Exposition des Beaux-Arts. (1855) Gustave Planche Revue Des Deux Mondes Tome XI, 1855 TABLE DES MATIERES I L’École Anglaise. II L'École Allemande. III L'École Française. IV Écoles Diverses: Espagne, Italie, Belgique Et Hollande. V De L’Etat Général De La Peinture Et De La Sculpture. VI L’Orfèvrerie Et L’Ébénistrie A L’Exposition. Notes. I L’Ecole Anglaise. Ce serait mal profiter de l’occasion qui nous est offerte de comparer les différentes écoles de peinture et de sculpture que de nous en tenir à l’examen des oeuvres exposées au palais des beaux- arts. C’est là sans doute la partie principale de notre tâche; toutefois l’examen le plus impartial ne contenterait qu’à demi la curiosité des esprits studieux. Il me semble indispensable de consulter l’histoire des différentes écoles avant de prononcer nos conclusions. La route à parcourir sera plus longue, mais le lecteur, après cette rapide excursion dans le domaine du passé, comprendra mieux ce que nous aurons à dire des tableaux et des statues. Quand il s’agit d’une école unique, dont les oeuvres capitales sont placées, depuis son origine jusqu’à nos jours, sous nos yeux, et que nous avons à juger les oeuvres des vivons, nous pouvons, à la rigueur, nous passer du secours de l’histoire, car les maîtres les plus habiles de cette école sont là pour nous dispenser de tout retour vers le passé. Il nous suffit de l’appeler leurs noms sous forme incidente pour éclairer pleinement notre pensée. Les conditions qui nous sont faites cette année nous obligent à changer de méthode. Cependant nous ne devons pas oublier que l’histoire n’est pour nous qu’un moyen d’argumentation et n’a droit dans notre travail qu’à une place très modeste. Lui accorder un large espace serait méconnaître la nature du but qui nous est assigné: il ne faut pas confondre le moyen et le but. Mais à quoi bon invoquer l’histoire à propos de l’exposition universelle des beaux-arts? J’entends déjà les impatiens transformer en intention pédante l’idée, très naturelle pourtant, d’interroger le passé pour expliquer le présent. Je ne m’arrêterai pas à ce reproche. Tous ceux en effet qui ont le goût et l’habitude de la réflexion n’ont pas besoin d’être édifiés sur l’utilité de l’histoire. Quant à ceux qui veulent tout apprendre en courant, c’est-à-dire tout savoir sans rien étudier, nous acceptons d’avance leur dépit comme la récompense prévue de notre sincérité. Nous avons la simplicité de croire que la connaissance du passé est nécessaire à l’intelligence du présent: c’est peut- être chez nous un signe de faiblesse, mais à coup sûr le pédantisme n’a rien à démêler avec cette croyance. Nous allons même jusqu’à penser que, pour tout esprit impartial, il n’y a dans un tel aveu qu’une preuve irrécusable de modestie. On aura beau faire et beau dire, c’est du côté des impatiens que se trouve l’orgueil, car ils prétendent deviner en quelques heures, souvent même en quelques minutes, ce qui nous semble mériter plusieurs jours et parfois plusieurs semaines d’investigations. Pour mettre l’orgueil de notre côté, il faudrait commencer par transformer en signe d’orgueil la défiance de soi-même; or le plus habile ne saurait opérer cette transformation. Interroger l’histoire de l’école allemande et de l’école anglaise pour expliquer les oeuvres de Cornélius et de Landseer ne passera jamais, aux yeux des hommes de bon sens, pour un signe d’orgueil, pour une intention pédante. Cette accusation d’ailleurs, nous vint-elle des quatre points cardinaux, ne réussirait pas à nous affliger. Si nous n’épargnons rien pour nous éclairer, si nous renonçons à rien deviner, nous attendons sans impatience que le temps nous donne raison, quand nous croyons tenir la vérité; la contradiction la plus obstinée ne nous décourage pas. Nous avons pris la route la plus longue, qui nous semblait la plus sûre pour atteindre le but désigné. Quand il s’agit de vulgariser ce que nous croyons vrai, un délai de quelques mois n’a rien qui nous effraie. L’opinion généralement accréditée sur la nature et la mission des arts du dessin est une opinion que le bon sens réprouve, que la réflexion réduit à néant. La foule croit volontiers que la peinture et la statuaire doivent se proposer l’imitation, l’imitation littérale, de la nature, comme le but suprême et définitif: au-delà de l’imitation, la foule n’aperçoit rien qui mérite son attention et sa sympathie. Il s’agit de ruiner cette erreur obstinée; or, pour la ruiner, l’histoire nous sera d’un secours très puissant. Je ne prétends pas affirmer, encore moins démontrer que toutes les écoles possèdent au même degré le sentiment et l’intelligence de l’idéal: l’histoire me démentirait trop facilement; mais je soutiens, l’histoire à la main, que la valeur d’une école en tout temps, en tout lieu, se mesure à l’intelligence, à l’expression de l’idéal. Envisagée sous ce rapport, l’exposition universelle des beaux-arts est une excellente occasion de remettre en lumière et en honneur les vrais principes, trop souvent méconnus par les praticiens aussi bien que par la foule. L’histoire à la main, nous trouverons sans peine que les maîtres les plus glorieux doivent la meilleure partie de leur renommée à leurs constans efforts pour s’élever au-dessus de l’imitation littérale. L’intelligence et l’expression de l’idéal varient selon les temps et les lieux; mais pour peu qu’on prenne la peine de pénétrer les vrais caractères des oeuvres les plus célèbres, de celles mêmes où la foule ne découvre qu’une lutte engagée avec la nature, une lutte habilement soutenue, on ne tarde pas à comprendre que la foule se trompe. Depuis Raphaël jusqu’à Rembrandt, depuis Léonard de Vinci jusqu’à Rubens, il n’y a pas un peintre en possession d’une solide renommée qui n’ait rêvé, qui n’ait réalisé quelque chose de plus que l’imitation. La reproduction des formes et des lignes que nous offre la nature est, pour le peintre, un moyen de rendre sa pensée: lui commander de s’en tenir à cette reproduction, sans chercher à rien traduire, c’est le réduire tout simplement au rôle de machine. Les formes et les lignes sont une langue; or à quoi sert la connaissance d’une langue quand on n’a rien à exprimer? Pour ceux qui ne pensent pas, le vocabulaire le plus complet, le plus varié, n’est qu’un instrument inutile. Étudiez d’abord avec un soin assidu les lignes et les formes de la nature vivante ou inanimée, rien de mieux, rien de plus sage, puisque ces lignes et ces formes sont la langue de la peinture et de la statuaire; mais quand vous voudrez parler cette langue, n’oubliez jamais d’avoir quelque chose à dire; autrement, vous ressemblerez aux enfans qui récitent des mots sans en comprendre le sens. L’Italie est la grande institutrice de tous les hommes qui se vouent à la peinture, à la statuaire, C’est à Rome qu’ils se donnent rendez-vous. Il semblerait donc que l’étude de l’Italie suffit pour juger tous les peintres et tous les sculpteurs. Cependant la connaissance la plus complète de l’Italie et de tous les chefs-d’oeuvre qu’elle renferme ne fournit pas tous les élémens d’un jugement équitable. À ne considérer que la peinture, l’Italie, malgré sa prodigieuse richesse, n’enseigne pas tout ce qu’il faut savoir. Dans l’heptarchie glorieuse qui domine cette forme de l’imagination, elle compte, il est vrai, pour cinq; mais enfin quiconque ne connaît que sur ouï-dire les deux princes qui ne lui appartiennent pas est inhabile à discuter les questions soulevées par les oeuvres modernes. Si Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, Titien et Allegri doivent être interrogés les premiers lorsqu’il s’agit de la beauté, Rubens et Rembrandt ne peuvent être oubliés sans danger pour la cause de la vérité. Quoi qu’on puisse dire contre la pureté de leur goût, il faut absolument les compter si l’on veut échapper au reproche d’injustice. Ces deux maîtres puissans, inférieurs sans doute aux cinq premiers, car dans l’heptarchie la plus complète tous les princes ne sont pas égaux, ont trouvé moyen de nous émouvoir et de nous charmer sans imiter leurs illustres devanciers. Je dis sans imiter, je ne dis pas sans profiter de leurs leçons, car Rubens relève à la fois de Michel-Ange et de Titien, comme Rembrandt relève du Corrège, malgré la prodigieuse différence qui sépare le chef de l’école hollandaise du chef de l’école de Parme. Tour se prononcer avec équité sur le mérite des oeuvres modernes, il est donc indispensable de connaître familièrement tous les membres de cette glorieuse heptarchie. C’est à cette condition seulement qu’on peut espérer, sinon d’avoir toujours raison, ce qui n’est donné a personne, au moins de réunir en sa faveur toutes les chances d’impartialité. Au commencement du siècle présent, les idées que nous exposons ne jouissaient pas d’un grand crédit; à peine quelques voix osaient- elles les soutenir. Quiconque se hasardait à parler de Rubens et de Rembrandt sous le règne de Louis David passait volontiers pour un malappris, ou tout au moins pour un esprit paradoxal. Rubens et Rembrandt étaient traités avec le plus profond dédain par les maîtres et les élèves, qui prétendaient avoir le monopole du goût. Ces deux mauvais garnemens, qui s’étaient avisés d’avoir du talent et de la renommée en dehors de toutes les lois établies, ne méritaient pas même d’être discutés. Pour comprendre la beauté, pour l’exprimer sous une forme pure et harmonieuse, le premier devoir de tout esprit bien fait était de passer devant leurs oeuvres sans les regarder, car la seule vue de ces oeuvres hérétiques suffisait pour ébranler la foi, pour troubler la conscience. Aujourd’hui, chez nous du moins, la justice est plus facile. Rubens et Rembrandt sont amnistiés. S’ils ne sont pas encore considérés comme exempts de tout péché, si l’on ne consent pas encore à voir en eux des modèles sans danger, on ne dédaigne plus de les étudier. C’est un grand pas de fait, et le jour de la justice est venu pour eux. En interrogeant tour à tour les sept princes de la peinture, on peut comprendre et apprécier sans partialité toutes les oeuvres qui se produisent sur tous les points de l’Europe. Il ne faut pas seulement nous en réjouir dans l’intérêt de la vérité générale, mais il faut y voir aussi le symptôme d’une réaction excellente contre l’invasion de la statuaire dans la peinture. Ce n’est jamais impunément que l’un des arts du dessin met le pied sur le domaine d’un art voisin. Peinture sculpturale et sculpture pittoresque sont tout simplement deux blasphèmes, deux hérésies, que le bon sens réprouve et que le goût condamne. La. tyrannie de Louis David, qui n’a pas été sans profit pour l’école française, puisqu’elle réagissait contre le goût déplorable du siècle dernier, contre Bouclier, Vanloo et Watteau, avait, en se prolongeant, faussé le goût public et obscurci la notion vraie de la peinture. Elle avait substitué l’étude des statues antiques à l’étude de la nature vivante; elle n’admettait cette dernière étude qu’en la subordonnant à la première, et cette doctrine inflexible, que tous les élèves de David avaient embrassée avec une ardeur dévouée, donnait à la peinture un caractère constant de raideur dont cet art ne saurait s’accommoder. Maintenant les peintres comprennent que les statues antiques, excellentes à consulter sans doute pour le choix et l’harmonie des lignes, ne sauraient dispenser de l’étude assidue de la nature vivante, et que ce dernier élément d’information est le seul qui puisse donner à leurs compositions une vraie souplesse, un véritable intérêt. Or, si nous recherchons les causes de cette transformation dans le goût public et dans le goût des artistes, nous sommes amené à reconnaître que Rubens et Rembrandt peuvent en revendiquer la meilleure part. Tant que Rubens et Rembrandt ont été considérés comme des hérétiques, la notion de la peinture s’est trop souvent confondue avec la notion de la statuaire. La foule s’était habituée à croire qu’une loi unique régissait les deux arts, et par malheur les artistes partageaient l’opinion de la foule. Parmi les grands maîtres italiens, il y en avait au moins deux qui protestaient par leurs oeuvres contre cette aberration, je veux dire Titien et Allegri; mais Léonard, Michel-Ange et Raphaël, mal étudiés et mal compris, semblaient donner gain de cause aux admirateurs exclusifs de la statuaire antique. Quoique la Cène de Sainte-Marie-des-Grâces, le Jugement dernier de la chapelle Sixtine et l’École d’Athènes ne soient pas conçus d’après les données de la statuaire, l’amour fervent de ces maîtres illustres pour l’harmonie linéaire et pour la forme écrite donnait beau jeu aux esprits inattentifs et leur permettait de prendre les marbres antiques comme législateurs souverains dans la peinture aussi bien que dans la statuaire. Dès que Rubens et Rembrandt ont retrouvé le crédit légitime qui leur appartient, une telle erreur n’est plus permise, car le maître flamand et le maître hollandais, qui n’ignoraient pas l’antiquité, ont consulté la nature vivante avec une prédilection marquée. J’ai donc le droit d’affirmer que nous devons à l’intelligence de ces deux maîtres le redressement du goût public dans toutes les questions qui se rattachent à la notion vraie de la peinture. Plusieurs raisons m’engagent à commencer l’examen de l’exposition universelle des beaux-arts par l’école anglaise. En premier lieu, quoique depuis la mort de David Wilkie elle n’ait pas encore retrouvé un maître aussi habile, aussi expressif, elle occupe en Europe une place considérable par les maîtres qui lui restent: il me suffit de nommer Landseer et Stanfield. En second lieu, sauf de très rares exceptions, elle ne parait pas viser plus haut que l’imitation pure. Enfin elle n’a pour se soutenir que les encouragemens individuels; le gouvernement anglais ne fait rien pour les arts du dessin. Il y a dans chacun de ces trois faits un élément de discussion que nous ne devons pas négliger. Les argumens purement théoriques, si excellens qu’ils soient, ne valent jamais pour la foule une démonstration appuyée sur les faits. L’école anglaise peut donc nous servir à mettre en pleine évidence les principes que nous soutenons depuis longtemps. Nous aurions beau les exposer à plusieurs reprises avec une lucidité parfaite, nous ne réussirions pas à dissiper tous les doutes. Les questions qui se rattachent à l’intelligence, à l’expression de la beauté, sont d’une nature tellement délicate, qu’elles exigent une attention vigilante. Pour vulgariser les principes acceptés comme vrais par les maîtres les plus habiles, il importe d’abandonner parfois les régions purement théoriques et d’entrer dans le domaine de l’application. L’école anglaise se trouve à propos devant nous pour établir l’insuffisance de l’imitation. L’importance de cette considération ne peut échapper à personne et justifie pleinement notre choix. L’absence de tout encouragement public, je veux dire de tout encouragement donné au nom de l’état, ne joue pas dans l’école anglaise un rôle moins sérieux que le génie national. La peinture et la statuaire peuvent-elles se passer de cette générosité collective qui s’exerce au nom de tous? L’école anglaise peut nous aider à résoudre cette question. On ne saurait dire sans étourderie ou sans ignorance que le génie poétique de la Grande- Bretagne soit inférieur au génie des autres nations de l’Europe; cependant elle n’a produit ni un peintre ni un statuaire qui se puisse comparer, pour la puissance et l’autorité, à ces trois grands poètes, à Shakspeare, à Milton, à Byron. Comment expliquer cette singularité? Par la nature du climat? La réponse ne serait pas satisfaisante. Il me semble qu’il faut en chercher la cause dans la constitution politique et religieuse de la société anglaise. Une nation qui a produit Shakspeare, Milton et Byron ne saurait demeurer indifférente aux arts du dessin, car la peinture et la statuaire sont unies à la poésie par une étroite parenté: elle aime donc la peinture et la statuaire. L’habileté qu’elle a montrée dans l’imitation de la nature vivante prouve assez clairement qu’elle pourrait faire mieux encore, si elle était placée pour son développement esthétique dans les mêmes conditions que la France et l’Allemagne; mais deux choses lui manquent pour l’épanouissement complet de ses facultés dans le domaine de la statuaire et de la peinture: une religion poétique et l’intervention de l’état. Pour tous ceux en effet qui ont suivi le développement des arts du dessin, il est hors de doute que la loi catholique se prête mieux que la religion protestante à l’expression plastique de la beauté. Quant à l’intervention de l’état, elle me semble indispensable dans les grands travaux. Lors même que le goût deviendrait populaire dans toutes les classes de la nation, lors même qu’au goût du beau viendrait s’ajouter une prospérité générale, les encouragemens individuels ne pourraient jamais remplacer les encouragemens publics. Toutes ces idées sont depuis longtemps familières aux hommes qui s’occupent des questions esthétiques; cependant je ne crois pas inutile de les rappeler. L’école anglaise n’est pas aujourd’hui ce qu’elle pourrait être, si elle ne devait pas se borner à travailler pour les particuliers. Possédât-elle un peintre de premier ordre, habile à concevoir, habile à exécuter les plus hardies, les plus grandes compositions, comment ce peintre arriverait-il à réaliser sa pensée? Et lors même qu’il trouverait dans son caractère assez d’énergie, dans son patrimoine assez de ressources pour accomplir son voeu le plus ardent, pour faire de son rêve une oeuvre splendide, que deviendrait son oeuvre? Par qui serait-elle acquise? On me répondra peut-être que les grandes fortunes ne manquent pas de l’autre côté de la Manche; mais, hélas! en Angleterre comme en France, les amateurs ont souvent plus de vanité que de lumières. Ils achètent volontiers sans marchander les tableaux dont la renommée est depuis longtemps consacrée, parfois même des copies qu’ils prennent pour des originaux. Quand il s’agit d’une oeuvre nouvelle, ils se font prier ou subordonnent leur générosité à des convenances d’ameublement. D’ailleurs l’or ne suffit pas pour élargir le domaine de l’art: il achète ce qui est fait et ne suscite pas des pensées nouvelles, des pensées qui, pour se traduire, ont besoin d’un vaste espace. C’est à l’état seul que ce rôle appartient. Qu’il y ait en Angleterre quelques Mécènes aussi éclairés qu’opulens, je le veux bien; qu’ils unissent le discernement à la générosité, je consens à le croire: ils ne peuvent pourtant jouer le rôle de l’état. Turner est mort quatre fois millionnaire. Pour les hommes de notre temps, c’est là sans doute un terrible argument. Un peintre qui peut gagner par son travail une pareille somme devrait fermer la bouche à tous ceux qui se permettent d’affirmer l’insuffisance des encouragemens individuels. Cependant, si l’on veut prendre la peine de réfléchir pendant quelques instans, ce terrible argument change bientôt d’aspect. La question en effet n’est pas de savoir si les peintres peuvent s’enrichir en Angleterre, mais si les encouragemens sont distribués de manière à élever, à maintenir le niveau des études, ou si au contraire les guinées prodiguées par centaines, par milliers, n’appauvrissent pas les facultés pittoresques en les condamnant à choisir un cadre trop étroit. Pour un homme de bonne foi, la réponse ne saurait être douteuse. Depuis la mort de David Wilkie, le premier peintre de l’Angleterre est sans contredit Landseer. Je pense même que, sous le rapport du métier proprement dit, il est supérieur à Wilkie. L’opinion que j’exprime ici pourra paraître singulière à ceux qui n’ont jamais quitté la France et ne connaissent Wilkie que par la gravure; mais elle paraîtra toute naturelle et très légitime à tous ceux qui ont passé le détroit et comparé les oeuvres de ce maître éminent aux planches de Raimbach. Wilkie comme Martin, et je n’entends faire ici aucune comparaison, gagnait beaucoup à la gravure,.le me souviens d’avoir vu à Londres, il y a vingt ans, à Somerset-House, une composition qui obtenait de nombreux applaudissemens et qui les méritait par la finesse et l’originalité des physionomies: Christophe Colomb faisant l’expérience de l’oeuf pour démontrer la légitimité de ses espérances. Il y avait beaucoup à louer dans ce tableau; mais le maniement du pinceau accusait une certaine gaucherie qui ne se retrouve pas dans Landseer. C’est pourquoi ce dernier peintre me paraît, supérieur à Wilkie. Parmi les neuf tableaux que Landseer nous a envoyés cette année, les deux que je préfère sont les Animaux à la forge et le Bélier à l’attache. Les Singes du Brésil sont une charmante fantaisie, que Decamps ne dédaignerait pas; Jack en faction, le Déjeuner, les Conducteurs de bestiaux dans les montagnes d’Ecosse, se recommandent par une vérité frappante, mais ne valent pas, à mon avis du moins, les deux compositions que je viens de nommer. Entre le Bélier à l’attache et les Animaux à la forge, si j’avais un choix à faire, je me déciderais pour les Animaux à la forge. La traduction française placée sur le cadre ne donne qu’une idée inexacte du sujet, qui s’appelle en anglais le ferrement, ou plus littéralement encore la chaussure. Le cheval est admirablement modelé, toutes les parties du corps sont rendues avec une étonnante vérité. Toutes les attaches musculaires sont accusées avec évidence, avec fermeté. Il y a pourtant dans cette oeuvre, si séduisante d’ailleurs, une coquetterie de pinceau que je n’approuve pas entièrement. Je rends pleine justice au savoir de l’auteur, je reconnais volontiers qu’il possède à merveille l’anatomie du cheval, cependant, en fouillant dans mes souvenirs, je trouve le même sujet traité par Géricault, et, tout en admirant le talent de Landseer, la profondeur de son savoir et la finesse de son pinceau, je ne puis m’empêcher de préférer le Maréchal ferrant de Géricault aux Animaux à la forge du peintre anglais. Je sais tout ce qu’il y a d’éclatant, parfois infime de satiné dans la robe d’un cheval pur sang, et pourtant je trouve que Landseer a mis trop de coquetterie dans l’expression des jeux de la lumière; il s’est trop attaché aux reflets, et cette préoccupation nuit à la pureté de la forme. Les épaules et les hanches de son cheval sont des prodiges d’habileté: qui oserait le contester? mais l’intervalle compris entre les hanches et les aisselles n’est pas modelé assez simplement. Le désir d’accuser tous les jeux de la lumière de cette robe soyeuse donne au cheval de Landseer un aspect qui n’est pas précisément celui de la nature vivante. Rien de pareil chez Géricault: une franchise, une hardiesse que rien ne saurait surpasser. Ces réserves faites, je me hâte d’ajouter que les Animaux à la forge sont, à tout prendre, une excellente composition. Le maréchal ferrant ne vaut pas le cheval, je n’en disconviens pas, ses bras ne sont pas modelés avec assez de fermeté, et, pour un homme rompu à ce rude labeur, c’est un défaut dont nous devons tenir compte; néanmoins ce défaut n’est pas assez saillant pour altérer l’harmonie de la composition. Depuis que nous avons perdu Géricault, personne chez nous n’a rien fait qui se puisse comparer à l’oeuvre de Landseer, dans la peinture du moins, car, dans la statuaire, Barye est l’égal de Géricault et par conséquent l’égal de Landseer. Le Bélier à l’attache offrait des difficultés nombreuses, qui n’ont pas besoin d’être indiquées, que tous les peintres connaissent parfaitement. Ils savent tous en effet que l’expression de la forme est d’autant plus laborieuse, d’autant plus pénible, que l’enveloppe du modelé est plus épaisse. Eh bien! Landseer a triomphé magistralement de toutes ces difficultés. Il nous a donné un bélier plein d’énergie et de vérité. La richesse de la toison, qu’il a rendue a merveille, n’enlève rien à la précision de la forme, ce qui est, à mon avis, une victoire souveraine. L’imitation, par la couleur, d’un lion, d’un tigre, d’une panthère, d’un léopard ou d’un jaguar, n’est qu’un jeu, si on la compare à l’imitation d’un bélier, d’un ours ou d’un éléphant. Pourquoi? parce que le tigre et le lion ont une forme vivement accusée, parce que les attaches musculaires se traduisent avec évidence, grâce à la minceur du pelage. Pour le bélier, pour l’éléphant, pour l’ours, le problème à résoudre est bien autrement difficile; la toison, la peau, le poil enveloppe la forme. Pour l’exprimer nettement, il faut tricher, c’est-à-dire ne pas s’en tenir à l’imitation littérale de la nature. C’est ce que Landseer a parfaitement compris. Son Bélier à l’attache est fidèlement rendu et n’a pourtant rien de littéral. L’auteur exagère à dessein, avec une sagacité rare, tous les détails qui, copiés servilement, n’auraient pas assez d’évidence, et, grâce à cet ingénieux artifice, il rend le modèle dans toute sa vérité. C’est pour cette raison précisément que Landseer est un artiste éminent, un des plus grands non-seulement de l’école anglaise, mais de notre âge. Il connaît la nécessité du sacrifice, la nécessité de l’exagération, deux conditions fondamentales de tous les arts d’imitation, auxquels l’imitation pure ne suffit pas malgré le nom qu’ils portent, et c’est parce qu’il tient compte de ces deux conditions qu’il s’élève au-dessus des peintres de son pays, et tient une si grande place dans l’art européen. Son Bélier à l’attache révèle chez lui le sentiment de l’idéal. Landseer est vrai parce qu’il dédaigne la réalité prosaïque. M. Mulready est un peintre à la mode, et je reconnais volontiers que ses compositions ne manquent pas d’un certain agrément, je conçois qu’elles plaisent par le tour ingénieux qu’il sait leur donner; mais l’exécution de ses figures n’est pas assez serrée pour contenter un regard attentif. Le Frère et la Soeur, le Loup et l’Agneau laissent trop à désirer sous le rapport de la précision. Le défaut que je signale dans ces deux toiles est plus frappant encore dans les Baigneuses. La jeune fille au premier plan est modelée d’une manière très incomplète. C’est un motif séduisant traité avec négligence. Le torse ni les membres ne révèlent une étude sérieuse de la nature. C’est un à peu près, et rien de plus. Pour tirer parti d’un tel sujet, il eût fallu regarder longtemps le modèle avant de le copier. M. Mulready s’est affranchi de cette condition. Il a cru qu’il suffisait de montrer une jeune fille nue pour attirer tous les regards et séduire tous les juges: il s’est trompé. Pour peindre le nu, il est nécessaire de posséder un savoir profond, et je ne pense pas que M. Mulready se soit jamais préoccupé de cette nécessité. Il se contente du choix des tons, et la majorité des spectateurs parait s’en contenter comme lui. Il semble donc que le succès donne raison à M. Mulready, mais le succès obtenu par des moyens si faciles ne saurait être de longue durée. La mode, qui a pris l’auteur sous sa protection, ne tardera pas à l’abandonner, et je doute fort qu’il arrive jamais à conquérir une solide renommée. Cependant, si le savoir lui manque, son coup d’oeil n’est pas dépourvu de justesse. Dans le Loup et l’Agneau, les deux têtes d’enfans ont une expression fine; dans la Discussion sur les principes du docteur Whislon, les deux graves interlocuteurs méritent le même éloge. De. toutes les toiles que M. Mulready nous a envoyées, celle que je préfère est une Vue de Blackheath. Il y a dans ce paysage une fraîcheur, un éclat, une jeunesse qui révèlent chez l’auteur une aptitude singulière pour la peinture de paysage. Ce n’est pas une oeuvre achevée, mais c’est du moins une oeuvre charmante. M. Mulready est donc un homme de talent, dont le plus grand tort est d’avoir pour lui-même trop d’indulgence et de se contenter trop facilement. Je ne sais pas quel a été son maître, mais il n’est pas malaisé de deviner que ce maître, quel que soit son nom, n’a pas dirigé assez sévèrement les études de son élève. Il ne lui a pas recommandé assez constamment le respect de la ligne et du contour. Aussi qu’est-il arrivé? M. Mulready, grâce aux dons heureux qu’il a reçus de la nature, est devenu populaire, ou plutôt la mode l’a traité comme un enfant gâté. On ne s’inquiète pas de savoir s’il a étudié sérieusement. Il plaît, il est adopté par les amateurs, et ceux qui s’avisent de discuter la valeur de ses oeuvres passent, aux yeux de la foule, pour des esprits chagrins. Pour moi, si je rends pleine justice aux dons heureux de M. Mulready, je ne puis voir sans regret l’usage qu’il en fait. Il est évident qu’il ne tire pas de ses facultés le parti qu’il en pourrait tirer. Il travaille trop vile, et ses oeuvres paraissent improvisées. Plus ingénieux qu’habile, plus adroit que savant, il ne s’attache qu’à plaire et dédaigne la réflexion. Puisqu’il a réussi, puisqu’il est applaudi, il peut se moquer de mes objections. Cependant le succès le plus éclatant ne change rien aux conditions de la vérité. M. Mulready ne fait pas tout, ce qu’il pourrait faire, et la sympathie môme que son talent m’inspire explique mes regrets. Les paysages et les marines de Stanfield ont une grande importance dans l’école anglaise, et la renommée qu’il s’est acquise dans son pays sera, je crois, facilement ratifiée par les autres nations de l’Europe. Les Troupes françaises passant à gué la Magra se recommandent à l’attention par de solides qualités. Les terrains sont modelés avec fermeté, l’eau est vive et transparente. Les figures ne valent pas les terrains et sont rendues avec moins de soin; mais le fond est admirable. Il n’y a qu’un homme familiarisé depuis longtemps avec toutes les difficultés de son art qui puisse traiter un tel sujet avec tant de puissance et de splendeur. Les montagnes sont dessinées de main de maître. Le Château d’Ischia, vu du môle, me plait moins que le Passage de la Magra, Ce n’est pas que j’y trouve moins d’habileté; mais il me semble qu’en peignant le ciel de cette composition, Stanfield a consulté l’Angleterre plutôt que l’Italie. Ce que je dis du ciel, je pourrais le dire avec une égale justesse des vagues qui occupent le premier plan; je ne reconnais là ni le ciel d’Ischia ni la couleur de la Méditerranée. Pour jouir librement de cette composition savante, il faut oublier le nom qu’elle porte. À cette condition, la toile de Stanfield n’obtiendrait que des éloges; mais dès qu’il s’agit d’Ischia, dès que le peintre veut nous montrer les flots de la Méditerranée, nous devons lui dire qu’il s’est trompé sur le choix des tons. Il est probable que ce tableau n’a pas été peint sur les lieux, et que le peintre, en le commençant, n’avait sous les yeux qu’un croquis à la mine de plomb. Si au lieu de ce croquis il eût rapporté une aquarelle rapidement ébauchée, il n’aurait pas donné à la Méditerranée la couleur de l’Océan. Il s’est fié à sa mémoire pour retrouver ce qu’il avait vu, et la mémoire a trompé son espérance. Le ciel et les flots qu’il avait devant lui ont troublé ses souvenirs. C’est pourquoi, en croyant peindre l’Italie, il a peint son pays; mais s’il s’est trompé dans le choix des tons, il a fait preuve d’une grande habileté dans le dessin de l’architecture et dans la forme qu’il a su donner à l’écume des vagues. D’ailleurs la différence que j’indique entre la couleur de l’Océan et celle de la Méditerranée, bien que facile à constater, n’est pas familière à tous les spectateurs, et parmi ceux mêmes qui ont vu le ciel et les flots d’Ischia, il y en a beaucoup dont la mémoire n’est pas assez fidèle pour contredire le tableau qu’ils ont devant les yeux. Si j’insistais plus longtemps sur le reproche que j’ai adressé à Stanfield, ils m’accuseraient de pousser la sévérité jusqu’à l’injustice, et mon intention n’est pas d’exagérer la gravité de sa méprise. Tel qu’il est, malgré les réserves que j’ai cru devoir faire, son Château d’Ischia est à mes yeux un charmant tableau qui tiendrait glorieusement sa place dans les plus riches galeries. Je n’aurais pas discuté le choix des tons, si cette composition n’avait pas pour moi une grande valeur. Quand on a devant soi l’oeuvre d’un maître habile, la meilleure manière de prouver l’état qu’on fait de lui, c’est de n’omettre aucun détail, c’est d’analyser son travail dans toutes ses parties. Stanfield occupe dans l’école anglaise un rang trop élevé pour qu’il soit permis de parler de lui en passant. Pour son pays et pour l’Europe, c’est un peintre amoureux de son art, qui a voyagé le crayon à la main, dont le regard est pénétrant, et dont la main docile traduit fidèlement la pensée. Je ne devais donc rien négliger pour légitimer l’opinion que j’exprimais. M. Leslie jouit dans son pays d’une grande renommée, mais je crois fermement que hors de son pays il n’atteindra jamais à la popularité. Ce n’est pas qu’il manque de talent; il faudrait fermer les yeux pour ne pas reconnaître son habileté. Seulement il y a dans sa manière un excès de précision qui va souvent jusqu’à la sécheresse. Chacune de ses oeuvres atteste une profonde réflexion, un grand amour de la vérité, et c’est là ce qui explique le succès qu’il obtient dans son pays, car les sujets qu’il choisit sont presque toujours des sujets nationaux. Il est donc facile à ses compatriotes d’apprécier la valeur de l’expression qu’il sait donner à ses personnages. Dans le reste de l’Europe, la nature même de ces sujets les rend plus difficiles à comprendre: on se préoccupe alors exclusivement de la peinture proprement dite, et je ne m’étonne pas qu’on se montre plus sévère. Il suffit de regarder pendant quelques instans les compositions envoyées à Paris par M. Leslie pour se rendre compte de cette diversité d’appréciation. Prenons la Reine Victoria recevant le saint sacrement le jour de son couronnement; pour nous, ce tableau est complètement dépourvu d’intérêt, car nous ne connaissons pas les personnages que l’auteur a groupés autour de la souveraine. Le seul attrait qu’il puisse nous offrir est celui de la peinture. Or M. Leslie s’est médiocrement préoccupé du côté pittoresque; il s’est attaché avant tout à l’exactitude. À proprement parler, il a voulu dresser le procès-verbal de la cérémonie, et comme celui qui avait ordonné le programme de la fête songeait aux privilèges héraldiques bien plus qu’aux effets de couleur que pourrait offrir la réunion des costumes, il est tout simple que ce tableau nous laisse parfaitement indifférens. Quant aux Anglais, ils admirent la fidélité des portraits. Pour ceux d’entre eux qui ne connaissent pas les grandes écoles de l’Italie, de la Hollande et de la Belgique, M. Leslie est un maître accompli. Pour nous, qui n’avons pas assisté au couronnement de la reine, qui n’avons jamais vu aucun des acteurs, nous en sommes réduits à condamner formellement la sécheresse de la peinture. On aura beau nous vanter l’expression exacte des physionomies, nous aurons toujours le droit de demander pourquoi les groupes ne sont pas disposés plus heureusement, pourquoi l’ensemble de cette composition offre un aspect monotone. Catherine et Petruchio, l’Oncle Tobie et la veuve Wadman, Sancho Pança et la duchesse, nous offrent le talent de M. Leslie sous une forme plus heureuse que le Couronnement de la reine. Cependant la dernière de ces trois compositions ne saurait être acceptée comme une oeuvre correcte, car la cuisse droite de la duchesse est d’une longueur démesurée, et la forme du genou et de la jambe n’est pas assez nettement accusée. La scène est bien comprise, et comme le génie de Cervantes est justement populaire dans toute l’Europe, chacun de nous peut estimer tout à son aise la vérité des personnages. Dans le tableau emprunté à Sterne, l’Oncle Tobie et la veuve Wadman, la finesse des physionomies réduit presque au silence les objections que soulève encore la partie technique de l’exécution. C’est une peinture qui manque de largeur, mais tous ceux qui ont lu et relu Tristram Shandy retrouvent avec bonheur sur la toile de M. Leslie un des épisodes les plus ingénieux de ce livre singulier, qui, malgré la parenté bien évidente qui le rattache à Rabelais, est empreint pourtant d’une véritable originalité. J’arrive à Eastlake, président de l’Académie royale de peinture, c’est-à-dire au représentant officiel de l’école anglaise. Pour justifier sans doute les fonctions qui lui sont confiées, sir C.- L. Eastlake a cru devoir traiter un sujet grec, le Spartiate Isadas repoussant les Thébains. C’est une oeuvre insignifiante, qui ne fournit aucun élément de discussion. Ses Pèlerins arrivant en vue de Rome ont le défaut très grave de n’être ni beaux ni vrais à force de vouloir être jolis. Les pins qui les abritent sont dessinés avec coquetterie, comme les visages des pèlerins. Pour quiconque a vu la campagne romaine et contemplé à loisir les paysans qui viennent passer la nuit sur les marches de Saint- Pierre ou de Sainte-Marie-Majeure, attendant la bénédiction du pape, il est évident que sir C.-L. Eastlake n’a pas rendu fidèlement le caractère des personnages qu’il a mis en scène. Ses pèlerins n’ont jamais sué sous le soleil, ils ne sont pas vêtus à la mode italienne, mais attifés pour l’Opéra-Comique. Ce tableau ne me rappelle pas ce que j’ai vu. Je ne veux pas discuter François Carrare, seigneur de Padoue, échappant à la poursuite de Galeasao Visconti, duc de Milan. C’est une oeuvre sans portée, faiblement conçue, exécutée plus faiblement encore. Qu’on la range à son gré parmi les morceaux historiques ou les morceaux de genre, on n’arrivera jamais à pouvoir la louer. La Svegliarina, acquise par le très honorable lord-maire, est considérée par les compatriotes de sir C. Eastlake comme un prodige d’élégance et de grâce. Je n’entends pas contester tout ce qu’il y a d’exquis dans le choix du sujet: une jeune mère éveillant son enfant par une douce mélodie séduit toujours les imaginations capables de compléter le poème inachevé qui leur est offert; mais pour un oeil sévère, ce tableau n’a pas une grande valeur. Ni la mère ni l’enfant ne sont modelés avec assez de fermeté. Pour traiter un pareil sujet, ce n’était pas trop du savoir de Léonard, de l’élégance de Solario ou de la grâce ingénue de Luini. Sir C. Eastlake ne s’est pas même élevé jusqu’à l’école de Bologne; aussi j’ai peine à m’expliquer l’engouement de ses compatriotes pour la Svegliarina. Il est bon d’aimer son pays, mais il ne faut pas que cette sainte passion ferme les yeux aux défauts d’une telle oeuvre. La Svegliarina remplace la vérité par l’afféterie. Le respect, le culte de la patrie ne changent rien au culte de la peinture; un dessin mou, un modelé incomplet, à quelque nation qu’ils appartiennent, seront toujours des défauts capables de gâter le plus charmant sujet. Parmi les trois tableaux de M. Millais, il y en a deux que la discussion ne saurait atteindre, et dont l’exécution mignarde serait admirée comme un prodige de patience dans un pensionnat de jeunes filles: le Retour de la Colombe à l’arche et l’Ordre d’élargissement. Si ces deux compositions, au lieu d’être offertes à la curiosité publique, étaient proposées aux familles comme un spécimen des leçons données aux élèves, je pourrais, je devrais garder un silence complaisant: mais il s’agit d’oeuvres soumises au jugement de la foule, et l’indulgence n’aurait pas d’excuse. La conception, il est vrai, ne manque pas de simplicité; quant à l’exécution, elle est d’une toile mollesse, qu’elle n’a rien à démêler avec la peinture proprement dite. Je ne vois guère que les ascendans ou les descendans de l’auteur qui puissent regarder avec intérêt le Retour de la Colombe et l’Ordre d’élargissement. L’Ophélia mérite une attention bienveillante, car si le choix des tons n’est pas heureux, si M. Millais, en retraçant une des scènes les plus touchantes de Shakspeare, a méconnu les plus vulgaires conditions de son art, je veux dire les conditions qui régissent la juxtaposition des couleurs, en revanche il s’est préoccupé avec un soin scrupuleux de la nature du personnage. Aussi son Ophélia, bien qu’elle blesse les yeux par la crudité des tons, réussit pourtant à émouvoir le spectateur. Il y a dans cette toile, si imparfaite sous le rapport du métier, quelque chose de vraiment poétique, un caractère de mélancolie et de grâce qui reporte la pensée vers le créateur même du personnage, et cette louange, quand il s’agit de Shakspeare, est bien rarement méritée. Je regrette que M. Millais, en peignant la Mort d’Ophélia, n’ait pas compris la nécessité de donner à son héroïne une forme plus précise. Le corps, qui flotte sur l’eau au milieu des fleurs, n’offre pas des contours assez nettement arrêtés. En passant du domaine de la poésie pure dans le domaine de la peinture, Ophélia ne pouvait demeurer à l’état de rêve. M. Millais me dira peut-être qu’il a touché le but, puisqu’il reporte la pensée vers le plus grand poète de sa nation. La franchise même de mon aveu à cet égard me donne le droit de ne pas accepter un tel argument. Tout en reconnaissant ce qu’il y a de gracieux et de touchant, d’ingénieux et de vrai dans la composition, je suis fondé à dire que ces qualités, si précieuses d’ailleurs, ne sont pas suffisantes. Nous aurions aimé à trouver dans Ophélia un beau corps, enveloppe d’une belle âme. Or la jeune fille qui flotte au milieu des fleurs ne saurait passer pour belle. C’est une forme ébauchée, ce n’est pas une forme achevée. À parler sans détour, ce n’est pas un tableau, c’est un projet de tableau. C’est pourquoi, tout en approuvant l’intention excellente de M. Millais, je l’invite à traduire désormais sa pensée dans une langue plus claire. M. Paton a trouvé dans le Songe d’une Nuit d’été le sujet d’une composition charmante qui révèle chez lui une grande richesse d’imagination. Je suis très loin de recommander la Querelle d’Oberon et de Titania comme une oeuvre accomplie; mais je ne puis méconnaître la puissance de fantaisie qui éclate dans toutes les parties de la toile. Depuis les deux personnages principaux jusqu’aux figures qui encadrent la scène, il n’y a pas un seul point dans le tableau où l’invention ne se montre sous la forme la plus élevée, la plus délicate. Le spectateur, en contemplant cette merveilleuse féerie, se sent emporté dans un monde idéal, dans le monde des songes, et oublie pendant quelques instans qu’il a devant lui une oeuvre humaine. Lorsque arrive la réflexion, il est bien forcé de reconnaître les imperfections de la scène qu’il vient d’admirer. Il est trop facile en effet de prouver que dans la Querelle d’Oberon et de Titania le choix des tons n’est guère plus heureux que dans l’Ophélia de M. Millais. C’est le même dédain pour l’harmonie, la même ignorance des lois, dont elle se compose. Volontaire ou involontaire, la faute est grave, et nous devons la signaler; mais il y a dans M. Paton l’étoffe d’un artiste bien autrement doué que M. Millais. Pour concevoir la mort d’Ophélia, il n’est pas nécessaire de posséder une grande puissance d’imagination; le sentiment vrai de la poésie est une mise de fonds suffisante. Pour concevoir, pour représenter la querelle d’Oberon et de Titania, il faut avoir reçu en naissant des facultés plus qu’ordinaires. Aussi, quelques reproches qu’on puisse lui adresser, M. Paton a conquis dès à présent une place éminente parmi ses compatriotes. Il a rendu visible à tous les yeux, je dirais volontiers tangible à toutes les mains, un des rêves les plus charmans du génie anglais par excellence. À ne considérer que l’invention, il me semble difficile de s’associer à la pensée de Shakspeare d’une manière plus intime et plus sincère. Reste à étudier la peinture en elle-même, abstraction faite de l’invention. C’est là le côté vulnérable du tableau. M. Paton, qui conçoit si heureusement, qui sait rattacher à la pensée principale de son oeuvre tant d’épisodes ingénieux, oublie trop les deux conditions fondamentales de toute peinture sérieuse: la pureté de la forme et l’harmonie des couleurs. On dirait qu’il n’a jamais vu, qu’il n’a jamais consulté les maîtres vénitiens; or, quand il s’agit de donner un corps à la fantaisie la plus délicate, les maîtres vénitiens veulent être interrogés. Personne peut-être n’a poussé plus loin qu’eux la richesse, la variété, l’harmonie des couleurs. Si Rubens et Rembrandt ont voix délibérative dans une telle question, leur autorité ne domine pas celle de Titien. Que M. Paton, doué d’une fantaisie si puissante, étudie assidûment les maîtres de Venise, qu’il leur dérobe le secret de l’harmonie, et les peintres salueront en lui un des artistes les plus charmans de notre génération. Je ne veux pas quitter la peinture anglaise sans parler de MM. Lee et Maclise, qui jouissent dans leur pays d’une renommée populaire. Je voudrais pouvoir m’associer au sentiment de leurs compatriotes; malheureusement, plus je regarde leurs ouvrages, et moins je comprends la sympathie qu’ils ont excitée. Le Braconnier de M. Lee, bien qu’il révèle une incontestable habileté dans le maniement du pinceau, ne saurait être accepté comme un paysage vrai. L’habileté même dont je parle semble abuser l’auteur et détourner ses yeux de l’objet qu’il veut imiter. Ses arbres nous offrent des masses qui ne sont pas mal conçues, mais ceux même qui sont le plus rapprochés de nous ne laissent apercevoir aucune feuille sous une forme individuelle et distincte. Or ce qui convient aux plans éloignés ne convient pas aux premiers plans. La conséquence de cette confusion n’était pas difficile à prévoir, et s’est pleinement réalisée. En effet, le paysage de M. Lee manque d’air et de profondeur. Quant au choix des tons, je n’entends pas le réprouver d’une manière absolue. Je suis prêt à reconnaître que les forêts, au printemps, se présentent à nous sous cet aspect uniforme; mais je ne renonce pas au droit d’affirmer que le printemps en peinture ne doit être abordé qu’avec la plus grande réserve. L’uniformité de son aspect, que la brise et la lumière viennent parfois corriger, est un écueil dangereux pour les plus habiles. Les jeux de la brise et de la lumière, dont la nature dispose à son gré, faciles à saisir pour un oeil attentif, se dérobent trop souvent au pinceau le plus rusé. M. Lee, pour ne s’être pas assez défié du danger que je signale, a fait un tableau monotone. Si, au lieu du printemps, il eût choisi l’automne, son habileté aux prises avec un sujet plus varié, fût peut-être sortie victorieuse de cette épreuve. Tel qu’il est, son Braconnier, curieux sujet d’étude pour ceux qui aiment à comparer la nature aux oeuvres qui prétendent la rappeler, n’arrête pas les yeux de la foule, et je ne m’en étonne pas, car la forêt de M. Lee n’est qu’une image infidèle des forêts où nous aimons à respirer; ces masses de feuillage sont des masses immobiles que le vent n’a jamais agitées, et qui pèseraient sur notre poitrine comme une chape de plomb. Il m’est donc impossible de voir dans le Braconnier la justification de la renommée qui est échue à M. Lee. En face de M. Maclise, je me trouve bien autrement embarrassé. Si le tableau de M. Lee n’est pas pour moi un paysage vrai dans le sens poétique du mot, ou dans le sens littéral et restreint de l’imitation, j’y reconnais du moins l’intelligence des grandes divisions qui jouent un si grand rôle dans le paysage; mais que dire de M. Maclise? Comment parler de lui sérieusement? comment croire qu’il n’a pas voulu se jouer du public? Pour traduire l’impression que j’ai reçue, je suis obligé de recourir à une comparaison vulgaire: le Manoir du Baron ressemble à un jeu de cartes éparpillé confusément par la main d’un enfant. Cette image est la seule qui rende l’aspect du tableau. D’après l’auteur, le Manoir du Baron nous offre « la fête de Noël au bon vieux temps. » Je ne veux pas discuter cette qualification ienveillante appliquée au moyen âge: les mérites du régime féodal ne sont pas une question de peinture; mais au bon vieux temps comme au temps présent, les créatures humaines avaient un corps un peu plus épais qu’une feuille de carton, et dans la fête de Noël de M. Maclise, je ne vois que des figures sans épaisseur placées toutes au même plan, et qui pourtant n’ont pas l’air de se gêner mutuellement. Sur quoi marchent-elles? Je n’en sais rien. Où vont-elles? Je ne le sais pas davantage. Ajoutez à ce défaut, déjà si grave, un choix de couleurs crues qu’on pourrait à peine tolérer dans le fond d’une assiette. Je me suis demandé comment M. Maclise avait pu concevoir cet étrange tableau, et la réflexion m’a démontré qu’il avait dû être conduit à cette aberration par l’étude des miniatures peintes sur vélin. Il ne s’est pas borné à les consulter comme documens, comme témoignages du passé; il a cru ne pouvoir mieux faire que de les copier. Eût-il réussi, sa peinture ne serait pas bonne, car les conditions de la miniature ne sont pas celles d’un tableau; mais il s’en faut de beaucoup que ces figures aient la naïveté des bonnes miniatures. Les images qui ornent les manuscrits sur vélin ne sont pas seulement naïves, elles nous charment encore par le choix harmonieux des couleurs. Rien de pareil dans la fête de Noël: l’harmonie et la naïveté sont rayées du programme de M. Maclise. J’aime à croire que nous ne devons pas chercher dans cette toile l’expression complète de son talent. S’il en était autrement, sa renommée serait une énigme dont je ne me chargerais pas de trouver le mot, ou plutôt ce serait un effet sans cause. Il n’est pas probable que ses compatriotes l’aient applaudi sans raison. S’il eût fait toute sa vie des oeuvres telles que le Manoir du Baron au bon vieux temps, il serait demeuré parfaitement ignoré. Je ne parlerais pas des Vendanges dans le Médoc, de M. Uwins, si je ne voyais dans le livret que cette composition appartient à la galerie nationale de Londres, et que l’auteur est membre de l’Académie royale. C’est une toile pleine de coquetterie et d’afféterie, où les gens du pays auront grand’peine à reconnaître ce qu’ils voient chaque année. La jeune vendangeuse qui occupe le centre du tableau sourit en montrant ses dents comme une habituée d’Almack, et n’a rien de commun avec les brunes villageoises qui portent la grappe à la cuvée. Pour peindre de telles figures, à quoi bon voyager? C’est vraiment du temps perdu. Puisque M. Uwins voulait transporter sur les coteaux du midi les visages frais et sourians des keepsahe il n’avait pas besoin de se déranger. L’Angleterre possède depuis quarante ans les plus beaux débris de l’art antique parvenus jusqu’à nous: les tympans, la frise et les métopes du Parthénon. Il semble donc qu’elle n’aurait qu’à consulter les trésors déposés au Musée britannique pour faire de rapides progrès dans la statuaire; mais malgré la présence de Phidias, qu’elle peut interroger chaque jour, elle ne parait pas avoir jusqu’ici tiré grand profit de ses conseils. Elle compte des hommes habiles dans le maniement de l’ébauchoir et du ciseau, et pourtant la statuaire n’est chez elle qu’une plante de serre chaude; elle n’est pas entrée dans les moeurs, comme une forme naturelle et spontanée de l’imagination. La contemplation assidue de la Cérès et de la Proserpine, des Parques et du Thésée, c’est- à-dire des plus belles figures qui aient été créées par le génie humain, n’a pas éveillé dans l’âme des sculpteurs anglais l’amour de la beauté idéale. Quelques-uns, désespérant de toucher le but qu’ils s’étaient proposé s’ils demeuraient dans leur pays, se sont expatriés et demandent au ciel de l’Italie l’inspiration qu’ils n’ont pu trouver sur les bords de la Tamise. Je ne veux pas dire que leur espérance ait été complètement déçue; cependant, s’ils ont quelquefois rencontré la grâce, ils n’ont pas encore atteint jusqu’à la grandeur. Après quinze ou vingt ans passés loin de leur pays, ils n’ont pas encore réussi à se faire Italiens par la pensée. Sur les bords du Tibre, ils gardent fidèlement toutes les habitudes prises avant le départ. Je reconnais volontiers tout ce qu’il y a de louable et de courageux dans les efforts tentés par les sculpteurs anglais pour dépaysée leur intelligence, pour donner à leur imagination un accent méridional: mais l’estime que m’inspire une entreprise poursuivie avec tant de persévérance ne ferme pas mes yeux à la froideur qui domine dans la plupart de leurs compositions. En ce qui touche la sculpture, il faut rendre pleine justice à l’aristocratie anglaise: elle supplée autant qu’il est en elle les encouragemens publics dont cette forme de l’art ne saurait se passer, elle paie généreusement les travaux accomplis dans cette voie difficile; mais elle a beau faire, elle a beau prodiguer les guinées, elle ne réussit pas à changer la nature des choses. Malgré sa générosité bien connue, la sculpture en Angleterre demeure fort au-dessous de la peinture. Pourquoi les compatriotes de Shakespeare comprennent-ils la couleur beaucoup mieux que la forme? Je n’essaierai pas de l’expliquer: je me borne à constater un fait qui frappe tous les yeux. Malgré cette infériorité bien marquée dans la sculpture, l’Angleterre sollicite notre attention par quelques ouvrages d’un ordre élevé. Si elle n’a pas touché le but, ce n’est ni le courage ni le bon vouloir qui lui ont manqué. Parmi les sculpteurs anglais dépaysés, le premier qui s’offre à nous est M. Gibson. Tous ceux qui ont visité Rome savent qu’il n’a rien négligé pour se faire Italien. Ce qu’on ne peut lui contester du moins, c’est un sentiment de l’harmonie linéaire qui n’existe guère chez ses compatriotes. Le Chasseur qu’il nous a envoyé est une figure étudiée avec soin, dont les moindres morceaux ont été caressés; mais elle est plutôt gracieuse que virile, et, sous ce rapport, elle ne satisfait pas aux conditions du sujet. L’expression du visage ne manque pas de hardiesse; quant au torse, quant aux membres, ils n’ont rien de mâle, rien qui rappelle l’exercice de la chasse, l’image de la guerre. Pour tous ceux qui connaissent le Méléagre, placé au Vatican, il est évident que M. Gibson s’en est préoccupé en modelant sa figure, et, pour ma part, je suis loin de le blâmer. À mon avis, il a très bien fait de consulter le Méléagre. Ce que je lui reprocherais plutôt, ce serait de ne l’avoir pas étudié assez attentivement, car la poitrine du Méléagre est bien autrement virile, bien autrement puissante que la poitrine du Chasseur de M. Gibson; elle offre des masses musculaires hardiment divisées que je ne retrouve pas dans l’oeuvre du sculpteur anglais. Il y a d’ailleurs un autre défaut à signaler dans cette figure, qui révèle pourtant un ardent désir de bien faire. M. Gibson paraît avoir consulté les galeries du Vatican beaucoup plus souvent que la nature: aussi son Chasseur manque-t-il de force et de solidité. Les membres ne sont pas attachés comme ils devraient l’être. La cause de cette mollesse n’est pas difficile à deviner. Il n’est pas nécessaire de posséder une grande sagacité pour affirmer que l’auteur n’a pas fait un usage assez fréquent du modèle vivant. Cependant à Rome les beaux modèles ne manquent pas. Il y a parmi les Transtévérins de mâles figures dont la sculpture peut tirer un excellent parti. Les bergers qui gardent leurs troupeaux à cheval, la lance à la main, ne sont pas non plus à dédaigner. Pourquoi donc M. Gibson, après avoir consulté le Méléagre, n’a-t-il pas interrogé avec le même soin les Transtévérins et les bergers de la campagne romaine, si fièrement, si solidement campés sur leurs montures? On dirait qu’en modelant son Chasseur, il a reculé devant la virilité, devant l’expression mâle et sauvage, comme devant un danger; on dirait qu’en songeant à la galerie du comte d’Yarborough, il a cherché à traiter son sujet en homme bien élevé, habitué aux belles manières. Ce n’est peut-être là qu’une conjecture sans fondement; cependant il est bien difficile de ne pas s’y arrêter quand on pense aux modèles admirables que M. Gibson avait sous la main, et qu’il a négligés. Pour renoncer à de tels modèles, il a dû se donner à lui-même quelque raison puissante, étrangère aux conditions de son art. Il s’est dit peut-être: Mon Chasseur sera exposé aux regards des belles dames; il ne faut pas les effaroucher. Si c’est là ce qu’il s’est proposé, j’avouerai qu’il a trop bien réussi. Il a fait une figure élégante, mais son Chasseur n’a jamais lutté avec le sanglier. MM. Bell, Durham, Macdowell et Spence peuvent servir à nous montrer au prix de quels efforts la sculpture s’acclimate en Angleterre. L’Angéligue de M. Bell révèle assurément le sérieux désir d’imiter la nature; mais cette imitation laborieuse manque absolument d’élégance. Et puis, chose étrange pour un sculpteur, il semble que l’auteur ait reculé devant la nudité pure, qu’il ait craint d’effrayer les yeux en nous offrant la beauté sans voiles: une tresse de cheveux, ramenée sur le corps d’Angélique, paraît demander grâce pour la hardiesse du sujet. À parler franchement, c’est là une puérilité ridicule. La statuaire ne connaît pas, n’accepte pas ces timides ménagemens. La nudité traduite par le marbre n’a rien d’impudique. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les images de Vénus que la Grèce nous a laissées, et qui n’éveillent en nous que l’admiration; qu’on regarde au contraire la Vénus de Canova, placée au palais Pitti, et l’on comprendra sans peine que la nudité pure est plus chaste que le corps à demi vêtu. Le Destin du Génie, de M. Durham, n’est qu’une conception banale, dont une exécution fine et savante pourrait seule racheter l’insignifiance. Malheureusement la figure entière est plutôt ébauchée que modelée. Ce qui me blesse dans cette composition, c’est qu’elle me rappelle l’Esclave de Michel-Ange, destiné au tombeau de Jules II, et que nous possédons au Louvre. Je ne veux parler, bien entendu, que de l’attitude de la figure. Si c’est là le destin du génie, il faut avouer qu’il est singulièrement représenté, car le Génie de M. Durham n’a pour lui ni la beauté du corps ni l’expression élevée du visage; c’est tout simplement un jeune homme dévalisé par des brigands, dépouillé de ses vêtemens, et lié au tronc d’un arbre par les malfaiteurs qui lui ont pris sa bourse. En admettant qu’un tel sujet convienne à la sculpture, et je suis loin de le penser, nous aurions le droit d’exiger une expression de souffrance et de résignation dont M. Durham ne semble pas s’être préoccupé. L'Eve de M. Macdowell ne s’accorde guère avec le sujet indiqué par l’auteur, car, s’il faut en croire le livret, nous avons devant les yeux Eve hésitant à cueillir le fruit défendu; or la femme modelée par M. Macdowell ne signifie guère que l’ennui et la somnolence. Eve, le corps à demi renversé, semble chercher un point d’appui; quant à l’hésitation, je n’en vois pas trace sur son visage. Ajoutons, pour être complètement sincère, qu’elle n’est pas belle, et qu’elle rend la complicité d’Adam plus difficile à comprendre. Quand on se rappelle l’Eve peinte au Vatican par Raphaël, on se demande comment le statuaire anglais a pu se croire dispensé de douer la première pécheresse d’une beauté souveraine. Le témoignage de Milton suffisait d’ailleurs pour lui révéler les conditions d’un tel sujet. S’il faut dire toute ma pensée, de toutes les figures envoyées par les sculpteurs anglais, la plus naïve, la plus vraie, la plus spontanée comme conception et comme exécution est celle que M. Spence nous a donnée sous le nom de Highland Mary. Si ce n’est pas un chef-d’oeuvre, c’est du moins une jeune montagnarde dont le visage respire la candeur et dont les vêtemens sont bien ajustés. C’est de la sculpture de genre, j’en conviens; mais la figure entière se recommande par un accent de vérité que je ne retrouve ni dans l’Angélique de M. Bell, ni dans le Génie de M. Durham, ni dans l’Ève de M. Macdowell, ni même dans le Chasseur de M. Gibson. Et maintenant que faut-il penser de l’état de l’école anglaise? Est-elle en progrès? est-elle en décadence? L’histoire va nous répondre. Personne aujourd’hui dans l’école anglaise, Landseer et Stanfield exceptés, ne peut se comparer ni à Lawrence, ni à Wilkie, ni à Chantrey. Si nous remontons plus haut dans le passé, nous trouvons des hommes qui représentent avec une fidélité merveilleuse le génie anglais sous un double aspect: l’aspect majestueux et l’aspect satirique, Reynolds et Hogarth. Or on pourrait trouver dans Lawrence le continuateur de Reynolds, et dans Wilkie le continuateur d’Hogarth. Sans vouloir établir aucune comparaison entre ces quatre hommes, doués d’une incontestable originalité, il est permis du moins de les ranger dans la même famille. Les oeuvres de l’école anglaise placées aujourd’hui sous nos yeux ne sont pas unies par une évidente parenté aux oeuvres de Reynolds et d’Hogarth, de Lawrence et de Wilkie. Nous avons la peinture anecdotique, parfois ingénieuse; mais que nous sommes loin du Jour de Loyer, du Colin-Maillard et de l’École révoltée! Nous avons des portraits, mais où retrouver l’équivalent de Thomas Lambton? Ni Lawrence ni Wilkie n’ont été remplacés. Le seul contemporain de ces deux artistes éminens qui garde encore son rang s’appelle Landseer; il n’a rien perdu de son savoir, rien perdu de son ardeur au travail. Il ne s’agit pas de décider si la peinture de portrait et la peinture anecdotique ont plus d’importance que la peinture d’animaux: il s’agit de comparer les oeuvres de Landseer aux oeuvres de ses compatriotes, et de voir s’il les domine. Or je ne crois pas qu’il y ait deux manières de répondre à cette question. Holbein et Mabuse, Rubens et Van-Dyck, les premiers instituteurs de l’école anglaise depuis Henri VIII jusqu’à Charles Ier, semblent aujourd’hui parfaitement oubliés. Il s’agit avant tout de trouver place dans les galeries particulières, et, pour atteindre ce but, l’école anglaise néglige aussi résolument les oeuvres que les écrits de Reynolds, inspirés par l’étude des maîtres italiens. Quant à la sculpture, il est trop évident qu’elle n’atteint pas aujourd’hui à la hauteur de Chantrey, car s’il n’a pas toujours respecté l’harmonie linéaire, Chantrey savait du moins modeler avec fermeté, et la statue de James Watt, placée à Westminster-Abbey, révèle un savoir profond, dont je cherche en vain la trace parmi ses compatriotes. Il est donc permis d’affirmer que l’école anglaise n’est pas en progrès, et pour le prouver, je m’adresse à l’Angleterre elle-même. C’est à l’histoire de cette école que je demande la démonstration de ma pensée. Reynolds, Lawrence, Wilkie et Chantrey expliquent et justifient la sévérité de mon jugement. Gustave Planche. II L'Ecole Allemande. Ce qui domine dans l’école allemande, c’est la pensée. Aussi, parmi les écoles européennes, il n’y en a pas une qui soulève un plus grand nombre de questions. Ce n’est pas que je la préfère à toutes les autres; mais, pour être juste, je suis forcé de reconnaître que nulle part la pensée, prise en elle-même, ne s’impose avec plus d’autorité aux arts plastiques. Ceci posé, il me sera permis d’ajouter que cette tendance, excellente lorsqu’elle est contenue dans de certaines limites, dénature souvent le but que doivent se proposer la peinture et la statuaire. Assurément je n’entends pas proscrire la pratique habituelle de la réflexion parmi ceux qui cherchent l’expression de la beauté: je professe pour les théories d’esthétique un profond respect; mais je crois que l’étude assidue de ces théories présente pour les peintres et les sculpteurs un très grand danger. A force de savoir ce qu’ils veulent faire, ils arrivent trop facilement à croire que tout le monde possède, comme eux, le secret de leur volonté. Pleins de confiance dans l’excellence de leurs intentions, ils ne prennent pas assez de souci de la forme. Ce qu’ils rêvent, ce qu’ils imaginent, nous ravirait en extase, s’ils réussissaient à le réaliser. Ce qu’ils nous montrent est bien rarement l’image fidèle de la nature. Ils regardent trop en eux-mêmes, et ne regardent pas assez autour d’eux pour faire un choix parmi les moyens d’expression qu’ils ont sous la main. Ce que je dis s’applique surtout à l’école allemande contemporaine, mais il ne serait pas difficile de trouver la justification de ma pensée parmi les aïeux de Cornélius et d’Owerbeck. L’école anglaise, comme nous l’avons vu (1), tient trop peu de compte de l’idéal; l’école allemande s’en préoccupe constamment, mais elle sépare l’idéal de la beauté, qui doit se traduire, se rendre visible à tous les yeux, accessible à toutes les intelligences, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’elle confond l’idée, qui appartient à la philosophie pure, avec l’idéal, qui est le but commun de la poésie, de la musique et des arts du dessin. Je sais que cette distinction pourra paraître subtile à plus d’un lecteur; cependant je crois utile d’y insister, car elle explique, à mon avis, comment et pourquoi l’école allemande, qui compte dans son sein des esprits éminens, des hommes familiarisés avec la pratique matérielle du métier, produit un si petit nombre d’ouvrages vraiment beaux. A coup sûr, ces artistes laborieux, dont l’Europe entière connaît les noms, ne confondent pas la besogne de l’artisan avec le travail du peintre et du statuaire; ils ne tiennent pas à faire beaucoup, ils tiennent à bien faire. Qu’il s’agisse d’un épisode emprunté à la poésie ou d’une scène tirée de l’histoire, avant de tracer une figure sur la toile ou d’entamer la glaise avec l’ébauchoir, ils s’entourent de tous les renseignemens que l’érudition peut leur fournir; mais dans leurs investigations, ils ne s’arrêtent pas toujours à temps: quand ils se mettent à l’oeuvre, la richesse de leur mémoire devient un embarras pour leur imagination. Comme ils ont épuisé toutes les sources d’information, ils ne veulent rien négliger, et leur savoir même engourdit leur fantaisie. La philosophie et l’érudition littéraire ne sont pas d’ailleurs les seules causes par lesquelles s’explique le caractère général de l’école allemande. L’histoire entière des arts du dessin ne lui est pas moins familière que les théories philosophiques et le récit des événemens accomplis. De l’autre côté du Rhin, les sculpteurs parlent volontiers des écoles d’Égine, de Sicyone et d’Athènes. Quand ils apprennent qu’on vient de retrouver dans le Tibre une statue de Lysippe, ou du moins une figure qui rappelle trait pour trait l’Apoxiomenos décrit par Pline l’Ancien, c’est pour eux une grande nouvelle dont ils discutent pertinemment l’importance et l’authenticité. Si les peintres allemands entendent dire qu’on vient de découvrir à Florence une Fortune peinte à l’huile par Michel-Ange, ils n’acceptent pas sans résistance la résurrection d’une oeuvre ignorée jusque-là. Quand ils ont étudié la gravure de ce morceau, le nom de Daniel de Volterre se présente naturellement à leur esprit, car ils savent que le seul tableau à l’huile de Michel-Ange dont l’authenticité ne puisse être révoquée en doute est la Sainte Famille de la galerie des Offices, et comparant le style de la Fortune, que les Florentins lui attribuent, au style des Sibylles de la Sixtine, ils s’affermissent dans leur incrédulité. Aussi qu’arrive-t-il? C’est que les sculpteurs et les peintres de l’Allemagne, philosophes, historiens, archéologues, s’abandonnent rarement à l’inspiration. Non-seulement ils rêvent plutôt qu’ils n’inventent, mais lors même qu’ils s’élèvent jusqu’à l’invention, le souvenir de toutes les manières, de tous les styles qu’ils ont étudiés, détruit la spontanéité de l’expression. Ils imitent les Byzantins, Giotto, Fra Angelico, tantôt volontairement, tantôt à leur insu. Est-ce à dire que la science philosophique, historique et archéologique soit un danger permanent pour les arts du dessin? J’aurais bien mal expliqué ma pensée, si le lecteur en tirait une telle conclusion. Non, la science n’est pas l’ennemie de l’art, elle est pour lui au contraire un puissant auxiliaire; mais elle ne doit être qu’un auxiliaire, et, pour qu’elle ne sorte pas de son rôle, il faut savoir l’appeler à propos. J’ai trop souvent attiré l’attention sur l’éducation des peintres et des sculpteurs français pour blâmer en Allemagne, d’une manière absolue, l’érudition des artistes; mais je crois fermement que l’école allemande fait à l’érudition une part trop large, et n’accorde pas assez d’importance à l’art lui-même. Chez nous, il faut bien le dire, l’érudition est trop souvent négligée pour la pratique exclusive du métier; au-delà du Rhin, les choses se passent autrement. La pratique du métier est subordonnée à la philosophie, à l’histoire, à l’archéologie; les artistes allemands pensent et traduisent leur pensée d’une manière incomplète, tandis que chez nous la pensée est parfois oubliée pour le maniement du pinceau ou du ciseau. Les trois grands noms de l’école allemande dans le passé, Albert Dürer, Holbein et Vischer, justifient pleinement ce que j’ai avancé. Pour quiconque a étudié ces trois maîtres éminens, il est hors de doute qu’ils ont mis constamment l’idée au-dessus de la forme. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que leurs successeurs, leurs compatriotes aient suivi la même méthode. Albert Dürer, peintre, graveur et sculpteur, a laissé des oeuvres immortelles, dont la splendeur et l’autorité ont franchi les limites de l’Allemagne; ses gravures surtout ont popularisé son talent, et l’on peut voir dans Vasari que les plus grands peintres de l’école italienne n’ont pas dédaigné de le consulter, et parfois même lui ont emprunté plus d’une figure. Toutefois il ajoute qu’Albert Dürer, si justement admiré par Michel-Ange, par Raphaël, par André del Sarto, n’est pas devenu ce qu’il aurait pu devenir, s’il eût été placé dans les mêmes conditions que les artistes italiens, c’est-à-dire que, livré à lui-même, abandonné à ses seules forces, grand par son génie, fortifié par l’étude, par le travail, il n’a pas atteint le but suprême de son art, parce qu’il ne lui a pas été donné d’interroger l’antiquité. Cet éloge et cette restriction sont également marqués au coin de la vérité. Dans la bouche d’un Toscan, l’exaltation d’un étranger est chose assez rare pour qu’on s’y arrête. Vasari préfère habituellement Florence à l’Italie entière, comme il préfère l’Italie au monde entier. Pour louer Albert Dürer avec tant de chaleur, il a donc fallu qu’il fût vraiment ébloui. Quoiqu’il n’occupe dans la peinture et l’architecture qu’un rang secondaire, quoiqu’il ne justifie pas par ses oeuvres la prédilection de son maître Michel- Ange, Vasari connaissait la valeur de l’antiquité; s’il n’a pas su la mettre à profit pour son propre compte, il comprenait l’utilité salutaire de ses leçons. Il avait donc parfaitement raison d’affirmer qu’Albert Dürer, si grand et si inventif sans le secours de l’antiquité, aurait pu, aidé de ce puissant auxiliaire, atteindre jusqu’aux cimes les plus élevées. La question soulevée par Vasari est de celles qui ne vieillissent pas et gardent une éternelle jeunesse, une éternelle opportunité. Chaque fois, en effet, qu’il s’agit d’un esprit de premier ordre, dont la fantaisie puissante n’a pas su trouver une forme harmonieuse et pure, nous sommes obligés de recourir à l’antiquité pour expliquer l’imperfection de ses oeuvres. Vainement les novateurs, qui font sonner si haut l’indépendance, l’originalité de leurs principes, se débattent contre la nécessité d’interroger le passé, et de choisir le génie grec et le génie romain comme les plus parfaits modèles de grâce, d’élégance et de grandeur. Quand l’âge et les déconvenues les ont éclairés, ils sont bien forcés de se rendre à l’évidence et de confesser leur méprise. Telle n’est pas la condition d’Albert Dürer. Il n’a pas méconnu, il n’a pas dédaigné l’antiquité; mais il a été privé de son secours. Ce n’est pas d’ailleurs le seul obstacle qu’il ait eu à surmonter. Non-seulement en effet l’antiquité lui était fermée, mais les modèles vivans qui marchaient devant lui ne pouvaient pas l’aider à deviner ce que l’antiquité lui eût révélé. Quelque sympathie qu’on puisse éprouver pour son pays, quelque charme qu’on trouve dans la contemplation de la jeunesse et de la candeur, si souvent confondues avec la beauté même, il faut bien reconnaître que la beauté pure n’appartient pas à tous les pays. Albert Dürer, eût-il été doué du génie d’Apelle et de Polyclète, ne fût jamais devenu ni Polyclète ni Apelle, par une raison que le lecteur devinera sans peine, parce qu’il lui manquait le ciel de la Grèce, parce qu’il n’avait pas devant lui les belles créatures qui posaient pour Apelle et pour Polyclète. Obligé de s’en tenir aux types germaniques, privé des conseils du passé, comment eût-il contrôlé, rectifié, agrandi la nature vivante? C’était là évidemment une tâche au-dessus de ses forces. Inhabile à deviner la beauté pure, malgré la sagacité dont il était doué, il s’est retourné du côté de la pensée, et dans ce dernier domaine il règne en souverain. Ses gravures, qui se comptent par centaines, attestent la souplesse et la variété de son génie. Étant donné le type germanique, le seul dont il pût disposer, il devait rencontrer l’énergie plus souvent que l’élégance. Il lui est arrivé pourtant de créer des figures de femmes d’une grâce vraiment divine; mais cet éloge, pour demeurer dans les limites de la justice, ne doit s’appliquer qu’à l’expression, car la beauté du corps ne répond pas à la finesse, à l’ingénuité, à l’éloquence du visage. Parfois, chez Albert Dürer, la subtilité de la pensée dégénère en obscurité. Il y a telle de ses compositions qui peut s’interpréter de diverses manières sans que les esprits les plus pénétrans soient assurés d’en posséder le vrai sens. La bizarrerie, l’étrangeté prennent la place de la finesse, et défient l’attention la plus obstinée. C’est pourquoi les oeuvres d’Albert Dürer, malgré le mérite éminent qui les recommande, offrent plus d’un danger. Par la composition, par le mouvement des figures, par l’expression des visages, elles se placent au premier rang; pour l’élégance, pour l’harmonie linéaire, elles laissent beaucoup à désirer. Cependant il y a dans sa pensée tant de profondeur, il interprète avec tant d’éloquence l’histoire et la philosophie, il prête aux traditions religieuses un accent si pénétrant, qu’il doit être compté parmi les plus beaux génies. Tout en donnant raison à Vasari, tout en reconnaissant qu’Albert Dürer ne s’est pas développé sous le ciel de l’Allemagne aussi heureusement qu’il l’eût fût sous le ciel de l’Italie, il faut l’admirer comme une des imaginations les plus fécondes dont l’histoire ait gardé le souvenir. Hans Holbein a tenu plus de compte de la beauté qu’Albert Dürer. faisait un choix judicieux parmi les modèles que la nature lui offrait. Cependant il ne s’est pas élevé jusqu’aux plus hautes régions de l’art. Quoique ses figures se distinguent généralement par un goût sévère, on ne peut pas dire qu’elles atteignent jusqu’à la beauté pore. Il possédait une fantaisie puissante: les vastes compositions qu’il a exécutées en Angleterre pour le palais de Henri VIII sont là pour l’attester; mais s’il prodiguait les trésors de son imagination lorsqu’il s’agissait de concevoir, à l’heure de l’exécution il se montrait plus prudent et plus réservé. Il inventait hardiment, avec une liberté que nul maître n’a dépassée, puis, le moment venu de réaliser sa pensée, de lui donner un corps, de la rendre visible, il prenait la nature pour guide et ne s’en écartait guère. De là vient que ses compositions les plus poétiques, celles même qui nous étonnent par la nouveauté, par la variété des incidens, produisent sur nous une impression toute différente dès que nous arrivons à l’étude individuelle des personnages. Cet esprit, si audacieux dans ses conceptions, consulte la réalité avec une persévérance, une obstination que sa nature semblerait devoir lui interdire. Idéal quand il invente, il devient quand il exécute presque prosaïque, tant il multiplie, tant il accumule à plaisir les détails que la nature vivante lui a révélés. Pour comprendre pleinement la valeur da génie d’Holbein, il faut envisager ses oeuvres sous ce double aspect, car si l’on se bornait à estimer la richesse de l’invention, on serait porté à le classer parmi les plus grands peintres du monde. Or ses droits ne vont pas jusque-là: égal aux maitres les plus illustres dans le domaine poétique, la justice veut qu’on le range au-dessous d’eux pour la partie technique de la peinture. Et si je me sers de cette expression, c’est faute d’en pouvoir trouver une plus précise. Mon intention n’est pas de mettre en doute son habileté dans le maniement du pinceau: ce que je veux indiquer, ce qui est évident pour tous ceux qui ont étudié ses oeuvres, c’est qu’il ne simplifie pas assez résolument les détails offerts par le modèle vivant. Or la simplification du modèle est une des conditions les plus impérieuses de la peinture. Copier tout ce qu’on voit, montrer tout ce qu’on a vu, peut exciter l’étonnement et révéler une habileté consommée, mais la peinture ne saurait pas s’accommoder de cette transcription littérale. Pour ouvrir au génie le plus heureux les rangs de la famille prédestinée, elle demande, elle exige quelque chose de plus, et Hans Holbein ne paraît pas avoir songé un seul jour à la nécessité de simplifier ce qu’il voyait. En exécutant ses figures, il a voulu rendre tout ce qu’il avait observé; ses figures ont toujours quelque chose d’anecdotique. On me répondra: C’est la nature même; que souhaitez-vous au-delà? Cet argument si terrible est réduit à néant par le témoignage de l’histoire. Nous voyons en effet tous les chefs des grandes écoles, dans la peinture et la statuaire, simplifier le modèle: c’est à ce prix seulement qu’ils ont conquis mie immortelle renommée, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’ils nous ont donné tout à la fois quelque chose de moins et quelque chose de plus que la nature: quelque chose de moins, puisqu’ils ont éliminé un grand nombre de détails; quelque chose de plus, puisqu’ils sont arrivés par cette élimination à nous émouvoir, à nous charmer autrement que la nature même. Après cette double définition, il n’est plus permis de se méprendre sur le sens du mot simplifier. Holbein, qui multipliait ses oeuvres sans relâche, n’a jamais renoncé au côté anecdotique du modèle; aussi ses portraits jouissent-ils en Europe d’une immense renommée, parfois même il a été proclamé en ce genre supérieur à tous les maîtres. Si l’on veut considérer ses portraits comme des documens purement historiques, l’éloge n’a rien d’exagéré, car il n’y en a pas un qui ne s’accorde parfaitement avec les témoignages écrits. Si, au lieu de les étudier comme documens, on les estime comme oeuvres de peinture, la question change d’aspect, et la louange décernée à Holbein n’est plus l’expression de la vérité. A qui fera-t-on croire en effet que les portraits de Monna Lisa et de la maîtresse du Titien ne sont pas plus beaux que le portrait d’Érasme? Ce qui établit la supériorité du Florentin et du Vénitien sur le maître de Bâle, c’est précisément leur dédain pour l’imitation littérale. Ils ont ajouté au témoignage de leurs yeux le travail de leur pensée, et pour avoir négligé cette dernière condition, Holbein demeure au-dessous d’eux. Toutefois, s’il ne peut lutter ni avec Léonard ni avec Titien, il lui reste encore une part assez belle. Il est, pour l’Europe entière comme pour l’Allemagne, une des expressions les plus vigoureuses de l’intelligence humaine à l’époque de la renaissance. On connaît le mot de Henri VIII aux seigneurs de sa cour, qui se plaignaient à lui de l’orgueil d’Holbein: « Avec sept paysans, je puis faire autant de seigneurs; avec vingt de vos pareils, je ne ferais pas un Holbein. » Les louanges des rois ne sont pas toujours d’une exacte vérité, parfois ils se méprennent sincèrement, parfois aussi ils se trompent à bon escient; mais la postérité a ratifié les paroles de Henri VIII. Le peintre qui a conçu la Danse des Morts n’a pas besoin d’être défendu contre ceux qui lui reprocheraient son orgueil. Sans vouloir rabaisser le mérite de la modestie, il ne faut pas méconnaître non plus les bienfaits de l’orgueil. Il est bon qu’un peintre habile sache ce qu’il vaut et ne songe pas à le cacher, car cette conscience de sa force le soutient au milieu des épreuves les plus difficiles. L’orgueil inspiré par les oeuvres accomplies n’est-il pas d’ailleurs le plus légitime de tous les orgueils? Dans l’intérêt commun, ne devons-nous pas l’encourager, puisque les grands hommes suscitent en nous de grandes pensées et sont notre joie la plus pure? Avant de commencer le tombeau de saint Sebald, qui a établi sa renommée, Pierre Vischer avait visité l’Allemagne, la France et l’Italie. Il était donc placé dans une condition meilleure que ses devanciers; il avait consulté à Rome et à Florence les monumens de l’art antique. A peine rentré à Nuremberg, sa patrie, il voulut mettre à profit ses études persévérantes, et son espérance ne fut pas déçue, car le tombeau de saint Sebald est demeuré un sujet d’étonnement et d’admiration. Le nombre et la variété des figures, l’expression vraie des physionomies, la naïveté des attitudes ont assigné à Pierre Vischer un rang très élevé parmi les artistes européens. Les anges et les apôtres qui décorent ce pieux monument se recommandent par une grande élévation de style. Il est facile de comprendre que l’auteur a eu sous les yeux d’autres modèles que le type germanique, et pour vérifier ce que j’avance, il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à Nuremberg. Nous possédons à Paris même plusieurs figures, moulées sur ce tombeau, qui suffisent pleinement à déterminer la valeur esthétique de l’oeuvre. Une des plus connues est le portrait de Pierre Vischer en costume d’atelier. Ce qui frappe dans ces morceaux, c’est l’alliance heureuse du savoir et de la simplicité. Le modèle vivant est bien rendu, et la fidélité de l’imitation n’enlève rien à l’énergie du mouvement. Le tombeau de saint Sebald, qui avait coûté treize ans d’un travail assidu à l’auteur, aidé de ses cinq fils, fut payé d’une manière plus que modeste. Les ligures fondues en bronze pesaient 120 quintaux, et le tombeau tout entier fut estimé à raison de 21 florins le quintal. Or, en triplant même la valeur du florin, comme le veut la vérité historique, nous ne trouvons encore qu’un salaire bien au-dessous du travail; mais Pierre Vischer était soutenu dans l’accomplissement de sa tâche par l’amour de son art et par la piété. Il voulait bien faire, surpasser tous les artistes de son temps, et ce n’était pas chez lui pure soif de gloire: il croyait mériter son salut en honorant dignement la mémoire de saint Sebald. Il ne pensait pas accomplir seulement une oeuvre d’art, mais bien aussi et surtout une oeuvre de foi. A cet égard, les témoignages contemporains ne laissent aucun doute. Ce tombeau, d’après les fragmens qui sont entre nos mains et les gravures qui nous permettent d’en apprécier la composition, doit être considéré comme un des efforts les plus puissans du génie allemand. La renommée de Pierre Vischer effaça la renommée de Decker, qui avait jusque-là tenu le premier rang parmi ses compatriotes. Cependant, malgré ma profonde admiration pour le sculpteur de Nuremberg, je ne saurais le placer sur la même ligne que les sculpteurs italiens et français de la renaissance. Je ne parle pas, bien entendu, du grand Florentin à qui nous devons la chapelle des Médicis, car il défie toute comparaison; mais Ghiberti et Jean Goujon me paraissent très supérieurs à Pierre Vischer, sinon par l’invention, du moins par l’élégance et la pureté de la forme. Les deux noms que je viens de rappeler sont entourés d’une telle vénération, et d’une vénération si bien méritée, qu’en plaçant au-dessous d’eux le sculpteur de Nuremberg, je lui laisse encore une part assez belle. Pour contrôler mon opinion, qu’on prenne au hasard trois figures dans le tombeau de saint Sebald, dans les portes du baptistère de Florence ou dans les bas-reliefs de la fontaine des Innocens. Pour la partie expressive, Pierre Vischer n’a rien à redouter de ces deux terribles rivaux; mais dans le domaine de la beauté pure, il faut qu’il s’incline devant eux. Les Allemands qui ont visité la France et l’Italie rendront pleine justice à mon impartialité. J’admire sincèrement Pierre Vischer, je vois en lui l’égal d’Albert Dürer et de Hans Holbein; mais je trahirais la cause de la vérité, je mentirais à toutes mes convictions en faisant de lui l’égal de Ghiberti et de Jean Goujon. Toutefois l’auteur du tombeau de saint Sebald, quoique inférieur à Jean Goujon et à Ghiberti, est un des noms les plus glorieux de l’Europe. Dans la sculpture allemande, il domine tous les autres, et mon intention n’est pas de le rabaisser; mais pour juger équitablement le concours ouvert à tous les artistes du monde, il faut se placer à un point de vue qui permette d’embrasser l’histoire entière de l’imagination, et c’est là précisément ce que j’essaie de faire. J’interroge avec soin le passé esthétique de chaque nation, afin de mieux comprendre le génie de ses artistes vivans. De même que j’ai demandé à Reynolds et à Hogarth le secret de Landseer et de Wilkie, je demande à Holbein, à Albert Dürer, à Pierre Vischer, le secret de Cornélius et d’Owerbeck, de Schadow et de Kaulbach, de Rauch et de Danneker. Je n’espère pas avoir toujours raison: qui oserait concevoir une telle espérance? mais du moins je ne veux rien négliger pour me placer dans les conditions de l’équité, et afin d’atteindre ce but, après avoir interrogé le passé d’une nation, je le compare au passé des nations voisines. Qu’il s’agisse de l’Angleterre ou de l’Allemagne, il faut toujours choisir comme pierre de touche, comme moyen de contrôle souverain, la Grèce et l’Italie, qui ont servi à l’éducation esthétique de l’Europe entière. En suivant ces deux guides, s’il m’arrive de me tromper, je n’aurai pas à craindre du moins le reproche d’étourderie; je cherche la vérité de bonne foi. Dès que la réforme eut partagé l’Allemagne en deux camps, la peinture et la statuaire perdirent toute leur splendeur. Cette coïncidence n’a pas besoin d’être expliquée. Pour quiconque en effet connaît l’esprit de la réforme, il est clair qu’elle ne pouvait tolérer les arts du dessin. En guerre avec la cour de Rome, combattant les abus et la corruption de l’église catholique, elle devait combattre avec une égale ardeur, condamner avec une égale sévérité toutes les formes de l’imagination encouragées et protégées par la cour de Rome. Aujourd’hui que nous sommes séparés des luttes de la réforme par un intervalle de trois siècles, nous ne saisissons pas du premier regard comment et pourquoi l’esprit de la réforme marcha fatalement à la proscription des arts du dessin. C’est que les causes de la guerre religieuse suscitée par les prédications de Luther ne sont plus pour nous qu’un sujet d’étude, et que les passions qui armaient les réformateurs n’ont pas d’accès dans notre âme; mais reportons-nous aux premières paroles de colère et de défi prononcées dans la chaire de Wittenberg, suivons Luther à la diète de Worms, et nous comprendrons sans effort l’aversion de la réforme pour la peinture et la statuaire. Tout ce qui, dans la religion catholique, parlait aux sens, à l’imagination, tout ce qui popularisait le côté poétique de la tradition chrétienne, devait être battu en brèche comme un des ouvrages avancés de l’ennemi. Ainsi les images des saints, la représentation des scènes de l’Ancien et du Nouveau- Testament, excellentes selon la foi catholique, n’étaient, selon la foi réformée, que des inventions impies; auxiliaires de la religion selon la cour de Rome, elles devenaient pour les novateurs de l’Allemagne un danger dont il fallait délivrer à tout prix les consciences. En un mot, la peinture et la statuaire n’étaient à leurs yeux que des formes de l’idolâtrie. Il ne faut donc pas s’étonner que la réforme les ait proscrites comme des instrumens de perdition. Il nous est facile aujourd’hui de condamner cette sentence; mais si l’histoire ne la justifie pas, elle l’explique du moins très clairement. Après avoir langui pendant les guerres religieuses, la peinture et la statuaire en Allemagne essayèrent de se relever en imitant tour à tour la Belgique et la France, mais cette double imitation ne leur fut pas d’un grand profit; l’école germanique s’énerva et perdit toute originalité. Au lieu de demander conseil à Rubens, à Nicolas Poussin, elle voulut les copier servilement: elle s’absorba et disparut dans les modèles qu’elle s’était donnés. Vers la fin du siècle dernier, Winckelmann, Lessing et Mengs tentèrent de ramener l’école allemande dans la voie de la vérité. Un seul moyen se présentait à eux: c’était de reporter les esprits vers la Grèce et l’Italie, vers la renaissance et l’antiquité. On sait ce qu’ils ont fait pour cette cause. Les travaux archéologiques de Winckelmann, surpassés par ceux d’Ottfried Müller, ont eu et gardent encore leur importance. Si dans ses écrits la science n’est pas toujours présentée avec la simplicité qui lui convient, il ne faut pas oublier qu’il s’agissait alors de frapper vivement les imaginations, et que la vérité nue n’aurait pas réussi aussi sûrement que la vérité ornée. Winckelmann le savait bien, et s’il a parfois abusé de la rhétorique, s’il lui est arrivé de prendre l’emphase pour la grandeur, il faut lui rendre cette justice, qu’il a beaucoup fait pour le redressement du goût public, non-seulement dans son pays, mais dans l’Europe entière. Quant à Lessing, son Laocoon restera comme une des plus belles oeuvres de la critique moderne, car l’auteur ne s’est pas contenté d’expliquer le génie de l’antiquité, il a marqué d’une main sûre la limite qui sépare la statuaire de la peinture, et c’est là un service éclatant dont nous devons lui tenir compte. Parfois chez lui la finesse va jusqu’à la subtilité; mais jamais il ne se laisse aller au paradoxe. Mengs, qui a parlé de l’antiquité et de quelques grands artistes modernes avec élévation, aurait obtenu plus de crédit, s’il n’eût voulu joindre l’exemple au précepte et démontrer, le pinceau à la main, ce qu’il avait exposé si clairement dans ses écrits. Au lieu d’accroître son autorité, il l’ébranla, car, s’il comprenait admirablement le beau, il était inhabile à l’exprimer. Le Parnasse, exécuté par lui dans une salle de la villa Albani, est là pour prouver ce que j’avance. Cette vaste composition, qui voudrait être poétique, n’offre aucun intérêt et ne parle ni aux yeux par la beauté de la forme, ni à l’esprit par la vivacité des physionomies. C’est une oeuvre glacée, dont tout le mérite consiste en qualités négatives, et ce mérite ne suffit pas pour établir la sagacité du professeur le plus éloquent. Aussi je crois que Mengs a exercé sur l’Allemagne et sur l’Europe une action moins puissante que Winckelmann et Lessing. Toutefois, son nom ne doit être prononcé qu’avec reconnaissance. Animé d’intentions excellentes, en possession d’idées vraies, il a vulgarisé les principes de l’art parmi les gens du monde, et les hommes du métier pourront profiter de ses leçons, sinon de l’étude de ses tableaux. Cette réaction salutaire fut malheureusement poussée trop loin, et suscita une réaction non moins vive en faveur du moyen âge. Les idées littéraires, qui n’avaient qu’une valeur spéciale et limitée, furent généralisées et dénaturées. Par respect pour les Niebelungen, on voulut ramener la peinture et la statuaire aux premiers maîtres florentins, et même à l’époque byzantine. Or, si l’imitation servile de l’antiquité est un malheur, l’imitation servile du moyen âge n’est pas une moindre absurdité. C’est mal comprendre, c’est méconnaître le sens du passé que de vouloir le recommencer. L’école allemande, qui s’était fourvoyée en essayant de se modeler sur l’école flamande et sur l’école française, aurait dû se tenir pour avertie après cette double méprise, et ne pas tenter la résurrection de Giunta, de Giotto et de Fra Giovanni. Elle n’a rien à gagner dans cette tentative. Si elle veut profiter des conseils de l’Italie, il faut qu’elle s’adresse aux grands maîtres de la renaissance; mais si elle espère se faire naïve en préférant le XIVe siècle au XVe en plaçant les fresques de l’Incoronata au-dessus des fresques du Vatican, exécutées sous Jules II et Léon X, elle se trompe, et ce n’est pas ainsi qu’elle se rajeunira. Au-delà comme en-deçà du Rhin, les idées que j’exprime comptent déjà de nombreux défenseurs. Chez nous cependant comme en Allemagne, elles sont combattues par un groupe de peintres qui se disent catholiques par excellence, et ne voient dans les maîtres florentins et romains que des païens, c’est-à- dire qu’ils préfèrent le vagissement à la parole, l’art naissant à l’art adulte, à l’art viril. Nous avons vu ce que vaut cette affirmation traduite en oeuvres. Nous avons vu sur les murs de nos églises ce que nos peintres catholiques avaient gagné dans le commerce exclusif de Giotto et de Fra Giovanni. L’école allemande va nous dire si cette prédilection obstinée pour le moyen âge a été pour elle plus féconde que pour la France. Pour ma part, je crois que l’épreuve pourra se renouveler dans toutes les parties de l’Europe sans rien changer aux termes de la question. Chercher dans l’archaïsme une source de puissance, un moyen de persuasion, est une tentative qui doit toujours aboutir à la déception. La France le sait déjà, l’école catholique allemande sera forcée de le reconnaître. Si l’Allemagne ne tient pas le premier rang en Europe pour la culture des arts, elle nous offre du moins un curieux sujet d’étude par la sincérité de ses convictions. Dans ce pays, qui peut s’appeler la patrie de la pensée, où la pensée enivre l’âme et lui fait oublier l’action, toute théorie, une fois acceptée dans le domaine esthétique, est poussée jusqu’à ses dernières conséquences. Si la théorie est vraie, si elle est appliquée par des esprits puissans, la part de vérité qu’elle renferme ne tarde pas à se manifester. Si elle est fausse, l’épreuve n’est ni moins rapide ni moins décisive. A défaut d’esprits puissans, la théorie trouve des esprits résolus, chez qui la volonté remplace l’invention, et qui se chargent de mettre à nu les vices de l’idée nouvelle. Les beaux esprits de nos salons prennent en pitié ou raillent les théories allemandes. Pour ma part, je suis loin de m’associer à leur dédain et à leurs moqueries. Un rôle particulier est dévolu à chaque nation, l’étude de l’histoire est là pour le démontrer. On aura beau abréger les distances et multiplier les relations par l’application de la vapeur, on ne changera pas la destinée individuelle des races. Or, si nous consultons le passé et surtout la seconde moitié du siècle dernier, nous voyons que la destinée de la race germanique est d’aimer la pensée pour elle- même, et de se complaire dans la vie pure de l’intelligence, au point d’oublier les souffrances et les misères de la vie réelle. Quand les hommes, grâce au perfectionnement des machines Crampton, seront arrivés à se déplacer aussi vite que les hirondelles, le nombre des idées confuses s’accroîtra sans nul doute, mais le rôle des nations n’aura pas changé; l’Allemagne, malgré les rails qui la sillonneront en tous sens, continuera de préférer la philosophie à l’industrie, et dans le domaine de l’art elle accordera toujours à la pensée une immense importance. L’Angleterre se complaît dans les expériences qui doivent réduire l’espace en multipliant la vitesse, l’Allemagne dans celles qui doivent agrandir la puissance intellectuelle, et placer sous le regard de la conscience un plus grand nombre d’idées dans un temps donné. Quand elle passe de la région philosophique à la région esthétique, elle garde son caractère et ses habitudes. Elle traite la peinture et la statuaire comme la psychologie et la théodicée. C’est pourquoi elle mérite une attention spéciale entre toutes les nations européennes. Dans le maniement du pinceau ou du ciseau, elle est souvent dépassée. Sur le terrain de la pensée pure, elle ne craint pas la rivalité de la Grèce elle-même. Aussi, quand elle essaie de réaliser dans le marbre ou sur la toile les idées qu’elle a saluées comme vraies, comme fécondes, elle excite en moi une profonde sympathie. Il y a dans toutes ses tentatives un caractère de sincérité qui manque trop souvent aux tentatives du même genre faites par les autres nations. Quand elle se trompe, elle se trompe de bonne foi, et, chose rare en notre temps, les artistes allemands préfèrent la vérité au succès. Au-delà comme en-deçà de la Manche, c’est la méthode contraire qui prévaut généralement. Lors même que l’Allemagne ne posséderait pas d’autre mérite que celui de la sincérité, ce serait déjà une puissante recommandation; mais ses intentions, qui sont excellentes et de l’ordre le plus élevé, sont réalisées par des mains habiles, et nous pouvons nous montrer sévère sans redouter le reproche d’injustice. Il est bon, il est utile qu’il se rencontre une famille d’esprits résolus à traiter une théorie comme les vignerons traitent la grappe dans les pays pauvres, de façon à l’épuiser. De cette façon du moins, nous savons ce qu’elle vaut; nous pouvons mesurer la part d’erreur et la part de vérité qu’elle contient. L’Allemagne, nous pouvons l’affirmer sans redouter un démenti, connaît l’Italie mieux que l’Italie ne se connaît elle-même; elle se trouve, à l’égard de la Grèce, dans la même condition. Lorsqu’elle s’engage dans une fausse voie, ce n’est jamais par ignorance ni par étourderie. Chacun de ses pas est un pas prévu et médité; aussi toutes les oeuvres de l’Allemagne ont une valeur décisive dans la discussion. Au-delà du Rhin cependant comme au-delà de la Manche, les peintres et les statuaires sont moins grands que les poètes. La pensée traduite par la parole se montre sous une forme plus pure et plus fidèle que la pensée traduite par l’ébauchoir ou le pinceau. Toutefois l’inhabileté de l’expression n’altère pas la grandeur et la vérité des idées. Si Rauch et Danneker, Cornélius et Owerbeck ne méritent pas le même rang que Goethe et Schiller, ils ont droit, comme eux, de réclamer une étude attentive; s’ils n’ont entre les mains qu’un instrument imparfait, leur pensée n’encourt pas le même reproche. Le premier peintre de l’école allemande qui appelle notre attention est M. Pierre de Cornélius. Quoi qu’on puisse penser de son talent d’exécution, il faut commencer par reconnaître qu’il résume avec une fidélité singulière tous les voeux, toutes les espérances de ses compatriotes dans le domaine esthétique. M. de Cornélius est doué d’une rare finesse, personne ne songe à le contester; mais peut-être demande-t-il à la peinture ce que la peinture ne saurait donner, je veux dire l’expression de pensées que la peinture ne peut aborder directement. L’idée que j’énonce se présente naturellement, quand on prend la peine d’étudier les cartons du Campo-Santo de Berlin. Il est facile de voir que l’auteur s’est nourri de la moelle des oeuvres les plus exquises, qu’il n’ignore aucune des ruses de son métier. On sent qu’il est armé de toutes pièces, et qu’il ne recule devant aucune difficulté. Seulement il est permis, en regardant ses cartons, de croire qu’il s’abuse sur les ressources du pinceau. Le programme qu’il a choisi pour le Campo-Santo conviendrait à la poésie plutôt qu’à la peinture. Les sept anges versant les coupes de la colère divine sur la terre et les eaux, sur la mer, sur le soleil et dans l’air, c’est là sans doute une vision dont l’imagination de Dante ou de Milton s’emparerait volontiers, et qui se prêterait à de riche développemens entre les mains de ces deux génies prédestinés; mais un tel sujet est-il du domaine de la peinture? La couleur peut-elle rendre tous les rêves enflammés de Pathmos? Les plus fervens admirateurs de M. de Cornélius peuvent en douter. Il y a dans cette vision quelque chose qui se dérobe à tous les efforts du crayon, et que la palette la plus opulente ne traduira jamais que d’une manière imparfaite. M. de Cornélius n’est pas de cet avis, puisqu’il a puisé dans l’Apocalypse aussi librement que les peintres de la renaissance dans la Genèse et l’Évangile. Le second sujet qu’il aborde n’est pas moins périlleux que le premier, et soulève des objections non moins graves. La destruction du genre humain par l’envoi des quatre cavaliers, la Peste, la Famine, la Guerre et la Mort, -est-ce là une donnée que la peinture puisse mettre en oeuvre? N’y a-t-il pas dans la pensée de l’apôtre visionnaire un élément qui défie tous les efforts du pinceau? -La nouvelle Jérusalem descend, portée par des anges, comme une épouse qui s’est parée pour son époux; autre thème choisi par M. de Cornélius. A qui fera-t-on croire que de telles pensées puissent arriver à l’esprit en passant par les yeux? Si nous ignorions les origines de l’école allemande, si nous ne connaissions pas le génie d’Albert Dürer et de Hans Holbein, nous aurions lieu d’être étonné en voyant le maître berlinois aborder de tels sujets; mais en consultant le passé, nous sommes à l’abri de l’étonnement. M. de Cornélius, avec des facultés moins puissantes, marche dans la voie d’Albert Dürer et d’Holbein. Il se préoccupe de l’idée sans prendre grand souci de la forme. Il fait preuve en mainte occasion d’une sagacité singulière, il saisit et il indique des rapports inattendus qui révèlent chez lui «ne grande finesse d’esprit; mais il ne tient pas assez de compte du plaisir des yeux. En cela, il demeure fidèle aux origines et aux traditions de l’école dont il est aujourd’hui un des plus glorieux représentans. J’ai toujours pensé que la tradition chrétienne est une des sources les plus fécondes auxquelles puisse s’adresser la peinture. Toutes les galeries que j’ai visitées m’ont confirmé dans cette opinion. Cependant je ne crois pas que toutes les parties de la tradition chrétienne offrent au pinceau le même avantage. Si les livres de Moïse sont une mine sans fond, dont les filons se prolongent à l’infini, il n’en est pas de même des prophètes, ni surtout de l’Apocalypse. 51. de Cornélius interroge avec une égale ardeur, une égale assiduité, toutes les parties de cette tradition, et il lui arrive ce qui devait lui arriver: il n’est pas toujours compris selon la mesure de son espérance. Qu’il s’en étonne, je le comprends, car un esprit habitué à la réflexion croit volontiers que tous les esprits appelés à le juger ont les mêmes habitudes et la même énergie; mais s’il se plaignait, tous les torts seraient de son côté. Il y a des sujets, excellens pour la poésie, que la peinture n’aborde jamais sans danger, sans risquer un échec. De ce nombre sont les sujets fournis par les prophètes et l’Apocalypse. Toutefois il n’est pas permis de traiter avec indifférence, avec dédain, ces hardies tentatives du génie germanique. Lors même qu’il sort du domaine de la peinture en croyant y demeurer, il y a toujours dans sa méprise et dans sa témérité quelque chose qui nous intéresse et qui sollicite notre attention. Les oeuvres de M. de Cornélius sont l’effort d’une imagination puissante. S’il n’a pas dans son style l’élévation et la pureté d’Owerbeck, il se recommande à nous par d’autres qualités, et en particulier par l’abondance de l’invention. Familiarisé depuis longtemps avec les maîtres de l’Italie, dont il connaît tous les secrets, il ne s’effarouche d’aucun problème, et ne dira jamais, à propos d’un sujet nouveau, d’un sujet encore vierge, ce que disait Fogelberg: « Je ne le traiterai pas, car les anciens ne l’ont pas traité. » Maître de sa pensée, une fois qu’il en a sondé toute la signification, il ne s’en défie plus; il croit fermement qu’il lui sera donné de la manifester tout entière. Son espoir ne se réalise pas toujours, je suis forcé de l’avouer; mais il n’y a pas un de ses échecs qui ne soit aussi glorieux que le plus grand nombre des victoires célébrées à son de trompe. Comme il aborde constamment des sujets difficiles, il fait une plus grande dépense de force que les trois quarts des triomphateurs. Il n’entre jamais dans une ville ouverte. Vainqueur ou vaincu, il fait toujours preuve de valeur. Aussi, quoique je n’approuve pas le choix des sujets apocalyptiques destinés au Campo-Santo de Berlin, je pense que de telles oeuvres feraient honneur aux plus habiles. Je regrette vivement de ne pas voir à côté des cartons de Cornélius quelques-unes des grandes compositions d’Owerbeck, car ce serait une excellente occasion pour démontrer une fois de plus, et pièces en main, la supériorité de l’esprit catholique sur l’esprit protestant dans le domaine de l’art. Il ne m’appartient pas de traiter le côté théologique de la question; mais à ne considérer que le côté esthétique, je suis obligé de me prononcer pour la religion romaine. Les compositions d’Owerbeck, popularisées par la gravure et la lithographie, et qu’il m’est permis d’appeler en témoignage, me fourniraient un argument décisif. Bien que ce maître illustre ait manqué à l’appel, bien que ses oeuvres ne figurent pas à l’exposition universelle des beaux-arts, pour parler avec justice de l’école allemande, il faut de toute nécessité introduire Owerbeck comme élément de discussion, car il résume le génie catholique de l’Allemagne, comme Cornélius en résume le génie protestant. Pour Owerbeck, la peinture n’est pas seulement un art, mais une religion. Fidèle aux traditions de Pierre Vischer, quand il retrace les légendes chrétiennes, quand il met en scène la Vierge et les saints, il croit, comme l’auteur du tombeau de saint Sebald, travailler activement au salut de son âme. Quoique cette dernière considération n’ait rien de commun avec l’objet de notre tâche, nous aurions tort pourtant de ne pas la mentionner. Il est évident qu’un peintre pour qui la peinture est une religion apporte dans le choix des sujets et dans l’expression de sa pensée une franchise, une conviction qu’on chercherait vainement chez un peintre vivant de la vie du siècle. Sous ce rapport, Owerbeck mérite une attention toute spéciale. Il crée parce qu’il croit, et ses oeuvres, conçues dans le recueillement de la prière, sont une prière nouvelle qu’il adresse à Dieu. L’art ainsi conçu ne manque certainement pas de grandeur; toutes les croyances profondes et sincères ont droit au respect; malheureusement la confusion de l’art et de la religion entraîne avec elle de fâcheuses conséquences: elle obscurcit peu à peu, à l’insu même du croyant, la notion de la beauté, elle lui dérobe le sens de l’histoire. Or c’est là précisément ce qui est arrivé à Owerbeck. Doué de facultés éminentes, il a pensé qu’il devait les vouer tout entières à la foi catholique: c’était remercier Dieu des dons qu’il avait reçus. Une fois entré dans cette voie, il devait préférer la ferveur de l’expression à la pureté de la forme, c’est-à-dire placer Fra Angelico au-dessus du Sanzio. Que les catholiques étrangers à l’étude de la peinture lui donnent raison, je ne m’en étonne pas; qu’ils voient en lui le prince des peintres vivans, leur préférence n’a rien qui me surprenne. Je les crois de très bonne foi, mais je me réserve le droit de penser qu’ils se trompent. Croire et créer sont deux actes profondément distincts, et la croyance la plus pure n’est pas toujours celle qui enfante l’oeuvre la plus belle. Fra Angelico, retiré dans le couvent de Saint-Marc, dont il décorait les murailles, était, je l’admets volontiers, un chrétien plus fervent que le Sanzio. A l’exception de sa Vierge au pied de la croix, connue sous le nom de Stabat Mater, parce qu’elle réalise admirablement les pensées exprimées par Jean de Todi dans un latin barbare, la plupart des peintures murales de ce maître pieux, à Florence du moins, sont assez mal éclairées, et s’il eût rêvé la gloire, il est probable qu’il aurait choisi un jour plus propice. La chapelle de Nicolas V, qui fait partie du Vatican, se dérobe aux louanges de la foule par son exiguïté même. C’est évidemment une oeuvre de foi bien plus qu’une aspiration vers la gloire. Que le Sanzio, qui a refusé la pourpre romaine, fût un chrétien moins fervent que Fra- Angelico, peu nous importe, quand il s’agit de juger les fresques signées de ces deux noms. Le païen qui a décoré les loges et les chambres du Vatican avait une notion plus complète de la beauté que le moine de Saint-Marc, et il l’a bien prouvé. Owerbeck a mis la foi au-dessus de la beauté. Quoiqu’il possède le sentiment instinctif de l’harmonie linéaire, il l’oublie volontiers dès qu’il s’agit de lui sacrifier l’expression religieuse. Pour tout homme désintéressé, ou plutôt pour tout homme clairvoyant, qui sépare la croyance du développement de l’imagination, il est hors de doute qu’il préfère les maîtres du XIVe siècle aux maîtres du XVe. Cependant il s’en faut de beaucoup qu’il atteigne à la naïveté de ses modèles; il sait trop pour penser et pour sentir comme eux; il croit, mais sa croyance, malgré sa ferveur, ne peut se dégager des objections et des doutes qu’elle dédaigne et qu’elle foule aux pieds. Ce n’est pas impunément que la foi catholique a traversé les luttes du XVIe siècle. Les esprits mêmes qui conservent encore comme un dépôt sacré la foi des croisés ont dans leur attitude, dans leur accent, quelque chose de militant qui ne s’adresse plus aux Sarrasins, mais à la religion réformée. Owerbeck n’a pas échappé à cette destinée commune. Il a beau croire de toutes les forces de son âme aux dogmes acceptés et proclamés par le concile de Trente, il ne lui est pas donné de retrouver dans ses oeuvres la simplicité, l’ingénuité, l’inexpérience et la gaucherie des maîtres du XIVe siècle. Il y a donc en lui un double enseignement que nous ne devons pas négliger: il nous démontre la supériorité de la foi catholique sur la foi protestante; mais en même temps il ne laisse aucun doute sur les dangers de l’expression religieuse acceptée comme règle suprême du goût. C’est pourquoi j’aurais aimé à voir des cartons d’Owerbeck à côté des cartons de Cornélius, car entre ces deux maîtres se trouve la signification complète de l’école allemande: d’une part la pensée libre, indépendante, abandonnée à elle-même, ne relevant que d’elle-même; d’autre part la pensée soumise à la foi, mais essayant vainement d’abdiquer sa puissance. Owerbeck préfère la partie narrative de l’Ancien-Testament à la partie prophétique, et, par cette prédilection, il se rattache aux maîtres de la renaissance. Néanmoins tous ses efforts n’arrivent pas à déplacer le moment qu’il occupe dans l’histoire. Homme de notre temps, il essaie vainement de se reporter vers l’âge lointain où l’imprimerie était encore ignorée. Quatre siècles nous séparent de cet âge, et les transformations accomplies dans la masse des idées nous permettent d’affirmer que l’imprimerie a doublé la vie intellectuelle de l’humanité. Il ne faut donc pas penser, dans l’art ou dans la science, à retourner en arrière, et, pour parler la langue de l’école, si cette vérité n’était pas évidente de soi, les oeuvres d’Owerbeck suffiraient pour la démontrer. Croyant, il n’arrive pas à exprimer la foi des maîtres du XIVe siècle; il a trop lu et trop pensé pour croire à leur manière, pour garder leur sécurité. Sa peinture n’est pas spontanée, mais réfléchie et volontaire. Tout en l’admirant comme un des efforts les plus puissans de l’esprit contemporain, nous avons le droit de l’appeler en témoignage pour affirmer notre pensée. Il n’est pas de son temps, ou du moins il n’accepte qu’à regret l’esprit de son temps, et malgré la finesse de son talent, il ne possède pas aujourd’hui en Europe la popularité qu’il aurait obtenue, s’il eût consenti à exprimer sa pensée en-tenant compte des progrès accomplis dans son art du XIVe au XVe siècle. En même temps, par le caractère pathétique de ses compositions, il démontre la supériorité esthétique de la croyance romaine sur la croyance luthérienne. Il saisit admirablement, il rend à merveille tous les épisodes poétiques de la Genèse et de l’Exode. Quand il abandonne Moïse pour saint Matthieu ou saint Jean, il n’est pas moins heureux. Sa foi lui dit d’accepter le fait raconté sans le discuter, lui permet de l’orner, et il sait mettre à profit ce privilège. La foi protestante ne traite pas la peinture avec la même indulgence; elle lui demande, elle lui prescrit l’expression d’une idée philosophique plutôt que celle d’une idée poétique. Ce n’est donc pas merveille si les peintres catholiques, à quelque nation qu’ils appartiennent, lorsqu’il s’agit de traiter un sujet religieux, charment et séduisent l’imagination plus sûrement que les peintres protestans. Owerbeck, placé en face de Cornélius, eût été une bonne fortune pour ceux qui aiment à trouver dans les faits accomplis la confirmation empirique des vérités démontrées par le raisonnement. Absent ou présent, Owerbeck doit peser dans la balance lorsqu’il s’agit de prononcer sur la valeur de l’école allemande. Ni Schnorr, ni Kaulbach, ni Schadow ne fourniraient des argumens aussi décisifs. Les cartons de M. de Cornélius suffisent à nous donner une idée complète de sa manière. Nos réserves faites en ce qui concerne le choix des sujets, qui sans doute ne lui ont pas été imposés, nous louerons volontiers les facultés inventives qu’il a déployées dans l’expression d’un ordre de pensées qui semble se dérober à la peinture. Dans le carton des quatre cavaliers qui représentent la Peste, la Famine, la Guerre et la Mort, il y a de la grandeur, et la composition tout entière s’accorde avec la vision de l’apôtre. La nouvelle Jérusalem portée par douze anges, et parée comme une épouse pour son époux, se recommande par la grâce. Cependant je préfère à ces deux cartons, d’une ‘nature si diverse, les deux prédelles où se trouvent figurées les oeuvres de la charité chrétienne: visiter les prisons, consoler les affligés, montrer le chemin aux égarés, donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif. Tous les détails en sont traités avec une simplicité qui n’appartient qu’aux maîtres. Ces deux prédelles marquent la place de M. de Cornélius parmi les esprits les plus ingénieux de notre temps. Quant au style de l’auteur, pour s’en faire une idée précise, il convient, je crois, d’étudier la grande figure assise qui occupe le centre de ses cartons. C’est là surtout qu’on peut découvrir le vrai caractère de son dessin. Que cette figure soit inspirée par les Sibylles de la Sixtine, je n’ai pas besoin de le prouver: l’idée de cette parenté se présente naturellement à toutes les mémoires; mais si M. de Cornélius a pris au grand Florentin l’ajustement des draperies et le mouvement de la figure, il n’a pas écrit la forme à sa manière. Pour établir cette dissidence, il me suffit de signaler la cuisse et la jambe droite. Depuis la hanche jusqu’au genou, l’oeil n’aperçoit qu’une surface plate, et la malléole du pied n’est pas même indiquée. Quand on prend pour modèles des types aussi élevés que les Sibylles de la Sixtine, on n’a pas le droit de simplifier à ce point la tâche qu’on s’est donnée; l’infidélité de l’imitation est trop flagrante pour ne pas blesser tous les yeux familiarisés avec l’original. Le choix était dangereux, la lutte difficile; mais, une fois le choix fait, une fois la lutte engagée, il fallait persévérer et ne pas lâcher pied. Il fallait tenter d’écrire la forme entière sous la draperie, comme l’a fait le Florentin. Or M. de Cornélius ne paraît pas s’être préoccupé de cette condition. Il s’est contenté d’imiter les lignes extérieures des Sibylles dans le mouvement de sa figure, sans essayer de la modeler d’après les conseils du guide qu’il avait choisi. Je ne voudrais pas exagérer la portée de ce reproche: je sais que la volonté la plus sincère, la plus énergique, ne suffit pas pour atteindre au style de Michel-Ange; mais n’y a-t-il pas au moins de l’imprudence à réveiller ce terrible souvenir? Si M. de Cornélius désespérait d’imiter à la fois les lignes et le modelé, il eût agi plus sagement en abandonnant la partie. Ai-je besoin d’ajouter qu’en discutant la fidélité de l’imitation, je n’entends pas la recommander comme un moyen de salut pour les artistes modernes? En peinture comme en poésie, il faut avant tout être soi-même. Or, dans la figure dont je parle, M. de Cornélius ne se révèle pas sous un aspect individuel. Il ne réussit pas, il est vrai, à dépouiller complètement sa nature; il en a fait assez pour perdre son originalité. Abondant, ingénieux, lorsqu’il s’agit d’inventer, il ne possède plus rien qui le caractérise lorsqu’il arrive à l’exécution; pour l’estimer à sa juste valeur, sans le surfaire ni le rabaisser, le meilleur parti est, je crois, de le considérer comme un décorateur qui tient à l’effet général et ne prend pas grand souci de l’achèvement des morceaux. En nous plaçant à un autre point de vue, nous serions conduit à l’injustice. Si l’Allemagne prend M. de Cornélius pour un peintre de premier ordre, elle se trompe certainement, car il ne possède ni la pureté ni l’originalité du style; mais ceux qui parmi nous voudraient le ranger parmi les esprits vulgaires ne commettraient pas une moindre bévue. La nouvelle Jérusalem et les quatre cavaliers de l’Apocalypse ne sont pas l’oeuvre d’une imagination engourdie. Pour traiter de tels sujets, il faut tout à la fois une grande hardiesse et une grande souplesse. Malheureusement M. de Cornélius, si bien doué par la nature, ne comprend ou du moins n’embrasse qu’une partie de son art. La justesse et l’énergie du mouvement, qui sont beaucoup sans doute, mais ne sont pas toute la peinture, suffisent à le contenter. Quant à la forme, il la traite comme une condition accessoire, ce qui équivaut à dire qu’il ne possède pas le sens de la beauté. M. de Cornélius a vu, il a contemplé assidûment toutes les grandes oeuvres du pinceau italien. Sa mémoire en est pleine, et, par un heureux privilège, il transforme ses souvenirs. En se rappelant les compositions des grands maîtres, il trouve moyen de s’en assimiler la substance. Il profite habilement de cette heureuse faculté. S’il ne tire pas du fonds même de sa pensée personnelle toutes les figures qu’il trace, on peut dire cependant qu’il en invente la meilleure partie. L’excellence et la fidélité de sa mémoire n’enlèvent rien à la liberté de sa fantaisie. Il feuillette ses souvenirs comme un vocabulaire pour trouver l’expression qui rendra le mieux ce qu’il a résolu. Il sait d’ailleurs concilier l’érudition la plus profonde avec l’allure la plus franche, et c’est à ce double aspect de son talent qu’il faut rapporter la popularité de son nom. Il plaît à l’imagination allemande par la finesse et la variété de ses combinaisons, et il flatte en même temps les goûts studieux de son pays par les nombreux souvenirs qu’il évoque. Personne au-delà du Rhin ne songe à mettre en doute son originalité; quant aux défauts de son style, ils passent inaperçus. Après Cornélius et Owerbeck, le nom le plus populaire de l’école allemande est celui de Rauch. Le monument élevé à la mémoire de Frédéric le Grand nous fournit l’occasion d’estimer le talent de l’auteur dans une de ses conceptions les plus importantes. Le modèle envoyé à Paris n’est qu’une réduction au huitième de l’exécution. Il y a donc deux parts à faire dans notre jugement, une part positive et une part conjecturale. L’effet réel du monument nous échappe, ou du moins nous ne pouvons que le prévoir, et l’expérience pourrait contredire nos prévisions sur plusieurs points; mais la composition tout entière est devant nous, et nous pouvons l’apprécier en toute sécurité. Le grand Frédéric est à cheval et coiffé du chapeau militaire. Le parti adopté par Rauch ne saurait être blâmé d’une manière absolue. Quoique le chapeau militaire ne se prête pas volontiers à l’effet monumental, je comprends que le sculpteur en ait coiffé son héros, car ce chapeau fait partie du costume moderne. Peut-être eût-il mieux valu représenter Frédéric tête nue; le visage eût acquis plus d’importance: c’était le parti le plus sculptural. Cependant, une fois résolu à ne pas transformer Frédéric en Marc-Aurèle, à ne pas imiter la statue équestre en bronze doré qui se voit au Capitole, je conçois que Rauch ait reproduit le costume militaire dans toutes ses parties; c’est une concession aux amis passionnés de la réalité. La ressemblance du visage est-elle complète? Il ne m’est pas donné de trancher cette question, car les portraits de Frédéric qui ont passé sous mes yeux n’étaient que des reproductions de gravures originales et ne présentaient aucune garantie d’authenticité. Toutefois le buste placé en regard du modèle réduit nous permet de juger en pleine connaissance de cause la manière dont l’auteur a compris l’aspect monumental de la tête. Or, étant donné la hauteur du piédestal, j’incline à penser que la tête modelée par Rauch n’offrira pas des plans assez hardiment accusés. Si le buste que nous voyons ne devait pas s’éloigner des regards du spectateur, nous aurions le droit de le considérer comme une ébauche; comme il doit être vu de bas en haut, et sur un piédestal très élevé, il nous est permis de croire qu’à cette distance la physionomie du modèle perdra son caractère. La sculpture monumentale a des exigences toutes particulières: elle commande surtout l’exagération de certaines masses, qui s’amoindrissent et se simplifient par l’éloignement, et Rauch ne semble pas avoir songé à cette condition. Quant au cheval de Frédéric, je ne saurais le prendre pour un cheval de bataille. C’est tout au plus un cheval de parade. Encore laisse-t-il beaucoup à désirer sous le rapport de la précision. A parler franchement, il ne vaut guère mieux que le cheval sur lequel Lemot a placé Henri IV. C’est la même raideur, la même symétrie dans les mouvemens. On dirait que l’auteur n’a jamais visité un haras, jamais assisté à une revue de cavalerie. Pour monter un tel coursier, pour le maîtriser et le diriger à sa guise, Frédéric n’a besoin ni de vigueur ni de science; il est sûr d’être obéi sans recourir à l’éperon. Le visage du roi, dont nous avons expliqué les défauts, et le caractère par trop paisible de sa monture ne sont pas les seules parties de cet ouvrage qui soulèvent de graves objections. La manière dont l’auteur a compris la décoration du piédestal se rattache à une doctrine radicalement fausse, à la confusion des lois de la peinture et des lois de la statuaire. Que signifient en effet les figures ronde-bosse placées autour du piédestal, sinon que Rauch a voulu faire de la sculpture pittoresque? En Allemagne comme en France, cette doctrine compte de nombreux partisans. On appelle cela, au-delà comme en-deçà du Rhin, faire de la sculpture vivante. En modelant des figures ronde-bosse au lieu de modeler des bas-reliefs, Rauch a cru de bonne foi qu’il ajouterait à la vie, à l’expression des personnages. Pour ma part, je pense qu’il s’est trompé, et voici pourquoi je le pense. En premier lieu, ces figures ne font vraiment pas partie du monument; en second lieu, elles offrent au spectateur une distraction dangereuse pour le personnage principal. Pour laisser à Frédéric toute son importance, il fallait choisir dans sa vie politique et militaire quelques épisodes caractéristiques, et les écrire en bas-reliefs sur les faces du piédestal. De cette manière les sujets accessoires n’auraient fait aucun tort au sujet principal; les bas-reliefs auraient servi de commentaires à l’image du héros. En voulant animer le piédestal de sa statue, Rauch n’a réussi qu’à distraire l’attention. Ces figures, que je blâme parce qu’elles ne sont pas à leur place, révèlent chez l’auteur un talent très élevé: elles attirent et charment le regard par la vérité des mouvemens et la variété des physionomies; mais le mérite même qui les recommande prouve la justesse de mes reproches. Si elles ne possédaient qu’une valeur secondaire, le principe qui les a dictés ne serait pas moins vrai. Le talent déployé par l’auteur ne fait que le rendre plus évident. Que les statuaires n’empiètent pas sur le domaine de la peinture, que les peintres n’empiètent pas sur le domaine de la sculpture, et les deux arts n’auront qu’à s’applaudir de ce mutuel respect. Le monument élevé à la mémoire de Frédéric prouve tous les dangers de la doctrine que je combats; aussi m’a-t-il semblé utile de l’examiner avec un soin particulier. Cet examen était d’autant plus nécessaire que Rauch occupe en Allemagne et en Europe un rang très élevé. Les cartons de Guillaume Kaulbach sont traités plus librement que ceux de Cornélius. La Tour de Babel, Moïse, Solon, sujets de nature si diverse, prouvent toute la richesse de son imagination. Ce que j’aime dans ces cartons, c’est l’indépendance de la manière. Guillaume Kaulbach, bien que nourri d’études sérieuses ou plutôt en raison même de la profondeur de ses études, n’a pas essayé de transformer ses instincts et de se faire italien. Il connaît les grands modèles, mais il n’a pas tenté d’effacer dans ses oeuvres le signe distinctif de sa nation. Aussi je m’explique très bien qu’il compte dans son pays de nombreux admirateurs. Il ne se recommande pas par l’élégance du style, par la pureté des contours; pourvu qu’il exprime clairement sa pensée, il ne tient à rappeler ni l’école romaine ni l’école florentine. Sous ce rapport, il mérite une étude à part. Cornélius a plus d’élévation, mais une originalité moins franche. Le portrait de Jenny Lind, par M. Magnus, est une composition élégante. La figure est bien posée, le visage est modelé avec finesse; malheureusement les bras et les mains sont demeurés trop imparfaits. Quant à la teinte violacée qui les recouvre, je ne sais à quoi l’attribuer: c’est une fantaisie que le goût condamne et qui fait tache dans cette toile, d’ailleurs très digne d’attention. Deux portraits de M. Frédéric Kaulbach révèlent chez l’auteur le sérieux désir de lutter avec Van-Dyck. On peut louer la couleur de ces deux morceaux; cependant, pourêtre juste, nous devons dire à M. Frédéric Kaulbach que, s’il a imité avec bonheur les tons de Van-Dyck, s’il a opposé comme lui et avec le même succès l’éclat des chairs à la teinte sombre des étoffes, il ne lui a pas dérobé le secret du modelé. Son portrait de femme est élégant, mais le visage est plutôt indiqué que dessiné. L’oeil n’aperçoit ni la forme des tempes, ni la forme des pommettes, toutes choses que Van-Dyck savait très bien montrer sans tomber dans la maigreur. Le portrait de Guillaume Kaulbach mérite les mêmes reproches; c’est à coup sûr une composition très bien conçue; par malheur ni la tête ni les mains ne sont modelées avec assez de fermeté. L’auteur est entré dans une excellente voie, seulement il me paraît se contenter trop facilement. S’il veut entrer en possession d’une solide renommée, il doit étudier le dessin de Van-Dyck aussi sérieusement que sa couleur, et ne pas sacrifier la précision de la forme à l’harmonie des tons. C’est une opinion accréditée dans la foule, en Allemagne comme en France, que Rubens et Van-Dyck négligeaient le dessin et n’avaient d’autre souci que d’éblouir les yeux par l’éclat des couleurs. Cette opinion ne résiste pas à l’examen. Ni Rubens ni Van-Dyck n’ont négligé le dessin, ils l’ont compris à leur manière, cherchant surtout l’expression de la vie. M. Frédéric Kaulbach n’a saisi jusqu’à présent qu’une moitié du maître flamand; j’espère que l’étude et la réflexion lui révéleront l’autre moitié. Je n’ai rien à dire de la peinture historique et religieuse. Après avoir parlé de Cornélius et de Kaulbach, qui dominent l’école allemande, je craindrais qu’on ne se méprît sur le vrai sens du jugement que je porterais. L’histoire moderne et l’Ancien- Testament ont suscité en Prusse et en Bavière des tentatives très dignes d’estime, mais auxquelles manque le mérite de l’originalité. Je puis citer à l’appui de ma pensée Jésus et la Samaritaine, de M. Hensel, composition correcte, mais froide, qui ne blesse le goût par aucun défaut saillant, mais qui à tout prendre ne possède guère que des qualités négatives. Aussi me semble-t-il plus sage de garder le silence. Quant au paysage, l’école allemande le voit et le rend d’une façon que je n’approuve pas, mais qui peut cependant fournir d’utiles enseignemens. En France et en Angleterre, les peintres de paysage se laissent aller trop facilement au plaisir d’embrasser de grandes masses de lumière et d’ombre, et se croient dispensés d’écrire la forme des objets. L’école allemande procède tout autrement. Elle s’attache à la forme des rochers et des montagnes; elle reproduit avec une précision scientifique la configuration des terrains; mais, hélas! elle oublie d’animer ce qu’elle a dessiné. Ses études, qui pourraient servir de documens pour livrer une bataille, n’offrent pas au spectateur un bien vif intérêt. Qu’elle s’adresse à la Suisse ou au Tyrol, elle donne à tous les objets qu’elle retrace quelque chose de sec et d’anguleux. Ses rochers n’ont pas de mousse, ses arbres n’ont pas de lichen, ses lacs n’ont pas de ride. Rien ne vit, rien ne s’agite dans ces toiles qui révèlent un travail si persévérant; ni vent ni poussière. La nature entière demeure immobile et muette. Le spectacle de ces oeuvres inanimées n’est pourtant pas sans profit, car on y trouve l’exagération des qualités qui manquent trop souvent aux peintres français et anglais. Tous les contours sont déterminés, tous les arbres sont couverts d’écorce, toutes les branches ont des feuilles; rien de confus ni d’ébauché. Eh bien! si l’école anglaise, si notre école voulaient prendre conseil de l’école allemande, je nourris la ferme espérance qu’elles pourraient en tirer grand profit. Elles écriraient ce qu’elles indiquent, elles achèveraient ce qu’elles ébauchent, et comme elles possèdent des qualités de couleur et d’harmonie qui manquent à l’école allemande, elles gagneraient en précision sans rien perdre de leur éclat. Dans cette rapide analyse, j’ai négligé à dessein tous les noms secondaires, ne m’adressant qu’aux noms éminens pour savoir où en est aujourd’hui le génie germanique. Malgré l’absence d’Owerbeck, j’ai dû tenir compte de ses oeuvres. Malgré la mort récente de Danneker et l’absence volontaire de Schwanthaler, pour estimer l’état vrai du génie germanique, nous devons admettre ces deux noms illustres dans la discussion engagée. Danneker a traité avec une élégance remarquable plusieurs sujets de la mythologie païenne. Schwanthaler a élevé dans sa patrie plusieurs colosses qui offrent un aspect vraiment monumental. Nous aurions aimé à voir figurer dans l’exposition de Paris le modèle de la Bavaria, placée au Walhalla, et l’Ariane de Danneker. Ces deux maîtres ont une telle importance, qu’il n’est pas permis de parler de l’école allemande sans interroger leurs ouvrages. Il y a dans les sujets grecs traités par Danneker une chasteté qui manque trop souvent aux sujets de même origine traités chez nous par des ciseaux très habiles. Une nation qui peut offrir à l’Europe des peintres comme Cornélius, Owerbeck et Kaulbach, des sculpteurs comme Rauch, Danneker et Schwanthaler, tient à coup sûr une place considérable dans l’histoire de l’art contemporain. Avec les seuls élémens de discussion que nous fournit l’exposition de cette année, nous pouvons affirmer que le génie germanique n’est pas en décadence. Il est animé d’un désir ardent, il veut égaler les oeuvres les plus élevées de la Grèce et de l’Italie. Il ne choisit pas toujours la route la plus sûre pour atteindre ce but glorieux; mais un tel désir est déjà un titre d’honneur. Ce qui me plaît, ce qui me charme dans l’école allemande, c’est une aspiration constante vers l’idéal. Si elle ne rencontre pas souvent la beauté vraie, du moins elle la cherche toujours. Si elle se méprend sur la manière de l’exprimer, elle ne la perd jamais de vue. Si elle ne possède pas le sentiment de l’harmonie linéaire, elle ne se contente pas de copier ce qu’elle voit. C’est un grand pas de fait sur la route de la vérité. Lui sera-t-il donné de saisir et de traduire l’élégance de la forme? Démentira-t-elle toute son histoire? Je ne suis pas disposé à le croire. Il est probable qu’elle demeurera fidèle à ses antécédens; elle a du moins renoncé à l’imitation prosaïque, telle que la pratiquaient les peintres secondaires de l’école flamande. Elle a compris que la reproduction la plus littérale de la nature ne suffit pas à enchaîner l’attention. C’est pourquoi l’Allemagne tient une place à part entre les nations de l’Europe. Tandis qu’on s’empresse de tous côtés à supprimer le côté idéal de la peinture et de la statuaire, elle continue de mettre la pensée au-dessus de la forme. Elle proteste énergiquement contre les doctrines qui voudraient faire de l’ébauchoir et du pinceau les très humbles serviteurs de nos sens. Il est vrai qu’elle n’embrasse pas la tâche entière assignée aux arts du dessin; il est vrai qu’en négligeant la forme pour l’idée, elle fait tort à l’idée même, qui pour séduire l’esprit a besoin de se présenter aux yeux sous un aspect attrayant. Cependant je ressens pour elle une profonde sympathie, parce qu’elle met le travail de la pensée au-dessus du travail de la main. Trop de gens chez nous sont disposés à ne voir dans le marbre animé par le ciseau, dans la toile douée de vie par le pinceau, qu’un mets friand destiné à réveiller nos appétits blasés. L’Allemagne comprend autrement le but de la peinture et de la statuaire, et sa protestation persévérante révèle chez elle une élévation de pensée qui chez nous devient plus rare de jour en jour. Quelles que soient donc les méprises de l’école allemande, il n’en faut parler qu’avec respect. L’excellence de ses intentions plaide pour l’imperfection de ses oeuvres. Ailleurs, la vulgarité du dessein nous oblige à nous montrer sévère pour des oeuvres dont la forme est plus séduisante. Gustave Planche. III L'École Française. (2) Si je devais parler de tous les ouvrages envoyés au palais des Beaux-Arts par les artistes français, je reculerais devant une pareille tâche, car le nombre de ces ouvrages a de quoi effrayer l’esprit le plus résolu. Heureusement, pour estimer l’état de l’école française, il n’est pas nécessaire de suivre par ordre alphabétique la liste entière des tableaux et des statues qui figurent sur le livret au chapitre de la France. Le parti adopté par l’administration présente à la fois des inconvéniens et des avantages. En permettant aux peintres et aux sculpteurs de notre âge de réunir sous les yeux du public tout ce qu’ils ont fait, elle a donné à l’exposition de cette année un intérêt d’ensemble qui ne se trouve pas dans les salons annuels. Pour la génération nouvelle, c’est un précieux sujet d’étude; pour les hommes d’un âge mûr, c’est un souvenir accueilli avec reconnaissance. Il n’est pas hors de propos de comparer les impressions que l’on éprouve à dix ans, à vingt ans de distance, en présence des mêmes ouvrages: c’est là le beau côté du parti pris par l’administration; mais il manque aux plus importans de ces ouvrages cette fleur de nouveauté qui séduit la foule et attire son attention. Parmi les visiteurs du palais des Beaux-Arts, il s’en rencontre plus d’un qui promène un regard distrait sur une toile qui devrait l’arrêter. Demandez- lui pourquoi il passe; il vous répondra qu’il n’aime pas les vieilleries, et cependant il y a vingt contre un à parier qu’il ne connaît pas ce qu’il dédaigne: il a entendu dire qu’une partie des ouvrages exposés n’est pas nouvelle, et c’est pour un esprit frivole une excuse suffisante. Il est vrai que l’inattention de tels juges ne mérite pas un regret. Cependant il est évident que la partie française de l’exposition n’excite pas la même curiosité, le même empressement que les salons annuels. Ce malheur, si toutefois c’en est un, disparaît devant l’avantage qui nous est offert d’étudier le développement de l’imagination française depuis cinquante ans. Par malheur plusieurs ont manqué à l’appel, quelques-uns volontairement, d’autres pour des raisons indépendantes de leur volonté. Ainsi MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer se sont abstenus parce qu’ils sont en possession d’une renommée solidement établie ou du moins d’une clientèle nombreuse, ce qui pour le monde signifie la même chose. Assurés de placer leurs ouvrages, ils ne veulent pas s’exposer à de nouvelles discussions. Les remettre en question serait profaner l’inviolabilité qu’ils s’attribuent. L’absence est à leurs yeux tout à la fois une mesure de prudence et une mesure de dignité. Je pense que MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer se méprennent sur leurs vrais intérêts. Il est dans la destinée de tous les inventeurs de se voir sans cesse remis en question. Vouloir se dérober à la discussion est un mauvais parti. En voulant maintenir leur position, les absens s’exposent à l’oubli. Malgré la vivacité des objections soulevées par ses premiers ouvrages, l’auteur de Jane Grey eût agi sagement en les remettant sous les yeux du public, en y joignant ses ouvrages nouveaux, déjà connus par la gravure, Marie-Antoinette au tribunal révolutionnaire, l’Enfance de Pic de la Mirandole, le Passage du mont Saint-Bernard par le général Bonaparte. M. Delaroche est un homme laborieux et persévérant: il est probable qu’il est devenu plus habile dans le maniement du pinceau; mais à cet égard nous en sommes réduit aux conjectures, puisque l’auteur nous interdit la vue de ses tableaux. Les amis de M. Ary Scheffer assurent qu’il a terminé récemment une composition chrétienne d’une importance capitale. Je le crois volontiers, car si M. Ary Scheffer a montré dans le style de ses ouvrages une singulière inconstance, s’il a tour à tour imité Eugène Delacroix, Rembrandt, Albert Dürer, il a toujours montré pour la pensée un respect profond, ce qui est un titre sérieux à l’attention et à la sympathie. Comment nous prononcer sur le mérite de cette composition chrétienne? comment savoir si depuis Saint Augustin et sainte Monique il a trouvé moyen de modeler la forme humaine avec plus d’évidence et de pureté? Ses amis l’affirment, et nous ne pouvons ni contredire leur avis ni l’approuver. Quant aux absens qui ne refusaient pas de comparaître et qui cependant n’ont pas comparu, ou ne figurent que d’une manière incomplète, il y en a plusieurs dont les noms ne manquent pas d’importance. Il me suffira de citer MM. Gleyre et Barye. Pourquoi le Soir de M. Gleyre n’a-t-il pas quitté la galerie du Luxembourg? Il dépendait de l’administration de l’envoyer au palais des Beaux- Arts. Nous n’avons de Barye qu’un Jaguar; pourquoi le Centaure et le Lapithe n’ont-ils pas quitté le musée du Puy? Pourquoi les deux lions des Tuileries ne figurent-ils pas à l’exposition? Qu’on détache de l’Hôtel de Ville l’Apothéose de Napoléon, du Louvre l’Apothéose d’Homère, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai. Cependant, pour nous donner une idée complète de l’école française, il n’eût pas été hors de propos de traiter MM. Gleyre et Barye comme M. Ingres. Le Centaure et le Lapithe auraient enseigné aux étrangers la mesure du talent de l’auteur, tandis que le Jaguar n’en montre qu’une face. Quant au Soir de M. Gleyre, c’est une des compositions les plus délicates et les plus châtiées de notre école; c’est pourquoi je regrette l’oubli complet où l’on a laissé ce charmant tableau. Toutefois, malgré ces fâcheuses lacunes, nous avons devant nous un ample sujet d’étude. Il y a dans l’école française trois noms qui dominent tous les autres et qui montrent les tendances diverses de notre génération dans le domaine de la peinture: Ingres, Delacroix et Decamps. Quiconque a bien étudié les oeuvres de ces trois artistes sait à quoi s’en tenir sur l’état du génie français. Au-dessous d’eux, on trouve des hommes d’un talent éprouvé; mais ils résument l’esprit de notre génération, et, quand on les connaît bien, on possède la notion générale de l’art contemporain. Autour de ces trois noms se rallient des disciples nombreux, des admirateurs fervens; c’est pourquoi, avant d’entamer l’examen des oeuvres nouvelles soumises à notre jugement, il convient d’estimer la valeur de ces trois maîtres. L’Europe entière voit dans M. Ingres le représentant le plus fidèle, le plus persévérant et le plus pur des traditions de la renaissance, et l’Europe ne se trompe pas. L’illustre auteur de l’Apothéose d’Homère a choisi dans le passé la période la plus glorieuse et la plus féconde, et cette période est devenue pour lui un sujet d’étude exclusif. On l’accuse d’intolérance, on lui reproche de méconnaître tout ce qui a précédé, tout ce qui a suivi Raphaël. L’accusation serait grave, si M. Ingres voulait enseigner l’histoire de la peinture: une doctrine si étroite le mènerait k l’injustice; mais dans la pratique de l’art, la sévérité de ses principes n’a pas de fâcheuses conséquences. Qu’il s’enferme dans l’école romaine et ne voie de salut que dans les leçons qui nous sont offertes par le chef de cette école, c’est un fait qui ne doit alarmer personne, puisque cette doctrine signifie le culte de la beauté. Nulle période en effet ne réunit dans une aussi heureuse harmonie que l’école romaine tous les élémens dont la beauté se compose. A ne considérer que la pratique de l’art, il n’est donc pas permis de blâmer le choix de M. Ingres. Qu’il se méprenne sur la valeur de plusieurs écoles, qu’il condamne comme des fléaux des oeuvres qui ont droit à notre admiration, qu’il répudie Rubens et Rembrandt, qu’il se montre sévère pour Venise, peu nous importe. Sa profession n’est pas de juger, mais de produire, et il a produit des oeuvres admirables. Doué d’une ardeur infatigable, il conserve toute la jeunesse, toute la ferveur de ses premières années. Elève de David, plein de respect pour les leçons de son premier maître, il comprit bientôt ce qu’il y avait d’incomplet et d’erroné dans cet enseignement, et pressentit le danger de la statuaire dans le domaine de la peinture. Il abandonna l’étude des marbres et se tourna vers Raphaël. Ce second maître est le seul qu’il ait suivi fidèlement dans sa longue carrière. Il n’avait que vingt et un ans lorsqu’il obtint, en 1801, le grand prix de Rome; mais son goût s’était formé de bonne heure, et, dès qu’il eut mis le pied au Vatican, il embrassa d’une foi ardente et résolue la religion de toute sa vie. On se tromperait pourtant, si l’on croyait que M. Ingres, entraîné par l’amour de la tradition, néglige l’étude de la nature. Malgré sa vive admiration pour l’École d’Athènes, dont tous les détails ne sont pas réels, personne peut-être n’a consulté aussi souvent que lui le modèle vivant. Ses portraits à la mine de plomb, que je regrette de ne pas voir au palais des Beaux-Arts, prouveraient avec quel soin, avec quelle assiduité il a étudié toutes les variétés du masque humain, et les dessins faits pour son dernier tableau, pour l’Apothéose de Napoléon, montrent son amour pour les moindres parties de la réalité. Tous ceux qui ont eu le plaisir de contempler ces dessins et qui sont en mesure de les juger n’hésitent pas à les comparer, pour la puissance et la fidélité, aux plus beaux dessins des maîtres de la renaissance que nous possédons au Louvre. C’est là un côté du talent de M. Ingres que le public ignore généralement. On le croit livré tout entier au culte du passé, et l’on ignore qu’il n’accepte jamais la tradition sans la contrôler par l’étude du modèle vivant. Il consulte l’école romaine pour le goût, pour l’harmonie. L’heure de l’exécution venue, il ne se fie qu’à lui-même, au témoignage de ses yeux. C’est ce qui donne à ses oeuvres tant de relief et de solidité. Les figures peintes de mémoire peuvent en effet nous séduire par leur élégance, mais il est bien rare qu’elles résistent à l’examen. Tôt ou tard l’oeil aperçoit des parties incomplètes ou inexactes. M. Ingres, grâce à ses habitudes laborieuses, n’a pas à redouter de pareilles découvertes. Dans son art, ce n’est pas seulement un érudit, comme on se plaît à le répéter; c’est aussi un savant dans l’acception la plus élevée. Non-seulement il connaît toutes les belles oeuvres de l’école romaine, mais il sait pourquoi elles sont belles, et il retrouve dans la nature le germe de cette beauté suprême. D’ailleurs, si Raphaël est pour lui le maître des maîtres, comme Mozart pour les mélodistes, il n’ignore pas, il admire sans les imiter les deux grands Florentins que Raphaël a surpassés par la réunion de tous les dons, mais qui le dominent par la précision et la profondeur du dessin, -l’auteur de la Cène et l’auteur des Sibylles de la Sixtine. Quelque jugement que l’on prononce sur les facultés inventives de M. Ingres, il ne faut parler de lui qu’avec vénération, avec reconnaissance, car de tous les peintres français qui ont paru depuis Nicolas Poussin, c’est celui qui s’est maintenu avec le plus de constance et de bonheur dans les hautes régions de la pensée, et j’ajouterai que pour le maniement du pinceau, pour le choix exquis des lignes, pour l’achèvement des morceaux, il est supérieur à son illustre devancier. Il n’a jamais tenu compte des caprices de la mode, il n’a jamais sacrifié aux engouemens de la foule. Calme et patient, il est demeuré lui-même, attendant sans dépit que le goût public montât jusqu’à lui, et son espérance n’a pas été déçue. Parmi les oeuvres de M. Ingres, qui toutes se recommandent par des mérites particuliers, il y en a quatre que je puis appeler excellentes sans m’exposer au reproche de flatterie: l’Apothéose d’Homère, le Martyre de saint Symphorien, la Vénus Anadyomène, et le portrait de M. Bertin. Ces compositions réunissent tout ce qu’il y a d’exquis et de savant dans le talent de l’auteur. Je rapproche à dessein l’Apothéose d’Homère du Martyre de suint Symphorien pour montrer toute la variété, toute la souplesse d’imagination qui le caractérise. Je regrette, pour l’instruction de la génération nouvelle, que la chronologie des oeuvres de M. Ingres ne soit pas indiquée dans le livret avec plus de précision et de fidélité, car la date n’est pas sans importance. Ainsi le livret attribue l’Apothéose d’Homère à l’année 1842. Or tous ceux qui ont suivi les travaux de M. Ingres savent très bien que cette composition se rapporte aux dernières années de la restauration. Il n’est pas inutile de relever cette méprise. Le Martyre de saint Symphorien, que le livret donne comme une peinture de 1827, n’a été offert au public qu’en 1834. Or entre ces deux oeuvres capitales il y a une différence de style qui s’explique par les dates vraies, et que l’altération des dates rend inexplicable. M. Ingres avait quarante-sept ans lorsqu’il peignit ou du moins lorsqu’il acheva l’Apothéose d’Homère. Après un long séjour en Italie, il voulut montrer sous une forme éclatante et pure le fruit de ses études, et l’espérance de ses plus fervens admirateurs fut pleinement réalisée. On peut discuter en effet le choix des poètes modernes groupés aux pieds da poète déifié, on peut s’étonner de la présence du Tasse, qui, malgré ses mérites, n’appartient certainement pas à la famille d’Homère; mais il faut s’incliner avec respect devant la majesté sereine, devant la merveilleuse harmonie de cette composition. Ce n’est pas l’Italie seule qui l’a inspirée. M. Ingres dans l’Apothéose d’Homère a voulu s’élever jusqu’à l’art grec, et quoique le temps nous ait envié les oeuvres de Timanthe et de Zeuxis, les murs de Pompeï et d’Herculanum nous en disent assez pour nous permettre d’affirmer que le peintre français n’est pas demeuré au-dessous de son ambition. Il ne s’en est pas tenu aux débris de Pompeï et d’Herculanum, il a consulté avec une égale assiduité, avec une égale sollicitude, les pierres gravées, les camées, et de toutes ces études il a tiré une oeuvre d’un caractère vraiment hellénique. Pour justifier mon opinion, il me suffira de citer les deux figures qui représentent l’Iliade et l’Odyssée; on comprend, en les regardant, que l’auteur doit se trouver dépaysé au milieu des compositions prosaïques dont la foule se repaît avidement. L’Iliade et l’Odyssée sont deux types accomplis d’élégance et de grandeur. Quant au poète déifié, il respire une majesté olympienne. Sept ans plus tard, M. Ingres achevait le Martyre de saint Symphorien. C’est encore la même habileté, le même savoir; ce n’est plus le même style. L’Apothéose d’Homère relève de la Grèce encore plus que de l’Italie. Arrivé à la maturité, l’élève de David essaie de remonter jusqu’au génie d’Apelles en consultant le génie de Raphaël. Pour répondre aux envieux qui l’accusaient de ne pas comprendre l’énergie dans le dessin, le pathétique dans l’expression, parvenu à l’âge de cinquante-quatre ans, il achève cet admirable martyre qui soulevait en 1834 de si vives, de si orageuses discussions, et que la génération nouvelle connaît à peine. On a prononcé en cette occasion le nom de Sébastien del Piombo, et ce n’est pas sans raison. On sait en effet que Sébastien, Vénitien par sa naissance, peignait presque toujours d’après les dessins de son maître Michel-Ange. La Résurrection de Lazare, exécutée en 1520 en même temps que la Transfiguration, n’avait pas d’autre origine. Le Christ à la Colonne, qui se voit à Saint-Pierre in Montorio, appartient également par la conception et le dessin au maître de Sébastien. Il n’y avait donc rien d’injuste à rappeler le nom du Vénitien à propos du Saint Symphorien; mais il faut reconnaître que l’oeuvre du peintre français se recommande par une puissante originalité. L’expression extatique et rayonnante du principal personnage, qui marche à la mort comme à une fête, la joie triomphante de sa mère, sont des traits de génie et ne réveillent aucun souvenir. Comparé à l’Apothéose d’Homère, le Martyre de saint Symphorien acquiert un nouvel intérêt, car il y a dans le dessin des figures une énergie qui va parfois jusqu’à la violence, tandis que tous les personnages groupés autour du père de l’épopée se distinguent par la pureté des lignes, par la simplicité, la sobriété du modelé. Le Martyre de saint Symphorien représente dans la vie de M. Ingres quelque chose d’analogue aux Sibylles de Sainte-Marie de la Paix dans la vie de son maître bien-aimé. II a voulu prouver que la grâce n’était pas son domaine exclusif, et nous devons avouer que la démonstration est complète. Cependant il n’a pas persévéré dans ce nouveau style, et je crois qu’il a eu raison, de même que son maître a bien fait, après les Sibylles de Sainte-Marie et l’Isaïe de Saint-Augustin, de revenir au style de l’École d’Athènes et du Parnasse. Je n’hésite pourtant pas à mettre le Saint Symphorien sur la même ligne que l’Apothéose d’Homère. Quoique ma prédilection soit acquise à ce dernier ouvrage, je reconnais dans le premier un savoir prodigieux, une invention pathétique, une variété d’expression qui n’appartiennent qu’aux maîtres consommés. Le portrait de M. Bertin, exposé pour la première fois en même temps que le Martyre, se recommande par les mêmes qualités. Popularisé par le burin d’Henriquel Dupont, qui en a merveilleuse- ment rendu le caractère, il jouit depuis vingt ans d’une renommée européenne. Le masque est modelé avec une fermeté qui n’a jamais été surpassée. Les yeux regardent, et la bouche parle. Pour ceux qui ont connu le modèle, c’est une véritable résurrection; quant aux spectateurs qui ne peuvent pas apprécier le mérite de la ressemblance, ils admirent l’expression du visage. Les mains appuyées sur les genoux sont dessinées avec une habileté magistrale. On peut les proposer comme sujet d’étude à tous les peintres qui veulent imiter ce qu’ils voient sans descendre jusqu’aux détails mesquins. Pour moi, le portrait de M. Bertin est le meilleur et le plus beau de tous ceux qu’a signés M. Ingres. L’auteur n’a rien fait d’aussi vrai, d’aussi vivant. Le portrait de Mme de Rothschild est plein de grâce et d’élégance, mais je n’y trouve pas l’accent de vérité qui me frappe dans le portrait de M. Bertin. La Vénus Anadyomène appartient au premier séjour de l’auteur en Italie, quoiqu’elle n’ait été achevée que dans ces dernières années. C’est une création éclatante de jeunesse et de beauté. C’est bien la divine Aphrodite telle que nous la représente Hésiode dans sa Théogonie. La merveilleuse pureté des contours, la mollesse voluptueuse du mouvement enchantent tous les regards. Si l’on ne savait pas à quelle période se rapporte cet ouvrage d’une perfection si exquise, il serait facile de le deviner, car si la main d’un vieillard peut terminer une telle oeuvre, il faut un esprit jeune pour la concevoir. L’Anadyomène de M. Ingres peut se comparer, pour l’élévation du style, aux plus belles figures de ce nom que l’antiquité nous a laissées. La déesse se révèle par sa seule beauté. Rien de lascif dans son attitude, rien qui embrase les sens engourdis. Elle sort de l’écume des flots radieuse et nue, et n’a qu’à se montrer pour dominer les hommes et les dieux. C’est à coup sûr une des oeuvres les plus parfaites de l’art français depuis son origine jusqu’à nos jours, et c’est pour moi, avec l’Apothéose d’Homère, l’expression la plus pure du talent de l’auteur. On peut discuter la forme des enfans qui entourent Aphrodite; on ne peut qu’admirer le torse et les membres de la déesse. Il y a dans ce beau corps une souplesse et une puissance que la statuaire a su exprimer dans ses périodes les plus glorieuses, et que nos yeux aperçoivent bien rarement dans le monde réel. C’est pourquoi l’Anadyomène de M. Ingres doit être louée sans réserve, car c’est le type de la beauté idéale dans sa plus haute expression. Il y a maintenant trente-trois ans que M. Eugène Delacroix est entré pour la première fois dans la lice, car Dante et Virgile, le premier tableau qu’il ait exposé, appartiennent au salon de 1822. Depuis trente-trois ans, il soutient contre les traditions de l’école une lutte acharnée. A-t-il gagné toutes les batailles qu’il a livrées? Ses admirateurs les plus fervens n’oseraient l’affirmer: il sait lui-même que chacune de ses tentatives n’a pas été marquée par une victoire; mais, quoi qu’on puisse penser de la valeur de ses doctrines, il faut lui rendre cette justice, qu’il n’a pas abandonné un seul jour la voie où il s’était engagé. Or quelle est cette voie? M. Delacroix n’a jamais visité l’Italie, et pourtant il se rattache à l’Italie; par sa passion pour la lumière, pour la splendeur des tons, il compte parmi les disciples de Paul Véronèse. C’est à l’école de Venise qu’il faut rapporter l’origine de ses premiers ouvrages. Plus tard il s’est épris de la chair, et sans déserter l’école de Venise il a choisi parmi les Flamands le peintre qui avait mis à profit avec le plus d’éclat les leçons de Paul Véronèse, Pierre-Paul Rubens. C’est à ces deux parrains que nous devons rapporter sa manière de comprendre le maniement du pinceau. En déterminant ainsi l’origine de ses habitudes, je n’entends pas contester l’indépendance de son imagination. Lorsqu’il invente, il ne relève que de lui-même. Il ne consulte ni Rubens, ni Paul Véronèse, mais sa pensée: sur ce terrain il peut soutenir la lutte avec les plus puissans, car il possède un don merveilleux, le don de transformation. Il a tour à tour abordé les sujets les plus divers, et pour traiter chacun de ces sujets, il a trouvé des accens nouveaux qui n’éveillaient aucun souvenir. Imitant tour à tour l’école vénitienne et l’école flamande pour le choix des tons, il est toujours demeuré lui-même dans toutes les questions qui se rattachent à l’invention. La série qu’il nous offre cette année n’est pas complète; cependant elle nous permet d’apprécier la marche de sa pensée. Elevé dans l’atelier de Guérin, maître austère et impérieux, il a senti de bonne heure le besoin de secouer le joug et de marcher par lui-même dans une voie neuve et personnelle. Les traditions de l’académie ne pouvaient convenir à la nature de son esprit. Il a donc cherché hors de l’académie des leçons assorties à la trempe de son caractère, et c’est à Venise qu’il s’est d’abord adressé. Plus tard, quand il s’est tourné du côté d’Anvers, il n’a pas eu besoin de changer violemment sa méthode, car dans l’histoire de l’art Anvers procède de Venise. A travers ses tâtonnemens, qui ont été nombreux, il est toujours demeuré fidèle à ses premières prédilections. Pour le choix des sujets, il est vraiment cosmopolite. Il interroge tour à tour l’Ancien et le Nouveau Testament, l’antiquité païenne et l’histoire moderne. Shakspeare et Byron lui ont fourni des thèmes nombreux, dont il a su tirer un excellent parti. Il me suffira de citer Hamlet et le Fossoyeur, les Adieux de Roméo et de Juliette et le Naufrage de don Juan. Envisagées sous l’aspect pathétique, ces compositions méritent des éloges sans réserve. Étudiées sous le rapport linéaire, elles soulèvent des objections nombreuses, que je ne me charge pas de réfuter, et je crois que l’auteur sait aussi bien que personne ce qui manque à ses oeuvres pour être classées parmi les oeuvres pures. Le quereller sur ce terrain serait une tâche puérile. Eugène Delacroix est avant tout inventeur. Quant à l’exécution, elle demeure presque toujours au-dessous de sa pensée, au-dessous de sa volonté, et j’emploie à dessein le mot de volonté, car l’auteur du Massacre de Scio est un des hommes les plus résolus, les plus persévérans de notre âge. Depuis son premier tableau, qu’il a signé à vingt-six ans, jusqu’au salon de la Paix de l’Hôtel-de- Ville, il n’a rien fait, rien tenté, rien achevé sans délibérer mûrement. Ceux qui le prennent pour un improvisateur se trompent d’une manière étrange. Il n’abandonne rien au hasard, et quelle que soit la vivacité de son imagination, il lui arrive bien rarement de trouver du premier coup la composition qu’il doit exécuter. Pour la foule, c’est un faiseur d’ébauches abondantes, variées, splendides; pour ceux qui ont pu suivre, épier, étudier les transformations de sa pensée, c’est un des esprits les plus inquiets, les plus mobiles, les plus défians, je veux dire de ceux qui se défient le plus d’eux-mêmes. Loin de se complaire dans son oeuvre, il n’est jamais content de la toile qu’il vient d’achever. Il aperçoit très bien les défauts qui seront relevés; mais comme il a fait de son mieux, il abandonne sa pensée aux chances de la discussion, et se console des reproches qui lui sont adressés en songeant à ses oeuvres futures, à ses oeuvres prochaines. Il aime son métier avec passion. Produire est pour lui une joie de chaque jour. Aussi, quoiqu’il ne dédaigne pas la gloire, quoique depuis trente-trois ans il n’ait lien négligé pour établir, pour agrandir sa renommée, il ne garde pas rancune à ceux qui le blâment ou le raillent, il ne boude pas le public et se lient toujours sur la brèche. Il ne veut pas que la foule oublie son nom, et se présente chaque année avec une oeuvre nouvelle. Malgré la richesse et la variété des tableaux signés de son nom qui se trouvent réunis au palais des Beaux-Arts, je suis loin de croire cependant qu’ils donnent une idée complète de son talent. La Madeleine au Désert, la Médée furieuse, nous révèlent son aptitude singulière pour l’expression de la souffrance; mais pour estimer l’étendue de son savoir, pour comprendre ce qu’il, vaut, il faut consulter la coupole de la bibliothèque du Luxembourg, le Triomphe d’Apollon dans la galerie du Louvre, et le salon de la Paix à l’Hôtel-de-Ville. C’est là qu’il a mis à profit de la manière la plus puissante les leçons de ses deux maîtres, Paul Véronèse et Rubens. Ce n’est pas que j’entende le comparer pour la correction au peintre vénitien, il n’accepterait pas cet éloge; mais pour l’abondance de l’invention, pour la variété des épisodes, pour l’harmonie lumineuse de la composition, il peut se comparer à Rubens aussi bien qu’à Paul Véronèse. La coupole de la bibliothèque du Luxembourg, dont le sujet appartient à la Divine Comédie, se recommande par une grâce exquise, et l’harmonie en est tellement séduisante, qu’on ne songe pas à se demander si le contour des figures est à l’abri de tout reproche. Le Triomphe d’Apollon, de l’aveu même de ceux qui n’aiment pas la manière de l’auteur, est une des inventions les plus hardies et les plus heureuses de notre temps. Les Vénitiens n’ont rien fait de plus éclatant. Quant au salon de la Paix de l’Hôtel-de-Ville, c’est, à mon avis, le meilleur ouvrage de M. Delacroix. Non-seulement le sujet principal, le Triomphe de la Paix, est traité avec une merveilleuse clarté, mais tous les épisodes de la vie d’Hercule, qui ornent la frise, sont rendus avec un bonheur qui n’appartient qu’aux esprits persévérans. Je ne m’explique pas pourquoi l’auteur n’a pas tenu à montrer au palais des Beaux-Arts, sinon la première, du moins la seconde et la troisième de ces compositions. La peinture de la coupole, conçue pour une surface concave, n’aurait pu se dérouler sur une surface plate; mais le Triomphe d’Apollon et le Triomphe de la Paix n’offraient pas le même inconvénient. L’auteur a-t-il craint que ces deux peintures, conçues pour servir de plafond, perdissent une partie de leur valeur lorsqu’elles seraient vues comme des tableaux de galerie? Je ne sais. En tout cas, une telle crainte ne me paraît pas légitime. M. Delacroix a maintenant donné la mesure complète de ses facultés. Arrivé à la maturité après une lutte glorieusement soutenue; il n’est pas à présumer qu’il se révèle sous un aspect nouveau. Il est aujourd’hui ce qu’il sera pour les, générations futures. Son imagination féconde, la couleur splendide et harmonieuse dont il sait revêtir sa pensée, assurent la durée de son nom; mais il est permis à ses admirateurs les plus sincères de regretter qu’il n’ait pas su allier l’harmonie et la pureté des lignes à la splendeur, à l’harmonie des tons. La série de tableaux et de dessins exposés par M. Decamps, quoique nombreuse, n’est cependant pas complète. Tous ceux qui ont suivi ses travaux depuis vingt-cinq ans y remarqueront des lacunes fâcheuses. Il me suffira de signaler l’absence de ces grandes compositions au fusain tirées de l’histoire de la Gaule, et qui avaient excité, il y a quelques années, une admiration si vive et si légitime. Le Supplice des crochets, qui attirait tous les regards par l’énergie de l’expression, la variété des physionomies et la richesse des costumes, aurait été revu avec intérêt. Cependant les ouvrages que nous avons devant nous permettent de marquer avec précision le rang qui appartient à l’auteur. Parmi les hommes de notre temps, je n’en sais pas un qui puisse lui être comparé pour la manière de comprendre la nature. Son regard pénétrant saisit avec une merveilleuse sagacité dans un paysage, dans une figure ce qui convient à la peinture, et répudie sans hésiter ce que la peinture répudie. Ce n’est certainement pas dans l’atelier de son maître, M. Abel de Pujol, qu’il a puisé le germe de son talent. Original dans le choix des sujets, il ne l’est pas moins dans l’art de rendre sa pensée. Il donne à toutes les parties de sa composition un relief singulier et les éclaire avec une adresse qui rappelle les prodiges de Rembrandt. S’il fallait en effet établir sa filiation, c’est à Rembrandt que nous devrions remonter. Comme le chef de l’école hollandaise, le peintre français se préoccupe avant tout des caprices de la lumière; mais il n’essaie pas de lutter avec son illustre aïeul et d’emprisonner un rayon pour éclairer les ténèbres. Il aime le soleil avec passion et se plaît à inonder sa toile de lumière. S’il réveille en mainte occasion le souvenir du maître hollandais, on ne peut donc pas dire qu’il le copie. Il est même avéré qu’il n’a jamais essayé de suivre sa trace. Le problème qu’il s’est posé n’est pas celui que Rembrandt a résolu. Il prodigue la splendeur, tandis que le chef de l’école hollandaise distribuait la lumière avec avarice. L’Orient et l’Italie ont tour à tour exercé son imagination. Quoiqu’il soit rangé parmi les peintres de genre, il a parcouru d’un pied libre et hardi le domaine entier de son art. Il ne s’est pas contenté de retracer fidèlement ce qu’il avait vu dans ses voyages; il a traité les épisodes les plus touchans de l’Ancien et du Nouveau Testament avec un rare bonheur. Ses compositions bibliques sont à la fois graves et familières; aussi ont-elles un accent tout nouveau. L’histoire de Samson et l’histoire de Joseph ont pris entre ses mains un caractère qui n’a rien d’inattendu pour les hommes initiés aux moeurs de l’Orient, mais qui étonne et déroute les spectateurs engoués des traditions académiques. Pour moi, je ne me lasse pas d’admirer ces poèmes tantôt naïfs, tantôt énergiques, mais toujours vrais. Tous les personnages sont représentés avec une simplicité que les maîtres les plus habiles n’ont jamais dépassée. L’auteur met à profit ses souvenirs de voyage, et dans ses inventions les plus hardies il a l’air de transcrire ce qu’il a vu. Cependant ceux qui rangeraient Decamps parmi les peintres spontanés et dédaigneux de la réflexion se tromperaient étrangement. Si la nature l’a richement doué, il ne s’en est pas tenu aux dons de la nature; il a fécondé, agrandi par un travail assidu, les facultés heureuses qu’il avait reçues. Il n’y a pas un de ses tableaux qui n’ait été gratté plusieurs fois et remanié de façon à frapper de surprise les spectateurs qui connaissaient la première forme de sa pensée. Sans indulgence pour lui-même, il détruit l’oeuvre qui semblait achevée et la recommence, comme s’il n’avait rien à regretter. C’est en suivant cette méthode qu’il est arrivé à produire des compositions d’une vérité si évidente et si solidement modelées. La Défaite des Cimbres, exposée pour la première fois en 1834, prouve que Decamps s’élève, quand il veut, aux plus hautes conceptions. Quoi qu’on puisse penser de l’exécution matérielle de ce tableau, il est impossible de méconnaître la grandeur de la pensée. C’est une bataille où l’on se bat, une bataille où le sang coule, où l’épée entame la chair, et cet éloge, qui semble vulgaire, est bien rarement mérité. Que de compositions décorées du nom de bataille devant lesquelles se pâment d’aise les spectateurs ennemis de toute mêlée tumultueuse! On peut trouver que les masses sont trop confuses, que les figures du premier plan ne sont pas dessinées avec assez de précision; mais il faut rendre justice à l’énergie de l’invention. J’aurais voulu que le public vît en même temps la défaite des Cimbres et les épisodes de la guerre soutenue par les Gaulois contre les Romains. L’agrandissement du style de l’auteur eût frappé tous les yeux. Pour les hommes qui aiment vraiment la peinture, Decamps est un des plus grands artistes que la France ait produits, un de ceux dont le nom n’a pas à craindre l’oubli. Il connaît les limites de son art, et ne lui demande jamais l’expression d’une pensée complexe; aussi tontes ses oeuvres nous attirent par leur clarté avant de nous charmer par l’originalité de leur accent. Il sait nettement ce qu’il veut faire, et sa main m trahit pas sa volonté. Ses paysages d’Orient et d’Italie sont à bon droit regardés par les connaisseurs comme des prodiges de splendeur et de vérité. Dans les premières années de sa carrière, il a eu plus d’un imitateur; il n’a jamais eu de rival. Sa manière n’appartient qu’à lui, et jusqu’à présent ceux qui ont cru le copier n’ont fait que le parodier. Maître absolu dans le domaine qu’il a conquis, il n’a pas à redouter l’invasion d’un voisin jaloux. Ce n’est pas qu’il n’y ait beaucoup à gagner dans son commerce, mais il défie toute tentative de plagiat. Pour peindre à sa manière, il faut avoir vu ce qu’il a vu, et surtout se résigner aux mêmes épreuves, aux mêmes tâtonnemens, car Decamps, malgré son habileté, malgré sa renommée, ne fait rien du premier coup. Ses amis, en le voyant partir pour l’Italie, n’étaient pas sans inquiétude; ils se demandaient si le spectacle des peintures murales ne jetterait pas le trouble dans son esprit, s’il n’essaierait pas de changer sa manière. Heureusement il a su résister à cette tentation. En présence des plus belles oeuvres que le pinceau ait jamais créées, il est demeuré lui-même et n’a pas renoncé à ses habitudes. Il a compris qu’il valait mieux suivre une méthode personnelle que d’abdiquer sa volonté pour essayer de recommencer le passé. Il est revenu d’Italie plus habile, plus savant; mais son talent n’avait pas changé de nature; en peignant la Cervara, il a gardé le style de ses premières années. Pourquoi Decamps n’a-t-il jamais abordé ce qu’on est-convenu d’appeler la grande peinture? C’est une question que j’ai entendu poser plus d’une fois. Est-ce de sa part un signe d’injuste défiance? N’est-ce pas plutôt une preuve de bon sens? Pour moi, je crois qu’il a bien fait de s’en tenir à la peinture de chevalet. Je ne dis pas qu’il eût échoué en agrandissant le cadre de ses conceptions: ce serait de ma part une ridicule présomption que de vouloir mesurer ses facultés; mais il a préféré le certain à l’incertain, le connu à l’inconnu, et je n’ose le blâmer. On lui a souvent reproché d’abuser de l’empâtement, et cette accusation n’est pas absolument dépourvue de justesse: plus d’une fois en effet il lui est arrivé de modeler des nuages presque aussi solidement que des terrains; mais cette faute, que je n’entends pas contester, est amplement rachetée par le relief qu’il sait donner à tous les objets. Et puis, en regardant ses tableaux, il faut se rappeler ce que disait Rembrandt à ceux qui voulaient regarder ses oeuvres de trop près: « La peinture n’est pas faite pour être flairée. » Qu’importe en effet que Decamps ait empâté plus d’une toile outre mesure? La question est de savoir s’il a obtenu l’effet qu’il voulait ou s’il s’est trompé dans ses prévisions. Or je ne crois pas que son espérance ait été souvent déçue. Qu’il nous représente le Christ enfant au milieu des docteurs ou bien un Vieux berger par un temps d’orage, il calcule ses procédés selon l’impression qu’il veut produire, et nous aurions mauvaise grâce à le chicaner sur la route qu’il a suivie, puisqu’il a touché le but. C’est pourquoi je pense que ses oeuvres tiendront une, grande place dans l’histoire de l’art français. Je ne crois pas qu’il se soit jamais inquiété des théories qui se discutaient autour de lui. Les idées générales ne sont guère de son goût, il se moque volontiers de ceux qui s’en nourrissent et les appelle mangeurs de viande creuse. Il ne faut voir dans cette ironie que l’exagération d’une pensée vraie. Les théories les plus savantes, étayées des plus solides argumens, ne servent pas à grand’chose lorsqu’il s’agit de faire un tableau. L’étude du modèle vivant, le commerce intime des grands maîtres sont d’un plus grand secours que les livres. Cependant la connaissance technique de la peinture ne dispense pas de l’exercice de l’intelligence, et Decamps lui-même, qui dédaigne à bon droit les peintres parleurs qui veulent expliquer leurs oeuvres, ne serait pas arrivé à la renommée, s’il n’eût construit à son usage des idées générales qui ont servi de règle à sa conduite. Il se moque des théories, et s’il n’eût pas été théoricien à son insu, s’il n’eût pas arrangé dans sa tête un ensemble d’idées dont il ne s’est jamais écarté, il ne serait pas aujourd’hui ce qu’il est. Praticien consommé, il a prouvé plus d’une fois qu’il ne s’en tient pas à la partie matérielle de son métier. Quand il a choisi Rembrandt pour maître et pour guide en quittant l’atelier de M. Abel de Pujol, bon gré, ma! gré, il a bien fallu qu’il se fît une théorie. Le public, je dois le reconnaître, continue à prendre M. Couture pour un peintre de premier ordre. On rencontre au palais des Beaux-Arts des hommes de très bonne foi, et qui se donnent pour sérieux, parlant à haute voix de l’école de M. Couture. Les amis de M. Couture et ses élèves, qui sont, hélas! nombreux, ont accrédité dans la foule une idée singulière et dont je suis pourtant obligé de tenir compte, ne fût-ce que pour constater la dépravation du goût public. C’est à lui que commence l’école française; avant lui, tout était confusion et chaos; c’est lui qui a, débrouillé les élémens et enseigné à notre pays l’intelligence et l’expression de la beauté! J’éprouve quelque répugnance à répéter de tels enfantillages, et cependant, si je les omettais, je manquerais à mon devoir d’historien. Quand de tels symptômes se produisent, quand le trouble intellectuel se révèle par de tels signes, il faut les enregistrer. C’est à ce prix seulement qu’on peut suivre les déviations et les défaillances du bon sens. Est-ce à dire que M. Couture soit un Lomme sans talent? Ce serait aller trop loin et compromettre la cause de la vérité en la défendant à outrance. L’auteur des Romains de la décadence ne manque pas d’adresse: il connaît le maniement du pinceau, et dans la pratique matérielle de son métier il peut passer pour habile; mais il ne possède pas les premières notions du goût le plus vulgaire, et quand il s’agit d’inventer, il prend pour conseil les époques de décadence. Ce novateur si vanté, qui n’a pas régénéré, au dire de ses amis et de ses élèves, mais bien fondé l’école française, n’est tout simplement qu’un imitateur laborieux de la peinture française au XVIIIe siècle. Encore faut-il ajouter que tous les hommes de bonne foi, pourvus de lumières suffisantes, c’est-à-dire initiés à l’histoire de la peinture, jugent que l’auteur de l’orgie romaine s’est montré souvent inférieur à Vanloo et à Boucher. Quant à la grâce de Greuze, n’en parlons pas, M. Couture ne l’a jamais rencontrée; je ne sais pas même s’il l’a jamais cherchée. Peut-être aurait-il cru déroger en se préoccupant d’un tel modèle. Ce qui demeure établi pour les juges compétens, c’est que M. Couture jouit aujourd’hui d’une renommée que rien ne justifie. Ce qu’il est facile de prévoir, c’est que la vogue acquise à ses ouvrages n’a pas de longs jours à vivre, et que ses admirateurs les plus fervens s’étonneront bientôt d’avoir pu le prôner avec tant d’empressement. Enfant gâté de la mode, dans quelques mois peut-être, on aura oublié jusqu’à son nom. En attendant que le jour de la justice arrive, en attendant que le bon sens reprenne le dessus, contentons-nous de caractériser nettement ce talent dont on a voulu exagérer la valeur: ce n’est pas une manière nouvelle, mais un emprunt fait au XVIIIe siècle. M. Courbet aurait voulu exposer au palais des Beaux-Arts ce qu’il appelle son oeuvre; le jury ne l’a pas permis, et je n’hésite pas à déclarer qu’il a eu tort. Il eût été bon et salutaire de soumettre au jugement public l’ensemble des tableaux créés par cet autre novateur. En refusant une partie de ses ouvrages, dont plusieurs avaient déjà été exposés, le jury fait à l’auteur une position de persécuté, de génie méconnu qui n’est point sans danger pour le goût. Que M. Courbet sache imiter avec fidélité, avec évidence plusieurs parties du modèle vivant, ce n’est pas moi qui essaierai de le contester; mais qu’il soit peintre dans l’acception vraie du mot, c’est une autre question qui ne se résout pas de la même manière. L’auteur de l’Enterrement d’Ornans n’est pas seulement un praticien, c’est aussi un théoricien de première force, et il l’a bien prouvé dans le manifeste signé de son nom, et envoyé sous forme de circulaire à tous les amis de la justice et de la vérité qui n’acceptent pas les yeux fermés les décisions du jury. On l’a baptisé du nom de réaliste, et il regarde cette dénomination comme donnant une idée inexacte et incomplète de son talent. A son avis, la plupart des définitions appliquées aux tendances de l’art sont mensongères, et il ajoute avec une sagacité magistrale que, s’il en était autrement, les oeuvres seraient inutiles. La conclusion n’est pas en parfaite harmonie avec les prémisses, mais pourquoi nous en étonner? M. Courbet n’est pas un écrivain de profession; il n’a pas eu le loisir d’étudier la valeur des mots et l’enchaînement des idées; il jette sur le papier l’ébauche de sa pensée et compte sur la pénétration du lecteur. Il n’a pas compris que, pour caractériser les tendances de l’art, il fallait de toute nécessité les avoir surprises. Et comment les surprendre, si ce n’est en étudiant les oeuvres? Proclamer l’inutilité des oeuvres dans le cas où la définition serait exacte, c’est tout bonnement admettre l’effet en supprimant la cause. Qu’on soit réaliste ou spiritualiste, une telle logique blesse le bon sens, et je conseille à M. Courbet d’y renoncer; mais il faut le remercier de nous avoir livré généreusement le secret de son talent. Les esprits les plus pénétrans s’évertuaient à le deviner, et pour nous servir d’une expression vulgaire qui ne doit pas malsonner aux oreilles de M. Courbet, jetaient leur langue aux chiens. Maintenant nous n’avons plus à souhaiter que la lumière se fasse; grâce à l’auteur du manifeste, la lumière s’est faite, et nous possédons la vérité, la vérité tout entière: le doute n’est plus permis. Nous savons ce qu’a voulu M. Courbet: puiser dans la notion complète de la tradition le sentiment de sa personnalité. Ce dessein magnifique, cette courageuse résolution vaut la peine d’être notée. Un esprit vulgaire se fût contenté d’étudier le passé pour le connaître; une telle joie n’est pas faite pour un réaliste vraiment digne de ce nom. Dégager sa personnalité de l’intelligence complète de la tradition, à la bonne heure, voilà une ambition digne de tenter un noble coeur! Si M. Courbet a étudié la Grèce et l’Italie, la Hollande et la Flandre, l’Allemagne, l’Espagne et la Fiance, et je veux bien le croire sur parole, ce n’était pas pour savoir ce que valent Phidias et Raphaël, Rubens, Rembrandt, Holbein, Murillo et Poussin, mais pour s’affirmer à lui-même qu’il ne leur ressemble pas, et qu’il aurait grand tort de les imiter. A vrai dire, le public était déjà et depuis longtemps d’accord avec lui, au moins sur le premier point. Quant au second point, il nous permettra de ne pas accepter son avis. La tradition, où il a puisé le sentiment de sa personnalité, n’enseigne pas le culte du laid, et ce n’est pas la peine de l’interroger pour copier sans choix tout ce qui s’offre à nos yeux. M. Courbet nous dit qu’il a voulu laisser à la postérité l’image fidèle de nos idées, de nos moeurs, de nos coutumes. Si la postérité le croyait sur parole, elle recevrait là un fort vilain cadeau. Les figures peintes par M. Courbet donnent de notre espèce un piètre échantillon, et sans vouloir flatter mon temps, j’aime à croire qu’il l’a calomnié. Si toutes les femmes de France ne possèdent pas la beauté des Arlésiennes, il est difficile de rencontrer, même en notre pays, des types aussi laids que les baigneuses de M. Courbet. Pousser aussi loin le réalisme quand on a le malheur de faire une pareille rencontre, c’est abuser du sentiment de sa personnalité. Je regrette que M. Gérôme, dont les débuts avaient été accueillis avec tant de sympathie, ait compromis une renommée si légitimement acquise en se fourvoyant dans une composition au-dessus de ses forces ou tout au moins au-dessus de son expérience. Le Siècle d’Auguste ne vaut pas le Combat de Coqs. Est-ce à dire que M. Gérôme soit aujourd’hui moins habile qu’au jour de ses débuts? Assurément non: c’est une des mains les plus alertes et en même temps les plus prudentes que je connaisse; mais quand il s’agit d’une composition aussi vaste, aussi complexe, l’adresse et la prudence de la main ne suffisent pas. Il faut avant tout se préoccuper de la pensée. Or M. Gérôme ne paraît pas en avoir pris grand souci. Il a ordonné ses figures de façon à contenter le regard du spectateur, et n’a pas poussé son effort au-delà. Il y a pourtant une pensée dans son tableau: l’opposition du christianisme naissant et du paganisme à son apogée, confiant dans sa durée; mais cette pensée est demeurée à l’état philosophique telle que nous la trouvons dans le Discours de Bossuet sur l’histoire universelle; elle n’a pas revêtu, et j’ajoute qu’elle ne pouvait pas revêtir une forme pittoresque. Le Christ au berceau, qui occupe la partie inférieure de la toile, a le double inconvénient de ne pas se relier à l’ensemble de la composition, et de distraire l’attention par un style qui n’est pas celui de l’ouvrage. Toute la partie païenne, soit les dix-neuf-vingtièmes, est traitée d’après les procédés et avec les ressources de la peinture moderne, tandis que le Christ au berceau est traité à la manière de Giotto. L’effet d’un tel rapprochement n’était pas difficile à prévoir, et je m’étonne que M. Gérôme ait pu se méprendre un instant à cet égard. La pensée de Bossuet, qui n’appartient peut-être pas au domaine de la peinture, ou qui du moins, pour arriver à l’esprit en passant par les yeux, devrait se produire sous une autre forme, n’est plus, ainsi traduite, qu’un placage puéril. A quoi bon opposer le style de Giotto au style de la peinture moderne? Est-ce que l’auteur du tableau, en acceptant la pensée de Bossuet, n’en a pas fait sa propre pensée? Est-ce qu’il ne doit pas peindre toutes les figures, depuis l’empereur jusqu’au Christ, avec le même artifice, en tenant compte des données acquises à la science du dessin? Je ne voudrais pas pousser l’analyse jusqu’à la subtilité. Cependant ou cette singularité n’offre aucun sens, ou elle pourrait signifier que la foi chrétienne n’est plus la foi de notre temps, que pour la trouver vivante il faut remonter jusqu’à Giotto. Ce n’est certainement pas ce que M. Gérôme a voulu exprimer. Quel était donc son dessein? Croit-il que le style du XIVe siècle convienne seul à l’expression de la pensée religieuse? Ce serait une hérésie réfutée surabondamment par l’histoire de la renaissance. Malheureusement le reproche que je lui adresse n’est pas le seul que mérite son tableau. Ses figures païennes, habilement peintes, j’aime à le reconnaître, n’offrent pas des types choisis avec assez de sévérité. Or une composition qui n’a pas pour soi l’intérêt dramatique doit au moins se recommander par la pureté des lignes qui réjouit les yeux et enchaîne l’attention. M. Hamon est un des plus charmans esprits de notre temps, et c’est avec plaisir que nous lui avons rendu justice. Nous avons appelé l’attention sur le mérite de la Comédie humaine, sur les beaux enfans qui regardaient Guignol; nous avons loué comme nous le devions la grâce et l’élégance qui recommandent son idylle: Ma Soeur n’y est pas. Cette année, en remettant sous nos yeux les deux ouvrages précèdens, il nous donne l’Amour et son troupeau. Il nous serait doux de parler de ce dernier ouvrage comme nous avons parlé des deux premiers; mais ce serait mal servir le talent de M. Hamon que de lui cacher le danger auquel il s’expose. Sa fantaisie ingénieuse dédaigne trop résolument la sévérité de l’exécution. Ce que nous avons accueilli avec indulgence dans la Comédie humaine et dans son idylle, nous devons le blâmer dans l’Amour et son troupeau. M. Hamon continue à prendre une esquisse pour un tableau, et ses vrais amis trahiraient sa cause en ne l’avertissant pas. La composition nouvelle qu’il soumet au jugement de la foule n’est pas moins heureuse que ses soeurs aînées. Ce qui nous oblige à la juger plus sévèrement, c’est qu’elle est la dernière venue. Le sujet de ce tableau a fourni à M. Leconte de Lisle une pièce de vers qui ne s’accorde pas tout à fait avec l’impression produite par l’oeuvre de M. Hamon, mais en explique très bien la pensée: je veux parler des Damnés de l’Amour. Entre les mains du poète, la conception du peintre a pris quelque chose de sinistre, et je puis dire d’inattendu. Quoi qu’il en soit, nous ne saurions hésiter sur le sens de sa composition: l’Amour mène l’humanité comme un troupeau. Je rends pleine justice à la vérité de la pensée. Malheureusement ces figures si ingénieusement conçues, dont le mouvement et la physionomie sont inventés avec tant de finesse, ne sont pas rendues avec la précision que nous avons le droit de souhaiter. Parlons sans détour: elles sont ébauchées, et l’oeil le plus complaisant ne saurait les accepter comme terminées. Que M. Hamon y prenne garde! Ses débuts ont été accueillis avec une légitime sympathie; mais le succès oblige, et il ne paraît pas s’en être souvenu. Il se conduit en véritable enfant gâté, et le public pourrait bien lui rappeler qu’il n’est plus dans l’âge où tout se pardonne. Si l’auteur de la Comédie humaine veut conserver la faveur de la foule, il fera bien d’exécuter avec plus de soin ce qu’il conçoit si heureusement, et de traiter avec moins de dédain la partie matérielle de son art. Le terrain sur lequel l’Amour fouette son troupeau n’est pas en perspective, et le mépris de cette condition élémentaire ne permet pas de comprendre la position des figures. Nous verrions avec regret un talent si fin et si délicat persévérer dans le dédain de l’exécution, car il n’y a pas d’oeuvre qui puisse durer sans la pureté de la forme. De tous les genres de peinture, le plus florissant aujourd’hui est à coup sûr le paysage. C’est celui que le public encourage avec le plus d’empressement. Je ne veux pas en rabaisser l’importance. Quand le paysage s’élève à la hauteur de Claude Gelée ou de Ruysdaël, il se place d’emblée à côté des oeuvres les plus sérieuses; mais jusqu’à présent nous n’avons encore retrouvé ni Ruysdaël ni Claude Gelée, et le nombre des hommes de talent qui se consacrent au paysage marque dans le goût public un affaiblissement réel. Dans ce genre en effet, et surtout dans ce genre tel qu’il est aujourd’hui conçu, la pensée ne joue pas un rôle aussi important que dans la peinture de figures; souvent même son rôle s’efface complètement. Je ne voudrais pas médire du genre et rappeler l’opinion des Toscans: le vrai peintre, à l’heure du travail, peint la figure, et le paysage à ses momens perdus, dans ses heures d’oisiveté. Ce serait exagérer une pensée vraie. Cependant Titien et Rembrandt donnent raison aux Toscans. Quand ils ont voulu peindre le paysage, ils ont prouvé sans effort qu’ils en savaient autant que les praticiens les plus habiles dans ce domaine spécial. Ce qui me paraît dangereux dans la prédilection du public français pour le paysage, c’est que la faveur attachée à ce genre de peinture égare la pensée de la foule, et lui fait croire que la fidélité de l’imitation est le dernier mot de l’art. Pourtant ce serait bouder contre notre plaisir que de ne pas louer; MM. Troyon, Paul Huet, Théodore Rousseau et Français, qui nous ont donné des tableaux charmans. Dans leurs compositions, si la pensée ne tient pas une grande place, la nature est très bien rendue, et l’imitation arrivée à ce point ne saurait être dédaignée. Les Vaches à l’abreuvoir de M. Troyon séduisent tous les spectateurs. Ses Boeufs partant pour le labourage ne produisent pas une impression si heureuse. Ce n’est pas qu’ils soient traités avec moins de vérité, mais ils ne sont pas d’une exécution aussi avancée, et cette différence dans le travail se traduit par un certain étonnement. On se demande pourquoi l’auteur n’a pas achevé ce qu’il avait si bien commencé. Le coupable, je le crains bien, n’est pas M. Troyon, mais le public, qui accueille trop volontiers les esquisses, et se montre ensuite sévère pour ce qu’il avait d’abord encouragé. C’est à lui- même, à lui seul que le public devrait s’en prendre, puisqu’il a accepté comme une oeuvre complète ce qu’il traite maintenant comme une simple indication. Les Boeufs partant pour le labourage sont très bien conçus. Il y a de la grandeur dans le paysage, la lumière est bien distribuée; mais les boeufs ne sont pas modelés avec assez de fermeté. M. Troyon a trop de talent pour réclamer l’indulgence. Plus d’une fois j’ai loué les paysages de M. Paul Huet, et c’est à mon avis un des hommes qui comprennent le mieux le sens poétique de la nature. Souvent il lui est arrivé de ne pas écrire avec assez de précision la forme des terrains et des forêts. Cette année, je suis heureux de le dire, il s’est montré plus sévère pour lui-même, et le public lui en saura gré. Son Inondation à Saint-Cloud est traitée avec largeur, mais il y a cependant assez de détails pour déterminer la forme. Troncs et feuillages, tout est vrai. L’image des arbres dans l’eau est tracée avec adresse. En somme, c’est un bon ouvrage, un des meilleurs que l’auteur ait jamais signés. Il n’y a pas un coin de cette composition qui soit traité avec négligence, et je vois avec plaisir que M. Paul Huet a compris la nécessité de ne pas s’en tenir à l’ébauche. Éclairé par une longue pratique, il s’est soumis aux conditions qui régissent la peinture comme toutes les manifestations de la pensée. Il n’indique plus ce qu’il veut dire, il le dit. Le talent de M. Théodore Rousseau est demeuré longtemps la croyance exclusive de quelques adeptes fervens et dévoués, qui ne toléraient aucune discussion à l’endroit de leur maître. A cette époque, il ne prenait pas la peine de rendre ce qu’il avait vu; il se con-tentait de quelques masses confuses, que les initiés baptisaient sans hésiter du nom de chef-d’oeuvre. Aujourd’hui, éclairé par l’incrédulité obstinée de la foule et par l’indifférence des esprits sérieux, il s’est décidé à changer de route. Il abandonne les masses, ou du moins il leur restitue la valeur qui leur appartient; il s’en sert pour diviser ses compositions, et traite les détails avec un soin religieux. Parmi les toiles nombreuses qu’il a envoyées cette année, j’ai surtout remarqué un Groupe de chênes dans les gorges d’Apremont. C’est une étude faite avec amour, dont toutes les parties sont traitées avec une exactitude scrupuleuse. Je crains pourtant que M. Théodore Rousseau ne soit allé trop loin dans la voie nouvelle qu’il a choisie, et qu’il n’accorde maintenant trop d’importance aux détails. On dirait parfois qu’il veut lutter avec le daguerréotype. Toutefois ses tableaux de cette année signalent un progrès éclatant. M. Français avait déjà montré la grâce et la finesse de son talent dans un grand nombre de petites compositions. Il a voulu nous prouver qu’il pouvait sans danger choisir un cadre plus étendu, et l’épreuve lui a réussi. Un sentier dans les blés marque sa place parmi les plus habiles, et je me plais à louer dans ce tableau un accent de vérité qui frappe tous les esprits attentifs. Il est fâcheux que M. Jules Dupré ait suivi l’exemple de MM. Paul Delaroche et Ary Scheffer et se soit abstenu. Il eût été curieux d’étudier les métamorphoses de son talent et de compter les efforts auxquels il s’est résolu pour donner à sa pensée une forme précise. Plus d’une fois il lui est arrivé de dépasser le but; en essayant d’exprimer sa volonté avec une netteté inconnue aux paysagistes de son temps, il a rencontré la sécheresse et la dureté. Cependant, malgré ses méprises, il mérite l’attention la plus bienveillante. C’est un homme d’une rare persévérance, qui n’est jamais satisfait de son oeuvre, et la série complète de ses tableaux eût été pour la foule et pour les hommes du métier une étude intéressante. M. Corot ne s’est pas abstenu, mais il n’a pas pris la peine de réunir les toiles qu’il avait exposées depuis vingt ans, et vraiment c’est grand dommage. C’est une des imaginations les plus fraîches, les plus riantes de l’âge présent. Son Joueur de flûte avait ravi tous les regards par la naïveté de la composition, et j’aurais aimé à le revoir. Les toiles qu’il a envoyées cette année ne permettent pas d’apprécier l’ensemble de ses travaux. Cependant il y a dans son Souvenir d’Italie une grâce charmante qu’il n’a jamais dépassée. N’eût-il signé que cet ouvrage, nous pourrions le classer parmi les talens les plus ingénieux de l’école française. M. Corot vaut mieux que sa réputation. Estimé des praticiens, qui connaissent les difficultés de la peinture, il n’a pas obtenu la popularité que son talent semblait lui assurer. Il ne faut pourtant pas accuser la foule d’injustice, car si M. Corot est excellent dans le domaine de l’invention, ses admirateurs les plus fervens sont obligés de confesser qu’il exécute avec une certaine gaucherie ce qu’il a si parfaitement conçu. Sa main n’obéit pas à sa fantaisie. Figures, arbres et terrains, tout dans ses oeuvres est plutôt indiqué que rendu. Les spectateurs capables de compléter par eux-mêmes ces magnifiques ébauches lui tiennent compte du plaisir qu’ils ont éprouvé en les regardant. Quant à la foule, qui n’a pas sondé les secrets de l’art, on ne saurait condamner son indifférence pour M. Corot. Avec une imagination moins riche et une main plus habile, il rallierait sans peine un plus grand nombre de suffrages. M. Jeanron nous a donné une Vue d’Ambleteuse qui révèle chez lui; une grande finesse d’exécution. Il voit très bien et rend fidèlement ce qu’il voit. Ses débuts avaient été accueillis avec sympathie; il a répondu aux encouragemens de la critique par un travail assidu, et il tient aujourd’hui un rang très honorable dans notre école. Ce que j’aime dans son talent, c’est la simplicité. Il n’essaie jamais de produire un effet théâtral, et, sans faire de grands frais d’invention, il réussit à charmer par la seule puissance de la vérité. J’ai longtemps pensé que la renommée de M. Meissonnier ne reposait pas sur de solides fondemens. L’engouement de la foule pour ses ouvrages me semblait difficile à comprendre. L’exiguité du cadre qu’il avait choisi était à mes yeux la cause principale de son succès. Aujourd’hui je n’ai pas tout à fait changé d’avis; cependant je reconnais volontiers qu’il s’est appliqué à démontrer la valeur de ses compositions prises en elles-mêmes, abstraction faite de la dimension qu’il leur donne. Il dessine avec pureté, il modèle avec soin, il invente des physionomies variées, des attitudes énergiques, et, sans abandonner complètement ma première opinion, je crois qu’il n’a pas surpris l’estime des connaisseurs. Le même talent appliqué sur une plus grande échelle obtiendrait-il d’aussi nombreux suffrages? Je n’oserais l’affirmer. Il est malheureusement vrai que la foule professe un goût très prononcé pour les tours de force. La vérité intime de l’oeuvre la touche moins vivement que la difficulté vaincue. Si M. Meissonnier, qui a représenté des scènes de nature très diverse dans un champ large comme la paume de la main, parvenait à réduire encore le cadre de ses compositions, et peignait une idylle sur une toile un peu moins large que l’ongle du pouce, il serait à craindre que la foule ne le proclamât le premier des peintres contemporains. Il faut toutefois lui rendre justice. Il y a chez lui un grand talent de composition, et chacune de ses figures est exécutée avec tant de finesse, qu’elle étonne les plus habiles. Si l’on consent à oublier l’exiguité du cadre, qui excite l’admiration de la foule et la colère de quelques esprits chagrins, on reconnaît dans M. Meissonnier un des talens les plus fins de notre temps. Il lutte de précision avec Miéris, Terburg et Metzu, et ses figures, qui semblent peintes par une fée, tant le travail du pinceau est difficile à saisir, ont un relief qu’on ne trouve pas souvent dans les toiles de grande dimension. Si d’abord son mérite a été un peu surfait, il a pris soin de convertir les sceptiques, en justifiant par ses études persévérantes l’éclat de ses premiers succès. J’ai revu avec plaisir, et je crois que mon impression est partagée par un grand nombre de spectateurs, les cartons de M. Paul Chenavard. Je sais toutes les objections que soulève cette série de compositions, je n’ignore pas les reproches adressés à l’auteur de cette histoire universelle; parmi ces reproches, il en est plus d’un qui me semble mérité: cependant cet ensemble de pensées m’inspire une estime sérieuse. Quelques défauts que l’on signale dans l’exécution des figures, on est bien obligé d’avouer que ce n’est pas là l’oeuvre d’un esprit vulgaire. Ces cartons pourraient-ils se transcrire sur les murailles d’un palais sans que l’auteur y changeât rien? Je ne le pense pas. Ne serait-il pas forcé de consulter le modèle vivant avant d’achever avec le pinceau ce qu’il a tracé avec le fusain? Je ne crois pas qu’il y ait deux avis sur cette question, et l’auteur se rendrait sans peine à l’évidence. Il comprendrait la nécessité de donner à sa pensée une forme plus précise et plus pure. A cet égard, il n’a pas besoin de conseils; il en sait là-dessus tout autant que les plus difficiles; il connaît depuis longtemps les oeuvres les plus savantes, et les défauts que l’on signale dans ses cartons n’ont point échappé à son regard. S’il pouvait voir s’accomplir son premier dessein, je ne doute pas qu’il n’acceptât franchement et sans résistance les conditions nouvelles qui lui seraient faites par la substitution de la couleur au fusain. On a dit que dans ce travail immense la mémoire jouait un rôle plus actif que l’invention: je ne crois pas que cette accusation soit parfaitement justifiée. Sans doute M. Paul Chenavard a mis à profit avec un soin assidu tous les documens que pouvait lui offrir l’histoire de la peinture, mais il y a dans ses cartons quelque chose de plus qu’une mémoire fidèle. S’il eût été dépourvu d’imagination, il n’aurait jamais réussi à combiner ses souvenirs aussi heureusement qu’il l’a fait. Ayant à retracer le développement de la civilisation depuis les premiers temps historiques jusqu’à nos jours, il ne pouvait éviter de rappeler en plus d’un point les compositions inspirées par les sujets qu’il voulait traiter. Il n’y avait pas moyen d’éluder ce danger. Il fallait consentir aux coïncidences pour ne pas se jeter dans la bizarrerie. Or je ne crains pas d’être démenti en affirmant que M. Paul Chenavard a trouvé moyen d’être nouveau en développant des thèmes déjà développés plusieurs fois, et qu’il n’a jamais imité servilement les oeuvres qu’il avait consultées. Les peintres qui passent leur vie à copier un bouquet d’arbres, une grappe de raisin, aimeraient à voir dédaigner ces cartons comme un pur exercice de mémoire. Ils trouvent que la nature n’y tient pas assez de place. Il ne faut pas leur donner ce plaisir. Sans doute l’oeuvre de M. Paul Chenavard n’est pas aujourd’hui ce qu’elle pourrait devenir, ce qu’elle deviendrait sans doute, si elle retrouvait sa destination primitive; mais la traiter comme une conception sans portée, c’est une injustice évidente. Les documens qu’il a consultés sont à la disposition du premier venu; pourquoi donc l’histoire de la civilisation n’a-t-elle pas encore trouvé parmi les peintres un narrateur aussi fidèle? Il y a là quelque chose qui ne peut s’expliquer que par l’élévation et l’étendue des facultés de l’auteur. M. Barye n’est représenté à l’exposition que par son Jaguar dévorant un lièvre. Je le regrette d’autant plus qu’il eût été curieux de comparer le talent de cet artiste éminent à celui de Landseer, toute réserve faite pour la différence des lois qui régissent la peinture et la statuaire. Ce jaguar est une des oeuvres les plus importantes et les plus exquises qui soient sorties de la main de l’auteur; cependant il ne donne qu’une idée incomplète de ce qu’il peut faire. Sans parler du Lupithe combattant un centaure, qui se trouve maintenant au musée du Puy, sans parler des deux lions placés aux Tuileries, au bas de la terrasse du bord de l’eau, l’administration avait sous la main les modèles de quatre groupes destinés à la décoration des pavillons commencés par M. Visconti et terminés par M. Lefuel. Ces quatre groupes sont de véritables chefs-d’oeuvre, et nous aurions été heureux de les voir au palais des Beaux-Arts. Parmi les quatre sujets proposés à M. Barye, il y en avait deux au moins qui ne semblaient pas se prêter à la statuaire, l’Ordre et la Force. La Paix et la Guerre convenaient mieux au travail de l’ébauchoir. M. Barye a trouvé moyen de traiter ces quatre données sous une forme excellente. Pour l’Ordre, il a composé un groupe où se montre toute la souplesse de son talent: un homme adulte, un tigre et un enfant; pour la Force, un homme, un enfant et un lion. Chacune des trois figures est modelée avec une science profonde, et prouve que l’auteur n’a pas borné ses études à l’imitation des animaux. Cette opinion, accréditée dans la foule, est complètement démentie par les deux groupes que je viens de mentionner. La Paix et la Guerre, sans révéler des qualités supérieures, obtiendront cependant un succès plus populaire, grâce à la nature du sujet. Un laboureur, un boeuf, un enfant qui joue de la flûte, un guerrier l’épée à la main, un cheval, un enfant qui sonne de la trompette composent les deux derniers groupes. Depuis longtemps la sculpture française n’avait rien produit d’aussi parfait. Conception claire, exécution savante, pureté de goût dans le choix des détails, rien ne manque à ces quatre groupes, qui sont classés par les connaisseurs au nombre des oeuvres tout à la fois les plus viriles et les plus gracieuses de l’école française. Le talent de M. Barye se prête admirablement à la sculpture monumentale, et j’ai peine à comprendre qu’il n’ait pas encore été désigné pour le couronnement de l’arc de l’Étoile, car personne ne pourrait aussi sûrement que lui mener à bonne fin cette difficile entreprise. Hommes et chevaux, il saurait tout concevoir et tout rendre avec un égal bonheur. Lui confier un pareil travail ne serait pas seulement un acte de justice, une récompense accordée à ses études persévérantes: le public aurait la certitude de posséder dans un avenir prochain une composition de premier ordre. Un grand seigneur qui a su mettre ses loisirs à profit, qui connaît l’histoire de l’art grec, M. le duc de Luynes, s’est passé une fantaisie d’érudit millionnaire: il a demandé à M. Simart une réduction de la Minerve du Parthénon. D’après quels documens cette réduction est-elle conçue? Les monumens figurés font défaut, ou du moins nous ne possédons que des pierres gravées, dont le témoignage ne suffirait pas pour guider le statuaire; mais nous avons les descriptions laissées par Plutarque et par Pausanias, et c’est d’après ces descriptions, contrôlées par les pierres gravées, que M. Simart a entrepris de restituer la Minerve de Phidias. Je dis restituer, quoiqu’il s’agisse tout simplement d’une réduction, car l’oeuvre exposée au palais des Beaux-Arts n’est guère que le douzième de l’original. Peut-être M. le duc de Luynes eût-il agi plus sagement en demandant à M. Simart une conception personnelle et indépendante de l’érudition. Cependant je n’oserais le blâmer. De telles fantaisies révèlent un goût trop élevé pour n’être pas accueillies avec sympathie. Il ne faut pas décourager les grands seigneurs qui emploient une partie de leurs revenus à ressusciter l’antiquité. Un tel passe-temps vaut mieux, à coup sûr, que les courses d’Ascot ou de Chantilly. Toutefois l’oeuvre de M. Simart, ou plutôt la fantaisie de M. de Luynes, soulève une objection grave. Étant donné la conception de Phidias telle que nous la trouvons dans Plutarque et dans Pausanias, est- il permis, est-il sensé d’en changer les proportions? N’est-ce pas s’exposer de gaieté de coeur à la dénaturer, en modifiant l’effet prévu et voulu par l’auteur? La Minerve de Phidias était une figure polychrome. Les parties nues étaient sculptées dans l’ivoire; les draperies, le bouclier et la Victoire que la déesse tenait dans sa main droite étaient sculptés dans l’or. Or cette alliance de l’or et de l’ivoire, qui, au dire de Plutarque et de Pausanias, produisait un effet merveilleux dans une figure de soixante pieds, peut-elle se réaliser avec un égal bonheur dans une figure de cinq pieds? Je ne le crois pas, et les hommes du métier sont du même avis. Qu’on me permette une comparaison tirée d’un art qui n’a rien à démêler avec la statuaire, mais où l’on a tenté l’accomplissement d’une fantaisie de même nature en sens inverse. Beethoven a écrit un admirable septuor. Un jour on imagina d’en décupler toutes les parties. Je dois avouer qu’il s’est trouvé, qu’il se trouve encore au Conservatoire de Paris des auditeurs complaisans pour qui ce tour de force est le comble de l’art. Je dois ajouter que les vrais amis de la musique envisagent à bon droit cette transformation comme une impiété envers la mémoire du maître. Eh bien! théoriquement parlant, je ne fais aucune différence entre les parties décuplées du septuor de Beethoven et la réduction au douzième de la Minerve de Phidias. Je m’empresse de reconnaître que M. Simart a montré dans cette tentative un talent très élevé. Non-seulement toutes les parties nues sont d’une forme élégante et un peu virile, comme le commandait le sujet, mais le casque et le bouclier sont restitués de façon à contenter les érudits et les hommes de goût. M. Jacquemart, qui avait exposé il y a deux ans le modèle en plâtre d’un Tigre à l’affût, remarqué justement comme une imitation fidèle de la nature, nous a donné cette année un lion coulé en bronze, très supérieur à son tigre par la finesse et la précision du modelé. Si pour être un statuaire accompli il ne s’agissait que de copier littéralement ce que nos yeux aperçoivent, l’auteur de ce lion serait bien près du but, car il a reproduit avec un grand bonheur la forme et le mouvement; mais tous ceux qui aiment son talent, qui en comprennent la valeur, qui apprécient l’énergie de ses efforts, doivent se réunir pour lui dire qu’il se méprend sur la nature et le but de son art. En persévérant dans la voie où il est entré, il supprimerait tout simplement la partie la plus élevée de la statuaire, l’invention, celle qui relève directement de l’intelligence, et ne laisserait subsister que celle qui relève de l’oeil et de la main. Son lion est très vrai; c’est un ouvrage qui révèle un regard attentif, une main habile: seulement il convient d’ajouter que l’auteur, en copiant ce qu’il voyait, n’a pas tenu compte d’une condition élémentaire qui domine les arts du dessin, et particulièrement la statuaire. Telle figure dont le mouvement peut produire un excellent effet dans un groupe ne réussit pas aussi bien lorsqu’elle est isolée. Quand elle peut être vue librement de tous les côtés, il faut prendre garde de sacrifier la beauté à l’exactitude. Or le lion de M. Jacquemart n’a pas toute l’élégance qu’on pourrait souhaiter dans une figure isolée. Le mouvement des épaules et du cou raccourcit le modèle et lui ôte une partie de sa souplesse. Ce qui eût été excellent dans un groupe ne se comprend pas aussi clairement dans un lion dont le spectateur peut faire le tour. Le Faune dansant de M. Lequesne, le Faucheur et les Gracques de M. Guillaume, la Vérité de M. Cavelier peuvent servir à mesurer le niveau des études en France. Ces trois sculpteurs en effet, tous trois pensionnaires de l’Académie à Rome, représentent assez fidèlement la manière de leurs maîtres, MM. David et Pradier. Le Faune dansant de M. Lequesne est un ouvrage très digne d’estime, dont on a exagéré le mérite, mais qui prouve cependant que l’auteur a profité de son séjour en Italie. Il y a dans cette figure une grande vérité de mouvement. L’approbation ne devait pas toutefois aller jusqu’à la flatterie, et quand on a comparé ce faune aux bronzes du musée de Naples, on a singulièrement altéré la réalité. M. Lequesne est à coup sûr un homme de talent qui fait honneur à Pradier, son maître. Il ne faut pourtant pas lui donner des louanges qu’il ne mérite pas. Sa figure, quoique très habilement modelée, manque d’élégance, et le visage n’a pas l’expression voulue. A proprement parler, c’est plutôt une étude qu’une oeuvre inventée. Cependant l’imitation poussée à ce point révèle des efforts courageux dont le public doit tenir compte à l’auteur. Le Faucheur et les Gracques de M. Guillaume sont deux oeuvres bien conçues, où l’invention joue un plus grand rôle. L’auteur est, comme M. Lequesne, un des meilleurs élèves de Pradier. Je regrette pourtant que dans son projet de tombeau pour les Gracques il n’ait pas marqué plus nettement par la différence du travail la différence des vêtemens et de la chair. Sans tomber dans la sculpture pittoresque, il pouvait modeler le nu et l’étoffe d’une manière diverse, ce qu’il a négligé. Pour ne pas manquer à la justice, je dois ajouter que les Gracques, fondus au sable, ont été rifflés outre mesure. Sous prétexte d’effacer les bavures, on a donné au travail du sculpteur un accent uniforme qui ne pouvait se rencontrer ni dans la terre, ni dans le plâtre. La Vérité de M. Cavelier, élève de David, ne mériterait que des éloges, si l’auteur se fût contenté de nous la présenter comme une étude; mais le nom qu’il a donné à cette figure lui imposait des obligations qu’il a méconnues. Il s’est borné à copier une femme jeune, sans élégance, et n’a pas même essayé d’idéaliser le visage. Le regard et la bouche de la Vérité n’ont qu’une expression vulgaire. Il y a pourtant dans cette figure autant de talent que dans la Pénélope, dont on a fait grand bruit et dont le motif se trouve dans une statue d’impératrice placée au musée du Capitole; mais le public s’était laissé séduire par la souplesse de la draperie, et la Vérité n’a pour elle que la fidélité de l’imitation. Un autre élève de David, M. Loison, nous a donné une Nymphe en marbre qui s’appellerait plus justement Jeune fille à la fontaine, car elle n’a rien qui l’élève au-dessus de la condition humaine. L’auteur a cherché à réfuter dans cette figure les reproches très légitimes qui lui avaient été adressés à propos de la statue d’Héro. Il a voulu prouver qu’il savait au besoin montrer la jeunesse sous une forme puissante; à cet égard, il a pleinement réussi. Je dois lui dire pourtant que si le corps de sa Nymphe est traité avec un soin très digne d’éloge, le visage est vulgaire et ne s’accorde pas avec la nature du sujet. le dos et les hanches sont d’une grande richesse, les extrémités sont fines, la poitrine est d’une jeunesse vraie; en somme, cette Nymphe est supérieure à Héro, mais l’auteur fera bien de ne pas considérer la tête comme un élément secondaire de la beauté. Nous devons regretter que le maître de M. Cavelier et de M. Loison, M. David d’Angers, n’ait rien envoyé à l’exposition, car il y a dans sa manière une originalité que personne n’a jamais contestée, et ses oeuvres nous auraient aidé à compléter la physionomie de l’école française. Le talent de M. Cavelier n’est pas pour nous un dédommagement suffisant. Si nous comparons le passé de notre école à son présent, nous sommes amené à reconnaître que l’ensemble des tableaux et des statues créés au XIXe siècle est supérieur aux statues et aux tableaux du siècle dernier. Ingres, Delacroix et Decamps, Barye et David, ont une autre valeur que les peintres et les sculpteurs du temps de la régence, de Louis XV et de Louis XVI. Acceptons sans dépit et sans étonnement l’engouement de quelques amateurs pour Watteau, pour Boucher, pour Vanloo, pour Clodion, et rendons justice à notre âge. La sculpture et la peinture qui se font sous nos yeux sont d’un ordre plus élevé que la sculpture et la peinture encouragées par Mme du Barry et Mme de Pompadour. Si nous ne portions pas nos regards au-delà de la régence, nous pourrions donc, en nous servant d’une expression devenue célèbre, dire que l’art est aujourd’hui à un bon point; mais si nous retournons plus loin en arrière, si nous remontons jusqu’à la renaissance, nous sommes obligé de nous montrer plus sévère. Avons-nous aujourd’hui l’équivalent de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget? Pradier, malgré la grâce de ses oeuvres, n’a rien produit qui se puisse comparer à la Diane, à la fontaine des Innocens, au groupe des trois Grâces. David, il est vrai, rappelle, dans plusieurs de ses compositions, la manière de Puget. On peut établir une comparaison entre le Philopoemen et le Milon; mais cette comparaison donne l’avantage au sculpteur marseillais. Quelle que soit en effet l’excellence du Philopoemen, envisagé comme expression de la réalité, il faut bien avouer qu’il n’offre pas les grandes divisions musculaires que nous admirons dans le Milon, comme dans le Thésée du Parthénon. Quant à la peinture, avons-nous l’équivalent de Lesueur et de Poussin? Personne n’estime plus haut que moi le talent de M. Ingres; cependant, s’il exécute ce qu’il a conçu plus habilement que l’auteur de l’Enlèvement des Sabines et du Déluge, s’il manie plus adroitement le pinceau, il n’est pas son égal dans le domaine de l’invention. Il a moins de fécondité, moins de variété. S’il doit laisser dans l’histoire de l’art français une trace profonde, je ne crois pas qu’il ait jamais pour la postérité l’importance de Nicolas Poussin. Les lions et les chevaux de Barye sont plus vrais que le lion de Puget et les chevaux de Coustou placés à l’entrée des Champs-Elysées; mais son talent n’est pas apprécié à sa juste valeur, parce qu’il n’a pas encore trouvé l’occasion de se déployer librement. Il y a dans son esprit tout ce qu’il faut pour concevoir, dans sa main tout ce qu’il faut pour exécuter des oeuvres monumentales, et jusqu’à présent il ne s’est pas encore rencontré un architecte qui ait su tirer parti de cette merveilleuse aptitude. Les quatre groupes dont j’ai parlé seront placés à vingt mètres du sol. Pour les étudier, les meilleurs yeux ne pourront se passer du secours d’une lunette. Je suis donc fondé à dire que la foule n’a pas encore été mise à même d’apprécier le talent de Barye. Il y a dans ses oeuvres un côté idéal qui se révélerait clairement dans une oeuvre monumentale, et qui échappe aux regards de la multitude dans une figure de dix pouces. Supérieur au siècle dernier dans la peinture et la statuaire, le siècle présent n’occupera donc pas un rang esthétique aussi élevé que le XVIe et le XVIIe siècle. Si j’excepte en effet MM. Ingres, Delacroix et Decamps, MM. Barye et David, je n’aperçois partout qu’une lutte acharnée avec la nature, mais une lutte engagée sur un terrain mal choisi. Ni peintres ni sculpteurs ne veulent tenir compte de la différence des moyens dont l’art et la nature disposent. Ils tâchent de reproduire avec l’ébauchoir, avec le pinceau, ce qu’ils voient, le modèle réel et complet, au lieu d’exprimer l’impression reçue, seul but que l’art puisse et doive se proposer. Parmi les hommes d’un talent éprouvé qui cultivent aujourd’hui le paysage, il n’y en a pas un qui se puisse comparer à Claude Gelée pour la richesse de l’invention, pour la pureté, la majesté du style. Je ne conteste pas à MM. Troyon, Paul Huet et Français le sentiment poétique, mais parmi leurs compositions en est-il une seule qui rappelle le Lorrain? Une telle question n’a pas besoin d’être discutée: tous les esprits éclairés l’ont résolue depuis longtemps. Plus d’une fois déjà j’ai tâché de caractériser la tendance de not; e école. L’examen que je viens d’achever m’oblige à formuler la même conclusion, puisque les prémisses n’ont pas changé. Dans les arts du dessin, l’habileté matérielle s’accroît de jour en jour, tandis que le rôle de l’intelligence s’amoindrit et perd crédit. L’imitation pure prend la place de l’invention. C’est pourquoi il faut remettre en honneur Nicolas Poussin, Jean Goujon et Claude Gelée, qui savaient imiter, mais qui inventaient. Gustave Planche. IV Écoles Diverses: Espagne, Italie, Belgique Et Hollande. (3) Parmi les écoles que nous avons maintenant à étudier pour achever l’examen des ouvrages envoyés au palais des Beaux-Arts, il y en a quatre qui comptent des antécédens nombreux et glorieux, l’école italienne, l’école espagnole, l’école flamande, l’école hollandaise. Pourquoi et commentées quatre écoles ont-elles perdu l’importance qu’elles possédaient autrefois? C’est une question que je me propose de discuter après avoir terminé la partie analytique de mon travail. Aujourd’hui ma tâche est circonscrite dans des bornes plus étroites: il s’agit du présent, et de la comparaison du présent avec le passé. Plus tard nous verrons pourquoi ces nations, qui occupent une place si considérable dans l’histoire de l’art, sont maintenant descendues au-dessous de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France. Pour établir le rang esthétique des écoles italienne, espagnole, flamande et hollandaise, il suffît de faire quelques pas dans la galerie du Louvre. Sans sortir de Paris, on peut savoir à quoi s’en tenir sur la portée de leur enseignement et sur la valeur de leurs oeuvres. La première de toutes les écoles sans contredit, l’école italienne, est dignement représentée dans la galerie du Louvre. Je dis la première, puisque l’école grecque nous fait défaut, car, d’après les débris de la statuaire, nous sommes fondés à croire que la Grèce, institutrice de l’Italie, dominait son élève dans le maniement du pinceau comme dans le maniement du ciseau. Les Noces Aldobrandines, trouvées à quelques lieues de Rome dans les fouilles de Frascati, et qui se voient maintenant au musée du Vatican, démontrent surabondamment la légitimité de cette assertion, et sans doute Nicolas Poussin était de cet avis quand il faisait de cette belle composition l’admirable copie qui décore la galerie Doria. Toutefois, si l’Italie ne vient qu’après la Grèce dans les arts du dessin comme dans la poésie, elle domine toutes les nations modernes dans la peinture et la statuaire. Essayer de le prouver serait jeter ses paroles au vent et gaspiller son temps: il y a des vérités tellement évidentes, qu’elles s’imposent sans le secours de la démonstration. Quant à l’Espagne, quoique son rang ne soit pas aussi clairement établi que celui de l’Italie, il suffit de citer les noms de Murillo, de Velasquez et de Ribeira. Pour estimer la valeur de ces trois maîtres, nous n’avons pas besoin de franchir les Pyrénées. Nous avons sous la main de quoi déterminer la place qui leur appartient. L’Adoration des Bergers, de Ribeira, est un des plus beaux ouvrages qui soient sortis de sa main; le portrait de l’infante, de Velasquez, est une perle dont tous les connaisseurs louent à l’envi la pureté. Nous possédons deux morceaux de Murillo, une Vierge, qui figure depuis longtemps dans la grande galerie, et qui ravit tous les yeux par son exquise élégance. L’Assomption, du même auteur, acquise il y a quelques années à la vente du maréchal Soult pour la somme fabuleuse de 615,300 francs, ne vaut pas, à mon avis, le précédent morceau, car elle a subi de nombreuses retouches, et lorsqu’il s’agit d’un maître tel que Murillo, la virginité de l’oeuvre n’est pas à dédaigner. Ai-je besoin de rappeler les titres esthétiques de l’école flamande et de l’école hollandaise? Ne sont-ils pas représentés par deux noms illustres qui se placent immédiatement après les plus grands de l’Italie? Si Rubens et Rembrandt ne signifient pas la grâce, la pureté, ils signifient la puissance, la vérité, la magie du pinceau. Deux écoles représentées dans le passé par de tels noms ont droit à l’attention la plus vigilante. Qu’elles aient dégénéré, qu’elles se soient montrées infidèles à leurs antécédens, qu’elles ne puissent pas aujourd’hui nous donner la monnaie de ces deux grands hommes, je n’essaierai pas de le contester; mais les efforts de deux nations qui ont de tels aïeux commandent toujours le respect et la sympathie. En parler légèrement serait commettre une véritable impiété envers ces noms glorieux. Quoique ces deux écoles soient aujourd’hui bien déchues de leur ancienne splendeur, elles ont pourtant conservé avec un soin scrupuleux quelques procédés techniques dont la valeur ne saurait être méconnue; elles n’ont pas trouvé moyen de ressusciter ou de continuer Rubens et Rembrandt, mais elles savent imiter le ton de leurs ouvrages. On dirait, pour me servir d’une expression vulgaire, qu’elles ont trouvé dans les papiers de leur succession quelque recette de famille dont elles n’ont pas divulgué le secret. Imiter avec adresse, reproduire avec bonheur les tons de Rubens et de Rembrandt, c’est trop peu sans doute pour attirer les regards de la postérité, mais c’en est assez pour occuper la génération présente, car il n’est pas sans intérêt de rechercher pourquoi les descendans de Rubens et de Rembrandt ont perdu l’inspiration de leurs ancêtres en conservant leurs procédés; je dis rechercher, il n’est pas facile en effet de trouver une solution. Parmi les ouvrages envoyés par l’école espagnole, ceux qui attirent les regards de la foule sont les portraits de M. Federico Madrazo. L’engouement de la foule est-il justifié par l’examen attentif de ces portraits? Il faudrait méconnaître absolument toutes les lois de la peinture pour l’accepter et le déclarer légitime. Il est évident que M. Madrazo jouit dans son pays d’une grande autorité; les plus grands noms se pressent dans son atelier et attendent leur tour. La reine et le roi d’Espagne, la duchesse d’Albe, la duchesse de Séville, la duchesse de Medina-Coeli ont tour à tour posé devant lui. Qu’a-t-il fait de ces modèles? Ce que peut faire un peintre qui sacrifie l’effet, la forme du visage et du corps, à la splendeur des étoffes. Je ne veux parler ni de la reine Isabelle, ni de son mari don Francisco, qui n’offrent pas au pinceau d’abondantes ressources: ce serait me montrer trop sévère à l’égard de M. Madrazo que de lui demander pourquoi il n’a pas fait du roi et de la reine d’Espagne deux portraits magnifiques; mais parmi les femmes de la cour qui ont posé devant lui, il y en a de charmantes, qui tenteraient à bon droit le pinceau le plus habile, et quel parti en a-t-il tiré? Hélas! j’ai regret à le dire: s’il n’a pas réussi complètement à supprimer leur beauté, il a du moins prouvé qu’il ne prend aucun souci du masque humain. La duchesse de Medina-Coeli entre les mains de Murillo ou de Velasquez nous eût offert le type accompli de l’élégance et de la grâce. Qu’est-elle devenue entre les mains de M. Madrazo? Je suis vraiment embarrassé de le dire. La tête n’est pas modelée: ni tempes, ni orbites, ni pommettes; les yeux mêmes n’ont pas une forme qui leur permette de voir. Ce qui paraît avoir absorbé tous les soins, toute la sollicitude de l’auteur, c’est l’étoffe de la robe. Peut-être obtiendra-t-il l’approbation des fabricans de soieries, car il a traité cette partie de son travail avec une attention que je puis appeler religieuse. Quant à la forme du corps, il est impossible de la deviner. Ni les hanches ni les genoux ne sont accusés. Si les femmes de Madrid sont aussi folles que les femmes de Paris, si elles s’obstinent à dénaturer la forme de leur corps par l’extravagance de leur toilette, c’est aux peintres qu’il appartient de les ramener an bon sens en corrigeant sur la toile l’absurdité de leur ajustement. Quelle que soit d’ailleurs la déférence de la duchesse de Medina-Coeli pour les caprices de la mode, j’ai peine à croire qu’elle parodie aussi résolument la forme humaine. Une femme qui ressemblerait littéralement au portrait signé de M. Madrazo serait à coup sûr très mal construite et ne marcherait pas sans de grands efforts. Parlerai-je de la duchesse d’Albe, dont le visage, quoique modelé d’une façon très imparfaite, laisse pourtant deviner une physionomie gracieuse? C’est quelque chose de plus triste encore que le portrait de la duchesse de Medina-Coeli. Ici la forme du corps n’est pas même parodiée: elle n’est pas indiquée. Pour donner une idée fidèle de cet ouvrage à ceux qui ne l’ont pas vu, je suis obligé de recourir aux comparaisons les plus vulgaires. La robe de la duchesse d’Albe a précisément la forme de ces gaines d’osier où l’on place les enfans coiffés de bourrelets, et que les nourrices appellent chariots. Que ce soit là le type vrai de la robe de cour à l’Escurial, je n’oserais le contester, car je suis incompétent dans la question; mais je me rappelle que Van-Dyk et Velasquez, qui nous ont laissé le portrait des plus grandes dames de leur temps et qui se trouvaient, comme M. Madrazo, en présence des caprices de la mode, n’ont jamais renoncé à exprimer la forme des membres inférieurs par quelques plis d’étoffe. Dans le portrait de la duchesse d’Albe, je ne trouve rien de pareil. La robe est faite de telle façon, qu’elle semble pouvoir se tenir debout lors même qu’elle serait vide. Les Vénitiens et les Flamands, qui ont poussé si loin le goût de la splendeur, n’ont jamais sacrifié le modèle vivant à l’étoffe. Si M. Madrazo, en ne suivant pas leur exemple, croit les avoir surpassés, il commet une lourde méprise. Le portrait de la duchesse d’Albe, à parler franchement, est une des oeuvres les plus informes que j’aie vues depuis longtemps. Quant à celui de la comtesse de Vilches, il mérite des reproches encore plus graves, car non-seulement le modèle est mal posé, mal assis, non-seulement il est impossible de deviner la forme du genou droit, mais les deux bras sont estropiés. L’expression peut sembler dure, et pourtant c’est la seule vraie. Si la comtesse de Vilches avait le malheur de posséder deux bras pareils à ceux que lui a faits M. Madrazo, elle ne pourrait ni tenir son éventail, ni monter à cheval, ni figurer dans un quadrille sans exciter un étonnement douloureux. Avec un visage souriant, des yeux pleins de malice, ce serait vraiment dommage, et j’aime à croire que M. Madrazo a calomnié son modèle en lui attribuant de si vilains bras. A quoi tient pourtant cette odieuse calomnie? A l’ignorance de la perspective. Si M. Madrazo eût mesuré la distance de l’épaule au coude et du coude à la main, nous ne serions pas obligé de lui tenir un langage aussi sévère; mais comment accueillir avec indulgence un portrait dessiné d’une manière si étrange? Ce serait encourager, ce serait prêcher le mépris de toutes les lois de la peinture. Qu’un tel ouvrage se produise dans la patrie de Murillo et de Velasquez, c’est pour nous un légitime sujet d’étonnement. Et pourtant, si nous consultons nos souvenirs, nous trouvons chez nous le même engouement pour des oeuvres de même valeur. Nous avons eu, nous avons encore des peintres à la mode chez qui les femmes jeunes et belles s’inscrivent un an d’avance pour obtenir leur tour, et qui n’en savent pas plus que M. Madrazo. La notion de la beauté semble s’obscurcir dans tous les grands centres de civilisation. A Paris comme à Madrid, les femmes admirées pour leur élégance et leur grâce prennent sous leur protection et réussissent à mettre en vogue des peintres sans savoir et sans études. Chose difficile à comprendre, et qu’il faut cependant accepter comme un fait avéré, elles tiennent moins au charme de leur visage qu’à l’éclat de leur toilette dès qu’il s’agit de se faire peindre. L’éclat humide du regard, la longueur des cils, la fraîcheur des lèvres, les touchent moins que l’imitation du velours, du satin et de la dentelle. On dirait qu’elles oublient le portrait de leur personne, et ne songent qu’au portrait de leur robe. Tout en qualifiant sévèrement l’injuste popularité de M. Madrazo, je suis obligé de reconnaître qu’il a trouvé chez nous des exemples dangereux. La faute qu’il a commise à Madrid, d’autres la commettent chaque jour sous nos yeux. Il a préféré l’engouement des gens du monde à l’estime des connaisseurs, et peut-être s’applaudit-il de son choix. Pourtant, quel que soit le charme de la richesse, il y a dans l’approbation des hommes compétens une joie que rien ne saurait remplacer. On a beau voir à sa porte des équipages armoriés, on a beau voir se presser dans son atelier les visages les plus frais, les plus gracieux, les toilettes les plus éclatantes, et recueillir en échange d’un travail imparfait plusieurs milliers de pièces d’or: on ne subit pas sans colère le jugement prononcé par les esprits éclairés. Or j’imagine que parmi les compatriotes de M. Madrazo, il s’en trouve plus d’un pour protester contre l’engouement des dames de la cour. Les Espagnols qui ont visité l’Italie, la Belgique, la Hollande, ne doivent pas cacher leur dédain pour ces portraits où la grâce est remplacée par l’afféterie. Comment prendraient-ils au sérieux M. Madrazo, à moins de renier leurs souvenirs? M. Ribera, dans le portrait du marquis d’Alcanices, a montré un talent plus sérieux que M. Madrazo. Il ne jouit pas dans son pays de la même popularité, mais il fait honneur aux leçons de son père et à celles de son second maître, M. Paul Delaroche. Le visage du modèle est traité avec un grand soin, et s’il n’a pas toute la fermeté qu’on pourrait souhaiter, on sent du moins que l’auteur a fait tout ce qui dépendait de lui pour rendre ce qu’il voyait. Ce n’est pas que ce portrait me paraisse à l’abri de tout reproche. Si les yeux et la bouche sont modelés avec finesse, le torse et les membres ne se laissent pas assez clairement deviner. L’intention de M. Ribera n’est pas douteuse: il a voulu exprimer une nature grêle et un peu sénile; mais je crains qu’il n’ait dépassé le but. On ne sent ni la poitrine sous le gilet, ni les cuisses sous la culotte de cour. Ce qui me paraît excellent dans ce portrait, ce qui lui donne un caractère original, c’est le regard attentif du modèle, qui semble guetter les moindres mouvemens du spectateur. Le portrait du marquis d’Alcanices ne possédât-il que ce seul mérite, il faudrait le louer avec empressement, car ce mérite n’est pas vulgaire: on trouve sans peine des peintres qui savent imiter les étoffes, on en trouve plus difficilement qui savent imiter le regard. D’ailleurs M. Ribera traite les étoffes avec autant de soin et plus de vérité que M. Madrazo. Il ne cherche pas, comme lui, à éblouir les yeux par l’éclat des couleurs, il vise plus haut, il vise à l’harmonie, et tous les hommes de goût lui donneront raison. Aussi j’échangerais de grand coeur tous les portraits envoyés par M. Madrazo contre le portrait du marquis d’Alcanices, car en peinture comme en poésie je mettrai toujours la partie humaine en première ligne, et c’est pour cette raison que je suis loin de partager l’enthousiasme des femmes à la mode pour les peintres qu’elles prennent sous leur protection. L’imitation d’un ruban ou d’une dentelle les ravit en extase; elles rougiraient de leur admiration, si elles savaient comment se font les dentelles clans plus d’un atelier. A peine ont-elles pris congé du peintre qu’elles prônent, que, sous prétexte de ne pas les fatiguer inutilement, il ajuste la robe sur un mannequin, et pour être sûr de reproduire fidèlement le point de Matines, d’Alençon ou de Chantilly, il imprime sur sa toile ce qu’il devrait copier. Un bout de dentelle appliqué sur le blanc de plomb suffit à réaliser le prodige enfantin qui les émerveille. J’ignore si M. Madrazo a recours au procédé que je rappelle, et que j’ai vu pratiquer plus d’une fois. J’apprendrais sans étonnement qu’il ne le dédaigne pas. Pourquoi la robe de la duchesse de Medina-Coeli ne serait- elle pas faite suivant cette méthode victorieuse? M. Ribera, j’en suis sûr, ne s’avisera jamais de cette malice innocente: le portrait du marquis d’Alcanices me prouve qu’il ne tient pas à terminer promptement ce qu’il a commencé, mais qu’il étudie longtemps son modèle avant de tracer les premiers contours au fusain, et qu’il ne plaint pas son temps quand il s’agit de mener son oeuvre à bonne fin. J’entends dire par ses compatriotes qu’il ne descend pas de l’Espagnolet, dont le nom s’écrit tantôt Ribeira, tantôt Ribera. Quand on est peintre et qu’on porte un tel nom, on est obligé de le respecter, et je vois avec plaisir que M. Ribera ne l’a pas oublié. Je dois appeler l’attention sur deux dessins de M. Hortigosa d’après Murillo: Saint Thomas faisant l’aumône et Saint Antoine de Padoue. Ce qui me frappe dans ces deux dessins, ce n’est pas l’habileté matérielle, quoique M. Hortigosa manie le crayon avec beaucoup d’adresse et de fermeté: c’est la finesse avec laquelle il a saisi la fidélité avec laquelle il a rendu le caractère du maître. Bien que les originaux d’après lesquels il a travaillé n’aient jamais paru en France, quiconque a vu les Murillo de la galerie du maréchal Soult, les deux Murillo que nous possédons au Louvre, et la Vierge du même auteur au palais Corsini, reconnaît sans peine que M. Hortigosa, en copiant deux compositions du maître le plus populaire de son pays, n’a rien épargné pour les transcrire littéralement, et qu’il a touché le but. Il est probable que ces deux dessins seront gravés: c’est du moins ce que j’entends dire par les amis de M. Hortigosa. Pour ma part, je serais bien aise de les voir reproduits par le burin, car les dessins destinés à la gravure manquent trop souvent de caractère. Les meilleurs tableaux, à moins de tomber dans les mains d’un Bolswert, d’un Henriquel Dupont ou d’un Calamatta, sont exposés en passant par le crayon aux plus périlleuses aventures. Il est bien rare qu’ils ne sortent. pas de cette épreuve quelque peu écloppés. Murillo a trouvé dans M. Hortigosa un interprète attentif et fidèle. Ces deux dessins ressemblent si peu aux trois quarts des oeuvres envoyées à Paris par l’école espagnole, que je me demande avec étonnement comment M. Hortigosa a pu, en étudiant à Madrid, conserver une telle simplicité. Est-ce à M. Vicente Lopez, son maître particulier, que nous devons rapporter l’honneur de cette anomalie? Je ne sais: dans tous les cas, ce qui demeure avéré, c’est que M. Hortigosa, pas plus que M. Ribera, n’a rien de commun avec M. Madrazo. Pourquoi M. Hortigosa n’a-t-il pas fait un tableau au lieu de copier deux compositions de Murillo? Je ne me charge pas de l’apprendre au public français. J’incline à penser pourtant qu’il est encore jeune, qu’il se défie de ses forces, et qu’il attend pour produire une oeuvre personnelle que son jugement ait été mûri par l’étude des grands maîtres. Si telle est sa pensée, il ne doit pas s’en tenir à Murillo. Il y a sans doute beaucoup à gagner dans le commerce de ce maître passionné, qui a su exprimer le sentiment religieux sous une forme si attrayante. Cependant, malgré la puissance et le charme de son pinceau, il ne saurait être comparé aux cinq grands maîtres de l’Italie, et M. Hortigosa, s’il veut compléter ses études, fera bien de s’adresser à eux. Le Spasimo du Sanzio placé au musée de Madrid lui en apprendra plus que Murillo pour l’interprétation de la forme humaine. Toutefois, lors même qu’il s’en tiendrait à l’étude du maître espagnol, j’ai la ferme confiance qu’il ne ferait pas fausse route, car un oeil si attentif, une main si docile promettent un peintre de talent. D’après MM. Madrazo, Ribera et Hortigosa, nous pouvons estimer l’état présent de la peinture espagnole. Il est évident que le goût n’est pas ce qui domine à Madrid. M. Madrazo, pour me servir d’une expression vulgaire, tient le haut du pavé. C’est lui que prônent les femmes de la cour, c’est lui qu’on cite dans les salons comme l’interprète le plus habile de l’élégance et de la splendeur. Ni M. Ribera ni M. Hortigosa ne jouissent de la faveur publique. La simplicité de leurs oeuvres ne rallie qu’un petit nombre de suffrages. Qu’ils s’en plaignent, je le conçois; mais ils auraient grand tort de s’en étonner. Ce qui se passe aujourd’hui à Madrid s’est déjà vu à Paris, à Londres, même à Rome et à Florence, malgré le Vatican et le Capitole, malgré le palais des Offices et le palais Pitti, dont les protestations permanentes n’étaient pas entendues. Le triomphe et la popularité de M. Madrazo signifient à Madrid ce que signifiaient à Florence et à Rome le triomphe et la popularité de Sabatelli et de Camuccini, - l’affaiblissement ou du moins l’égarement momentané de l’intelligence publique à l’égard de toutes les questions qui se rattachent à la beauté. J’espère pourtant que l’Espagne abandonnera M. Madrazo pour Murillo et Velasquez, comme elle a renoncé à Gongora pour Cableron et Cervantes, comme l’Italie a renoncé à Marini pour Dante et l’Arioste. C’est une maladie qui ne tiendra pas contre les remontrances et les railleries. Si notre espérance était déçue, si le règne de M. Madrazo durait seulement quelques années, c’en serait fait pour longtemps du goût et du bon sens de l’Espagne. Que notre voeu s’accomplisse donc dans un avenir prochain! Il serait inutile de rappeler ici les origines de l’école italienne, qui n’offriraient qu’un intérêt purement archéologique Depuis les byzantins jusqu’à Giotto, depuis Giotto jusqu’à Fra Angelico, cette école, dont la supériorité sur toutes les autres ne saurait être contestée par les hommes de bonne foi, et j’ajouterai par les hommes vraiment éclairés, nous présente une série d’oeuvres très dignes d’estime assurément par l’expression du sentiment religieux, mais incomplètes au point de vue de la science. La Vierge byzantine placée à Rome sur le maître-autel de l’église appelée Bocca della Verità, les Prophètes de Cimabuë dans la crypte de San-Miniato, les fresques de Giotto à Sainte-Marie all’ Arena de Padoue, exciteront toujours une véritable admiration. Ce n’est pourtant pas à ces ouvrages qu’il faut s’adresser pour établir les principes fondamentaux de la peinture. Le cimetière de Pise, malgré les merveilles qu’il renferme, n’est pas non plus une source d’enseignemens qui puisse dispenser de puiser à des sources plus fécondes. Les inventions terribles des Orcagna, les inventions ingénieuses de Benozzo Gozzoli ne sont pas le dernier mot de l’art italien. Il faut interroger les cinq grands maîtres qui expriment sous la forme la plus pure le génie de cette terre privilégiée: Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Titien et le Corrège. Quand on les connaît bien, quand on a contemplé à loisir toutes les oeuvres créées par leur pinceau, alors, mais alors seulement, on sait ce que vaut l’Italie, ce qu’elle signifie dans le développement de l’imagination humaine. Jusque-là il n’est pas permis d’en parler, car on n’est pas compétent dans la question. On peut mesurer les déviations du goût public à l’estime dont jouit l’Italie. Quand son crédit s’affaiblit, soyez sûr que le sentiment de la beauté s’affaiblit en même temps; quand son crédit se relève, affirmez sans crainte que le sentiment de la beauté se réveille: c’est un signe qui ne vous trompera jamais. On a souvent parlé, on parlera souvent encore des franchises de l’art, et parmi ces franchises on a voulu compter le dédain de l’Italie: c’est là une aberration qui n’a pas besoin d’être discutée. Dans le domaine de l’art, le mépris de la tradition n’est pas une preuve de force. Ceux qui proclament si haut leur indépendance ignorent presque toujours ce qu’ils prétendent dédaigner. Prenez la peine de les interroger, comme Socrate interrogeait les esprits forts d’Athènes, et voici ce que vous trouverez au fond de leur intelligence: ce que je ne sais pas n’est pas; c’est exactement comme si je le savais. Et si d’aventure il s’en rencontre un sur mille qui connaisse ce qu’il dédaigne, ce n’est pas une preuve de supériorité, mais d’infirmité; c’est qu’il a vu sans comprendre. Pour éclairer ces aveugles, obstinés dans leur cécité, qui repoussent la lumière et ne veulent pas ouvrir les yeux, je n’ai qu’à nommer les deux maires qu’ils ont choisis pour guides, et dont ils proclament en toute occasion l’indépendance absolue: Rubens et Rembrandt. Ni l’un ni l’autre ne dédaignaient l’Italie. Le premier l’a bien prouvé par son séjour prolongé sur cette terre savante. Quant au second, si son voyage à Venise n’est pas clairement établi, nous savons du moins qu’il achetait à grand prix les gravures de Marc-Antoine Raimondi. Or, s’il eût dédaigné l’Italie, comment expliquer cette passion constante? Laissons donc en paix, livrons à l’oubli toutes les déclamations sur l’originalité, sur la liberté du génie, dont nous sommes étourdis depuis trop longtemps, et plaçons notre confiance dans la force du bon sens, dans la force de la vérité! Toutes les oeuvres de l’école italienne, à ne parler que des cinq grands maîtres, n’ont pas la même valeur et ne peuvent prétendre à la même autorité. Léonard, Michel-Ange et Raphaël dominent Titien et Allegri. Il est également vrai que Léonard et Michel-Ange dominent Raphaël lui-même par l’expression de la forme. Si maintenant l’on prend à part chacun de ces puissans génies, on les trouve parfois inégaux à eux-mêmes dans leur fécondité. Ainsi la voûte et les pendentifs de la chapelle Sixtine, sous le rapport du goût et de la composition, sont supérieurs au Jugement dernier, qu’on est pourtant habitué à considérer comme l’oeuvre la plus parfaite de Michel-Ange. Ainsi l’Adoration des Mages et la Méduse ne donnent pas la mesure de Léonard, il faut la chercher dans la Cène de Sainte-Marie-des-Graces, qui, malgré les blessures qu’elle a reçues du temps et des restaurateurs maladroits qui voulaient la rajeunir, se prête encore à l’étude et ne trompe pas l’espérance des visiteurs. Les chambres du Vatican, qu’on met souvent sur la même ligne que les loges, ne sauraient leur être comparées sans injustice. Quiconque a visité le Vatican connaît l’intervalle qui les sépare. Non-seulement le Sanzio n’a peint de sa main que la première des cinquante-deux compositions qui forment la décoration des loges, mais il n’attachait pas à ces compositions la même importance qu’aux chambres qui portent son nom. On objectera peut- être la collaboration de ses élèves à cette seconde série comme à la première; on citera la Bataille de Constantin, peinte en entier de la main de Jules Romain. Je répondrai que pour juger Raphaël il faut prendre la salle dite de la Signature, où se trouvent la Philosophie, la Théologie, la Poésie et la Jurisprudence. L’Incendie du bourg, malgré les admirables parties qu’il renferme, laisse encore deviner trop clairement le pinceau de Jules Romain. Quant à la Farnésine, elle ne saurait soutenir la comparaison avec la salle de la Signature. Le Triomphe de Galathée est sans doute une oeuvre charmante, l’histoire de Psyché est une invention pleine de grâce, mais la Farnésine ne présente rien d’aussi savant que l’École d’Athènes, d’une beauté aussi pure que le Parnasse. Entre les oeuvres de Titien, il y a aussi un choix à faire. L’Assunta placée à l’Académie de Venise est généralement acceptée comme son chef-d’oeuvre, et certes mon intention n’est pas de rabaisser le mérite de cette admirable composition. Les apôtres, la Vierge, les anges, sont d’une splendeur qui n’a jamais été surpassée. Pourtant je préfère à l’Assunta la Présentation au Temple, qui se trouve aussi à l’Académie de Venise, et je connais plus d’un homme du métier qui partage mon avis. Quoique Titien ait presque toujours peint sur toile, il a cependant écrit sa pensée sur quelques murailles. Sans parler des figures qui se voient encore sur le Grand-Canal et qui rappellent l’ancienne richesse de la reine de l’Adriatique, sans parler du Saint Christophe du palais ducal, je puis citer les fresques de Saint-Antoine de Padoue, qui attestent la souplesse de son imagination, et prouvent aux plus incrédules qu’il ne dédaignait pas le travail de la réflexion, comme on se plaît à le répéter. En consultant tour à tour la Présentation au Temple, d’une simplicité merveilleuse, et les fresques de Saint-Antoine, on peut se former une idée complète de Titien. Quant au dernier des cinq grands maîtres, Antonio Allegri, si l’on veut le connaître à fond, c’est à Parme qu’il faut aller l’étudier, Le Mariage de sainte Catherine et l’Antiope, que nous possédons à Paris, ne montrent qu’une face de son talent. Dire que le Corrège est le plus gracieux des peintres, et ne rien dire de plus, c’est avouer qu’on n’a pas envisagé tous les aspects de ce beau génie. Les coupoles de Saint-Jean et de Sainte-Marie de Parme sont là pour démontrer avec la dernière évidence qu’il a cherché, qu’il a trouvé autre chose que la grâce dans sa courte et laborieuse carrière. Quoiqu’il n’ait jamais vu Rome, quoique le rapprochement des dates suffise pour démontrer que le plagiat était impossible lors même qu’il eût franchi le seuil du Vatican, tous les hommes compétens proclament à l’envi la hardiesse et le savoir qu’il a prodigués dans les deux coupoles de Parme. Il n’a pas copié Michel-Ange, qui n’avait pas encore peint le Jugement dernier; mais, par l’étude du modèle vivant et des plâtres moulés sur les statues antiques, il est arrivé à réaliser des prodiges qui rappellent la Sixtine. Cette rapide esquisse suffît pour établir la primauté de l’école italienne. En est-il une autre en effet qui puisse citer des noms d’une telle valeur? La Cène, les Sibylles, l’École d’Athènes, la Présentation au Temple, la coupole de Saint-Jean, sont à coup sûr les leçons les plus savantes que le passé nous ait léguées. Il n’est guère permis d’espérer que l’avenir dépasse les oeuvres que je viens de rappeler. En parcourant la liste des ouvrages envoyés à Paris par la ville de Rome, on ne peut se défendre d’une profonde tristesse. Rome, où se donnent rendez-vous tous les peintres du monde qui veulent connaître le type de la vraie beauté, occupe quatre pages dans le livret de l’exposition universelle, et parmi les noms inscrits sur ces quatre pages je trouve des noms français, anglais, allemands, M. Bonnardel, M. Gibson, M. Stattler. Jamais le dépérissement intellectuel d’une grande nation ne fut plus franchement accusé. La patrie réelle de Raphaël, la patrie adoptive de Michel-Ange, arrivée à cette déplorable décadence, prouve trop clairement que les héritiers de Léon X et de Jules II abandonnent les arts à eux- mêmes et ne font rien pour les vivifier. Je sais avec tous les hommes de bon sens qu’il ne dépend pas d’eux de susciter des artistes éminens, mais ils pourraient du moins encourager les artistes de talent, qui poussent sur la terre romaine, comme l’aloès et le laurier aux portes de Palerme. MM. Agneni, Bompiani, Cavalleri, Medici, Podesti et Tosi représentent la peinture romaine d’une manière tellement modeste que s’ils n’avaient pas pris soin d’indiquer le lieu de leur naissance, nous pourrions croire qu’ils n’ont jamais respiré sous le ciel d’Italie. Eve effrayée à la vue du serpent qui lui rappelle sa première faute, la Vierge et l’enfant Jésus n’ont rien à démêler avec l’Eve du Vatican, ni avec la Vierge de Foligno. Le Prophète Isaïe, exécuté par le procédé bichromographique du chevalier Cavalleri, ne relève assurément ni de la Sixtine ni du pilier de Saint-Augustin. Comme je suppose que l’auteur de cette figure laborieusement insignifiante ne se pique pas de philologie, je ne le chicanerai pas sur le caractère hybride de la dénomination qu’il a inventée pour son procédé. Les onze miniatures de M. Medici d’après Raphaël, Titien, Francesco Francia, Guido Reni et Carlo Dolci, sont tellement loin de Mme de Mirbel, de Mme Herbelin et de Rochard, qu’il y aurait presque de la cruauté à tenter de les analyser. Essayer son talent d’imitation sur Guido Reni et Carlo Dolci après l’avoir exercé sur Raphaël, Titien et Francia, n’est- ce pas avouer d’ailleurs que l’on confond dans une commune admiration les grands maîtres et les ouvriers de troisième ordre? Ne serait-il pas temps d’abandonner Carlo Dolci à l’admiration verbeuse des touristes ignorans? Déclarer qu’on l’aime, c’est déclarer qu’on ne peut rien aimer de vraiment beau. Le Siège d’Ancône sous Frédéric Barberousse, de M. le chevalier Podesti, est une de ces oeuvres compassées qui échappent tout à la fois à la louange et au reproche. Il est évident que l’auteur, qui jouit dans son pays d’une grande autorité depuis la mort de Camuccini, et qui prend le titre de professeur, connaît les procédés matériels de son métier; mais, hélas! il ne connaît rien au-delà. Il ne se préoccupe, guère de l’invention, et l’on pourrait croire qu’il a étudié la peinture comme on étudie le jeu de la navette. C’est un praticien et rien de plus. Ce n’est pas sur lui que nous devons compter pour la régénération de!a peinture italienne. Les Portes de bronze de Saint-Pierre, dessinées à la plume par M. Tosi, sont un ouvrage de patience, auquel nous ne pouvons demander la mesure de l’imagination dans le pays de l’auteur. A quoi sert une telle transcription? S’il s’agissait des Portes de Ghiberti, ce serait du moins une étude dont les fruits ne tarderaient pas à se révéler. M. Soulacroix, de Montpellier, qui figure parmi les peintres romains, a prouvé dans la Vierge, dans l’Ecce Homo, dans Saül et la Pythonisse, que s’il n’est pas très habile dans le maniement du pinceau, il a sur sa profession des notions plus hautes que les Romains de Rome; par malheur sa main n’obéit pas ta sa pensée. Parmi les sculpteurs, je ne trouve qu’un nom italien, M. Benzoni. L’Amour maternel, la Bienfaisance, Saint Jean enfant, l’Espérance en Dieu, attestent chez lui une imagination gracieuse; mais il n’y a dans ces figures rien qui décèle une vocation bien décidée pour la statuaire. J’y cherche vainement cette pureté, cette beauté de forme, que semblaient devoir inspirer les musées du Vatican et du Capitole. Quoique MM. Bienaimé, Bonnardel, Stattler, Gibson et Wolff résident à Rome, je ne saurais les comprendre dans l’école romaine. C’est à la France, à l’Angleterre, à l’Allemagne qu’ils appartiennent. M. Bonnardel obtenait, il y a quatre ans, le grand prix de sculpture à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. M. Wolff, né à Berlin, est élève de Schadow. M. Gibson est élève de Canova; mais son nom révèle assez clairement son origine, et d’ailleurs il figure à Paris même dans l’école anglaise. Son Amazone blessée, qu’il a placée dans l’école romaine, ne vaut pas le Chasseur signé du même nom dont nous avons parlé. C’est une création qui manque d’énergie, et, pour en mesurer les défauts, il suffît de consulter les marbres de Phigalée placés au Musée Britannique. Il y a là des amazones blessées, vraiment blessées, qui ne ressemblent guère à l’Amazone de M. Gibson. M. Bonnardel a traité avec élégance, mais avec froideur, la figure de Ruth. M. Wolff a composé de bronze et de marbre une Canéphore qu’on ne peut considérer sans étonnement quand on se rappelle la frise du Parthénon. Les canéphores des Panathénées, souples et graves, sont de nature presque divine. La statue de M. Wolff n’exprime pas même la beauté qui charme les yeux sans parler à l’âme. Et maintenant, après avoir rappelé les antécédens de l’Italie, comment parler de Florence et de Naples, de Venise et de Milan? J’ai dû parler de Rome sévèrement; je ne pouvais en parler avec indulgence sans trahir la vérité: pour changer de langage, il faudrait n’avoir pas devant mes jeux ce que je vois. Tous ceux qui aiment l’Italie, et le nombre en est grand, ne peuvent contempler sans tristesse les ouvrages envoyés par les villes que je viens de nommer. Il vaudrait mieux pour Florence ne pas figurer à l’exposition universelle que d’attester sa présence d’une façon aussi mesquine. L’Abandonné de M. Ancona, l’Ève pécheresse de M. Bezzuoli, ne peuvent soulever aucune discussion, tant ils sont insignifians. C’est ce qu’on appelle en style d’atelier deux ponsifs, c’est à-dire deux ouvrages qu’on salue comme deux vieilles connaissances. Une copie de Fra Bartolommeo en clair- obscur, de M. Burlamachi, exécutée par un procédé de l’auteur, passera certainement inaperçue. Il n’y a dans cette oeuvre, achevée d’ailleurs avec soin, rien qui éveille l’attention des gens du monde, rien qui mérite d’être étudié par les hommes du métier. Ce n’est vraiment pas la peine d’habiter la Toscane pour occuper ainsi ses journées. -Le portrait en pied d’un cardinal, de M. Mazzocchi, est d’un aspect tellement vulgaire que je me borne à le mentionner pour mémoire. Puis vient M. Sasso, avec une copie de Fra Angelico, imitation des anciens procédés de peinture. Ainsi pour les Toscans, à l’heure où je parle, le progrès consiste à retourner en arrière. Pour eux, il ne s’agit pas d’inventer, d’élargir le présent, de conquérir l’avenir, mais de reproduire le passé, de le copier servilement. Autant vaudrait pour la Toscane renoncer à la pratique de la peinture. Et pas une statue, pas une figure taillée dans un bloc de Carrare! La patrie de Ghiberti et de Donatello, la patrie de Michel-Ange, si pauvrement représentée par les tableaux qu’elle offre à nos regards, a-t-elle donc abandonné le maniement de l’ébauchoir et du ciseau? Je ne veux pas le croire. Pourquoi donc n’avons-nous au palais des Beaux-Arts ni un marbre, ni un plâtre, ni une terre cuite qui atteste le respect de la Toscane pour les glorieux fondateurs de l’art florentin? Je ne professe pas une bien vive admiration pour les statues de Pampaloni placées dans le voisinage de Santa-Maria de’ Fiori; enfin elles prouvent du moins que la Toscane n’a pas renoncé à la sculpture, et pourtant la Toscane n’a pas envoyé à Paris une statue. Le royaume de Naples n’est pas représenté moins tristement que le duché de Toscane. M. Francesco, qui avait sous la main le Pausilippe et Capo di Monte, Ischia, Capri, Procida, Amalfi, la lumière, la splendeur, s’en vient chez nous pour faire des paysages de Bretagne. Cette tentative, que nous avons le droit de trouver étrange, ne lui a pas porté bonheur. Un fils du pays de la lumière s’en aller vers le pays de la brume, quelle singulière fantaisie! Le contraire se comprend sans peine; mais quitter la Mergellina pour les côtes de Bretagne, quel bizarre caprice! M. Francesco, en copiant le modèle qu’il avait choisi, est demeuré bien au-dessous des paysagistes français, même au-dessous de ceux qui n’occupent pas le premier rang. Les Vaches dans un enclos et l’Intérieur d’une bergerie de M. Paris sont des études estimables, mais rien de plus. Et que trouvé-je pour la statuaire? Une nymphe en plâtre de M. Lanzirotti, Érigone et Bacchus, groupe sans caractère, sans accent, qui ne révèle chez l’auteur aucune originalité de pensée, dont l’exécution n’atteste pas une sérieuse étude du modèle vivant. Avoir chaque jour devant les yeux le musée des Studj avec ses merveilles sans nombre, avec ses bronzes d’Herculanum, de Pompeï et de Stabia, et ne rien produire de plus élevé! Comment cette terre chérie du soleil est-elle arrivée à cette déplorable stérilité? Quand on se rappelle la pensée de Montesquieu et de Herder sur les relations du climat avec le développement intellectuel des nations, relations que l’histoire confirme, on a peine à s’expliquer une telle anomalie. Pour en pénétrer la cause, il faut oublier l’aspect du ciel et de la mer, les lignes harmonieuses des montagnes, et interroger des faits d’une autre nature. Venise et Milan occupent ils au palais des Beaux-Arts un rang plus élevé que Rome, Naples et Florence? Je voudrais pouvoir l’affirmer, mais il faut bien se rendre à l’évidence. Pour la peinture, je ne trouve rien qui mérite même une mention. Dans la statuaire, j’ai à signaler des efforts dignes d’encouragement; mais les efforts les plus sincères, les plus énergiques n’ont pas la valeur d’une oeuvre accomplie. Le premier Sentiment d’amour de M. Bazzoni, l’Armide de M. Bettinelli, sont demeurés à l’état de bonne intention: leur main n’a pas obéi à leur pensée. M. Cacciatori, qui a fait pour l’arc de la Paix, près de Milan, des chevaux que tous les connaisseurs se plaisent à louer, s’est montré inférieur à lui-même dans les sujets qu’il a traités cette année. L’Enfant Jésus dans une corbeille de fleurs n’est qu’une oeuvre mignarde. Quant à M. Marchesi, qui jouit à Milan d’une autorité singulière, qui occupe sans relâche une trentaine d’élèves et un nombre égal de praticiens, les uns modelant la glaise, les autres taillant le marbre sous sa direction souveraine, et qui se prendrait volontiers pour un artiste de premier ordre en supputant le nombre et l’importance de ses travaux, je crois qu’il a commis une faute grave en paraissant à l’exposition universelle des beaux-arts. Tant qu’il ne sortait pas de Milan, il était protégé contre les sceptiques par les commandes officielles qui lui venaient de Vienne. Ceux qui pouvaient mesurer son talent ne formaient qu’une minorité dont il pouvait se jouer. Aujourd’hui tout est changé pour lui. Le voilà seul, abandonné à ses propres forces, condamné à soutenir les regards de toutes les nations qui se sont donné rendez-vous à Paris. Le Sauveur, une Bacchante et l’Amour fraternel montrent clairement ce qu’il peut faire, et le rang qui lui appartient est facile à déterminer. Il occupe tant d’élèves et de praticiens, qu’on aurait peine à dire la part personnelle qui lui revient dans les oeuvres signées de son nom. A proprement parler, c’est plutôt un entrepreneur qu’un statuaire. Cependant il ne peut décliner la responsabilité des figures qui se produisent sous son patronage. Or, pour les juges les plus indulgens, ces figures sont parfaitement insignifiantes. Quoique le musée de Brera ne puisse se comparer aux musées de Rome, de Florence et de Naples, il renferme cependant assez de plâtres moulés sur l’antique pour ramener dans la voie de la vérité un sculpteur égaré; mais M. Marchesi a maintenant passé l’âge du repentir. Depuis plus de trente ans, les plus importans travaux de sculpture à Vienne et à Milan lui ont été livrés; il est donc permis de croire qu’il achèvera sa carrière sans venir à résipiscence. Au reste, pour ceux qui ont visité Milan, pour ceux surtout qui l’ont habité pendant quelques mois, l’autorité de M. Marchesi n’a rien de surprenant. En Lombardie comme en Autriche, il existe une peinture aulique, une statuaire aulique, dont les conditions n’ont rien à démêler avec l’art proprement dit. On rencontre à Milan des hommes bien élevés, qui ont voyagé, qui ont visité la France et l’Angleterre, et qui pourtant vous citent de bonne foi Appiani comme le peintre par excellence. Pourquoi? Parce qu’Appiani a décoré le palais du vice-roi. Je dois ajouter qu’ils réservent une part de leurs éloges pour les oeuvres d’Hayez, qui a peint dans le même palais un immense plafond. Un homme de bon sens, étranger à la peinture antique, donnerait de grand coeur toutes les compositions d’Hayez et d’Appiani pour une tête, pour une main de la Cène. Applaudi à Bruxelles, M. Gallait boude la France, je ne sais pourquoi, car ses tableaux avaient rencontré chez nous une attention et une sympathie que leur mérite ne justifiait pas. Il est vrai qu’il s’est rencontre parmi les spectateurs quelques esprits chagrins qui ont trouvé les armures et les vêtemens mieux peints que les têtes et les mains. Est-ce en souvenir de cette puérile objection que M. Gallait nous garde rancune? Ce serait de sa part un caprice singulier. Chez nous, qu’il le sache bien, le goût de la foule n’est pas encore assez pur pour qu’une telle objection rallie de nombreux suffrages; les armures et les vêtemens ont à ses yeux, je suis bien forcé de l’avouer, autant d’importance que les mains et le visage. Oublions la bouderie de M. Gallait, et parlons de ses compatriotes. M. Eugène Verboeckhoven a envoyé deux tableaux qui révèlent un talent d’imitation très remarquable: je veux parler de sa Bergerie campinoise et de la toile qu’il a nommée la Bonne Mère. Je trouve dans ces deux compositions une grande habileté pour la reproduction des détails, mais j’y cherche en vain quelque chose de volontaire, quelque chose qui accuse une intention préconçue. Dans la Bergerie campinoise comme dans la Bonne Mère, je n’aperçois qu’une transcription littérale du modèle vivant, et, comme il était facile de le prévoir, cette transcription littérale aboutit à l’infidélité. Je m’empresse de reconnaître que la toison de la brebis et de l’agneau est bien imitée: quant à la forme des membres, je ne saurais la deviner. C’est en un mot l’enveloppe de la forme sans la forme elle-même. Pour être juste, je dois ajouter que l’exemple de M. Eugène Verboeckhoven a trouvé chez nous de nombreux imitateurs. La Campine, paysage avec bestiaux, de M. Louis Robbe. obtiendra les louanges de tous les connaisseurs; l’auteur voit bien et rend bien ce qu’il voit. Malheureusement il ne paraît pas croire que la pensée doive intervenir dans la peinture; il s’adresse donc aux yeux et ne dit rien à l’esprit. Il ne paraît pas non plus se douter des relations qui existent nécessairement entre la dimension d’une toile et la nature du sujet. Son paysage, dont je reconnais la vérité, non-seulement n’offre qu’un aspect prosaïque, mais encore, abstraction faite de l’invention, dont l’auteur ne paraît pas s’être soucié un seul instant, ne présente point aux regards un ensemble suffisant pour une toile de cette proportion. Réduit de moitié, le tableau de M. Louis Robbe gagnerait beaucoup, car dans cette condition nom elle l’uniformité de la plaine campinoise n’aurait plus rien de blessant, et la toile ne semblerait plus vide. Il y a dans les boeufs un vrai talent d’imitation, le ciel et la plaine sont bien rendus; mais franchement il n’y a pas dans un tel sujet de quoi défrayer une si vaste composition. M. Bossuet a voulu se faire espagnol, ou du moins il a renoncé à peindre son pays, et nous offre les Tours romaines de Grenade au bord du Xenil. Plus je regardais ces ruines, et moins je comprenais ce que l’auteur avait voulu faire. Ni pierre ni brique, rien qui ressemble aux constructions romaines. Pour donner une idée fidèle de cette singulière peinture, il faut appeler à son secours une comparaison qui n’est pas précisément de l’ordre le plus élevé: les deux tours romaines de M. Bossuet sont tout simplement deux nougats, et dès que l’on consent à prendre les briques pour des amandes, on ne peut qu’applaudir à l’exactitude de l’imitation. M. Pierre Kiers d’Amsterdam a voulu montrer à l’Europe qu’il avait étudié avec fruit les oeuvres de Rembrandt. Je crois qu’il n’a pas choisi la meilleure méthode de démonstration. Le chef de l’école hollandaise se plaisait à emprisonner un rayon de soleil; M. Kiers a cru qu’il obtiendrait le même succès en projetant sur ses personnages la lumière d’une lampe: c’est une méprise trop facile à établir. L’auteur a cherché trois fois le même effet, et trois fois il s’est trompé. L’Intérieur d’une maison hollandaise, un Peintre dans son atelier, une Dame hollandaise lisant la Bible, sont trois tentatives conçues dans le même dessein. C’est toujours le reflet d’une lampe. Ici toute argumentation serait inutile, l’évidence se produit d’elle-même sans le secours de la diabétique. Il règne dans ces trois tableaux, traités d’ailleurs avec une remarquable habileté, une déplorable monotonie, qui in- dépend pas du maniement du pinceau, mais de la nature même du but que l’auteur voulait toucher: trois effets de lampe, et j’emprunte ici l’expression de l’autour, ne sauraient offrir une grande variété. On aura beau changer la position du réflecteur, on n’obtiendra jamais de l’huile et du coton ce qu’on obtient du soleil. Si M. Kiers veut convaincre les plus incrédules et prouver qu’il appartient à la famille de Rembrandt, il fera bien de chercher une autre voie. Ce n’est pas que je lui conseille de recommencer toutes les tentatives menées à bonne fin par le chef de l’école hollandaise. A Dieu ne plaise! ce serait lui tendre un piège perfide: il doit du moins renoncer aux effets de lampe et chercher des effets de soleil. M. Johannes-Hubertus-Leonardus de Haas, d’Oosterbeck, a trouvé sur les bords du Rhin le sujet d’un charmant paysage. On pourrait certainement souhaiter plus de solidité dans les terrains sans se montrer trop sévère; mais à tout prendre c’est une toile pleine de fraîcheur et de grâce. Je trouve dans cette composition le sentiment vrai de la nature et une dextérité qui révèle des études courageuses. MM. Calame et Diday ont dignement soutenu leur réputation. Il y a décidément en Suisse une école de paysagistes qui mérite l’attention de l’Europe. Dans le tableau que M. Diday appelle Souvenir de l’Oberland, il y a des morceaux très bien exécutés; mais la toile tout entière manque d’air. Les arbres du premier plan se profilent sur les montagnes comme des feuilles de papier découpées. Cette absence de perspective aérienne diminue singulièrement le mérite de la composition. Le Lac des quatre cantons, de M. Calame, me paraît très supérieur au Souvenir de l’Oberland. L’élève a surpassé son maître. Ce n’est pas que je déclare le tableau de M. Calame à l’abri de tout reproche; mais l’eau et les montagnes sont admirablement rendues, et ce mérite suffit à justifier nos louanges. Une chose pourtant me frappe dans ce paysage, d’ailleurs si plein de majesté. L’air ne manque pas, on sent que dans cette enceinte de montagnes on peut respirer à pleins poumons; mais on se demande comment avec de telles lignes l’auteur n’a pas obtenu un effet plus puissant. La majesté dont je parlais tout à l’heure se trouve tout entière dans la forme des montagnes; elle serait plus imposante encore, si l’espace était agrandi. Je sais que MM. Calame et Diday sont des observateurs attentifs: comment se fait-il donc qu’en peignant le paysage helvétique, ils demeurent toujours au-dessous du modèle qu’ils ont choisi? Ce n’est pas le talent qui leur manque: mais ils veulent rendre à tout prix ce qu’ils voient et ne comprennent pas la nécessité de tricher. Or, depuis Ruysdael jusqu’à Claude Gelée, il n’y a pas un paysagiste éminent qui n’ait triché. M. Hockert, peintre suédois, a traité avec une grande délicatesse un épisode emprunté aux habitudes religieuses de la Laponie. Son Prêche dans une chapelle est une oeuvre très digne d’estime. Les personnages sont bien placés et dessinés avec soin, la lumière très habilement distribuée. En somme, c’est déjà plus qu’une promesse, c’est un gage précieux. Toutefois je suis obligé de répéter à propos de M. Hockert ce que je disais de M. Robbe: il ne comprend pas que la dimension d’une toile dépend de la nature du sujet. Son Prêche en Laponie gagnerait cent pour cent s’il était peint sur ce qu’on est convenu d’appeler une toile de chevalet, quoique les toiles les plus grandes soient placées comme les plus petites sur un chevalet. Pour vérifier ce que j’avance, il suffit de retourner une lorgnette, de transformer L’objectif en oculaire, l’oculaire en objectif. Le tableau de M. Hockert prend alors la dimension qui lui convient, la mesure des personnages se trouve en rapport avec le sujet, et le regard est satisfait. Je n’ai rien à dire de Franklin plaidant la cause des États-Unis devant Louis XVI. M. Healy, dans ce tableau qu’il prend sans doute pour une composition historique, ne s’est pas élevé au-dessus de la médiocrité la plus insignifiante. Je ne sais pas comment se nomme son maître, mais à voir son Franklin, on pourrait croire que M. Healy a étudié dans l’atelier de M. Blondel. M. Kranch nous a offert deux Chutes du Niagara qu’il désigne sous les noms de Chute canadienne et de Chute américaine. Je n’examine pas la justesse de ces appellations au point de vue géographique, je m’en tiens à la peinture. Or ces deux paysages sont absolument dépourvus de grandeur quant au dessin, et la couleur n’a rien qui séduise les yeux. Une Vue de l’Hudson en automne, une Vue de West-Point sur l’Hudson, révèlent chez M. Gignoux une certaine habileté de pinceau; mais il est impossible de découvrir dans ces deux toiles quelque chose qui s’élève au-dessus de la pratique matérielle du métier. Entre les mains de M. Cabat, l’étang de Ville d’Avray a plus de grandeur que l’Hudson entre les mains de M. Gignoux. Du Pérou et du Mexique, je n’ai pas grand’chose à dire. La Femme adultère de M. Cordero n’indique pas des études bien avancées. M. Laso, élève de M. Gleyre, a prouvé dans le portrait de Gonzalo Pizarro qu’il s’efforce de mettre à profit les leçons de son maître: mais je ne puis guère louer chez lui que l’excellence de l’intention. Je reviens à mon point de départ. Les quatre écoles qui nous ont occupé, à savoir l’Espagne et l’Italie, la Belgique et la Hollande, ont-elles surpassé ou seulement égalé leurs précédens esthétiques? Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre, mais à la galerie du Louvre. Rabaisser les vivans en les comparant aux morts est un Passe-temps puéril, et c’est pour cela que les vieillards s’y complaisent; mais il y a profit à mettre en regard le présent et le passé sans esprit de dénigrement. Or, je le demande à tout homme de bonne foi, est-ce que la Campine de M. Robbe peut se placer à côté des Ruysdaël et des Wouvermans? Est-ce que les effets de lampe de M. Kiers peuvent être opposés au Tobie de Rembrandt? Quant à MM. Madrazo et Podesti, j’imagine que, malgré les éloges qui leur sont prodigués dans leur pays, ils ne se prennent pas pour les héritiers de Murillo et de Raphaël. J’espère qu’il se rencontre parmi leurs amis, parmi ceux mêmes qui les louent, des hommes assez sensés pour leur rappeler la distance qui les sépare de ces maîtres à jamais glorieux. Réveiller le souvenir de ces grands noms, ce n’est pas décourager la génération présente, c’est au contraire lui montrer le but qu’elle doit se proposer. Ce qu’ont pu faire les générations endormies dans le tombeau, pourquoi la génération présente ne le ferait-elle pas? N’a-t-elle pas reçu du ciel les mêmes facultés? Pourquoi, dans le domaine de l’art, aujourd’hui et demain ne vaudraient-ils pas autant qu’hier? L’histoire, image du passé, ne doit servir qu’à expliquer et non à condamner le présent. Signaler les déviations du goût ou les déviations du sens moral, ce n’est pas jeter l’anathème à son temps, mais l’avertir qu’il est placé sur une pente dangereuse. Les peintres et les statuaires fourvoyés peuvent se retourner du côté de la vérité, comme les caractères chancelans du côté de la dignité. C’est aux spectateurs désintéressés des événemens, aux contemplateurs des oeuvres accomplies, qu’il appartient d’avertir les nations et les artistes engagés dans la mêlée, -et nous avons choisi le rôle de contemplateur. Gustave Planche. V De L’Etat Général De La Peinture Et De La Sculpture. La tâche qui s’offre à moi maintenant est d’une nature plus délicate et plus élevée que l’analyse des ouvrages exposés au palais des Beaux-Arts (4). Il s’agit de comparer les diverses écoles dont je viens de parler, de rechercher pourquoi des nations autrefois célèbres dans le domaine de l’art sont aujourd’hui descendues au second rang, et de traiter ces deux questions avec une impartialité qui ne donne aucune prise aux récriminations. Je n’ai pas à justifier les omissions qu’on pourra me reprocher. Si le lecteur en effet a pris la peine de suivre l’enchaînement de mes pensées, il aura vu que je ne tenais pas à présenter un recensement complet des sculpteurs et des peintres de l’Europe qui sont entrés dans la lice, mais seulement à caractériser les tendances de chaque nation. Ainsi, lorsqu’il m’est arrivé de passer sous silence des noms dont la valeur ne saurait être méconnue, ce n’a été de ma part ni dédain, ni injustice. La raison du parti que j’ai adopté à leur égard se trouve dans la nature même du programme que je m’étais tracé. Toutes les fois qu’un peintre ou un statuaire, quelle que soit d’ailleurs son habileté, ne représente pas une tendance individuelle, j’ai le droit, pour demeurer fidèle à mon premier dessein, de ne pas le nommer: en pareil cas, l’omission n’implique pas le blâme. Pour établir la légitimité de mon affirmation, il me suffira de citer l’élève le plus habile de M. Ingres. Pourquoi n’ai-je pas parlé de M. Hippolyte Flandrin dans l’analyse de l’école française? M’accuserait-on d’aventure de méconnaître son talent? Ce serait m’adresser un étrange reproche, et bien facile à réfuter. J’ai parlé des travaux de M. Hippolyte Flandrin à Saint- Germain-des-Prés avec toute la déférence et toute la courtoisie que commandent la persévérance de ses études, l’élévation de son style; mais M. Hippolyte Flandrin, personne ne l’ignore ou du moins ne doit l’ignorer, n’a pas un sens individuel dans l’école française. Il relève si directement de son maître, qu’il a pu en mainte occasion lui servir d’auxiliaire sans que l’oeil le plus clairvoyant aperçût le travail de deux mains diverses. Loin de moi la pensée de rabaisser la docilité poussée à ce point! Si le modèle est excellent, l’imitation parfaite de ce modèle n’est certes pas à dédaigner. Il ne faut pourtant pas s’abuser sur la valeur et la portée de cette imitation. Pour signifier quelque chose dans l’histoire, pour laisser une trace durable de son passage, il faut absolument être soi-même. C’est à ce prix qu’on peut conquérir une solide renommée. Or M. Hippolyte Flandrin n’est pas placé dans cette condition. A Saint-Germain-des-Prés, à Saint- Vincent-de-Paule, il a prouvé toute l’étendue de son savoir; il n’a pas montré dans l’invention une originalité qui lui assigne un rang à part. Tant qu’il restera fidèle à ses habitudes, les historiens de l’école française auront le droit de se borner aie signaler comme un homme de talent, sans l’invoquer comme un argument pour étayer leurs doctrines, et ce que je dis de M. Hippolyte Flandrin, je puis le dire avec une égale justesse de plusieurs autres noms dont je n’ai jamais eu l’intention de nier la valeur. Eugène Isabey manie le pinceau avec une rare adresse. Toutes les fois que j’ai trouvé l’occasion de le louer, je l’ai saisie avec empressement; mais ses oeuvres, depuis longtemps et très justement populaires, n’offrent pas un sens qui leur appartienne; il n’a pas envisagé la nature sous un aspect nouveau, il ne l’a pas interprétée d’une manière inconnue avant lui: c’est pourquoi j’ai pu, sans me rendre coupable d’injustice, ne pas parler d’Eugène Isabey. Camille Roqueplan, qui vient de mourir il y a quelques jours, n’avait pas non plus de sens individuel. Il a laissé de gracieux ouvrages sur lesquels plus d’une fois nous avons appelé l’attention; mais, de l’aveu même de ses plus fervens admirateurs, il apportait plus d’habileté dans l’imitation du passé que dans l’invention proprement dite. Tous ceux qui ont suivi avec attention les travaux de cet artiste ingénieux savent que je lui rends pleine justice en parlant de lui comme je le fais. Il savait prendre avec une merveilleuse souplesse la manière des peintres français ou étrangers. Il y a telle de ses toiles qui rappelle, à s’y méprendre, la grâce pimpante de Watteau, telle autre où il lutte de finesse avec Mieris et Metzu. C’en est assez sans doute pour attirer l’attention des amateurs, c’est trop peu pour occuper une place considérable dans l’histoire de l’école française. J’aurais pu parler de Louis Cabat, qui annonçait à ses débuts un talent naïf, mais il n’a pas tenu toutes ses promesses; son voyage en Italie, au lieu d’agrandir son style, l’a engagé dans une voie d’imitation où son talent a perdu son premier caractère. Au lieu de peindre l’Italie telle qu’il la voyait, comme il avait peint la Normandie, il a voulu la peindre à la manière du Poussin, et comme il n’avait pas en lui-même ce qu’il fallait pour soutenir la lutte, il a vu son crédit et sa popularité s’amoindrir de jour en jour. Quand il voudra se reporter vers la manière de M. Fiers, son premier maître, il retrouvera les succès de ses premiers ouvrages. S’il veut s’obstiner dans le paysage de haut style, qui n’est pas son fait, il n’obtiendra que l’effacement de son nom. Il y a pourtant une omission que je me reproche et que je m’empresse de réparer. J’aurais dû parler de M. Winterhalter et de son nouveau Décaméron, car je ne saurais donner un autre nom au portrait de l’impératrice entourée de ses dames d’honneur. Après les termes sévères dont j’ai usé envers M. Madrazo, on aurait le droit de me demander pourquoi j’ai laissé passer sans une parole de réprobation cette oeuvre singulière, qui s’étale dans le grand salon comme un morceau de première importance, et qui pourtant ne mérite pas un quart d’heure de discussion. Je n’aimais pas le premier Décaméron de M. Winterhalter, et, pour me servir d’une expression usitée au XVIIe siècle, j’en ai dit mon sentiment; le nouveau Décaméron me paraît encore au-dessous du premier. Le portrait de l’impératrice et de ses dames d’honneur est tout bonnement une parodie de Watteau, mais une parodie dont les proportions ne permettent pas l’indulgence. Toutes les incorrections, toutes les omissions qui se peuvent pardonner dans une figure de dix pouces sont inexcusables dans une figure qui a les dimensions du modèle vivant. Les petites filles qui passent devant la toile de M. Winterhalter s’extasient à bon droit devant toutes ces robes qui font le fromage: c’est en effet le seul éloge qui puisse être accordé à cette bizarre composition. Les arbres qui abritent les figures n’ont ni écorce ni feuilles; quant aux figures mêmes, comment en parler sérieusement? Jamais l’ignorance ne s’est affichée avec plus de hardiesse. J’aperçois bien quelque chose que l’auteur a voulu nous donner comme des têtes, et quoiqu’il n’y ait pas une partie du visage modelée d’après nature, je dois lui tenir compte de l’intention; mais la forme du corps n’est pas même indiquée. C’est un défi porté à toutes les lois de la peinture. Ces robes si coquettement étalées ne contiennent absolument rien. M. Madrazo aurait vingt fois le droit de se plaindre, si, après avoir blâmé comme je le devais ses portraits de la duchesse de Medina-Coeli, de la duchesse d’Albe et de la comtesse de Vilches, je laissais passer sans mot dire la toile de M. Winterhalter. Tout en reconnaissant que le dernier manie le pinceau avec plus d’adresse, je suis obligé de mettre dos à dos le peintre espagnol et le peintre adopté par l’école française, car l’un et l’autre se moquent résolument des conditions élémentaires de leur art: ils peignent l’étoffé sans aucun souci de la forme humaine. Ce qu’ils appellent portrait n’a rien à démêler avec le sens vrai du mot. L’élément principal, le modèle vivant, n’est pas même ébauché. S’ils possèdent la notion de la peinture, ils doivent s’étonner de leur popularité; mais il est à craindre qu’ils ne se prennent au sérieux. Pour moi, je n’ai qu’une parole à dire pour les caractériser selon ma pensée. Tant que Madrid et Paris ne comprendront pas le néant de leurs oeuvres, le goût de l’Espagne et le goût de la France seront bien malades. Il y a en France deux noms très populaires que je n’ai pas même écrits en parlant de l’école française. J’entends dire que mon silence est mal interprété; on va jusqu’à me reprocher de méconnaître les gloires nationales. Le reproche est grave, et je ne veux pas rester plus longtemps sous le coup d’un si terrible réquisitoire. Avoir omis dans le tableau de l’école française MM. Horace Vernet et Théodore Gudin, est-ce donc vraiment un si grand crime? Ils ont pour eux le succès, le nombre des commandes, l’empressement des amateurs qui achètent à l’envi leurs moindres ébauches. Mon silence ne peut leur porter aucun préjudice: que je les vante ou que je les blâme, leur condition ne changera pas. Ils sont en possession de la faveur publique, et mon silence pas plus que ma parole ne peut les atteindre. De quoi donc se plaignent leurs amis et leurs admirateurs? Pour expliquer mon silence, je n’ai qu’un mot à dire: MM. Théodore Gudin et Horace Vernet n’ont pas pour moi de sens historique. S’il se rencontre dans leur nombreuse clientèle un esprit assez pénétrant pour leur attribuer une signification que je n’ai pas su découvrir, je suis prêt à écouter, et j’accueillerai de grand coeur cette révélation inattendue. Jusque-là le lecteur trouvera bon que je m’abstienne à leur égard. Il ne faut pas confondre la discussion avec l’achalandage, et ceux qui me reprochent mon silence me paraissent dominés par une étrange préoccupation: à leurs yeux, tout ce qui réussit doit être loué. Je ne partage pas leur avis, et ils ne doivent pas s’étonner que je n’en tienne aucun compte. Le succès de MM. Théodore Gudin et Horace Vernet est un fait que je n’entends pas contester; mais tous les faits, de quelque nature qu’ils soient, sont soumis à la discussion. On peut nier ou affirmer la légitimité du succès; on peut aller plus loin, sans trahir la cause de la vérité; on peut considérer les artistes applaudis, mais dont le talent n’a pas une valeur réelle, comme placés en dehors de la, discussion. Or il me semble que MM. Théodore Gudin et Horace Vernet sont précisément dans cette condition. Leur popularité n’établit pas leur supériorité. Ce qu’ils font depuis trente ans obtient l’approbation des marchands de tableaux, et les banquiers qui veulent décorer leurs salons les prennent de bonne foi pour les héritiers de Salvator Rosa et de Canaletto. Ne sera-t-il pas permis à ceux qui ont pris la peine d’étudier l’histoire de la peinture de protester contre ces louanges? La prétention des banquiers et des marchands de tableaux, si elle était admise, n’irait pas à moins qu’à supprimer toute discussion. Plus d’une fois d’ailleurs j’ai dit sans détour ce que je pense de MM. Gudin et Vernet, et ceux qui me reprochent aujourd’hui mon silence n’ont pas l’excuse de la curiosité. Quand M. Gudin nous aura donné une toile qui se puisse comparer à l’Eglise Sainte-Marie della Salute, que nous possédons au Louvre, je ne me ferai pas prier pour en parler, et la louange ne me coûtera rien. Quand M. Vernet voudra bien peindre une bataille autrement conçue que la Prise de la Smala, je ne serai pas le dernier à le vanter; mais tant qu’il n’aura pas renoncé à ses habitudes d’improvisation et d’escamotage, nous aurons le droit de ne pas le prendre plus au sérieux, dans les questions de peinture bien entendu, et de le traiter comme un très habile homme qui fait de bonnes affaires. J’ai dû pour les écoles étrangères adopter le même parti que pour l’école française. J’apprendrais donc sans étonnement que la Belgique et la Hollande, l’Espagne et l’Italie, l’Angleterre et l’Allemagne, m’accusent d’avoir omis des noms d’une grande importance. Les argumens que je viens de produire s’appliquent à toutes les nations. S’ils sont vrais pour la France, ils sont vrais pour le reste de l’Europe. L’importance d’un peintre ou d’un statuaire ne se mesure pas au nombre de ses travaux, mais à l’élévation de la pensée, à la pureté de l’expression. Il se fait au-delà de la Manche des fortunes prodigieuses qui n’ont d’autre origine que le maniement du .pinceau, dont le chiffre étonnerait les spéculateurs les plus heureux, et cependant l’histoire n’aura jamais à s’occuper de ceux qui auront recueilli ces monceaux d’or. Ils achèteront des châteaux et des parcs, ils chasseront le daim et le renard, et la génération prochaine ne saura pas leur nom. Il y a en Allemagne des artistes à qui l’église et l’état confient des murailles à décorer, et pour qui la vie est facile. Ils vivent dans l’abondance, sans autre patrimoine (pie leur pinceau. S’ils n’encaissent pas autant de thalers ou de florins que les peintres anglais encaissent de guinées, ils n’ont pourtant pas à se plaindre du sort; mais ils n’ont pas de sens déterminé, ils n’ont rien changé dans les doctrines ni dans les procédés de l’école allemande. C’est pourquoi nous ne sommes pas obligé de discuter leurs oeuvres après avoir parlé de Cornélius et d’Overbeck, de Kaulbach et de Rauch. Si nous avions conçu la pensée malencontreuse d’épuiser le livret, et d’analyser les cinq mille ouvrages exposés au palais des Beaux- Arts, nous aurions pu contenter bien des orgueils, car il y a des natures inquiètes, avides de bruit, qui préfèrent le blâme au silence; mais nous aurions été obligé d’abandonner la région des idées pour descendre aux détails les plus mesquins, et la discussion aurait perdu en dignité ce qu’elle eût gagné en développement. Aussi je suis loin de regretter les omissions qu’on me reproche: si pareille tâche s’offrait à moi, je l’accomplirais en suivant la même méthode. J’arrive à la comparaison des différentes écoles de l’Europe. D’après le développement que j’ai donné à l’étude de chacune d’elles, le lecteur a déjà pu pressentir la valeur relative que je leur attribue. Cependant, comme je ne veux laisser aucun doute sur le fond de ma pensée, je crois utile de présenter mon opinion sous une forme précise et d’en expliquer les motifs. L’Italie, la Belgique et la Hollande occupent le premier rang dans l’histoire de la peinture. Quelle que soit ma sympathie pour les grands noms de l’art français, j’essaierais vainement de contester ce fait: dans le domaine de la peinture, notre pays ne vient qu’après l’Italie, la Belgique et la Hollande. Dans le domaine de la statuaire, je crois pouvoir affirmer qu’il vient immédiatement après l’Italie, car si les noms de Donatello, de Ghiberti, de Buonarroti dominent la sculpture moderne, l’Europe entière, l’Italie exceptée, doit s’incliner devant les noms de Germain Pilon, de Jean Goujon et de Pierre Puget. Eh bien! nous avons vu que ni la Belgique, ni la Hollande, ni l’Italie ne soutiennent aujourd’hui la gloire de leur école. Elles s’en tiennent aux procédés matériels, elles appliquent avec adresse des recettes de métier et négligent les principes fondamentaux qui régissent toutes les formes de l’imagination. Pour ces trois pays, on peut le dire sans injustice et sans raillerie, Raphaël, Rubens et Rembrandt appartiennent aux âges héroïques. Leur mémoire est vénérée, mais leurs enseignemens ne sont pas suivis. La source où puisaient ces illustres aïeux semble s’être tarie. Pour établir l’affaiblissement de ces trois écoles, il n’est pas nécessaire de prodiguer les argumens. L’évidence parle trop haut pour qu’on ait besoin de lui venir en aide. L’étude même la plus rapide des oeuvres qu’elles nous ont envoyées cette année prouve clairement qu’elles sont déchues. Elles le savent bien et s’en affligent. Ni Rome, ni Florence, ni Venise, ni Amsterdam, ni Anvers ne songent à comparer leur présent à leur passé. Sévères pour elles-mêmes, ces villes glorieuses rendent notre tâche plus facile. Elles ont réuni et groupé les élémens du jugement que nous avons à prononcer. Que la mode ait pris sous sa protection M. Callait, M. Kiers et M. Podesti, je n’entends pas le contester; mais en Hollande, en Belgique, en Italie, il se rencontre encore des connaisseurs qui apprécient à leur juste valeur ces favoris de la mode, qui accueillent en souriant les éloges prodigués à leurs ouvrages. Écho fidèle de leur jugement, je n’ai pas à redouter le reproche de partialité, car j’ai pris soin de juger la Belgique, la Hollande et l’Italie au nom de leur passé, sans jamais les opposer l’une à l’autre. C’était le seul moyen de rendre la justice facile. Quant à l’Espagne, je me suis placé au même point de vue. Pour estimer la valeur de M. Madrazo, je l’ai comparé à Velasquez, et s’il a succombé dans cette épreuve, ce n’est pas à moi qu’il doit s’en prendre. Ses compatriotes sentiront qu’il n’est jamais entré dans ma pensée de déprécier une école à qui nous devons Murillo, Ribeira et Zurbaran. À l’heure où je parle, on peut dire qu’à Madrid la peinture historique n’existe pas. Le portrait, les combats de taureaux sont les seuls genres abordés par l’imagination nationale. Ce que j’ai dit de MM. Hortigosa et Ribera n’infirme pas cette triste conclusion, puisque la faveur publique s’attache à M. Madrazo. Aujourd’hui, dans le domaine de la peinture, l’Angleterre et l’Allemagne dominent l’Espagne et l’Italie, la Belgique et la Hollande. Il me suffit de rappeler les noms de Landseer, de Cornélius, d’Overbeck. Cependant il faut bien reconnaître qu’elles n’ont retrouvé ni Reynolds, ni Wilkie, ni Holbein, ni Albert Dürer. Ces réserves faites, nous devons estimer très haut les efforts de l’Angleterre et de l’Allemagne. Il est vrai que l’école anglaise ne s’élève pas au-dessus de la peinture de genre, s’abandonne à la pure fantaisie, qu’elle paraît reculer devant la peinture historique et religieuse. Toutefois le nom de Landseer suffit à marquer son rang. L’Allemagne vit dans de plus hautes régions; elle aborde résolument les sujets les plus difficiles. Si elle ne possède pas le charme et la délicatesse d’exécution, si elle ne compte pas dans le paysage de praticien aussi habile que Stanfield, elle interroge tour à tour la tradition chrétienne, le moyen âge, l’histoire moderne. Pour effacer l’insignifiance de M. Hennsel, l’école d’outre-Rhin n’a qu’à nommer Cornélius, Overbeck et Kaulbach. Quant à Ranch, s’il ne possède pas l’imagination de Pierre Vischer, il mérite l’attention de l’Europe par l’élévation de la pensée, par l’habileté de l’exécution. Il n’est pas malaisé de déterminer le rang qui appartient à la France. Ni l’Allemagne ni l’Angleterre ne peuvent, en peinture, nous opposer des noms égaux à ceux d’Ingres, de Delacroix, de Decamps. Le seul artiste en Europe qu’on pourrait comparer à l’auteur de L’Apothéose d’Homère serait Overbeck; mais le prix serait adjugé à l’école française pour la pureté du style. Delacroix et Decamps, pour l’abondance de l’invention, pour la splendeur et l’harmonie, peuvent défier toute comparaison avec les peintres contemporains. Dans la statuaire, David, Barye, Pradier, font de l’école française la première des écoles. Je ne crois pas me tromper en exprimant ce jugement. Je ne crois pas avoir étudié la France avec moins d’attention et de sévérité que le reste de l’Europe. Pourquoi les grandes écoles de peinture sont-elles aujourd’hui déchues de leur ancienne splendeur? Je n’ai pas l’espérance de signaler avec précision toutes les causes qui ont déterminé leur décadence. Il est pourtant permis d’affirmer que deux causes principales ont ralenti l’activité de l’imagination et abaissé le style dans le domaine de la peinture. La division de la propriété, en diminuant le nombre des grandes fortunes, a rendu plus difficiles et plus rares les encouragemens dont l’art ne peut se passer. Voilà un premier fait que personne ne saurait contester. En Italie, en Belgique, en Hollande, la richesse, en changeant de mains, a changé de destination. A ne considérer que le bien-être général, nous devons nous en réjouir. Le malaise de l’art, est amplement compensé par l’immense bienfait que je viens de rappeler. Déplorer aujourd’hui la division de la propriété serait pure folie; mais il est du devoir de l’historien, lors même qu’il raconte des faits purement intellectuels, d’indiquer les faits matériels qui les ont précédés. Or il n’est pas douteux que l’affaiblissement des grandes écoles coïncide avec la division de la propriété. Les grands seigneurs encourageaient la peinture; les hommes qui naissent pauvres et qui s’enrichissent par leur travail possèdent rarement les mêmes goûts que les hommes nés au sein de la richesse. Que ce soit un mal, que ce soit un bien, je n’ai pas à discuter cette question. Ce qu’il y a de certain, c’est que la libéralité des banquiers et des agens de change ne vaut pas pour les peintres ce que valait la libéralité des grands seigneurs. fin financier habitué à calculer, à prévoir le bénéfice de ses moindres actions, n’achète presque jamais un tableau sans une arrière-pensée de gain. Ceux qui en douteraient n’auraient qu’à consulter les commissaires-priseurs préposés à la vente publique des collections de peintures. Ils verraient que les Mécènes de la finance renouvellent à peu près tous les dix ans leurs galeries, qu’ils semblaient chérir. Ce qui se passe chez nous peut servir à pressentir ce qui se passe en Italie, en Belgique, en Hollande. Il est vrai que le gouvernement pontifical a prohibé l’exportation des tableaux précieux; mais cette prohibition ne s’applique pas aux ouvrages modernes, et concerne exclusivement les ouvrages des maîtres anciens, dévolus à l’aîné d’une grande famille comme faisant partie de son majorât. D’ailleurs, sauf quelques rares exceptions, l’aristocratie romaine n’a plus guère aujourd’hui qu’une existence nominale, et n’est pas en mesure d’encourager la peinture. La bourgeoisie romaine, inactive et indolente, ne songe pas à s’enrichir; elle ne manque pas de goût, mais elle doit s’en tenir à l’admiration du passé; tant qu’elle n’aura pas changé ses habitudes, elle ne pourra rien ni pour le présent ni pour l’avenir. Florence et Milan ne partagent pas l’indolence de la bourgeoisie romaine; elles sont laborieuses, et l’on voit s’élever en Toscane et en Lombardie des fortunes qui n’ont rien à démêler avec le hasard de la naissance. Florence et Milan ne font rien pour la régénération de la peinture. La Belgique et la Hollande se conduisent-elles autrement? la pratique du commerce n’absorbe-t- elle pas la meilleure partie de leurs facultés? Que ceux qui ont visité Bruxelles et Anvers, Amsterdam et La Haye, interrogent leurs souvenirs. L’Espagne catholique possède encore une grandesse, mais l’Espagne s’agite pour conquérir dans l’industrie le rang qu’elle occupait autrefois dans la politique, et la grandesse prend des actions dans les chemins de fer, au lieu de songer à décorer ses palais. Elle ne pense pas à susciter des Murillo et des Velasquez, elle pense à rétablir ses affaires, à se dégager d’obligations onéreuses, souvent même à joindre les deux bouts, comme on dit vulgairement. Rien de plus sage assurément que de libérer un patrimoine embarrassé; mais la grandesse obéit à l’impulsion commune, elle ne se contente pas de mettre ses biens en ordre, elle veut les agrandir, les doubler s’il se peut. En Angleterre, les grandes fortunes sont demeurées debout, et nous savons que la peinture trouve chez l’aristocratie anglaise de généreux encouragemens. Plusieurs parties de l’Allemagne gardent encore des vestiges trop nombreux du régime féodal. Cependant ni l’école anglaise ni l’école allemande ne sont aujourd’hui ce qu’elles ont été. Il y a donc, outre le fait matériel que j’ai rappelé, -la division de la propriété, -un fait d’une autre nature, d’une importance au moins égale, et dont il faut tenir compte, si l’on veut découvrir la raison du présent. L’éparpillement de la richesse a tari ou du moins singulièrement appauvri la source des encouragemens. pour la peinture et la .statuaire: la transformation du sentiment religieux est venue accroître les embarras des arts du dessin. Je ne crois pas, comme je l’entends crier autour de moi, que le siècle soit impie. Tous les esprits élevés ont gardé la notion de Dieu, et ceux mêmes dont l’éducation n’a pas développé les facultés possèdent un instinct religieux, à défaut d’idées précises sur les relations de Dieu avec l’humanité; mais il faut reconnaître que le sentiment religieux s’est transformé, et que les esprits se préoccupent aujourd’hui du sens moral beaucoup plus que de la partie merveilleuse du christianisme. Or le sens moral de la religion n’offre pas à l’imagination les mêmes ressources que la partie merveilleuse. Quand la foule ne croit plus aux légendes, il est tout naturel que les peintres les négligent, ou ne songent plus que rarement à les choisir pour sujet de leurs travaux. Ai-je besoin de montrer que la transformation du sentiment religieux n’a pas joué dans l’histoire de la peinture un rôle moins important que la division de la richesse? Ce serait faire injure au bon sens des lecteurs. Pour apprécier la part qui revient à la religion dans le développement de l’imagination humaine, et en particulier dans le développement des arts du dessin, il n’est pas nécessaire d’avoir visité les galeries et les musées de l’Europe. La galerie du Louvre suffit pour établir ce que j’avance. Là toutes les nations sont représentées par l’expression du sentiment religieux. La grande Sainte Famille du divin Sanzio, composée deux ans avant sa mort; la Circoncision de Jules Romain, son élève chéri; la Vierge sur les genoux de sainte Anne, conçue par Léonard et peinte par son disciple bien-aimé, Bernardino Luini; le Christ au tombeau de Titien, prouvent clairement que l’Italie a dû au sentiment religieux ses inspirations les plus fécondes. Pour l’école française, il en est de même. Quoique Poussin ait embrassé d’une étreinte puissante l’âge païen aussi bien que l’âge chrétien de l’humanité, il est certain qu’il a trouvé dans l’Évangile et dans l’Ancien Testament le thème de ses plus beaux ouvrages. L’Histoire de saint Bruno, de Lesueur, est un argument présent à toutes les mémoires. Division de la richesse, transformation du sentiment religieux, voilà donc les deux causes que nous pouvons sans hésitation assigner à l’affaiblissement de l’art en Europe. Quiconque a feuilleté l’histoire comprendra la légitimité de cette opinion. Pourquoi la France, malgré les deux faits dont je viens de parler et dont l’accomplissement est chez elle plus évident que dans le reste de l’Europe, occupe-t-elle pourtant le premier rang dans l’art contemporain? C’est que l’état a remplacé l’aristocratie et encouragé autant qu’il est en lui l’expression du sentiment religieux par la statuaire et la peinture. Que depuis cinquante ans les travaux destinés à la décoration des palais et des églises aient été souvent distribués de façon à contenter les Mécènes plutôt que le public, c’est un fait acquis à l’histoire, un fait malheureux, mais qui ne détruit pas l’importance du rôle joué par l’état. Sans cette puissante intervention, aurions-nous l’Apothéose d’Homère, le Martyre de suint Symphorien, le Triomphe d’Apollon? Sans l’intervention du pouvoir municipal, auxiliaire souvent heureux du pouvoir central, aurions-nous le Salon de la Paix? J’ai donc le droit d’affirmer que chez nous la condition de la peinture est meilleure que dans le reste de l’Europe, car je ne vois pas chez les nations voisines une oeuvre de cette valeur, et ce n’est pas aux fortunes privées qu’il appartient de susciter de telles créations. Un banquier pourrait se passer la fantaisie d’acheter ces toiles; mais songerait-il à les commander? J’entends dire que le parlement anglais a voté une somme énorme pour la décoration de la nouvelle salle où il tient ses séances. C’est une pensée excellente, à laquelle doivent applaudir tous les bons esprits, tous ceux qui aiment à voir la peinture encouragée par les pouvoirs publics, et qui comprennent non pas seulement l’utilité, mais la nécessité de leur intervention pour l’accomplissement des oeuvres de haut style. Cependant, si j’approuve la résolution du parlement, je doute qu’elle porte ses fruits, quant à présent du moins. Que l’Angleterre, si amoureuse des précédens dans toutes les branches de l’administration, mette la résolution du parlement au même rang que les décrets royaux, et règle sa conduite future d’après ce précédent nouveau, il est permis d’espérer qu’il se présentera des peintres pour justifier la munificence du parlement; mais aujourd’hui, à l’heure où je parle, où est le pinceau qui va décorer la nouvelle salle des séances? Nous avons sous les yeux les oeuvres de l’école anglaise; parmi ces oeuvres, y en a-t-il une seule dont l’auteur semble désigné pour l’accomplissement d’une telle tâche? Les plus habiles ont employé toute leur vie à travailler pour l’aristocratie, qui ne songe guère aux oeuvres de haut style. L’artiste chargé de la décoration du nouveau parlement n’aura donc pour se guider que les compositions de Rubens à White-Hall, et quelle que soit l’excellence d’un tel conseil, il n’est pas certain qu’il en sache profiter, car l’esprit de notre temps, au-delà comme en-deçà de la Manche, n’accepte pas volontiers l’emploi de l’allégorie, et Rubens en usait largement. D’ailleurs les plus charmans tableaux de genre ne garantissent pas l’aptitude de l’auteur pour les compositions historiques. Pour la mesure du savoir, la proportion des figures n’est pas indifférente, et tel défaut, telle incorrection, qui demeurent cachés au plus grand nombre des spectateurs tant que la toile ne dépasse pas les dimensions d’un damier, frappent vivement tons les yeux dès que le peintre écrit sa pensée sur une muraille. M. Leslie, dans le Couronnement de la reine, a montré ce qu’il sait faire, et je ne le crois pas appelé à la peinture monumentale. M. Mulready, plus vivant, plus animé, plus inventif que M. Leslie, ne s’élèvera jamais au-dessus de la peinture de genre. A qui donc le parlement confiera-t-il la décoration de sa nouvelle salle? On parle d’un peintre qui ne s’est jamais révélé par aucune oeuvre éclatante, mais qui aurait présenté des esquisses bien conçues. Il ne m’appartient pas de prévoir ce qu’il fera: si néanmoins son oeuvre future devait ressembler à ses oeuvres précédentes, le parlement n’aurait pas à s’applaudir du choix du jury: il s’agit ici d’une commande obtenue au concours. Je souhaite que l’événement démente mes prévisions, sans oser l’espérer. Une résolution du parlement ne suffît pas pour créer la peinture monumentale dans un pays habitué à la peinture de genre. La division de la propriété et surtout la transformation du sentiment religieux devaient fatalement rétrécir le champ de l’art, et c’est en effet ce qui est arrivé: l’invention a fait place à l’imitation. A Dieu ne plaise que j’entreprenne de rabaisser les artistes flamands et hollandais, qui ont poussé si loin le talent d’imitation! Je sais ce qu’ils valent, et je n’hésiterai jamais à proclamer leur mérite. Loin de vouloir les déprécier, je pense que leurs panégyristes et ceux qui prétendent suivre leurs traces ne comprennent pas pleinement le sens et la portée de leurs oeuvres. Ni l’école flamande, ni l’école hollandaise ne se sont proposé l’imitation pure, l’imitation littérale de la nature. Ceux qui le croient, et le nombre en est grand, ne les ont pas étudiées avec un soin assez soutenu. Ni Ruysdael, ni Wouwermans, pas plus que Rubens et Rembrandt, n’ont renoncé à l’exercice de l’imagination dans la pratique de la peinture; on peut le dire, on peut l’affirmer, on ne réussira jamais à le démontrer, et pourtant c’est au nom des écoles flamande et hollandaise que l’imitation pure envahit aujourd’hui le domaine de l’art. Qu’on prenne les Néréides de Rubens ou les Chênes de Ruysdael, et qu’on essaie de retrouver dans la nature les types de ces admirables ouvrages: je ne demande pas d’autre preuve aux partisans obstinés de l’imitation. Comment la dispersion de la richesse et la transformation du sentiment religieux ont-elles amené le règne de l’imitation, qui n’est, à proprement parler, que l’enfance de l’art? La question n’est pas difficile à résoudre. Pour peu qu’on prenne la peine d’examiner ces deux faits, on conçoit qu’ils devaient tarir deux sources d’inspiration, ou du moins en détourner les peintres et les statuaires. Que voyons-nous dans le passé? à quels souvenirs s’adressent les peintres les plus habiles pour l’exercice et le développement de leur génie? Se contentent-ils de retracer la nature qu’ils ont devant les yeux? n "interrogent-ils pas les traditions historiques et religieuses? Mais pour choisir, pour traiter de pareils thèmes, il faut du loisir et de l’espace. La division de la richesse a rétréci l’espace; la transformation du sentiment religieux a rétréci le champ de la pensée chez le peintre et chez le spectateur. Je ne m’étonne donc pas de l’importance exagérée accordée aujourd’hui à l’imitation. Il était facile de prévoir ce qui arrive, ce qui se passe sous nos yeux n’a rien d’inattendu; mais s’il était facile de le prévoir, il ne serait pas sage de l’encourager. Quel que soit le mérite des peintres voués à l’imitation pure, il ne faut pas se lasser de leur répéter qu’ils font fausse route, ou plutôt qu’ils s’arrêtent à moitié chemin. Dans la peinture, dans la statuaire, comme dans la poésie, l’imitation n’est qu’un moyen, et ne sera jamais le but. La division de la richesse et la transformation du sentiment religieux n’ont pas créé cette méprise, qui est aussi vieille que le monde; elles ont servi à la populariser. A mesure en effet que la richesse, au lieu de se partager entre un petit nombre de familles, s’est répandue successivement dans les diverses classes de la société, tout homme arrivé à l’indépendance par son travail personnel ou par le travail de son père a possédé sa part de loisir. Exempt de souci pour la satisfaction de ses besoins matériels, il a cherché les joies de l’intelligence, et l’art s’est offert à lui comme un moyen de contenter ce besoin nouveau; mais comme le loisir était pour lui ou pour sa famille chose toute nouvelle, il n’avait pas eu le temps de le mettre à profit pour éveiller ou pour développer le sentiment de la beauté. Ce n’est pas ici un grief que j’articule, c’est un fait que j’énonce, et que chacun de nous peut vérifier en portant ses regards autour de soi. Les facultés les plus heureuses ne peuvent s’épanouir que dans un milieu propice. Le sentiment de la beauté, instinctif chez quelques natures privilégiées, n’arrive à son entier développement que par des comparaisons nombreuses. Or, quand un homme doué d’une intelligence vigoureuse, d’une volonté énergique, a dépensé les deux tiers de sa vie dans l’exercice d’une profession commerciale ou libérale sans jamais se préoccuper de la beauté, il n’est pas étonnant qu’arrivé à l’heure du repos, il ne soit qu’un juge très incompétent dans toutes les questions qui se rattachent à la peinture, à la statuaire. Tout le monde veut s’y connaître, et pourtant les connaisseurs ne se comptent pas par centaines. Au prix d’un peu de réflexion, on cesserait de s’en s’étonner. Personne en effet ne croit qu’on s’éveille un beau matin avec la faculté de distinguer telle ou telle nature de tissu. Pour ces questions toutes matérielles, chacun reconnaît non-seulement l’utilité, mais la nécessité d’un -apprentissage. Pourquoi donc se montrer moins clairvoyant, lorsqu’il s’agit de questions plus délicates et d’un ordre plus élevé? Distinguer un Corrège d’un Albane serait-il d’aventure plus facile que de reconnaître la présence du coton dans un tissu de fil, de laine ou de soie? On m’accordera au moins que ces deux genres de questions exigent une égale dose de sagacité. Et si, pour reconnaître la présence du coton, qui sert aujourd’hui à falsifier tous les tissus, quelques années d’apprentissage sont jugées indispensables, on ne me contestera pas l’opportunité d’une épreuve de même durée, lorsqu’il s’agit de juger les oeuvres du pinceau ou du ciseau. Eh bien! les hommes qui ne sont pas nés dans la richesse, ou qui n’ont pas fait de la beauté une étude spéciale et constante, veulent cependant s’y connaître. Dès qu’ils ont acquis la faculté de payer les oeuvres du pinceau ou du ciseau, n’espérez pas qu’ils prennent conseil avant d’acquérir ce qu’ils destinent à la décoration de leur salon. Fussent-ils même doués d’un bon sens rare dans toutes les autres questions, ils manqueront volontiers de bon sens dans cette question spéciale. Ils peuvent, payer, payer comptant un tableau, une statue; donc ils s’y connaissent, le goût leur est venu avec les écus. S’il s’agissait d’acheter une terre, ils ne se croiraient pas assez éclairés; ils consulteraient avant de se décider. Ils ne signeraient pas l’acquisition d’une forêt sans avoir interrogé quelque madré compère sur la valeur du chêne, du hêtre et du bouleau; mais il s’agit d’un tableau, d’une statue, ils n’ont besoin de recourir à personne, ils possèdent par eux-mêmes des lumières suffisantes. Comme ils ne voient dans la peinture rien au-delà de l’imitation, comme c’est parmi eux que se recrute la clientèle, il n’est pas étonnant que les peintres, pour avoir la vie plus facile, se résignent à les contenter. S’ils essayaient de redresser leur goût, ils s’exposeraient à garder leurs tableaux dans leur atelier. Chez de tels amateurs, qui forment aujourd’hui la majorité, le portrait de Meudon ou de Saint-Cloud obtiendra grand crédit; la ressemblance d’un orme excite en eux des frémissemens d’admiration. Comment les peintres se hasarderaient-ils à dessiller leurs yeux? N’auraient-ils pas à craindre le sort de Gil Blas chez l’archevêque de Grenade? Ils commencent par leur donner raison, et finissent par croire que l’imitation est le dernier mot de la peinture. Est-il nécessaire d’expliquer comment la transformation du sentiment religieux a rétréci le champ de la pensée dans le domaine de l’art? A ne considérer l’idée de Dieu que sous l’aspect purement scientifique, il est impossible de ne pas reconnaître que cette idée élève l’âme qui en a pris possession. Or, si l’idée de Dieu exerce une action salutaire sur le développement de l’intelligence, les traditions merveilleuses qui se rattachent au berceau de la religion chrétienne n’ont pas moins d’importance pour le développement de l’art. A cet égard, les prouves abondent, et je n’aurais que l’embarras du choix. La partie morale de la religion chrétienne n’offrira jamais à la peinture autant de ressources que la partie merveilleuse. Les plus éloquentes paraboles, s’il était donné au pinceau de les traduire, et pour ma part j’en doute fort, n’offriraient pas le même intérêt que les miracles racontés par l’Evangile. Il ne s’agit pas pour nous de déplorer cette transformation, mais de l’accepter, puisque nous ne pouvons pas refaire le passé. Non-seulement dans le domaine de l’art, et en particulier dans le domaine des arts du dessin, l’imitation est insuffisante, mais j’ajouterai qu’elle ne peut jamais se réaliser d’une manière complète, qu’elle est impossible dans le sens littéral du mot. Tous ceux qui ont manié le pinceau ou l’ébauchoir savent à quoi s’en tenir sur la valeur de mon affirmation. L’art ne dispose pas des mêmes moyens que la nature; il ne peut donc lutter avec elle sans s’exposer à une défaite certaine. Il doit chercher en dehors de la réalité le moyen de toucher le but qu’il se propose. Or quel est ce but? Emouvoir et charmer. A cet égard, les avis ne sont pas partagés. Ignorans et savans, hommes du monde et gens du métier, sont d’accord sur la destination de l’art. Si tous les esprits ne possèdent pas au même degré l’intelligence de la beauté, s’il n’est donné qu’aux génies privilégiés de l’exprimer complètement, personne du moins n’oserait contester que l’expression de la beauté ne soit le but assigné à la peinture et à la statuaire. La divergence ne commence qu’alors qu’il s’agit de déterminer la méthode à suivre pour réaliser l’idée préconçue. Je ne veux pas revenir sur le néant des doctrines réalistes; le public sait trop bien ce qu’a enfanté l’application rigoureuse de ces doctrines. Il est désormais démontré qu’il faut chercher ailleurs la source des grandes oeuvres. M. Courbet n’est pas précisément de la famille de Rubens, et pourtant il est plus réel que le chef de l’école flamande. Acceptons M. Courbet comme l’expression la plus complète des doctrines réalistes. Admettons un instant qu’elles ne puissent pas se révéler d’une manière plus évidente, quoique M. Hornung laisse M. Courbet bien loin derrière lui, et qu’il ait imité les gerçures des lèvres, les rides du front bien plus exactement que le peintre français. N’appelons en témoignage que les oeuvres placées aujourd’hui sous nos yeux: c’en est assez pour démontrer l’insuffisance et l’impossibilité de l’imitation. Il s’agit de savoir ce que les arts du dessin peuvent et doivent chercher en dehors de la réalité. Je n’ai pas à m’occuper ici de l’architecture, qui n’a jamais été considérée comme un art d’imitation, et dont le but est d’ailleurs complexe, puisqu’elle doit se proposer tout à la fois le beau et l’utile, à tel point que la construction la plus élégante est une construction condamnée par le goût, si elle ne répond pas à sa destination. Je m’en tiens à la peinture et à la statuaire. Pour la ferme humaine traduite par le marbre, nous avons la frise, les métopes et les tympans du Parthénon, qui répondent à toutes les questions. Pour ceux qui connaissent le modèle vivant, il est évident que ces admirables ouvrages ne sont pas réels. Ils nous offrent tout à la fois quelque chose de moins et quelque chose de plus que la réalité, quelque chose de moins, puisqu’ils n’ont ni la couleur ni la souplesse de la chair animée par le sang, quelque chose de plus, puisqu’ils dépassent en harmonie linéaire les créatures vivantes qui marchent devant nous. A quoi tient cette différence, que les aveugles pourraient seuls contester? A la conception, à l’expression de l’idéal. Phidias, qui se nourrissait de la lecture d’Homère et qui pouvait contempler chaque jour les plus belles filles de l’Attique, de la Thrace et de l’Ionie, c’est-à-dire la finesse de l’intelligence, l’ardeur des sens et la mollesse voluptueuse, traduites par les signes les plus éclatans, ne se contentait pourtant pas de ce qu’il voyait lorsqu’il équarrissait le paros. Il complétait le témoignage de ses yeux par le témoignage d’Homère. Il n’oubliait jamais le quatorzième chant de l’Iliade et les amours de Jupiter et de Junon sur le mont Ida. Il s’élevait au-dessus de la réalité par la conception, par l’expression de l’idéal que l’aveugle divin lui avait révélé. Or, comme dans la statuaire Phidias n’a jamais été surpassé, comme les plus habiles parmi les modernes n’atteignent pas à sa hauteur, comme Jean Goujon et Michel-Ange, malgré leur science profonde, sont vaincus par lui, comme la Diane et le Moïse sont au-dessous de la Cérès et du Thésée, nous sommes forcé d’accepter Phidias comme le prince de la statuaire. Si nous possédions les peintures de Polygnote au Poecile, la Grèce nous dirait sans doute sur l’emploi du pinceau ce qu’elle nous dit sur l’emploi du ciseau; mais à défaut du Poecile et de Polygnote nous avons le Vatican et Raphaël, et même un souvenir de la Grèce, la grande mosaïque trouvée à Pompéi, dans la maison du Faune, et qui, d’après le mémoire érudit et ingénieux de M. Fabbricatori, représenterait la bataille d’Arbelles. Dans cette mosaïque, aussi bien que dans les chambres du Vatican, il n’y a pas une figure où l’on ne trouvé l’empreinte de l’idéal. Qui donc oserait affirmer que l’Alexandre de Pompéi est une copie littérale de la réalité, et n’exprime rien de plus? Qui donc oserait dire que son cheval est une étude faite dans un haras? L’Aristote et le Platon de l’Ecole d’Athènes sont-ils réels? Où trouverait-on ces deux types si pleins de majesté, d’une sérénité si calme et d’une expression si profonde? Si Raphaël n’eût pas suivi l’exemple de Phidias, s’il n’eût pas cherché à s’élever au-dessus de la réalité, s’il ne se fût pas efforcé d’idéaliser, c’est-à-dire de transformer, d’agrandir ce qu’il voyait, il ne serait jamais devenu le chef de l’école romaine, et son nom ne serait pas aujourd’hui synonyme de grâce et de beauté; non-seulement la preuve de ce que j’avance est inscrite dans ses oeuvres, mais il nous a révélé dans sa correspondance les habitudes et les procédés de son esprit. Dans les lettres du Sanzio, publiées par Bottari, nous voyons qu’il ne se contentait pas de la réalité, que, malgré son admiration pour la Fornarina, il cherchait constamment quelque chose de plus pur, de plus expressif, en un mot que le rêve de l’idéal a tenu dans sa vie une place immense. Que l’on compare le portrait de sa maîtresse placé dans la tribune du palais des Offices à Florence aux types de femmes créés par son pinceau, et l’on pourra mesurer le travail accompli par son intelligence. Ainsi dans la peinture comme dans la statuaire les partisans de l’idéal ont pour eux le témoignage et l’autorité des maîtres les plus illustres. Il semblerait donc que cette cause dût être gagnée à tout jamais, que la discussion fût désormais épuisée, -et cependant les choses ne vont pas ainsi. Une erreur singulière, une grossière méprise s’est accréditée dans les ateliers et dans les salons. Pour les peintres, pour les sculpteurs, pour les gens du monde, l’idéal se confond avec les traditions académiques, c’est- à-dire avec les types consacrés par une longue et servile imitation. Il serait difficile d’imaginer pour le sens vrai des mots une entorse plus violente. Pour quiconque en effet veut se rendre compte de la nature des facultés humaines, il est évident que l’imagination vit de liberté. Essayez de l’asservir, et si par malheur vous réussissez, vous la tuez. Ceux qui considèrent le culte de l’idéal comme un renoncement à toute indépendance dans l’exercice du talent ignorent ou bien oublient les relations de l’idéal avec l’imagination, et celles de l’imagination avec la liberté. Ceux qui cherchent dans l’imitation assidue de la nature la variété, l’originalité, affrontent sans le savoir un danger dont ils ne triompheront pas. Ils engagent avec le modèle vivant une lutte inégale, et vont au-devant d’une défaite certaine. J’ajouterai, et le lecteur attentif aura déjà pressenti ma pensée, que l’indépendance du talent se trouve tout entière du côté de l’idéal, et que la servilité, la monotonie, se trouvent du côté de l’imitation. Sans doute les types que nous présente la nature sont variés à l’infini: c’est pourquoi il faut les consulter; mais celui qui se borne à copier ce qu’il voit n’atteindra pourtant jamais à la même variété, à la même grandeur, à la même puissance que celui qui ajoute au témoignage de ses yeux le travail de sa pensée. Qu’il prenne un chêne dans la forêt de Fontainebleau, un étalon dans une prairie normande ou anglaise, qu’il les copie avec la fidélité la plus scrupuleuse, et non-seulement il sera vaincu dans cette lutte imprudente engagée avec la nature, mais il n’approchera ni de Ruysdael ni de Géricault, qui ont choisi une autre voie. Ruysdael et Géricault sont puissans et variés parce qu’ils n’ont vu dans l’imitation qu’un moyen, et qu’ils ont pris pour but l’expression de l’idéal. Il y a dans leurs oeuvres un caractère personnel, un charme de nouveauté qui ne s’est jamais concilié, qui ne se conciliera jamais avec l’imitation littérale. Chose digne de remarque, dans le monde moral le sensualisme conduit à la servitude en plaçant le bien-être matériel au-dessus du droit; dans le domaine de l’art, le réalisme abolit l’indépendance, supprime l’expansion du génie: c’est dire que ces deux doctrines sont condamnées sans retour. Mais comment réveiller le sentiment de l’idéal? Comment ramener les peintres, les statuaires et la foule à la vraie notion de l’art? Deux moyens se présentent, deux moyens que l’expérience individuelle a consacrés depuis longtemps, et qui cependant n’ont pas encore été appliqués d’une manière générale et simultanément: l’éducation et les encouragemens. Je ne veux pas médire de mon pays, la France fait pour les arts autant et plus peut-être que toutes les autres parties de l’Europe; l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, l’Académie de France à Rome pourraient devenir d’excellentes institutions: elles ne rendent pas les services qu’on aurait le droit d’en attendre, parce qu’elles sont incomplètes. La réforme, si un homme investi d’une autorité suffisante osait l’entreprendre, devrait porter d’abord et surtout sur l’école de Paris, car c’est là que se trouve le vice radical de l’éducation des artistes. C’est là qu’il faudrait tenter le rajeunissement de la peinture et de la statuaire. De quoi se compose l’enseignement de l’école de Paris? Pour les peintres et les sculpteurs, il se réduit à la pratique du métier; pour les architectes, il comprend tout à la fois la théorie et l’histoire: malheureusement, comme l’école n’a institué aucun examen, aucun concours pour l’histoire de l’architecture, cette dernière partie de l’enseignement demeure complètement illusoire. Les élèves négligent trop volontiers les leçons qui ne sont pas obligatoires. Pour les peintres et les sculpteurs, on peut dire sans raillerie qu’il n’est question ni de théorie, ni d’histoire. Tout se résume pour eux dans le maniement du pinceau et de l’ébauchoir. Dessiner d’après la bosse, d’après le modèle vivant, peindre ou modeler une tête ou une figure, tels sont les exercices proposés aux élèves avant leur entrée en loge pour le concours de Rome. Quant aux notions générales sur les principes ou l’histoire de l’art, il n’en est pas question, et celui qui hasarderait une telle pensée dans la réunion des professeurs serait accueilli par un sourire. La pratique, rien que la pratique, telle est la devise de l’enseignement pour les peintres et les sculpteurs à l’école de Paris. Non-seulement on n’exige pas des jeunes gens qui viennent s’inscrire pour suivre les leçons l’instruction élémentaire que la municipalité parisienne distribue gratuitement dans les douze arrondissemens; mais les élèves, une fois admis dans le sein de l’école, n’apprennent rien en dehors de leur métier proprement dit. Bien qu’il existe un cours d’histoire générale à l’école de Paris, l’histoire générale a le même sort que l’histoire de L’architecture; elle compte à peine quelques rares auditeurs. Tant qu’elle n’entrera pas comme un élément nécessaire dans les examens et dans les concours, il faut tenir pour certain qu’elle sera comme non avenue pour les dix-neuf vingtièmes des élèves. A cet égard, tous les hommes de bon sens se réunissent clans un avis unanime. On ne peut guère espérer que des jeunes gens qui pour la plupart n’ont pas même reçu l’éducation élémentaire sentent le besoin de connaître l’histoire générale. Si l’on voulait organiser d’une manière complète l’enseignement des arts du dessin, il serait absolument nécessaire de le diviser en trois parties: enseignement technique, histoire spéciale, et histoire générale. Il n’y a dans ce programme rien qui relève de la fantaisie, rien qui dépasse la portée ordinaire de l’intelligence. Les élèves soumis à cette triple épreuve ne seraient pas assurés de conquérir une éclatante renommée, mais l’école aurait du moins fait pour eux tout ce qu’il est possible de faire. Les plus beaux livres du monde, je le reconnais volontiers, ne remplaceront jamais pour un peintre ou un sculpteur les conseils d’un habile praticien: il y a pour les yeux et la main une instruction toute spéciale que les leçons les plus éloquentes ne réussiront jamais à transmettre; tout cela est très vrai, très évident, je ne songe pas à le contester; néanmoins, dans la création des grands ouvrages la pensée ne joue-t-elle pas un rôle aussi actif que les yeux et la main? La routine dit: non, et le bon sens dit: oui. Trouvez un beau modèle, disent les praticiens, qui se moquent des théories, pour qui le maniement du pinceau ou de l’ébauchoir est le dernier mot de l’art, -trouvez un beau modèle, copiez-le fidèlement, et vous aurez fait un bel ouvrage. L’événement vient démentir cette promesse. Le praticien ne se tient pourtant pas pour battu: il se rejette sur l’infidélité de l’imitation, et ne veut pas accepter l’importance de la pensée. Or je crois que le plus sûr moyen de dessiller les yeux des élèves serait de leur montrer les épreuves diverses que l’art a traversées, de dérouler sous leurs yeux les années de son enfance, de sa jeunesse, de sa virilité, de sa décadence. En voyant comment la statuaire grecque s’est agrandie en passant d’Égine à Sicyone, de Sicyone à Athènes, ils comprendraient que si la pratique du métier est d’une importance immense, l’habileté de la main ne remplacera jamais l’exercice et le développement de la pensée. En comparant dans la peinture les écoles de Florence, de Rome, de Milan, de Parme, de Bologne, ils arriveraient à la même conclusion, et certes un tel enseignement ne serait pas stérile. Le présent ne peut s’agrandir qu’à la condition de profiter des leçons du passé, et pour les élèves de l’école de Paris le passé est à peu près comme non avenu. C’est à peine s’ils en entendent parler, et les procédés matériels de leur profession occupent toutes leurs journées. Ils savent exécuter habilement un torse ou un membre, ils modèlent avec adresse un casque ou une draperie: si vous leur demandez quelle pensée a présidé à leur composition, ils vous répondent qu’ils ont voulu faire un morceau. C’est là en effet le terme de leur ambition. L’enseignement de l’histoire spéciale dissiperait toutes leurs illusions: en assistant au spectacle du passé, ils sentiraient que l’exécution du morceau, très digne d’attention sans doute, ne doit pourtant pas absorber toutes les facultés du peintre ou du sculpteur. Cependant l’histoire spéciale ne suffit pas pour éveiller le sentiment de l’idéal; elle a besoin d’appeler à son secours l’histoire générale. Il faut en effet que les peintres et les statuaires, destinés à reproduire les grandes actions et l’image des grands hommes, possèdent au moins une idée sommaire des événemens accomplis. C’est à cette condition seulement qu’ils pourront travailler par eux-mêmes et sans auxiliaire. Quand le sujet qu’ils auront choisi ou accepté exigera des documens peu connus, ils sauront se guider dans leurs investigations et ne seront pas forcés de recourir aux lumières d’un homme étranger à leur profession. Et qu’on ne me dise pas que j’énumère ici des difficultés imaginaires. Tous ceux qui ont vécu dans le commerce familier des peintres et des statuaires se rappellent combien de fois ils les ont vus pris au dépourvu par des questions qui semblaient pourtant faciles à résoudre. Ils s’étonnaient d’abord de rembarras dont ils étaient témoins; mais après une conversation de quelques instans ils comprenaient que les pensionnaires de Rome, à qui l’état donne cependant cinq ans de loisir et d’indépendance, ne savaient quelle route suivre dans l’étude du passé, parce qu’ils ne possédaient pas les premières notions de l’histoire générale. Comment et pourquoi les pensionnaires de Rome ne prennent-ils pas la peine d’étudier par eux-mêmes? Comment ne sentent-ils pas l’utilité des connaissances qui leur manquent? La réponse C’est pas difficile à trouver. Ils ont devant eux l’exemple de leurs professeurs, chargés de travaux importans, enrichis par la pratique de leur métier, et qui, pour la plupart, sont demeurés au même point en ce qui touche l’histoire générale. Quel motif pourrait les décider à tenter une étude toute nouvelle, dont personne ne les a jamais entretenus? Ils ont appris à exécuter le morceau, c’est par ce procédé que leurs maîtres ont réussi; à quoi bon changer de voie? Il y a d’ailleurs pour ce changement de méthode une difficulté dont on ne tient pas assez de compte. Les concours pour le prix de Rome se prolongent jusqu’à l’âge de trente ans; les élèves lauréats demeurent cinq ans en Italie. Quand ils reviennent clans leur pays, ils croient avoir passé le temps des études: ils ne songent qu’à tirer profit de leur position de lauréats. Ils demandent, ils obtiennent des travaux; ils deviennent chefs de famille, et leurs besoins, en se multipliant, leur inspirent pour les livres un dédain profond. Une heure donnée à la lecture leur paraît une heure dérobée à leurs devoirs, aux obligations les plus sacrées. Ils continuent d’ignorer l’histoire générale et ne comprennent pas le danger de leur ignorance. Qui donc oserait leur jeter la pierre et tourner leur insouciance en ridicule? Pour leur refuser son indulgence, il faudrait méconnaître les nécessités de la vie. En dédaignant les livres, ils croient de bonne foi agir sagement. C’est pourquoi il serait urgent d’abréger pour les prix de Rome la durée des épreuves. Si les pensionnaires revenaient à Paris à trente ans au lieu de revenir à trente-cinq ans, c’est-à-dire si le concours leur était fermé passé la vingt-cinquième année, ils auraient une chance de plus, une chance considérable pour comprendre la nécessité de l’éducation personnelle. Livrés à des besoins moins nombreux, moins onéreux, ils sentiraient peut-être l’opportunité des études générales en dehors de leur profession. S’ils n’avaient d’antres soucis qu’eux-mêmes, ils se résigneraient peut-être à interroger le passé. Assaillis de besoins sans cesse renaissans, ils sacrifient l’art au métier. Abréger la durée des épreuves pour les prix de Rome ne remédierait pourtant pas au dépérissement du sentiment de l’idéal. C’est à la jeunesse qu’il faut enseigner la supériorité du réel transformé par la méditation sur le réel transcrit littéralement. Sans les trois élémens que j’ai indiqués, il ne faut pas compter sur la régénération prochaine des arts du dessin. Nous possédons des artistes éminens; mais ces artistes sont de brillantes exceptions, et ne détruisent pas l’autorité des principes que j’ai rappelés. A quelque partie de l’Europe que l’on s’adresse, on retrouve partout le caractère obligatoire de ces principes. L’Angleterre, la Belgique, la Hollande, l’Espagne, l’Italie, ne comprennent guère que le mérite de l’imitation; elles ont à peu près perdu le sentiment de l’idéal. L’Allemagne s’en préoccupe, et c’est à la philosophie qu’elle doit sa prééminence dans cette question. Chez les peintres et les statuaires de notre pays, la philosophie ne serait pas la bienvenue. A l’heure où j’écris, il ne faut pas songer à leur en parler, et pourtant Nicolas Poussin ne la dédaignait pas: c’est à elle qu’il a dû ses plus hautes conceptions. Au défaut de la philosophie, nous pouvons du moins conseiller l’étude de l’histoire générale, qui est d’un aspect moins revêche. La contemplation du passé élève l’âme et suscite en elle le sentiment de l’idéal. En voyant toutes les grandes actions accomplies par les générations qui nous ont précédés, nous apprenons à rêver, à concevoir quelque chose de supérieur à la réalité placée sous nos yeux, et ce commerce familier avec le passé éveille en nous des pensées que nous aurions toujours ignorées, si nous n’avions jamais consulté que le témoignage de nos yeux. L’histoire est pour l’idéal un puissant auxiliaire. J’en ai dit assez pour démontrer la nécessité d’un triple enseignement à l’École des Beaux-Arts. Je voudrais, pour les trois arts du dessin, peinture, statuaire, architecture, voir les leçons techniques fortifiées, agrandies par l’histoire de ces trois formes de l’imagination. Et comme la peinture et la sculpture sont destinées à traduire des pensées, il serait opportun de réunir à l’histoire spéciale l’histoire générale. Les architectes d’ailleurs trouveraient leur profit dans cette dernière étude, puisqu’ils sont trop souvent appelés à proposer des sujets aux peintres et aux sculpteurs. Reste maintenant une dernière question, qui n’est pas moins importante que l’éducation, je veux dire la question des encouragemens. Chez nous, l’état dépense annuellement une somme assez ronde pour l’encouragement des arts du dessin. L’emploi de cette somme ne laisse-t-il rien à désirer? Voilà ce que nous avons à examiner. Pendant un grand nombre d’années, l’administration la consacrait à l’achat de quelques tableaux que lui désignait la sympathie publique. Parfois elle ajoutait à l’achat des ouvrages applaudis la commande d’ouvrages nouveaux. C’était beaucoup sans doute, car les pays voisins n’en font pas autant; ce n’était pourtant pas assez. Enfin, éclairée par les conseils des hommes spéciaux, elle a compris l’importance de la peinture murale, et cette nouvelle direction donnée à l’art a déjà pleinement justifié les espérances conçues par ceux qui ont visité l’Italie. Je ne veux pas dire que toutes les chapelles décorées aux frais de l’état ou de la ville de Paris offrent un aspect satisfaisant: avec la meilleure volonté du monde on ne peut prononcer un tel jugement; mais parmi ces nombreux ouvrages il y en a de très recommandables, qui méritent les éloges des connaisseurs. Si les fresques de MM. Vinchon, Guillemot, Abel de Pujol, à Saint-Sulpice, excitent l’étonnement et l’hilarité, si le porche de Saint-Germain-l’Auxerrois, décoré par M. Mottez, est une enluminure d’un goût très problématique, en revanche l’abside de Saint-Germain-des-Prés a fourni à M. Hippolyte Flandrin l’occasion de montrer son érudition et la pureté de son goût. M. Sébastien Cornu, à Saint-Merri, a prouvé qu’il avait dignement profité des leçons de son illustre maître, M. Ingres. A Notre-Dame-de-Lorette, MM. Roger, Orsel et Perin ont traité des sujets difficiles avec un rare bonheur. Malheureusement il s’est trouvé dans les bureaux du ministère un juge assez mal inspiré pour confier à M. Blondel une coupole de la même église, et le ridicule de ses compositions a dépassé toutes les craintes de ceux qui connaissaient la valeur de son talent. En somme, dans les peintures murales des églises de Paris, le bon l’emporte sur le mauvais, et nous devons souhaiter que le ministère et la municipalité persévèrent dans la voie où ils sont entrés. La peinture faite sur place, pour un jour connu d’avance, assure aux hommes laborieux un jugement équitable, tandis que des tableaux très bien conçus, exécutés avec finesse, perdent la moitié de leur valeur ou du moins de leur charme par un placement malencontreux. Ce qui est fâcheux dans la commande des peintures murales, c’est que l’état et la municipalité tiennent souvent trop de compte des exigences ecclésiastiques. Quand il s’agit de distribuer ces travaux, chacun plaide pour son saint, et parfois le saint défendu si chaudement par le curé, par son vicaire, par les marguilliers, n’offre à la peinture qu’un assez piètre sujet. L’artiste a beau s’évertuer, se gratter le front, feuilleter Godescard et même les Bollandistes: il ne trouve pas le thème d’une composition intéressante. Encore s’il avait la ressource de Simonide, s’il pouvait se jeter sur Castor et Pollux; mais non, il est emprisonné dans un cercle de fer, obligé de célébrer des personnages très illustres dans la paroisse, honorés des fabriciens, et parfaitement ignorés du monde entier. Le saint qu’on lui propose a guéri miraculeusement la lèpre ou la cécité: pourquoi donc ne serait-il pas digne du pinceau? Le peintre a beau se récrier et se lamenter sur l’indigence du sujet: on l’accuse de stérilité, il faut bien qu’il se résigne. Le bon sens prescrirait l’emploi d’une autre méthode. L’Ancien et le Nouveau Testament, malgré les compositions nombreuses qu’ils ont déjà suggérées depuis trois siècles aux maîtres les plus habiles, ne sont pas encore des mines épuisées. Il serait sage de préférer à Godescard Moïse et saint Luc. Les légendes qui n’ont qu’un intérêt paroissial devraient être consultées avec une extrême discrétion. Cette réserve faite, nous croyons que le ministère et le conseil municipal, en propageant la peinture murale, rendront un service éclatant aux arts du dessin. Les compositions ingénieuses de M. Gendron demandent grâce pour les larves signées du nom de M. Chassériau. On oublie volontiers l’escalier de la Cour des comptes en voyant avec quelle souplesse, avec quelle variété, le peintre des Willis a traité des sujets qui semblaient se prêter à la poésie beaucoup plus qu’au pinceau. Cependant, si les encouragemens donnés à la peinture murale sont un service très réel, nous devons dire que ces encouragemens n’ont pas toujours été distribués avec discernement. Les recommandations obtenues par l’importunité ont parfois prévalu, au grand détriment des artistes habiles recommandés par leur seul talent. Il me suffit de rappeler la chapelle de Saint-Vincent-de-Paule, confiée à M. Lépaulle, qui ne possède pas les premières notions de la peinture religieuse. Pour que les arts du dessin profitent complètement de la générosité de l’état et de la municipalité, il faudrait, dans le partage des travaux, ne tenir compte que du talent, et n’avoir aucun égard pour les recommandations. Ce qui vient de se passer au Louvre est une leçon assez significative, qui ne doit pas être perdue. Pour la réunion du palais de Philibert Delorme au palais de Pierre Lescot, l’administration avait appelé tous les sculpteurs connus et inconnus: elle voulait partager ce magnifique gâteau entre des bouches nombreuses. L’intention était chrétienne, vraiment évangélique; mais en pareil cas la charité n’est pas le seul conseiller qu’on doive interroger; en n’écoutant qu’elle, on risque trop souvent de se fourvoyer. Qu’est-il arrivé? Plusieurs modèles demandés à des mains inhabiles ont été refusés comme indignes de leur destination. Pour l’arc de l’Etoile, l’administration s’était montrée malheureusement beaucoup trop indulgente. Arrivé au terme de ce long travail, je sens que j’ai dû, à mon insu, me rendre coupable de plusieurs omissions. Soit en parlant de l’école française, soit en parlant des écoles étrangères, je n’ai peut-être pas discuté tout ce qui méritait les honneurs de la discussion: je n’ai pourtant rien négligé pour m’éclairer; mais le lecteur me pardonnera sans peine mes oublis involontaires en songeant que j’avais devant moi plus de cinq mille ouvrages dont une partie n’était pas heureusement éclairée. J’ai posé nettement toutes les questions qui s’offraient à mon esprit, je les ai débattues avec sincérité; quant aux jugemens que j’ai prononcés, je n’ai pas la prétention de les donner comme souverainement vrais, mais je crois du moins qu’ils pourront mettre sur la voie de la vérité. Gustave Planche. VI L’Orfèvrerie Et L’Ébénistrie A L’Exposition. Il y a dans l’industrie trois professions qui relèvent directement des arts du dessin: l’ébénisterie, l’orfèvrerie et les bronzes. Il serait facile sans doute d’appliquer aux oeuvres de ces trois professions les principes que nous avons posés, et dont nous espérons avoir établi l’évidence. Ce que nous avons dit de la peinture et de la sculpture demeure vrai lorsqu’il s’agit de juger la forme humaine réalisée par le chêne, le cuivre ou l’argent, dépendant, comme les objets de luxe qui appartiennent à ces trois catégories sont généralement estimés avec une singulière complaisance, comme les questions de goût sont habituellement négligées lorsqu’il s’agit d’en déterminer la valeur, il nous semble utile de faire pour l’ébénisterie, l’orfèvrerie et les bronzes ce que nous avons fait pour la peinture et la sculpture, c’est-à-dire d’en discuter sérieusement les tendances. Chacun sait que sous le consulat et sous l’empire les trois industries dont je parle avaient adopté un style uniforme et prétendaient ressusciter les oeuvres de l’antiquité. Aujourd’hui le ridicule a fait justice de ces étranges prétentions. La restauration, en évoquant le souvenir du passé, a donné naissance à un style nouveau. Elle a suscité des études nombreuses et formé quelques artistes habiles. Malheureusement la passion de la bourgeoisie pour la simulation de l’opulence est venue entraver le développement du style nouveau. Quand je dis style nouveau, je me sers d’une expression qui n’est pas parfaitement exacte, car si dans l’ébénisterie, l’orfèvrerie et les bronzes, les habitudes de la restauration différaient de celles du consulat et de l’empire, elles n’étaient pas nouvelles dans le sens vrai du mot. On cherchait dans l’ameublement, dans la décoration des appartemens, dans la vaisselle plate la résurrection du passé. À parler franchement, personne ne songeait à créer des modèles sans ressemblance avec les oeuvres connues. Cependant ces tentatives de pure imitation méritaient plus d’une louange. Les grandes époques de l’art français trouvaient dans le bois et le métal des interprètes fidèles. Plus tard, il est vrai, les époques de décadence ont été copiées avec le même empressement; mais on pouvait, on devait pardonner le style Louis XV en voyant que le style de la renaissance et le style Louis XIV jouissaient à peu près d’une égale faveur. Puis est venu le style Louis XVI, un peu moins corrompu que celui du règne précédent, mais qui par cela même était plus dangereux. Aujourd’hui l’ébénisterie, l’orfèvrerie et la fonte en bronze ont simplifié leurs procédés et produisent à bon marché; je ne crois pas qu’on puisse dire qu’elles soient en progrès. Le seul principe qui domine dans ces trois arts, c’est le plus souvent la confusion des styles. Les hommes voués à l’exercice de ces trois professions ne paraissent pas comprendre le mérite de l’unité. Ils se confient dans l’ignorance des acheteurs, et les acheteurs à leur tour ne consultent guère que le goût des fabricans. À cet égard, les témoignages abondent. Quand on aperçoit sur une cheminée ou sur une table un bronze ou une pièce d’argenterie d’un style impossible à définir, si l’on prend la peine d’interroger le maître de ces trésors qui le rendent si heureux, on n’obtient guère que cette réponse: « Je ne m’y connais pas, je m’en suis rapporté au fabricant, qui est un homme de goût. » Je pourrais citer un banquier célèbre dans toute l’Europe par sa richesse, qui croit de bonne foi aimer les arts, qui les encourage comme s’il les aimait, et dont l’hôtel rappelle tour à tour Amboise, Fontainebleau et Versailles. Il est enchanté de cette décoration variée, et pour réaliser ces prodiges il a dépensé plus d’un million. Je me hâte d’ajouter que s’il eût employé l’ébène, le cuivre, le marbre et le stuc au lieu d’employer la pâte de carton, dix millions auraient à peine suffi pour contenter sa fantaisie. Si un jour ses yeux venaient à se dessiller, s’il comprenait que la décoration de son hôtel est décidément trop variée, aurait-il le droit de se plaindre? Il a voulu se donner un palais à bon marché, il en a pour son argent. C’est en effet dans le sacrifice à peu près constant de l’être au paraître qu’il faut chercher l’origine de la corruption du goût. La Fontaine se moquait à bon droit des petits princes qui veulent avoir des ambassadeurs, des marquis à demi ruinés qui veulent avoir des pages. Aujourd’hui sans doute il raillerait avec un égal empressement les grands seigneurs de la Bourse qui se font faire à leur usage un abrégé d’Amboise, de Fontainebleau et de Versailles, en ayant soin de n’employer que la pâte de carton. Ce ne sont pas en effet les orfèvres et les ébénistes qui méritent la plus grosse part de blâme: ils ne font que travailler selon le caprice du public, et fussent-ils capables de produire des oeuvres plus pures, il est probable qu’ils ne changeraient pas de méthode. Chacun veut briller et simuler l’opulence à peu de frais. Or l’argenterie repoussée et le chêne sculpté ne pourraient convenir à de tels cliens. Je ne m’étonne donc pas que les modèles exposés au Palais de l’Industrie ne s’accordent pas avec les données de l’histoire, et manquent d’unité quand ils ne sont pas dépourvus d’élégance. Qu’on cherche à produire le pain et la viande à bon marché, rien de mieux, rien de plus désirable. Quand il s’agit des arts de luxe, le bon marché n’est qu’une question secondaire, et dès qu’on veut en faire, dès qu’on en fait une question de premier ordre, les intérêts du goût sont compromis. Qu’arrive-t-il en effet? L’orfèvre ou l’ébéniste qui possède chez lui d’habiles ouvriers, mais qui est incapable de concevoir, de dessiner lui-même le profil d’une aiguière ou d’un buffet, ne consulte pas les hommes qu’il devrait consulter, parce qu’il craint d’avoir à les payer trop cher. Au lieu de s’adresser au crayon d’un peintre, à l’ébauchoir d’un sculpteur qui seraient pour lui un guide sûr et fidèle, il prend à l’année un ouvrier modeleur qui n’a pas eu le loisir d’étudier les transformations du style dans les arts du dessin. Le modeleur a beau faire preuve d’adresse, quelquefois même d’imagination, il ne peut enseigner à son patron ce qu’il ignore. La plupart du temps il copie ce qu’il a vu, sans savoir à quelle époque appartient la figure qu’il reproduit. Pourvu que le morceau modelé offre à l’oeil une masse agréable et facile à fondre, ou facile à tailler dans le bois, le patron se déclare satisfait, et l’acheteur est volontiers du même avis. De la part de l’ébéniste et de l’orfèvre, ne pas consulter les hommes du métier est déjà une faute grave; malheureusement ce n’est pas la seule qu’ils commettent. Pour satisfaire les exigences des marquis sans domaines qui veulent avoir des pages, des bourgeois gentilshommes qui veulent éblouir les yeux, ils lésinent sur la quantité, sur la qualité de la matière. L’un estampe ce qui devrait être fondu ou ciselé; l’autre prend le poirier pour le transformer en ébène. Dans l’industrie du bronze, il se passe quelque chose de pire encore. Le bronze coûte plus cher que le laiton. On a donc commencé par substituer le laiton au bronze en mainte occasion. Plus tard, pour produire encore à meilleur marché ce qu’on est convenu d’appeler dans le commerce des bronzes d’art, ou a découvert ce qu’on nomme le métal artistique. La barbarie du terme s’accorde parfaitement avec la barbarie de l’invention. On a pris dans les usines de la Vieille- Montagne un métal à bas prix qui sert à couvrir les toits, et le zinc a détrôné le laiton. Si l’usurpation n’est pas encore complète, elle gagne chaque jour du terrain, et bientôt le cuivre passera parmi les métaux fabuleux, parce, qu’il coûte trop cher. On n’obtient par ce procédé que des oeuvres très imparfaites, mais on a pour se consoler des bronzes d’art en métal artistique. Et d’ailleurs pour contenter notre génération, qui préfère l’apparence à la réalité toutes les fois que l’apparence peut s’obtenir à peu de frais, la galvanoplastie dépose sur le zinc une couche de cuivre qui reçoit ensuite la couleur du bronze. Au train dont marchent les choses, je ne désespère pas de voir un jour le Parthénon reproduit en carton pierre et de grandeur naturelle, connue on dit vulgairement. En présence de la vanité qui encourage les ébénistes, les fondeurs et les orfèvres à persévérer dans la voie où ils sont entrés, nous aurions mauvaise grâce à les rendre seuls responsables de leurs fautes; mais il est du moins utile de signaler les bévues auxquelles ils se laissent entraîner. Tant que les arts de luxe ne comprendront pas l’importance de l’unité du style, ou qu’ils continueront de produire comme s’ils l’ignoraient, le goût public se dépravera de plus en plus, et le bon sens prescrit d’avertir ceux qui regardent et ceux qui achètent. Je n’ai pas conçu la folle espérance de supprimer le poirier peint en noir qui s’appelle ébène, ni le métal artistique tiré des flancs de la Vieille-Montagne, pourtant je crois devoir dire ce que j’en pense. Parler franchement des bronzes, de l’ébénisterie et de l’orfèvrerie, c’est encore servir la cause des arts du dessin. C’est en prenant pour guides ces idées préliminaires que nous nous proposons d’examiner la dix-septième et la vingt-quatrième classe de l’exposition universelle. Parmi les fabricans de bronzes de Paris, M. Barbedienne, je m’empresse de le reconnaître, est celui qui mérite la plus sérieuse attention. Les figures qui sortent de ses ateliers sont plus voisines de la vérité, plus voisines des originaux que les figures fondues par ses confrères. Cependant, en voyant les oeuvres qu’il choisit pour l’exercice de son industrie, on peut se demander s’il témoigne à ces oeuvres tous les égards qu’il leur doit. Quand il s’agit du Laocoon, du Moïse, du Penseur, du Jour et de la Nuit, figures allégoriques de la chapelle des Médicis, on a le droit de se montrer sévère. M. Barbedienne a-t-il accompli réellement la tâche qu’il s’était proposée? A-t-il reproduit fidèlement les modèles qu’il avait entrepris de copier? Pour résoudre cette question, il suffit de consulter les originaux. Or je ne crains pas d’affirmer que l’étude des originaux nous signale, dans les bronzes de M. Barbedienne de nombreuses infidélités. Tous ceux qui ont vu au musée du Vatican le groupe du Laocoon, trouvé dans les thermes de Titus, et qui passe parmi les antiquaires pour une réplique de l’oeuvre d’Apollodore, cherchent vainement dans le bronze de M. Barbedienne les finesses de modelé qu’ils ont admirées dans le marbre de Rome. Ceux mêmes qui n’ont vu que la copie fondue par les frères Keller s’étonnent de la manière plus que hardie dont M. Barbedienne a simplifié le modèle. Puisque nous avons perdu l’oeuvre originale d’Apollodore, nous sommes obligés d’accepter comme équivalent le marbre trouvé dans les thermes de Titus. Eh bien! dans le bronze exposé au Palais de l’Industrie, je ne retrouve pas ces belles divisions musculaires du torse et des membres étudiées avec tant d’ardeur et de persévérance par les statuaires de tous les pays qui veulent toucher le but suprême de leur profession. Je n’ai jamais songé à mettre le Laocoon sur la même ligne que le Thésée ou le torse mutilé de l’Hercule au repos. Cependant il y a dans ce groupe une science profonde, bien qu’elle se révèle d’une manière un peu systématique, et toutes les belles divisions dont je parle sont à peu près effacées dans le bronze de M. Barbedienne. À quoi tient ce défaut? Le modèle est réduit par les procédés mathématiques de M. Collas, et pourtant la copie n’est pas fidèle. Pour expliquer cette mésaventure, il convient de considérer deux points: la méthode suivie pour la réduction, et la méthode suivie pour la fonte. Les procédés de M. Collas, excellens pour les bas- reliefs, ne présentent ni les mêmes avantages, ni la même sécurité pour les figures en ronde bosse. Pour la réduction de ces dernières, on est obligé de faire des coupes, et la réunion des morceaux réduits séparément est une première cause d’infidélité. La fonte au sable, deux fois moins chère que la fonte à cire perdue, et qui est seule adoptée par le commerce, présente les mêmes dangers. Au lieu de fondre le modèle d’un seul morceau, on le divise: le travail est ainsi simplifié; mais qu’arrive-t-il? Lorsqu’il s’agit d’ajuster les morceaux fondus, le gauchissement qui a pu se révéler dans l’assemblage des pièces moulées devient plus sensible encore. Pour l’effacer ou du moins l’atténuer, le fabricant a recours au ciseleur, et c’est le dernier coup porté au modèle. Je n’accuse pas M. Barbedienne de négligence ou d’impéritie: pour réaliser des bénéfices, il se conforme aux usages de l’industrie; mais j’accuse le public de crédulité. Sur la foi des procédés Collas, il accepte les bronzes dont je parle comme des copies fidèles, et il se trompe. Ce que j’ai dit en effet du Laocoon, je pourrais le dire avec une égale justesse du Moïse, du Penseur, du Jour et de la Nuit. Le Moïse de Saint- Pierre-aux-Liens, quoi qu’on puisse dire de l’ajustement des draperies, qui n’est peut-être pas d’un très bon goût, est un prodige de science. Il n’y a pas un morceau de ce bel ouvrage qui ne soit un sujet inépuisable d’étude, et sans sortir de Paris on peut s’en assurer, car nous possédons à l’École des Beaux-Arts un plâtre moulé sur le marbre de Rome. Les bras et les mains sont de véritables chefs-d’oeuvre au point de vue de la vérité. On peut dire sans exagération que tout homme capable de les copier fidèlement possède en son entier la pratique de la statuaire. Dans le bronze de M. Barbedienne, la science disparaît, et nous n’avons plus que le mouvement de la figure. Ces admirables phalanges, si nettement détachées, sont simplifiées outre mesure. Pourquoi et comment en est-il ainsi? L’ajustage et la ciselure répondent à cette question. Ce qui est vrai pour le Laocoon n’est pas moins vrai pour le Moïse. Infidélité fatale de la réduction, infidélité de la fonte, voilà les deux causes premières du défaut que je signale; puis, sous prétexte d’enlever les bavures, le ciseau, la lime et le rifloir achèvent la trahison commencée. Une objection d’une autre nature se présente d’ailleurs à tous les esprits éclairés: est-il sage de confier au bronze la reproduction des oeuvres exécutées en marbre? Pour ma part, je ne le pense pas, et je crois que tous les statuaires sont de mon avis. Pour l’expression de la pensée, le choix de la matière n’est pas indifférent. Telle conception qui s’accommode du paros ou du carrare ne s’accommode pas de l’airain. Voyez plutôt la Vénus de Milo, qui est à coup sûr une des meilleures réductions faites par le procédé Collas. En plâtre, elle conserve encore la meilleure partie de son charme et de sa puissance; fondue en bronze, elle change d’accent, elle n’a plus la mollesse voluptueuse que nous admirons au musée du Louvre. Quel que soit l’auteur de ce divin ouvrage, qu’il s’appelle Lysippe ou Polyclète, je n’hésite pas à dire que si, au lieu de le tailler dans un bloc de marbre, il eût résolu de le confier au métal de Corinthe. Il aurait adopté un autre parti. Les Florentins les plus habiles viennent à l’appui de mon opinion. Toutes les fois qu’ils ont choisi le bronze pour interprète, ils ont modifié leur manière, et le succès leur a donné raison. Je ne saurais non plus approuver l’emploi des portes du baptistère de Saint-Jean et des figures allégoriques de la chapelle de Médicis pour la décoration d’un meuble. Une pareille idée n’est à nos yeux qu’une maladresse. Toute oeuvre a sa destination naturelle, et je ne comprends pas qu’on choisisse les figures d’un tombeau, les portes d’une église, pour l’ornementation d’un buffet. Traiter ainsi Michel-Ange et Ghiberti, c’est vraiment leur manquer de respect. Je n’exprimerai pas les mêmes regrets à l’égard de MM. Clesinger et Cavelier, car s’ils possèdent une certaine habileté, ils ne peuvent passer pour des maîtres. M. Barbedienne, en réduisant la Pénélope et le François Ier, ne s’exposait pas à de graves dangers. La Pénélope, dont l’effet principal repose sur l’ajustement des draperies, n’a pas perdu grand’chose en changeant d’interprète. Le bronze que nous avons sous les yeux en rappelle les principaux mérites. Le marbre vaut mieux sans doute, mais le bronze ne peut guère être accusé d’infidélité; c’est un souvenir très satisfaisant de l’oeuvre originale, si toutefois on doit donner ce nom à la Pénélope de M. Cavelier. Quant au François Ier de M. Clesinger, qui doit, je crois, remplacer dans la cour du Louvre la statue du duc d’Orléans, je crains fort qu’elle ne réunisse pas un plus grand nombre de suffrages que l’oeuvre de M. Marochetti. Le héros de Marignan, le vaincu de Pavie, le prisonnier de Madrid, ici que nous le montre M. Clesinger, est plutôt une figure modelée d’après un écuyer du Cirque ou de l’Hippodrome qu’un portrait historique. Il y a dans son attitude, dans sa physionomie, quelque chose de théâtral qui ne s’accorde ni avec le témoignage de l’histoire, ni avec la dignité de la sculpture monumentale. Si François Ier aimait la pompe et la représentation, il était bon soldat et bon cavalier. Général inhabile, comme, il l’a prouvé à Pavie, il se battait bravement et se tenait bien en selle: or la figure modelée par M. Clesinger ne réalise pas l’idéal du parfait cavalier. Le cheval n’est pas un cheval de bataille, mais un cheval de parade. Le roi semble compter sur la docilité de sa monture, et fait le beau comme un virtuose de manège. Avec le portrait que nous possédons au Louvre, il me semble qu’on pouvait faire quelque chose de mieux. Il était facile, dans une statue colossale, de corriger l’expression luxurieuse par l’expression militaire. M. Clesinger ne parait pas y avoir pensé. Son François Ier est tout simplement un acteur de boulevard qui passe au trot sur les planches de la scène, pour recueillir les applaudissemens du parterre et des galeries. Malgré l’adresse déployée par l’auteur dans l’exécution du harnachement, j’ai peine à croire que cette statue produise un bon effet dans la cour du Louvre. Ce n’est pas là de la sculpture sérieuse. En face de Germain Pilon, de Jean Cousin, de Jean Goujon et de Jacques Sarrazin, il est à craindre que M. Clesinger n’excite pas l’admiration des connaisseurs. Des amis complaisans, des flatteurs plus ou moins désintéressés, ont comparé M. Froment-Meurice à Benvenuto Cellini. Il y a dans cette comparaison une double méprise. Benvenuto faisait par lui- même ce qu’il signait de son nom, et les oeuvres composées, exécutées par lui, sont demeurées comme des modèles d’élégance et de finesse. Or, si M. Froment-Meurice a signé de son nom des châtelaines, des agrafes, des salières élégantes, les hommes du métier savent très bien que ces pièces d’orfèvrerie n’ont été ni conçues ni exécutées par lui. Il a fourni le métal et acheté le travail d’autrui. C’est là toute la part qui lui appartient. Quand il s’est adressé à MM. Feuchères et Klagmann, il a réuni de nombreux suffrages; lorsqu’il a eu recours à des artistes moins habiles, il n’a pas obtenu le même succès, mais il n’a jamais pu compter sur lui-même pour soutenir le crédit de son nom. Je n’ai cité que MM. Feuchères et Klagmann; j’en pourrais citer bien d’autres, moins connus du public et doués cependant d’un talent très réel. Cette méprise n’a déjà que trop duré; il est temps de rétablir les faits dans leur vérité. Qu’un fabricant bien achalandé néglige de nommer les artistes qu’il emploie, qui sont la source de sa richesse, je ne l’approuverai pas; qu’il se laisse donner pour l’auteur des oeuvres qui ne sont pas sorties de ses mains, c’est un tort plus grave encore, et qui doit être plus sévèrement qualifié. J’aime à croire que le fils de M. Froment- Meurice suivra une autre méthode pour établir sa réputation. Je n’ai rien à dire des diamans, des rubis et des émeraudes qui ornent sa vitrine. L’art proprement dit n’a pas grand’chose à voir dans la sertissure de ces pierres précieuses. Le talent du lapidaire, qui certes a bien sa valeur, n’est pas de ma compétence. Le talent du monteur, qui met en relief celui du lapidaire, ne peut guère être apprécié que par ceux qui connaissent les difficultés de la profession. Aussi m’abstiendrai- je d’en parler. Je me contenterai d’examiner dans la vitrine de M. Froment-Meurice les morceaux où le dessin joue le principal rôle. Deux figures en ivoire attirent les regards des curieux: une Vénus anadyomène et une Léda. Qui a modelé ces figures? qui a taillé l’ivoire? A cet égard, le livret ne nous donne aucun renseignement. La Vénus n’est pas d’un style très élégant; le torse et les membres laissent beaucoup à désirer pour la souplesse et la beauté. La draperie d’argent noirci dont la déesse est affublée ne me semble pas motivée. La ceinture composée de pierreries est une invention du goût le plus fâcheux. Les enfans qui entourent la coquille d’Aphrodite ne valent pas les enfans de François qu’on voit chez tous les mouleurs. Quant au triton qui se trouve là je ne sais pourquoi, il a le malheur de rappeler le centaure Nessus de Guido Reni, popularisé par la gravure de Bervic. Que pourrais-je donc louer dans cette Vénus? La conception est d’une évidente faiblesse; la main qui a taillé l’ivoire est sans doute une main habile, mais l’adresse dans le maniement de l’outil ne suffit pas pour l’achèvement d’une oeuvre aussi importante. La Léda vaut encore moins que la Vénus. Elle rappelle la composition attribuée à Léonard de Vinci et gravée par Forster, mais elle la rappelle d’une manière bien infidèle. Il y a dans cette figure d’ivoire une raideur qui ne convient pas à la nature du personnage. Cette gracieuse invention de la mythologie païenne a trouvé dans M. Froment-Meurice un interprète malencontreux. La poitrine n’a rien de vivant, les bras ne sont pas modelés, les cuisses et les jambes méritent le même reproche. Je ne sais pas si le même ouvrier a sculpté la Vénus et la Léda; ce que je sais, ce qui frappe tous les yeux, c’est que dans cette dernière figure d’ivoire n’est pas aussi habilement taillé. Le cygne en argent noirci n’est pas d’un heureux effet. Cette coloration de l’argent par le soufre, qu’on appelle dans le commerce argent oxydé, n’était pas indiqué par le sujet. L’argent mat eût certainement produit un effet plus heureux. Certes, avec la composition attribuée à Léonard de Vinci, il eût été facile de trouver dans l’ivoire et le métal quelque chose de plus élégant et de plus jeune. II y a dans la vitrine de M. Froment-Meurice deux pièces d’orfèvrerie en argent repoussé, qui méritent un examen plus sérieux que la ''Vénus et la Léda. C’est dans ces deux vases garnis de fleurs et de fruits qu’on peut mesurer le goût du signataire, sinon de l’auteur, qui nous est inconnu. C’est là qu’on peut estimer l’intervalle qui le sépare de Benvenuto Cellini, à qui des amis imprudens n’ont pas craint de le comparer. Au premier aspect, ces deux vases sont très séduisans. La saillie des figures est bien calculée. Les parties mates et les parties brunies se marient harmonieusement. Cette première impression s’évanouit bientôt, si l’on pousse plus avant la curiosité. Les figures repoussées, qui, grâce à la couleur du métal, ont d’abord charmé les yeux, ne supportent pas l’examen. Vous apercevez des enfans qui lèvent le bras pour atteindre une grappe de raisin, et qui sont dessinés d’une façon ridicule. L’auteur du modèle, quel qu’il soit, ne s’est préoccupé ni des proportions ni de la perspective. Le bras levé est d’une longueur démesurée; l’épaule n’est qu’une masse informe. La cuisse droite, qui devrait être vue en raccourci, n’est qu’un tronçon; en un mot, dans cette oeuvre si séduisante au premier aspect, toutes les lois du dessin sont méconnues avec un sans-façon que je ne puis m’expliquer. Repoussé ou fondu, l’argent ne dissimule ni l’ignorance ni la maladresse. Les deux vases dont je parle, malgré la beauté du métal, ne peuvent être acceptés comme des oeuvres sérieuses, car le point capital était de modeler des figures, et M. Froment-Meurice a négligé ce point capital. Il est donc permis d’affirmer que le nom de cet orfèvre est un nom surfait. Il y a dans sa vitrine des bijoux que les femmes regardent avec admiration, et mon intention n’est pas de contester leur goût; mais dès qu’on veut examiner de près les morceaux où le dessin joue le premier rôle, on est obligé de se montrer sévère. Benvenuto ne mérite pas le même rang que les grands Florentins qui s’appellent Ghiberti et Michel-Ange. Les incroyables hâbleries de ses mémoires ont exagéré la valeur de son nom. Il n’aurait jamais composé les portes du baptistère. Cependant il faut reconnaître en lui un artiste ingénieux et d’un goût très fin. Je n’accepte pas comme une oeuvre sans reproche le Persée, placé à Florence sous la loge des Lanzi. Cette figure, trop vantée, n’a pas la hauteur voulue: il y a pourtant dans cette oeuvre un savoir immense, et, pour l’admirer, il n’est pas nécessaire de se rappeler tous les grands coups d’épée dont Benvenuto s’attribue l’honneur. La nymphe en bronze exécutée par lui à Fontainebleau, et qui se voit aujourd’hui au Louvre dans le musée de la Renaissance, inférieure sans doute aux nymphes de Jean Goujon, n’est pas une oeuvre à dédaigner. Dans les deux vases de M. Froment-Meurice, je ne retrouve ni le style du Persée de Florence, ni le style de la nymphe de Fontainebleau. J’aime à croire que l’auteur réel de ces deux vases ne s’appelle ni Feuchères, ni Klagmann, car ces deux artistes ont prouvé en mainte occasion qu’ils pouvaient mieux faire. Il y a dans la vie des sculpteurs et des peintres des exigences dont il faut tenir compte. Quand on ne peut demander qu’à son travail personnel la satisfaction des besoins les plus impérieux, on doit souvent se résigner à des concessions douloureuses. Il me semble pourtant que le nombre de ces concessions diminuerait de jour en jour, si les orfèvres nommaient tous ceux qui ont modelé les figures qu’ils se chargent de fondre, de repousser ou de ciseler. Les oeuvres anonymes, qui peuvent enrichir les fabricans, font à la sculpture un dommage considérable; quand il s’agit de signer de son nom une ébauche informe, on y regarde à deux fois; dès qu’on est dégagé de toute responsabilité, les scrupules s’évanouissent. C’est pourquoi je voudrais voir s’accréditer dans l’orfèvrerie l’usage de désigner l’auteur de chaque modèle; on saurait alors la part qui reviendrait à chacun. Si le modèle était bon, le fabricant qui aurait fourni le métal ne se pavanerait plus en recevant les complimens; si le modèle était mauvais, informe, inachevé, la honte et le ridicule atteindraient sûrement celui qui les aurait mérités. Les deux vases exposés par M. Froment-Meurice, et dont la composition ne peut lui être imputée, démontrent surabondamment l’opportunité de cet usage. Il ne faut égarer ni l’admiration ni le blâme. Louons les orfèvres quand ils s’adressent à des mains habiles, mais sachons à quelles mains ils s’adressent. Il y a beaucoup à louer dans le service à thé de M. Durand. Tous les détails d’ornementation sont traités avec un soin scrupuleux que je me plais à reconnaître. Les tasses et les soucoupes n’offrent pourtant d’autre intérêt que l’emploi heureux des parties mates et des parties brunies. La théière est conçue dans les mêmes conditions. La fontaine est seule garnie de figures; c’est donc le seul morceau qui mérite une étude spéciale. Ces figures ne sont pas d’un style très pur, cependant la main qui les a modelées est évidemment une main habile; mais qui a conçu, qui a exécuté cette fontaine? M. Durand a négligé de nous l’apprendre, et, selon nous, c’est un tort très réel. Quoique M. Durand n’ait jamais essayé, comme M. Froment-Meurice, de se placer à côté de Benvenuto Cellini, quoiqu’il se donne pour orfèvre et non pour sculpteur, il eût agi plus sagement en nous livrant le nom de l’auteur. Les figures de la fontaine se terminent à mi-corps. Pourquoi? Je n’en sais rien, et sans doute M. Durand serait fort embarrassé de nous le dire. Elles ne portent rien et se détachent sur le fond comme de purs ornemens, de telle sorte qu’elles ne sont pas motivées. Je ne demande pas qu’une fontaine à thé soit soutenue par des cariatides; il n’y aurait aucune proportion entre le moyen et le but. Cependant, dès qu’on se résout à introduire des figures dans une pièce d’orfèvrerie, il faut que leur mouvement s’explique de lui-même; or dans la fontaine de M. Durand je ne trouve rien de pareil: elles n’éveillent qu’un médiocre intérêt, parce qu’elles sont inutiles. À parler franchement, le développement de ces figures n’est pas en rapport avec la richesse de la matière et les dimensions de la fontaine. J’aurais aimé à voir sur la panse du vase quelque scène mythologique. Un Florentin du bon temps, chargé d’un travail de cette importance, n’eût pas manqué d’interroger, avant de se mettre à l’oeuvre, la Théogonie d’Hésiode ou les idylles de Théocrite, et, au bout de quelques heures, il aurait rencontré sans peine un sujet gracieux ou touchant; mais aujourd’hui, étant donné les habitudes de l’orfèvrerie française, qui est pourtant la première du monde et dont les oeuvres surpassent en élégance les travaux du même genre accomplis chez les autres nations de l’Europe, comment espérer qu’Hésiode ou Théocrite soient consultés pour le modèle d’une fontaine? Les orfèvres les plus accrédités s’adressent presque toujours à des ouvriers au lieu de s’adresser à des sculpteurs, et les sculpteurs, pour la plupart, ne sont pas assez lettrés pour puiser aux sources de l’antiquité. Ainsi de quelque côté que nous portions nos regards, que nous explorions le champ de l’art pur ou le champ de l’industrie, nous retrouvons les conséquences fâcheuses d’une éducation incomplète. Qu’il s’agisse d’une statue de six pieds ou d’une pièce d’orfèvrerie, la nécessité des études générales se représente à nous avec la même évidence. M. Durand est à coup sûr un des plus habiles parmi les hommes de sa profession; il est anime du désir de bien faire, il veut s’élever au-dessus du niveau commun, et j’aurais mauvaise grâce à nier qu’il ait touché le but de son ambition. Cependant, quoique son service à thé soit de meilleur goût que la plupart des ouvrages exposés au Palais de l’Industrie, il est certain qu’avec le secours des ouvriers intelligens dont il dispose, il aurait pu faire mieux encore. Pour réaliser le voeu que j’exprime ici, il faudrait absolument renoncer aux usages consacrés dans l’orfèvrerie, c’est-à-dire mettre le travail manuel sous la direction de la pensée, n’employer les ouvriers qu’après avoir pris conseil d’un peintre ou d’un sculpteur. Les ouvriers les plus adroits, ceux qui sont familiarisés depuis longtemps avec les difficultés du métier, ne peuvent cependant deviner ce que l’étude seule pourrait leur enseigner. Guidés par un sculpteur qui aurait cultivé son intelligence d’une manière générale, ils réaliseraient des prodiges. Aujourd’hui chez nous les choses ne se passent pas ainsi. On n’a jamais tant parlé d’art à propos d’industrie, et jamais peut-être les artistes vraiment dignes de ce nom n’ont été plus rarement consultés pour les questions où ils sont seuls compétens. Les fabricans prodiguent l’or, l’argent, la main- d’oeuvre, et ne veulent pas consentir à dépenser pour le modèle une somme raisonnable. La fonte et la ciselure sont pour eux les deux points capitaux de l’orfèvrerie; la conception, la composition, la pureté du style ne sont à leurs yeux que des points secondaires. Le travail de l’outil remplace presque toujours le travail de la pensée. Non-seulement l’invention joue un rôle à peu près nul dans l’orfèvrerie française, ce qui s’explique trop facilement par les usages de cette profession, mais la plupart des pièces exécutées à grands frais manquent d’unité. On fait pour le modelage ce que l’on fait en horlogerie pour les ressorts et les rouages. La besogne se distribue à des ouvriers qui font toute leur vie la même chose: l’un se charge des figures, l’autre des fruits et du feuillage. Comment espérer que l’oeuvre conçue dans de telles conditions atteigne jamais à l’unité? Qu’il s’agisse d’une salière ou d’une fontaine, d’une aiguière ou d’un miroir, tant que la composition ne sera pas confiée à une seule intelligence, tant que l’exécution ne sera pas soumise au contrôle souverain de l’inventeur, les orfèvres de notre pays, malgré le rang élevé qu’ils occupent en Europe, seront toujours bien loin des orfèvres de la renaissance. Ni l’Allemagne, ni l’Angleterre, ni l’Italie ne peuvent lutter avec nous pour l’emploi des métaux précieux. Elles le savent si bien qu’elles embauchent nos plus habiles ouvriers. C’est à la France qu’elles demandent le moyen de combattre la France dans le champ pacifique de l’industrie; c’est parmi nous qu’elles recrutent leurs modeleurs et leurs ciseleurs. Je conçois donc très bien que nos orfèvres soient fiers de leur prééminence, mais ils seraient plus modestes et changeraient de méthode, je me plais du moins à le penser, s’ils prenaient, la peine de comparer le présent au passé. Les meilleurs ouvrages qui sortent de leurs ateliers sont tellement loin des ouvrages exécutés en Italie et en France au XVe, au XVIe et même au XVIIe siècle, qu’on dépasserait les bornes de la sévérité en les jugeant d’après de tels modèles. Pour que le présent approche du passé, il faut que les orfèvres comprennent l’importance de l’art dans l’industrie et se mettent sous la direction des sculpteurs. Tant qu’ils voudront tout concevoir, tout ordonner par eux-mêmes, et compteront sur l’habileté manuelle de leurs ouvriers, ils ne produiront jamais une pièce vraiment belle; ils pourront éblouir les yeux, ils ne réussiront pas à contenter le goût. Si j’avais besoin d’établir par de nouveaux argumens l’importance de l’unité dans l’orfèvrerie, il me suffirait de citer les deux autels composés par MM. Questel et Viollet-Leduc, exécutés dans les ateliers de MM. Poussielgue-Rusand et Bachelet. L’oeuvre de M. Questel, conçue dans le style du XIIe siècle, est destinée à l’église Saint-Martin d’Ainay, à Lyon; celle de M. Viollet-Leduc, à la cathédrale de Clermont. Le savoir et l’habileté de ces deux artistes étaient depuis longtemps reconnus; je n’apprendrai rien à personne en disant qu’ils ont fourni aux ouvriers chargés de traduire leur pensée des modèles excellens. J’arrive à l’ébénisterie. Il est certain que la sculpture en bois a pris chez nous depuis quelques années un développement très remarquable. Je ne saurais donner le nom des ouvriers à qui nous devons les meubles ornés de figures exposés au Palais de l’Industrie: les fabricans négligent de les désigner. Une des oeuvres les plus importantes en ce genre est celle qui sort des ateliers de M. Weber. Qu’il ait pris une part personnelle à l’achèvement de cette bibliothèque, je le crois volontiers; pourtant il n’a pas fait par lui-même toute la besogne, et je regrette qu’il n’ait pas indiqué ses auxiliaires. À ne considérer que la main-d’oeuvre, la bibliothèque de M. Weber mérite les plus grands éloges: c’est un prodige de patience. Malheureusement la composition n’est pas à la hauteur de l’exécution. Le fabricant a voulu donner à ce meuble une double destination: la partie centrale serait un bureau. Or je dois dire qu’au premier aspect cette prétention ne semble pas justifiée; on croit se trouver devant un autel. La pensée qui relie entre elles les diverses parties de ce bureau-bibliothèque est quelque peu ambitieuse: au sommet, la Science distribue des récompenses aux quatre parties du monde; au centre, nous avons un résumé de l’histoire universelle, tous les grands hommes, depuis Moïse jusqu’à nos jours. La Science et les quatre parties du monde sont mieux rendues que la procession des grands hommes, ce qui n’étonnera personne, car dans la partie centrale les figures sont trop nombreuses et trop pressées pour que la physionomie de chaque personnage se distingue nettement. Les figures du faîte pourraient avoir plus d’élégance; elles sont du moins sculptées avec adresse. Le bois choisi par M. Weber est le noyer, qui ne se prête pas à la sculpture aussi facilement que le poirier, mais dont il a su pourtant tirer un excellent parti. L’association des ouvriers ébénistes du faubourg Saint-Antoine a exposé, comme le fabricant dont je viens de m’occuper, un bureau- bibliothèque, beaucoup moins orné et cependant très digne d’étude. Il n’y a de figures que dans la partie inférieure; toute la partie supérieure est nue. La sculpture est de bon goût et sans prétention; on y reconnaît une main habile. Je regrette que le profil du meuble n’en désigne pas plus clairement la destination. La disposition des masses est celle d’un buffet d’orgue. Choisi par les ouvriers associés, le palissandre présentait à l’outil des difficultés dont ils ont heureusement triomphé. Cet ouvrage mérite les encouragemens des connaisseurs. J’espère que les auteurs, lorsqu’ils entreprendront un meuble de cette importance, tiendront compte de l’aspect, car dans l’ébénisterie la plus riche, comme dans l’architecture la plus élégante, il faut toujours que la forme exprime la destination. Les meubles de Tahan, qui s’adressent aux favoris de la fortune, et dont les prix atteignent des proportions fabuleuses, sont très loin, à mon avis, de mériter une aussi sérieuse attention que les deux meubles dont je viens de parler. Les coffrets dans le goût de Boule sont d’une exécution très satisfaisante, mais le petit bureau dans le style Louis XVI ne justifie pas la réputation de l’auteur présumé. Je n’ai rien à dire des panneaux en bois de rose, ni des cuivres dorés qui encadrent le meuble. Quant aux médaillons placés au-dessus du bureau, non-seulement ils sont dessinés faiblement, mais ils ne rappellent que d’une manière assez infidèle l’époque désignée par le choix du bois et le style de l’ornementation. On croit vraiment rêver en lisant le prix attribué à ce colifichet. J’estimerais beaucoup plus haut le bureau sculpté à jour dans les ateliers de M. Tahan. L’ouvrier inconnu qui a taillé dans le poirier ces feuilles et ces fruits serait capable d’exécuter des ouvrages pleins d’élégance et de pureté. Il suffirait qu’il fût guidé par un artiste habile. Malheureusement cette main si adroite n’avait pas de modèle à suivre. Toutefois le caprice fait de ce petit bureau un véritable bijou. Il n’y a pas de figures, il n’y a rien qui puisse intéresser la pensée, et pourtant on le regarde avec plaisir, parce qu’il étonne par le maniement de l’outil. L’engouement des privilégiés de la fortune pour Tahan ne me semble pas justifié une fois sur dix; mais cette fois je l’excuserais de grand coeur. On trouve sans doute dans le passé des meubles très supérieurs à ce morceau de poirier sculpté; toutefois il faut admirer la dextérité de l’ouvrier. Si un architecte, un peintre ou un sculpteur voulait se charger de le diriger, il n’aurait pas à regretter ses conseils. L’ébénisterie comme l’orfèvrerie ne peut intéresser que par la forme humaine. Tant qu’elle s’en tient à l’ornementation, elle ne peut espérer qu’une attention passagère. Or, si un ouvrier rencontre parfois des motifs ingénieux, s’il entrelace d’une façon heureuse des branches chargées de fruits et des tiges chargées de fleurs, lorsqu’il s’agit d’inventer des figures, de leur donner un mouvement déterminé, il ne trouve pas en lui-même les élémens d’une telle composition. Il lui faut un guide formé par l’étude des grands modèles. Parmi ceux qui manient l’outil avec le plus d’habileté, il n’y en a pas un qui ne comprenne la nécessité de se soumettre à cette condition. L’examen attentif de l’orfèvrerie et de l’ébénisterie nous amène à une conclusion très simple: aujourd’hui, à proprement parler, l’invention ne joue aucun rôle dans ces deux industries; les plus habiles se bornent à copier le passé. On a beau faire et parler de l’adresse de tel ou tel ouvrier, il faut toujours en revenir aux termes de cette conclusion. On veut des meubles historiques, des bijoux historiques, de la vaisselle plate historique: c’est maintenant la fantaisie à la mode, et, pour parler avec justice, nous sommes obligé de l’accepter; mais ceux qui fondent, qui repoussent, qui cisèlent l’argent, ceux qui sculptent le chêne, le palissandre et le poirier, choisissent-ils dans le passé les époques les plus fécondes, les plus ingénieuses, celles qui se recommandent par la pureté du goût, par la simplicité, par l’harmonie linéaire? Telle est la question qui se pose naturellement, et, si l’on néglige de la discuter, on ne sait pas à quoi s’en tenir sur la valeur des travaux exécutés par les orfèvres et les ébénistes. L’imitation des meubles et des bijoux gothiques est à peu près abandonnée, et je ne m’en plains pas, car, tout en reconnaissant ce qu’il y a de naïf et parfois d’inspiré dans l’art du moyen âge, je n’ai jamais pensé qu’on dût le prendre pour modèle. Du Ve au XVe siècle de l’ère chrétienne, l’imagination humaine n’a pas sommeillé; elle n’a pourtant rien produit qui puisse servie à renseignement. J’admire sincèrement Notre-Dame de Reims et Notre- Dame de Paris; cependant je ne crois pas que l’étude exclusive de ces deux grands ouvrages puisse servir de base à l’éducation des architectes. Or l’ébénisterie et l’orfèvrerie du moyen âge relèvent directement de l’architecture comprise entre le Ve et le XVe siècles. L’époque la plus élégante et la plus ingénieuse est à coup sûr celle de la renaissance, et malheureusement la renaissance est aujourd’hui à peu près dédaignée. L’imitation des meubles et des bijoux dont les modèles étaient créés par Germain Pilon, par Jean Builant, par Jean Goujon, est une besogne trop dispendieuse pour les habitudes de notre temps; la copie, fut-elle parfaite, trouverait difficilement à se placer. Sous Henri IV, sous Louis XIII, l’influence des doctrines de la renaissance se faisait encore sentir; l’ébénisterie et l’orfèvrerie de ces deux règnes ne comptent plus aujourd’hui qu’un petit nombre d’adeptes: l’imitation est circonscrite entre les règnes de Louis XIV, de Louis XV et de Louis XVI. On arrive aujourd’hui à copier très habilement les meubles de Boule, et dans ce genre le Palais de l’Industrie nous offre de vrais chefs-d’oeuvre. Nous possédons des ouvriers qui découpent le cuivre et l’écaillé avec une prodigieuse adressé; mais la sculpture n’a pas grand’-chose à démêler avec les meubles de Boule. Dans ces ouvrages, d’ailleurs si élégans, la forme humaine n’est qu’un accessoire, et c’est une des raisons pour lesquelles ils demeurent si loin des ouvrages de la renaissance. Je n’ai pas besoin de caractériser le goût qui a présidé à toutes les oeuvres d’orfèvrerie et d’ébénisterie du règne de Louis XV: c’est toujours et partout l’afféterie substituée à la simplicité, et pourtant ce goût déplorable compte aujourd’hui de nombreux admirateurs. Je pourrais citer plus d’un amateur qui se donne pour connaisseur, et qui réunit chez lui des meubles et des bijoux Louis XV, croyant de bonne foi protester contre les traditions académiques. Le goût Louis XVI, moins corrompu que le goût Louis XV, est pourtant loin de la simplicité. Ceux qui le préconisent, qui l’encouragent, s’imaginent néanmoins qu’ils reviennent au vrai sentiment de l’art. J’ai entendu citer à ce propos une sentence magistrale qui mérite d’être transmise à la postérité. Il s’agissait d’un meuble à choisir; les avis se partageaient entre la renaissance et Louis XVI. -Je préfère le style Louis XVI, dit gravement un des interlocuteurs; c’est l’antique moins la raideur. -Le mot est charmant et caractérise très bien l’érudition d’un grand nombre d’amateurs. Il y a au musée de Naples une collection très nombreuse de bijoux antiques que nos orfèvres devraient consulter, et qui pourraient, avec les bijoux de la renaissance, contribuer puissamment à la réforme du goût public. Les anneaux, les bracelets, les colliers, les boucles d’oreilles, réunis aux Studj, sont tout à la fois simples et variés, c’est-à-dire qu’ils satisfont aux deux conditions de la beauté. Dans ces oeuvres ingénieuses trouvées sur tous les points de l’Italie, on rencontre souvent la forme humaine mêlée aux caprices les plus hardis. La collection du chevalier Campana, bien connue des voyageurs qui ont visité Rome, n’est pas moins précieuse que celle des Studj, et contient même quelques échantillons que le musée de Naples ne possède pas. Pour ma part, j’ai la ferme confiance que l’étude des bijoux antiques pourrait exercer parmi nous une action très salutaire. En reportant l’esprit des femmes vers la simplicité, non-seulement elle ajouterait à la beauté des plus belles, mais une fois la dépravation du goût effacée dans l’orfèvrerie, il est probable qu’elles arriveraient à introduire le bon sens dans la forme de leurs vêtemens, et cette dernière réforme ne serait pas sans importance pour la peinture. Cependant, si l’orfèvrerie et l’ébénisterie veulent retrouver leur ancienne splendeur, ce n’est pas au passé seulement qu’elles doivent s’adresser. La renaissance et l’antiquité sont pour ces deux industries d’excellentes institutrices, et ne leur suffisent pourtant pas. Qu’il s’agisse de ciseler l’or ou de sculpter le chêne, de manier l’ébauchoir ou le pinceau pour exprimer la forme, c’est l’invention qui doit jouer le principal rôle. Les copies les plus habiles n’ont qu’une valeur secondaire dans les arts du dessin. Si je conseille aux orfèvres d’étudier les bijoux des Studj et les vitrines du Louvre consacrées à la renaissance, ce n’est pas pour qu’ils reproduisent servilement ce qu’ils auront vu, mais pour qu’ils puisent dans cette étude des moyens d’expression qu’ils ne trouveront jamais dans les époques accréditées depuis vingt-cinq ans. Si l’orfèvrerie et l’ébénisterie veulent se relever et revenir à leurs beaux jours, il faut qu’elles créent des modèles nouveaux, et pour créer des modèles nouveaux, quelle que soit la fécondité des artistes qu’elles appelleront à leur secours, elles n’auront qu’à gagner dans le commerce de la renaissance et de l’antiquité, car elles trouveront à Naples et au Louvre des oeuvres élégantes où le caprice est toujours soumis au goût le plus pur. Puis, une fois familiarisés avec cet art savant, lorsqu’ils tenteront d’inventer à leur tour, les orfèvres arriveront sans peine à la simplicité. Or chacun sait que cette dernière condition est aujourd’hui trop souvent méconnue. Quelques lecteurs m’accuseront peut-être d’avoir traité bien gravement des questions qui paraissent au plus grand nombre ne relever que de la fantaisie. Cependant je crois que pour parler Utilement de l’ébénisterie et de l’orfèvrerie, il était nécessaire d’interroger les diverses époques de l’art. Depuis six mois, combien n’a-t-on pas écrit de pages pour recommander les meubles et les bijoux exposés au Palais de l’Industrie! Ces louanges prodiguées avec une générosité sans bornes peuvent-elles éclairer le goût public? Les lecteurs savent à quoi s’en tenir. Sans attribuer à l’ébénisterie et à l’orfèvrerie l’importance de la peinture et de la sculpture, il faut pourtant reconnaître qu’elles exercent une action très positive sur l’intelligence. L’habitude de voir des bijoux et des meubles mal conçus, mal dessinés, mène bientôt à aimer les mauvais tableaux et les mauvaises statues. C’est pourquoi il n’est pas inutile de signaler la corruption du goût ou l’appauvrissement de l’invention dans les arts mêmes qui ne sont destinés qu’à satisfaire les caprices de l’opulence. Qu’on me reproche de citer l’antiquité à propos d’un buffet et d’une fontaine à thé, je ne m’en étonnerais pas. Comme l’ébénisterie et l’orfèvrerie s’associent à tous les mouvemens de la peinture et de la sculpture, comme elles s’affaissent et se relèvent avec elles, il me semble que le bon sens conseille de les prendre au sérieux. Les opulens d’aujourd’hui, lorsqu’ils décorent leurs appartemens ou ornent leur table, ne se préoccupent guère que de la main-d’oeuvre. Est-il donc absolument inutile de leur montrer la frivolité de leur goût, et de leur inspirer des idées plus élevées? La renaissance a été pour les industries de luxe une époque glorieuse. Ne convient-il pas de définir le génie qui animait la renaissance pour ramener ces industries à l’élégance, à la variété qui les caractérisaient sous les derniers Valois? Il n’est pas vrai, comme je l’entends dire, qu’elles doivent se régler sur le goût des acheteurs et dédaigner les conseils des sculpteurs et des peintres. Les acheteurs qui sont de cet avis raisonnent à la manière de Turcaret, et leur opinion est sans valeur dans la discussion. Qu’ils soient contens et fiers des bijoux et des meubles qu’ils possèdent, qu’ils les déclarent beaux parce qu’ils les ont choisis, je n’ai ni l’intention, ni l’espérance de troubler leur joie; mais qu’ils me permettent au moins de ne pas partager leur prédilection pour le style Louis XV et le style Louis XVI, et de penser que les ébénistes et les orfèvres soigneux de leur renommée doivent imposer leur goût, au lieu de se plier au goût des acheteurs. En suivant l’usage accrédité, ils obtiendront la richesse et non la renommée; c’est à eux de choisir. Quoique l’amour du bien-être matériel domine aujourd’hui un grand nombre d’esprits, j’aime à croire qu’il se rencontrera chez ceux qui pratiquent les industries de luxe un autre souci que celui de la richesse. L’exposition universelle serait demeurée inutile, si elle n’avait pas excité un sentiment de généreuse émulation. Gustave Planche. Notes. (1) Voyez la livraison du 1er août. (2) Voyez sur les Écoles Anglaise et Allemande les livraisons du 1er et du 15 août. (3) Voyez les livraisons des 1er, 15 août et 15 Septembre. (4) Voyez les livraisons du 1er et 15 août, du 15 septembre et du ler octobre. Source: http://www.poesies.net