Contes. Par Gustave Kahn. (1859-1936) (Extrait De Terre D'Israël.) TABLE DES MATIERES. Le Chateau D'Athwiller. I II Maison Villageoise En Alsace. La Saint-Nicolas. Le Chateau D'Athwiller. I Terre d'IsraelJean Schreiter revenait de la campagne de Chine, permissionnaire. Il descendit prestement de la patache qui le cahotait durement depuis Saverne. La petite place de Wondebronn n'avait pas changé depuis quinze ans qu'il ne l'avait revue. C'était même toujours le vieux Yokel, mais encore plus gris, plus hérissé, plus déjeté, qui sortait des remises du Lion d'Or pour donner la musette aux chevaux. Jean Schreiter lui dit bonjour, familièrement. Le vieux répondit machinalement. Il n'avait pas reconnu Jean Schreiter. Celui-ci poussa la porte du Lion d'Or. Il y avait dans la salle de l'auberge quelques tètes de fumeurs qui ne lui étaient pas inconnues. Ils ne se dérangèrent pas pour le regarder. En entrant, suivant le vieil usage, Jean Schreiter les salua et leur souhaita bonne santé. Ils émirent un grognement de bienvenue sans lever les yeux de leurs cartes. Encore que décorée par les mouches de frises et d'arabesques, une glace renvoyait à Jean Schreiter quelque peu de son image et il comprit bien qu'il lui fallait se présenter s'il voulait être reconnu. Grand, sec, nerveux, là figure en buis sculpté, les yeux très creux, le nez allongé du maigrissement des joues, vieilli par ses campagnes de Crimée, d'Italie, du Mexique et de Chine, qu'avait-il gardé de l'aspect juvénile de ce Jean Schreiter qui, dans cette salle immuablement enfumée, avait bu tant de bière et de schnaps et chanté tant de chansons? Le costume aussi était bien modifié. Au lieu de porter la casquette de chasse, la veste de futaine aux larges boutons de métal, le pantalon serré de hautes guêtres de cuir, il apparaissait maintenant coiffé d'un bonnet de police aveuli, vêtu d'une tunique défraîchie, miroitante aux coudes et d'un pantalon rouge bouffant rentré dans les molletières jaunes, au-dessus de guêtres d'un blanc fatigué. La sardine sur ses manches, les brisques, la médaille militaire, ses quatre médailles de campagne n'étaient point de nature à le signaler tout particulièrement à l'attention. Il y avait, à ce moment, vers la fin du second Empire, tant d'Alsaciens pavoisés des mêmes trophées! Jean Schreiter demanda de la bière et du fromage, posa à côté de lui son bagage, c'est-à-dire sa capote roulée en baudrier, sa musette et l'étui de fer blanc contenant les papiers du permissionnaire. Monté sur cette table de chêne, jadis, il alternait avec le garde général Forster, de chanter lieds ou chansons comiques. Le gros Weill, aux larges bajoues, assis en face de lui et qui le regardait vaguement de deux gros yeux bleus blafards, sans le reconnaître, lui avait prêté de l'argent aux taux onéreux, et il se souvint que le voisin actuel de Weill, l'épicier Muller, lui avait jadis coupé le crédit. Non! Il ne se ferait pas reconnaître de ces bonshommes! D'ailleurs, il avait affaire. Il paya. Si modique fut son débours, cela creusait encore son pécule très épuisé. Bah! il trouverait quelque argent, tout près, chez le notaire. Dans l'étude crasseuse, Strausser, le clerc boîteux, bègue et chassieux de Me Seliversohn, dès les premiers mots, leva les bras au ciel. Sans doute, il existait un compte Schreiter! Sans doute, un registre bien tenu faisait foi que les frais de gérance et de paiements d'intérêts avaient rongé, à peu près, le minuscule capital. Certainement, malgré que l'entretien du château d'Athwiller demeurât très coûteux, il demeurait une petite soulte à l'actif Jean Schreiter. Hélas! lui, Strausser, simple clerc, ne pouvait avancer sur ces avoirs anciens la moindre somme au créancier, car Me Seliversohn, parti, le matin même, pour marier sa fille, à Colmar, ne lui avait laissé aucune disponibilité. -Que diable! monsieur Schreiter, on prévient, on écrit, on ne tombe comme cela à l'improviste que pour apporter de l'argent, pas pour en retirer. Il fallait avoir une huitaine de patience, attendre le retour du notaire! Puis, pour changer de conversation, apercevant la médaille de Chine de son interlocuteur, Strausser opina: -Vous avez dû avoir chaud, là-bas! Il espérait quelque récit de campagne qu'il eût colporté au café du Commerce et au Lion d'Or. Mais Schreiter ne consentit pas à combler cette espérance. Il repartit. Dix kilomètres le séparaient d'Athwiller. Il s'y rendrait. C'était par une jolie route d'Alsace, blanche et poudreuse, bordée de vert. Au fond des collines sombres, Schreiter apercevait des petits clochers ardoisés sur des pans étroits de tours rosâtres. Un boqueteau d'arbres apparut, puis un large vignoble qui avait été sien, les champs qu'il avait vendus, la fabrique de billes dont il s'était défait, puis le lavoir et la grand'rue d'Athwiller (l'unique rue, parmi quelques ruelles). Au bout de la grand'rue, en clôture d'horizon, le château: une longue bâtisse, sans caractère ni ornement, un grand rez-de-chaussée, un étage bas, son château. Jean Schreiter pénétra dans la rue. Il s'arrêtait à la coupée des ruelles toutes pavoisées, à l'orée, d'un spacieux tas de fumier. Il circulait à travers les petites maisons basses toutes coiffées d'un énorme toit de tuiles plates à plusieurs rangs de menues lucarnes. Il ne se hâtait pas. Peut-être trouverait-il au château le gardien placé par le notaire et qui pourrait lui donner à dîner? L'absence du notaire devant durer huit jours, le plus expédient, s'il ne retrouvait personne au village, serait peut-être de franchir à pied la petite étape qui le séparait de Strasbourg, où, sans doute, il joindrait, sans peine, quelque vague cousin. Ses dix kilomètres l'avaient fatigué et altéré. Il avisa la devanture du cabaret, que tenait toujours Samuel Nathan, qu'on appelait le vilain Samuel pour le distinguer d'un Samuel Nathan plus à l'aise, et aussi parce que, grand, squelettique, les yeux troubles et globuleux, la casquette vissée à la nuque, il était vraiment fort laid. Ce cabaretier s'enquit d'un air grondeur de ce que son hôte désirait prendre en spécifiant que le choix du rafraîchissement ne pouvait désigner qu'un verre d'un excellent vin blanc, sa seule fourniture actuelle; pour les nourritures, il disposait de fromage, de pruneaux et de poires tapées. Le cabaretier se taisait devant ce sous-officier chevronné; des sucres d'orge pisseux dressés dans des verres opaques hérissaient sa devanture de perchoirs à mouches. C'était grâce à cette offre de nourriture substantielle que toutes les mouches du pays ne vrombissaient pas autour de Schreiter. Ayant servi un verre de vin blanc, le vilain Samuel articula lentement et comme parcimonieusement (car les paroles ne se mettent pas sur la note): -Sergent, il me semble que je vous connais. -Jean Schreiter, répondit brièvement le sergent. La main de Nathan se porta à sa casquette, aux fins de l'ôter, car les Schreiter avaient été riches; mais Nathan se souvint aussitôt que Jean Schreiter s'était ruiné, de sorte que son geste se termina en une sorte de caresse assujétissante que reçut la casquette. -Déjà sergent! murmura-t-il avec un respect affecté. Jean Schreiter comprit l'ironie du propos. Depuis qu'il revoyait son pays, malgré la familiarité apprise au régiment et quelque avilissement militaire de sa conscience, il se sentait quelque peu redevenir le jeune bourgeois d'autrefois, engagé à la suite de ruineuses fredaines. Il ne daigna point expliquer à ce macaque qu'un certain amour de la fête et de l'indiscipline lui coûtait souvent ses galons, l'obligeait à les reconquérir. Il se borna à payer sa dette et, la main sur la porte, demanda: -A propos, trouverais-je quelqu'un au château? -Des rats, des souris, des chats et le vieux Federmann. -Mimelé! Mimelé! appela à mi-voix le vilain Samuel quand Schreiter fut parti. Mimelé arriva, pomme d'api très colorée sous son serre-tête noir. -Voici Jean Schreiter revenu, simple sergent. -Et tu ne lui as pas parlé d'acheter le château? -Avec quoi? Tu as de l'argent? -Mais il y a des amis, des associés possibles. Je suis sûre qu'il n'a pas le sou et qu'il vendrait pour une croûte de pain! -Hypothèque, murmura Nathan. Hypothèque à purger! -Et après. Tu aurais bien pu m'appeler plus tôt. J'aurais eu l'idée de lui offrir à dîner. J'y cours. -Non! S'il a faim, il reviendra; il sera encore plus maniable, laisse-moi faire! -C'est parce que je t'ai toujours laissé faire que tu es resté gueux comme Job. Si ton cousin, le beau Samuel, exigeait que tu lui pàies ton loyer, comment paierais-tu? Rien n'irritait le vilain Samuel autant que la plus légère allusion à la prospérité de son cousin, le beau Samuel. Il écuma: -Tais-toi, vieille "kougel", âne rouge! -Je cours après lui, je vais lui parler. -Et moi, je vais t'écraser contre le mur! Il était brutal, Mimelé gronda: -A ton aise. Néanmoins, elle jetait un fichu sur ses épaules. -Où vas-tu? -J'ai promis à Rivkelé d'aller la voir. Rivkelé c'était la tante riche, la mère du beau Samuel. L'homme n'osa pas insister. Il alla s'asseoir derrière son espèce de comptoir et reprit, pour se donner une contenance, la lecture du vieil almanach strasbourgeois, "Le Messager boîteux", son unique aliment intellectuel. Jean Schreiter monta jusqu'au château. La grille en était solidement verrouillée, mais il y avait tout à côté une brèche dans le mur, mal obturée de quelques planches qu'il déplaça, écartant des branchettes de noisetiers exubérants; puis, traversant un petit parterre d'orties, il arriva au perron. Une marche en était descellée. La porte était close. Les vitres avaient été remplacées par des plaques de tôle. Il fit le tour de la maison. Le loquet de la cuisine céda sous sa main. Le désordre même de cette cuisine prouvait qu'elle était utilisée. Quelques hardes y pendaient, minables. Il se remit à parcourir la maison. Toutes les chambres étaient vides. Des panneaux de papier peint capricieusement déchirés et verdis de moisissures pendaient jusqu'au sol. A l'escalier de bois, Schreiter chancela et dut s'appuyer au pilier de départ de la large rampe. Il venait de se revoir tout enfant, glissant à califourchon de l'étage, sur cette rampe, de toute sa vitesse. Il se reprit, monta jusqu'à la chambre, où ses premières années avaient été dorlotées, puis parcourut le grenier où il avait joué si souvent parmi les vieux bahuts hors d'usage, les malles bordées de cuivre et de poils, les pièces de toile et les sacs de fruits séchés. Il redescendit au jardin, devenu un hallier. Une piste pourtant y était ménagée. Il sourit. C'était le chemin qui mène à la Bruche, qui, pour quelques mètres, passait par la propriété. Sans doute, le gardien avait-il entretenu cet accès pour aller pêcher tranquillement le goujon ou la truite. Autrefois, un petit pont enjambait l'étroit cours d'eau. Il n'en était point demeuré de trace. Schreiter revint lentement, escorté d'images d'enfance qui se levaient autour de lui, en brusques évocations successives des morts aimés, de lui-même, en robe courte, en chants, en danses, en petits pugilats avec des garçonnets de son âge. Tant de souvenirs l'assaillaient que sa fatigue s'accrut. Il rentra dans la cuisine, où il lui avait semblé apercevoir un escabeau. Le siège était si vétuste qu'il n'osa y demeurer. Le perron lui parut le seul endroit propre à s'y asseoir quelques moments. Peut-être, le gardien viendrait-il? Peut-être, pourrait-il obtenir une botte de paille et une couverture pour se coucher dans une chambre déserte. A travers la grille, des gens du village qui passaient le regardaient furtifs et hostiles. II ne les reconnaissait pas. Il ne semblait pas qu'il dût rencontrer, dans son pays natal, la moindre bienveillance. Le paysan est dur à l'homme ruiné. Il cacha sa tête dans ses mains. Sa fatigue était si forte qu'il s'endormit et ses souvenirs d'enfance contiunèrent à enluminer son rêve. II II se réveilla ou plutôt il perçut qu'on le réveillait. Sur le paysage assombri et doré, le soleil déclinait. Un grand beau garçon se tenait devant lui: -Eh bien! Schreiter, comment cela va-t-il? Le timbre jovial de la voix, aussi bien que le sourire permanent des yeux un peu bridés, la casquette invariablement rejetée sur la nuque, fixèrent immédiatement les souvenirs de Schreiter: -Bonjour Samuel, dit-il, la main tendue. Tu passais par ici? -Mais je passais un peu partout, ce qui n'est pas long à Athwiller. Je rentrais de course. La maman m'a dit: "Jean Schreiter est dans le village" J'ai répondu: "Je vais chercher Jean Schreiter. Tu mettras une assiette de plus". Et Dieu sait si tu tombes! La maman a fait tuer une oie, ce matin. Il ne faut point faire attendre la maman. Là-dessus, elle est susceptible. Allons! -Je te remercie. Comme tu dis, cela tombe justement très bien, Samuel. Je ne savais pas du tout... -Si j'étais là? -Non! dit en souriant Schreiter, si je mangerais ce soir. -Ni où tu coucherais. Tout cela est prévu. Allons! Ils reprirent la rue, l'unique rue. Devant le cabaret du vilain Samuel, quelques villageois, sur le banc de pierre, buvaient du vin blanc. Le salut déférent accordé à la prospérité financière du beau Samuel se nuançait de blâme. Allait- il ramasser les gueux, maintenant? Le cabaretier voyait plus loin. Sa grimace semblait. dire: "Avec du comptant, on fait de bonnes affaires!" Son esprit envieux voguait vers l'hypothèse. Le beau Samuel allait-il s'installer bientôt dans le château acheté par lui, réparé, remis à neuf, meublé? Pouvait-on savoir avec un homme qui toutes les semaines, à Strasbourg, passait à la banque pour ses affaires. Samuel et sa mère au château (encore que ce château ne fût qu'une grande bâtisse), les nombreux juifs du village, tous, ses cousins, en crèveraient de jalousie. Le beau Samuel poussait son ami dans la salle à manger. Schreiter eut un sourire de plaisir en voyant combien cette petite pièce heureuse contrastait avec la vaste salle à manger lugubre du château. Il en éprouvait de la joie pour son hôte. La pièce était habillée de bois clair, à mi-hauteur. Sur la nappe blanche, deux verres attendaient devant chaque assiette, en face de carafes, l'une d'or blond, l'autre d'escarboucle. Par déférence au désir de son fils, Rivkelé avait embauché sa vieille cousine Leselé pour servir le dîner. -Si tu veux passer un moment dans ta chambre, dit Samuel. Schreiter vit qu'on lui avait réservé à l'étage une belle pièce avec un lit d'acajou à grands rideaux blancs, les murs décorés de quatre chromos en couleur représentant la vie de Guillaume Tell. Après le dîner, copieux, égayé d'histoires militaires que contait Schreiter et de "tu as bien connu un tel, de Bouxwiller, ou un tel, de Wissembourg!" suivis d'anecdotes qu'émiettait Samuel, après la pipe et le verre de quetsch, la maman s'était retirée. Après un moment de silence, Samuel reprit: -Qu'est-ce que tu comptes faire, Schreiter? -Retourner au régiment. -Tu n'as pas une permission un peu longue? -Que veux-tu que j'en fasse? -Et le château? -Je te dirai presque aussi: "Que veux-tu que j'en fasse. Il est si délabré!" -Pas tant que ça! Au fait, pourquoi l'as-tu gardé? -Des rêves! Si j'avais attrapé l'épaulette! Si j'avais obtenu d'être en garnison à Strasbourg, m'y marier, voir pousser sur la pelouse du château des petits Schrei­ter!... Des rêves. Le veux-tu? -Quoi? -Le château. -Mais, que voudrais-tu en échange du château? -Une petite rente, pour quelques années. Jusqu'à ce que j'attrape la retraite. -La rente de quinze mille à quatre, cela ferait six cents francs. -Cela ferait bien à côté de la solde. Mais pendant combien de temps me servirais-tu cette rente? -Mais tout le temps, à moins que tu ne manges tes quinze mille francs. -Tu te proposes de me payer le château quinze mille. -Cela vaudrait peut-être un peu plus mais je ne peux pas y mettre davantage. -Le notaire m'a écrit qu'il ne trouverait pas amateur à six mille. -C'est qu'il a mal cherché. -Si je touche quinze mille francs, dit Schreiter, je me connais, c'est la bombe, c'est la perte de mes pauvres galons. L'argent ne me vaut eien... Si tu m'achètes le château, tu l'habiterais? -Non, certes. -Qu'en ferais-tu? -Retaper et vendre. -Avec bénéfice? -Peut-être, un peu! Dans combien de temps dois-tu te réengager? -Un an. -Tu pourrais donc reprendre la vie civile dans un an? -Oui, mais je ne le ferai pas. Donne-moi encore un peu d'eau-de-vie, veux-tu? Samuel remplit les deux verres. Schreiter reprit: -Garde-moi jusqu'au retour du notaire et puis nous irons à Wonderbronn et je te ferai une donation. -Mon vieux, dit Samuel, ce genre d'affaires, cela se traite le matin. Encore un coup de quetsch et nous dormirons là-dessus. Le lendemain matin, quand Schreiter descendit de sa chambre, sans faire de bruit, pour ne réveiller personne, il fut surpris de trouver dans la salle à manger Samuel, à côté de sa mère, devant d'énormes bols de café au lait fumant. -Qu'est-ce que tu prends, le matin? demanda Samuel. -Du café noir, de préférence. Il n'osait ajouter qu'il l'additionnait toujours d'un peu d'eau-de-vie; mais Samuel savait vivre et, à côté du bol de café noir il plaça la fiole de quetsch et un petit verre, malgré le regard un peu noir de la maman. -Je t'emmène, si tu veux, proposa Samuel. J'ai affaire à Stiehl ce matin, J'attelle la carriole. -Ça va! je te remercie; avec plaisir. Maison Villageoise En Alsace. La carriole fila sur la route plantée de peupliers. Devant une petite maison basse, fleurie de vignes, Samuel arrêta sa voiture: -Tu peux venir, tu ne me gênes pas. Une femme, grande, brune, agréable, se tenait sur le seuil. -Entrez, messieurs. -Mme Hamman, dit Samuel, en présentant Schreiter. Trois tasses de café apparurent comme par enchantement sur le guéridon central d'un petit salon campagnard. -Madame Hamman, j'ai conclu sans vous, pour votre maison de Sterlebourg. Vingt mille! -C'est merveilleux. Merci! Avez-vous pensé au remploi? -Mais oui! -Le cheval est mal attaché, s'écria Schreiter. Le cheval était bien attaché, mais Schreiter était discret. -Madame Hamman, dit Samuel, vous n'allez pas rester veuve toute votre vie! -Ça dépend. -Vous avez vu mon ami Schreiter? -II ne m'a pas reconnue. J'étais petite quand il m'a rencontrée. -C'est un très bon garçon. -Panier percé! -Ça dépend de qui tiendrait les anses. Vous savez, il a toujours son château. C'est délabré. Le notaire le convoite à bas prix et s'arrange à ne pas vendre ni louer. Il faudrait trois mille francs pour remettre à peu près en état. J'ai bien regardé. II n'y a que des abîmures. -Et alors? -Eh bien! vous avez de la fortune, Schreiter pourrait ne pas se réengager. C'est un homme énergique. Il vous aiderait à faire valoir vos biens. C'est franc comme l'or. Il n'a jamais péché que par désintéressement! Pensez-vous que, depuis hier, il insiste pour me faire donation de son château. La veuve sourit. -En somme, c'est un cadeau que vous me faites. -Deux cadeaux! un château et un mari. Solidité garantie pour les deux. -Je ne dis pas non... on verra. Samuel rappela Schreiter. Après quelques propos indifférents, ils prirent congé. La carriole les ramenait à Athwiller. -Tu me fais faire un drôle de métier, pour un marchand de biens, dit Samuel à Schreiter. -Et lequel? -Celui d'agent matrimonial! -Entre qui? s'écria Schreiter ébahi. -Entre Mme Hamman, qui sera ravie d'habiter le château d'Athwiller, et Jean Schreiter, qui ne réengagera pas et viendra faire valoir le bien de Mme Hamman, laquelle désire se remarier avec un brave homme! -Ah! dit Jean Schreiter, on verra! Et Samuel comprit à son accent que c'était tout vu. La Saint-Nicolas. C'était en temps de froid hiver, il y a trois quarts de siècle, dans une petite ville de l'Est. Tous les soirs, vers huit heures, le petit Léon voyait sans déplaisir disparaître la desserte et sa grand'mère jeter sur la table un vieux tapis, brodé, au milieu de sa prairie vert pâle, d'un vol d'oisillons déplumés par le temps. Puis Mme Rose Mosès, sa mère, disposait sur un coin de ce tapis un large carré de noir et luisant papier d'emballage. Décenché par ce signal, le petit Léon posait sur ce carré une grammaire et une grande feuille de papier. Dans ce silence, la grand'mère Esther et Mme Rose prenaient place et mettaient en oeuvre les grandes aiguilles à tricoter, tandis que Léon se prenait à relire, les lèvres bougeantes, une page de sa grammaire. Quant à M. Mosès, le père de famille, quoiqu'il eût disposé près de la lampe son fauteuil et son journal, il semblait attendre quelque chose, sans impatience d'ailleurs. Dans le silence de la rue, on entendait un pas pressé. Alors seulement M. Mosès allumait sa pipe de bruyère et allait ouvrir la porte en disant: "Bonjour, monsieur Schneider, l'enfant est prêt." Sur ces invariables paroles, M. Schneider murmurait machinalement: "Et la santé?", ôtait son chapeau et son paletot, puis acceptait le petit cigare que lui tendait, boîte ouverte, M. Mosès. Alors seulement M. Mosès dépliait son journal, qu'il ne lisait point, car il écoutait, avec délices, le petit Léon triompher de son texte grammatical. Tout le monde lui disait que son fils était intelligent. Nul n'en était plus persuadé, et, pendant l'exécution des différents exercices que commandait M. Schneider, la grand'mère et Mme Rose ne cessaient de correspondre en sourires attendris. Il y avait deux raisons pour que la leçon d'hébreu eut été fixée à huit heures du soir, après le dîner. M. Mosès estimait que la leçon d'hébreu devait être donnée dans le recueillement. Or, à cette heure-là, les affaires étaient interrompues, les commis partis. On était seuls dans l'arrière-boutique-salle à manger. L'autre raison, c'était que M. Schneider était moins exigeant pour la rémunération de ce travail, le soir. Le jour, il était fort occupé à diriger, avec son jeune frère, une petite école. Souvent, il devait même lui en laisser tout le soin, car il était aussi chantre dans les oratoires israélites des villages de la banlieue, sacrificateur dans ces mêmes parages, invité à des repas de noces dont il rehaussait le charme par de piquantes anecdotes. Il tenait aussi quelques comptabilités chez des Pollacks. Il économisait fortement dans l'espoir de pouvoir un jour s'installer à Paris, Eldorado sillonné de Pactoles. II parlait de Paris avec enthousiasme à M. Moses, résolu, lui aussi, à s'y transporter pour munir le petit Léon de maîtres de plus en plus choisis. Tous les deux économisaient. C'est pourquoi le cigare de M. Schneider, celui que lui offrait M. Moses, était l'unique de sa journée et ce cigare était invariablement un cigare à deux pour trois sous. Ce soir-là, la neige tombait douce et drue. L'heure des affaires étant passée, personne ne s'occupait d'en diminuer ni d'en froisser l'épais tapis. La neige s'étalait à sa guise, nivelait le trottoir et la chaussée. Tout à l'heure, le jeune Léon avait passé de longues et exquises minutes à regarder les flocons de duvet blanc bleuir puis se dorer en glissant au long de la lanterne vive du reverbère. Puis il s'étonna de voir paraître, sur le carré de papier d'emballage à côté de sa grammaire, une corbeille d'oranges, des tasses, un sucrier. Il y avait quelque chose d'anormal dans l'air! Quand il ouvrit sa grammaire, son père lui dit avec un bon sourire: "Ne te presse pas trop". C'était une atmosphère de bienveillance générale, comme ouatée, ce qui encouragea Léon à demander à son père un livre d'images et celui- ci lui tendit, comme toujours à cette même requête, un dictionnaire de l'Alsace avec vues de villes et reproductions d'armoiries où l'imagination de l'enfant aimait à galoper en retrouvant tant d'anecdotes familières dont on lui avait rebattu les oreilles (et qu'avait contées un tel de Wasselonne ou un tel de Mutzig) sans qu'il en fût encore lassé. Tout de même, il s'apercevait que l'heure passait dans le silence. -Quel temps! dit Mme Moses. -Quel temps! répéta M. Moses. -C'est la saison, dit Mme Esther qui, après avoir regardé la pendule, se mit à peler des oranges. — -Cela le retarde, dit Mme Moses. M. Moses lui jeta un regard de mécontentement ce qui ne manqua point d'étonner Léon qui menait de front, avec sa souplesse enfantine, des rêveries et la stricte observation de ce qui se passait autour de lui. Mais voici des coups dans la porte. Ah! ce n'étaient pas les deux coups vifs, habituels, de M. Schneider. Il y eut trois coups larges, sonores, espacés, solennels. M. Mosès se précipita et Léon l'entendit prononcer: "Fermez vos parapluies pour entrer. Tenez! mettez-les là et fermez bien la porte". Et il rentra. Derrière lui, ce fut un grand vieillard. Son costume, Léon en avait vu de semblables à des livres illustrés, peuplés d'histoires, de contes de fées, et nulle part ailleurs. Il y avait vu, tout pareils, des magiciens, la baguette tendue; mais ces magiciens n'avaient pas de lunettes. Le plus curieux, c'était qu'à côté de ce vieillard chauve, perruqué de neige, le col de la simarre rouge ourlé d'hermine ou de neige, se présentait un tout petit vieillard, d'un mètre de haut à peine, orné aussi d'une grande perruque neigeuse, et à la simarre rouge, au col d'hermine ou de neige, qui aidait le plus grand vieillard à porter un paquet que, gravement, sans une parole, les deux magiciens se mirent à déficeler. Il en sortit, le papier gris tombé comme un nuage qui s'étend, un petit cheval mécanique. Si l'attention de Léon ne fut pas captivée pour l'éternité, seule une nouvelle merveille s'y opposa. Les deux magiciens s'approchèrent de la table et y firent tomber un tas de bonbons emmaillotés à petites franges tordues, où Léon reconnut les pistaches et les caramels dont la grand'mère Esther le bourrait quand elle était contente. En ouvrir un, en extraire un inoffensif pétard et en arracher un fracas minuscule fut, pour l'enfant, l'affaire d'un instant, comme de s'assurer que le cheval mécanique obéirait, pour avancer et reculer, à une simple pression de la main. Tout de même, Léon était encore pétri d'étonnement lorsqu'il vit son père tendre la boîte à cigares, passer l'allumette... Néanmoins, comme sa mère l'avertissait de remercier aimablement saint Nicolas, il ne comprenait plus. Il toucha à nouveau la terre ferme du raisonnement, quand son père prononça, du ton le plus simple: "Asseyez-vous donc, monsieur Schneider". Et le petit vieillard, ayant, d'un coup sec, arraché sa longue barbe blanche, Léon reconnut le petit Botzung qu'on invitait parfois à venir galopiner avec lui dans le grenier et que, pour l'instant, la grand'mère Esther se mit à farcir de pralines. M. Schneider, lui, prit un siège sans rien rejeter de ses oripeaux. Il conservait sa gravité habituelle. Léon s'aperçut bien que c'était grande fête, car défilèrent thé, gâteaux, fruits, vin fin et, exceptionnellement, M. Mosès offrit à M. Schneider un deuxième cigare. Mais, en intermède, M. Schneider articula: "Mon petit Léon, ce n'est pas une raison pour que tu ne récites pas ta leçon". Léon lui conta, d'une façon brève, ses impressions sur la sortie d'Egypte; Saint Nicolas en rectifia le cours de quelques menues observations. Il fit lire à Léon quelques lignes de texte hébreu qu'il interrompit, en concluant: "Nous en resterons là: pour aujourd'hui". Puis il prit congé en emmenant le petit Botzung, et Léon entendit son père dire, avant de refermer la porte: "Il neige encore! Ouvrez vos parapluies". Pendant que le saint Nicolas juif s'en allait par les rues, où il allait sans doute rencontrer ses confrères chrétiens, nolisés, selon la coutume d'alors, pour apparaître aux enfants la main pleine de cadeaux, Léon questionna son père, car il sentait le besoin de vérifier ses croyances: "Saint Nicolas, papa, c'est un vrai saint!" "Bah! dit le père, saint Nicolas, devant comme derrière, c'est M. Schneider! Mais cette fête de saint Nicolas est une bonne fête et il n'y a pas de raisons pour que tu n'aies pas les mêmes plaisirs que les autres enfants de la ville". Il ajouta, avec un regard circulaire sur toute la famille: "C'est ça le progrès". Comme il était modeste et qu'il n'avait pas à rendre de comptes, il ne révéla point que c'était lui-même qui avait imaginé d'ajouter cette branche de commerce aux métiers variés de M. Schneider, assez largement indemnisé ce soir-là, pour qu'il songeât à accroître et renouveler l'exercice de cette nouvelle spécialité. Source: http://www.poesies.net