Les Chroniques Tome VII Par Guy de Maupassant (1850-1893) TABLE DES MATIERES TREMBLEMENT DE TERRE PÊCHEUSES ET GUERRIÈRES LOI MORALE EN L'AIR LE VOYAGE DU HORLA À 8000 MÈTRES LA FORTUNE AUX BAINS DE MER NOUVEAU SCANDALE? LES GRANDES PASSIONS SUR LES NUAGES LE STYLE ÉPISTOLAIRE AFRIQUE LES AFRICAINES L'ÉVOLUTION DU ROMAN AU XIXe SIÈCLE DANGER PUBLIC LES SERVANTES UN EMPEREUR GUSTAVE FLAUBERT FLAUBERT ET SA MAISON UNE FÊTE ARABE UNE FÊTE ARABE NOTES SUR ALGERNON CHARLES SWINBURNE L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE LES GRANDES PASSIONS LES THÉORIES LITTÉRAIRES DE MAîTRE ROUSSE SUR LES NUAGES TREMBLEMENT DE TERRE Antibes On sait les détails, tous les détails du terrible tremblement de terre qui vient de ravager et d'affoler la côte entière de la Méditerranée. Je ne peux rien ajouter à la précision sinistre des faits, mais je veux dire quelques sensations personnelles. La façon de percevoir et d'interpréter un accident aussi rare qu'un tremblement de terre peut révéler, à beaucoup de gens qui n'ont jamais été secoués par ces étranges tempêtes du sol, le genre de trouble et d'émotion qu'il produirait sans doute en elles. C'est donc la répercussion de ce phénomène sur les sens et sur les nerfs que j'essayerai de noter en m'efforçant de le faire aussi exactement que possible. La soirée avait été fort belle et j'étais resté debout assez tard à regarder le ciel criblé d'étoiles, et là-bas, de l'autre côté du large golfe, Nice illuminée, Nice chantant et dansant par ce dernier soir de carnaval. Le phare tournant de Villefranche ouvrait de demi-minute en demi-minute son oeil de feu sur la mer, tandis que le phare fixe du cap d'Antibes debout sur le haut promontoire, pareil à une monstrueuse étoile, parcourait l'horizon de son regard fixe et circulaire. Puis j'avais lu, avec un intérêt passionné, Poeuf, le court et admirable récit de Léon Hennique, histoire si simple, si dramatique, d'une poignante simplicité et racontée avec un accent de vérité tout nouveau. Et je m'étais couché, vers une heure du matin, après avoir encore considéré, pendant quelques instants, les illuminations lointaines de Nice, en songeant qu'on devait être fort gai, là-bas. Je dormais profondément quand je fus réveillé par d'épouvantables secousses. Pendant la première seconde d'effarement, je crus tout simplement que la maison s'écroulait. Mais comme les soubresauts de mon lit s'accentuaient, comme les murs craquaient, comme tous les meubles se heurtaient avec un bruit effrayant, je compris que nous étions balancés par un tremblement de terre. Je sautai debout dans ma chambre et j'allais atteindre la porte quand une oscillation violente me jeta contre la muraille. Ayant repris mon aplomb, je parvins enfin sur l'escalier où j'entendis le sinistre et bizarre carillon des sonnettes tintant toutes seules comme si un affolement les eût saisies ou comme si, servantes fidèles, elles appelaient désespérément les dormeurs pour les prévenir du danger. Mon domestique descendait en courant l'autre étage, ne comprenant pas ce qui arrivait et me croyant écrasé sous le plafond de ma chambre tant les craquements avaient été forts. Cependant la convulsion cessait quand tout le monde enfin gagna le vestibule et sortit dans le jardin. Il était six heures, le jour naissait rose et doux, sans un souffle d'air, si pur, si calme ! Cette absolue tranquillité du ciel, pendant ce bouleversement épouvantable, était tellement saisissante, tellement imprévue, qu'elle me surprit et m'émut davantage que la catastrophe elle-même. Cette aurore charmante prenait pour nous quelque chose d'exaspérant, de révoltant, de cynique. Mais je rentrai pour chercher des vêtements, des couvertures et de l'argent pour le cas, assez vraisemblable, où l'accident se renouvellerait et nous forcerait à quitter la maison, en admettant même que la maison résistât à une seconde secousse. Je prenais des manteaux dans une armoire quand j'entendis de nouveau le singulier bruit qui m'avait saisi, sans que je l'eusse compris, lors du premier ébranlement de la terre ; et le battant de l'armoire vint me frapper la figure. On a dit, on a écrit que le phénomène était accompagné d'une rumeur semblable à un violent souffle de mistral. Cette affirmation, que je n'oserais pas nier, devrait être vérifiée avec soin. Ce bruit bizarre, si particulier que je le reconnaîtrais toujours, m'a paru provenir uniquement de la trépidation des murailles et des meubles, des murailles surtout, secouées jusque dans les fondations, et des poutres ballottées, et des tuiles soulevées, des ciments brisés, des pierres disjointes et heurtées, de toute la dislocation du bâtiment entier. Les personnes qui se trouvaient dehors n'ont point entendu ce bruit, ce qui me paraît assez concluant. Nous revoilà donc dans le jardin, forcés de contempler l'aurore. De la villa, on voit tout le golfe de Nice, et tout le cap d'Antibes. Les côtes se déroulent jusque bien au- delà de la frontière d'Italie, baignées par la mer toute bleue. Le long des plages, les villages blancs ont l'air, de loin, de si loin, d'oeufs d'oiseau pondus sur les sables ; puis la montagne s'élève portant encore, de place en place, sur un pic, une petite ville ou un hameau. Et sur tout cela s'étend l'immense cime neigeuse des Alpes avec ses sommets pointus, éclatants et tout roses à cet instant, d'un rose aveuglant sous l'aurore. On a écrit encore qu'au moment de la catastrophe le ciel paraissait en feu ! C'était tout simplement un admirable lever de soleil qui n'a pu surprendre et épouvanter que les gens peu accoutumés à sortir si tôt de leur lit. Mais tout paraît calmé ; et la tranquillité de la matinée nous rassure au point que chacun rentre dans sa chambre. Je me jette, tout habillé, sur mon lit. Deux heures se passent sans que rien trouble notre repos, et notre confiance revenue, quand soudain je crois sentir une agitation presque imperceptible du sol. Rien ne semble remuer pourtant, mais on dirait un frisson de la terre, un frisson profond, continu, qui va devenir un tremblement tout à l'heure. Je me lève aussitôt et j'appelle. Les murs craquent de nouveau avec le bruit étrange et sinistre dont j'ai parlé. Nous subissons une troisième secousse plus courte et moins forte que les autres. Depuis ce moment, le sol est sans cesse vibrant. Il ne palpite pas, il semble seulement agité d'un presque insaisissable grelottement. Cela cesse parfois pendant plusieurs heures, puis soudain la légère trépidation recommence, dure une minute ou un quart d'heure, cesse de nouveau, et la terre redevient tout à fait stable sous nos pieds. On dirait, en vérité, le frémissement d'une locomotive au repos, dont les flancs sont chargés de vapeur qui n'a point d'issue pour fuir. Plusieurs secousses très perceptibles nous ont encore soulevés d'ailleurs : trois dans la nuit qui suivit la catastrophe, une dans le jour, et deux dans la nuit d'après. Aujourd'hui, rien ; mais le sol n'a point fini de grelotter. Nous attendons. A Antibes, un autre phénomène, signalé aussi sur plusieurs points de la côte, a accompagné le mouvement de la terre. Quelques instants après la première secousse, la mer s'est brusquement retirée, laissant à sec des bateaux de pêche et des poissons sur le sable. Les petites sardines frétillaient, un gros congre rampait en fuyant, mais on ne songeait guère à le poursuivre. Puis, un flot haut de deux mètres, plutôt un soulèvement qu'une vague, est venu couvrir la plage et la mer enfin a repris son niveau. Plusieurs pêcheurs affirment avoir distingué, non loin de la côte, des remous et des tourbillons ; mais d'autres le nient et le fait paraît très douteux. Il semble que ce phénomène bizarre laisse en nous une émotion très spéciale qui n'est point la peur connue dans les accidents, mais la sensation aiguë de l'impuissance humaine et de l'instabilité. Contre la guerre, il y a la force ; contre la tempête, il y a l'adresse ; contre la maladie, il y a le remède et le médecin, efficaces ou non. Contre le tremblement de terre il n'y a rien ; et cette certitude entre en nous bien plus par le fait lui-même que par le raisonnement. Le refuge de tout homme qui souffre, de tout homme menacé, c'est son toit, c'est son lit. Or, dans ces crises de la terre, rien n'est plus redoutable que le lit et que le toit. Alors l'impossibilité de rentrer chez soi fait de l'homme une bête errante, perdue, affolée, qui s'enfuit, et qui porte en elle une angoisse nouvelle et imprévue, celle du civilisé forcé de camper comme l'Arabe. Et puis, pour tous les gens de Nice que j'ai rencontrés, cherchant refuge autour de la ville d'Antibes où aucune maison n'est tombée, il semble que l'émotion ait été accrue par la curieuse coïncidence de l'effrayant sinistre fermant le carnaval. Ils avaient vu des masques tout le jour d'avant ; ils s'étaient couchés et endormis avec ces visages, ces grimaces, ces figures grotesques dans les yeux ; et voilà qu'ils s'éveillent au milieu d'une ville croulante et d'un peuple fou d'épouvante. Et ce contraste a dû en effet frapper leurs âmes étrangement, y produire un travail mystérieux qui servirait dans un siècle de foi à consolider une religion, car je sens moi-même que ma lecture du soir, précédant de quelques minutes le sommeil, cette histoire d'un soldat, Poeuf, qui a tué son supérieur par jalousie, reste et restera liée en mon esprit à l'émotion du tremblement de terre. Chaque fois que ma pensée retourne à l'accident, le souvenir du roman me revient plus vif que celui d'aucune autre lecture, et les faits qui y sont racontés se mêlent, malgré moi, aux faits réels de la nuit. 1er mars 1887 PÊCHEUSES ET GUERRIÈRES La mer n'a jamais eu tant d'amis et tant de poètes. Ceux d'autrefois lui adressaient par moments, des vers, ou des compliments, ou des gentillesses, mais ils ne semblaient point l'aimer avec la passion profonde que lui ont vouée ceux d'aujourd'hui. Richepin l'a couverte de rimes étincelantes comme ses flots brisés sous le soleil, sonores comme ses vagues abattues sur les plages, légères comme l'écume qui danse sous la brise, souples comme la houle onduleuse et fuyante. Loti, cette sirène, semble une voix sortie des profondeurs bleues, vertes, grises des océans impénétrables, une voix qui chante les choses inconnues, les beautés inexplorées, les grâces inaperçues, et le mystère surtout, le mystère sacré de la mer. Bonnetain la raconte avec son talent précis et coloré, en homme qu'elle a longtemps bercé, et qui l'a longtemps regardée avec ses yeux d'artiste. Un débutant, tout jeune encore, Pierre Maël, l'aime déjà d'un amour si vif qu'il lui consacrera tous ses livres, comme un prêtre consacre à son Dieu tous ses jours. Et tu as exprimé, toi, ses coquetteries les plus subtiles, ses charmes les plus féminins, toute la délicatesse de ses nuances, toute la séduction infinie de ses mouvements, son ensorcelante et changeante beauté. La lettre où tu m'annonçais la prochaine apparition de ton livre, la réunion de ces éclatants et si délicats portraits de la Grande Bleue, m'a surpris comme j'allais m'embarquer sur elle pour un petit voyage à Saint- Tropez. Elle était vraiment la Grande Bleue, ce jour-là, notre amie, immobile, à peine ridée par un souffle imperceptible qui la rendait plus bleue encore, en faisant courir sur sa chair d'azur le frisson léger des étoffes moirées. Je me rappelais les pages où tu parlais d'elle avec des mots si vrais, et je regardais s'éloigner la ville d'Amibes, que les flots entourent, caressant par les jours calmes et battant par les jours de vent les lourdes murailles de Vauban que dominent les vieilles maisons grises et les deux tours carrées debout dans le ciel comme deux cornes de pierre. Et mêlés au souvenir de tes évocations artistes, des souvenirs d'enfance m'assaillaient ; car j'ai grandi sur le rivage de la mer, moi, de la mer grise et froide du Nord, dans une petite ville de pêche toujours battue par le vent, par la pluie et les embruns, et toujours pleine d'odeur de poisson, de poisson frais jeté sur les quais, dont les écailles luisaient sur les pavés des rues, et de poisson salé roulé dans les barils, et de poisson séché dans les maisons brunes coiffées de cheminées de briques dont la fumée portait au loin, sur la campagne, des odeurs fortes de hareng. 3e me rappelais aussi l'odeur des filets séchant le long des portes, l'odeur des saumures dont on fume les terres, l'odeur des varechs quand la marée baisse, tous ces parfums violents des petits ports, parfums rudes et senteurs âcres, mais qui emplissent la poitrine et l'âme de sensations fortes et bonnes. Et je songeais qu'après avoir dit à la mer toutes les tendresses que ton coeur lui garde, tu devrais maintenant, en suivant les côtes, de Dunkerque à Biarritz, et de Port-Vendres à Menton, parcourir le long et joli chapelet des villes marines, sur les rivages de France. Il en est quelques-unes de ces petites cités que j'aime d'une façon spéciale, parce qu'elles sont vraiment les filles de la mer. Les grandes, les commerçantes : Marseille, Bordeaux, Saint-Nazaire ou Le Havre, me laissent indifférent. L'homme les a faites ; elles sont bruyantes, vénales, agitées, et, comme les parvenus qui ne fréquentent seulement que les gens riches ou illustres, elles n'ont d'attention que pour les immenses paquebots ou les énormes navires chargés de marchandises précieuses. Je méprise les villes militaires dont les ports sont pleins de monstres, de cuirassés pareils à des montagnes de fer, gibbeux, ventrus, couverts d'excroissances, de verrues d'acier et de tours épaisses. On y voit aussi des torpilleurs minces, serpents de mer disgracieux et trop longs, et des navigateurs en uniformes, spécialistes de la guerre marine à vapeur. Mais comme j'aime la petite ville poussée dans l'eau et qui sent la mer à plein nez, qui vit de la mer, qui s'y baigne et qui se battit aux temps fameux des marins épiques comme aucune ville ne s'est battue dans les poèmes antiques ! Connais-tu Dunkerque, où naquirent Jean Bart et tant de corsaires plus héroïques que les héros de l'Iliade ? Connais-tu Dieppe, patrie de Duquesne et de ce pilote Bouzard, qui sauva tant de navires et de naufragés, qu'une statue lui fut élevée ? Sait-on assez l'histoire de cet autre Dieppois qui s'appelait Ango ? Des Portugais ayant capturé un de ses navires, ce simple armateur équipa une flotte à ses frais, bloqua Lisbonne, poursuivit jusqu'aux Indes les escadres portugaises, et ne cessa les hostilités qu'après avoir vu un ambassadeur venir en France lui demander la paix. Est-il beau, ce commencement du XVIe siècle ? Et Saint-Malo sur son rocher, Saint-Malo, cette reine de la Manche, avec ses tours « Solidor » et « Qui- qu'engrogne », et son peuple de Malouins, les premiers marins du monde ? Elle vit naître Duguay-Trouin et le légendaire Surcouf, et Labourdonnais, et Jacques Cartier, et aussi Maupertuis, La Mettrie, Broussais, Lamennais et Chateaubriand. Voilà-t-il pas la plus belle et la plus féconde des humbles filles de la mer, qui, sous la caresse des flots, enfante de pareils hommes pour la patrie ? Et La Rochelle la calviniste, dont les fils, moins célèbres peut-être que ceux de ses sueurs bretonnes et normandes, ne furent pas moins braves ? La connais-tu, la ville aux rues tortueuses, bordées d'arcades basses, au port fermé par deux tours antiques et jolies, et qui garde, souvenir de luttes admirables, là-bas, dans l'eau, à peine visible, sa digue immense, collier de pierre avec lequel l'étrangla Richelieu ? Je songeais au charmant livre qu'on pourrait écrire sur ces villes !... Et les murailles d'Antibes s'enfonçaient peu à peu dans l'eau bleue, tandis que, de l'autre côté du golfe, au-dessus de Nice, pareille de si loin à un peu d'écume blanche sur le rivage, se dressait la grande chaîne des Alpes, vertes d'abord, puis portant sur leurs cimes dentelées un immense manteau de neige. Sur cette côte du Midi, je n'en connais que deux, de ces petites pêcheuses, autrefois guerrières, si nombreuses dans le Nord. C'est d'abord celle que je quitte, Antibes, enfermée, bloquée, étreinte en sa double enceinte de murs énormes, construits par Vauban. Elle est dans l'eau tout à fait, sur une pointe qui forme presque une île, et on voit, par les jours clairs, sur le petit port, chauffant au soleil leurs vieux membres, le peuple lent des anciens matelots assis côte à côte et parlant, par moments, des navigations passées. Leurs visages sont fendus par les rides comme les bois anciens sous le soleil et les pluies, tannés et bruns comme les poissons séchés au four, et grimaçants, déformés par l'âge. Devant eux passe, boitant sur une canne, l'ancien capitaine au long cours qui commanda les Trois- Soeurs, ou les Trois-Frères, ou la Marie-Louise, ou la Jeune-Clémentine. Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l'appel, d'une litanie de « Bonjour, capitaine », modulée sur des tons différents. Et il les remercie d'un geste de la main. Jamais la curiosité ne m'était venue de connaître le passé de la ville. Je descendis dans le salon de mon bateau pour y chercher le guide Sarty, auquel collabora le père de M. Victorien Sardou, un aimable et éminent chercheur qui sait à fond l'histoire de cette côte. J'y appris que, fondée par les Phocéens de Marseille, Antibes fut baptisée par eux Antipolis, puis devint, sous les Romains, une ville municipale jouissant du droit de cité romaine. Puis, elle fut achetée, vendue et revendue par les papes, par les Grimaldi de Monaco, par Henri IV, prise et reprise par le connétable de Bourbon, par André Doria, par Charles-Emmanuel, duc de Savoie, par le duc d'Épernon. Mais depuis que Vauban l'a fortifiée, elle résista aux Impériaux et aux Piémontais, en 1707 et en 1746, bien que bombardée pendant vingt-neuf jours. En 1815 enfin, sans garnison, elle se défendit seule et échappa aux Autrichiens qui avaient détrôné Murat. Cependant, j'avais atteint la pleine mer, doublé le cap de la Garoupe, et j'apercevais maintenant le golfe Juan, où l'escadre cuirassée était à l'ancre, puis les îles de Lérins, toutes plates sur la mer, masquant Cannes et le golfe de la Napoule, puis, au-dessus d'elles, les sommets bizarres de l'Esterel. Je passai prés de la balise des Moines, devant le vieux château debout, les pieds dans la vague, à l'extrémité de l'île Saint-Honorat, et qui fut si souvent pris et pillé par les pirates, les seigneurs des environs, les Sarrasins, et repris toujours par ses maîtres légitimes, les moines. Puis, ayant traversé tout le golfe de Cannes, longé les côtes rouges et abruptes de l'Estérel, que terminent le cap Roux et le Dramond, aperçu au loin Saint-Raphaël, j'arrivai à la nuit tombante à l'entrée de l'admirable golfe de Grimaud, devant le port de Saint-Tropez. Loin du monde, séparée de la France par ces montagnes sauvages, sans villages et sans routes, qu'on nomme les montagnes des Maures, n'ayant de rapport avec les terres habitées que par une diligence antique et un petit bateau à vapeur qui reste au port les jours de mauvais temps, Saint-Tropez est, certes, la plus curieuse des petites villes marines du Midi. Une route, depuis deux ans, la liait à Saint-Raphaël. La mer a détruit cette route. Et nous sommes ici dans un pays bizarre, plein des souvenirs des Maures qui l'occupèrent longtemps et bâtirent presque tous les villages sur les sommets côtoyant la mer ; car, dans le centre des montagnes, on ne trouve rien, ni hameaux, ni fermes, rien que des huttes isolées et une ruine d'une morne beauté, la Chartreuse de la Verne. Saint-Tropez, la première pêcheuse de ces côtes, assise au bord du golfe dont l'antique tour de Grimaud ferme le fond, montre avec orgueil sur son quai la statue du bailli de Suffren. Elle se battit contre les Sarrasins, le duc d'Anjou, les corsaires barbaresques, le connétable de Bourbon, Charles Quint, le duc de Savoie et le duc d'Épernon. En 1637, les habitants, sans aucune aide, repoussèrent une flotte espagnole, et chaque année se renouvelle, avec une ardeur surprenante, le simulacre de cette défense qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et rappelle étrangement les grands divertissements populaires du Moyen Age. En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée contre elle. Aujourd'hui elle pêche ! Elle pêche des thons, des sardines, des loups, des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et nourrit, à elle seule, une partie de la côte. Tu la connais bien, d'ailleurs, cette petite cité provençale, car nous y sommes restés ensemble quelques jours, autrefois. Viens avec moi suivre ce rivage, de port en port, de baie en baie, et peut-être te décideras-tu à l'écrire, ce livre que tu ferais si bien sur les Petites Filles de la Mer. 15 mars 1887 LOI MORALE Depuis quinze jours, un grand mouvement d'indignation s'est produit dans la presse et dans le public, au sujet du départ d'une dame touchant à la trentaine, ayant passé déjà par les formalités, sinon par les émotions du mariage, montée dans un fiacre aux Champs-Élysées, après avoir fermé elle-même son ombrelle, dit-on, et disparue en compagnie d'un monsieur qui lui tenait ouverte la portière. Dans toutes les villes que cette dame a traversées, elle a eu soin de prévenir les magistrats qu'elle voyageait librement, dans le seul but de contracter mariage avec son compagnon, et elle ajoutait avec émotion le vieux mot classique : « Je l'aime. » Pourquoi s'étonner outre mesure de cette légère modification apportée aux coutumes existantes ? On commence ordinairement par la mairie, et on finit par le voyage ; ceuX-ci commencent par le voyage, pour finir par la mairie. N'est-ce pas leur droit ? Cette dame est très majeure, très libre et très riche. Pourquoi veut=on l'empêcher de se promener avec qui bon lui semble ? Si on faisait autant de tapage pour tous ceux qui arrêtent un fiacre sur la voie publique, et montent dedans sans être encore mariés et sans que leur acte de naissance porte exactement les mêmes indications, titres et particules que leurs cartes de visite, la justice et la presse auraient beaucoup à faire. Cette pauvre femme, une fois déjà, semble avoir été déçue par les qualités essentielles de son premier mari. Plaise au ciel .qu'elle n'ait aujourd'hui de désillusion que sur les titres et qualités honorifiques du second. Ces voyageurs, en somme, semblent peu faits pour retenir l'attention et l'intérêt. La seule question qui ait ému le public là-dedans est assurément la question des gros sous. Du moment qu'il n'y a point de séquestration et de violence, la justice n'a rien à voir là-dedans. Seule la morale, la pauvre morale pourrait crier, car elle n'a ni glaive, ni prison, ni guillotine à sa disposition, la morale, la pauvre morale, elle n'a que sa voix, sa voix si enrouée, si fatiguée, si usée, qu'on ne l'entend plus, plus du tout. En vérité, si la justice veut mettre le nez dans les jeux de l'amour et de l'argent, et cesser de faire la morte en cette partie, elle pourrait nous donner un spectacle en même temps très édifiant et très gai. Ses rapports avec la morale sont fort restreints et fort larges. La morale, de temps en temps, donne quelques conseils dont la justice tient ou ne tient pas compte, et c'est tout. Or, il est un point très délicat à toucher, et sur lequel, par hasard, par un extraordinaire accord d'opinion, tous les honnêtes gens s'entendent. Ce point, signalé sans cesse par la pauvre morale, est demeuré jusqu'ici indifférent à la justice. Il serait vraiment réconfortant de voir un jeune député, en quête de projets de loi, un jeune et beau député, de ceux qu'on recherche et qu'on aime, monter à la tribune et s'exprimer ainsi : Messieurs, Nous voulons faire une République honnête, probe et respectable, n'est-ce pas. Déjà plusieurs de nos ministres se sont efforcés d'épurer nos moeurs. Ai-je besoin de rappeler des exemples connus, etc ? Le premier, M. Turquet, a tenté de donner aux artistes dévoyés une notion plus saine de l'art, de leur faire remplacer les cuisses nues des femmes par des culottes de troupier et les poitrines fermes et bombées par des canons braqués pour la défense de la patrie. Plus tard, M. Goblet a purifié les champs de courses. Il nous reste à nettoyer l'Amour. Nous avons tous les jours sous les yeux, messieurs, d'épouvantables exemples. Je ne veux point parler de la prostitution de la rue. Celle-là est légitime. Plaignons seulement les pauvres filles qui se donnent pour un morceau de pain. Quand un homme écoute sur le boulevard la prostituée qui le sollicite, c'est le mâle qui suit la femelle, femelle publique, souillée, immonde ; mais il la suit parce qu'il est mâle, il la suit pour obéir à une loi instinctive, irrésistible, dont la nature semble nous avoir dicté les principes. C'est de ces principes que devrait s'inspirer notre Code pour réglementer l'amour, qu'il soit libre ou légal. Il ne se passe point de mois sans que nous assistions su scandale d'un vieillard usé mais riche, épousant, c'est-à-dire achetant, une jeune fille, une enfant à peine femme encore, à quelque famille honorable et vénale. Or, si l'homme qui monte au logis d'une fille publique la suit parce qu'il sent en lui la force du mâle, le vieux bourgeois épuisé, le vieux bourgeois ravagé de désirs honteux et séniles, dont la bourse seule est restée valide, qui achète une innocente, la paye aux parents devant le notaire, l'emmène avec permission du prêtre et du maire, fait cela, au contraire, parce qu'il n'est plus mâle, parce qu'il espère on ne-sait quel réveil répugnant au contact de cette petite vierge. Regardez maintenant la vieille femme, plus abominable encore, qui achète un homme, amant ou mari. Vous envoyez aux travaux forcés celui qui abuse d'un enfant avant l'âge fixé par la loi sur les indications de la nature. Pourquoi ne punissez-vous pas de la même peine le misérable qui cède aux sollicitations d'une vieille dépravée, après l'âge qu'indique aussi la nature, pour la continuation de notre espèce ? Je ne vois pas, en effet, messieurs, en quoi il est plus coupable de commencer trop tôt que de finir trop tard. Ai-je besoin de vous rappeler que nous assistons tous les jours, du haut en bas de l'échelle sociale, à cette chasse impudique, atroce, monstrueuse, des jeunes par les vieux, que nous rencontrons partout, dans les salons, dans la rue, la vieille femme blanche et ridée avec le jeune amant qu'elle paye et entretient, le vieillard avec la jeune maîtresse qu'il montre et promène orgueilleusement, le vieillard avec la jeune épouse que convoite déjà la meute des futurs amants. S'il est pourtant une chose anormale, condamnable, odieuse, c'est cette possession du jeune être qui naît à la vie, par le vieil être que la mort étreint déjà. La pensée seule de ces contacts soulève le coeur de dégoût. Quoi de plus honteux que ces dernières secousses de passion dans la chair sénile, flasque et fanée. Je demande donc, messieurs, une loi qui satisfasse en même temps la morale et la nature, qui interdise les unions disproportionnées. Fixez le nombre maximum d'années qui doit séparer le mari de la femme. Interdisez aux vieillards d'épouser des jeunes filles, aux vieilles femmes de prendre des maris sensiblement plus jeunes qu'elles. Établissez un service des moeurs qui surveille les unions libres. Enfin, messieurs, fixez une limite d'âge pour l'amour. Quand un militaire, général ou capitaine, a fini son temps, vous lui fermez impitoyablement la carrière sans vous informer s'il est encore capable de monter à cheval ou de manier un sabre. Sa présence dans les rangs serait-elle plus nuisible à fermée que ne sont dangereux pour l'espèce tout entière les efforts d'amour des vieillards quelquefois prolifiques ? Enfin, messieurs, des dispenses pourraient être accordées par un conseil de santé, pour les cas exceptionnels. Le législateur, en outre, s'inspirant de l'esprit de la loi future, pourrait imaginer une pénalité redoutable de scandale pour mettre à l'abri les jeunes députés, les jeunes ministres et en général tous les hommes publics des attaques, des poursuites, des provocations éhontées, du troupeau d'antiques Messalines qui cherche sa proie à travers Paris. Sicut leo rugiens quoerens quem devoret. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le député qui parlerait ainsi n'aurait, certes, aucune chance d'être écouté, et pourtant sa requête ne serait pas, dans le fond, aussi ridicule que dans la forme. 29 juin 1887 EN L'AIR M. Guy de Maupassant a fait hier une ascension sur le ballon le Horla, un grand aérostat, de 1000 mètres. Le départ a eu lieu à 9 h 20 du soir, à l'usine à gaz de la Villette, rue d'Aubervilliers. MM. Paul Bessand, Eugène Beer, M. Jovis et le lieutenant Mallet faisaient partie du voyage. Voici l'article que nous envoie M. de Maupassant sur l'aérostat qui l'a emporté. Soixante-neuf, boulevard de Clichy, on lit sur la porte : Union aéronautique de France ; et un public nombreux regarde un très ingénieux baromètre encastré dans le mur et indiquant, par de grands triangles de couleurs diverses, le temps probable du lendemain. Nous entrons et nous demandons le directeur de la Société, M. le capitaine Jovis. C'est un Méridional, actif, énergique, souple et fort comme il faut l'être pour pratiquer ce sport dangereux, et qui va faire, avec le Horla, sa deux cent quatorzième ascension. Le Comité de l'Union aéronautique m'ayant fait l'honneur de donner au dernier-né de ses ballons le nom de mon dernier livre, et de m'offrir le parrainage, je vais prendre des nouvelles de mon filleul et assister, pendant quelques instants, au travail de sa confection. Le directeur, M. Jovis, me montre d'abord son baromètre et développe l'idée très intéressante d'établir à son observatoire de Montmartre un système de ballons pour le jour et de feux électriques pour le soir, fournissant aux Parisiens, rien que par la couleur des ballons ou des rayons, des renseignements aussi exacts que possible sur le temps probable du lendemain, comme on donne l'heure avec les horloges pneumatiques. Que de projets on pourrait faire, avec la presque certitude d'un ciel bleu ; que de rhumes, d'averses et de mécomptes de toutes sortes on éviterait avec une presque certitude de pluie. Les Américains, qu'il faut toujours consulter quand il s'agit de science pratique, possèdent un service météorologique admirable ; et les renseignements donnés par le New York Herald sont consultés dans le monde entier. Chez nous, au contraire, la météorologie reste, à proprement parler, dans les nuages. Pour savoir ce qui s'y passe en effet, dans les nuages, il faut y monter, y monter souvent, y monter toujours, observer en se promenant de cirrus en nimbus, de nimbus en stratus, et de stratus en cumulus, noter la formation des orages, la direction des courants superposés, leurs modifications selon les heures et les saisons. En somme, on devient météorologiste dans le ciel, comme on devient marin sur la mer ; et les livres n'y font pas grand- chose. Nos savants, gens calmes, pères de famille, qui ont, dit-on, d'excellentes lunettes pour voir les astres, mais inutiles pour voir tourner le vent, semblent s'en tenir, pour la prévision du temps, au système des cors aux pieds et de la goutte qui remonte. « Tiens, disent-ils, j'ai une douleur dans l'épaule gauche, le baromètre est tombé à soixante-quinze. Nous aurons certainement du mauvais temps. Je vais faire là- dessus une petite note pour l'Académie des sciences. » Il serait donc fort utile, au point de vue météorologique, qu'une société comme l'Union aéronautique, puisque les hommes officiels restent sur leurs fauteuils, pût exécuter constamment et régulièrement des ascensions. Mais allons voir le Horla. Au premier étage, dans un vaste appartement qui sert d'atelier de construction et de musée et où fonctionnent les machines à coudre maniées par les employés de M. Jovis, gît un incroyable amas de bandelettes jaunâtres, minces comme du papier de soie, longues, souples et légères : c'est la peau de notre aérostat. M. Mallet, lieutenant du capitaine Jovis, en a tracé les épures, dirigé la mise en train, c'est-à-dire le découpage, et maintenant il en surveille la couture ; une couture fine avec un petit fil blanc si léger. Et c'est cela qui nous portera là-haut !... Et on entend le bruit mécanique et continu des machines et le frémissement de la souple étoffe. Tout autour de la pièce des tableaux représentant des ballons dans le ciel ; et M. Jovis nous raconte des ascensions. Il en a fait d'admirables, entre autres sa traversée de la Méditerranée, aller et retour, dans l'Albatros. Par deux fois, cette navigation aérienne a failli devenir tragique. Quelques heures après le départ, en pleine nuit, l'aérostat, ayant épuisé tout son lest, commença à descendre vers la mer d'une façon très inquiétante. Comme la rapidité de la chute s'accélérait sans cesse en vertu de la force acquise, le capitaine, en présence du danger imminent, eut une idée fort ingénieuse, celle de couper et de laisser pendre, sous l'aérostat, trois câbles de longueur inégale, un de deux cents mètres, un de cent, et un de cinquante. Dès que le premier toucha la mer, le ballon soulagé diminua la vitesse de sa descente ; le second l'arrêta presque, et, quand le troisième rencontra l'eau, l'Albatros enfin recouvra sa force ascensionnelle et se remit à monter. Et cette manoeuvre dura toute la nuit. La pleine lune d'un ciel d'Orient éclairait l'eau sans horizon sur laquelle couraient les trois voyageurs portés à travers le ciel par un peu de gaz enfermé dans une toile. Soudain on aperçut la terre, c'était la pointe de la Corse à l'entrée des bouches de Bonifacio, et dans le rayon de lune, dans la route de lumière tombée de l'astre sur la mer, un navire, un brick qui s'en allait doucement, comme ensommeillé dans cette ombre claire et douce. L'homme de quart aperçut dans le ciel, au-dessus de lui, l'énorme aérostat qui passait, pareil à quelque bête de l'air, inconnue et fantastique, et il poussa des cris. L'équipage réveillé accourut sur le pont, c'étaient des Italiens qui acclamèrent leurs frères voyageurs, leur jetant à pleine voix des « bon voyage », et des « bonne chance ». Et les trois hommes du ballon, penchés hors de la nacelle, répondaient à ces clameurs amies, puis ils laissèrent au loin le brick, pour se perdre de nouveau sur la mer. Au retour, la nacelle finit par traîner dans les vagues, emportée à la vitesse fantastique de cent quatre- vingts kilomètres à l'heure. Les aéronautes se jugeaient à peu près perdus quand le soleil se leva, dilata le gaz et fit bondir l'Albatros à plus de trois mille mètres dans le ciel. Il tourna sur Gênes et revint vers l'Italie ; mais il n'avait plus ni lest, ni ancres, rien pour le diriger, rien pour l'arrêter, rien pour le manoeuvrer. Tout à coup M. Jovis aperçut quelque chose de vert, une forêt, qui, de là-haut, ressemblait à un champ de choux. Ses deux compagnons, alors, sur son ordre, se pendirent à la corde de la soupape et l'aérostat tomba comme une pierre et la nacelle entra dans l'océan des arbres, crevant les feuillages, brisant des branches énormes, et elle demeura immobile, arrêtée, encore suspendue, mais saisie, tenue par tous ces branchages refermés sur elle, tandis que le ballon, énorme et flasque, semblait palpiter, se débattre, se noyer dans les sommets bruissants des grands arbres. Ils étaient tombés dans les Apennins. Au mois d'octobre prochain, M. le capitaine Jovis a l'intention de tenter la traversée de l'océan, de New York en Europe, avec un aérostat de 8 000 mètres. Il compte profiter pour ce voyage d'une des perturbations atmosphériques bien observées et annoncées par les savants américains. En se lançant dans la bourrasque dont la marche est prévue d'une façon presque certaine, grâce à l'admirable bureau de renseignements du New York Herald, les aéronautes pensent et espèrent arriver en Europe en cinquante heures au maximum. Bonne chance à ces hardis oiseaux. Que de choses encore nous raconte le capitaine avec sa verve exubérante de Méridional, sa visite à un petit nuage noir, aperçu très loin, très haut, pendant une ascension et qui n'était autre chose que le laboratoire, ou plutôt que l'oeuf d'un orage. En une seconde, l'aérostat fut couvert de glace dès qu'il eut pénétré dans cette nuée en travail, et il fallut jeter le lest à deux mains pour n'être pas précipité du ciel, comme Phaéton jadis. Voici dans un coin des ateliers une petite porte, c'est le poste des pigeons voyageurs. On les garde là, dans une pièce ouvrant sur les toits. A chaque ascension on en prend un, et dès que le ballon a touché terre, on lâche la bête en lui attachant aux ailes une dépêche. L'oiseau revient aussitôt vers sa maison où il pénètre par une trappe à bascule ; et cette trappe, en se refermant, fait sonner un timbre électrique qui annonce la rentrée du messager. Voici des échantillons de cordages, d'ancres automatiques, de tous les engins utilisés dans la navigation aérienne. On nous montre un vernis nouveau, imperméable, qui augmente la souplesse et la résistance des tissus au lieu de les brûler, comme font les anciens vernis employés jusqu'à ce jour. Mais ce qu'il faut admirer de véritablement surprenant, ce sont les photographies instantanées faites à 2000 et 2500 mètres de hauteur et donnant, avec une netteté parfaite, toute la topographie d'un pays. Puis-je commettre une indiscrétion ? L'éminent géographe M. Liénard prépare avec M. Jovis une des attractions futures et certaines de l'Exposition universelle. De la nacelle d'un ballon, élevée seulement de douze mètres au-dessus du sol, on pourra voir sous ses pieds Paris, avec tous ses monuments, ses rues, ses environs, et le coeur même de la France jusqu'à la mer, jusqu'au Havre, car l'effet d'optique de cet étonnant panorama en relief, d'une exactitude absolue, sera obtenu d'une hauteur fictive de 2 500 mètres. En terminant, lisons seulement un article des statuts de cette Société qui a pour président M. Delpont, et qui compte parmi ses membres fondateurs décédés (je ne veux parier que des morts) Gambetta, Victor Hugo, Dupuy de Lôme, Henry Gifard, le général Farre, le vice-amiral Gougeard et Paul Bert. - Lisons, dis-je, l'article 3 de ses statuts : - « L'Union aéronautique de France, avec son matériel et son personnel, se tient constamment, à toute réquisition, à la disposition de l'État et en particulier du Ministère de la guerre, pour toutes missions ou études qui paraîtraient nécessaires. » 9 juillet 1887 LE VOYAGE DU HORLA J'avais reçu, dans la matinée du 8 juillet, le télégramme que voici : "Beau temps. Toujours mes prédictions. Frontières belges. Départ du matériel et du personnel à midi, au siège social. Commencement des manoeuvres à trois heures. Ainsi donc je vous attends à l'usine à partir de cinq heures. JOVIS." A cinq heures précises, j'entrais à l'usine à gaz de la Villette. On dirait les ruines colossales d'une ville de cyclopes. D'énormes et sombres avenues s'ouvrent entre les lourds gazomètres alignés l'un derrière l'autre, pareils à des colonnes monstrueuses, tronquées, inégalement hautes et qui portaient sans doute, autrefois, quelque effrayant édifice de fer. Dans la cour d'entrée, gît le ballon, une grande galette de toile jaune, aplatie à terre, sous un filet. On appelle cela la mise en épervier ; et il a l'air, en effet, d'un vaste poisson pris et mort. Deux ou trois cents personnes le regardent, assises ou debout, ou bien examinent la nacelle, un joli panier carré, un panier à chair humaine qui porte sur son flanc, en lettres d'or, dans une plaque d'acajou : Le Horla. On se précipite soudain, car le gaz pénètre enfin dans le ballon par un long tube de toile jaune qui rampe sur le sol, se gonfle, palpite comme un ver démesuré. Mais une autre pensée, une autre image frappent tous les yeux et tous les esprits. C'est ainsi que la nature elle-même nourrit les êtres jusqu'à leur naissance. La bête qui s'envolera tout à l'heure commence à se soulever, et les aides du capitaine Jovis, à mesure que Le Horla grossit, étendent et mettent en place le filet qui le couvre, de façon à ce que la pression soit bien régulière et également répartie sur tous les points. Cette opération est fort délicate et fort importante ; car la résistance de la toile de coton, si mince, dont est fait l'aérostat, est calculée en raison de l'étendue du contact de cette toile avec le filet aux mailles serrées qui portera la nacelle. Le Horla, d'ailleurs, a été dessiné par M. Mallet, construit sous ses yeux et par lui. Tout a été fait dans les ateliers de M Jovis, par le personnel actif de la société, et rien au-dehors. Ajoutons que tout est nouveau dans ce ballon, depuis le vernis jusqu'à la soupape, ces deux choses essentielles de l'aérostation. Il doit rendre la toile impénétrable au gaz, comme les flancs d'un navire sont impénétrables à l'eau. Les anciens vernis à base d'huile de lin avaient double inconvénient de fermenter et de brûler la toile qui, en peu de temps, se déchirait comme du papier. Les soupapes offraient ce danger de se refermer imparfaitement dès qu'elles avaient été ouvertes et qu'était brisé l'enduit, dit cataplasme, dont on les garnissait. La chute de M. Lhoste, en pleine mer et en pleine nuit, a prouvé, l'autre semaine, l'imperfection du vieux système. On peut dire que les deux découvertes du capitaine Jovis, celle du vernis principalement, sont d'une valeur inestimable pour l'aérostation. On en parle d'ailleurs dans la foule, et des hommes, qui semblent être des spécialistes, affirment avec autorité, que nous serons retombés avant les fortifications. Beaucoup d'autres choses encore sont blâmées dans ce ballon d'un nouveau type que nous allons expérimenter avec tant de bonheur et de succès. Il grossit toujours, lentement. On y découvre de petites déchirures faites pendant le transport ; et on les bouche, selon l'usage, avec des morceaux de journal appliqués sur la toile en les mouillant. Ce procédé d'obstruction inquiète et émeut le public. Pendant que le capitaine Jovis et son personnel s'occupent des derniers détails, les voyageurs vont dîner à la cantine de l'usine à gaz, selon la coutume établie. Quand nous ressortons, l'aérostat se balance, énorme et transparent, prodigieux fruit d'or, poire fantastique que mûrissent encore, en la couvrant de feu, les derniers rayons du soleil. Voici qu'on attache la nacelle, qu'on apporte les baromètres, la sirène que nous ferons gémir et mugir dans la nuit, les deux trompes aussi, et les provisions de bouche, les pardessus, tout le petit matériel que peut contenir, avec les hommes, ce panier volant. Comme le vent pousse le ballon sur les gazomètres, on doit à plusieurs reprises l'en éloigner pour éviter un acident au départ. Tout à coup le capitaine Jovis appelle les passagers. Le lieutenant Mallet grimpe d'abord dans le filet aérien entre la nacelle et l'aérostat, d'où il surveillera, durant toute la nuit, la marche du Horla à travers le ciel, comme l'officier de quart, debout sur la passerelle, surveille la marche du navire. M. Étienne Beer monte ensuite, pais M. Paul Bessand, puis M, Patrice Eyriès, et puis moi. Mais l'aérostat est trop chargé pour la longue traversée que nous devons entreprendre, et M Eyriès doit, non sans grand regret, quitter sa place. M. Jovis, debout sur le bord de la nacelle, prie, en termes fort galants, les dames de s'écarter un peu, car il craint, en s'élevant, de jeter du sable sur leurs chapeaux ; puis il commande : "Lâchez-tout !" et tranchant d'un coup de couteau les cordes qui suspendent autour de nous le lest accessoire qui nous retient à terre, il donne au Horla sa liberté. En une seconde nous sommes partis. On ne sent rien ; on flotte, on monte, on vole, on plane. Nos amis crient et applaudissent, nous ne les entendons presque plus ; nous ne les voyons qu'à peine. Nous sommes déjà si loin ! si haut ! Quoi ! nous venons de quitter ces gens là-bas ? Est-ce possible ? Sous nous maintenant, Paris s'étale, une plaque sombre bleuâtre, hachée par les rues, et d'où s'élancent de place en place, des dômes, des tours, des flèches ; puis, tout autour, la plaine, la terre que découpent les routes longues, minces et blanches au milieu des champs verts, d'un vert tendre ou foncé, et des bois presque noirs. La Seine semble un gros serpent roulé, couché immobile, dont on n'aperçoit ni la tête ni la queue ; elle vient de là-bas, elle s'en va là-bas, en traversant Paris, et la terre entière a l'air d'une immense cuvette de prés et de forêts qu'enferme à l'horizon une montagne basse, lointaine et circulaire. Le soleil qu'on n'apercevait plus d'en bas reparaît pour nous, comme s'il se levait de nouveau, et notre ballon lui-même s'allume dans cette clarté ; il doit paraître un astre à ceux qui nous regardent. M. Mallet, de seconde en seconde, jette dans le vide une feuille de papier à cigarettes et dit tranquillement : "Nous montons, nous montons toujours", tandis que le capitaine Jovis, rayonnant de joie, se frotte les mains en répétant : "Hein ? ce vernis, hein ! ce vernis," On ne peut, en effet, apprécier les montées et les descentes qu'en jetant de temps en temps une feuille de papier à cigarettes. Si ce papier, qui demeure, en réalité, suspendu dans l'air, semble tomber comme une pierre, c'est que le ballon monte ; s'il semble au contraire s'envoler au ciel, c'est que le ballon descend. Les deux baromètres indiquent cinq cents mètres environ, et nous regardons, avec une admiration enthousiaste, cette terre que nous quittons, à laquelle nous ne tenons plus par rien et qui a l'air d'une carte de géographie peinte, d'un plan démesuré de province. Toutes ses rumeurs cependant nous arrivent distinctes, étrangement reconnaissables. On entend surtout le bruit des roues sur les routes, le claquement des fouets, le "hue" des charretiers, le roulement et le sifflement des trains, et les rires des gamins qui courent et jouent sur les places. Chaque fois que nous passons sur un village, ce sont des clameurs enfantines qui dominent tout et montent dans le ciel avec le plus d'acuité. Des hommes nous appellent ; des locomotives sifflent ; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux, maigres, vraie voix d'être fantastique errant autour du monde. Des lumières s'allument de place en place, feux isolés dans les fermes chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d'Enghien. Une rivière apparaît : c'est l'Oise. Alors nous discutons pour savoir où nous sommes. Cette ville qui brille là-bas, est-ce Creil ou Pontoise ? Si nous étions sur Pontoise, on verrait semble-t-il la jonction de la Seine et de l'Oise ; et puis ce feu, cet énorme feu sur la gauche, n'est-ce pas le haut fourneau de Montataire ? Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant ; sur la terre, il fait nuit et nous sommes encore dans la lumière, à dix heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l'alarme. On les entend, par toute la plaine, aboyer contre nous st gémir, comme ils gémissent à la lune. Les boeufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s'émeuvent devant ce monstre aérien qui passe. Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins, des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l'air, un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie je n'avais respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m'envahit, bien-être du corps et de l'esprit, fait de nonchalance, de repos infini, d'oubli, d'indifférence à tout et de cette sensation nouvelle de traverser l'espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations. Tantôt nous montons et tantôt nous descendons. De minute en minute, le lieutenant Mallet, suspendu dans sa toile d'araignée, dit au capitaine Jovis : "Nous descendons, jetez une demi-poignée" Et le capitaine, qui cause et rit avec nous, un sac de lest entre ses genoux, prend dans ce sac un peu de sable et le jette par-dessus bord. Rien n'est plus amusant, plus délicat et plus passionnant que la manoeuvre du ballon. C'est un énorme joujou, libre et docile, qui obéit avec une surprenante sensibilité, mais qui est aussi, et avant tout, l'esclave du vent, auquel nous ne commandons pas. Une pincée de sable, la moitié d'un journal, quelques gouttes d'eau, les os du poulet qu'on vient de manger, jetés au-dehors, le font monter brusquement. Le fleuve ou le bois qu'on traverse, nous soufflant un air humide et froid, le fait descendre de deux cents mètres. Sur les blés mûrs il se maintient, et sur les villes il s'élève. La terre dort maintenant, ou plutôt l'homme dort sur la terre, car les bêtes éveillées annoncent toujours notre approche. De temps en temps le roulement d'un train, nous arrive ou le sifflet de la machine. Sur les lieux habités nous faisons mugir la sirène : et les paysans affolés dans leurs lits doivent se demander en tremblant si c'est l'ange du jugement dernier qui passe. Mais une odeur de gaz, forte et continue, nous frappe : nous avons rencontré sans doute un courant chaud, et le ballon se gonfle, perdant son sang invisible par le tuyau d'échappement, qu'on nomme appendice et qui se referme de lui-même dès que cesse la dilatation. Nous montons. La terre déjà ne nous renvoie plus l'écho de nos trompes ; nous avons déjà passé six cents mètres. On n'y voit pas assez pour consulter les instruments, on sait seulement que les feuilles de papier de riz tombent sous nous comme des papillons morts, que nous montons toujours, toujours. On ne distingue plus la terre ; des brumes légères nous en séparent ; et sur nos têtes, le peuple des étoiles scintille. Mais une lueur naît devant nous, une lueur d'argent qui fait pâlir le ciel ; et soudain, comme si elle s'élevait des profondeurs inconnues de l'horizon inférieur, la lune apparaît sur le bord d'un nuage. Elle semble venue d'en bas, tandis que nous la regardons de très haut, accoudés à notre nacelle comme des spectateurs sur un balcon. Elle se dégage luisante et ronde des nuées qui l'enveloppaient, et elle monte au ciel avec lenteur. La terre n'est plus, la terre est noyée sous les vapeurs laiteuses qui ressemblent à une mer. Nous sommes donc seuls maintenant avec la lune, dans l'immensité, et la lune a l'air d'un ballon qui voyage en face de nous ; et notre ballon qui reluit a l'air d'une lune plus grosse que l'autre, d'un monde errant au milieu du ciel, au milieu des astres, dans l'étendue infinie. Nous ne parlons plus, nous ne pensons plus, nous ne vivons plus ; nous allons, délicieusement inertes, à travers l'espace L'air qui nous porte a fait de nous des êtres qui lui ressemblent, des êtres muets, joyeux et fous, grisés par cette envolée prodigieuse, étrangement alertes, bien qu'immobiles. On ne sent plus la chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le coeur, on est devenu quelque chose d'inexprimable, des oiseaux qui n'ont pas même la peine de battre de l'aile. Tout souvenir a disparu de nos âmes, tout souci a quitté nos pensées, nous n'avons plus de regrets, de projets, ni d'espérances. Nous regardons nous sentons, nous jouissons éperdument de ce voyage fantastique ; rien que la lune et nous dans le ciel ! Nous sommes un monde vagabond, un monde en marche, comme nos soeurs les planètes ; et ce petit monde en marche porte cinq hommes qui ont quitté la terre et l'ont déjà presque oubliée. On y voit maintenant comme en plein jour ; nous nous regardons surpris de cette clarté, car nous n'avons à regarder que nous et quelques nuages d'argent qui flottent plus bas. Les baromètres indiquent douze cents mètres, puis treize, puis quatorze, puis quinze cents ; et les feuilles de papier de riz tombent toujours autour de nous. Le capitaine Jovis affirme que la lune souvent a fait ainsi s'emballer les aérostats et que le voyage en haut va continuer. Nous sommes maintenant à deux mille mètres ; nous montons encore à deux mille trois cent cinquante mètres, le ballon enfin s'arrête. Et nous faisons mugir la sirène, surpris qu'on ne nous réponde point des étoiles. A présent, nous descendons, très vite, sans nous en douter, M. Mallet crie sans cesse : "Jetez du lest, jetez du lest !" Et le lest qu'on précipite dans le vide, sable et pierres mêlées, nous revient dans la figure, comme s'il remontait, lancé d'en bas vers les astres, tant est rapide notre chute. Voici la terre ! "Où sommes-nous ? Cette pointe en l'air a duré plus de deux heures. Il est minuit passe et nous traversons un grand pays sec, bien cultivé, plein de routes, très peuplé. Voici une ville, une grande ville à droite, une autre à gauche plus loin. Mais, tout à coup, à la surface du sol, une lumière éclatante, féerique, s'allume et s'éteint, puis elle reparaît, s'efface de nouveau. Jovis, que grise l'espace, s'écrie : "Regardez, regardez ce phénomène de la lune dans l'eau. On ne peut rien voir de plus beau la nuit." Rien, en effet, ne peut faire imaginer pareille chose, rien ne peut donner l'idée de l'éclat prodigieux de ces plaques de clarté qui ne sont pas du feu, qui ne semblent pas des reflets, qui naissent brusquement ici ou là et s'éteignent tout aussitôt. Sur les ruisseaux qui serpentent, ces foyers ardents apparaissent en même temps à chaque détour du cours d'eau ; mais comme le ballon passe aussi vite que le vent, à peine a-t-on le temps de les voir. Nous sommes maintenant assez près de la terre, et notre ami Beer s'écrie : "Regardez donc ! qu'est-ce qui court là-bas dans ce champ ? N'est-ce pas un chien ?" Quelque chose court en effet sur le sol avec une prodigieuse vitesse, et ce quelque chose semble franchir les fossés, les routes, les arbres avec une telle facilité que nous ne comprenons pas. Le capitaine riait : "C'est l'ombre de notre ballon, dit-il. Elle va grossir à mesure que nous descendrons." J'entendis distinctement un grand bruit de forges dans le lointain, et comme nous n'avons cessé, durant toute la nuit, de nous diriger sur l'étoile polaire, que j'ai souvent regardée et consultée du pont de mon petit yacht sur la Méditerranée, nous allons indubitablement vers la Belgique. Notre sirène et nos deux trompes appellent sans discontinuer. Quelques cris nous répondent, cris de charretier qui s'arrête, cri de buveur attardé. Nous hurlons : "Où sommes-nous ?" Mais le ballon va si vite que jamais l'homme effaré n'a le temps de nous répondre. L'ombre grossie du Horla, large comme une balle d'enfant, fuit devant nous, sur les champs, les routes, les blés et les bois. Elle passe, elle passe, nous précédant d'un demi-kilomètre ; et j'écoute à présent, penché hors de la nacelle, le grand bruit du vent dans les arbres et sur les récoltes. Je dis au capitaine Jovis : "Comme ça souffle !" Il me répond : "Non, ce sont des chutes d'eau sans doute." J'insiste, sûr de mon oreille qui reconnaît bien, le vent, pour l'avoir entendu si souvent siffler dans les cordages. Alors Jovis me pousse le coude ; il a peur d'émouvoir ses passagers joyeux et tranquilles, car il sait bien qu'un orage nous chasse. Un homme enfin nous a compris, il répond : "Nord." Un autre nous jette le même mot. Et soudain une ville considérable, d'après l'étendue de son gaz, se montre juste devant nous. C'est Lille, peut-être. Comme nous approchons d'elle, apparaît sous nous, tout à coup, une si surprenante lave de feu, que je me crois emporté sur un pays fabuleux où on fabrique des pierres précieuses pour les géants. C'est une briqueterie, paraît-il. En voici d'autres, deux, trois. Les matières en fusion bouillonnent, scintillent, jettent des éclats bleus, rouges, jaunes, verts, des reflets de diamants monstrueux, de rubis, d'émeraudes, de turquoises, de saphirs, de topazes. Et près de là les grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l'on entend des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent. "Où sommes-nous ?" Une voix, voix de farceur ou d'affolé, nous répond : "Dans un ballon. - Où sommes-nous ? - Lille." Nous ne nous étions point trompés. Déjà on ne voit plus la ville et voici Roubaix sur la droite, puis des champs bien cultivés, réguliers, de tons différents selon les cultures et qui semblent tous jaunes, gris ou bruns dans la nuit. Mais des nuages s'amassent derrière nous, couvrent la lune, tandis qu'à l'Est le ciel s'éclaircit, devient d'un bleu clair avec des reflets rouges. C'est l'aube. Elle grandit vite, nous montrant maintenant tous les petits détails de la terre, les trains, les ruisseaux, les vaches, les chèvres. Et tout cela passe sous nous avec une prodigieuse vitesse ; on n'a pas le temps de regarder, à peine le temps de voir que d'autres prés, d'autres champs, d'autres maisons ont déjà fui. Les coqs chantent, mais la voix des canards domine tout, on dirait que le monde en est peuplé, couvert, tant ils font de bruit. Les paysans matineux agitent les bras, nous criant : "Laissez-vous tomber." Mais nous allons toujours, sans monter ni descendre, penches au bord de la nacelle et regardant couler l'univers sous nos pieds. Jovis signale une autre ville, très loin. Elle approche, dominée par des clochers antiques, et ravissante, vue ainsi d'en haut. On discute. Est-ce Courtrai ? Est-ce Gand ? Déjà nous sommes tout près et nous voyons qu'elle est entourée d'eau, traversée en tous sens par des canaux. On dirait une Venise du Nord. Juste au moment où nous passons sur le beffroi, si près que notre guide-rope, longue corde traînant sous la nacelle, a failli le toucher, le carillon flamand se met à chanter trois heures. Ses sons légers et rapides, doux et clairs, semblent jaillit pour nous de ce mince toit de pierre frôlé dans notre course errante C'est un bonjour charmant, un bonjour ami que nous jette la Flandre. Nous répondons avec la sirène dont l'horrible voix résonne par les rues. C'était Bruges ; mais à peine l'avions-nous perdue de vue, que mon voisin Paul Bessand me demande : "Ne voyez-vous rien sur la droite et devant vous ? On dirait un fleuve." Devant nous, en effet, s'étend au loin une ligne lumineuse, sous la clarté de l'aube. Oui, cela a l'air d'un fleuve, d'un immense fleuve, avec des îles dedans. "Préparons la descente", dit le capitaine. Il fait rentrer dans la nacelle M Mallet toujours perché dans son filet ; puis on serre les baromètres et tous les objets durs qui pourraient nous blesser dans les secousses. M. Bessand s'écrie : "Mais voilà des mâts de navires à gauche. Nous sommes à la mer." Des brumes nous l'avaient cachée jusque-là. La mer était partout, à gauche et en face, tandis qu'à notre droite l'Escaut, joint à la Meuse, étendait jusqu'à la mer ses bouches plus vastes qu'un lac. Il fallait descendre en une minute ou deux. La corde de la soupape, religieusement enfermée dans un petit sac de toile blanche et placée bien en vue afin qu'elle ne soit touchée par personne, fut deroulée, et M. Mallet la tient en main, tandis que le capitaine Jovis cherche au loin une place favorable. Derrière nous, le tonnerre gronde et aucun oiseau ne suivrait notre course folle. "Tirez !" cria Jovis. Nous passions sur un canal. La nacelle frémit deux fois et s'inclina. Le guide-rope a touché les grands arbres des deux rives. Mais notre vitesse est telle que la longue corde qui traîne maintenant ne semble pas la ralentir, et nous arrivons, avec une rapidité de boulet sur une grande ferme, dont les poules, les pigeons, les canards effarés s'envolent dans tous les sens, tandis que les veaux, les chats et les chiens fuient, éperdus, vers la maison. Il nous reste juste un demi-sac de lest. Jovis le jette ; et Le Horla légèrement s'envole par-dessus le toit. "La soupape !" crie de nouveau le capitaine. M. Mallet se suspend à la corde et nous descendons comme une flèche. D'un coup de couteau, l'amarre qui retient l'ancre est coupée, nous la traînons derrière nous dans un grand champ de betteraves. Voici des arbres. "Attention ! Cramponnez-vous ! Gare aux têtes !" Nous passons encore dessus ; puis une forte secousse nous bouscule. L'ancre a mordu. "Attention ! Tenez-vous bien ! Soulevez-vous à la force des poignets. Nous allons toucher." La nacelle touche en effet. Et puis s'envole de nouveau. Elle retombe encore, rebondit et, enfin, se pose à terre, tandis que le ballon se débat follement, avec des efforts d'agonisant. Des paysans accouraient, mais n'osaient point approcher. Ils furent longtemps à se décider avant de venir nous délivrer, car on ne peut mettre pied à terre sans que l'aérostat soit presque complètement dégonflé. Puis, en même temps que les hommes effarés, dont quelques-uns sautaient d'étonnement avec des gestes de sauvages, toutes les vaches qui paissaient sur les dunes venaient à nous, entourant notre ballon d'un cercle étrange et comique de cornes, de gros yeux et de naseaux soufflants. Avec l'aide des paysans belges, complaisants et hospitaliers, nous avons pu, en peu de temps, empaqueter tout notre matériel et le porter à la gare de Heyst où nous reprenions à huit heures vingt le train pour Paris. La descente avait eu lieu à trois heures quinze minutes du matin, ne précédant que de quelques secondes la pluie torrentielle et les éclairs aveuglants de l'orage qui nous chassait devant lui. Nous avons donc pu, grâce au capitaine Jovis, dont mon confrère Paul Ginisty m'avait depuis longtemps raconté la hardiesse, car ils sont tombés ensemble et volontairement en pleine mer, en face de Menton, nous avons donc pu, en une seule nuit, voir, du haut du ciel, le coucher du soleil, le lever de la lune et le retour du jour et aller de Paris aux bouches de l'Escaut à travers les airs. 16 juillet 1887 À 8000 MÈTRES Je ne me doutais guère, en racontant tout dernièrement dans ce journal une longue et heureuse traversée aérienne, que j'aurais à m'y occuper de nouveau des ballons quelques jours plus tard. J'ai accepté avec plaisir la mission d'exposer la dangereuse ascension que va tenter dans quelques jours M. Jovis avec le concours et le patronage du Figaro. Pour qu'on en comprenne bien la valeur et l'utilité, je dirai d'abord en quelques lignes les tentatives semblables qui ont eu lieu jusqu'ici, ainsi que leurs résultats heureux ou néfastes. Jusqu'ici le ballon a donné lieu à des expériences de deux sortes, expériences relatives à la direction et expériences scientifiques. Je ne parle point des simples promenades d'agrément comme celle que nous venons d'accomplir. Les expériences relatives à la raréfaction de l'air aux plus grandes hauteurs que l'homme puisse atteindre, et à l'électricité atmosphérique, ont été réellement inaugurées par le Flamand Robertson, ami de Volta. Le premier, il parvint dans les hautes régions de l'atmosphère, ayant atteint une hauteur de 7400, le 18 juillet 1803. Son ballon sphérique, de 30 pieds 6 pouces de largeur, avait été construit à Meudon pour le service des armées françaises. Parti de Hambourg à neuf heures du matin, avec un Français, M. Lhoest, le baromètre marquant 28 pouces et le thermomètre Réaumur 16 , Robertson monta si vite et si haut que, dans toutes les rues, chacun croyait l'avoir à son zénith. A dix heures quinze, le baromètre était à 19 pouces, et le thermomètre à 3 degrés au-dessus de zéro. Se sentant envahi par tous les malaises dus à la raréfaction de l'air, l'aéronaute se hâta de commencer ses expériences et constata « que l'électricité des nuages obtenue trois fois était toujours vitrée ». Cependant, bien que fort incommodés, ils continuaient à monter, le froid augmentait, leurs oreilles bourdonnaient, leur anxiété devenait intolérable. La douleur qu'ils éprouvaient « avait quelque chose de semblable à celle qu'on ressent lorsqu'on plonge la tête dans l'eau. Nos poitrines paraissaient dilatées et manquaient de ressort, mon pouls était précipité. Celui de M. Lhoest l'était moins. Il avait, ainsi que moi, les lèvres grosses, les yeux saignants, toutes les veines étaient arrondies et se dessinaient en relief sur mes mains. Le froid se portait tellement à la tête qu'il me fit remarquer que son chapeau lui paraissait trop étroit... « ... Le thermomètre descendit à 5 degrés et demi au-dessous de glace, tandis que le baromètre était à 12 pouces 4/100. A peine me trouvai-je dans cette atmosphère que le malaise augmenta ; j'étais dans une apathie morale et physique. Nous pouvions à peine nous défendre d'un assoupissement que nous redoutions comme la mort... « ... C'est dans cet état, peu propre à des expériences délicates, qu'il fallut commencer les observations que je me proposais... » Les opinions scientifiques émises par Robertson rencontrèrent une vive opposition parmi les savants du monde entier. Or, pour démontrer l'exactitude de ses observations, l'aéronaute, accompagné d'un savant russe représentant l'Académie de Saint-Pétersbourg, M. Zuccharoff, firent à Moscou une nouvelle ascension et renouvelèrent pendant plusieurs heures les expériences de Robertson. M. Zuccharoff confirma plusieurs des assertions du Flamand, surtout celles relatives à l'affaiblissement graduel de l'action magnétique de la terre. Mais après cette épreuve nouvelle, la lutte recommença plus violente et plus acharnée parmi les hommes de science. A Paris, les membres de l'Institut se divisèrent en deux camps, qui auraient bien longtemps discuté si Laplace n'avait proposé, au cours d'une séance, de faire de nouvelles expériences. Biot et Gay-Lussac, professeurs de physique, furent choisis pour cette épreuve. L'ascension, une des plus célèbres qui aient jamais été faites, eut lieu le 20 août 1804. « Notre but principal, écrivait quelques jours plus tard Biot dans un rapport à l'Académie des sciences, était d'examiner si la propriété magnétique éprouve quelque diminution appréciable quand on s'éloigne de la terre. Saussure, d'après des expériences faites sur le col du Géant, à 3 435 mètres de hauteur, avait cru y reconnaître un affaiblissement très sensible qu'il évaluait à 1/5. Quelques physiciens avaient même annoncé que cette propriété se perd entièrement quand on s'éloigne de la terre dans un aérostat. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Outre cet objet principal dans ce premier voyage, nous nous proposions aussi d'observer l'électricité de l'air, ou plutôt la différence d'électricité des différentes couches atmosphériques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Nous avions aussi projeté de rapporter de l'air puisé à une grande hauteur. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ils partirent du jardin du Conservatoire des Arts, le 6 fructidor, à dix heures du matin. Le baromètre était à 765 mm (28 po. 31), le thermomètre à 16 5 centigrades et l'hygromètre à 88 8, c'est-à-dire assez près de la plus grande humidité. Biot raconte ensuite avec une grande netteté et une grande précision les différents incidents de leur magnifique et tranquille voyage, la traversée des nuages, leur admiration pour ce surprenant spectacle. - « Ces nuages vus de haut nous parurent blanchâtres... ils étaient tous exactement à la même élévation ; et leur surface supérieure toute mamelonnée et ondulante nous offrait l'aspect d'une plaine couverte de neige... « Vers cette élévation (2 723 mètres), nous observâmes les animaux que nous avions emportés. Ils ne paraissaient pas souffrir de la rareté de l'air. Une abeille violette, à qui nous avions donné la liberté, s'envola très vite et nous quitta en bourdonnant. Le thermomètre marquait 13 centigrades. Nous étions très surpris de ne pas éprouver de froid ; au contraire, le soleil nous échauffait fortement. Notre pouls était fort accéléré : celui de M. Gay-Lussac, qui bat ordinairement soixante-deux pulsations par minute, en battait quatre-vingts. Le mien, qui donne ordinairement soixante-dix-neuf pulsations, en donnait cent onze. » A la suite d'expériences minutieusement décrites, Biot conclut : « La propriété magnétique n'éprouve aucune diminution appréciable depuis la surface de la terre jusqu'à 4000 mètres de hauteur. Son action dans ces limites se manifeste constamment par les mêmes effets et suivant les mêmes lois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « A 3400 mètres de hauteur, nous donnâmes la liberté à un petit oiseau que l'on nomme un verdier ; il s'envola aussitôt, mais revint presque à l'instant se poser dans nos cordages ; ensuite, prenant de nouveau son vol, il se précipita vers la terre en décrivant une ligne tortueuse peu différente de la verticale... Mais un pigeon que nous lâchâmes de la même manière à la même hauteur nous offrit un spectacle beaucoup plus curieux : remis en liberté sur le bord de la nacelle, il y resta quelques instants comme pour mesurer l'étendue qu'il avait à parcourir ; puis il s'élança en voltigeant d'une manière inégale, en sorte qu'il semblait essayer ses ailes ; mais après quelques battements, il se borna à les étendre et s'abandonna tout à fait. Il commença à descendre vers les nuages en décrivant de grands cercles comme font les oiseaux de proie... » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Après le récit détaillé de la façon dont ils essayèrent l'électricité de l'air, il continue : « Cette expérience indique une électricité croissante avec les hauteurs, résultat conforme à ce que l'on avait conclu par la théorie d'après les expériences de Volta et de Saussure... « ... Nos observations du thermomètre, au contraire, nous ont indiqué une température décroissant de bas en .haut, ce qui est conforme aux résultats connus. Mais la différence a été beaucoup plus faible que nous ne l'aurions attendu, car en nous élevant à 2 000 toises, c'est-à-dire bien au-dessus de la limite inférieure des neiges éternelles à cette latitude, nous n'avons pas éprouvé une température plus basse que 10 5 au thermomètre centigrade ; et au même instant la température de l'Observatoire, à Paris, était de 17 5 centigrades. « Un autre fait assez remarquable qui nous a été donné par nos observations, c'est que l'hygromètre a constamment marché vers la sécheresse à mesure que nous noua sommes élevés dans l'atmosphère ; et, en descendant, il est graduellement revenu vers l'humidité. » Cette première ascension établit la fausseté de la plupart des allégations de Robertson ; pour dissiper les objections qui subsistaient encore, Gay-Lussac s'éleva seul, le 16 septembre 1804, à 7016 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est impossible de reproduire ici ses nombreuses et minutieuses observations. Elles sont d'un intérêt très spécial et très vif, surtout dans leurs rapports avec la loi établie dans ces derniers temps par M. Faye et la décroissance de la température en raison des hauteurs. A la surface de la terre, le thermomètre était à 30 75, et à la hauteur de 6977 mètres il était descendu à 9 5. Gay-Lussac prit de l'air dans des ballons de, verre à 6561 et à 6636 mètres. L'analyse de cet air lui a permis de conclure généralement que la constitution de l'atmosphère est la même depuis la surface de la terre jusqu'aux plus grandes hauteurs auxquelles .on puisse parvenir. Les expériences de Cavendish, MacCarthy, Berthollet et Davy ont d'ailleurs confirmé l'identité de composition de l'atmosphère sur toute la surface de la terre. Gay-Lussac ne ressentit à cette hauteur aucun malaise grave, bien qu'il éprouvât les accidents ordinaires dus à la raréfaction de l'air. Malgré le désir exprimé vivement par lui que ces expériences si intéressantes fussent continuées sous le patronage de l'Institut, ce n'est que cinquante ans plus tard que MM. Barral et Bixio firent quelques ascensions scientifiques. Pendant les années qui suivirent, les accidents furent si nombreux qu'on doit peut-être attribuer à cette cause le peu d'empressement des vrais savants à aller chercher des renseignements dans l'espace. Nous arrivons à la célèbre ascension de M. Glaisher, chef du bureau météorologique de Greenwich. Aguerri par trente voyages aériens qui lui avaient appris à affronter les effets de la raréfaction de l'air et de l'abaissement de la température, il dépassa trois fois de suite l'altitude de 7000 mètres, et dans son ascension du 5 septembre 1862 il atteignit, avec l'aéronaute Coxwell, la hauteur fabuleuse de 10 000 mètres. « Tout à coup, dit M. Glaisher, je me sentis incapable de faire aucun mouvement. Je voyais vaguement M. Coxwell dans le cercle, et j'essayais de lui parler mais sans parvenir à remuer ma langue impuissante. En un instant, des ténèbres épaisses m'envahirent, le nerf optique avait subitement perdu sa puissance. J'avais encore toute ma connaissance et mon cerveau était aussi actif qu'en écrivant ces lignes. Je pensais que j'étais asphyxié, que je ne ferais plus d'expériences et que la mort allait me saisir... D'autres pensées se précipitaient dans mon esprit, quand je perdis subitement toute connaissance, comme lorsqu'on s'endort... Ma dernière observation eut lieu à 1 heure 54, à 9 000 mètres d'altitude. Je suppose qu'une ou deux minutes s'écoulèrent avant que mes yeux cessassent de voir les petites divisions des thermomètres, et qu'un même temps se passa avant mon évanouissement. Tout porte à croire que je m'endormis à 1 heure 57 d'un sommeil qui pouvait être éternel. » M. Coxwell, heureusement, avait conservé ses facultés, et bien qu'ayant les bras paralysés et les mains noires il put tirer avec ses dents la corde de la soupape. A 8 000 mètres, le thermomètre était descendu à 21 au-dessous de zéro. Les expériences de M. Glaisher, les plus concluantes et les plus complètes faites jusque-là, eurent un grand retentissement dans le monde savant tout entier. Elles furent reprises en 1867 par des savants français. M. Camille Flammarion, aidé de M. Eugène Godard, poursuivirent ensemble la solution de plusieurs problèmes sur l'état physique et hygrométrique des nappes de nuages, la formation des nuées, leur hauteur, la direction et la rapidité des vents et des courants superposés, mais aucune ascension à grande hauteur n'eut lieu jusqu'à celle du Zénith, qui amena la mort de Sivel et Crocé-Spinelli. Paul Bert, pour combattre l'asphyxie due aux grandes hauteurs et appelée mal des montagnes, avait fait de très intéressants travaux. Ayant constaté que les changements dans la pression atmosphérique n'agissent nullement, comme on le croyait jusque-là, par une influence mécanique ou physique, mais parce qu'elles font varier la tension de l'oxygène et ses combinaisons avec le sang, il en conclut qu'il suffirait d'absorber de l'oxygène pour lutter contre la torpeur des hautes régions. A la suite de nombreuses analyses sur le sang des animaux soumis à diverses dépressions et d'épreuves personnelles subies dans un cylindre de l'appareil inventé par lui, et dans lequel une pompe à vapeur faisait le vide, il arriva à vérifier la constante exactitude de sa théorie. Pendant ce temps, MM. Gaston et Albert Tissandier faisaient de nombreux voyages aériens et de remarquables observations relatives aux ombres aérostatiques, tandis que Sivel, ancien officier de marine, et Crocé-Spinelli, ancien élève de l'École centrale, entreprenaient une série d'ascensions destinées à expérimenter les découvertes de Paul Bert. Ce sont MM. Gaston Tissandier, Sivel et Crocé-Spinelli qui montaient le Zénith qui entreprit, après un long et heureux voyage de durée, l'ascension en hauteur où deux des aéronautes trouvèrent la mort. L'horrible catastrophe est encore trop près de nous pour qu'il soit utile d'en rappeler les détails. Parti le 15 avril 1875, à 11 h 35 du matin, de l'usine à gaz de la Villette, l'aérostat reprenait terre à 4 heures, avec deux cadavres dans sa nacelle. Il faut lire le beau récit que M. Gaston Tissandier, le seul survivant, a fait de ce terrible drame. C'est à 7000 mètres que l'engourdissement semble les avoir saisis. A cette hauteur, M. Tissandier écrivait encore d'une main que le froid faisait trembler : « J'ai les mains gelées. Je vais bien. Brume à l'horizon avec petits cirrus arrondis. Nous montons. Crocé souffle. Nous respirons oxygène. Sivel ferme les yeux. Crocé ferme aussi les yeux. Je vide aspirateur. Temp. 10 1 h 2. H. 320. Sivel est assoupi. - 1 h 25. Temp. 11 . H. 300. Sivel jette lest... » (Ces derniers mots sont à peine lisibles.) Mais Sivel se ranime pour jeter du lest, le ballon bondit à 8 000 mètres, et les trois voyageurs perdent connaissance. M. Tissandier s'étant réveillé à 2 h 8 m., vit bientôt Crocé-Spinelli se redresser à son tour, et, dans une sorte d'accès de folie, jeter par-dessus bord l'aspirateur, le lest, les couvertures, tout ce qui lui tombe sous la main. Ayant de nouveau perdu connaissance, M. Tissandier ne revint à lui qu'à 3 h 30 environ, l'aérostat se trouvant encore à une altitude de 6000 mètres. Ses compagnons avaient la figure noire, les yeux ternes, la bouche béante et remplie de sang. A quatre heures, le Zénith, s'éventrant contre un arbre, déposait à terre les deux morts et le survivant. Dans quelques jours, le Horla, monté par MM. Paul Jovis et Mallet, reprendra la route abandonnée depuis cette catastrophe, et s'élèvera, si aucun accident ne vient entraver la volonté des aéronautes à la hauteur de 8000 mètres. Le Figaro, suivant en cela l'exemple magnifique du New York Herald qui, après avoir envoyé des expéditions au Pôle Nord, lança Stanley à travers l'Afrique, le Figaro a préparé, avec un soin minutieux, tous les détails de cet intéressant et hardi voyage. En outre, une commission spéciale va être nommée, avec le concours du Bureau central météorologique et de la Faculté de médecine, pour contrôler et étudier les renseignements que rapporteront les voyageurs. Quelques savants officiels, qui patronnèrent la malheureuse ascension du Zénith, semblent croire aujourd'hui, malgré les tentatives victorieuses de Robertson, de Gay-Lussac et de Glaisher, que l'homme ne peut vivre au-dessus de 7000 mètres, et que, s'il résiste aux dangers de ces hauteurs, il n'y conserve pas assez de lucidité pour poursuivre d'utiles observations météorologiques. En tout cas, l'éminent directeur de l'Observatoire de Meudon, M. Janssen, a déclaré que cette expérience aurait le plus grand intérêt si on la pouvait accomplir entièrement, prouver l'altitude atteinte et la durée du séjour aux grandes hauteurs. Mais il doute que ces conditions puissent être tout à fait remplies. Pour vaincre ces difficultés, M. Jovis a fait construire d'abord un appareil enregistreur semblable à celui dont nous nous sommes servis dans notre premier voyage sur le Horla. Mais cet appareil réglé alors à 3000 mètres va l'être à 9 500. Mû par un mouvement d'horlogerie très délicat, il dessine sur une bandelette de papier roulée autour d'un cylindre, et qui se déroule d'une façon lente et régulière, une petite ligne noire, à l'encre. Le tracé vertical révèle la hauteur atteinte, tandis que la longueur du trait mesure la durée de chaque période de l'ascension. Ce baromètre précieux, construit par MM. Richard frères, est exposé, dès maintenant, dans la salle des dépêches du Figaro. En outre, les baromètres à déversement de mercure sont des témoins irrécusables de l'élévation ; car le mercure contenu dans un tube à deux branches monte dans l'un et baisse dans l'autre à mesure que diminue la pression atmosphérique. Cet appareil étant réglé à 7000 mètres, le métal liquide parvient alors à l'orifice du tube libre et se répand. La quantité répandue indiquera, par conséquent, de combien on a passé 7000 mètres. Tous les autres appareils, électroscope, boussole aérienne, instrument des plus précieux inconnu jusqu'à ce jour, seront construits par l'ingénieur Chevalier. La question des vêtements pour affronter une différence de température qui peut être de cinquante degrés en une heure a été résolue grâce aux conseils du géographe M. Liénard, que ses nombreuses ascensions ont renseigné sur ces dangers. Ils seront en soie et garnis intérieurement d'une fourrure fine et légère. Les propriétaires de la Belle Jardinière, qui sont eux-mêmes des aéronautes, et dont l'un fut, avec moi, parrain du Horla, se sont chargés de les faire confectionner. Enfin, la nouvelle nacelle du ballon, contenant tout le laboratoire aérien nécessaire pour cette montée, sera exposée la semaine prochaine. Bonne chance aux voyageurs. 3 août 1887 LA FORTUNE L'architecture se meurt, l'architecture est morte. La disparition de cet art est d'ailleurs facile à constater, mais en y songeant bien, ce n'est pas aux architectes qu'il faut s'en prendre. Si nous voyons de temps en temps s'élever dans Paris un affreux monument nouveau, songeons que deux ou trois cents projets, sinon plus, ont passé sous les yeux d'une commission présidée par un ministre ou par un membre de l'Institut. C'est donc le membre de l'Institut (à tout seigneur tout honneur), puis le ministre, puis la commission tout entière qu'il faut traiter comme ils le méritent. Si M. Eiffel, marchand de fers, dresse sur Paris l'effroyable corne dont les dessins et les débuts font présager la laideur totale et définitive, il ne, faut assurément pas en vouloir à M. Eiffel qui fait ce qu'il peut avec son fer. Mais quand il nous sera permis de contempler dans toute sa hauteur et toute sa hideur ce monument du mauvais goût contemporain, nous proclamerons bien haut les noms des patrons de cette chaudronnerie, afin qu'on ne songe jamais à eux quand le Ministère des beaux-arts sera vacant. Les millions employés à construire cette cage-paratonnerre (qui nous fera désirer une Commune déboulonneuse) n'auraient-ils pas pu servir à favoriser l'effort de l'architecte inconnu qui porte peut-être en sa tête des formes nouvelles d'édifices. Les pauvres jeunes gens qui cherchent aujourd'hui le secret de la beauté des lignes et des ornements de pierre en sont réduits à subir le goût du bourgeois qui commande son château, ou de la commission ministérielle composée de vieux fossiles pétrifiés dans la période grecque, dans celles du Moyen Age ou de la Renaissance. Donc, si l'impuissance de l'architecture monumentale contemporaine doit être attribuée d'abord au goût rétrograde ou nul de nos gouvernants, il est juste aussi de faire large part à la médiocrité du bourgeois riche. Et c'est une curieuse étude à faire que celle de l'emploi de la fortune, de nos jours. Ceux qui étaient autrefois les seigneurs, les grands seigneurs, portaient en leur âme une curiosité, une ardeur, une hardiesse qui les poussaient aux entreprises. Quand ils avaient fini de faire la guerre où se plaisait leur coeur aventureux, ils bâtissaient des châteaux ou des cathédrales. La France n'est-elle pas couverte de merveilleux monuments, tous différents, édifiés de siècle en siècle par des artistes modernes, patients, convaincus, sur l'ordre de princes ignorants et magnifiques ? Nous devons à ces seigneurs entreprenants et à ces grands artistes, demeurés souvent inconnus, l'admirable musée des monuments historiques dont notre sol est peuplé. Il suffit de nommer tous les illustres châteaux français, ceux du Nord et ceux du Centre, ceux de l'Est et ceux de l'Ouest, pour voir surgir devant nos yeux une surprenante galerie de palais où s'est fixé, sous des aspects nombreux, variés et superbes, tout le génie architectural de notre race. Chaque siècle a laissé d'innombrables traces, de merveilleux échantillons de son art toujours renouvelé. Et nous pouvons suivre d'époque en époque toutes les modifications de l'inspiration immortelle. Aujourd'hui plus rien. Manquons-nous donc d'artistes ? Pourquoi les architectes auraient-ils disparu de France puisque nous avons toujours d'admirables sculpteurs et de remarquables peintres ? Certes, il en existe qui, demain, pourraient créer des types de monuments comme ont fait ceux d'autrefois ! Mais ce qui nous manque, par exemple, c'est l'homme généreux et riche pour oser et pour payer ces tentatives. Certes, la nature de l'homme riche, de l'homme très riche d'aujourd'hui est inférieure à celle de l'homme puissant et riche de jadis. Cherchons un peu à quoi nos opulents contemporains emploient leur temps, leur argent, et ce qu'ils peuvent avoir d'intelligence. Leur première ambition, en général, est de faire parler d'eux, de briller et de dominer, par leur fortune. Cette ambition est naturelle, mais les moyens dont ils se servent pour y parvenir sont au moins très discutables. Le plus employé est le cheval. Cet animal est devenu, en effet, la plus noble conquête de l'homme, comme fa proclamé le prophète évangéliste Buffon, car il donne la gloire et la considération. Je ne veux point parler du cheval utile, de celui qu'on monte et qu'on attelle, mais de l'affreuse bête efflanquée nommée cheval de course, sur le dos de laquelle on met un petit homme maigre dont le génie consiste à cravacher les côtes qui le portent avec plus d'ardeur que le voisin et d'arriver premier dans une course où il ne court pas lui-même. Ces jeux sont très respectables comme divertissements pour amener le public et comme prétexte à paris, bien que je préfère les petits chevaux des casinos qui peuvent donner les mêmes émotions tout en coûtant beaucoup moins cher à installer. Peu importe d'ailleurs. Il ne s'agit ni de juger, ni de blâmer, ni de condamner, ni de moraliser, mais de constater que le plus grand effort d'esprit de nos contemporains opulents consiste à faire galoper des bêtes et à découvrir des jockeys incomparables et non des artistes originaux qui attacheraient le nom de leur protecteur à quelque monument impérissable. Quand l'homme riche n'est point un homme de sport par suite des tendances de sa nature morale ou des empêchements de sa nature physique, il devient volontiers amateur d'art et collectionneur. Cela vaut peut-être un peu moins que s'il était un simple turfiste comme on dit dans le galimatias hippique et moderne, car le propriétaire d'écuries est à peu près sûr de se ruiner, tandis que le collectionneur cache, derrière un goût qui semble noble, une âme rapace de trafiquant. Il n'achète pas pour encourager, pour aider l'artiste, il ne cherche pas à découvrir les talents nouveaux, à les pousser, à leur donner l'or qui leur permettrait de se développer complètement et librement, il achète, après contrôle d'hommes compétents, des objets rares dont la valeur est plus cotée que celle des rentes nationales. Ce qu'il y a de bizarre et de curieux, en effet, dans son cas, c'est qu'il ne connaît rien lui-même au bibelot. A force d'en voir il finit par discerner à peu près le prix courant des objets assez connus ; mais il hésite devant les pièces rarissimes, incapable de reconnaître leur provenance et de contrôler leur authenticité. Il n'est, au fond, qu'un avare amassant non de l'or, mais des poteries, des toiles, des meubles, des bijoux, en procédant toujours par comparaison et jamais par intuition. Quand il hésite, il a recours à l'expert, ce qui prouve bien qu'il n'aime pas l'objet, que la beauté et la grâce de la chose ne le préoccupent nullement, et qu'il tient à la seule estimation - bien établie. Et c'est grâce à lui, pour lui, que s'est développée, comme le chien d'arrêt pour le chasseur, la race anxieuse des experts. Quelques-uns exercent cette profession officielle à la façon des notaires et des avoués, mais les plus sûrs sont des amateurs bien doués, vraiment nés pour le bibelot, ceux-là, et qui, sans fortune, utilisent leurs facultés naturelles, leur flair, leur sens du beau, du rare, du curieux, du gracieux, de l'introuvable, et cherchent, dénichent, reconnaissent, apprécient, jugent, estiment, classent, d'un oeil sûr, infaillible, l'objet qu'on leur montre ou qu'ils découvrent. Il est en France plus de cent collections ayant coûté plus d'argent qu'il n'en faudrait pour bâtir la féerique abbaye du Mont-Saint-Michel. Où sont-elles, ces collections ? Elles sont rangées dans des vitrines, enfermées dans des armoires, classées comme des herbiers ou des médailles. Servent-elles à la décoration de quelque hôtel original et princier ? Non. L'hôtel, au contraire, semble construit uniquement pour les contenir comme une boutique est faite pour enfermer des marchandises. Ce sont, en effet, des marchands qui ont acheté ces choses, avec la peur incessante d'être trompés, d'être volés, puis ils les ont mises en ordre, ravis de savoir au juste ce qu'elles valent, ils les ont alignées, époussetées, numérotées et cataloguées avec un soin minutieux et puéril de gens très ordonnés et très riches. Un d'eux disait un jour à l'ami qui visitait son hôtel : « Voyez donc ma salle de bains, elle est, je crois, le dernier mot du confortable. » L'ami regarda et admira cette salle fort jolie en effet, avec vitraux et vieilles faïences italiennes couvrant les murs du haut en bas,.puis il répondit : « C'est très bien, mais vieux jeu. Vous en êtes encore à la baignoire. » - A la baignoire. Mais oui ! Par quoi voulez-vous donc la remplacer ? - Oh ! moi, si je possédais votre fortune colossale, j'aurais une piscine en marbre rouge où coulerait jour et nuit de l'eau tiède comme coule une rivière dans un pré. On y pourrait nager à vingt personnes. Sur le bord de ce bassin, des statues, l'une assise les pieds dans l'eau, une autre debout, tordant ses cheveux, une autre à genoux, se mirant, une autre lisant, une autre chantant, créées par les premiers sculpteurs de mon époque, alterneraient avec de fines colonnes portant la voûte de marbre blanc. Et dans les fonds de la vaste galerie, des vitraux superbes, de la verdure et des fleurs. « Et mes amis viendraient nager chez moi au lieu d'aller piquer des têtes dans les bains à fond de bois ou dans la piscine Rochechouart. « Et cette jolie fantaisie ne coûterait pas un demi-million. » L'homme riche écoutait, stupéfait, puis, après un long silence : « Oh ça, c'est de la folie ! » dit-il. 9 août 1887 AUX BAINS DE MER Autrefois, on allait à la mer pour prendre des bains et nager. Aujourd'hui, on vient sur les plages pour se livrer à un exercice d'une nature toute différente et qui ne demande pas le voisinage de l'eau. Du matin jusqu'au soir, on rencontre dans les rues du village marin et sur les routes avoisinantes, dans les prés, par les champs, au bord des bois, partout, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des vierges et des mères de famille déformées par cinq ou six accidents de reproduction ; les hommes vêtus de complets en flanelle blanche, les femmes d'un petit uniforme à jupe courte en flanelle noire et tous portant à la main une raquette. Cette raquette, l'odieuse raquette, cauchemar affreux, on ne peut faire un pas dehors sans la voir. Tous l'ont su bout du bras du matin jusqu'au soir, ne la quittent pas, la manient comme un joujou, la font sauter en l'air, la brandissent, s'asseoient dessus, vous regardent à travers comme derrière la grille d'une prison, ou la raclent comme une guitare. Vous la retrouvez dans les maisons, dans toutes les maisons, sur les tables, sur les chaises, derrière les portes, sur les lits, partout, partout. Après l'avoir vue tout le jour on en rêve toute la nuit, et à travers des songes tumultueux on aperçoit toujours la main, rien qu'une main, immense et folle, agitant, dans le firmament vide, une raquette démesurée. Ces gens, ces pauvres gens, qui portent ce signe particulier de leur folie comme autrefois les bouffons déments agitaient un hochet à grelots, sont atteints d'un mal d'origine anglaise qu'on appelle le lawn-tennis. Ils ont leurs crises en des prairies, car un grand espace est nécessaire à leurs convulsions. On les voit, par troupes, s'agiter éperdument, courir, sauter, bondir en avant, en arrière, avec des cris, des contorsions, des grimaces affreuses, des gestes désordonnés, pendant plusieurs heures de suite, maintenus par un filet qui arrête leurs emportements. On pourrait croire, en les regardant de loin, de très loin, que ce sont des enfants qui s'amusent à quelque jeu violent et naïf. Mais, dès qu'on approche, le doute disparaît ; on comprend la nature de leur mal, car des hommes mûrs, des hommes vieux, des femmes à cheveux gris, des obèses, des étiques, des chauves, des bossus, tous ceux qu'on croirait ailleurs être des sages et des raisonnables se démènent et se désarticulent avec plus de folie encore que les jeunes. Et leurs bonds, leurs gestes, leurs élans révèlent aussitôt au passant effaré l'expression bestiale cachée en tout visage humain qui ressemble toujours à un type d'animal et fait apparaître étrangement tous les tics secrets du corps. Et les yeux se troublant, l'esprit s'affolant à les voir, c'est ilors une danse macabre de chiens, de boucs, de veaux, de chèvres, de cochons, d'ânes à figures d'hommes, enculottés et enjuponnés, qui s'agitent avec des secousses grotesques du ventre, de la poitrine ou des reins, des coups de jambe et des coups de tête, une mimique violente et ridicule. C'est ainsi qu'on s'amuse et c'est pour se livrer à ces crises quotidiennes et convulsives qu'on vient aux bains de mer en l'an 1887. Les baigneurs d'Étretat ont pu jouir dernièrement d'une distraction d'autre nature qui a causé dans la petite ville une émotion profonde. Un remarquable magnétiseur qui est aussi un fort adroit prestidigitateur, M. Pickmann, a affolé et terrifié ses spectateurs par des expériences d'hypnotisme. L'hypnotisme, qui est en train de devenir une religion qui a ses miracles, ses apôtres, ses fanatiques et ses incrédules, diffère des religions ordinaires en ceci que presque tous ses prêtres sont docteurs en médecine et non plus en théologie. Jusqu'ici le principal résultat obtenu par les pratiques hypnotiques est une hausse sensible du prix des épingles, la principale épreuve consistant à en cacher partout, dans les rideaux, sur les fauteuils, sur les robes, sous les tables, afin que le voyant les retrouve. En admettant une perte de 50 %, la consommation normale des épingles a donc subi une notable augmentation, et les maisons des croyants sont devenues inquiétantes, les sièges pleins de ces épingles non découvertes présentant de sérieux dangers. Cependant, parmi les expériences faites par des hommes de science et de raison, il en est quelques-unes qui semblent indéniables, et qui présentent un intérêt étrange et puissant. On sait que les magnétiseurs peuvent suggérer à leurs sujets préalablement endormis la vision d'êtres ou d'objets imaginaires quelconques. Rien d'étonnant à cela. On dit : - « Voici un chat, un chien, un loup, un verre, une montre. » Et l'hypnotisé voit un chat, un chien, un loup, un verre ou une montre. Je dis voit, et non pas croit voir, car l'examen de l'oeil avec un prisme au moment de l'hallucination y montre reflétée sur la rétine l'image de l'objet suggéré - qui n'existe pas ! - Ce fait est affirmé en des ouvrages de médecine fort sérieux ; et il confirme cette théorie que tout est illusion dans la vie. Les conséquences philosophiques de cette bizarre observation sont infinies et déconcertantes. On est arrivé aussi, au moyen du sommeil hypnotique, à déterminer d'une façon fort curieuse l'indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral, en produisant des illusions et des hallucinations bilatérales simultanées de caractères différents pour chaque côté. Combien de fois n'avons-nous pas senti obscurément travailler en nous ce double cerveau dont un désaccord fonctionnel presque insensible peut expliquer tant de phénomènes de double volonté, de double croyance, de double jugement, et tant de contradictions dans notre être pensant et raisonnable. Au point de vue utilitaire, on ne découvre pas encore nettement quels seront les avantages des pratiques hypnotiques introduites dans la vie courante. Comme il demeure indubitable que certains êtres sous l'influence de cet engourdissement partiel du cerveau, accompagné d'une surexcitation extrême de certaines facultés, deviennent les esclaves du magnétiseur, reçoivent ses ordres pendant le sommeil et les exécutent au réveil, aveuglément, sans aucun souvenir de les avoir reçus, les assassins de l'avenir pourront éviter les dangers de la guillotine en prenant quelques leçons et en se procurant un bon sujet qu'ils exerceront préalablement sur des poulets ou des lapins. Ne se peut-il que Pranzini ait été l'agent inconscient d'un camarade et que ses négations obstinées soient simplement le résultat du sommeil persistant de sa mémoire ? Un autre avantage sera la possibilité d'endormir ses domestiques chaque soir et de leur donner des ordres minutieux pour le lendemain. On évitera de cette façon les réponses insolentes, les commentaires désobligeants et surtout les désobéissances. L'art de M. Pickmann n'est pas encore arrivé à cette perfection. Je l'ai vu cependant faire une chose des plus surprenantes que je pourrais appeler un admirable tour de prestidigitation mentale. Introduit le soir dans une maison où il n'était jamais entré, il a pu deviner un objet auquel a pensé le maître du logis, et, les yeux bandés, courir à l'étage supérieur, à travers des chambres inconnues chercher, trouver et rapporter cet objet. Il m'a paru posséder à un degré plus étonnant que ses confrères ce bizarre flair nerveux que nous a révélé M. Cumberland et que possède aussi très étrangement, paraît-il, M. Garnier, l'architecte de l'Opéra. Il est d'ailleurs une expérience des plus simples que connaissent bien tous les Parisiens coureurs de rues... et de ruelles et qui rentre absolument dans le domaine de l'hypnotisme. Quand un homme, qui aime les femmes, aperçoit un peu devant lui, sur l'autre trottoir d'une large rue, une tournure éveillant son désir, il lui suffit de regarder avec persistance, avec volonté, cette taille et cette nuque fuyant à travers la foule, et toujours, après une minute ou deux de cet appel mystérieux, la femme se retourne et le regarde aussi. Dans une salle de spectacle on peut également, du fond d'une loge, solliciter et attirer un regard qui, surpris, cherche et trouve le vôtre au bout de quelques instants. Je laisse à d'autres le soin d'expliquer ces phénomènes qui ne m'étonnent aucunement, tant nous ignorons encore les propriétés et les puissances de nos organes. 6 septembre 1887 NOUVEAU SCANDALE? Une nouvelle très invraisemblable a couru hier dans Paris. Jusqu'à plus amples renseignements nous nous refusons absolument à l'admettre. Cependant, comme elle intéresse le monde des lettres tout entier, il est de notre devoir de la faire connaître aux lecteurs de Gil Blas, tout en les mettant en garde contre une crédulité trop prompte. On raconte que tous les membres encore vivants de l'Académie française ont été convoqués hier chez un des plus illustres d'entre eux, un des plus vénérés maîtres de la pensée moderne pour recevoir communication d'une révélation des plus graves. Il ne s'agirait de rien moins que du recommencement du procès de Mmes Limouzin, Rattazzi et de deux autres dames que nous ne nommons point par un sentiment de réserve bien naturel, qui auraient employé pour les dernières nominations académiques les mêmes manoeuvres illicites que pour les fournitures de gamelles au Ministère de la guerre et pour les croix accordées aux industriels pressés et riches. Le fait dénoncé est d'autant plus triste, et, hâtons-nous de le dire, d'autant plus improbable, qu'on sait dans le monde entier combien l'Académie française s'est toujours tenue en dehors des influences et des coteries féminines. Que certains vieux généraux fatigués par leurs campagnes se laissent troubler, conquérir et même corrompre jusqu'à accorder, sur la sollicitation de regards tentateurs et de bourses sonnantes, une fourniture de bidons, de boutons de guêtres ou de draps pour culottes à des fabricants astucieux, nous l'admettons tout en doutant encore, mais nous ne pouvons croire que les Immortels aient poussé la faiblesse jusqu'à donner leurs voix aux candidats de ces dames. Voici, en tout cas, ce qu'on raconte Il y aurait eu, depuis plusieurs années, chez Mmes Limouzin, Rattazzi, D... et S... des dîners et des soirées littéraires destinés uniquement à la conquête d'influences illégitimes au sein de l'illustre assemblée. Dans ces dîners, où assistait, assure-t-on, l'élite de la littérature contemporaine, qui alternait ainsi avec des généraux et des hommes politiques, on traitait, pour sauver les apparences, les plus hautes questions d'art et de science, mais on présentait, en réalité, de jeunes poètes et jeunes romanciers ambitieux aux grands maîtres de la forme écrite. La maîtresse de céans (nous ne nommons plus personne afin de ne pas désigner trop clairement les convives) profitait du doux moment qui suit le repos, quand l'attendrissement né des vins généreux se mêle à la reconnaissance de la digestion qui va bien, pour s'approcher de l'Immortel ému, et lui dire, avec son plus séduisant sourire - Cher maître, permettez-moi de vous présenter M. Roulon des Palmes qui vient de publier Fleurs aurorales, dont je vous ai parlé déjà. Et ainsi, de semaine en semaine, on faisait le siège du grand homme qui commençait par voter un prix pour Fleurs aurorales ou pour Triple Châtiment, de M. Jehan Larivaudière, romancier de grand talent encore peu connu et presque un débutant dans les lettres, bien qu'âgé de soixante-treize ans. On explique donc aujourd'hui par cette influence fâcheuse de certaines femmes intrigantes les choix si souvent discutés et les récompenses si souvent incompréhensibles accordées par l'Académie. On attribue même, mais nous nous refusons absolument à le croire, une grande part à Mmes Limouzin et Rattazzi dans les nominations de MM. Léon Say et Ferdinand de Lesseps comme membres de l'Académie, car on assure, à voix basse, qu'on a saisi chez elles, lors de l'enquête faite par M. Gragnon, quatre collections des oeuvres complètes de ces deux Immortels, soit cent quatre-vingt-seize volumes qui auraient disparu au cours de l'enquête. M. Gragnon aura à s'expliquer sur cette disparition devant la commission parlementaire. On se demande avec curiosité ce qu'on a pu faire d'une pareille quantité de livres. Les a-t-on détruits ou rendus à leurs auteurs afin qu'ils puissent les remanier à leur guise. Cette dernière version est très admissible, car on ne connaît pas, dans le commerce, le double de cette collection. Voici maintenant un échantillon des lettres qu'on se récitait hier sur le boulevard, car, vraies ou fausses, tout le monde les sait par coeur. « Chère madame, vous êtes vraiment la plus délicieuse des amies et le pâté de foie gras que vous m'avez envoyé, le plus succulent des pâtés. Ma femme l'a trouvé exquis et me charge de vous remercier. Nous le dégustons avec religion, en pensant à vous et en parlant de vous. Nous avons tant de bien à en dire, nous découvrons chaque jour en vous des qualités si nouvelles et si charmantes que cet éloge, commencé depuis que nous vous connaissons, ne finira qu'avec ma vie. « Certes, je songe à votre candidat et je travaille pour lui. J'ai déjà gagné les voix de L..., de G..., de B..., de N... et de R... Si j'osais vous donner un conseil ce serait d'inviter à dîner M. R... qui est très friand de bonne cuisine et de doctes causeries. « Pour en revenir à votre ami, M. Palumeau, nous sommes tous d'accord sur la grande valeur de son beau livre : « De l'emploi du verbe être dans l'ancienne poésie française », et je ne doute pas qu'il obtienne le prix de trois mille francs que vous m'avez demandé pour lui. « Veuillez agréer, chère madame, l'hommage, etc. » On a pensé un moment que la date portée sur cette lettre était antérieure à la fabrication du papier, mais l'expert consulté a déclaré reconnaître le papier spécial destiné à la préparation du dictionnaire, et fabriqué en 1640. Quelques feuilles à peine ont disparu depuis cette époque. On raconte aussi, encore plus bas, que cette agence pour nominations et prix académiques avait une organisation beaucoup plus active et compliquée que l'agence pour gamelles et décorations, et que si le scandale n'avait pas été étouffé dans l'oeuf, comme on dit à l'Institut, il aurait atteint au moins 20/40 des Immortels. Cela est faux, nous n'en doutons pas. Il paraît probable cependant que ces dames se sont occupées activement de soutenir leurs candidats pour les trois fauteuils actuellement vacants. On murmure que M. Claretie est fortement patronné par Mme Limouzin. Les habitués du foyer des Français prétendent qu'on allait mettre en répétitions, sur cette scène, un acte en vers, intitulé : Péché caché de... devinez... de M. Limouzin lui-même !... A la suite de cette représentation, quatre sociétaires de la Comédie devaient recevoir la croix d'honneur ! Nous ne dirons pas leurs noms. On affirme, en outre, qu'une chaloupe canonnière amarrée actuellement au quai de la Tournelle a été offerte, avec équipage complet, par un amiral, candidat au second fauteuil, à Mme Rattazzi qui devait la présenter au ministre de la Marine pour en solliciter l'admission dans la flotte en remplacement des torpilleurs reconnus défectueux à la suite des expériences de cet été. On prétend enfin que le candidat au troisième fauteuil ne serait autre que le général Boulanger lui- même. Voici à ce sujet quelques détails assez curieux. On a surpris, chez Mme Limouzin, lors de la première perquisition, trois volumineux paquets de lettres. Ce sont des lettres qu'on n'avait pas pris la peine de lire qui ont décidé le gouvernement à remuer toute cette boue dans l'espoir d'en couvrir cet officier redouté. Or, il ne s'agissait que de trois volumes de correspondance envoyés à l'impression et dont Mme Limouzin corrigeait les épreuves. Inutile d'ajouter que ces volumes devaient assurer la nomination du général à l'Académie. Les titres qu'a bien voulu nous communiquer un sympathique éditeur étaient : - Lettres aux Princes ; - Lettres à Divers ; - Lettres aux Dames. Voici maintenant le plus curieux de l'affaire. De qui tient-on la révélation de ces menées académiques ? Je vous le donne en mille !... De M. Michelin !... Comment et pourquoi ? On se rappelle que Mme Rattazzi fut condamnée par le tribunal pour tentative de corruption sur cet incorruptible président du Conseil municipal. Or, il paraît qu'à la sorte du refus indigné de cet honnête homme, cette dame, par un brusque revirement bien féminin, enthousiasmée de cette conduite, alla le trouver de nouveau pour lui offrir le prix Montyon, et afin de le convaincre lui donna les preuves indéniables de ses relations avec l'Académie. Non moins intraitable la seconde fois que la première, repoussant la récompense comme il avait repoussé la tentative de corruption, M. Michelin n'hésita pas à dénoncer cette nouvelle manoeuvre ! Au dernier moment, on nous dit que nous avons été trompés et qu'il s'agit simplement de l'académie du Chat Noir, dont M. Salis est directeur perpétuel. La démarche de Mme Limouzin, allant chercher refuge et protection chez cet illustre gentilhomme cabaretier, donne beaucoup plus de vraisemblance à cette toute récente version. 15 novembre 1887 LES GRANDES PASSIONS Donc, madame, vous vous ennuyez ? - Hélas oui, monsieur, affreusement ! - Et cela dure depuis longtemps ? - Oh oui ! - Depuis un an ? - Oui, à peu près. - Vous avez été voir Georgette ? - Oui. - Est-ce bon ? - Oh ! charmant, tout à fait charmant ! Et Speranza ? - J'ai vu également Speranza. C'est un délicieux ballet. - Avez-vous lu Tartarin dans les Alpes ? - Certainement, et le premier jour. - Cela vous a plu ? - Infiniment. Moi, d'abord, j'avais une passion pour Tartarin. Rien ne m'a jamais amusée autant que ce livre-là : c'est si drôle, si spirituel, si cocasse. Malgré toute l'admiration que j'ai pour les autres romans de Daudet, je préfère encore Tartarin, parce qu'il me fait rire aux larmes toutes les fois que je l'ouvre. Non, voyez-vous, jamais on n'a eu tant d'esprit. Et c'est si amusant de voir Tartarin dans les Alpes après l'avoir vu dans le désert ! - Donc, madame, vous avez passé un soir excellent en écoutant Georgette, un soir excellent en regardant Speranza, et un jour excellent en lisant Tartarin. Et vous prétendez vous ennuyer ? - Mais oui, je m'ennuie ! Vous croyez donc que cela suffit pour occuper ma vie, d'avoir quelques heures d'agrément de temps en temps. - Moi, madame, je trouve qu'il est fort rare d'obtenir non pas quelques heures, mais quelques minutes de distraction. Or, vendredi vous irez à Sapho. Vous lirez le lendemain le délicieux volume de nouvelles qu'Octave Mirbeau vient de publier : Lettres de ma Chaumière, et le lendemain encore L'Alpe homicide de Paul Hervieu ; et cela vous intéressera d'autant plus que vous retrouverez dans ce livre remarquable, ces Alpes neigeuses où vient de se promener Tartarin. Et puis vous aurez d'autres spectacles et d'autres livres, et des dîners en ville, et des soirées, et mille choses diverses qui vous conduiront au printemps. Et vous prétendez vous ennuyer ? - Mais oui, je m'ennuie. Vous êtes insupportable de ne pas me croire. - Je vous crois, ma chère amie, seulement vous vous trompez de mot ; vous ne devriez pas dire : je m'ennuie, mais : je n'aime pas. Pour vous, tout se borne à l'amour. Aimer ou ne pas aimer, tout est là. Quand vous aimez, la terre devient un paradis terrestre, la vie un enchantement ; et quand vous n'aimez pas, l'univers et la vie redeviennent un enfer. - C'est vrai, cela ! - Parbleu, si c'est vrai ! Et vous considérez l'amour comme la plus grande, la plus belle, la plus généreuse, la plus profonde, la plus puissante des passions. - Mais oui. Certainement. - Eh bien, ma chère amie, l'amour, en vérité, est la plus mesquine, la plus faible, la plus légère et la moins durable des fantaisies qui entraînent le coeur humain. - Mon Dieu, que vous êtes bête ! - C'est possible ! Bête, mais juste. Raisonnons. On connaît la force d'une locomotive au nombre de wagons chargés qu'elle peut traîner, n'est-ce pas ? Et de même on peut mesurer la force d'une passion aux choses qu'elle peut faire accomplir à l'homme. Je dis que sous tous les rapports l'amour est inférieur aux autres passions. D'abord la qualité première d'une passion est la durée. Or, l'amour est essentiellement limité. Combien pourrait-on citer de cas où il ait persisté pendant une vie entière ? Il change de sujets plusieurs fois dans le cours d'une existence et s'arrête définitivement dès que les cheveux sont devenus blancs. C'est donc plutôt un appétit qu'une passion, un appétit qui varie suivant les âges et qui se porte sur plusieurs personnes. Or, ma chère amie, il me serait facile de prouver que le jeu a ruiné plus d'hommes que l'amour, et que l'alcool en a tué davantage. Donc, les cartes et l'ivrognerie sont deux passions supérieures. En effet, on ne peut rien faire de plus énergique, pour prouver un entraînement, que de donner son argent et sa vie, les deux choses les plus précieuses qui soient. Or, si la statistique nous prouve que l'homme se ruine plus volontiers, plus facilement pour le baccara que pour une jolie fille, qu'il résiste moins aux cartes qu'aux beaux yeux, qu'il est attiré plus irrésistiblement par les tripots que par les alcôves, et qu'il laisse plus passionnément ses derniers sous sur une table verte que dans les mains roses d'une femme, le doute ne nous est plus possible. Ceux qui se ruinent pour des femmes sont rares, bien rares, aujourd'hui, tandis que ceux qui se ruinent par le jeu sont nombreux. Quant à ceux qui se tuent par amour ou pour l'amour, on n'en voit guère. Ceux qui se tuent par l'alcool sont innombrables. Vous vous étonnerez, n'est-ce pas, ma chère amie, que deux bras ouverts n'aient pas autant d'attrait qu'un petit verre plein d'eau-de-vie ? Mais vous avouerez aussi que deux bras fermés sont un instrument de mort aussi prompt et aussi sûr, quand on s'y abandonne complètement, qu'un liquide jaune ou vert bu avec excès ? Or, du moment qu'on meurt davantage de la bouteille que du baiser... que conclure ?... - Vous êtes tout à fait stupide ! On ne peut même pas répondre à de pareilles sottises. - Je vais plus loin. Je dis que ces trois passions : l'alcool, le jeu et l'amour, réputées redoutables parce qu'elles sont dangereuses et qu'elles mènent à des catastrophes, sont bien moins vives en réalité, bien moins puissantes et bien moins intenses que la pêche à la ligne, la chasse et le billard ! - Taisez-vous. Vous m'exaspérez. - Oh ! je vous comprends. Votre coeur de femme s'exalte pour les passions poétiques, accepte les passions dramatiques et s'indigne des passions inoffensives et bourgeoises, les plus tenaces, les plus vivaces, les plus absorbantes de toutes. Ma chère amie, cet homme calme, coiffé d'un chapeau de paille et assis au bord de l'eau où il fait tremper un bouchon au bout d'un fil, est le plus ardent des passionnés. Rien n'arrêtera son invincible amour, rien ! Le jour où Paris flambait incendié par la Commune, alors que le canon faisait trembler les murs, que les balles volaient par les rues comme des mouches, que les corps troués servaient de pavés aux rues, que les ruisseaux roulaient du sang au lieu d'eau, on compta quarante-sept hommes, quarante-sept sages ou quarante-sept fous, assis paisiblement le long des berges de la Seine, depuis le Point-du-Jour jusqu'aux Tuileries écroulées sous les flammes. Que leur importait Paris en feu, la Commune vaincue, la Patrie sanglante, la guerre civile après l'invasion prussienne, à ces hommes qui n'avaient d'attention que pour leur flotteur de liège ? La mort les menaçait de tous les côtés. Les balles sifflaient sur leurs têtes, et leur coeur battait d'espérance quand un goujon mordillait l'asticot ! Je pourrais citer cent exemples aussi frappants. La chasse ! Quel est l'homme qui ferait pour une femme ou des femmes, durant toute sa vie, ce qu'un chasseur fait pour la chasse ? Songez aux voyages en carriole, par les nuits froides, pour aller tuer quelques lapins, aux autres nuits passées dans les marais, sous une hutte de paille ou de glace, aux pluies battantes reçues pendant des saisons entières, aux prodigieuses fatigues, aux mauvais repas des fermes, aux marches interminables. Est-il un amoureux qui supporterait cela pour sa maîtresse ? Est-il un joueur qui affronterait ces fatigues et ces privations pour aller tenir une banque au fond d'un bois ? Est-il un ivrogne qui ferait vingt lieues sous la grêle pour boire un verre de fine champagne, comme le fait un chasseur pour tirer une bécasse ? - Alors ? Alors ? Alors ? - Quant au billard ? Oh, le billard ? L'homme pris par le billard ne voit plus la vie, la politique, l'art, la guerre, l'amour, que sous forme de trois billes d'ivoire, courant l'une après l'autre, dans un champ de drap vert ! Il divise l'humanité, non pas en hommes et en femmes, en militaires et en civils, en aristocrates et en démocrates, mais en êtres qui jouent ou qui ne jouent pas au billard. Vignaux est son pape, son pape majestueux, mystérieux, tout- puissant, surhumain ! Quand il boit, quand il mange, quand il marche, quand il se repose, quand il tousse, quand il se mouche, quand il rit, quand il pleure, quand il crache, quand il s'habille ou se déshabille, il ne pense qu'au billard, et il voit sans cesse, partout, les deux billes blanches et la bille rouge vagabondant sous la poussée d'une queue pointue, jouant une éternelle partie qui ne finira qu'au Jugement dernier ! Il se lève, cet homme, pour aller à son estaminet, il y passe sa journée entière autour du meuble carré qui contient et limite tous ses désirs et toutes ses espérances, et il ne part qu'à l'heure obscure où le garçon le met dehors, en éteignant le dernier bec de gaz. Oh ! voilà une passion, ma chère amie ! - Mon cher, vous allez me forcer à vous mettre à la porte ! - Non, madame, je ne vous réduirai point à cette extrémité. Je m'en vais. Mais... écoutez. Vous croyez à la Providence, n'est-ce pas ? - Certainement ! - Eh bien, je vais prier la Providence de vous envoyer ce que vous demandez, l'amour ! l'amour d'un homme. Mais de votre côté, ma chère amie, priez Dieu, votre Dieu, de m'accorder une grâce, une grâce infinie. - Laquelle ? - Vous ne devinez pas ? Voici. Je m'ennuie autant que vous, madame, et même plus, beaucoup plus ! Eh bien, suppliez le ciel de mettre en mon coeur, en mon pauvre coeur vide et sans espoir, l'amour... l'amour de la pêche à la ligne ou du billard ! C'est la seule grâce que je lui demande. Tout-Paris, 17 décembre 1887 SUR LES NUAGES Quand j'entrai dans l'usine de La Villette, j'aperçus, gisant sur l'herbe de la cour, devant l'armée des noires et monstrueuses cloches à gaz, l'énorme ballon jaune, presque gonflé déjà, pareil à une citrouille colossale poussée au milieu des gazomètres dans un potager de cyclope. Un long conduit de toile vernie, pareil aussi à cette petite queue tordue par où les citrouilles d'or boivent leur vie dans la terre, amenait dans le Horla l'âme des aérostats. Il palpitait et se soulevait peu à peu, et une douzaine d'hommes tournaient autour de lui, déplaçant de seconde en seconde les sacs de lest accrochés dans le filet pour lui permettre de grossir. Un ciel bas et gris, un lourd plafond de nuages s'étendait sur nos têtes. Il était quatre heures et demie du soir, et la nuit, déjà, semblait proche. Des curieux et des amis entraient dans l'usine. On regardait, en s'étonnant, la petitesse de la nacelle, le papier collé sur les minces déchirures du ballon, tous les préparatifs pour ce voyage dans l'espace. On croit encore que les ascensions exposent les voyageurs à de grands dangers, alors qu'elles en présentent juste autant, et peut-être moins, qu'une simple promenade en mer ou même en fiacre. Quand le matériel est bon, l'aéronaute prudent et expérimenté, comme le sont MM. Jovis et Mallet, on peut partir pour une excursion dans le ciel avec une tranquillité d'âme plus complète que si on s'embarquait pour l'Amérique, ce qui ne passe pas pour très effrayant. Quatre hommes viennent chercher la nacelle, grand panier carré assez semblable aux nouvelles malles de voyage en osier tressé. Sur deux faces de ce véhicule volant, on lit, en lettres d'or dans une plaque de bois : Le Horla. On l'attache sous le ballon captif, qui soulève son lest et la grappe d'hommes accrochée au filet, puis on dispose dedans le panier aux provisions, le panier de petit matériel et les instruments : deux baromètres ordinaires, un baromètre enregistreur, deux thermomètres, une jumelle marine. Tout est prêt. Les amis font cercle ; et les voyageurs, en se servant d'une chaise comme marchepied, escaladent le bord de la nacelle, puis sautent au fond. M. Mallet grimpe dans le cercle, au-dessus de nos têtes, sous l'appendice du ballon, étroite bouche de toile par où sortira le trop plein de gaz si nous rencontrons des couches d'air plus chaud. L'aéronaute M. Jovis calcule maintenant sa force ascensionnelle afin de faire un beau départ. On vide un sac de lest ; les mains des hommes cramponnées sur les bords de la nacelle la lâchent un peu, et nous nous sentons doucement soulevés, puis rattrapés par tous ces doigts accrochés de nouveau, puis abandonnés encore quand un autre sac a été rejeté. Un lieutenant de vaisseau, attaché à l'école d'aérostation militaire de Meudon, venu voir l'ascension, a bien voulu aider notre départ. Il garde en ses deux mains la corde qui nous maintient à terre jusqu'au cri poussé par Jovis : « Lâchez tout. » Soudain le grand cercle des amis qui nous enferme et nous parle, les robes claires, les bras tendus, les chapeaux noirs, s'enfoncent autour de nous et disparaissent : - plus rien que de l'air, - nous sommes partis, nous nous envolons. Déjà nous planons sur une immense ville, sur un plan de Paris démesuré, tout pareil aux plans en relief des expositions, avec les toits bleus, les rues droites ou tortueuses, le fleuve gris, les monuments pointus, le dôme doré des Invalides, et plus loin le clocher encore inachevé de Notre-Dame-de-la-Chaudronnerie, la tour Eiffel. Penchés au bord de la nacelle, nous voyons toujours dans la cour de l'usine une foule de petits hommes et de petites femmes qui agitent leurs bras, leurs chapeaux et des mouchoirs blancs. Mais ils sont si petits, si loin, si insectes, qu'on ne comprend pas qu'on les ait quittés à l'instant - il y a huit ou dix secondes. - Regardez, crie Jovis avec enthousiasme, est-ce beau, mes enfants ? Une rumeur immense monte vers nous, une rumeur faite de mille bruits, de toute la vie des rues, du roulement des voitures sur les pavés, des hennissements des chevaux, du claquement des fouets, des voix humaines, du ronflement des trains. Dominant tout, proches ou lointains, suraigus ou graves, les sifflets des locomotives semblent déchirer l'air, tant ils sont vibrants et clairs. Voici maintenant la plaine autour de la ville, la plaine verte que coupent les routes blanches, droites, croisées en tous sens, innombrables. Mais tout à coup les détails de la terre, si nets, se troublent un peu comme si on les eût doucement effacés, puis s'embrument derrière une fumée presque imperceptible, puis se confondent tout à fait brouillés, presque disparus. Nous pénétrons dans les nuages. C'est, d'abord, un voile qui nous enveloppe, léger et transparent. Il s'épaissit, devient gris, opaque, se resserre sur nous, nous emprisonne, nous enferme, nous étreint. Puis, bientôt, cette muraille de brouillard humide et sombre s'éclaircit, blanchit, s'éclaire. Nous glissons à présent à travers une ouate vaporeuse, à travers une fumée de lait, à travers une buée d'argent. De seconde en seconde, une lumière mystérieuse, éblouissante, venue d'en haut, illumine de plus en plus les ondes blanches que nous traversons ; et soudain, brusquement, nous émergeons au-dessus, dans un ciel bleu éclatant de soleil. Aucune folie ne peut créer un rêve pareil à ce que nous avons vu. Nous volons, montant toujours, au- dessus d'un chaos illimité de nuages qui ont l'air de neiges. Ils s'étendent à perte de vue, fantastiques, inimaginables, surnaturels. Elles se déroulent, ces neiges d'un insoutenable éclat, dans tous les sens au-dessous de nous. Il y en a des plaines, des sommets, des pics, des vallons. Les formes de cet univers nouveau, de ce pays féerique qu'on ne peut voir que du ciel, sont inconnues sur la terre. On aperçoit des provinces de clochetons, de flèches, de tours de cristal, des océans de vagues roulées, soulevées, immobiles et furieuses, dont l'écume luisante aveugle les yeux, des précipices violets creusés par les nuages plus bas, et des montagnes invraisemblables dressant dans l'espace infini leurs croupes monstrueuses d'une clarté affolante. Mais soudain, près de nous - près ou loin, on ne saurait le dire au juste, car on n'a pas la notion des distances - apparaît dans l'air limpide une tache transparente, énorme, ronde, qui flotte, qui monte, un ballon, un autre ballon, avec sa nacelle, son drapeau, ses voyageurs. Je lève un bras, et je vois un des passagers de cette apparition qui lève un bras. On distingue les nuages, on distingue l'horizon démesuré à travers cette ombre fantastique comme si elle n'existait pas ; et, autour d'elle, se dessine un large arc-en-ciel qui l'enferme complètement dans une couronne lumineuse et multicolore. Plus réel que le vaisseau-fantôme des navigateurs, ce ballon-fantôme nous accompagne à travers l'espace, au-dessus du désert illimité des nuages ; ceint d'une auréole éclatante, il semble nous montrer, au milieu du ciel inexploré, l'apothéose des voyageurs de l'air. On nomme ce phénomène bien connu « l'auréole des aéronautes » L'ombre portée du ballon sur les nuées voisines explique cette apparition saisissante ; mais, pour expliquer l'arc-en-ciel qui l'entoure, plusieurs théories se sont produites. La plus vraisemblable est celle-ci. L'étoffe dont est fait l'aérostat demeure toujours, malgré la qualité du tissu et du vernis, assez perméable au gaz enfermé dedans. Une déperdition constante a donc lieu à travers toute l'enveloppe et crée autour du ballon une légère couche d'humidité. Le soleil, en traversant cette buée, y fait naître les couleurs du prisme comme dans la fine pluie des cascades, et les projette en couronne, suivant l'ombre du ballon, sur le nuage le plus rapproché. Or, comme nous montons toujours, ce spectre vaporeux cesse bientôt de nous suivre, et, plus petit de seconde en seconde, à mesure que nous nous élevons, il demeure au-dessous de nous, flottant sur l'océan des nuées blanches. Le soleil oblique le jette au loin là-bas, là-bas, où il suit tous nos mouvements, pareil maintenant à une balle d'enfant tombée qui roule, qui erre dans le désert tumultueux des neiges. Plus nous nous envolons, plus la chaleur semble forte et plus la réverbération de la lumière sur cette immensité luisante devient prodigieuse et insoutenable. Le thermomètre marque 26 degrés alors que nous en avions seulement 13 à la surface de la terre, et le ballon, très dilaté, laisse échapper par l'appendice un flot de gaz qui se répand dans l'air comme une fumée. Nous avons passé deux mille mètres, nous planons donc à quinze cents mètres environ au-dessus des nuages, et nous ne voyons rien autre chose que ces flots d'argent sans limites, sous l'azur illimité du ciel. De place en place, des trous violets, des abîmes dont on n'aperçoit pas le fond. Nous allons lentement, poussés par une brise qu'on ne sent point, vers une de ces déchirures. On dirait, de loin, qu'un glacier s'est effondré dans l'immensité, laissant, entre deux montagnes, une crevasse démesurée. Je prends la jumelle pour examiner le creux bleuâtre du précipice, et j'aperçois dans le fond un bout de prairie, deux routes, un grand village. Bientôt nous sommes au-dessus. Voici des moutons dans un champ, des vaches, des voitures ! Comme c'est loin, petit, insignifiant ! Mais les nuées qui courent au-dessous de nous referment brusquement ce judas ouvert dans ce plafond d'orages. M. Mallet, maintenant, répète de moment en moment : « Du lest, jetez du lest. » Le ballon, dégonflé par la dilatation du gaz et refroidi tout à coup par l'approche du soir, tombe comme une pierre. Autour de nous les feuilles de papier à cigarette, jetées sans cesse pour apprécier les montées et les descentes, voltigent comme des papillons blancs. C'est là le meilleur moyen de savoir ce que fait un aérostat. Quand il monte, le papier à cigarette semble tomber vers la terre ; quand il descend, la petite feuille a l'air de s'envoler au ciel. - Du lest. Jetez du lest. Nous vidons, poignée par poignée, les sacs de sable, qui se répand au-dessous de nous en pluie blonde que dore le soleil. Le Horla s'abat toujours, et nous voyons réapparaître tout près de nous, comme s'il venait à notre rencontre, n'ayant pu nous suivre, le ballon-fantôme dans son auréole. Maintenant, nous frôlons la mer des nuages, et notre nacelle, parfois, a l'air de tremper dans l'écume des vagues qui se vaporise autour d'elle. Voici de nouveau des trous par où nous apercevons la terre, un château, une vieille église, toujours des routes et des champs verts. A force de jeter du lest, nous avons fini par arrêter la chute ; mais le ballon, flasque et mou, a l'air d'une loque de toile jaune, et il maigrit à vue d'oeil, saisi par le froid des brouillards, qui condense le gaz rapidement. De nouveau nous entrons dans les nuages, nous nous noyons dans ces flots de brume. Les bruits du monde nous arrivent plus distincts, aboiements de chiens, cris d'enfants, roulement des voitures, claquements des fouets. Voici la terre, l'immense carte de géographie que nous avons pu voir une demi-minute en partant. Nous sommes à peine à six cents mètres au-dessus d'elle, nous distinguons les moindres détails. Des poules, dans une grande cour, s'envolent effarées, nous prenant sans doute pour un épervier monstrueux qui plane. Quel est donc l'animal bizarre qui court dans ce champ ? Est-ce un dindon blanc, ou un mouton, ou une oie ? Non. C'est un petit garçon, vêtu d'une culotte et d'une chemise, qui nous a vus et qui, le nez en l'air, s'est abattu, ce qui m'a permis de reconnaître un corps humain. Nous jetons à la terre des appels fréquents avec notre corne. Les hommes répondent par des cris et nous accompagnent en courant à travers champs, quittant leurs maisons et leur travail. Les charretiers abandonnent les voitures sur les routes, et nous voyons au milieu des récoltes vertes une foule éperdue qui trotte. L'aérostat s'abat toujours. Le premier guide-rope traîne sur les arbres, le second va toucher terre, quand nous atteignons une ligne de chemin de fer dont les fils télégraphiques vont arrêter notre passage. - Il faut sauter sur la ligne, crie Jovis, car le télégraphe est la guillotine des aéronautes. Il jette le dernier sac de lest, presque d'un seul coup, et le ballon agonisant fait un dernier effort, semble donner un dernier coup d'aile, franchit le remblai juste au moment où arrive un train, dont le mécanicien nous salue en sifflant. Nous voici de nouveau à trente mètres du sol. D'un coup de couteau, Jovis coupe l'attache de l'ancre, qui tombe dans un champ de blé. Délesté de ce poids, le Horla se relève un peu ; mais nous tirons de toute notre force sur la corde de la soupape, et la nacelle vient se poser à terre, sans une secousse, au milieu d'un peuple de paysans qui la saisissent et la maintiennent. Et nous sautons en dehors, désolés de voir finir ce court et superbe voyage, cette inimaginable envolée à travers l'espace, dans une féerie de nuées blanches qu'aucun poète ne peut rêver. Un très gracieux propriétaire de Thieux, où nous étions tombés, M. Gilles, qui a fait aussi plusieurs ascensions, vint nous recevoir à notre descente pour nous offrir l'hospitalité dans sa maison et un excellent dîner. La Lecture, 25 juillet 1888 LE STYLE ÉPISTOLAIRE Je ne peux écrire ces mots prétentieux sans que m'apparaisse la figure de mon professeur de seconde, qui avait coutume de nous affirmer que le style épistolaire était une des gloires de la France. Il paraît qu'ailleurs ce fameux style n'existe pas. Nous avons cela, chez nous, comme le vin de Bordeaux et le vin de Champagne. Je serais cependant un peu tenté de croire qu'une sorte de phylloxéra littéraire a porté aussi ses ravages sur cette branche du génie national. Donc, le style épistolaire nous appartient, et Mme de Sévigné l'a porté à sa perfection. Cela est une chose tellement reconnue, tellement indéniable, tellement éclatante, que je me sentirais incapable d'avouer, même si je le pensais, que ces fameuses lettres de Mme de Sévigné ne m'ont pas affolé d'enthousiasme. Et si j'avais le mauvais goût de le confesser, beaucoup de gens me considéreraient comme le dernier des drôles. Honneur donc au style épistolaire, qui est une sorte de bavardage écrit, familier et spirituel, permettant d'exprimer avec agrément les choses banales que les devoirs de la politesse forçaient les gens bien élevés à communiquer à leurs amis de temps en temps, toutes les semaines ou tous les mois, selon le degré d'intimité. Étant donné cette nécessité d'adresser sur du papier des pensées à des amis, il est indubitable que ces pensées auront plus de prix et de grâce si elles sont galamment tournées. Jadis, pendant les deux siècles qui ont précédé notre Révolution, on se donnait beaucoup de mal pour ne pas dire grand-chose en des lettres familières et souvent maniérées. Tout le monde écrivait, tous les jours, et même toutes les nuits, à quelqu'un. On se demande comment il pouvait rester du temps pour faire autre chose, tant sont nombreuses et volumineuses les correspondances qu'on a retrouvées et publiées. Si la plupart de ces lettres demeurent sans intérêt, pouvant tout au plus nous apprendre quelques détails de la vie à cette époque, il en est cependant un grand nombre qui tirent une haute valeur de la qualité des correspondants et de l'importance des sujets qu'on y traite. Toutes celles qui touchent d'une façon intime à l'histoire de notre pays forment une sorte de bibliothèque secrète des archives nationales, où il nous est donné d'apprendre par le menu comment est faite l'histoire. Les historiens nous servent les gros événements comme des plats montés, tandis que, dans les lettres, nous apprenons la cuisine de la politique, des guerres et des révolutions. A ce point de vue, rien de plus curieux et de plus amusant à lire que la correspondance du maréchal de Tessé réunie et publiée par le comte de Rambuteau. Si Tessé n'est point absolument un grand virtuose du style épistolaire, il fut cependant un de ceux à qui l'art d'écrire a le plus servi, car il demeure avant tout un courtisan, un familier de Mme de Maintenon, un adroit, un diplomate de guerre et de cour, emportant aux camps une écritoire dont il usait plus que de son épée. En dehors de tous les détails amusants, imprévus, comiques, gaulois ou sérieux, qu'on trouve de ligne en ligne dans ces lettres que le comte de Rambuteau a eu la bonne inspiration de nous donner, on y voit d'une façon saisissante quel était le ton des hommes de ce temps avec les plus grandes dames, et on ne pourrait certes pas appeler cela le bon ton si l'esprit ne purifiait tout. Les plaisanteries les plus osées sur les choses dont il semble qu'on doive le moins parler, les anecdotes les plus vives, dont M. de Rambuteau a dû même supprimer quelques-unes, faisaient donc sourire, sans les fâcher, sans les choquer, les princesses les plus augustes et formaient, à cette époque solennelle, la monnaie courante des correspondances. Elles y sont contées, en effet, avec une adresse spirituelle, qu'on appelait alors un tour galant, et qui consistait à escamoter l'audace sous l'élégance piquante de la phrase. Tessé, comme la plupart des hommes et des femmes de ce siècle, avait acquis une ingéniosité spéciale, pour faire passer les plaisanteries trop hardies, en attirant d'abord l'attention par des cabrioles de rhétorique. La pensée, distraite par ta drôlerie alerte des mots, par des sous-entendus malins, par cette transparente jupe de danseuse qui ne cache rien de ce qu'elle devrait cacher et qui fait dire : « Oh ! mon dieu, mais elle est nue ! »sans qu'on se choque par trop de cette nudité dévoilée sous un voile (car le voile existe, et c'est lui qui étonne le plus, tant il est clair), - la pensée s'égaye de ce tour, s'amuse de cette farce, et accepte de voir le dessous, à cause du dessus destiné, semblait-il, à le dissimuler. Il est indubitable qu'aujourd'hui on ose dire aux femmes, dans le monde, des choses aussi vives qu'autrefois ; mais je ne pense point qu'on puisse les écrire car le style épistolaire est mort, comme l'affirmait mon professeur. En France, on a toujours aimé la gauloiserie, qui a droit de cité dans la société la plus choisie, et c'est même une marque d'élégance, un signe de race de cette société de tolérer l'esprit français dans ses hardiesses les plus scabreuses, et d'en rire et de ne pas se fâcher de la chose, si on se choque parfois du mot. C'est là une tradition que nous ont laissée les hommes et les femmes des deux grands siècles avant le nôtre. Le maréchal de Tessé peut être pris comme le type de ces hommes de cour audacieux et prudents. Certes, la société qui rit, comme la nôtre, des naturelles plaisanteries n'est pas plus immorale que la société qui rougit sans rire, comme celle de nos voisins les Anglais. Mais, si cette tradition de libre fantaisie s'est continuée, bien qu'atténuée, dans l'intimité de quelques maisons françaises, il est certain que la plupart des salons nouveaux demeurent étrangers à tout esprit, libre ou non. Les nouvelles couches, comme les a baptisées le plus spirituel des grands hommes de la République, sont des couches sans traditions et sans lecture, qui prennent la lourdeur pour le bon ton, l'ennuyeux pour le comme-il-faut, et qui ont su faire de la. jeune société française un très épais mélange de demi-bourgeoises pécores et de demi-rustauds poseurs, hommes d'affaires sans agrément, lourds politiciens de province, très gênés quand il faut parler d'autre chose que de leurs intérêts. Ces hommes-là, sans aucun doute, n'ont ni le temps ni le goût d'écrue à leurs amis ou à leurs amies des choses spirituelles et profondes sur ce qu'ils voient, ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent. Ils pensent en général que deux et deux font quatre, et ne savent l'exprimer autrement que Monsieur Jourdain. En fait de sensations, ils ne raffinent guère, et ils y voient tout juste pour se conduire à travers les spéculations dont l'unique souci obstrue leur intellect. Si j'étais femme cependant, je n'aimerais pas avoir pour ami un homme incapable de me donner autre chose qui des boucles d'oreilles ; et, bien qu'adorant les perles délicates et l'eau pétrifiée des diamants, je trouverais cela insuffisant pour exprimer toutes les nuances de l'affection et pour me faire passer les longues heures d'ennui solitaire. Je voudrais attendre l'enveloppe où son écriture reconnue m'apporterait la promesse des compliments ingénieux, des histoires racontées, des anecdotes amusantes, et de la fantaisie joyeuse ou tendre, jetée de ligne en ligne, pour moi, pour me plaire et me distraire. Combien sont-ils aujourd'hui, parmi les hommes les plus connus, les plus intelligents, les plus éminents, capables de raconter ainsi, d'une façon charmante, par amitié, par amour, ou seulement par intérêt de courtisan, comme le maréchal de Tessé, toutes les choses diverses qui leur passent sous les yeux dans la vie quotidienne et changeante ? Et j'ajoute : combien y a-t-il de femmes capables de répondre à ces lettres sur ce même ton, avec la même souplesse élégante et capricieuse ? Et, si nous songeons que presque tous les hommes connus des deux siècles précédents ont laissé des correspondances pleines d'intérêt, de charme et de style, que presque toutes les femmes en vue d'alors, depuis les princesses jusqu'aux parvenues, étaient capables de tenir tête, sans désavantage, aux premiers écrivains du temps, en cette escrime d'esprit écrit, nous sommes obligés de conclure, comme mon professeur de seconde, que le style épistolaire n'est plus, et qu'il a été mis à mort, en compagnie de quelques gentilshommes et de quelques belles dames, par la Révolution française. 11 juin 1888 AFRIQUE Alger, le 25 novembre 1888 Nous approchons. Alger semble une tache blanche aperçue à l'horizon. On dirait un gros tas de linge étendu qui sèche là-bas sur la côte. Puis il grandit, ce tas, et devient peu à peu, sous le regard, un amas, une colline de maisons grimpant les unes sur les autres. On distingue d'abord la ville française avec ses arcades, ses hautes constructions percées de grandes fenêtres ; puis, au-dessus, s'étage la ville arabe, une agglomération de murs, d'un blanc de lait, luisant ou bleuâtre, invraisemblablement clair sous la lumière aveuglante du jour. Dans ce monceau de petites demeures, carrées, emmêlées, empilées, comme une pyramide de gros dés à jouer, on ne voit pas d'ouvertures, pas de fenêtres, rien que d'imperceptibles trous par où les anciens corsaires guettaient la mer. Sur le quai où l'on débarque, une fourmilière d'hommes, de toutes les races, remue, charge, décharge, entasse sur des voitures, sur des bateaux, roule, empile, traîne, porte dans tous les sens toutes les marchandises imaginables, en caisses, en barriques, en sacs, en ballots, en bourriches, en paquets, avec des cris dans toutes les langues, des disputes, des explications, des gestes frénétiques. Tous ces hommes, vêtus de toile grise ou blanche, nu-jambes, nu-pieds, nu-bras, maigres, souples et braillards, présentent aux regards toutes les teintes que peut prendre la chair humaine depuis le noir du cirage jusqu'au café au lait jaunâtre. Ils ont dans les veines un mélange de tous les sangs connus ; métis de nègres, d'Arabes, de Turcs, de Maltais, d'Italiens, de Français, d'Espagnols, ils représentent, dès les premiers pas sur cette terre, la population mêlée, remuante, agitée et travailleuse, de cette belle et curieuse côte qui ne ressemble et ne peut ressembler à rien autre chose au monde. Bien des gens croient qu'Alger, Oran ou Constantine sont des villes d'Orient ; que le rivage algérien est un rivage oriental. lis se trompent. L'Orient commence à Tunis, la première ville africaine qui ait le caractère si particulier des cités orientales. Ici nous sommes en Afrique, dans l'ancienne Afrique romaine, où se rencontrent, se frôlent et se mêlent les espèces d'hommes les plus différentes. A côté des anciens Berbères, de l'Arabe nomade des tribus, de l'Arabe travailleur des oasis, des portefaix de Biskra (Biskris), des marchands de toute sorte du Mzab (Mozabites), du Kabyle agriculteur, vêtus de flanelle de laine ou de soie blanche et coiffés du turban, on rencontre le Maure (Arabe des villes) promenant à petits pas son gros ventre et ses gros mollets dans la veste de drap, le gilet de couleur et le large pantalon de toile qui tombe en poche, par-derrière, l'Espagnol noir, poilu, actif et malpropre, le Maltais lourd et querelleur, le juif à la barbe frisée, et le colon français qui garde l'allure, la démarche et le vêtement de la patrie. Ce qui frappe le plus en entrant dans Alger, c'est le bruit et le mouvement des rues. On ne parle pas, on crie ; on ne circule pas, on se heurte ; les chevaux ne trottent pas, ils s'emportent, sans aller plus vite que s'ils trottaient. Cela est gai, remuant, amusant, distrayant, étourdissant. La ville est vivante au possible, colorée et charmante. Elle serait délicieuse si elle était propre. Mais je ne sais pas s'il en est beaucoup de par le monde où traînent autant de saletés. On ne sait où mettre le pied sur le trottoir ou sur la chaussée. Le ruisseau peut-être semble préférable, attendu qu'on n'y jette jamais rien ; toutes les odeurs possibles vous suivent et vous asphyxient. N'importe, on est content tout de même, tant les rues sont jolies à voir. S'il pleut, par exemple, ne sortez pas, car elles deviennent des cloaques absolument infranchissables. Que de fois n'a-t-on point décrit la ville arabe, ce labyrinthe de ruelles, d'escaliers, d'impasses, de couloirs tortueux au milieu de ces petites maisons impénétrables, serrées les unes contre les autres, se touchant presque à leur sommet, bizarres, irrégulières, dont le premier étage, un peu saillant, est soutenu par une multitude de bâtons peints à la chaux et scellés dans le mur inférieur, et dont les terrasses, comme les marches isolées d'un escalier disloqué par un tremblement de terre, s'étagent les unes sur les autres, en regardant au loin la grande baie et le cap Matifou. La partie française d'Alger, depuis sept ans, n'a guère changé. On a, cependant, l'impression que la ville est plus riche, plus sûre d'elle-même, plus laborieuse, plus capitale. Les produits algériens ont un nom ; les vins d'Algérie vont dans le monde entier ; les terres algériennes se couvrent de vignes qui fourniront bientôt des boissons, un peu lourdes, mais saines, à l'Europe phylloxérée et on dirait qu'Alger sent son importance grandissante. Elle a raison. En cette ville, d'une physionomie si spéciale, on ne se croit pas dans une grande cité départementale, dans un chef-lieu de province, mais dans une capitale d'État. Elle est bien, avec son activité et la confusion des types, des langues, des costumes, des usages, des religions, qui lui donne un caractère unique, la capitale bigarrée de cette Africa cosmopolite, aujourd'hui colonie française. Mais elle devient insensiblement, ou plutôt sensiblement, un sol français. Le progrès de la colonisation, depuis sept ans que je ne l'avais vue, est indubitable, indiscutable. Des colons sont arrivés qui n'étaient plus les déclassés, les fugitifs des premiers jours, mais des travailleurs sachant qu'on peut, sur cette terre neuve, gagner sa vie mieux qu'ailleurs. A côté de leurs fermes, on rencontre partout, maintenant, les propriétés des riches agriculteurs français, qui ont placé des fonds en ce pays et y tentent les grandes cultures. Beaucoup de choses cependant s'opposent encore au développement rapide de cette belle colonie ou, plutôt, de ce morceau de la Fiance. On y manque de ce qu'on pourrait appeler l'outillage de la civilisation. Il n'y a pas de routes, pas de chemins de fer, pas de barrage et, par conséquent, pas d'eau. Si on donnait suite au projet ingénieux de M. Tirman, qui demande l'abandon, par la France, à l'Algérie, de son excédent de recettes, afin de pouvoir s'assurer ainsi la possibilité de faire un gros emprunt, cette terre, en peu d'années, pourrait arriver presque à son maximum de production, qu'elle n'atteindrait, avec les ressources actuelles, que dans un temps fort éloigné. Espérons qu'on ne refusera point au gouverneur général le moyen de rendre ainsi tout à fait salutaire l'influence bienfaisante qu'il a exercée sur l'Algérie. Alger est un centre où bat une vie indépendante, où coule un sang français nouveau, où une société intelligente et une élite intellectuelle se sont formées, qui en font un des grands foyers humains du vieux monde. Et la preuve que cette ville rivalise presque en tout avec Paris, c'est qu'au vieux Prado, romantique de la Seine, elle a opposé le Chambige, complexe et décadent, pour qui on a été d'ailleurs plus sévère ici que là- bas ; car, ici, on a vu de plus près ce vilain crime, dont les petits, les menus détails révoltants ont inspiré une universelle répulsion pour ce raté de la vie et de la mort, qui afin d'expliquer l'écart de la troisième balle, après la justesse des deux premières, n'a rien trouvé de mieux que de communiquer au public palpitant les lettres d'amour de celle qu'il avait suicidée héroïquement. On nous a dit, pour expliquer cette attitude peu conforme aux traditions de la galanterie française, que la sensibilité de son âme était d'une espèce si rare, que les gens d'une droiture vulgaire n'y pouvaient rien comprendre. N'aurait-il pas mieux valu, pour la pauvre femme victime de sa supériorité sentimentale, qu'il eût montré moins de sensibilité et de délicatesse ? Le désir ne m'est pas venu de demander l'autorisation de visiter ce criminel illustre dans son cachot ; mais j'ai pu voir, le jour même où deux des leurs allaient repartir pour l'immense désert inconnu qui va de nos possessions à l'Afrique centrale, les sept Touaregs faits prisonniers l'an dernier par les Chaamba. Il est bien rarement donné à des yeux européens de pouvoir contempler des Touaregs, ces mystérieux et terribles cavaliers qui rôdent sur nos frontières. Deux hommes seulement jusqu'ici ont donné sur eux, sur leurs immenses confédérations qui vont du Soudan et de l'Égypte à l'océan Atlantique, quelques détails un peu précis : ce sont les voyageurs Barth et Duveyrier. Le dernier Européen qui ait pénétré sur leurs territoires est le malheureux colonel Flatters, qui fut massacré par eux avec toute la colonne qu'il commandait. On se rappelle comment il fut surpris auprès d'un puits, avec son état-major et toutes les bêtes de somme qu'on chargeait d'eau, entouré et mis à mort. On se rappelle aussi l'épouvantable fuite, la retraite horrible des survivants restés à garder le camp, qui, sans eau, sans chameaux, partirent à travers le sable, et, après quelques jours de marche, sentant qu'il fallait s'entre- tuer et s'entre-manger, se mirent à marcher isolément, à portée de fusil l'un de l'autre, et se cachant, se rasant comme des gibiers derrière toutes les saillies du sol. Un soir enfin, le premier duel eut lieu ; le premier mort, frappé d'une balle, roula sur le sol, et tous accoururent à cette curée humaine. Un Arabe, armé d'un couteau, s'improvisa boucher, dépeça et distribua la victime aux camarades, qui se sauvèrent avec leurs parts, et reprirent, loin [l'un] de l'autre, leur marche terrible. Et, durant plus d'une semaine, le monstrueux combat recommença chaque jour et chaque jour les misérables dévoraient un des leurs. Le dernier tué et mangé ainsi fut le maréchal des logis Pobéguin. Le lendemain, les secours envoyés d'Ouargla rencontraient les débris de la colonne. Depuis ce moment, aucun contact n'avait eu lieu entre les Touaregs et nous. Or, l'an dernier, une troupe de ces enragés pillards se mit en route pour venir razzier les chameaux de nos tribus de l'extrême Sud, les Chaamba. Ce détachement, fort de quarante hommes, monté sur des méhara coureurs, surprit en effet les troupeaux de leurs ennemis et les enleva. Mais, dans le désert, comme ailleurs, tout se sait, et les Chaamba, prévenus, partirent au nombre de trois cents pour couper la route au convoi, et ils allèrent l'attendre au puits, où ne pouvaient manquer de venir boire les Touaregs. Ceux-ci, qui peuvent rester six jours sans manger et trois jours sans boire, arrivèrent avec leurs bêtes volées et aperçurent les Chaamba prêts à combattre. Les Touaregs, malheureusement pour eux, s'étaient divisés en deux troupes, et cette bande, forte de vingt hommes seulement, exténués de faim et de fatigue, ne pouvait guère livrer bataille à trois cents Chaamba. S'ils eussent été réunis, ils auraient pu attaquer et vaincre, car ce sont d'intrépides soldats. Les Chaamba, de leur côté, en gens prudents, parlementèrent, reprirent leurs chameaux et laissèrent passer leurs ennemis. Mais ils avaient remarqué leur petit nombre et, au lieu de repartir immédiatement, comme les autres (avaient espéré, ils demeurèrent au puits, pour attendre. La seconde troupe de Touaregs y arriva, en effet, parlementa également, fut désarmée après promesse de la vie sauve. Mais les promesses arabes sont peu sûres et, le lendemain, le massacre commença. Cependant, un Chaamba, homme d'honneur, étendit son burnous sur un Touaregs qu'il connaissait. Ceux qui vivaient encore, profitant de ce geste protecteur, se jetèrent sur le burnous, et furent ainsi épargnés. Les Chaamba nous les livrèrent. Donc, grâce à la complaisance de M. le capitaine Bissuel - qui publie, ces jours-ci, un volume de tous les renseignements recueillis de leur bouche, et qui a pu, en leur faisant exécuter avec du sable la carte en relief de leur pays, la reconstituer, si concordante avec les données existantes qu'elle semble scrupuleusement exacte - j'ai vu, assis dans un petit bâtiment peint à la chaux, ouvert sur les terrasses du fort d'Alger, qui ferme la ville à l'est et qui domine la rade et le port, ces grands guerriers qui sont, en réalité, des guerriers d'Homère, maigres, vêtus d'étoffes noires, la face cachée comme celle des femmes, à cause des sables brûlants, ne montrant, sous le double voile, noir aussi, qui couvre le bas et le haut du visage, que des yeux sincères et luisants. Ils ont avec eux un nègre qui porte six doigts à chaque main. J'ai dit que ce sont des guerriers d'Homère. Ils ne vivent que pour la guerre, ne respectent et ne comprennent que cela. Les nobles, car c'est un pays de féodalité absolue, toujours à cheval, ou plutôt à méhari, toujours en éveil, toujours sur leurs gardes, protègent et défendent leurs serfs et, sans cesse, attaquent le voisin. Car, faire la guerre, pour eux, c'est piller. Quand on leur demande pourquoi ils combattent ainsi des gens qui ne leur ont rien fait, ils répondent avec étonnement : « Je comprends qu'on n'attaque pas un vieillard, un infirme ou une femme ; mais un homme comme moi, pourquoi ne l'attaquerais-je pas ? » Profitant de leur captivité, l'éminent directeur de l'École supérieure des lettres d'Alger, M. Masqueray, a pu apprendre leur langue, refaire la grammaire touareg, traduire leurs récits et se renseigner sur leurs moeurs et leurs usages. Il a fini, d'ailleurs, par les aimer pour leur bravoure, leurs sentiments héroïques, leur prodigieux mépris du danger et de la mort. Une seule chose chez nous les a effrayés : les grands navires qui marchent sur l'eau ; car ils n'avaient jamais vu la mer. Ils combattent avec des lances de fer, se mettent en selle d'un seul bond, sur le dos du chameau, dont ils ont abaissé la tête pour prendre un point d'appui, et ils le dirigent par des pressions sur le cou, avec leurs pieds, qu'ils ont fins et délicats, car ils ne marchent presque jamais. Le gouverneur général vient de renvoyer deux de ces prisonniers dans leurs tribus, afin d'engager des relations avec ces peuples et de les décider à venir réclamer ceux que nous avons gardés. Quand arriveront-ils chez eux ? Dans deux mois au plus tôt ! 3 décembre 1888 LES AFRICAINES Sur cette ville cosmopolite qu'est devenue l'esplanade des Invalides depuis l'ouverture de l'Exposition, s'abattait un de ces coups de soleil lourds, brûlants et moites, qui tombent entre deux averses, les jours d'orage ; toutes les constructions hétérogènes, plantées l'une contre l'autre, habitées par des races nées sous tous les ciels, donnaient à ce labyrinthe international l'aspect d'un petit champ miraculeux, où un dieu fantaisiste aurait semé des échantillons de tous les peuples et de toutes les constructions connues. Je parcourais une sorte de ruelle tortueuse où l'on voyait, se suivant, des logis faits avec des bâtons et habités par de petits hommes jaunâtres et grimaçants, d'autres faits avec des nattes, avec des peaux, avec des boues, avec des toiles, des cases pleines de nègres, des tentes pleines d'Arabes. Soudain une musique bizarre, aigre et bondissante, jaillissant d'une petite construction mauresque, noya brusquement mon coeur sous une vague de souvenirs qui fit passer dans mes yeux de claires visions africaines. J'entrai, et j'aperçus sur une estrade des femmes de là-bas dansant la danse du désert que scandait un sauvage orchestre de musiciens juifs et maures, au milieu desquels un fort Mozabite bronzé soufflait avec des joues enflées de triton monstrueux dans la terrible rhaïta, flûte formidable, faite d'une corne noire que l'homme, à moitié fou d'énervement, balançant la tête, ouvrant des yeux énormes, sans arrêt, sans repos, sans paraître respirer, sans dégonfler une seconde sa grande bouche ballonnée, emplissait interminablement de son haleine assourdissante. Les femmes se balançaient, tournaient, glissaient en frappant du talon les planches de l'estrade. Il y avait Aklita (duvet de pêche), Yamina (fleur de jasmin), deux Mauresques, une Arabe, Houria, deux négresses du Soudan, une chanteuse juive Sultana, une enfant de six ans, déjà danseuse, et deux Ouled Naïl, une de Biskra et l'autre de Boghar. Ce fut en moi une joie profonde, un de ces ressouvenirs qui grisent, une suite d'images, de gens, de choses, de paysages aimés, apparus, évoqués, dans ce petit coin forain de la grande fête parisienne ; et je revis surtout, avec une netteté surprenante, les deux plus étranges apparitions de danses et de femmes africaines, qui aient émerveillé mes yeux, l'une à Djelfa, l'autre à Tunis. Je dois ajouter que les danseuses venues à Paris sont pour la plupart mariées, tandis que celles rencontrées là-bas étaient... libres. Depuis huit jours, j'errais à cheval à travers les plaines d'alfas, les longs espaces pierreux et les dunes, en compagnie de deux officiers qu'on m'avait autorisé à accompagner dans une excursion topographique. Le soir, devant la tente, puis, pendant les longs trajets au pas, sous le soleil martyrisant des premiers jours d'août dans le désert, nous causions de ce pays que je commençais à aimer non seulement par les yeux, mais aussi par le coeur. Oh ! quel soleil, non point pesant comme celui des régions humides et tropicales, qui semble une matière brûlante, lourde et féconde, mais terrible, dévastateur et léger, une sorte d'onde sèche et impalpable de feu qui s'est répandue sur le monde, qui a tout brûlé, tout mangé, ne laissant plus une herbe, plus d'insecte, presque plus de bêtes, calcinant les pierres, desséchant les sources, buvant même la sueur des hommes dont la peau semble tannée par cette atmosphère d'incendie. Pendant huit jours nous n'avions rien vu, senti, respiré que Lui, ce Roi dévorant de l'été africain. Nous étions noirs déjà comme des Arabes, maigris et forts, rafraîchis d'ailleurs par l'air froid des nuits que nous passions devant les tentes, la tête enveloppée en des burnous dont j'écartais parfois les plis pour regarder le ciel violet du sud, où les astres palpitants semblaient vivre. Nous avions rencontré des tribus nomades cherchant des restes d'herbes brûlées pour leurs troupeaux affamés. Les campements apparus au loin comme une lèpre brune étaient les seules manifestations de vie que nous eussions aperçues sur la surface du sol, tandis que des vautours glissaient lentement dans le ciel jaune comme s'ils eussent nagé, épiant ce passage des hommes qui laissent derrière eux des charognes. Or, un soir, tout à coup, nous rencontrâmes une route, puis des voitures, deux voitures pareilles à celles qu'on loue dans les sous-préfectures. Elles nous attendaient, conduites par des soldats qui lancèrent au grand trot les chevaux pour nous emmener à la ville. Car Djelfa est une ville, une petite ville d'Europe, non une ville arabe, une petite ville qui a même une petite rivière où on pêche des petits poissons, où on voit des boutiques le long des rues, et des épiciers mozabites ou juifs, attendant le client, comme chez nous. Mais soudain, au milieu d'un passage étroit enfermé entre deux lignes de maisons apparut, grande, mince, le corps cambre, drapée superbement sous des étoffes rouges et bleues, la tête couverte d'une montagne inimaginable de cheveux noirs formant une sorte de tour carrée, soutenue par un étrange diadème et par des chapelets de médailles qui serpentaient dedans, la gorge disparue sous des colliers faits avec des pièces de vingt francs, le ventre emprisonné sous une bizarre plaque d'argent naïvement ciselée où pendait, au bout d'une chaîne, une serrure symbolique, les bras couverts de bracelets, les chevilles chargées d'anneaux, une femme, une Ouled Naïl, une courtisane du Sud. Dans cette petite ville de colons, poussée en plein désert, l'apparition subite de cet être éclatant et magnifique, couvert de parures, au visage tatoué d'étoiles bleues, à la démarche fière comme celle d'une reine barbare, me saisit d'étonnement et d'admiration. Plus loin j'en vis une autre debout sur le seuil de son logis, encadrée par sa porte, comme en une niche d'idole. La masse de ses cheveux édifiés en monument touchait le haut de l'entrée ; et elle nous regardait avec des yeux fixes, dédaigneux, vaguement souriants. Elles n'étaient belles ni l'une ni l'autre, mais inexprimablement étranges et saisissantes, bestiales et mystiques, parées pour des vices primitifs exigeants et simples de nomades. D'autres nous apparurent encore. Dans ce village franco-arabe elles étaient plus de cinquante, car Bou- Amama, en ce temps-là, terrorisait les petites oasis de l'Ouest et avait forcé les courtisanes couvertes d'argent et d'or à se réfugier à Djelfa, centre de la tribu des Ouled Naïl, à laquelle beaucoup de ces femmes appartenaient. C'est une tradition dans cette tribu, tradition acceptée, presque respectée par tout le peuple arabe, que les filles aillent amasser dans les ksours et villages, en se livrant aux hommes, la dot qu'elles rapporteront pour se marier chez elles. Après le dîner, au mess des officiers, dont je n'oublierai jamais l'accueil charmant, un d'eux me proposa d'aller au Café Maure. De loin, trois ou quatre rues avant celle où était placé cet établissement, on entendait la clameur aiguë, assourdie par les murs de terre, de la flûte en corne noire qui semblait un cri féroce, ininterrompu, mystérieux. Certes, quand Aïssa viendra, au dernier jour, réveiller les morts, il fera sortir de terre les cadavres arabes couchés sous les pierres du désert, au son de la rhaïka. Nous approchons ; des fantômes blancs sont debout devant la porte, immobiles sous le flot de clarté jaune qui jaillit de ce lieu, et va frapper, de l'autre côté de la rue, ce mur de chaux où des silhouettes noires sont plaquées. D'autres hommes accroupis le long de ce logis, pour ne point payer l'entrée, écoutent. Il faut écarter ces corps qui ne se dérangent jamais, les bousculer et les enjamber et j'aperçois, dans une pièce basse, claire, nue et vaste, pleine de fumée d'huile à quinquet et de tabac, un monceau d'Arabes, debout, couchés, roulés, deux cents peut-être, ne laissant au milieu d'eux qu'un étroit et long passage sur le sol nu où glissent l'une en face de l'autre deux femmes qui dansent, la taille droite et la tête immobile. Seul le ventre s'agite, tressaille, traversé de frissons, et les jambes aussi remuent sans qu'on devine sous la robe éclatante et longue quel mouvement elles font, comment elles portent ce torse rigide et cette tête sévère avec ce glissement mystérieux, charmant, incompréhensible, scandé parfois d'un coup de talon sec qui rend encore plus étrange cette danse auguste et primitive. Les tambourins et la rhaïka accélèrent leur vacarme formidable, crispent, tordent, déchirent, affolent les nerfs ; et on comprend quel autre effet cela doit produire sur ces primitifs. Devant les premiers Arabes vautrés à terre, une ligne d'autres danseuses est accroupie. Elles attendent leur tour pour se montrer. Deux d'entre elles tout à l'heure se lèveront, le corps sonnant sous les parures d'or et d'argent dont l'amour des hommes les a couvertes et, un mouchoir de soie bleue ou rouge tenu par les bouts entre leurs mains et balancé devant leur visage impassible, elles allumeront, en dansant aussi, les désirs dans les coeurs, afin d'amasser une dot pour l'époux. Ce que je vis à Tunis m'a plus surpris encore, bien que je fusse préparé par plusieurs mois passés, à deux reprises différentes, dans l'intérieur des pays arabes, à tout ce qu'ils peuvent nous révéler de singulier. A Tunis, nous ne pouvons pénétrer ni dans les moeurs, ni dans les maisons des indigènes. Ils vivent à côté de nous, soumis, semble-t-il, à des lois européennes, ou plutôt à la police qui gouverne la voie publique, mais libres, en leurs demeures, de tout faire puisque nous n'y entrons point. Un prélat, que ses immenses propriétés et de grosses sommes gagnées, dit-on, par ses participations heureuses aux affaires de la jeune colonie, ont fait surnommer, là-bas, Monseigneur Mercanti, prêche une croisade contre les nègres esclaves chassés comme du gibier en des contrées lointaines ; pourquoi ne s'occupe-t-il pas plutôt de l'esclavage à Tunis, où on achète l'ouvrier au moyen d'un subterfuge très simple, où tout musulman peut acheter une femme, deux femmes, autant de femmes qu'il veut, pour les enfermer dans une oubliette conjugale où elles disparaissent, où il en fait ce qu'il lui plaît, où la seule loi qui veille véritablement sur elles est le grand principe d'économie domestique auquel obéissent secrètement tous les propriétaires de chair humaine ou d'autre chose. Donc, un soir, un fonctionnaire français, fort gracieux et armé d'un pouvoir redoutable pour les Arabes, m'offrit de voir ensemble tout ce qu'on peut voir à Tunis la nuit. Nous dûmes être accompagnés par un agent de la police beylicale sans quoi, aucune porte, même celle des plus vils bouges indigènes, ne se serait ouverte devant nous. La ville arabe d'Alger est pleine d'agitation nocturne. Dès que le soir vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, semblent des couloirs d'une cité abandonnée, dont on a oublié d'éteindre le gaz, par places. Nous voici partis très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs ; et on nous fit entrer chez des juives qui dansaient la « danse du ventre ». Cette danse est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de l'artiste. Trois sueurs, trois filles très parées faisaient leurs contorsions impures, sous l'oeil bienveillant de leur mère, une énorme petite boule de graisse vivante coiffée d'un cornet de papier doré, et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon, trois portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres. J'ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un rideau, s'agiter pour nous le flanc de ses sueurs. J'allais entrer dans la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, de la belle-sueur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous mêler, ne fût-ce qu'un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette défense d'entrer, on m'amena le premier enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la « danse du ventre ». Je m'en allai fort dégoûté. Avec des précautions infinies, on me fit pénétrer ensuite dans le logis -de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le Roumi est entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées : Je vis là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins d'armoires à glace. Nous songions à regagner l'hôtel quand l'agent de police indigène nous proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d'amour dont il ferait ouvrir la porte d'autorité. Nous voici le suivant à tâtons en des ruelles noires inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de l'épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains, effrayants d'assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le quartier de la débauche. Devant une porte on s'arrête ; nous nous dissimulons à droite et à gauche tandis que l'agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre. Une voix, faible, une voix de vieille répond derrière la planche ; et nous percevons maintenant des sons d'instruments et des chants criards de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire. On ne veut pas ouvrir. L'agent se fâche, et de sa gorge sortent des paroles précipitées, rauques et violentes. A la fin, la porte s'entrebâille, l'homme la pousse et entre comme en une ville conquise, et d'un beau geste vainqueur, semble nous dire : « Suivez-moi ». Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de quelque chose qui remue, et d'où sort une tête invraisemblable et tatouée de sorcière, essaye encore de nous empêcher d'avancer. Mais la porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques hommes sont debout, qui n'ont pu pénétrer dans la seconde dont ils obstruent l'ouverture en écoutant d'un air recueilli l'étrange et aigre musique qu'on fait là-dedans. L'agent pénètre le premier, fait écarter les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des tas d'Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu'au fond. Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, une pyramide d'autres Arabes s'étage, invraisemblablement empilés et mêlés, un amas de burnous d'où émergent cinq têtes à turban. Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face, derrière un guéridon d'acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, de tasses à café et de petites cuillers d'étain, quatre femmes assises chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des instruments. Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille et Une Nuits, et une d'elles, âgée de quinze ans environ, est d'une beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu'elle illumine ce lieu bizarre, en fait quelque chose d'imprévu, de symbolique et d'inoubliable. Les cheveux sont retenus par une écharpe d'or qui coupe le front d'une tempe à l'autre. Sous cette barre droite et métallique s'ouvrent deux yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, éloignés, que sépare un nez d'idole tombant sur une petite bouche d'enfant, qui s'ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. C'est une figure sans nuances, d'une régularité imprévue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu'elles semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain. En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre ,personne. Dans cette tête de jeune Arabe, on ne pourrait rien changer tant ce dessin en est typique et parfait. Ce front uni, ce riez, ces joues d'un modelé imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l'idéal d'une conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre rêve seul peut ne pas se sentir entièrement satisfait. A côté d'elle, une autre fillette charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces blanches, douces, dont la chair a l'air d'une pâte faite avec du lait ; encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque troupe de spahis qui les emmène en ville. Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des tambourins et des flûtes aiguës. Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité auguste. Où sommes-nous ? Dans le temple de quelque religion barbare ? Ou dans une maison publique ? Dans une maison publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au monde ne m'a donné une sensation plus imprévue, plus fraîche, plus colorée que l'entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles parées, dirait-on, pour un culte sacré, attendent le caprice d'un de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu'au milieu des débauches. On m'en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux levés pleins de recueillement. C'est lui qui a retenu l'idole ; et presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille jusqu'à l'heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s'en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d'Arabe des villes que rend plus claire la barbe noire, luisante, soyeuse, et un peu rare sur les joues. La musique cesse. Nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis sur des escabeaux, au milieu d'une pile d'hommes. Soudain une longue main noire me frappe sur l'épaule et une voix, une de ces voix étranges des indigènes essayant de parler français, me dit : - Moi, pas d'ici. Français comme toi. Je me retourne et je vois un géant, en burnous, un des Arabes les plus hauts, les plus maigres, les plus osseux que j'aie jamais rencontrés. - D'où es-tu donc ? lui dis-je stupéfait. - D'Algérie ! - Ah ! je parie que tu es Kabyle ? - Oui, Moussi. Il riait, enchanté que j'eusse deviné son origine, et me montrant son camarade : - Lui aussi. - Ah ! bon. C'était pendant une sorte d'entracte. Les femmes à qui personne ne parlait ne remuaient pas plus que des statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d'Algérie, grâce au secours de l'agent de police indigène. J'appris qu'ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, et qu'ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu'on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d'une rivière ! Je priai qu'on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec une politesse parfaite. Ah ! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon coeur avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans l'eau. C'était fin, doux, haché, sautillant : des sons qui volaient, qui voletaient l'un après l'autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s'unir jamais ; un chant qui s'évanouissait toujours, qui recommençait toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de l'âme des feuilles, de l'âme des bois, de l'âme des ruisseaux, de l'âme du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles, dans cette maison publique d'un faubourg de Tunis. 15 juin 1889 L'ÉVOLUTION DU ROMAN AU XIXe SIÈCLE Ce qu'on appelle aujourd'hui le roman de moeurs est d'invention assez moderne. Je ne le ferai pas remonter à Daphnis et Chloé, cette églogue poétique, sur laquelle s'extasient les esprits doctes et tendres qu'exalte l'Antiquité, ni à l'Ane, conte grivois, que refit en le développant, Apulée, ce décadent classique. Je ne m'occuperai pas non plus, dans cette très courte étude sur l'évolution du roman moderne depuis le commencement de ce siècle, de ce qu'on appelle le roman d'aventures, lequel nous vient du Moyen Age, et, né des récits de chevalerie, continué par Mlle de Scudéry, et plus tard modifié par Frédéric Soulié et Eugène Sue, semble avoir eu son apothéose dans ce conteur de génie que fut Alexandre Dumas père. Quelques hommes encore aujourd'hui s'acharnent à égrener des histoires aussi invraisemblables qu'interminables, durant cinq ou six cents pages, mais ils ne sont lus par aucun de ceux que passionne ou même qu'intéresse l'art littéraire. A côté de cette école des amuseurs, qui ne s'impose que rarement à l'estime des lettrés et qui a dû son triomphe aux facultés exceptionnelles, à l'inépuisable imagination et la verve intarissable de ce volcan en éruption de livres, qui se nommait Dumas, se déroula dans notre pays une chaîne de romanciers philosophes dont les trois ancêtres principaux, bien différents de nature, sont : Lesage, J.-J. Rousseau et l'abbé Prévost. De Lesage descend la lignée des fantaisistes spirituels qui, regardant le monde de, leur fenêtre, un lorgnon sur Vueil, une feuille de papier devant eux, psychologues souriants, plus ironiques qu'émus, nous ont montré, avec de jolis dehors d'observation et des élégances de styles, de fringantes marionnettes. Les hommes de cette école, artistes aristocrates, ont surtout la préoccupation de nous rendre visibles leur art et leur talent, leur ironie, leur délicatesse, leur sensibilité. Ils les dépensent à profusion, autour de personnages fictifs, manifestement imaginés, des automates qu'ils animent. De J.-J. Rousseau descend la grande famille des écrivains romanciers-philosophes, qui ont mis l'art d'écrire, tel qu'on le comprenait autrefois, au service d'idées générales. Ils prennent une thèse et la mettent en action. Leur drame n'est pas tiré de la vie, mais conçu, combiné et développé en vue de démontrer le vrai ou le faux d'un système. Chateaubriand, incomparable virtuose, chanteur de rythmes écrits, pour qui la phrase exprime la pensée autant par la sonorité que par la valeur des mots, fut le grand continuateur du philosophe de Genève ; et Mme Sand a tout l'air d'avoir été le dernier enfant génial de cette descendance. Comme chez Jean- Jacques, on retrouve chez elle l'unique souci de personnifier des thèses en des individus qui sont, tout le long de l'action, les avocats d'office des doctrines de l'écrivain. Rêveurs, utopistes, poètes, peu précis et peu observateurs, mais prêcheurs éloquents, artistes et séducteurs, ces romanciers n'ont plus guère aujourd'hui de représentants parmi nous. Mais de l'abbé Prévost nous arrive la puissante race des observateurs, des psychologues, des véritalistes. C'est avec Manon Lescaut qu'est née l'admirable forme du roman moderne. En ce livre, pour la première fois, l'écrivain cessant d'être uniquement un artiste, un ingénieux montreur de personnages est devenu, tout à coup, sans théories préconçues, par la force même et la nature propre de son génie, un sincère, un admirable évocateur d'êtres humains. Pour la première fois nous recevons l'impression profonde, émouvante, irrésistible de gens pareils à nous, passionnés et saisissants de vérité, qui vivent leur vie, notre vie, aiment et souffrent comme nous entre les pages d'un livre. Manon Lescaut, cet inimitable chef-d'oeuvre, cette prodigieuse analyse d'un coeur de femme, la plus fine, la plus exacte, la plus pénétrante, la plus complète, la plus révélatrice peut-être qui existe, nous dévoile si nue, si vraie, si intimement évoquée, cette âme légère, aimante, changeante, fausse et fidèle de courtisane, qu'elle nous renseigne en même temps sur toutes les autres âmes de femme, car toutes se ressemblent un peu, de près ou de loin. Sous la Révolution et sous l'Empire, la littérature sembla morte. Elle ne peut vivre qu'aux époques de calme, qui sont des époques de pensée. Pendant les périodes de violence et de brutalité, de politique, de guerre et d'émeute, l'art disparaît, s'évanouit complètement, car la force brutale et l'intelligence ne peuvent dominer en même temps. La résurrection fut éclatante. Une légion de poètes surgit, qui s'appelèrent A. de Lamartine, A. de Vigny, A. de Musset, Baudelaire, Victor Hugo et deux romanciers apparurent, de qui date la réelle évolution de l'aventure imaginée à l'aventure observée, ou mieux à l'aventure racontée, comme si elle appartenait à la vie. Le premier de ces hommes, grandi pendant les secousses de l'Épopée impériale, se nomma Stendhal, et le second, le géant des lettres modernes, aussi énorme que Rabelais, ce père de la littérature française, fut Honoré de Balzac. Stendhal gardera surtout une valeur de précurseur c'est le primitif de la peinture de moeurs. Ce pénétrant esprit, doué d'une lucidité et d'une précision admirables, d'un sens de la vie subtil et large, a fait couler dans ses livres un flot de pensées nouvelles, mais il a si complètement ignoré l'art, ce mystère qui différencie absolument le penseur de l'écrivain, qui donne aux oeuvres une puissance presque surhumaine, qui met en elles le charme inexprimable des proportions absolues et un souffle divin qui est l'âme des mots assemblés par un engendreur de phrases, il a tellement méconnu la toute-puissance du style qui est la forme inséparable de l'idée, et confondu l'emphase avec la langue artiste, qu'il demeure, malgré son génie, un romancier de second plan. Le grand Balzac lui-même ne devint un écrivain qu'aux heures où il semble écrire avec une furie de cheval emporté. Il trouve alors, sans les chercher, comme il le fait inutilement et péniblement presque toujours, cette souplesse, cette justesse, qui centuplent la joie de lire. Mais devant Balzac on ose à peine critiquer. Un croyant oserait-il reprocher à son dieu toutes les imperfections de l'univers ? Balzac a l'énergie fécondante, débordante, immodérée, stupéfiante d'un dieu, mais avec les hâtes, les violences, les imprudences, les conceptions incomplètes, les disproportions d'un créateur qui n'a pas le temps de s'arrêter pour chercher la perfection. On ne peut dire de lui qu'il fut un observateur, ni qu'il évoqua exactement le spectacle de la vie, comme le firent après lui certains romanciers, mais il fut doué d'une si géniale intuition et il créa une humanité tout entière si vraisemblable, que tout k monde y crut et qu'elle devint vraie. Son admirable fiction modifia le monde, envahit la société, s'imposa et passa du rêve dans la réalité. Alors, les personnages de Balzac, qui n'existaient pas avant lui, parurent sortir de ses livres pour entrer dans la vie, tant il avait donné complète l'illusion des êtres, des passions et des événements. Cependant, il ne codifia point sa manière de créer comme il est d'usage de k faire aujourd'hui. Il produisit simplement avec une surprenante abondance et une infinie variété. Derrière lui, une école se forma bientôt, qui, s'autorisant de ce que Balzac écrivait mal, n'écrivit plus du tout, et érigea en règle la copie précise de la vie. M. Champfleury fut un des plus remarquables chefs de ces réalistes, dont un des meilleurs, Duranty, a laissé un fort curieux roman : Le Malheur d'Henriette Gérard. Jusque-là, tous les écrivains qui avaient eu le souci de donner en leurs livres la sensation de la vérité semblent s'être peu préoccupés de ce qu'on appelait l'art d'écrire. On eût dit que, pour eux, le style était une sorte de convention dans l'exécution, inséparable de la convention dans la conception, et que la langue châtiée et artiste apportait un air emprunté, un air irréel aux personnages du roman qu'on voulait créer tout à fait pareils à ceux des rues. C'est alors qu'un jeune homme, doué d'un tempérament lyrique, nourri des classiques, épris de l'art littéraire, du style et du rythme des phrases à n'avoir plus d'autre amour dans le coeur, et armé aussi d'un oeil admirable d'observateur, de cet oeil qui voit en même temps les ensembles et les détails, les formes et les couleurs, et qui sait deviner les intentions secrètes tout en jugeant la valeur plastique des gestes et des faits, apporta dans l'histoire de la littérature française un livre d'une impitoyable exactitude et d'une impeccable exécution, Madame Bovary. C'est à Gustave Flaubert qu'on doit l'accouplement du style et de l'observation modernes. Mais la poursuite de la vérité, ou plutôt de la vraisemblance amenait peu à peu la recherche passionnée de ce qu'on appelle aujourd'hui le document humain. Les ancêtres des réalistes actuels s'efforçaient d'inventer en imitant la vie ; les fils s'efforcent de reconstituer la vie même, avec des pièces authentiques qu'ils ramassent de tous les côtés. Et ils les ramassent avec une incroyable ténacité. Ils vont partout, furetant, guettant, une hotte au dos, comme des chiffonniers. Il en résulte que leurs romans sont souvent des mosaïques de faits arrivés en des milieux différents et dont les origines, de nature diverse, enlèvent au volume où ils sont réunis le caractère de vraisemblance et l'homogénéité que les auteurs devraient poursuivre avant tout. Les plus personnels des romanciers contemporains qui ont apporté dans la chasse et l'emploi du document l'art le plus subtil et le plus puissant sont assurément les frères de Goncourt. Doués, en outre, de natures extraordinairement nerveuses, vibrantes, pénétrantes, ils sont arrivés à montrer, comme un savant qui découvre une couleur nouvelle, une nuance de la vie presque inaperçue avant eux. Leur influence sur la génération actuelle est considérable et peut être inquiétante, car, tout disciple outrant les procédés du maître tombe dans les défauts dont le sauvèrent ses qualités magistrales. Procédant à peu près de la même façon, M. Zola, avec une nature plus forte, plus large, plus passionnée et moins raffinée, M. Daudet avec une manière plus adroite, plus ingénieuse, délicieusement fine et moins sincère peut-être, et quelques hommes plus jeunes comme MM. Bourget, de Bonniéres, etc., etc., complètent et semblent terminer le grand mouvement du roman moderne vers la vérité. Je ne cite point avec intention M. Pierre Loti, qui reste le prince des poètes fantaisistes en prose. Pour les débutants qui apparaissent aujourd'hui, au lieu de se tourner vers la vie avec une curiosité vorace, de la regarder partout autour d'eux avec avidité, d'en jouir ou d'en souffrir avec force suivant leur tempérament, ils ne regardent plus qu'en eux-mêmes, observent uniquement leur âme, leur coeur, leurs instincts, leurs qualités ou leurs défauts, et proclament que le roman définitif ne doit être qu'une autobiographie. Mais comme le même coeur, même vu sous toutes ses faces, ne donne point des sujets sans fin, comme le spectacle de la même âme répété en dix volumes devient fatalement monotone, ils cherchent, par des excitations factices, par un entraînement étudié vers toutes les névroses, à produire en eux des âmes exceptionnellement bizarres qu'ils s'efforcent aussi d'exprimer par des mots exceptionnellement descriptifs, imagés et subtils. Nous arrivons donc à la peinture du moi, du moi hypertrophié par l'observation intense, du moi en qui on inocule les virus mystérieux de toutes les maladies mentales. Ces livres prédits, s'ils viennent comme on les annonce, ne seront-ils pas les petits-fils naturels et dégénérés de l'Adolphe de Benjamin Constant ? Cette tendance vers la personnalité étalée - car c'est la personnalité voilée qui fait la valeur de toute oeuvre, et qu'on nomme génie ou talent - cette tendance n'est-elle pas une preuve de l'impuissance à observer, à observer la vie éparse autour de soi, comme ferait une pieuvre aux innombrables bras ? Et cette définition, derrière laquelle se barricada Zola dans la grande bataille qu'il a livrée pour ses idées, ne sera-t-elle point toujours vraie, car elle peut s'appliquer à toutes les productions de l'art littéraire et à toutes les modifications qu'apporteront les temps : un roman, c'est la nature vue à travers un tempérament. Ce tempérament peut avoir les qualités les plus diverses, et se modifier suivant les époques, mais plus il aura de facettes, comme le prisme, plus il reflétera d'aspects de la nature, de spectacles, de choses, d'idées de toute sorte et d'êtres de toute race, plus il sera grand, intéressant et neuf. octobre 1889 DANGER PUBLIC J'imagine que la plupart des hommes de lettres pensent à peu près de même en politique. Nous sommes, en général, des indifférents, des indifférents utiles, à l'occasion, et facilement changeants. Lorsqu'on s'est formé des idées, justes ou fausses, un peu sur toutes choses, il reste un point sur lequel on ne peut en avoir que de très fluctuantes : c'est celui-là. En somme, la profession de foi de celui qui réfléchit, qui voit les causes et les raisons, qui a appris dans (histoire ce que sont les peuples, comment on gouverne, comment on rend grandes ou décadentes, glorieuses ou méprisées, sages ou folles, opulentes ou misérables, les enfantines et simples multitudes, ne peut guère se formuler que par de décourageantes constatations. Entre le gouvernement d'un seul, qui peut être la tyrannie d'une brute féroce, le suffrage restreint qui est un bâtard de l'injustice et du tremblement, et le suffrage universel, émanation directe de toutes les ignorances, de toutes les convoitises, de toutes les bassesses de l'animal humain sans culture, un homme éclairé ne doit avoir que de très vagues sympathies. Mais, si ces sympathies ne peuvent s'attacher en principe à la forme du pouvoir, elles peuvent aller aux hommes qui l'exercent. Les grands tyrans ont toujours eu des cours d'hommes distingués ; les grandes républiques aussi. Je crois que la nôtre n'en aura pas. Quand on est bien renseigné par la lecture, par la réflexion et par l'observation, sur les qualités que doivent posséder ceux qui sont appelés à gouverner les masses ; quand on a les notions que nous possédons aujourd'hui sur la nature, sur le caractère spécial, sur les mérites très particuliers des politiciens utiles, on les connaît, on les juge, et on les classe à leur valeur, avec une rapidité et une sûreté qui ne laissent plus guère de place à l'erreur. Qu'il s'agisse d'un roi, d'un ministre ou d'un député, l'élite du pays le connaît aussitôt qu'elle l'a vu à l'oeuvre. L'élite du pays, il est vrai, n'est qu'une infime minorité, dont le vote passe insignifiant ; mais elle pense, elle parle et, ce qui peut être plus grave, elle écrit. Indifférents à la politique, comme je l'ai dit dans le début, les artistes, les savants et, en général, tous ceux qui vivent de l'idée, regardent désormais avec des yeux calmes, un peu dédaigneux, mais sans haine, tous les agissements et les actes de nos éphémères gouvernements. Hésitant entre les vieilles théories monarchiques dont l'application fut souvent bonne à la France, et les jeunes théories républicaines, qui paraissent jusqu'ici d'une mise en pratique difficile, il est une quantité d'hommes indépendants et désintéressés qui attendaient simplement des détenteurs actuels de l'autorité des preuves d'intelligence, de puissance véritable, de hauteur de vues et de maîtrise gouvernementale, pour s'allier sans arrière-pensée à ce pis-aller brutal et répugnant du nombre électeur, primant toutes les forces sociales, dominant tous les droits innés ou acquis, valeur, activité, esprit, instruction, fortune et le reste. Ces hommes indépendants et désintéressés, qui sont assez nombreux, dans toutes les classes de la société, et dont les écoeurements peuvent amener, tout à coup, de grandes secousses de l'opinion publique, comme celle qui nous a si étrangement menacés, cette année même, il faut, en somme, peu de chose pour les contenter, les séduire et les attirer. En ce moment, surtout, on est tout disposé à la tolérance. On accepte n'importe quoi, n'importe qui, pourvu que ce n'importe quoi, que ce n'importe qui ait seulement l'apparence de quelque chose ou de quelqu'un. Nous l'avons bien vu dernièrement. Nous nous contentons de peu, de très peu, nous sommes indulgents jusqu'à nous faire pitié à nous-mêmes, car nous sommes las, mais las jusqu'au degré où la lassitude va devenir de la rage. Tout le monde ou presque tout le monde se sent disposé à accepter ce qui est, à accepter ceux qui gouvernent, tout le monde ou presque tout le monde, pour être débarrassé du harcelant souci politique, les accepterait même avec plaisir le jour où ils nous donneraient la plus légère garantie de capacité, de sécurité et enfin de probité. Nous attendons avec l'envie de crier : « Bravo ! » le premier républicain ou les premiers républicains qui nous donneront la sensation d'un gouvernement éclairé, l'espérance d'un gouvernement durable et fort, la confiance dans un gouvernement impartial et indépendant. Mais c'est aux actes qu'on juge les hommes, et, après la grande et réjouissante panique des députés et des sénateurs qui, à force d'avoir peur, se sont rués ensemble sur un trop timide prétendant et l'ont fait fuir devant eux comme un chien épouvanté devant son troupeau, nous assistons, aujourd'hui, à une autre venette d'une autre nature, tellement misérable, tellement stupéfiante, tellement inexplicable qu'on demeure éperdu devant la bêtise ou devant la lâcheté du pouvoir. Ce n'est plus un général ambitieux, c'est M. François Coppée, de l'Académie française, qui menace, en ce moment, la République. M. François Coppée, le poète, oui, madame, le poète du Passant, du Reliquaire, des Humbles et des Intimités ; M. François Coppée, de l'Académie française, enfin. Vous croyez peut-être qu'à l'imitation de M. Renan, devenu impudique sous les palmes et écrivant l'Abbesse de Jouarre, il a écrit à son tour quelque drame hardi, dont Marianne a rougi sous son bonnet ? Point du tout. M. Coppée a composé simplement un acte où il s'agit d'un prêtre fusillé par la Commune et d'un communard sauvé par la sueur de ce prêtre. La pièce, présentée au Théâtre-Français, a été reçue à l'unanimité par le comité, et allait être jouée quand le ministre s'y est opposé. Voilà qui est trop fort et trop bête ou trop couard ! L'homme, le citoyen quelconque, l'élu de je ne sais où qui est, aujourd'hui, ministre de l'Instruction publique veut-il par hasard nous faire croire qu'on n'a pas fusillé des prêtres et d'autres gens sous la Commune ? C'est .comme si on voulait nous insinuer que les Versaillais n'ont pas fusillé des communards et même aussi d'autres gens. De qui a-t-on peur ? De M. Coppée ? - Non. - Des spectateurs ordinaires du Théâtre-Français ? Quel étonnement ! - Non ! - Alors, de qui ? Des communards ? Mais ils ne sont pas encore en masse à la Comédie-Française. Ils n'y feront pas de bruit, soyez tranquilles. De qui donc a-t-on peur ? De qui ? Des communards qui sont au pouvoir, peut-être ? Peur ! Voilà. On a peur. On a peur de tout le monde, et tout le monde a peur sous ce régime. Croyez- vous qu'ils ont des principes, des croyances, des convictions ou des idées ? Non, ils ont peur. Peur de l'électeur, peur des villes, peur des campagnes, peur des majorités, peur du papier, surtout du papier des votes, et de l'autre, celui des journaux ; peur de l'opinion, cette rouleuse ; peur de ce qu'ils disent, de ce qu'ils font, de ce qu'ils pensent et peur de leur ombre, c'est-à-dire de l'ombre des poltrons. Quand un ministre craintif a tremblé au jour où M. Zola et M. Busnach allaient faire jouer Germinal sur un théâtre populaire, on a ri et on a protesté, mais on a compris que l'appréhension d'une bagarre pouvait faire hésiter cet illettré inquiet. Quand le gouvernement, ému pour la réputation de l'armée, poursuit le livre de M. Descaves, nous protestons encore au nom du principe inviolable de la liberté de pensée ; cependant, nous sommes sans étonnement sur les défenseurs violents du prestige militaire. Mais quand nous apprenons que le préposé à l'instruction nationale interdit de son autorité privée, de son autorité d'incompétent parvenu, la représentation d'une pièce de M. François Coppée reçue à l'unanimité par le comité de la Comédie-Française, nous crions : « C'est trop ridicule, à la fin : guerre à ces gens-là ! » Ils prétendent, ces niais, qu'il y a péril pour la République ! Péril pour la République ! Un péril préparé, médité par M. Coppée, ce pétroleur - ou ce jésuite - car le danger peut venir de droite ou de gauche dans cette pièce où l'on parle en même temps de la Commune et de la religion ; un péril favorisé par M. Claretie, un péril auquel ont concouru sournoisement tous les sociétaires de la Comédie ! Dieu, est-ce bête ! C'est pour l'intelligence française et pour notre réputation de peuple libre et spirituel qu'il y a péril, qu'il y aura grand péril tant que nous serons entraînés à la dérive de leurs paniques par ces outres vides et flottantes des votes populaires. A force d'être médiocres, ces hommes sont redoutables comme ces épidémies, bénignes au début, qui deviennent invincibles et chroniques ; à force d'amoindrir le pays, de le rapetisser à leurs idées, d'y semer leurs procédés, ils finiront par le détruire ; et si, en matière de gouvernement, l'indifférence pour la forme me paraît être un dogme de sage, pourvu que cette forme soit appliquée au mieux des intérêts matériels et intellectuels du pays, il n'en est point de même pour ceux qui détiennent le pouvoir en des mains maladroites, ignorantes ou trembleuses. 23 décembre 1889 LES SERVANTES Le premier soleil printanier tombe tiède, vif et clair sur les grandes prairies normandes. La terre sue de la verdure, s'en couvre comme d'une bave verte. Les arbres s'enveloppent de feuilles, la plaine se cache sous l'herbe haute, drue, reluisante, et l'on voit entre les haies les filles de ferme aux jupes courtes tirer vers les pâturages les lourdes vaches dont les mamelles pendent ballotées entre leurs cuisses. Elles vont, la fille devant, la bête derrière, la fille traînant, la bête traînée, l'une pressée et l'autre lente, n'ayant l'une et l'autre au fond des yeux que les reflets verts des arbres et des herbes. A quoi pensent-elles ? A quoi songe la pauvre fille qui gagne douze francs par mois, qui couche sur la paille d'un grenier, s'habille de quatre loques, et sans avoir jamais lavé dans l'eau froide d'une rivière ou dans l'eau chaude d'une baignoire son corps nerveux, fort comme celui d'un homme, voudrait peut-être le parer pour plaire au charretier qui laboure là-bas au bout de la plaine, derrière la maigre charrue que traînent deux chevaux roux ? Dans son rêve animal et court passe la boutique ambulante du marchand de rubans, de bonnets et de fichus, qui rôde sur les routes en tentant les paysannes. Elle entend le grelot de l'âne, le jappement du chien, le cri de l'homme qui annonce ses marchandises ; et l'envie veille en son pauvre coeur de brute, l'envie d'être parée, par les belles matinées des dimanches, pour passer devant les garçons, en entrant à l'église. Le premier soleil printanier tombe tiède, vif et clair, sur les grands arbres des Champs-Élysées. De la place de la Concorde au rond-point, sous les marronniers en dôme, où piaillent les moineaux dans les feuilles, un peuple d'enfants joue sur le sable. Les tout-petits sont accroupis et maçonnent des buttes de leurs mains maladroites, d'autres plus grands roulent des cerceaux ou combinent des amusements en des conciliabules sérieux qui réunissent les garçons aux jambes nues et les fillettes en jupes courtes. Les parents et les bonnes assis sur les bancs, sous l'ombre des verdures renaissantes, rêvassent, lisent ou tricotent et regardent d'un oeil distrait couler vers le bois de Boulogne le fleuve luisant des roues qui tournent. C'est un flot noir, continu, roulant, de fiacres, de landaus, de victorias, et de chapeaux clairs, et d'ombrelles, et de livrées aux boutons brillants. Les fouets défilent innombrables, pareils aux lignes d'une armée de pêcheurs noyés qu'emporterait le courant. Mais sous les arbres les nourrices vont deux par deux, un enfant au bras, d'un pas lourd de bêtes laitières, berçant l'humanité nouvelle sur l'oreiller de chair de leurs molles et grandes mamelles. Elles parlent de temps en temps, avec l'accent de la campagne lointaine, avec des patois champêtres qui font rêver aux pesantes vaches brunes couchées dans les herbages. Elles vont, les grosses femmes pleines de lait, en se balançant et se souvenant des prés, sans autres idées et sans autres désirs que ceux du pays délaissé, presque indifférentes aux rubans de soie rouges, bleus ou roses si larges, si longs, qui traînent dans leur dos, de leur nuque à leurs pieds, presque indifférentes au beau bonnet, léger comme une crème sur leur tête, presque indifférentes à toute cette élégance dont les mères les ont parées, les pauvres petites mères maigres et pâles qui habitent ces riches hôtels le long de la vaste avenue. De temps en temps elles s'asseyent, ouvrent leurs robes et versent dans la bouche goulue d'un petit être assoiffé le flot blanc qui gonfle leurs, poitrines ; et le passant qui se promène croit sentir passer dans le vent une bizarre odeur de bêtes, d'étable humaine et de laitages fermentés. Rue Notre-Dame-de-Lorette, la bobonne trotte. Elle est à tout faire et fait tout dans la maison ; elle lave, cuisine, retape les lits, cire les chaussures, brosse les culottes et recoud les jupes, nettoie les enfants, jure au coup de sonnette et en sait long sur les moeurs de monsieur, car elle fait tout, la bobonne. Elle trotte sur ses savates écrasées, les pieds en des bas douteux, mais la gorge ronde bien serrée dans le corsage, accrochant l'oeil des passants, du célibataire qui descend au bureau, du cocher qui lance une blague, du conducteur d'omnibus suivant à pied la boîte jaune pleine de voyageurs et qui fait le salut militaire, à la française, en voyant passer la bobonne. L'épicier l'appelle « mademoiselle », le boucher galant « mam'zelle », la laitière ajoute son petit nom, la fruitière lui dit « ma fille », et la marchande des quatre saisons, plus familière, « ma p'tite ». Étourdie du matin au soir, par tous les ordres qu'elle reçoit, par toutes les choses qu'elle doit faire, la tête à l'envers, la main affolée, galopant sans cesse, elle semble vivre dans un coup de vent qui l'a tout à fait écervelée. A quoi pense-t-elle ?-Quatre sous de lait... six sous de fromage... deux sous de persil... dix sous d'huile... il me manque trois sous ! Il me manque trois sous ! qu'est-ce que j'ai bien pu acheter ?... Vraiment monsieur n'est pas propre... Si l'épicier m'embrasse encore, moi, je le dirai à sa femme. Je ne veux pas d'histoires dans le quartier... Il est très bien, le cocher de M. Dubuisson... Il me manque trois sous tout d'même. Malheur ! je s'rai donc jamais tranquille ? Qu'est-ce qu'on m'a dit de faire pour le dîner ? Une soupe aux choux ou bien une soupe à l'oseille ? V'là que je sais plus, Madame va m'attraper. C'est pas une vie, c't' existence-là... J' vas compter cinq sous de lait, huit de fromage, trois de persil et douze pour l'huile, ça me fera trois sous de bénéfice en plus des trois que j'aurai rattrapés. - Bonjour, madame Dubuisson. - Bonjour, mon enfant. Mme Dubuisson est tout simplement la cuisinière de M. Dubuisson, femme légitime de ce cocher qui est très bien. Plus tard la bobonne aspire à devenir â son tour une madame Dubuisson, à porter, majestueuse, un grand panier plein de bonnes choses qui coûtent très cher, en promenant par les rues un gros ventre qui semble lourd. Le pourra-t-elle ? Il faut de la tête, de la sagesse, de la conduite, de la malice, de l'ordre, et bien savoir son métier de cuisinière pour arriver là. Elles se connaissent et se saluent comme des princesses ces maréchales du fourneau. On devine, on suppose, on commente ce qu'elles gagnent, les gages et la gratte. Elles parlent haut, traitent les fournisseurs avec autorité, encombrent les trottoirs devant les boutiques, larges et lourdes, forçant la foule alerte à des circuits pour les contourner. Aussi lentes, sûres, circonspectes, que la bobonne est pressée et indifférente aux achats, elles flairent le poisson, soupèsent les fruits, suspectent la volaille, soupçonnent le gibier, et elles marchandent avec obstination, sans que leur maître y gagne un sou. Elles ont un vice, un vice caché : la bouteille ou l'amour. - Quelquefois le petit épicier rougit quand elles entrent, ou bien le marchand de vin glisse dans leur panier un litre de rhum qui ne figure point sur les notes. Mais on les respecte, on les considère, car elles sont des puissances. On se les dispute, on se les arrache, on les sert avant tout le monde, et elles ont dans l'oeil et dans la voix un dédain de souveraines en répondant au bonjour des humbles bobonnes, ces souillons, ce déchet des gens de maison. 1889 UN EMPEREUR Ceux qui vivent avec des yeux ouverts, ceux pour qui le monde est un spectacle dont les accidents et les émotions n'atteignent que leur sensibilité spéciale de voyeurs, promènent dans l'existence une sorte de tourment de connaître, de regarder et de sentir qui s'attache souvent au passé avec autant de force qu'au temps présent. Beaucoup même ne sont pas frappés par l'acuité vibrante de la vie contemporaine comme ils sont émus par certaines apparitions de l'Histoire, d'où découlent pour eux des idées générales, des rêves d'artistes ou philosophiques. L'Aujourd'hui est trop près, trop connu, trop deviné, pas assez imprévu pour nous donner la bizarre sensation d'étrangeté et de grandeur qu'on rencontre par moments dans l'évocation de l'Autrefois. J'avais emporté dans la cabine de mon bateau une douzaine de volumes à lire en rôdant le long des côtes, tous ceux sur lesquels on n'a pas eu le temps de jeter les yeux pendant l'agitation de l'hiver. Comment lire à Paris, et comment bien lire au milieu de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on voit, de tout ce qu'on subit, de tout ce qu'on supporte, de tout ce qu'on écoute, de tout ce qui nous occupe, nous fatigue, nous mange et nous abrutit ? Je parcourus d'abord trois romans et il me sembla que je les connaissais depuis quinze ou vingt ans. Un peu de science me consola, car la science actuelle, depuis les grands novateurs modernes, a cela de particulier qu'elle est la prodigieuse évocatrice d'un monde nouveau. Elle change notre atmosphère, nos croyances, nos moeurs, notre histoire, la nature même de nos esprits ; elle modifie la race humaine. Un romancier ne devrait lire que de la science, car, s'il sait comprendre, il apercevra par elle comment on sera, comment on pensera, comment on sentira dans cent ans. Les études et les découvertes d'Herbert Spencer, de M. Pasteur et quelques autres préparent à toutes les observations mieux que la lecture des plus grands poètes, car elles jettent nos esprits vers des hypothèses d'une réalité précise et inattendue qui seront demain des croyances, remplacées plus tard par d'autres. Puis je regardai deux ou trois volumes de recherches historiques que j'avais emportés, et mon attention tomba sur ce titre : Un Empereur byzantin au Xe siècle : Nicéphore Phocas. Byzance ! S'il est dans l'histoire un nom de ville évocateur de visions féeriques et mystérieuses, c'est celui-là ! Et de la Byzance du Xe siècle, on ne sait rien ou presque rien. Cité inconnue et magnifique, immense capitale d'un immense empire, sans cesse en guerre avec le musulman ou avec le chrétien du Nord, bien souvent victorieuse, pleine du bruit des triomphes, de fêtes inimaginables, d'un luxe fantastique, d'un déploiement de pompes dont les énumérations savantes font passer dans nos yeux d'invraisemblables images ; raffinée, corrompue, barbare et dévote, elle semble dans le mystère qui l'entoure une ville étrange, où tous les instincts humains, toutes les grandeurs et toutes les ignominies, toutes les vertus et tous les vices fermentaient à la frontière de deux continents, à l'entrecroisement de deux civilisations, entre deux époques du monde, au milieu de la lutte furieuse du Croissant et de la Croix. Il est vraiment surprenant qu'on puisse avec d'indéchiffrables écritures trouvées surales pierres, sur des parchemins, sur des médailles, reconstituer la physionomie d'une époque comme l'a fait M. Gustave Schlumberger en nous racontant Nicéphore Phocas. Ce livre extrêmement érudit est pourtant amusant pour tout le monde, pour quiconque sait voir et rêver en lisant, à la façon d'un conte des Mille et Une Nuits. La guerre était alors le grand souci, la grande passion, le grand amusement, le grand passe-temps des hommes. Ce n'était pas notre guerre brutale et légale, mais une guerre artiste, colorée, pilleuse, massacreuse, monstrueusement mouvementée et belle. La nôtre disparaît dans le bruit et dans les fumées du canon. Celle d'alors éclate aux lueurs du feu grégeois, du « feu liquide » que les navires byzantins lançaient sur l'ennemi. L'auteur décrit d'une façon saisissante les effets et les ravages de cette matière explosive qui affolait les Sarrasins et dont le secret ne fut jamais connu. « Mystérieuse découverte apportée, dit-on, au VIIe siècle à Byzance par le Syrien Callinicus, mise au rang des plus précieux secrets d'État et demeurée la terreur des barbares aux corps nus d'Orient et d'Occident. » A l'époque où commence le récit de M. Schlumberger, Byzance avait surtout à redouter les incursions et les pillages des Sarrasins de Crète. « Chaque printemps, comme une monstrueuse machine de guerre, Crète vomissait ses flottes aux innombrables et légers bâtiments à voiles noires, d'une merveilleuse vitesse, qui s'en allaient partout, brûlant les cités, razziant les populations terrifiées, disparaissant avec les dépouilles et le peuple de toute une ville avant que les troupes impériales toujours surmenées eussent pu accourir. » Le récit des massacres, des supplices infligés aux prisonniers, des inventions féroces des pirates vainqueurs est horrible, bizarre et curieux. Byzance alors envoie contre Crète le plus célèbre et le plus heureux de ses soldats, Nicéphore Phocas dont le frère, Léon Phocas, est aussi un presque invincible général. Je cueille deux détails dans la conquête de cette île pour montrer combien décorative était la guerre d'alors. La flotte envahisseuse comptait trois mille trois cents navires de toutes dimensions, dont la proue portait des tours et des monstres de bronze qui lançaient .le feu grégeois. Quand cette multitude de bâtiments, après beaucoup de peine pour trouver la route, car aucun pilote grec ne se hasardait depuis longtemps dans ces terribles parages, apparut devant l'île de Crète, « l'ensemble des hauteurs dominant la plage était occupé par des masses sarrasines, piétons et cavaliers, dont les hurlements s'entendaient distinctement et dont les blancs vêtements et les armes polies étincelaient au soleil. » Le débarquement semblait impossible devant cette formidable armée, aucun port n'existant sur cette plage. Alors on vit les plus gros dromons byzantins poussés à terre à force de rames ; et quand ils échouèrent sur le sable, l'avant s'ouvrit ; des ponts inclinés tombèrent sur le rivage et, du ventre de ces monstres flottants, les cuirassiers à cheval s'élancèrent au galop, bondirent sur la plage et chargèrent les musulmans épouvantés de ce spectacle extraordinaire. Combien semble mesquine à côté de cela l'invention du cheval de Troie, qu'Isomère fit éternelle et si grande par ses vers ! Le siège dura longtemps, et la ville semblait imprenable, défendue par d'énormes fossés, de hautes et puissantes murailles que rien ne pouvait ébranler ou disjoindre. Après des mois d'une lutte acharnée et de combats épouvantables, Nicéphore Phocas réussit à faire une brèche au moyen d'un procédé ingénieux souvent employé par les ingénieurs d'alors. Des mineurs, avec une patience et un art admirables, sapèrent un coin du rempart, en le soutenant en même temps avec d'énormes charpentes, des solives et des arcs- boutants en bois très sec. Puis toute cette boiserie souterraine fut enduite de matières grasses, d'huiles et d'essences. On y mit ensuite le feu, et en quelques instants elle fut consumée. Alors tout un pan de mur et deux tours s'écroulèrent en comblant le fossé. La ville fut prise, pillée, et le massacre alla de quartier en quartier, de maison en maison, ne laissant derrière lui que des cadavres d'hommes suppliciés, de femmes violées et d'enfants. Après de nombreux triomphes, Nicéphore devint empereur, et M. Schlumberger nous fait de cet étrange soldat un surprenant portrait. D'une vigueur et d'une force extraordinaires, mais laid, lourd, presque difforme, soldat avant tout, brutal, dur pour lui-même, capable de toutes les fatigues, de toutes les audaces, il était de caractère taciturne, renfermé, plutôt sombre, mais très passionné. Malgré son énergie physique qui faisait de lui un véritable hercule, un des traits le plus dominant de sa nature fut l'austérité de sa vie et la chasteté de ses moeurs. Il avait fait voeu de ne plus connaître aucune femme depuis la mort de la sienne et il avait pour grand ami saint Athanase dont il fit la connaissance en des circonstances très curieuses, et dont il demeura toujours l'admirateur et le disciple fervent et fanatique. Mais voici le roman, l'éternel roman. C'est l'inévitable dompteuse des victorieux, la Reine des pays puissants, la femme qui apparaît, et d'un sourire bouleverse l'histoire, asservit les invincibles et déchaîne les catastrophes : Romain, le précédent empereur avait laissé deux enfants et une veuve, la belle Théophano, fille, croit- on, d'un cabaretier de Laconie. Délicieusement jolie et séduisante, perverse et dépravée, elle avait conquis le coeur et la couche du souverain par sa grâce et sa séduction, sans qu'on sache bien en quelles circonstances ni par quelles adresses elle y parvint. Elle agit et réussit de même avec l'austère soldat qui succédait au voluptueux Romain. Nicéphore aussitôt maître de Byzance et de cet immense empire fit sortir Théophano du palais sacré et la relégua au château de Pétrim, où elle fut consignée. Mais il l'aimait déjà sans doute et « un mois et quatre jours après son entrée triomphale dans la ville gardée de Dieu, Nicéphore, qui jusque-là avait vécu au palais comme un cénobite dans un pieux et solitaire recueillement, jugeant sa situation suffisamment affermie, incapable peut-être de maîtriser davantage la violence de son amour, jeta brusquement le masque, fixant su 20 septembre son mariage avec Théophano. Ce dut être pour le rude soldat un grand jour, le plus beau de son existence déjà si remplie. Du même coup, il obtenait l'empire d'une moitié du monde et la main de sa souveraine ». Et voilà où apparaît toute l'attraction de ce livre inédit, c'est l'histoire d'un triomphateur à moitié barbare, d'une sorte de brute géniale, sainte et dépravée. On y trouve, on y comprend toutes les joies de ces grands vainqueurs à qui rien sur la terre ne fut refusé au milieu d'une civilisation brutale et raffinée, magnifique et corrompue. Tout ce qui suivit ce mariage est d'un intérêt extrême, et la lutte imprévue du patriarche Polyeucte, interdisant à l'Empereur tout-puissant de franchir la très sainte porte médiane de l'Iconostase parce qu'il avait commis un crime canonique en contractant de secondes noces, est pleine de révélations particulièrement curieuses sur les doctrines religieuses d'alors. Ce Polyeucte apparaît comme un vrai prélat du Moyen Age, intraitable et brave, ne craignant rien et armé d'une piété et d'une foi de casuiste inexprimablement surprenantes. Il est enfin vaincu parce que tous les évêques de l'empire sont venus à Byzance pour le couronnement et pour demander des grâces. D'innombrables détails sont amusants et curieux, en particulier tout ce qui concerne la si bizarre ambassade de l'évêque de Crémone Luitprand, envoyé près de Nicéphore par Othon Ier dit le Grand, empereur d'Allemagne. Puis la fin du volume est saisissante. On dirait un dénouement de Dumas père. L'impératrice, maltraitée et exaspérée par Nicéphore, conspire contre lui avec son amant Jean Tzimiscès, le plus brillant capitaine de l'armée byzantine, mis en disgrâce par le souverain. Et c'est un sombre assassinat de drame, un palais envahi la nuit, escaladé dans une tempête par les conjurés, cachés ensuite dans le gynécée impérial. Quand l'heure du meurtre est arrivée, ils ne trouvent pas l'Empereur dans son lit. Ils se croient dénoncés, perdus. On le découvre enfin. Inquiet, prévenu sans cesse des dangers qui le menacent, de plus en plus détaché d'un monde d'imposture et d'abjection, le rude maître de Byzance, après avoir longtemps prié, s'était couché sur une peau de tigre étendue su-dessous des images du Christ, de la Théotokos et du Précurseur, enveloppé simplement dans le vieux manteau du saint moine Michel Maleinos. Pour la première fois de sa vie, il dormait sans avoir ses armes à ses côtés. Le récit du crime est terrible. L'ayant découvert, les conjures se jettent ensemble sur lui et le frappent à grands coups de pied. Il se soulève, veut se défendre. Léon Balantès lui ouvre la tête qu'il avait nue, car son bonnet était tombé. L'arme trancha la face, coupant profondément le front, le sourcil et la paupière sans cependant fendre le crâne. Jean Tzimiscès regarde assis sur le lit, et injurie furieusement le souverain lié avec des cordes, qui roule sur le sol, ne pouvant plus rester debout. Le Basileus ne répond pas. Il appelle Dieu et la Théotokos à son aide. Tous, en l'insultant, lui arrachent la barbe et lui fracassent la mâchoire. On lui brise les dents à coups de pommeau d'épée. Et après l'avoir lardé de la tête aux talons, comme le palais s'éveille, un conjuré le transperce enfin de part en part. C'est ainsi que mourut cet homme étrange et grand ; et c'est là que finit le livre si curieux, attrayant comme un conte d'Orient, qui nous révèle une Byzance inconnue. 2 juillet 1890 GUSTAVE FLAUBERT J'ai publié déjà tout ce que je voulais dire de Gustave Flaubert comme écrivain. Je parlerai un peu de l'homme, mais comme il n'aimait les révélations d'aucune nature, je n'en ferai point sur lui d'indiscrètes. Je veux seulement, à l'heure où ses amis offrent à Rouen, qui fut sa patrie, l'oeuvre remarquable de M. Chapu, montrer quelques côtés caractéristiques de sa nature. J'ai connu Flaubert très tard, bien que sa mère et ma grand-mère eussent été des amies d'enfance. Mais les circonstances éloignent les amis et séparent les familles. Je l'ai donc vu deux ou trois fois seulement pendant ma première jeunesse. C'est après la guerre, quand je vins à Paris, devenu homme, que j'allai lui faire une visite, définitive dans nos relations, et dont le souvenir est resté en moi inoubliable. Il a dit et il a écrit lui-même que son amour immodéré des lettres lui a été en partie insufflé, au commencement de sa vie, par son plus intime et plus cher ami, mort tout jeune, mon oncle, Alfred Le Poittevin, qui fut son premier guide dans cette route artiste, et pour ainsi dire le révélateur du mystère enivrant des Lettres. Je trouve dans sa correspondance avec moi, cette phrase : « Ah ! Le Poittevin, quelles envolées dans le rêve il m'a fait faire ! J'ai connu tous les hommes remarquables de ce temps, ils m'ont semblé petits auprès de lui. » Il avait gardé le culte, la religion de cette amitié. Quand il me reçut il me dit, en m'examinant avec attention : « Tiens, comme vous ressemblez à mon pauvre Alfred. » Puis il reprit : « Au fait, ce n'est pas étonnant puisqu'il était le frère de votre mère ». Il me fit asseoir et m'interrogea. Ma voix aussi, parai-til, avait des intonations toutes semblables à celles de la voix de mon oncle ; et tout à coup je vis les yeux de Flaubert pleins de larmes. Il se dressa, enveloppé des pieds à la tête dans cette grande robe brune à larges manches qui ressemblait à un froc de moine, et levant ses bras, il me dit d'une voix vibrante de l'émotion du passé : « Embrassez-moi, mon garçon, ça me remue le coeur de vous voir. J'ai cru tout à l'heure que j'entendais parler Alfred. » Et ce fut là certainement la cause vraie, profonde, de sa grande amitié pour moi. Certes je lui ai rapporté toute sa jeunesse disparue, car élevé dans une famille qui fut presque la sienne, je lui rappelais toute une manière de penser, de sentir, même d'exprimer, des tics de langage dont quinze ans de sa vie première avaient été bercés. J'étais pour lui une sorte d'apparition de l'Autrefois. Il m'attira, m'aima. Ce fut parmi les êtres rencontrés un peu tard dans l'existence le seul dont je sentis l'affection profonde,, dont l'attachement devint pour moi une sorte de tutelle intellectuelle, et qui eut sans cesse le souci de m'être bon, utile, de me donner tout ce qu'il me pouvait donner de son expérience, de son savoir, de ses trente-cinq ans de labeurs, d'études, et d'ivresse artiste. Je le répète : ayant parlé ailleurs de l'écrivain, je n'en veux plus rien dire. Il faut lire ces hommes-là, et ne pas bavarder sur eux. Je signalerai seulement deux traits de sa nature intime une vivacité naïve d'impressions et d'émotions que la vie n'émoussa jamais ; et une fidélité d'amour pour les siens, de dévouement pour ses amis, dont je n'ai jamais vu d'autre exemple. Comme il avait l'horreur du bourgeois (et il le définissait ainsi : quiconque pense bassement) il passa parmi la plupart de ses contemporains pour une espèce de misanthrope féroce qui eût volontiers mangé du rentier à ses trois repas. C'était au contraire un homme doux, mais de parole violente, et très tendre, bien que son coeur, je crois, n'eût jamais été ému profondément par une femme. On a beaucoup parlé, beaucoup émit sur sa correspondance publiée depuis sa mort, et les lecteurs des dernières lettres parues l'ont cru atteint d'une grande passion parce qu'elles sont pleines de littérature amoureuse. Il aima comme beaucoup de poètes, en se trompant sur celle qu'il aimait. Musset n'en fit-il pas autant ; celui-là au moins, fuyait avec Elle en Italie ou dans les Iles Espagnoles, ajoutant à sa passion insuffisante le décor du voyage, et le légendaire attrait de la solitude au loin. Flaubert préféra aimer tout seul, loin d'elle, et lui écrire, entouré de ses livres, entre deux pages de prose. Comme elle lui reprochait vivement, dans chacune de ses réponses, de ne venir jamais la voir, et de se passer de sa présence avec une obstination humiliante, il lui donna un rendez-vous à Nantes, et le lui annonça ainsi avec la satisfaction triomphante d'un utile devoir accompli : « Songe donc que nous passerons ensemble tout un grand après-midi, la semaine prochaine ». Ne semble-t-il pas que si on aime une femme d'un sentiment vrai, on doit désirer éperdument passer près d'elle tous les instants de sa vie ? Gustave Flaubert fut dominé durant son existence entière par une passion unique et deux amours : cette passion fut celle de la Prose française ; un des amours pour sa mère, l'autre pour les livres. Son être entier, depuis le jour où il pensa en homme jusqu'à celui où je le vis étendu, le cou gonflé, tué par l'effort effroyable de son cerveau, fut la proie de la Littérature, ou, pour être plus exact, de la Prose. Ses nuits étaient hantées par des rythmes de phrases. Pendant ses longues veilles dans son cabinet de Croisset où sa lampe allumée jusqu'au matin servait de signal aux pêcheurs de la Seine, il déclamait des périodes des maîtres qu'il aimait ; et les mots sonores, en passant par ses lèvres, sous ses grosses moustaches, semblaient y recevoir des baisers. Ils y prenaient des intonations tendres ou véhémentes, pleines des caresses et des exaltations de son âme. Rien, assurément, ne le remuait autant que de réciter aux quelques amis préférés de longs passages de Rabelais, de Saint-Simon, de Chateaubriand ou des vers de Victor Hugo qui sortaient de sa bouche comme des chevaux emportés. De son admiration illimitée pour les maîtres de toutes les langues, de tous les temps et de tous les pays, naquit peut-être, en partie, son affreuse peine à écrire et l'impossibilité où il vivait d'être pleinement satisfait de l'accord mystérieux de sa forme et de sa pensée. Son idéal irréalisable lui venait d'une masse de souvenirs de choses très belles et très différentes. Il était épique, lyrique et en même temps observateur incomparable des vulgarités courantes de la vie. Et il dut, avec un effort surhumain, asservir et humilier son goût de la beauté plastique jusqu'à exprimer scrupuleusement tous les détails banals et quotidiens du monde. Son érudition par conséquent fut peut-être aussi un peu une gêne pour sa production. Héritier de la vieille tradition des anciens lettrés qui étaient d'abord des savants, il possédait une érudition prodigieuse. Outre son immense bibliothèque de livres qu'il connaissait comme s'il venait d'achever de les lire, il conservait une bibliothèque de notes prises par lui sur tous les ouvrages imaginables consultés dans les établissements publics et partout où il avait découvert des oeuvres intéressantes. Il semblait savoir par coeur cette bibliothèque de notes, citait de souvenir les pages et les paragraphes où on trouverait le renseignement cherché, inscrit par lui dix ans auparavant, car sa mémoire semblait invraisemblable. Il apportait aussi dans l'exécution de ses livres un tel scrupule d'exactitude qu'il faisait des recherches de huit jours pour justifier à ses propres yeux un petit fait, un mot seulement. Alexandre Dumas nous dit, parlant de lui en déjeunant : « Quel étonnant ouvrier, ce Flaubert, il varlopait une forêt pour faire chaque tiroir de ses meubles. » Il eut besoin, en écrivant Bouvard et Pécuchet, d'une exception à une loi botanique, car, affirmait-il, il n'y a pas de règle sans exception, ce serait contraire au sens de production de la nature. Tous les botanistes de France furent interrogés et demeurèrent muets. Je lis cinquante courses pour cela. Enfin, le professeur du Muséum d'histoire naturelle découvrit la plante qu'il cherchait, et le délire de joie de Flaubert à cette nouvelle fut invraisemblable. Il vivait donc presque toujours à Croisset, au milieu de ses livres, et près de sa mère. Ce fut un admirable fils, et plus tard un oncle admirable pour sa nièce, fille de sa sueur morte après ses couches. Il montra dans toutes les circonstances de la vie un coeur d'enfant et des allures de croquemitaine. Il fut même un peu toujours sous la tutelle de cette mère, car la Prose française, à qui il appartenait complètement, n'est ni une femme de tête ni une directrice d'existence. Ils passaient, tous deux, des années presque entières à Croisset, entre la Seine et la côte couverte d'arbres. Lui, enfermé dans son cabinet, regardait comme repos le pays par les fenêtres. Quand il collait à celles de la façade sa grande figure de Gaulois, il voyait monter vers Rouen les gros vapeurs noirs de charbon et les beaux trois-mâts d'Amérique ou de Norvège qui semblaient glisser dans son jardin, traînés par un petit remorqueur, mouche haletante, empanachée de fumée. Quand il regardait au contraire vers son petit parc, il apercevait à la hauteur du premier étage une longue allée de tilleuls, et tout près, ombrageant les vitres, un tulipier géant, qui était pour lui presque un ami. Il vivait avec Mme Flaubert, comme deux vieux. Il montrait pour elle une déférence absolue, presque une obéissance de petit garçon, et un respect affectueux dont il était impossible de ne pas s'émouvoir. Il avait horreur du mouvement, bien qu'il eût un peu voyagé autrefois et nagé avec joie. Toute son existence, tous ses plaisirs, presque toutes ses aventures furent de tête. Jeune il eut de grands succès de femmes et les dédaigna vite. Et pourtant son coeur semblait plein d'appel ; et sans avoir éprouvé peut-être aucune de ces grandes émotions qui brûlent un homme, il avait des souvenirs qui grandissaient avec. le temps et devenaient poignants ainsi que tout ce qu'on laisse derrière soi. Voici ce qui m'arriva juste un an avant sa mort. Je reçus de lui une lettre où il me priait de venir passer deux jours et une nuit à Croisset afin de n'être pas seul en accomplissant une corvée pénible. Quand il me vit entrer il me dit : - « Bonjour mon bonhomme, merci d'être venu. Ça ne sera pas gai. Je veux brûler toutes mes vieilles lettres non classées. Je ne veux pas qu'on les lise après ma mort ; et je ne veux pas faire ça tout seul. Tu passeras la nuit sur un fauteuil, tu liras ; et quand j'en aurai trop nous causerons un peu ». Puis il m'emmena faire quelques tours dans l'allée de tilleuls qui dominait la vallée de la Seine. Depuis trois ans, il me tutoyait, m'appelant tantôt : « Mon bonhomme » et plus souvent : « Mon disciple ». Je me rappelle que le jour où j'allai le voir ainsi à Croisset, nous causâmes, pendant toute la promenade sous les tilleuls, de M. Renan et de M. Taine, qu'il aimait et qu'il admirait beaucoup. Puis nous dînâmes tous les deux dans la salle à manger du rez-de-chaussée. Ce fut un bon dîner copieux et fin. Il but quelques verres de vieux vin bordelais en répétant : « Allons, il faut que je me monte le bourrichon. Je ne veux pas m'attendrir ». Revenus ensuite dans le grand cabinet tapissé de livres, il bourra et fuma quatre ou cinq des toutes petites pipes de faïence blanche vernie qu'il aimait tant, dont sa cheminée était couverte, et dont les tuyaux brunis par le tabac me faisaient regarder par moments sur sa table, dans un plat d'Orient, ses innombrables plumes d'oie au bec noirci d'encre. Puis il se leva : « Aide-moi », dit-il. Nous passâmes dans sa chambre, longue pièce étroite donnant sur son cabinet. Sous un rideau tiré qui cachait des planches chargées d'objets, je vis une grande malle dont nous primes chacun une poignée pour la porter dans l'appartement voisin. Nous la déposâmes devant la cheminée dont le feu flambait. Il l'ouvrit. Elle était pleine de papiers. « Voilà de ma vie, dit-il. Je veux en garder une partie, et brûler l'autre. Assieds-toi, mon bonhomme, et prends un livre. Je vais me mettre à détruire ça ». Je m'assis, j'ouvris un livre, je ne sais pas lequel. Il avait dit : « Voilà de ma vie ». Un large morceau de l'histoire intime de ce grand homme simple était dans cette grande caisse de bois. Il allait la reprendre par les derniers jours, pour la finir par les premiers, en cette nuit où j'étais seul près de lui, sentant mon coeur crispé comme le sien. Les premières lettres qu'il trouva étaient insignifiantes, lettres de vivants, connus ou non, intelligents ou médiocres. Puis il en déplia de longues qui le tinrent songeur. « C'est de madame Sand, dit-il, écoute. » Il me lut de beaux passages de philosophie et d'art, et il répétait, ravi : « Ah ! quel bon grand homme de femme ». Il en trouva d'autres, de gens célèbres, d'autres de gens consacrés dont il soulignait les sottises avec forts éclats de voix. Il en classait beaucoup pour les garder. Un coup d'oeil sur les suivantes lui suffisait pour les lancer au feu d'un mouvement brusque. Elles s'enflammaient, illuminant le vaste cabinet jusque dans ses coins les plus sombres. Les heures passaient. Il ne parlait plus et lisait toujours. Il était dans la foule de ses disparus et de longs soupirs lui gonflaient la poitrine. De temps en temps il murmurait un nom, faisait un geste de chagrin, le geste vrai et désolé qu'on ne fait pas sur les tombes. « En voilà de maman », dit-il. Il m'en lut aussi des fragments. Je voyais dans ses yeux des larmes briller puis couler sur ses joues. Puis il s'égara de nouveau dans le cimetière des anciennes connaissances et des anciens amis. Il lisait peu ces papiers intimes et oubliés comme s'il eût voulu en avoir fini lui-même, et il se mit à en brûler, à en brûler des tas. On eût dit qu'à son tour il tuait ces déjà morts. Quatre heures avaient sonné ; il trouva tout à coup, au milieu des lettres, un mince paquet, noué avec un étroit ruban ; et l'ayant développé lentement il découvrit un petit soulier de bal en soie, et dedans une rose fanée roulée dans un mouchoir de femme, tout jaune en son cadre de dentelles. Cela avait l'air du souvenir d'un soir, d'un même soir. Et il baisa ces trois reliques avec des gémissements de peine. Puis il les brûla, et s'essuya les yeux. Le jour vint sans qu'il eût fini. Les dernières lettres étaient celles reçues dans sa jeunesse, quand il n'était plus enfant, quand il n'était pas homme encore. Puis il se leva : « C'était, dit-il, le tas de ce que je n'avais voulu ni classer ni détruire. C'est fait : Va te coucher, merci ». Je rentrai dans ma chambre, mais je ne dormis pas. Le soleil se levait éclairant la Seine. Et je pensais : « Voilà une vie, une grande vie, c'est-à-dire : beaucoup de choses inutiles qu'on brûle, l'indifférent passe-temps de chaque jour, quelques souvenirs marquant de faits sentis, d'hommes rencontrés, des tendresses intimes de famille, et une rose flétrie, un mouchoir et un soulier de femme ». Voilà tout ce qu'il a eu, tout ce qu'il a éprouvé, goûté lui-même. Mais dans sa tête, dans cette forte tête aux yeux bleus, l'univers entier passa depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours. Il a tout vu, cet homme, il a tout compris, il a tout senti, il a tout souffert, d'une façon exagérée, déchirante et délicieuse. Il a été l'être rêveur de la Bible, le poète grec, le soldat barbare, l'artiste de la Renaissance, le manant et le prince, le mercenaire Matho et le médecin Bovary. Il a été même aussi la petite bourgeoise coquette des temps modernes, comme il fut la fille d'Hamilcar. Il a été tout cela non pas en songe, mais en réalité, car l'écrivain qui pense comme lui devient tout ce qu'il sent, si bien que la nuit où Flaubert écrivit l'empoisonnement de madame Bovary, il fallut aller chercher un médecin, car il défaillait, empoisonné lui-même par le rêve de cette mort, avec des symptômes d'arsenic. Heureux ceux qui ont reçu du « je-ne-sais-quoi » dont nous sommes en même temps les produits et les victimes, cette faculté de se multiplier ainsi par la puissance évocatrice et génératrice de l'Idée. Ils échappent, pendant les heures exaltées du travail ; à l'obsession de la vraie vie banale, médiocre et monotone ; mais, après, quand ils s'y réveillent, comment pourraient-ils se défendre du mépris et de la haine artistes dont débordait le coeur de Flaubert pour la réelle humanité. 24 novembre 1890 FLAUBERT ET SA MAISON Le docteur Cloquet disait à Mme Flaubert, après avoir vu pour la première fois le jeune Gustave, grand et mince garçon de seize ans, aux cheveux bouclés tombant sur les épaules : « Votre fils, c'est l'Amour adolescent. » Il était beau, alors, paraît-il, d'une beauté olympienne de jeune dieu grec. Cette beauté physique dura peu. Un voyage en Orient le fatigua et l'alourdit, et il devint alors l'homme que nous avons connu, un grand, un fort, un superbe Gaulois, aux superbes moustaches, au nez puissant, aux sourcils épais abritant et couvrant un oeil bleu d'oiseau de mer, taché au milieu d'une toute petite pupille noire, toujours mobile et qui regardait fixement, aiguë et troublante, agitée d'un incessant tremblement. Puis, j'ai vu, au dernier jour, étendu sur un large divan, un grand mort au cou gonflé, à la gorge rouge, terrifiant comme un colosse foudroyé. On a moulé cette tête puissante, et, dans le plâtre, les cils sont restés pris. Je n'oublierai jamais ce moulage pâle qui gardait, au-dessus des yeux fermés, les longs poils noirs qui couvraient jusqu'alors son regard. Sa maison est devenue aujourd'hui une usine à pétrole. Il n'existait pas peut-être en France une demeure plus littéraire et plus séduisante pour un écrivain. Toute blanche, datant du XVIIe siècle, séparée de la Seine par un gazon et par un chemin de halage, elle regardait la magnifique vallée normande qui va de Rouen au port du Havre. Les grands navires, remorqués lentement vers la ville et vus des fenêtres du cabinet de travail de Flaubert, semblaient passer dans le jardin. Il les regardait, la face collée aux vitres, puis il retournait s'asseoir à sa table de travail, reprenait, dans son grand plat d'Orient, une des cent plumes d'oie qui dormaient là, et il se remettait à écrire en déclamant sa prose. Il veillait si tard chaque nuit que sa lampe servait de phare aux pêcheurs de la rivière. Deux des fenêtres de ce cabinet, plein de livres et de souvenirs de voyage, s'ouvraient sur le jardin, dont les allées gravissaient la côte. Un immense tulipier les venait caresser. Presque jamais Flaubert ne quittait ce cabinet de travail, n'aimant pas marcher, car il répétait souvent que le mouvement n'est point philosophique. Quelquefois, cependant, il allait se promener une demi-heure dans la longue avenue de tilleuls, à la hauteur du premier étage, allant de la maison au bout de la propriété. Pascal aussi avait marché sous ces tilleuls, car il demeura quelques jours sous ce toit. On croit aussi que l'abbé Prévost y fit un court passage. Quand on montait jusqu'au haut du jardin, une admirable vue s'étendait sous les yeux. Le grand fleuve, semé d'îles couvertes d'arbres, descendait de Rouen vers Le Havre. Sur la rive droite, en se tournant vers l'est, les cent clochers des églises rouennaises se dressaient dans le ciel brumeux, tandis que sur la rive gauche les innombrables cheminées d'usines de Saint-Sever, faubourg industriel, déroulaient dans le même firmament leurs crêpes onduleux de fumée noire. Mais quand on se tournait vers l'ouest, c'était une longue vallée verte où coulait le fleuve. Sur les côtés, des forêts sombres, et, dans le fond, le grand serpent d'argent liquide qui glissait doucement vers la mer. 24 novembe 1890 UNE FÊTE ARABE La Route Le Duc de Bragance, un des transatlantiques du dernier type à grande vitesse qui font le service entre Marseille et Alger, glissait sur une mer sans rides, sous une lune claire que des nuages déchiquetés et festonnés voilaient et découvraient, déroulant une fantasmagorie d'effets lumineux et sombres dans l'infini pays des astres. On appelle transatlantique du dernier type à grande vitesse un bateau mince et long, qui, par cela même qu'il est très rapide, secoue ses voyageurs d'une inimaginable façon dès que s'élève la moindre houle, les asphyxie, quand la mer est forte, dans ses flancs étroits chauffés comme une étuve par les chaudières, et offre aux voyageurs de première classe une salle à manger sur l'avant, admirablement exposée au tangage pour faciliter sans doute les économies de cuisine de la Compagnie. Ces économies, d'ailleurs, elle les pratique avec beaucoup d'adresse, car je n'ai jamais été plus mal nourri, même dans les trains de luxe, que sur ce bateau, et le pain qu'on vous y présente serait refusé par des mendiants. Mais la mer est belle, tout unie, et, entre les nuages, tombe dessus une cendre de lumière lunaire éclatante et triste. Ces traînées d'argent sur l'eau s'effacent puis recommencent. Elles sont délicieuses, mystérieuses et mélancoliques. Quelque chose y manque pour moi, non pour mes yeux qui sont charmés, mais pour mon âme qui voudrait là quelque apparition surnaturelle. Laquelle ? Une seule, hélas impossible, disparue avec la Foi, celle de celui qui marchait sur les flots. Je me mis à rêver à la terre que j'allais revoir et qui a mis en moi des désirs de retour dont je ne me croyais point capable. Les grands horizons nus, pierreux et jaunes où apparaît au loin, presque invisible, la tache blanche d'un Arabe qui pousse devant lui la forme plus haute, brune et bossue, d'un chameau, flottaient dans ma pensée, aveuglants de soleil. Je sentais déjà ma chair pénétrée et brûlée par ce souverain féroce qui règne sur l'Afrique, du haut du ciel, et j'avais envie d'être arrivé dans le port de la blanche Alger, afin d'en repartir pour les bords du désert. Une dépêche m'attendait à l'hôtel, venue d'un fonctionnaire français, à qui j'avais été adressé et annoncé. Saharien fervent, administrateur de Boghari, il me faisait savoir qu'une fête arabe annuelle, d'une nature toute spéciale, allait avoir lieu près de Bou-Guezoul, sur la route de Laghouat, quelques jours plus tard. Je me mis en route le lendemain pour refaire ce voyage si beau, que Fromentin a raconté, en coloriste incomparable. Un landau, le seul existant à Blida, paraît-il, nous attendait à la gare de la Chiffa. L'Atlas, immense barrière de montagnes, limitant vers le sud la plaine de la Mitidja et soutenant, sur ses reins de rochers soulevés, les hauts plateaux qui conduisent au désert, laisse voir de loin l'entaille gigantesque de la Chiffa, couloir tortueux et boisé par où passe la route de Médée, de Boghari et de Laghouat. Nous partons au train lent et ininterrompu de trois chevaux infatigables, qui graviront puis descendront, pendant plusieurs jours successifs, d'interminables montées, du même trottinement régulier qu'ils garderont aux descentes. Sur le dos du cocher, vêtu d'un veston de drap gris, une telle nuée de mouches s'installe et s'immobilise, qu'on dirait un enduit de grains volants collés sur lui. Au moindre mouvement de nos ombrelles blanches, cette colonie ailée et vagabonde d'insectes noirs se dissipe dans l'air en une seconde avec la rapidité d'une disparition, puis elle revient aussi vite s'installer au grand soleil, sur le gros dos pacifique du gros homme qu'elle a choisi. Et elle nous suivra, sur ce dos de cocher, toujours plus nombreuse, d'étape en étape, d'auberge en auberge, l'innombrable foule aérienne et légère de petites bêtes tournoyantes qui vont ainsi n'importe où, avec n'importe qui, vers le désert ou vers la mer, au hasard des voitures qui passent. Quand notre attelage eut gravi la longue vallée profonde de la Chiffa, nous arrivâmes dans les plaines cultivées qui forment le territoire de Médée. Je n'avais pas vu cette contrée depuis huit ans, et mon étonnement fut grand de traverser, avant comme après la ville, un superbe pays vignoble. Médée, vulgaire sous-préfecture de colonie, sans quartier original, sans caractère, sans grâce aucune, insinue par les yeux, dans le coeur et jusque dans la chair, toute la tristesse monotone, toute la mélancolie profonde que doit prendre la vie des exilés qui font du vin sur cette terre lointaine. Ils s'enrichissent d'ailleurs, et les vendanges que nous voyons partout nous montrent l'admirable fertilité de ce terrain qui semble suer, comme des gouttes de sang, toutes ces grappes de raisin luisant et noir dont est garni chaque pied de vigne. L'étonnante grosseur des grains et leur rougeur teintant de taches de meurtre les bras et les mains des vendangeurs font songer, dans ce décor de l'Atlas qui emplit l'horizon de sommets énormes, au beau sonnet de Louis Bouilhet: LE SANG DES GÉANTS Quand les géants tordus sous la foudre qui gronde Eurent enfin payé leurs complots hasardeux, La terre but le sang qui stagnait autour deux Comme un linceul de pourpre étalé sur le monde. On dit que, prise alors, d'une pitié profonde, Elle cria « Vengeance! » et, pour punir les Dieux, Fit du sable fumant sortir le cep joyeux D'où l'orgueil indompté coule à flots comme une onde. De là cette colère et ces fougueux transports Dès que l'homme ici-bas goûte à ce sang des morts Qui garde jusqu'à nous sa rancune éternelle. Ô vigne, ton audace a gonflé nos poumons Et sous ton noir ferment de haine originelle Bout encor le désir d escalader les monts. Et les grands hommes maigres, arabes, moricauds et marocains à la peau brûlée par le soleil, aux membres empourprés par cette moisson de vins, circulent, la tête chargée de paniers qui portent des ivresses futures. Nous avons passé la nuit à Médéah et nous en sommes repartis à trois heures de l'après-midi pour éviter le trop grand soleil et arriver à Boghari vers quatre ou cinq heures du matin, la distance étant de soixante- seize kilomètres. La route gravit des montagnes aux plans démesurés ; la végétation disparaît ou plutôt ne se révèle plus que par petites plaques vertes sur les immenses ondulations de terre rousse, crevassée, pierreuse, soulevées en vagues gigantesques vers les cimes éloignées dont le soleil à son déclin colore les pentes des reflets du soir. C'est un des plus vastes, des plus larges, des plus désolés paysages de cette contrée aux aspects changeants, féerie ininterrompue de lumières tombées du ciel sur des solitudes. Le soir de chez nous, c'est bien le soir, l'approche de la nuit, l'entrée de l'ombre ; mais le soir, en Afrique, devient souvent une fantastique aurore, aurore éblouissante et courte de lueurs roses qui se traînent et se promènent sur les lointains, dorées et changeantes, transformées sans cesse, passant en quelques minutes par tous les tons imaginables des roses. Puis elles s'éteignent peu à peu sur les crêtes, et finissent par s'effacer sous un voile gris léger, bleuâtre, qui enveloppe la terre entière, doux comme un adieu charmant du jour. L'obscurité se fit ; nous roulons toujours, nous roulons indéfiniment à travers des montagnes et des vallées où on entrevoit des bois de pins noyés dans les ombres d'une nuit claire et sans lune. Le jour allait paraître quand les trois chevaux qui nous traînaient de leur petit trot toujours égal s'arrêtèrent devant ce qu'on appelle l'auberge de Boghari. Avec des airs peu engageants le patron, maire du pays, nous reçut et nous fit pénétrer dans le plus nauséabond taudis à qui on ait jamais donné le nom d'auberge. Rien ne peut être fermé, ni portes, ni fenêtres, dans cette bicoque ou toutes les puanteurs algériennes semblent emmagasinées. La saleté doit être en effet un des traits caractéristiques de l'Algérie. Les rues d'Alger même sont des cloaques de pourritures et quand on s'aventure dans la ville arabe, il faut être doué d'un coeur introublable pour résister à l'infection de toutes les immondices qui se décomposent et glissent sous vos pieds. J'ajoute que la ville européenne n'est qu'insensiblement mieux tenue. Chacun de nous se barricade dans sa case avec des meubles roulés devant ces issues que le vent ou quelque animal domestique ouvrirait à son gré, et l'on attend l'aurore en dormant si l'on peut. Mais cet étrange pays est si bizarre, si caractérisé et si beau, qu'au soleil levé on oublie tout. C'est une grande vallée nue et jaune que dominent à droite le fort de Boghar sur une hauteur de neuf cent soixante-dix mètres, et à gauche dans un pli du sol pierreux et roux, le ksar (village arabe) de Boghari, accroupi avec ses maisons basses, plein de marchands mozabites et de filles publiques dites Ouled Naïl, couvertes d'oripeaux brillants ; car c'est en ce lieu que les Arabes nomades viennent s'approvisionner et se livrer au plaisir. En regardant vers le Sud, on aperçoit, à quelques centaines de mètres de la sortie du hameau des colons bâti dans le fond de la vallée, un étrange petit mont rocheux, blanc et rouge, hérissé de pierres, qui semble la sentinelle debout à l'entrée du Sahara, car nous sommes au bord du désert. Je me contente de citer quelques lignes de Fromentin qui décrit en maître styliste ce surprenant coin de terre : - « Cette vallée ou plutôt cette plaine inégale et caillouteuse, coupée de monticules et ravinée par le Cheliff, est à coup sûr un des pays les plus surprenants qu'on puisse voir. Je n'en connais pas de plus singulièrement construit, de plus fortement caractérisé, et, même après Boghari, c'est un spectacle à ne jamais oublier. Imaginez un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles, une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l'oeil, tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu ; sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon ; des collines horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux ; au centre d'étroites vallées, aussi propres, aussi nues qu'une aire à battre le grain ; quelquefois un morne bizarre, encore plus désolé si c'est possible, avec un bloc informe posé sans adhérence au sommet comme un aérolithe tombé là sur un amas de silex en fusion ; et tout cela d'un bout à l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge ni tout à fait jaune, ni bistré, mais exactement couleur peau de lion... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . « D'ailleurs, ni l'été ni l'hiver, ni le soleil ni les rosées, ni les pluies qui font verdir le sol sablonneux et salé du désert lui-même, ne peuvent rien sur une terre pareille. Toutes les saisons lui sont inutiles et de chacune d'elles elle ne reçoit que des châtiments... » Cette description de Fromentin est admirable. Ayant grimpé sur le petit mont à la sortie du pays, je vis bien exactement la terre décrite par le peintre- écrivain, mais elle était par miracle trempée d'eau, car le grand cyclone qui venait de passer sur le nord de l'Afrique avait versé sur Boghari ses plus terribles trombes. Huit jours de soleil n'avaient pas suffi à la sécher, on voyait par places, au loin, de petits lacs luisants comme des plaques de verre, et il me sembla que toute cette vallée rousse semblait frottée d'une teinte verdâtre, imperceptible, inexprimable. Je n'y fis qu'une vague attention ; et je descendis vers le Cheliff. Ah ! Madame Deshoulières, comme j'ai pensé à vous ! Je récitais tout en marchant : Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis. Au milieu de ce pays dévoré par le soleil se déroule, brisée sans cesse par les détours et les crochets que le courant y a creusés, une immense ornière d'argile aux berges droites et profondes dans lesquelles coule un fleuve de boue. Voilà le Cheliff, le grand fleuve de l'Algérie, et voilà l'eau potable des Arabes. Goûtons-la, car nous la retrouverons partout dans les oasis. On dirait qu'on boit de la terre brûlée, râpée et fondue dedans. On mange de l'Afrique quand on boit cette eau, et on garde longtemps dans la bouche une saveur de sable et d'argile. Ô fleuves d'Europe, fleuves de pêcheurs à la ligne, rivières à fleurs, à saules, à joncs et à nénuphars, cours d'eau gentils de poètes et d'amoureux, je songe à vous, mais je ne vous regrette pas aujourd'hui. Voici que sur la grande côte de Boghar apparaissent des chameaux chargés, conduits par des Arabes qui vont lentement, las de fatigue. Plus loin, par-derrière, voici les bourricots, une troupe de moutons ; et ces paquets de loques d'où sortent deux pieds nus, je devine que ce sont les femmes. Le premier groupe de chameaux et d'hommes arrive au pont, le traverse, s'arrête ; puis, par un étroit sentier qui descend la haute berge escarpée du fleuve, un chameau passe, suivi d'un autre, puis de tous, et ils s'alignent dans la boue, un peu plus sombres que le sol, presque de la couleur des rochers roux de la montagne. Pendant qu'ils boivent, leur long cou tombe vers l'eau où trempe leur bouche aux grosses lèvres, et on voit enfler leurs ventres sous leurs bosses chargées de choses diverses, car ils s'approvisionnent de liquide comme des barriques souples qui se gonfleraient. Les hommes accroupis plus loin font leurs ablutions, boivent aussi et emplissent d'eau pour la route leurs outres en peaux de bouc, affreuses bedaines mortes, aux membres tronqués. Puis tout remonte et se remet en marche. Seul, un Arabe reste en arrière avec un chameau qu'il agenouille, puis, sur le sol, à côté de l'animal impatient et grognant, il étend deux petites couvertures, tissées en poils de ces bêtes, s'assied et attend aussi. La seconde bande des voyageurs arrive plus lentement, les femmes portant les enfants sur leurs reins, harassées, traînant les jambes, les pieds nus sur les pierres. Seuls les bourricots semblent alertes, petites bêtes infatigables, aux allures plaisantes, au grand oeil charmant. Tout cela s'arrête, va boire, et reprend l'interminable chemin. On aperçoit maintenant, là-bas, l'avant-garde, la troupe des premiers chameaux égrenés sur la route de Laghouat. Voici des traînards, encore des enfants à pied, mous d'éreintement, ne marchant plus qu'à peine. Alors, l'homme qui attendait auprès de son chameau, se lève, et comme un des petits Arabes s'approche de lui, il le fait boire au trou de sa peau de bouc, puis, le prenant par le milieu du corps, il le couche sur une des couvertures, le roule dedans comme un mince paquet de chair inerte, puis le pose, l'attache et le sangle sur le dos du chameau qui grogne toujours. Une femme apparaît, un autre enfant la suit, péniblement. Elle rejoint l'homme qui lui dit quelques mots rapides, un ordre sans doute ; puis il désaltère à son tour le second gamin, le prend, le couche, l'enveloppe et le case à côté du premier. Le petit se laisse manier comme son frère, sans résistance, accoutumé à cet empaquetage, muet et docile dans les mains du père qui relève ensuite la bête à coups de pied et la met en marche en la poussant. Et l'on ne se douterait guère, si l'on n'avait pas vu cela, que cette bosse de chameau emporte et balance, de son tranquille mouvement de vague, dans ces deux morceaux de toile rousse, deux petits êtres humains. La femme s'est assise ; elle se repose et regarde partir sa famille. Elle a le visage nu, ce qui n'est pas surprenant chez les nomades pauvres, et même elle me parle en me voyant l'examiner. Cela est rare, très rare. Je tire de ma poche une pièce d'argent et je la lui donne ; sa joie est immense. Elle la manifeste par des rires, des mouvements de mains et des paroles expressives que je ne comprends pas, d'ailleurs. Puis elle se lève et s'en va, en se retournant encore pour me faire des gestes de reconnaissance. Et moi, je suis des yeux cette sauvage aux pommettes saillantes, et là-bas, sur la route conduisant au désert, les nomades qui s'en vont débandés. Ce n'est pas une tribu, mais un groupement de quelques familles assemblées pour chercher, selon les saisons, de quoi nourrir les bêtes et les gens. Horde errante, étrange, sans cesse en quête de pâturages, ignorant la maison, notre domicile bâti sur la terre, elle porte ses demeures de toile sur les bosses de ses chameaux, les plante au soir, les enlève au matin, les déplaçant ainsi du nord au sud au gré des étés et des hivers, de la pluie qui fait pousser l'herbe, et du soleil qui la brûle. Ils me font pitié, ils me font peine, ils me font plaisir aussi à voir, ces primitifs buveurs d'eau du Cheliff. Je ne vous regrette pas, aujourd'hui, fleuves d'Europe, fleuves de pêcheurs à la ligne, rivières à fleurs, à saules, à joncs et à nénuphars, cours d'eau gentils de poètes et d'amoureux. La nuit suivante fut encore passée dans l'auberge de Boghari à entendre hurler les chiens sous les fenêtres. Au soleil levant j'étais debout, et je voulus revoir le Cheliff avant de partir pour la fête de Bou- Guezoul. Ô stupeur, la plaine est verte. Une petite herbe minuscule et fine, à peine soupçonnable hier, faite d'aiguilles de gazon innombrablement pressées, a tant germé, pendant la nuit, sur toute cette campagne sèche et rouge, qu'elle l'a vêtue d'une mince toison de prairie, car elle a plutôt l'air, cette herbe, d'une espèce de poil de la terre que d'une végétation véritable. 7 avril 1891 UNE FÊTE ARABE La Fête C'est un vrai jour de l'été africain ; tout Boghari descend du ksar pour se rendre à Bou-Guezoul ; et les Ouled Naïl, couvertes de leurs bijoux, chamarrées d'étoffes éclatantes, petites pour la plupart, avec des têtes gentilles et douces, quand elles sont jeunes, horribles quand elles sont vieilles, se mêlent aux femmes des Arabes vêtues de blanc et voilées, et aux grands hommes drapés dans leurs burnous. Tout cela s'en va par groupes, en des voitures empruntées ou louées, inimaginables véhicules du désert, ou bien sur des chevaux aux jambes fines, sur des mulets, sur des bourricots trottinants. Le long de la route on en aperçoit de tous côtés, sur la. droite ou sur la gauche, se dirigeant vers le même point. Des troupes de cavaliers dessinent par places les fiers profils des Arabes à cheval. Ce sont des caïds entourés de leurs hommes. Le sol n'est plus couvert de la petite herbe de Boghari, et nous suivons une espèce de val, dont un horizon démesuré forme les bords et dont le vaste espace est coupaillé dans tous les sens par des montelets de rochers aux pointes rouges dressées sur le ciel comme des dents. Puis nous quittons la grand-route et tournons à droite pour suivre une ondulation qui nous conduit vers une hauteur, lointaine encore. Mais voilà qu'au sommet d'un de ces petits soulèvements qui ressemblent à des vagues et empêchent cette contrée d'être jamais unie, nous apercevons un goum qui accourt vers nous ventre à terre en jouant avec des cannes ou des cravaches, avec les longs fusils, au bout d'un bras levé. Comme il arrive droit à nous, chargeant à fond de train, la troupe se divise, en nous enveloppant ; et les armes tonnent à nos oreilles ; les coups nous partent dans la figure tandis que les cavaliers aux burnous blancs, aux burnous rouges, aux burnous bleus nous frôlent au galop furieux de leurs chevaux. C'est un honneur qu'on nous rend, le commencement de la fantasia qui va durer jusqu'au soir. Un affluent du Cheliff se présente à franchir. Des mulets et deux chameaux en grande tenue saharienne nous attendent pour ce passage, qui n'a pas trois mètres de large. Devant ce déploiement de pompe, on s'émerveille d'abord de l'hospitalité arabe, tandis que mon serviteur murmure derrière moi, avec son sourire goguenard : « Une planche là-dessus aurait été plus commode que cette ménagerie. » C'était si vrai que je me mis à rire. Le fait lui donna raison. Le premier chameau, portant deux dames, passa fort bien. Il balançait les voyageuses emprisonnées dans une hutte en tapis d'Orient, édifiée sur sa bosse, tandis qu'au-dessus de ce monumental animal, oscillait, comme un mât de navire dans la tempête, une immense perche honorifique faite de roseaux liés ensemble et qu'on appelle le bassour. Puis la bête continua sa route vers la kouba de Sidi Mohammed Bel- Kassem qu'on apercevait sur la hauteur prochaine. La traversée du second chameau qui portait les suivantes des dames ne fut pas également heureuse. La bête fit un faux mouvement, et les Arabes affirment que ses passagères se mirent à crier. Alors le chameau, saisi de peur, lâché par ses conducteurs, détala avec de telles secousses que la tente aérienne finit par culbuter sur son flanc. Il en sortait des clameurs perçantes et des jambes levées au ciel. A mesure que nous avancions sur la longue pente montant vers le marabout, un extraordinaire spectacle se déroulait à nos yeux. A perte de vue sur la gauche, le mirage apparaît ; une vision de marais et de roseaux dedans. Puis autour du mamelon couvert d'indigènes, auquel nous arrivions, dans la plaine étendue en cercle, dix-huit ou vingt tribus arabes étaient campées. Les tentes brunes, basses, presque rampantes, vrais champignons du sable, laissaient voir un peu seulement leur sommet pointu, et leurs arêtes inclinées et déjà, au-dessus de ces villages errants piqués là pour un jour, s'élevaient des fumées droites, de fines colonnes grises, dans l'air, transparente annonce des festins de couscous. A travers ces campements, les chameaux rôdaient par groupes, profilant sur la terre nue leurs silhouettes invraisemblables, et devant nous la fête arabe faisait sonner son bruit sauvage de fusillade ininterrompue, de tambourins et de flûtes perçantes. L'administrateur civil, M. Arnaud, et son adjoint, M. Chambige, qui nous ont invités et reçus, nous conduisent au milieu de la foule vers la tente préparée pour eux et pour nous. Elle a appartenu au sultan du Maroc et appartient maintenant à un caïd voisin qui l'a prêtée pour cette réjouissance. L'intérieur en est orné de décorations orientales en drap rouge. Entourée d'un peuple d'hommes en burnous, de femmes voilées et de courtisanes, elle nous sert d'abri contre le soleil dont la brûlure devient cuisante. Elle est ouverte au sud et au nord. D'un côté là-bas, vers le désert, c'est le paysage admirable de cette plaine éclatante de lumière, où les tribus sont reposées ; de l'autre, sur une lente montée de sol rouge vers une crête voisine hérissée de rocs, ce sont des centaines de cavaliers qui vont et viennent, au pas, au trot, au galop, le fusil à la main ou pendu sur la cuisse, une année-arabe en délire. Ils s'éloignent et vont se grouper là-bas, à mille mètres environ des tentes, car la nôtre n'est pas seule ; et la fantasia recommence pour nous. Voici quatre pelotons de cinq ou six hommes chacun qui se détachent de la masse blanche. Un peu éloignés d'abord les uns des autres, les cinq ou les six cavaliers de chaque troupe, lancés sur nous au grand galop, s'unissaient tout à coup, comme s'ils se collaient ensemble, pour former une sorte de tourbillon opaque d'hommes aux burnous de toutes nuances voltigeant autour d'eux et de chevaux dont les jambes deviennent presque invisibles dans leur vertigineux mouvement. Au-dessus de ces trombes qui laissent derrière elles des nuages de poussière, les fusils s'agitent, voltigent, lancés en l'air et rattrapés au vol par les mains de ces acrobates centaures. Ils approchent, stupéfiants de vitesse ; ils grandissent, ils sont sur nous sans ralentir leur élan fantastique. Les armes partent, la poudre coiffe les coureurs de panaches blancs qui se déroulent et s'allongent sur leurs têtes. La foule indigène répond par des clameurs et des applaudissements, tandis que les femmes arabes poussent ces cris suraigus et vibrants dont toujours et partout elles expriment leurs émotions de gaieté, de douleur ou de pieuse exaltation. Les cavaliers chargent toujours. Il sont à vingt mètres de nous. La masse des spectateurs recule, car des accidents arrivent quelquefois. Une petite émotion émeut une seconde notre tente où sont quelques invités et les femmes des fonctionnaires de Boghari, car il semble que ces fous emportés vont passer à travers nous comme des balles. Mais voilà qu'en un instant ils s'arrêtent brusquement, avec des secousses, des bondissements, des pirouettes sur place, un tas de mouvements brisés, jolis, imprévus, frémissants, de cavaliers de boîte à joujoux dont on arrête la mécanique. Puis quand ils se furent séparés et éloignés au milieu des acclamations, on en aperçut deux seulement qui arrivaient à leur tour, deux poseurs équestres, préparant leur effet derrière le rideau des premiers. Ce ne sont plus des chevaux qui galopent, ce sont des animaux de légende, tant ils vont vite, tant ils sont légers et inimaginablement gracieux avec ces manteaux qui flottent et palpitent comme des drapeaux sur le dos de leurs maîtres. D'autres, là-bas, se sont mis en route et accourent à leur tour. Il y en a six groupes, inégalement espacés. Derrière eux d'autres partent encore, et pendant une heure au moins, nous subissons les charges frénétiques, les fusillades ininterrompues qui nous claquent dans les oreilles, et la menace parfois réelle de l'invasion sous la tente. Les Arabes alors au service de l'administrateur se jettent à la tête des bêtes qui se cabrent en les soulevant. Rien de plus charmant au monde, de plus original et de plus souple à voir que ce jeu inimaginable, ce défilé vertigineux de coups de fusil éclatant au galop fou des chevaux, quand on y assiste pour la première fois. Mais lorsqu'on le connaît déjà, il devient à la fin monotone, car aucune fantaisie nouvelle n'y est jamais introduite. Voilà qu'il s'interrompt soudain ; et tous les cavaliers reviennent au pas. Pourquoi ? El Hadji Ahmed, caïd des Zenakhra qui nous reçoivent, tribu sage, agricole et pacifique, se charge de l'apprendre à l'administrateur civil. On n'a plus de poudre. C'est le gouvernement qui l'offre pour cette fête. Elle est empaquetée et emmagasinée dans la tente voisine sous la garde de spahis, sans quoi la provision serait déjà pillée. La poudre excite le désir des Arabes comme les diamants, les perles et les pierres précieuses, celui des femmes coquettes. Pour eux, c'est le bruit et la fumée grisants, la chasse et la guerre. On annonce la distribution que l'administrateur adjoint va commencer et des centaines d'hommes à cheval, pirouettant et cabriolant, entourent cette tente comme un trésor. Les spahis sont sur leur garde, le fusil d'ordonnance au dos et la matraque à la main, car il va falloir frapper, peut-être ; oui, on frappera. La poudre est trop tentante pour qu'on ne se jette pas dessus, quand on la voit à sa portée. Pendant quelques minutes le partage des boîtes eut lieu su milieu d'une bousculade et d'un tumulte affreux de mouvements et de cris gutturaux. Puis une poussée se fit du dehors jetant les Arabes dans la tente, et ils se ruèrent sur les boîtes. Les caïds et leur escorte se précipitèrent pour empêcher le pillage. Les spahis tapaient à coups de bâton sur les bras, sur les mains, sur les têtes des envahisseurs, qui furent enfin repoussés. Et malgré des clameurs violentes on cessa de donner la poudre. Mais ils en avaient obtenu déjà beaucoup, et la fantasia reprit. Les fonctionnaires officiels nous racontent avec complaisance et sérénité que l'indigène n'a aucun moyen de se procurer cette poudre. Directement, non, mais indirectement, oui. L'israélite électeur et citoyen français, qui peut acheter ouvertement et revendre en cachette, est le pourvoyeur naturel et discret de l'Arabe. Libre de s'approvisionner dans les villes de toute la poudre de chasse qu'il désire, comment n'en vendrait-il pas, le plus possible, à son voisin l'Arabe, avec un bon bénéfice, la marchandise étant prohibée. Sous notre tente on apporte le déjeuner, déjeuner indigène bien entendu. Comme les coups de fusil nous étourdissent, et comme les caïds, un surtout, le caïd Ali, qui porte sur un burnous noir la croix d'honneur, nous engagent à aller voir le reste de la fête pendant les apprêts du repas, nous voici mêlés à la foule arabe, ballottés par la cohue, dévisagés par les yeux noirs, les yeux perçants et cernés de khôl des femmes voilées dont les bandeaux, cachant le front, les joues, le nez, la bouche et le menton, avivent le regard aigu dans le bâillement du linge blanc. Des musiques étranges et bondissantes résonnent de tous les côtés. Nous approchons d'un attroupement que le caïd entrouvre pour nous donner passage. Ce sont des femmes qui dansent, des Ouled Naïl. Elles sautent suivant le rythme sauvage, monotone et affolant de la danse sacrée des Aïssaoua. Depuis une heure, deux heures peut-être, en plein soleil, les yeux hagards, la salive aux lèvres, les vêtements presque arrachés du corps : laissant sortir entre les bandes d'étoffes les seins noirs et flasques agités de secousses, les cheveux répandus sur les épaules, noirs, mêlés, huileux, cinq femmes, deux jeunes et trois vieilles, font des sauts, des bonds et des flexions de jambes avec des gestes épileptiques. Dieu, leur Dieu Allah, le seul Dieu, s'amuse à les regarder sans doute, du haut de son paradis, car c'est pour lui qu'elles dansent ainsi. Peut-être un peu pour nous. Quand elles nous aperçoivent, leurs mouvements s'accentuent, leurs frémissements augmentent. Deux hommes s'élancent, se mêlent à elles, les yeux en extase, et sans interrompre l'exercice sacré, les effleurent du bout des mains, sur les épaules, les bras, la poitrine, par des attouchements mystérieux qui sont effrayants et chastes. D'autres encore se joignent à ces fous, et tous, par des cris, et la prière éperdue des regards, ils excitent les musiciens qui ne font pas assez de bruit. Le rythme s'accroît, les tambourins roulent leurs battement désordonnés, la darbouka résonne, et dominant tout, la flûte, la terrible flûte pousse sa note ininterrompue sous l'infatigable souffle d'un nègre aux gros yeux blancs. Autour de nous, cinquante Ouled Naïl se pressent, curieuses de tout, des étrangers et du divertissement. Elles sont couvertes de pièces d'or alignées en colliers, de pierres précieuses à peine taillées qu'on appelle les pierres arabes, de bijoux bizarres en argent, qui pendent sur la poitrine ou sur le ventre. Les bras sont cerclés d'anneaux, les chevilles aussi. Beaucoup sont jeunes, très jeunes, âgées de treize à seize ans, gentilles, d'une grâce et d'une joliesse un peu repoussantes de petits animaux, qui sont pourtant des femmes. Mais voilà que deux danseuses s'abattent, en proie à des convulsions. L'écume leur sort de la bouche et des femmes de la foule se précipitent, les ramassent, les caressent, leur parlent, les calment et les réconfortent, tandis qu'un des hommes, les yeux tout à fait retournés dénoue d'un geste son turban, qui se déroule derrière lui, comme un long serpent qui se livrerait aussi aux transports divins des Aïssaoua. On nous vient chercher. Le déjeuner nous attend. Il est ce que sont sous les tentes les repas indigènes offerts aux Européens. L'excellent mouton rôti en plein air, cadavre rissolé dont la peau se soulève en écailles dorées par le feu, apparaît porté par quatre Arabes sur un immense plat de bois. Son entrée sous les bords relevés de la tente et sous le soleil qui l'illumine surprend toujours comme l'apparition d'un supplicié du Moyen Age. On ne le découpe jamais, on le mange avec les mains. L'hôte soulève, sur les côtés de la colonne dorsale, de longs filets entre son pouce et son index et les présente aux dames gravement. Elles doivent les prendre en souriant, entre deux doigts aussi, et les manger. Cette politesse une fois faite et reçue les invités arrachent d'abord eux-mêmes les belles croûtes de peau vernies et parfumées par les braises de bois odorant et les croquent, puis attaquent la chair, le filet, le gigot, l'épaule. On emploie alors quelquefois le couteau, et les hommes galants viennent en aide aux dames. Mais on ne découpe pas, on dépèce, on arrache, on s'en nourrit en sauvages. Et c'est bon, très bon, excellent, excitant si fort l'appétit, la gaieté, la bonne humeur, qu'à sept personnes, dont deux dames, nous en avons mangé un tout entier. Puis viennent des ragoûts où les fruits sucrés du désert et les piments féroces sont mêlés aux graisses chaudes et fondues des bêtes, autour des viandes bouillies qui ressemblent en même temps à des entremets et à du feu. Puis c'est le tour du couscous, quelquefois bon et souvent détestable. C'est une farine de granules cuites dans une vapeur de mouton bouilli, avec des légumes, des haricots, des choux, toujours du piment. On obtient cette farine granuleuse avec du blé, qu'on a d'abord beaucoup mouillé, puis couvert de linges humides au soleil, pour le faire enfler et fermenter sans le laisser germer. D'autres préparations suivent pour l'amener à la perfection. On le sèche, on le broie entre deux meules légères en pierre dure, mais on ne le réduit point en poudre fine. Comme le grain ordinaire, on le casse simplement en grumeaux un peu plus gros que du millet. Ces grumeaux sont de nouveau séchés au soleil, puis on les vanne pour les débarrasser de l'écorce et de l'endocarpe du blé, et on les enferme enfin pour les conserver, en des peaux de chèvre ou de mouton. Quand le couscous est fait avec du bon beurre et de bons légumes, il semble parfois excellent, et il contient des qualités nutritives tout à fait exceptionnelles, mais les beurres arabes le rendent presque toujours répugnant. Pour le manger on fait un trou dans la pâte élevée en dôme au milieu d'une espèce de grande jatte de bois, vaste et pas très profonde. Par ce trou, on verse en abondance la sauce qui se répand dans le fond. Cette sauce est un bouillon de viandes et de légumes pimenté fortement. Chaque convive alors avec sa cuiller fouille dans le plat devant lui, jusqu'à ce liquide, et il le mélange dans son assiette avec la farine sèche restée par-dessus. Pendant que nous nous livrions à ces usages compliqués et barbares, les détonations continuaient autour de nous. La tête des chevaux, mal arrêtés, arrivait parfois jusqu'à la tente et la fumée de la fusillade y flottait d'une entrée à l'autre, comme celle d'un train dans un tunnel. Sur nos têtes, au-dessus de cette toile, le soleil tombait en pluie de feu, et je sentais sur mes épaules et sur ma nuque cette température d'étuve sèche qui caractérise si fort les midis sahariens. Il n'y a pas un atome d'humidité dans l'air, pas une trace d'eau dans ce sol brûlé, pas un arbre et pas une herbe dans cet horizon tout nu, il n'y a rien que la tombée ininterrompue de lumière aveuglante et de chaleur dévoratrice que le soleil verse sur cette terre aimée par lui entre toutes, qu'il détruit et tue de sa caresse. La brûlure qui tombe de son globe sur certaines oasis, en été, vers deux heures, quand tous les Arabes sont cachés dans leurs cases de boue, n'est comparable à rien de ce qu'on peut imaginer, et on sent que ce bienfaiteur des régions fertiles, atteintes seulement de loin par ses rayons, n'est ici qu'une sorte de destructeur tout-puissant, le féroce pacha du ciel. La saison d'automne que nous traversons l'a calmé. Il est attiédi, un peu dur encore ; et nous, bien que doucement haletants et étourdis, nous déjeunons avec grand plaisir, écoutant toujours la musique lointaine des danseurs Aïssaoua qui continuent leurs exercices. Trois heures plus tard, nous repartions, à la première sensation du soir, et nos chevaux trottinants nous traînèrent jusqu'à la nuit à travers l'idéale féerie des crépuscules roses d'Afrique. 13 avril 1891 NOTES SUR ALGERNON CHARLES SWINBURNE Il est fort difficile de parler au public français d'un poète anglais comme M. Swinburne, quand on ne sait pas sa langue, et c'est mon cas. J'ai rencontré autrefois ce poète dont la physionomie bizarre est des plus intéressantes, et même des plus inquiétantes, car il me fait l'effet d'une sorte d'Edgar Poe idéaliste et sensuel, avec une âme d'écrivain plus exaltée, plus dépravée, plus amoureuse de l'étrange et du monstrueux, plus curieuse, chercheuse et évocatrice des raffinements subtils et antinaturels de la vie et de l'idée que celle de l'Américain simplement évocatrice de fantômes et de terreurs, et j'ai gardé de mes quelques entrevues avec lui l'impression de l'être le plus extravagamment artiste qui soit peut-être aujourd'hui sur le monde. Artiste, il l'est en même temps à la manière ancienne et à la manière moderne. Lyrique, épique, épris du rythme, poète d'épopée, plein du souffle grec, il est aussi un des plus raffinés et des plus subtils, parmi les explorateurs de nuances et de sensations qui forment les écoles nouvelles. Voici comment je l'ai connu. J'étais fort jeune, et passant l'été sur la plage d'Étretat. Un matin vers dix heures, des marins arrivèrent en criant qu'un nageur se noyait sous la Porte d'amont. Ils prirent un bateau, et je les accompagnai. Le nageur ignorant le terrible courant de marée qui passe sous cette arcade avait été entraîné, puis recueilli par une barque qui pêchait derrière cette porte, appelée communément la Petite Porte. J'appris le soir même que le baigneur imprudent était un poète anglais, M. Algernon Charles Swinburne, descendu depuis quelques jours chez un autre Anglais, avec qui je causais quelquefois sur le galet, M. Powel, propriétaire d'un petit chalet qu'il avait baptisé « Chaumière Dolmancé ». Ce M. Powel étonnait le pays par une vie extrêmement solitaire et bizarre aux yeux de bourgeois et de matelots peu accoutumés aux fantaisies et aux excentricités anglaises. Il apprit que j'avais essayé, trop tard, de porter secours à son ami, et je reçus une invitation à déjeuner pour le jour suivant. Les deux hommes m'attendaient dans un joli jardin ombragé et frais derrière une toute basse maison normande construite en silex et coiffée de chaume. Ils étaient tous deux de petite taille, M. Powel gras, M. Swinburne maigre, maigre et surprenant à première vue, une sorte d'apparition fantastique. C'est alors que j'ai pensé, en le regardant pour la première fois, à Edgar Poe. Le front était très grand sous des cheveux longs, et la figure allait se rétrécissant vers un menton mince ombré d'une maigre touffe de barbe. Une très légère moustache glissait sur des lèvres extraordinairement fines et serrées et le cou qui semblait sans fin unissait cette tête, vivante par les yeux clairs, chercheurs et fixes, à un corps sans épaules, car le haut de la poitrine paraissait à peine plus large que le front. Tout ce personnage presque surnaturel était agité de secousses nerveuses. Il fut très cordial, très accueillant ; et le charme extraordinaire de son intelligence me séduisit aussitôt. Pendant tout le déjeuner on parla d'art, de littérature et d'humanité ; et les opinions de ces deux amis jetaient sur les choses une espèce de lueur troublante, macabre, car ils avaient une manière de voir et de comprendre qui me les montrait comme deux visionnaires malades, ivres de poésie perverse et magique. Des ossements traînaient sur des tables, parmi eux une main d'écorché, celle d'un parricide, paraît-il, dont le sang et les muscles séchés restaient collés sur les os blancs. On me montra des dessins et des photographies fantastiques, tout un mobilier de bibelots incroyables. Autour de nous rôdait, grimaçant et inimaginablement drôle, un singe, familier, plein de tours et de farces à faire, pas un singe, un ami muet de ses maîtres, un ennemi sournois des nouveaux venus. Le singe fut pendu, m'a-t-on dit, par un des jeunes domestiques des Anglais, qui en voulait à l'animal. Le mort fut enterré au milieu du gazon, devant la porte du logis. On fit venir, pour le poser sur son cercueil, un énorme bloc de granit où fut gravé simplement le nom « Nip » et qui portait sur la partie haute, comme dans les cimetières d'Orient, une coupe d'eau pour les oiseaux. Quelques jours plus tard je fus invité de nouveau chez ces Anglais originaux afin de déjeuner d'un singe à la broche, qui avait été commandé au Havre, à cette intention, chez un marchand d'animaux exotiques. L'odeur seule de ce rôti quand j'entrai dans la maison me souleva le coeur d'inquiétude, et la saveur affreuse de la bête m'enleva pour toujours l'envie de recommencer un pareil repas. Mais MM. Swinburne et Powel furent délicieux de fantaisie et de lyrisme. Ils me contèrent des légendes islandaises traduites par M. Powel, d'une étrangeté saisissante et terrible. Swinburne parla de Victor Hugo avec un enthousiasme infini. Je ne l'ai pas revu. Un autre écrivain étranger, un très grand, l'homme le plus intellectuel que j'aie rencontré, je veux dire par là, doué des intuitions les plus perspicaces sur l'humanité, de la philosophie la plus large, des opinions les plus indépendantes en tout, le romancier russe Ivan Tourgueneff me traduisit souvent des poèmes de Swinburne avec une vive admiration. Il critiquait aussi. Mais tout artiste a des défauts. Il suffit d'être un artiste. Voici quelques renseignements qu'on m'a donnés sur M. Swinburne. M. Walter Hamilton, dans son livre Le Mouvement esthétique en Angleterre, écrit que peu de gens hésiteraient à décerner à Swinburne le titre de roi des poètes esthétiques. En 1860, avant que le mouvement nouveau fût important, Swinburne avait dédié sa tragédie La Reine Mère à Dante Gabriel Rossetti, et son volume des Poèmes et Ballades à Burne Jones, à cet artiste qui a maintenant la place d'honneur à Grosvenor Gallery. L'un des tableaux les plus fameux de Burne Jones est inspiré du Laus Veneris de Swinburne et porte ce titre. Dans le même volume un autre poème est dédié à M. Whistler. Comme Burne Jones, Rossetti, Ruskin, A. C. Swinburne fut élève d'Oxford. Sa naissance très aristocratique contraste singulièrement avec les tendances républicaines, très avancées, de ses Chants d'avant l'Aube. Le grand-père du poète, Sir John Swinburne, portait le titre de baronet, appartenant à une famille qui, à travers la bonne et la mauvaise fortune, était restée fidèle à la dynastie des Stuarts. Sir John vécut jusqu'à l'âge de 98 ans (il mourut en 1860) et durant sa longue vie, il fut l'ami de toutes les célébrités politiques et littéraires de France et d'Angleterre, réunissant le siècle à l'autre, et se souvenant aussi bien de Mirabeau et de John Wilke que de Turner et de Mulready. Le père du poète (le plus jeune des fils de Sir John) avait une haute situation dans la Marine royale ; en 1836, il épousa Lady Jane Henrietta, fille du comte de Ashburnham, de sorte que Algernon Charles Swinburne est descendant de deux des plus vieilles familles aristocratiques. Un siège au Parlement lui fut offert par la Reform League. Il refusa, préférant vouer sa vie à l'art et à la littérature. Il passa six ans à Eton et ensuite quatre à Oxford. Il a écrit environ trente volumes, prose et vers, et d'innombrables articles de revue. Né en 1837, il connut tout jeune le succès. Voici la liste de ses principaux ouvrages : La Reine Mère (1860) ; Atalante à Calydon ; Chastelard (1865) ; William Blake, essai (1868) ; Chants d'avant l'Aube (1871) ; Chant des Deux Nations ; Bothwell, Erechtheus, tragédies (1876) ; Marie Stuart, tragédie (1880). Quand parurent les Poèmes et Ballades, le succès fut immédiat et vif chez les lettrés ; mais la critique se fâcha, la critique anglaise, étroite, haineuse dans sa pudeur de vieille méthodiste qui veut des jupes à la nudité des images et des vers, comme on en pourrait vouloir aux jambes de bois des chaises. Robert Buchanan surtout, dans son livre : l'École sensuelle, visa Swinburne avec une extrême violence. Tous les autres arbitres du goût dans l'art le suivirent ; et les mots qu'on emploie pour flageller l'immoralité cinglèrent l'artiste et l'émurent enfin. On parla de sadisme, on cita des extraits ingénieusement mal interprétés ; et l'émotion fut si grande dans l'immorale et pudique Angleterre, reine de l'hypocrisie, que le succès du livre s'arrêta comme sous un murmure de honte nationale. Certes, il est impossible de nier que cette oeuvre appartienne à l'école sensuelle, à la plus sensuelle, à la plus idéalement dépravée, exaltée, impurement passionnée des écoles littéraires, mais elle est admirable presque d'un bout à l'autre. Sans doute les amateurs de clarté, de logique et de composition s'arrêteront stupéfaits devant ces poèmes d'amour éperdus et sans suite. Il ne les comprendront pas, n'ayant jamais senti ces appels irrésistibles et tourmentants de la volupté insaisissable, et l'inexprimable désir, sans forme précise et sans réalité possible, qui hante l'âme des vrais sensuels. Swinburne a compris et exprimé cela comme personne avant lui, et peut-être comme personne ne le fera plus, car ils ont disparu du monde contemporain, ces poètes déments épris d'inaccessibles jouissances. Tout ce que la femme peut faire passer d'aspirations charnellement tendres, de soifs et de faims de la bouche et du coeur, et de torturantes ardeurs hantées de visions enfiévrantes pour nos yeux et pour notre sang, le poète halluciné, l'a évoqué par ses vers. Ouvrons ce livre et lisons d'abord ceci, les deux premières strophes de : Une Ballade de Vie. « J'ai trouvé en rêves un lieu de zéphyr et de fleurs, plein d'arbres odorants et coloré de joyeuses verdures, au milieu duquel se tenait - une dame vêtue comme l'été avec ses douces heures ; - sa beauté aussi fervente qu'une ardente lune - faisait brûler et défaillir mon sang comme une flamme sous la pluie. - Une tristesse avait rempli ses yeux bleus fatigués -- et la mélancolique, la chagrine rose rouge de ses lèvres - semblait mélancolique des bonheurs en allés. « Elle tenait un petit cistre par les cordes, - en forme de caeur, les cordes tressées avec les cheveux subtilement nuancés -- de quelque joueur de luth mort- qui dans les années mortes avait fait de délicieuses choses. - Les sept cordes étaient nommées ainsi : - la première corde, charité, -- la seconde, tendresse, - les autres étaient plaisir, douleur, sommeil et péché, - et la sympathie qui est parente de la pitié - et est la plus impitoyable. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . Lisez ensuite Une Ballade de Mort. Puis arrêtons-nous à ce chef-d'oeuvre, Laus Veneris, l'Éloge de Vénus : « Dort-elle ou veille-t-elle ? car son col, - baisé de trop près, porte encore une tache pourprée - où le sang meurtri palpite et s'efface ; - douce, et mordue doucement, plus belle pour une tache. « Mais quoique mes lèvres se fermèrent en suçant cette place, - il n'y a pas de veine battant sur son visage, ses paupières sont si paisibles ; sans doute -- le profond sommeil a chauffé son sang à travers tout son passage. « Voilà, c'est elle qui fut le délice du monde ; - les vieilles grises années étaient des parcelles de sa puissance ; - les jonchées des chemins où elle marchait - étaient les jumelles saisons du jour et de la nuit. « Voilà, elle était ainsi quand ses beaux membres attiraient - toutes les lèvres qui maintenant deviennent tristes en baisant Christ, - tachées du sang tombé des pieds de Dieu, - des pieds et des mains par lesquelles furent rachetées nos âmes. « Hélas, Seigneur, sûrement tu es grand et beau. Mais voilà ses cheveux merveilleusement tressés ! - Et tu nous as guéris par ton baiser pitoyable ; - mais vois, maintenant, Seigneur, sa bouche est plus charmante. « Elle est bien plus belle ; que t'a-t-elle fait ? - Non, beau Seigneur Christ, lève les yeux et regarde ; - avait-elle alors ta mère, de telles lèvres, semblables à celles-ci ? - Tu sais combien ce m'est une douce chose. . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Voyez, ma Vénus, le corps de mon âme gît - avec mon amour posé sur elle en guise de vêtement, - sentant mon amour dans tous ses membres et ses cheveux, - et versé entre ses paupières, à travers ses yeux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Là, tels des amants dont les lèvres et les membres ~se touchent, - ils reposent, ils cueillent le doux fruit de la vie et le mangent ; - mais moi, les jours affamés et chauds me dévorent, - et dans ma bouche aucun de leurs fruits n'est doux. « Aucun de leurs fruits si ce n'est le fruit de mon désir, - pour l'amour de l'amour de celle dont les lèvres respirent à travers les miennes ; - ses paupières sur ses yeux semblables à une fleur sur une fleur, - mes paupières sur mes yeux semblables à du feu sur du feu. « Ainsi nous reposons non comme le sommeil repose près de la mort, - avec de pesants baisers et d'heureux souffles ; - non comme un homme repose auprès d'une femme, quand l'épouse nouvelle - rit bas par amour de l'amour et à cause des mots qu'il dit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Ah, non comme eux, mais comme les. âmes. qui furent - tuées dans le vieux temps, l'ayant trouvée belle ; - qui, donnant avec ses lèvres sur leurs yeux, - entendirent de soudains serpents siffler dans ses cheveux. « Leur sang court autour des racines du temps comme la pluie ; - elle les rejette et les recueille de nouveau ; - avec les nerfs et les os elle tisse et multiplie - un excessif plaisir par une extrême douleur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Car je revins chez moi très las, avec peu de consolation, - et voici mon amour, le coeur de ma propre âme, plus cher - que ma propre âme, plus beau que Dieu-qui a tout mon être dans ses mains à elle. « Belle encore, mais belle pour personne autre que moi, - comme lorsqu'elle sortit de la mer nue, - changeant en feu l'écume où elle passait, - et qu'elle était comme la fleur intérieure du feu. « Oui, elle me prit sur elle, et sa bouche - s'attacha à la mienne comme l'âme s'attache au corps, - et, riante, fit ses lèvres luxurieuses ; - sa chevelure avait le parfum de tout le midi brûlé de soleil. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ne voilà-t-il pas de la poésie bizarre, haute, infinie dans la demi-obscurité de la pensée qui disparaît parfois sous l'abondance des images. Lisez Fragoletta, ce bijou. Arrêtons-nous encore à Dolores, Notre-Dame des Sept Douleurs. C'est une espèce d'hymne désespéré à la Luxure Idéale, d'où naît le spasme de la chair terrible, convulsif et sans rêve. Voici le début : « Tes paupières froides qui cèlent comme un joyau tes yeux durs qui ne se font tendres que pour une seule heure ; - tes opulents membres blancs, et ta cruelle bouche rouge, telle une fleur vénéneuse ; - quand ils seront passés avec leurs gloires, - que restera-t-il de toi alors, que demeurera-t-il, - ô mystique et sombre Dolores - Notre-Dame de Peine ? « Les prêtres donnent sept douleurs à leur Vierge ; mais tes péchés qui sont soixante-dix fois sept, - sept âges ne suffiraient pas pour t'en purifier - et ils te hanteraient même dans le ciel : - minuits terribles et lendemains affamés, - et amours qui complètent et contrôlent - toutes les joies de la chair, toutes les douleurs - qui usent l'âme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . « Il y a peut-être des péchés à découvrir, - il y a peut-être des actions qui sont délicieuses. - Quelle nouvelle oeuvre trouveras-tu pour ton amant, - quelles nouvelles passions pour le jour ou la nuit ? Quels charmes dont ils ne savent pas un mot, - ceux dont les vies sont comme des feuilles au vent ? - Quelles tortures non rêvées, jamais entendues, jamais écrites, inconnues ? « Ah, beau corps passionné - qui jamais n'a souffert d'un coeur ! - Quoique sur ta bouche, les baisers soient sanglants, - quoiqu'ils mordent jusqu'à ce qu'elle se pâme et saigne, - plus doux que l'amour que nous adorons, - ils ne blessent ni le coeur ni le cerveau, - ô amère et tendre Dolores, - Notre-Dame de Peine. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voici encore quelques citations de la fin de ce long poème qui contient d'extraordinaires beautés : « Où sont-elles Cottyto ou Vénus, - Astarté ou Astaroth, où ? - Peuvent-elles s'interposer entre nous, leurs maîtres, quand nous te touchons ? - Leur souffle est-il chaud encore dans tes cheveux ? - A leurs lèvres tes lèvres s'enfièvrent-elles encore - du sang de leurs corps rougissants ? - As-tu laissé sur terre un croyant, - si tous ces hommes sont morts ? « Ils portaient des vêtements de pourpre et d'or, ils étaient gorgés de toi, enflammés de vin, - tes amants, dans tes demeures invues, dans tes merveilleuses chambres. - Ils ont fui, et leurs empreintes nous échappent, ceux qui te louent, t'adorent, et s'abstiennent, - ô fille de la mort et de Priapus - Notre-Dame de Peine. « Qu'avons-nous besoin de craindre outre mesure, de faire ta louange avec des voix peureuses, - ô maîtresse et mère du plaisir, - seul être aussi réel que la mort ? » . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces citations me semblent indiquer nettement la première manière et la première inspiration de Swinburne. Le poète est souvent obscur et souvent magnifique ; il est plein du souffle antique, du souffle grec et en même temps inextricablement compliqué, à la manière toute moderne de MM. Verlaine et Mallarmé chez nous. J'ai parlé d'Edgar Poe, il en procède par cette étrange puissance qui semble tenir de la suggestion ; il est grand par le lyrisme, par la multiplicité des images qui s'envolent comme des oiseaux innombrables, de toutes les races, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les nuances, si multipliés qu'on les distingue mal parfois et qu'on suit seulement dans l'espace ce grand nuage tournoyant plein de visions impures ; mais le conteur américain, très maître de son art, lui est extrêmement supérieur par un prodigieux don de clarté, d'ordre et de composition qui anime ses mystérieux sujets d'une incompréhensible terreur. M. Swinburne est encore un érudit pour qui l'Antiquité et les langues anciennes n'ont point de secrets, et il fait des vers latins admirables comme si l'âme de ce peuple était restée en lui. Lorsque l'apparition de ses Poèmes et Ballades en 1866 souleva en Angleterre l'émotion pudibonde que j'ai dite, le poète répliqua dans un pamphlet d'où j'extrais le passage suivant : « En réponse à certaines opinions insérées ou exprimées à propos de mon livre, je désire que l'on se souvienne de ceci seulement : le livre est dramatique, à mille faces, très divers ; et nulle énonciation de gaieté ou de désespoir, de foi ou d'incrédulité ne peut être prise en assertion des sentiments ou des croyances personnelles de l'auteur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vraiment, il me semble que je ne me suis trompé qu'en ceci : j'ai omis de faire précéder mon oeuvre de cet avertissement d'un grand poète : ... J'en préviens les mères de familles, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines ; mes vers Sont des vers de jeune homme... » Depuis lors, Swinburne paraît avoir délaissé ce côté amoureux, puissamment charnel et passionné de son oeuvre, pour se porter davantage vers des idées politiques et sociales, républicaines surtout. Dans une lettre que Swinburne a écrite au traducteur des Poèmes et Ballades, il traite ce livre de péché de jeunesse. Il semble résulter de cela que les idées de l'homme dont l'âge avance ont été profondément modifiées par les années. On retrouve dans les autres volumes de ce remarquable poète les mêmes beautés et les mêmes incohérences que dans celui dont nous devons la première traduction française à M. Gabriel Mourey. 1891 L'INSTRUCTION OBLIGATOIRE On nous dit : nous avons des écoles dans presque tous les villages et le nombre des enfants inscrits est considérable. Mais l'inscription prouve-t-elle l'assiduité ? Ceux mêmes qui vont à l'école y passent quatre ou cinq semaines d'hiver pour disparaître au printemps et revenir vers l'automne tout aussi ignorants que les premiers jours. Après trois ou quatre ans de cette instruction insuffisante, ils quittent la classe à tout jamais et, ne sachant pas assez lire pour prendre plaisir à un livre, se trouvent au bout de peu de temps aussi illettrés que s'ils n'avaient jamais tenu un alphabet. Dans beaucoup de maisons de paysans, il n'y a ni plume ni papier, ni crayons ni ardoises. L'école ne suffit donc pas sans l'enseignement obligatoire, et l'intervention de l'État est nécessaire. Est-elle légitime ? N'y a-t-il pas attentat contre la liberté du père de famille, si on le force à envoyer son enfant à l'école ? Ce sont les adversaires de la liberté qui presque toujours réclament celle de l'enseignement. En premier lieu : qui dit État constitué dit liberté restreinte. L'État surveille la liberté, accomplit ce qu'elle est impuissante à faire ; il a une mission et par conséquent un droit. L'État porte atteinte à la liberté de posséder par la perception des contributions ; il porte atteinte à la liberté individuelle par le service militaire : et personne ne réclame. Il aurait donc le droit d'imposer la caserne et non celui d'imposer l'école ? Il donne lui-même l'enseignement, surveille celui qu'il ne donne pas, oblige les communes et les départements à le donner ; il n'a plus qu'un pas à faire pour forcer les enfants à le recevoir. Le Temps, 27 février 1927 LES GRANDES PASSIONS Tout-Paris, 17 décembre 1887 Donc, madame, vous vous ennuyez ? - Hélas oui, monsieur, affreusement ! - Et cela dure depuis longtemps ? - Oh oui ! - Depuis un an ? - Oui, à peu près. - Vous avez été voir Georgette ? - Oui. - Est-ce bon ? - Oh ! charmant, tout à fait charmant ! Et Speranza ? - J'ai vu également Speranza. C'est un délicieux ballet. - Avez-vous lu Tartarin dans les Alpes ? - Certainement, et le premier jour. - Cela vous a plu ? - Infiniment. Moi, d'abord, j'avais une passion pour Tartarin. Rien ne m'a jamais amusée autant que ce livre-là : c'est si drôle, si spirituel, si cocasse. Malgré toute l'admiration que j'ai pour les autres romans de Daudet, je préfère encore Tartarin, parce qu'il me fait rire aux larmes toutes les fois que je l'ouvre. Non, voyez-vous, jamais on n'a eu tant d'esprit. Et c'est si amusant de voir Tartarin dans les Alpes après l'avoir vu dans le désert ! - Donc, madame, vous avez passé un soir excellent en écoutant Georgette, un soir excellent en regardant Speranza, et un jour excellent en lisant Tartarin. Et vous prétendez vous ennuyer ? - Mais oui, je m'ennuie ! Vous croyez donc que cela suffit pour occuper ma vie, d'avoir quelques heures d'agrément de temps en temps. - Moi, madame, je trouve qu'il est fort rare d'obtenir non pas quelques heures, mais quelques minutes de distraction. Or, vendredi vous irez à Sapho. Vous lirez le lendemain le délicieux volume de nouvelles qu'Octave Mirbeau vient de publier : Lettres de ma Chaumière, et le lendemain encore L'Alpe homicide de Paul Hervieu ; et cela vous intéressera d'autant plus que vous retrouverez dans ce livre remarquable, ces Alpes neigeuses où vient de se promener Tartarin. Et puis vous aurez d'autres spectacles et d'autres livres, et des dîners en ville, et des soirées, et mille choses diverses qui vous conduiront au printemps. Et vous prétendez vous ennuyer ? - Mais oui, je m'ennuie. Vous êtes insupportable de ne pas me croire. - Je vous crois, ma chère amie, seulement vous vous trompez de mot ; vous ne devriez pas dire : je m'ennuie, mais : je n'aime pas. Pour vous, tout se borne à l'amour. Aimer ou ne pas aimer, tout est là. Quand vous aimez, la terre devient un paradis terrestre, la vie un enchantement ; et quand vous n'aimez pas, l'univers et la vie redeviennent un enfer. - C'est vrai, cela ! - Parbleu, si c'est vrai ! Et vous considérez l'amour comme la plus grande, la plus belle, la plus généreuse, la plus profonde, la plus puissante des passions. - Mais oui. Certainement. - Eh bien, ma chère amie, l'amour, en vérité, est la plus mesquine, la plus faible, la plus légère et la moins durable des fantaisies qui entraînent le coeur humain. - Mon Dieu, que vous êtes bête ! - C'est possible ! Bête, mais juste. Raisonnons. On connaît la force d'une locomotive au nombre de wagons chargés qu'elle peut traîner, n'est-ce pas ? Et de même on peut mesurer la force d'une passion aux choses qu'elle peut faire accomplir à l'homme. Je dis que sous tous les rapports l'amour est inférieur aux autres passions. D'abord la qualité première d'une passion est la durée. Or, l'amour est essentiellement limité. Combien pourrait-on citer de cas où il ait persisté pendant une vie entière ? Il change de sujets plusieurs fois dans le cours d'une existence et s'arrête définitivement dès que les cheveux sont devenus blancs. C'est donc plutôt un appétit qu'une passion, un appétit qui varie suivant les âges et qui se porte sur plusieurs personnes. Or, ma chère amie, il me serait facile de prouver que le jeu a ruiné plus d'hommes que l'amour, et que l'alcool en a tué davantage. Donc, les cartes et l'ivrognerie sont deux passions supérieures. En effet, on ne peut rien faire de plus énergique, pour prouver un entraînement, que de donner son argent et sa vie, les deux choses les plus précieuses qui soient. Or, si la statistique nous prouve que l'homme se ruine plus volontiers, plus facilement pour le baccara que pour une jolie fille, qu'il résiste moins aux cartes qu'aux beaux yeux, qu'il est attiré plus irrésistiblement par les tripots que par les alcôves, et qu'il laisse plus passionnément ses derniers sous sur une table verte que dans les mains roses d'une femme, le doute ne nous est plus possible. Ceux qui se ruinent pour des femmes sont rares, bien rares, aujourd'hui, tandis que ceux qui se ruinent par le jeu sont nombreux. Quant à ceux qui se tuent par amour ou pour l'amour, on n'en voit guère. Ceux qui se tuent par l'alcool sont innombrables. Vous vous étonnerez, n'est-ce pas, ma chère amie, que deux bras ouverts n'aient pas autant d'attrait qu'un petit verre plein d'eau-de-vie ? Mais vous avouerez aussi que deux bras fermés sont un instrument de mort aussi prompt et aussi sûr, quand on s'y abandonne complètement, qu'un liquide jaune ou vert bu avec excès ? Or, du moment qu'on meurt davantage de la bouteille que du baiser... que conclure ?... - Vous êtes tout à fait stupide ! On ne peut même pas répondre à de pareilles sottises. - Je vais plus loin. Je dis que ces trois passions : l'alcool, le jeu et l'amour, réputées redoutables parce qu'elles sont dangereuses et qu'elles mènent à des catastrophes, sont bien moins vives en réalité, bien moins puissantes et bien moins intenses que la pêche à la ligne, la chasse et le billard ! - Taisez-vous. Vous m'exaspérez. - Oh ! je vous comprends. Votre coeur de femme s'exalte pour les passions poétiques, accepte les passions dramatiques et s'indigne des passions inoffensives et bourgeoises, les plus tenaces, les plus vivaces, les plus absorbantes de toutes. Ma chère amie, cet homme calme, coiffé d'un chapeau de paille et assis au bord de l'eau où il fait tremper un bouchon au bout d'un fil, est le plus ardent des passionnés. Rien n'arrêtera son invincible amour, rien ! Le jour où Paris flambait incendié par la Commune, alors que le canon faisait trembler les murs, que les balles volaient par les rues comme des mouches, que les corps troués servaient de pavés aux rues, que les ruisseaux roulaient du sang au lieu d'eau, on compta quarante-sept hommes, quarante-sept sages ou quarante-sept fous, assis paisiblement le long des berges de la Seine, depuis le Point-du-Jour jusqu'aux Tuileries écroulées sous les flammes. Que leur importait Paris en feu, la Commune vaincue, la Patrie sanglante, la guerre civile après l'invasion prussienne, à ces hommes qui n'avaient d'attention que pour leur flotteur de liège ? La mort les menaçait de tous les côtés. Les balles sifflaient sur leurs têtes, et leur coeur battait d'espérance quand un goujon mordillait l'asticot ! Je pourrais citer cent exemples aussi frappants. La chasse ! Quel est l'homme qui ferait pour une femme ou des femmes, durant toute sa vie, ce qu'un chasseur fait pour la chasse ? Songez aux voyages en carriole, par les nuits froides, pour aller tuer quelques lapins, aux autres nuits passées dans les marais, sous une hutte de paille ou de glace, aux pluies battantes reçues pendant des saisons entières, aux prodigieuses fatigues, aux mauvais repas des fermes, aux marches interminables. Est-il un amoureux qui supporterait cela pour sa maîtresse ? Est-il un joueur qui affronterait ces fatigues et ces privations pour aller tenir une banque au fond d'un bois ? Est-il un ivrogne qui ferait vingt lieues sous la grêle pour boire un verre de fine champagne, comme le fait un chasseur pour tirer une bécasse ? - Alors ? Alors ? Alors ? - Quant au billard ? Oh, le billard ? L'homme pris par le billard ne voit plus la vie, la politique, l'art, la guerre, l'amour, que sous forme de trois billes d'ivoire, courant l'une après l'autre, dans un champ de drap vert ! Il divise l'humanité, non pas en hommes et en femmes, en militaires et en civils, en aristocrates et en démocrates, mais en êtres qui jouent ou qui ne jouent pas au billard. Vignaux est son pape, son pape majestueux, mystérieux, tout- puissant, surhumain ! Quand il boit, quand il mange, quand il marche, quand il se repose, quand il tousse, quand il se mouche, quand il rit, quand il pleure, quand il crache, quand il s'habille ou se déshabille, il ne pense qu'au billard, et il voit sans cesse, partout, les deux billes blanches et la bille rouge vagabondant sous la poussée d'une queue pointue, jouant une éternelle partie qui ne finira qu'au Jugement dernier ! Il se lève, cet homme, pour aller à son estaminet, il y passe sa journée entière autour du meuble carré qui contient et limite tous ses désirs et toutes ses espérances, et il ne part qu'à l'heure obscure où le garçon le met dehors, en éteignant le dernier bec de gaz. Oh ! voilà une passion, ma chère amie ! - Mon cher, vous allez me forcer à vous mettre à la porte ! - Non, madame, je ne vous réduirai point à cette extrémité. Je m'en vais. Mais... écoutez. Vous croyez à la Providence, n'est-ce pas ? - Certainement ! - Eh bien, je vais prier la Providence de vous envoyer ce que vous demandez, l'amour ! l'amour d'un homme. Mais de votre côté, ma chère amie, priez Dieu, votre Dieu, de m'accorder une grâce, une grâce infinie. - Laquelle ? - Vous ne devinez pas ? Voici. Je m'ennuie autant que vous, madame, et même plus, beaucoup plus ! Eh bien, suppliez le ciel de mettre en mon coeur, en mon pauvre coeur vide et sans espoir, l'amour... l'amour de la pêche à la ligne ou du billard ! C'est la seule grâce que je lui demande. LES THÉORIES LITTÉRAIRES DE MAîTRE ROUSSE (à propos du procès Duverdy) C'est une fatalité, chaque fois qu'en un procès la littérature sera mise en jeu, il se rencontrera toujours un avocat pour venir jouer les Pinard. Avec moins d'éclat que son stupéfiant confrère, Me Rousse s'est cependant acquitté d'une façon suffisamment étonnante de son rôle de réformateur littéraire et il nous a servi quelques arguments dignes de l'immortel accusateur de la non moins immortelle Madame Bovary. Il s'agissait, on le sait, du nom Duverdy pris par M. Zola dans son roman Pot-Bouille. Mais peu importe le fond de cette affaire car, au lieu de plaider la seule question de droit, Me Rousse qui s'y connaît en littérature... depuis qu'il appartient à l'Académie, nous a révélé, comme jadis Me Pinard, ce qu'un romancier doit faire, et ce qu'il ne doit pas faire. Il nous a montré où est l'art ; comment une oeuvre est bonne, ou détestable, ou simplement médiocre ; et il faudra maintenant bien de la mauvaise volonté pour ne pas produire des livres excellents. Le doigt levé vers les tendances nouvelles, il s'est écrié : - Cela est mauvais, dangereux, condamnable ! - Et il a employé envers la littérature dite naturaliste les arguments ébréchés jadis contre la littérature romantique, puis contre Gustave Flaubert dont l'oeuvre me paraît bien difficile à classer dans une école quelconque. Donc toujours il se trouvera des gens pour avoir le secret, pour parler au nom de la vérité, pour juger un tribunal où l'on ne se trompe jamais, pour faire enfin des procès de tendance. Au lieu de discuter l'habileté d'un écrivain, au lieu de contester l'exécution d'une oeuvre, de l'attaquer dans ses procédés, toujours les prétendus juges voudront se substituer à lui, le combattre au nom d'un art différent, lui révéler comment la nature aurait dû le créer pour qu'il fût un romancier selon leur goût. Toujours enfin on reprochera à l'un de n'être pas l'autre ; et au lieu de critiquer, avec toute la sévérité qu'on voudra, les fautes de l'auteur contre sa propre méthode, tous ses manquements aux conventions littéraires qu'on a adoptées, on lui dira « vous faites des romans d'analyse, mais, monsieur, ce sont des romans d'imagination qu'il faut écrire ». Me Rousse s'écrie : « M. E. Zola ne voit pas précisément les hommes ni même les femmes par leurs beaux côtés, il ne les voit pas précisément surtout par leurs côtés les plus honnêtes ; il ne les voit même pas toujours du côté par où il est agréable et permis à tout le monde de les regarder. » - Plaît-il ? Ai-je bien compris ? Vous avez parlé du « côté où il est agréable et permis à tout le monde de regarder les femmes. » Pardon, Me Rousse, cela dépend des goûts. Laissez-nous juges, s'il vous plaît, du côté par où il est agréable sinon permis de les regarder. Notre avis peut différer du vôtre en cela comme en bien d'autres choses. Et puis enfin je dirais même, si je ne craignais de blesser vos principes, que le côté le plus agréable aux yeux de beaucoup d'hommes n'est peut-être pas du tout celui que vous jugerez permis. Comme votre excellent maître en la matière, Me Pinard se montra plus sensé et plus clair en s'écriant : « L'art sans règlement n'est plus l'art. C'est comme une femme qui quitterait tout vêtement. » Oui, Me Pinard a proclamé cet énorme paradoxe. Maître Pinard, dont le petit nom devait être Joseph (Joseph Pinard ! cela fait rêver), a lancé cette phrase digne du véritable Joseph Prudhomme. - Ainsi donc, pour lui, une femme sans aucun vêtement n'est plus une femme ! Qu'est-ce alors ? - Jusqu'ici, j'avais au contraire... Toutes mes idées sont désormais brouillées. Eve n'était donc pas une femme. Me Pinard, nous protestons. En poussant l'idée un peu plus loin on arriverait à ceci, que les statues nues ne sont pas des statues ! Mais revenons à Me Rousse. Le voici qui prend le roman de M. Zola et qui lui fait son procès ; mais est-ce qu'il s'agit de la valeur de l'oeuvre ou du nom de M. Duverdy ? Quand Me Pinard parlant de Flaubert s'exclamait : « Il a voulu faire des tableaux de genre... et vous allez voir quels tableaux ! » il disait assurément une énormité aux yeux mêmes de Me Rousse, qui proclame aujourd'hui Madame Bovary un chef d'oeuvre ! mais au moins il parlait du livre dont il était question dans le procès. Quand, après l'admirable description de la valse au château de la Vaubyessard, le même avocat confessait ingénieusement : « Je sais bien qu'on valse un peu de cette manière, mais cela n'est pas plus moral », énonçait-il une naïveté plus violente que celle de son successeur reprochant au romancier naturaliste son procédé d'observation derrière toutes les portes d'une maison ? Mais Me Rousse devient désopilant tout à fait, quand, après avoir déclaré que Madame Bovary est un chef-d'oeuvre, il conseille aux écrivains de revenir aux noms employés par Molière, La Bruyère, Lesage ou Beaumarchais qui valaient bien M. Zola, il le dit sans hésiter ; et quand il proclame encore que la littérature a descendu et non pas marché (ô mânes de Joseph Prudhomme ; écoutez-le). Ainsi donc, bien qu'il ne soit pas un écrivain (il l'avoue avec une juste modestie) et encore moins un romancier (la chose n'est pas contestable), Me Rousse regrette Oronte, Alceste, Philinte et Célimène : et il juge avec sincérité que le chef-d'oeuvre de Flaubert ne perdrait pas si Bovary s'appelait Dorante, Homais Clitandre, Rodolphe Théophraste, etc. Cela se passerait tout de même de nos jours, dans la campagne normande. Le médecin du bourg serait M. Dorante, et le pharmacien M. Clitandre ! Et ils parleraient naturellement comme parlent Homais et Bovary, puisque Me Rousse reconnaît que ce livre est un chef- d'oeuvre ! Cependant comme il se trouve toujours des écrivains prétentieux qui veulent innover, et qui ne consentent plus à imiter Molière, même dans le choix de ses noms, Me Rousse, avec un sens artistique du sieur Homais-Clitandre lui-même, s'indigne que les romanciers ne prennent pas seulement pour baptiser leurs personnages tous les noms vulgaires comme Leblanc, Lenoir, Lerouge, Levert, Bertrand, Durand, etc. Comme je veux nullement parler du procès, je me garderai bien d'objecter que Duverdy est un nom d'allure commune, un nom de mise en couleur tout comme Leblanc, etc. Duverdy vient de Levert comme Dublanchy, Dunoisey, Durougy, Dujauny, pourraient venir de Leblanc, Lenoir, Lerouge, Lejaune. Mais peu importe. Ce qui importe par exemple c'est la prodigieuse intelligence de l'art moderne qui ressort de cette naïve opinion. Il faut vraiment être académicien pour ignorer aussi complètement ce que cherchent, ce que veulent dans les romans les artistes d'aujourd'hui. Ainsi donc, les Maufrigneuse, les Rastignac, le baron Hulot, Rubempré, et tous les immortels personnages de Balzac auraient pu s'appeler indifféremment, Leblanc, Lenoir, Legris, etc. Et Me Rousse prétend qu'on calomnierait Flaubert en le faisant soutenir la décisive importance du nom, lui qui disait : « Quand le nom est trouvé j'ai l'homme ; je l'ai jusque dans ses tics, les habitudes de son corps, sa figure, ses mouvements, et dans tous les replis de son coeur. » Me Rousse n'oublie qu'une chose. C'est qu'au temps de Molière les personnages étaient de pures abstractions, représentant simplement des idées ; tandis qu'aujourd'hui ils sont des vivants, des individus coudoyés, l'un de nous quelconque. Il ne s'agit pas de discuter la supériorité artistique d'un système sur l'autre, mais de comprendre les modifications complètes survenues dans l'art moderne ; et l'honorable avocat, académicien, ne s'en doute pas plus qu'un aveugle du scintillement des astres. Cela est tellement vrai que pour prouver l'inutilité de la recherche des noms dans le Roman, de leur concordance intime avec le personnage, il cite... une pièce de vers burlesque d'Alfred de Musset où le poète fait parler justement deux symboles de la bêtise bourgeoise, Dupont et Durand, en dialogue immortel aux yeux de Me Rousse qui s'écrie : « Personne ne s'y est reconnu. » - Parbleu. Il ne s'agit pas ici, je le répète, de la valeur des hommes, mais de ce qu'ils veulent faire. Que Me Rousse conteste tout talent à M. Zola c'est son droit. Mais s'il veut nous apprendre, après les enseignements de Balzac et de Flaubert, comment on nomme un personnage, par quel subtil travail d'esprit, par quelle intuition générale dont sont capables seuls les grands artistes, on arrive à faire concorder ce nom avec les allures morales et physiques d'un personnage, comment on crée un Bovary qui ne pourrait pas plus s'appeler Clitandre que Levert, comment on fait concourir les syllabes mêmes d'un mot à [un] tout homogène qui est un nom parfait (2), si Me Rousse veut faire cela, nous lui répondrons qu'il n'en a pas le droit car il vient de prouver qu'il n'y comprend absolument rien. Mais est-il bien vrai qu'il n'y comprend rien ? Est-il indubitable qu'il n'ait pas reconnu en lui-même l'existence de la citation de Léon Gozlan (3), faite par un adversaire, « les uns (les noms) sont pleins sous leur enveloppe de mauvais instincts, les autres exhalent, par tous les pores, le musc de l'honnêteté et de la vertu ; ceux-ci font bondir les coeurs des vaudevillistes qui les donnent à leurs personnages comiques, etc. » Me Rousse, peut-être, sait distinguer aussi bien que n'importe qui les différences radicales de l'art ancien et de l'art moderne ; et comprendre les impérieuses nécessités du roman d'analyse tel que l'ont conçu Balzac et Flaubert... mais..., il plaidait contre M. Zola. Oh ! s'il avait plaidé pour M. Zola, peut-être l'eussions- nous vu définir avec une singulière netteté les aspirations des écrivains actuels et les tortures de leur esprit devant les difficultés sans cesse croissantes de l'oeuvre qu'on veut faire en tout semblable à la vie. Mais voilà ; Me Rousse plaidait contre l'écrivain, et qu'importe ce qu'on pense, il faut savoir soutenir le pour comme le contre, affirmer aujourd'hui ce qu'on niera demain. Mais alors pourquoi soulever ces difficultueuses questions d'art et se faire passer pour inintelligent aux yeux de quiconque a l'exacte notion de ce que veulent et de ce que font, avec plus ou moins de talent, les romanciers d'aujourd'hui ? SUR LES NUAGES Quand j'entrai dans l'usine de La Villette, j'aperçus, gisant sur l'herbe de la cour, devant l'armée des noires et monstrueuses cloches à gaz, l'énorme ballon jaune, presque gonflé déjà, pareil à une citrouille colossale poussée au milieu des gazomètres dans un potager de cyclope. Un long conduit de toile vernie, pareil aussi à cette petite queue tordue par où les citrouilles d'or boivent leur vie dans la terre, amenait dans le Horla l'âme des aérostats. Il palpitait et se soulevait peu à peu, et une douzaine d'hommes tournaient autour de lui, déplaçant de seconde en seconde les sacs de lest accrochés dans le filet pour lui permettre de grossir. Un ciel bas et gris, un lourd plafond de nuages s'étendait sur nos têtes. Il était quatre heures et demie du soir, et la nuit, déjà, semblait proche. Des curieux et des amis entraient dans l'usine. On regardait, en s'étonnant, la petitesse de la nacelle, le papier collé sur les minces déchirures du ballon, tous les préparatifs pour ce voyage dans l'espace. On croit encore que les ascensions exposent les voyageurs à de grands dangers, alors qu'elles en présentent juste autant, et peut-être moins, qu'une simple promenade en mer ou même en fiacre. Quand le matériel est bon, l'aéronaute prudent et expérimenté, comme le sont MM. Jovis et Mallet, on peut partir pour une excursion dans le ciel avec une tranquillité d'âme plus complète que si on s'embarquait pour l'Amérique, ce qui ne passe pas pour très effrayant. Quatre hommes viennent chercher la nacelle, grand panier carré assez semblable aux nouvelles malles de voyage en osier tressé. Sur deux faces de ce véhicule volant, on lit, en lettres d'or dans une plaque de bois : Le Horla. On l'attache sous le ballon captif, qui soulève son lest et la grappe d'hommes accrochée au filet, puis on dispose dedans le panier aux provisions, le panier de petit matériel et les instruments : deux baromètres ordinaires, un baromètre enregistreur, deux thermomètres, une jumelle marine. Tout est prêt. Les amis font cercle ; et les voyageurs, en se servant d'une chaise comme marchepied, escaladent le bord de la nacelle, puis sautent au fond. M. Mallet grimpe dans le cercle, au-dessus de nos têtes, sous l'appendice du ballon, étroite bouche de toile par où sortira le trop plein de gaz si nous rencontrons des couches d'air plus chaud. L'aéronaute M. Jovis calcule maintenant sa force ascensionnelle afin de faire un beau départ. On vide un sac de lest ; les mains des hommes cramponnées sur les bords de la nacelle la lâchent un peu, et nous nous sentons doucement soulevés, puis rattrapés par tous ces doigts accrochés de nouveau, puis abandonnés encore quand un autre sac a été rejeté. Un lieutenant de vaisseau, attaché à l'école d'aérostation militaire de Meudon, venu voir l'ascension, a bien voulu aider notre départ. Il garde en ses deux mains la corde qui nous maintient à terre jusqu'au cri poussé par Jovis : « Lâchez tout. » Soudain le grand cercle des amis qui nous enferme et nous parle, les robes claires, les bras tendus, les chapeaux noirs, s'enfoncent autour de nous et disparaissent : - plus rien que de l'air, - nous sommes partis, nous nous envolons. Déjà nous planons sur une immense ville, sur un plan de Paris démesuré, tout pareil aux plans en relief des expositions, avec les toits bleus, les rues droites ou tortueuses, le fleuve gris, les monuments pointus, le dôme doré des Invalides, et plus loin le clocher encore inachevé de Notre-Dame-de-la-Chaudronnerie, la tour Eiffel. Penchés au bord de la nacelle, nous voyons toujours dans la cour de l'usine une foule de petits hommes et de petites femmes qui agitent leurs bras, leurs chapeaux et des mouchoirs blancs. Mais ils sont si petits, si loin, si insectes, qu'on ne comprend pas qu'on les ait quittés à l'instant - il y a huit ou dix secondes. - Regardez, crie Jovis avec enthousiasme, est-ce beau, mes enfants ? Une rumeur immense monte vers nous, une rumeur faite de mille bruits, de toute la vie des rues, du roulement des voitures sur les pavés, des hennissements des chevaux, du claquement des fouets, des voix humaines, du ronflement des trains. Dominant tout, proches ou lointains, suraigus ou graves, les sifflets des locomotives semblent déchirer l'air, tant ils sont vibrants et clairs. Voici maintenant la plaine autour de la ville, la plaine verte que coupent les routes blanches, droites, croisées en tous sens, innombrables. Mais tout à coup les détails de la terre, si nets, se troublent un peu comme si on les eût doucement effacés, puis s'embrument derrière une fumée presque imperceptible, puis se confondent tout à fait brouillés, presque disparus. Nous pénétrons dans les nuages. C'est, d'abord, un voile qui nous enveloppe, léger et transparent. Il s'épaissit, devient gris, opaque, se resserre sur nous, nous emprisonne, nous enferme, nous étreint. Puis, bientôt, cette muraille de brouillard humide et sombre s'éclaircit, blanchit, s'éclaire. Nous glissons à présent à travers une ouate vaporeuse, à travers une fumée de lait, à travers une buée d'argent. De seconde en seconde, une lumière mystérieuse, éblouissante, venue d'en haut, illumine de plus en plus les ondes blanches que nous traversons ; et soudain, brusquement, nous émergeons au-dessus, dans un ciel bleu éclatant de soleil. Aucune folie ne peut créer un rêve pareil à ce que nous avons vu. Nous volons, montant toujours, au- dessus d'un chaos illimité de nuages qui ont l'air de neiges. Ils s'étendent à perte de vue, fantastiques, inimaginables, surnaturels. Elles se déroulent, ces neiges d'un insoutenable éclat, dans tous les sens au-dessous de nous. Il y en a des plaines, des sommets, des pics, des vallons. Les formes de cet univers nouveau, de ce pays féerique qu'on ne peut voir que du ciel, sont inconnues sur la terre. On aperçoit des provinces de clochetons, de flèches, de tours de cristal, des océans de vagues roulées, soulevées, immobiles et furieuses, dont l'écume luisante aveugle les yeux, des précipices violets creusés par les nuages plus bas, et des montagnes invraisemblables dressant dans l'espace infini leurs croupes monstrueuses d'une clarté affolante. Mais soudain, près de nous - près ou loin, on ne saurait le dire au juste, car on n'a pas la notion des distances - apparaît dans l'air limpide une tache transparente, énorme, ronde, qui flotte, qui monte, un ballon, un autre ballon, avec sa nacelle, son drapeau, ses voyageurs. Je lève un bras, et je vois un des passagers de cette apparition qui lève un bras. On distingue les nuages, on distingue l'horizon démesuré à travers cette ombre fantastique comme si elle n'existait pas ; et, autour d'elle, se dessine un large arc-en-ciel qui l'enferme complètement dans une couronne lumineuse et multicolore. Plus réel que le vaisseau-fantôme des navigateurs, ce ballon-fantôme nous accompagne à travers l'espace, au-dessus du désert illimité des nuages ; ceint d'une auréole éclatante, il semble nous montrer, au milieu du ciel inexploré, l'apothéose des voyageurs de l'air. On nomme ce phénomène bien connu « l'auréole des aéronautes » L'ombre portée du ballon sur les nuées voisines explique cette apparition saisissante ; mais, pour expliquer l'arc-en-ciel qui l'entoure, plusieurs théories se sont produites. La plus vraisemblable est celle-ci. L'étoffe dont est fait l'aérostat demeure toujours, malgré la qualité du tissu et du vernis, assez perméable au gaz enfermé dedans. Une déperdition constante a donc lieu à travers toute l'enveloppe et crée autour du ballon une légère couche d'humidité. Le soleil, en traversant cette buée, y fait naître les couleurs du prisme comme dans la fine pluie des cascades, et les projette en couronne, suivant l'ombre du ballon, sur le nuage le plus rapproché. Or, comme nous montons toujours, ce spectre vaporeux cesse bientôt de nous suivre, et, plus petit de seconde en seconde, à mesure que nous nous élevons, il demeure au-dessous de nous, flottant sur l'océan des nuées blanches. Le soleil oblique le jette au loin là-bas, là-bas, où il suit tous nos mouvements, pareil maintenant à une balle d'enfant tombée qui roule, qui erre dans le désert tumultueux des neiges. Plus nous nous envolons, plus la chaleur semble forte et plus la réverbération de la lumière sur cette immensité luisante devient prodigieuse et insoutenable. Le thermomètre marque 26 degrés alors que nous en avions seulement 13 à la surface de la terre, et le ballon, très dilaté, laisse échapper par l'appendice un flot de gaz qui se répand dans l'air comme une fumée. Nous avons passé deux mille mètres, nous planons donc à quinze cents mètres environ au-dessus des nuages, et nous ne voyons rien autre chose que ces flots d'argent sans limites, sous l'azur illimité du ciel. De place en place, des trous violets, des abîmes dont on n'aperçoit pas le fond. Nous allons lentement, poussés par une brise qu'on ne sent point, vers une de ces déchirures. On dirait, de loin, qu'un glacier s'est effondré dans l'immensité, laissant, entre deux montagnes, une crevasse démesurée. Je prends la jumelle pour examiner le creux bleuâtre du précipice, et j'aperçois dans le fond un bout de prairie, deux routes, un grand village. Bientôt nous sommes au-dessus. Voici des moutons dans un champ, des vaches, des voitures ! Comme c'est loin, petit, insignifiant ! Mais les nuées qui courent au-dessous de nous referment brusquement ce judas ouvert dans ce plafond d'orages. M. Mallet, maintenant, répète de moment en moment : « Du lest, jetez du lest. » Le ballon, dégonflé par la dilatation du gaz et refroidi tout à coup par l'approche du soir, tombe comme une pierre. Autour de nous les feuilles de papier à cigarette, jetées sans cesse pour apprécier les montées et les descentes, voltigent comme des papillons blancs. C'est là le meilleur moyen de savoir ce que fait un aérostat. Quand il monte, le papier à cigarette semble tomber vers la terre ; quand il descend, la petite feuille a l'air de s'envoler au ciel. - Du lest. Jetez du lest. Nous vidons, poignée par poignée, les sacs de sable, qui se répand au-dessous de nous en pluie blonde que dore le soleil. Le Horla s'abat toujours, et nous voyons réapparaître tout près de nous, comme s'il venait à notre rencontre, n'ayant pu nous suivre, le ballon-fantôme dans son auréole. Maintenant, nous frôlons la mer des nuages, et notre nacelle, parfois, a l'air de tremper dans l'écume des vagues qui se vaporise autour d'elle. Voici de nouveau des trous par où nous apercevons la terre, un château, une vieille église, toujours des routes et des champs verts. A force de jeter du lest, nous avons fini par arrêter la chute ; mais le ballon, flasque et mou, a l'air d'une loque de toile jaune, et il maigrit à vue d'oeil, saisi par le froid des brouillards, qui condense le gaz rapidement. De nouveau nous entrons dans les nuages, nous nous noyons dans ces flots de brume. Les bruits du monde nous arrivent plus distincts, aboiements de chiens, cris d'enfants, roulement des voitures, claquements des fouets. Voici la terre, l'immense carte de géographie que nous avons pu voir une demi-minute en partant. Nous sommes à peine à six cents mètres au-dessus d'elle, nous distinguons les moindres détails. Des poules, dans une grande cour, s'envolent effarées, nous prenant sans doute pour un épervier monstrueux qui plane. Quel est donc l'animal bizarre qui court dans ce champ ? Est-ce un dindon blanc, ou un mouton, ou une oie ? Non. C'est un petit garçon, vêtu d'une culotte et d'une chemise, qui nous a vus et qui, le nez en l'air, s'est abattu, ce qui m'a permis de reconnaître un corps humain. Nous jetons à la terre des appels fréquents avec notre corne. Les hommes répondent par des cris et nous accompagnent en courant à travers champs, quittant leurs maisons et leur travail. Les charretiers abandonnent les voitures sur les routes, et nous voyons au milieu des récoltes vertes une foule éperdue qui trotte. L'aérostat s'abat toujours. Le premier guide-rope traîne sur les arbres, le second va toucher terre, quand nous atteignons une ligne de chemin de fer dont les fils télégraphiques vont arrêter notre passage. - Il faut sauter sur la ligne, crie Jovis, car le télégraphe est la guillotine des aéronautes. Il jette le dernier sac de lest, presque d'un seul coup, et le ballon agonisant fait un dernier effort, semble donner un dernier coup d'aile, franchit le remblai juste au moment où arrive un train, dont le mécanicien nous salue en sifflant. Nous voici de nouveau à trente mètres du sol. D'un coup de couteau, Jovis coupe l'attache de l'ancre, qui tombe dans un champ de blé. Délesté de ce poids, le Horla se relève un peu ; mais nous tirons de toute notre force sur la corde de la soupape, et la nacelle vient se poser à terre, sans une secousse, au milieu d'un peuple de paysans qui la saisissent et la maintiennent. Et nous sautons en dehors, désolés de voir finir ce court et superbe voyage, cette inimaginable envolée à travers l'espace, dans une féerie de nuées blanches qu'aucun poète ne peut rêver. Un très gracieux propriétaire de Thieux, où nous étions tombés, M. Gilles, qui a fait aussi plusieurs ascensions, vint nous recevoir à notre descente pour nous offrir l'hospitalité dans sa maison et un excellent dîner. Source: http://www.poesies.net