chaque fois qu'il lui fallait passer devant ce groupe trop naturel. Il souffrit d'abord en silence, ulcéré jusqu'à l'âme. Mais que faire ? Un matin, comme il venait de dire la messe, deux étrangers, deux voyageurs, arrêtés devant le porche de l'édifice, se mirent à rire en le voyant sortir. L'un d'eux même lui demanda : "C'est votre enseigne monsieur le curé ?" Et il montrait nos antiques parents éternellement immobiles en leur libre attitude. Le prêtre s'enfuit, humilié jusqu'aux larmes, blessé jusqu'au coeur, se disant qu'en effet son église portait au front un emblème de honte, comme un mauvais lieu. Et il alla trouver le maire, qui dirigeait le conseil de fabrique. Ce maire était libre penseur. Je laisse à deviner quels furent les arguments du prêtre et les réponses du citoyen. Éperdu, l'ecclésiastique implorait, suppliait, pour que l'autorité civile permît seulement qu'on diminuât un peu notre père Adam, rien qu'un peu, une simple modification à la turque. Cela ne gâterait rien, au contraire. Le conservateur des monuments historiques n'y verrait que du feu, d'ailleurs. Le maire fut inflexible, et il congédia le desservant en le traitant de rétrograde. Le dimanche suivant, la population stupéfaite s'aperçut qu'Adam portait un pantalon. Oui, un pantalon de drap, ajusté avec soin au moyen de cire à cacheter. De la sorte, le monument et le premier homme restaient intacts, et la pudeur était sauve. Mais le fonctionnaire civil fit un bond de fureur et il enjoignit au garde champêtre de déculotter notre ancêtre. Ce qui fut fait au milieu des paroissiens égayés. Alors le curé écrivit à l'évêque, l'évêque au conservateur. Ce dernier ne céda pas. Mais voici qu'une retraite allait être prêchée dans le village en l'honneur d'un saint guérisseur dont la statue miraculeuse était exposée dans le choeur de l'église ; et cette fois le curé ne pouvait supporter l'idée que toutes les populations accourues des quatre coins du département défileraient en procession sous notre impudique aïeul de pierre. Il en maigrissait d'inquiétude : il implorait une illumination du ciel. Le ciel l'éclaira, mais mal. Une nuit, un habitant voisin de l'église fut réveillé par un bruit singulier. Il écouta. C'étaient des coups violents, vibrants. Les chiens hurlaient aux environs. L'homme se leva, prit un fusil, sortit. Devant l'église un groupe singulier s'agitait ; et une lueur de lanterne semblait éclairer une tentative d'escalade, ou plutôt d'effraction, car les coups indiquaient bien qu'on essayait de fracturer la porte. Pour voler le tronc des pauvres, sans doute, et les ornements d'autel. Épouvanté, mais timide, le voisin courut chez le maire ; celui-ci fit prévenir les adjoints, qui s'armèrent et réquisitionnèrent les pompiers. Les valets de ferme se joignirent à leurs maîtres, et la troupe, hérissée de faux, de fourches et d'armes à feu, s'avança prudemment en opérant un mouvement tournant. Les voleurs étaient encore là. La porte résistait sans doute. Avec mille précautions, les défenseurs de l'ordre se glissèrent le long du monument ; et soudain le maure, qui marchait le dernier, cria d'une voix furieuse : "En avant ! saisissez-les !" Les pompiers s'élancèrent... et ils aperçurent, grimpés sur deux chaises, le curé et sa servante en train d'amoindrir Adam. La servante, en jupon, tenait à deux mains sa lanterne, tandis que le prêtre frappait à tour de bras sur la pierre dure qui céda, tout juste à ce moment. "Au nom de la loi, je vous arrête !" hurla l'officier de l'état civil, et il entraîna l'ecclésiastique désespéré et la bonne éplorée, tandis que le garde champêtre ramassait, comme pièces à conviction, le morceau que venait de perdre le générateur du genre humain, plus la lanterne et le marteau. De longues entrevues eurent lieu entre l'évêque et un préfet conciliant pour étouffer cette grave affaire. Autre conflit. Plusieurs journaux plaçaient dernièrement sous nos yeux la lettre indignée d'un brave curé à l'instituteur de son pays, pour sommer ce maître d'école de déclarer si oui ou non, il avait traité l'Histoire sainte de blagues. Les journaux religieux se sont fâchés, les journaux libéraux ont argumenté doctoralement. Or, la question me paraît délicate et difficile. D'après la nouvelle loi, il semble interdit aux instituteurs d'enseigner l'Histoire sainte. Qui donc l'enseignera ? - Personne. - Alors, les enfants ne la sauront jamais. Mais si l'instituteur est autorisé à exposer les aventures de ce recueil d'anecdotes merveilleuses qu'on appelle l'Ancien Testament, peut-on exiger qu'il donne comme articles de foi la création du monde en six jours, l'arrêt du soleil par Josué, la destruction musicale des murs de Jéricho, la promenade de Jonas dans l'intérieur mystérieux d'une baleine, etc. ? Quand il apprendra aux futurs électeurs à ne pas croire aux baguettes de coudrier des sorciers, leur racontera-t-il le miracle à la Rambuteau de Moïse produisant de l'eau par un moyen qui, aux termes de la Bible, ne semble guère anormal ? S'il doit affirmer que Mme Loth fut changée en statue de sel, comment lui défendra-t-on de certifier énergiquement l'absolue authenticité des métamorphoses racontées par Ovide ? S'il met l'Histoire sainte au même rang que la mythologie ; s'il appelle l'une "le Récit des fables sacrées de l'Église chrétienne" et l'autre "le Récit des fables sacrées du paganisme", pourra-t-on le blâmer, le réprimander ? Je vous le dis, en vérité, d'un bout à l'autre de la France, en ce moment, surgissent des conflits ineffables. Et comme on voudrait entendre les arguments qu'échangent avec leurs partisans et leurs adversaires, le soir, dans le jardin de l'école ou sous le berceau du presbytère, ces inapaisables rivaux ! 1er mai 1882 EN VOYAGE Sainte-Agnès, 6 mai. MA CHÈRE AMIE, Vous m'avez demandé de vous écrire souvent et de vous raconter surtout des choses que j'aurai vues. Vous m'avez aussi prié de fouiller dans mes souvenirs de voyages pour y retrouver ces courtes anecdotes qui, apprises d'un paysan qu'on a rencontré, d'un hôtelier, d'un inconnu qui passait, laissent dans la mémoire comme une marque sur un pays. Avec un paysage brossé en quelques lignes, et une petite histoire dite en quelques phrases, on peut donner, croyez-vous, le vrai caractère d'un pays, le faire vivant, visible, dramatique. J'essayerai, selon votre désir. Je vous enverrai donc, de temps en temps, des lettres où je ne parlerai ni de vous ni de moi, mais seulement de l'horizon, et des hommes qui s'y meuvent. Et je commence. Le printemps est une époque où il faut, me semble-t-il, boire et manger du paysage. C'est la saison des frissons, comme l'automne est la saison des pensées. Au printemps la campagne émeut la chair, à l'automne elle pénètre l'esprit. J'ai voulu, cette année, respirer de la fleur d'oranger et je suis parti pour le Midi, à l'heure où tout le monde en revient. J'ai franchi Monaco, la ville des pèlerins, rivale de la Mecque et de Jérusalem, sans laisser d'or dans la poche d'autrui; et j'ai gravi la haute montagne sous un plafond de citronniers, d'orangers et d'oliviers. Avez-vous jamais dormi, mon amie, dans un champ d'orangers fleuris? L'air qu'on respire délicieusement est une quintessence de parfums. Cette senteur violente et douce, savoureuse comme une friandise, semble se mêler à nous, nous imprègne, nous enivre, nous alanguit, nous verse une torpeur somnolente et rêvante. On dirait un opium préparé par la main des fées et non par celle des pharmaciens. C'est ici le pays des ravins. Les croupes de la montagne sont tailladées, échancrées partout, et dans ces replis sinueux poussent de vraies forêts de citronniers. De place en place, quand le val rapide s'arrête à une espèce de marche, les hommes ont maçonné un réservoir qui retient l'eau des orages. Ce sont de grands trous aux murailles lisses, où rien de saillant ne s'offre à la main de celui qui tomberait là. J'allais lentement par un des vallons montants, regardant à travers les feuillages les fruits brillants restés aux branches. La gorge enserrée rendait plus pénétrante[s] les senteurs lourdes des fleurs; l'air, là dedans, en semblait épaissi. Une lassitude me prit et je cherchai à m'asseoir. Quelques gouttes d'eau glissaient dans l'herbe; je crus qu'une source était voisine, et je gravis un peu plus haut pour la trouver. Mais j'arrivai sur les bords d'un de ces grands et profonds réservoirs. Je m'assis à la turque, les jambes croisées, et je restai rêvassant devant ce trou, qui paraissait rempli d'encre tant le liquide en était noir et stagnant. Là-bas, à travers les branches, j'apercevais, comme des taches, des morceaux de la Méditerranée, luisante à m'aveugler. Mais toujours mon regard retombait sur le vaste et sombre puits qu'aucune bête nageante ne semblait même habiter, tant la surface en demeurait immobile. Soudain une voix me fit tressaillir. Un vieux monsieur, qui cherchait des fleurs (car cette contrée est la plus riche de l'Europe pour les herborisants), me demandait: - Est-ce que vous êtes, monsieur, un parent de ces pauvres enfants? Je le regardai stupéfait. - Quels enfants, monsieur? Alors il parut embarrassé et reprit en saluant: - Je vous demande pardon. En vous voyant ainsi absorbé devant ce réservoir, j'ai cru que vous pensiez au drame affreux qui s'est passé là. Cette fois je voulus savoir et je le priai de me raconter cette histoire. Elle est bien sombre et bien navrante, ma chère amie, et bien banale en même temps. C'est un simple fait-divers. Je ne sais s'il faut attribuer mon émotion à la manière dramatique dont la chose me fut dite, au décor des montagnes, au contraste de cette joie du soleil et des fleurs avec le trou noir et meurtrier, mais j'eus le coeur tordu, tous les nerfs secoués par ce récit qui, peut-être, ne vous paraîtra point si terriblement poignant en le lisant dans votre chambre sans avoir sous les yeux le paysage du drame. C'était au printemps de l'une des dernières années. Deux petits garçons venaient souvent jouer au bord de cette citerne, tandis que leur précepteur lisait quelque livre, couché sous un arbre. Or, par une chaude après-midi, un cri vibrant réveilla l'homme qui sommeillait, et un bruit d'eau jaillissant sous une chute le fit se dresser brusquement. Le plus jeune des enfants, âgé de onze ans, hurlait, debout près du bassin, dont la nappe, remuée, frémissait, refermée sur l'aîné qui venait d'y tomber en courant le long de la corniche de pierre. Éperdu, sans rien attendre, sans réfléchir aux moyens, le précepteur sauta dans le gouffre, et ne reparut pas, s'étant heurté le crâne au fond. Au même moment, le jeune garçon, revenu sur l'eau, agitait les bras tendus vers son frère. Alors, l'enfant, resté sur terre, se coucha, s'allongea, tandis que l'autre essayait de nager, d'approcher du mur, et bientôt les quatre petites mains se saisirent, se serrèrent, crispées, liées ensemble. Ils eurent tous deux la joie aiguë de la vie sauvée, le tressaillement du péril passé. Et l'aîné essayait de monter, mais il n'y put parvenir, le mur étant droit; et le frère, trop faible, glissait lentement vers le trou. Alors ils demeurèrent immobiles, ressaisis par l'épouvante. Et ils attendirent. Le plus petit serrait de toute sa force les mains du plus grand, et il pleurait nerveusement en répétant: «Je ne peux pas te tirer, je ne peux pas te tirer.» Et soudain il se mit à crier: «Au secours! au secours!» Mais sa voix grêle perçait à peine le dôme de feuillage sur leurs têtes. Ils restèrent là longtemps, des heures et des heures, face à face, ces deux enfants, avec la même pensée, la même angoisse, et la peur affreuse que l'un des deux, épuisé, desserrât ses faibles mains. Et ils appelaient, toujours en vain. Enfin le plus grand qui tremblait de froid dit au petit: «Je ne peux plus. Je vais tomber. Adieu, petit frère.» Et l'autre, haletant, répétait: «Pas encore, pas encore, attends.» Le soir vint, le soir tranquille, avec ses étoiles mirées dans l'eau. L'aîné, défaillant, reprit: «Lâche-moi une main, je vais te donner ma montre.» Il l'avait reçue en cadeau quelques jours auparavant; et c'était, depuis lors, la plus grande préoccupation de son coeur. Il put la prendre, la tendit, et le petit, qui sanglotait, la déposa sur l'herbe auprès de lui. La nuit était complète. Les deux misérables êtres, anéantis, ne se tenaient plus qu'à peine. Le grand, enfin, se sentant perdu, murmura encore: «Adieu, petit frère, embrasse maman et papa.» Et ses doigts paralysés s'ouvrirent. Il plongea et ne reparut plus... Le petit, resté seul, se mit à l'appeler furieusement: «Paul! Paul!»; mais l'autre ne revenait point. Alors il s'élança dans la montagne, tombant dans les pierres, bouleversé par la plus grande angoisse qui puisse étreindre un coeur d'enfant, et il arriva, avec une figure de mort, dans le salon où attendaient ses parents. Et il se perdit de nouveau en les amenant au sombre réservoir. Il ne retrouvait plus sa route. Enfin il reconnut la place. «C'est là, oui, c'est là.» Mais il fallut vider cette citerne; et le propriétaire ne le voulait point permettre, ayant besoin d'eau pour ses citronniers. Enfin on retrouva les deux corps, le lendemain seulement. Vous voyez, ma chère amie, que c'est là un simple fait-divers. Mais si vous aviez vu le trou lui-même, vous auriez été comme moi déchirée jusqu'au coeur, à la pensée de cette agonie d'un enfant pendu aux mains de son frère, de l'interminable lutte de ces gamins accoutumés seulement à rire et à jouer et de ce tout simple détail: la montre donnée. Et je me disais: «Que le Hasard me préserve de jamais recevoir une semblable relique!» Je ne sais rien de plus épouvantable que ce souvenir attaché à l'objet familier qu'on ne peut quitter. Songez que chaque fois qu'il touchera cette montre sacrée, le survivant reverra l'horrible scène, la mare, le mur, l'eau calme, et la face décomposée de son frère vivant et aussi perdu que s'il était mort déjà. Et durant toute sa vie, à toute heure, la vision sera là, réveillée dès que du bout du doigt il touchera seulement son gousset. Et je fus triste jusqu'au soir. Je quittai, montant toujours, la région des orangers pour la région des seuls oliviers, et celle des oliviers pour la région des pins; puis je passai dans une vallée de pierres, puis j'atteignis les ruines d'un antique château, bâti, affirme-t-on, au Xe siècle, par un chef sarrasin, homme sage, qui se fit baptiser par amour d'une jeune fille. Partout des montagnes autour de moi, et, devant moi, la mer, la mer avec une tache presque indistincte: la Corse, ou plutôt l'ombre de la Corse. Mais sur les cimes ensanglantées par le couchant, dans le vaste ciel et sur la mer, dans tout cet horizon superbe que j'étais venu contempler, je ne voyais que deux pauvres enfants, l'un couché au bord d'un trou plein d'eau noire, l'autre plongeant jusqu'au cou, liés par les mains, pleurant face à face, éperdus; et il me semblait sans cesse entendre une faible voix épuisée qui répétait: «Adieu, petit frère, je te donne ma montre.» Cette lettre vous semblera bien lugubre, ma chère amie. Je tâcherai, un autre jour, d'être plus gai. 10 mai 1882 UN BANDIT CORSE Le chemin montait doucement au milieu de la forêt d'Aïtône. Les sapins démesurés élargissaient sur nos têtes une voûte gémissante, poussaient une sorte de plainte continue et triste, tandis qu'à droite comme à gauche leurs troncs minces et droits faisaient une sorte d'armée de tuyaux d'orgue d'où semblait sortir cette musique monotone du vent dans les cimes. Au bout de trois heures de marche, la foule de ces longs fûts emmêlés s'éclaircit ; de place en place, un pin-parasol gigantesque, séparé des autres, ouvert comme une ombrelle énorme, étalait son dôme d'un vert sombre ; puis soudain nous atteignîmes les limites de la forêt, quelque cent mètres au-dessous du défilé qui conduit dans la sauvage vallée du Niolo. Sur les deux sommets élancés qui dominent ce passage, quelques vieux arbres difformes semblent avoir monté péniblement, comme des éclaireurs partis devant la multitude tassée derrière. Nous étant retournés nous aperçûmes toute la forêt, étendue sous nous, pareille à une immense cuvette de verdure dont les bords, qui semblaient toucher au ciel, étaient faits de rochers nus l'enfermant de toutes parts. On se remit en route, et dix minutes plus tard nous atteignîmes le défilé. Alors j'aperçus un surprenant pays. Au delà d'une autre forêt, une vallée, mais une vallée comme je n'en avais jamais vu, une solitude de pierre longue de dix lieues, creusée entre des montagnes hautes de deux mille mètres et sans un champ, sans un arbre visible. C'est le Niolo, la patrie de la liberté corse, la citadelle inaccessible d'où jamais les envahisseurs n'ont pu chasser les montagnards. Mon compagnon me dit : - C'est aussi là que se sont réfugiés tous nos bandits. Bientôt nous fûmes au fond de ce trou sauvage et d'une inimaginable beauté. Pas une herbe, pas une plante : du granit, rien que du granit. A perte de vue devant nous, un désert de granit étincelant, chauffé comme un four par un furieux soleil qui semble exprès suspendu au-dessus de cette gorge de pierre. Quand on lève les yeux vers les crêtes, on s'arrête ébloui et stupéfait. Elles paraissent rouges et dentelées comme des festons de corail, car tous les sommets sont en porphyre ; et le ciel au-dessus semble violet, lilas, décoloré par le voisinage de ces étranges montagnes. Plus bas le granit est gris scintillant, et sous nos pieds il semble râpé, broyé ; nous marchons sur de la poudre luisante. A notre droite, dans une longue et tortueuse ornière, un torrent tumultueux gronde et court. Et on chancelle sous cette chaleur, dans cette lumière, dans cette vallée brûlante, aride, sauvage, coupée par ce ravin d'eau turbulente qui semble se hâter de fuir, impuissante à féconder ces rocs, perdue en cette fournaise qui la boit avidement sans en être jamais pénétrée et rafraîchie. Mais soudain apparut à notre droite une petite croix de bois enfoncée dans un petit tas de pierres. Un homme avait été tué là, et je dis à mon compagnon : - Parlez-moi donc de vos bandits. Il reprit : - J'ai connu le plus célèbre, le terrible Sainte-Lucie, je vais vous conter son histoire. "Son père avait été tué dans une querelle, par un jeune homme du même pays, disait-on ; et Sainte-Lucie était resté seul avec sa soeur. C'était un garçon faible et timide, petit, souvent malade, sans énergie aucune. Il ne déclara pas la vendetta à l'assassin de son père. Tous ses parents le vinrent trouver, le supplièrent de se venger ; il restait sourd à leurs menaces et à leurs supplications. Alors, suivant la vieille coutume corse, sa soeur, indignée, lui enleva ses vêtements noirs afin qu'il ne portât pas le deuil d'un mort resté sans vengeance. Il resta même insensible à cet outrage, et, plutôt que de décrocher le fusil encore chargé du père, il s'enferma, ne sortit plus, n'osant pas braver les regards dédaigneux des garçons du pays. Des mois se passèrent. Il semblait avoir oublié jusqu'au crime et il vivait avec sa soeur au fond de son logis. Or, un jour, celui qu'on soupçonnait de l'assassinat se maria. Sainte-Lucie ne sembla pas ému par cette nouvelle ; mais voici que, pour le braver sans doute, le fiancé, se rendant à l'église, passa devant la maison des deux orphelins. Le frère et la soeur, à leur fenêtre, mangeaient des petits gâteaux frits quand le jeune homme aperçut la noce qui défilait devant son logis. Tout à coup il se mit à trembler, se leva sans dire un mot, se signa, prit le fusil pendu sur l'âtre, et il sortit. Quand il parlait de cela plus tard, il disait : "Je ne sais pas ce que j'ai eu ; ç'a été comme une chaleur dans mon sang ; j'ai bien senti qu'il le fallait ; que malgré tout je ne pourrais pas résister, et j'ai été cacher le fusil dans le maquis, sur la route de Corte." Une heure plus tard, il rentrait les mains vides, avec son air habituel, triste et fatigué. Sa soeur crut qu'il ne pensait plus à rien. Mais à la nuit tombante il disparut. Son ennemi devait le soir même, avec ses deux garçons d'honneur, se rendre à pied à Corte. Ils suivaient la route en chantant, quand Sainte-Lucie se dressa devant eux, et, regardant en face le meurtrier, il cria : "C'est le moment !" puis, à bout portant, il lui creva la poitrine. Un des garçons d'honneur s'enfuit, l'autre regardait le jeune homme en répétant : - Qu'est-ce que tu as fait, Sainte-Lucie ? Puis il voulut courir à Corte pour chercher du secours. Mais Sainte-Lucie lui cria : - Si tu fais un pas de plus, je vais te casser la jambe. L'autre, le sachant jusque-là si timide, lui dit : - Tu n'oserais pas ! et il passa. Mais il tombait aussitôt la cuisse brisée par une balle. Et Sainte-Lucie, s'approchant de lui, reprit : - Je vais regarder ta blessure ; si elle n'est pas grave, je te laisserai là ; si elle est mortelle, je t'achèverai. Il considéra la plaie, la jugea mortelle, rechargea lentement son fusil, invita le blessé à faire une prière, puis il lui brisa le crâne. Le lendemain il était dans la montagne. Et savez-vous ce qu'il a fait ensuite, ce Sainte-Lucie ? Toute sa famille fut arrêtée par les gendarmes. Son oncle le curé, qu'on soupçonnait de l'avoir incité à la vengeance, fut lui-même mis en prison et accusé par les parents du mort. Mais il s'échappa, prit un fusil à son tour et rejoignit son neveu dans le maquis. Alors Sainte-Lucie tua, l'un après l'autre, les accusateurs de son oncle, et leur arracha les yeux pour apprendre aux autres à ne jamais affirmer ce qu'ils n'avaient pas vu de leurs yeux. Il tua tous les parents, tous les alliés de la famille ennemie. Il massacra en sa vie quatorze gendarmes, incendia les maisons de ses adversaires et fut jusqu'à sa mort le plus terrible des bandits dont on ait gardé le souvenir." Le soleil disparaissait derrière le Monte Cinto et la grande ombre du mont de granit se couchait sur le granit de la vallée. Nous hâtions le pas pour atteindre avant la nuit le petit village d'Albertacce, sorte de tas de pierres soudées aux flancs de pierre de la gorge sauvage. Et je dis, pensant au bandit : - Quelle terrible coutume que celle de votre vendetta ! Mon compagnon reprit avec résignation : - Que voulez-vous ? on fait son devoir ! 25 mai 1882 RENCONTRE Les rencontres font le charme des voyages. Qui ne connaît cette joie de retrouver soudain, à mille lieues du pays, un Parisien, un camarade de collège, un voisin de campagne ? Qui n'a passé la nuit, les yeux ouverts, dans la petite diligence drelindante des contrées où la vapeur est encore ignorée, à côté d'une jeune femme inconnue, entrevue seulement à la lueur de la lanterne, alors qu'elle montait dans le coupé devant la porte d'une blanche maison de petite ville ? Et, le matin venu, quand on a l'esprit et les oreilles tout engourdis du continu tintement des grelots et du fracas éclatant des vitres, quelle charmante sensation de voir la jolie voisine ébouriffée ouvrir les yeux, examiner son voisin ; et de lui rendre mille légers services, et d'écouter son histoire, qu'elle conte toujours quand on s'y prend bien ! Et comme il est exquis aussi, le dépit qu'on a de la voir descendre devant la barrière d'une maison de campagne ! On croit saisir dans ses yeux, quand cette amie de deux heures vous dit adieu pour toujours, un commencement d'émotion, de regret, qui sait ?... Et quel bon souvenir on garde, jusque dans la vieillesse, de ces frêles souvenirs de route ! Là-bas, là-bas, tout au bout de la France, il est un pays désert, mais désert comme les solitudes américaines, ignoré des voyageurs, inexploré, séparé du monde par toutes une chaîne de montagnes, qui sont elles-mêmes isolées des villes voisines par un grand fleuve, l'Argens, sur lequel aucun pont n'est jeté. Toute cette contrée montueuse est connue sous le nom de "massif des Maures". Sa vraie capitale est Saint-Tropez, plantée à l'extrémité de cette terre perdue, au bord du golfe de Grimaud, le plus beau des côtes de France. A peine quelques villages semés de place en place dans toute cette région que la voie de fer évite par un énorme circuit. Deux routes seulement y pénètrent, s'aventurent par ces vallées sans un toit, par ces grandes forêts de pins où pullulent, dit-on, les sangliers. Il faut franchir ces torrents à gué, et on peut marcher des jours entiers dans les ravins et sur les cimes sans apercevoir une masure, un homme ou une bête ; mais on y foule des fleurs sauvages superbes comme celles des jardins. Et c'est là que je rencontrai la plus singulière et la plus sinistre voyageuse qu'il m'ait été donné de voir. Je l'avais aperçue d'abord sur le pont du petit bâtiment qui va de Saint-Raphaël à Saint-Tropez. Vieille de soixante-dix ans au moins, grande, sèche, anguleuse, avec des cheveux blancs en tire-bouchon sur ses tempes, suivant la mode antique ; vêtue comme une Anglaise errante, d'une façon maladroite et drôle ; elle se tenait debout à l'avant du vapeur, l'oeil fixé sur la côte boisée et sinueuse qui se déroulait à notre droite. Le bâtiment tanguait ; les vagues, brisées contre son flanc, jetaient des panaches d'écume sur le pont ; mais la vieille femme ne se préoccupait pas plus des brusques oscillations du navire que des fusées d'eau salée qui lui sautaient au visage. Elle demeurait immobile, occupée seulement du paysage. Dès que le bateau fut au port, elle descendit, ayant pour tout bagage une simple valise qu'elle portait elle-même. Après une mauvaise nuit dans l'auberge du lieu, intitulée pompeusement "Grand Hôtel Continental", un bruit de trompette me fit courir à ma fenêtre, et je vis détaler au trot de cinq rosses la diligence de Hyères, qui portait sur son impériale la maigre et sévère voyageuse du paquebot. Une heure plus tard, je suivais à pied les bords du golfe magnifique pour aller visiter Grimaud. La route longe la mer, et de l'autre côté de l'eau on aperçoit une ligne onduleuse de hautes montagnes vêtues de forêts de sapins. Les arbres descendent jusqu'au flot, qui mouille une longue plage de sable pâle. Puis j'entrais dans les prairies, je traversai des torrents, je vis fuir de grandes couleuvres, et je gravis un petit mont, l'oeil fixé sur les ruines escarpées d'un ancien château qui se dresse sur cette hauteur, dominant les maisons blotties à son pied. C'est ici le vieux pays des Maures. On retrouve leurs antiques demeures, leurs arcades, leur architecture orientale. Voici encore des constructions gothiques et italiennes le long des rues rapides comme des sentiers de montagne, et sablées de gros cailloux tranchants. Voici presque un champ d'aloës fleuris. Les plantes monstrueuses poussent vers le ciel leur gerbe colossale épanouie à peine deux fois par siècle et qui, selon les poètes, ces farceurs, éclosent en des coups de tonnerre. Voici, hautes comme des arbres, des végétations étranges, hérissées, pareilles à des serpents, et des palmiers séculaires. Et j'entre dans l'enceinte du vaste château, semblable à un chaos de rocs éboulés. Tout à coup, sous mes pieds, s'ouvre un étroit escalier qui s'enfonce sous terre ; j'y descends et je pénètre bientôt dans une espèce de citerne, dans un lieu sombre et voûté, avec de l'eau claire et glacée, là-bas, au fond, dans un creux du sol. Mais quelqu'un se dresse, recule devant moi, et, dans les demi-ténèbres de ce puits, je reconnais la grande femme aperçue la veille et le matin. Puis quelque chose de blanc semble passer sur sa face, et j'entends comme un sanglot. Elle pleurait, là, toute seule. Et soudain elle me parla, honteuse d'avoir été surprise. "Oui, Monsieur, je pleure... cela ne m'arrive pas souvent ; c'est peut-être ce trou qui me fait cela." Fort ému, je la voulus consoler, avec des mots vagues, des banalités quelconques. "N'essayez pas, dit-elle ; il n'y a plus rien à faire pour moi : je suis comme un chien perdu." Et elle me conta son histoire, brusquement, comme pour jeter à quelqu'un l'écho de son malheur. "J'ai été heureuse, Monsieur, et j'ai, très loin d'ici, une maison ; mais je n'y veux plus retourner, tant cela me déchire le coeur. Et j'ai un fils ; il est aux Indes. Si je le voyais, je ne le reconnaîtrais pas. Je l'ai à peine vu, dans toute ma vie ; à peine assez pour me souvenir de sa figure, pas vingt fois depuis son âge de six ans. "A six ans, on me le prit ; on le mit en pension. Il ne fut plus à moi. Il venait deux fois l'an ; et, chaque fois, je m'étonnais des changements de sa personne, de le retrouver plus grand sans l'avoir vu grandir. On m'a volé son enfance et toutes ces joies de voir croître ces petits êtres sortis de nous. "A chacune de ses visites, son corps, son regard, ses mouvements, sa voix, son rire n'étaient plus les mêmes, n'étaient plus les miens. Une année il eut de la barbe, je fus stupéfaite et triste. J'osais à peine l'embrasser. Était-ce mon fils, mon petit blondin frisé d'autrefois, mon cher, cher enfant que j'avais bercé sur mes genoux, ce grand garçon brun qui m'appelait gravement "ma mère" et qui ne semblait m'aimer que par devoir ? "Mon mari mourut ; puis ce fut le tour de mes parents ; puis je perdis mes deux soeurs. Quand la mort entre dans une famille, on dirait qu'elle se dépêche de faire le plus de besogne possible, pour n'avoir pas à y revenir de longtemps. "Je restai seule. Mon grand fils faisait son droit à Paris. J'espérais vivre et mourir près de lui : je partis pour demeurer ensemble. Mais il avait des habitudes de jeune homme : je le gênais. Je revins chez moi. "Puis il se maria. Je me crus sauvée. Ma belle-fille me prit en haine. Je me retrouvai seule encore une fois. Or, comme les beaux-parents de mon fils habitaient les Indes, et comme sa femme fait de lui ce qu'elle veut, ils l'ont tous décidé à s'en aller là-bas, chez eux. Ils l'ont, ils l'ont pour eux : ils me l'ont encore volé. Il m'écrit tous les deux mois ; il est venu me voir il y a maintenant huit ans ; il avait la figure ridée et des cheveux tout blancs. Était-ce possible ? ce vieil homme, mon fils ? Mon petit enfant d'autrefois ? Sans doute je ne le reverrai plus. "Et je voyage toute l'année. Je vais à droite, à gauche, comme vous voyez, sans personne avec moi. "Je suis comme un chien perdu. Adieu, Monsieur, ne restez pas près de moi, ça me fait mal de vous avoir dit tout cela." Et comme je redescendais la colline, m'étant retourné, j'aperçus la vieille femme debout sur une muraille croulante, regardant le golfe, la grande mer au loin, les montagnes sombres et la longue vallée. Et le vent agitait comme un drapeau le bas de sa robe et le petit châle étrange qu'elle portait sur ses maigres épaules. 26 mai 1882 LA VEILLÉE Elle était morte sans agonie, tranquillement, comme une femme dont la vie fut irréprochable ; et elle reposait maintenant dans son lit, sur le dos, les yeux fermés, les traits calmes, ses longs cheveux blancs soigneusement arrangés comme si elle eût fait sa toilette encore dix minutes avant la mort, toute sa physionomie pâle de trépassée si recueillie, si reposée, si résignée qu'on sentait bien quelle âme douce avait habitée ce corps, quelle existence sans trouble avait menée cette aïeule sereine, quelle fin sans secousses et sans remords avait eue cette sage. A genoux, près du lit, son fils, un magistrat aux principes inflexibles, et sa fille, Marguerite, en religion soeur Eulalie, pleuraient éperdument. Elle les avait dès l'enfance, armés d'une intraitable morale, leur enseignant la religion sans faiblesses et le devoir sans pactisations. Lui, l'homme, était devenu magistrat, et brandissant la loi, il frappait sans pitié les faibles, les défaillants ; elle, la fille, toute pénétrée de la vertu qui l'avait baignée en cette famille austère, avait épousé Dieu, par dégoût des hommes. Ils n'avaient guère connu leur père ; ils savaient seulement qu'il avait rendu leur mère malheureuse, sans apprendre d'autres détails. La religieuse baisait follement une main pendante de la morte, une main d'ivoire pareille au grand Christ couché sur le lit. De l'autre côté du corps étendu, l'autre main semblait tenir encore le drap froissé de ce geste errant qu'on nomme le pli des agonisants ; et le linge en avait conservé comme de petites vagues de toile, comme un souvenir de ces derniers mouvements qui précèdent l'éternelle immobilité. Quelques coups légers frappés à la porte, firent relever les deux têtes sanglotantes, et le prêtre, qui venait de dîner, rentra. Il était rouge, essouflé, de la digestion commencée ; car il avait mêlé fortement son café de cognac pour lutter contre la fatigue des dernières nuits passées et de la nuit de veille qui commençait. Il semblait triste, de cette fausse tristesse d'ecclésiastique pour qui la mort est un gagne-pain. Il fit le signe de la croix, et, s'approchant avec son geste professionnel : " Eh bien ! mes pauvres enfants, je viens vous aider à passer ces tristes heures. " Mais soeur Eulalie soudain se releva. " Merci, mon père, nous désirons, mon frère et moi, rester seuls auprès d'elle. Ce sont nos derniers moments à la voir, nous voulons nous retrouver tous les trois, comme jadis, quand nous... nous... nous étions petits, et que notre pau... pauvre mère... " Elle ne put achever, tant les larmes jaillissaient, tant la douleur l'étouffait. Mais le prêtre s'inclina, rasséréné, songeant à son lit. " Comme vous voudrez, mes enfants. " Il s'agenouilla, se signa, pria, se releva, et sortit doucement en murmurant : " C'était une sainte. " Ils restèrent seuls, la morte et ses enfants. Une pendule cachée jetait dans l'ombre son petit bruit régulier ; et par la fenêtre ouverte les molles odeurs des foins et des bois pénétraient avec une languissante clarté de lune. Aucun son dans la campagne que les notes volantes des crapauds et parfois un ronflement d'insecte nocturne entrant comme une balle et heurtant un mur. Une paix infinie, une divine mélancolie, une silencieuse sérénité entouraient cette morte, semblaient s'envoler d'elle, s'exhaler au-dehors, apaiser la nature même. Alors le magistrat, toujours à genoux, la tête plongée dans les toiles du lit, d'une voix lointaine, déchirante, poussée à travers les draps et les couvertures, cria : " Maman, maman, maman ! " Et la soeur, s'abattant sur le parquet, heurtant au bois son front de fanatique, convulsée, tordue, vibrante, comme en une crise d'épilepsie, gémit : " Jésus, Jésus, maman, Jésus ! " Et secoués tous deux par un ouragan de douleur, ils haletaient, râlaient. Puis la crise, lentement, se calma, et il se remirent à pleurer d'une façon plus molle, comme les accalmies pluvieuses suivent les bourrasques sur la mer soulevée. Puis, longtemps après, ils se relevèrent et se remirent à regarder le cher cadavre. Et les souvenirs, ces souvenirs lointains, hier si doux, aujourd'hui si torturants, tombaient sur leur esprit avec tous ces petis détails oubliés, ces petis détails intimes et familiers, qui refont vivant l'être disparu. Ils se rappelaient des circonstances, des paroles, des sourires, des intonations de voix de celle qui ne leur parlerait plus. Ils la revoyaient heureuse et calme, retrouvaient des phrases qu'elle leur disait, et un petit mouvement de la main qu'elle avait parfois, comme pour battre la mesure, quand elle prononçait un discours important. Et ils l'aimaient comme ils ne l'avaient jamais aimée. Et ils s'apercevaient, en mesurant leur désepoir, combien ils allaient se trouver maintenant abandonnés. C'étaient leur soutien, leur guide, toute leur jeunesse, toute la joyeuse partie de leur existence qui disparaissaient, c'était leur lien avec la vie, la mère, la maman, la chair créatrice, l'attache avec leurs aïeux qu'ils n'auraient plus. Ils devenaient maintenant des solitaires, des isolés, ils ne pouvaient plus regarder derière eux. La religieuse dit à son frère : " Tu sais, comme maman lisait toujours ses vieilles lettres ; elles sont toutes là, dans son tiroir. Si nous les lisions à notre tour, si nous revivions toute sa vie cette nuit près d'elle ? Ce serait comme un chemin de la croix, comme une connaissance que nous ferions avec sa mère à elle, avec nos grands-parents inconnus, dont les lettres sont là, et dont elle nous parlait si souvent, t'en souvient-il ? Et ils prirent dans le tiroir une dizaine de petits paquets de papier jaunes, ficelés avec soin et rangés l'un contre l'autre. Ils jetèrent sur le lit ces reliques, et choisissant l'une d'elle sur qui le mot " Père " était écrit, ils l'ouvrirent et lurent. C'étaient ces si vieilles épîtres qu'on retrouve dans les vieux secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent l'autre siècle. La première disait : " Ma chérie " ; une autre : " Ma belle petite fille " ; puis d'autres : " Ma chère enfant " ; puis encore : " Ma chère fille. " Et soudain la religieuse se mit à lire tout haut, à relire à la morte son histoire, tous ses tendres souvenirs. Et le magistrat, un coude sur le lit, écoutait, les yeux sur sa mère. Et le cadavre immobile semblait heureux. Soeur Eulalie s'interrompant, dit tout à coup : " Il faudra les mettre dans sa tombe, lui faire un linceul de tout cela, l'ensevelir là-dedans. " Et elle prit un autre paquet sur lequel aucun mot révélateur n'était écrit. Et elle commença, d'une voix haute : " Mon adorée, je t'aime à en perdre la tête. Depuis hier, je souffre comme un damné brûlé par ton souvenir. Je sens tes lèvres sous les miennes, tes yeux sous mes yeux, ta chair sous ma chair. Je t'aime, je t'aime ! Tu m'as rendu fou. Mes bras s'ouvrent, je halète soulevé par un immense désir de t'avoir encore. Tout mon corps t'appelle, te veut. J'ai gardé dans ma bouche le goût de tes baisers... " Le magistrat s'était redressé ; la religieuse s'interrompit ; il lui arracha la lettre, chercha la signature. Il n'y en avait pas, mais seulement sous ces mots : " Celui qui t'adore ", le nom : " Henry ". Leur père s'appelait René. Ce n'était donc pas lui. Alors le fils, d'une main rapide, fouilla dans le paquet de lettres, en prit une autre, et il lut : " Je ne puis plus me passer de tes caresses..." Et debout, sévère comme à son tribunal, il regarda la morte impassible. La religieuse, droite comme une statue, avec des larmes restées au coin des yeux, considérant son frère, attendait. Alors il traversa la chambre à pas lents, gagna la fenêtre et, le regard perdu dans la nuit, songea. Quand il se retourna, sa soeur Eulalie, l'oeil sec maintenant, était toujours debout, près du lit, la tête baissée. Il s'approcha, ramassa vivement les lettres qu'il rejetait pêle-mêle dans le tiroir ; puis il ferma les rideaux du lit. Et quand le jour fit pâlir les bougies qui veillaient sur la table, le fils lentement quitta son fauteuil, et sans revoir encore une fois la mère qu'il avait séparée d'eux, condamnée, il dit lentement : " Maintenant, retirons-nous, ma soeur. " 10 mai 1882 RÊVES C'était après un dîner d'amis, de vieux amis. Ils étaient cinq : un écrivain, un médecin et trois célibataires riches, sans profession. On avait parlé de tout, et une lassitude arrivait, cette lassitude qui précède et décide les départs après les fêtes. Un des convives qui regardait depuis cinq minutes, sans parler, le boulevard houleux, étoilé de becs de gaz et bruissant, dit tout à coup : - Quand on ne fait rien du matin au soir, les jours sont longs. - Et les nuits aussi, ajouta son voisin. Je ne dors guère, les plaisirs me fatiguent, les conversations ne varient pas ; jamais je ne rencontre une idée nouvelle, et j'éprouve, avant de causer avec n'importe qui, un furieux désir de ne rien dire et de ne rien entendre. Je ne sais que faire de mes soirées. Et le troisième désoeuvré proclama : - Je paierais bien cher un moyen de passer, chaque jour, seulement deux heures agréables. Alors l'écrivain, qui venait de jeter son pardessus sur son bras, s'approcha. - L'homme, dit-il, qui découvrirait un vice nouveau, et l'offrirait à ses semblables, dût-il abréger de moitié leur vie, rendrait un plus grand service à l'humanité que celui qui trouverait le moyen d'assurer l'éternelle santé et l'éternelle jeunesse. Le médecin se mit à rire ; et, tout en mâchonnant un cigare : - Oui, mais ça ne se découvre pas comme ça. On a pourtant rudement cherché et travaillé la matière depuis que le monde existe. Les premiers hommes sont arrivés, d'un coup, à la perfection dans ce genre. Nous les égalons à peine. Un de ces trois désoeuvrés murmura : - C'est dommage ! Puis au bout d'une minute il ajouta : - Si on pouvait seulement dormir, bien dormir sans avoir chaud ni froid, dormir avec cet anéantissement des soirs de grande fatigue, dormir sans rêves. - Pourquoi sans rêves ? demanda le voisin. L'autre reprit : - Parce que les rêves ne sont pas toujours agréables, et que toujours ils sont bizarres, invraisemblables, décousus, et que, dormant, nous ne pouvons même savourer les meilleurs à notre gré. Il faut rêver éveillé. - Qui vous en empêche ? interrogea l'écrivain. Le médecin jeta son cigare. - Mon cher, pour rêver éveillé, il faut une grande puissance et un grand travail de volonté, et, partant, une grande fatigue en résulte. Or le vrai rêve, cette promenade de notre pensée à travers des visions charmantes, est assurément ce qu'il y a de plus délicieux au monde ; mais il faut qu'il vienne naturellement, qu'il ne soit pas péniblement provoqué et qu'il soit accompagné d'un bien-être absolu du corps. Ce rêve-là, je peux vous l'offrir, à condition que vous me promettiez de n'en pas abuser. L'écrivain haussa les épaules : - Ah ! oui, je sais, le haschich, l'opium, la confiture verte, les paradis artificiels. J'ai lu Baudelaire ; et j'ai même goûté la fameuse drogue, qui m'a rendu fort malade. Mais le médecin s'était assis : - Non, l'éther, rien que l'éther, et j'ajoute même que vous autres, hommes de lettres, vous en devriez user quelquefois. Les trois hommes riches s'approchèrent. L'un demanda : - Expliquez-nous-en donc les effets. Et le médecin reprit : - Mettons de côté les grands mots, n'est-ce pas ? Je ne parle pas médecine ni morale ; je parle plaisir. Vous vous livrez tous les jours à des excès qui dévorent votre vie. Je veux vous indiquer une sensation nouvelle, possible seulement pour hommes intelligents, disons même : très intelligents, dangereuse comme tout ce qui surexcite nos organes, mais exquise. J'ajoute qu'il vous faudra une certaine préparation, c'est-à-dire une certaine habitude, pour ressentir dans toute leur plénitude les singuliers effets de l'éther. Ils sont différents des effets du haschich, des effets de l'opium et de la morphine ; et ils cessent aussitôt que s'interrompt l'absorption du médicament, tandis que les autres producteurs de rêveries continuent leur action pendant des heures. Je vais tâcher maintenant d'analyser le plus nettement possible ce qu'on ressent. Mais la chose n'est pas facile, tant sont délicates, presque insaisissables, ces sensations. C'est atteint de névralgies violentes que j'ai usé de ce remède, dont j'ai peut- être un peu abusé depuis. J'avais dans la tête et dans le cou de vives douleurs, et une insupportable chaleur de la peau, une inquiétude de fièvre. Je pris un grand flacon d'éther et, m'étant couché, je me mis à l'aspirer lentement. Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se vaporisait. Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bien-être somnolent, malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à supporter, et non plus ces déchirement affreux contre lesquels tout notre corps torturé proteste. Bientôt l'étrange et charmante sensation de vide que j'avais dans la poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondu aussi, évaporée. Et j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je veillais ; je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit, une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales. Ce n'était pas du rêve comme avec le haschich, ce n'étaient pas les visions un peu maladives de l'opium c'était une acuité prodigieuse de raisonnement, une nouvelle manière de voir, de juger, d'apprécier les choses de la vie, et avec la certitude, la conscience absolue que cette manière était la vraie. Et la vieille image de l'Écriture m'est revenue soudain à la pensée. Il me semblait que j'avais goûté à l'arbre de science, que tous les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire d'une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments, des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus fort. Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance... Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et j'en ressentis un effroyable chagrin. Les quatre hommes demandèrent ensemble : - Docteur, vite une ordonnance pour un litre d'éther ! Mais le médecin mit son chapeau et répondit : - Quant à ça, non ; allez vous faire empoisonner par d'autres ! Et il sortit. Mesdames et Messieurs, si le coeur vous en dit ? 8 juin 1882 AUTRES TEMPS Quand un gentilhomme, au siècle dernier, ruinait galamment sa maîtresse, il en acquérait aussitôt un surcroît de bonne réputation. Si la maîtresse ainsi dépouillée était une grande dame, si, abandonnée aussitôt sa bourse vide, elle était remplacée par une autre que le séducteur dévalisait avec la même aisance et le même appétit, il devenait, lui, un roué, un homme à la mode, considéré, envié, respecté, jalousé, salué jusqu'à terre, et jouissant de toutes les faveurs des puissants et des femmes. Hélas ! hélas ! un siècle plus tard, la jeunesse, dite des écoles, affichant et pratiquant une morale toute différente de celle des anciens grands seigneurs, s'exaltant au nom de principes sévères, se précipite avec fureur sur les quelques êtres restés seuls dans la tradition du passé, de notre grand passé d'aristocratique élégance, et les jette à l'eau pour voir s'ils nagent. Et ces victimes supposées, mais non atteintes, ces descendants des roués sont des malheureux, des pauvres, déshérités par la Providence, sans ressources sur le pavé de Paris, et créés avec des instincts de millionnaires, des besoins de dépense mal servis par une mollesse native qui les éloigne du travail. Ils se sont fait ce raisonnement qui paraîtrait juste si nous ne le savions faux, à savoir : qu'il existe par le monde des milliers de femmes dont la seule profession consiste à ruiner des hommes en profitant des sentiments malsains qu'elles leur inspirent ; donc qu'il est simplement équitable de reprendre à ces mêmes femmes l'argent qu'elles ont obtenu par ces moyens déshonnêtes, en leur inspirant à leur tour des sentiments non moins malsains. C'est tout simplement le principe de la médecine homéopathique appliqué à la morale, le mal traité par le pire ; or, si la méthode homéopathique guérit !... concluons. Il est résulté de tout cela que les vengeurs de l'honnêteté ont été battus, emprisonnés, aplatis, écrabouillés par la milice chargée de veiller sur l'ordre public ; - que les noyés étaient de simples et inoffensifs bourgeois revenant de leur bureau et rentrant dans leurs familles -, que les commerçants en femmes, dits souteneurs, ne pourront que profiter de la réclame qui leur est ainsi faite gratuitement - que les gardiens de la paix qui ont fait leur devoir seront révoqués, et le préfet de police, qui n'en peut mais, renversé sans doute. Donc, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et voilà à quoi servent les émeutes pour la bonne cause, les révolutions, les indignations et, en général, tous les sentiments valeureux qui arment le bras des hommes de dévouement. On est assurément plus sage aux champs. La scène qui suit n'est que fidèlement racontée. Je l'ai vue, dis-je, vue, de mes propres yeux vue, etc. Dans la salle de la justice de paix, en Normandie. Le juge, gros homme asthmatique, siège devant une large table, flanqué de son greffier. Il est vêtu d'un veston gris orné de boutons de métal, et il parle lentement en expectorant de l'air qui siffle dans ses tuyaux respiratoires comme si une fuite s'y fût déclarée. Au fond de la grande pièce, des paysans en blouse bleue, assis sur des bancs, la casquette ou le chapeau entre les jambes. Ils sont graves, abrutis et rusés, et ils préparent mentalement des arguments pour leur affaire. A tout moment ils crachent à côté de leur pied chaussé d'un soulier grand comme une barque de pêche ; et une mare de salive marque la place de chacun. En face du juge, juste de l'autre côté de la table, les plaideurs dont la cause est appelée. La plaignante est une dame de la campagne, dont la cinquantaine couperosée flamboie sous un chapeau légumier qui semble chargé d'asperges en graine, de radis et d'oignons montés. Elle est sèche, pointue, horrible et prétentieuse, avec des gants de tricot ; et les rubans de sa coiffure voltigent autour de sa tête comme les drapeaux d'un navire. Le prévenu, gros gars de vingt-huit ans, joufflu, niais, semble un enfant de choeur engraissé et grossi trop vite. Elle et lui se lancent des regards féroces. Il est assisté, soutenu par son père, vieux paysan tout pareil à un rat, et par sa jeune femme, rouge de fureur, mais fraîche aussi, grande fille de ferme saine et pommadée, chair à reproduction bonne à primer dans un concours. Voici les faits. La dame, veuve d'un officier de santé, avait élevé à la brochette le jeune paysan et le réservait à ses plaisirs. Après beaucoup de services rendus par lui, elle lui avait fait don d'une petite ferme pour reconnaître sa bonne volonté. Mais le gars ainsi doté s'était aussitôt marié, délaissant la vieille qui, exaspérée, réclamait son bien : le garçon ou la ferme, au choix. Le juge très perplexe venait d'écouter la plainte de la dame. Personne ne riait dans l'auditoire. La cause était grave et méritait réflexion. Le gars à son tour, se leva pour répondre. Le juge l'interrogea. "Qu'avez-vous à dire ? - A m' l'a donnée c'te ferme. - Pourquoi vous l'a-t-elle donnée ? Qu'avez-vous fait pour la mériter ?" Alors le gars, indigné, devint rouge jusqu'aux oreilles. "C' que j'ai fait, mon bon m'sieur l' Juge de paix ? mais v'là quinze ans qu'a m' sert de traînée, c'te poison, a n' peut pas dire que ça valait pas ça !" Cette fois un murmure eut lieu parmi les assistants, et des voix convaincues répétaient : "Ah ! ça, oui, ça valait bien ça !" Et le père jugeant le moment venu d'intervenir : "Créyez-vous que j'y aurais donné l'éfant dès s'n âge de quinze ans si j'avions point compté sur d' la reconnaissance ?" Alors la jeune femme à son tour s'avança véhémente, exaspérée, et levant la main vers la dame impassible et rouge : "Mais guétez-la, m'sieu l' Juge, guétez-la. Si on peut dire que ça valait pas ça !" Le juge, en effet, considéra longuement la vieille, consulta son greffier, comprit qu'en effet, ça valait bien ça, et renvoya la plaignante. Et l'assistance entière approuva la décision. Et nunc erudimini. 14 juin 1882 CONFESSIONS D'UNE FEMME Mon ami, vous m'avez demandé de vous raconter les souvenirs les plus vifs de mon existence. Je suis très vieille, sans parents, sans enfants ; je me trouve donc libre de me confesser à vous. Promettez-moi seulement de ne jamais dévoiler mon nom. J'ai été beaucoup aimée, vous le savez ; j'ai souvent aimé moi-même. J'étais fort belle ; je puis le dire aujourd'hui qu'il n'en reste rien. L'amour était pour moi la vie de l'âme, comme l'air est la vie du corps. J'eusse préféré mourir plutôt que d'exister sans tendresse, sans une pensée toujours attachée à moi. Les femmes souvent prétendent n'aimer qu'une fois de toute la puissance du coeur ; il m'est souvent arrivé de chérir si violemment que je croyais impossible la fin de mes transports. Ils s'éteignaient pourtant toujours d'une façon naturelle, comme un feu où le bois manque. Je vous dirai aujourd'hui la première de mes aventures, dont je fus bien innocente, mais qui détermina les autres. L'horrible vengeance de cet affreux pharmacien du Pecq m'a rappelé le drame épouvantable auquel j'assistai bien malgré moi. J'étais mariée depuis un an, avec un homme riche, le comte Hervé de Ker..., un Breton de vieille race, que je n'aimais point, bien entendu. L'amour, le vrai a besoin, je le crois du moins, de liberté et d'obstacle, en même temps. L'amour imposé, sanctionné par la loi, béni par le prêtre, est-ce de l'amour ? Un baiser légal ne vaut jamais un baiser volé. Mon mari était haut de taille, élégant et vraiment grand seigneur d'allures. Mais il manquait d'intelligence. Il parlait net, émettait des opinions qui coupaient comme des lames. On sentait son esprit plein de pensées toutes faites, mises en lui par ses père et mère qui les tenaient eux-mêmes de leurs ancêtres. Il n'hésitait jamais, donnait sur tout un avis immédiat et borné, sans embarras aucun et sans comprendre qu'il pût exister d'autres manières de voir. On sentait que cette tête-là était close, qu'il n'y circulait point d'idées, de ces idées qui renouvellent et assainissent un esprit comme le vent qui passe en une maison dont on ouvre portes et fenêtres. Le château que nous habitions se trouvait en plein pays désert. C'était un grand bâtiment triste, encadré d'arbres énormes et dont les mousses faisaient songer aux barbes blanches des vieillards. Le parc, une vraie forêt, était entouré d'un fossé profond qu'on appelle saut de loup ; et tout au bout, du côté de la lande, nous avions deux grands étangs pleins de roseaux et d'herbes flottantes. Entre les deux, au bord d'un ruisseau qui les unissait, mon mari avait fait construire une petite hutte pour tirer sur les canards sauvages. Nous avions, outre nos domestiques ordinaires, un garde, sorte de brute dévouée à mon mari jusqu'à la mort, et une fille de chambre, presque une amie attachée à moi éperdument. Je l'avais ramenée d'Espagne cinq ans auparavant. C'était une enfant abandonnée. On l'aurait prise pour une bohémienne avec son teint noir, ses yeux sombres, ses cheveux profonds comme un bois et toujours hérissés autour du front. Elle avait alors seize ans, mais elle en paraissait vingt. L'automne commençait. On chassait beaucoup, tantôt chez les voisins, tantôt chez nous ; et je remarquai un jeune homme, le Baron de C..., dont les visites au château devenaient singulièrement fréquentes. Puis il cessa de venir, je n'y pensai plus ; mais je m'aperçus que mon mari changeait d'allures à mon égard. Il semblait taciturne, préoccupé, ne m'embrassait point ; et malgré qu'il n'entrât guère en ma chambre que j'avais exigée séparée de la sienne afin de vivre un peu seule, j'entendais souvent, la nuit, un pas furtif qui venait jusqu'à ma porte et s'éloignait après quelques minutes. Comme ma fenêtre était au rez-de-chaussée, je crus souvent aussi entendre rôder dans l'ombre, autour du château. Je le dis à mon mari, qui me regarda fixement pendant quelques secondes, puis répondit : - Ce n'est rien, c'est le garde. Or, un soir, comme nous achevions de dîner, Hervé, qui paraissait fort gai par extraordinaire, d'une gaieté sournoise, me demanda : - Cela vous plairait-il de passer trois heures à l'affût pour tuer un renard qui vient chaque soir manger mes poules ? Je fus surprise : j'hésitais ; mais comme il me considérait, avec une obstination singulière, je finis par répondre : - Mais certainement, mon ami. Il faut vous dire que je chassais comme un homme le loup et le sanglier. Il était donc tout naturel de me proposer cet affût. Mais mon mari tout à coup eut l'air étrangement nerveux ; et pendant toute la soirée il s'agita, se levant et se rasseyant fiévreusement. Vers dix heures il me dit soudain : - Êtes-vous prête ? Je me levai. Et comme il m'apportait lui-même mon fusil, je demandai : - Faut-il charger à balles ou à chevrotines ? Il demeura surpris, puis reprit : - Oh ! à chevrotines seulement, ça suffira, soyez-en sûre. Puis, après quelques secondes, il ajouta d'un ton singulier : - Vous pouvez vous vanter d'avoir un fameux sang-froid ! Je me mis à rire : - Moi ? pourquoi donc ? du sang-froid pour aller tuer un renard ? Mais à quoi songez-vous, mon ami ? Et nous voilà partis, sans bruit, à travers le parc. Toute la maison dormait. La pleine lune semblait teindre en jaune le vieux bâtiment sombre dont le toit d'ardoises luisait. Les deux tourelles qui le flanquaient portaient sur leur faîte deux plaques de lumière, et aucun bruit ne troublait le silence de cette nuit claire et triste, douce et pesante, qui semblait morte. Pas un frisson d'air, pas un cri de crapaud, pas un gémissement de chouette ; un engourdissement lugubre s'était appesanti sur tout. Lorsque nous fûmes sous les arbres du parc, une fraîcheur me saisit, et une odeur de feuilles tombées. Mon mari ne disait rien, mais il écoutait, il épiait, il semblait flairer dans l'ombre, possédé des pieds à la tête par la passion de la chasse. Nous atteignîmes bientôt le bord des étangs. Leur chevelure de joncs restait immobile, aucun souffle ne la caressait ; mais des mouvements à peine sensibles couraient dans l'eau. Parfois un point remuait à la surface, et de là partaient des cercles légers, pareils à des rides lumineuses, qui s'agrandissaient sans fin. Quand nous atteignîmes la hutte où nous devions nous embusquer, mon mari me fit passer la première, puis il arma lentement son fusil, et le claquement sec des batteries me produisit un effet étrange. Il me sentit frémir et demanda : - Est-ce que, par hasard, cette épreuve vous suffirait ? Alors partez. Je répondis, fort surprise : - Pas du tout, je ne suis point venue pour m'en retourner. Étes-vous drôle, ce soir ? Il murmura : - Comme vous voudrez. Et nous demeurâmes immobiles. Au bout d'une demi-heure environ, comme rien ne troublait la lourde et claire tranquillité de cette nuit d'automne, je dis, tout bas : - Étes-vous bien sûr qu'il passe ici ? Hervé eut une secousse comme si je l'avais mordu, et, la bouche dans mon oreille : - J'en suis sûr, entendez-vous ? Et le silence recommença. Je crois que je commençais à m'assoupir quand mon mari me serra le bras ; et sa voix, sifflante, changée, prononça : - Le voyez-vous, là-bas, sous les arbres ? J'avais beau regarder, je ne distinguais rien. Et lentement Hervé épaula, tout en me fixant dans les yeux. Je me tenais prête moi-même à tirer, et soudain voilà qu'à trente pas devant nous un homme apparut en pleine lumière, qui s'en venait à pas rapides, le corps penché, comme s'il eût fui. Je fus tellement stupéfaite que je jetai un cri violent ; mais avant que j'eusse pu me retourner, une flamme passa devant mes yeux, une détonation m'étourdit, et je vis l'homme rouler sur le sol comme un loup qui reçoit une balle. Je poussais des clameurs aiguës, épouvantée, prise de folie ; alors une main furieuse, celle d'Hervé, me saisit à la gorge. Je fus terrassée, puis enlevée dans ses bras robustes. Il courut, me tenant en l'air, vers le corps étendu sur l'herbe, et il me jeta dessus, violemment, comme s'il eût voulu me briser la tête. Je me sentis perdue ; il allait me tuer ; et déjà il levait sur mon front son talon, quand à son tour il fut enlacé, renversé, sans que j'eusse compris encore ce qui se passait. Je me dressai brusquement, et je vis, à genoux sur lui, Paquita, ma bonne, qui, cramponnée comme un chat furieux, crispée, éperdue, lui arrachait la barbe, les moustaches et la peau du visage. Puis, comme saisie brusquement d'une autre idée, elle se releva, et, se jetant sur le cadavre, elle l'enlaça à pleins bras, le baisant sur les yeux, sur la bouche, ouvrant de ses lèvres les lèvres mortes, y cherchant un souffle, et la profonde caresse des amants. Mon mari, relevé, regardait. Il comprit, et tombant à mes pieds : - Oh ! pardon, ma chérie, je t'ai soupçonnée et j'ai tué l'amant de cette fille ; c'est mon garde qui m'a trompé. Moi, je regardais les étranges baisers de ce mort et de cette vivante ; et ses sanglots, à elle, et ses sursauts d'amour désespéré. Et de ce moment, je compris que je serais infidèle à mon mari. 28 juin 1882 Source: http://www.poesies.net