Le Salon De 1846. Par Gustave Planche. (1808-1857) Revue des Deux Mondes T.14 1846 TABLE DES MATIERES La Peinture. La Sculpture. La Peinture. Il est impossible de méconnaître le talent et le savoir déployés par M. Horace Vernet dans la Bataille d’Isly. Il y aurait de l’injustice à ne pas louer la profondeur que le peintre a su donner au paysage, à ne pas signaler l’habileté avec laquelle il a mis en selle tous les cavaliers, à ne pas appeler l’attention sur les attitudes naturelles de chaque personnage. Toutes ces qualités sont assurément fort recommandables, et nous les proclamons avec plaisir; mais elles ne suffisent pas pour composer, je ne dis pas un bon tableau, mais seulement un tableau. Le reproche que j’adresse à la toile de M. Vernet ne porte ni sur les têtes, ni sur les uniformes, ni sur les chevaux, ni sur le paysage, mais bien sur la composition tout entière. A quoi se réduit, en effet, cette composition, cette prétendue bataille? A l’éparpillement d’un grand nombre de personnages qui en réalité ne prennent part à aucune action importante. Le colonel Yusuf présente au maréchal Bugeaud les étendards et le parasol de commandement enlevés par les spahis et les chasseurs à la prise du camp. Assurément il n’y a pas dans ce programme de quoi inspirer une composition historique; je le sens bien, et M. Vernet n’a pas eu besoin de réfléchir pour comprendre tout le néant du sujet proposé à son pinceau. La dimension de la toile ajoute encore au danger ou plutôt à la nullité du programme. Et cependant, tout en reconnaissant que le sujet n’a rien qui soit digne de la peinture historique, tout en faisant la part des obstacles sérieux que M. Vernet avait à surmonter, il me semble qu’il n’a pas fait tout ce qu’il pouvait faire. Certes, il eût mieux valu pour lui avoir à peindre une bataille que la remise d’un parasol; mais, puisqu’il avait accepté le sujet, puisqu’il avait accepté une toile dont la dimension s’accordait si peu avec l’importance du programme, il devait grouper ses personnages de façon à garnir cette toile immense. Or, c’est ce qu’il n’a pas fait, ce qu’il n’a pas voulu faire. Il s’est attaché à peu près exclusivement à la ressemblance des personnages. Malheureusement ce mérite, que je ne songe pas à contester, ne peut toucher que les familles auxquelles appartiennent les modèles de M. Vernet. Quant à la composition proprement dite, quant à la nécessité d’établir sur le mouvement des acteurs l’intérêt qui satisfait l’esprit, l’harmonie qui satisfait les yeux, M. Vernet ne paraît pas s’en être préoccupé un seul instant. On peut croire, sans malveillance et sans présomption, qu’il n’a pas élevé son ambition au-dessus du procès- verbal. Il semble s’être proposé surtout de contenter les officiers d’état-major en obéissant aveuglément à leurs souvenirs. Il a réduit tous ses devoirs à la seule exactitude. Or, M. Vernet sait mieux que nous que la réalité n’est pour la peinture qu’un moyen à l’aide duquel elle s’efforce d’atteindre son but. Et ce but, quel est-il? N’est-ce pas la beauté? Et la beauté peut-elle exister sans unité, sans variété harmonieuse, sans intérêt, sans pensée? Toutes ces questions sont résolues depuis long-temps, et il suffit de les rappeler. Il serait superflu de s’arrêter à les discuter. Je dis donc, et je dois dire, que M. Vernet, malgré toute son habileté, n’a pas fait un tableau, et je pense que la pauvreté du programme ne le justifie pas complètement. Toutes les compositions envoyées cette année par M. Ary Scheffer révèlent un ardent désir de bien faire, et je crois pouvoir affirmer que l’auteur n’a abandonné chacune de ces toiles qu’après avoir épuisé toutes les ressources de son pinceau. Malheureusement les facultés, ou, pour parler plus poliment, les études et le savoir de M. Scheffer, ne répondent pas à cette louable intention. Il fait tout ce qu’il peut, je le veux bien, et l’analyse de ses ouvrages le prouve surabondamment; mais il est loin, très loin de pouvoir tout ce qu’il veut. La mobilité maladive de sa pensée, qui depuis quinze ans l’a poussé vers des écoles si diverses et souvent si opposées, qui l’a mené d’Eugène Delacroix à Rembrandt, de Rembrandt aux profils sévères d’Albert Durer, ne lui a pas permis d’approfondir sérieusement les principes fondamentaux de son art. Il a consumé son temps en rêveries, en caprices, en aspirations, et il a négligé de se mettre en possession du langage qu’il voulait parler. Aussi la peinture de M. Scheffer plaît-elle surtout à ceux qui ne savent pas de quoi se compose vraiment la peinture. Dans chacun de ses tableaux, la forme est incomplète, modelée vaguement; le dessin manque de sévérité, de correction. Cependant tous ces défauts, sur lesquels nous sommes forcé d’insister, puisqu’une notable partie du public s’obstine à ne pas les apercevoir, toutes ces taches, toutes ces preuves manifestes d’ignorance, n’empêchent pas les compositions de M. Scheffer d’éblouir et de charmer les spectateurs à qui leurs études personnelles ne permettent pas de se montrer exigeans, et qui demandent surtout à la peinture de provoquer chez eux la rêverie. M. Scheffer peut donc en appeler de la critique au succès. Quoi qu’il en soit, la popularité de son talent fût-elle cent fois plus grande qu’elle ne l’est aujourd’hui, nous ne voudrions pas renoncer au droit de dire toute notre pensée. Une rapide analyse des ouvrages qu’il nous a donnés cette année suffira pour montrer la valeur de notre opinion. Il est permis de croire que le public, malgré sa sympathie pour le talent de M. Scheffer, commence à se lasser de l’interminable série de compositions où figurent Faust et Marguerite. Mais nous ne voulons pas insister sur ce point. Acceptons ces deux personnages comme nouveaux, saluons-les comme une invention pleine de fraîcheur et de jeunesse, et voyons le parti que l’auteur en a tiré. Prenons Faust et Marguerite au jardin. La manière dont ces deux personnages entrelacent leurs mains est assurément très puérile et n’a rien de naturel. Quant au cou de Marguerite, il est très mal attaché et ne tourne pas. Parlerai-je de la forme du corps? De l’épaule à la hanche, le dessin n’est pas même suffisant, et de la hanche au pied, il est complètement nul. La robe est un sac vide, et rien de plus. Faust au sabbat aperçoit le fantôme de Marguerite. Ici l’incorrection, ou plutôt l’absence du dessin est encore plus manifeste et plus choquante. Les épaules et la poitrine de Marguerite, complètement nues, semblent modelées d’après une sculpture en bois. La chair vivante n’offre rien de pareil. Quant au reste du corps, je défie le plus habile, le plus clairvoyant de le deviner sous le vêtement. Non-seulement les cuisses et les jambes sont absentes, mais il n’y a pas même de place pour les loger. Ce que j’ai dit de ces deux compositions, je puis le dire avec une égale justesse du Christ portant sa croix, du Christ et des saintes femmes. Seulement je dois ajouter que ce dernier tableau est absolument dépourvu de relief. Toutes les figures ont précisément l’épaisseur d’une feuille de papier, et se trouvent ainsi placées au même plan. Quant au Christ portant sa croix, il a quelque chose de maladif, mais on ne peut pas dire qu’il exprime la souffrance. L’Enfant charitable est un sujet d’aquarelle, traité, on ne sait pourquoi, dans des proportions que ne comportait pas la ballade de Goethe. Saint Augustin et sainte Monique expriment assez vaguement le passage des Confessions cité par l’auteur. La tête de sainte Monique vaut mieux que celle de saint Augustin. Le regard de sainte Monique est plus voisin de l’extase; mais aucune des deux têtes n’est modelée suffisamment. Et puis comment expliquer la manière toute puérile dont sainte Monique prend la main gauche de son fils entre ses deux mains? Reste le portrait de M. de Lamennais, dont la couleur et le dessin n’appartiennent à aucune école. Le front, les pommettes, les mâchoires, sont traités avec la même négligence, ou avec la même ignorance, on peut choisir. La bouche ne pourrait s’ouvrir pour parler. Les yeux ne regardent pas. Derrière le front, il n’y a pas de place pour le cerveau. Les mains n’ont pas de phalanges. Et pourtant il s’est trouvé des spectateurs pour louer la ressemblance de ce portrait. Je veux croire que ceux qui parlent ainsi ne peuvent invoquer leurs souvenirs personnels; car, s’ils avaient vu le modèle, ils parleraient autrement. Il ne suffit pas d’imiter, en l’exagérant, la couleur du visage, pour atteindre la ressemblance. Un visage sans réalité, sans dessin, sans charpente, n’est pas, ne sera jamais un portrait ressemblant. Les quatre compositions envoyées par M. Decamps se distinguent par des mérites variés, et nous pourrions les traiter avec indulgence, si elles n’étaient signées de son nom; mais les facultés éminentes dont M. Decamps a donné tant de preuves nous obligent à nous montrer sévère. Il n’y a pas une de ces quatre toiles où il ne soit facile de signaler une rare habileté. Ce qui nous force à ne pas les louer sans réserve, et même à relever scrupuleusement toutes les taches que l’analyse y découvre, c’est le souvenir des compositions merveilleuses auxquelles M. Decamps nous a depuis long-temps habitués. Le parti excellent qu’il sait tirer des sujets en apparence les plus ingrats, l’intérêt qu’il donne à l’emploi de la lumière, le charme qu’il prête à un pan de muraille, l’organisation exceptionnelle dont il est doué, nous imposent le devoir de le juger, non-seulement en le comparant aux peintres contemporains, mais encore, et surtout, en le comparant à lui-même. Or, pour être sincère, nous dirons que M. Decamps est cette année inférieur à lui-même. Malgré les qualités solides qui recommandent chacune de ses compositions, il faudrait avoir perdu la mémoire pour ne pas reconnaître que M. Decamps a souvent mieux fait. Sans nul doute, le petit paysage turc placé dans la galerie de bois a de la grace et de la fraîcheur. Il n’y a pas un coin de cette petite toile qui ne révèle une rare habileté de main; mais le ton rose des murailles est-il bien vrai? Les cavaliers ne se profilent-ils pas sur le fond comme un bas-relief? La verdure n’a- t-elle pas quelque chose de métallique? Si cette toile était l’oeuvre d’un peintre inconnu, nous applaudirions, et nous croirions faire un acte de justice. Il s’agit d’un talent éprouvé, et nous devons changer de langage. Un Souvenir de la Turquie d’Asie rappelle, sans les égaler, plusieurs compositions du même genre signées du nom de M. Decamps. Le sujet n’est rien par lui- même et ne peut intéresser que par une exécution précise et définitive. Or, l’exécution de cette toile n’est ni précise ni définitive. La muraille et l’eau sont traitées de la même manière, et le résultat est facile à prévoir. L’eau manque de limpidité, et la muraille manque de solidité. Naturellement, et par une conséquence inévitable, les figures qui s’enlèvent sur la muraille n’ont pas toute la valeur, tout le relief qu’elles auraient si la muraille était plus solide, si l’eau était plus limpide. Cette donnée est si familière au pinceau de M. Decamps, que nous comprenons difficilement comment il a pu tomber dans l’erreur que nous signalons, à moins pourtant qu’il ne faille expliquer sa méprise par le nombre même des compositions du même genre qu’il nous a déjà données. L’habitude aura produit chez lui la satiété, et il n’aura pas su rendre intéressant ce qui ne l’intéressait plus. L’École de jeunes Enfans (Asie-Mineure) est une donnée qui aurait séduit l’imagination de Rembrandt, et qui devait plaire à M. Decamps. Tout l’intérêt de cette donnée consiste dans l’emploi de la lumière. C’est un problème qu’un artiste habile doit aimer à se poser; mais je crois pouvoir affirmer sans présomption que Rembrandt ne l’eût pas résolu de la même manière. Le parti choisi par M. Decamps a quelque chose de trop absolu. Pour donner plus de valeur au rayon qui pénètre par la fenêtre du fond, il a volontairement exagéré l’ombre qui enveloppe les figures, surtout celles du premier plan; et il a poussé si loin cette exagération, que la forme des figures est presque abolie. Il n’y a guère que la figure du maître d’école qui soit éclairée suffisamment. Il est donc permis de dire qu’en cette occasion la puissance de M. Decamps n’a pas traduit nettement sa volonté. Il s’est proposé une difficulté digne de son pinceau, mais il ne l’a pas résolue d’une façon complète, et ses précédens ouvrages nous donnent le droit de le dire sans être accusé d’injustice. Le Retour du berger, effet de pluie, est une composition bien ordonnée, dont toutes les parties sont utiles et concourent à l’effet général. Malheureusement, ici encore l’exécution n’est pas à la hauteur de la pensée. Les terrains, le ciel, le troupeau et le berger ont bien le ton qui leur convient; mais le ton ne suffit pas. Il fallait donner à chacun de ces élémens une solidité diverse en harmonie avec la nature même du sujet que le pinceau voulait représenter. Or, les terrains manquent de fermeté, et nuisent par leur mollesse à la valeur du ciel, du troupeau et du berger. Le ciel vient trop en avant, la forme du troupeau est confuse. Le berger, dont l’attitude est vraie, dont les haillons sont disposés avec une science consommée, le berger laisse trop à désirer sous le rapport du dessin. La chair ne se distingue pas assez nettement des haillons. Pour dire toute notre pensée, cette composition, pleine de grandeur et de vérité quant à l’intention, est plutôt une esquisse, un projet, qu’une oeuvre définitive. Il semble que M. Decamps, habitué à manier, à pétrir la lumière, se soit trouvé dépaysé devant la scène morne et muette qu’il s’est efforcé de reproduire. C’est à-coup sûr une tentative puissante, mais ce n’est qu’une tentative. Toutefois nous sommes loin de penser que M. Decamps soit en décadence. Le talent que nous admirons, qui a conquis parmi nous une popularité si légitime, qui a trouvé le secret de plaire à la fois aux yeux savans et aux yeux ignorans, de charmer ceux qui ne pensent pas et d’étonner ceux qui pensent, le talent le plus original peut-être que nous ayons aujourd’hui n’a pas fléchi; seulement il a été cette année moins heureux dans ses applications. Ce qui distingue M. Decamps entre tous les peintres contemporains de l’école française, ce n’est pas la grandeur du but qu’il se propose, la profondeur de ses conceptions, l’exquise pureté des figures qu’il met en oeuvre; c’est l’accord parfait, constant, de la puissance et de la volonté. En général, il ne veut que ce qu’il peut; aussi peut-il tout ce qu’il veut. Cette année, dans son école et dans son berger, il n’a pas su réaliser cet accord merveilleux. Je ne dis pas qu’il ait voulu ce qu’il ne devait pas vouloir, je dis seulement que sa puissance n’a pas obéi à sa volonté. Ce n’est pas un échec, c’est une lutte commencée, pleine d’intérêt, mais dont l’issue ne saurait être douteuse. L’an prochain, M. Decamps, éclairé par la résistance qu’il a rencontrée, résoudra victorieusement toutes les difficultés au-devant desquelles il a marché hardiment, mais qu’il n’a pas surmontées cette année. Son talent ne nous inspire aucune inquiétude, et nous sommes assuré de l’applaudir encore long-temps. Sa prédilection constante pour la peinture proprement dite, son dédain profond pour les sujets qui peuvent indifféremment être traités par la plume ou le pinceau, nous confirment dans notre espérance. Malgré notre profonde sympathie pour le talent énergique et varié de M. Eugène Delacroix, nous ne pouvons louer les trois compositions qu’il a exposées cette année. Ni les Adieux de Roméo et Juliette, ni l’Enlèvement de Rebecca, ni Marguerite à l’église, ne peuvent être approuvés par la critique la plus indulgente. Nous avons prouvé en mainte occasion combien nous admirons les facultés éminentes de M. Delacroix, nous avons mêlé nos applaudissemens aux applaudissemens de la foule toutes les fois qu’il a déployé dans un sujet dramatique la richesse de sa palette et la vivacité de son imagination; mais notre admiration ne va pas jusqu’à lui pardonner d’envoyer au Louvre des esquisses à peine ébauchées, obscures, confuses, intelligibles pour l’oeil seul de l’auteur. Que dire des Adieux de Roméo et Juliette? Aucune de ces deux figures n’est dessinée avec précision. On vantera peut-être l’énergie du mouvement qui les réunit, l’étreinte amoureuse qui les confond dans un baiser. A cela, je répondrai que l’auteur me semble avoir trop sacrifié la grace à l’énergie. Nous voulons voir deux amans jeunes et beaux. Où est la beauté de Roméo? où est la beauté de Juliette? Je doute fort qu’en partant de cette ébauche, M. Delacroix puisse jamais satisfaire à toutes les conditions du sujet qu’il a choisi. Assurément l’énergie de la passion est une chose fort importante dans les Adieux de Roméo et Juliette, mais on m’accordera bien que l’énergie ne suffit pas. On ne pourra pas nier que la jeunesse et la beauté des deux personnages n’aient aussi leur importance. M. Delacroix ne l’ignore pas. Pourquoi donc a-t-il réduit toute sa tâche à l’expression de l’énergie? pourquoi a-t-il négligé la grace des mouvemens, la beauté des visages? pourquoi a-t-il voulu émouvoir sans charmer? L’Enlèvement de Rebecca doit être jugé plus sévèrement encore que les Adieux de Roméo et Juliette. Rebecca est enlevée par les ordres du templier Boisguilbert au milieu du sac du château de Frontdeboeuf. Elle est déjà entre les mains des deux esclaves africains chargés de la conduire loin du théâtre du combat. Un des esclaves est monté sur un immense cheval de bataille, et saisit Rebecca à demi évanouie. L’autre, qui n’est pas encore en selle, aide son compagnon à hisser Rebecca sur son cheval. On ne peut nier que ces deux Africains ne respirent une énergie farouche, une impitoyable cruauté; mais les membres, le corps et le visage de ces deux esclaves sont à peine indiqués. Le cheval sur lequel Rebecca va être placée n’est pas en proportion avec le cavalier. Le visage de Rebecca est dessiné, ou plutôt indiqué avec tant de confusion, qu’il ne peut exprimer ni la terreur ni la prière. Quant au corps, il n’est pas possible de le deviner sous le vêtement. Non- seulement cette composition n’est pas peinte dans l’acception sérieuse du mot, mais elle n’est pas même trouvée. Si M. Delacroix a voulu nous montrer comment il s’y prend pour chercher une composition, comment il tâtonne avec son pinceau, à la bonne heure. S’il a cru nous montrer un tableau achevé, nous devons lui dire qu’il s’est complètement trompé. Dieu merci, nous pouvons lui parler avec une entière franchise, sans craindre qu’on nous accuse d’injustice ou de malveillance. Nous n’avons jamais demandé à M. Delacroix les qualités auxquelles il ne prétend pas. Nous avons toujours vu en lui un disciple fervent de Rubens et de Paul Véronèse; nous ne l’avons jamais critiqué au nom de l’école romaine ou de l’école florentine, mais les Adieux de Roméo et Juliette, mais l’Enlèvement de Rebecca ne peuvent être avoués par aucune école. Ce sont des ébauches qui ne devaient pas sortir de l’atelier avant d’avoir subi une transformation laborieuse. Marguerite à l’église vaut mieux que les deux compositions précédentes. Ce n’est pas que j’approuve le dessin de la figure principale, il s’en faut de beaucoup. La cuisse gauche de Marguerite est d’une longueur démesurée, la tête manque de noblesse et d’élégance; mais du moins le sujet s’explique bien. L’attitude de Marguerite est pleine d’effroi et d’abattement. Son visage respire une piété fervente. Toutefois l’exécution générale de ce tableau n’est pas assez avancée pour contenter même un spectateur indulgent. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de considérer cette exécution comme définitive. L’architecture est bien disposée, j’en conviens; Marguerite est bien agenouillée; le démon, placé derrière elle, exprime bien la pensée du mal; mais tout cela ne suffit pas pour faire un tableau. Pour donner à cette composition bien conçue toute la valeur, toute la beauté, tout l’intérêt qu’elle mérite, il faudrait corriger le dessin de la Marguerite, raccourcir la cuisse gauche, donner de l’élégance au visage, aux mains de la correction, au corps une épaisseur, une forme convenable; en un mot, il faudrait écrire ce qui est indiqué, achever ce qui est commencé, peindre ce qui est ébauché. Si M. Delacroix n’était pas à nos yeux un artiste doué de rares qualités, nous n’aurions pas pris la peine d’analyser ces trois petites toiles avec une sévérité si scrupuleuse. Le privilège du talent est d’appeler l’attention et la rigueur de la critique. Le public comprendra sans peine la pensée qui nous anime. Que M. Delacroix fasse une composition digne de lui, nous serons heureux de le louer. M. Diaz possède incontestablement des dons heureux. Il trouve sans effort sur sa palette des tons dont la richesse, l’éclat et la variété éblouissent les yeux. Toutefois je suis très loin de croire qu’il puisse jamais peindre un tableau. Il fait des esquisses charmantes, pleines de grace, de fraîcheur, de spontanéité; mais il est probable qu’il n’ira jamais au-delà, et, s’il est bien conseillé, il n’essaiera jamais de faire une figure plus grande que la main. Il y a quelques années, ses compositions ressemblaient à un fouillis d’émeraudes et de rubis. Aujourd’hui il est parvenu à trouver l’harmonie et l’unité. Il n’y a guère que son intérieur de forêt qui rappelle l’éclat chatoyant de ses premières compositions. Le plus faible des tableaux de cette année est sans contredit celui qu’il a nommé les Délaissées. Pourquoi? C’est que les figures sont trois fois trop grandes pour l’inexpérience de son pinceau. Elles ne sont ni construites, ni possibles; elles n’ont ni épaisseur, ni forme. Il est évident que M. Diaz ne sait pas s’orienter dans une figure de dix-huit pouces. Le Jardin des Amours a le tort de rappeler une admirable composition de Rubens. Autant la composition de Rubens est claire et facile à saisir, autant celle de M. Diaz est vague et confuse. Il y a quelque chose de séduisant dans le premier aspect de ce petit tableau; mais les figures sont incapables de se mouvoir. Une femme vue de dos, qu’il appelle l’Abandon, est d’une charmante couleur; mais le dessin est lourd, et l’exiguité de la toile ne dissimule pas l’incorrection. Une Magicienne, Léda, une Orientale, rappellent beaucoup trop la manière de Prudhon, et je n’ai pas besoin d’ajouter que M. Diaz rappelle Prudhon sans l’égaler. J’en puis dire autant de la Sagesse. Si l’auteur de ces charmantes esquisses prend soin de consulter ses forces, s’il a près de lui un ami éclairé, il n’essaiera jamais de faire un tableau où les figures, par leur dimension, exigent un dessin sévère. Ou, s’il voulait tenter cette entreprise périlleuse, il faudrait qu’il se résignât à des études longues et laborieuses; mais sans doute il est déjà trop tard pour qu’il entreprenne des études nouvelles. Les faciles succès qu’il a obtenus et qu’il a souvent mérités lui font croire peut-être qu’il en sait assez. Qu’il se désabuse et qu’il apprécie mieux son talent. Ce qu’il fait ne relève pas du savoir. Les trouvailles de son pinceau suffisent pour plaire, mais ne suffiront jamais pour contenter. M. Granet continue de peindre avec le même bonheur, la même habileté, les scènes religieuses. Je dis le même bonheur et la même habileté. En effet, depuis vingt ans, M. Granet n’a pas varié un seul jour. Ce qu’il faisait il y a vingt ans, il le fait aujourd’hui. Il distribue toujours la lumière avec une science consommée, et c’est là certainement la meilleure, la plus solide partie de son talent. Ne lui demandez pas de modeler finement une tête, une main. Il ne sait pas ou ne veut pas modeler: nous inclinons à croire qu’il ne sait pas, car depuis vingt ans les occasions ne lui ont pas manqué pour montrer son savoir. Mais il donne à toutes ses figures un véritable intérêt par la manière merveilleuse dont il les éclaire. Dans l’l’Interrogatoire de Girolamo Savonarola, dans la Célébration de la messe à l’autel de Notre-Dame de Bon-Secours, il a épuisé toutes les ressources de son talent. Il n’y a pas une figure dans ces deux toiles qui soit dessinée d’une façon satisfaisante, pas une tête dont le modelé soutienne l’analyse, et pourtant ces deux toiles plaisent et doivent plaire. Pourquoi? Parce que toutes les figures sont admirablement éclairées, et ce mérite si rare appelle l’indulgence sur les défauts nombreux de l’exécution. Je ne parle pas des autres compositions envoyées cette année par M. Granet, où les défauts que je signale sont encore plus sensibles. L’attention, en se concentrant sur une seule figure, provoque nécessairement un jugement plus sévère. M. Gendron, qui pour nous est un nom nouveau, a montré dans la Danse des Willis une imagination gracieuse, un véritable talent de composition. Malheureusement l’exécution n’est pas à la hauteur de la pensée. Cette ronde de fées est pleine de charme; les mouvemens ont la légèreté, l’abandon que le poète se plaît à rêver; mais ces qualités si précieuses ne suffisent pas pour contenter les regards studieux. Gravées fidèlement, c’est-à-dire dépouillées du charme de cette lumière douteuse où elles sont plongées, réduites à leur valeur linéaire, toutes ces figures mériteraient des reproches nombreux, car elles sont dessinées avec une négligence difficile à comprendre. M. Gendron est trop indulgent pour lui-même, ou se laisse égarer par les applaudissemens de ses amis. Il possède un talent plein de jeunesse et de fraîcheur; il faut qu’il le féconde, qu’il l’agrandisse par l’étude attentive de la nature et des maîtres qui l’entourent à Florence. Je ne veux pas insister sur les défauts qui déparent l’Ange du Tombeau, du même auteur. Ici l’exécution a complètement trahi la pensée. Le choix des lignes et des tons détruit tout l’intérêt qui pouvait s’attacher à cette conception. M. Papety ne justifie pas les espérances que le public avait conçues d’après ses débuts. Solon dictant ses lois, Consolatrix afflictorum, déplaisent généralement par l’étrangeté de la couleur, et ne rachètent pas ce défaut par l’élégance et la sévérité du dessin. Dans Solon dictant ses lois, aucune figure n’intéresse. La tête de Solon manque de noblesse; la figure qui écrit sous sa dictée écoute mal, et le bras droit est dessiné avec mollesse. Quant à la Vierge consolatrice, j’ai peine à comprendre comment M. Papety, après un séjour de cinq ans en Italie, a pu commettre une pareille bévue. A quoi lui ont donc servi les fresques du Vatican et de la Farnesine? Le ton violet qui domine dans cette composition singulière blesse les yeux les plus indulgens, et force à détourner la tête. Il faut une résolution énergique pour étudier les figures; mais on a beau faire, et recommencer l’examen à plusieurs reprises, il est impossible de découvrir dans cette toile une qualité sérieuse. Le portrait de M. Vivenel n’est pas d’un aspect séduisant. Les mains et le visage semblent taillés dans le bois. Les plis du front, des joues, des phalanges, sont traités avec une dureté, une sécheresse que la chair vivante ne peut jamais avoir. Toutefois les étoffes et le fond révèlent une main habile. On sent que M. Papety, mieux conseillé, mieux dirigé, moins applaudi surtout, pourrait faire beaucoup mieux qu’il ne fait. Cependant nous devons lui dire qu’il a trop multiplié les détails d’architecture dans le fond de ce portrait. En peinture, il n’y a pas d’effet sans sacrifice; tous ces détails si habilement traités diminuent l’importance de la tête. Nous souhaitons vivement que M. Papety, éclairé par l’échec de cette année, s’engage dans une meilleure voie, et mette plus de goût et d’élégance dans ses prochaines compositions. S’il fallait juger l’école de Dusseldorf d’après l’Ecce homo de M. Schadow, la conclusion serait sévère. Nous ne voulons pas déterminer la valeur de toute une école sans autre renseignement que cette toile. Nous nous bornons à dire que l’Ecce homo de M. Schadow est d’une médiocrité incontestable; c’est une figure de carton frottée d’ocre, dessinée avec un sans-façon qui ne serait pas admis chez un débutant, et que je ne puis guère comprendre dans un maître, car à Dusseldorf M. Schadow est une autorité. Nous aimons à penser qu’il justifie sa renommée par des oeuvres supérieures à son Ecce homo. Il y a dans le fond de ce tableau un jet d’eau qui sans doute doit avoir un sens symbolique. Je déclare humblement n’avoir pas réussi à saisir la clé de ce mystère. La tête est sans expression, la poitrine n’est pas modelée; il est donc impossible de ne pas proclamer la médiocrité absolue de cet Ecce homo. Une Fête bourgeoise au dix-septième siècle, de M. H. Leys, d’Anvers, est une oeuvre laborieuse et sans charme. L’exécution est lourde, pénible, et révèle partout les efforts de l’auteur. Les figures manquent de vie, et, si c’est là une fête, au moins devons-nous dire que c’est une fête sans joie, sans plaisir et sans mouvement. M. Van Hove fils, de La Haye, a montré dans son Rembrandt plus d’habileté, plus de pratique. Toutefois il est évident que le sujet choisi par M. Van Hove ne comportait pas d’aussi grandes dimensions. C’est une donnée du genre anecdotique et que l’auteur aurait dû traiter dans un cadre beaucoup plus petit. Les figures ne sont pas très animées, et l’architecture laisse beaucoup à désirer sous le rapport de la perspective; malgré ces défauts, je préfère le Rembrandt de N. Van Hove à la Fête de M. Leys. On pourrait demander de bonne foi pourquoi ces tableaux nous viennent d’Anvers et de La Haye; mais ce serait une question indiscrète. Une Fouille dans la campagne de Rome, de M. Charles Nanteuil, offre plusieurs parties étudiées avec soin. Le paysage a de la profondeur, le pin qui occupe le milieu de la toile est élégant et d’un bon dessin. Les tronçons de colonne ne paraissent pas avoir une solidité suffisante. Les buffles tirent bien, et le cavalier qui les anime est plein de vigueur. Malgré toutes ces qualités, la composition de M. Nanteuil ne présente pas tout l’intérêt qu’elle aurait certainement, s’il eût adopté un parti plus franc, s’il eût subordonné le paysage aux figures ou les figures au paysage. L’attention indécise se partage entre le paysage et les figures, ce qui est un grave inconvénient. Deux petites toiles de M. Alfred Arago se recommandent par le mérite de la simplicité. La Récréation de Louis XI est une composition qui s’explique bien, dont l’exécution pourrait être plus serrée, plus complète, mais qui cependant n’offre pas d’incorrection grave. Les Moines attendant une audience du pape près d’un des escaliers intérieurs du Vatican sont très heureusement éclairés. Il faut regretter que l’auteur n’ait pas pris la peine de modeler les têtes qu’il avait si bien groupées; il s’est contenté de les indiquer, et ne leur a pas donné la forme et l’épaisseur qu’elles doivent avoir. Néanmoins ces deux petites toiles sont un début d’heureux augure, et nous espérons que M. Alfred Arago se montrera désormais plus sévère pour lui-même et ne se contentera plus d’une exécution incomplète. Une Halte dans les Basses-Pyrénées, de M. Édouard Hédouin, offre des personnages habilement groupés. On pourrait demander aux terrains plus de solidité. Toute la partie lumineuse du tableau se comprend à merveille; mais les rochers placés à gauche ne sont pas modelés avec assez de précision et nuisent à l’effet des figures par la mollesse de leurs contours, La reine Victoria dans le salon de famille au château d’Eu, de M. E. Lami, ne se recommande ni par l’éclat de la couleur, ni par la vivacité des physionomies; mais on ne peut nier que les personnages ne soient disposés habilement. J’ai entendu louer la ressemblance de la plupart des têtes. Sur ce point délicat, d’ailleurs parfaitement étranger à la peinture, je ne me permettrai pas d’avoir un avis, et je confesse humblement mon incompétence. Je ne sais pas non plus si tous les costumes sont copiés fidèlement. Quelle que soit, à cet égard, l’opinion des témoins, je me borne à dire que le tableau de M. Lami, quoique traité avec une adresse à laquelle l’auteur nous a depuis long- temps habitués, n’a rien de séduisant. A quoi faut-il attribuer la tristesse qui règne dans toute la composition? Si je ne me trompe, cela tient surtout à ce que les figures manquent de relief et de solidité. Il est possible que l’oeuvre de M. Lami plaise par son exactitude, mais elle manque de vie. Le Salon du château de Windsor et la Réunion en famille dans la galerie Victoria au château d’Eu, de M. F. Winterhalter, sont tout simplement de la peinture de décoration. Si l’auteur a voulu faire un fond de scène, un panneau de salle à manger, nous sommes prêt à reconnaître qu’il a montré un savoir très suffisant pour ces sortes de besogne; mais s’il croit, s’il prétend avoir peint deux tableaux, s’il veut être pris au sérieux, nous sommes forcé de déclarer qu’il a commis une lourde méprise. Dans le Salon du château de Windsor, dans la Galerie du château d’Eu, il n’y a pas une tête, pas une main dont le dessin ne fît honte à un élève qui voudrait entrer en loge. Il est impossible de pousser plus loin l’ignorance ou le mépris de la forme. En revanche, les vêtemens sont traités avec un aplomb, une sécurité, qui suffiraient peut- être pour faire le succès d’une enseigne, mais qui ne sont dans un tableau qu’un mérite très secondaire. Il ne manque à ces habits, à ces robes de cour, pour contenter l’oeil du connaisseur, qu’une seule chose, une chose, à la vérité, assez importante, des corps vivans pour les porter. Sur la foi du Décaméron, on s’est mis à prôner M. Winterhalter comme un peintre appelé aux plus hautes destinées. Dans cette vignette mal dessinée, on a voulu trouver l’étoffe d’un Titien, d’un Van-Dyck. J’aime à croire que M. Winterhalter n’a pas pris cet engouement au sérieux. Toutefois il agit comme s’il était de l’avis du public. Il multiplie ses oeuvres avec un sans-façon, une négligence dédaigneuse dont le public n’a pas le droit de se plaindre, digne fruit des applaudissemens insensés prodigués au Décaméron. Il nous semble que M. Winterhalter n’a pas dégénéré; il n’a pas changé de route. Il produit plus vite, il produit davantage, mais il n’a pas varié, il est demeuré comparable à lui-même. Le portrait du roi, dont l’incorrection et la gaucherie seraient difficilement dépassées, ne doit étonner que ceux qui manquent de mémoire. Quant à ceux qui se souviennent du portrait de la duchesse d’Orléans, le portrait du roi ne les a pas surpris. Il est vrai que le portrait du roi n’est pas d’aplomb, il est vrai que les jambes et le corps ont une forme dont on chercherait vainement le modèle, que la tête n’a pas d’épaisseur, que les mains ne pourraient saisir et soulever une plume; mais, franchement, le portrait de la duchesse d’Orléans valait-il beaucoup mieux? Le roi offrant à la reine Victoria deux tapisseries des Gobelins au château d’Eu fait honneur au talent facile et gracieux de M. Tony Johannot. Les personnages sont groupés avec bonheur, et l’auteur a su tirer bon parti du costume moderne, ce qui, à notre avis, n’est pas un mérite sans importance. Toutes les figures ont de la noblesse ou de l’élégance, et l’ensemble du tableau offre tout l’intérêt qu’on pouvait attendre d’une pareille scène. Entre les douze portraits de M. Perignon, je choisis celui de Mlle F… comme le type achevé de sa manière, comme le résumé complet de son savoir. Certes, il est difficile de trouver un modèle plus riche, plus séduisant, dont les lignes offrent au pinceau une plus digne occasion de s’exercer. Quel parti pourtant M. Perignon a-t- il su tirer de ce modèle? La tête n’est pas modelée, le cou est mal attaché; quant à la forme du bras droit, elle a au moins le mérite de l’originalité. Le peintre a supprimé les os du poignet, de son autorité privée; le coude est à peine indiqué, si bien que le bras tourne autour du corps comme un chiffon. La robe, je l’avoue, n’est pas traitée sans habileté, ou plutôt est ébauchée avec adresse; mais qu’y a-t-il sous cette robe? Est-ce un corps vivant? Assurément non: c’est une étoffe gonflée de vent qui ne laisse deviner ni la hanche, ni la cuisse. De tout cela, que faut- il conclure? C’est que le portrait de Mlle F… ne supporte pas l’analyse. La mode avait pris M. Perignon sous sa protection et l’avait élevé; la mode l’abandonnera, et il tombera bientôt dans un juste oubli. M. Edouard Heuss paraît, je crois, au Louvre pour la première fois. Le portrait de M. Guizot et de S. A. R. Mme Adélaïde ne sont pas d’heureux débuts. L’auteur paraît exceller surtout dans l’art d’imprimer à ses modèles un cachet de vulgarité. Tout le monde connaît le beau portrait de M. Guizot si habilement gravé par M. Calamatta, d’après M. Paul Delaroche. M. Heuss a si bien défiguré la tête de M. Guizot, que, sans le secours du livret, il serait impossible de le reconnaître. Il a rétréci l’orbite, abaissé le front, raccourci l’axe du visage; il a donné aux chairs le ton de l’ivoire enfumé. Entre ses mains, la tête de M. Guizot est devenue une chose sans nom dont la critique ne devrait pas s’occuper, si la laideur singulière de cette toile ne contrastait assez tristement avec les éloges décernés à l’auteur avant l’ouverture du salon. Le portrait de M. Granet, par M. L. Cogniet, rappelle d’une façon si frappante le ton des figures peintes par M. Granet, qu’il y a sans doute dans cette imitation une respectueuse flatterie. Il semble que M. Cogniet ait emprunté, pour peindre ce portrait, la palette où M. Granet a trouvé son Savonarola. C’est la même raideur, la même absence de modelé; il n’y a qu’une chose que M. Cogniet n’a pas su emprunter à son modèle, c’est l’emploi de la lumière. On se demande comment un peintre, qui n’en est pas à ses débuts, a pu exposer au Louvre une pareille ébauche. La flatterie que je crois deviner dans ce portrait ne suffit pas pour intéresser le public; fausse ou vraie, ma conjecture ne saurait absoudre la négligence avec laquelle sont traitées toutes les parties du visage. Parmi les quatre portraits de M. Hippolyte Flandrin, il y en a un qui se distingue par une rare habileté. Je veux parler d’une femme vêtue de noir, reléguée, je ne sais pourquoi, au fond de la grande galerie. On pourrait demander à cette toile une couleur plus riche; mais il est impossible de ne pas admirer le savoir consommé avec lequel M. Flandrin a modelé le visage et les mains. Les yeux sont enchâssés avec une fermeté magistrale, et regardent bien. La main gauche, qui passe sous le coude du bras droit, est dessinée avec une rare élégance. En un mot, c’est une oeuvre pleine d’excellentes qualités. Il y a beaucoup à louer dans un portrait de femme de M. Amaury Duval. La tête et les mains sont dessinées habilement; mais c’est une idée malheureuse que d’avoir placé le visage de profil comme un médaillon, d’autant plus que le visage manque de relief. Quant au choix de la robe, c’est une méprise que rien ne saurait excuser. Le ton bleu de cette robe a quelque chose de si criard, qu’il enlève à ce portrait la meilleure partie de sa valeur. Mme L. de Mirbel a quelquefois envoyé au Louvre des miniatures supérieures à celles de cette année. Dans ses deux portraits de jeunes femmes, les bras ont une forme inacceptable, et nous estimons trop haut le talent de l’auteur pour ne pas le juger avec une sévérité absolue. Toutefois, si Mme de Mirbel est cette année inférieure à elle-même, elle n’en conserve pas moins le rang qu’elle a conquis par ses études persévérantes. La popularité de M. Gudin est aujourd’hui sérieusement menacée, et, selon nous, c’est justice. M. Gudin, en effet, a tant abusé de la faveur publique, il a tellement exagéré les défauts qui déparaient ses meilleurs ouvrages, il a traité son art avec une telle insouciance, il semble attacher si peu de prix à l’approbation des esprits distingués, que l’indifférence est, de la part de la foule, une sorte d’amende honorable à laquelle nous ne pouvons qu’applaudir. M. Gudin avait reçu du ciel des dons heureux dont il n’a pas su profiter, qu’il n’a pas fécondés par l’étude. Il s’est fié sans réserve à la dextérité de son pinceau, et il a négligé obstinément de consulter la nature. Il s’est fait à son usage un ciel, une mer, un soleil, une brume dont le modèle ne se trouve nulle part, dont il porte le type en lui-même, et il a multiplié les exemplaires de ce type singulier au point de fatiguer la patience publique et de produire la satiété. Les nombreuses toiles qu’il nous montre cette année ne sont ni pires ni meilleures que les toiles signées de son nom il y a dix ans. C’est toujours la même facilité, la même insignifiance. Bientôt, nous l’espérons, il passera de l’indifférence à l’oubli qu’il a si bien mérité. Nous ne pouvons passer sous silence un Site d’Italie de M. Watelet. L’auteur nous dit qu’il a composé son tableau d’après des études faites à Civita-Castellana. En vérité, ce n’est pas la peine de passer les Alpes pour rapporter de pareilles compositions. Montmartre et la plaine Saint-Denis suffisent amplement. La vue de Saint-Germain et de Ville-d’Avray serait de trop. Avant d’interroger l’Italie, qu’il ne comprend pas, M. Watelet jouissait en paix d’une petite réputation bourgeoise. Il était applaudi presque autant que MM. Bidault et Bertin. Je crains fort qu’il n’ait aventuré son nom en visitant l’Italie. Quoique sa peinture n’ait rien de commun avec le paysage, je lui conseille, dans son intérêt, de s’en tenir à sa première manière. Les ruines de Balbek, de M. Jules Coignet, doivent plaire singulièrement aux jeunes filles qui commencent l’étude de la peinture. Tout est neuf, luisant, épousseté, dans cette toile endimanchée. Ce n’est pas là l’Orient de Decamps, de Marilhat. Les terrains, les ruines, le ciel, se présentent dans une toilette décente. A la bonne heure! voilà ce qui s’appelle savoir vivre. Ne me parlez pas de ces artistes entêtés qui tiennent à nous montrer l’Orient tel qu’il est. Ils manquent de goût et de bon sens, ils ne comprennent pas les exigences légitimes d’une société civilisée. Ils ôteraient l’envie de voyager aux esprits les plus intrépides. M. Jules Coignet se met à la tête d’une réaction salutaire. Son tableau, il est vrai, intéressera médiocrement ceux qui aiment la peinture, mais il plaira, j’en suis certain, à tous ceux qui aiment à lire l’histoire de France en madrigaux. Les deux paysages de M. Cabat sont loin de valoir ses premiers ouvrages, quoiqu’ils se recommandent d’ailleurs par d’incontestables qualités. Ils n’ont ni la grace, ni la naïveté de ses premières études; on y sent trop le désir de lutter avec Poussin. Un Ruisseau à la Judie (Haute-Vienne) offre un contraste fâcheux entre le style et le sujet. La première manière de M. Cabat, celle qui lui appartient vraiment, convenait merveilleusement à cette donnée. Ici les tons de Poussin étaient sans application, et la composition est froide malgré l’habileté de l’auteur. Je préfère le Repos, vue prise sur les bords d’un fleuve. On peut reprocher un peu de lourdeur aux arbres du premier plan. L’air ne circule pas dans les branches; mais le fond est charmant, lignes et couleurs. Que M. Cabat retourne à sa première manière, qu’il renonce à l’imitation des maîtres dont le style ne convient pas à la nature de son talent, et il retrouvera bientôt la faveur qu’il avait si légitimement conquise. Une Vue prise dans la forêt de Fontainebleau, de M. Corot, intéresse par le choix du site, par l’élégance majestueuse des lignes. On souhaiterait plus de solidité dans les terrains, dans les rochers, dans le tronc de l’arbre qui occupe le premier plan. Ce défaut n’est pas nouveau chez M. Corot. Toutefois il est impossible de contempler sans plaisir cette composition, qui révèle chez l’auteur un esprit indépendant. Son pinceau n’a pas rendu fidèlement toute sa pensée; mais il est évident que l’auteur n’a pas consulté les traditions de l’école, et qu’il a reproduit librement ce qu’il avait librement choisi. C’est un mérite dont il faut lui tenir compte. Le talent de M. Aligny est demeuré ce qu’il était il y a quinze ans. Dans une Vue prise à la Serpentara, dans une villa italienne, il a traité tous les détails avec une précision qui dégénère souvent en sécheresse. Il ne sait pas s’arrêter à temps. Avec moins d’efforts, il obtiendrait un effet plus sûr. M. Aligny est un artiste sérieux, plein de science et de bon vouloir, dont les oeuvres plairaient davantage, s’il consentait à sacrifier les parties secondaires pour appeler, pour concentrer l’attention sur les parties principales. Il arriverait ainsi à l’intérêt par la variété. Dans une Vue prise à Saint-André (Ain), M. Achard a montré qu’il sait copier habilement ce qu’il voit. Il y a de la vérité dans la forme et le ton de ses terrains. Ce qui manque à cette toile, c’est l’intérêt. Le talent d’exécution que l’auteur possède ne demanderait qu’à être appliqué dans de meilleures conditions. Le sujet qu’il a choisi a le double inconvénient de ne pas offrir un ensemble de lignes harmonieuses et de ne pas se prêter par son importance à de grandes dimensions. Je ne parle pas des autres compositions de M. Achard, qui donneraient lieu aux mêmes remarques. La Vallée de Chevreuse et la Coupe de bois, de M. Troyon, offrent plusieurs détails étudiés avec soin, mais il n’y a dans ces toiles ni grandeur ni fermeté. On y sent le désir plutôt que la faculté de lutter avec la nature. Plantes et terrain, tout est traité avec la même timidité. M. Troyon ne comprend que la moitié de sa tâche; il s’efforce de copier ce qu’il voit, et ne paraît pas même entrevoir la nécessité d’imprimer à ses compositions le cachet de sa pensée, de sa volonté. Ses efforts méritent d’être encouragés; mais il se trompe étrangement, s’il croit que le devoir du paysagiste se réduise exclusivement à l’imitation de l a nature. Tous les tableaux de M. Thuillier ont l’air d’être peints sur porcelaine. Une Vue prise à Mustapha-Supérieur, près d’Alger, la Route d’Alger à la Kasbah, la Vallée de Gapeau en Provence, le Pont de Saint-Bénézet à Avignon, le Ravin de Thiers (Puy-de-Dôme), tout a pour lui le même aspect, la même couleur. Ses voyages en Italie, en Provence, en Afrique, n’ont pu modifier l’inaltérable uniformité de sa peinture. Il semble qu’il recommence éternellement le même tableau. Il n’est pas un coin où l’on puisse découvrir un grain de poussière, un brin d’herbe agité par le vent, une pierre noircie par la pluie. Il est difficile de rêver une peinture plus monotone, plus inanimée. C’est la perfection de la nullité. M. Wyld a peint avec une rare finesse la Terrasse du couvent des capucins à Sorrente, la Villa-Reale à Naples, une Vue de Florence, une Vue prise à Amsterdam; il est impossible de ne pas admirer la précision des détails, qui ne trouble aucunement l’unité harmonieuse de la composition. Je regrette seulement que M. Wyld n’ait pas modifié la lumière selon les climats. J’avais entendu vanter M. Verboeckhoven. On disait qu’il avait retrouvé le secret de Wouvermans et de Paul Potter. Quelle a été ma surprise en voyant à quoi se réduit ce talent prodigieux! Les paysages de M. Verboeckhoven n’ont rien qui justifie toutes ces fanfares. La couleur est terne, la composition froide, le dessin plus qu’ordinaire. Je me suis vainement efforcé de découvrir le mérite mystérieux qui a pu appeler l’attention sur l’auteur. Les animaux placés dans ces paysages, dont on avait fait tant de bruit, manquent de vie et de mouvement. Je crois donc que cette renommée, élevée par un caprice de la mode, n’aura pas une longue durée. Ici se termine la première partie de notre tâche. La série d’opinions que nous avons émises pourra paraître à quelques-uns de nos lecteurs, entachée d’une excessive sévérité. Dans le temps où nous vivons, la louange est tellement prodiguée, que la franchise passe facilement pour injustice. Toutefois nous avons la ferme confiance que la plupart de nos jugemens seront acceptés et ratifiés par les esprits sérieux. Nous avons dit sans ménagement toute notre pensée sur les tableaux exposés au Louvre; mais nous sommes loin de considérer les dix-huit cents toiles du salon comme résumant l’état de l’école française. Plus d’un nom célèbre a manqué à l’appel. MM. Ingres et Delaroche, MM. Paul Huet, Jules Dupré, Rousseau, E. Isabey, n’ont rien envoyé. Pour apprécier avec une entière équité l’état de l’école française, il faudrait parler des grands travaux de peinture monumentale exécutés à Dampierre par M. Ingres, à la chambre des pairs par M. Eugène Delacroix, à Saint-Germain-des-Prés par M. Hippolyte Flandrin. A cette condition seulement, il serait possible de prononcer un jugement général. Bientôt, nous l’espérons, il nous sera permis d’entretenir le public de ces travaux importans, et de tempérer par des louanges méritées la rudesse involontaire des pages qui précèdent. Dans un prochain article, nous parlerons de la sculpture. Gustave Planche. La sculpture. M. Pradier a voulu témoigner au public sa reconnaissance et le remercier des applaudissemens accordés l’année dernière à sa Phryné. Il ne néglige rien pour soutenir, pour agrandir la popularité de son nom. Il redouble d’efforts et multiplie ses ouvrages avec une activité qu’il ne sait peut-être pas contenir dans de justes limites. Au lieu de méditer long-temps sur chacune de ses compositions, avant de prendre le ciseau, il semble qu’il improvise: la statue du duc d’Orléans, la statue de Jouffroy, la Poésie légère, révèlent chez l’auteur une habileté singulière; mais il est facile de comprendre que M. Pradier ne travaille pas assez lentement, et compte trop sur le charme de l’exécution. Personne plus que nous ne rend justice à son talent; personne n’admire plus sincèrement l’habileté avec laquelle il sait fouiller le marbre et en tirer l’étoffe et la chair. Le marbre lui obéit, et livre à sa main tout ce qu’elle lui demande. Jamais il ne trahit sa pensée en la traduisant à demi. Si les trois ouvrages que nous venons de nommer ne satisfont pas à toutes les conditions de la statuaire, c’est que M. Pradier n’a pas réfléchi assez long- temps avant de prendre un parti. La statue du duc d’Orléans manque de grandeur et de sévérité. La manière dont la figure est posée a quelque chose de théâtral et en même temps de mesquin. C’est une idée malheureuse d’avoir relevé la cuisse droite. De cette façon, en effet, étant donnée la hauteur du piédestal, le corps paraît trop court. Et lors même que cet inconvénient n’existerait pas, ce mouvement ne serait pas à l’abri du reproche, car il n’a pas la dignité qui convient à la statuaire. Si de l’attitude générale de la figure nous passons à l’analyse des différens morceaux dont elle se compose, nous retrouvons encore la trace de la précipitation dont je parlais tout à l’heure. La tête n’est pas étudiée avec tout le soin, avec toute l’attention que nous avions le droit d’attendre. Elle est restée à l’état d’indication, on ne peut pas dire qu’elle soit vivante. La main droite, placée sur la cuisse, est mieux étudiée que la tête, ce qui a lieu de nous surprendre. Le corps est tellement serré dans l’uniforme, qu’il manque entièrement de souplesse. Il est possible que M. Pradier ait copié fidèlement les lignes que lui donnait l’uniforme; il est possible qu’il ait reproduit avec une littéralité scrupuleuse tout ce qu’il a vu, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. A notre avis, cela fût-il démontré, notre critique subsisterait. Le costume militaire de notre temps est très peu sculptural, et le ciseau, pour en tirer parti, doit se résoudre à l’interpréter avec une certaine liberté. S’il ne s’y décide pas, il arrive nécessairement à la raideur. Ce n’est pas assez que la copie soit fidèle; si elle manque de grace, de souplesse, le but de la statuaire n’est pas atteint. Ce n’est pas tout; la manière dont le manteau est jeté sur les épaules ne serait acceptable que dans le cas où la figure ne devrait être aperçue que d’un seul côté. Mais, puisqu’elle est placée sur un piédestal, il est naturel de penser que le spectateur éprouvera le désir d’en faire le tour. Or, la statue du duc d’Orléans ne se prête pas à l’accomplissement de ce désir. Elle n’est pas conçue comme elle devrait l’être pour répondre à toutes les exigences de la raison et du goût. Elle n’offre pas cet ensemble harmonieux de lignes dont la statuaire ne saurait se passer. Quant au piédestal, composé par M. Garnaud, loin d’ajouter à l’effet de la statue, il lui fait certainement un tort considérable, en distrayant l’attention par le nombre des ornemens dont il est couvert. La première qualité du piédestal devait être la simplicité; or, la simplicité est ici complètement absente. Et non-seulement le piédestal fait tort à la statue, mais il ne nuit pas moins à l’effet des bas-reliefs. La statue de Jouffroy est loin de satisfaire ceux qui ont connu le modèle que M. Pradier a voulu reproduire. Je ne dis pas que la tête manque absolument de ressemblance, mais elle n’a certainement pas la finesse, la mélancolie, la gravité contemplative, qui caractérisaient la tête de Jouffroy. Il est probable que M. Pradier n’a pu consulter que des portraits d’une vérité incomplète; s’il eût eu à sa disposition des documens plus précis, plus fidèles, il aurait certainement donné aux yeux, à la bouche, une expression toute différente. Je n’approuve pas la manière dont le manteau est jeté sur les épaules: la figure ainsi drapée n’a pas la noblesse, l’élévation qu’elle devrait avoir. Pour un artiste aussi habile que M. Pradier, il eût été facile de draper la figure avec une sévérité exempte à la fois de sécheresse et d’emphase. Le parti qu’il a choisi n’a rien de monumental. Anacréon et l’Amour, la Sagesse repoussant les traits de l’Amour, sont deux groupes traités avec élégance, mais n’ajouteront rien à la renommée de l’auteur. La tête de l’Anacréon est copiée sur un buste du musée de Naples. Quant à la Minerve, qui rappelle la Minerve étrusque de la villa Albani, sa main droite n’est pas exécutée avec une précision suffisante, et les fossettes placées à la naissance des phalanges sont exagérées d’une façon que j’ai peine à comprendre. La figure de la Poésie légère ne vaut pas, à mon avis, la Phryné si justement applaudie l’année dernière. Ce n’est pas qu’on n’y retrouve le même prestige d’exécution, la même science, la même souplesse, la même vérité dans les détails; mais la Phryné avait bien le caractère que l’auteur avait voulu lui donner, le caractère indiqué naturellement par le sujet, tandis que la figure de la Poésie légère n’a rien de ce qui peut donner l’idée d’une muse. C’est tout au plus une danseuse, ou mieux encore une bacchante. Il faut donc renoncer à chercher dans cette figure l’expression que le sujet semblait indiquer. Il faut l’accepter et la juger comme une bacchante. Or, il y a dans l’exécution de cette figure un talent qu’on ne saurait trop louer: le marbre vit et respire. Assurément ce mérite, si rare parmi les sculpteurs de notre temps, suffirait pour appeler l’admirateur la figure dont nous parlons, et, loin de songer à le contester, nous prenons plaisir à le signaler. Cependant ce mérite, si éclatant qu’il soit, ne saurait nous ôter le droit de dire avec une franchise absolue ce que nous pensons. Or, il nous semble que toutes les parties de cette figure ne sont pas du même âge. La poitrine et les bras sont plus jeunes que le ventre et les membres inférieurs. C’est précisément parce que nous admirons l’habileté de M. Pradier que nous insistons sur ce défaut d’unité. La moitié supérieure et la moitié inférieure de cette figure sont traitées avec un talent pour lequel nous professons l’estime la plus haute; mais les rares qualités qui distinguent chacune de ces deux moitiés produiraient un effet plus sûr, si l’auteur, au lieu de se contenter de la vérité individuelle des différens morceaux, eût cherché à établir dans son oeuvre une harmonieuse unité. Et qu’on ne dise pas que ce sont là de misérables chicanes, qu’on ne dise pas que je fais la guerre à mon admiration et que je m’épuise à chercher des raisons pour ne pas approuver sans réserve ce qui m’a charmé. Mes yeux sont parfaitement d’accord avec ma pensée: les réserves que je crois devoir faire n’altèrent pas ma vive sympathie pour le talent qui a su trouver dans le marbre le mouvement et la vie. La tête de cette bacchante n’est pas aussi bien étudiée que le corps et les membres; c’est un défaut que plusieurs fois déjà nous avons dû signaler dans les ouvrages de M. Pradier. Nous sommes malheureusement obligé de lui adresser un reproche plus grave. Cette figure ne peut être vue que d’un seul côté. Pour la juger de la manière la plus avantageuse, il faut la regarder en face; si l’on en veut faire le tour, il est impossible de rencontrer un ensemble de lignes satisfaisant. Si l’on se place à gauche, la jambe droite disparaît complètement; si l’on se place à droite, le mouvement du bras qui tient la lyre blesse les yeux les plus indulgens; enfin, si l’on se place derrière la figure, il devient impossible de deviner la forme du corps. On n’aperçoit plus qu’une draperie capricieusement ajustée, dont les plis manquent d’élégance et semblent ne poser sur rien. Il est facile maintenant de comprendre pourquoi nous préférons la Phryné à la Poésie légère. La Phryné rappelait plusieurs morceaux de sculpture antique, mais on en pouvait faire le tour. La Poésie légère, malgré le mérite éminent qui la recommande à l’attention et à l’estime des connaisseurs, n’est pas un ouvrage complet, parce qu’elle ne satisfait pas à l’une des conditions fondamentales de la statuaire, je veux dire l’harmonie des lignes. Il y a, dans l’Hébé de M. Vilain, plusieurs parties étudiées avec soin. La poitrine et les bras se recommandent par une remarquable habileté d’exécution. L’auteur a profité dignement des leçons de M. Pradier. Malheureusement la conception de cette figure est loin de valoir l’exécution. Je ne veux pas m’arrêter à critiquer la draperie, dont les plis sont ajustés d’une façon mesquine et enveloppent les jambes sans en laisser deviner la forme assez clairement; mais le mouvement du bras droit n’est pas motivé. Il est trop évident que ce mouvement ne convient pas à la figure; il manque de grace, et ce n’est pas le seul reproche que nous puissions lui adresser: il semble qu’Hébé se prépare à verser sur sa tête le nectar qu’attendent les dieux. Il est probable que M. Vilain n’a cherché dans ce mouvement que l’occasion de montrer son savoir et d’étudier les muscles de l’aisselle et du bras. Si nous ne pouvons nier qu’il n’ait fouillé le marbre avec une rare adresse, nous persistons à penser que le mouvement du bras n’est pas ce qu’il devrait être. Quant à la manière dont M. Vilain a placé la coupe dans la main gauche, nous ne saurions l’approuver. Cette coupe, placée dans la paume de la main, manque d’ailleurs d’élégance. Je ne comprends pas comment M. Vilain, qui a passé cinq ans en Italie, et qui a eu sous les yeux toutes les richesses du Vatican, n’a pas senti le besoin de consulter, pour ce détail si important dans sa composition, les monumens de l’art grec et de l’art étrusque. Il est évident qu’Hébé devait tenir la coupe entre ses doigts et non dans la paume de la main. Il y avait dans cette manière de placer la coupe une belle occasion pour l’auteur de déployer toute l’habileté acquise sous les yeux de son maître et en présence des monumens antiques. Malgré toutes ces critiques, il y a certainement beaucoup à louer dans l’Hébé de M Vilain. S’il n’a pas donné à cette figure l’attitude et le caractère que nous avions le droit d’espérer, s’il n’a pas rencontré la grace et la simplicité imposées par le sujet, il a montré dans l’exécution de plusieurs morceaux une science, une adresse à laquelle nous ne sommes pas habitués. La tête, il est vrai, a le grave défaut d’être insignifiante, mais elle est modelée avec fermeté. C’est pourquoi M. Vilain, mérite d’être encouragé, et la sévérité même avec laquelle je signale jusqu’aux moindres défauts de sa composition doit lui prouver que je suis loin de considérer son oeuvre comme dénuée d’importance. Si je n’y trouvais pas le germe d’un talent qui doit grandir et se développer avec le secours de l’étude et de la réflexion, je n’aurais pas pris la peine de le discuter comme je viens de le faire. Le Mutius Scoevola de M. Gruyère a déjà été exposé l’année dernière à l’école des Beaux-Arts. C’est un ouvrage envoyé de Rome, selon l’obligation imposée aux élèves de l’Académie. Sous quelque point de vue qu’on envisage cette figure, que l’attention se porte sur la composition ou sur l’exécution, il est impossible de trouver dans cette statue une qualité digne d’éloge. La tête n’est pas seulement insignifiante, elle est vulgaire jusqu’à la trivialité. Il y a une évidente contradiction entre l’expression du visage et l’action que l’auteur a voulu représenter. Que voyons-nous en effet dans le visage que M. Gruyère a donné à Mutins Scoevola? Une espèce d’emphase théâtrale. Nous y chercherions vainement le signe de la force et d’une résolution héroïque. Parlerai-je de la manière dont les jambes sont placées? Le mouvement général de la figure est également malheureux sous le double rapport des lignes et de la mise en scène. Quoique l’action racontée par Tite-Live exprime plutôt l’énergie morale que l’énergie physique, cependant il semble impossible que le statuaire s’abstienne, en traitant un pareil sujet, d’attribuer au héros une force musculaire en harmonie avec la force morale nécessaire à l’accomplissement de cette action. C’est pourtant ce que M. Gruyère a cru pouvoir faire. Après avoir donné à Mutius Scoevola une tête sans énergie, il lui a donné un torse et des membres empreints du même caractère. Avec la meilleure volonté du monde, il est donc impossible de se montrer indulgent pour cette figure. En présence d’une oeuvre aussi complètement dépourvue de vérité, la critique n’a pas, de conseils à donner. Quant au Chactas du même auteur, sans vouloir proscrire d’une façon absolue les sujets de ce genre, nous pensons toutefois qu’ils conviennent plutôt à la peinture qu’à la statuaire. Nous sommes loin de croire que la statuaire doive s’enfermer obstinément dans les sujets antiques; toutefois il y a certaines lois, telles que l’harmonie linéaire, que la statuaire ne doit jamais oublier. Or, en admettant que l’attitude donnée à Chactas par M. Gruyère soit vraie, il est impossible de ne pas reconnaître qu’elle offre un ensemble de lignes dépourvu d’élégance et d’harmonie. C’est pourquoi, lors même que l’auteur eût réussi à traiter chaque partie de cette figure, avec une science, une adresse que nous y chercherions vainement, nous serions encore forcé de ne pas approuver le choix du sujet. L’exécution la plus habile rachèterait à peine les inconvéniens d’une telle conception. Or, dans le Chactas de M. Gruyère, l’exécution ne vaut pas mieux que la conception. Nous sommes donc forcé de blâmer sans restriction le Chactas de M. Gruyère. Un Chasseur indien surpris par un boa, de M. Ottin, offre au spectateur un groupe d’une composition symétrique et sans énergie. La tête du chasseur n’exprime pas assez clairement l’effroi. La poitrine et les bras sont indiqués plutôt qu’étudiés. Le mouvement du cheval, qui devrait exprimer tout à la fois l’épouvante et la souffrance, puisque le boa s’enroule autour de ses flancs, a quelque chose de théâtral et d’apprêté qui détruit tout l’effet de la scène que M. Ottin a voulu représenter. Quant au boa, il est lui-même placé avec une telle précision en face du chasseur, il tend si bien le gosier à la flèche qui le menace, qu’il semble défendre au spectateur de s’épouvanter. M. Ottin, en composant ce groupe, me paraît avoir entrepris une tâche au-dessus de ses forces. Non-seulement l’exécution du cavalier, du cheval et du boa, n’est pas assez avancée, mais encore l’attitude des trois acteurs de cette scène n’est pas ce qu’elle devrait être. Pour traiter un pareil sujet, la science ne suffirait pas, il faudrait une imagination ardente, une pensée énergique. Or, dans le groupe que nous étudions, l’oeil le plus complaisant ne saurait découvrir ces deux qualités si impérieusement exigées, qui seules peuvent exciter l’intérêt. Si M. Ottin est entouré d’amis éclairés, il ne se compromettra plus désormais dans des entreprises aussi périlleuses, il consultera ses forces avant de se mettre à l’oeuvre, et sans doute alors nous pourrons le juger avec plus d’indulgence. La Vierge enseignant à son fils à bénir le monde convient mieux à la nature du talent de M. Ottin. Un tel sujet n’exige en effet ni ardeur ni énergie. L’élégance et la grace suffiraient pour contenter le spectateur le plus sévère; mais, pour atteindre ces deux qualités précieuses, il faudrait étudier avec soin les plis de la draperie aussi bien que les traits du visage. Or, c’est ce que M. Ottin n’a pas su ou n’a pas voulu faire. Il a été trop indulgent pour lui-même et s’est contenté trop facilement. La tête de la Vierge est modelée sans finesse; le torse de l’enfant Jésus est trop court; la main qui bénit le monde n’est qu’ébauchée. Quant aux draperies, elles manquent de souplesse et d’élégance. La donnée choisie par M. Ottin ne pouvait être rajeunie que par le charme de l’exécution. Or, le groupe dont nous parlons n’est pas étudié. Pour obtenir l’attention, pour conquérir la sympathie, il faut une persévérance, une sévérité pour soi-même, dont l’auteur ne paraît pas comprendre la nécessité. Ici le sujet n’était pas au-dessus de ses forces, et pourtant il n’a pas réussi parce qu’il n’a pas mesuré toute l’étendue de sa tâche. M. Rauch jouit à Berlin d’une popularité qu’on s’accorde à proclamer légitime. Il a voulu aux suffrages de l’Allemagne, qu’il a obtenus depuis long-temps, ajouter les suffrages de la France, que tant d’artistes étrangers briguent à l’envi. Loin de moi la pensée de prétendre juger M. Rauch d’après la figure qu’il nous a envoyée cette année! Il a produit depuis quinze ans des oeuvres nombreuses; il a peuplé l’Allemagne de ses statues. Il y aurait donc de la présomption, de la témérité, à chercher dans la figure exposée au Louvre la mesure précise et complète de son talent. La seule chose qui nous soit permise, c’est de juger cette figure en elle-même, sans essayer d’en tirer une conclusion générale sur le savoir et l’habileté de l’auteur. C’est une des statues de la Victoire qui décorent la Walhalla en Bavière. Nous ne savons pas si le modèle en plâtre, que nous avons sous les yeux, est exécuté dans les mêmes proportions, ou si les proportions sont agrandies; ce que nous devons dire comme l’expression sincère de notre conviction, c’est que cette figure n’a pas un caractère monumental. La tête manque de noblesse et de fierté; les bras n’ont pas la force semi-virile qu’on s’attend à trouver dans une figure de la Victoire. Quant à la draperie, elle n’a ni l’ampleur, ni la souplesse qui conviennent à tous les sujets, ni la majesté qui convient expressément à une figure presque divine. Si la statue de M. Rauch n’a pas attiré l’attention, l’auteur ne doit s’en prendre qu’à lui-même. Il ne doit pas accuser la France d’injustice ou d’indifférence. Qu’il envoie à Paris un ouvrage d’une véritable importance; qu’il choisisse parmi ses nombreuses créations une de celles qu’il préfère, et qu’il ne doute pas du soin avec lequel nous l’étudierons. La France se distingue entre toutes les nations par son impartialité généreuse. Elle juge les oeuvres des artistes étrangers sans aveuglement, sans jalousie; mais elle n’est pas habituée à prodiguer ses suffrages, elle ne les accorde qu’à ceux qui se donnent la peine de les mériter. Si M. Rauch veut être applaudi chez nous, comme il l’est depuis long- temps en Allemagne, qu’il nous traite moins légèrement, et il n’aura pas à se repentir du respect qu’il nous aura témoigné. Nous ajournons volontiers toute conclusion générale sur la valeur de son talent. Nous n’approuvons pas ce qu’il nous a montré cette année, mais nous sommes très disposé à croire qu’il a souvent fait beaucoup mieux. Qu’il nous prouve que notre espérance est fondée sur la raison, et nous le proclamerons avec plaisir. Il y a, dans le groupe des Fils de Niobé, de M. Grass, une connaissance évidente des problèmes que le sculpteur doit se proposer. Le sujet est bien choisi, et convient merveilleusement à l’art que M. Grass professe. L’exécution a-t-elle complètement répondu aux excellentes intentions, au goût éclairé de l’auteur? C’est à l’analyse qu’il appartient de répondre à cette question. Les lignes de ce groupe sont-elles heureuses? charment-elles par la simplicité, par l’harmonie? Il suffit de faire le tour de ce groupe pour savoir précisément à quoi s’en tenir sur ce point important. Les membres, au lieu de s’entrelacer avec énergie, forment des angles multipliés, et n’expriment que très imparfaitement le sujet que M. Grass a choisi dans les Métamorphoses d’Ovide. Je ne voudrais pas conseiller aux statuaires, d’une façon absolue, de suivre littéralement les programmes qu’ils empruntent aux poètes; mais ici, je dois le dire, en suivant fidèlement les indications données par Ovide, M. Grass eût été sûr de ne pas se tromper et de satisfaire pleinement à toutes les conditions de son art. « Phédime et Tantale, après avoir terminé leur course, exerçaient à la lutte leur force et leur adresse. Déjà leurs poitrines se touchent fortement pressées. Un même trait les atteint, les perce l’un et l’autre; ensemble ils gémissent, ensemble ils tombent, leurs corps sont encore entrelacés; ils ferment ensemble les yeux, et descendent ensemble chez les morts. » Il est clair que, dans la pensée du poète, Phédime et Tantale, au moment de leur mort, formaient ensemble un groupe de lutteurs. Or, tel n’est pas le groupe de M. Grass. Dans sa composition, un des deux personnages semble tomber sur l’autre et le saisir pour se soutenir. A parler franchement, l’action si nettement exprimée par le poète est rendue confusément par le statuaire. Sans conseiller à M. Grass, ce qu’il ne faut conseiller à personne, l’imitation servile des monumens de l’art antique, il est permis de lui rappeler qu’il avait dans le groupe des lutteurs de la tribune de Florence un modèle dont il pouvait heureusement profiter. Si de ces considérations générales nous descendons à l’étude spéciale des différens morceaux, nous pourrons justement critiquer le caractère des têtes, qui manquent d’élégance. Sans sortir de Paris, il est pourtant facile de voir ce que l’art antique avait su faire des fils de Niobé. M. Grass aurait grand tort de copier ces précieux ouvrages; mais il peut les consulter et s’en inspirer sans avoir à redouter le reproche de plagiat. Croire qu’il suffit de consulter la nature est une erreur profonde que nous combattrons en toute occasion. Négliger les enseignemens de l’art antique, c’est renoncer follement à l’une des ressources les plus puissantes qui appartiennent à la statuaire. En s’aidant de cette ressource, la véritable originalité ne court aucun danger. L’élégance et la beauté du langage n’ont jamais altéré la personnalité de la pensée. La statue de Senefelder, de M. Maindron, se recommande à l’attention par la simplicité de la pose et par le soin studieux avec lequel l’auteur a exécuté les différentes parties de cet ouvrage. On sait que Senefelder est l’inventeur de la lithographie. M. Maindron a eu raison de nous représenter son modèle avec le costume moderne. Je crois, toutefois, qu’il aurait pu, qu’il aurait dû interpréter ce costume tout en le respectant. La redingote, le gilet et le pantalon que nous portons n’ont rien de sculptural. Pour les traduire en bronze, en marbre ou en pierre, il faut les enrichir en leur donnant plus d’ampleur et de souplesse. M. Maindron a cru pouvoir s’en tenir à la reproduction littérale de la réalité, il s’est borné à copier ce qu’il avait devant les yeux, et, selon nous, il s’est trompé. L’attitude du personnage est bonne, la tête pense, les mains sont traitées avec largeur; mais le vêtement n’a pas l’ampleur et la souplesse que l’auteur pouvait leur donner. Les plis du pantalon sont disposés avec une symétrie qu’il eût été facile de corriger. Quant à la redingote, elle a dans quelques parties la raideur d’une lame de tôle. J’ai dit que la tête pense, et en effet elle a toute la gravité que le sujet demandait. Le front est modelé habilement, sans exagération. Les lèvres ont de la finesse. Je regrette seulement que M. Maindron, sans doute pour donner au regard un caractère plus réfléchi, ait exagéré outre mesure l’épaisseur de la paupière supérieure. S’il veut obtenir dans la statuaire une renommée durable, il doit renoncer sans retour à confondre, comme il l’a fait trop souvent jusqu’ici, les devoirs de son art et ceux de la peinture. Il cherche des effets que le pinceau peut seul atteindre et doit seul se proposer. Le regard de Senefelder, tel qu’il l’a conçu, tel qu’il a voulu le rendre sans y réussir, aurait pu se traduire sur la toile. La pierre et le marbre ne peuvent lutter sans désavantage avec la couleur. C’est une vérité que nous ne devons pas nous lasser de répéter, puisqu’elle est encore méconnue par un si grand nombre de sculpteurs. Il y a dans l’ouvrage de M. Maindron des qualités précieuses que nous signalons avec plaisir. Quant aux reproches que nous lui adressons, nous les croyons fondés et nous les formulons sans hésiter. Que M. Maindron persévère courageusement dans la voie studieuse qu’il a choisie; qu’il s’efforce d’allier à la simplicité, qu’il possède dès à présent, la grandeur et la noblesse, dont il ne paraît pas se préoccuper assez, et ses ouvrages obtiendront une légitime popularité. Nous serions heureux si nos conseils pouvaient l’éclairer sur la véritable étendue de sa tâche, sur le véritable but de son art. Nous espérons qu il verra dans notre franchise une preuve de l’intérêt que son talent nous inspire. Le Christ de M. Bion n’a de monumental que sa dimension. La tête, nous sommes forcé de le dire, est d’une parfaite insignifiance. Ses précédens ouvrages ne nous avaient pas habitué à la négligence avec laquelle sont traitées les différentes parties de cette statue. Il semble que l’auteur n’ait vu dans cette figure colossale que l’occasion d’ajuster une draperie. L’expression du visage est tellement nulle, qu’on est tenté de croire que M. Bion n’a voulu lui donner aucune importance. Et cependant une telle supposition ne peut être admise. Quel sentiment se peint sur le visage du Christ? Je ne me chargerais pas de le deviner. Quant à la draperie, dans l’ajustement de laquelle M. Bion paraît avoir concentré toute son attention, elle manque d’élégance et de grandeur. Les lignes sont ordonnées de façon à former des sacs multipliés, mais n’accusent nulle part la forme du corps. Pour exécuter une figure dans de pareilles proportions, il faut une hardiesse, une science que M. Bion ne semble pas posséder. J’ajouterai que j’avais trouvé dans ses précédens ouvrages une élégance qui ne se rencontre pas dans le Christ de cette année. La Valentine de Milan, de M. Huguenin, est loin de satisfaire à toutes les exigences d’un pareil sujet. Cette figure, en effet, dont le modèle appartient à la renaissance, est traitée dans un style qui conviendrait tout au plus aux sculptures d’une cathédrale gothique. Que M. Huguenin aille visiter le musée d’Angoulême, qu’il regarde attentivement les ouvrages que la renaissance nous a légués, et qu’il se demande s’il a donné à Valentine de Milan l’élégance et la beauté que l’histoire lui attribue. Cette figure est destinée au jardin du Luxembourg, on pourra donc la voir de près. Or, l’exécution du visage, des mains et du vêtement n’a pas la finesse et la variété que nous avions le droit d’attendre. Je sais que le marbre ne se prête pas facilement à la représentation des étoffes. Pourtant il y a des modèles en ce genre, M. Huguenin pouvait les consulter. Dans la statue qu’il nous a donnée, Valentine semble accablée sous le poids de son vêtement. Que dire du Descartes de M. Nieuwerkerke? Il est difficile d’imaginer un ouvrage plus vulgaire. Pour un sculpteur habile, en possession d’une vraie science, c’eût été une occasion éclatante de montrer toutes les ressources de son talent. M. Nieuwerkerke, qui a débuté par des statuettes, ne s’est pas aperçu qu’il faut autre chose que de l’adresse pour exécuter des figures de six pieds. La statue équestre de Guillaume-le-Taciturne nous avait pleinement révélé toute son insuffisance. La statue de Descartes ne pouvait donc rien nous apprendre à cet égard. Nous engageons l’auteur à choisir pour sujet de ses prochaines études un personnage dont le nom soit moins célèbre: à cette condition peut- être le public sera-t-il moins exigeant. La statue de Cambronne, de M. De Bay, est une erreur que j’ai peine à m’expliquer. De quelque côté, en effet, qu’on regarde cette statue, il est impossible de trouver un ensemble de ligues satisfaisant. Il y a dans l’attitude et la physionomie du général une emphase théâtrale qui peut convenir au Cirque-Olympique, mais dont la statuaire ne saurait s’accommoder. La bravoure et l’énergie de Cambronne, pour se manifester clairement, n’ont pas besoin de cette pantomime exagérée. Si nous laissons de côté la composition pour nous occuper de l’exécution des morceaux, nous ne pouvons nous montrer moins sévère. La tête, les mains et le vêtement sont restés à l’état d’ébauche. Si cette statue doit être coulée en bronze pour la ville de Nantes, l’auteur fera bien, avant de la livrer au fondeur, de donner à la pantomime de sa figure un peu plus de simplicité; quant à l’exécution de la tête et des mains, je suppose qu’il ne la considère pas comme définitive. Il y a de la grace, de l’élégance, dans une statue de la Mélancolie, de M. Corporandi. La pose est naturelle et plaît par son abandon; mais on souhaiterait dans la forme du corps plus de précision et de réalité. Je ne conseille pas à M Corporandi de copier littéralement tous les détails que pourra lui offrir le modèle vivant; il fera bien toutefois de le consulter avec plus d’attention, car le torse et les membres de sa figure, qui présentent un ensemble de lignes harmonieux, sont exécutés dans un style qui manque de richesse et d’ampleur. En simplifiant les détails, il n’a pas su s’arrêter à temps. Dans ce travail de simplification, qui peut conduire à la beauté, il faut prendre garde d’appauvrir le modèle. C’est un danger que M. Corporandi n’a pas su éviter. Cependant, malgré cette faute, dont la gravité ne peut être méconnue, il y a dans cet ouvrage un mérite de composition que la critique doit signaler. Que l’auteur comprenne mieux désormais quels détails il doit omettre, quels détails il doit respecter. La limite, je le sais, est difficile à saisir; mais l’étude comparée des beaux modèles que la nature nous présente et des belles oeuvres que l’antiquité nous a laissées est un guide qui ne peut tromper. Dans les fragmens les plus précieux et les plus justement admirés de la sculpture grecque, les détails ne manquent pas, ils ne sont pas tous effacés, mais ils ont été triés avec un goût sévère, et le marbre est vivant, quoiqu’il ne reproduise pas tous les accidens de la réalité. Il reproduit les détails principaux, et cela suffit pour lui donner du mouvement, pour l’animer. Un buste de femme, de M. Auguste Barre, offre des parties finement étudiées. Les yeux regardent bien, et les lèvres ont de la souplesse. On voit que l’auteur s’est efforcé de reproduire autant qu’il était en lui le modèle qu’il avait choisi. C’est un travail exécuté avec persévérance, et ce mérite est aujourd’hui assez rare pour que nous prenions la peine de le signaler. M. Barre a voulu donner à son oeuvre une réalité complète, et, comme il s’agit d’un portrait, cette volonté peut être accueillie avec indulgence. Cependant il y aurait de l’avantage à simplifier plusieurs détails sans toutefois les effacer. Tel qu’il est, ce portrait se recommande d’ailleurs par des qualités solides. Le buste d’Artot, de M. Desprez, n’a guère d’autre mérite que la ressemblance. Ce mérite paraîtra peut-être suffisant à ceux qui ont connu personnellement le modèle que M. Desprez avait à représenter. Quant à moi, je l’avoue, je ne saurais m’en contenter. D’ailleurs, cette ressemblance a quelque chose de mesquin. Quand il s’agit de reproduire les traits d’un artiste ou d’un poète, il faut choisir le moment où sa physionomie exprime l’enthousiasme ou la rêverie. Or, c’est ce que M. Desprez n’a pas fait. Quand Artot était applaudi comme il méritait de l’être, son visage, qui n’était pas régulièrement beau, s’animait, s’illuminait, et prenait un caractère nouveau. Peut-être M. Desprez n’a-t-il pas été témoin de cette transformation; mais, s’il ne l’a pas vue de ses yeux, comment les amis d’Artot n’ont- ils pas insisté pour qu’il en tînt compte? Le buste de M. Provost, de M. Feuchères, mérite une partie des reproches que je viens d’adresser à l’oeuvre de M. Desprez. C’est à coup sûr un portrait ressemblant; la physionomie de M. Provost est tellement caractérisée, que l’auteur a dû la saisir sans difficulté. Malheureusement il n’a pas su tirer de cette physionomie tout le parti qu’on pouvait espérer. Il n’a pas reproduit assez vivement l’expression sardonique du visage de son modèle. Toutefois ce portrait mérite des éloges, car il est étudié avec soin, et, s’il n’a pas toute la finesse que nous pourrions désirer, il ne manque pas d’une certaine vérité. M. Bonnassieux a fait preuve de savoir dans les bustes de M. Terme et de Mme la duchesse de C. Je regrette seulement qu’il n’ait pas donné à la tête de Mme de C. un peu plus de fermeté, et à celle de M. Terme un peu moins de sécheresse. Ces deux bustes, recommandables sous plusieurs rapports, n’ont peut-être pas toute l’élégance qu’ils auraient, si l’auteur eût adopté ce parti. M. Desnoyers a gravé la Vierge de Dresde, dite de Saint-Sixte. On ne peut nier que ce travail ne soit exécuté avec un soin studieux; mais il est permis de douter qu’il reproduise fidèlement le caractère de l’original. L’auteur nous apprend qu’il a fait sa gravure d’après une copie à l’huile peinte par lui-même. Je crois que cette manière de procéder est condamnée par la raison. Nous savons en effet quel est le talent de M. Desnoyers comme graveur; comme peintre, il nous est entièrement inconnu, et l’on peut supposer sans présomption que, s’il se fût contenté de faire un dessin avant de commencer sa gravure, et surtout s’il l’eût terminée en présence de l’original, nous aurions aujourd’hui une gravure moins froide et moins sèche. Je me souviens d’avoir vu une gravure de la Vierge de Dresde faite, je crois, par Müller, où les traits de burin n’avaient peut-être pas la même régularité, mais qui avait certainement plus de grandeur et de vie. Le portrait du duc d’Orléans, gravé par M. Calamatta d’après M. Ingres, est un ouvrage remarquable et digne du nom de l’auteur. La tête est modelée avec fermeté. Les yeux sont bien enclavés, les lèvres ont de la finesse. Peut-être la saillie du menton est-elle un peu exagérée. Quant au parti adopté pour le vêtement, il est d’un effet sûr et plaira, parce qu’il contraste heureusement avec le ton de la tête. Cependant, je l’avouerai, j’aimerais mieux un travail plus varié, qui exprimerait mieux la forme du corps. La main gauche, qui est gantée, n’a pas non plus toute l’élégance, toute la précision qu’on pourrait souhaiter. Quant à la main droite, qui est nue, on ne saurait trop louer la science avec laquelle M. Calamatta en a rendu tous les détails. Un peintre doit s’estimer heureux de rencontrer un tel interprète. Dans une Vierge à la Rédemption de Raphaël, M. Achille Martinet a montré de la grace et de la finesse. Les têtes ont de l’élégance, les extrémités sont traitées avec soin. Peut-être serait-il permis de demander un peu plus de solidité dans les terrains, un peu plus de légèreté dans les nuages; mais l’ensemble de cette gravure est d’un bon effet. Une autre Vierge de Raphaël, connue sous le nom de Vierge Niccolini, et possédée aujourd’hui par lord Cowper, révèle chez M. Bein une profonde intelligence des maîtres italiens. Sévérité dans le dessin, sobriété dans l’emploi du burin, c’est plus qu’il ne faut pour assurer à cette planche l’estime des connaisseurs. M. Adolphe Caron a traduit avec une élégante fidélité une des meilleures compositions de M. Ary Scheffer: Faust apercevant Marguerite pour la première fois. Les têtes ont du charme et de la finesse, tous les personnages sont sur le même plan et semblent n’avoir que l’épaisseur des êtres immatériels. Cependant on ne saurait sans injustice en faire un reproche à M. Caron; car ce défaut, on le sait, se retrouve dans presque tous les tableaux de M. Scheffer. M. Aligny a gravé à l’eau-forte l’acropole d’Athènes, l’Attique vue du mont Pentélique, Délos, Corinthe, le temple de la Victoire Aptère, et la vue d’une des sources du mont Pentélique. Je regrette que l’auteur n’ait pas exposé en même temps les dessins à la plume d’après lesquels ces planches ont été faites. On pourrait souhaiter dans l’exécution des premiers plans un peu moins de régularité, un peu moins de symétrie. Les sites admirables que M. Aligny a représentés auraient ainsi plus de grandeur et de vie. Pourtant, malgré le souhait que j’exprime, il est impossible de contempler sans plaisir et sans émotion les eaux-fortes dont nous parlons. C’est un travail exécuté avec conscience et qui mérite d’être encouragé. M. Landron, dont le nom est nouveau pour nous, a rapporté de son voyage en Grèce deux vues d’Athènes qui se distinguent par une grandeur, une élégance à laquelle nous ne sommes pas habitués. Dans ces deux charmantes aquarelles, la précision des détails d’architecture ne nuit en rien à la profondeur, à la variété, à l’harmonie du paysage. De ces deux vues, l’une est prise des propylées, l’autre de la prison de Socrate. La première est la plus belle des deux. Nous souhaitons bien vivement que M. Landron n’en reste pas là, et qu’il nous montre l’an prochain quelques pages nouvelles de son voyage. M. Eugène Lacroix nous a donné un projet de temple luthérien dont nous devons louer l’élégance et la simplicité. L’auteur, sans oublier un seul instant la destination spéciale de son projet, a su éviter la tristesse et la nudité qu’on est trop souvent forcé de reprocher aux temples protestans. Il n’a pas répudié systématiquement tout ce qui pouvait charmer les yeux; mais il a distribué les ornemens avec sobriété, et, grace à cette manière de comprendre son sujet, il a composé une oeuvre qui réunira de nombreux suffrages. Il serait à désirer que l’exemple donné par M. Lacroix trouvât de nombreux imitateurs, et que les jeunes architectes, en attendant l’heure de réaliser leur pensée d’une façon définitive, en pierre ou en marbre, ne s’en tinssent pas à de simples restaurations. Dans l’architecture, comme dans les autres arts du dessin, la connaissance du passé est sans doute une chose fort importante; mais, tout en étudiant le passé, ils ne devraient pas se croire dispensés d’inventer. Avant de terminer, nous avons quelques omissions à réparer. Nous n’avons rien dit d’un très beau lion exécuté à l’aquarelle par M. Eugène Delacroix. Nous n’avons pas mentionné non plus un charmant petit paysage de M. Français, dont les figures sont de M. Meissonnier. Nous aurions dû parler des Contrebandiers espagnols, de M. Adolphe Leleux, de la Noce bretonne, de M. Couveley, du Lendemain d’une Tempête, de M. Duveau. Il y a dans ces trois derniers ouvrages un naturel, une vérité, que nous signalons avec plaisir. Pouvons-nous maintenant formuler une conclusion générale sur l’état de l’école française en 1846? pouvons-nous, avec une sécurité parfaite, sans être accusé de présomption, dire quelle est la tendance, quelles sont les doctrines de l’école française? Nous ne le pensons pas. Trop de noms importans ont manqué à l’appel, pour qu’il nous soit permis de ne pas tenir compte de leur absence; nous avons vu de M. Jules Dupré de beaux paysages qui signalent chez lui un progrès éclatant. M. Paul Huet a rapporté d’Italie des dessins à la plume qui se distinguent par le mouvement et la franchise. M. Barye a terminé un groupe en bronze d’Angélique et Roger, dans lequel il a su allier la grace et l’énergie. Si nous voulions formuler une conclusion générale, il faudrait donc faire figurer parmi les élémens de notre conviction plusieurs ouvrages qui n’ont pas été exposés au Louvre. Aussi croyons-nous devoir ne pas conclure aujourd’hui, puisque nous ne pourrions le faire sans témérité. Quant au reproche de pessimisme qui nous a été adressé par quelques esprits irréfléchis, nous l’avons entendu sans l’accepter. Nous avons pu nous tromper, c’est le lot commun de tous ceux qui expriment leur pensée sur les oeuvres divines ou humaines; mais du moins, en parlant, nous n’avons jamais consulté que l’intérêt de la vérité, ou, si l’on veut, de ce que nous avons pris pour la vérité. Nous avons étudié, selon les forces de notre intelligence, les oeuvres que nous voulions juger, et nous avons dit ce que nous en pensons avec une franchise absolue, sans tenir compte de nos amitiés; car nous sommes de ceux qui croient qu’on doit la vérité même à ses amis. C’est un principe profondément enraciné dans notre conscience, avec lequel nous vivons depuis long-temps, qui nous a guidé depuis que nous écrivons, et que nous ne voulons pas abandonner. Gustave Planche. Source: http://www.poesies.net