Poésies Fugitives. Par Gustave Le Vavasseur. (1819-1896) TABLE DES MATIERES Mon Portrait. Un Chapitre D’Art Poétique. LETTRES A JULES BUISSON. I Ami, Vous m’avez dit... II C’est donc vrai... À Nicolas Le Vavasseur. Vire Et Les Virois. Chanson Bachique. Fleur De Pommier. Épilogue. Mon Portrait. Chers auditeurs, mon visage Pour moi seul vaut un portrait; Mon miroir en garderait Le secret, si j’étais sage. Parmi mes petits neveux Qui lui sourira? Qu’importe, Quand la folle tête est morte, La couleur de ses cheveux? Ô poètes éphémères, Laissons la postérité; N’est-ce pas, en vérité, La reine de nos chimères? Lorsque les morts ont été Cinquante ans couchés ensemble, Tout le monde se ressemble; La laideur et la beauté, La chair fine et la grossière, Le cerveau du villageois, Du poète et du bourgeois Font une même poussière. Lèvre qui rit, dent qui mord, Langue qui pique ou caresse, Bras qui soutient, main qui blesse, Depuis longtemps tout est mort. Le coeur dur et le coeur tendre, L’oeil noir, l’oeil gris et l’oeil bleu Sont éteints et de leur feu Il ne reste que la cendre. En attendant, ici-bas, Voyons-nous ce que nous sommes? Dans leurs traits d’enfants les hommes Ne se reconnaissent pas. L’heure en fuyant nous emporte, Mon portrait de l’an passé Est celui d’un trépassé; La forme d’hier est morte. L’oeil, pour en garder un trait, Le confie à la mémoire, C’est celle-ci qu’il faut croire Quand on veut faire un portrait. Celui que je vous présente M’a-t-il ressemblé longtemps? Je l’ébauchais à vingt ans, Je le retouche à soixante. Dans le chemin des aïeux J’ai cheminé; suis-je en route Devenu sage? J’en doute, Mais je suis sûr d’être vieux. Je suis Normand d’origine, J’ai quelque ancêtre inconnu À la conquête venu Avec Rollon, j’imagine. Il s’éprit un beau matin Des yeux noirs de son esclave, Et croisa la race slave Avec l’élément latin, Ce qui fit que, sous leur chaume, Je doute que mes aïeux Eussent encor les yeux bleus Au temps du grand roi Guillaume. Si quelques-uns furent grands Et minces de la ceinture, Je suis, par triste aventure, Fort déchu de mes parents. Suis-je un nain? Pas tout à fait. Je fus, au moment propice, Déclaré propre au service Devant Monsieur le Préfet Et dans la troupe de ligne Remplacé fort à propos, Je suis mort sous les drapeaux D’un coup de fièvre maligne. Aurais-je, à mon régiment, Sauvé l’honneur de ma race? Beaucoup plus heureux qu’Horace, Je l’ignore absolument. Quand, aux heures opportunes, Je consulte mon miroir, Sous un double sourcil noir J’y vois deux prunelles brunes. Le regard en est-il doux? Correspond-il au sourire? Je ne saurais vous le dire, Curieux, informez-vous. N’interrogez pas ma mère, Si ce n’était qu’indiscret? Mais ma mère mentirait, Ah! laissez-lui sa chimère! J’ai le front large, fuyant Et haut. Je crois que ma tête Est bien celle d’un poète Gai, paresseux et bruyant; Les cheveux de mon jeune âge Étaient plats, fins et châtains; Ils sont partis ou déteints. Roses d’antan, bon voyage! Comment mon nez est-il fait? N’est-il pas, suivant l’usage, Au milieu de mon visage? À peu près. Pas tout à fait. Il suit une ligne courbe Dont le contour sinueux En un repli tortueux Vers le milieu se recourbe. Mais je suis fier de mon nez; Il aurait fait ma fortune Dans ce pays de la Lune Où les camus sont bernés. Mes oreilles, au physique, Ont un appareil normal, Elles retiennent fort mal, Mais comprennent la musique. Sur leurs fantasques tambours Souvent les graves paroles, Sautillant comme des folles, Se changent en calembours Et, croyant faire merveilles, La Rime, en toute saison, Rit au nez de la Raison Dans le fond de mes oreilles. Avec son sourire ouvert Ma bouche vaut bien le reste; Elle est petite et modeste, C’est sa langue qui la perd. Langue souple, leste et longue, Langue au tranchant affilé, Qui n’a jamais reculé Devant syllabe ou diphthongue; Langue aux retours indulgents, Langue fidèle à ses causes Qui, sans pitié pour les choses, Ne médit jamais des gens. De ma barbe assez griffaigne Les poils aux différents tons Cachent mal les deux mentons Que sa broussaille accompagne. Mes jambes certainement Sont trop courtes pour le buste Et tout l’ensemble s’ajuste Assez singulièrement; Mais, à la lourde machine De ce corps mal ordonné La Nature avait donné Bons jarrets et souple échine. Que de défis insensés J’ai faits, que de courses folles, De chutes, de cabrioles Sans avoir les reins cassés! Parmi mes rêves d’athlète L’ombre du clown pailleté Passait dans ma vanité Avant celle du poète. Dans son vol capricieux Le fantôme de ma gloire Dans les cirques de la Foire Faisait le saut périlleux. Comme un écureuil en cage, Mon esprit souple et retors Est à l’aise dans mon corps; Il est fait à son image. Il court follement, il croit Qu’en tout la ligne brisée Est moins bête et plus aisée À suivre qu’un chemin droit. Il bondit, monte, devale, Cherche à plaisir des détours, Se dérobe et fait des tours De force par intervalle. Par caprice, il fait des sauts Et des bonds de vingt coudées; Sur la corde des idées Il fait parader les mots; Et, tant que la corde vibre, Le pantin, leste et subtil, Fait, par attrait du péril, Des prodiges d’équilibre. Il est simple et compliqué, Franc du collier, mais fantasque; Il aime à sentir un masque Sur sa franchise appliqué. Sa farce la plus cruelle Est de happer la Raison Pour la fourrer en prison Dans une rime nouvelle. Dame Raison n’entend pas Très bien la plaisanterie; Elle grogne, se récrie, L’espiègle rit aux éclats Et dans sa logette étroite Met de force grand’maman; Il la plie adroitement, Pousse gauche, tire à droite, Cherche le joint, cherche encor, Donne un petit coup de lime Et l’enferme dans la Rime Comme dans un étui d’or. Elle reste sérieuse Dans son cachot éclatant Et de sa niche on prétend Qu’elle est un peu glorieuse. Amis, lecteurs indulgents, Souriant à ses caprices N’êtes-vous pas les complices Du poète, bonnes gens? Jetez un coup d’oeil rapide Sur son oeuvre d’aujourd’hui, Mais ne voyez que l’étui, Ne l’ouvrez pas. Il est vide. (1846-1880). Un Chapitre D’Art Poétique. La Rime. A Mon Ami Prarong. Mon ami, je l’avoue humblement, -j’ai péché, J’ai rimé pauvrement. Me suis-je dépêché, Ainsi qu’un prosateur que le bon sens honore, De mettre le mot propre au lieu du mot sonore? Me suis-je cru, visant à la grâce, obligé De paraître inhabile et d’être négligé? -Je ne sais, j’ai rimé pauvrement, je l’accorde, Et demande pardon, sinon miséricorde. Jouet sonore et gai, hochet original, Aigrette intermittente et cliquetis final, Clochette monotone à la façon des cloches, Qui dans les cerveaux creux fais danser des fantoches, Grelot tombé du sceptre ou du bonnet d’un fou Qu’un poète naïf se mit jadis au cou, Rime, j’aime pourtant d’une amour enfantine Le fredon fredonnant de ta grâce argentine. Nous sommes les enfants des ménestrels fameux, Et nous sommes toujours un peu jongleurs comme eux. Qui de nous, quand la Rime accorte l’affriole, Sur le tapis Raison ne fait la cabriole? -C’est permis; mais il faut retomber sur ses pieds Et la foule des sots rit des tics estropiés. C’est bien fait. Le métier, facile ou difficile, Ne doit nous mettre aux mains qu’un instrument docile; Nous devons sans effort, simplement, hardiment, Disséquer, manier, pétrir le rudiment, Sans y trouver jamais syllabe qui résiste. Quel que soit le métier qu’il ait appris, l’artiste, Sous peine de laisser sa pensée en chemin, Ne doit jamais sentir son outil dans sa main. Vais-je donner l’exemple ainsi que le précepte? Sortirai-je vainqueur du défi que j’accepte? -Ah! s’il ne s’agissait que de faire un sonnet Ou quelques triolets, -ce jeu-là me connaît; Ah! s’il ne s’agissait que d’inventer des rythmes Ardus à débrouiller comme des logarithmes Ou de faire sauter des propos enfantins De syllabe en syllabe ainsi que des pantins; S’il fallait, sertissant une rime fluette, La faire miroiter aux vers d’une bluette, Je me mettrais gaiement à l’ouvrage: je crois Pouvoir entrer en lutte avec les plus adroits. Mais il ne s’agit pas de besogne menue, Et pour chanter la Rime, il faut de la tenue. Or, dans l’alexandrin, si solennel à voir, Je suis aussi gêné que dans un habit noir. Soldats disciplinés de la troupe des maîtres, Glorieux vétérans, ô pompeux hexamètres! Vous défilez, sans faire un seul pas hasardeux, Tout le long du poème en marchant deux à deux; Dans le concert d’oiseaux où chacun chante à l’aise, Vous représentez seuls la gravité française; Compassés, ennuyeux parfois, jamais légers, Vous nous portez respect aux yeux des étrangers. Ah! puissions-nous en France, en poèmes féconde, Voir nos alexandrins, jusqu’à la fin du monde, Défiler au soleil de la postérité Dans cette régulière irrégularité! Rime, ne suis-je pas ton maître et ton disciple? Ne sais-je pas par coeur ton histoire multiple? C’est en ce rythme austère, exact et consacré, Que, pour te faire honneur, je la raconterai. Nous viens-tu du progrès ou de la décadence? Le mètre ancien vaut-il ta naïve cadence? Ton père était-il Grec, Romain, Gaulois ou Franc? -Père et mère inconnus, Française au demeurant, Dès ton berceau tu fus l’ornement des poèmes; Sage avec les docteurs, folle avec les bohèmes, Croquant la pomme et l’ail et passant tour à tour De la chanson de geste à la chanson d’amour; Parfois enfant gâté, parfois enfant terrible, Semant le sable et l’or sans les passer au crible. Ô jours doux et charmants de ta jeune saison, Où nul ne te grondait au nom de la Raison! Ô Rime, étais-tu leste et pimpante et coquette, Lorsque Clément Marot entreprit ta conquête! Et que de fois pour toi notre gentil Clément Laissa la Raison seule en son lit inclément! Tout poète, Marot, excuse ta folie, Tant la soubrette était agaçante et jolie; D’ailleurs, maître, tu n’eus qu’à marcher en vainqueur Dans le sentier batttl qui menait à son coeur. Tu lui disais tout bas, pour vaincre l’ingénue: «Vous souvient-il du temps où je vous ai connue, Jouant, chétive et grêle, au foyer paternel? Nous nous jurions alors cet amour éternel Qu’en l’amitié d’enfance un amour vague espère.» Et Clément disait vrai. Car le vieux Jean, son père, Entendant geindre au pied d’un infâme poteau, Avait pris l’orpheline aux plis de son manteau: On pendait haut et court un voleur d’importance, Et, durant qu’on hissait le père à la potence, La fille s’accrochait au pauvre trépassant. Mais il dit au vieux Jean: «Emporte-la, passant; Je suis Villon, natif de Paris, près Pontoise; On va me colleter d’un cordeau d’une toise, Pour apprendre à mon cou, pris entre deux piliers, Ce que pèsent les clous de mes pauvres souliers; J’aurai du premier choc les vertèbres rompues. Il ne me reste rien de mes franches repues, J’ai la besace vide et le corps transparent; Je m’en vais au gibet pendre comme un hareng Qui, le vendredi saint, sèche accroché dans l’âtre. C’est bien; j’ai toujours eu l’humeur libre et folâtre Et ma fin répond bien à mon commencement. J’ai dicté mon petit et mon grand testament Vraiment fort à propos avant d’être malade, Car je chante aujourd’hui ma dernière ballade Et n’ai plus rien du tout à léguer, excepté Cette enfant, -c’est un legs qui vaut être accepté: Elle a sous ses haillons des grâces de madone Et des charmes de Reine. -Ami, je te la donne.» Jean Marot n’avait pas l’oreille de Midas: Il accepta le legs de l’autre Eudamidas, Il éleva l’enfant sans mollesse énervante Et sans contrainte; il fut content de sa servante, Il l’aima pour sa grâce et sa gentille humeur Et le charme piquant de sa verte primeur. Elle était faible encore et souvent inhabile, Mais celà du vieux Jean n’échauffait point la bile: Le bourgeois sans malice acceptait sans dégoût La fortune du pot et le sel du ragout; Le bas Normand, d’ailleurs, excusait le caprice Qu’au pays la petite avait pris en nourrice, Quand avec Basselin elle tétait céans Le bon pommé de Vire et le vin d’Orléans. Elle allait à la cave en fidèle servante, Mais ignorait encor la cuisine savante Et, suivant des naïfs l’usage universel, Sur la prose jetait un petit grain de sel. Ainsi que Cendrillon, naïve et provocante, Ignorant les trésors de sa grâce piquante, Elle jouait avec les cendres du foyer Quand le jeune Clément se prit à la choyer. Il l’habilla de neuf, et coiffa la soubrette D’un bonnet frétillant surmonté d’une aigrette; Sous son corset joyeux, constellé de paillons, Un jupon frais et court remplaça les haillons; Pimpante, l’oeil brillant, le jarret élastique, Elle devint habile aux tours de gymnastique: Le maître en raffolait, combinant, approuvant,. Et peut-être à ses jeux s’amusant trop souvent. Les amis, qui prenaient part à la mascarade, Les excitaient tous deux à faire la parade Et le dernier comparse espérait bien un peu Lutiner Colombine à la faveur du jeu. Broyant pour son portrait le lis et la framboise, Mellin de Saint-Gelais, Brodeau, Michel d’Amboise, Scève le Lyonnais et Peletier du Mans, Chapuys, qui fut chanoine au pays des Normands, Lancelot, Forcadel, Héroét, Bonaventure Des Périers, qui courait avec eux l’aventure, Et d’autres inconnus, amis de la maison, L’agacèrent en vain en peignant son blason: À son maître Marot elle resta fidèle. Si pour certain baiser elle fit parler d’elle, Il ne la flétrit pas et le roi chevalier Pouvait l’aimer un jour sans se mésallier. La belle porte au front trois royales empreintes, Souvenirs immortels d’éphémères étreintes; Sûre de ses attraits, elle a tendu trois fois Son front jeune et charmant à la bouche des rois: François Premier daigna l’effleurer de sa lèvre, Charles Neuf un instant y rafraîchit sa fièvre Et le bon roi Henri mit un baiser tout neuf À côté du baiser brûlant de Charles Neuf. Lorsque Marot fut mort, elle orna d’asphodèle Le sépulcre muet, puis entra chez Jodelle, Maître prodigue et doux, complaisant ou naïf, Qui l’envoyait souvent chez Ronsard ou Baïf Et lui faisait verser à toute la pléiade Les rubis du vin vieux que dorait son oeillade. Sur le seuil du logis elle faisait accueil Aux rois porte-laurier du carnaval d’Arcueil; Dans les cornes du bouc, en folâtre écolière, Elle mêlait gaieient les pampres et le lierre, Et, brandissant un thyrse en guise d’abacus, Entonnait le refrain des hynmes à Bacchus. Évohé!... tu tendais et remplissais la coupe, -Évohé!... répétaient les plus fous de la troupe. À jeun tu retrouvais ton fidèle patron, Le doux Remi Belleau, le trop sec biberon. C’est toi qui pour Ronsard, -souvent homme varie, - Couvrais de fleurs Hélène et Cassandre et Marie. Quels héroïques temps! quels délicieux jours! Les folles nuits d’ivresse et les belles amours! Jamais Dame, jamais Impératrice ou Reine, N’eurent pareil cortége à leur cour souveraine; Les Rois tenaient les pans de ton manteau; cent fois Plus pompeux, plis gourmés et plus vains que des Rois, Les poètes suivaient de près, chantant Matines; Jean Daurat s’obstinait à ses strophes latines, Mais Ponthus de Tyard, noble comte titré, Évèque de Châlons, sacré, crossé, mitré, Profès en Apollon, menait le diocèse Et donnait à Magny la réplique française; Les sonneurs de sonnets chantaient à plein gosier Et le page Amadis effeuillait son rosier; Puis enfin s’avançait le héros de la fête, Couronné de tes mains, nimbé comme un prophète, Grave comme un pontife, ardent comme un guerrier Et tout enguirlandé de myrte et de laurier. «Ronsard», chantait le choeur, fier de ses lyres neuves, «Vous êtes l’Océan, et nous sommes vos fleuves; Bien qu’il n’ajoute rien à votre immensité, Recevez de nos eaux le tribut mérité.» En vain parfois Mellin de Saint-Gelais, l’espiègle, Au défaut du laurier cherchait à pincer l’aigle; En vain deux huguenots, Grévin et d’Aubigné, Sur l’idole jetaient un regard indigné; On chantait tout le jour, le soir il fallait boire. Ivre d’amour, de vin, de fumée et de gloire, Dans un bouquet de fleurs, le nez sur l’encensoir, La reine du festin s’endormit un beau soir En murmurant ne sais quels propos doux et tendres. Quel Mardi-Gras! hélas! quel Mercredi des Cendres! Tel pleure mercredi qui mardi s’égaya. Elle avait froid au coeur quand elle s’éveilla. Un puritain zélé, que le bruit scandalise, L’avait-il doucement transportée à l’église? C’eût été pour la Rime un asile indulgent, Où nul ne se serait montré trop exigeant; Elle avait alors voix au choeur, voix au chapitre. Bertaut la regardait jouer avec sa mitre, Elle allait à confesse à l’abbé de Tiron, Et jusque sous la pourpre agaçait Du Perron. L’avait-on, pour venger ses libres reparties, Jetée en un couvent de filles repenties? Au fond d’une cuisine où le rouge pavé Témoignait, mat et cru, ciu’on l’avait trop lavé, Elle expiait es jours et ses nuits de ripaille Sur le maigre coussin d’une chaise de paille. Aux murs resplendissait le cuivre des Flamands Et le fer bien fourbi des ménages normands; Les fourneaux avaient froid, et, dans leur alvéole, Ils avaient l’air d’attendre en vain la casserole. Bientôt elle entendit des pas hautains et lourds Et vit entrer, brossant son pourpoint de velours, Le maître du logis qui venait la soumettre: -Joug de fer, regard d’aigle, avare et rude maître Qui la faisait lever dès le petit matin Et pesait le français, le grec et le latin. Pindare cette fois savait l’arithmétique Et solennellement dosait le sel attique; Nulle ne fit danser l’anse de son panier; Il suivait un régime exact et printanier, Et l’eau claire servait de dissolvant à l’herbe Dans le sobre estomac de François de Malherbe. La pauvre pénitente en avait le frisson. Ô le rude service et la bonne leçon! Ô pédants, châtieurs de mots et de diphthongues, Que sous votre férule on trouve les nuits longues! Esclave, on t’entendait murmurer en dormant «Seigneur, délivrez-moi des fureurs du Normand!» Au temps de Ronsard, jours d’indulgence plénière, Tu fis pourtant souvent l’école buissonnière Avec un bas Normand, de ce pays de Caen D’où le geôlier Malherbe apporta son carcan. C’était un magistrat amoureux des prairies, Qui promenait la Muse en ses Foresteries; De notre bonne fille épluchant le trésor, Malherbe au trébuchet pesait les pièces d’or, Messire Vauquelin, seigneur de la Fresnaye, Se contentait fort bien de petite monnaie. Le président de Caen, à la barbe des lois, Rimait, comme jadis le député de Blois, Lorsque, sans soupçonner les poignards qu’on aiguise, Il choyait Henri Trois et s’attaquait aux Guise. Quand l’automne venait desserrer son collier De misère, il allait, ainsi qu’un écolier Affamé de loisir et soûlé d’éloquence, Respirer à longs traits l’air pur de la vacance. Notre fillette au bras, dès le soleil levant, Par les sentiers des bois il s’en allait rèvant, Cherchant des fleurs, cueillant les premières venues; Sans souci d’en trouver d’espèces inconnues, Il fait un bouqiet simple, imprégné toutefois Des pleurs de la rosée et du parfum des bois. Comme un bon paysan regagnant sa chaumière, Il retourne à pas lents vers sa gentilhommière, Pensant tantôt aux fleurs qu’il tient, tantôt à rien, Parfois tout seul, parfois précédé de son chien Alléché par le rôt dont il sent la fumée. Son vieux feutre reprend sa place accoutumée À la corne de cerf qui pend au soliveau. Il trouve à sa cuisine un goût toujours nouveau; De vieux amis d’ailleurs il n’a point pénurie: Le fidèle Toutain, sieur de la Mazurie, Gentilhomme de nom, poète de renom, Redit les vers géants de son Agamemnon; À la rime française il tâche de soumettre Tantôt le vers phaleuce et tantôt l’hexamètre; Puis ils s’en vont tous deux, Toutain et Vauquelin, Près de l’Orne, évoquant le souvenir du Clain, Donner, houlette en main, à toute la contrée, Au bois de Philérème, un avant-goût d’Astrée. Anne de Bourgueville, en femme qu’elle était, Grondait, baissait parfois les yeux, mais écoutait. Déjà bien plus sensible aux vers qu’à la morale, Le petit Nicolas buvait la pastorale; Le nom assez fameux et l’un des deux châteaux De son grand bisaïeul, seigneur des Iveteaux, Éblouissaient bien moins son enfance follette Qu’un noeud de ruban rose au col d’une houlette, Hochet qui lui sembla toujours des plus plaisants Et qu’il gardait encore après quatre-vingts ans. C’est toi qui l’attachais, complaisante aux caprices Que pour leurs nourrissons ont toutes les nourrices. Quand Malherbe fut mort, dans le premier moment Son esclave maudit les fureurs du Normand; Mais elle se souvint des douceurs de la veille Et s’en fut agacer maître Pierre Corneille, Un Rouennais, gros corps, mais esprit délicat, Très excellent poète et mauvais avocat. Aussitôt, essuyant ses pleurs de carmélite, Avec lui la folâtre improvisa Mélite; Jamais un jour chagrin d’amour inférieur Ne vint troubler leur calme et doux intérieur, Et lorsque, refroidi par les glaces de l’âge, Le vieillard négligé demandait la volage Qui n’était plus toujours assise à son côté, Il ramenait d’un mot la clémente beauté Qui, chez Thomas, en haut, s’étant acheminée, Pour revenir plus tôt prenait la cheminée. C’est ainsi que fut doux le joug qu’elle traina Du sonnet de Mélite aux vers de Suréna. Des Rouennais d’ailleurs la race complaisante Ne mit jamais sur elle une main bien pesante; On l’avait déjà vue habiter le terrier D’un certain Saint-Amand, genttilhomme verrier, Dont la muse en goguette adressait son hommage Aux charmes du tabac, du vin et du fromage, Et qui s’émerveillait, quand son oeil s’effarait, Que cabaret rimât si bien avec Faret. Saint-Amand n’avait rien, nous dit l’hypercritique; Il salait de tout sel son rôt, -fors de l’attique, Et rimait gras, ainsi que Mathurin Régnier. La Rime les suivit de l’hospice au grenier, Et la fleurette éclose au bout des hexamètres Poétisa la fange où la semaient ses maîtres. Elle en servit, hélas! de bien plus affamés, De plus crottés encore, et de plus diffamés. Le réveil expiait les hardiesses du rêve Et l’on brûlait Petit sur la place de Grève. Maître Adam chevillait, Jean Grillet émaillait, Maillet, en colletant Colletel, rimaillait, Les libertins sans dieu regorgeaient de Mécènes, Et les Trimalcions festoyaient les obscènes. La foudre eût justement frappé de ses carreaux Théophile, Motin, Frénicle et Des Barreaux; N’aurait-elle donc pas épargné la servante, Au service du diable, hélas! par trop fervente, Mais au premier signal prompte à se convertir, Et si bien disposée au jour du repentir? La commère mûrit, et n’étant plus novice, Elle n’eut qu’à choisir pour trouver du service. Racine subit-il son joug? -Plus qu’on ne croit. Quant à Boileau, mené par elle, il fut adroit; Empêtré dans ses fers, il veut faire le brave, Et dit en les cachant: «La Rime est une esclave.» L’esclave, -c’était lui. -Quinault, Pradon, Cotin, Voyant pendre la chaîne à ce cou si hautain, Allèrent agacer la servante maîtresse, Qui sur eux exerça ses ongles, la traitresse! Des tours qu’elle a joués à ces illustres morts La bonne et douce fille eut d’ailleurs des remords: De François Colletet elle fit le ménage, Rit de l’abbé de Pure et sourit à Ménage, À Chapelle parfois mit de l’eau dans son vin, Rendit Scarron galant, redressa Saint-Pavin, Puis fit à son patron de vrais tours d’écolière En allant se cacher chez son ami Molière. Un ami, passe encor, c’est à moitié permis; Mais passer toute vive au camp des ennemis! Friser à Scudéry sa barbe sur la lèvre! Au chevet de Brébeuf aller charmer la fièvre! On dit, -tant son esprit de malice était plein, - Qu’on la surprit un jour chez le vieux Chapelain, Un Malherbe bourgeois, encor plus économe: Il est vrai qu’elle eut soin de trahir le bonhomme. Attraper Chapelain, le vieux pédant madré, C’ait presque un mérite, et Boileau l’en sut gré; Mais laisser, au milieu d’une phrase incertaine, Se morfondre tout seul le pauvre La Fontaine Sous sen arbre, ne pas rester à son côté, C’était de la malice et de la cruauté Sans objet; cette fois, la victime distraite Ne s’apercevait pas de ta fuite indiscrète; Le tendre fablier t’aimait de bonne foi, Mais il ne croyait pas avoir besoin de toi; Comme de toute chose agréable et plaisante, Il se servait de toi s’il te trouvait présente, Mais, tout naïvement philosophe en cela, Il se passait de toi quand tu n’étais pas là. La Rime n’est pour rien dans sa gloire posthume. En vain même, ajoutant de l’or à son costume, Du bruit à ses grelots, des notes à sa voix, Nous la montrez-vous riche et sonore à la fois, Poètes et rimeurs qu’on nomme et qu’on renomme, Vous ne pourrez jamais effacer le bonhomme. Ô dix-septième siècle, ô siècle des élus! À ton déclin, hélas! tes rayons n’avaient plus La magique clarté de leur splendeur première, Mais dans un horizon tout baigné de lumière Ton soleil descendit, ainsi qu’un Immortel Qui sait que de sa tombe on doit faire un autel! Ton fils, issu des dieux, le premier de ta race, T’eût surpassé sans doute en marchant sur ta trace, Il pouvait récolter, son père avait semé. Après Louis le Grand, Louis le Bien-Aimé. Plus gonflé que le Roi de morgue héréditaire, Tu naquis dans la pourpre, impertinent Voltaire! Tu savais tout, niais tout, et pensais, je crois, Être le grand Corneille et Racine à la fois, Jugeant l’un, singeant l’autre, et méprisant Shakspeare, Encourageant Laharpe et t’adjugeant l’empire. Craignait-il donc de voir, cet homme universel, Ton épice masquer la saveur de son sel? Voltaire, dont la prose est un feu d’artifice, Qui d’un petit éclair ne fait le sacrifice, Brille, éclate, éblouit en bouquets menaçants Et lance des pétards aux jambes des passants, En vers semble changer de tactique et d’escrime: À peine paraît-il se servir de la Rime, Il se rit de Piron et des oiseaux siffleurs, Hume à plein nez l’encens et marche sur les fleurs. Pauvre rime vieillotte, en tes coiffes de duègne, Je comprends qu’un sultan si choyé te dédaigne, Mais pourquoi de son ongle arrogant et subtil Laharpe fait-il rage et t’égratigne-t-il? -On le sait, c’est, hélas! à cause de Voltaire. Ô critique, critique, ô sacerdoce austère! Les plus purs donnent donc le spectacle odieux Des accommodements faits avec les faux dieux? Un seul homme, en ce temps d’allures impolies, Comme au temps de Marot, fit pour toi des folies: Dans les sentiers battus il marchait en vainqueur En te donnant son bras et sa plume et son coeur; Il te trouvait toujours accorte et serviable, Et sembiait croire encore à ta beauté du diable; Tes jupons défraichis, parfois raccommodés, Ne lui semblaient ni courts, ni vieux, ni démodés. Marot t’eût renié, Ronsard t’eût trouvé triste Et Malherbe bavard, ô Rousseau Jean-Baptiste! Mais Laharpe t’excuse et t’admire parfois. Ce Laharpe faisait deux choses à la fois; Il jugeait.et rimait, mais trouvait plus commode De rimer pauvrement, puisque c’était la mode. Ce n’est pas pour cela que le cygne picard, Gresset, tenait la Rime un peu trop à l’écart, Mais son ménage était un nid de plumes blanches Qu’auraient pu déranger tes allures trop franches; Ton oeil vif y pouvait paraître provocant Et le son de ta voix insolite et choquant. Ô Dorine, pardon! mais tu n’es pas bégueule, Je croisqu’il te trouvait un peu trop forte en gueule. Ta gorge déployée et tes rubans au vent Lui rappelaient Vert-Vert revenant du couvent; Quand la fanfare éclate entre tes dents sonores, Je crois l’entendre dire: «Ah! tu me déshonorés!» Il rougit en voyant voltiger sur ton bec Quelque juron gaulois intraduisible en grec Et, pour se dérober au démon qui fasciné, Ferme l’oeil et l’oreille en invoquant Racine. «Ma fille, -te dit-il, en d’étranges combats, - Ma fille, prends ce voile et parle un peu plus bas.» Gresset, qu’il eût ou non une rime hardie, Était bien le vrai fils de notre Picardie; Il ne composait point avec la vérité, Mème il se défiait de la sonorité De certains adjectifs, trompettes insensées Qui couvrent de leur bruit le vide des pensées. Simple, naïf et fin, narquois et délicat, Il eût, cent ans plus tôt, eu le certificat Que Despréaux accorde, en sa rude droiture, À l’esprit précieux de l’Amiénois Voiture. Francs-Picards, lauréats de la postérité, Gardez à votre front le laurier mérité Que l’admiration séculaire vous donne, La Raison vous absout, la Rime vous pardonne; Prudents dans vos écrits, discrets dans vos amours, Vous sembliez la fuir et la cherchiez toujours. Si le chaste Gresset, discret comme une nonne, Effleure un mot risqué de sa patte mignonne En veloutant la griffe et retirant les doigts, D’autres, moins réservés et d’esprit plus gaulois, Sans respect des lecteurs et sans respect d’eux-mêmes, Variaient en mots crus les plus étranges thêmes. Rime, ivre avec Lafare et grise avec Chaulieu, On te crut un instant fille de mauvais lieu Et tu fis bien d’aller avec Louis Racine Laver ton fiont pécheur aux eaux de la piscine. Voltaire, qui voulait passer pour un luron, Avait fait la Pucelle, -une ordure; -Piron, De son sel bourguignon exagérant les doses, Dit en de vilains mots de fort vilaines choses; Bernis fut toléré, mais Grécourt fut honni. De Bernard à Dorat, de Boufflers à Parny, Complaisante et cynique, on te vit sans scrupule Sourire au vice aimable et rire à la crapule. Un seul jour expia tant de légèreté: Tu fus Muse à la fois et Soeur de charité, Quand au lit de Gilbert, pendant son agonie, Tu lui charmas la mort par ta douce harmonie. Ce ne fut qu’un éclair et, Gilbert consolé, La gaudriole au bec, tu revins à Collé. Puis tu te dépensas en petites fadaises; Quand de tous les volcans s’allumaient les fournaises, Lorsque la prose en feu brûlait les pieds des grands, Tu madrigalisais au vélin des écrans: Champêtre avec Berquin, naïve avec Sedaine, Tu gardais, même aux champs, ta parure mondaine, Et, la houlette au poing, en robe de linon, Tu menais les troupeaux du petit Trianon; À la barbe des loups et des pédants moroses, Monsieur de Florian faisait des fables roses; Tous les bergers de Seine, amants des prés fleuris, S’égaraient en cueillant des bouquets à Chloris; Du glas de la Terreur quand sonnait la vigile, Delille s’amusait à traduire Virgile. C’était bien de cela vraiment qu’il s’agissait! Quand Mirabeau tonnait, quand Danton rugissait, Lorsque la cour tremblait aux clameurs de la ville, Dans les faubourgs houleux grognait la prose vile. Complices ou jouets de ce peuple ignorant, Les lettrés précédaient ou suivaient le torrent: Robespierre glissait du poison dans ses phrases, Vergniaud y répandait des fleurs et des emphases, Saint-Just ne rimait plus, -de quel air arrogant Le prude apôtre eût-il reçu l’obscène Organt? Servante du comique et du tragique, ô Rime! Tu sers toute folie, hormis celle du crime, Tu prêtes ta musique à tous les lieux communs Des pédants et des fous, -pas à ceux des tribuns. Inclémente aux tyrans, de plus vieilles roses Tu couronnes leur gloire et leurs apothéoses Et ton caprice ailé ne descend pas du ciel Pour rendre à tout venant le culte officiel. On te vit en ce temps, aux faux dieux indocile, Gronder avec Ducis ou fur avec Delille; Un jour on te crut morte avec André Chénier; Quand sa tète eut roulé dans le fatal panier, C’est en vain que tu fus par Joseph abritée, Sanson avec André t’avait décapitée: À peine parais-tu quelque refrain bien sec Que réchauffait Méhul ou que notait Gossec. Un seul jour, patriote avec la France entière, Tu courus, haletante et folle, à la frontière; Croyant servir Homère et braver les Troyens, Tu crias enfiévrée: «Aux armes, citoyens!» Ce fut comme un écho des histoires lointaines, Et Sparte tressaillit encore au chant d’Athènes. Pauvre Rouget de l’Isle, ô Tyrtée incompris! Ton nom demeurera fameux, mais à quel prix! Jusqu’au Neuf Thermidor Sanson, tout à son aise, Dans le sang des martyrs baigna la Marseillaise. Ô Rime, quelle honte et quel métier sans nom! Chanter la carmagnole et le son du canon, Toi que le bruit des camps, la discorde et la guerre Assourdissent toujours de leur prose vulgaire! Comme tu chantais faux aux jours de la Terreur! Comme tu sonnais creux en fêtant l’Empéreur! Volontiers, en ces jours glorieux et si tristes, Tu te réfugiais chez les vaudevillistes; Aux chantres de la paix tu servais d’échanson Et, faute de ballade, éveillais la chanson. Vous fûtes bien reçue, ô servante ma mie, Lorsque, pour le Caveau laissant l’Académie, Vous chantiez au dessert et quand vous dérogiez Avec Armand Gouffé, Piis et Désaugiers; Vous portiez lestement le bonnet de grisette Quand Béranger vous vit et vous nomma Lisette; Vous l’avez bien servi, trop bien même souvent, Mais vous n’en étiez plus au sortir du couvent. Pour fuir cette maison un peu trop libertine, Tu t’en allas un jour t’offrir chez Lamartine: Tu l’as servi longtemps comme l’on srrt un roi, Mais je doute qu’il ait jamais pris garde à toi. Et pourtant derechef, ô faveur inouïe, La fleur de ta beauté s’était épanouie: Tu vis en ce temps, comme une divinité, Renaître ta jeunesse et virginité; Comme aux jours de Marot, les faiseurs de ballades À l’assaut de ton coeur tentaient des escalades; Le vieux siècle semblait renaître tout entier, Les rimeurs de rondeaux reprenaient leur métier, Les forgeurs de sonnets remontaient leur enclume, Les yeux fixés sur toi chacun taillait sa plume; Les écoliers ardents, boutonnant leur pourpoint, Pour disputer ton coeur mettaient flamberge au poing. Les dévots librement entonnaient des cantiques Et tous disaient en choeur: Nous sommes romantiques! Presque tous tes galants de ce temps sont défunts; Cependant il en reste encore quelques-uns, Épris comme aux beaux jours de leurs apprentissages, Que l’âge n’a rendus ni plus froids ni plus sages. J’en sais un, -subis-tu son joug? l’as-tu dompté? De ton maître ou de toi, qui fait sa volonté? Secouant devant lui sa torche incendiaire, Pour Hugo tu te fais ribaude et vivandière, Tu chômes Robespierre et tu hantes Guignol, Contrefais le hibou, l’aigle et le rossignol, Tu te meurtris les pieds, mais jamais tu ne cloches, Tu bats tous les tambours, sonnes toutes les cloches, Pleures avec Ruy-Blas, ris avec Zafari: Est-ce une symphonie? est-ce un charivari? -L’oreille qui l’entend le juge à sa manière, Toi, sans jamais broncher, tu portes la bannière De ton vieux maître et tous sont d’accord sur ce point, Qu’un si pompeux fardeau ne te fatigue point, Naturelle ou bizarre, héroique ou bouffonne, Tu souffles dans son fifre et dans son saxophone, Dur peut être l’accord, trivial le motif, Dans un concert bruyant, monstrueux et fautif, Les tons peuvent gémir sur le lit de Procuste, Tu fais bien ta partie au choeur, -ta note est juste. Au moins cet intrépide et fier grammairien, Ô Rime, contre toi n’entreprit jamais rien; Au contraire, aux éclairs de tes feux d’artifices Il fit et fait encor de trop grands sacrifices, Son coeur comme à vingt ans tressaille à ton aspect. Un seul homme en ce temps t’a manqué de respect. Musset, enfant gâté, débauché de nature, Était le libertin de la littérature. La Rime était pour lui ce qu’au fer est l’aimant, «-Une fille, après tout, qu’on méprise en l’aimant.» Il joue an soudard ivre, il la bat, il la raille, Dans un frac élégant rêve qu’il s’encanaille Et, sceptique d’esprit, insolent et moqueur, S’évertue en pleurant à rire de son coeur; C’est pour mieux se prouver qu’il est un Lovelace, Qu’il coupe le corset qu’un plus courtois délace. Jusqu’à son dernier jour notre maître Gautier À la Rime garda son amour tout entier: Elle ne quitta point sa place accoutumée; Sertissant un émail ou gravant un camée, Sur son bon tapis turc chantant et souriant, Elle égrenait pour lui les perles d’Orient. Au temps où de Vigny rimait parfois encore, Sainte-Beuve, infidèle aux pleurs de son aurore, De son jaune soleil éteignant les rayons, Abandonnait sa lyre et taillait ses crayons; Le romantisme était moins fier, l’Académie Pensait avec Viennet vaincre l’épidémie; Au fond du bois sacré les fauves s’apaisaient; Petrus ne hurlait plus et les loups se taisaient; Hugo ne rugissait qu’à rares intervalles; Delavigne choyait les écoles rivales; Avec sa populaire et rouge liberté, Barbier ne se ruait plus à l’immortalité; -Poéte autant que femme et plus souvent varie, - D’accord avec Brizeux, il célébrait Marie, Et l’on vit en ce temps se fondre au même ton La rudesse du Franc et celle du Breton. Ponsard croissait dans l’ombre en faisant du pastiche; Méry boitait, ayant perdu son hémistiche, Le vieux Barthélemy, ridicule Nestor, Qui laissait Juvénal pour suivre Fracastor. Les critiques disaient, raillant le demi-teinte: «La race des rimeurs est-elle donc éteinte? Marot, cette lumière, et Ronsard, ce flambeau, Une seconde fois sont-ils mis au tombeau? Du cygne au rossignol et de l’aigle à la pie, Tout se tait, et pas même un moineau ne pépie. Dans votre Richelet bien clos et bien épais; Sonores ajectifs, dormez, dormez en paix.» Ce fut vers ce temps-là que, d’une amour fervente, Nous aimâmes aussi la Muse et sa servante; Nous nous mîmes à quatre à hanter la maison. Vous et moi, mon ami, Baudelaire et Dozon, Nous aimions follement la Rime; Baudelaire Cherchait à l’étonner, plus encor qu’à lui plaire. Avait-il peur de voir, par un soin puéril, L’originalité de sa Muse en péril Et son indépendance était-elle effrayée De suivre en cette amour une route frayée? -Peut-être, parmi ceux d’hier et d’aujourd’hui, Nul ne fut moins banal ni moins naïf que lui. Dozon t’aimait aussi, Rime; le tendre Argonne Ne prit jamais ton coeur d’assaut, à la dragonne: Il sembait sans malice implorer ta pitié, Mais avec le lien de la douce Amitié Tout aussi bien que nous tu le tenais en laisse Et notre pauvre ami cachait mal sa faiblesse. Et nous, mon compagnon de jeunesse, étions-nous Les plus sages? -De vrai, nous étions les plus fous. La soubrette fleurie et ses pommettes roses, Pour mieux.vous agacer, vous rappelaient deux choses: La pomme, -souvenir du Paradis perdu, Et le teint de... cette autre, un soir qu’elle avait bu. Que de fois pour ma part, agaçante soubrette, Distrait de la Raison par ta brillante aigrette, Tout le long de la route à ta suite entraîné, J’ai pris pour te rejoindre un sentier détourné Et, pour sacrifier à tes grâces futiles, Cueilli sur les buissons quelques fleurs inutiles! Le bon sens contre nous proteste par moments, Mais il est avec lui des accommodements. De quel ton cette fleur? -J’aurais dit rouge, en prose; Mais, la Rime le veut, en vers la fleur est rose. Un substantif dit tout, il est original, Un bizarre adjectif va le rendre banal; Mais il rime si bien! L’épithète insensée Nous fait capituler avec notre pensée; On soutient tout d’abord le siége, on se défend, On s’en veut d’être faible, on se traite d’enfant, On résiste longtemps, mais à la dernière heure La rime la plus riche est toujours la meilleure. Et qui donc n’est tenté par l’éclat et le son De deux piécettes d’or tintant à l’unisson, Ô mes contemporains! Est-ce toi, de Banville, Berger athénien perdu dans la grand’ville, Toi, dont la flûte attique aux sons mélodieux Apprit d’Apollon même à célébrer les dieux, Toi, dont l’inimitable et charmante arabesque Illustre si gaiement l’ode funambulesque? Est-ce toi, dont rimer fut le premier tourment, Toi qui naquis poète avant d’ètre gourmand Et dont la fourchette est le pecten d’une lyre? N’est-ce pas qu’aux accents de toit premier délire, Tout un levain d’orgueil en toi s’amoncelait, De voir que Corcelet rimait à Monselet? La prose doucement mène à l’Académie: Après Augier, Dumas prit cette voie amie; Mais on y monte aussi par le rude chemin Et Leconte de Lisle y parviendra demain. Aujourd’hui, mon ami, parmi tous nos mécomptes, Nos douleurs, nos ennuis, nos crimes et nos hontes, Les autels de nos dieux sont encore debout. La société tremble et la France est à bout; Demandez à Bornier, à Prudhomme, à Coppée, Si la Rime n’est pas sauve comme l’épée. Autran chante et sourit, Laprade chante et mord, Soulary vous dira si le sonnet est mort. Il n’est dieu ni héros, il n’est saint ni monarque Àujourd’hui plus chômé que le divin Pétrarque; Hier, trente dévots au culte du sonnet, -Trente cerveaux fêlés dans le même bonnet, Jeunes et vieux, j’en suis, malgré ma barbe grise, - Élevaient à leur saint une petite église, Et Vaucluse en juillet a vu ses pèlerins: Cent cinquante rimeurs, Ronsards contemporains, Ont fondé le journal après l’Académie; Ce n’est pas le sonnet qui se meurt d’anémie, Ce sent les impuissants qui font courir le bruit Que la littérature est un jardin sans fruit. On nous dit positifs, -mais fut-il au contraire Époque plus fantasque et temps plus littéraire? Sa fortune? on la joue à la Bourse, qui n’est Qu’une variété du jeu de lansquenet; La politique amère est une frénésie, Mais jamais on n’y mit autant de fantaisie; Ce ne sont que sermons, harangues et discours, Réunions, congrès, conférences et cours; La borne, le balcon, la tribune et la chaire Sont autant de jardins pour la langue en jachère. Il y pousse des fleurs de toutes les couleurs Et l’herbe parasite y pousse avec les fleurs; Dans les maigres terrains on en met de postiches. Chez nous, rondeaux, sonnets, ballades, acrostiches, Chants royaux, bouts-rimés, dizaines et triolets, Étincellent en l’air comme des feux follets. Est-ce un regain d’autumne? est-ce une adolescence? Est-ce une décadence? est-ce une renaissance? Une halte d’enfance aux portes du tombeau? Comme au temps de Vida, de Bèze et de Bembo, Les amoureux discrets de la langue mystique Pour la fine épigramme aiguisent le distique, Catulle et le phaleuce ont leurs admirateurs Et la strophe alcaïque engendre des auteurs; Il n’est pas d’imprimeur dont notre orgueil n’obtienne Plus que des Elzevier, des Alde et des Estienne: Claye, Alcan, Guiraudet, Didot, Jouaust et Plon, Comme il convient aux dieux habillent Apollon; Pour Soulary Perrin a fait fondre des types Et Poulet chez De Broise a trouvé ceux des Tripes. Le nom de l’éditeur, à défaut de talent, Semble aux vers que voici donner un tour galant Et le peintre des Rois, au-devant du volume, Nous sacre souverains du bec d’or de sa plume. L’heure est à notre gloire, ami; qui, parmi nous, Cherche à gagner sa vie en chantant à genoux? Ce n’est pas aujourd’hui dans les rangs des poètes Que sont les coeurs aigris et les mauvaises têtes; Notre ancienne colère est chez les prosateurs, Notre bile est passée au sang des orateurs; Nous seuls, pour nos rivaux exempts de petitesse; En gens bien élevés gardons la politesse, Nous seuls, comme il convient entre civilisés, D’opinions sans doute entre nous divisés, Sans nous traiter de fous et sans briser les nôtres, Nous savons respecter les marottes des autres. Pour nous le soleil luit, le ciel est radieux Et nous croyons encore à tous nos anciens dieux; Les rimeurs sont croyants et non pas philosophes, Sur l’univers qui croule ils arrangent des strophes. Peut-être la Raison est-elle morte, mais La Rime, mon ami, ne périra jamais. (1846-1875). LETTRES A JULES BUISSON. I Ami, Vous m’avez dit... Monsieur Jules Buisson, peintre français, S. Iago, en Galice, Posada de las Animas. (Espagne). Ami, vous m’avez dit que, par-delà les monts, Vous pensez tous les jours à moi; nous nous aimons. Vous êtes mon cadet d’un peu plus d’une année, Mais nos âmes sont soeurs et la vôtre est l’aînée, La plus grave; leurs goûts, leus dédains, leurs douceurs Se ressemblent, ainsi qu’il convient à des soeurs. Elles ont même joie et même inquiétude, Même inclination de paresse et d’étude; La liberté du jour souvent les désunit, Mais le soir les rapproche et dans le même nid S’entassent doucement les leçons amassées, Les bonheurs ébauchés et les frayeurs passées. Ma chère soeur aînée, ô mon grave cénseur, Près du foyer désert votre petite soeur Est bien seule ce soir; elle fait quarantaine Pendant que vous allez courir la prétentaine, C’est triste et dans son rêve à la fois vague et doux Elle bat les chemins inconnus avec vous. Blottie au coin du feu français, votre compagne Bâtit pour nous loger des châteaux en Espagne; La plante de ses pieds doucement s’attendrit Et croit se réchauffer au soleil de Madrid. Dans son cadre doré notre vache normande Quitte son air bonasse et sa pose gourmande, Sa corne se redresse et sous un soleil d’or Il me semble la voir charger un picador; Le pâturage vert prend un ton gris et fauve, Le pâtre se transforme en chulo qui se sauve Et sur le toit de chaume où sont les deux couvreurs, Je crois voir des gradins bondés de spectateurs. Sans doute vous prenez là-bas votre revanche, Vous voyez pousser l’herbe aux cailloux de la Manche; En face de Goya vous pensez à Corot Et quand le picador fait la guerre au taureau, Vous songez à la paix de nos vaches normandes Qui, du bout nonchalant de leurs lèvres gourmandes Tondent le gazon vert qui leur bat les genoux. Pensez à moi là-bas, ici je pense à vous. J’y pense et j’aperçois le long de la muraille, Accroché tout en haut, ce panneau de bataille Où, souillés, pèle-mèle, affolés, nus, ardents, Chevaux et cavaliers, écume et sang aux dents, Scandent avec leurs pieds sur le sable et l’argile, L’hexamètre nombreux du poète Virgile. Oubliant Salvator et le Louvre, je vois Le Cid qui tue et. taille et défait les cinq rois; Sa Tizonade au poing, le vaillant don Rodrigue Tranche le noeud gordien de sa sublime intrigue; Sarrasins, Navarrois, Maures et Castillans Se chamaillent; les forts bousculent les vaillants, Les manteaux déchirés, les rouges draperies S’agitent; on se prend au corps, dans leurs furies Les ongles et les dents grincent contre le fer Le glaive, ivre de sang, s’abreuve dans la chair Et l’horizon blafard darde à travers ses voiles «Cette sombre clarté qui tombe des étoiles.» Ô bête Jacqueresse, idiote, est-ce toi? En vain je te vis peindre et poser devant moi, En vain ta main ridée est appuyée au manche D’un balai qu’au bouleau jadis j’ai connu branche, Tu prends des airs hagards qui ne sont pas d’ici, Des aspects de sorcière et des tons de Gypsy; La folle du logis, ô ma vieille quémande, D’un coup d’aile franchit la frontière normande Et tu me sembles l’oeuvre, en ce moment d’oubli, Du fantasque Greco Théotocopuli. Après tout, ce n’est pas une grande merveille, Chère soeur, en cela je vous rends la pareille. Ne m’avez-vous pas dit qu’un matin de grand vent, D’Aslorga par le coche en Galice arrivant, Devant l’horizon vert et la plaine agrandie Vous poussâtes ce cri: Voilà ma Normandie! Tout vous semblait normand, tout, jusqu’à ces trois gueux Transis et résignés, loqueteux et rugueux, Gentilshommes ayant vingt quartiers de paresse Qui vous faisaient songer à ma vieille pauvresse. Le vent avait fermé la porte; le plus vieux Trouvait le firmament sinistre et pluvieux. Ayant jeûné la veille, il estimait la vie Sans pain et sans soleil fort triste; il eut envie De crier au nuage: Ennuyeux appareil, Maudit voile, ôte-toi de devant mon soleil. L’autre, pauvre idiot, insensible à l’automne, Mêlait au bruit du vent sa chanson monotone. Il grelottait un peu, sur ses talons assis, Comme font la plupart de ces pauvres transis Qui sont, n’ayant reçu ni lumière ni flamme Sans foyer dans le coeur et sans flambeau dans l’âme; On doutait si le froid lui venait du dehors Ou si l’âme gelée engourdissait le corps. Le dernier de tes fils, le plus jeune, ô Galice, Était certainement le plus vieux en malice; Se sentant à l’abri de l’orage et de l’eau, Ainsi que le pouilleux d’Esteban Murillo, L’enfant tranquillement épluchait sa vermine, Puis, faisant sans façon la nique à la famine, Du coin de sa dent jaune écorchait de son mieux Un oignon dérobé dans la poche du vieux. Alors, abandonnant la Galice et l’Espagne, Votre esprit, traversant la plaine et la montagne, S’ennuyait d’être seul à contempler cela Et vous disiez tout bas: Soeur, que n’êtes-vous là! -Me voici, chère soeur, près de vous, côte à côte Tout ce que vous voyez, je le transcris sans faute, Nous sommes toutes deux sous le même rayon Et ma plume galope après votre crayon. Joyeuse, elle vous suit par les terres lointaines Et, traversant l’Espagne aux routes incertaines, Elle fait la risette à ses bleus firmaments, Tandis que vous rêvez aux horizons normands. Vous y rêvez peut-être un peu trop; la critique Qui ne se souvient pas est folle et fantastique, Mais l’horizon qu’on peint de mémoire est étroit Et l’admiration qui compare a bien froid. La foi regarde, prie et n’a point de malice. Vous m’écrivez qu’étant à Saint-Jacque en Galice, De passage, le deux novembre, jour des Morts, Vous n’avez pu prier, malgré tous vos efforts. L’oeil distrait et choqué par de grotesques âmes En carton, se tordant sur de grotesques flammes, Vous avez dit, narguant l’effroi du jour de deuil: Voici des saints plus laids que les saints de Montreuil. Devant ces chrétiens morts grimaçant dans la braise, Phidias eût signé Saint Roch de Ménilglaise. Soeur, en faisant cela, vous avez mal agi. Qu’importe l’oeil qui louche et le nez mal rougi? Le saint de bois au ciel rayonne dans sa gloire Et l’âme de carton s’ennuie en Purgatoire: Ce sont des vérités, la forne n’y fait rien. Un artiste douteux peut être bon chrétien, Et les mieux exaucés, ici comme en Espagne, Sont les saints que l’on chôme au fond de la campagne. Ce jour-là, direz-vous, en manquant d’oraison, Si la chrétienne eut tort, l’artiste avait raison Et, sachant.que je suis une fille de France, Dieu ne m’en voudra pas de mon irrévérence. Rassurez-vous, ma soeur, nos ridicules saints Qui causèrent le mai seront vos médecins. Ils peuvent protéger, du fond de leurs campagnes, Les âmes des défunts de toutes les Espagnes Et, le printemps prochain, quand vous viendrez chez nous Vous les implorerez, ma soeur, à deux genoux, Sans faire à leur endroit de critique maligne. Dormez-vous? J’ai fini; plus qu’un mot et je signe À regret; il faudrait m’arrêter et je cours. Je n’ai plus rien à dire et vous écris toujours. «Amour est un enfant aussi vieux que le monde;» Le plus souvnt muet, même quand on le gronde; Au milieu d’une phrase, il demeure interdit Et quand il a dit: j’aime, il croit avoir tout dit. L’Amitié, plus naïve, est bien moins ingénue, Elle en dit bien plus long; la vieillesse chenue A mûri de bonne heure et ridé sans pitié Les traits doux et charmants de déesse Amitié. Le grand ami bavarde et le petit babille; L’Amour est un enfant, l’autre une vieille fille. Elle a d’ailleurs tant vu, la vieille aux soirs conteurs, Et tant couru le monde avec ses serviteurs, Les pieds sur les chenets, l’aimable décrépite Fait dans le sablier couler l’heure si vite Que nul ne s’aperçoit depuis quàtre mille ans, Que l’accorte déesse a quelques cheveux blancs. Assise à mon foyer, c’est cette bonne vieille Qui m’a complaisamment murmuré dans l’oreille Avec de longs regards d’ineffable douceur, Ce que présentement je vous écris, ma soeur. Cela, puis autre chose encore; la déesse Autour de mon chevet rôde et veille sans cesse Et me fait votre éloge en des termes si doux Que je n’en puis rien dire aux gens, surtout à vous. On. nous tailla si bien sur le même modèle Avec mêmes ciseaux, ma compâgne fidèle Que, sans savoir comment, sans comprendre pourquoi, Moi-même je confonds très-souvent nos deux Moi. Le bien qu’on dit de vous chatouille mon oreille Et dans votre jardin ma vanité s’éveille, Mais votre détracteur serait aussi le mien Et je partagerais le mal comme le bien. Il nous faut, dans l’effort d’une vertu commune, Supporter la mauvaise et la bonne fortune Et, si vous alliez choir dans quelques vilains trous, Il me faudrait, hélas! y tomber avec vous. Revenez donc bien vite au foyer qui pétille Écouter les caquets de l’éternelle fille Qui vous fera de moi, je le dis entre nous, L’éloge un peu suspect qu’elle m’a fait de vous. (Novembre 1845). II C’est donc vrai... Monsieur, Jules Buisson, peintre français, Fonda de las Naranjas, Calle de Jovellanos, Séville (Espagne). C’est donc vrai, le soleil a des rayons étranges Qui naturellement font mûrir les oranges! Ce fruit que vous n’aviez jamais vu qu’au bazar En caisse et souriant aux galants économes Devant vous pend à l’arbre, aussi dru que des pommes, Aux orangers de l’Alcazar. Moi, j’aurais fait une ode à l’Apollon d’Espagne. Vous, dont l’esprit subtil bat toujours la campagne Et qui, près du réel, courez à l’idéal, Vous avez déserté le clos des Hespérides, Pour vous asseoir en rêve à des festins d’Atrides Servis par Juan Baldès Léal. Gautier vit l’an dernier ces deux terribles toiles, Où, comme un fossoyeur qui lève tous les voiles, Le vieux peintre s’acharne au charnier de la mort. Quand Séville n’aurait que deux oeuvres pareilles, Dit le bon Théophile, elle aurait deux merveilles, Et Théophlle n’a pas tort. Vous avez comme lui jugé l’oeuvre, la fièvre Agite votre coeur et monte à votre lèvre: «Ce qu’on a fait vaut mieux que ce que l’on fera,» Dites-vous. Quels trésors renferme cette Espagne! Mais qui connaît là-bas, par-delà leur montagne, Baldès et le vieux Herrera? Et vous, rudes sculpteurs, naifs tailleurs de pierre, Bûcherons, dont partout, sans choisir la matière, Au service de l’Art la main se prodiguait, Vous, Torregiano, Hernandez et les autres Que je vois dans mon ciel aussi que des apôtres, Faisant cortège au Berruguet? Un peu perdus au sein des splendeurs espagnoles, Deux maîtres révoltés montrent leurs têtes folles Parmi les nénuphars du fleuve de l’oubli, Et pourtant, que d’efforts ta main désespérée A faits pour surmonter la terrible marée, Greco Theotocopuli! Tu venais de la Grèce et hantas l’Italie, Où, sous ses chauds rayons égayant la folie, Le soleil, qui pour lors était vénitien, En vain te prodigua les ardeurs de sa flamme, L’École répugnait à l’orgueil de ton âme Et tu renias Titien. Tu montais un coursier sans harnais et sans bride, Une chimère allée, un hippogriffe hybride Qu’on vit parfois voler et souvent trébucher; Ainsi que Mazeppa, dans les nuits étoilées, Par des monts biscornus et d’étranges vallées Le monstre te fit chevaucher. De ses écarts passés cherchait-il l’amnistie Quand il te fit entrer dans cette sacristie À Tolède, où, saisi d’une sainte douleur, Tu fis ce Christ, brûlé par la fièvre des jeûnes Qui surpasse les vieux et devance les jeunes Dans les rêves de la couleur? Greco, quand tu peignais la divine agonie, Sous la sueur de sang s’épurait ton génie, L’auréole à ton chef rayonnait sous la croix, Tu guettais ton étoile et tu marquais la place Au chemin constellé dont nous suivons la trace De Véronèse à Delacroix. Si Greco reniait le Titien, son maître, Juan de Baldès Léal ne voulait reconnaître La souveraineté d’Esteban Murillo. Juan ne s’amuse pas à peindre des poupées, Ses infantes à lui sont des têtes coupées Avec du sang sur le billot. Courtisan de la Mort, peintre de catacombes, Tu semblais te complaire à fouiller dans les tombes, Volontaire bourreau, tu te fermas le coeur. Était-ce illusion ou force? Était-ce envie? Aux luttes du pinceau tu défias la vie Et tu croyais sortir vainqueur; Mais la Vie accepta le défi sans rien craindre; Baldès eut beau hanter les sépulcres et peindre, À l’effort de la veille ajouter un effort, Quand Murillo trouva le saint Bonaventure, Il fêta l’idéal sans trahir la nature, La Vie avait vaincu la Mort. Baldès est le disciple et Murillo l’apôtre Et, comme le premier est moins connu que l’autre, Votre orgueil de touriste écrit complaisamment Que vous avez su voir et décrire dans l’ombre Deux têtes de Baldès que le fossoyeur sombre Dut dérober au monument. Dans le plus désolé de tous les paysages, Avec un ciel gris-vert où de fauves nuages Passent, ensanglantés de rougeatres lueurs, Souffle le vent qui geint aux fentes des ruines, Quand sont enfin partis pour les villes voisines Les conquérants et les tueurs; Il caresse une tête exsangue et violette, Belle encore; elle fut de celles qu’on soufflette, Dont on fait un trophée et qu’on pousse à l’égoût. Les cheveux affolés se mêlent aux nuagès; À sa vue, essuyant la trace des outrages, La pitié chasse le dégoût. Ce n’est pas seulement au loin que l’on découvre, Comme je me disais: N’avons-nous rien au Louvre De ce Baldès Léal? En un bassin d’argent, D’une lugubre fleur pâle et froide corolle, Émacié, livide et ceint d’une auréole, J’aperçus un chef de Saint-Jean. Les yeux sont grand ouverts, la prunelle incertaine Semble chercher encor sur une onde lointaine Quelques reflets divins vaguement aperçus; Près du bassin, ta croix, petit saint Jean-Baptiste, Jouet que tu montras d’un air riant et triste À ton cousin l’enfant Jésus. La tête osseuse, pâle et tout frais décollée Dans ses longs cheveux noirs a l’air d’être roulée; À la lumière en plein présentant son méplat, La joue a quelques tons fauves dans l’ombre verte Et je lus couramment, fier de ma découverte, Juan de Baldès au bord du plat. Est-ce un original, un Baldès authentique? Qu’importe? Ici la foi domine la critique; Je m’en allai rêveur, cherchant dans chaque rang Des glaives, des billots et des têtes coupées Et j’en découvris trois auprès de trois épées Ou couraient des filets de sang. La première, chef d’homme au début de l’automne, Sollicite et retient le regard qu’elle étonne, Au-dessus d’un Greco de ridicule aspect. La victime n’est pas de celles qu’on méprise Et l’on se sent, devant ce flot de barbe grise, Saisi de crainte et de respect. Le second chef coupé qui pend à la muraille Est celui d’un vieillard; sous la lèvre qui baille, Porte ouverte par où l’âme a fui dès longtemps, Se masse un bloc de barbe énorme, droite et roide; Je ne sais quel aspect de chair livide et froide, Le chef d’un martyr de cent ans. À quel corps appartient cette dernière tête? Est-ce à don Juan, surpris au milieu d’une fête, Superbe et les cheveux ruisselants de parfums? Cette triste relique, à la grâce sereine, A-t-elle orné jadis le boudoir d’une reine, Fidèle à ses galants défunts? Je suis tout glorieux d’avoir trouvé ces toiles. Un savant qui revient de la chasse aux étoiles Avec son carnier plein n’est pas plus fier que moi... Mais dans ma vanité passe comme un nuage Et je vois devant moi se dresser votre image... Vous souriez, ami. Pourquoi? (Novembre 1845). A Nicolas Le Vavasseur. Rimailleur Du XVIIe Siècle. Cher Bardou, je fus hier te rendre une visite . . . . . . . . . Alors que j’entray, Mon coeur d’un coup mortel se sentit pénétré, Voyant auprès de toi le cierge et l’eau beniste. . . . . . . . . . . . . . . . Comme toy je me vis à deux doigts du trépas Et si dans cet instant je n’ay pas rendu l’âme, C’est, cher ami Bardou, que tu n’en mourus pas. (Le Vavasseur -Sonnet A Bardou.) Comment, mon très obscur et très cher homonyme, En un recueil de vers fait par un anonyme Dont je suis l’heureux possesseur, Frondant de tes voisins la grasse platitude, Ai-je vu ce sonnet d’une fière attitude, Ô Nicolas Le Vavasseur? Gueux comme Colletet, tes odes peu savantes Cherchaient, à son exemple, à charmer les servantes Et tu nous laisses deviner Que l‘espoir d’une croûte ou d’un os médullaire Te fit parfois louer l’oeil demi-séculaire De la prêtesse du dîner. Aussi, quand tu voulais faire de la critique, Tu semais le sel gris mieux que le sel attique. Quand tu t’en pris à Chapelain, Croyais-tu du caillou voir jaillir l’étincelle? Hélas! il n’en sortit pour chanter la Pucelle Qu’un coq-à-l’âne assez vilain. Oiseau de basse-cour aux chansons incongrues, Comment, un beau matin, picorant par les rues Et revenant, on ne sait d’où, Trouvas-tu par hasard, au seuil d’une cuisine, Au lieu d’un grain de mil, une perle assez fine Pour en parer l’ami Bardou? Nicolas, ton esprit sans doute était semblable Au grelot grelottant, qu’au sortir de l’étable Porte au col le mouton bêlant. Ton estomac était vide comme ta tête. Mais par quelque côté tu te sentais poète Et ton coeur était excellent. Aussi tu protestas en rimes assez riches Pour ton ami Bardou contre les hémistiches De l’hypercritique Boileau. Mais la postérité n’en tint pas plus de compte Que ce fat de tailleur qui refusa l’escompte De dix rimes pour un manteau. (1) Despréaux n’a jamais mal parlé de ta muse. T’a-t-il donc, indulgent au fredon qui l’amuse, Mis à part dans le groupe élu? Si tu n’as pas senti les coups de sa houssine, Ce n’est pas qu’il te crût élève de Racine, C’est qu’il ne t’avait jamais lu. Étais-tu de Paris, de Rome ou de Falaise? D’Apollon, pour avoir rimé quelque fadaise, Tu te croyais le favori Et je t’ai vu, bonhomme, à la tête d’un livre, Au milieu des lauriers inhumé pour revivre Côte à côte de Scudéry. C’est au commencement de l’Histoire normande De l’abbé Du Moulin. Dans ta vanité grande Tu l’appelles: «Mon cher ami»; Au frère en Apollon tu promets la couronne De l’immortalité, c’est lui qui te la donne Et te rend célèbre à demi. Quel autre qu’un «pays» t’eût rendu ce service? Je crois qu’à Maneval, assez gros bénéfice, La broche a tourné devant toi Et, quand je t’aperçois goguenard sous ton masque, Je me dis: Ce doit être un bas-Normand fantasque Comme Jean de Falaise et moi. N’étant pas comme toi pressé par la famine, Je n’ai point attardé ma Muse à la cuisine. Chante-t-elle mieux pour cela? J’ai fait de mauvais vers, presque en sortant de naître, J’en fais et j’en ferai de pires et peut-être Deux ou trois bons par ci par là. Je ne prévois point d’aigle ou même d’alouette Qui puisse sur son aile emporter le poète Au ciel de l’immortalité Et le Saumaise à qui j’amasse des tortures Pourra me présenter aux critiques futures Honteux comme un ressuscité. Mais si, génie insctit aux fastes de l’Histoire, Quelque Le Vavasseur approche de la gloire, Plus près que ses deux devanciers, Peut-être, en nous trouvant au milieu des décombres Du passé, fera-t-il accueil à nos deux ombres Avec des sourires princiers. Nicolas, ce jour-là, ma Muse réveillée Ira, hors de la tombe et comme émerveillée, Se joindre au cortège du Roi Et, -les poètes font toujours bonne mesure, - Le Roi nouveau saura me rendre avec usure Ce qu’aujourd’hui je fais pour toi. (1846-1887). Vire Et Les Virois. Je croy que quelquefois cherchant ses aventures, Ayant en Thessalie été pâtre Apollon, Qu’il vint se pourmener jusqu’aux monts de Bellon Et jusqu’aux Vaux de Vire et jusqu’aux Vaux de Bures. (Vauquelin De La Fresnaye -Sonnets 10) Qu’il fait bon aller en rimant Des Vaux de Vire aux Vaux de Bures! Pour un poète bas-normand, Qu’il fait bon aller en rimant! Il y trouve le sentiment D’Apollon chercheur d’aventures. (2) Qu’il fait bon aller en rimant Des Vaux de Vire aux Vaux de Bures! Connaissez-vous maître Olivier? C’était un vieux foulon de Vire. Il ne foulait que son cuvier. Connaissez-vous maître Olivier? Quant aux finesses du métier, Il savait chanter, boire et rire. Connaissez-vous maître Olivier? C’était un vieux foulon de Vire. Connaissez-vous maître Le Houx? C’était un avocat de Vire. Il buvait du sec et du doux; Connaissez-vous maître Le Houx? Il avait pris son nom du houx Qu’aux cabarets on voit reluire. Connaissez-vous maître Le Houx? C’était un avocat de Vire. Connaissez-vous Thomas Sonnet? C’était un médecin de Vire. Il tournait fort bien un sonnet; Connaissez-vous Thomas Sonnet? Aux malades il ordonnait De ne jamais boire du pire. Connaissez-vous Thomas Sonnet? C’était un médecin de Vire. L’Olivier, le Houx, le Sonnet Sont: Paix, Cabaret, Poésie. Tout bon rimeur aime et connaît L’Olivier, le Houx, le Sonnet. Dame Raison perd son bonnet Lorsque la rime est bien choisie. L’Olivier, le Houx, le Sonnet Sont: Paix, Cabaret, Poésie. Vire est un lieu délicieux, Vire est une ville normande; Ce n’est pas le séjour des Dieux. Vire est un lieu délicieux, Mais, ce que j’aime beaucoup mieux, La paix que l’on y trouve est grande. Vire est un lieu délicieux, Vire est une ville normande. Les cabarets y sont nombreux, Et les buveurs y sont solides. Bien plus qu’autrefois dans Évreux Les cabarets y sont nombreux. À Vire point de cerveaux creux, Mais on y voit des verres vides. Les cabarets y sont nombreux, Et les buveurs y sont solides. C’est le frais berceau des chansons Et la mère du vaudeville; Les foulons percent les poinçons, C’est le frais berceau des chansons; Les plaideurs s’y font échansons, Les médecins dînent en ville. C’est le frais berceau des chansons Et la mère du vaudeville. Qu’il fait bon aller en rimant Des Vaux de Vire aux Vaux de Bures! Pour un poète bas-normand, Qu’il fait bon aller en rimant! Il y trouve le sentiment D’Apollon chercheur d’aventures. Qu’il fait bon aller en rimant Des Vaux de Vire aux Vaux de Bures! (1846). Chanson Bachique. Sous l’ombrage d’une treille, Au coin d’un verger normand, À la troisième bouteille Je m’endormis doucement. Dans mon sommeil m’apparurent Tous les ivrognes qui burent Le jus qu’inventa Noé. Bacchus, une coupe pleine Soutenait le vieux Silène Qui murmurait: Evohé! Glorieux d’être en famille, Maître Adam se trémoussait À doler une cheville Qui se changeait en fausset. À cheval sur sa futaille, De ce coursier de bataille, Basselin, le bon Normand, Souriait à Henri quatre, Qui semblait las de se battre Et buvait royalement. Philippe de Macédoine, Près de son fils demi-nu, Querellait un pauvre moine D’Aristote soutenu. Diogène le cynique Montrait d’un doigt ironique Chapelle tout décoiffé. Despréaux raillait Voltaire Qui sucrait avec mystère Une tasse de café. Caton, la face rougie, Pleurait d’attendrissement Au gras récit d’une orgie Que lui faisait Saint-Amant. L’ami Faret, le vieux drôle, S’appuyait sur son épaule Avec un souris cruel, Tandis qu’au gai bruit du verre, Alcofribas, l’oeil sévère, Achevait Pantagruel. Puis en s’éloignant, mon rêve S’acheva dans un jaidln; J’aperçus notre mère Ève À la porte de l’Éden. Rouges du jus de la pomme, Les lèvres du premier homme Tremblaient de honte et d’orgueil; Le serpent, d’un oeil étrange, Guettait le glaive de l’ange, Qui flamboyait sur le seuil. De l’arbre à sève traîtresse, Quel que soit le fruit mordu, Son jus renferme l’ivresse Et c’est un fruit défendu. Gens à soif inassouvie Qui, croyant boire la vie, Versez, versez jusqu’au bord, Plus naïfs qu’Adam sans doute, Vous vous tuez goutte à goutte Et vous savourez la Mort. Fleur De Pommier. Un matin du premier printemps, Sur les fleurs naissantes les anges Baissaient les yeux de temps en temps Pour les voir sortir de leurs langes. Ils demeurèrent interdits Devant les merveilles écloses, Le grand pommier du Paradis Était tout couvert de fleurs roses. À l’ombre des rameaux coquets Ève éblouie était assise, Perdue au milieu des bouquets Qui lutinaient sa convoitise. Vers elle elle vit se pencher Une fleur si rose et si blanche, Qu’Ève, cette fois, sans pécher, La cueillit et cassa la branche. Orgueil innocent et charmant! Ève, femme et déjà coquette, Sourit; son premier mouvement Est d’humilier sa conquête. Elle admire de son larcin Les splendeurs blanches et vermeilles Et les rapproche de son sein Pour comparer les deux merveilles. Ses yeux, rassasiés d’amour, Brillent d’une nouvelle flamme, En voyant, dès le premier jour, La fleur pâlir devant la femme. Elle triomphe, mais Adam, Jaloux et la mine inquiète, Demi-boudant, demi-grondant, Vient tout à coup troubler la fête. «Pourquoi dépouiller le jardin Que Dieu pour nous plante et décore Et, par un orgueil enfantin, Cueillir la fleur qui vient d’éclore? «Vous humiliez sans effort, Ô femme jalouse et cruelle, Ce pauvre rameau déjà mort, Mais cela vous rend-il plus belle? «Ces fleurs renfermaient des fruits Dont votre caprice nous prive, Ève, et que vous avez détruits Dans votre vanité naïve.» Éve se tut, goûtant le fiel De ces amertumes étranges Et, levant les yeux vers le ciel, Sembla prendre à témoins les anges. Les bénins anges du Seigneur N’avaient point baissé la paupière En voyant la femme et la fleur S’épanouir dans la lumière. Lorsque l’automne fut venu, Couvert de fruits pleins de mystère, Le grand pommier, mal soutenu, Ployait souus le faix jusqu’à terre. Le rameau voisin du premier, Brisé jadis par la main d’Ève, Est le plus chargé du pommier; Ses fruits ont une double sève. Une pomme éclate au milieu Sous la pourpre qui la colore Et la défense du bon Dieu La rend plus séduisante encore. Vers toi l’oeil d’Ève est attiré, Mystique et tentante merveille, Car le serpent a murmuré Un mot perfide à son oreille. Cette fois, plus habile au jeu, La femme, instruite à la malice, Pour désobéir au bon Dieu, Veut avoir l’homme pour complice. On sait quel fut le dénouement De la première comédie Et, grâce au tentateur, comment Elle finit en tragédie. Ce fut l’affaire d’un moment. Par sa femme Adam l’impeccable Fut tenté plus facilement Qu’Ève ne le fut par le diable. Les anges, amis des élus, Tristes et voilés de leurs ailes Priaient et ne regardaient plus Les frères des anges rebelles. Un seul descend vers les maudits Et, par Dieu même armé d’un glaive Il les chasse du Paradis. Adam semblait se plaindre d’Ève, Mais l’ange, tout en les chassant, Lui disait: homme trop sévère Qui, pour un caprice innocent, Te courrouçais à la légère, Ah, de cet arbre de douleurs, Ève, pour le repos des hommes, Aurait bien du cueillir les fleurs Au lieu de convoiter les pommes! Cueillir avec des yeux distraits La fleur de la terre promise Qui semble éclore tout exprès, Peut être une chose permise. Dieu sourit au coeur virginal, Mais il maudit la femme et l’homme Qui, sachant le bien et le mal, À l’arbre vont cueillir la pomme. (1846). Epilogue. Lorsque je serai mort, oh! je vous en convie, Si vous vous rappelez une heure de ma vie, Amis, où d’amitié j’aie oublié la loi, Oubliez-moi, Mais si quelqu’un de vous, entonnant ma louange, Dit: Il n’est plus, l’ami, dont la parole étrange Parfois pour consoler avait des mots si doux, Souvenez-vous. Si l’on vous dit: C’était un bizarre égoïste, Un pédant envieux, un philosophe triste, Qui, doutant de lui-même en personne n’eut foi, Oubliez-moi. Mais si quelqu’un répond: Avez-vous souvenance Que ce frondeur sans fiel et sans impertinence, Quand nous avions raison, se soit moqué de nous? Souvenez-vous. Si quelque Hamlet, heurtant du pied mes os livides, Dit: Hélas! Yorick, pauvre crâne aux yeux vides, Tu sonnais toujours creux quand on frappait sur toi, Oubliez-moi. Si quelque autre, arrêtant la voix qui me condamne, Dit: Vous ne savez pas ce qui fut sous ce crâne, Dieu cache la sagesse aux cervelles des fous, Souvenez-vous. Si l’on vous dit encor: Ci-gît un homme impie, Qui sans doute en enfer dans les tourments expie Les hommages cafards qu’il rendait à son Roi, Oubliez-moi. Mais si quelqu’un de vous se lève et dit: Mensonges! Il croyait au grand Dieu qu’il voyait dans ses songes Et, quand il était seul, il priait à genoux, Souvenez-vous. (Mars 1846). Notes. (1) Toi qui passe sans contredit Pour un des marchands les plus riches Et qui de tes draps n’est point chiche Quand on t’en demande à crédit,/ Si, me traitant en philosophe, Robin, tu veux pour ton étoffe De moi ne prendre jamais rien, Mon art te fera toujours vivre Et je te peindrai dans mon livre Si tu veux m’effacer du tien. (2) Dans l’édition de 1846, ces deux vers étaient: «On s’inspire du sentiment Des vieux chantres aux voix si pures.» Le poème a aussi subi quelques alterations moins significatives avant la réedition. Source: http://www.poesies.net