Poésies Diverses Contenant des sujets héroïques, des passions Amoureuses et d'autres matières burlesques et enjouées Par Guillaume Colletet (1598-1659) TABLE DES MATIERES PREFACE POEMES ODES AMOURS DE CLORIS AMOURS DIVERSES AMOURS DE CLAUDINE MESLANGES LE QUATORZAIN BURLESQUE BALLETS TOMBEAUX VERS PIEUX PREFACE preface de l' autheur, mise à l' entrée de ses premieres oeuvres poëtiques. quoy que je te presente un assez juste volume de mes vers, si est ce que je m' estois proposé de te le donner encore plus parfait, et plus ample. Mais comme en cela je n' ay manqué que de loisir, tu dois croire qu' avec un peu plus de temps et de commodité je repareray ce defaut. Tu me l' advouëras possible quelque jour, lors que je te presenteray une seconde partie de mes oeuvres. C' est là que j' espere de te faire voir dans plusieurs pieces nouvelles, et dans des matieres plus solides et plus serieuses, jusques où peut aller la force de mon genie. Ce n' est pas toutesfois qu' en publiant ce livre, je te veuille oster la liberté de juger de moy. Comme il y a icy assez dequoy exercer ta censure, peut-estre y rencontreras-tu quelque chose digne de ton approbation. Je mets en ce noble rang mon poëme epique du triomphe de la paix, ma nuit amoureuse, mes vers lyriques sur la defaite des anglois en l' isle de Ré, le banquet des poëtes, qui a esté imprimé tant de fois, et tant de fois aussi loüé des maistres de l' art, l' ignorance abbatuë, et toutes les autres pieces de plus longue haleine ; non seulement pource que ce sont les dernieres que j' ay composées, mais encore pource qu' elles sont plus capables des grands ornemens de la poësie. Je ne te dis pas cela pour te persuader que je sois un grand poëte. Comme je n' ay pas assez d' esprit pour l' estre, je n' ay pas aussi la vanité de me le dire. Je reconnois ma foiblesse par tout, et je n' aspire point à cette approbation generalle, qui est comme le phoenix en la nature, ou la pierre philosophale dont tous les hommes parlent tant, et que pas un n' a sceu trouver encore. Ceux à mon advis, qui en matiere de poësie avoient plus de droict d' y pretendre, quoy que diversement, tant à cause de la difference de leur style, que des diverses matieres qu' ils ont traittées, estoient Ronsard, et Malherbe ; et cependant nous voyons comme l' on croid qu' ils en soient esloignez. Il y en a tel qui ne croiroit pas estre bon poëte, s' il ne choquoit leurs escrits, ou ne censuroit leurs moeurs. Il y a de l' envie, et de l' ignorance par tout, jusques chez ceux qui sont les plus dignes de pitié, et qui ont le moins d' interest de paroistre sçavans. J' en ay veu qui ne pouvant qu' à peine discerner un sonnet d' avec une elegie, ne laissoient pas toutesfois de nous juger souverainement, et à cause de leurs grands biens et de leur authorité, d' imposer le silence aux autres, cependant que les vrays connoisseurs ne peuvent s' empescher d' en rire sous la cappe, et mesme de les percer de quelque trait d' epigramme satyrique. Quant à moy j' escris pour mon plaisir, et pour le contentement de ceux que j' ayme. Je mets en ce rang tous ceux qui cherissent les muses, qui font cas de leurs favoris, et qui sçavent les secrets de nostre art. Car pour ce qui est des autres, il m' importe peu du mespris, ou de l' estime qu' ils fassent de mes ouvrages. Et veritablement si j' eusse eu des secretaires à gage pour fournir autant de copies de mes vers que l' on en exigeoit de moy, je ne serois pas maintenant dans l' apprehension de troubler ton repos par un si mauvais divertissement. Mais l' advantage que tu peux avoir en cecy, c' est que tu n' as pas à faire à un importun. Si tu fais paroistre le moins du monde que tu sois degousté de ma lecture, ce dégoust me rebutera si bien que je ne me presenteray jamais devant toy qu' avec un desplaisir de t' avoir donné la peine de me lire, et d' en avoir aussi tant pris pour estre leu. Si contre mon esperance, tu me traittes favorablement, et si tu me fais paroistre que tu as trouvé dans mes escrits quelque chose qui te plaise ; sçache que je suis encore en âge, et en estat de mieux faire, et que mon esprit apperçoit encore des lumieres et des perfections au de là de tout ce que je me suis imaginé jusques icy. Si en quelques endroits de ce livre tu rencontres quelques vers qui ne te semblent pas si forts, ny si travaillez que le reste, sçache que ce ne sont que de petites pieces, qui se ressentent de la verdeur de l' âge où je les ay conceuës ; ou que ce sont des poësies que j' ay esté contraint d' accommoder à la portée de ceux pour qui j' ay escrit ; ou finalement que ce sont des mysteres connus à quelques-uns, et que je ne suis pas oblig 2 é de descouvrir aux autres. Aussi comme d' ordinaire il arrive que chacun n' aime les choses qu' autant qu' il les croid aimables, et ne s' en rapporte qu' à la capacité de son esprit, il se pourra faire que ce que tu estimeras le moins passera parmy eux pour quelque chose d' excellent, et de rare. Au pis aller ces petites pieces ne serviront qu' à relever les autres, et à les faire éclatter davantage. Ainsi les meilleurs peintres parmy leurs couleurs vives et delicates en employent de mornes et de sombres, et les appliquent avec des traits plus rudes et plus grossiers. Ils meslent la lumiere aux ombres, et font comme la nature, qui tire le jour du sein des tenebres. Toutes les fleurs de la terre ne sont pas des tulippes, ny des roses ; toutes les parties du ciel, ne sont pas le soleil, ny la lune ; il n' y a guere de beau temps sans nuage, de beau visage sans quelque tache, ny de perfection si accomplie qui n' ait son deffaut. Apres tout, si ces raisons ne sont point capables de te satisfaire, et que tu ne m' excuses pas, je m' excuseray bien moy-mesme. Tu serois bien cruel de persecuter celuy qui ne travaille que pour ton plaisir ; et j' aurois bien changé d' humeur, si je me voulois donner la peine de rendre contens ceux qui tesmoignent de ne le vouloir jamais estre. N' attens pas que j' aille emprunter icy la plume de plusieurs amis, pour me dresser des prefaces, ou des apologies, afin de prevenir tes atteintes, de publier mes louanges, et de me faire passer pour ce que je ne suis pas. Je le pourrois faire aussi facilement que pas un autre, n' estant pas hay de ceux qui en sont les justes distributeurs. Mais ce soin repugne à mon naturel, je suis ennemy du fard, j' aime la simplicité par tout ; et cela jusques au poinct que personne ne me sçauroit si peu loüer en ma presence, qu' il ne lise en mesme temps sur mon visage la honte que j' en ay. Ce que les autres escoutent avec plaisir, je ne le sçaurois entendre qu' avec peine ; et ce qu' ils reçoivent comme un devoir, je ne le reçois que comme une flatterie. Il faut bien faire de plus grands efforts d' esprit, pour meriter de la loüange. De ce grand nombre de poëtes qu' on void en France, je n' en connois que trois ou quatre, qui ayent droict de pretendre à la gloire des lauriers. Je les nommerois icy, n' estoit la crainte que j' ay d' attirer l' envie des autres dessus eux, et leur haine dessus moy. Je voy beaucoup de poësies loüées, mais j' en voy bien peu de loüables. Le peuple est un fort mauvais juge, et si tost que je luy vois approuver quelque chose, j' en appelle devant les sages, qui sont d' un contraire advis. S' il juge bien, c' est par hazard, et non point par raison, puis qu' en effet il est depourveu de ceste partie, qui est celle des bons esprits, et des honnestes gens. Je n' estime pas un homme plus habile, pour voir son nom en la bouche de tout le monde, jusques aux chantres de la samaritaine. Ce qu' ils appellent gloire, je l' appelle infamie. Et s' ils meritent quelque recompense, pour ne point profaner nos sacrez lauriers, il les faut couronner d' un bouchon de cabaret, puis que leurs ouvrages y ont esté conceus, qu' ils n' y ont eu pour livre qu' une bouteille, et pour estude qu' une table, ou qu' un lit. Ils affichent leurs actions par tous les carrefours, et l' air des places publiques ne retentit que du bruit de leurs desbauches. Certes il me semble qu' au lieu de faire trophée de ces deffauts, on les devroit cacher comme des parties du corps que la bien-seance oblige de couvrir. Le public y a de l' interest, les muses en sont scandalisées, et les honnestes gens en sont offensez. Et c' est peut estre d' où provient que ceux qui estoient autrefois les plus estimez, ne sont pas aujourd' huy les plus considerables. On mesure tous les autres à l' aulne de ceux-cy. Et vous n' avez pas si tost dit que c' est un poëte, qu' il semble que ce soit une cervelle demontée, et un esprit evaporé. Chose estrange de la corruption de nostre siecle, à comparaison de la pureté des siecles passez ! Dés qu' un homme avoit merité ce glorieux titre de poëte, on luy decernoit des triomphes publics ; et chascun le loüoit en particulier, comme celuy de qui l' esprit esclairé s' eslevoit au dessus du reste des hommes, et s' approchoit de bien prés de la divinité. On l' appelloit l' interprete des dieux, les delices du ciel, et l' ornement de la terre ; et les roys qui les combloient alors d' honneurs et de presens, ne travailloient pas moins à gaigner leur bien-veillance, qu' à estendre les bornes de leur empire. Aussi est-ce par ce moyen là que leurs vertus sont passées jusques à nostre temps, et que leurs noms sont encore en aussi grand respect parmy nous, qu' ils estoient durant leur vie. Monarques, princes, et grands du monde, c' est en vain que vous faites de belles actions, si vous estes privez de la plus douce recompense qui puisse flatter une ame genereuse. En vain vostre valeur et vostre courage produisent des effets incomparables, si vous n' avez des hommes capables d' en entretenir la posterité, et d' en conserver la memoire dans les fastes du temps. Apres avoir cueilly des lauriers dans le champ de mars, vous les verrez bien-tost seicher, si vous ne les transplantez dans le champ des muses. Il n' y a que les favoris de ces belles deesses, qui puissent dignement cultiver de si divines plantes, et ressusciter ce que la mort tasche d' ensevelir dans un eternel oubly. Favorisez donc leurs veilles, et secondez leurs entreprises. Peut-estre que ce siecle n' est pas si sterile en bons esprits, que vous n' en trouviez enfin quelques-uns qui sçauront bien dire, ce que vous sçavez bien faire. POEMES Desir des champs. Fraisches ombres des bois couronnez de verdure, Que zephire caresse avec un doux murmure, Campagne d' emeraude, et vous tapis de fleurs Que l' aurore embellit des perles de ses pleurs ; Grottes dont le cristal ne s' escoule qu' à peine De peur d' abandonner une si riche veine ; Beaux canaux de qui l' or s' y mire à tous momens, Conques, petits rochers semez de diamans, Sources qui promenez sur l' esmail de ces rives À longs replis d' argent vos ondes fugitives ; Oyseaux, de qui l' azur, et les chants gracieux Charment esgallement et l' oreille et les yeux, Jardins dont les beautez et les herbes naissantes Seront malgré l' hiver à jamais fleurissantes ; Ô silence, ô repos qui me semblez si doux, Delices de mes sens, quand seray-je avec vous ? Si cet heur m' advenoit, vos cavernes recluses Me verroient bien souvent entre les bras des muses ; Là ces divinitez qui sont tout mon soucy, Me feroient des faveurs que je n' ay pas icy ; Elles cherchent l' ombrage et les lieux solitaires, Le silence est amy de leurs sacrez mysteres, Ce n' est rien qu' en secret qu' elles nous font la cour, Elles craignent le monde, et la clarté du jour ; Et leur coeur est si pur, que ces chastes pucelles Auroient honte qu' on vid des hommes avec elles. Là tantost plein d' ardeur je chanterois des vers Qui ne pourroient perir qu' avecque l' univers, Maintenant je verrois dans la glace d' une onde De la terre et du ciel l' image vagabonde ; Tantost j' escouterois mille petits oyseaux Flatter de leurs chansons les nymphes des ruisseaux, Tantost j' irois oüir cette amante esplorée Qui nous fait pasmer d' aise aux despens de Terée ; Tantost je verrois Flore en ses plus beaux habits, Tantost le sein des eaux éclatant de rubis, Tantost j' escouterois les soupirs de Zephyre ; Bref, j' y possederois tout ce que je desire ; Et j' y rendrois enfin mon sort si glorieux, Qu' il n' est homme ny Dieu qui n' en fust envieux. Sainctes flames des coeurs, doux charme de memoire, Qui peignez devant moy l' image de la gloire, Qui d' une vive ardeur eschauffant mes esprits, Me rendez jour et nuict de ses charmes épris ; Si vous avez esté mon unique esperance, Si je n' ay point suivy les pas de l' ignorance, Si vos seules faveurs ont chatoüillé mes sens, Si j' ay tousjours aimé vos plaisirs innocens, Si mesprisant le soin des richesses du monde J' ay puisé mes thresors dans le sein de vostre onde, Si les peuples m' ont veu preferer mille fois L' ombre de vos lauriers aux couronnes des rois, Si je n' ay point hay le vain nom de poete, Muses, octroyez moy le don que je souhaite ; Retirez moy si bien de la ville et du bruit, Que je puisse fuir le monde qui me suit, Et pour me delivrer d' un si fascheux servage, Enlevez moy d' icy dans le sein d' un village. L' hiver. Desja l' hyver herissé de froidure De ces beaux lieux la grace défigure. L' or qui paroit les cheveux de Cerés N' eclatte plus dans le sein des guerets, Toute la terre auparavant si verte D' un voile blanc a la face couverte ; Le ciel n' a plus son visage riant, L' astre du jour pleure en son orient, Triste qu' il est que la nuit obscurcie Dans peu d' espace à sa traitte accourcie, Et que son feu jadis si precieux. Cede à celuy du forgeron des dieux. De leurs cachots tous les vents se départent, Deçà delà les aquilons s' écartent, Et d' un gosier dont le souffle est affreux Luttent sans cesse et se font guerre entr' eux. Si quelque pin sensible à cet outrage À leur effort oppose son feüillage, Pleins de fureur ces invisibles fleaux Battent son tronc, deschirent ses rameaux ; La terre en gronde, et les fleuves en tremblent, Lors les zephirs et les oyseaux s' assemblent, Et dans l' effroy qui les fait taire tous Cherchent un lieu plus tranquille et plus doux. À leur exemple, Alidor, je te prie, Quittons ces champs et leur noire furie, Jusques à tant qu' un air plus adoucy Nous y rameine, et le printemps aussi. Tandis beaux lieux qui fustes mes delices, Plaisans tesmoins de mes gays exercices ; Cheres forests dont les ombrages noirs Me fournissoient de si doux promenoirs, Petits ruisseaux qui ne vous pouviez taire Dans le plaisir de me voir solitaire ; Prez esclattans de diverses couleurs, Qui pour moy seul faisiez naistre des fleurs ; Voix qui du fonds de cette grotte obscure Redis encor mon heureuse advanture, Lors que Cloris dans ses chaudes ferveurs Me prodigua ses plus cheres faveurs ; Et vous ô dieux, vous nymphes bocageres, Chastes bergers, innocentes bergeres, Prestez l' oreille à mes tristes adieux, Je reverray quelque jour ces beaux lieux ; Je vous le jure, et pour preuve eternelle Que je fais voeu de vous estre fidelle, Quoy que Paris en devienne jaloux, Je laisse icy mon coeur avecque vous. L' adieu des champs. Ruisseaux qui sur ces fleurs eternellement vives Promenez le crystal de vos eaux fugitives, Vous antres tenebreux, solitaires deserts, Rochers qui vous perdez dans le vague des airs, Et vous sombres forests, de qui l' horreur sacrée Reconforte les dieux, et les nymphes recrée, Que ce bien me plairoit, et me sembleroit doux, Si je pouvois mourir, et vivre avecque vous ! Mais la rigueur du sort qui me nuit, qui m' outrage, Et qui croid triompher de me voir en servage, Pour me plonger encor dans les soins de la cour Me force de quitter vostre aimable sejour. Chaste soeur du soleil, deesse vagabonde, Qui partages la terre avec l' astre du monde, Deïté tutelaire et des bois et des champs, Si tu te pleus d' oüir la douceur de mes chants, Si tes nymphes fuyant l' embusche du satyre Ont marié leurs voix aux accords de ma lyre ; Si j' ay plus que pas un des hommes immortels De guirlandes de fleurs couronné tes autels, Fayque dans peu de jours ces beaux lieux je revoye, Puis qu' ailleurs je n' ay point de repos ny de joye. Tandis, jusques à tant que mon sort adoucy Me soit plus favorable, et me rameine icy, J' auray tousjours empraint au fond de ma pensée Le portraict bien heureux de ma gloire passée ; Et rien ne me pourra jamais entretenir Que l' eternel objet de vostre souvenir. Adieu donc clairs ruisseaux, adieu sombres rivages, Qui me semblez plus doux plus vous estes sauvages, Adieu vastes deserts, adieu rocs sourcilleux, Adieu parc herissé de chesnes orgueilleux, Adieu sainctes forests de feuilles couronnées Où ma muse a passé de si douces journées, Adieu divinité qui preside en ce lieu, Je vous laisse mon ame en vous disant adieu ; Sçachez que pour aller où le sort me convie, Je perds en vous perdant le repos de ma vie. Ainsi, cher Alidor, mon esprit soupira Lors que de tes deserts le ciel me retira ; Et qu' abandonnant l' or d' un lieu plein d' innocence Je r' entray dans les fers du lieu de ma naissance. Si ma muse est encor l' objet de ton desir, Ces vers te doivent estre un sujet de plaisir ; Mais si tu m' aimes bien, tu ne les sçaurois lire Que mon mal ne te cause un semblable martyre. La nuit amoureuse. Petits globes d' argent, dont la flame connuë, Sort du fonds de la mer pour luire dans la nuë, Flambeaux estincelans, dont les aimables traits Naissent du sein de l' ombre, et l' étouffent apres ; Tenebreuses clartez ; yeux de la nuit obscure, Qui veillez quand tout dort au sein de la nature, Puis que vous estes seuls les fideles témoins De la douce faveur que j' esperois le moins, Et que vostre clarté ne donne plus d' ombrage À l' aimable sujet des plaisirs où je nage ; Astres soyez secrets, et ne publiez pas Que Philis me fait vivre apres tant de trépas. Le monde est bien trompé qui croid que je souspire, Que le feu que je sens soit un feu de martyre ; Qu' amour comme un tyran, et non pas comme un roy, Imprime dans mon coeur les marques de sa loy, Qu' en vain à mon secours sa grandeur je reclame, Qu' un eternel hyver recompense ma flame, Que je sois plus hay lors que j' aime le mieux, Que je sois le rebut de la terre et des cieux, Que mon excez d' amour soit un excez d' audace, Que la mer pour moy seul n' ait jamais de bonace, Et que de la beauté dont mon coeur est épris Je ne recueille enfin que honte et que mépris. Cependant à souhait je l' embrasse et la baise, Et ne me plains de rien, si ce n' est de trop d' aise ; Je beny l' heureux jour qui me rendit amant D' un esprit si parfait et d' un corps si charmant. Je luy voy de l' ardeur autant que j' ay de flame, Je regne dans son coeur comme elle dans mon ame, Et la terre et le ciel, ont selon mes desirs Moins de fleurs et de feux que je n' ay de plaisirs ; Je me voy sur le port affranchy du nauffrage ; Philis se rend à moy si je luy rends hommage ; Et pour comble de biens, je voy que sa douceur Me rend de sa beauté l' unique possesseur. Sur les lys de son sein mollement je repose, Je baise mille fois ses deux levres de rose, J' idolatre sa jouë, et frise ses cheveux, Je les épans en onde, et les reserre en noeuds, Je me pasme aux rayons de ses douces oeillades, Qui guerissent mon corps et mes esprits malades, Alors que flanc à flanc, bouche à bouche pressez, Nous nous récompensons de nos ennuis passez. Mille petits amours, nos folastres complices, Viennent participer à nos cheres delices ; Sur son front de crystal l' un aiguise ses dards, L' un se mesle en sa tresse, et l' autre en ses regards, L' un nous couvre de myrthe, et de fleurs immortelles, L' autre évente nos feux du doux vent de ses aisles. Beaux astres qui voyez tant de ravissemens, Si vous fustes jamais propices aux amans, Tandis que dans le ciel vos clartez font la ronde, Contentez-vous de voir ce que je cache au monde ; Vostre splendeur obscure est plus douce à mes yeux Que les feux éclatans du soleil radieux, Puis qu' il est vray qu' un jour sa lumiere indiscrette Découvrit Cytherée en sa flame secrette, Par tous les mouvemens que donne la pitié, Favorisez un peu nostre ardante amitié, De semblables plaisirs formerent vostre essence, Car ce fut des baisers que vous pristes naissance. Un soir comme j' errois solitaire en ces lieux, Voyant tant de flambeaux espandus dans les cieux, Ce petit Dieu qui range aux loix de son empire Tout ce qui meut au monde, et tout ce qui respire ; Ces astres, me dit-il, qui d' un branle divers Du sein du firmament éclairent l' univers, Doivent à mon pouvoir ce qui les fait paraistre, Et n' auroient point esté sans moy qui les fis naistre. Au temps qu' on n' avoit point encore en ses amours Déguisé son visage et fardé son discours, Que les dieux se plaisoient d' habiter sur la terre, Qu' ils n' avoient point encore élancé le tonnerre, Que le fraisle respect de quelque dignité N' estoit pas le tyran de nostre liberté ; Que le fer ny l' acier n' estoient point en usage, Que les plus hauts sapins n' en craignoient point la rage, Que la possession devançoit le desir, Que la nature estoit la reigle du plaisir, Que le temps ne rendoit aucune flame esteinte, Qu' elle éclattoit par tout et sans honte et sans crainte, Et qu' on n' interrompoit les discours des amans Qu' avecque des baisers et des embrassemens ; En ce temps bien-heureux, Jupiter jeune encore, Affranchy qu' il estoit du soin qui le devore De rendre sa grandeur redoutable aux humains, N' avoit pas pris encor l' Aegide entre ses mains ; Osse, ny Pelion, Briare, ny Typhée N' avoient pas de leur perte embelly son trophée ; Mais comme un jeune enfant sous son pere grison, Il admiroit du ciel la brillante maison, Et tout son entretien, et tout son exercice, Estoient les petits jeux qu' inventoit sa nourrice, Quand il vit par hazard éclatter en ces lieux Je ne sçay quel objet qui luy charma les yeux ; C' estoit une beauté qui servoit à Cybelle, Dés que son oeil la voit il la trouve si belle, Que pour elle son coeur commence à soupirer, Et n' a plus de desirs que pour la desirer ; Soit de jour, soit de nuit, qu' il veille, ou qu' il repose, Il voudroit posseder une si belle chose ; Il ne la connoist pas, mais son coeur en effet Juge par sa douleur du plaisir qu' elle fait. Dans ce ressentiment il aborde son pere, Dont le sceptre fatal tout l' univers tempere ; Lors d' un esprit esmeu, d' une timide voix ; Ô pere, lui dit-il, qu' est-ce donc que je vois, Qui lance dans mon sein tant de pointes de flame, Et passant par mes yeux vient agiter mon ame ? Mon fils, luy respond-il, tourne tes pas ailleurs, Cherche si tu m' en crois d' autres destins meilleurs ; Ce que tu viens de voir, c' est une ombre infidelle, Qui trompe tost ou tard ce qui s' approche d' elle ; Ombre ou non, ce dit-il, plein d' un petit couroux, Jamais pourtant mes yeux n' ont rien veu de si doux, Et mon humeur enfin ne seroit plus si sombre, Si mon corps s' unissoit avec cette belle ombre. Saturne à ce dessein ne pouvant consentir, À force de raisons l' en voulut divertir, Mais sa lente froideur ne pût jamais esteindre Ce violent brasier dont on le voyoit plaindre. Jupiter à son mal cherchant la guerison Prenoit tous ses conseils pour une trahison ; Plus on le destournoit d' aimer ce beau visage, Plus son coeur s' engageoit dans un si doux servage ; Quelque part qu' elle allast il marchoit sur ses pas, Il monstroit son amour comme elle ses appas ; Et fit tant à la fin par sa perseverence Que de cette belle ombre il eut la joüissance. Mais pour rendre eternels les effets de ses yeux, Et les faire admirer des hommes, et des dieux, Autant de doux baisers qu' il cueille dans sa couche Sur les naissantes fleurs d' une si belle bouche, Tout autant il marqua de petits feux luisans Dessus le front des cieux à ses voeux complaisans ; Afin qu' au mesme instant qu' ils commencent leur ronde, Ces belles dont les yeux ravissent tout le monde, Par mille privautez invitent leurs amans À gouster des plaisirs si doux et si charmans ; Aussi dés que vostre oeil ces lumieres contemple, Mortels, faites l' amour par zele, ou par exemple, Le temps vous favorise, et la terre et les cieux ; Puis on ne peut faillir en imitant les dieux. Ainsi me dit l' amour d' une parole affable ; Mais dans l' égarement d' une si belle fable, Je ne m' apperçoy pas que les rais du soleil Donnent desja la fuite aux ombres du sommeil. Je voy ces feux paslir, son éclat les surmonte, Et je me trouve seul qui rougis de leur honte ; Adieu petits flambeaux, je pren congé de vous Jusqu' à tant que cet astre ait pris congé de nous. Pour loyer des beaux vers dont ta muse animée A jusques dans le ciel poussé ma renommée, Que te puis-je donner, Frenicle mon soucy, Favory d' Apollon, et des graces aussi ? Si j' estois agité de l' ardeur qui t' allume, Si le miel comme à toy distilloit de ma plume, Ma plume en ta faveur traceroit des escrits Que chacun jugeroit dignes des grands esprits. Dans les doctes accens d' un fluide langage Mieux que dans un tableau je peindrois ton image, Qui pour toy feroit naistre autant d' adorateurs, Que la France produit de celebres autheurs. Mais puisque tant de bien mon astre me dénie, Que mon style est rampant, que j' ay peu de genie, Je quitte ce travail à qui le fera mieux ; Et voulant t' honorer comme l' on fait les dieux, D' un timide respect, du coeur, de la pensée, Je suy les mouvemens dont mon ame est pressée. Peut-estre un jour le ciel dans un plus grand loisir M' en donnant le pouvoir ainsi que le desir, Réveillera pour toy les fureurs de ma muse, Et me prodiguera le bien qu' il me refuse. Cependant si jamais les faveurs de l' amour Obligerent tes sens à luy faire la cour ; Si les beaux yeux d' Isis dont tu cheris l' empire Ont causé le bonheur que ton ame respire, Souffre le doux transport d' un amant bienheureux, Qui fut autant aimé qu' il estoit amoureux ; Et voyant les plaisirs où son ame se plonge, Dy que les maux d' amour ne sont qu' un doux mensonge ; Et quoy qu' il soit aveugle, et quoy qu' il soit enfant, Qu' il connoist qui l' adore, et le rend triomphant. Les bergers. Heureux troupeau de filles innocentes, Qui sur les bords de ces ondes glissantes D' un coeur content goustez tous les plaisirs Que le destin refuse à mes desirs, Les gais accens de vos dances pressées Tesmoignent bien quelles sont vos pensées. L' ambition ne vous agite pas ; Les vains honneurs sont pour vous sans appas, Et vous coulez une si douce vie, Que le ciel l' aime, et la terre l' envie. Ces eaux vous sont un favorable port, Où pas-un vent n' exerce son effort ; Ces blonds espics sont vos mines dorées, Les diamans dont vous estes parées, Et les parfums qui fardent vostre teint, Ce sont les fleurs donc ce rivage est peint. Le plus grand soin qui vous tienne en haleine, C' est la santé de vos bestes à laine, C' est que vos champs reçoivent leurs façons, Et que la gresle espargne vos moissons. Pourquoy le ciel, à qui je dois mon estre, Loin des citez ne m' a-t' il point fait naistre ? Je gousterois de semblables appas, Mes pieds suivroient les traces de vos pas ; Franc de soucis, libre d' inquietudes, Je me plairois dedans vos solitudes. Dés le matin que l' aube espand ses pleurs, Avecque vous je cueillerois des fleurs ; Quand le soleil à plomb nous envisage Avecque vous je chercherois l' ombrage, Où sur l' esmail de ces beaux tapis vers À vostre chant j' accorderois mes vers. Puis quand ce feu s' esteint au sein de l' onde, Pour ne point voir ce que l' on fait au monde, Je m' en irois surprendre dans ces eaux Quelque naïade au milieu des roseaux ; Ainsi la nuit je ferois ma conqueste, Et tous les jours me seroient jours de feste. Que vostre sort est different du mien ! J' abboye apres l' esperance d' un bien, Pour qui je suë, et pour qui je travaille ; L' ambition me gesne et me tenaille : Je n' eus jamais une heure de loisir Pour savourer une heure de plaisir ; Je me feins gay quand mon deüil est extresme, Et pour autruy je me quitte moy-mesme. Je suy la cour, je caresse les grands, Je fay le sot avec les ignorans, J' estime sage un coeur plein de folie, Je traitte mal celuy qui s' humilie, Je fay d' un vice une haute vertu, Je croy vaillant un qu' on aura battu, Je dis que tel est un maistre en bien dire, Qui sera begue, ou ne sçaura pas lire. Je fais passer pour gentil courtisan Tel qui n' a rien que l' air d' un païsan, Si j' apperçois que d' une ardeur commune Leur main s' employe à bastir ma fortune. Mais c' est me plaindre un peu mal à propos, Et sans raison choquer vostre repos ; Vous ne sçauriez concevoir ces supplices, Vous qui n' avez gousté que des delices ; Joüissez-en jusqu' en vos derniers jours, Et que mes maux n' en troublent point le cours. Adieu trouppeau de filles innocentes, Qui sur les bords de ces ondes glissantes D' un coeur content goustez mille plaisirs Que le destin refuse à mes desirs, Suivez les pas de vos dances pressées, Et me laissez dans mes tristes pensées. Cher Villeneufve, à qui les doctes soeurs Ont à l' envy prodigué leurs douceurs, Gentil esprit, ame la plus polie D' entre tous ceux dont l' amitié me lie ; Reçoy ces vers en eschange de ceux Où ton esprit monstre ce que tu peux, Où tu dépeins ma gloire et ma loüange Des mesmes traits dont tu peindrois un ange. C' estoit ainsi qu' au milieu des ennuis, Tristes enfans du malheur où je suis, J' arraisonnois dans le sein d' un bocage Un gay troupeau de filles de village, Lors que fuyant le trouble des citez Je frequentois les deserts escartez, Où la paix regne avecque le silence, Où tous les maux perdent leur violence, Où tout contente et l' esprit, et les yeux, Où les mortels vivent comme des dieux. Mais, cher amy, laisse là ces bergeres Fouler les fleurs de leurs dances legeres ; Et dans ces vers qui secondent ceux-cy, Voy des bergers les delices aussi. Jeunes bergers, dont la douce naissance Respire l' air d' un siecle d' innocence, Qui ne quittez que bien tard ces beaux lieux Pour vous asseoir dans le throsne des dieux ; Ha ! Que j' estime heureuse vostre vie ! Et que sa fin est bien digne d' envie ! Tout vostre corps au travail endurcy, Se rid du froid, et des chaleurs aussi ; Et la sueur qui parmy vostre ouvrage À petits flots baigne vostre visage, Est une eau d' ange, est un parfum de prix, Que vostre humeur préfere à l' ambre gris. Si vos palais ne sont qu' une cabane, Si vos habits ne brillent point de pane, Si vos festins ne sont point dissolus, Si vous n' oyez la musique des luts ; La peur n' est pas sur vostre front dépeinte, Vous reposez sans danger, et sans crainte, Vous n' estes point l' objet des médisans, Ny le poison n' accourcit point vos ans. L' escornifleur aux griffes de harpie, Par ses discours qui n' ont rien que d' impie, Ne vous rend pas l' esprit plus libertin, L' excés du soir ne vous nuit au matin, L' ambre meslé dans le sel et l' espice Ne vous est pas une alumette au vice ; Et le fredon de nos charmans accords N' amolit pas vos esprits, ny vos corps. Le sort douteux qui preside aux alarmes, Ne vous invite à respandre des larmes, Cazal vous touche autant que Montauban, Autant le ban comme l' arriere-ban ; Et vous n' oyez au lieu d' une trompette, Que le doux son qui part d' une musette. Ces hauts aspects du mouvement des cieux N' exercent point vos esprits, ny vos yeux ; Sans vous courber, ny pallir sur un livre, Vous apprenez de vous seuls à bien vivre. Vous laissez là ces disputes en l' air, Si le tonnerre est premier que l' esclair, Et si Diane esclatte en sa carriere De son feu propre, ou d' une autre lumiere ; Si le soleil est le pere des vents, S' il forme seul les nuages mouvans, Et si le cours de la sage nature, Suit une reigle, ou roule à l' avanture. Aprés qu' hymen vous a mis sous ses noeuds, Qui rendent l' homme heureux, ou mal-heureux, Lors vos ardeurs ne sont point mesprisées, Vos femmes sont de vous seuls embrazées ; Des traicts naïfs animent leurs discours, Qui sont le seau de vos chastes amours. Le trop grand soin de paroistre plus belles Ne corrompt point leurs graces naturelles ; Comme tousjours vos esprits sont constans, Leur teint de rose est égal en tout temps. D' un coeur sans fard, et libre d' artifice, À vostre exemple elles quittent le vice, Elles n' ont point de mauvaises humeurs, Simples d' esprit, comme chastes de moeurs. Estes-vous vieux, vostre foible vieillesse, Leur plaist autant qu' a fait vostre jeunesse. Elles ont part à tous vos longs travaux ; Comme vos biens elles sentent vos maux. Tout leur soucy, c' est de pourvoir leurs filles. Et de regler l' estat de vos familles. Quel plaisir c' est, quand la froide saison Couvre les champs d' une blanche toison, Et que les flots bridez jusqu' à leur source Ne traisnent plus les replis de leur course ! Auprés du feu vous sondez le progrés De vos enfans qui se suivent de prés ; Là chacun d' eux, en guise de couronne, Avec respect vostre chaire environne ; Vous leur monstrez, non pas à discourir, Mais à bien vivre, afin de bien mourir. Et puis passant des choses serieuses Dans le recit des matieres joyeuses, Vous leurs contez comme vos jeunes ans Estoient gaillards, sans estre mal-faisans ; Combien de fois en luttant dans la plaine Vous avez mis vos rivaux hors d' halaine, Pour plaire aux yeux de ce morceau friant, (monstrant au doigt vostre femme en riant ? ) Combien de fois vous avez recouvree Une brebis qui s' estoit esgarée. Bref, par quel art les tygres, et les loups Ont succombé sous l' effort de vos coups, Toutes les fois qu' une aveugle furie Les a conduits dans vostre bergerie. Ainsi, bergers, vous bornez vos desirs À savourer de semblables plaisirs. Mais aussi tost qu' il plaist aux destinées, Dont le fuseau devide vos années, D' en arrester et la trame, et le cours, D' un coeur content vous finissez vos jours, Et vous allez dans le ciel empyrée Gouster des biens d' eternelle durée. Le fleau des procez. Sainctes filles du ciel, muses, trouppe sacrée, Que l' ombre des lauriers et des myrthes recrée, Qui fuyez les citez pour vous entretenir Des mysteres d' un art qui ne doit point finir ; Si Melinte animé d' un genereux courage Sacrifia son coeur aux pieds de vostre image, Si vous luy fistes part de vos doctes leçons, S' il se rendit celebre entre vos nourissons, Et si le remplissant du vent de vostre haleine Vous fistes naistre un Dieu sous une forme humaine ; Pourquoy l' exposez-vous au mal-heureux succés Qui devance et qui suit les troubles d' un procés ? Pourquoy ce monstre éclos dans les flancs de l' envie Traverse-t' il tousjours le repos de sa vie ? Pourquoy loin de l' horreur de vos antres secrets Ne profere-t' il plus que de tristes regrets, Au lieu des gays accens dont la grace immortelle Fit par tout éclatter le beau nom d' Isabelle ? Si vous n' adoucissez l' aigreur de son ennuy, Muses, en le perdant vous perdrez plus que luy ; Vos bois seront deserts, vos antres, vos rivages, Ne seront plus hantez que des bestes sauvages. Tous ces rares esprits qui vous y font la cour N' en rechercheront plus l' agreable sejour. Et comme un bon amy sans l' autre ne peut vivre, Leurs yeux comme leurs coeurs vous fuiront pour le suivre. Car je suis asseuré qu' il leur sera plus doux De pleurer avec luy, que de rire avec vous. Muses, que deviendra l' honneur de vostre empire ? Où sera la douceur que vostre ame respire, Lors que pour contenter vos desirs innocens Vous mariez vos luts à leurs doctes accens ? Un silence eternel remplira vos campagnes, Vos lauriers languiront sur vos hautes montagnes, L' invisible démon qui les tient tousjours vers, N' en couronnera plus ceux qui font de beaux vers ; Vos ruisseaux traisneront plus lentement leur course ; Et ne sortiront plus qu' à regret de leur source. Ô qu' on vivoit heureux dans l' heureux siecle d' or ! Non pource que la gloire estoit le seul thresor, Non pource que Zephir de ses aisles fleuries Se joüoit en tout temps dans le sein des prairies, Non pource que le laict couloit parmy les eaux, Non pource que les loups caressoient les agneaux, Non pource que les fleurs estoient tousjours écloses, Non pource qu' en tous lieux on voyoit toutes choses, Mais pource que tout homme estoit exempt d' ennuy, Et ne se plaisoit pas à tourmenter autruy ; Nos biens estoient alors eternellement nostres, Et contre nos desirs ne passoient point à d' autres. Que ce temps est changé ! Tout ce qu' en nostre main Nous tenons aujourd' huy, nous eschappe demain ; Un chicaneur avare, ainsi qu' une harpie, D' un oeil tousjours au guet nous suit et nous espie, Infecte nostre bien, et n' a point de repos Qu' il ne nous ait enfin devorez jusqu' aux os. Déesses si Themis d' un traict de sa balance Ne réprime l' excés d' une telle insolence, Il nous faudra bien tost tout perdre et tout quitter, Et fuyant ces beaux lieux, d' autres lieux habiter ; Ainsi des peuples nez aux travaux de la guerre, Furent jadis contraints d' abandonner leur terre À de vils moucherons pesle-mesle assemblez, Qui troubloient leur repos, et ravageoient leurs bleds. Muses, ne souffrez pas que de telles atteintes Nous reduisent au poinct de recourir aux plaintes, Et mettez à couvert de la main des voleurs Ceux qui suivent vos pas et portent vos couleurs. Melinte est de ce rang, veillez à sa defence, Ne permettez jamais que personne l' offence, Que l' on pille son bien qu' il vouë à vos autels, Et qu' on esteigne en luy vos brasiers immortels. Ou si c' est une loy d' eternelle durée, Que la felicité n' est jamais asseurée ; Que ce que l' homme appelle un vray contentement, Naisse, et trouve sa fin dans le cours d' un moment ; Que tout soit infecté d' une sale avarice, Et que la vertu cede à l' empire du vice ; Belles nymphes, pourtant ne vous escartez pas, Accompagnez Melinte, illuminez ses pas, Fortifiez son coeur contre ce qui l' outrage, Et rendez son ennuy moindre que son courage. Mais pour le provoquer à vous aimer tousjours, Disposez la justice à luy donner secours ; D' une clarté d' esprit Jupiter l' a pourveuë, Affin de reparer les ombres de sa veuë Vous toucherez son coeur de vos mots gracieux ; Elle a de la raison bien qu' elle n' ait point d' yeux ; Et qui peut mieux fleschir les deïtez supresmes Que les muses qui sont des divinitez mesmes ? Ainsi vous forcerez Melinte à se vanter, Qu' il n' est point d' accident qu' on ne puisse dompter, Pourveu que le support de la grandeur divine Conspire avecque nous sa perte et sa ruine ; Que ceux que vous aimez sont des autres cheris, Qu' il n' est rien de si fort comme vos favoris ; Et qu' en depit de ceux qui les veulent combattre, On les peut esbranler, mais non pas les abbattre. Miseres du temps 1633. Ny la paix, ny l' amour ne sont plus sur la terre ; Si l' on y void des dieux ce sont ceux de la guerre, Qui pour espouvanter la race des mortels, Deschargent leur fureur sur leurs propres autels. Vous diriez que du ciel l' influence fatale Dans tous les corps humains loge une ame brutale, Qu' au lieu de se cherir, et de se soulager, Ils ne naissent icy qu' afin de s' outrager. Icy la rage mesme exerce son empire, On estouffe la voix de celuy qui souspire. L' aveugle ambition veut dominer par tout, Quelque force qu' on ait, la sienne en vient à bout ; Son poison se respand de province, en province ; On void plusieurs tyrans dessous un juste prince ; Petits démons remplis de caprices de vent, Qui nous foulent tant plus qu' ils se vont eslevant, Et qui voudroient tousjours que la clarté du monde Pour couvrir leurs pechez fut couverte de l' onde. Ô siecle déplorable ! ô sort triste et douteux ! Nous tiendras-tu tousjours dans ces liens honteux ? Toutes ces passions, invisibles sereines, Qui nous pipent les sens de mille choses vaines, Feront-elles donc voir quel charme nous surprit ? Serons nous ignorans pour avoir trop d' esprit ? La vertu parmy nous n' est qu' ombre et que fumée, Le vice est le courier de nostre renommée ; Nous mesurons un homme à la reigle du bien, Ou nous faisons du mal, ou nous ne faisons rien. L' amy pour son amy n' a plus qu' un coeur de glace, Il l' estouffe en son sein aussi-tost qu' il l' embrasse, Il ne l' ayma jamais qu' afin de le haïr, Et s' il le flatte encor c' est pour le mieux trahir ; Mais dans quel vain discours est-ce que je m' égare ? Voudrois-je réformer un siecle si barbare ? Alors qu' on vit à Rome, on doit vivre en romain, Et se monstrer cruel à qui n' est pas humain ; Repousser d' un affront le mépris et l' injure, Se monstrer infidelle à quiconque est parjure, Découvrir ses defauts s' il découvre un secret, Se monstrer imprudent comme il est indiscret, Estre peu veritable à qui dit un mensonge, Payer ses visions de la feinte d' un songe, Avoir autant d' orgueil qu' il a de vanité, Et le traitter en fin comme il aura traitté. Plustost que cela soit, ô dieu ! Que tout s' abysme ! La mort me paroist moins horrible que ce crime. Pour moy, que l' on me traitte ainsi que l' on voudra, Le ciel, l' appuy des bons, ma defense prendra, Au moins dedans mes maux j' auray cette allegeance, Que je seray vangé sans user de vengeance. Le mespris des champs. Veux-tu rendre, Damon ton absence eternelle, Et mespriser Paris qui t' aime et qui t' appelle ? Les champs deviendront-ils ton unique soucy, Enfin n' est-il pas temps de retourner icy ? Quand le celeste chien, des traicts de son haleine Faisoit mourir les fleurs que fait naistre la plaine ; Qu' il despoüilloit nos corps de force et de vigueur, Que l' esprit le plus fort ne vivoit qu' en langueur ; J' approuvois que le tien libre d' inquietude, Se relaschast un peu des peines de l' estude ; C' est un soulagement que nous desirons tous, Puis qu' apres le travail le repos est bien doux. Mais tandis qu' Aquilon fait la guerre à Zephyre, Qu' il outrage Pomone, et trouble son empire ; Que tout arbre ennuyé de languir sous son poids, Ne montre au lieu de fruits, que des souches de bois, Que la terre a perdu sa belle robe verte, Que de feüillages secs la campagne est couverte, Et que l' on n' entend plus un million d' oiseaux Accorder leurs chansons au murmure des eaux ; Damon, cherche un sejour plus doux et plus tranquille, Et ne préfere plus la campagne à la ville ; La ville seule est propre à ce noble dessein Que l' exemple d' Arcas t' inspira dans le sein ; Ces deserts qui comme eux te rendent tout champestre, N' ont rien qui contribuë à ce que tu veux estre. Et quand mesme l' hyver de ses affreux climas N' auroit point ramené la neige et les frimas, Et que la terre auroit pour contenter ta veuë Toutes les raretez dont elle estoit pourveuë ; Sans me rien déguiser, cher Damon, respon moy, Qu' auroit-elle apres tout qui fust digne de toy ? Là tu ne pourois voir que quelque humeur bouruë, Que des boeufs accouplez au joug d' une charuë, Que les flancs escorchez des steriles sillons, Que des porcs, et des boucs, des vers, des papillons, Que des limas soüillez d' une bave gluante, Que de mornes estangs pleins de bourbe puante ; Que de noires forests, dont le triste sejour N' est jamais éclairé de la flâme du jour ; Que de simples oiseaux, pipez d' une voix feinte, Que des cerfs fugitifs, l' image de la crainte, Que des sangliers affreux, que des rets décevants, Que des rochers battus de la foudre et des vents, Que de sanglantes fleurs, que de la pouriture, Qu' un dégast general de toute la nature. Là tu n' entendrois rien qu' un sifflement d' oiseaux, Qu' un bruit entre-meslé de chiens et de corbeaux, Que le rustique son d' une fluste inégale, Que l' accent enroüé d' une vaine cigale, Que le cry des grillons, que le chant des hiboux, Qu' un meuglement de boeufs, qu' un hurlement de loups, Que le bourdonnement d' une ruche sauvage, Et que les sots discours d' un homme de village. Damon, ne pense point que la reyne des arts, Dont nous suivons tous deux les nobles estandars, Ait jamais pris plaisir à des choses si viles ; Elle n' a rien aimé que la pompe des villes ; Elle a laissé les bois pour loger les serpens, Pour le trouppeau lascif des faunes et des pans, Et pour l' infame Dieu, dont la nature prompte Ne rend que les deserts complices de sa honte. Je sçay que tu diras que le plus beau des dieux Quitta jadis le ciel pour habiter ces lieux, Lors que pour obeïr aux volontez d' Admette Il se voulut charger du faix d' une houlette. Que le grand Juppiter, ce roy des immortels, À qui l' antiquité dédia tant d' autels, Suivant les mouvemens des desirs de son ame, Abandonna son throsne estincelant de flâme ; Et que bruslant d' amour, ou boüillant de couroux, Il dérida son front, et vint rire avec nous. Il est vray, cher Damon, la chose est avenuë, Et cette verité ne m' est que trop connuë ? Mais de grace, dy moy, quand ce roy des flambeaux, Comme un simple pasteur conduisoit les troupeaux, Quel estoit son maintien ? Quel estoit son langage ? Tout le corps luy trembloit de son peu de courage, La crainte qu' il avoit de recevoir affront, D' une morne couleur luy pallissoit le front ; Son teint estoit haslé, sa beauté sans seconde N' avoit plus cet éclat qui le fait luire au monde. La fange herissoit l' or de ses blonds cheveux, Son front ne brilloit plus d' un million de feux ; Et sa stupidité se monstra telle en somme, Que de Dieu qu' il estoit, on le crût moins qu' un homme. Aussi combien de fois sa soeur, dont la clarté De ses rayons d' argent perce l' obscurité, Le voyant occupé dans ce lasche exercice, Rougist-elle pour luy, maudit-elle son vice ? Et la honte qu' elle eut de son aveuglement Causa dans la nature un tel déreglement, Que les hommes plaignant cette perte commune, Accusoient le soleil d' avoir tué la lune. Je te l' avouë aussi, que le plus grand des dieux Abandonna le ciel pour habiter ces lieux, Lors que dessous la peau d' un bouc, et d' un satyre, Il voulut appaiser son amoureux martyre, Et que d' un coeur brutal les nymphes il força De contenter l' ardeur du feu qui le pressa. Mais, ô l' estrange effet de sa fureur extréme ! Qu' il se monstroit alors dissemblable à luy-méme ! Au lieu d' estre servy comme une deïté Qui porte dans ses mains un sceptre redouté, Qui d' un doigt eternel traça les loix du monde, Et tira du chaos, le ciel, la terre, et l' onde ; L' infame passion dont il estoit épris Le rendit un sujet de haine et de mépris. Si le sejour des champs est froid et sans amorce, S' il ravit au soleil sa lumiere et sa force, Si les bois couronnez d' une fraisle verdeur Priverent Jupiter de gloire et de splendeur, Qu' attens-tu de ces lieux ? Croy, si tu les habites, Qu' ils terniront aussi ta gloire et tes mérites. Ne te propose pas ces antiques romains, Qui faisoient vanité de soumettre leurs mains Au soin lasche et poltron de cultiver des herbes, De couronner un coutre, et d' amasser des gerbes ; Cet employ ne convient qu' à ce peuple grossier Dont le corps est de fer, et dont l' ame est d' acier ; Puis ce temps-là n' est plus, les siecles où nous sommes N' ont rien qui se raporte à ceux des premiers hommes ; Ceux là parmy l' horreur de leurs actes sanglans Assouvissoient leur faim de pommes, et de glans, Et les fades surjons des ondes fugitives Faisoient mourir leur soif dans des sources d'eaux vives. Mais pour nous que le ciel traitte plus dignement, Nous sustentons nos corps de ce noble aliment Dont Cerés obligea la nature mortelle, Et qui pour nostre bien tous les ans renouvelle ; Nous savourons le jus d' un sep delicieux, Le paradis du goust, aussi bien que des yeux ; Qui réveille nos sens, et qui les purifie, Qui dissipe nos soins, et qui nous fortifie ; De sorte qu' évitant les traces de leurs pas, Nous cherchons nostre honneur où le leur n' estoit pas ; Et devons-nous souffrir que leur vieille rudesse Triomphe injustement de nostre politesse ? Ah ! Que ce grand esprit que le mince conceut, Et qu' apres son trespas Parthenope receut, Sçavoit bien mesnager les plaisirs de la vie, S' acquerir de l' honneur, et surmonter l' envie ! Quoy qu' il ne s' entretint que de ces deïtez Qui vivent dans l' horreur des antres escartez, Que les bois, les bergers, la nymphe, et le satyre, Exerçassent tousjours sa musette, ou sa lyre ; Cette grande cité, ce chef de l' univers, Ne resonnoit pourtant que le bruit de ses vers ; Les superbes palais de la rive latine Estoient l' heureux sejour de sa muse divine. C' est là qu' il aimoit mieux enfler ses chalumeaux, Que sous l' ombrage noir des steriles ormeaux ; La faveur de son prince animoit son audace, Il préferoit sa table aux sources de Parnasse, Et laissant Apollon dans ses antres secrets, Auguste estoit le dieu qu' il voyoit de plus prés ; C' estoit là qu' il traçoit les loix du labourage, Mais tout autre que luy les mettoit en usage. Damon, suy son exemple, advance ton retour, Préfere à tes deserts l' éclat de nostre cour ; Tu verras dans Paris le ministre d' un prince, Dont le coeur est plus grand que ta vaste province ; Il aime les esprits qui ressemblent au tien, Il leur fait de l' honneur, il leur donne du bien ; Et quoy que ta vertu soit grande et peu commune ; Il le rendra pourtant moindre que ta fortune. Vien donc, mon cher Damon, vien promptement icy, Cerilas t' en conjure, et ton Philandre aussi ; Philandre dont l' esprit heureusement assemble : L' adresse, le courage, et la doctrine ensemble. Regarde quel honneur il s' acquiert parmy nous, Et comme son merite est agreable à tous, Suy ce grand ornement des heros de ta race ; Et t' échauffant le coeur d' une nouvelle audace, Dy que le bruit du louvre, et l' entretien des rois, Vallent bien le silence, et l' echo de tes bois. Le malheur des poetes. Caprice. Ennuyé du travail d' une penible estude, Je conduisis mes pas dans une solitude, Où d' un vague ruisseau le crystal se respand Dans le sein d' une plaine à longs plis de serpent, Où Flore se promeine, où Zephire s' égaye Dans le feüillage épais d' une blonde saussaye, Où l' onde tousjours claire, et les prez tousjours vers Font de l' émail des fleurs des passemens divers, Où nature a rendu la campagne pourveuë De toutes les beautez qui contentent la veuë. Là les larmes aux yeux, et le coeur plein d' ennuy, De voir que sur Parnasse on a si peu d' appuy ; Quoy, disois-je, faut-il qu' un si noble exercice Qu' un acte de vertu porte le nom d' un vice ? Que ce qui fut jadis les delices des dieux, Déplaise à nostre siecle, et luy soit odieux ? Hé quoy ! Muses, faut-il dés qu' on vous fait hommage Qu' on perde en mesme temps la qualité de sage ? Vos autels sont à bas, vos temples démolis, Et vos premiers honneurs sont presque ensevelis. Les poëtes ont beau s' élever dans les nuës, Réveler icy bas des choses inconnuës, Esclairer les mortels d' un feu venu des cieux, Et leur communiquer le langage des dieux, Marquer les vicieux d' un trait de couleur noire, Honorer la vertu, faire esclatter sa gloire, Affranchir du tombeau ceux que la parque prit, S' ils meritent de vivre encore en nostre esprit, Haïr la vanité d' une injuste loüange, Et mener une vie aussi pure qu' un ange ; Leur destin n' en est pas plus doux ni plus heureux, Ils font pour tout le monde, et ne font rien pour eux. Tousjours la pauvreté leur denonce la guerre, Elle les persecute et par mer et par terre, Elle marque leur sort d' un funeste compas ; Et pour un peu de bruit que les autres n' ont pas, Elle ne les repaist que de vaine fumée, Et leur muse en effet est tousjours affamée. Ainsi je me plaignois de ce siecle pervers, Honteux d' avoir sans fruit composé tant de vers ; D' avoir plus estimé les bords d' une fontaine, Que les riches palais des rives de la Seine ; D' avoir moins frequenté des hommes, que des dieux, Quand l' ombre de Malherbe apparut à mes yeux. Son pied foible et tremblant guidoit ses pas timides, Son visage estoit pasle, et tout couppé de rides, Son front se herissoit de sourcis renfrongnez, Ses yeux estoient hagards, ses cheveux mal peignez, Sa langue beguayoit, et cette vaine idole Troubla ma solitude avec cette parole. C' est en vain, Colletet, dit-il, que tu te plains, Tu dois estre asseuré des choses que tu crains. Ceux qui suivent les pas de ces neuf belles fées, Dont la flâme rendit tes veines eschauffées, Perdent leur propre bien, au lieu d' en acquerir, Ils meurent tous les jours, de crainte de mourir ; Et sans en rechercher un autre tesmoignage, Contemple seulement la suite de mon âge. Tu sçais combien ma muse eut de bruit autresfois, De quelles fleurs j' ornay les couronnes des rois, Et de quelle douceur je charmay les oreilles Qui se pleurent d' oüir mes chansons nompareilles ; Enfin de tant d' honneur je n' ay rien remporté Qu' un regret eternel d' avoir si bien chanté. Je suis mort accablé du poids de cent affaires, Privé le plus souvent des choses necessaires ; La fortune fatale à me tourner le dos, Ne travailloit à rien qu' à troubler mon repos. Il sembloit que le ciel ne prolongeast ma vie, Qu' afin de m' exposer davantage à l' envie, Et me faire sentir jusques au monument, Que l' âge le plus long n' est qu' un plus long tourment. Pendant les longs replis des fuittes retournées Qui devidoient le cours de mes vieilles années, Je ne goustay jamais qu' absinthe ny que fiel, J' esprouvois tous les jours quelque injure du ciel ; Les plus grands m' abusoient de leurs vaines promesses, Les petits me dressoient des embusches traistresses, Ils cherchoient dans ma mort de notables profits ; Et la rage du sort esclatta sur mon fils, Lors que de deux tyrans la surprise infidelle Arresta de ses jours la course naturelle. Sous ce fascheux destin je nasquis en ces lieux ; Tant il est arresté dans le conseil des dieux, Que tousjours le malheur suivra la poësie ; Qu' elle aura pour tout bien une lyre moisie, Et qu' on verra par tout l' ignorant triompher ; Pitoyables effets de ce siecle de fer ! Si tu veux, Colletet, apprendre d' où procede La cause de ce mal qui n' a point de remede ; Escoute ce discours qui contient verité, Et le resigne apres à la posterité, Afin que le recit d' une telle advanture Passe de temps en temps à la race future. C' estoit, en la saison que regnent les zephirs, Que le ciel a le front couronné de saphirs, Qu' amour de qui l' ardeur anime toutes choses, Fait naistre sous nos pas les oeillets et les roses, Que les arbres couverts de fueillages mouvans Semblent prester l' oreille au langage des vents, Que les ruisseaux trainant leurs carrieres humides Flattent d' un doux babil les belles nereïdes ; Lors que dedans le sein d' un desert escarté Je vis devant mes yeux luire l' eternité. Un laurier s' enlaçoit, pour marque de conqueste, Parmy les rayons d' or qui brilloient sur sa teste ; La fraischeur de son teint n' avoit rien de pareil, La clarté de ses yeux faisoit honte au soleil ; Sa bouche respandoit un parfum desirable, Qui flattoit sa jeunesse éclattante et durable ; Elle forçoit le temps d' obeïr à sa loy, Comme un peuple obeït à celle de son roy Sa voix seule regloit le cours de la nature ; Une boule d' acier pendoit à sa ceinture, Où de rares secrets parurent à mes yeux, Futur estonnement des hommes curieux. Là je leus tous les noms des poëtes du monde ; Et dans les durs replis de cette boule ronde, Je vis ces mots gravez en langages divers ; Procez de la fortune, et du prince des vers. Plus bas estoit escrit ; depuis que la fortune, Qui change de visage aussi bien que la lune, Qui caresse les fous, et les sages destruit, Qui préfere au soleil les ombres de la nuit, Eut couronné Battus de ces branches disertes Qui font fleurir les noms parmi leurs feüilles vertes ; Apollon tesmoigna le desplaisir qu' il eut, Il en quitta Parnasse, il en rompit son lut ; Et sa trouppe affligée, en ces dures alarmes, Fit des eaux d' Hypocrene, un deluge de larmes. Vénus se souvenant que cet astre du jour Avoit terny sa gloire esclairant son amour ; Lors qu' appaisant l' ardeur de sa flâme attisée, Il la rendit au ciel un sujet de risée, Observe tous les pas de ce dieu couroucé, Et feignant d' oublier ce qui s' estoit passé, Luy remet dans l' esprit la fille de Penée ; Souffriras-tu, grand dieu, qu' elle soit prophanée ? Qu' un ignorant, dit-elle, ombrage ses cheveux De ce qui fut jadis le sujet de tes voeux ? Perfide, sçachant bien que tousjours dans le monde La justice le perd où la richesse abonde ; À ces mots Apollon se met à souspirer, Et boüillant de fureur ; puis-je donc endurer Qu' on abuse, dit-il, des graces de mon ange ? Dieux ! Vous avez beau faire, il faut que je me vange. Quoy que vous machiniez, je feray bien-tost voir Que la fortune est foible, au prix de mon pouvoir. Non cet esprit brutal, cette pesante masse Que mes traits ont chassé des rives de Parnasse, Ne se vantera pas que mes fueillages vers, Qui ne furent jamais que le prix des beaux vers, Servent de recompense à des rimes si basses, Que le ciel desavouë, aussi bien que les graces. Mon coeur est genereux, et faut-il que mon front, Qui brille de splendeur, rougisse d' un affront ? Il cite apres ce mot la fortune elle mesme Devant le tribunal du monarque supresme ; Estimant que sa cause auroit un bon succés, Mais enfin la fortune eut le gain du procés. Ce differend s' esmût quand la fille d' Acrise Contraignit Jupiter d' engager sa franchise, La nymphe estoit recluse au plus creux d' une tour ; Où l' air n' entroit qu' à peine, aussi bien que le jour. Quoy que dist Jupiter, il avoit beau se plaindre, Il aspiroit plus haut qu' il ne pouvoit atteindre ; Les mortels ennuyez de fleschir sous sa loy, Le croyoient un tyran, plustost qu' un juste roy. Sa prodigalité, sa débauche passée, Et-ce que peut produire une amour insensée, Avoient tout consommé le reste de son bien ; Luy qui posseda tout, ne possedoit plus rien. Helas ! Combien de fois pour assouvir sa rage, Avoit-il mis son sceptre, et sa couronne en gage ? Combien pour Danaé voulu vendre les cieux, N' aimant plus d' autre ciel que celuy de ses yeux ! Combien succomba-t' il sous de grosses usures ! Aussi prit-il si mal son temps et ses mesures, Que s' estant descrié, Saturne l' interdit, Et ne sceut plus trouver un denier de credit. Jupiter indigné de ce cruel outrage, Change aussi-tost d' habit, de poil, et de langage, Puis s' estant resolu de tromper les plus fins, Et détrousser les dieux dessus les grands chemins, Il vient, et va par tout, et jamais ne sejourne ; À peine est-il party d' un lieu qu' il y retourne ; Il a des pieds de laine, et ne fait point de bruit ; Il ne dort que le jour, ne veille que la nuit ; Il se glisse aux endroits des nuages plus sombres, Et ses larcins n' ont plus pour témoins que les ombres, Et comme il sceut fort mal ses thresors dépenser, Par de pires moyens il en veut amasser. Mais voyant à la fin qu' avecque ses finesses Il n' acquerroit jamais de notables richesses, Et que sans beaucoup d' or son esprit ne pourroit Captiver la beauté que son ame adoroit ; Qu' il languiroit si bien, que sa peine cruelle Deviendroit comme luy de nature immortelle ; Il aborde Mercure, et le tirant à part, Implore en souspirant le secours de son art. Ô le plus advisé de tout ce que nous sommes, Cher ministre des dieux, cher confident des hommes, Tu connois mon amour, et ma necessité, Mon fils, retire-moy de cette extremité, Fends les vagues détours de la voûte azurée, Va te saisir là-bas d' une toison dorée. Toy qui fais tous les jours des miracles nouveaux, Enchante ces serpens, enchante ces taureaux, Dont l' oeil armé de flâme, et dont l' horrible creste M' empeschent de ravir cette riche conqueste. Si tu le fais, amour fléchira sous ma loy, Et la necessité s' écartera de moy. À peine a-t' il parlé, que Mercure s' envole, Ainsi qu' un trait de feu, dans les pleines d' Aeole, Si bien qu' en un moment il s' approche des lieux Qui gardent le thresor du monarque des dieux. Là comme il s' apprestoit de réduire en pratique Les effets merveilleux de sa verge magique, Cybele l' apperçoit, elle dont les regards D' icy jusques au ciel veillent de toutes parts ; Elle apprend son dessein, le conte à la fortune, Qu' elle aimoit d' une ardeur qui n' étoit pas commune. Enfin, dit cette aveugle, en dépit d' Apollon, Et malgré le troupeau de son double vallon, Je rendray de Battus la gloire incomparable ; Il ne m' importe pas qu' elle soit si durable, Pourveu qu' outre l' honneur, il gouste le plaisir De voir tout succeder au gré de son desir ; Et qu' ayant peu d' esprit, il ait assez de ruse Pour dérober le prix aux enfans de la muse. À ce mot elle rid, et tourne sans compas Ce globe vagabond qui roule sous ses pas ; Puis s' eslevant en l' air sur ses aisles dorées, Elle prend son essor aux voûtes empirées. À son heureux abord tout fléchit dans les cieux, Tout révere l' éclat de son front radieux, Elle escarte le soin, dissipe la tristesse, Et chacun sent en soy des pointes d' allegresse. Jupiter qui la void, d' un regard adoucy Sent dérider son front, et charmer son soucy ; Et dans ce doux transport dont son coeur fut la proye, Il oüit ce discours qui fit naistre sa joye. Puissante deïté, dont le sacré pouvoir Tient la terre et le ciel dans l' ordre du devoir ; Je ne sçaurois souffrir que ton ame souspire, Sans adoucir l' aigreur de ton cuisant martire. Voila dequoy, dit-elle, ô monarque vainqueur ! Contenter ces desirs qui te rongent le coeur ; Reçoy ces larmes d' or, dont la force est fatale, Plus que le trait qui part de la main de Cephale ; Elles ont plus d' effet qu' une simple toison ; Elles peuvent ouvrir une obscure prison ; Et pour te dire tout, c' est par cette richesse Que tu dois triompher du coeur de ta maistresse. Jupiter ébloüy de l' éclat de cet or, Rend grace à la fortune, et reçoit ce thresor ; Puis jure par le styx, serment irrevocable, Que sa divinité luy seroit favorable, Qu' il aimeroit sa gloire, et seroit son appuy, Que qui l' attaqueroit, s' attaqueroit à luy ; Et dans cette fureur dont son ame boüillonne, Il jugea le procés du beau fils de Latonne, Qui ressentit bien-tost sur ses doubles sommets Que le serment des dieux ne se fausse jamais. La fortune depuis la vertu décredite ; Quiconque a le plus d' or, a le plus de mérite ; Elle pare de myrthe, elle orne de lauriers, Les coeurs les moins amans les fronts les moins guerriers ; Mais sur tout elle nuit aux plus doctes poëtes ; Et s' opposant tousjours à ces ames parfaites, De qui les noms fameux remplissent l' univers, Elle rend leur malheur plus connu que leurs vers. Ainsi l' homme qui suit les ondes du Parnasse, Vogue sur une mer qui n' a point de bonace, Qui n' a que des escueils, des bancs, et des rochers, Pour engloutir enfin les plus hardis nochers ; Et plus on a d' esprit, d' adresse, et de courage, Plustost est-t' on sur elle accablé de l' orage. Toy qui crois que ma muse est la fille des dieux, Et que tous ses thresors sont descendus des cieux ; Conrart, dont la vertu digne d' avoir un temple Sert aux parfaits amis de miroir, et d' exemple ; Si mes productions ont pouvoir sur le temps, Puis que tu m' as aimé dés mes plus jeunes ans, Et que j' ay reconnu ton amitié fidelle, J' en veux rendre en ces vers la memoire eternelle. Le retour de Cloris. Bergerie. Le ciel n' est plus contraire à mes justes souhaits, Il exauce à la fin tous les voeux que j' ay faits ; Cloris est revenuë, et la voyant si belle, Je voy tous mes plaisirs revenus avec elle. Autant que la rosée est agreable aux fleurs, Et qu' un zephyre est doux dans les aspres chaleurs, Autant, mon cher soucy, ton regard me contente, Et je suis bien payé d' une si longue attente. Loin de toy je trainois mes beaux jours en langueur, Mon ame estoit sans force, et mon corps sans vigueur ; Une heure me sembloit une longue journée, Et le jour le plus court me duroit une année. Le plus beau lieu m' estoit un sejour sans appas, Et la plus douce vie un funeste trespas. Aussi soit que la nuit dans un nuage sombre Ensevelist les corps, et ne laissast que l' ombre ; Soit que l' astre du jour dans l' éclat de ses rais Fist un bocage d' or de ces vertes forests, La lune et le soleil me rencontroient sans cesse, Les yeux chargez de pleurs, le coeur plein de tristesse Mais je n' estois pas seul qui me plaignois ainsi, Echo ne resonnoit que mes plaintes aussi. Ce liquide crystal où se mirent ces plaines, D' un bruit entrecoupé murmuroit de mes peines. Ces pins ne s' élevoient jusques au firmament, Que pour luy reprocher l' excés de mon tourment ; Ce rossignol touché d' un si cruel outrage, En un cry de corbeau changeoit son doux ramage ; Damon ne trouvoit plus dans ces deserts fleuris Dequoy parer le sein de sa chere Doris ; Mes brebis languissoient, et toutes desolées, Estonnoient de leurs cris ces monts et ces vallées ; Lors comme elles sensible aux traits de la pitié, Leur douleur augmentoit la mienne de moitié. Mais maintenant, Cloris, qu' un astre favorable Me rend autant heureux que j' estois miserable, Que je suis esclairé des flâmes de tes yeux, Je voy rire la terre aussi bien que les cieux ; Echo ne gronde plus dans ces roches desertes, Ces eaux roulent sans bruit dans ces campagnes vertes ; Zephyre donne une ame aux feüilles de ces bois, Et pour dire ta gloire en fait autant de vois ; Philomele a quitté sa plainte continuë, Et de ses gays accens chante ta bien venuë. Ces fruits qui jaunissoient dans ce commun malheur, Deviennent rouges d' aise, et n' ont plus de pâleur ; Ces jardins ont repris leur aimable peinture, Et c' est pour toy que l' art y farde la nature ; Ces fleurs prennent plaisir à naistre sous tes pas, Et leur suc est confit avecque tant d' appas, Que mes brebis n' ont plus d' autre soin que de paistre, Et d' égaler leur joye à celle de leur maistre. Mais où m' emporte l' air de tant de vains discours ? Inviolable objet de mes cheres amours, Au lieu de te flatter, je crains de te déplaire, Quand le coeur est content, la bouche se doit taire ; Laissons cajoller ceux qui sçavent l' art d' aimer, Et goustons des plaisirs qu' on ne peut exprimer. Approche-toy, Cloris, souffre que je te baise, Jette une goutte d' eau dans l' ardeur de ma braise ; Si tu m' as fait mourir dans un éloignement, Fay-moy ressusciter dans un embrassement ; Quitte cette pudeur dont l' excés te surmonte, Laisse faire à l' amour, il efface la honte, Il sçait calmer ce trouble, et ces émotions, Il confond ce qui nuit aux belles passions, Et nous faisant gouster ses délices supresmes, Il nous rend comme luy des divinitez mesmes. Parmy tant de douceurs coulons nostre printemps, Nous serons bienheureux quand nous serons contens ; Commençons de bonne heure à suivre Cytherée, Nos plaisirs en seront de plus longue durée. Pour moy, je te promets de ne point t' éloigner, Cloris, je me veux perdre, afin de te gagner. Soit qu' il te plaise aller sur ces croupes chenuës, Je te suivray par tout jusqu' au dessus des nuës ; Soit que ton pied te guide au fond de ces deserts, Je t' accompagneray jusques dans les enfers ; Lieux qui cesseroient d' estre un sejour miserable, S' ils estoient éclairez de ta flâme adorable. Soit qu' il te plaise encore autre part habiter, Je quitteray ces lieux pour ne te point quitter ; Je joindray mes trouppeaux à ta trouppe cherie, Par tout où tu seras, sera ma bergerie. Mais afin qu' entre nous nostre sort soit égal, Fay-moy part de ton bien, fay moy part de ton mal ; Fay quand la mort viendra nostre amitié dissoudre, Qu' un méme trait nous tuë, et nous reduise en poudre ; Et comme amour brusla nos coeurs d' un seul flambeau, Qu' un mesme lit nous serve à tous deux de tombeau. Naudé, qui dans ces vers que ma muse t' envoye, Verras des mouvemens de tristesse et de joye, Croy qu' un dieu nous traça certe loy de sa main, Que tel rid aujourd' huy, qui pleurera demain ; Et que tout au rebours, tel aujourd' huy souspire, Qui peut-estre demain se pasmera de rire. Mais quoiqu' amour m' envoye, espere tost ou tard, Ô mon fidelle amy, que je t' en feray part ; Et dans ce juste soin qui m' agite et me presse, Tu croiras que je t' aime autant que ma maistresse. Au lecteur serieux. Elegie I. Toy qui dans ces erreurs de ma folle jeunesse Verras souvent ces mots d' amour, et de maitresse, Tesmoigne que ton coeur, sensible à la pitié, Me porte peu d' envie, et beaucoup d' amitié ; Exempte mes escrits de ce funeste orage Que ta censure espand sur un nouvel ouvrage, Puis que j' affecte moins dans ces vers langoureux Le titre de sçavant, que le nom d' amoureux. Si tu te sens piqué, dans ce qu' on te propose, Du genereux desir d' apprendre quelque chose, Qui soit recommandable, ou pour sa nouveauté, Ou pour le sainct respect de son antiquité ; Consulte au lieu de moy ces illustres poëtes, Ces truchemens du ciel, ces divins interpretes, Dont les nobles tresors se peuvent desirer, Mais qu' avecque raison l' on ne peut esperer. Il me suffit pour moy, si je sçay bien dépeindre, L' agreable tourment qui m' oblige à me plaindre ; Un amant qui se voit en proye à la douleur, Ne sçauroit s' empescher de pleurer son malheur. Un jour lors que le temps, qui change toutes choses, Et qui fait succeder les espines aux roses, Meslera mon poil brun d' un meslange de blanc, Et que je n' auray plus aux veines tant de sang, Tant de feu dans le coeur, tant de desirs dans l' ame, Ny tant de passion pour les yeux d' une dame ; Alors pour contenter les esprits curieux, Je n' escriray plus rien qui ne soit serieux ; Je diray les secrets de la sage nature, Et du vaste univers la noble architecture ; J' escriray d' où provient le tonnerre et l' esclair, Et tout ce qui s' engendre aux regions de l' air ; Je prouveray des cieux le concert harmonique, La course du soleil en sa carriere oblique ; Je diray de ce tout les premiers fondemens, Les quatre simples corps, qui sont nos elemens ; Et puis jettant apres un regard sur moy-mesme, J' accuseray l' erreur de ma folie extréme ; Je me riray du monde, et de sa vanité, Qui cherche dans la mort une immortalité ; Et franc des passions que la gloire nous livre, Mon exemple apprendra tout le monde à bien vivre. Mais puis qu' amour me tient sous le joug de sa loy, Qu' il se sert de Cloris pour triompher de moy, Je ne veux employer mes peines et mes veilles, Qu' à chanter ses beautez qui n' ont point de pareilles, Qu' à dire le pouvoir des flesches de ce dieu, Qui le font redouter en tout temps, en tout lieu, Et qu' à pleurer mon mal, mais d' une telle sorte, Que tout pleure avec moy le mal que je supporte. Ô vous, à qui ce dieu remply de cruauté, Voulut ravir le coeur avec la liberté, Qui mettez vostre gloire à servir une belle Avecque plus d' amour, quand elle est plus cruelle, Suivez tousjours les loix que l' âge vous prescrit, Et ne feignez jamais d' assouvir vostre esprit De ce qui peut flatter une ame genereuse ; Aimez, si vostre humeur se plaist d' estre amoureuse ; Tous les contentemens se suivent tour à tour, La jeunesse n' a rien de si doux que l' amour, Comme les vieilles gens n' ont rien qui les contente Au prix de la liqueur d' une divine plante. La nature se plaist dans la diversité, Le printemps suit l' hyver, l' autonne suit l' esté ; Tel estoit languissant, et foible en son enfance, Qui soustient son païs, et luy sert de defense ; Tel aura vaillamment aujourd' huy combatu, Que l' on verra demain sous un autre abbatu ; Tel enfin sera propre à conduire une armée, Et repousser l' effort d' une ville opprimée, Qui sentant affoiblir son pouvoir nompareil, Ne sera plus le bras, mais le chef du conseil. Enfin, quoy qu' on en die, et quoy qu' il en arrive, Il faut gouster les biens dont l' ignorant se prive, De crainte qu' estant vieux, impotens, et perclus, On veüille vivre alors qu' on ne le pourra plus. L' amour de Neree. Elegie II. Monarque souverain de toutes choses nées, Qui selon ton vouloir regles nos destinées, Lumiere des esprits, delices des humains, Qui tiens leurs libertez captives dans tes mains ; Saincte divinité, dont j' adore l' empire ; Amour, puissant démon de joye, et de martyre, Faut-il que ton couroux s' allume contre moy ? Que l' on me voye encore esclave de ta loy ? Et que de tes ardeurs ma jeunesse eschauffée, Te serve encore un coup de gloire et de trophée ? J' estois comme un soldat, qui parmy les hazars A passé sa jeunesse à la suite de Mars, Signalé son courage au milieu des alarmes, Et cent fois mis sa vie à la mercy des armes ; Lors que son poil blanchit sur l' arriere-saison, Content il se retire au sein de sa maison, Où goustant le repos dont son ame est ravie, Il entretient chacun des beaux faits de sa vie. Ainsi vivant sans peine, et libre des liens, Dont le cruel amour emprisonne les siens, Je goustois le repos que la liberté donne ; Et ne portant envie aux plaisirs de personne, Dans mes contentemens, je me flattois si bien, Qu' il n' est point de bonheur qui n' enviast le mien. Je racontois à tous l' excessive rudesse Dont me persecutoit ma premiere maistresse ; Je disois ses rigueurs, et publiois aussi L' heureux jour que je vis son courage adoucy. Mais alors si mon coeur se pasmoit d' allegresse, Autant est-il percé de pointes de tristesse. Ô Nerée, ô beauté qui fais ce changement, C' est par toy que j' acquiers la qualité d' amant ; Tu remets dans mon sein une nouvelle flâme, Des larmes dans mes yeux, des desirs dans mon ame, Des plaintes dans ma bouche, et des soins dans mon coeur. Au poinct que ton bel oeil se rendit mon vainqueur, Une chaude sueur m' arrosa le visage, La voix me défaillit, je perdis le courage ; Et pour n' en point mentir il s' en fallut bien peu, Que l' on ne s' apperceut des ardeurs de mon feu. Vienne ce qui pourra, soit que tu favorises L' excés de mon amour, ou que tu me mesprises ; Semblable à ces rochers que les flots vont battant, Je supporteray tout d' un courage constant. Au moins j' auray la gloire en mon malheur extréme Qu' il n' est rien de charmant au prix de ce que j' aime ; Et comme je n' ay point d' égal en loyauté, Que ma dame n' a point de pareille en beauté. Aussi la veux-je aimer, mais d' une telle sorte, Que l' on n' ait veu jamais une amitié si forte ; Et monstrer dans ces vers tesmoins de mon soucy, Qu' il n' est rien sous le ciel de plus aimable aussi. Elegie III. Ouy, je suis amoureux contre ma volonté, Quiconque te l' a dit, a dit la verité ; J' ay long-temps combattu devant que de me rendre, Mais enfin contre amour je n' ay sceu me defendre. Cet aimable tyran, dont les puissans efforts Rangent dessous sa loy les esprits les plus forts, M' a rendu le captif des graces d' une belle, Je commence à languir, et souspirer pour elle ; Et si son coeur se plaist en mon affection, Je la veux esgaller à sa perfection. Je sçay comme un amant doit servir une dame, Quand elle a de l' ardeur autant qu' il a de flâme ; J' entens tous les secrets qu' on practique à la cour Pour acquerir le nom de routier en amour ; Et comme plus que moy de graces tu possedes, Amy, c' est en ce poinct qu' il faut que tu me cedes. Crois-tu que je pourrois conserver comme toy Tant de zele et de feu, tant d' amour et de foy, Pour une ame de glace, inconstante, et cruelle ? Que je pourrois enfin cherir ton Isabelle ? Non, non, bien qu' elle soit un phoenix en beauté, Elle fait gloire aussi de l' estre en cruauté ; Et comme dans ses yeux luit une vive flâme, Une morne froideur habite dans son ame. Ainsi void-on par fois au retour du printemps, Alors que du soleil les rayons esclattans Ornent de mille fleurs le sein d' une prairie, Un serpent se cacher dessous l' herbe fleurie. N' apprehende donc point que je sois ton rival ; Isabelle n' est point la cause de mon mal, S' il faut que de ce mot, cher Melinthe, j' appelle La douce passion que j' ay pour une belle. C' est pour un autre objet qu' amour est mon vainqueur, C' est une autre beauté qui me touche le coeur. Mais certes sa douceur la rend autant aimable, Que les traits de ses yeux la rendent estimable. Pour elle je veux vivre, et pour elle mourir, Pourveu que son humeur la porte à me guerir, Et qu' en voyant ma flâme elle me favorise, Autant qu' une beauté te fuit et te méprise. Les beautez de Claudine. 1652. Elegie IV. Dans ce vivant tableau de vos perfections Contemplez le portrait de mes affections ; Et voyant, ma Claudine, à quel poinct je vous aime, Agréez les transports de mon amour extresme. Qui ne seroit ravy de l' or de ces cheveux Qui sont de mon soleil les rayons lumineux, Qui de ma liberté sont les chaisnes visibles Qui portent mes amours sur leurs ondes paisibles, Et qui sont en effet dans leurs crespes unis Uniques en beauté, comme en nombre infinis ? Qui n' aimeroit ce front, où d' une belle audace L' honneur, la majesté, se disputent la place ? Où regnent l' un et l' autre, où d' un decret fatal Ils possedent ensemble un throsne de crystal ; Où d' un trait aussi doux que la glace en est pure, Amour grave les loix que prescrit la nature, Lors que pour conserver quelque brasier secret Elle dit qu' en bruslant, il faut estre discret. Qui ne seroit charmé de ces nobles planettes Dont les traits sont si vifs, et les flâmes si nettes, De ces deux beaux soleils du ciel de la beauté Qui respandent la joye avecque la clarté, De ces anges muets dont j' entends le langage, De ces visibles dieux à qui je rends hommage, Et qui par leurs esclairs me forcent d' advoüer Qu' on ne les peut assez ny craindre, ny loüer ? Qui ne seroit épris de ces levres jumelles Qui versent le parfum de deux roses nouvelles, Et qui pour confirmer leurs fidelles amours Se cajollent sans cesse, et se baisent tousjours ? Qui ne prononcent rien que de sacrez oracles Dont la nature accroist le nombre des miracles, Et qui par des discours qu' un bel art fait fleurir Ressuscitent les coeurs, que les yeux font mourir ? Mais dieux ! Qui n' aimeroit d' une ardeur idolastre Cette plaine de lait, ces collines d' albastre, Cette neige qui brusle et qui fond les amans, Ces globes animez d' eternels mouvemens, Qui s' approchent de nous aussi-tost qu' ils soûpirent, Qui de peur d' estre pris aussi-tost se retirent ; Qui se monstrant aux yeux, et se cachant aux mains. Font naistre cent desirs, et mourir cent desseins ? Subtile trame d' or, vive table d' yvoire, Thresors estincelans de lumiere et de gloire ; Throsne, où la grace mesme establit son sejour, Verger qui produisez les doux fruits de l' amour, En un mot, beaux cheveux, beau front, et belle bouche, Beaux yeux, et vous beau sein, si jamais je vous touche, Si je puis quelque jour, pour contenter mes voeux, Voir autour de mes bras un cercle de vos noeuds, Lire sur ce crystal ma fortune supresme, Et ces mots enflâmez, Cerilas je vous aime, Obtenir pour mes vers un propice regard, Consulter dans ces bois vostre oracle à l' escart, Et baiser à souhait vos pommes savoureuses, Les delices du goust des ames amoureuses ; Ô que j' enviray peu cette riche toison Dont amour fit le prix des travaux de Jason ! J' effaceray l' honneur du beau berger de Troye Qu' Helene fit nager dans un fleuve de joye ; Et laissant Atalante exalter son thresor, J' iray dans un beau sein cueillir des pommes d' or. Ainsi dit Cerilas, et son puissant langage Sceut si bien de Claudine amollir le courage, Que l' amour à la fin, pour ces deux nobles coeurs, Eut moins dans ses vergers d' espines que de fleurs. Pour Claudine. Elegie V. Quiconque soit celuy dont l' esprit miserable Pense que d' un amant le sort soit déplorable, Pour chastier son crime et de nuit et de jour, Je souhaite qu' il soit sans flâme, et sans amour ; Qu' insensible aux plaisirs que le ciel nous octroye, Il ne gouste jamais ny delices ny joye, Qu' il ne soit plus qu' un spectre, ou qu' une ombre Et tout vivant qu' il est, qu' il soit au rang des morts. Pour moy dés le moment que d' une ame soumise Je vis le bel objet qui vola ma franchise, Et que mon coeur touché de ses traits précieux Suivit aveuglement un dieu qui n' a point d' yeux ; Dans les purs mouvemens d' une ardeur sans seconde, Amour, je creus alors que je naissois au monde, Puis qu' alors seulement j' en goustay la douceur, Et que pour moy ce jour fut un jour de bonheur, Qui promit à mes sens une joye asseurée, Et des felicitez d' eternelle durée. Aussi depuis cela je n' ay que du mespris Pour tout ce qui ravit les vulgaires esprits, Je cesse d' admirer ce que le peuple admire, Je hais ce qu' il cherit, je fuy ce qu' il desire ; Et content de mon sort, je proteste à ce jour Que je n' ay rien de cher, si ce n' est mon amour. Qu' à de sordides soins l' avare sacrifie Les jours et les momens les plus beaux de sa vie, Qu' il force cent destroits, qu' il risque cent dangers, Pour combler sa maison des thresors estrangers, Que pour de vains honneurs l' ambitieux travaille, Qu' il rougisse de sang le champ d' une bataille, Qu' il soumette le Tage à son bras souverain. Que son nom soit l' effroy de l' Escaut, et du Rhein ; Qu' éloignant sans regret le berceau de la Seine Il cherche le tombeau de l' antique seraine, Qu' au lieu de recouvrer son honneur et son bien, Sur ce tombeau fameux il rencontre le sien ; Qu' ennemy du travail qui nos forces consume, Le paresseux languisse et meure sur la plume ; Que le gourmand qui suit son appetit grossier Agisse pour son ventre avec ses dents d' acier, Et qu' amy du bon vin, et de la bonne chere, Il perde la raison à force de la faire. Belles perfections, vous m' estes des defauts ! J' ay des pensers plus doux, j' ay des desirs plus hauts ; Transporté de l' amour d' une jeune maistresse, J' ay pour riche thresor l' or de sa blonde tresse, Je dispute contre elle à qui sçait mieux aimer, Et dans ce beau combat je me fais renommer. Oüy Claudine est sensible à l' amour qui me touche, Je recueille à souhait cent baisers sur sa bouche, Et preferant sa bouche à la table des dieux, J' y gouste d' un nectar inconnu dans les cieux. Delicieux plaisirs que le ciel me destine, Legitimes faveurs de ma chere Claudine, Puissiez-vous à jamais me contenter si bien, Qu' apres vous je ne cherche, et je n' estime rien. Disgraces 1632. Elegie VI. Au milieu des ennuis, des soûpirs, et des plaintes, Dont le soin d' un mesnage augmente les atteintes, J' ay receu, mon Tarcis, ce que tu m' as escrit, Où beaucoup d' amitié monstre beaucoup d' esprit ; J' ay veu que te plaignant des coups de la fortune, Qui flatte pour trahir aussi bien que Neptune, Tu me dépeins tes maux, et pour charmer leurs cours Tu cherches dans mes vers un utile secours. Je n' ay pas le pouvoir de soulager ta peine, Tarcis esteins ta soif dans une autre fontaine. Nostre brave Melinte, et ce gentil amant Qui mit le nom d' Isis dedans le firmament, Ces deux parfaits tesmoins des langueurs de ta vie Peuvent à mon defaut contenter ton envie ; Le ciel leur est propice, et son plus grand plaisir Est de disposer tout au gré de leur desir. La muse qui me fuit les cherche, et les embrasse, Ils ont autant de feu que je suis plein de glace ; Si leur soin contribuë à divertir le tien, Tu beniras ton mal d' avoir causé ce bien. Pour moy de qui la vie à tous maux exposée Ne trouve sur la terre aucune route aisée, Qui vois rompre le soir ma trame du matin, Qui n' ay point d' ennemy moindre que le destin ; Qui vois celle qu' Hymen à mes voeux a donnée Succomber sous l' effort d' une fievre obstinée, Toute pasle et défaite au fort de ses douleurs Verser sur mon visage un deluge de pleurs, Languir dans les ardeurs d' une flâme excessive, Et choir entre mes bras bien plus morte que vive ; Qui vois d' une autre part ce gage d' amitié, Cet unique depost de ma chere moitié, Ce fils qui doit un jour consoler ma vieillesse, De ses cris innocens redoubler ma tristesse. Avecque tout cela, crois-tu, mon cher Tarcis, Que j' aye assez d' esprit pour charmer tes soucis, Moy qui suis accablé d' une douleur extresme, Et qui ne sçais pas l' art de me guerir moy-mesme ? Les inclinations. Quand nous abandonnons cette sombre closture Où nous retient neuf mois le soin de la nature, Et que développez de ce profond sommeil Nous venons saluer la clarté du soleil ; Le destin qui regit à son gré toutes choses, Et de qui les secrets nous sont des lettres closes, Nous force d' obeïr à ses puissantes loix, Dont il n' exempte pas les princes, ny les roys. C' est lors qu' il nous remplit de certaines semences, Qui font germer en nous le desir des sciences, Dont l' inégalité fait naistre en l' univers Autant d' arts differens, qu' il a d' esprits divers. L' un suivant du destin l' ordonnance fatale, Orne un parquet des fleurs que l' eloquence estale ; Il surprend, il estonne, il crie à haute voix, Il cite doctement la coustume, et les loix ; Et defendant le droict d' une veufve opprimée. Il joint avec du bien un peu de renommée. L' autre plus curieux, au mespris des dangers, Ne respire que l' air des païs estrangers, malgré l' ire des flots, et l' horrible tempeste Qui semble à tous momens luy pendre sur la teste, Il poursuit son dessein, superbe de son sort, Et va voir sans pâlir l' image de la mort. L' autre qu' un sang boüillant violemment anime, Dans l' horreur des combats se monstre magnanime ; Le flambeau de Bellone est ce qui le conduit, Il n' aime que le sang, il n' aime que le bruit ; La pitié ne l' esmeut, les souspirs, et les larmes Qui percent les rochers, ne percent point ses armes. Un autre detestant cette aveugle fureur, Suit le plaisir des champs, et devient laboureur ; Il cultive sa terre, et fait voir dans la plaine Moins d' herbes et de fleurs, que de bestes à laine ; Cerés riche d' espics regne dans ses greniers, Et Bacchus a son throsne au fond de ses celiers ; Il travaille en repos, comme quand il sommeille Il ne craint qu' en sursaut la trompette l' esveille. Mais pour nous que le ciel traitte plus doucement, Nous aimons d' Apollon le sainct ravissement ; Son onde au lieu de lait est une nourriture Qui nous doit faire vivre à la race future. Nous tenons le milieu des hommes et des dieux, Nostre corps est sur terre, et nostre esprit aux cieux. Libres d' ambition, ennemis de feintise, Exempts de l' avarice, et de la convoitise, Vices les plus communs du siecle où nous vivons, Contens de nostre sort, muses, nous vous suivons ; Et sans nous arrester aux discours du vulgaire, Qui ne blasme jamais que ce qu' il ne peut faire, D' un esprit esclairé de vos rayons divers, Tout nostre âge s' écoule à composer des vers, Tantost au fonds d' un bois, ny trop clair ni trop sombre, Où le jour est meslé du soleil et de l' ombre ; Et tantost dans le sein des antres escartez, Agreable sejour de cent divinitez. Là nous voyons dancer les nymphes et les fées Aux tetons découverts, aux testes décoiffées ; Les faunes que l' amour y traitte avec rigueur Nous font pasmer de joye au fort de leur langueur ; Echo s' y desespere, et l' amoureux Zephire S' y pasme de plaisir, comme elle de martyre. Ainsi tout contribuë à nos contentemens, Ainsi tout nous ravit dans ces deserts charmans, Où tu luis, cher Damon, comme luit une estoile, Lors qu' une obscure nuit couvre tout de son voile. Les aimables accords de ton luth merveilleux Font courber devant toy les chesnes orgueilleux ; Et comme cet esprit si fameux dans la Thrace, Tu contraints les rochers de te suivre à la trace. Ce n' est pas sans sujet, puis que fils d' Apollon Tu regnes avec luy sur le sacré vallon. C' est là que nous voyons les filles de memoire, Qui n' estiment leur art qu' à cause de ta gloire, T' inspirer à l' envy de si doctes chansons, Que la posterité s' en fera des leçons. Tantost on te void feindre une amoureuse flâme, Dont le déguisement n' apporte point de blâme ; Et tantost eslevant les accens de ta voix Tu chantes le triomphe et la gloire des roys ; Ce que tu fais si bien, que tout le monde advouë Qu' il ne faut rien loüer, ou qu' il faut qu' on te louë. Tu sçais de tous les cieux les mysteres secrets ; Mais tu sçais si bien l' art de les chanter apres, Que quand tu les produis dans tes doctes poëmes, On croid oüir chanter les muses elles-mesmes. Ô bien-heureux esprit, qui dans tes jeunes ans Surpasses en sçavoir les antiques sçavans, Et qui par des escrits pleins de traits et de flâmes Donnes du sentiment aux corps qui n' ont point d' ames ; Desja la Seine enflant la course de ses eaux, Accorde ta loüange au bruit de ses roseaux ; Et lors que ses tritons y chantent quelque chose, Ils y chantent les vers que ta muse compose. Poursuis donc hardiment, travaille desormais À t' aquerir un nom qui ne meure jamais. Mais encor qu' Apollon tes temples environne Des replis glorieux d' une verte couronne, Ne sois pas tellement ébloüy du bonheur, Que tu n' aimes ces vers qui chantent ton honneur. À M Hartman, prince de Liechtenstein, et Nichelsbourg. Sur ses voyages. Elegie. Que cet ardent desir de connoistre le monde, De repaistre tes yeux de la terre et de l' onde, De voir la cour des rois, et le toit des bergers, De prattiquer les moeurs des peuples estrangers, D' embrasser leurs vertus, de detester leurs vices, Traversent ton repos, et troublent tes delices ! Et voyant sous tes pieds leur empire abbatu, Qu' à bon droict tu les fuis pour suivre la vertu ! Ainsi ce grand heros, ce puissant fleau de Troye, Encor qu' il pût nager dans un fleuve de joye, Que Bacchus, et le jeu, l' amour, et les plaisirs, Pussent chez Lycomede assouvir ses desirs ; Eschauffé d' un beau sang, piqué d' un grand courage, Il tenta le peril qui suit un long voyage, Et fit connoistre enfin qu' il n' est point de bonheur, Qu' on doive preferer au thresor de l' honneur. Grand prince, c' est ainsi qu' on espand sa memoire ; Une langueur oisive est indigne de gloire, Et l' on n' a jamais veu qu' un prince efféminé Ait eu de verds lauriers le front environné ; L' invisible démon de ces plantes divines Les fait naistre et fleurir au milieu des espines. Poursuis donc hardiment de si rares effets, Rends le reste du monde estonné de tes faits ; Cheris plus que tes yeux l' honneur et la loüange, Marie à ta beauté le merite d' un ange ; Et puis que tu nasquis de parens genereux, S' ils sont dignes de roy, monstre-toy digne d' eux. Tandis, soit que le ciel qui benit ton courage, Te guide quelque jour sur les rives du Tage ; Soit que dessus nos bords, de palais embellis, Tu frequentes la cour du monarque des lys ; Soit que passant le Pau, ces montagnes chenuës Qui vont chercher l' hyver jusques au sein des nuës, Fleschissent devant toy leurs superbes ramparts, Et dissipent leur neige au feu de tes regards ; Soit que dessus les bords de cette eau vagabonde Qui lave sept costaux, sept miracles du monde, Tu t' abaisses aux pieds de ce chef des romains, Qui comme un dieu s' éleve au dessus des humains ; Enfin soit que Vienne, et son fleuve qui bagne D' un cours large et profond les terres d' Allemagne, Te reçoive en son sein, te caresse à son tour Dans le soin qu' ils auront de benir ton retour ; Prince, je te promets en presence des muses, Que tu seras l' objet de leurs graces infuses ; Je te loüray sans cesse, et diray justement Que le titre de prince est ton moindre ornement. Le banquet des poëtes. Esprits, de qui la muse est ardante et feconde, Qui sur l' aisle des vers faittes le tour du monde ; Qui pour sacrer vos noms à l' immortalité, Fuyez comme un escuëil la molle oysiveté ; Dans cette passion de vouloir tousjours vivre, Estes vous resolus de mourir sur un livre ? Bacchus veut des honneurs, aussi bien qu' Apollon ; Une table vaut mieux que le double vallon ; Le doux concert des luts, le doux son des guiterres N' esgallerent jamais la musique des verres ; Leur vive melodie, et leur gay cliquetis, Sçavent l' art d' attirer tous les dieux chez Thétis, D' appaiser Jupiter alors qu' il se courouce, Et de mettre Saturne en humeur de carrousse. Amis, soyons touchez d' un semblable desir, Ne mesurons le temps qu' aux regles du plaisir, Et ne nous perdant point dans ces vagues pensées Des choses à venir, ny des choses passées, Où le plus habile homme est le moins suffisant, Arrestons nos esprits aux choses du present. Joüissons du bonheur que le ciel nous octroye, Sacrifions au dieu qui préside à la joye, Et sans nous tourmenter du soin des potentats, Ny du déreglement qu' on voit dans leurs estats, Ny des divers advis du conseil des notables, Débitons aujourd' huy cent contes delectables, Et tous expedions à l' ombre des celiers Plus de verres de vin qu' ils ne font de cahiers. Les sages anciens, dont les académies Ont souvent réveillé nos ames endormies, Soustiennent qu' icy bas quatre sainctes fureurs Agitent nos esprits de leurs douces erreurs ; Les muses, Apollon, l' enfant que Cypre adore, Et le dieu qui dompta les peuples de l' aurore. Que ce puissant démon de la rouge liqueur De son divin nectar agite nostre coeur ! Que l' effet merveilleux des pampres et des treilles Soit l' unique entretien de nos charmantes veilles ! Et devant que la soif nous oste le repos, Courons alaigrement l' esteindre dans ces pots ; Ainsi le peuple émû de nostre voisinage Esteignit d' un grand feu l' insolence et la rage, Quand le palais en proye, et les loix à l' encan, Nous firent voir Thémis dans le sein de Vulcan. Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde S' acquirent tant d' honneur pour une table ronde ; Nous qui suivons Bacchus, et réverons ses loix, Faisons le verre en main de si vaillans exploits, Que la prose, et les vers, d' eternelle durée, Parlent des chevaliers de la table quarrée. Mais c' est trop discourir sur le poinct d' un assaut ; Amis, avancez-vous pendant que tout est chaud ; Regardez de ce plat la vapeur embaumée ; Voyez comme il espand une douce fumée, Que l' air de nostre haleine éleve dans les cieux, Comme un nouvel encens que nous offrons aux dieux. Pour moy qui suis contraire à cette tyrannie Qui seconde les loix de la ceremonie, Puis que je suis le roy des enfans sans soucy, Je me sieds le premier, asseyez-vous aussi ; Ou vous allumerez le feu de ma colere, Qui ne s' appaisera que dans la bonne chere. Que ces mets delicats sont bien assaisonnez ! Que ce vin est friand ! Qu' il va peindre de nez ! Qu' il va causer d' ardeur dans le fonds de nostre ame ! Et que l' amour est froid à l' égal de sa flâme ! Inspiré de Bacchus qui preside en ce lieu, Je vuide cette couppe en l' honneur de ce dieu. Mais quoy ! Ma soif s' irrite au lieu d' estre appaisée ; Rendons encor trois fois cette couppe espuisée. Amis, c' est assez beu pour la necessité, Ne beuvons desormais que pour la volupté. Sus, que chacun de nous ses temples environne Des replis verdoyans d' une belle couronne ; D' amour, et de Bacchus, eternels favoris, Joignons les myrthes verds aux lierres fleuris ; Et si malgré l' hyver qui ravit toutes choses, On peut trouver encor des oeillets, et des roses, Semons en cette place, ornons en ce repas, Non pource que l' odeur en est pleine d' appas, Mais pource que ces fleurs ont un lustre semblable À la vive couleur de ce vin delectable, Qui pour flater nos yeux de son éclat vermeil, Nous monstre dans un verre un liquide soleil. Profanes, loin d' icy ; que pas-un homme n' entre Qui soit du rang de ceux qui trahissent leur ventre, Qui fraudent leur genie, et d' un coeur inhumain Remettent tous les jours à vivre au lendemain. Malheureux en effet l' avare qui possede Des biens et des thresors, et jamais ne s' en aide. Tandis qu' on a le temps, et qu' on se porte bien, On doit avec raison se servir de son bien, Et suivant les plaisirs où l' âge nous convie, Gouster autant qu' on peut les douceurs de la vie. Quand nous serons privez de la clarté du jour, Nous ne gousterons plus les charmes de l' amour ; Nous n' aurons plus besoin de celiers, ny de granges, Pour enfermer nos bleds, et serrer nos vendanges ; Mais tristes et pensifs, accablez de douleurs, Nous n' avallerons plus que les eaux de nos pleurs. Chers amis, laissons-là cette philosophie ; Que chacun à l' envy l' un l' autre se deffie À qui rendra plustost ces grands vases taris ; Six fois je m' en vay boire au beau nom de Cloris ; Cloris le seul desir de ma chaste pensée, Et l' unique sujet dont mon ame est blessée. Lydas, verse tout pur, puis que la pureté A tant de sympathie avec cette beauté. Et puis ne sçais-tu pas que l' element de l' onde Est le signe certain d' une humeur vagabonde ? Si je bois jamais d' eau, qu' on m' estime un oyson ; Que personne en beuvant ne me fasse raison ; Que mes vers, comme l' eau, deviennent froids et fades, Qu' ils ne soient ny connus, ny payez qu' en gambades, Que jamais de beauté ne me fasse faveur, Que l' on me montre au doigt comme un pauvre beuveur ; Enfin qu' aux cabarets, pour ma honte derniere, On escrive mon nom sous le nom de chaudiere. Certes, je hais ces mots qui finissent en eau ; Si j' eusse esté Ronsard, j' eusse berné Belleau ; Aussi bien n' eut-il pas une assez rouge trongne Pour expliquer les vers de ce gentil Yurongne, Ce grand Anacréon, ce poëte divin, Qui vesquit dans l' amour, et mourut dans le vin. Mais à propos de vin, Lydas reverse à boire, Aussi bien ce piot rafraichit la memoire ; Il fait rire et dancer les plus sages vieillars, Il leur met en l' esprit mille contes gaillards, Et quoy que l' on ait dit de la fureur des muses, Il dispense le don des sciences infuses ; Si bien que par miracle, il arrive souvent Que l' ignorant qui boit devient homme sçavant. Nostre Arcandre le sçait, qui pour aimer la vigne Passe desja par tout pour un poëte insigne, Arcandre dont l' esprit ne fait rien de divin, S' il n' a mis dans son corps quatre pintes de vin. Ah ! Que j' estime heureux l' amoureux d' Isabelle, Non pource qu' il adore une fille si belle, Non pource que les traits qui partent de ses yeux S' épandent aussi loin que le flambeau des cieux ; Non pource que les noeuds de sa perruque blonde Sont les douces prisons des coeurs de tout le monde, Non pource qu' à Paris elle a tant de renom, Mais pource que je vois huit lettres dans son nom ; Et que l' affection que cet amant luy porte, À tant de mouvemens, est si vive et si forte, Qu' il ne peut faire moins que de trinquer huit fois Au nom de la beauté qui le tient sous ses loix. Moy qui suis serf d' amour, mais qui bois en franchise, Je veux changer le nom de Cloris, en Clorise, Ou bien prendre Clorinde, ou d' autres mots choisis ; Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis, Cela luy tiendra lieu d' une nouvelle offrande, Ce nom est trop petit, et ta soif est trop grande. Mais pendant ce discours, ne m' apperçoy-je pas Que la force du vin débilite mes pas ? Un hocquet importun choque mon humeur gaye, Ma parole se couppe, et ma langue begaye ; Je rougis d' avoir beu, je paslis quand je boy, Et la teste me tourne, et tout tourne avec moy ; Mon esprit se confond, mon jugement se trouble, Je ne voy point d' objet qui ne me semble double ; J' entens dedans le nuë un tonnerre esclatant, Je regarde le ciel, et n' y vois rien pourtant. Tout tremble sous mes pieds, une sombre poussiere Comme un nuage espais offusque ma lumiere, Et l' ardente fureur m' agite tellement, Qu' avecque la raison je perds le sentiment. Evoé je fremis, Evoé je frissonne, Un vent impetueux ébranle ma couronne ; Et je me trouve enfin tellement combatu, Que je tombe par terre, et n' ay plus de vertu. Puissante deïté, mon vainqueur, et mon maistre, Si tu m' as tant de fois avoüé pour ton prestre, Si tu m' as tousjours veu plus qu' aucun des mortels Espandre au lieu d' encens, du vin sur tes autels, Race de Jupiter, digne enfant de Semele, Appaise la fureur qui m' accable sous elle, Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau Qui gronde dans mon ventre, et bout dans mon cerveau. Rends plus fermes mes pas, modere ta furie, Donne moy du repos, ô pere je t' en prie, Par ton thyrse couvert de pampres tousjours vers, Par les heureux succés de tes travaux divers, Par le sep vigoureux qui te conquit les Indes, Par l' aimable rumeur des chansons et des brindes, Par le front herissé de tes fiers leopars, Par tes cheveux dorez, par tes brillans regards, Par le mystique van de tes sacrez mysteres, Par les cris redoublez des festes triétaires, Par ton esprit de feu qui fait boire et parler, Par tout ce que la Gréce eut soin de t' immoler, Par les pieds chancelans du vieux pere Silene ; Bref par ce doux nectar d' Arbois, et de Surene. Ainsi dit Cerilas d' un geste furieux, Roüant à chaque mot la prunelle des yeux. Bacchus qui l' entendit, d' un bruit espouventable Fit trembler à l' instant les treteaux et la table ; Tous les vases remplis branslerent en ce lieu, Et pas-un ne versa de la liqueur du dieu ; Tesmoignage certain qu' il ne mit en arriere De son humble sujet la devote priere. Aussi pour le flatter d' un sommeil gracieux, Ce dieu qui l' éveilla, luy vint fermer les yeux. Poeme epique. Sur la paix faite avec les anglois, et sur la reduction des rebelles du Languedoc, apres la prise de La Rochelle, l' an 1629. Au roy. Apres tant de travaux, et tant de bruits de guerre, Tant de sang espandu sur l' onde et sur la terre, Tant de flots de Neptune, et de sables mouvans, Qui pour nous abismer luttoient contre les vents ; Graces à la bonté de nostre destinée, Le calme est revenu, la paix est retournée. Nous n' avons plus d' horreur, nous n' avons plus d' effroy, Nous ne soupirons plus l' absence d' un grand roy ; Les fureurs de l' enfer toutes eschevelées, Ne bouleversent plus nos villes desolées ; Les boulets animez d' une ardante vapeur, Ne portent plus la mort dans le sein de la peur ; Le fer tombe des mains des plus hardis gendarmes, L' airain ne sonne plus de funestes alarmes, L' air n' est plus obscurcy de flottans estendars, Et le repos enfin regne de toutes parts. Louis, dont les regards dissipent la tristesse, Change nos tristes pleurs en larmes d' allegresse ; Les anges gardiens des murs de nos citez Restablissent le cours de nos prosperitez ; Le bruit des canons cesse, ou si l' on les employe, C' est pour faire éclatter de nouveaux feux de joye. On ne void plus personne endosser le harnois, Que pour entrer en lice au milieu des tournois ; On n' oit plus de clairons retentir dans la nuë, Sinon ceux dont mon prince annonce sa venuë ; L'air est libre, et rien plus ne l'offusque aujourd' huy, Qu' un nuage de fleurs qu' on espanche sur luy. Grand roy, puis qu'apres Dieu cette gloire t'est deuë, Que la France joüit de la paix attenduë, Souffre que dans l' ardeur dont je suis agité, J' en laisse quelque marque à la posterité. L' allegresse m' emporte, et mon ame eschauffée Ne sçauroit se resoudre à taire ce trophée. Une autre fois esmeu du prix de tes lauriers, Je chanteray l' honneur de tes actes guerriers, Lors que ton grand courage, et ta bonne fortune, Forcerent La Rochelle en dépit de Neptune, Et mirent sous le joug ce superbe element Qui recevoit la loy des astres seulement. Tandis si j' apperçois ton oreille attentive, Le front environné d' une branche d' olive, J' iray dans ton palais, dont les voutes d' azur Ne peuvent rien souffrir que de riche, et de pur, Desployer les thresors de la muse immortelle, Et te chanter la paix d' une grace nouvelle. Desja depuis long-temps, Mars enflé de couroux, Avoit quitté la Thrace, et regnoit parmy nous ; La discorde enragée, aux tresses de vipere, Avoit envenimé le fils contre le pere, Les freres s' outrageoient d' un courage endurcy ; La justice, et la paix, n' habitoient plus icy. Le peuple revolté contre son juste prince Faisoit un boulevart de chacune province. Cet hydre à mille chefs, ce monstre à mille voix, Ne s' accordoit en rien qu' à se rire des loix. Les coeurs ne respiroient dans l' horreur du carnage, Qu' une mesme fureur sous un mesme visage ; L' honneur estoit hay, le vice caressé, Et dés qu' on offençoit, on estoit offencé. L' Europe toute triste, et toute languissante, Laissoit esvanoüir sa pompe florissante ; Ses yeux estoient noyez d' un ocean de pleurs, Son ame n' estoit plus qu' un enfer de douleurs, Elle fouloit aux pieds son sceptre, et sa couronne ; Et comme une fureur que la rage aiguillonne, Avec son propre fer elle s' ouvroit le flanc, Et ne se baignoit plus que dans son propre sang ; Lors que de Jupiter les filles eternelles, Qui servent de refuge aux ames criminelles, Qui repoussent l' effort des foudres rougissans, Qui respandent par tout et le baume, et l' encens, Qui descouvrent aux dieux les secrets de nos ames, Et volent dans le ciel sur des aisles de flâmes, Aborderent ainsi le monarque des dieux, Les souspirs en la bouche, et les larmes aux yeux. Souverain directeur de toute la nature, Que ton ordre conduit, et non pas l' avanture, Incomparable autheur de tant d' effets divers, Recompense des bons, et l' effroy des pervers ; Pere, c' est bien en vain que ta grandeur immense Affecte entre tes noms celuy de la clemence, Si ta rigueur contraire à ce titre si doux Traverse les humains des traits de ton couroux. Dequoy t' auroit servy d' avoir creé le monde ? D' avoir rendu par tout la terre si feconde, D' avoir produit des fleurs, des fruits, et des rameaux, D' avoir fondu l' argent de tant de claires eaux, D' avoir coulé du feu dans tout ce qui respire, D' avoir rafraischy l' air des souffles du zephyre, D' avoir pourveu le ciel d' un éclat nompareil, D' avoir logé la lune au dessous du soleil ; Enfin sur le patron de ta divine image D' avoir composé l' homme, et formé son visage, Si toutes ces beautez ne flattoient plus ses sens, Et si Mars luy volloit ses plaisirs innocens ? Si tu balances tout au poids de ta justice, Si tu veux égaler le chastiment au vice, Si tu confonds tous ceux qui violent ta loy, Qui pourra desormais paroistre devant toy ? L' Europe seulement ne sera point destruite, Le funeste malheur où ta main l' a reduite Dans un mesme cercuëil le reste abysmera ; Alors, pere, dy-nous qui te reclamera ? Tu n' auras plus d' autels, de feux, ny de victimes, La vertu sera morte aussi bien que les crimes, Perdant toute la terre avec tous les humains, Les bons ne seront plus couronnez de tes mains ; Et si tu n' entends plus tant d' estranges blasphémes, Tu n' oyras plus aussi tes loüanges suprémes Seigneur, sauve ton peuple, et qu' un trait de pitié Estouffe dans ton sein ta juste inimitié. S' ils ont franchy les loix que tu leur as prescrites, Tu les as bien punis selon leurs démerites. Maintenant qu' ils n' ont plus que les cieux pour objets, Traitte-les comme un roy qui cherit ses sujets ; Escarte les horreurs de ces fieres tempestes, Qui depuis si long-temps pendent dessus leurs testes ; Et dissipant la nuit de ces troubles espais, Fay luire dessus eux le beau jour de la paix. C' est ainsi que parloient les prieres zelées Pour le commun repos des ames desolées ; Leur pere en fut touché d' un sentiment humain, Sa foudre s' esteignit, et tomba de sa main. Lors de ces yeux divins qui penetrent les choses Que dans son vaste sein nature tient encloses, Il jette sur la terre un regard adoucy, Et void en un moment tout ce qu' on fait icy. Il void ceux d' Albion, dont l' injuste entreprise Vouloit joindre la Seine avecque la Tamise, Blasmer ouvertement ce superbe dessein Qu' un démon de faveur leur coula dans le sein. Il le void estendu sur la rive deserte, Plus craint devant sa mort, que plaint apres sa perte. Il void loüer par tout la puissance du bras Qui mit ce grand colosse et son orgueil à bas. Il void le beau soleil de la terre Albionne, Digne heritier du roy dont il tient sa couronne, Tantost se vouloir mettre à la mercy des flots, Et tantost souhaiter le calme du repos. Il void d' une autre part nos trouppes infidelles Loger le desespoir dedans leurs citadelles, Sur la rebellion fonder tout leur appuy, Mesconnoistre leur roy, se liguer contre luy, Traverser ses desseins, et d' une ardeur mutine R' allumer le flambeau d' une guerre intestine, Attirer dessus eux les funestes dangers Qui menaçoient desja les peuples estrangers, Divertir nos canons, dont la flâme foudroye Tous ces monts orgueilleux qui bornent la Savoye, Se creuser des tombeaux, nous causer des regrets, Et joindre aux verds lauriers de lugubres cyprés. Il void un Richelieu, le phoenix de cet âge, Produire des effets dignes de son courage, Plein de zele, et d' amour, restablir en tout lieu Le service du prince, et la gloire de Dieu Il connoist son esprit dans les choses passées ; Et sondant jusqu' au fonds ses secrettes pensées, Il void qu' apres les soins d' un monarque indompté, Nostre salut dépend de sa prosperité ; Qu' il n' a dans ses desseins d' autre but que la gloire D' enrichir de son nom les tableaux de l' histoire, De rendre sa vertu plus forte que les ans, De servir de lumiere à tous les courtisans ; Et des jours bienheureux d' une paix assurée Former un siecle d' or d' eternelle durée, Apres ce noble objet il void d' autre costé Dans le pompeux enclos d' une riche cité, La merveille de l' Arne, et l' ornement du Tage, Aux pieds des immortels embrasser leur image ; Espandre mille voeux, mille cris innocens, Qui volent dans le ciel sur des globes d' encens. Il void ces deux soleils couronnez de loüanges, Qui possedent le zele et la beauté des anges, Monstrer que rien ne manque à leur devotion, Puis que rien ne deffaut à la perfection. Dés qu' un nouveau courier aborde ces deux reines, Il void que nostre sang se glace dans nos veines, Qu' un frisson nous assaut, que nous tremblons d' horreur ; Louis est le sujet d' où part nostre terreur. Las ! Nous craignons pour luy que la chance des armes N' arrose encor les lys des ruisseaux de nos larmes ; Nous sçavons bien qu' il est d' un courage boüillant, Qu' il n' aime rien au prix du bruit d' estre vaillant, Que son ame est d' honneur, et de gloire animée, Qu' il est comme le chef la main de son armée, Que pour nostre salut il prodigue le sien, Qu' il ne craint point le mal, s' il nous cause du bien ; Et quoy qu' il ait un coeur qui soit incomparable, Il n' a pas toutesfois un corps invulnerable. Ce dieu void d' autre part ce prince resolu Où le ciel l' a fait roy de s' y rendre absolu ; Il ne menace plus que de fer et de corde Ceux qui n' ont point recours à sa misericorde ; Comme un torrent coulé de la cime d' un mont, Pour fondre sur Privas il quitte le Piémont. Il estonne Pluton de ses creuses tranchées, De carnage et de sang les plaines sont jonchées ; Ses boulets enflâmez volent de toutes parts, Mettent la ville en feu, destruisent ses ramparts ; D' un et d' autre costé les trompettes s' entonnent, Toute chose en fremit, les astres s' en estonnent. Louis seul est sans peur, le courage luy bout, Il pense tout pouvoir parce qu' il ose tout ; Ses palmes sont de sang et de meurtre couvertes, C' est au fort des perils qu' il les trouve plus vertes ; Il porte plus de morts qu' il ne porte de coups, Et rend de sa valeur les dieux mesmes jaloux. À la fin tout luy cede, et ses armes royales Abbatent dessous luy ces trouppes desloyales ; Il calme tous les vents qu' ils firent émouvoir, Et rangeant ces mutins au terme du devoir, Il joint à tant d' amour sa vengeance assouvie, Que la terre l' admire, et que le ciel l' envie. Ce grand fils de Saturne ayant consideré Du siege le plus haut de l' Olympe azuré, Les secrets que chacun celoit en son courage, Fit appeller la paix, et luy tint ce langage. Ô le plus doux espoir de la terre et des cieux, Unique reconfort des hommes et des dieux, Ma fille, dont l' objet flatte ce que je crée, Qui ne vois rien d' égal à ta pompe sacrée, Sçache que les mortels, guidez d' un zele ardant, Ont desarmé mon bras du tonnerre grondant, Leurs prieres ont eu de plus puissantes armes, Je n' ay pû rejetter leurs souspirs, et leurs larmes. Quoy que leurs crimes soient crimes à condamner, Il ne m' en souvient plus que pour leur pardonner. Je change en amitié ma colere, et ma haine, Je veux que les plaisirs succedent à la peine ; Et comme leur orgueil provoquoit mon courroux, Leur zele m' a rendu plus traittable et plus doux. Ma fille, pren ton vol, et fonds sur cette terre Qui fournit de theatre aux fureurs de la guerre ; Chasse dans les enfers ces monstres irritez, Qui changeant en deserts les lieux plus habitez, De cent bouches de fer vomissent une foudre, Qui force les ramparts, et reduit tout en poudre. Remets dans le fourreau tous ces glaives tranchans, Qui pavent de corps morts les villes, et les champs, Joins les coeurs divisez d' une estroitte alliance, Estouffe dans leur sein leur sombre deffiance, Fay rendre à chacun d' eux ce qu' il doit à son roy ; Qu' ils goustent le repos que l' on trouve chez soy, Qu' ils aiment la vertu, qu' ils craignent la justice, Et ne se bandent plus sinon contre le vice. Ainsi dit Jupiter, dont tout le firmament Tressaillit d' allegresse, et de ravissement, Comme alors qu' il parloit le démon du silence Fit ressentir par tout sa douce violence ; Le zephire arresta son haleine et sa voix, Les oyseaux par respect se teurent dans les bois, Thétis retint plus court le reflus de son onde Que quand un alcyon met ses petits au monde. Tandis ce doux objet de la terre et des cieux, Obeïssant aux loix du monarque des dieux, Prend congé de son pere, et son aisle azurée L' emporte en un moment loin du ciel empirée. Par tout où la deesse estalle sa beauté, Le jour perce la nuë, et dore sa clarté ; Le baume, le jasmin, le thin, la marjolaine, Parfument l' air d' autour d' une soüefve haleine. Zephyre couronné de roses et de lys, S' envole dans le sein de sa chere Philis ; Le tygre ne sent plus l' esguillon de sa rage, Le serpent adoucy ne fait plus de ravage ; Les bois ne couvrent plus aucune trahison, Les champs ne portent plus d' aspic, ny de poison. Tout est semé d' appas, tout est remply de charmes, Les plaisirs ne sont plus entremeslez de larmes, Le coeur le plus cruel incline à la pitié, Tout souspire d' amour, tout cherche sa moitié ; La palme genereuse au palmier se marie, L' herbe flatte les fleurs au sein de la prairie, Le feüillage ondoyant des petits arbrisseaux Charme d' un doux babil les nymphes des ruisseaux ; L' orme de ses bras verds embrasse le lierre ; Bref, la paix, et l' amour, regnent dessus la terre. Ainsi quand Apollon visite sa Delos, Neptune en sa faveur calme l' air et les flots ; Les fleurs naissent aux prez, les plantes rajeunissent, L' eau ne bruit que son nom, les oyseaux le benissent ; Tout rid à sa venuë, et les rayons du jour Ne quittent qu' à regret cet aimable sejour. Apres tous les destours d' une longue carriere, La paix fait dedans Londre éclater sa lumiere, Et se monstrant aux yeux, elle touche les coeurs D' un violent desir d' appaiser leurs rancueurs, De reconcilier les trouppes mutinées, Et de couler enfin de paisibles journées. Tout ce peuple du nort, mettant les armes bas, Sent refroidir l' ardeur qui le meine aux combats, Et n' est pas-un d' entr' eux qui n' ait dans la pensée Je ne sçay quelle horreur de sa faute passée. Charles, ce puissant roy, sent son ame saisir D' un secret mouvement d' amour, et de plaisir. Il estouffe en son coeur sa colere, et sa haine, Et ne demande plus qu' à posseder sa reine ; Sa grace, et ses appas, ses charmes innocens, Sont les plus doux objets qui luy flattent les sens. Il revere les lys, dont la beauté l' oblige D' en caresser la fleur, et d' en aimer la tige ; Et croid que c' est un poinct contraire à la douceur, D' estre ennemy du frere, et de cherir la soeur. Plein d' un si beau desir, il commet vers ce prince L' un des sages milords qui reglent sa province, Qui couvert d' oliviers, l' oeil gay, libre d' ennuy, Vient demander la paix qu' il remporte chez luy. Voila les premiers fruits dont la nymphe immortelle Voulut favoriser ce peuple amoureux d' elle. Comme elle en est contente, il en est satisfait, Il en prise la cause, il en gouste l' effet, il en rend grace au ciel, et par tout dans ses ruës, les marques de sa joye éclattent dans les nuës, le ciel brille d' éclairs, et la terre de feux, ce ne sont plus que ris, ce ne sont plus que jeux ; la Tamise en soufrit, et des bords de son onde ses cygnes font sçavoir sa gloire à tout le monde. Apres avoir ainsi par le vague des airs traversé des rochers, des fleuves, et des mers, qui sembloient s' amolir, et repousser l' orage, dés que la paix sur eux ébranloit son plumage ; cette fille du ciel, cette divinité, de qui seule dépend nostre felicité, pleine de cette ardeur qui bout dedans ses veines, vient fondre comme un vent dans le sein des seveines. Là son regard fleschit ces esprits obstinez qu' un faux zele rendoit contre elle mutinez. Ils detestent leur crime, et mettant bas les armes, le coeur plein de sanglots, les yeux noyez de larmes, se viennent prosterner aux pieds de ce grand roy, qui nous fournit d' exemple aussi bien que de loy ; implorent sa mercy, le connoissent pour maistre, et se tesmoignent tels qu' ils devoient tousjours estre. Ainsi quand l' ocean bouleverse ses flots, qu' il surmonte la force, et l' art des matelots, que l' amant sourcilleux de la belle Orithie, quittant l' affreux climat de la froide Scythie les esleve tantost jusqu' au throsne des airs, et tantost les abisme au gouffre des enfers ; si Neptune paroist sur la face des ondes dans son char attelé des phocques vagabondes, Aeole incontinent appaise sa fureur, cet element n' a plus un visage d' horreur, son onde s' applanit, ses mortels précipices n' ont plus pour les vaisseaux que des routes propices, son orage se calme, et les mignards zephyrs flattent les nautonniers du vent de leurs souspirs. De mesme la déesse, en quelque part qu' elle aille, et le ciel s' esclaircit, et la terre s' esmaille, le vaincu reconnoist la loy de son vainqueur, elle estouffe sa haine, et luy gagne le coeur, et de son doux lien finalement assemble ceux qui depuis longtemps ne pouvoient vivre ensemble. Aussi ce grand monarque à leurs cris fléchissant, et de son fier couroux l' aigreur adoucissant, pardonne leur erreur, et reçoit leur hommage, merveilleuse bonté digne de son courage ! Ils sentent sa douceur ainsi que ses bienfaits, et respirant comme eux le doux air de la paix, il esteint le flambeau de la guerre intestine, Et creve sous ses pieds la discorde mutine. Mais pour montrer combien cette paix luy plaisoit, Et de nouveaux desirs dans son ame attisoit ; Il quitte les sommets des montagnes steriles, Pour la conduire au sein de la reine des villes. Le peuple qui la void de l' esprit, ou des yeux, Pense voir sur la terre un bel ange des cieux, Sa peur s' évanoüit, son martyre s' appaise, Et son estonnement est tesmoin de son aise. Toy qui vois sous tes pieds les globes flamboyans, Qui n' ornes point ton front des lauriers verdoyans Dont les fraisles replis nos testes environnent, Mais des feux eternels dont les dieux se couronnent ; Muse, si jusqu' icy la splendeur de tes rais A paru dans cet hymne avecque tant d' attraits, Donne-moy le pouvoir, donne-moy le courage, De peindre desormais une parfaite image De tout ce que le ciel fit jamais de plus beau ; Que je charme les yeux d' un spectacle nouveau, Que traçant de la paix le triomphe supresme, J' eternise ma gloire, et triomphe moy-mesme ; Et qu' apres le flambeau qui dore l' univers, Rien ne se puisse voir plus connu que mes vers. Mais vous qui dans l' horreur des traverses passées, Et parmy les excés des fureurs insensées, Sentistes tous les maux qui se vindrent offrir, Et souffristes aussi tout ce qu' on peut souffrir ; Cessez de murmurer contre le cours des astres, Vous estes parvenus au bout de vos desastres ; Que la crainte et le deüil ne vous agitent plus, Cet ocean pour vous n' aura point de reflus. Levez les mains au ciel, dont le soin vous octroye De nager à souhait dans un fleuve de joye ; Et salüant la paix, dont l' aimable bonté Vient vous rendre le bien qu' on vous avoit osté, Contemplez son triomphe, et sa gloire, en son lustre, Puis qu' on ne vid jamais de pompe plus illustre. Peuple, voyez sa suite, et ses divers appas, Allez semer des fleurs au devant de ses pas, Et rendant vos esprits, et vos visages calmes, Ombragez vos cheveux des myrthes, et de palmes, Couronnez de festons le front de vos autels, Faites luire par tout ces flambeaux immortels, Dont la vive splendeur efface la lumiere Que le soleil espand au fort de sa carriere. Recevez la déesse, ô peuple, la voicy, Est-elle belle au ciel, comme elle est belle icy ? Voyez ses yeux brillans dont la splendeur surmonte Ceux que respecte Cypre, et qu' adore Amarhonte ; Sont visage est un lys dont la vive blancheur Emprunte d' un oeillet le teint, et la fraischeur ; Son abord est courtois, et son front peu severe Luit d' une majesté qu' on aime, et qu' on revere ; Le ris est sur sa levre, et dans ses blonds cheveux L' amour et le zephire inventent mille jeux. Le rameau verdoyant qui chasse la tempeste, Se mesle aux clairs rayons qui luy ceignent la teste, Et celuy dont Minerve obligea les humains, Pour contenter nos yeux, fleurit entre ses mains. Son dos est ombragé de plumes azurées, Qui dessus les cerceaux de leurs aisles dorées, Luy firent traverser la carriere des cieux, Pour la rendre adorable à quiconque a des yeux. En ce superbe estat, éclattante de gloire, La déesse paroist sur un siege d' yvoire, Dans un char de triomphe artistement taillé, D' opales, de rubis, de saphirs esmaillé, Bordé tout à l' entour d' ondoyantes crespines, Qui joignent à l' azur, l' or et les perles fines. Sur les plis de ce char en bosse relevez, Respirent mille objets que Dedale a gravez. On y void d' une part les filles de Celée, Prince dont la bonté ne peut estre égalée, Lasses d' avoir chassé dans le sein des forests, Dissiper les ennuis de la triste Cerés, L' enlever de sa grotte, et pleines d' allegresse La rendre venerable aux peuples de la Gréce. Pres d' elle Triptoleme, ainsi qu' un beau soleil, S' esclost heureusement des ombres du sommeil ; La ville d' Eleusine, au poinct de sa naissance, Ne peut cacher l' excés de sa resjoüissance ; Elle benit le ciel, qui dans le temps préfis Vient rajeunir un pere, en luy donnant un fils ; À mesure qu' il croist, tout le monde l' admire, Il a plus de beautez qu' un autre n' en desire, Et devient si remply de merite en effet, Qu' on doute si les dieux, ou les hommes, l' ont fait. Cerés meurt de desir que chacun le cherisse, Elle est également sa reine, et sa nourisse ; Elle l' aime si fort, que pour l' amour de luy Elle n' a plus au coeur l' objet de son ennuy. Aussi dans les transports de son amour extresme Elle luy fait un bien qu' elle s' oste à soy-mesme, Elle luy donne un char attelé de serpens ; Vous diriez à les voir deçà delà rampans, Que l' esmail se détache, et quitte sa matiere, Pour traverser les airs d' une viste carriere. Plus bas cette déesse atteinte du soucy De se rendre celebre, et Triptoleme aussi, Luy communique l' art qui peut rendre fertile Le champ le plus desert, et le plus innutile ; Luy monstre comme il faut les taureaux atteler Pour cultiver la terre, et la renouveler, Luy sillonner le flanc d' une atteinte profonde, Espandre dans son sein une graine feconde, Abbatre les moissons, les gerbes enlacer, Les espics eschappez l' un sur l' autre entasser, Les mettre sous le fleau comme sous la torture, Et puis les convertir en nostre nouriture. On void d' une autre part sur ce char triomphant La reyne de Cythere embrasser son enfant, Et sur un lit de fleurs nouvellement écloses, Ombrager ses cheveux d' un nuage de roses. Pres de là des bergers conduisans leurs troupeaux Dedans le sein des prez, et sur le bord des eaux, Semblent prester l' oreille aux chansons inégales Que la nature inspire aux gentilles cigales. Icy l' on void des socs, là des coutres tranchans, Icy l' on void des bois qui couronnent des champs ; Là de petits ruisseaux, dont les sources fecondes Traisnent sur des fleurs d' or le crystal de leurs ondes. Icy mille bergers, apres un doux repas, Font trembler en dançant la terre sous leurs pas, Cependant qu' un trouppeau de pucelles cheries Augmente leurs beautez de celles des prairies. Là d' un autre costé s' enfle une mer d' argent, Dont les paisibles flots ne vont rien submergeant ; Tout est calme sur elle, et pas-un ne souspire, Si peut-estre ce n' est quelque amoureux zephire, Qui roulant sur les eaux qu' il frise à petits plis, Se resjoüit de voir ses desirs accomplis. Icy de grands vaisseaux tous blanchissans de voiles, Voguent sur la faveur du jour, et des estoiles ; Aquilon s' en escarte, ou s' il fait quelque effort, C' est pour les faire ancrer plus vistement au port. Là de moites tritons à l' eschine escaillée, Des nymphes aux yeux vers, à la tresse esmaillée, Tous le cornet en bouche, animent des chansons Qui font dancer les flots au branle des poissons ; Et le tout est orné d' une telle sculpture, Que tous les traits de l' art y passent la nature. Au plus haut de ce char, sous un dais azuré, Paroist ce puissant roy dans la France adoré ; Son habit est de pourpre, et d' une hermine franche Qui passe en pureté la neige la plus blanche. Mille fleurs de lys d' or estincellant dessus Attirent les regards sur leurs replis bossus ; Mais le brillant éclat de tant de broderies Cede à son diadéme orné de pierreries. Un sceptre redouté s' esleve dans sa main, Il a le coeur d' un dieu sous un visage humain, Et monstre toutesfois dans une mine austere Qu' il faut que tost ou tard, on luy soit tributaire. Tel d' un docte pinceau ce peintre ingenieux Peignit un Jupiter dans le throsne des cieux, Lors que son bras armé des pointes du tonnerre Menace justement les crimes de la terre. Sur un siege plus bas, en superbe appareil, Esclate Richelieu sous un chappeau vermeil. Il n' est point de dangers que ce fameux pilote N' ait tousjours escartez bien loin de nostre flotte. Il connoist sans faillir la carte des estats, Et donnant de l' envie à tous les potentats, Il borne ses desirs à leur faire connaistre Qu' il aime la grandeur, puis qu' il aime son maistre. Puisses-tu grand heros le servir tellement, Que ton heureux aspect soit tout son element ; Qu' à jamais sa faveur, secondant tes pensées, Serve de recompense à tes peines passées. Puisses-tu voir encor tout le monde avec toy Ne reverer qu' un dieu, ne connoistre qu' un roy, Regler ses actions sur celles de ta vie ; Puisses-tu faire enfin confesser à l' envie, Que parmy les grandeurs dont tu fus revestu, Ta fortune est encor moindre que ta vertu. Mais, ô mon doux espoir, quel excés de lumiere Me fait sortir ainsi de ma route premiere, Qui change malgré moy le sujet entrepris ? Muse, mon cher soucy, rassemblons nos esprits. Moderons la chaleur du feu qui nous possede, Le jugement deffaut où trop d' amour excede. Reprenons le dessein que nous avons laissé, Mettons les derniers traits au portrait commencé ; Et dans ce vif tableau d' un superbe trophée, Esgalons nostre plume à la lyre d' Orphée. Six coursiers animez d' un âge vigoureux, Traisnent esgalement ce beau char apres eux ; En benissant le ciel de leur voix hennissante, Marquent cet heureux jour d' escume blanchissante ; Leur crin flotte à long plis mollement agitez, Sur leurs yeux éclattans, sur leurs cous marquetez ; Et conduisant leurs pas d' une démarche fiere Eslevent autour d' eux de noirs flots de poussiere. Un jeune enfant pourveu d' un lustre sans pareil, Plus gay que le printemps, plus beau que le soleil, D' une adresse incroyable heureusement les guide, Et selon son vouloir serre ou lasche leur bride, De qui les boucles d' or, et l' émail precieux D' une flâme subtile ébloüissent les yeux. Un peu devant ce char en pompe solemnelle Marche d' un pas égal, une trouppe eternelle De nymphes, et de dieux, qu' embrazé de couroux Mars avoit mis en fuite, et chassé loin de nous. Là se void le desir de chaque creature, Le lien precieux de toute la nature, La concorde qui tient dans l' une de ses mains Le faisseau qui marquoit la grandeur des romains, Et dans l' autre un palmier, dont les branches nouvelles Cachent sous leur feüillage un pair de tourterelles. Là chemine la foy, dont les simples humeurs Monstrent à descouvert ses innocentes moeurs ; Là rid la volupté, là saute l' alegresse, Et là l' hymen s' allie au jeu qui le caresse. À quelques pas de là, ces trois divines soeurs, Dont l' haleine respire un printemps de douceurs, Toutes d' âge pareil, bras à bras enlacées, D' un visage semblable, et de mesmes pensées, Marchent superbement, et ravissent nos yeux De ces mesmes beautez qui ravissent les dieux. Quelque part qu' elles soient, amour les environne ; Non pas l' aveugle Dieu qui n' espargne personne, Qui perce, et brusle tout de ses feux, de ses traits, Qui seduit la raison avec de faux attraits, Et qui loin de l' éclat de la voûte empirée Nasquit honteusement des jeux de Cytherée ; Mais ce dieu clair-voyant qui de liens divers Unit toutes les parts qui forment l' univers, Qui sortit le premier de la masse premiere, Qui mit le jour au monde, et le monde en lumiere, Qui voûta tous les cieux ; regla leurs mouvemens, Qui désigna le lieu de tous les elemens, Et qui continuant l' ordre de la nature, Nous fait revivre enfin dans la race future. ODES Chant de victoire. Sur la défaite des anglois en l' isle de Rê, Et sur la prise de La Rochelle 1628. Delices du monde où nous sommes, Belle nymphe, qui tous les jours Fais naistre pour nostre secours Des heros, plustost que des hommes ; France, en despit de ton malheur Donne relasche à ta douleur, Et rends tes frayeurs estouffées ; Puis qu' enfin dans le Champ De Mars, Tant de gloire, et tant de trophées, Succedent à tant de hazars. Nos ennemis tristes et mornes, Apres un si sanglant affront Qu' on leur a gravé sur le front, N' oseront plus lever les cornes. Ces joüets des vents et des flots, Ont veu leurs funestes complots Esvanoüis comme fumée ; Ils sont las de se tourmenter, Et demandent à nostre armée La paix qu' ils nous vouloient oster. Ils craignent que nostre courage, Secondé de nostre bonheur, À leur eternel deshonneur Ne nous porte sur leur rivage ; Et qu' employant tous nos efforts Contre leurs villes, et leurs forts, Nous prenions qui nous vouloit prendre. Quels peuples n' ont pû remarquer, Si nous sçavons bien nous defendre, Que nous sçavons mieux attaquer ? Quoy que des vagues qui boüillonnent, Et des rochers de toutes parts, Ainsi que des affreux ramparts, Les couvrent, et les environnent ; Assistez de l' art des nochers, Ny les ondes, ny les rochers, N' empescheront point nos conquestes ; Car aussi-tost que nous tonnons, Les plus effroyables tempestes Cedent au bruit de nos canons. Que l' orgueil fut insupportable Qui vint leur ame decevoir ! Mesurer leur petit pouvoir À nostre valeur indomptable ; C' est comparer la terre aux cieux, Les geans avecque les dieux ; Et par trop tenter la fortune, Qui leur fit expérimenter, Qu' il ne faut pas que leur Neptune Irrite nostre Jupiter. Que ce jour te fut favorable, Où parmy l' horreur, et l' effroy, Le ciel qui combattoit pour toy T' acquit cette palme honorable ! Nos gens qu' il avoit destinez À chastier ces obstinez, Firent tant d' actes de vaillance ; Que pour une derniere fois On a reconnu que la France Est le monument des anglois. Peuple perfide, et temeraire, Quel démon t' agitoit le sein ? Voyois-tu pas qu' à ton dessein Tout s' en alloit estre contraire ? Il ne fut aucun element Qui ne te fist empeschement ; La terre te jetta sur l' onde ; Les vents briserent tes vaisseaux ; Et le feu d' un canon qui gronde T' ensevelit dessous les eaux. Ainsi pleins d' esperance humaine, Ces ennemis du peuple hebreu Qui se révoltoient contre Dieu, Perdirent leur temps, et leur peine ; La mer se fendit en deux pars, Et les noyant avec leurs chars, Bruit encor de cette victoire ; Et tous les siecles à venir, Dans la plus ingrate memoire En garderont le souvenir. Tu pensois que cet équippage Où ton audace paroissoit, Et sous qui l' onde fremissoit, Estonneroit nostre courage ; Qu' esclaves dedans ton lien Tu joindrois nostre sceptre au tien, Et nos lys avecques tes roses ; Mais nostre main te fait sentir En tout ce que tu te proposes, Les espines du repentir. Ô que puissant fut le genie Qui sollicita nos guerriers D' aller conquerir des lauriers Aux despens de cette manie ! Ô qu' extréme fut la valeur Qui nous garantit du malheur De cette flotte vagabonde ! Jettons les yeux de tous costez ; Enfin nous verrons hors du monde Ceux qui n' en estoient qu' escartez. Louis, nos plus cheres délices, Dieu tutelaire des françois, Ceux qui firent ces beaux exploits Les firent dessous tes auspices ; Et quoy que ton oeil ne fut pas Le tesmoin de tant de combas, Ny de tant de foudres de guerre, Ton nom les guidoit en tous lieux ; Pour vaincre les fils de la terre Jupiter quitta-t' il les cieux ? Puissiez-vous, ames glorieuses, D' une mer à l' autre courir, Et sous nostre prince acquerir Des couronnes victorieuses ; Que rien ne se puisse affranchir De ce qu' il vous plaira fleschir ; Et si quelque nouvelle rage Releve ce peuple abbatu ; Qu' il fasse esclatter davantage Les effets de vostre vertu. Et toy, dont la bonne conduite Jointe au courage valeureux, Reduisit tous ces malheureux À choisir la mort, ou la fuite ; Schomberg, l' Hercule de nos jours, Que tes voeux prosperent tousjours, Que devant toy tout s' humilie ; Tranche le col à ces serpens, Et nous vengeant de leur folie, Rends les sages à leurs despens. Tourne la pointe de tes armes Contre ces superbes mutins, Qui par des brasiers intestins Causent de nouvelles alarmes ; Comme un feu qui consomme tout, Extermine jusques au bout Cette engeance ingrate, et rebelle ; Et fay que ton nom reveré Luy soit fatal dans La Rochelle, Aussi bien qu' en l' isle de Ré. Asseure-toy que la victoire, Quelque part où tournent tes pas, T' assistera dans les combas, Et t' environnera de gloire ; Desja favorisant tes voeux, Elle couronne tes cheveux De belles feüilles immortelles ; Et pour eterniser sa foy, Elle s' en va couper ses aisles Pour demeurer avecque toy. Que de loüanges tousjours vives Retentiront de tous costez, Alors que tes prosperitez Te rameneront sur nos rives ! Grand roy, grand favory des cieux, Jamais le triomphe des dieux, Apres l' entreprise barbare Dont les geans furent punis, N' esgala celuy qu' on prepare À tes merites infinis. J' apperçoy desja, ce me semble, Parmy la pompe, et la splendeur, Pour voir ta royale grandeur Tes peuples s' amasser ensemble. Je voy flotter de toutes parts Tes victorieux estendars, Teints au sang du rebelle infame ; Et Paris, cet autre univers, Dans l' allegresse de son ame Te recevoir à bras ouvers. Je te voy sur un char d' yvoire Superbement élabouré, Où l' on ne void rien figuré Qui ne soit digne de ta gloire. Je ne voy point à cette fois Marcher de princes, ny de rois, Apres toy d' une longue suite ; Mais la discorde, de qui l' oeil, Malgré sa puissance destruite, Monstre encore un reste d' orgueil. Je voy pres d' elle l' heresie, Maudite race des enfers, Traisner honteusement ses fers Sous un manteau d' hypocrisie ; Chacun reconnoist son abus ; Tes sujets ne sont plus imbus De ses maximes infidelles ; Un dépit luy ronge le coeur, Elle n' a plus de citadelles, Et meurt aux pieds de son vainqueur. Quelque part que tu te transportes, Tousjours au devant de tes yeux Cent mille objets délicieux Esclatteront dessus nos portes. Des arcs, des thermes arondis, Des colosses, des traits hardis, Mariront l' art à la nature ; Et ton coeur sera satisfait, Quand tes yeux verront en peinture Ce que ton bras fit en effet. Mais ô grand prince, ou je me trompe, Ce dont tu seras plus épris, Ce sera des doctes escrits Qui celebreront cette pompe. Les muses ne souffriront pas Que les tenebres du trespas Obscurcissent tes beaux faits d' armes ; Leurs chants te viendront réjoüir, Ô qu' apres le bruit des alarmes Il est bien doux de les oüir ! Alors si le ciel favorise Ce noble et superbe dessein, Dont l' ardeur m' eschauffe le sein, Pour quelque fameuse entreprise ; Je feray de si grands efforts, Qu' on parlera de mes accords Tant qu' on parlera ton langage ; Et t' esgalant aux immortels, Je feray voir que mon ouvrage T' honnore plus que cent autels. Des bords esclattans de cette onde Où se leve l' astre du jour, Jusques à ce morne sejour Qui cache sa lumiere au monde ; J' animeray si bien ma vois Dans le recit des beaux explois Qui t' ont acquis cette victoire ; Que je rendray tout l' univers Amoureux du prix de ta gloire, Et du merite de mes vers. Au Roy Louis Xiii. Sur son voyage de Piedmont, l' an 1630. Au roy. Puis que cet esprit infidelle, Contre ce qu' il t' avoit promis, S' est joint avec tes ennemis, Va, mon prince, où l' honneur t' appelle ; Va dessus ces monts sourcilleux Punir ce colosse orgueilleux, Rends tous ses efforts inutiles ; Et monstre par tes faits guerriers, Qu' il n' est point de lieux si steriles, Où tu ne cueilles des lauriers. Quoy que ce geant se propose, Quoy que l' Espagne, et l' empereur, Piquez d' une mesme fureur, Soustiennent une mesme cause ; D' un juste couroux animé Vange l' innocent opprimé Dont on ravage les campagnes ; Et sans differer plus long-temps, Ensevelis dans leurs montagnes L' orgueil de ces nouveaux titans. Ayant surmonté l' Angleterre, Et brisé ce roc endurcy, Qui d' un audacieux sourcy Bravoit le reste de la terre ; Mon prince, tu dois esperer De voir tes desseins prosperer Contre les partisans du Tage ; S' ils ont beaucoup de vanité, Le ciel t' a pourveu d' un courage Plus grand que leur temerité. Il n' est point de place si forte, Que tu ne sois encor plus fort ; Et qu' apres quelque peu d' effort Ta vaillance enfin ne l' emporte ; Contre toy tout pouvoir est vain, Tout succombe aux coups de ta main ; Tu destruits qui te veut abbatre ; Et ton bonheur est si parfait, Qu' en toy surmonter et combattre Ne fut jamais qu' un mesme effet. Aussi considerant le monde, Et tout ce qu' il a de grandeur, Je n' ay point veu dans sa rondeur De monarque qui te seconde ; Les Alexandres, les Cesars, Qui tenterent tant de hazars, Ne furent jamais si celebres ; Ta vertu surpasse la leur, Et leurs faits ne sont que tenebres Devant l' éclat de ta valeur. Va donc, grand prince, où ton genie Conduit heureusement tes pas ; Va donner le coup du trépas Aux autheurs de cette manie ; Va sur les aisles de nos voeux Verser l' ire du ciel sur eux, Ils font gloire de te déplaire ; Maintiens un juste possesseur ; S' ils ont provoqué ta colere, Qu' ils n' éprouvent point ta douceur. Au bruit que tes trouppes s' allient ; Tous ces effroyables rampars Qui nous separent des lombars, Leurs superbes fronts humilient ; Ils font voye à ton cardinal, Qui des feux de ton arsenal Travaille à les reduire en poudre ; Et qui les contemple aujourd' huy, Connoist clairement que ta foudre A passé par là quant et luy. Ô combien l' audace espagnole Va souffrir de sanglans assaux ! Desja le genereux de Saux Est dessus les murs de Rivole. Ha ! Que de courages boüillans Que ton exemple rend vaillans S' en vont là remporter de gloire ! Il faut devant la fin de l' an, Que tu finisses ta victoire Par la conqueste de Milan. Tandis mon art incomparable S' entretiendra si bien de toy, Qu' on ne verra jamais de roy Dont le renom soit si durable. Desja l' aurore, et l' occident, Le nort, et le climat ardent, Viennent consulter mes mysteres ; Et lisant tes faits inoüis, Ne veulent plus de caracteres Que ceux qui parlent de Louis. Hymne de S Jean l' evangeliste. Pour l' an 1626. Au roy Louis XIII. Que vois-je qui brille et qui vole, Qui fend les campagnes de l' air, Plus viste que le fils d' Aeole, Ou que les pointes d' un esclair ? Qui d' une audace continuë S' esleve au dessus de la nuë, Et s' ouvre le chemin des cieux ? Quoy que mon ame s' imagine ; Cet aigle est d' essence divine, Puis qu' il entre au palais des dieux. Mais quelle douceur nompareille Espand son charme en mes esprits ? Veillé-je, ou bien si je sommeille ? De quel plaisir me sens-je épris ? J' oy l' esclat de sa voix insigne Qui surpasse celle d' un cygne, Quand la mort luy ferme les yeux. Sacré ministre du tonnerre, Je vay recüeillir sur la terre Ce que tu semes dans les cieux. Tu chantes les beautez écloses, Lors que l' autheur du firmament Donna commencement aux choses, Luy qui fut sans commencement ; Tu chantes la toute-puissance, Et la glorieuse naissance D' un qui nasquit en pauvre lieu ; Quand domptant le serpent superbe Il monstra qu' il estoit le verbe, Ainsi que le verbe estoit Dieu. Tu chantes que pour nous conduire Sa vie estoit une clarté, Qui luisoit, sans qu' on la vid luire, Au travers de l' obscurité ; Que pour le peché de la pomme Le verbe-dieu s' estoit fait homme, Ainsi qu' annonça son courrier ; Qui rendit ce vray tesmoignage, Que l' ouvrier connut l' ouvrage Qui mesconnut son ouvrier. Qui peut mieux chanter le mystere De ces admirables effets, Que le fidele secretaire Du puissant Dieu qui les a faits ? Les apprit-il pas de sa bouche, Lors qu' en la bienheureuse couche Du sein de la divinité, Il tiroit avec allegresse De larges torrens de sagesse, Des sources de sa pieté ? Durant sa passion amere, Jesus-Christ qui l' aimoit si fort, Luy commit le soin de sa mere, Parmy les soucis de sa mort ; Il meritoit, chaste comme elle, D' avoir en garde une pucelle Pleine de si divins appas. Aussi le ciel pour recompense, Encore aujourd' huy le dispense Des communes loix du trespas. Aigle, nostre ange tutelaire, À qui Dieu ses graces départ, Bel astre, dont la flâme éclaire L' immortalité de nostre art ; Grand sainct, fay que l' imprimerie Soit en France tousjours cherie ; Et que nostre prince vainqueur, Qui vient d' ordonner que l' on ouvre Aux muses les portes du Louvre, Leur ouvre celles de son coeur. Ainsi ce genereux monarque Qui de Dieu seul reçoit la loy, Puisse enfin surmonter la parque, Et vivre immortel comme toy. Que sa gloire soit sans seconde, Puis que rien ne l' égale au monde ; Et que sa valeur en tout lieu, Cause du repos où nous sommes, Le fasse redouter des hommes, Autant qu' il est aimé de Dieu. Hymne de l' imprimerie 1627. Au roy. Nymphes, mes fidelles compagnes, Sainctes deïtez que je sers, Depuis que dessus vos montagnes J' entendis vos doctes concers, Ô muses, quittez vostre ouvrage, Venez en foule rendre hommage À cette merveille des cieux, Que dessus la terre où nous sommes, Les dieux envoyerent aux hommes, Pour les rendre pareils aux dieux. C' est par elle que la memoire De tant de mérites divers, Vola sur l' aisle de la gloire Jusques aux bouts de l' univers. Pour elle aussi la renommée Rendit sa trompette animée, Loüa ses labeurs excellens, Qui surmontant les destinées, Disent en moins de trois journées, Ce qu' on ne fit qu' en trois mille ans. Sans elle ces doctes genies Que revere l' antiquité, Qui par des veilles infinies Acquirent l' immortalité, Languiroient dans la nuit obscure D' une funeste sepulture, Avec ce qu' ils ont fait de beau. Nous n' aurions d' eux aucune marque, Et leur nom sujet à la parque Seroit comme eux dans le tombeau. Comme quand la nuit tend ses voiles, Tout est invisible à nos yeux, Rien ne paroist que des estoiles, Dont l' objet nous est ennuyeux ; Mais quand l' aurore aux doigts de roses A du jour les portes décloses, Nous voyons le ciel à loisir, Nous contemplons la terre, et l' onde ; Et les moindres objets du monde Nous sont des objets de plaisir. Ainsi devant que Typosine De Jupiter au ciel conceut Cette nymphe toute divine Du sainct baiser qu' elle receut ; Nous languissions dans les tenebres, Tous objets nous sembloient funebres ; Tout nous menassoit du trépas ; Et tout nous faisoit bien parestre, Qu' il vaut presque autant ne point naistre, Que de naistre, et ne vivre pas. Dequoy sert l' ardente lumiere Que fait éclatter un flambeau, Si quelqu' un la tient prisonniere Dans les tenebres d' un tonneau ? Qui rend la vertu signalée, Sinon lors qu' elle est dévoilée, Et qu' on peut voir son action ? Les préceptes ont quelque amorce ; Mais l' exemple a bien plus de force, Et fait bien plus d' impression. Combien de peuples honorérent Le moment que tu vins au jour ! Les plus beaux esprits témoignerent Qu' ils s' eschauffoient de ton amour. Tout autre art prit un nouveau lustre, Sous toy des arts le plus illustre ; Les loix eurent plus de vigueur ; On connut leurs sacrez mysteres ; Et tes merveilleux caracteres Les graverent dans nostre coeur. Ô nymphe, de qui l' industrie De toutes choses vient à bout, Triomphe, docte imprimerie, Du temps, qui triomphe de tout. Que nulles bornes soient prescrites Aux vrais honneurs que tu merites ; Et de tes traits les plus polis, Marque tousjours dans ton ouvrage La gloire et la vivante image Du monarque des fleurs de lys. Fay que cet ornement des princes, Qui n' eut jamais rien de pareil, Jusqu' aux plus lointaines provinces Soit plus connu que le soleil ; Qu' apres toy les peuples estranges Soient les echos de ses loüanges, Et de mes cantiques divers ; Et si ma muse te fait vivre Dans l' eternité de ses vers, Eternise la dans ton cuivre. Voeux de l' imprimerie. Au roy. Durant le siege de La Rochelle 1628. Ode. Cheres délices de la terre, Miroir des princes plus parfaits ; Prince aussi redoutable en guerre, Que débonnaire en temps de paix ; Croy qu' en vain ta dextre animée Braveroit au front d' une armée Les efforts d' un peuple mutin ; Si dans le temple de memoire, L' image qu' on dresse à ta gloire Ne bravoit l' effort du destin. Souffre donc, ô puissant monarque, Qu' au milieu de tant de soldats Qui s' en vont affronter la parque, Dessus les traces de tes pas ; Je vienne rendre quelque hommage À la grandeur de ton courage, À qui tout doit estre soumis ; Souffre que tes faits je raconte, Pour graver doublement la honte Sur le front de tes ennemis. Tous ces grands heros de la Gréce, Qui par tant de beaux faits divers Signalerent leur hardiesse Aux quatre coins de l' univers, Verroient languir dans l' oubliance Le souvenir de leur vaillance Qui brava tant de nations, Si la muse aux accens suprémes N' eut entrepris dans ses poëmes D' eterniser leurs actions. Aussi ne faut-il pas qu' on pense, Apres qu' on a bien combattu, Qu' une plus digne récompense Puisse honorer cette vertu ; L' onde est douce à quiconque brûle Des ardeurs de la canicule ; Et les dieux mesme ont advoüé, Qu' en la chaleur d' une victoire Rien n' est de si doux que la gloire Qu' on reçoit d' estre bien loüé. Mais la plus parfaite loüange Periroit avec son sujet, Si par je ne sçay quoy d' estrange Je n' en ressuscitois l' objet ; C' est ce bel art où je preside Qui sert d' une puissante aegide Contre l' atteinte du trespas ; C' est par luy, quand l' homme succombe Dans l' obscure nuit d' une tombe, Que sa vertu n' y tombe pas. Ô que si le grand Alexandre En eut pû connoistre le prix ! Il n' eut pas pleuré sur la cendre D' un pour qui l' on fit tant d' escrits. Quoy que son ame fust saisie De l' amour de la poësie, Qui promet de rendre immortels Ceux qu' elle flatte de ses charmes ; C' est de moy seule que ses armes Eussent esperé des autels. Faut-il que tes peuples s' estonnent Si parmy l' horreur et l' effroy De cent canons qui t' environnent Je me viens presenter à toy ? C' est afin de faire connaistre Que le mesme air qui les fit naistre, Fut celuy qui vint m' animer ; Et que comme l' artillerie Peut faire craindre sa furie, Ma douceur me peut faire aimer. Mais, ô monarque incomparable, Heros, ma gloire, et mon appuy, Si mon art est si favorable À ceux qui recourent à luy ; Rends-luy caresse pour caresse, Il t' aborde avec allegresse ; Et ma voix ose t' assurer, Que si ta faveur le seconde, Il ne paroistra plus au monde Qu' afin de t' y faire adorer. Ainsi puisses-tu comme un foudre Destruire l' audace et l' orgueil De ces gens qui t' ont fait resoudre À leur préparer un cercueil Qu' autant d' assauts que tu leur donnes T' acquierent autant de couronnes ; Et qu' apres tous ces beaux exploits, Ta main fatalement choisie, Sur le tombeau de l' heresie Plante l' estandart de la croix. Le bain miraculeux de S Jean l' evangeliste 1632. Ode. Au roy. Quand cette nymphe vagabonde Qui meut le liquide element, Eut rendu le flambeau du monde Tesmoin de son enfantement ; D' un esprit tout transporté d' aise, Prenant Achille, elle le baise, Et plonge dans le stix ce favorable appuy ; Afin qu' à l' advenir les flesches, et les flâmes, La puissance d' Hector, et celle des pergames, Parussent quelque jour moins puissantes que luy. Apres qu' elle l' a par ses charmes Rendu redoutable aux humains, Elle luy fait forger des armes, Et les dépose entre ses mains ; Mais ny ces ondes infernales, Ny toutes ces armes fatales, Par qui tant de soldats et de chefs sont peris, N' empeschent pas pourtant que le sort ne l' affronte ; Et que tous les romans n' escrivent à sa honte, Qu' il a servy de butte aux flesches de Pâris. Aussi comme on void que la fable Cede en tout à la verité ; Il ne fut pas invulnérable, Mais Sainct Jean l' a tousjours esté. Le bain de la porte latine Confondit la trouppe mutine, Qui le persecutoit de ses lasches efforts ; Il brave leurs desseins en souffrant leur outrage, Et fait voir clairement aux traits de son visage Que c' est l' esprit de Dieu qui regit ce beau corps. Desja la flâme petillante Lutte à longs traits contre l' airain, La vapeur de l' huile boüillante Obscurcit l' air le plus serain ; Le vent d' une audace animée Rend la flâme plus allumée, Et peint d' un trait de feu l' image du trespas ; Tout le Tybre en fremit, tout le ciel en frissonne, Les boureaux en ont peur, le tyran s' en estonne, Sainct Jean seul est sans trouble, et ne s' estonne pas. C' est lors que ce courrier celeste, Ce mignon de l' eternité, Dedans cette abysme funeste Se void tout nud precipité ; Un torrent de flâme et de souffre Vient l' ensevelir dans ce gouffre ; Mais dieu ! Que sa vertu se fait là signaler ! Les anges sont ravis des beautez de son ame ; Et chacun s' ébahit de voir que cette flâme L' esclaire seulement, et ne le peut brûler. Comme une froide salemandre Que le feu ne fait qu' animer, Il void tout se réduire en cendre, Et ne se void point consumer ; Sur le bitume il se repose, Ainsi que sur un lit de rose, Où ses rares discours sont autant de leçons ; Comme il est franc de maux, il est libre de craintes ; Aussi pour des souspirs, des larmes, et des craintes, On ne voit qu' allegresse, on n' entend que chansons. Ainsi dans l' ardante fournaise, Ces trois enfans digne des cieux, D' un zele plus chaud que leur braise Chantoient l' honneur du dieu des dieux ; Apres eux les bouches des anges Estoient les echos des loüanges Dont ils glorifioient sa force, et son pouvoir. On devient tout de feu lors que l' on les contemple ; Et le plus refroidy fait soudain par exemple Ce qu' il estoit tenu de faire par devoir. À l' heure tout brillant de gloire, Et dans le comble de ses voeux Sainct Jean ravy de sa victoire Se développe de ces feux ; Puis dans la ferveur de son zele Il volle au ciel à tire d' aile, Comme un aigle qui veut ses regards asseurer ; Là dans le sein d' un dieu seul au monde adorable, Il apprend un secret tellement admirable, Que quand il le raconte il se fait admirer. Grand sainct, dont la gloire est chérie Et le nom volle en toutes parts, Grand support de l' imprimerie, La nourrice des plus beaux arts ; Fay que les hommes qui l' honnorent, Malgré les ans qui tout devorent, Puissent eterniser leur bon heur comme toy ; Qu' ils fassent esclatter sa puissance immortelle ; Et puisque la vertu seroit morte sans elle, Fay la regner par tout où regne nostre roy. L' ignorance abatue. Ode. Enfin tout rid dessus Parnasse, Le ciel se mire dans ses eaux, Ses lauriers devenus plus beaux Reprennent leur premiere audace. Les muses tarissant leurs pleurs, S' ornent de gays chappeaux de fleurs, Plus brillans que l' or, et la soye ; Et leur front plein de majesté, Montre autant de marques de joye, Comme il a de traits de beauté. Depuis long-temps ces neuf pucelles, Loin de leurs antres les plus chers, De leur source, et de leurs rochers, Vivoient aux voutes eternelles. Là pleines d' un juste couroux, Elles se plaignoient à genoux À la divinité supréme, Des excés d' un monstre testu, Qui s' empara du diadéme Qui n' appartient qu' à la vertu. Pere, c' est la seule ignorance, Disoient-elles, qui nous détruit ; Par elle nous perdons le bruit Que nostre art nous acquit en France. Un troupeau de foibles esprits, De ses nouveaux charmes épris, Affrontent les ames plus braves ; Nostre sçavoir est odieux, Et chacun nous traitte en esclaves, Nous qui sommes filles des dieux. Ce sont des idoles de fange, Avortons plustost morts que nez, Dont les desseins efféminez Obscurcissent nostre loüange. Nous pouvons comparer leurs vers À ces flots gris, jaunes, et verds, Dont le flus de la mer abonde ; L' oeil croit que c' est asseurément De l' ambre qui vogue sur l' onde, Et ce n' est qu' un vil excrément. Ce qu' ils font n' a rien que l' escorce, Comme un colosse audacieux, Qui d' une part charme les yeux, Et de l' autre n' a point d' amorce ; Le dehors plaist aux regardans, Mais si l' oeil penetre au dedans, Ce n' est que vent, ou que fascines. Ainsi leurs vers le plus souvent Ne sont que de vaines machines, Qui pour ame n' ont que du vent. L' un pensant faire quelque chose Qui ravisse tout l' univers, Nous donne de la prose en vers, Sans connoistre ny vers, ny prose. L' autre en sortant de son sujet, N' a que certains mots pour objet, Dont il fait des pointes frequentes ; Ce sont champs de nulle valeur, Qui parmy des ronces piquantes Ne produisent pas une fleur. Un autre esgaré dans les nuës, Fuit les antiques fictions, Et toutes ses inventions Ne sont que chymeres cornuës ; Il fait Mercure de tout bois, Se servant de tous mots sans choix, Par une eloquence barbare ; Et s' élevant plus qu' il ne faut, Il vole comme fit Icare, Afin de tomber de plus haut. Depuis la perte déplorable De ce grand chantre vandomois, Qui par sa lyre et par sa vois S' acquit un renom perdurable ; Deux ou trois esprits seulement Agitez d' un feu vehément, Ont rendu leur gloire parfaite ; Mais le temps qui change nos moeurs, Ne nous donne pas un poëte, Et nous donne mille rimeurs. Ainsi les muses affligées Se plaignoient au plus grand des dieux, Lors qu' un doux regard de ses yeux Rendit leurs peines soulagées. L' espoir dans leur ame glissa, Et de leur visage effaça La honte de leur servitude ; Puis ce favorable propos Dissipa leur inquietude, Et mit leur esprit en repos. Je serois, dit-il, impassible Aux mouvemens de l' amitié, Si je n' avois point de pitié D' un malheur qui m' est si sensible ; Mes filles, tarissez vos pleurs, Et qu' à de si longues douleurs Succede une joye eternelle. Par un miracle signalé, Vostre printemps se renouvelle, Et vostre hyver s' est escoulé. Que cette tresse délaissée, Brille de mille nouveaux noeuds, Puis que vos maux selon vos voeux Ont rencontré leur panacée. Allez, et retournez là bas Joüir de vos premiers ébas ; Les sçavans auront la victoire ; Tout fera place à leur ardeur, Ils feront éclatter leur gloire, Et le bruit de vostre grandeur. Vous n' aurez plus sujet de craindre, Mais plustost de tout esperer ; Où vous les verrez aspirer, Vous les y pourrez faire atteindre. Desportes dedans sa douceur, Ne sera plus sans successeur ; Et Ronsard, dont le grand courage Parut dans ses vers éclatans, N' aura plus sur eux d' avantage, Si ce n' est dans l' ordre du temps. Desormais vous verrez qu' Auguste, Que les Charles, et les Henris ; Quoy qu' ils fussent vos favoris, Cederont à Louis Le Juste. Sur les aisles des doctes vers Son nom verra tout l' univers, Comme l' astre qui vous esclaire ; Et quiconque sera doüé D' un coeur qui se porte à bien faire, Se verra dignement loüé. À ce mot Jupiter les baise, Et les comble d' honneurs divers ; Puis elles traversent les airs D' un esprit tout transporté d' aise. Ces belles nymphes se suivant Laissent flotter au gré du vent Leur chevelure vagabonde ; Et leurs corps purs, et radieux, Semblent par un prodige au monde Neuf soleils qui tombent des cieux. Par tout où cette bande passe Le soleil dore sa clarté, Zephyre souffle à leur costé, Devant elles marche la grace. Pour elles tous les elemens Ressentent de gays mouvemens ; Une flâme les environne, Tout bruit d' un air doux et flatteur ; Les vives fleurs de leur couronne Distilent des eaux de senteur. Apres les routes infinies Qui tracent le chemin des cieux, Elles retournent en ces lieux, D' où leur sort les avoit bannies. Quel plaisir la France conceut Alors que son sein les receut ! Quoy que la fable nous raconte, Venus entrant avec orgueil Ou dans Cypre, ou dans Amathonte, N' y receut jamais tant d' accueil. À cét avénement des muses, Une trouppe de beaux esprits, D' une ardente fureur épris Monstrent leurs sciences infuses ; L' un conte avec quelle vertu Il a ce fier monstre abbatu, Et leur en offre la despoüille ; Donc le tronc encor tout fumeux, Marque avec le sang qui le soüille Le jour d' un combat si fameux. L' autre d' un art incomparable Esleve un arc audacieux, Qui de la terre jusque aux cieux Porte un triomphe memorable. Là dans une lame d' airain Est gravé ce bras souverain Qui dompta l' hydre paricide D' une rebelle faction ; Et fit en effect ce qu' Alcide Ne fit jamais qu' en fiction. Un autre que l' amour inspire À parler de plus doux combas, Celebre d' un accent plus bas Celle pour qui son coeur souspire ; Il confond les pleurs et les ris, Les faveurs avec les mépris, Les glaçons avecque la flâme ; Tantost il vante sa beauté, Et puis il accuse en son ame Les excés de sa cruauté. Quelqu' autre chante la loüange, Et les conquestes de Bacchus, Par qui jadis furent vaincus Ceux qui boivent les eaux du Gange, Ses sacrifices immortels, Ses mysteres, et ses autels, Dont toute la terre fut pleine, Aussi tost qu' un peuple grossier Sentit qu' avec des pieds de laine, Ce dieu porte une main d' acier. Mais que d' agreables merveilles Toucherent ces neuf doctes soeurs, Pager, alors que tes douceurs Parvindrent jusqu' à leurs oreilles ! Voyant que tes vers ravissans. Esgallement doux et puissans, Triomphoient en toute matiere, Elles approuverent ton art ; Et tu receus la gloire entiere, Dont tout autre n' eut qu' une part. Soit que ta voix toute divine Se joigne aux antiques chansons, La force de tes nouveaux sons Estonne la rive latine ; Au mépris de tous les dangers, Tu vas ravir aux estrangers La palme dont on les renomme ; Et tu fais voir à ces esprits, Qu' on trouve moins Rome dans Rome, Qu' on ne la trouve en tes escrits. Soit que d' un style magnifique Et d' un air purement françois, Tu chantes la gloire des roys, Il n' est rien de plus heroïque. Là nostre monarque reluit, Comme le flambeau de la nuit Esclate au travers de l' ombrage ; Et le ciel enfin ta permis De nous donner dans cét ouvrage Ce que tant d' autres ont promis. Soit que d' une plume usitée À tracer mille raretez, Tu nous dépeignes les beautez ; De Bellinde, ou de Pasithée, Je sens jusques au fond du coeur. Les effects de ce traict vainqueur, De qui la puissance se touche ; Et tu fais douter en tout lieu, Si l' amour parle par ta bouche, Ou toy par celle de ce dieu. Aussi considerant la grace Dont tu releves tes discours, Nous desesperons tous les jours De te pouvoir suivre à la trace ; Ton esprit, et ton jugement N' agissent pas humainement Dans tout ce que ton soin nous donne ; Et je puis dire en verité, Comme tu n' imites personne, Que tu ne peux estre imité. Poursuivy donc cette carriere, Qui pour accroistre ton bon-heur, Te meine au temple de l' honneur, D' où la vertu prend sa lumiere. Prépare de nouveaux lauriers, Pour couvrir le front des guerriers Qui combattent pour nostre prince ; Et dans ce genereux dessein, Fay tant que le loir et le mince, Cedent le prix aux eaux du Clain. Qu' un autre le ciel importune De souhaits avaricieux ; Les biens d' Appollon valent mieux Que les presens de la fortune, Qu' un vain espoir de t' agrandir Ne vienne jamais refroidir L' ardeur dont ton ame est saisie ; Le moindre de tous les efforts Dont tu renverses l' heresie, Vaut des sceptres, et des thresors. Foule aux pieds les traits de l' envie, Si quelqu' un vole jusqu' à toy ; Et t' affranchissant de sa loy, Coule en paix les jours de ta vie. Et si quelque frelon de cour Te vouloit piquer à son tour. Que ton ame ne s' en irrite ; Ne pouvant t' atteindre qu' à faux, Il fera mieux voir ton merite, Et descouvrira ses defauts. Pager, dans l' ardeur qui m' allume, Et qui m' invite à celebrer Tes vertus qu' on ne peut nombrer, Reçoy ces lignes de ma plume. Si tu les joins avec tes vers, Je suis certain que l' univers En conservera la memoire. Mon bruit en croistra de moitié ; J' auray part aux fruicts de ta gloire, Comme à ceux de ton amitié. Ode. En faveur des amours d' Alcidon et de Melisse. Que l' amour est un puissant Dieu ! C' est à son immortelle essence, Et qu' en tout temps, et qu' en tout lieu, Nous devons rendre obeïssance. Apres qu' il eut heureusement Vouté sur le firmament, Et marié la terre et l' onde, Il fit éclatter son pouvoir, Et ce Dieu nous fit bien sçavoir Qu' il est le monarque du monde. Si tost que le premier cotton Sur le gay printemps de nostre aage, Vient faire ombre à nostre menton, Il nous surprend, il nous outrage. Nous sentons nos jeunes esprits De ses feux ardamment épris, Nostre franchise est asservie ; Et sans la douleur qu' il nous fait, Nous ne sçaurions pas en effet Si nous sommes encore en vie. Mais quel estrange aveuglement Me fait proferer ce blasphéme ? Aurois-je un si bas sentiment D' une divinité supréme ? Amour, mon unique recours, Ne pren pas garde à mes discours, Puisqu' ils tiennent tant de la fable. Un dieu par un ordre fatal Grave nos devoirs en metal, Et peint nos crimes sur le sable. Sans toy tout homme est ignorant, Ce n' est qu' une masse grossiere, Qui ne peut rien tenter de grand, Faute d' ardeur et de lumiere ; Quand ton feu dans ses veines bout, Il entreprend, il ose tout Sous ton flambeau qui l' illumine ; Et content de suivre ta loy, Amour il paroist comme toy D' une essence toute divine, Par toy j' ay conceu tant de vers, Et tant de chansons immortelles, Qui portent par tout l' univers Ma gloire et mon nom sur leurs aisles ; Chacun me révere à Paris Comme le chantre de Cloris, Cloris, l' honneur de ton empire. Aussi je dis sans vanité ; Si rien ne l' égale en beauté, Rien ne m' égale à la décrire. C' est aussi par toy qu' Alcidon De son front les estoilles passe, Lors que Melice luy fait don Des faveurs de sa bonne grace ; Tu fais que ce fidele amant, Ravy d' un plaisir si charmant, Vante l' objet de son servage ; Et si devant les envieux Il semble dédaigner ses yeux, Il les adore en son courage. Tu sçais combien il a de fois Dans les aimables solitudes De ces rochers et de ces bois, Souspiré ses inquietudes ; Comme il a pleuré son ennuy Dans ses chansons dignes de luy ; Combien il a de fois encore Gravé sur un tronc boccager ; Melice chérit son berger, Alcidon sa bergere adore. Combien sur les rives des eaux Que Marne rend tousjours fleuries, Ou sous le frais des arbrisseaux, Ou parmy l' émail des prairies, Les as-tu veus de fois benir Leur flâme qui ne doit finir Qu' avec le terme de leur vie ? Ils suivoient les pas de l' amour, Et fuyoient le peuple et la cour Pour fuir les traits de l' envie. Puissiez-vous vivre ainsi long-temps, Beau couple que le ciel assemble ; Et ne soyez jamais contens Qu' alors que vous serez ensemble ; Dans l' excés d' un si doux plaisir, N' ayez tous deux qu' un seul desir, Qu' un mesme coeur, qu' une seule ame ; Afin qu' on chante parmy nous, Que l' amour est digne de vous, Comme vous l' estes de sa flâme. Cependant je jure les dieux, Vangeurs de toute ame parjure, Qu' alors que le flambeau des cieux Nous ramenera la verdure, Qu' il chassera les aquilons Chez les scythes et les gelons ; J' éleveray sur ce rivage, Témoin de vos contentemens, Un autel aux chastes amans, Dont vous serez tous deux l' image. Tousjours l' oeillet avec le thin, La marguerite avec la rose, Et la fleur qui s' ouvre au matin, Et qu' on void au soir toute close, Autour de ce lieu fleuriront, Dont les nymphes augmenteront Leurs belles graces naturelles ; Et les faunes, et les sylvains, En rempliront aussi leurs mains, Pour parer le sein de leurs belles. Alors le recit des beaux vers Qu' Alcidon chanta pour Melice À l' ombre des boccages verds, Sera leur plus doux exercice ; Et j' espere que leurs accens Si pleins d' ardeur, si ravissans, Eschaufferont si bien les ames ; Que les siecles diront un jour, Que mesme le flambeau d' amour N' a jamais produit tant de flâmes. Ô combien vous aurez d' honneur, Rare autheur d' un si bel ouvrage ! Combien vous aurez de bonheur, Rare objet d' un si grand courage ! Alcidon, digne d' estre aimé, Vous ne pouviez estre animé D' un sujet plus beau que cet ange ; Melice, aussi ne pouviez-vous Trouver un poëte plus doux, Pour celebrer vostre loüange. Jouissance. Ode. Enfin j' ay surmonté l' excessive rigueur De celle qui tenoit mon esprit en langueur ; Graces à mon destin je l' ay long-temps tenuë Dans son lit toute nuë. L' aube n' eut pas plustost fait éclatter le jour, Que pour faire éclatter le feu de mon amour, Et donner quelque tréve à ma peine cruelle, Je visitay la belle. Dés qu' elle m' apperceut, son aimable pâleur, Signe d' un feu secret, prit une autre couleur ; Les beaux lys dont son teint efface toutes choses, Se changerent en roses. Ses beaux yeux languissans me firent croire aussi Que rien ne l' agitoit qu' un amoureux soucy, Et que ma flâme ardente allumoit dans son ame Une pareille flâme. Lors je m' approchay d' elle, et luy dis à l' instant ; Cloris pour qui mon coeur fait voeu d' estre Constant, Cessez de m' affliger, n' estes-vous point lassée De ma peine passée ? Depuis que le soleil illumine les cieux, Vid-il jamais d' amant plus charmé de vos yeux, Ny qui pour les aimer ait eu tant de martyre Sous leur cruel empire ? Elle admira mon zele, et ma ferme amitié, Ses yeux virent mon mal, son coeur en eut pitié ; Elle pencha sur moy les fleurs de son visage, Et me tint ce langage. Dafnis, mon cher Dafnis, j' excuse tes transports, Doux tyran de mon coeur, je cede à tes efforts ; Du mesme trait qui cause et ton mal, et ta plainte, Ta maistresse est atteinte. Le dieu qui t' a dompté, me surmonte aujourd' huy ; Je m' abandonne à toy, je m' abandonne à luy ; Ô bien-heureux amant, reçoy la recompense De ta perseverance. Ou punis mes rigueurs, ou ne t' en souviens plus ; Soule toy des baisers dont je te fis refus ; Et puis qu' amour le veut, reçoy la recompense De ta perseverance. Mais dans ce beau lien qui t' unit avec moy, Conserve seulement mon honneur, et ta foy ; Et tu meriteras la douce recompense De ta perseverance. Alors plein d' un desir qui n' a point de pareil, Je saute dans le lit de ce divin soleil, Où sans plus diferer, j' obtins la recompense De ma perseverance. AMOURS DE CLORIS Sonnet 1. Depuis que vos beaux yeux, et vostre belle tresse, D' un doux et noble effort, m' ont atteint, et m' ont pris ; Je vous ay consacré mon coeur, et mes escrits, Et tout ce qu' un amant consacre à sa maistresse. Pour vous j' épuisay Rome, et dépoüillay la Gréce De tous les grands thresors qu' aiment les grands esprits ; Et comme des beautez vos beautez ont le prix, J' ay le zele d' un dieu qui sert une déesse. Si mon coeur agité de mouvemens divers, A delaissé la prose, et fait dire à mes vers De vos divins appas la force inévitable ; C' est afin qu' employant le langage des dieux, Les siecles advenir tiennent pour veritable Tout ce que j' ay chanté du pouvoir de vos yeux. L' amant solitaire. Ode. Tenebreuse forest, retraite solitaire, Que vostre silence m' est doux ! Quand je souffre du mal, ailleurs il le faut taire, Et j' ay la liberté de m' en plaindre chez vous. Cette jeune beauté qui n' a point de seconde, Et qui rit de me voir souffrir, M' enjoint de le celer aux yeux de tout le monde, Et ne me defend pas de vous le descouvrir. Que quelqu' autre s' obstine à celer son martyre, Et traisne sa vie en langueur ; Pour moy je suis content, quand ma bouche peut dire Les peines dont amour persecute mon coeur. Je ne me plains jamais que toute la nature Ne prenne part à mon soucy ; Et si j' ay de l' ennuy des peines que j' endure, J' ay du contentement de me voir plaindre aussi. Desja ces gays oyseaux dans ce morne feüillage Voyant l' excés de ma douleur, Sentent pour mon sujet mille pointes de rage, Et quittent leurs chansons pour plaindre mon malheur. Echo dans les horreurs de ces voûtes lointaines Augmente ses tristes accens ; Ce n' est pas que l' amour ait augmenté ses peines, Mais c' est qu' elle a pitié des peines que je sens. Ces eaux qui vont roulant d' une eternelle course Au travers de ces vives fleurs, Sortent de leur canal, et n' ont plus d' autre source Que ces larges ruisseaux qui naissent de mes pleurs. Ces chesnes endurcis, ces roches insensibles Aux mouvemens de l' amitié, S' esmeuvent à mes cris, et devenant passibles, Recompensent mon mal d' amour, ou de pitié. Tenebreuse forest, retraitte salutaire, Dont le silence m' est si doux ; Puis que tout plaint mon mal quand je suis solitaire, Permettez qu' à jamais je soûpire chez vous. Confession amoureuse. Sonnet 2. C' est en vain que du coeur vous me voulez oster La folle passion que je n' ose vous taire ; Quoy que vostre conseil me semble salutaire, Mon pere, je l' escoute, et ne le puis gouster. Ce tyran des esprits qui me vient agiter, Fait que j' espreuve en moy ce mal si necessaire ; Qu' il n' est point de raison qui m' en puisse distraire, Ny d' homme qui me fasse à ce dieu resister. Je confesse avec vous que suivre de la sorte L' aveugle mouvement d' une flâme si forte, C' est un crime odieux dont je seray blâmé. Mais advoüez aussi, mon pere, en récompense ; Qu' aimer comme je fais sans pouvoir estre aimé, C' est d' un peché si doux faire la penitence. Le sein descouvert. Sonnet 3. Me voulez-vous tousjours regarder de travers ? Puis que le mal est fait, il vous y faut resoudre ; Mon crime n' est pas tel, qu' il merite la foudre, Ou bien nos sentimens ont des gousts fort divers. Pour avoir d' un beau sein les thresors découvers, Avez-vous resolu de me réduire en poudre ? Qu' on m' en vienne punir, ou qu' on m' en vienne absoudre, Ma main s' en glorifie aux yeux de l' univers. Je voudrois que ce jour fust le dernier du monde ; Non pour voir le combat de la flâme, et de l' onde, Non pour voir mille corps monter au firmament ; Non pour voir mille esprits descendre de la nuë, Ny tout ce que promet le fatal jugement, Mais pour voir, une fois votre ame toute nuë. À une forest. Sonnet 4. Vaste, et sombre forest, de qui le haut feüillage Va chercher le soleil qu' il aime, et qu' il destruit ; Puis que c' est dans ton sein que mon sort me conduit, Ne me refuse point ton plus secret ombrage. J' espere tant de toy, que ce demon volage, Qui dans tout autre lieu m' obsede et me poursuit, Ne forcera jamais cette eternelle nuit, Où je veux escouler le reste de mon âge. Mais que dis-je, insensé ? Fuyons, fuyons d' icy, Puis que desja l' amour augmente mon soucy, Qu' il irrite ma playe, et la rend plus profonde. Soleil, pourquoy faut-il qu' approchant de ces lieux, Tu ne m' y puisses voir, toy qui vois tout le monde, Et que l' amour m' y voye, encor qu' il n' ait point d' yeux ? La tempeste amoureuse. Sonnet 5. Le temps se trouble tout, la Seine à gros boüillons Enfle tous les replis de sa voûte azurée, Les bleds sous la fureur du souffle de Borée, Comme flots ondoyans roulent dans leurs sillons. La poussiere dans l' air vole par tourbillons, Le soleil nous ravit sa clarté desirée, L' hirondelle se plaint du crime de Terée, Et se met à l' abry dessous les pavillons. Cela n' est rien encore au prix de cet orage, Qui choque ma raison, et trouble mon courage, Depuis qu' un fol amour a suborné mes sens. Ce desordre au plus tard doit cesser dans une heure ; Mais helas ! Je crains fort que celuy que je sens Ne finisse jamais jusqu' à ce que je meure. À l' amour. Sonnet 6. Dieu des jeunes amans, vive source d' amour ; Si des plus humbles voeux de mon obeïssance, J' ay publié ta gloire, exalté ta puissance, Et porté tout le monde à te faire la cour ; Tandis que dans le sein de ce plaisant sejour Nous n' avons pour tesmoins que l' ombre, et le silence, Appaise de mon mal l' extréme violence, Si tu ne l' oses pas à la clarté du jour. Tu vois qu' avec Cloris seul à seul je me jouë, Souffre que je luy baise, et les yeux, et la jouë, Sinon n' espere plus de me pouvoir guerir. Amour, à qui je dois la gloire de mon estre ; Tu seras plus blâmé, si tu me fais mourir, Que tu ne fus loüé lors que tu me fis naistre. Les deux maistresses. Sonnet 7. Depuis que pour Doris mon pauvre coeur soupire, En vain pour la loüer j' ay fait tous mes efforts ; Quoy que sa douce voix ressuscite les morts, Ma muse est languissante, et ne sçauroit rien dire. Mais si tost que Cloris, dont j' adore l' empire, Me remet en l' esprit les graces de son corps ; Le noble souvenir de ses rares thresors M' inspire plus de vers que je n' en veux escrire. Cloris, tu vois par là que c' est toy qui m' as pris, Puis qu' une autre ne peut eschauffer mes esprits, Ny donner seulement un essor à ma plume. Je ressemble au phoenix, cet oyseau sans pareil ; S' il faut pour l' animer que quelque feu l' allume, Un autre ne le peut que le feu du soleil. Baiser. Sonnet 8. Enfin mon martyre s' appaise, Le ciel me comble de tant d' heur, Que Cloris est pleine d' ardeur Autant que je suis plein de braise. Si je l' embrasse, elle me baise ; Mais d' un baiser dont la liqueur Me charme tellement le coeur, Que je meurs, ou je pasme d' aise. Comme autresfois, chere beauté, Rien ne bornoit ta cruauté, Tes faveurs n' ont point de limite. Tu fais gloire de me cherir ; Et ta bouche me ressuscite, Dés que tes yeux m' ont fait mourir. Traverses d' amour. Ode. Je souffre ce qu' on peut souffrir En aimant une dame, J' offre tout ce qu' on peut offrir Pour engager son ame, Mais l' ingrate me fait bien voir Qu' amour, et le devoir, Sont des dieux sans pouvoir. Quoy qu' on me vienne figurer Qu' elle a de puissans charmes, Je suis bien las de souspirer, Et de verser des larmes ; Tourment de mon coeur agité, N' es-tu point limité, Non plus que sa beauté ? On ne vid jamais parmy nous Une beauté si rare, Ny sous un visage si doux Une ame si barbare ; Sa flâme qui nous vient saisir Fait naistre le desir, Et mourir le plaisir. Dans ce déplorable malheur Pas-un ne me soulage, Si bien que ma fiere douleur Se convertit en rage ; Cieux trop lents à me secourir, Ou venez me guerir, Ou me laissez mourir. Ainsi Dafnis plaignoit les maux De son ame seduite, Quand pensant finir ses travaux Il finit sa poursuite. Mais il change en vain de sejour, Car il quitte la cour, Et non pas son amour. L' espoir trompeur. Sonnet 9. Pleurez, mes yeux, pleurez, aussi tost que je pense À ce malheureux jour qu' un monarque vainqueur Par les yeux de Cloris me déroba le coeur, Et me laissa l' espoir pour toute récompense. Ce furieux démon de ma perseverance Se plaist à redoubler ma force, et ma vigueur ; Et pour eterniser ma peine, et ma langueur, Me rend comme en amour, un phoenix en souffrance. On me l' avoit bien dit que je serois déceu, Et que malgré l' espoir que j' en avois conceu, Il me faudroit périr d' une mort langoureuse. Au moins, cruel amour, qui me donnes la loy ; Fay que cette beauté qui m' est si rigoureuse, Sçache qu' en me perdant elle perd plus que moy. Le songe favorable. Stances. Aimable cause de ma joye, Sommeil, cher objet de mes voeux ; Que n' es-tu du nombre de ceux Que pour nostre secours ton ombre nous envoye ! Au moins changeant bien-tost mon songe en verité, Tu servirois d' augure à ma felicité. C' est par toy que cette cruelle, Que l' amour ne pût émouvoir, A fleschy dessous mon pouvoir, Et pris la loy de moy que je recevois d' elle ; C' est contre mon espoir, et selon mon desir, Que ma douleur s' éloigne, ou se change en plaisir. Ses baisers, ses doux artifices, Ses amoureux embrassemens, Ses langueurs, ses discours charmans, M' ont contraint d' avoüer au fort de mes delices, Que toute la douceur n' est pas dedans le miel, Et qu' on boit du nectar ailleurs que dans le ciel. Sommeil, si ton soin continuë À contenter ainsi mes sens Par tant de plaisirs innocens, Dés que sur l' horison la nuit sera venuë ; Je préfere ton ombre à la clarté du jour, Et ne veux pour flambeau que le flambeau d' amour. Aussi ne fay-je point de doute, Quand son feu nous vient agiter, Que le temps plus propre à gouster Les secrettes faveurs d' un dieu qui ne void goutte ; C' est lors que tout objet se desrobe en tout lieu, Et que l' homme est semblable à cet aveugle dieu. Ô nymphe, ô beauté fugitive, Pour qui j' ay tant de maux souffers, Depuis que le jour que dans tes fers Ta grace triompha de mon ame captive ; Charmé des doux appas que le sommeil produit, Je veux mourir le jour, pour revivre la nuit. Quoy que ton humeur si farouche Ait peine de se disposer À me laisser prendre un baiser, Je baiseray pourtant et tes yeux, et ta bouche ; Et joüiray d' un bien si doux au souvenir, Que chacun le souhaitte, et ne peut l' obtenir. Tout le soucy qui m' importune, C' est que l' aurore à son resveil, Venant divertir mon sommeil, Divertira le cours de ma bonne fortune ; Et fera bien sentir à mes esprits contens, Que quand on est heureux, on ne l' est pas longtemps. Loin pensers, où mon coeur s' égare ; Ma joye estouffe ma raison ; Tout conspire sous l' horison À me laisser joüir d' une chose si rare ; Comment pourroit le jour me ravir tant d' appas, Puis qu' alors je tiendray l' aurore entre mes bras ? La beauté parfaite. Sonnet 10. Que j' aime ces beaux yeux, dont les traits sont si doux ! Que j' aime de ce teint la fraischeur naturelle ! Que j' aime ce beau port digne d' une immortelle ! Et qu' aimant tant d' appas je fais d' hommes jaloux ! Le soleil n' a rien veu de si rare que vous, Depuis qu' il nous fait part de sa flâme eternelle ; Aussi vostre beauté, chere Cloris, est telle, Que cet astre la suit, et l' aime comme nous. Il sort pour vous mieux voir plus matin de sa source ; Et puis précipitant sa lumiere et sa course, Il dérobe à nos yeux son aimable splendeur. Sçavez-vous bien pourquoy, beau miracle du monde ? C' est qu' épris de vos yeux dont il ressent l' ardeur, Il va se rafraischir dedans le sein de l' onde. À la riviere de Seine. Sur une inconstance. Sonnet 11. Beau fleuve, qui roulant d' une viste carriere Dans l' humide canal dont tu veux t' enfermer, Vas rendre le tribut que tu dois à la mer, Où le soleil esteint les rais de sa lumiere. Si le bruit de mes vers rend ton onde plus fiere Quand je me plains à toy du mal qui vient d' aimer ; Si j' ay pû sur tes bords tes naïades charmer, Escoute les accens de mon humble priere. Traversant le sejour de ma belle Cloris, Reproche luy le mal que je souffre à Paris, Depuis qu' un autre amant la tient sous sa puissance. Mais, ô fureur d' amour ! Ma maistresse ! Et mon dieu ! Comment puis-je esperer des leçons de constance De l' onde qui ne peut s' arrester en un lieu ? Sur une infidelité. Sonnet 12. Sous la rigueur des loix du trompeur hymenée Tu vas donc te ranger au mespris de ta foy ! Perfide, la raison ne loge plus chez toy, Ces nouvelles ardeurs te rendent forcenée. Change, belle Cloris, ton humeur obstinée En faveur de l' amour qui nous mit sous sa loy ; Ou si tu n' oses pas avoir pitié de moy, Fay moy cesser de vivre avant cette journée. Beaux yeux, dont j' ay chanté la grace, et les appas, Estes-vous si cruels de ne le vouloir pas ? Sous quel estrange sort est mon ame asservie ! Complices de mes maux, beaux yeux, me plains-jeà tort ? Lors que je veux mourir, on me donne la vie, Et quand je voulois vivre, on me donnoit la mort. Reproches d' oubliance. Sonnet 13. Oubliez-vous ainsi, dédaigneuse Cloris, Celuy de qui vostre ame estoit passionnée, Avant que le respect d' un cruel hymenée Vous eust fait renoncer au sejour de Paris ? Où sont ces doux regards, où sont ces doux soûris, Charmes delicieux de mon ame enchaisnée ? Mais où sont les effets de vostre foy donnée, Quand vous me préferiez à tous vos favoris ? Les dieux, justes vengeurs, qui verront cette injure, Ne souffriront jamais que vostre ame parjure Paye une ferme amour de paroles en l' air. Et si pour chastier une promesse vaine, Ils marchent lentement avec des pieds de laine, Enfin pour la punir, ils ont des bras de fer. Ruses d' amour. Sonnet 14. Ne feignez point d' aller où le sort vous appelle ; Ingrate, je voy bien quel est vostre desir ; Vous pensez en changeant gouster un long plaisir, Mais vous n' en recevrez qu' une honte eternelle. Celuy qui vous brusla d' une flâme nouvelle, Et que pour vostre espoux vostre coeur va choisir, Considerant un jour vostre humeur à loisir, Se défira de vous comme d' une infidele. Mais quel ressentiment m' excite ce couroux ? Vos larmes nous font voir, que c' est bien malgré vous Que vous faussez la foy que vous m' avez donnée. Ce qui me rend aussi ce noeud moins odieux, C' est que l' aveugle amour qui trompa tous les dieux Void encore assez clair pour tromper hymenée. Souvenir. Sonnet 15. Importun souvenir, tyran de ma pensée, Ne m' as-tu pas encore assez persecuté ? Dois-je tousjours penser à l' aimable beauté Que je voudrois avoir de mon coeur effacée ? Quand tu me ramentois cette saison passée Où je cueillois le fruit de ma fidelité ; Plus tu fais éclatter cette felicité, Plus je meurs de regret de la voir éclypsée. Tous les hommes font cas du sejour où je suis, Mais l' excés de leur joye augmente mes ennuis, Loin des riches appas dont Cloris est pourveuë. Qu' amour a sur ses flots de flus et de reflus ! Eus-je bien autant d' heur joüissant de sa veuë, Que je souffre de peine en ne la voyant plus ? L' amour volé. Sonnet 16. L' autre jour ma Cloris, cette jeune bergere, Qui captive mon ame, et m' impose des loix, Trouva l' amour couché dedans le sein d' un bois, Qui goustoit le sommeil sur la verte fougere. Là suivant le dessein qu' un démon luy suggere, Elle luy déroba ses aisles, son carquois ; Et préferant sa proye aux richesses des rois, Elle quitta ce lieu d' une course legere. Depuis ce jour funeste on ne void point de coeurs Dont ses superbes traits ne demeurent vainqueurs ; Pour moy j' en porte au sein des marques eternelles. Mais tout ce qui m' afflige en luy faisant la cour ; C' est que m' ayant blessé des flesches de l' amour, La cruelle me fuit à l' aide de ses aisles. La belle fugitive. Sonnet 17. Je poursuivois dans une plaine Cloris, cet astre de mon coeur, Qui se mocquant de ma langueur, Fuyoit d' une course soudaine. Enfin reprenant mon haleine, Et renouvellant ma vigueur, Pour me venger de sa rigueur, Je l' atteignis cette inhumaine. Esprits, qui croyez qu' en nos jours Les miracles n' ont plus de cours, Ô que vostre ame est abusée ! Voyez cet acte nompareil ; N' ay-je pas comme un autre osée Arresté le cours du soleil ? Solitude amoureuse. Ode. Cependant que la canicule Fait un brasier de l' univers ; Que l' air boult, que la terre brûle, Que tous ses pores sont ouvers ; Dans un lieu solitaire et sombre, Où regnent la fraischeur et l' ombre, Je respire un air gracieux ; Mes pensers y flattent mon ame, Et je n' y sens point d' autre flâme, Que la flâme de tes beaux yeux. Que je me plais d' estre passible À ce feu qui me vint saisir ! Un coeur brutal est insensible Aux mouvemens de ce plaisir. C' est en secret que je le flatte, Il m' est plus cher, moins il éclatte ; En cela contraire au flambeau Qui tire sa flâme de l' onde ; Plus il se communique au monde, Plus le monde le trouve beau. Plein de ce feu, que dois-je craindre ? Sans ce feu que dois-je esperer ? C' est luy seul qui me fait atteindre, Où je n' oserois aspirer ; C' est luy qui m' enfle le courage, Qui reduit en mesme servage Celle de qui dépend mon sort ; Et qui me fait malgré l' envie, Trouver les charmes de la vie Où les autres trouvent la mort. Chere Cloris, que ton empire Cause de desirs innocens ! Que la chaleur que je respire Jour et nuit chatoüille mes sens ! Rien ne me peut jamais contraindre De l' estouffer ny de l' esteindre, Je l' aimeray jusqu' au trespas ; Puis qu' ainsi que l' ardeur fatale De celle qui ravit Cephale, Elle esclaire, et ne brusle pas. Mais quand la flâme vagabonde De ce grand astre lumineux, Ne sortiroit du sein de l' onde Que pour me brusler de ses feux ; Si tu me permets de te dire Ce que mon pauvre coeur desire ; J' aimerois mieux dessous ta loy Mourir au fonds de la Lybie, Ou dans les deserts d' Arabie, Que de vivre éloigné de toy. Le moindre accent de ta parole M' éleve jusques dans les cieux ; Et ta presence me console Plus que ne fait celle des dieux. Loin de toy l' oreille me tinte, Le miel me semble de l' absynte, Le soleil plein d' obscurité ; Et mes plus douces resveries Se transforment en des furies, Dont mon coeur est persecuté. Belle Cloris, quoy qu' il arrive, En dépit des loix du respect, Qui m' éloigne, et veut que je vive, Je fuy ce lieu qui m' est suspect ; Je quitte ses vaines délices Qui ne me sont que des supplices, Pour me rendre aupres de tes yeux, Dont la pure et divine flâme Sera bien plus douce à mon ame, Que la fraischeur de ces beaux lieux. Les beaux yeux de Cloris. Sonnet 18. Que vos yeux ont d' éclat ! Que leurs charmes sont doux ! Que leurs traits sont puissans ! Que leurs flâmes sont belles ! Quoy que tous les mortels pensent des immortelles, Elles n' ont jamais eu des yeux si beaux que vous. Aussi de leurs attraits les dieux sont si jaloux, Et prisent tant l' ardeur de leurs flâmes jumelles, Qu' ils dédaignent le ciel, et pour n' adorer qu' elles, S' en viennent sur la terre habiter avec nous. Ce dieu dont je ressens la fatale puissance, Que les fables ont fait aveugle de naissance, Qui brusle tous les coeurs des feux de son flambeau ; S' il desiroit des yeux, il fuiroit tous les autres ; Et ne voudroit jamais pour paroistre plus beau, Se servir que des vostres. À l' hyver. Sonnet 19. Hyver au poil rebours, de glaçons herissé, Deshonneur eternel de la froide Scythie, Et des affreux deserts de cette autre partie Qui void sous tes frimas le Danube glacé. Si tu brides les flots d' un torrent couroucé, Si tu rends du soleil la chaleur amortie, Si mon jardin n' a plus que la ronce et l' ortie, Au lieu des vives fleurs dont il fut tapissé. Pourquoy donc, ô cruel, depuis l' heure premiere Que Cloris a fait luire autre part sa lumiere, Dédaignant mon amour, et fuyant ces beaux lieux, N' as-tu point refroidy mon amoureuse flâme, Ny glacé les ruisseaux qui coulent de mes yeux, Ny gelé les soucis qui croissent dans mon ame ? Le retour du printemps. Sonnet 20. Borée a fait sa paix avec le dieu de l' onde, Son absence rend l' air plus doux et temperé, L' hyver avecque luy s' est enfin retiré, Et le jeune printemps rajeunit tout le monde. Zephyre voltigeant d' une aisle vagabonde Cueille le fruit d' amour qu' il a tant desiré, Depuis le jour fatal que d' un trait aceré Flore toucha son coeur d' une atteinte profonde. Le soleil que l' on void plus fort estinceler, De la cime des monts fait les neiges couler, Et comme tous les corps, tous les coeurs il enflâme. Cloris seule resiste à ce flambeau des cieux, Le soleil, ny l' amour, n' échauffent point son ame, Quoy qu' elle ait le soleil, et l' amour dans ses yeux. Les moissonneurs. Sonnet 21. Ô vous qui moissonnez la richesse éclatante, Dont la blonde Ceres ces plaines tapissoit, Que vous estes heureux, quand vostre main reçoit Les agreables fruits de vostre longue attente ! Pour moy depuis le jour que d' une ardeur constante J' adore la beauté dont l' humeur me déçoit ; Tout mon temps se consume, et mon ame apperçoit Qu' on ne songe à rien moins qu' à la rendre contente. Amour, qui par ses yeux vins mon coeur assaillir, Faut-il tousjours semer, et ne rien recueillir ? Ha ! Qu' on n' a point à tort tes rigueurs condamnées ! Quant à moy je fais voeu de n' estre plus des tiens ; Tu n' as sceu m' obliger en cinq longues années, Et Cerés tous les ans récompense les siens. À une fontaine. Ode. Agreable fontaine, Dont l' eau farde le teint des fleurs de cette plaine, Mon destin me contraint de m' éloigner de toy ; Tu ne me verras plus sur les bords de ton onde, Loin des troubles du monde, Resver à la beauté qui triomphe de moy. Quand la rage inhumaine Du chien qui brusle tout des feux de son haleine, Fera préferer l' ombre à la clarté du jour ; Il faudra que mon corps languisse dans sa flâme, Tout ainsi que mon ame Languit depuis long-temps dans la flâme d' amour. La trouppe des neuf muses, Qui m' ont dessus tes bords leurs sciences infuses, Ne m' y raviront plus de leurs doctes leçons ; Et la fille de l' air qui dans ces bois soûpire L' excés de son martyre, N' y repetera plus mes divines chansons. Adieu donc claire source, Tant que tu traisneras les replis de ta course, Souvien-toy de Dafnis qui te cherissoit tant ; Et s' il advient qu' un jour la nymphe que j' admire Dans tes ondes se mire, Pren garde que son feu ne les seiche à l' instant. Ainsi tousjours, belle onde, Ces riches diamans dont ta source est féconde Esclattent à l' envy des celestes flambeaux ; Que rien ne puisse nuire à ton onde eternelle ; Ainsi tousjours soit-elle Les delices des yeux, et la reyne des eaux. L' amour incurable. Sonnet 22. Prophanes enchanteurs, éloignez-vous d' icy ; Vos herbes, ny vos jus, vos billets, ny vos charmes, Ne sçauroient moderer l' excés de mon soucy, Ny tarir seulement la moindre de mes larmes. Il faut bien contre amour de plus puissantes armes ; Amour n' est pas un dieu que l' on surmonte ainsi ; Il triomphe de Mars au milieu des alarmes, Et comme il sçait blesser, il sçait guerir aussi. Puissante deïté qui m' as l' ame asservie, Puis que de toy dépend et ma mort, et ma vie, Vole au sein de Cloris, pour eschauffer son coeur. Comme elle a du soleil la lumiere féconde, Fay que ce beau soleil ne soit pas sans chaleur, Et qu' elle sente un peu ce qu' elle donne au monde. Fantaisie. Sur un beau sein. Sonnet 23. Petit tertre jumeau du beau sein de Cloris, Unique promenoir de mes chéres pensées, Comment peuvent durer tant de fleurs amassées Avecque la chaleur des feux que tu nourris ? Tu ressembles ce mont où les titans péris Virent avec horreur leurs forces terrassées ; Il brille sous l' émail des parterres fleuris, Et brusle sous l' ardeur des flâmes élancées. Autresfois Empedocle, ardamment agité Du furieux desir de l' immortalité, Se jetta dans les feux que ce gouffre décelle ; Que je voudrois, beau sein, doux centre de mes voeux, Pour acquerir le prix d' une gloire immortelle, M' élancer, et me perdre au milieu de tes feux ! La fievre tierce. Sonnet 24. Petits traits enflâmez, dont l' ardeur conjurée Passe de veine en veine, et coule d' os en os ; Que vous a fait Cloris pour troubler son repos, Et rendre sa douleur d' eternelle durée ? Ses yeux dont la splendeur fut par tout adorée, Sous vos noires vapeurs languissent demy clos ; Son visage est noyé d' un deluge de flots, Et sa lévre devient pasle, et décolorée. Ô ciel ! Enten les cris de son coeur affligé, Estouffe ces brasiers dont il est assiegé ; Tu perds en la perdant une infinité d' ames. Ou s' il faut qu' elle souffre, et qu' elle doive un jour Souspirer les ardeurs de quelques vives flâmes, Fay de sa fiévre tierce, une fiévre d' amour. Baiser de compliment. Sonnet 25. Source de mes plaisirs, belle et divine bouche, Qui formez d' une rose un air delicieux, Dont vous charmez nos sens, et parfumez ces lieux, Et dont vous pouriez mesme animer une souche. Lors que vous permettez que ma lévre vous touche, Je suis dessus la terre ainsi que dans les cieux ; Et flattant mes desirs d' un bien si précieux, Je ne souhaite plus les plaisirs de la couche. Mais ce qui diminuë une telle faveur, Dont la douceur charmante, et l' aimable saveur Touchent encor mes sens de plaisir, et de crainte ; Belle bouche, où la grace establit son sejour, C' est que vous me donnez par respect et par feinte, Ce que je meritois d' obtenir par amour. À la riviere de Seine. Sonnet 26. Dieu du fleuve qui roule aux pieds de ce chasteau, Où nos roys ont choisi leur demeure eternelle, Voy Cloris sur tes flots, au moins pour l' amour d' elle Calme cette tempeste, et desenfle ton eau. Que nul autan ne gronde autour de son vaisseau, Qu' un zephir seulement l' évente de son aisle ; Et puis que tu joüis d' une chose si belle, Sois pour elle un azile, et non pas un tombeau. Tandis pour contenter ce coeur inexorable, Qui se rid d' autant plus que je suis miserable, Je veux comme Leandre en ces ondes perir. Mais il vid en mourant le sujet de sa flâme ; Et moy j' ay ce malheur lors que je vais mourir, Que je ne puis plus voir le flambeau de mon ame. Le paradis d' amour. Sonnet 27. He bien, cher Alcidon, que dis-tu de ma dame ? Si tu peux maintenant garder ta liberté, C' est que tu n' as point d' yeux pour voir tant de beauté, Ou pour sentir son feu, c' est que tu n' as point d' ame. De moy que l' on me loue, ou bien que l' on me blâme, Apres ce digne objet de ma felicité, Je ne voy point icy d' autre divinité, Ny ne sçaurois brusler d' une plus belle flâme. Mon dieu, que je ressens de douceur en ses fers ! Aussi ne craignant plus les peines des enfers, Qui croira desormais que je me doive plaindre ? Loin ces vaines frayeurs qui me troubloient jadis ; Je puis tout esperer, et ne doibs plus rien craindre, Puis que dans ces beaux yeux je vois mon paradis. Souspir amoureux. Tesmoin de mon inquietude, Enfant de mon coeur affligé, C' est trop languir en servitude, Souspir, je vous donne congé ; Allez où je voudrois vous suivre ; Dittes à ma Cloris dont l' oeil m' a sceu charmer, Que je puis bien cesser de vivre, Mais non pas de l' aimer. Découvrez les ardeurs fideles Qui me consument nuit et jour ; Et sans emprunter d' autres aisles Que les aisles de mon amour ; Allez où je voudrois vous suivre ; Dittes à ma Cloris, dont l' oeil m' a sceu charmer, Que je puis bien cesser de vivre, Mais non pas de l' aimer. Puis que le ciel m' éloigne d' elle, Et que j' épreuve incessamment Que plus une maistresse est belle, Plus elle est dure à son amant ; Allez où je voudrois vous suivre ; Dittes à ma Cloris, dont l' oeil m' a sceu charmer, Que je puis bien cesser de vivre, Mais non pas de l' aimer. Ainsi dans un desert sauvage, Mais moins sauvage que Cloris, Daphnis souspiroit son servage, Quand echo repeta ces cris ; Allez où je voudrois vous suivre ; Dittes à ma Cloris, dont l' oeil m' a sceu charmer, Que je puis bien cesser de vivre, Mais non pas de l' aimer. Souspirs. Air. Souspirs, de qui la violence Estouffe mon coeur, et ma voix ; S' il faut recourir au silence, Cherchons le silence des bois. C' est là qu' un amant discret Souspire Son martyre, Et souspire en secret. C' est là qu' au fort de sa carriere Le soleil, ce visible dieu, Perd sa chaleur, et sa lumiere ; Mais l' amour y garde son feu. C' est là qu' un amant discret Souspire Son martyre, Baisers receus. Sonnet 28. Apres tant de baisers cüeillis sur vostre bouche Si mon esprit se plaint, et n' est pas satisfait, C' est que je voudrois voir par un plus doux effet, Que mon amour vous plaist, et que mon mal vous touche. Ne me soyez donc plus si dure et si farouche ; Souffrez que j' idolastre, et je baise à souhait Ces deux globes jumeaux, ces deux gazons de lait, Dont la beauté pourroit émouvoir une souche. Tu ne voulois de moy qu' un baiser, dittes-vous ; Il est vray, ma Cloris, mais ce bien est si doux, Que plus on en possede, et plus on en desire. En cela le plus riche est le plus indigent ; Et puis n' avez-vous pas mille fois oüy dire, Que l' appétit croist en mangeant. La belle endormie. Sonnet 29. Mignonne, levez-vous, desja la belle aurore Seme d' ambre et de fleurs les routes du soleil ; Voyez là dans le ciel, son esclat nompareil Réjoüit la nature, et ces plaines redore. Mais qu' elle coure ou non, arrestez-vous encore ; Sacrifiez vos soins au démon du sommeil ; Tandis je baiseray ce beau teton vermeil, Ces lévres de rubis, et ces yeux que j' adore. Mon dieu ! Je suis perdu ; Cloris je n' en puis plus, L' ardeur de vos baisers rend mon corps tout perclus ; Et cependant mon ame en est d' aise ravie. Renouvellez, Cloris, cet amoureux effort ; Trois baisers pourront bien me redonner la vie, Si trois ont eu pouvoir de me donner la mort. Le bouquet du printemps. Sonnet 30. Enfin nous voyons luire une belle journée ; Le soleil attisant ses plus vives chaleurs, Fait éclatter les champs de diverses couleurs, Et flatte le desir de toute chose née. Allons voir ces thresors de la nouvelle année, Rien ne me plaist au prix d' un gay tapis de fleurs, Où l' aurore a versé le crystal de ses pleurs Dés qu' elle a de Tithon la couche abandonnée. Combien depuis un peu ces prez sont embellis ! Quel meslange de fleurs ! Que d' oeillets, et de lys ! Cueillons jusques à tant que nos mains soient lassées. Mais, ô divin sujet de ma douce langueur, Laissons-là ces soucis avecque ces pensées, Amour n' en fait que trop éclorre en nostre coeur. Au zephir. Durant de grandes chaleurs. Ode. Cheres delices de ces lieux, Petit zephir de qui l' haleine En despit de l' esté rameine Un printemps doux et gracieux ; Hoste eternel de ce bocage Qui te glisses dans son fueillage, Où tu goustes mille plaisirs, Esteins cette ardeur vehemente ; Ou d' autant plus qu' elle s' augmente, Augmente l' air de tes souspirs. Cloris languit, elle se pasme Aux rais du celeste flambeau ; Voy son front qui verse autant d' eau, Que ses yeux élancent de flame ; Ne souffre pas qu' un si beau corps Cede à tant d' injustes efforts ; Flatte-là du vent de ton aisle ; Zephir, tu n' auras pas moins d' heur, De rafraischir ainsi ma belle, Que moy de sentir son ardeur. Ainsi l' haleine audacieuse Des aquilons et des autans, Ne trouble point les passetemps De ta course delicieuse. Ainsi le ciel puisse tousjours Voir en l' objet de tes amours De nouvelles graces esclorre ; Ainsi changeant tes pleurs en ris, Tu sois autant aimé de Flore, Que je suis aimé de Cloris. Inquietude. Sonnet 31. Puisqu' apres le travail on doit reprendre haleine ; Et qu' apres tant de bruit le calme est de retour, Pauvre amant agité des traverses d' amour, Gouste un peu le repos que le silence ameine. Mais, ô fascheux effet d' une esperance vaine ! Au lieu de mille objets que nous offre le jour, Cét unique sujet à qui je fais la cour Erre devant mes yeux, et redouble ma peine. Dieux ! Qui voyez du ciel le malheur où je suis, Ne donnerez-vous point de trefve à mes ennuis ? Avez-vous conspiré ma perte et ma ruine ? Mais que puis-je esperer de vostre deïté, Tant que je quitteray vostre grandeur divine, Pour adorer les yeux d' une humaine beauté ? Sur quelques-uns de mes vers mis en musique. Sonnet 32. Pourquoy me voulez-vous, ô muse, faire croire Que mon honneur consiste à marcher sur vos pas ? Encore que mes vers ne soient point sans appas, Ils ne sont pas pourtant le sujet de ma gloire. Damon, de qui l' esprit va forcer la memoire D' éterniser son nom en dépit du trespas, Donnant à mes escrits l' ame qu' ils n' avoient pas, Me donne quelque part aux fruits de sa victoire, Mais pour un peu de bruit que me donnent ses airs, Combien m' ont-ils causé de desplaisirs divers, Ayant rendu vers moy Cloris plus inhumaine ? L' insensible qu' elle est à tant de si doux sons, Se moque de ma flâme, et se rit de ma peine, Depuis que mes souspirs passent pour des chansons. L' amour tragique. Sonnet 33. Cependant, la charnays, que d' une voix hardie, Tu chantes le malheur des princes, et des rois ; Que tu fais résonner le theatre françois Des funestes accens qui font la tragedie. D' une ingrate Cloris les faveurs je mandie ; Espris de sa beauté qui me rient sous ses loix, Je languis, je souspire, et reduit aux abois, Je sens coupper ma trame avant que d' estre ourdie. Encor seray-je heureux plus que pas-un amant, Quand je seray tombé dans le froid monument, Si tu fais de mes feux une tragique histoire. Je suis seur qu' en dépit des cruautez du sort, Tes vers me donneront une immortelle gloire, Ainsi qu' une beauté m' aura donné la mort. Echo. Sonnet 34. Toy qui chéris l' horreur de ce bois escarté, Le palais ombrageux de mille belles fées, Qui dancent d' un pied libre, et toutes descoiffées, Quand les rais du croissant percent l' obscurité. Si jamais ce démon, dont le trait indompté Remporte sur les coeurs de superbes trophées, A rendu de son feu tes veines eschauffées, Et reduit dans ses fers ta chere liberté. Belle fille de l' air, echo, que dois-je faire ? Esloigné que je suis de ma douce adversaire Dois-je pour mon repos avancer mon trépas ? echo, pas. Mais qui reconnoistra mon service fidele ? echo, elle. Nymphe, puis qu' il te plaist que je ne meure pas, Dy luy donc que mon coeur ne vit plus que pour elle. Mauvaise nuit. Sonnet 35. Ne sortiras-tu point des abysmes de l' onde ? Flambeau de l' univers, qui retient ta clarté ? As-tu donc resolu d' ensevelir le monde Dans l' eternelle horreur de cette obscurité ? Mille spectres volans, d' une aisle vagabonde, Troublent mon coeur d' effroy, gesnent ma liberté ; Je nage dans du sang, j' oy la foudre qui gronde, Et le dieu du sommeil en est épouvanté. Je ne respire plus qu' un air puant de souffre, Je languis dans mon lit ainsi que dans un gouffre, Où je sens des serpens me ronger jusqu' aux os. Dissipe, clair soleil, ces noires avantures ; Mais que je suis trompé d' esperer du repos D' un qui mene au travail toutes les creatures ! Le melancolique. Sonnet 36. Si ne pouvant forcer mon humeur volontaire Je trouble par mes cris le silence d' un bois ; Les oyseaux ont pitié de ma dolente voix, Et souspirent tout haut l' ennuy que je dois taire. Si couché sur les bords d' une onde solitaire, Je l' entretiens des maux qu' en aimant je reçois ; Son crystal en murmure, et bien-tost j' apperçois Qu' elle s' égare enfin de sa course ordinaire. Si je raconte aux fleurs ma cruelle douleur, Je voy les fleurs pâlir, et changer de couleur ; Ainsi pour mon sujet la nature souspire. Que mon sort est marqué d' un estrange compas ! Tout ce qui ne peut rien, veut finir mon martyre, Et celle qui peut tout, Cloris ne le veut pas. La liberté. Sonnet 37. Quel estrange desastre ! Est-il donc arresté Que je dois renoncer aux plaisirs de ma vie ? Quitteray-je Cloris, quitteray-je Silvie, Que j' aime, et que je sers avecque liberté ? Hymen, qu' ay-je commis contre ta deïté, Pour forcer mon humeur, et la rendre asservie ? D' où vient qu' à mon repos tu portes tant d' envie ? Faut-il que mon malheur soit ta felicité ? Parens, cruels parens, qui poussez d' avarice, Me voulez rendre serf des escus de Melice, Dont l' éclat est plus grand que celuy de ses yeux. Si selon mon desir il faut que je réponde ; Apprenez aujourd' huy que j' aime beaucoup mieux Ma douce liberté, que tous les biens du monde. L'amant, et le chasseur. Sonnet 38. Cependant que les champs t' exercent à la chasse, La ville me retient aupres de mes amours ; Tu parles à des bois, je me plains à des sourds, Je t' estime cruel, tu me crois pleins d' audace. Tu suis tousjours un cerf qui fuit devant ta face, Je poursuis la beauté qui s' escoule tousjours ; Tu tends mille filets, je fais mille discours ; Et ton art, et le mien, souvent nous embarasse. Tous deux nous méprisons et la pluye, et le vent ; Tu meines des limiers qui te vont décevant, Et l' espoir m' entretient d' une trompeuse joye. En un poinct, Lisidor, nous diferons pourtant ; Tu triomphes tousjours en terrassant ta proye, Et moy je suis vaincu quand j' en ay fait autant. Le second narcisse. Sonnet 39. Je m' efforçois un jour sur les rives de Seine D' émouvoir à pitié l' insensible Cloris ; Mais plus je la priois, plus ses cruels mespris Augmentoient ma douleur, et redoubloient ma peine. J' estois comme Narcisse au bord de la fontaine, D' une ardente chaleur violemment épris ; Je sentois d' heure en heure affoiblir mes esprits, Et je restay bien tost sans force, et sans haleine. Cleandre, comme luy, je mourois en langueur. De ne pouvoir joüir de l' objet de mon coeur, Qui comme sa beauté rendoit mon mal extréme. Mais las ! J' estois encor plus malheureux que luy ; Car au moins en aimant il mouroit pour soy-mesme, Et moy je ne mourois que pour aimer autruy. Plainte defendue. Sonnet 40. Non, je ne me plains pas qu' une si douce voix Ait suborné mes sens, et mon ame enchantée ; Ny qu' elle ait contre moy ma raison revoltée, Et m' ait rendu captif, de libre que j' estois. Non, je ne me plains pas qu' un langage courtois, Qui pourroit arrester un muable prothée, D' une douce esperance ait mon ame flattée, Et me refuse un bien que je me promettois. Non, je ne me plains pas, qu' une ame inexorable M' estime plus heureux, plus je suis miserable ; Et se vange sur moy du tort qu' elle me fait. Je me plains seulement de ce qu' il me faut feindre, Que je n' ay point de mal quand je souffre en effet, Et qu' il me faut mourir sans que j' ose me plaindre. Le respect amoureux. Stances. Beauté qui triomphez de mes peines cruelles, Si vous traittez ainsi mes services fidelles, Que ferez-vous à ceux dont les coeurs inconstans Ne brûlent pas long temps ? J' aspire un peu trop haut, il faut que je l' avouë, Mais un grand coeur prétend qu' on l' aime, et qu' on le louë, Autant qu' on doit traitter de haine, et de mépris, Les timides esprits. J' aime mieux en aimant une beauté parfaite Ne pouvoir obtenir le bien que je souhaite, Que d' un objet commun, mais remply de douceur, Estre le possesseur. Au moins l' âge suivant qui ne trahit la gloire De celuy qui merite une longue memoire, Dira dans mes amours, si je ne fus vainqueur. Que j' eus assez de coeur. Du beau fils de Climene est la cheute honorable, L' entreprise d' Icare est grande, et memorable, Puis qu' ils se sont acquis au milieu du trépas Un nom qui ne meurt pas. Pardonnez donc, Cloris, aux excés de mon zele, Et vous ressouvenez, en vous voyant si belle, Que de si doux appas sont faits pour animer Les coeurs à vous aimer. N' abusez point des dons des puissances supresmes, Moderez les transports de vos desirs extresmes ; Mais que fay-je moy-mesme ? En aimant vos beaux yeux, J' entreprens sur les dieux. Ils quittent le nectar, ils quittent l' ambrosie, Et tous brûlans d' amour, comme de jalousie, Ils estiment bien plus l' objet de mes ardeurs, Que leurs vaines grandeurs. Au moins si dans mes maux je n' ay point d' allegeance, Destournez loin de moy les traits de leur vengeance ; Et ne diffamez point, beaux yeux, vostre beauté, Par trop de cruauté. Mais quel aveuglement d' invoquer ces complices, Ces yeux qui m' ont causé tant d' estranges supplices ; Que le sort en ordonne ainsi qu' il luy plaira, Mon coeur les aimera. Si les feux de l' amour, comme ceux de la foudre, Confondent mon audace, et me mettent en poudre ; Au moins j' auray le bien d' avoir laissé content L' objet que j' aime tant. Dialogue de Cloris, et d' Angelique. Cloris Angelique, quelle merveille Surprend mon coeur, et mon oreille ? Ô que ta belle voix chante d' un air charmant ! Angel. Ma voix n' est pas si belle Que mon coeur est fidelle, Mais je n' ay coeur ny voix que pour mon seul amant. Cloris Quel est cet amant adorable Pour qui ta voix incomparable Descouvre de ton coeur le secret mouvement ? Angel. C' est Dafnis. Cloris à ce mot je pasme ; Quoy ce digne objet de ma flâme, Ce berger qui m' aimoit, seroit-il ton amant ? Angel. Il m' aime, et je l' aime de mesme, Ce bois sçait nostre ardeur extresme, Et l' echo de ces lieux en parle incessamment. Cloris Ardeurs de mon ame agitée, Quittez celuy qui m' a quittée, Dois-je avoir de l' amour, et n' avoir point d' amant ? Angel. Bergere, ta douleur me presse, Aimons nous avecque tendresse, N' ayons qu' un mesme coeur, qu' un mesme sentiment, Et les nymphes de ce bocage S' estonneront de ce langage, Dafnis en aima deux, et fut fidele amant. Conseil d' amour. Sonnet 41. He bien ! Te voila pris, courage audacieux, Qui mesprisois tousjours les filles les plus belles ; Souffre aussi bien que moy mille peines cruelles, Et ne blasphéme point contre l' arrest des cieux. Possible que l' amour qui te suit en tous lieux, En voyant de tes pleurs les sources eternelles, Pour fuir, ta Philis te donnera des aisles, Ainsi que pour la voir il t' a donné des yeux. Mais cependant qu' il veut esprouver ta constance, Tirsis, ne luy fay plus aucune resistance ; Ta liberté vaut moins qu' une telle prison. Idolastre tousjours la beauté qui te lie ; Et comme en la blasmant tu fus plein de folie, Tesmoigne en l' adorant, d' estre plein de raison. La belle irritee. Sonnet 42. Un peintre ingenieux pour faire ton image, Et joindre en un tableau deux miracles divers, Les beautez de son art, aux beautez que je sers, Brusloit de voir un jour les traits de ton visage. Si tu veux reüssir en ce superbe ouvrage, Pein, dis-je, une lyonne aux yeux flambans et clairs ; Peins une ourse en fureur qui court par les deserts, Et qui laisse par tout des marques de sa rage. Lors tu peindras les yeux que j' aime avec terreur ; Puis qu' ils sont des lyons, et des ours en fureur, Mais si cela n' est pas ce que veut ta peinture ; Si tu veux voir l' objet dont les traits m' ont charmé ; Descends jusqu' en mon coeur, tu verras sa figure ; Crois-tu faire un portrait qui soit plus animé ? Le coeur volant. Sonnet 43. Mon coeur, où voles tu ? Vas tu voir cette belle, Ce prodige d' appas, ou plustost de rigueur, Qui se rid de mes maux, qui vit de ma langueur, Et qui n' a d' autre soin qu' à la rendre eternelle ? Fuy le feu de ses yeux, dont la moindre estincelle Consumera bien-tost ton reste de vigueur ; Et si tu te souviens d' estre encore mon coeur, Anime moy plustost, que de languir pour elle. Dieux ! Tu fermes l' oreille à mes tristes discours, Et prevoyant ta perte, à ta perte tu cours ; Va, mais reçois en gré cet advis salutaire. Fay que sa glace fonde aupres de ton ardeur ; Ou pour punir Cloris, et sortir de misere, Laisse esteindre ta flâme aupres de sa froideur. Le martyr d' amour. Sonnet 44. Desja deux fois l' hyver herissé de froidure, A despoüillé ces bois de leur verd ornement, Et desja du printemps l' heureux advenement Leur a deux fois rendu leur aimable verdure. Depuis le jour fatal que j' aime, et que j' endure Tout ce qu' une beauté peut causer de tourment, Et mesme sans espoir d' aucun soulagement, Puis que l' oeil qui me blesse ignore ma blessure. Respect injurieux, et contraire à mon bien, Souffriray-je tousjours, et n' en diray-je rien, Mesme au triste moment, où je tombe, et j' expire ? Tyran le plus cruel qui nous fasse patir, Alors que ta rigueur ordonne le martire, Au moins laisse la voix, et la plainte au martir. Les seraines de Fontainebleau. Sonnet 45. Je suis dans un desert pompeux, et magnifique, Où les dieux sont mortels, où les peuples sont roys, Où l' on void des rochers, des fontaines, des bois, Et des divinitez qui n' ont rien de rustique. Mais quoy que pour flatter le soucy qui me pique, D' estre loin de Cloris dont j' adore les loix, J' oye un concert de luths, j' oye un concert de voix, Parmy tant de plaisirs je suis melancolique. J' y voy si peu d' amour, et si peu de bonté, Que je puis bien ailleurs chercher la volupté, Et l' adoucissement de ma fatale peine. Fuyons donc un escueil si traistre, et si meschant ; Et nommons cette cour une lasche seraine, Puis qu' elle en a l' humeur, aussi bien que le chant. Sur une absence. Stances. Beaux yeux, de qui les traits sont si forts et si doux, Et de qui la splendeur n' eut jamais de seconde, Lors que l' injuste ciel m' a separé de vous, Que ne m' a-t' il aussi separé de ce monde ? Si la possession d' un bien si precieux Est l' unique thresor dont mon ame est ravie, N' estoit-ce pas raison en vous perdant, beaux yeux, Que je perdisse encor le thresor de la vie ? Ô beaux yeux, puis-je croire à ces foibles discours, Qu' un feu meurt éloigné du sujet qu' il enflâme ? Puis que par un prodige, effroyable en nos jours, Mon ame vit sans corps, et mon corps vit sans ame ? C' est grand cas que le ciel, pour me persecuter, Renverse incessamment l' ordre de la nature ; Et ce que sa rigueur ne peut executer, L' amour plus rigoureux, tente cette advanture. Ainsi de quelque part que je tourne les yeux, Maintenant vers le ciel, maintenant sur la terre, Ou je ne voy plus rien, ou je voy qu' en tous lieux, Si l' un m' est ennemy, l' autre me fait la guerre. Adorable beauté, je proteste pourtant, Puis qu' à vos dures loix mon ame s' est soumise, Que pour ne perdre point le titre de constant, Je garderay la foy que je vous ay promise. Mais si le souvenir de ma ferme amitié, Dont vous avez, Cloris, assez de tesmoignage, Touche encor vostre coeur des traits de la pitié, Pour finir mon tourment, finissez ce voyage. Rendez à mon amour ce que vous luy devez, En faveur des excés de ma peine soufferte ; Vous aurez plus d' honneur, si vous me conservez, Que le ciel, ny l' amour, n' ont de honte à ma perte. Ainsi vostre beauté, qui cause mon tourment, Des plus superbes coeurs soit tousjours adorée ; Et s' il faut que mon mal dure eternellement, Qu' elle soit comme luy d' eternelle durée. Le portrait d' amour. Sonnet 46. Un peintre avoit un jour tracé la noble image Du tyran de nos yeux, du démon de nos coeurs, Lors que l' amour lui dit, que tes traits sont trompeurs ! Et que tu connois mal l' objet de ton ouvrage ! Je n' ay plus cet air gay qui rit sur ce visage, Je n' ay plus sur le front ces myrthes, ny ces fleurs ; Mes mains n' ont plus ces traits, ny mon feu ces ardeurs, Mon front est sans bandeau, mon dos est sans plumage. Me veux-tu figurer en l' estat où je suis ? Pein moy les yeux en pleurs, et le coeur plein d' ennuis, Sans fleches, sans flambeau, sans bandeau, ny sans aisles. Ô changement d' un dieu plus brillant que le jour ! C' est qu' amour en voyant ce miracle des belles, Croit qu' elle est seule aimable, et qu' il n' est plus amour. Les deux remedes. Sonnet 47. Dans le sein tenebreux d' une forest profonde, Pour moderer l' excés de mon embrasement, J' invoquois du zephir l' aimable mouvement Qui rafraischit des bois la cime vagabonde. Sur quelque espoir, dit-il, que ton ame se fonde, De recevoir de moy quelque soulagement, Bien loin de te donner du rafraischissement, Mon souffle augmentera ton ardeur sans seconde. Aquilon tout bruyant, et tout froid qu' il parest, Ne sçauroit amortir ton brazier comme il est, Amour veut par le feu consumer ton audace. Mais courage ; ta nymphe a tout ce que tu veux ; Elle a le corps de neige, elle a le coeur de glace, Et l' un ou l' autre enfin peut esteindre tes feux. L' esté d' amour. Sonnet 48. Le ciel est tout en flâme, et la terre allumée Exhale jusqu' au ciel l' ardeur de ses regards ; Les herbes et les fleurs seichent de toutes parts, Et n' ont aucune humeur qui n' en soit consumée. Cloris que j' aime tant, et que j' ay tant aimée, N' impute qu' au soleil tant de brasiers épars ; Mais moy qui vois ses yeux pleins de feux, et de dars, Je croy qu' ils rendent seuls la nature enflâmée. Du matin jusqu' au soir, du soir jusqu' au matin, Cent petits corps aislez au muffle elephantin, D' un murmure confus m' estourdissent l' oreille. Ce ne sont point cousins, ce sont petits amours, Qui troublent mon esprit, soit qu' il dorme, ou qu' il veille, Et sous ces corps volans ils m' obsedent tousjours. L' hyver, et l' esté. Sonnet 49. Les fleurs ne brillent plus au sein de la prairie, La glace rend le pied douteux et chancelant, Le ciel qui m' éclairoit n' est plus estincelant, La terre perd l' humeur dont elle estoit nourrie. Les vents tonnent par tout d' une estrange furie ; La Seine sent son cours si tardif et si lent, Qu' elle prevoit enfin que ce froid violent Rendra ses flots captifs, et sa source tarie. Ainsi, mon cher Damon l' hyver en tous endroits, Soubmet à la rigueur de ses puissantes loix Ce que l' onde et la terre ont de sec, et d' humide. Son pouvoir en moy seul se trouve limité ; Car si l' hyver s' estend jusqu' au coeur de Cloride, Je sens pour elle au coeur les chaleurs de l' esté. La neige enflamée. Sonnet 50. Dans la morne saison que la chevre domine, Cloris me rencontrant pasle et transi de froid, D' une aussi blanche main que la neige l' estoit, Elle prend de la neige, elle m' en assassine. Mais, ô neige contraire à sa froide origine ! D' autant plus qu' en riant la belle m' en jettoit, Je sentois plus d' ardeur qu' Hercule n' en sentoit, Dés que la jalousie eut juré sa ruine. Toy qui vis comme nous ce prodige nouveau, Amour que peux-tu faire avecque ton flambeau, Qu' avecque des glaçons ma deesse ne face ? Brusler avec du feu tient de l' humanité ; Mais embrazer les coeurs avecque de la glace, C' est l' effet merveilleux d' une divinité. Les faux confidens. Sonnet 51. Dedans le sein de ces bois écartez, Loin de l' objet qui cause mon martire, J' assemble au son de ma dolente lyre Mille bergers, et mille deitez. Les mouvemens de mes sens agitez Semblent troubler la paix de leur empire ; Leur coeur gemit dés que mon coeur soûpire, Et mes liens gesnent leurs libertez. Tréve à vos soins, dieux, et nymphes, leur dis-je, En vain pour moy vostre bonté s' afflige, Puis que Cloris veut qu' on souffre en l' aimant. Mais un soupçon ma peine renouvelle ; Si vous pleurez, c' est son esloignement, Et non le mal que j' endure pour elle. Felicité passee. Sonnet 52. Ô que j' estois heureux, lors que sur ce rivage Ma fidelle bergere amenoit ses trouppeaux, Et qu' accordant sa voix au murmure des eaux Elle y charmoit l' excez de l' ennuy qui m' outrage ! Ô que j' estois heureux lors que dans ce bocage, Où son luth animoit un milion d' oyseaux, J' idolatrois ses yeux, mes celestes flambeaux, Et baisois sur des fleurs les fleurs de son visage ! Mais puisque du destin l' excessive rigueur Faisant luire autre part cét astre de mon coeur, De mon sort bien heureux, fait un sort deplorable ; Adieu petits ruisseaux, adieu bois gracieux ; Terrestre paradis de ma nymphe adorable, Vous me serez sans elle un enfer odieux. Les feux de joye, apres la prise de La Rochelle. Sonnet 53. D' où vient tant de clarté ? Dieux ! Qu' est-ce que je voy, Qui perce de la nuit les tenebreuses toiles ? Seroit-ce la splendeur du ciel, et des estoiles, Ou le flambeau de Dieu qui m' impose la loy ? Si c' est un feu qu' on vouë au retour de mon roy, Qui vient de surmonter le party des rebelles, Qu' amour en l' approchant n' y brusle t' il ses aisles ? L' ingrat ne pourroit plus voler jusques à moy. Agreable tyran des innocentes ames, Modere dans mon sein la rigueur de tes flâmes, Cesse d' estre cruel pour estre complaisant. Ou s' il faut qu' à jamais je te serve de proye, Fais comme ces brasiers qui flambent à present, Que le feu de mon coeur ne soit qu' un feu de joye. Desir. Sonnet 54. Quand éloigné du bruit et des troubles nouveaux, Pourrai-je avec Cloris au fonds de ce bocage, Tous deux seuls estendus sur les fleurs d' un rivage Marier mes chansons au murmure des eaux ? Quand verray-je ses yeux, qui m' ont fait tant de maux, Regarder en pitié les fers de mon servage, Et des traits innocens de leur muet langage Adoucir mes tourmens, et benir mes travaux ? Dieux ! Je la vois venir si fiere et si cruelle, Que l' esprit le plus fort tremble autant devant elle, Que tremblent sous le vent ces feüillages divers. Loin d' alleger mes maux, ses yeux brûlent mon ame ; Mais si le feu du ciel doit brusler l' univers, J' aime autant que Cloris me brusle de sa flame. La louange cruelle. Sonnet 55. Si vostre coeur s' accorde avec vostre visage, S' il est doux comme luy, s' il seconde mes voeux, Puis que j' ay fait de vous un portrait si fameux, Aimez en l' ouvrier, aussi bien que l' ouvrage. Ô que pour avoir fait une si belle image, Je voy de morts vivans, de vivans amoureux ! Vos beautez dans mes vers allument tant de feux, Que le flambeau d' amour n' en a point davantage. Ainsi par mes escrits si charmans, et si doux, Chacun parle de moy, chacun parle de vous, Et chacun vous respecte autant que l' on me louë. Vous me loüez aussi, beau miracle d' appas ; Mais c' est couvrir de fleurs un qui meurt sur la rouë Que de loüer mes vers, et de ne m' aimer pas. L' amour espineux. Sonnet 56. Dieux ! Qui l' eut jamais creu qu' apres avoir esté Monarque de mon coeur, et roy de ma franchise, Mon coeur se fut donné, ma liberté soubmise, Que tout se fust en moy contre moy revolté ? Cependant ils l' ont fait sans avoir resisté, Si tost que les beaux yeux, dont mon ame est éprise, D' un regard qui me tuë, ou qui me tyrannise, M' eurent sacriffiez à leur severité. De ces beaux yeux rians mille flesches lancées, Porterent dans mon sein leurs pointes herissées, Qui troublerent mes sens dés ce funeste jour ; Aussi depuis cela le peuple s' imagine, Que mon coeur plein de traits est le carquois d' amour, Ou que de ses vergers il est la noble espine. L' absence cruelle. Sonnet 57. Avec le renouveau mon amour renouvelle, Loin de cette beauté dont mon coeur est épris ; Et malgré ses desdains, et malgré ses mespris, Moy-mesme je m' oublie, et ne pense qu' en elle, Ogier, mon cher amy, dont la muse immortelle Est le docte entretien des plus doctes esprits ; Puis qu' il n' est rien d' égal aux graces de Cloris, N' en dois-je pas garder la memoire eternelle ? Je sçay bien que mon coeur te semble peu constant, Mais cét astre est si beau que je l' aime pourtant, Même au point que je vois sa lumiere éclipsée. Qu' amour produit en moy d' effets prodigieux ! Le printemps est par tout, horsmis dans ma pensée, Puis que mon beau soleil ne luit pas à mes yeux. Le volage arresté. Sonnet 58. J' ay quelquefois aimé, mais non pas tellement Que j' aye abandonné mon coeur et ma franchise ; Je faisois tous les jours quelque nouvelle prise, Et si j' aimois alors, c' estoit le changement. Mais depuis que Cloris m' a rendu son amant, La flâme de ses yeux dont mon ame est éprise, M' esclaire et m' ébloüit, m' engage et me méprise, Et malgré ses dédains je l' aime uniquement. Je ne sçay plus que c' est de rire ny de feindre, Mais bien de soûpirer, d' esperer, et de craindre, Témoignage certain d' une estrange langueur. Amour, qui m' as vaincu, moy qui fus invincible, Pour rendre sous tes loix ma peine moins sensible, Sors des yeux de Cloris, et vole dans son coeur. L' amour funeste. Sonnet 59. Habert, mon cher amy, seul confort qui me reste Dans les divers transports de mon affection ; Toy qui nous peins d' amour l' ardente passion, Comme on nous peint un monstre, une rage, une peste. Je sens bien que son feu n' est pas un feu celeste Qui conduit mon esprit à la perfection ; C' est un feu de desordre, et de punition, Dont l' eternelle ardeur n' a rien que de funeste. Ah que n' est-il semblable à ce feu merveilleux, Dont Hercule brusloit sur un mont orgueilleux, Quand la parque cruelle y devida sa trame ! Apres que ce heros eut mille maux souffers, Il vola dans le ciel sur l' aisle de sa flâme, Et ma flâme est pour moy la flâme des enfers. Reverie amoureuse. Sonnet 60. Dans ce bois plein d' horreur, de silence, et d' effroy, Je trace mille pas d' une route incertaine, J' y voudrois voir Cloris ma maistresse, et ma reyne ; Et je n' y voy qu' amour mon seigneur et mon roy, Les volages zephirs, ennemis de ma foy, Y rafraischissent l' air du vent de leur haleine ; Mais au lieu d' appaiser mon ardeur inhumaine, Ils resveillent ma flâme, et se mocquent de moy. En ce funeste lieu cette amante éplorée Qui renouvelle encor le crime de Terée, Découvre ses ennuis par ses tristes accens. Mais au fort des douleurs dont elle sent l' atteinte, Voyant son mal plus doux que celuy que je sens, Elle arreste ses cris, pour entendre ma plainte. La beauté surprenante. Sonnet 61. Sur le bord d' un ruisseau j' apperceus ma cruelle, Qui d' un divers accent mille beaux airs chantoit ; Le poisson pour l' oüir dans l' onde s' arrestoit, Et les oyseaux du ciel venoient fondre aupres d' elle. Je vis pour augmenter sa beauté naturelle, Que mille jeux d' esprit, son esprit inventoit ; Et dans son action tant de grace éclatoit, Que la mere d' amour ne fut jamais si belle. Ô que devins-je alors ? Mon coeur tu le sçais bien ; Tu sçais que je fus pris, et pris dans son lien, Que j' adoray ses yeux, que je luy fis hommage. Et dans le doux transport qu' inspiroient ses apas, Je creu, que si l' amour évita son servage, C' est qu' amour est aveugle, et qu' il ne la vid pas. P206 La mort de l' amour. Sonnet 62. L' innocente Cloris, joüoit sur ce rivage Où s' escoulent ensemble et la Seine, et mes jours ; Elle voyoit ses eaux precipiter leur cours, Et remplissoit ses mains d' eaux, et de coquillage. Amour qui l' apperceut, rid, et tint ce langage ; Je voy sortir des flots la mere des amours ; Du moins, voila ses yeux, sa grace, et ses discours ; Mais celle-cy m' émeut, et me plaist davantage. Ha si c' estoit Venus, elle me baiseroit ! Mais celle-cy me monstre un visage si froid, Que cét objet d' amour m' en est un de martyre. Dans cette extremité de voir et de souffrir, Mortels que j' ay blessez, ne feignez point de dire, Venus fit naistre amour, Cloris l' a fait mourir. Le bleu. Sonnet 63. Ravissante couleur, dont l' éclat précieux Merite justement que le monde t' honore, La splendeur du soleil, et l' éclat de l' aurore, N' ont rien au prix de toy qui contente mes yeux. C'est ton brillant azur qui peint le front des cieux, Lorsque le temps est beau c' est toy qui le colore ; Dedans le sein des eaux la nayade t' adore, Et tu te rends au ciel les delices des dieux. Inviolable objet des plus rares loüanges, Agreable ornement dont se parent les anges, Te cherir, c' est aimer la constance, et la foy ; Sur toutes les couleurs la tienne a la victoire ; Mais, ô belle couleur, ce qui comble ta gloire, C'est que Cloris te porte, et n' estime que toy. La merveille d' amour. Sonnet 64. Que je trouve d' appas dans ces jeunes beautez, Dont la nature et l' art ornent vostre visage ! Ou l' homme est sans raison, ou n' en a pas l' usage, Qui voit, sans adorer, tant de divinitez. Pardonnez, beau sujet de mes felicitez, Aux premieres erreurs de mon apprentissage ; Si jusqu' icy mon coeur fut changeant et volage, Il s' arreste, et vous rend ce que vous meritez. Je cesse d' admirer le ciel, la terre, et l' onde, Puisque vous surpassez les merveilles du monde, Le ciel n' a qu' un soleil, on en voit deux en vous. La terre tout l' hyver est couverte de glace, Vostre âge est un printemps tousjours vert, tousjours doux ; L' onde est plaine d' escueils, et vous pleine de grace. Les yeux triomphans. Sonnet 65. Cependant que mon roy sur les bords de Garonne Met la rebellion, et le rebelle à bas ; Et que portant par tout les foudres de son bras, Il fait trembler la terre, et les astres estonne. Pour moy loin de chercher les plaines de Bellonne, Ny les lauriers sanglans des funestes combats, J' aime la douce erreur qui me suit pas à pas, Et qui de myrthes verds mes temples environne. Cloris dont les beaux yeux surmontent les plus forts, Mesle parmy leurs traits tant d' amours, et de morts, Que tout ce qui la voit tombe en langueur mortelle ; Ô monarque supresme, ô roy victorieux, Veux-tu dompter enfin la terre universelle ? Mets ton bras en repos, et laisse agir ses yeux. L' amante du poete. Sonnet 66. Gloire de mon amour, beau sujet de ma gloire, Chef-d' oeuvre merveilleux de la divinité, Que je t' estime heureuse, adorable beauté, D' avoir dessus mon coeur remporté la victoire ! Un autre eut laissé choir au fonds de l' onde noire Ton nom digne de vivre à la posterité ; Et sans mes vers pompeux tu n' eusses pas esté Ny l' objet, ny l' amour des filles de memoire. Cloris, sans vanité, j' oseray me vanter Que j' ay dans mes escrits dequoy te contenter, Puisque j' ay contenté les plus doctes oreilles ; Je forceray pour toy les siecles à venir, Qui charmez de tes yeux, et ravis de mes veilles, Afin de t' adorer, viendront m' entretenir. La plainte defendue. Sonnet 67. Dans ce mortel depart dont j' ay senty l' atteinte, Voulez-vous me ravir ce qui flatte mes voeux, Et ce qu' on doit au moins laisser aux langoureux Qui dans un peu d' espoir meslent beaucoup de crainte ? Cloris m' osterez-vous, d' une injuste contrainte, L' unique reconfort de tous les malheureux ? Helas ! Vit on jamais de tyran rigoureux, Qui commandast le mal, et defendit la plainte ? Vous me laissez ingratte, et me laissant icy, Vous voulez que je souffre, et qu' en souffrant ainsi, Je brule, et je me taise en ma flâme cruelle. Deplorables effets d' une ame sans pitié ! Elle croid que qui l' aime, et ne meurt pas pour elle, Témoigne trop d' orgueil, et trop peu d' amitié. À un beau sein, sur un tableau de Promethée. Sonnet 68. Throsne de vif albastre, où ma fortune aspire, Glace où l' amour aiguise et raffine ses dards ; Globes qui rassemblez tous mes desirs espars, Vous enflez vous de joye alors que je souspire ? Petits monts agitez d' un aimable zephire, Où la grace et les jeux roulent de toutes parts ; Fournaise de mon coeur, neige de mes regards, Estes-vous mon plaisir, estes-vous mon martyre ? Si je brusle d' un feu qui vous rend glorieux, Ainsi que Promethée ay-je volé les cieux ? Et seray-je puny d' une si belle audace ? Mais ô qu' en vous aimant nous differons d' un point ! Il vivoit en langueur dessus un mont de glace, Et je meurs en langueur dés que je n' y suis point. Sacrifice à un beau sein, sur un tableau de Scevole, et de Porsenna. Sonnet 69. Ô toy qui sur nos coeurs exerces tes rapines, Qui nous combles de joye et qui t' enfles d' orgueil ; Ô d' un fleuve de lait ferme et mouvant escueil, Beaux globes animez, belles fleurs sans espines. Tertres delicieux, amoureuses collines, Que ne puis-je sur vous rencontrer mon cercueil, Afin d' ensevelir ma tristesse et mon deüil, Et d' élever mon nom jusqu' aux voutes divines ? Quoy que vos nobles feux ardans de toutes parts, En repoussant mes mains, attirent mes regards, Il faut qu' à vos beautez moy-mesme je m' immole ; Qu' en vous voyant de pres je vous touche, ô beau sein, Et que j' épreuve ainsi le destin de Scevole, Qui pour moindre sujet laissa brusler sa main. L' esclave mourant. Sonnet 70. Icy regne zephyre, et son souffle volage Esvente en liberté ces fleurs et ces rameaux ; Icy nays s' égaye, et promenant ses eaux Les fait sortir du lit qui les tient en servage. Icy le rossignol rit, et chante à l' ombrage ; Et comme si son sein contenoit mille oyseaux, De mille tons divers, de mille accens nouveaux, Il anime ce bois, et flatte ce rivage. La gentille aloüette, et les gays papillons, Roulent en liberté sur ces jeunes sillons, Et Ceres qui les void en sourit elle-mesme. Enfin tout rid icy, tout vit en liberté ; Moy seul loin de l' objet que je sers et que j' aime, Je soûpire, et je meurs dans ma captivité. À la nuit. Sonnet 71. Noire divinité de l' ombre et du silence ; Nuit qui donnes conseil aux esclaves d' amour ; Si je vis en suspens à la clarté du jour, Veux-tu laisser encor mon esprit en balance ? Dans le cours de mon mal, et dans sa violence Dois-je attendre Cloris en ce triste sejour ? Ou dois-je par ma mort prevenir son retour, Pour ne plus t' éffrayer des plaintes que j' élance ? Nuit propice aux amans, dispose ma raison, À rompre ces liens, à quitter la prison, Dont l' injuste rigueur me tourmente à toute heure ; Ou s' il est arresté dans le conseil des dieux, Que pour aimer Cloris il faille que je meure ; Mourons sur son beau sein d' un beau trait de ses yeux. Aux zephirs. Sonnet 72. Zephirs qui parfumez l' émail de cette plaine, Et frisez à longs plis le cristal de ces eaux, Puisque je me vois seul au bord de ces ruisseaux. Je veux vous découvrir mon amour, et ma peine. Desja le chien celeste, et son ardante haleine Ont deux fois effacé ces fleurs et ces rameaux, Depuis que de Cloris les beaux astres jumeaux Ont embrasé mon coeur d' une ardeur inhumaine. La cruelle qu' elle est se rit de mes soupirs, Et se monstre si froide au feu de mes desirs, Que ces rochers affreux n' ont pas tant de froidure ; Reprochez luy, zephirs, son courage endurcy ; Et soupirez si bien les peines que j' endure, Que d' amour, ou de honte elle soupire aussi. L' impitoyable. Sonnet 73. En dépit des glaçons de ta froideur extréme, Je nourriray ce feu qu' il te plût d' allumer ; Il est en ton pouvoir de ne plus rien aimer, Mais hors de ton pouvoir d' empécher qu' on ne t' aime. Je souffre mille maux pour ta beauté supresme, C' est un roc à me perdre, un gouffre à m' abysmer ; Et toutefois, Cloris, je ne t' en puis blasmer, Si je ne me veux rendre odieux à moy-mesme. Inviolable objet de ma ferme amitié, À qui rien ne deffaut que la seule pitié, Pour égaler les dieux dont tu portes l' image ; Traitte moy desormais plus favorablement ; Quand on leur fait des voeux, quand on leur fait hommage, On est digne de grace, et non de chastiment. Vengeance amoureuse. Sonnet 74. Vous témoignez en vain que vous estes marrie Dés que cette beauté rend mon mal adoucy ; Elle m' aime, Cloris, et je confesse aussy, Que je n' aime plus rien que le nom de Marie. Vivez dans ces respects où vous estes nourrie, Tandis sa gaye humeur charmera mon soucy ; Vostre amour me travaille, et m' inquiete icy, Mais le sien ne m' y cause aucune réverie. Son coeur est de mon feu si vivement épris, Que Mars ne fut jamais tant aimé de Cypris, N' y l' Hercule gaulois tant caressé d' Iole ; Adieu donc, ô Cloris, dont l' amour m' a seduit ; Je cheris ses effets plus que vostre parole, Et je quitte vos fleurs pour recuëillir son fruit. Le jeu du volant. Sonnet 75. Un jour que ma Cloris d' une grace nouvelle, Une palette en main me poussoit un volant, Il suspendit son vol, et d' un tour chancelant, Au lieu de m' approcher ne s' éloigna pas d' elle. Que faites-vous, luy dis-je, ô ma nymphe immortelle ? D' où vient que vostre bras est si foible et si lent, Cependant que le mien d' un effort violent Le pousse jusqu' à vous à longue tire d' aisle ? Alors armant ses yeux si charmans, et si doux, D' un superbe dédain, et d' un noble couroux, Elle me répondit d' une voix assez rude ; Je n' ay que trop pour toy de force et de vigueur ; Si les coups de ma main sont pleins d' incertitude, Au moins ceux de mes yeux frappent tousjours au coeur. L' absence adoucie. Sonnet 76. Cloris, ne crain jamais qu' une absence cruelle Efface de mon coeur ton noble souvenir ; Quelque bien, quelque mal qu' il m' en puisse advenir, Ton esprit connoistra que le mien t' est fidelle. Puis que je suis brûlé d' une flâme si belle, Je sçay comme il en faut l' ardeur entretenir ; Et bien qu' on voye icy toute chose finir, On verra mon amour, et ta grace immortelle. L' absence ne peut rien sur les nobles esprits, Dés que d' un bel objet ils ont connu le prix, Ils trouvent du bonheur dans leurs malheurs extrémes. Le dieu qu' ils ont au sein les rend pareils aux dieux ; Car si l' éloignement les separe d' eux mesmes, Amour qui les unit les fait vivre en deux lieux. L' amour mutuelle. Sonnet 77. Ce n' est pas mon humeur d' aimer si l' on ne m' aime ; Quand je vois une fille, et que j' en suis épris, Si mon feu ne luy plaist, j' ay recours au mépris, Et tout homme qui s' aime en doit faire de mesme. Je me ris d' un amant qui porte le teint blesme, Qui s' abandonne aux pleurs, qui s' abandonne aux cris ; Ce n' est pas que d' abord je veüille avoir le pris, Puisqu' un peu de travail rend un plaisir extresme, Une jeune beauté m' arreste quelques mois, Je luy conte mon mal, mais désque j' apperçois Qu' elle ferme les yeux à ma longue souffrance, Me peut-on condamner si je romps mon lien ? Toutes nos actions tendent à quelque bien, Et le bien de l' amour n' est qu' en la joüissance. Absence. Echo. Sonnet 78. Sur le bord d' un ruisseau qui coule lentement, Je me mirois pensif dans son eau claire et nette ; Quand je vis mon teint pasle, et ma levre defaite, Comme un lys effacé d' un soleil vehement. Où seroit, dis-je, alors remply d' estonnement, Cette vive couleur, cette grace parfaite Que j' avois sur les bords de cette onde secrette, Quand j' y baisois Cloris avec ravissement ? N' y reprendray-je point ma vigueur printanniere ? N' y reverray-je plus cette douce lumiere, Qui rendit mes brasiers, et mes vers éclattans ? Attans, me dit l' echo d' une roche prochaine, Nymphe, je le veux bien, mais attendre long temps C' est pour un bien qui passe une eternelle peine. Baisers. Sonnet 79. Imité de Catulle. En dépit des assauts que le monde nous livre, Vivons, chere Cloris, aimons nous, baisons nous ; Pense à me contenter, sans penser à ces fous, Qu' une commune erreur empesche de nous suivre. Quand le soleil est mort, le soleil doit revivre, Mais quand la parque aveugle, et le destin jaloux, Nous envoiront là bas, où nous descendrons tous, Devons nous esperer que l' on nous en delivre ? Imitons ces oyseaux, tesmoins de nos plaisirs, Accorde cent baisers à mes ardans desirs, Sous les feüillages vers de cette forest sombre. Si tu crains que leur voix les aille rapporter, Donne moy des baisers, Cloris, en si grand nombre, Que les plus fins d' entre eux ne les puissent Compter. Les deux maistresses. Sonnet 80. Dans un riche palais de zephire et de flore, Du grand flambeau des cieux j' attendois le retour ; Révant avec Tirsis dont le coeur plein d' amour, Se plaint autant que moy du feu qui le devore ; Alors qu' il apperceut la nymphe qu' il adore Sur le plus haut sommet d' une superbe tour ; Ouvrir, ce luy sembloit, les barrieres du jour, Comme si sa Philis eust esté son aurore. Tirsis ravy de voir cette jeune beauté, Dit, il faut que tout cede à sa vive clarté ; Mais Cloris qui l' oüit parut à la fenestre ; Ce fut lors qu' adorant cet astre sans pareil, Il s' écria, Philis, en vain tu veux paraistre ; Cache-toy mon aurore, et fais place au soleil. L' amour eternelle. Sonnet 81. Grand Balzac, qui connois les secrets de nature, Et dont le rare esprit plein d' un sçavoir divers, Est un saluste en prose, est un virgile en vers, Qui doit porter ta gloire à la race future. Si le flot pousse l' autre, et si l' aspre froidure Qui fait tomber les fleurs, et les feüillages verds, Cede au jeune printemps, qui rend à l' univers, Sa premiere chaleur, sa premiere verdure. Si devant le soleil l' obscurité s' enfuit, Si le jour plus serain cede aux feux de la nuit, Et si dessous le ciel tout passe, ou tout se change ; Verray je donc Cloris, m' obseder nuit et jour ? Et dans la passion que j' ay pour ce bel ange, Verray-je eterniser sa haine, et mon amour ? Les larmes d' amour. Sonnet 82. Lorsque dessous ces bords dont la fraischeur m' attire Je me plains des rigueurs de deux astres si beaux ; La nayade aux yeux verds, au front ceint de roseaux, Fait un lit orageux de son paisible empire. D' où provient ce desordre au poinct que je soûpire ? Est-ce qu' oyant mes cris du fonds de ces ruisseaux, Elle verse des pleurs qui font enfler ces eaux Pour témoigner l' ennuy qu' elle a de mon martire ? Saincte divinité qui presidez icy, Perseverez de grace à lamenter ainsi, Tant que vous me verrez l' objet de tant d' alarmes. Pleust au ciel qu' à la fin vous eussiez tant pleuré ; Que vos flots augmentez du torrent de vos larmes, Eussent esteint le feu dont je suis devoré. Le mal adoucy. Sonnet 83. Favorable témoin de ma peine ordinaire, Ogier que j' aime autant que je hais ma langueur, Puis que loin des beaux yeux qui regnent sur mon coeur Je ne voy rien icy qui ne me soit contraire. Fuyons plus que la mort ce profane vulgaire, Maintenant que les champs reprennent leur verdeur, Que tout arbre fleurit, que l' air est plein d' ardeur, Et que l' astre du jour rend sa flâme plus claire. La ville me déplaist, et le monde me nuit, La campagne est pour moi sans contrainte, et sans bruit, J' y fuis l' obscurité pour suivre la lumiere. Et comme jusqu' aux champs je porte mon amour. Le soleil m' y paroist si beau dans sa carriere, Qu' il abrege ma peine, en prolongeant le jour. Plainte amoureuse. Sonnet 84. Dans ce vaste desert, Tirsis, où tu m' ameines, Accordons nostre plainte au murmure des eaux, Découvrons nos douleurs aux nymphes des ruisseaux De qui le flot emaille et rajeunit ces plaines. Ne dissimulons point la rigueur de nos peines À ces chantres de l' air ; dont les accens nouveaux Animent ces rochers, ainsi que ces rameaux, Et font de leurs concerts des concerts de seraines. Apprenons nos langueurs à ces noires forests Dont l' horreur est si propre à nos tristes regrets, Et puis mourons au sein de ces plaines fleuries ; Il n' est dans ce desert de nymphe, ny d' oiseau, D' arbre dans ces forests, de fleur dans ces prairies, Qui ne séchent d' ennuy dessus nostre tombeau. Les souspirs. Sonnet 85. Soûpirs, tristes témoins de mon triste martyre, Volez devers Cloris, je vous donne congé, Faites luy voir le mal dont je suis outragé Depuis que j' obeis aux loix de son empire. Souspirs si vous jugez que la belle en soûpire Et que son coeur superbe en paroisse affligé, Assiegez son esprit, et l' ayant assiegé, Semez-y cette ardeur que sa beauté m' inspire. Si l' ingrate s' obstine en son peu d' amitié, Si vous ne pouvez pas l' émouvoir à pitié, Publiez en tous lieux sa rigueur sans seconde ; Chacun l' évitera comme un gouffre de maux ; Sa beauté n' aura plus d' adorateurs au monde, Et mon ardante amour n' aura plus de rivaux. Le laurier, et l' amant. Sonnet 86. Delices d' Apollon, et sa derniere flâme, Relique de l' objet qui dédaigna ses voeux, Prix des hommes sçavans, comme des belliqueux, Laurier que ma main plante, et que ma voix reclame. Depuis le jour fatal que je sers une dame, Ton sort, et mon destin sont semblables tous deux ; L' eau du ciel te recrée et te rend vigoureux, L' eau de mes pleurs esgaye et soulage mon ame. Tu cheris les rochers, j' en aime un comme toy, Ta fleur est blanche et pure, aussi bien que ma foy ; Ton verd est eternel, mon espoir tousjours dure ; Ainsi que mon amour ton feüillage est sans fruit, Ce qui nous rend pourtant de diverse nature, Tu te plains en bruslant, et je brusle sans bruit. L' amant, et le rossignol. Sonnet 87. Toy qui n' as comme moy que la plainte en partage, Et n' as presque pour corps que cette triste voix Qui comme le genie ou l' ame de nos bois Anime tout icy jusque au moindre feüillage. Si je me plains d' amour, et toy de cét outrage Qui provoqua ta haine et te mit aux abois, Jettons tant de soupirs pour la derniere fois, Que je meure d' amour, que tu meures de rage. Mais, ô volage oyseau, quelle asseurance en toy ! Je chante, et tu t' abstiens de chanter avec moy, Ce n' est pas qu' en douceur ma voix passe la tienne. C' est que tu connois bien, quand je souffre à mon tour, Qu' un nouveau mal efface une playe ancienne, Et qu' il n' est point de haine esgale à mon amour. Les tesmoins d' amour. Sonnet 88. L' amante de Narcis repeta le discours Qui fit connoistre aux champs ma flâme à ma bergere, Et des libres oyseaux la trouppe bocagere Voulut estre témoin du noeud de mes amours. L' astre qui dans le ciel precipite son cours, Arresta pour m' oüir sa clarté passagere ; Et zephire affligé de son humeur legere Jura qu' à mon exemple il aimeroit tousjours. N' apprehendez donc point que j' use de feintise, Et que contre la foy que je vous ay promise, Je prefere un autre astre à vos astres jumeaux ; Si j' esteins, ô Cloris vostre feu qui m' anime, Que l' echo, le soleil, le zephir, les oyseaux, Me viennent reprocher ma foiblesse, ou mon crime. Les poetes amis 1625. Sonnet 89. Que Malherbe nous charme et ravisse nos roys, Que Racan s' eternise eternisant leur gloire, Que Metel sacriffie aux filles de memoire, Qu' Urfé face parler les antres, et les bois. Que l' ardant Theophile échauffe les plus froids ; Que Maynard entretienne et la Seine et la Loire ; Que d' Audiguier embrasse et les vers, et l' histoire ; Que Saint Amant esleve et son luth, et sa voix. Que l' estoile, et qu' Ogier facent briller la muse, Que Garnier la conduise aux champs de Siracuse ; Qu' Habert, et Malleuille éclattent à la cour ; Que Serizay nous monstre un rayon de sa veine ; Cloris je m' estudie à vous faire l' amour, Et s' ils ont tout l' honneur, j' auray toute la peine. Les beautez empruntées. Sonnet 90. Vous devez les appas qui vous rendent si belle Aux puissantes faveurs de nature et des dieux ; Vous devez au soleil la splendeur de vos yeux, Et vostre teint de rose à la rose nouvelle. Vous devez à Junon vostre grace immortelle, Vos belles mains d' albastre à l' aurore des cieux ; Vous devez à Thetis vos pieds imperieux, Et vostre renommée à ma muse eternelle. Si vous rendez un jour ce que vous empruntez, Aux rayons du soleil l' éclat de vos beautez, Vostre teint à ces fleurs que le printemps anime, Vostre grace à Junon, à l' aurore vos mains, Vos beaux pieds à Thetis, vostre gloire à ma rime, Il ne vous restera que vos petits desdains. L' amour absolu. Sonnet 91. D' où vient, belle Cloris, quand je suis pres de vous, Pour donner un peu d' air à ma flâme secrette, Que le dieu des beaux vers rend ma muse muette, Comme si mon brasier allumoit son courroux ? Mais quand loin de vos yeux dont l' objet m' est si doux, Je soûpire ardamment le bien que je souhaitte, Je produis tant de vers qu' il n' est point de poëte Qui de ma noble ardeur ne devienne jaloux. Mais sans avoir recours aux raisons de la fable, J' en découvre, ô Cloris, la raison veritable, Qui vous rend éclairée, et me rend éclaircy ; C' est que comme Apollon, ce grand dieu de lumiere, . . . . . . . . . . . . .veut l'ame toute entiere, Amour est un grand dieu qui la veut toute aussy. La cruelle. Sonnet 92. Junon pour son pouvoir eut le nom de deesse, Diane le receut pour sa pudicité, Venus le merita pour sa rare beauté, Pallas pour le sçavoir dont elle fut maistresse. La force, la pudeur, la beauté, la sagesse, Esclattent plus en toy qu' elles n' ont esclatté ; Et tu n' es pas pourtant une divinité, Comme ces grands objets du culte de la Gréce. Mais, Cloris, en cela ne te plains que de toy, Car encore que tout vive, ou meure sous ta loy, Que tu sçaches dompter l' ame la plus rebelle ; Que de corps et d' esprit tu sois riche d' attraits, Je ne te flatte point, tu nous es trop cruelle, Et les divinitez ne le furent jamais. Persuasion. Sonnet 93. Tout rid en ces beaux lieux couronnez de verdure, Le soleil y répand les plus beaux traits du jour, Zephyre y baise flore, et les eaux d' alentour Témoignent leurs plaisirs par un plus doux murmure. Les oyseaux émaillez de diverse peinture À l' ombre de ce bois s' entretiennent d' amour ; Et n' est point de mortel en ce plaisant sejour Qui de ce petit dieu ne sente la blessure. Ô toy de qui mon coeur adore les attraits, Te veux tu rendre autant insensible à ses traits, Comme tout est sensible aux tiens que je contemple ? Reconnoy de l' amour le supréme pouvoir ; Et si tu ne veux point me cherir par exemple, Cloris, fay moy mourir, et me plains par devoir. Emportement, sur un beau portrait. Sonnet 94. Lors que dans ce tableau, divine Caritée, Je contemple à souhait vostre perfection ; Ne me pouvant resoudre en mon affection, De deux pensers divers mon ame est agitée. Si je songe aux faveurs dont une ame est tentée, J' augmente pour Cloris ma douce passion ; Si je pense aux excez de mon ambition, Vostre seule beauté tient mon ame arestée. C' est fait, dés à present, je renonce à sa loy, On ne peut m' accuser d' avoir faussé ma foy, Puis qu' esclave du sort je suy mon advanture ; Et combien que mes yeux ne vous connoissent pas, J' aime mieux adorer vos beautez en peinture, Que joüir en effet de ses plus doux appas. Confiance. Air. Beaux yeux, dont les divins attraits D' un trait de feu dans mon coeur sont portraits, Puisque l' on croid que vous m' estes si doux, Que ne le monstrez-vous ? Depuis que je suis amoureux, Je n' ay cessé de vivre malheureux ; Vous voyez bien que je cours au trespas, Et ne m' arrestez pas. Si c' est un effet d' amitié De voir perir sans en avoir pitié, J' ose, beaux yeux, asseurer à ce coup, Que vous m' aimez beaucoup. Celestes flambeaux de l' amour, Percez mes nuits des rayons d' un beau jour, Et soulagez mes tourmens ennuyeux, Ou vous n' estes pas dieux. Si l' on ne void rien de constant, Si sous le ciel tout change en un instant ; Ne dois-je pas apres tant de malheurs, Voir finir mes douleurs ? Consultation amoureuse. Sonnet 95. Malherbe, si l' orgueil d' une belle Caliste, Se mocqua des liens de ta captivité, Si pour sacrer son nom à l' immortalité Ton humeur fut chagrine, et ton visage triste. Dans un excez d' amour faut-il que je persiste ? Puis que tes vers n' ont pû fleschir une beauté, Les miens qui n' ont leur grace et leur facilité, Ne fleschiront jamais celle qui me resiste. Me lairray-je emporter au cours du desplaisir ? Je n' en perds point l' espoir, non plus que le desir ; Plus ma dame s' aigrit, plus ma flâme s' irrite, Le ciel aide aux amans pleins de fidelité ; Et ce que tu n' as pû posseder par merite, Je le veux acquerir par importunité. L' amant indicieux. Sonnet 96. Il faut que je l' avouë, elle est incomparable, Cette belle Doris, digne objet de tes voeux ; Les roses de son teint, et l' or de ses cheveux Rendront sa gloire insigne, et ta flâme durable. Si tu fus en aimant un amant miserable, Ta Doris te peut faire un amant bienheureux ? Desja par le moyen de tes vers amoureux, La faisant adorer tu te rends adorable. Sois doncque le phoenix de ce nouveau soleil, Et bruslant de son feu qui n' a point de pareil, Flatte tous les mortels de sa gloire immortelle. Chante qu' une déesse a causé ton tourment ; Et si quelqu' un la void, et ne meurt pas pour elle, Monstre s' il a des yeux, qu' il est sans jugement. Plainte sur une absence. Sonnet 97. Ce n' est plus moy qui suy les muses à la trace ; Je mesprise le bruit que j' ay tant estimé, Quand d' un desir de gloire ardamment allumé, Je couronnois mon front des lauriers de Parnasse. Ce n' est plus moy qui chante avecque tant de grace Ces beaux yeux dont je fus si doucement charmé ; Je ne sçay plus que c' est d' aimer, ny d' estre aimé, Je ne sens plus en moy de flâme ny de glace. Mais c' est moy, dont le coeur se plaint incessamment Des estranges rigueurs de ce bannissement, Qui trouble sans sujet mon repos ordinaire. Faut-il que je reçoive, ô ciel le permets-tu ! L' injuste chastiment d' un crime imaginaire, Pour le juste loyer d' une haute vertu ? Offre de service, à une grande dame, en faveur de Quelques bergers. Ode. Allons, ô mortels, faire hommage À cette immortelle beauté ; Preferons son servage Aux charmes les plus doux de nostre liberté ; Et faisons que les dieux ne nous puissent ravir L' honneur de la servir. Si mesme leur ame est sensible Aux traits de ses divins appas, Seroit-il bien possible Qu' en les voyant aussi nous ne le fussions pas ? Faisons donc que les dieux ne nous puissent ravir L' honneur de la servir. N' estimons pas faire une offence Quand nous adorerons ses yeux ; Ayons cette creance Que l' on ne peut faillir en imitant les dieux, Qui n' aspirent à rien qu' à nous pouvoir ravir L' honneur de la servir. Ô beauté la plus admirable Que la terre nous ait fait voir, Pour te rendre adorable Reconnoy les effets de nostre humble devoir ; Et fais tant que les dieux ne nous puissent ravir L' honneur de te servir. Baiser. Sonnet 98. Icy l' ombre est espaisse, icy le gay zephire Esvente doucement le feüillage des bois, Vien donc à la fraischeur me baiser mille fois, Pour appaiser le feu qui cause mon martire. Estouffe ce desdain, te doit-il pas suffire Que tes desirs me sont des regles et des loix ? Et qu' au prix de tes yeux, mes astres, et mes rois, Je fay bien peu d' estat d' un sceptre et d' un empire ? Ma belle approche toy, seconde mon dessein ; Destache ce colet, monstre moy ce beau sein, L' unique paradis de mon amour fidele ; Souffre qu' en le baisant mon mal soit appaisé ; Et si tu crains qu' un jour ces faveurs je revele, Cloris, fay moy mourir quand je l' auray baisé. Absence. Sonnet 99. Fait dans les thuileries. La charnais, que me sert devoir dans ces beaux lieux, Où les graces de l' art ont fardé la nature, Le printemps couronné de fleurs et de verdure, Produire des tresors qui ravissent mes yeux ? Que me sert il de voir des nymphes, et des dieux Honorer de leurs pas cette verte closture ? D' y voir ces longs jets d' eau, dont l' eternel murmure Esloigne ce canal, et s' approche des cieux ? Si la belle qui tient ma franchise asservie, De qui seule dépend et ma mort et ma vie, N' y sçauroit adoucir mes amoureux travaux. Est-il un pire enfer que l' enfer de l' absence ? Un fleuve oste aux enfers le souvenir des maux, Mais mon enfer n' a pas ce fleuve d' oubliance. La belle vagabonde. Divine cause de mes larmes, Qui pour vous coulent nuit et jour ; Cloris dont les aimables charmes Me donnent du respect autant que de l' amour ; Pourquoy le ciel marry d' un traittement si doux, Me laissoit-il à moy puis qu' il m' ostoit à vous ? Je ne hais rien tant que ma vie, Et voudrois que vostre beauté D' un trait fatal me l' eut ravie, Lors qu' elle me ravit ma douce liberté ; J' imiterois la fin de l' oyseau sans pareil, Qui meurt heureusement en voyant son soleil. Mais le plus grand mal qui me reste, Et qui me va persecutant ; C' est que comme un gouffre funeste Vous fuyez le sejour que vous cherissiez tant ; Et semble que ce lieu ne vous soit à mépris, Qu' à cause que c' est-là que vos beaux yeux m' ont pris. Mais non, déesse de mon ame, Si vous portez ailleurs vos pas, C' est pour estendre vostre flâme, Et faire d' autant plus esclater vos appas ; Cloris vous ressemblez à l' astre des saisons, Qui met toute sa gloire à changer de maisons. Promesse d' immortalité. Sonnet 100. Lors qu' estant retournée en la voûte eternelle, Apres les longs replis des siecles renaissans, Dans le riche tableau de mes vers ravissans, On verra les attraits qui te rendent si belle. Tous ces rares esprits que le temps renouvelle, Ravis de ton merite, et des charmes puissans Dont se servent tes yeux pour surprendre nos sens, S' entretiendront de toy comme d' une immortelle. Ô parque, diront-ils, ô destins rigoureux ! Pourquoy nous falloit il estre si malheureux, Que de ne voir Cloris, seulement qu' en peinture ? Et que ne vivions nous quand elle eut tant d' appas ! Ou bien forçant un peu l' ordre la nature, Pourquoy de nostre temps ne vesquit elle pas ? L' amour de la vertu. Sonnet 101. Cloris, je ne veux plus vous aimer davantage, Mon esprit est rebelle à vos commandemens ; Si j' ay servy d' exemple aux fideles amans, Je veux servir d' exemple à tout amant volage. Autant que j' estois fol je veux devenir sage, Et chercher loin de vous de vrays contentemens ; Si je souffrois encor vos rudes traittemens, J' aurois trop de constance, et trop peu de courage. Comme vostre beauté me remplissoit d' ardeur, Enfin pour mon repos vostre extréme froideur A toute esteinte en moy cette premiere flâme ; Je n' ay plus ces desirs dont j' estois combattu ; Cloris si quelque amour se r' allume en mon ame, Ce sera seulement l' amour de la vertu. AMOURS DIVERSES Le poete amant. Sonnet. Pour devenir poëte, et m' élever aux cieux J' allois chercher la croupe et l' onde de Parnasse ; Lors qu' Apollon me dit, d' où te vient cette audace ? Penses-tu meriter un nom si precieux ? À ces mots, je descends de ce mont glorieux, Le dépit dans le coeur, la honte sur la face ; Amour qui m' apperçoit me console, et m' embrasse, Vien, dit-il, à Paphos, je t' y traitteray mieux. Soudain je suy ses pas et du corps et de l' ame, Mais ce traistre me plonge en un gouffre de flâme, Ou je bois au lieu d' eau des brasiers consumans ; Depuis ce jour fatal je crains, et je souhaitte, Je soûpire des maux, je pleure des tourmens ; Et je me trouve amant au lieu d' estre poëte. Conseil d' amour, à Sophie. Sonnet. Fuyez ce qui vous fuit, quittez ce qui vous quitte ; Ou vous serez sans coeur comme il est sans raison ; Couppez ce noeud d' hymen qui vous tient en prison, Et vous laissez conduire où l' amour vous invite. L' invisible flambeau de ce dieu qui m' agite Fait du plus rude hyver la plus douce saison ; Et sa joye eternelle est le contrepoison De l' eternel ennuy dont l' excez vous irrite. Vous avez de l' esprit, vous avez des appas, Conservez ces tresors, et ne les fiez pas À qui ne connoist plus une chose si rare. Enfin devenez sage à l' exemple d' autruy ; Si vous suivez un fol sur le poinct qu' il s' esgare, Dira-t' on pas de vous ce que l' on dit de luy ? L' esprit affligeant. Sonnet. Digne objet de mes voeux, adorable Sophie, Prodige de sagesse, ainsi que de beauté, Noble et juste desir de la posterité, Déesse que j' adore, et qui me deïffie. Ô qu' en vain vostre esprit mon esprit gloriffie, Et luy donne un encens qu' il n' a pas merité ; Disant que mes escrits sentent l' eternité, Et que par eux mon nom tous les siecles deffie ! C' est trop loüer ma muse, et trop flatter mes sens ; Mais que me sert l' esprit dans l' ennuy que je sens, Qu' à réveiller mon feu, qu' à redoubler ma peine ? Si la vive douleur naist d' un vif sentiment ; Helas ! J' espreuve bien dans ma flâme inhumaine, Que plus on a d' esprit, plus on a de tourment. La mort et l' amour. Sonnet. He bien ce frere est mort qui vous estoit si cher ! Que void-on de nouveau dedans cette avanture ? N' est-ce pas le tribut qu' exige la nature D' un corps qui n' estoit pas ny bronze ny rocher ? Mais si plus que l' amour la mort vous peut toucher, Pourquoy depuis le temps que j' aime et que j' endure, Et que le desespoir creuse ma sepulture, Un si funeste objet n' a-t' il peu vous toucher ? Plus sourde que la parque, et plus aveugle quelle, Faut-il que vous soyez encore plus cruelle ? Sa main n' a qu' une flesche, et vos yeux en ont cent. Au moins pour adoucir l' aigreur de ma misere, Me voyant à vos pieds ou mort, ou languissant, Feignez de me pleurer, quand vous pleurez un frere. La conqueste amoureuse. Sonnet. Que Lovis s' arme, et qu' il s' appreste D' aller punir les factieux ; Et que ce prince glorieux Face conqueste sur conqueste. Qu' il fonde comme une tempeste Sur les aigles imperieux, Et sur ces lyons furieux, Qui n' osent plus lever la teste. Qu' il force le Tage, et le Rhein De l' advoüer pour souverain, Que l' Europe luy sacriffie ; Qu' il soit sa gloire, et son appuy ; Si je puis surmonter Sophie, Je n' auray pas moins fait que luy. La mort amoureuse. Sonnet. Que ces esprits boüillans qui cherchent les combats Et du dieu des guerriers le mestier sanguinaire, Courent aveuglement sur les murailles d' aire, Pour achepter l' honneur qui suit un beau trespas. De moy qu' un dieu plus doux ne précipite pas Dans les gouffres ardans d' une mort temeraire, Je suis avec raison le beau feu qui m' éclaire, Et renonce aux lauriers qui naissent sous leurs pas. Sophie est mon honneur, Sophie est ma conqueste ; Ses mains de myrthes verds environnent ma teste, Dés que je suis en flâme, elle brusle à son tour ; Elle est mon amazone, et moy son Alexandre ; S' il faut qu' en ce combat j' éternise ma cendre, Grands dieux, foudroyez moy sur la bresche d' amour. L' amour de la sagesse. Sonnet. Pour responce à un autre sonnet. Je possede, il est vray, des maisons à la ville, Des jardins au faubour, et des terres aux champs, J' ay l' estime du peuple, et la faveur des grands, Et comptant mes ayeux, j' en compte plus de mille. Il est vray que ma muse est ardante, et fertile, Que ma prose, et mes vers doivent forcer les ans, Et des siecles futurs faire mes partisans ; Mais ce comble de biens m' est un faix inutile. Ces thresors éclattans de la terre et des cieux, N' esgallent pas, Sophie, un trait de vos beaux yeux, Dont je sens les effets, et respecte les causes. Vous estes toute seule et ma gloire, et mon bien ; Et comme vous avoir c' est avoir toutes choses, Posseder tout sans vous, c' est ne posseder rien. Le dedain favorable. Sonnet. Quand vous fuyez ce corps qui vous suit pas à pas, Vous fuyez un autel où son coeur vous reclame ; Vous fermez à l' amour les portes de vostre ame, Et pour vous faire aimer vous monstrez mille appas. Vous aimez mon esprit, et vous ne m' aimez pas ; Vous admirez mes vers, et mesprisez ma flâme ; Et confondant pour moy la loüange et le blasme, Vous me donnez ainsi la vie, et le trespas. Si vous faites estat de l' esprit qui m' anime, Joignez un peu d' amour avecque tant d' estime, À tant de jugement un peu de volonté ; Ou mes vers publiront, douce et fiere Sophie, Que l' amour n' est pour moi qu' un dieu de cruauté Puisqu' il m' orne de fleurs quand il me sacrifie. La deesse jalouse. Sonnet. La déesse Venus s' esloignant d' Amathonte, Pour dissiper les soins que fait naistre l' amour, Vint chercher le dieu Mars jusques dans cette cour, Quand elle y vid l' objet que j' aime, et qui me donte. Lors bruslant de colere, et rougissant de honte, Quelle grace, dit-elle, orne ce beau sejour ? Quelle nouvelle aurore espand ce nouveau jour ? Mon teint n' a point d' éclat que ce teint ne surmonte. Je ne m' estonne plus, si Mars à tous momens Me fuit, et se dérobe à mes embrassemens, C' est qu' il est transporté des charmes de Sophie. Il l' adore, elle l' aime, elle est ce que je fus ; Ô sceptre des beautez dont je me glorifie, Passez en d' autres mains, on ne me connoist plus. La force d' amour, ou responce à ces mots ; Je n' ay jamais aimé. Sonnet. Tu n' as jamais aimé ! Quelle estrange parole ! Tu destruis la nature, et choques ses amours ; Regarde ces aiglons, ces serpens, et ces ours, Tout aime, et ce qui marche, et qui nage, et qui vole. L' aiguille aime l' aimant, l' aimant aime le pole ; L' astre qui dans le ciel nous dispense les jours Est épris de la terre au milieu de son cours, Il l' éclaire et l' eschauffe, il la flatte et l'accole. De leurs embrassemens naissent ces vives fleurs, Ces nobles pampres verds, ces riches espics meurs, Qui parent la campagne, et nourrissent le monde. Si ceux par qui ton corps fut un corps animé, N' eussent senty d' amour la blessure profonde, Tu ne me dirois pas, je n' ay jamais aimé. Les guirlandes. Sonnet. Dans les vastes destours d' un jardin delectable, Terrestre paradis des amans bienheureux, Je vy cette beauté qui me rend langoureux, Que je sers, et que j' aime autant qu' elle est aimable. D' une moisson de fleurs le meslange agreable Embellissoit son sein, couronnoit ses cheveux, Et sembloit emprunter un émail lumineux De l' esclat de ce teint qui la rend adorable. Cét objet fleurissant d' appas et de plaisirs, R' allumant mes ardeurs r' alluma les desirs Que mon amour conçoit, et que je purifie ; Mais voulant aborder cette reyne des coeurs, Je doutay justement si flore estoit Sophie, Ou si Sophie estoit la deesse des fleurs. Le beau paysage. Sonnet. Que j' aime ce zephir, de qui le corps volage Roulle dans ces taillis, et sur ces tapis verds ! Que j' aime ces ruisseaux, de qui les tours divers Ne quittent qu' en grondant le sein de ce bocage ! Que ce vivant émail me plaist sur ce rivage ! Flore m' a t' elle icy ses tresors découverts ? Il semble que ces fleurs soient autant d' yeux ouverts, Pour voir avecque moy ce riche paysage. Soleil qui fais tout voir, et qui vois tout aussi, Monstre moy d' autres lieux aussi beaux que ceux cy, Ma bouche t' en conjure, ou plustost t' en deffie. Cét aimable sejour a pour moy tant d' appas ; Qu' encor que je sois loin des beaux yeux de Sophie, J' y chante quelquefois, et n' y soûpire pas. Les impossibles. Sonnet. Assemblez en un jour tous les siecles passez, Empeschez Apollon de regner sur Parnasse, Faites naistre des fleurs dessus des monts de glace, Comme dans les valons que flore a tapissez. Bridez le cours des vents et des flots insensez, Accordez sur la mer le trouble et la bonace ; Reduisez l' univers en sa premiere masse, Et que les traits d' amour s' y trouvent effacez. Rendez le ciel constant, et la terre mobile, La force des destins languissante et debile, Empeschez que Louis ne soit maistre de tout ; Qu' à son fidelle Armand ce prince ne se fie, Que de leurs grands desseins leur coeur ne vienne à bout, Et vous empescherez que je n' aime Sophie. À un philosophe ennemy de son nom. Sonnet. Puisqu' apres les travaux d' une estude eternelle, Tu connois la nature, et ses plus grands secrets, Et que pour ton honneur tu fais mille progrez Dans cette connoissance, et si haute et si belle ; Pourquoy dédaignes-tu la loüange immortelle, D' un nom que Pythagore inventa chez les grecs ? Esprit des plus ardans, et mesme des plus secs, Dy moy, comment veux-tu que ma muse t' appelle ? Si j' avois ton sçavoir, si j' avois ton employ, Ce beau nom me plairoit plus qu' un titre de roy, Et je devrois ma gloire à la philosophie. Mais que tu n' es pas seul philosophe en effet ! Puis que parfaitement mon coeur aime Sophie, Suis-je pas comme toy philosophe parfait ? L' amour funeste. Sonnet. Si-tost que vous aimez un sujet qui vous aime, Vostre amour, dites-vous, est funeste pour luy ; Tesmoin ce frere mort, tesmoin ce grand appuy Qui perdant la raison, vit, et n' est plus luy-mesme. C' est d' un astre fatal l' influence supresme, Qui cause ce desordre et cause vostre ennuy ; Loin de contribuer aux disgraces d' autruy Quand vous plaignez son mal, son mal n' est plus extresme. Ce pretexte peut-il vous divertir d' aimer ? De moy quand vostre amour me devroit consumer, Je m' oubliray moy-mesme avant que je l' oublie ; Et loin d' apprehender les disgraces du sort, J' aimeray dans l' excez, et jusqu' à la folie, Puis que je prouveray mon amour par ma mort. Le prodige. Sonnet. Appellez vous l' amour un demon contrefait, Sans croire en mesme temps proferer un blaspheme ? Et pour ne pas aimer un sujet qui vous aime, Faut-il blasmer un dieu d' un mal qu' il n' a pas fait ? Quoy que vous en fassiez un horrible portrait, Que vous nommez sa flâme une fureur extresme ; Comme il est un enfant, il est la bonté mesme, Puis qu' il ne punit pas vostre crime en effet. Vous l' appellez un monstre, un dieu de tirannie, Vous blasmez son ardeur dont la sainte manie M' inspira tant de vers plus brillans que le jour. Mais pour dire le vray sans qu' on vous desoblige, Estre jeune, estre aimée, et n' avoir point d' amour, C' est un monstre en nature, ou plustost un prodige. La prose favorable. Sonnet. Elle m' escrit en vers, elle m' escrit en prose, Mais, ô l' estrange sort d' un miserable amant ! Sa prose me promet d' adoucir mon tourment, Et ses vers rigoureux me parlent d' autre chose. Toy qui m' ouvres le coeur, et tiens ma bouche close, Affin que mon esprit souffre secrettement ; Amour, dieu de martyre, et de contentement, Veux-tu mesler tousjours l' espine avec la rose ? Ha j' entens que l' amour respond à ce propos, Que je dois quelque jour acquerir du repos ; Et voicy la raison de ce dieu favorable ; Quoy que ses vers, dit-il, soient plains de cruauté ; Espere toutefois, les vers ne sont que fable, Mais la prose s' accorde avec la verité. Le verd de may. Sonnet. Puis que vous m' ordonnez de me parer de vert Pour imiter ce mois le plus beau de l' année, Qui porte de bouquets la teste couronnée, De galands beaux et verds je veux estre couvert. Si c' est un jeu, Sophie, helas ! De quoy vous sert De combler de malheurs une ame infortunée ? La coustume de may chocque ma destinée, Quand vous joüez un coeur qui souffre, et qui se pert. Mais ce commandement m' est un heureux présage, Que comme apres l' hiver le printemps nous soulage, Ce vert estincelant effacera mon noir ; Que vous adoucirez vostre humeur trop severe, Et que prenant chez vous la couleur de l' espoir, J' y cueilleray bientost le doux fruit que j' espere. Le changement d' amour. Sonnet. Depuis que j' ay rompu les charmes de Cloris, Les chaisnes de Nerée, et les fers de Silvie, Amour, de qui la flâme oste, ou donne la vie, Estoit mort dans mon coeur, comme dans mes escrits. Mais pour me chastier de ce cruel mespris, Et triompher encor de mon ame asservie, Comme si mon repos luy donnoit de l' envie, Il m' attaque, et me meine au temple de Cypris. C' est là qu' il me fait voir une sainte déesse, Qui de ces trois beautez possedant la sagesse, Imprime dans mon coeur son amour, et ses loix ; Ô nymphes que j' aimay d' une ardeur non commune, Quoyqu' elle ait les beautez que vous eustes vous trois, En dois-je servir trois, et n' en esperer qu' une ? La fleur de Sophie. Sonnet. Je cueille cette fleur en l' honneur de Sophie, Puis qu' elle a ses beautez aussi bien que son nom, Et que pour acquerir comme elle du renom, Contre l' effort du temps son teint se fortifie. Quoy que de mille fleurs ce parc se gloriffie, Que ces thresors vivans dont l' émail sent si bon, Soient le sang de Narcisse, et le lait de Junon, Cette fleur immortelle en splendeur les deffie, Sçachez, siecles futurs, et vous peuples divers Qui viendrez consulter l' oracle de mes vers, Que j' ay mis cette fleur à l' abry du tonnerre ; Et gravez dans vos coeurs ces mots misterieux ; Cerilas a cueilly cette fleur sur la terre, Bien qu' elle eust sa racine, et son front dans les cieux. Le bracelet des cheveux de Sophie. Sonnet. Rayons estincelans du front de ma maistresse, Gage de son amour, cher objet de mes voeux, Que je tiens mes rivaux foibles, ou malheureux, De n' avoir sceu gagner vostre blonde richesse ! Du jour que transporté d' amour, et d' allegresse, Je pûs vous posseder, beau cercle de cheveux, Je creus estre un phoenix entre les amoureux, Ou plustost un dieu mesme aimé d' une déesse. Doux geoliers de mon coeur, ainsi que de mon bras, Je gouste dans vos noeuds tant d' aise et tant d' appas, Que vous serez ma chaisne eternelle, et fatale ; Si l' amour qui nous guide aux rais de son flambeau Eut engagé Thesée en un si beau dedale, Il ne fut point sorty d' un dedale si beau. Nouvelle amour. Sonnet. Je n' ay jamais rien veu de si beau dans Paris, Que les noeuds esclattans de cette tresse blonde, Que ces yeux amoureux, dont l' ardeur sans seconde Eut fait quitter Hélene au fidelle Pâris. Nymphes qui frequentez ces rivages fleuris, Montez sur ce beau char qui vous porte sur l' onde, Et pour chanter ma gloire, annoncez par le monde Que je suis devenu l' esclave de Doris. Doris est le sujet pour qui seul je respire, Doris est la beauté dont j' adore l' empire ; Si j' estois Jupiter, ce seroit ma Junon. Allez nymphes, allez, publiez sans feintise, Que sur ces bords de Seine, où Marne perd son nom, Colletet a perdu son coeur, et sa franchise. La belle vieille. Sonnet. Que tous les jours ma flâme diminuë, Et que je manque à ce que je promets ! Cessez Philis de croire desormais Qu' elle s' en aille ainsi qu' elle est venuë, J' ay trop de coeur, et trop de retenuë, Quand je suis pris je ne quitte jamais ; Malgré le temps qu' à ma loy je soubmets, Jusqu' au tombeau mon amour continuë. Vostre âge meur ne m' en rebutte pas, Puis qu' il n' a point effacé les appas Dont je chantay l' éclat, et les loüanges. Si l' on en croid et mon coeur et mes yeux ; Chere Philis, vous ressemblez aux anges, Qui ne sont pas moins beaux pour estre vieux. La beaute louee, à la belle Angelique. Sonnet. Puis que le ciel me force, ou m' invite à t' aimer, Comme l' unique objet qui merite mes veilles, Au moins sois attentive à leurs doctes merveilles Qui vont dans l' univers tes loüanges semer. Si tes yeux éclattans peuvent tout enflâmer Dés que l' on apperçoit leur beautez sans pareilles, Les beaux vers dont je flate et charme tes oreilles, Peuvent de leurs accens les roches animer. Si mon style estoit bas, et ma muse vulgaire, Je fairois voeu d' aimer, et pourtant de me taire, Pour ne trahir l' honneur que ton nom s' est acquis ; Mais l' amour qui se plaist au bruit de ta loüange M' inspira pour tes yeux, dés que tu me vainquis, Angelique beauté, les paroles d' un ange. La mort heureuse, à Angelique. Sonnet. Faut-il que ces beaux yeux qui promettent la vie À quiconque a la gloire, et l' aise de les voir, Apres avoir ainsi ma liberté ravie, Me privent du repos que je soulois avoir ? Leur dure cruauté n' est jamais assouvie, Ils me font plus de maux qu' on n' en peut concevoir ; Ingrate, si ma mort contente vostre envie, Ce coeur que vous bruslez s' offre à la recevoir. On ne m' entendra point proferer de blasphemes, Et loin de murmurer de vos rigueurs extresmes, Je mourray dans ma flâme en loüant vos appas. Au moins obligez moy d' une grace en eschange ; Recevez mon esprit au poinct de mon trespas ; Le puis-je mettre mieux qu' entre les mains d' un ange ? L' amour de village. Sonnet naif. Pensez vous que mon coeur veuille vous abuser, Alors que je vous jure, innocente Silvie, Que je vous aimeray plus que ma propre vie, Quand la terre, et le ciel, s' y devroient opposer ? Ce lien de cheveux, cét amoureux baiser, Ces douces privautez dont mon ame est ravie, Sont des feux et des noeuds que le temps ny l' envie Ne pourront amortir, ny ne pourront briser. Estouffez ce soupçon qui vous trouble et me touche ; Mon ame qui s' accorde aux sermens de ma bouche, Vous gardera la foy jusqu' à l' extremité ; Et puis que mon amour vous rencontre au village, J' en auray l' innocence, et la simplicité, Et n' y farderay point mon coeur, ny mon langage. La force du temps et de l' amour. Sonnet. Le temps, maistre de tout, ternit ce paysage Que Flore embellissoit des marques de ses pas, Et monstrant des defauts, où l' on vid des appas, Il fait un triste lieu de ce plaisant bocage. Il reduit une ville en un desert sauvage, Il met comme il luy plaist les empires à bas ; Il change les esprits ainsi que les estats, Et fait un furieux du peuple le plus sage. Il estouffe la gloire, il esteint le renom, Il plonge dans l' oubly le plus illustre nom, Il comble de malheurs la plus heureuse vie ; Il destruit la nature, il esclipse le jour ; Bref il peut effacer les beautez de Silvie, Mais il ne peut jamais effacer mon amour. L' amante attendue. Sonnet. Icy j' attens l' objet de mon noble servage, Et dans le doux espoir de son proche retour, Icy l' impatience augmente mon amour, Que toute chose plaint, et que rien ne soulage. Nymphes qui presidez dans ce sacré bocage, Dont l' eternelle nuit ne peut souffrir le jour, Excusez mes transports, si dans vostre sejour Je viens faire esclatter ou ma joye, ou ma rage. Mais dieux ! J' entens Silvie, et je voy ses beaux yeux Peindre de leur esclat les ombres de ces lieux, Remplir les dieux d' amour, et les nymphes d' envie ; Saintes divinitez qui voyez tant d' appas, Jugez de mes plaisirs lors que je vois Silvie, Et jugez de mes maux quand je ne la vois pas. Le prince et l' amant victorieux. Sonnet. Les armes de mon roy dont l' atteinte est funeste Sur les tours de Mardic signaloient sa valeur ; Lise s' offroit à luy sans changer de couleur, Et la victoire enfin luy promettoit le reste. Quand la mere d' amour des charmes de son ceste Pour flatter mes ennuis et finir ma douleur, Vint convertir Silvie avec tant de chaleur, Que je sentis l' effet de sa vertu celeste. Mon berger, me dit-elle, amant victorieux, Laisse à ton roy vainqueur le laurier glorieux, La rose de mon sein te doit estre plus chere. À ce mot je triomphe aussi bien que mon roy, Je fis un feu de joye avecque ma bergere, Puisqu' en bruslant pour elle, elle brusla pour moy. Le berger fidele. Chanson. Que ton ame est cruelle Pour mon contentement ! Et pour estre fidelle Que je souffre en aimant ! Bergere, ma fidelité Ne cede point à ta beauté, Encore que l' envie M' esloigne de tes yeux, Je les voy ma Silvie, Comme l' on void les dieux. Bergere, et ma fidelité Ne cede point à ta beauté, Je pleure, je souspire, Et quoy que ta rigueur Devienne tousjours pire, Je benis ma langueur, Et ma rare fidelité Ne cede point à ta beauté. J' ay bien aimé Carite ; Mais elle n' avoit pas, Ta grace, et ton merite Tes yeux ny tes appas, Ny moy trop de fidelité Pour aimer si peu de beauté. Delices de mon ame, Qu' amour t' eschauffe un peu ! Si je suis tout en flâme Que n' es-tu toute en feu ! Voy comme ma fidelité Ne cede point à ta beauté. Le chiffre amoureux. Sonnet. J' estois dans un bocage avecque ma bergere, Où je me pâmois d' aise en baisant ses beaux yeux, Quand nous vismes de loin un chesne audacieux Qui s' élevoit en roy sur la basse fougere. Lors nous courons vers luy d' une course legere, Et gravons dans le sein de son tronc glorieux, Nos chiffres enlacez d' un art misterieux, Avec un vers d' amour que l' amour nous suggere. Les faunes, les sylvains piquez d' un beau desir De connoistre le feu qui nous venoit saisir, Viennent à pas contez lire cette escriture, Que de noeuds, dirent ils, que de flâmes voicy ! Quoy que ce vent en gronde et ce bois en murmure ; Silvie aime Dafnis, et Dafnis l' aime aussy. Impatience pour Neree. Sonnet. Ô nuit, veux-tu forcer ma chere destinée Par cette sombre horreur qui regne en toutes parts ? Cede la place au jour, romps tes voiles espars, Ton cours me dure autant que le cours d' une année. Celle qui dans ses noeuds tient mon ame enchaisnée, Qui perce plus de coeurs d' un trait de ses regards, Que n' en perce l' amour d' un milion de dards, Doit rendre d' un baiser ma peine terminée. Sa bouche me promit hyer en me quittant Que dés que le soleil lairoit son lit flottant, J' aurois cette faveur que j' ay tant desirée. Mais que je perds de temps à te faire la cour ! Nuit je force ton ombre, et je vais voir Nerée, Ses beaux yeux malgré toy feront naistre le jour. L' amour religieuse. Sonnet. Je n' y veux plus penser, me doit-il pas suffire Que les traits de l' amour ne percent point ces lieux ; Ou bien si par hazard ils s' offrent à mes yeux, Je veux mettre en oubly celle qui s' y retire. En vain pour sa beauté jour et nuit je souspire, Puisque c' est un thresor qui n' appartient qu' aux dieux ; En vain je veux fleschir son coeur devotieux, Je n' obtiendray jamais le bien que je desire. Voudrois-je bien pourtant mespriser ses attraits Qu' amour a dans mon coeur si vivement portraits ? J' estime trop l' ardeur du feu qui ma devoré. Il faut que mon desir se mesure au devoir, Et que je l' aime ainsi qu' un dieu que l' on adore, . . . . . . .mais que l' on ne peut voir. Les trois beautez. Sonnet. Dessillez vous mes yeux tout autre oeil se dessille Pour voir ces trois beautez, dont les yeux pleins d' ardeur Sçavent briser et fondre au travers d' une grille, Et le rocher d' une ame, et la glace d' un coeur. Si vous n' estes, mes yeux, empéchez par mes larmes, Vistes-vous jamais rien de si delicieux ? Elles parlent icy mieux qu' on ne parle aux cieux, Et l' entretien d' un dieu n' a point de si doux charmes. Ce qui trouble mes sens, et me vient affliger, C' est que je voudrois bien mes flâmes partager ; Mais si je n' ay qu' un coeur, je n' en puis aimer qu' une. Amour qui m' as sousmis sous tes severes loix, Fay que trois prennent part à ma flâme commune ; Ou ne brusle mon coeur que pour une des trois. L' amour pastoralle. Sonnet. Ennemy de la cour qui me sembla si belle, Loin des pompes du Louvre, et du conseil des roys, Je cherche les ruisseaux, je frequente les bois, Et je deviens pasteur pour une pastourelle. Son port n' est pas le pas le port d' une beauté mortelle, Sa demarche est divine aussi bien que sa voix ; Amour fait de ses yeux ses traits et son carquois, Et l' art ne corrompt point sa grace naturelle. Ô Sophie, ô beauté dont le docte entretien Fut mon plaisir unique, et mon souverain bien, Je me ris de vos soins et de vostre sagesse. Vous piquez-vous d' esprit ? Elle en a plus que vous, Puisque dans son amour elle eut cent fois l' adresse De mettre son amant au lit de son espoux. La fidelle domestique. Sonnet. J' attens Micelle avec impatience Dans mon desert de moy seul habité, D' où la raison, et la necessité L' ont fait sortir pour haster ma pitance. Quoy que le froid, et quoy que l' abstinence, Soient les tyrans de nostre humanité ; J' aimerois mieux souffrir leur cruauté, Que la rigueur d' une plus longue absence. Voila que c' est d' aimer comme je fais, Elle me plaist, ainsi que je luy plais, Elle me sert, j' estime son service. Sçachez esprits jaloux du devoir, et des loix, Que son coeur innocent et mon coeur sans malice Font que la vertu mesme authorise mon choix. L' amante avare. Sonnet. Carite me recherche, elle me rend visite, Dans mon cabinet mesme elle me fait la cour, Nous y mourons ensemble et de joye, et d' amour, Et l' amour ou la joye enfin nous ressuscite. Mais quoy qu' elle soit jeune, et qu' elle ait du merite, Que ses yeux petillans soient plus clairs que le jour, Qu' elle m' aime ardamment, que je l' aime à mon tour, Ma raison me gourmande, et veut que je la quitte. Je m' estois bien promis qu' en luy donnant mon coeur J' entretiendrois l' excez de sa nouvelle ardeur, Mais sans un rayon d' or je la trouve assoupie. Ravissante beauté tous vos charmes sont vains ; N' estoit-ce point assez d' avoir d' une harpie La jeunesse, et les yeux, sans en avoir les mains ! Foiblesse d' amour. Sonnet. Elle estoit dans mon lit, et j' estois avec elle, Tous deux blessez d' amour, et tous deux languissans ; J' y flattois son esprit, elle y flattoit mes sens, De toutes les faveurs d' une amante fidelle. Cependant, ô douleur que le temps renouvelle ! Encor qu' elle eut des yeux et des doigts agissans, Je tentay mille efforts qui furent impuissans, Et l' espoir d' un plaisir fut ma peine eternelle. Par quel enchantement luy parus-je un rocher ? Est-ce que je haïs ce qui m' estoit si cher ? Est-ce qu' elle ait perdu sa jeunesse et sa grace ? Non, Carite, qui fais et ma vie et ma mort, C' est qu' il paroist en moy, comme enfin tout se passe, Que le corps s' affoiblit quand l' esprit devient fort. Les deux soeurs. Sonnet. De ces deux jeunes soeurs je possede l' aisnée, Sa beauté claire brune à tout ce que je veux, Mais comme son amour m' engage dans ses noeuds, Mon amour la ravit et la tient enchaisnée. Sa cadette pourtant me semble si bien née, Sa bonté naturelle est si douce à mes voeux, Ses yeux ont tant de traits, ses traits ont tant de feux, Que mon ame se plaist d' en estre illuminée. Dans ce choix incertain de l' estat où je suis, Me dois-je declarer ? Je n' ose, je ne puis, L' amour, et le respect estouffent mon langage. Hazardons toutefois, mais un mot seulement ; La cadette est constante, et l' aisnée est volage, Et je suy la constance, et fuy le changement. La visite indiferente. Sonnet. Isabelle me void, et dans mon jardinage Je voy ses pas meslez aux traces de mes pas, Pourtant l' injuste amour ne nous assemble pas, Puisque son ame est libre, et la mienne en servage. Cette fiere beauté, comme une ourse sauvage, Qui du sang le plus pur fait son plus doux repas, Perce, et brusle mon coeur de ses yeux pleins d' appas, Et mon ardant brasier luy semble un feu volage. Insensible beauté pour qui seule je meurs, Ou preste un peu l' oreille à mes tristes clameurs, Ou ta main pour coupper la trame de ma vie. Ne te lasses tu point de me faire souffrir ; Et dans ce triste estat de mon ame asservie Ne sçaurois-je pour toy, ny vivre, ny mourir ? Les visions amoureuses. Sonnet. Je voy toutes les nuits l' image d' Isabelle, Comme un ange esclattant se presenter à moy, Resveiller mes desirs, solliciter ma foy, D' augmenter les ardeurs dont je brusle pour elle. Dieu qui donnes la nuit à la race mortelle Comme le plus grand bien qu' elle espere de toy ; Faut-il que pour moy seul la nuit force ta loy, Et qu' au sein du repos mon travail renouvelle ? Dures extremitez où l' amour me reduit ! Je souspire le jour, je souspire la nuit Pour une fille ingrate, et sourde à ma priere. Mais ne murmurons point contre un objet si beau, Je seray trop heureux si l' ange de lumiere Qui m' apparoist au lit, me conduit au tombeau. Macaree à Canace. Imitation d' Ovide. Sonnet. Je brusle depuis peu d' une flâme secrette, Et dans l' embrasement qui m' allume le coeur, Des que je suis vaincu, je demeure vainqueur, Puisque Canace veut tout ce que je souhaitte. Quoy qu' elle semble à tous et timide et discrete, Elle efface pour moy sa honte et sa pudeur ; Et se sacrifiant à ma nouvelle ardeur Elle me satisfait, et paroist satisfaite. Ô Canace, ô beauté que j' aime plus que moy, Crois-tu qu' apres cela je te manque de foy, Et que mon grand brasier ne soit qu' un feu volage ? Ne suis-je pas celuy que tu connus si franc ? Et dans ma passion, que puis-je davantage, Que de mesler pour toy mon sang avec mon sang ? La belle corrompue. Sonnet. Je hais comme la mort ce sexe à cause d' une Qui confit ses faveurs d' absynthe, et de poison, Qui donnant à mes maux l' entiere guerison A l' esprit plus changeant que le front de la lune. Dans cette aversion tout ce qui m' importune, Ce n' est pas de son coeur la lasche trahison, C' est d' un corps si brillant la noire exhalaison Qui ternit la splendeur de ma bonne fortune. Adorable beauté, mais que je hais pourtant, Non tant pour les effets de ton coeur inconstant, Que pour l' impureté de tes flancs impudiques ; Veux-tu sçavoir l' estat que je fais de ton corps ? C' est le tableau vivant de ces tombeaux antiques, Qui sont si laids dedans, et si beaux par dehors, Les deux Sophies. Sonnet. Sophie est un beau nom si fatal à ma vie, Qu' il me le faut aimer ou veritable, ou feint ; Je pensois que pour luy mon brasier fut esteint, Mais il agit encor sur mon ame asservie. Une jeune beauté de cent graces suivie, Grave encor dans mon coeur son charactere saint, Quand le feu de ses yeux et l' esclat de son teint Me la font adorer, ou m' en donnent l' envie. Ô Sophie, ô beaux yeux, dont les charmes mourans Devindrent autrefois mes roys et mes tyrans, Vous n' estes plus l' objet que j' aime et qui me touche. Et si vostre beauté qui n' a rien d' esmouvant ; Est encore un soleil, c' en est un qui se couche ; Mais celle que j' adore est un soleil levant. La nymphe de Berny. Sonnet. Ce canal esclattant, et ce sombre bocage, Qui rendent de Berny le sejour gracieux, Ont bien quelques appas qui plaisent à mes yeux, Mais les yeux de Philis m' y plaisent davantage. Cette nymphe qui croist en beauté comme en âge, Efface les objets les plus delicieux ; Et bornant mes desirs les plus ambitieux, Lors que tout me detache, elle seule m' engage. Il semble que ces bois, ainsi que ces ruisseaux, Esclaircissent par elle et leur ombre et leurs eaux, Qu' elle en soit la diane, ou plustost la nayade. Et ce qui me confirme en ces pensers divers, C' est qu' elle fuit d' amour la secrette embuscade, Avec un corps de nacre, et des vestemens verds. Les beautez de Philis. Sonnet. Sous le nom de Philis je veux peindre Therese, Et donner son image à la posterité. Ses yeux sont deux soleils dont j' aime la clarté, Ou deux sources de feu dont je ressens la braise. Son front est un crystal, où tout transporté d' aise, Amour grave les loix de sa divinité ; Son sein dans sa tremblante et ronde fermeté Joint l' albastre au rubis, et le laict à la fraise. Son teint est un beau ciel tousjours blanc et vermeil, Où l' on void en tout temps l' aurore à son réveil Rire parmy les lys, les oeillets, et les roses. Enfin cette merveille, et de grace et d' attraits A dans un corps mortel tant de divines choses, Qu' elle fait voir aux yeux ce qu' ils n' ont veu jamais. La belle inconnue. Sonnet. Je ne la connois point cette rare beauté Qui rend comme il luy plaist ta franchise asservie, Qui fait toute ta mort, qui fait toute ta vie, Qui cause ton martire, et ta felicité. Mais lisant son discours, qu' amour mesme a dicté. Des traits de son esprit mon ame est si ravie, Que je brusle pour elle, et que je porte envie Aux liens precieux de ta captivité. Malgré ce vieux jaloux qui t' annonce la guerre, Ne cesse d' adorer cette deesse en terre, Ce miracle d' amour, ce chef d' oeuvre des cieux. Et faisant esclatter sa gloire, et ton servage, Pein si bien dans tes vers son esprit et ses yeux, Qu' il ne soit point de coeur qui n' en porte l' image. Pour Clarice. Sonnet. J' avois brisé les fers de mon premier servage, Et si bien amorty mes secondes ardeurs, Que je ne croyois pas qu' amour tyran des coeurs Pust encor triompher de mon libre courage. J' esprouve toutefois que ce demon volage A de nouveaux desseins joint de nouveaux malheurs, Lors que des beaux rayons de deux astres vainqueurs Il agite mes sens, il me brusle, il m' outrage. Ô Clarice, ô beauté dont les nobles attraits Qui percerent mon sein, dans mon sein sont portraits, Vous serez ma derniere et ma plus vive flâme. Et dans le sentiment d' un martire si doux, Mon corps qui dans vos yeux voit son coeur, et son ame, N' aura plus d' autre coeur, ny d' autre ame que vous. Espoir amoureux. Sonnet. Voicy le lieu champestre, où les yeux de Clarice Verserent dans mon sein tant de flâmes d' amour ; Que les champs ont depuis esté ma seule cour, Comme la cour des roys mon unique supplice. Icy d' un zele ardant et d' un coeur sans malice, Soudain que je voyois l' aurore de retour, Je venois saluer Clarice avec le jour, Pour la rendre à mes voeux favorable et propice. Selon le sentiment des plus doctes esprits, C' est aux champs que nasquit le mignon de Cypris, Ce n' est que là qu' il s' aime, et qu' il se passionne. Mais, ô mon cher amour, si la foy te conduit, Si tu nasquis aux champs, et mesme dans l' autonne, Dois-tu pas esperer d' en recueillir du fruit ? Souvenir amoureux. Sonnet. Voicy la chambre mesme où Clarice éveillée, Recevoit mes devoirs aussi-tost que le jour ; Voicy la mesme table où cet astre d' amour Remplissoit de splendeur une glace émaillée. Voicy le mesme lit, où sans estre habillée, Sa grace me monstroit cent graces de retour, Où son front se paroit d' un agreable atour Et resserroit en noeuds sa tresse esparpillée. Voicy le mesme lit où ce divin soleil Dans le sein du repos, ainsi que du sommeil De ses rayons esteints rendoit l' ombre complice ; Mais ô de mes amours le flux et le reflus ! Beaux lieux, où j' adoray les beaux yeux de Clarice, Que me sert de vous voir, si je ne l' y vois plus ? Abandonnement amoureux. Sonnet. Brasier impetueux du panchant de mon aage, Brusleray je tousjours d' une nouvelle ardeur ? À peine ay-je effacé Brunelle de mon coeur, Que Clarice entreprend d' y graver son image. Dieu veüille que l' amour qui me rend si volage Borne dans cet objet mon ardante chaleur ; Je verray succeder la joye à la douleur, Puis qu' hymen me promet de calmer cet orage. Mais, o rude contrainte ! O dure extremité ! Hymen, dois-je t' offrir ma chere liberté ? Amour, dois je souffrir une misere extresme ? Le sort en est jetté, qu' il soit cruel ou doux ; Si sans vous je ne puis posseder ce que j' aime ; Clarice, amour, hymen, je m' abandonne à vous. Palinodie, ou retractation amoureuse. Sonnet. Ardante passion qui troubles ma memoire, Qui confonds mon esprit avec mon jugement, À quelle extremité va ton aveuglement, De changer mes beaux jours en une nuit si noire ? Si le ciel m' a fait libre, ay-je sujet de croire, Que je trouve mon bien dans mon engagement, Et que pour estre aimé, comme je suis amant, Je doive enfin trahir mon repos, et ma gloire ? Apres que j' ay d' Hymen suby les dures loix, Les dois-je encor subir pour la seconde fois, Et contre un même escueil faire un second naufrage ! Quoy qu' amour me promette un traittement plus doux, Et que j' aime les noeuds de mon nouveau servage, Clarice, Amour, Hymen, je m' aime plus que vous. L' amant libre. Sonnet. Solitaires tesmoins de mon cuisant martire, Quand Clarice tenoit mon ame dans ses fers ; Paradis de mes yeux, qui fustes mes enfers, Vous m' avez veu pleurer, beaux lieux, voyez moy rire. Quoy que la fable chante, et quoy qu' on puisse dire, Que l' Amour, et qu' Hymen gouvernent l' univers ; Ainsi que leurs esprits, leurs throsnes sont divers, Et ces deux deïtez veulent plus d' une empire. Si pour gagner Clarice il faut estre captif D' Hymen, de qui je suis l' esclave fugitif, Je me ris de ses fers, je me ris de ses flâmes. Et dans ma liberté dont j' aime le retour, Je dis qu' Hymen n' est plus le noeud des belles ames, Puis qu' il a délié les noeuds de mon amour. Le mariage odieux. Sonnet. Clarice que je sers, m' aime autant qu' elle s' aime, Elle m' escrit tousjours en termes de douceur ; Soudain que je l' approche, elle éloigne sa soeur, Et Dieu sçait les transports de son amour extréme. C' est lors que son beau teint, que l' amour rend si bléme, Reprend dans mes baisers sa grace, et sa vigueur ; C' est lors qu' elle m' appelle et son ame, et son coeur, Et qu' avecque raison je l' appelle de mesme. Parmy cent mouvemens et de crainte, et d' espoir, Jusques dans mon faubour Clarice me vient voir, Mais toutes ces faveurs flattent peu mon courage. Car encor que ses yeux soient mes roys absolus, Si tost qu' elle me baise au nom de mariage, Ce vieux mot me dégouste, et je ne l' aime plus. La guerison d' amour. Sonnet. Enfin je suis guery de ma playe amoureuse, Je n' ensenseray plus l' idole que j' aimois ; Je cesse avec plaisir de vivre sous ses loix, Ou plustost d' y mourir d' une mort langoureuse. Ce n' est pas que souvent cette fille orgueilleuse Ne m' ait fait des faveurs plus que je n' esperois ; Mais depuis que ses yeux m' éloignent une fois, Son coeur met en oubly mon ardeur genereuse. Je quittois ses vergers ; et comme à mon départ, Ses parens qui m' aimoient me regaloient sans fard, La stupide dormoit, et ronfloit dans sa couche. Puis que tu ne me fais tes adieux qu' en dormant, Adieu materielle, adieu vivante souche, Puisses-tu dans ton lit trouver ton monument. AMOURS DE CLAUDINE Sonnet 1 Amour qui m' as quitté, voudrois-tu me reprendre ? Toy qui par tant d' objets à ma perte animez As foudroyé mes sens, et les as consumez, Quelle gloire attends-tu d' échauffer une cendre ? Amour, attaque ceux qui se peuvent defendre, Brusle ceux que ton feu n' a jamais allumez ; Et pour rendre tes traits, et tes feux renommez, Assiege la jeunesse, et l' oblige à se rendre. Je suis mort au plaisir, et vif à la douleur, D' avoir veu de mes ans ternir la vive fleur, Et rouler sur mon front plus de quarante années. Dieu, qui fais l' heureux sort des hommes, et des dieux, Me veux-tu mettre au rang des ames fortunées ? Rends-moy mes jeunes ans, ou laisse en paix mes Vieux. La muse aimée. Sonnet 2. En vain de cent beautez ma muse est poursuivie, En vain par les accens d' un vers doux et flateur, Je suis de leur esprit l' agreable enchanteur, J' ay plus pour leurs appas de pitié, que d' envie. Encor qu' à les aimer leur amour me convie, Un plus puissant objet s' est rendu mon vainqueur ; La beauté de Claudine est l' ame de mon coeur, Et ce nom remplira les fastes de ma vie. Mais apres tant d' amour, l' ingrate en a si peu, Que le plus froid hyver est plus chaud que son feu, Sa bouche n' a pour moy ny douceur, ny loüange. Ô nymphe dont mon coeur adore les appas, Seray-je comme l' or sur les rives du Gange, Que le Gange possede, et qu' il ne connoist pas ? Rodomontade amoureuse. Sonnet 3. Claudine, avec le temps tes graces passeront, Ton jeune teint perdra sa pourpre, et son yvoire ; Le ciel qui te fit blonde, un jour te verra noire, Et comme je languis, tes beaux yeux languiront. Ceux que tu traittes mal te persecuteront, Ils riront de l' orgueil qui t' en fait tant accroire, Ils n' auront plus d' amour, tu n' auras plus de gloire, Tu mourras, et mes vers jamais ne periront. Ô cruelle à mes voeux, ou plustost à toy-mesme, Veux-tu forcer des ans la puissance supréme, Et te survivre encore au dela du tombeau ? Que ta douceur m' oblige à faire ton image, Et les ans douteront qui parut le plus beau, Ou mon esprit, ou ton visage. La beauté superbe. Sonnet 4. De ses jeunes beautez elle est tant orgueilleuse, Qu' elle voudroit par tout faire éclater sa loy ; Cette reyne des coeurs mépriseroit un roy, Qui voudroit l' échauffer de sa flâme amoureuse. Dans les riches appas d' une rime nombreuse, J' ay beau chanter ses yeux qui peuvent tout sur moy ; J' ay beau luy declarer mon amour, et ma foy, Plus je suis déferant, plus elle est rigoureuse. Vous qui pristes naissance avecque le soleil, Ans qui roulez sur nous d' un mouvement pareil, Ridez le front poly de ma jeune maistresse. Noircissez son beau teint, blanchissez ses cheveux, Faites de ses beaux jours les nuits de sa vieillesse, Esteignez sa lumiere, et j' esteindray mes feux. Le silence amoureux. Sonnet 5. Beauté que mon coeur aime, et que mon esprit louë, Ouvrage que les dieux pour eux-mesmes ont fait, Brillant phare d' amour, mais funeste en effet, Noble et vivant escueil où mon espoir s' échouë. Je cele mon tourment, il faut que je l' avouë ; Un feu ne me plaist pas lors qu' il n' est pas secret ; Je fais cas d' un amant, mais d' un amant discret, Qui cherit sa maistresse, et jamais ne la joüe. Regardez les ennuis que j' ay pour vous aimer ; Je puis bien les sentir, et non les exprimer ; Comme vostre beauté, ma peine est sans seconde. Les petites douleurs parlent eloquemment ; Mais quand le mal est vif, et la playe est profonde, La souffrance muette est la voix d' un amant. La beauté naturelle. Sonnet 6. Adorable sujet des peines que j' endure, Dont la tresse, et les yeux, sont des noeuds, et des dars ; Loin de boucler ainsi tes beaux cheveux épars, Laisse les je te prie errer à l' avanture. Ne contrains plus tes yeux, dont je sens la blessure, Il n' est rien de plus beau que tes libres regars ; L' amante de Cephale, et l' amante de Mars, N' ont point employé l' art à farder la nature. Veux-tu que ta jeunesse ait de nouveaux appas ? Que la grace eternelle accompagne tes pas ? Que ta splendeur efface, et Venus, et l' Aurore ? Laisse ce vain esclat, et ce vain ornement ; Claudine, veux-tu plaire à l' amant qui t' adore ? Donne à mille souspirs un souspir seulement. Le content inquiet. Sonnet 7. Magnifique palais, où mon ame se noye Dans tout ce que le luxe a de plus precieux ; Delices de mon goust, paradis de mes yeux, Où je coule mes jours à longs filets de soye. Quoy que vous me charmiez, et quoy que l' on me voye Savourer l' ambrosie à la table des dieux ; J' y suis triste pourtant, ou si j' y suis joyeux, Mes naissantes ardeurs y consomment ma joye. Une jeune beauté, de ses yeux innocens, Traverse mon repos, assujettit mes sens, Et porte mon amour jusqu' à l' idolatrie. Que mon sort est marqué d' un estrange compas ! Si je luy dis mon mal, je crain qu' elle n' en rie, Si je ne luy dis point, je n' en gueriray pas. Le respect amoureux. Sonnet 8. Quand je te vois, Claudine, et que tes yeux de flâme Eslancent sur les miens un regard amoureux ; Dans le juste dessein de soulager mes feux, Je te descouvre à nu les replis de mon ame. Mais lors que ta beauté que mon amour reclame, Comme l' unique objet de mon coeur langoureux, Refuse à mes regards tes regards lumineux, Je cache mon ardeur, je la tais, ou la blâme. La crainte me saisit, avec le desespoir ; Je n' ose plus t' aimer, je n' ose plus te voir ; Ou si je brusle encor, mon soin le dissimule. Apres tout, dans l' ardeur d' un brasier esclatant, Quiconque sçait parler, et dire comme il brule, Ne brule point du tout, ou ne brule pas tant. La visite amoureuse. Sonnet 9. Mes yeux qui me guidez, vifs tresors de lumiere, Pouvez-vous voir sans pleurs, et sans vous abismer, La divine beauté que je fais voeu d' aimer Dans un desert affreux si long-temps prisonniere ? Mon coeur, sentirez-vous une douleur si fiere, Sans sortir de mon sein, ou sans vous y pasmer ? Faut-il que tant de maux, loin de me consumer, Renouvellent ma vie, et ma flâme premiere ? Déplorable destin des fideles amans ! Est-il quelque mortel, qui dans ses longs tourmens, Ne succombe à la fin, ne se pasme, et n' expire ? Cependant nuit et jour, le ciel me fait souffrir ; Et dans cette souffrance, amour, je peux bien dire, Que la douleur fait plaindre, et ne fait pas mourir. La playe amoureuse. Sonnet 10. Dans l' ennuy que je sens, dans le mal que j' endure, Adorant une jeune, et superbe beauté, Que n' ay-je autant d' esprit, qu' elle a de cruauté, Pour tracer dans mes vers ma funeste avanture ? Ce n' est pas qu' amoureux de la gloire future, J' aspire apres ma mort à l' immortalité, Je ne me pique point de tant de vanité, Il suffit que Claudine apprenne ma blessure. Mais ô foible recours dans mes penibles soins ! Dequoy peuvent servir tant d' illustres tesmoins, Quand ma peine est connüe, aussi bien qu' elle est vraye ? Aimables assassins de mes plaisirs passez, Beaux yeux, si dans mon coeur vous fistes une playe, Sans lire mes escrits, vous la voyez assez. L' heureuse presence. Sonnet 11. Ô mon coeur, ô mes yeux, allons voir ma maistresse, Que depuis si long-temps nous souhaitons de voir ; Esclaircissons ce jour qui nous semble si noir, Et faisons succeder la joye à la tristesse. Ha je voy ses beaux yeux, je voy sa belle tresse ! Je voy son sein mouvant qui peut tout émouvoir ; Dieux j' approche sa bouche, et j' y vais recevoir L' innocente faveur d' une chaste déesse ! Amour, qui m' as reduit dans ta captivité, Que tu traittas ma flâme avec severité, Lors que tu m' esloignas de Claudine que j' aime ! De quelque doux espoir dont tu flattes mes jours, Ce seroit un effet de mon bonheur extréme, De ne l' avoir point veüe, ou de la voir tousjours. La malade guerie. Sonnet 12. Claudine languissoit d' une fievre cruelle, Quand la mort l' observa d' un regard curieux ; Elle vid esclatter la splendeur de ses yeux, Et les nobles attraits qui la rendent si belle. Helas ! Quel desplaisir, qu' elle perte, dit-elle, Si j' enlevois au monde un bien si precieux ! Quoy que l' on n' ait rien veu d' immortel sous lesb cieux, Elle est digne de vivre, et de vivre immortelle. Cela dit, la douleur abandonna son corps, Le dieu de la santé luy rendit ses thresors, Et sema sur son front l' eternelle jeunesse. Puis que Claudine vit, et ne mourra jamais ; Espere tout mon coeur, et croy comme deesse Qu' elle doit des humains exaucer les souhaits. Soupir d' un amant. Sonnet 13. Claudine reposoit dans mon sombre bocage, Un jour que le soleil enflammoit l' univers, Et pour se garentir de ses brasiers divers Elle invoquoit Zephire au vagabond plumage. Alors d' un long souspir j' esvente le feuillage, Et comme mon ardeur embrasoit tous les airs, Je sens, dit-elle, un vent animer ces deserts, Mais loin de rafraischir il brusle davantage. Je suis, dit le soupir, l' haleine d' un amant, Que tes yeux ont jetté dans un embrasement, Qui reduira le monde en sa premiere masse ; Mais quel froid attens-tu, desdaigneuse beauté, Toy dont le corps de neige, et dont l' ame de glace, Representent l' hyver au plus chaud de l' esté ? La journee amoureuse. Sonnet 14. Telle qu' au poinct du jour l' amoureuse couriere Esclaire l' univers d' une vive clarté ; Telle et plus vive encore une jeune beauté Esclaire mon esprit de sa splendeur premiere. Tel qu' au milieu du jour dans sa rouge cariere, Le soleil brusle tout des rayons de l' esté ; Telle est de mon amour la dure cruauté, Puisque l' embrasement succede à ma lumiere. Mais telle que la nuit dans sa lente froideur Ternit l' éclat du jour, estouffe son ardeur, Et donne un teint de more à la nymphe plus belle ; Telle sera la parque en dépit de mes voeux ; Comme elle force tout, mon amour ne void qu' elle Capable d' estouffer, et d' esteindre mes feux. La belle voix. Sonnet 15. Accens melodieux qui flattez mon oreille, Et passez de l' oreille au centre de mon coeur, Ha ! Vous estes la voix, de qui l' air enchanteur Assoupit mes ennuis, et mes flâmes réveille. Graces à mon destin, cette voix sans pareille Fait que sans estre au ciel j' en gouste la douceur, J' entends ses roulemens qui font tout mon bonheur, Et je n' entends chanter qu' une jeune merveille. Tous ces luths esclattans, toutes ces douces voix, Flattent bien ces rochers, ces antres, et ces bois ; Mais la voix de Claudine est ce qui les enflâme. Si tout court pour la voir, tout court pour l' écouter ; Et qui peut la voyant garder le coeur, et l' ame, Il perd l' ame et le coeur dés qu' il l' entend chanter. L' embrazement. Sonnet 16. Assemblez vos trouppeaux bergers de ce rivage, Fuyez ces tristes lieux, mais fuyez promptement, Ou vous allez tomber dans un embrasement, Dont vous ne recevrez que honte, et que dommage. Je brusle pour Claudine, et rien ne me soulage, J' exhale de mon coeur un feu si vehement Qu' il seche de ces bois le plus vif ornement, Et jusqu' à ces rochers fait ressentir sa rage. Toy dont je vois le front couronné de roseaux, Favorable nonnette, enfle tes belles eaux, Pour esteindre ce feu qui passe jusqu' à l' ame. Veux-tu perdre aujourd' huy, ton empire et ton nom ? Le feu de Phaëton mit des ondes en flâme, Mais le feu de mon coeur fait pis que Phaëton. Le printemps avancé. Sonnet 17. Vous demandez pourquoy le ciel est sans nuage, Pourquoy le jour paroist si brillant et si beau, Pourquoy l' air esclaircy ne se fond plus en eau, Et pourquoy ce grand calme apres ce grand orage. Pourquoy ce bois s' anime et reprend son feuillage, Pourquoy ces prez mourans renaissent de nouveau, Pourquoy l' or et l' argent roulent dans ce ruisseau, Et pourquoy tant d' émail enrichit ce rivage. Ce n' est pas le soleil, ce n' est pas le printans, Qui rendent ces beaux lieux tranquiles, esclattans, Riches d' or et d' émail, couronnez de verdure. C' est que Claudine y regne en si haut appareil, Que ses yeux respectez de toute la nature Font plus que le printemps, et plus que le soleil. La vertu louée, à l' illustre Nicolas Heinsius. Sonnet 18. Tandis qu' en ce climat de neige et de bruine, L' ardeur de ton esprit esclatte en cent façons, Que tu flattes Meller des divines chansons Que t' inspire Apollon pour la grande Christine. Une jeune beauté de sa flâme divine Fond icy de mon coeur les antiques glaçons, Et j' y flatte la Seine avec de si doux sons Que je m' y fais nommer le chantre de Claudine. Toy qui suis sur Parnasse Apollon pas à pas De Heins, si tu voyois Claudine et ses appas, Tu chanterois sa grace, et sa vertu supresme. Et tu dirois peut estre, en louant mon ardeur ; Si le front de Christine est ceint d' un diadesme, Que ma belle Claudine en porte un dans le coeur. Souvenir. Sonnet 19. Subtile trame d' or, aimable tresse blonde, Beau front, throsne d' yvoire, où sied la majesté ; Beaux yeux, astres d' amour, dont la vive clarté Sous deux arcs triomphans se communique au monde. Bouche, où la grace parle, et l' eloquence abonde ; Sein de laict, qui du marbre avez la fermeté, Petits globes mouvants du ciel de la beauté ; Mains qui gravez des loix sur la terre, et sur l' onde. Pieds qui reglez vos pas d' un air imperieux ; Beau port vivant escuëil, des hommes et des dieux ; Vous dont le seul defaut n' est que d' estre inhumaine ; Ô Claudine ! ô tresor de splendeur, et d' appas, Le jour que je vous vy que je souffris de peine ! Et que j' en souffre encore en ne vous voyant pas ! Priere à des yeux. Sonnet 20. Vous qui faites mes maux, et mes felicitez, Qui rendez ma fortune ou de bronze, ou de verre, Brillans carquois d' amour, d' où cent traits il desserre, Pour imposer son joug aux amans revoltez. Flambeaux delicieux, eternelles clartez Qui descendez du ciel pour esclairer la terre ; Foudres estincelans de l' amoureuse guerre, Astres, roys absolus de nos fatalitez. Agreables objets de mes douces pensées, Verray je donc tousjours vos flâmes eclypsées ? M' abandonnerez vous au fort de mes douleurs ? Beaux yeux, qui me servez de soleil, et d' aurore, Si vous fuyez de voir comme je vous adore, Voyez comme j' endure, et comme je me meurs. La crainte amoureuse. Sonnet 21. Dans cette passion que j' ay pour ce que j' aime, La crainte ny l' amour ne me quittent jamais ; L' une avec ses glaçons estouffe mes souhaits, L' autre avec ses ardeurs rend ma douleur extresme. Prodigieux effet d' une beauté supresme, Qui triomphe en rigueur, aussi bien qu' en attraits ! Ce que j' ay fait soudain, soudain je le deffaits, Et du deffaut d' autruy je m' accuse moy mesme. Ce prodige fameux d' orgueil et de beauté, Mesle si bien la grace, avec la cruauté, Qu' il inspire en mon coeur ces mouvemens contraires. Dieux, qui voyez mon zele, et mon juste dépit ; Pour commencer mes biens, et finir mes miseres, Ou changez son visage, ou changez son esprit. À la nymphe des eaux de Rungis. Sonnet 22. Toy qui suivant le cours de cette onde rapide, Quittes avec plaisir tes rivages fleuris, Pour voir une cité sans esgale et sans prix, Que ta source enrichit de son tresor liquide. Sors du sein tenebreux de ce palais humide, Pour voir le beau soleil dont mon coeur est épris ; Nymphe, voy ma Claudine, elle vaut tout Paris, Puis que sur tout Paris ce bel astre preside. Dieux ! La nymphe s' accorde à mon desir fatal ! Elle roule sur l' eau son throsne de cristal, Et dispute à Claudine et l' éclat, et la flâme. Qui vid jamais deux feux si pareils et si beaux ? Où la nymphe des eaux est l' astre de mon ame, Où l' astre de mon ame est la nymphe des eaux. L' heureux jour. Sonnet 23. Voicy le jour fatal, où ma jeune Claudine S' offre à recompenser mes travaux glorieux. C' est un arrest signé de la terre, et des cieux, Qu' enfin je dois cuëillir des roses sans espine. Beauté toute parfaite, ame toute divine, Miraculeux objet de l' esprit et des yeux ; Hymen tout dieu qu' il est, me met au rang des dieux, Puis que j' ay tous les biens que ce dieu nous destine. Douce possession qui succede aux desirs ! Transports de mon amour d' où naissent mes plaisirs ! J' aime et baise Claudine, elle m' aime, et me baise. Mes ennuis, mes langueurs, ma constance, et ma foy, Si je me plains encor, ce n' est que de trop d' aise, Puisque le bonheur mesme est moins heureux que moy. L' amant consolé. Sonnet 24. Je veux cent fois mourir, favorable Claudine, Si ta rare beauté, qui charmeroit les dieux, N' est plus chere à mon coeur, n' est plus belle à mes yeux Que le flambeau du jour dont l' esclat m' illumine. Tu veux cent fois mourir, si ma muse divine Qui forcera pour toy le temps imperieux, N' est plus chere à ton coeur, ne te plaist cent fois mieux Que toutes les grandeurs de la ronde machine. Puis que nous connoissons que ce vaste univers N' a rien de plus charmant que ta grace, et mes vers, Puis qu' ils effacent tout, et que tout leur defere ; Moderons nos souhaits, demeurons si constans, Que l' amour dont le feu nous brusle, et nous éclaire, Soit plus beau que le jour, et plus fort que le temps. Le Parnasse d' amour. Sonnet 25. Amour est le seul feu qui m' eschauffe, et m' anime, C' est l' unique Apollon qui m' inspire des vers ; Les regards de Claudine, et ses deux bras ouvers, M' ouvrent sans les neuf soeurs les tresors de la rime. Son sein est mon Parnasse, où sur sa double cime Je resve, et je produis tant d' ouvrages divers, Que de leur nouveauté j' entretiens l' univers, Et confirme par eux ma gloire legitime. Sa bouche est une source, où je puise à longs traits De plus doctes liqueurs qu' il n' en coula jamais De l' antique ruisseau du beau fils de Latonne. Et comme en tout Claudine est propice à mes voeux, Le laurier eternel dont mon front se couronne, C' est le beau cercle d' or que j' ay de ses cheveux. Au sommeil, en faveur de Claudine. Sonnet 26. Ô le plus doux espoir de la race mortelle, Grand adoucissement des penibles travaux, Qui commence nos biens, et qui finit nos maux, Qui destruit nostre vie, et qui la renouvelle. Si Claudine que j' aime, et qui m' est si fidele, Veut passer de mon sein dans le sein du repos ; Sommeil de qui le front s' ombrage de pavots, Humecte les beaux yeux d' une nymphe si belle. Grand amy de la nuit, grand ennemy du jour, Apres ce long travail de la lice d' amour, Produy ce doux repos dont Claudine est ravie. Mais tandis que je veille, elle tombe, elle dort ; Ses beaux yeux sont esteints, et n' ont plus d' autre vie Que celle que l' on doibt au frere de la mort. Le voisinage du faubourg. Sonnet 27. Allons voir nos voisins, Claudine, je t' en prie, Bergers, dont le merite honore ce hameau ; Nous les verrons tous trois sous un mesme berceau De qui l' enceinte est verte, et la voute est fleurie. Leurs discours enjoüez, leur belle raillerie, Ou d' une histoire antique, ou d' un compte nouveau, Font douter qui des trois a l' esprit le plus beau, Et qui regne le plus dans la galanterie. Desja la bisque fume, allons, doublons le pas, Voicy le beau verger, et le noble repas, Où ta grace est loüée, et ma muse attenduë. Ce paradis du goust à mon goust estoit deu ; On souhaitoit ailleurs la pomme defenduë, Mais icy tout abonde, et rien n' est defendu. Les souspirs renouvellez. Sonnet 28. Quoy que de ce ruisseau la vague soit petite, Il ne retourne point d' où s' écoulent ses flots ; Dés qu' il fuit de sa source, il n' a point de repos, Qu' il n' ait perdu son nom dans le sein d' Amphitrite. Les larmes que j' espands si souvent et si viste, Et dont mes tristes yeux font de larges ruisseaux, Ne remontent jamais d' où partirent leurs eaux, Et comme ce ruisseau leur cours se precipite. D' où vient donc que mon coeur dans ses ardans desirs, Pousse, et rappelle ainsi le vent de mes souspirs, Et qu' en moy je les sens remonter à leur source ? Mais cessons de parler de ces esprits mouvans ; Qui sçaura la raison de l' aymant et de l' ourse, Qu' il cherche l' origine, et la cause des vents. Les amadis. Sonnet 29. Pour divertir les maux de ma jeune maistresse, Je luy lisois un jour les travaux d' Amadis ; Galaor, Lizuart, et les exploits hardis Des chevaliers de Thrace, et des preux de la Grece. Quand elle qui se pique et d' amour et d' adresse, Me dit, ô qu' avec toy n' estois-je au temps jadis ! Tu serois mon heros, seul tu m' en vaudrois dix, Et je couronnerois tes actes de prouesse. Mais que me manque-t' il, Claudine, mon cher coeur ? Tu m' as tant fait de bien, et tant fait de faveur, Qu' il faut que je le die, et que l' on s' en souvienne. Dans les nobles transports de ton affection, N' as-tu pas fait pour moy ce que fit Elizenne Dés que chez Garinter elle eut veu Perion ? Les romans. Sonnet 30. J' ay plus d' amour pour toy, que pour son Angelique N' en tesmoigna jamais le paladin Regnaut ; Pour toy je forcerois un grand pas, un grand ost, Et rendrois veritable un romant chymerique. Mais si pour ta beauté mon courage se pique, Mon esprit sans orgueil, ma bonté sans defaut, T' allument d' un brasier si constant et si chaut, Que d' amant et d' aimé j' ay le nom magnifique. Nous n' avons jamais beu de ces noires liqueurs, Que pour troubler les sens, et diviser les coeurs, Un demon respandit dans les forests d' Ardeine. Mais, ô beauté que j' aime, et qui m' aime à son tour ; Nous avons beu tous deux dans la claire fontaine, Que l' on nomme en forests la fontaine d' amour. Le thresor amoureux. Sonnet 31. Au milieu des dangers l' amoureux de la gloire Tasche de posseder l' objet de son amour ; Le son de la trompette, ou le bruit du tambour, Est la voix qui l' appelle au champ de la victoire. L' avare pour le gain, court jusqu' à la mer Noire ; Ce miserable esprit rongé de ce vautour, N' a jamais de repos ny de nuit, ny de jour, Que son tresor n' arrive ou sur Seine, ou sur Loire. Ainsi parmy le trouble et les abysmes d' eau, Qui versent sur ma teste un deluge nouveau, Je vay voir la beauté que j' aime, et que j' adore. Claudine est en effet ma gloire, et mon thresor ; Et pour elle j' irois jusqu' au rivage More Mespriser Angelique, et combattre Medor. Sur le livre des amours de Cupidon, et de Psyché. Sonnet 32. Vous ressemblez Psyché dans sa beauté supresme, Les fleurs de vostre teint, et le feu de vos yeux, Qui me font des rivaux, vous font des envieux, Et vous font adorer de tout ce qui vous aime. Claudine en vous aimant, je suis Cupidon mesme, Je fay dire à cent voix, que vous venez des cieux ; J' aime vostre entretien plus que celuy des dieux, Et je vous donne un coeur qui vaut un diadesme. De nos chastes baisers naist cette volupté Qui nous remplit les sens d' une felicité Dont nostre ardante amour n' est jamais assouvie ; Et pour me rendre en tout semblable à Cupidon, N' ay-je pas d' un nectar prolongé vostre vie, Quand d' un vers eternel j' ay chanté vostre nom ? À Claudine, sur son livre des metamorphoses D' Ovide. Sonnet 33. Je suis le vray tableau d' une metamorphose, Puis qu' il plaist à l' amour d' aimer le changement, Selon que j' ay de peine, ou de contentement, Je monstre un teint de lys, je monstre un teint de rose. Tantost par un effet, dont j' ignore la cause, Je suis dans ma constance un roc, un diamant, Et tantost un roseau dans mon frisonnement ; Tantost je ne suis rien, et tantost toute chose. Tantost je suis narcisse au milieu de mes pleurs ; Tantost cameleon de diverses couleurs, Et tantost un agneau que ta rigueur immole ; Mais, grace au petit dieu des belles passions, Dans tous ces changemens d' effet, ou de parole, Je n' ay jamais changé mes inclinations. La nymphe fugitive. Sonnet 34. Cleandre poursuivoit ma nymphe fugitive, De mesme qu' Apollon poursuivoit sa Dafné ; Pour baiser ses beaux yeux, cet amant eut donné L' or que l' Inde et le Gange estallent sur leur rive. Lors que cette beauté d' une oeillade craintive, Le regardant courir en lyon deschainé ; Demeure, luy dit elle, amant infortuné, Un autre amant que toy m' arreste, et me captive. Cleandre pour cela ne cesse de courir, Dedans cette carriere il veut vaincre, ou mourir, Mais il poursuit en vain ce miracle des belles. Amour, s' escria-t' il, au fort de sa langueur, Pour atteindre Claudine, attache moy tes aisles, Ou détache tes traits, et tes feux de mon coeur. L' image de la mort. Sonnet 35. Depuis que dans ses fers ma Claudine m' engage, Tantost je sens d' amour les furieux transports ; Tantost dans ma langueur je suis au rang des morts, Ou j' en ay tous les traits sur mon pasle visage. Si j' estois tout esprit dans la fleur de mon âge, Dans mon âge advancé je ne suis plus qu' un corps ; Et si je vis encor, ce n' est que par ressorts, Comme un enchantement qui fait vivre une image. Aussi comme la mort dont les traits percent tout, Void que depuis long temps je ne suis plus debout, Que je suis dans mon lit abbatu, froid, et blesme. Elle fuit ma rencontre, ô prodige nouveau ! Et croit en me fuyant qu' elle fuit la mort mesme, Ou qu' elle fuit un corps qui gist dans le tombeau. Le souspir amoureux. Sonnet 36. Aimable confident de mon inquietude, Enfant de mon amour, comme de mes douleurs ; Compagnon des zephirs, ainsi que de mes pleurs, Toy qu' on aime, et qu' on traitte avec ingratitude. Pendant que je languis dans cette solitude, Va t' en, souspir de feu, dire que je me meurs ; Va convertir Claudine avecque tes clameurs, Et rendre favorable une beauté si rude. Apres ce témoignage et d' amour, et de foy, Repose toy chez elle, ou revole chez moy Sur les aisles du dieu qui te forme, et te guide ; Mais, ô souffle trompeur ! ô demon decevant ! Dois-je esperer un bien qui soit ferme, et solide, D' un petit dieu volage, et d' un souspir de vent ? Le songe agreable. Sonnet 37. Pendant que le sommeil du jus de ses pavots Pour assoupir mes soins humectoit ma paupiere, Mon esprit détaché du poids de sa matiere, Se rendoit ennemy de son propre repos. Je songeois que l' amour, dieu des biens et des maux, Qui cache sous des fleurs sa flesche meurtriere, Convertissoit Claudine, et la rendoit moins fiere, Et me faisoit cueillir le fruit de mes travaux. Mais comme ces douceurs me chatouilloient encore Je senty sur mes yeux un rayon de l' aurore, Qui tua mes plaisirs, et fit naistre le jour. Ô veritable objet d' un si plaisant mensonge ! Ta rigueur m' apprend bien qu' au service d' amour Le mal est en effet, et le bien n' est qu' en songe. Le soleil d' amour. Sonnet 38. Tel que le mont ardant du sein de la Sicile Vomit avec esclat des feux de toutes parts, Tel je parois aux champs aupres de tes regards, Puis que mon feu s' espand du desert à la ville. Tel que le mont Caucase, ou que le mont Sipile, Paroit transy de froid sous des glaçons espars, Tel je parois aux champs, Claudine, quand tu parts, Puis que mon coeur se glace, et devient immobile. Le soleil qui regloit l' empire des saisons N' entre plus pour agir dans ses douze maisons, Un autre astre conduit cette ronde machine. Et desja tout consent à cette verité, Qu' il n' est plus de soleil que les yeux de Claudine, Puis qu' ils sont pres, ou loin, ou l' hyver, ou l' esté. Les vers eternels. Sonnet 39. Mesnage, dont la muse active et renommée, Comme un jour eternel n' aura point d' occident ; Qui du climat glacé, jusqu' au climat ardant, De l' odeur de ton nom vois la terre embausmée. Puis qu' un astre d' amour a ton ame charmée, Regarde avec plaisir cet heureux ascendant ; Possede ta Doris, chante en la possedant Qu' au prix d' un bien si doux la cour n' est que fumée. Quoy que dans la fureur dont je suis inspiré, Apollon de son feu m' ait tousjours esclairé, Claudine a dans ses yeux d' autres feux qui m' esclairent. J' éternise ma gloire eternisant son nom ; Et je me ris enfin des chantres qui préferent La trompette d' Homere, au luth d' Anacreon. L' habitude amoureuse. Sonnet 40. J' ay desja veu couler neuf lustres de mon âge Depuis que sur mon front je voy rouler les cieux ; J' ay veu regner trois roys, tous trois victorieux, Et trois fois tout changer de moeurs, et de langage. Je perds ce vif esclat qui paroit mon visage, Mes pieds sont affoiblis, aussi bien que mes yeux ; Mon miroir, qui dit vray, me dit que je suis vieux, Et ce qui m' en desplaist, je n' en suis pas plus sage. La folle passion qui ne m' a point quitté, M' a tousjours fait aimer quelque jeune beauté ; Tesmoin Claudine encor, dont mon ame est ravie. Destins, qui nous donnez, et nous ostez le jour, Faut il quand je perdray la lumiere, et la vie, Que mon dernier souspir, soit un souspir d' amour ? Les pluyes, et le débordement de la Seine, À Paris, 1651. Sonnet 41. Curieux, qui t' enquiers des secrets de nature, Et cherches la raison de ces abysmes d' eaux, Qui du vaste Paris font de vastes ruisseaux, Au grand estonnement de toute creature. C' est que Claudine en sort, et qu' en cette advanture, Mille amans langoureux pour ses astres jumeaux, Font naistre de leurs pleurs ces deluges nouveaux, Qui s' épandent sans borne, et s' enflent sans mesure. Mais dans cet accident qui trouble les esprits, Quelque mal qu' on t' ait fait, je crains bien encor pis ; Paris, pour toy je crains une nuit eternelle ; Car perdant la beauté qui n' a rien de pareil, Tu perds et ta splendeur, et ta pompe avec elle, Et le char qui l' enleve est le char du soleil. Retraite des muses. Sonnet 42. J' abandonne la cour, puis qu' elle m' abandonne ; Et puis que sans raison les princes, et les roys, Sont devenus pour moy si tiedes, et si froids, Je veux porter ailleurs la lyre que je sonne. Quelque adresse que j' aye à faire une couronne, Digne des grands heros, digne des grands exploits ; Pour eux je ne vois plus de lauriers dans mes bois, Et ce n' est plus pour eux les fleurs que j' y moissonne. Ma bergere Claudine, et son petit trouppeau, Mon jardin, mon valon, mon bois, et mon ruisseau, Exerceront chez moy ma lyre peu commune. Ô vous, qui de mon coeur estiez roys absolus, Soyez bien, soyez mal avecque la fortune, Vous m' avez oublié, je ne vous connois plus. Le portrait de Claudine, 1652. Sonnet 43. Toy qui sçais tout ton art, et tout ce qu' il ignore, Qui fais revivre Apelle en tes nobles portraits ; Peintre, graces à toy, la nymphe que j' adore, Sur ce throsne animé fait regner ses attraits. Voila le mesme front de Venus, et de Flore, Voyla son vif esclat qui ne s' esteint jamais ; Voyla ses yeux brillans, plus que ceux de l' aurore, Qui m' esclairent de loin, et me bruslent de pres. Mais ne l' acheve pas, cette beauté divine, Ce portrait merveilleux des graces de Claudine, Si tu veux conserver le reste des humains ; Ces yeux, ces beaux tyrans des innocentes ames, Nous ont assez bruslez de leurs vivantes flames, Sans nous brusler encor des flames que tu peins. Aux beaux cheveux de Claudine, couppez pendant Sa fievre. Sonnet 44. Prodigieux effet d' une fiévre cruelle ! Que maudit soit l' acier qui vous oste à mes yeux, De ce throsne d' amour, de ce front glorieux, Qui fait voir aux mortels une grace immortelle ! Aimables filets d' or, dont le lustre estincelle Plus que du beau soleil les esclats radieux ; Vous serez de mon bras le lien precieux, Vous serez de mon coeur la prison eternelle. Si l' on en croid l' aveugle et folle antiquité, Un astre luit au ciel dont la vive clarté Se forme des rayons d' une perruque blonde ; Mais si les dieux vouloient orner le firmament Des cheveux les plus blons, et les plus beaux du monde, Les cheveux de Claudine y luiroient seulement. La joye traversee. Sonnet 45. Ô que je me plaisois dans cette solitude, Où je pensois finir mes ennuis, et mes jours ! Où mon amour croissant produisoit mille amours, Qui me divertissoient dans mon inquietude. C' estoit là que Claudine estoit ma seule estude, Qu' elle avoit mes pensers, qu' elle avoit mes discours, Qu' à tout autre entretien tous mes sens estoient sours, Et que j' y renonçois à toute autre habitude. Douce felicité, qui ne fais que passer ! Malheur, qui me poursuis, et ne me peux laisser, Faut-il qu' à ce vautour mon coeur serve de proye ? Puis que dans ce beau lieu, Claudine, tu te meurs, Si val joyeux m' estoit un heureux val de joye, Il ne m' est plus qu' un val de misere, et de pleurs. Le depart forcé. Sonnet 46. Je laisse aux champs Claudine, et j' y laisse avec elle La douleur, et l' ennuy de mon triste depart, Tandis qu' en l' éloignant j' emporte d' autre part La douleur et l' ennuy de quitter cette belle. Mais ce qui croist ma peine, et qui la renouvelle C' est que je vois Claudine, et sa vie au hazart, Quand son corps froid et chaud, gele, et brusle à l' écart Sous les divers assauts d' une fievre cruelle. Tout ce qui me console en cette extremité, Et qui console aussi cette jeune beauté, Je n' abandonne pas tant de graces que j' aime. Car malgré ce depart, dont je sens la rigueur, Le devoir, et l' amour, me partagent moy-mesme, Et Paris n' a qu' un corps, dont Claudine a le coeur. L' amante genereuse. Sonnet 47. Ce nuage se creve, et se fond en bruine, La terre en est blanchie, et le ciel obscurcy ; Ce bocage languit, ce pré languit aussi, Et ce vent déchainé, se cabre, et se mutine. Tout retourne à la ville, et j' y vais sans Claudine, Puis que c' est mon destin qui me l' ordonne ainsi ; J' y vais porter ma peine, et traisner mon soucy, Et maudire sans fin la fievre qui la mine. Quand je pris congé d' elle au fort de ses langueurs, Comme l' or adoucit beaucoup d' aspres douleurs, Je luy laisse un peu d' or, et beaucoup d' esperance. Mais cette ame sans fard, cet esprit genereux, Me dit, pleurant son mal, ou plustost mon absence, Laissez moy vostre coeur, c' est tout l' or que je veux. Desordre d' esprit. Sonnet dereglé 48. Que le ciel, qui me rend amoureux de Claudine, Protege pour mon bien cette beauté divine ; Et puis que mon amour fit naistre son amour, Que son mal soit mon mal, sa fin mon dernier jour. Helas ! Dans les tourmens que sa fievre luy livre, Son esprit sans le mien ne peut mourir, ny vivre ; Et dans l' affliction des peines que je sens, Son desordre d' humeurs desordonne mes sens. Pleurs, souspirs, et sanglots, fils des yeux et de l' ame, Conservez mon brasier, et soulagez ma flâme ; Ou s' il faut que l' amante abandonne l' amant, Que l' amant aussi-tost la suive au monument ; Afin qu' on dise un jour, qu' un couple si fidele Rendit, malgré la mort, son amour immortelle. Inquietude. Sonnet 49. Je languis dans l' espoir, je languis dans la crainte, D' apprendre de ma vie, ou l' heur, ou le malheur, Si l' ennuy de Claudine augmente sa paleur, Ou si la gayeté sur son visage est peinte. Que parmy son nectar l' amour mesle d' absynthe ! Il partage la joye avecque la douleur ; Dans son plus beau verger l' espine est sous la fleur, Et ce verger encor n' est pas sans labyrinthe. Ô Claudine, ô mon coeur, ne reverray-je plus Dans leur premier esclat tes astres absolus, Reduire sous ta loy l' ame la plus rebelle ? Si ce bonheur m' advient, je croiray desormais, Quand la mort t' assaillit, que tu triomphas d' elle, Et qu' un trait de tes yeux repoussa sous ses traits. Nouvelle funeste. Sonnet 50. Quelle triste nouvelle ! Est-il vray qu' elle expire, Et que de sa langueur elle passe aux abois ? Ah ! Je cesse à ce mot d' estre ce que j' estois, Et percé de douleur, je ne sçaurois l' escrire. Courage, pauvre amant, fay ce qu' amour t' inspire, Va voir cette beauté pour la derniere fois ; Oy ses derniers souspirs, et sa mourante voix, Et marque sur son sein ce que tu n' oses dire. Mais si tout meurt icy jusqu' à la moindre fleur, Si le ciel s' obscurcit et change de couleur, Si le soleil s' arreste au fort de sa cariere ; Si de son midy mesme il fait son occident, Pour ne point voir tomber mon ange de lumiere, Puis-je voir sans mourir un si triste accident ? La belle ressuscitee. Sonnet 51. Quel heureux coup du ciel ! Claudine ressuscite, Elle qui languissoit sur le bord du tombeau, Ses beaux yeux presqu' esteints r' allument leur flambeau, Et me font voir encor sa grace et son merite. Ô mon coeur, si leur flame incessamment t' agite D' un brasier que tu creus si charmant et si beau ; Ressuscite de joye à cet objet nouveau, Comme tu meurs d' ennuy quand cet objet te quitte. Telle qu' apres l' horreur d' une profonde nuit L' aurore aux cheveux blonds sur nos plaines reluit, Telle brille Claudine à la perruque blonde. Ô dieux, dois je esgaler l' inconstance à la foy ? L' aurore court tousjours, et luit pour tout le monde, Mais Claudine est constante, et ne luit que pour moy. L' envie surmontee. Sonnet 52. En dépit de l' envie, il n' est rien de si rare Que la jeune beauté qui fait tout mon amour ; La splendeur de son teint ternit l' astre du jour, Et l' or de ses cheveux les rais dont il se pare. Sa parole adoucit l' ame la plus barbare ; Son haleine de muse parfume l' air d' autour ; Les graces, et les ris, les jeux luy font la cour, Et le dieu des beaux vers pour elle se declare. Claudine, mon soucy, digne objet de mes voeux, Puis qu' Amour et qu' Hymen m' engagent dans tes noeuds, Ô que je m' y plairay tout le temps de ma vie ! Apres tant de bonheur que puis-je desirer ? Sinon que mes plaisirs fassent crever l' envie, Ou qu' ils durent autant qu' on la verra durer ? La nuit et le jour. Sonnet 53. Claudine, absent de toy, je t' apperçois en songe, Ton image esclattante erre devant mes yeux ; Ainsi je voy de nuit la lumiere des cieux, Ou je flatte mes sens d' un si plaisant mensonge. Mais, o fureur d' amour qui me pique, et me ronge ! Lors que je voy sans toy le soleil radieux, Je ne voy rien qu' ombrage, et qu' objets ennuyeux, Qui redoublent les maux où mon ame se plonge. Sacré flambeau du ciel n' esclaire plus icy, Puis que pour augmenter ma peine et mon soucy, Ton jour n' est plus pour moy qu' une nuit eternelle. Tu nous monstres en vain tes appas superflus ; Soleil, ton éclat cede à l' éclat de ma belle, Et je voy mon soleil quand je ne te voy plus. La belle veufve, et la belle Claudine. Sonnet 54. Elle est jeune, elle est belle, o dieux, mais elle est veuve ! Et je n' ay point cueilly la fleur de sa beauté ; Peut-elle en cet estat forcer ma liberté, Et tirer de ma flame une fidelle preuve ? Quelque grace qu' elle ait, quelque bien que j' y treuve, Ô que c' est un grand bien que la virginité ! Quiconque l' a connu, quiconque l' a gousté, Ne peut plus s' abreuver des eaux d' un autre fleuve. Sous l' auspice d' Hymen, j' obeis à l' amour, Il m' attache à Claudine, et de nuit et de jour, Il en fait mon thresor, il en fait mes delices. Elle est douce à mon coeur, elle est belle à mes yeux Les dieux aiment le champ dont ils ont les premices, Et moy j' aime Claudine à l' exemple des dieux. À Claudine. Reçoy ces feux d' amour, mon amour t' en convie, Ils n' auront point de fin dans la fin de ma vie. Epigramme de Claudine. À l' autheur. Colletet, mon mary, seul objet de ma flâme, Toy qui m' as d' Apollon les secrets découvers ; Comme Hymen t' abandonne et mon coeur, et mon ame, Souffre que mon amour te donne encor ces vers. Quoy que les traits hardis de ton docte pinceau Fassent voir mon portrait au temple de memoire, J' en aime bien le peintre autant que le tableau, Et ton honneur m' est cher plus que ma propre gloire. Autre epigramme de Claudine. À l' autheur. Lors que d' un vers flatteur, les beaux esprits du temps Nomment mes yeux doux et charmans, Et m' appellent reyne des belles ; Ils devroient dire des fidelles ; Car vous sçavez, mon cher espoux, Que si mon amour a des aisles, Ce n' est que pour voler à vous. À ma chere Claudine. Réponse sur le champ. Epigramme. Comme un petit rayon cede aux grandes clartez, Je cede à vostre esprit, je cede à vos beautez, Que tout le monde louë et que pas-un ne blâme. Mais, ô beauté que j' aime, et qui m' aime à son tour, Si vous avez pour moy les aisles de l' amour, C' est pour vous que j' ay dans mon ame Tous ses traits, et toute sa flâme. MESLANGES Sur la paix de l' an 1629. Apres la prise de La Rochelle. Au roy. Sonnet. Grand roy, de qui le nom remplit toute la terre, Bien que pour augmenter tes honneurs éclatans, Ta main ait estouffé dés ton jeune printemps, Un infame serpent qui te faisoit la guerre. Bien que portant depuis ton horrible tonnerre Contre ces orgueilleux et lasches combatans, Tu nous les fasses voir ainsi que des titans Foudroyez dans leurs tours plus menu que du verre. Je te diray pourtant que ces braves exploits N' égalent point encor le bien que les françois Reçoivent aujourd' huy de ta bonté supréme. Car pouvant tout remplir et de sang et d' effroy, Tu veux par cette paix te surmonter toy-mesme ; Que peux tu surmonter de plus puissant que toy ? Pour Monseigneur Le Cardinal De Richelieu, Pendant le siege de La Rochelle 1628. Sonnet. Tant que ce grand esprit conduira nos affaires, Et fuira le repos pour nous en faire part ; Il n' est digue plus forte, il n' est point de rampart, Qui nous defende mieux contre nos adversaires. Tous ses sages conseils nous sont si necessaires, Qu' il nous en faut user à la fin tost, ou tard ; Sans eux nous aurions veu nostre nef au hazard De servir de butin à ces lasches corsaires. Lovis se peut vanter de ses riches thresors, De posseder des mers, des villes, et des ports, Et tout ce que le monde a de plus admirable. Mais entre les faveurs qu' il a receu de Dieu ; Certes la plus utile, et la plus memorable, C' est qu' il se peut vanter d' avoir un Richelieu. À Monseigneur Le Prince De Lictestein, Duc De Troppe. Sonnet. Grand duc, pour qui le ciel tient ses thresors ouvers, Dont la naissance éclatte autant que le courage ; Prince le plus parfait des princes de nostre aage, Futur estonnement de cent peuples divers. Je te donne mon coeur en te donnant ces vers ; Et si pour ta grandeur c' est un petit hommage, Regarde ce grand Dieu, dont tu portes l' image, De presens animez ses autels sont couvers. Ô que pour contenter cette ardeur qui m' inspire, D' épandre tes vertus plus loin que ton empire, Je vais chanter leur gloire, et les faire admirer ! J' en rempliray si bien le ciel, la terre, et l' onde, Que pour trouver quelqu' un qui les puisse ignorer, Il le faudra chercher dedans un autre monde. Sur une chaisne d' or donnée à l' autheur par Monseigneur Le Prince De Lictestein, l' an 1630. Sonnet. Esprits de qui l' humeur cherche la solitude, Pour vous plaindre du temps, des princes, et des roys ; Qui rendez les rochers, les antres, et les bois, Les tristes confidens de vostre inquietude. Vous accusez en vain le ciel d' ingratitude, Puis qu' il preste l' oreille aux accens de nos voix ; Apprenez seulement l' art de plaire une fois, Et vous recueillerez les fruits de vostre estude. J' estois dessus le poinct de m' éloigner d' icy, Pour traisner avec vous ma muse, et mon soucy, Jusqu' à ce que l' on vid l' ignorance destruite ; Mais, graces à mes vers, ma gloire, et mon thresor, Je divertis mes soins, et difere ma fuite, Puis qu' un prince m' arreste avec des chaisnes d' or. L' effroy des muses. à Monseigneur Le Duc D' Espernon. Sonnet. Delices de mon coeur, qu' estes vous devenuës ? Muses qui m' aimiez tant, m' avez vous à mépris ? De vos saintes faveurs j' ay charmé les esprits, Et vous n' en avez point que je n' aye obtenuës. Aussi ma renommée a volé jusqu' aux nuës, Les princes ont versé de l' or sur mes escrits ; Je languis maintenant sans honneur et sans prix, Et ne me sert de rien de vous avoir connuës. De prophanes soldats vous bannissent d' icy, Leur bruit vous importune, il m' importune aussy ; Mais qui reprimera cette haute insolence ? Ô favorable appuy du Parnasse gaulois, Grand duc, fay nous raison de cette violence, Ton pere nous l' eut faite au siecle des valois. À Monsieur De Toyras. Sur la défaite des Anglois en l' isle de Ré. Sonnet. Toy par qui le plaisir succede à la douleur, Qui des plus grands heros obscurcis la memoire ; Souffre que les françois ne chantent que ta gloire, Tandis que ceux du Nort souspirent leur malheur. Si tost que ton genie eut triomphé du leur, L' oeil qui vid tes exploits à peine les pût croire ; Et l' on tiendra pour fable, et non pas pour histoire, Ce que la verité dira de ta valeur. Lors que tu foudroyas ces geans d' Angleterre, L' Europe qui s' esmut au bruit de ce tonnerre, Jugea que tu serois l' honneur des combattans ; Donc que les immortels t' abandonnent leur place, Il fallut tous les dieux pour vaincre les titans, Mais Thoyras eut luy seul surmonté leur audace. À Monsieur Du Bourdet capitaine aux gardes. Sonnet. C' est en vain, Du Bourdet, qu' un homme comme toy Remporteroit le prix des sanglans exercices ; Et parmy les perils où tu mets tes delices, Tu servirois en vain ton pays et ton roy. Si pour faire esclatter ta valeur et ta foy, Les muses que je sers ne t' estoient point propices ; Ou si faisant estat de leurs doctes caprices, Tu n' obligeois un peu ces nymphes comme moy. Dans le sein tenebreux d' un antre solitaire, Avec ces deïtez dont je suis tributaire, Je chante des heros les exploits glorieux ; Ne profane donc point le mystere où nous sommes ; Et portant du respect à ce temple des dieux N' en chasse point les dieux, pour y loger des hommes. À Monseigneur François De Harlay, archevesque De Roüen. Sonnet. Prelat, qui de bien loin surpasses l' esperance Que chacun concevoit de ta rare vertu ; Qui par tout tiens le vice à tes pieds abbatu, Et triomphes par tout du monstre d' ignorance. Lors que pour ton honneur, et le bien de la France, Tu vas droict au chemin d' un siecle si tortu ; Quelque exces de grandeur que les autres ont eu, Il n' est rien de si grand que ta perseverance. Que d' une bonne cause, il sort de bons effets ! Tout parfait tu produis des escrits tout parfaits ; Te lisant, ou t' oyant, tousjours il nous faut taire. Et quoy que nostre esprit presume assez de soy ; Pour bien dire pourtant ce que tu sçais bien faire, Il faudroit pouvoir dire, et faire comme toy. L' arrivée du Duc De B à Paris. Sonnet. Un grand duc delaissant le soin qui l' importune, Et les cris dont sa voix troubloit la paix des morts, Oppose à sa douleur qui dompte les plus forts Sa vertu qui n' est pas une vertu commune. En dépit de l' orage et l' ire de Neptune, Dont il a constamment surmonté les efforts ; Le voicy qui du Nort vient surgir à nos bords, Où son merite esclatte autant que sa fortune. Favory d' un grand roy, gloire de l' univers, Voy-tu comme Paris t' attend à bras ouvers ? Ta presence l' esleve au comble de sa joye. Dans les ravissemens qu' il a de tes appas, Il confesse desja que celuy qui t' envoye Ne seroit point si grand, si tu ne l' estois pas. La fievre. Sur la maladie de M De Ganteaume, Sous le nom de Cleomede. Ode. Est-il donc arresté que l' ardeur insolente De cette fiévre lente Desseichera ton sang, et bruslera tes os ? Et lors que toute chose est en paix sur la terre, Et qu' un calme succede aux troubles de la guerre, Ne gousteras tu point les douceurs du repos ? Aimable Cleomede, en qui le ciel assemble Mille vertus ensemble ; Si la terre se peint d' une vive couleur, Si nos arbres sont d' or, et nos herbes de soye ; Si toute ame souspire ou d' amour, ou de joye, Faut-il que ton esprit souspire de douleur ? Faut-il que ce printemps où tout se renouvelle D' une grace plus belle, Soit pour toy seulement une saison de pleurs ? Que pour toy la douceur se change en amertume ? Et que tu sois couché dessus un lit de plume, Au lieu d' estre couché dessus un lit de fleurs ? Mais que tu n' es pas seul qui plains ton infortune ! Cette plainte est commune À ceux dont tes vertus t' acquirent l' amitié. Dés que quelqu' un prend part au mal qui nous possede, Si le mal n' en est pas guery par ce remede, Il n' en est pas au moins si cuisant de moitié. Deux princes dont le nom forcera la memoire D' eterniser leur gloire, Tesmoignent pour ton mal tant de ressentiment, Que leurs felicitez leur semblent des supplices ; Et la France pour eux n' a pas tant de delices, Que ton malheureux sort leur cause de tourment. Ô souverain recours de la race mortelle, Soit que les fleurs de Dele, Ou des rives d' Amphrise esclattent sous tes pas ; Soit que dedans le ciel tu suives ta carriere, Toy qui soulages tout des rais de ta lumiere, Peux-tu voir Cleomede, et ne l' alleger pas ? S' il n' estime rien tant que tes graces infuses, S' il caresse les muses, Et reconnoist le prix de nos sainctes chansons ; Si tu l' as allaitté dés que tu le fis naistre, Il est temps, ô grand dieu, que tu fasse parestre Qu' un pere nouricier aime ses nourrissons. En vain tu connoistrois les vertus excellentes Des herbes, et des plantes, Si tu n' en produisois quelque effet en ce lieu ; Et ce seroit en vain que ton art tu renommes, Si tu prestois l' oreille aux prieres des hommes, Et ne les voulois pas exaucer comme un dieu. Approche toy de nous, puissant fils de Latonne, Que ta splendeur rayonne, Sur celuy qui se jette aux pieds de tes autels ; Vien rendre la vigueur à ses membres malades ; Et d' un air plus charmant qu' aux festes carneades Nous chanterons icy tes honneurs immortels. Ne differe donc plus ce que chacun souhaite ; Gueris, ô grand prophete, Celuy que les neuf soeurs prennent pour leur appuy ; Fay voir que ton dictame est un puissant remede ; Tu ne sauveras pas seulement Cleomede, Tu sauveras encor les muses avec luy. Requeste pour Philandre. Sonnet. Prodigieux effet du vice, et de ses ruses ! Philandre sera donc un sujet de mépris ! Dieux ! Qu' un homme de fer reconnoist peu le prix Et la valeur de l' or des sciences infuses ! Toy qui n' as point pour nous de froideur, ny d' excuses, Qui d' un sordide gain ne fus jamais épris ; Ame franche et loyale, honneur des bons esprits, Deffens nostre party, tu deffendras les muses. Cependant pour loyer d' une telle faveur, Agité que je suis d' une saincte ferveur, J' entretiendray pour toy ces filles de memoire ; Je mariray mes vers avec la verité, Et le grand jugement qu' ils feront de ta gloire, Sera tousjours celuy de la posterité. Le medecin secourable. Sonnet. Qu' estrange fut l' orgueil qui porta Promethée À vouloir penetrer dans le conseil des dieux, Afin de s' emparer de la flâme des cieux, Qui nous cousta bien cher dés qu' il l' eut emportée ! La terre fut depuis tellement infectée De tout ce que l' enfer a de contagieux ; Que les pauvres mortels sentirent en tous lieux Ce que peut la douleur quand elle est irritée. Bodineau, c' est en vain que je me plains ainsy ; Depuis cet heureux jour que tu nasquis icy Le monde espere tout, et n' a plus rien à craindre. Tu nous vins secourir en ce malheur fatal ; Et dissipant enfin ce qui nous faisoit plaindre, Tu nous fais plus de bien qu' il ne nous fit de mal. La fontaine d' Andrelec, pres la ville de Bruxelles 1626. Sonnet. Toy qui précipitant ta course vagabonde, Fais luire ton argent parmy l' or de ces fleurs, Dont l' agreable émail, et les vives couleurs Rendent ce petit lieu le plus beau lieu du monde. Il n' est point de plaisirs dont ta rive n' abonde, Les plus tristes amans y tarissent leurs pleurs ; Pour moy je languissois sous ces aspres chaleurs Sans le divin secours du crystal de ton onde. Ha que ne roules-tu tes flots jusqu' à Paris Leurs humides surjons y seroient plus cheri, Que le divin nectar dans le ciel empirée. Chacun s' abaisseroit aux pieds de ton ruisseau ; Et tous nos habitans, o source reverée, Dédaigneroient le vin pour boire de ton eau. Sur la mesme fontaine. Sonnet. Qu' on ne me parle plus de l' enfant de Semele, Je foule aux pieds son pampre et ses plus doux appas ; Comme il n' a point d' autels au sein du Pays Bas On n' y reconnoist point sa puissance immortelle. La nayade y preside, et sa source est si belle, Qu' horsmis le Dieu Bacchus tous les dieux en font cas ; Phoebus court à son eau plus qu' aux vins delicat Dont la France remplit sa feconde mammelle. Nymphe de ces surjons si dans l' extremité Où me precipitoient les chaleurs de l' esté, Tu rafraischis l' ardeur de ma bouche alterée ; Courbé dessus les bords de ton petit ruisseau, Je m' escrie hautement que ta noble contrée, N' a que faire de vin ayant de si bonne eau. Le bon advocat. Sonnet. Delices de Themis, esprit en qui les cieux Ont versé les thresors de leur bonne influence, Qui t' acquiers parmy nous le degré d' eloquence Que l' antique Mercure obtint entre les dieux. Confonds en ma faveur cet homme factieux, Ce mortel ennemy d' honneur et de science, Qui trouble mon repos, et ne fait conscience, De trahir sa parolle, et démentir ses yeux. Quoy que dans un barreau ta langue ait sceu bien dire, Cher amy bouterouë, il faut encore escrire, Sans cela tu connois que je travaille en vain. Démesle mon bon droict, rends ma cause esclaircie, Et nous fais advoüer, malgré la loy Cincie, Que le bon advocat doit avoir bonne main. Juste vengeance. Sonnet. Iris, fay la rusée autant qu' il te plaira, Ton oeil que j' appellois ma lumiere celeste, Me semble maintenant une torche funeste, Qui comble de dépit mon coeur qu' il esclaira. Par tout où desormais le ciel me conduira, Sçache que je rendray ton vice manifeste ; Je diray qu' on ne peut posseder que mon reste, En dépit de celuy qui te possedera. Infame, que le ciel ne void qu' avecque honte ; Le desir de vengeance à la fin me surmonte, Et le feu de mon coeur esclatte sur mon front ; Puisque ton coeur se donne à cet homme de fange ; Comme j' avois des mains pour tracer ta louange, Je n' en veux plus avoir que pour te faire affront. La retraitte de Doris à son amant. Sonnet. La perte que tu fais d' une beauté divine Touche mon sentiment comme elle fait le tien, Tu ne sçaurois avoir ny de mal, ny de bien, Que mon humeur n' en soit ou joyeuse, ou chagrine. Il ne faut pas pourtant que ton esprit s' obstine À caresser un deüil qui ne profite en rien ; Toy qui sçais toute chose, et ne sçais-tu pas bien Qu' amour est une fleur qui n' est point sans espine ? Souhaitter qu' elle soit hors de ce sacré lieu, C' est vouloir l' arracher d' entre les bras de Dieu, Qui veut faire par tout éclatter ses merites. Pour ne la perdre point, marche dessus ses pas ; Mais, que tu fais bien voir que c' est toy qui la quittes, Puisque tu te resous de ne la suivre pas ! Le mariage de Doris, et son voyage d' Italie. Sonnet. Hymen n' est point un dieu d' alegresse et de joye ; C' est un cruel demon de tristesse et de deüil, Puisqu' il met sans raison nos plaisirs au cercueil, Et qu' il nous oste un bien, qu' à d' autres il octroye. La France qui le void dans ses larmes se noye, Et foule aux pieds l' éclat de son premier orgueil, Pendant que l' Italie adore ce bel oeil, Et se vante par tout d' une si riche proye. N' accuse point Doris du mal que tu ressens, Ô France, ses desirs sont tousjours innocens ; Elle pleure pour toy, si tu pleures pour elle. Certes, c' est à regret qu' elle quitte ce lieu ; Mais puisque son destin la fit naistre mortelle, Peut elle resister à la force d' un dieu ? Sur le portrait de Lizidor. Sonnet. Pour avoir caressé les muses que j' adore, Celuy que ce tableau represente à nos yeux, Ce brave Lizidor, ce favory des cieux, Est connu du couchant jusqu' au lit de l' aurore. Marquis, dont la vertu nostre siecle redore, Si touché du desir d' imiter tes ayeux, Tu veux avoir un bruit qui soit égal aux dieux, Aime ceux qu' Appollon de ses graces honore. Tandis que je suis plein des fureurs de ce dieu, Sollicite ma muse à te donner un lieu Sur ces fameux autels que j' offre à la memoire ; Il n' est rien de si grand que je n' ose pour toy ; Et comme en te servant j' auray beaucoup de gloire, Tu n' auras point de honte à te servir de moy. Depart de Villemonde. Sonnet. Il faut quitter enfin ce palais de delices, Dont l' agreable aspect m' a tellement charmé, Que tous les autres lieux où je me suis aimé, Ne me seront jamais que des lieux de supplices. Là dans le sein des bois, solitaires complices Des pensers innocens dont j' estois animé, La vertu me rendoit d' autant plus enflammé, Que j' oyois un amy tonner contre les vices. Mais que de doux transports, quand la nymphe du lieu, Dedans son entretien qui raviroit un dieu, Faisoit plaindre le temps qu' on ne l' a point servie ! Cruel esloignement, tu me fais bien sentir, Que pour estre en repos le reste de sa vie, Il n' y faut point entrer, ou n' en faut point sortir. À la belle Isis qui se faschoit d' avoir esté Nommée cruelle. Sonnet. Isis dont la beauté sur toute autre adorable Nous fait voir la nature en ses plus grands efforts, Si tu n' as rien d' égal aux graces de ton corps, Monstre que ton esprit n' a rien de comparable. C' est bien je le confesse, un crime irreparable, De croire qu' un sujet si parfait au dehors, Diminuant le prix de ses riches thresors, Ait ce defaut d' esprit que d' estre inexorable. J' ay failly, je l' advoüe, alors que dans mes vers ; J' ay voulu faire voir aux yeux de l' univers, Que l' extreme rigueur est ton vice ordinaire ; Puisque je m' en repens, Isis, pardonne-moy ; Tu ne nous sçaurois mieux témoigner le contraire, Qu' en pardonnant à ceux qui pechent contre toy. Les froids amis. Sonnet. C' en est fait desormais, je ne sçaurois plus vivre, À ce malheureux poinct mon destin me reduit, Que si je seme un champ, quelqu' autre en a le fruit, Et que je garde un vin dont un autre s' enyvre. Lors qu' une fois le sort se met à nous poursuivre, Jusqu' à l' extremité ce tyran nous poursuit ; Ce qu' on fait au matin, le soir il le destruit, Et se rid des tourmens que sa rage nous livre. Voudrois je donc icy respirer plus long temps, Si me voyant frustré de ce que je pretens, Je n' espere plus rien, et qu' il me faut tout craindre ? Mais dans cet accident ce qui me fait mourir ; C' est que tous mes amis s' amusent à me plaindre, Et que deux seullement me viennent secourir. Hommage, à un grand poëte. Sonnet. Afin de tesmoigner à la posterité, Que je fus en mon temps partisan de ta gloire, Malgré ces ignorans de qui la bouche noire Blasphéme parmy nous contre ta deité ; Je vien rendre à ton nom ce qu' il a merité : Belle ame de Ronsard, dont la sainte memoire Remportera du temps une heureuse victoire, Et ne se bornera que de l' eternité. Attendant que le ciel mon desir favorise, Que je te puisse voir dans les plaines d' Elise, Ne t' ayant jamais veu qu' en tes doctes escrits ; Belle ame, qu' Apollon ses graces me refuse, Si je n' adore en toy le roy des grands esprits, Le pere des beaux vers, et l' enfant de la muse. Sarabande. Dialogue d' un amant, et d' un Yvrongne. Rien ne contente si fort ma vie Que le bonheur de voir Silvie. Rien ne chatoüille tant mon oreille Que le glou glou de ma bouteille. Chere Silvie, quand je t' accole, L' aise m' estouffe la parole. Quand je t' embrasse l' on m' entend dire Cent contes et cent mots pour rire. Plus je t' adore, ma chere dame, Plus j' ay de feu dedans mon ame. Plus je caresse ton doux bruvage, Plus j' ay de feu sur le visage. Quand je m' engage, c' est sans feintise ; Tousjours aimer, est ma devise. Chere bouteille, ma douce guide, Ma devise est, plus plein que vuide. Malgré l' envie qui nous traverse Laisse toy choir à la renverse. Tien toy bouteille tousjours dressée, Sinon ma joye est renversée. Ainsi sans cesse, divine dame, Ton portraict vive dans mon ame. Ainsi sans cesse, divine souche, Ta liqueur coule dans ma bouche. Chanson à boire. Toy dont le sceptre est un pot, Le throsne une table, Qui n' as pour canon qu' un rot, Mais rot effroyable ; Pour ennemis que ceux-là, Qui beuvant disent, hola ; Pour clairons, et pour tambours Que le son du verre ; Et qui combats tous les jours Sans faire la guerre. Quand je suis absent de toy, Mon ame souspire, Mais si tost que je te voy Je creve de rire, Digne objet de mes chansons, Flotte, le roy des garçons, Vien reboire en ce faux-bour, Où vray patriarche, Contre les flots de la cour J' ay basty mon arche. C' est un plaisir que d' y voir L' esclat de ta trongne, Maintenir en son devoir Tout un peuple yvrongne ; Animer un vieux docteur, Exciter un jeune autheur ; Et toy faisant cric et croc Plus que tout le monde, Paroistre là comme un roc Qui méprise l' onde. Vin cajollé. Chanson à boire. Je suis ravy d' une merveille, Qui se nomme, dive bouteille, De qui l' eternelle douceur Flatte mon coeur D' une agreable et charmante liqueur ; Mais, o disgrace nompareille ! Je ne l' ay plus dés que j' en suis vainqueur. Ce m' est un desplaisir extresme D' avoir veu perir ce que j' aime, L' objet le plus delicieux M' est ennuyeux, Rien ne sçauroit plaire à mes yeux ; Je suis bien cruel à moy mesme De me ravir ce que j' aime le mieux. Mais dans quel trouble est ce que j' entre ? Toute chose tend à son centre, C' est bien en vain que je me plains, Et que je crains Que mes plaisirs ne soient esteins ; Ce vin rit d' aise dans mon ventre Dés qu' on l' a veu pleurer entre mes mains. LE QUATORZAIN BURLESQUE Ou quatorze sonnets, burlesques, et satyriques. Au cheval Pegaze. Sonnet 1. Vien Pegaze, descends des sommets de Parnasse ; Dans les sentiers communs je suis las de marcher, Coursier des beaux esprits, si le mien t' est si cher ; Porte moy dans la route où gallopoit le Tasse. Seconde de ton vol, le vol de mon audace, Enleve moy de terre au celeste plancher ; Et me faisant du front les estoilles toucher, Fay que pas un mortel ne me suive à la trace. Dieux ! J' ay desja franchy la carriere des airs ; Mais pour trop m' eslever on croid que je me perds, Et l' on me met au rang des choses inconnuës. Que le sort d' un poëte est cruel en ce poinct ! On ne le connoist pas s' il vol dans les nuës ; Et s' il rampe sur terre on ne l' estime point. Plainte poetique. Sonnet 2. Ferois je encor des vers ? Amy, j' en ay tant fait ; Plus j' enrichis ma langue, et moins je deviens riche, Mon esprit abondant laisse ma terre en friche, Et le vent de l' honneur n' emplit pas mon buffet. Un poëte accomply n' est plus qu' un fou parfait, Dés qu' il prodigue un bien dont il doit estre chiche ; Ce n' est plus qu' une idole et sans base et sans niche, Qu' on flatte en apparence et qu' on berne en effet. Je rougis de paslir si long temps sur un livre ; De me tuer tousjours pour vouloir tousjours vivre, D' affliger mon esprit pour divertir autruy ; De posseder un nom dont le bruit m' importune, De m' eslever si haut, et n' avoir point d' appuy, D' estre bien chez la muse, et mal chez la fortune. Le pedant parasite. Sonnet 3. Muse escampe d' icy, ce muscat me fait croire Que je feray sans toy quelque ouvrage falot Capable de siffler ce maistre Sibilot, Qui ne joint pas un art à son art de memoire. Dés que je vois ce rustre, et que j' oy son grimoire, Qui commence à la souppe et cesse à l' angelot ; C' est lors qu' en imitant Regnier, et Berthelot, J' escris d' un pied de veau sa vie, et son histoire. Mais d' où vient que mes vers deviennent si rampans ? Voudrois je convertir mes aigles en serpens, Et du cheval volant en faire un de bagage ? Quoy qu' icy je m' esgare, et rime de travers Tousjours dans ce sonnet j' emporte l' avantage, Que mon sujet encore est plus sot que mes vers. Le juste mespris. Sonnet 4. Cleandre je l' ay veu ce correcteur d' espreuves, Ce plaisant traducteur de cent livres traduits, Ce vieux rapetasseur des ouvrages produits Ou dans la vieille Rome, ou dans les terres neuves. J' ay veu que du bon sens ses muses estoient veufves, Que ses clartez n' estoient que de profondes nuits ; Et qu' esloignant le vray que j' aime, et que tu suis, De mille faussetez il donnoit mille preuves. Je ne le connoissois que par ses froids escrits, Mais apres que j' ay veu ce fol en cheveux gris, Ou resver, ou parler avec impertinence. Je descharge ma bile, et proteste aujourd' huy, Que d' un si lasche autheur l' odieuse presence, Augmente le mespris que je faisois de luy. Le prevoyant. Sonnet 5. Vous me persecutez avec vos traittemens, Puisque vostre bonté mes affaires empire ; Quand vous me regalez ma famille souspire, Dois-je immoler sa vie à mes contentemens ? Encor que mon esprit cede à vos sentimens, Qu' à toutes vos humeurs mon humeur soit de cire, Il n' est pas tousjours temps de chanter, et de rire, Lors que l' on veut bastir sur de bons fondemens. Pour moy je veux mesler l' utile au delectable, Les travaux de l' estude aux plaisirs de la table, Qui conseille autrement n' est pas fidelle amy, Ce n' est pas que je sois d' une humeur inegale ; C' est que pour amasser je dois vivre en fourmy, De crainte qu' en chantant je ne meure en cigale. Raillerie, sur la rencontre d' un belier. Sonnet 6. Transporté de plaisir comme un valet de feste, Ou comme un qui s' employe à forger un cocu, Je pensois à Cloris, dont les yeux m' ont vaincu, Preferant mon servage à toute autre conqueste. Lors que dans l' arsenal une puissante beste, Qui n' a pour mon malheur que trop long temps vescu, Me vint publiquement planter dedans le cu Ce qu' en secret je plante aux autres sur la teste. Lycandre, que devins-je à ce puissant effort ? Je chancelle, je tombe estourdy, demy-mort, Soûpirant mes malheurs plus cruels que les vostres. Alors dit un passant qui me vint secourir, Un coup de corne enfin doit il faire mourir Celuy qui par la corne en fit naistre tant d' autres ? Le disner de la croix de fer. Sonnet 7. De quinze ou seize au moins que nous sommes icy, Papistes huguenots, de different merite ; L' un fait le libertin, l' autre fait l' hypocrite, L' un plaide pour Sedan, et l' autre pour Nancy. L' un taille un nez pointu, l' autre un nez racourcy ; L' un censure un poulet, l' autre une carpe frite ; L' un entre, l' autre sort, l' un rit, l' autre s' irrite ; L' un reforme l' estat, l' autre vit sans soucy. L' un s' entretient d' amour, et l' autre de chicane ; L' un parle de sa bure, et l' autre de sa pane ; Moy je mange en repos, et bois sans dire mot. Amy qui les connois d' esprit, et de visage ; Vis-tu jamais ailleurs un repas si falot ? Et parmy tant de fous un poëte si sage ? L' orgueilleux baffoué. Sonnet 8. Qui veut voir à Paris un advocat sans loix, Un oyson qui s' exerce à chanter la musique Un glorieux vestu comme un valet de pique, Qui ne joüit de rien joüissant de ses droits. Qui veut voir un lourdaut s' estimer un matois, Un pedant qui se croit un rare politique, Un philosophe aigu qui n' a point de replique, Un homme aussi disert qu' un mercure de bois. Qui veut voir un grand asne à petites oreilles, Un frelon qui s' esleve au dessus des abeilles, Un poëte fameux qui ne peut faire un vers ; Un qui tranche du sage avec une marote ; Bref, un esprit tortu dans un corps de travers, Qu' il vienne voir ce fat qui peste contre flotte. Galimathias, à un poete scientifique. Pour responce à ses vers faits sur la Maison de l' autheur. Sonnet 9. Grand didascale de mon fils, Le blanc, mon docte musagette, Dont la dextre porte-sagette, Rend tous tes haineux déconfis. Tes vers que j' aime autant qu' Iphis Ayma la gente Anaxarette, Ont tant exalté ma logette, Qu' elle est plus noble que Memphis. Corifé de cette brigade, Qui vint chez moy faire gambade Au son du luth aonien ; Pour ton loyer puisse tes muses Vaincre l' effort du cronien, Et rendre les miennes camuses. Le poete antique. Sonnet 10. Quitte la poësie, et n' en parle jamais, Ton esprit est trop vieil pour faire un nouveau livre, Pour rimer tousjours mal, penses tu tousjours vivre ? Maillet est mort de faim, tu vois languir d' Omets. Ce sont montagnes d' or que tes doubles sommets, Un resveur, comme toy, les feignit estant yvre ; Si l' antique Hipoctene est ce que tu veux suivre, Avecques son cheval, boy son eau desormais. Si l' on ne pût aimer ta muse en sa jeunesse, Quel sujet auroit-on d' en cherir la vieillesse ? Elle n' est pas du temps, n' y n' en a pas esté. Son visage est rustique autant que son langage ? Pour avoir des amans il faut de la beauté, Et dans nostre folie il faut estre plus sage. Les importuns. Sonnet 11. Importuns que je vois tous les jours à ma porte Me demander des vers que je ne vous dois pas, Sous ombre que ma muse a de nouveaux appas, Devez-vous abuser de mon humeur accorte ? Vous avez beau loüer l' ardeur qui me transporte, L' honneur n' est plus un mets dont mon goust fasse cas ; Voulez-vous de mes vers, donnez moy des ducas, Quand le profit est mort, chez moy la muse est morte. Le conseiller a soin d' espicer les procés, Le medecin sans or ne guerit point d' accés, Sans luy nos bons docteurs nous cachent l' escriture ; Tout art nourrit enfin son homme tout entier ; Pour ne point pervertir l' ordre de la nature, Le poëte a raison s' il vit de son mestier. Fantaisie. Sur de diverses peintures de Priape. Sonnet 12. Sur les rives de Seine une jeune dryade, Lasse d' avoir reduit un sanglier aux abois, Se reposoit un jour à l' ombrage d' un bois, Sans craindre le peril d' une lasche embuscade. Priape qui la vid, fut pris de son oeillade, L' arreste, et veut sur elle attenter cette fois ; Mais elle qui resiste aux amoureuses lois, Dédaigne cet amant si laid, et si maussade. Lors pensant amollir cette divinité, Il change sa laideur et sa difformité, Et prend nouvelle forme ainsi que fit Protée. Mais la nature en luy plus puissante que l' art, Ne se pût pas cacher sous sa forme empruntée, Car tousjours à la queuë ou connut le regnart. Les muses bernees. Sonnet 13. Qu' il faut avoir l' esprit bizarre, et de travers, Pour suivre avec ardeur les muses à la trace ! Les gueuses qu' elles sont mettent à la besace Ceux à qui leurs secrets ont esté descouverts. Depuis que j' ay trouvé la source des beaux vers ; La fortune me fuit, le malheur m' embarasse, Je n' ay pour ma boisson que les eaux de Parnasse, Et pour mon vestement que des feuillages verds. Ingrates deïtez qui causez mon dommage ; Le temps, et la raison me font devenir sage, Je retire à la fin mon espingle du jeu. Je préfere à vos eaux un traict de malvoisie, Je bouche mes chassis de vostre poësie, Et mets pour me chauffer tous vos lauriers au feu. Advis, à un poete beuveur d' eau. Sonnet 14. En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau, Pour changer en beaux vers tes rimes imparfaites ; Tu n' auras point l' ardeur des illustres poëtes. Si ton esprit d' oyson se refroidit dans l' eau. Va trinquer à longs traits de ce nectar nouveau, Que le cormié recelle en ses caves secrettes, Si tu veux effacer ces antiques prophetes Dont le nom brille encor dans la nuit du tombeau. Bien que les neuf beautez des rives d' Hipocreine Exaltent la vertu des eaux de leur fontaine, Les fines qu' elles sont ne s' en abreuvent pas ; Là sous des lauriers vers, ou plustost sous des treilles, Les tonneaux de vin grec eschauffent leurs repas, Et l' eau n' y rafraischit que le cu des bouteilles. BALLETS Vers du balet des nations. Recit des pescheurs allant le soir À la pesche. À monseigneur le prince. Puis qu' enfin le soleil a fait place à la nuit, Et que les aquilons las de faire du bruit Donnent quelque relache à leurs fureurs extrémes, Ne laissons point moisir les rets ny le tramail ; Miserables pescheurs, retournons au travail, Les dieux aident tousjours ceux qui s' aident eux-mesmes. Depuis que ce bel astre a r' amené le jour, Nous avons assez fait d' offrandes à l' amour, Sans qu' il ait eu pitié de nostre ame asservie : Assez en nous plaignant de son injuste effort, Nous avons esprouvé les rigueurs de la mort, Il est tans de gouster les douceurs de la vie. Loin vifs ressentimens de tant de cruautez, Dont nous persecutoient ces ingrates beautez, Qui plus froides que glace, ont mis nos coeurs en cendre ! Rien ne peut desormais captiver nos esprits ; Faut-il que si long temps nous ayons esté pris, Nous qui sommes plustost accoustumez à prendre ? Ô vous qui presidez sur ces rives icy ; Triton, Glauque, Nerée, et vous nymphes aussi, Qui sous l' onde estallez vos appas, et vos charmes ; Faites qu' en nos filets, et qu' en nos hameçons, Nous voyons aujourd' huy tomber plus de poissons, Que nos yeux n' ont versé de deluges de larmes. Et toy fleur de nos lys, l' honneur des deïtez, Qui frequentent l' horreur de ces lieux escartez, Si le soin des mortels jamais ne t' importune ; Prince, que le ciel aime avec tant de ferveur, Guide nous sur ces flots du vent de ta faveur, Nous recourons à toy comme à nostre Neptune. Nous t' offrons pour guerdon ces branches de corail, Cet ambre, ces rubis, ces perles, cet email, Que nous avons pillez dans le sein d' Amphitrite. Mais nostre jugement est-il hors de son lieu ? N' est-ce pas prophaner le temple d' un grand dieu ; Que d' orner ses autels d' une fleur si petite ? Pardonne grand heros, à nostre affection, Qui nous porte aux excez de l' indiscretion, Que te peut-on donner dont ta grandeur n' abonde ? Il suffit qu' en venant tes graces implorer, Nous puissions seulement te voir et t' admirer, Et te rendre l' honneur que te rend tout le monde. Puis que nous voila francs d' un si juste devoir ; Travaillons, mes amis ; ces eaux nous feront voir Que nous n' avons point fait une priere vaine. Dieux ! Comme tout s' accorde avec nostre desir ! Nous avons en peschant beaucoup plus de plaisir, Que jamais en amour nous n' avons eu de peine. Pour un anglois. à monsieur le prince. Au bruit de vostre nom qui remplit l' univers, Apres avoir couru tant de pays divers, Et franchy les perils de la terre, et de l' onde, Sans qu' on m' ait veu jamais le courage abbatu ; De ces extremitez qui font un autre monde, Je viens pour adorer vostre extréme vertu. Quoy que la renommée, ô prince nompareil, Ait porté vostre honneur plus loin que le soleil, Elle a celé pourtant vos plus rares merveilles, Car si proche du Nort, et loin de ces beaux lieux, Elle en a fait beaucoup entendre à mes oreilles, Vous en faites bien voir d' avantage à mes yeux. Pour un espagnol. Je faisois à tous des bravades, Des morgues, des rodomontades, Et me pensois desja de tout autre vainqueur. Mais, ô fresles desseins que fortune renverse ! Je voy que le françois qui tousjours me traverse, N' a pas tant de discours, mais qu' il a plus de coeur. Pour un italien. J' estois arrivé dans ces lieux Pour faire voir à ce grand prince, Qu' un italien dance mieux Que pas un de cette province. Mais la verité m' a deceu ; Enfin mes yeux ont apperceu Que le vray françois quoy qu' il fasse Tous les autres peuples surpasse. Car dançant tantost en avant, Puis aux costez, puis en arriere, Il s' est emparé du devant, Et m' a tousjours laissé derriere. Pour un allemand. Aux dames. Au temps passé la sarabande, L' espagnolette, et l' allemande, Se faisoient estimer beaucoup ; Mais tout cela n' est plus de mise ; La seule dance que l' on prise, Philis, c' est la dance du loup. Je suis de taille haute et droite, J' ay tout ce que ton coeur souhaitte Pour contenter tes appetits, Quelque amant que l' on te propose ; Les grands hommes en toute chose Valent bien mieux que les petits. Si tu doutes de l' apparence, Philis, fais en l' experience, Tu connoistras à mes efforts, Que l' allemand pour son partage A la beauté sur le visage, Et la force au milieu du corps. Pour un pantalon de Venise. À sa maistresse. Advoüez-moy dans ces beaux lieux Que j' ay beaucoup plus de souplesses ; Et de mouvemens dans les fesses, Que vous n' en avez dans les yeux ; Confessez qu' apres mes figures, Et mes agreables postures, Rien ne vous plaist, belle catin. Mais que dans l' amour qui vous pique, Vous aimez bien mieux la pratique Des postures de L' Aretin ! Pour le polonois. Aux dames. Je sors de ces affreux climas, Où la neige avecque la gresle, La glace avecque les frimas, Habitent tousjours pesle-mesle ; Venez donc m' eschauffer un peu Des douces ardeurs de ce feu, Que vous venez, beaux yeux, de respandre en mon ame. Mais quel funeste embrasement ! Mon esprit se consume aux ardeurs de sa flâme, Et mon corps n' en est pas eschauffé seulement. Pour un geant. Si le ciel me forma d' une haute stature, S' il me fit tel dedans que je parois dehors ; C' est que tous les grands dons que j' ay de la nature N' eussent peu contenir dedans un petit corps. Pour les pescheurs. En vain dessous la nuit portez dans nos nacelles Nous jettons nos filets dedans le sein des eaux, Affin d' y pescher des pucelles ; Car comment s' y trouveroient-elles, Puis que cette riviere abonde en maquereaux ? Pour un françois, qui represente tous ces Estrangers, les uns apres les autres. Je passe quand je veux, bien que je sois françois, Tantost pour espagnol, tantost pour escossois ; Ou pour qui que ce soit de la machine ronde. En cela je m' estime un miracle parfait ; Qui contrefait si bien tous les peuples du monde, Monstre qu' il n' eut jamais un esprit contrefait. Pour le mesme. Aux dames. Beautez, ne croyez pas que mon coeur soit volage, Je suis, alors que j' aime, exempt de fiction ; Et bien que quelquefois je change de langage, Je ne change pourtant jamais d' affection. Pour un scythe. Tu ne sens plus en toy cette humeur vagabonde Qui te sollicitoit de courir par le monde, Lors que tu possedois ta douce liberté. Tu n' as que trop changé de lieux et de demeures ; Il est temps desormais, o scythe, que tu meures, Ou que tu sois icy pour jamais arresté. Celle qui te captive est trop chaste et trop belle, Pour te resoudre enfin à te separer d' elle ; Sers-là donc en dépit de ses cruels desdains ; Tiens pour orner son front mille couronnes prestes, Car les traits de ses yeux ont fait plus de conquestes, Que n' en ont jamais fait tous les traits de tes mains. Recit de la renommee qui conduit des mores. Je viens de la source du jour, Noble climat où l' on m' adore, Annoncer à toute la cour Que j' ameine une trouppe more Aussi brillante que l' aurore ; Consultez leur oracle, o jeune potentat, Et vous sçaurez les biens promis à vostre estat. Les hommes qui suivent mes loix Sont dignes d' un honneur extresme ; Et s' ils sont nez princes ou roys, Il n' est point de pouvoir supresme Qui ne cede à leur diadesme. Je porte leur vertu jusqu' au throne des cieux, Et si Dieu les fit roys, j' en sçais faire des dieux. Vers du balet des ecervelez, dansé devant le roy. Recit de l' avant-coureur des ecervelez, coiffé D' un moulin à vent. Ne me blasme point, ô ma belle, Pour me voir avecque ceux-cy ; Bien que je sois comme eux un homme sans cervelle. Je ne suis pas comme eux un homme sans soucy. Depuis que ta beauté m' enflâme, Ses ardeurs tant de mal me font ; Que le vent amoureux des souspirs de mon ame Fait tourner le moulin que j' ay dessus le front. Que je hais ces coeurs infidelles, Qu' on voit changer à tous momens ! Pour moy, chere Philis, si je porte des aisles, Ce n' est que pour voler à tes commandemens. Pour les danseurs. Sonnet. Au bruit de ces doux instrumens Qui comblent nos coeurs d' alegresse, Nous faisons plus de mouvemens Que Thaïs n' en fit dans la Gréce. Mais voyant en ce beau sejour Des beautez en telle abondance, Pour suivre les loix de l' amour Nous quittons celles de la dance. Si l' on nous fait quelque faveur, Nous aimerons avec ferveur Les douces causes de nos flâmes ; Et ferons voir en ces transports La legereté de nos corps, Et la constance de nos ames. Pour un violon. Iris, dont j' ay tousjours aimé l' humeur accorte, Si toutes mes chansons rendent un ton si haut ; C' est que du violon qui t' aime, et que je porte, Les nerfs en te voyant bandent plus qu' il ne faut. Pour Aeole prince des vents. Qu' on ne s' estonne point si sous le nom d' Aeole Je veux estre connu de la posterité, Puis que dans nos concerts j' ay tant d' agilité, Qu' on doute si je danse, ou plustost si je volle. À Florice. Stances. Doncque tant de beaux vers, tant de charmes si doux, Tant de souspirs mourans, et tant de vives plaintes, Auront, fiere beauté, tant d' empire sur nous, Et tu ne seras pas sensible à leurs atteintes. Penses y bien, Florice ; un si fidele amant Qui malgré tes mépris, tes loüanges medite ; Merite qu' on luy face un meilleur traittement, Puis qu' on doit bien traitter les hommes de merite. Quel sera ton regret alors que quelque jour On dira que tu fus moins belle qu' inhumaine ? Et qu' à ceux qui devoient obtenir ton amour, Tu faisois ressentir ta rigueur, et ta haine ? On ne doit pas pour tous de l' ardeur concevoir, Il ne faut pas aussi qu' à tous on en dénie ; Car comme l' un resiste aux reigles du devoir, L' autre tient de l' orgueil, ou de la tirannie, Pratique les vertus de la divinité ; Quoy qu' elle range tout sous son obeïssance, Elle aime mieux pourtant qu' on chante sa bonté, Que sa vaste grandeur, et sa toute puissance. Repens-toy donc, Florice, et par un doux accueil De ton fidele amant appaise le martire ; C' est trop de cruauté de le mettre au cercueil, Luy qui par ses escrits pour jamais t' en retire. Cette rare faveur obligera ses vers À publier un jour hautement par le monde, Que ta douceur n' a point d' égale en l' univers, Non plus que ta beauté n' eut jamais de seconde. Sur les amours d' Isis. Sonnet. Que je t' estime heureux d' aimer cette inhumaine Qui resiste à ta flâme et choque ton desir ! Ta constance te fait esprouver du plaisir, Autant que sa beauté te fait souffrir de peine. Sans elle les beaux vers qui coulent de ta veine N' auroient jamais esté les fruits de ton loisir ; La fureur d' Apollon ne t' auroit peu saisir, Et ton nom parmy nous seroit une ombre vaine. Ne t' afflige donc plus de ses traits de mespris ; Puis qu' ils t' ont fait tracer tant de rares escrits, Benis en le sujet, cheris en la memoire. Isis secondera tes ardantes ferveurs ; Si ses cruels desdains te causent tant de gloire, Que n' esperes-tu point de ses douces faveurs ? Sur une pastorale. Sonnet. Ce n' est plus à la cour que je fais ma retraitte, Je ne suis plus touché des pompes que j' aimois, Depuis que dans le sein des antres et des bois, Les echos m' ont appris les airs de ta musette. Là mon ame joüit de ce qu' elle souhaitte, Là tu flattes nos sens d' une si douce voix, Qu' à la fin pour t' oüir les princes, et les roys Desdaigneront leur sceptre, et prendront la houlette. Esprits, qui consumez le plus beau de vos ans Pour acquerir du bruit entre les courtisans, Ne soyez plus si vains dans le siecle où nous sommes : Quoy que vous estimiez vos travaux glorieux, Vous ne sçavez que l' art de contenter les hommes, Mais Aminte ravit les nymphes, et les dieux. Sur un livre contre les freres de la Rose-Croix. Sonnet. Vous qui suivant l' erreur de vostre fantaisie, Et voilant cet orgueil dont vous estes épris, Glissez vostre poison dans les foibles esprits, Qui ne se doutent point de vostre hypocrisie. Vous n' abuserez plus l' Europe, ny l' Asie ; Vostre masque est levé, l' on vous tient à mespris, Depuis que cet autheur dans ses doctes escrits, Monstre l' aveuglement dont vostre ame est saisie. Poursuy, mon cher Naudé, purge cet univers, Des maudites erreurs de ces monstres divers Qui produisent par tout des effects si nuisibles ; Apollon me deçoit d' un art capricieux, Où plus ta main confond ces docteurs invisibles, Plus ta gloire est visible, et ton nom precieux. Sur l' addition à l' histoire de Louis Xi. Sonnet. Considerant les faits d' eternelle memoire D' un prince que le ciel fit seul égal à soy, J' admirois sa grandeur, son esprit, son employ, Sans penser qu' on peust rien adjouster à sa gloire. Mais depuis que j' ay veu ceste nouvelle histoire, Ou tu depeins si bien les vertus de ce roy ; J' ay soudain reconnu qu' il n' appartient qu' à toy D' esclaircir le soleil, et de blanchir l' yvoire. Que tu dois à ce prince ! Et qu' il te dois aussi ! Par luy ton docte nom brille et triomphe icy ; Par toy le sien vaincra le temps, et l' oubliance. Mais entre les vertus que tu vas eslevant ; Quand tu nous le dépeins un demon de science, Tu nous monstres combien ton esprit est sçavant. Sur son apologie pour tous les grands personnages Soupçonnez de magie. Sonnet. Venez paroistre au jour, ouvrage incomparable, Sacré palladium de tous ces grands esprits, Que l' ignorance blasme, et traitte avec mespris Bien qu' on doibve adorer leur merite adorable. Monstrez qu' injustement ce siecle miserable Censure les beaux traits de leurs fameux escrits ; Et pour ce vain poison dont il se feint surpris, Monstrez qu' ils ne sont pleins que d' un miel desirable. Futur estonnement de la posterité, Vous deffendez si bien toute l' antiquité Du crime dont l' horreur vous fit prendre les armes, Que vous passez desja pour sorciers parmy nous ; Car, ô doctes escrits, vous avez tant de charmes, Que nous sommes forcez de n' aimer plus que vous. Sur la melancolie de Melidor. Stances. Incomparable esprit, poursuy je te supplie, De monstrer les effets de ta melancolie, Puis que Philis t' arreste en ses chastes liens ; Tout ce que tu produis est si remply de charmes, Que quand je vois tes pleurs tu fais tarir mes larmes, Et quand j' oy tes souspirs tu fais cesser les miens. Ce n' est pas que l' ennuy que ton ame supporte, Ait jamais peu flatter mes sens en quelque sorte ; Je plains trop ceux qu' amour tourmente comme moy ; Mais c' est qu' en te voyant tes maux si bien dépeindre ; J' estime que des miens il ne me faut pas plaindre, Ou qu' il faut doctement m' en plaindre comme toy. Ta maistresse est vrayment d' une estrange nature, Si parmy les douceurs d' une telle lecture, Elle n' a point pitié de tes travaux divers ; Faut il que dans l' excés de l' ardeur qui t' enflâme, Ta constance ne trouve une place en son ame, Et que sa beauté trouve un throsne dans tes vers ? N' importe, Melidor, bien qu' elle soit cruelle, Brusle de son amour, souffre et languis pour elle ; Le temps adoucira son courage felon ; Tandis pour prevenir la mort qui te menace, Ne pense point au mal qui vient de ta disgrace, Mais à l' heur qui te vient des graces d' Apollon. Desja de toutes parts tout le monde te louë, La cour qui t' esleva pour son chantre t' advouë, Et tesmoigne d' avoir tes chansons en soucy ; Ce n' est pas peu de gloire en servant une belle, De passer parmy nous pour un amant fidele, Et d' acquerir le nom de bon poëte aussi. Sur les amours d' Isabelle. Sonnet. Ô que les mespris d' Isabelle Cher Mauduit, te feront priser ! N' est-ce pas t' immortaliser, Que de mourir ainsi pour elle ? N' accuse donc plus cette belle, Qui vient tes flâmes attiser ; Croy que pour te favoriser Elle paroist ainsi cruelle. Sa rigueur a produit ces vers, Où peignant tes travaux divers, Ta gloire a sceu l' art de se peindre. Et tu nous forces d' advoüer, Que ton mal n' est pas tant à plaindre, Que ton esprit est à loüer. Sur des metamorphoses. Sonnet. Que tu blasmes à tort cette belle Silvie ! Que les traits sont menteurs dont tu nous la dépeins ! Lors que de sa rigueur vainement tu te plains, Il n' est pas un de nous qui ne te porte envie. Elle est toute ton coeur, et toy toute sa vie ; Dans les embrassemens dont vous estes estreints, Vous r' allumez vos feux, si tost qu' ils sont esteints ; Et tous deux vous rendez vostre ardeur assouvie. Favereau, qu' Apollon tient pour son favory, Qu' en leurs antres secrets les muses ont nourry, Qui ne voit que tes maux ne sont rien que des fables ? Si parmy le transport de tes affections, Ton ame ressentoit des tourmens veritables, Tes vers ne seroient pas si pleins de fictions. Sur des tableaux des victoires du roy. Sonnet. Le temps est bien trompé si sa force presume De pouvoir effacer ces tableaux precieux ; Ce sont de beaux lauriers que cherissent les dieux, Que la foudre respecte, et jamais ne consume. Dans les chauds mouvemens de l' ardeur qui t' allume, Tu nous dépeins si bien ce roy victorieux ; Que nous mettons au rang des faicts prodigieux Les coups de son espée, et les traicts de ta plume. Quoy qu' on ait creu d' Homere, et que tout l' univers, Vante les fictions dont il orne ses vers, Ne sois point esbloüy de l' éclat de sa gloire. Son art dans ces tableaux ressuscite aujourd' huy ; Et d' autant que la fable est moindre que l' histoire D' autant t' estime t' on plus loüable que luy. Sur la derniere edition des oeuvres amoureuses de Bertaut. Sonnet. Beaux vers, sainctes fureurs, douces loix d' un empire, Qui couvrez de lauriers le tyran de nos coeurs ; Venez encore un coup, adorables vainqueurs, Adoucir le tourment de tout ce qui souspire. Ces divines beautez, dont la rigueur aspire Au degré souverain des extrémes rigueurs, Donneront quelque trefve à nos tristes langueurs, Puisque vostre douceur la pitié leur inspire. Desja mon coeur espreuve un grand allegement ; Mon mal à vostre abord n' est plus si vehement, Ma belle fond sa glace aux ardeurs de vos flames. Beaux vers, saintes fureurs qui revoyez le jour, Puisqu' ainsi vous domptez ce qui dompte nos ames, Vos pointes valent mieux que les traits de l' amour. Sur la tragi-comedie d' Argenis. Sonnet. C' est en vain que le Tybre à la Seine s' oppose, Et qu' il veut effacer tes honneurs infinis ; En dépit de Barclay, nous voyons Argenis Plus belle dans tes vers qu' elle n' est dans sa prose. Ô combien d' envieux tiennent la bouche close ! Qu' aupres de tes rayons leurs rayons sont ternis ! Mais comme si pour toy l' amour les eut unis, Ils t' exaltent, Durier, plus que toute autre chose. Quoy qu' en ce siecle ingrat nous trouvions peu d' appuy, Et qu' il ne vaille pas que l' on parle de luy, Entretiens toutefois l' ardeur de ton courage. Apollon t' a si bien ses secrets descouvers ; Que si l' histoire un jour dit du bien de nostre âge, Ce sera seullement à cause de tes vers. Sur une muse champestre. Sonnet. Je pensois qu' au milieu des palais frequentez, Brillans d' or, et d' azur, de porphire, et d' yvoire, La muse eût estably le throsne de sa gloire, Desdaignant les ruisseaux, et les bois escartez. Mais depuis que l' amour de ses traits redoutez Eut traversé ton coeur sur les rives de Loire ; Tu te plaignis si bien, que j' eus sujet de croire Qu' elle se plaist aux champs plus que dans les citez. Dans le sein de tes bois elle fait sa retraitte, Leur silence luy plaist, et leur ombre secrette Luy semble preferable à la clarté du jour ; Précieuse faveur, qui nous fait bien connestre Que tous les airs contraints des muses de la cour Cedent aux libres sons de ta muse champestre ! Sur le livre des abominations, fait par un Predicateur capucin. Sonnet. Nouveaux reformateurs de la devotion, Si vostre humilité ne se paist que de gloire, Si vos fronts palissans couvrent une ame noire, Si toute vostre vie est une fiction. Si vostre pieté creve d' ambition, Si vaincus de vos sens vous chantez la victoire, Si vous parlez du ciel, et de Dieu sans y croire, Comment peut-on loüer vostre direction ? Ces adoucissemens de voix entre-couppées, De souspirs suspendus, de plaintes eschappées, Ces transports, ces langueurs ne servent plus de rien ; Voicy ce qui confond l' orgueil qui vous enyvre ; Prophanes vantez-vous d' estre cause d' un bien, Puis que vostre peché produit un si beau livre. Sur un livre de devotion, intitulé, les desirs Pieux. Sonnet. Enfans d' un chaste coeur que j' ay tant reverez, J' arreste maintenant vostre aisle vagabonde ; Vous n' avez tant jamais desiré voir le monde, Que je vous ay, desirs, justement desirez. Amours dignes du ciel, dont les traits acerez Font dans les coeurs plus durs une atteinte profonde ; Vostre aimable douceur n' a rien qui la seconde ; Aussi tout cede au bruit que vous vous acquerez. Triomphe glorieux des plus rares pensées Que les plus beaux esprits nous ont jamais laissées, Vos saincts ravissemens font tout mon entretien. Loin profanes escrits du lieu de ma naissance ; Vos charmes amoureux ne servent plus de rien, Puis que de ces desirs j' obtiens la joüissance. Le beneficier malade. Sonnet. Que le bien des mortels est de peu de durée ! Et que souvent le ciel nuit à ses favoris ! Ils versent plus de pleurs qu' ils ne forment de ris, Et leur felicité n' est jamais asseurée. Ogier, de qui la gloire est par tout reverée, Vivoit content de peu bien sain dedans Paris ; A t-il pour s' agrandir quitté ces lieux cheris, Aussi tost la santé de luy s' est retirée. Sacrez dispensateurs des plaisirs les plus doux, Faites qu' il soit moins grand, pourveu qu' avecque nous Il gouste encore un coup ces aimables delices. Certes, vostre douceur n' est qu' une cruauté ; Qu' a t' il affaire, ô dieux, de tous vos benefices, Si vous luy refusez celuy de la santé ? TOMBEAUX Sur la mort de madame la premiere presidente. Sonnet. Verdun, dont la vertu n' a point receu d' atteinte ; Qui parois à nos yeux comme un divin flambeau ; Verseras-tu tousjours des pleurs sur ce tombeau ! Et le rempliras-tu d' une eternelle plainte ? Lors que de ton soleil la flâme fut esteinte, Et que la cour perdit ce qu' elle eut de plus beau ; Ton ame souspira cet accident nouveau, Et fit voir les effets de ton amitié saincte. Ô qu' en vain tu respans des pleurs, et des souspirs, Puis que cette beauté, l' objet de tes desirs, Possede dans le ciel une gloire immortelle ! Modere donc l' ennuy de ton coeur agité ; Ou si tu veux pleurer, ne pleure point pour elle, Mais pour toy qui n' as pas tant de felicité. Plainte funebre. Sonnet. Ennuyé des longueurs de cette fiévre lente, Dont les traits enflammez me brusloient jusqu' aux os, Je ne joüissois plus des douceurs du repos, Mon visage estoit pasle, et mon ame dolente. Mais certes ma douleur devint plus violente, Et mon sein fut noyé d' un deluge de flots, Aussi-tost que la parque eut Richelet enclos, Dans le triste sejour d' une tombe relante. Alors apprehendant un semblable succés, Je fais ouvrir ma veine au fort de mon accés. Inutile remede à ma fiévre obstinée ! Au moins je marque ainsi de mon sang en effet, Dans les fastes du temps cette triste journée, Où je perds un amy, si docte, et si parfait. Souspir, sur le trespas d' une soeur de l' autheur. Sonnet. Pour monstrer comme il faut la grandeur de ma perte, Je n' ay point de discours qui soient assez puissans ; Ny ne possede point de langue assez diserte Pour dire ma douleur comme je la ressens. Il me suffira donc pour tesmoigner au monde Le vif ressentiment d' une si triste mort, Que mon ame souspire, et qu' accusant mon sort, Je face de mes yeux une source feconde. Vaine apprehension qui me venez saisir ! Si nous n' eusmes tous deux qu' un coeur et qu' un desir, Nous goustons une vie, et plus pure, et plus belle ; Car en dépit du sort dont je force la loy, Je vis avec ma soeur dans la voute eternelle, Et ma soeur vit encore icy bas avec moy. La mort d' Alcinde, à Cleante. Sonnet. Qu' heureuse est la beauté que ton esprit adore ! Quoy que tout obeisse à la loy du trespas, Alcinde la mesprise, ou ne la connoist pas, Puisque dans tes escrits Alcinde vit encore. Des rives de Cathay jusqu' au rivage More, Les plus rares esprits marcheront sur tes pas ; Ils diront à l' envy sa grace et ses appas, Qui ne cederent point aux beautez de l' aurore. Aussi quand je la vois nous r' amener le jour, Je m' imagine voir l' objet de ton amour, Avec les mesmes traits qui paroient son visage ; Dieux ! Par quelle raison le puis-je imaginer ? L' aurore tous les soirs à Thiton rend hommage, Mais Alcinde vers toy ne peut plus retourner. L' amant affligé. Sonnet. Pour tesmoigner combien tu cheris ta maistresse, Te rendras-tu tousjours à toy mesme odieux ? Ce funeste cercueil qui la cache à nos yeux Ne pourra-t' il jamais renfermer ta tristesse ? Quoy qu' on blasme le sort, il faut que l' on confesse Qu' en ce qu' il execute il fait tout pour le mieux ; N' est-ce pas la raison qu' elle soit dans les cieux, Puisque tes doctes vers en font une deesse ? Dy ce que tu voudras, tu te dois souvenir, Qu' ainsi que ses beautez, tes pleurs doivent finir ; Conserve seulement sa memoire eternelle ; Fay voir dans tes escrits qui forcent le trespas, Que nature la fit de qualité mortelle, Mais que la muse veut qu' elle ne meure pas. Larmes, sur la mort d' un pere. Sonnet. Celuy qui vit pour toy dedans l' indifference, Et qui ne t' aime Ogier que dans le compliment, Avec des mots choisis, et remplis d' ornement, Te dira que son coeur a part à ta souffrance. Moy qui ne suis fondé sur la seule apparence, Qui t' aimeray sans fard jusques au monument ; Je me contenteray de monstrer simplement L' excés de ma douleur par mon triste silence. Qu' on ne s' estonne point du sujet de cecy ; Tu ne sçaurois souffrir, que je ne souffre aussi ; Ton deüil est excessif, et le mien est extréme. Cherche donc autre part ta consolation ; Ce seroit en vouloir exiger de toy mesme, D' en attendre de moy dans cette affliction. Epitaphe d' un jeune cavalier. Sonnet. Si les enfans de Mars au genereux courage, Si les fils d' Apollon sont tousjours les premiers Que le sort met en butte à ses traits meurtriers. Aminte devoit estre accablé de l' orage. En effet comme Aminte estoit vaillant et sage, Honnoré des sçavans, redouté des guerriers ; Comme il orna son front de leurs fameux lauriers, Il trouva son autonne au printemps de son age. Caliste, qui pleurez son funeste trespas, Pardonnez au destin, puis qu' il ne pensoit pas Vous l' avoir enlevé dans sa fleur de jeunesse. Car voyant sa prudence, et sa force d' esprit, Il creut qu' il approchoit des jours de sa vieillesse, Et qu' il estoit bien temps que la parque le prit. Sonnet, tiré d' un long poëme pastoral fait par L' autheur, sur le trépas de Scevole De Sainte Marthe, tres-excellent poëte 1623. Toy qu' un sort bien heureux conduit sur ce rivage, Si tu te sens touché d' un louable soucy De sçavoir qui repose, ou qui triomphe icy, Sçache que c' est l' honneur de nostre pâturage. C' est Scevole, ou plustost l' Amphion de nostre âge, La gloire d' Apollon, et des graces aussy, Puis que son luth charmant, et son chant adoucy Dompta l' ours furieux, et le tygre sauvage. Il te suffit passant, avance ton chemin En semant ce tombeau de lys et de jasmin, Et de toutes les fleurs que le printemps assemble. Mais apres ces devoirs ne le souspire pas, Puis qu' enfin tous les coeurs de tout le monde ensemble Ne sçauroient dignement soûpirer ce trespas. Autre sonnet tiré du mesme poëme. Sus pasteurs, à l' envy celebrons cette feste, Scevole s' est assis dans le throsne des dieux ; Les rayons eternels qui couronnent les dieux, Se joignent aux lauriers qui couronnent sa teste. Par luy nous depitons la foudre et la tempeste Qui corrompoient nostre air, d' un air contagieux ; Tout nous flatte l' esprit, tout nous charme les yeux Et tout ce qui nous plaist devient nostre conqueste. Dans la possession d' un si riche thresor, Nous verrons desormais briller un siecle d' or, Plus heureux que celuy de Saturne, et de Rhée. Et nos sens satisfaits pourront douter un jour Qui de ces deux climats fut le ciel empyrée ; Ou du throsne des dieux, ou de nostre sejour. Epitaphe d' un homme heureux. Sonnet. J' ay conjoint le sçavoir avec la modestie Pendant un si long âge où je suis arrivé ; Content du peu de bien que Dieu m' a conservé, L' ambition n' a point mon ame pervertie. Mon ardeur pour le ciel ne s' est pas alentie Dans un si doux repos où je me suis trouvé ; Mais apres que le ciel m' a long-temps esprouvé, Je retourne au sejour d' où mon ame est partie. Passant, si ton esprit a quelque sentiment Qu' il reste quelque chose apres le monument, Qui ne soit point aux loix de la parque asservie. Renonce aux vanitez qui t' aveuglent si fort ; Et meine desormais une aussi belle vie, Afin de pouvoir faire une aussi belle mort. À Bellinde, sur le trespas de son fils, mort à La mammelle. Sonnet. Bellinde que fais-tu de souspirer encore ? Veux-tu pas faire trefve avecque tes douleurs ? Il n' est point de sanglots, de regrets, ny de pleurs, Qui puissent r' animer ton petit Cleodore. Quand la parque le prit, il estoit sur ton sein, Couché parmy des fleurs dessus un lit d' yvoire ; Est-ce le premier coup que le sort inhumain A fait un noir cercueil d' un beau throsne de gloire ? Tu ne dois point douter qu' Amour ce puissant dieu, N' ait receu Cleodore au partir de ce lieu, Pour le changer en astre en la voute azurée ; Chacun connoist assez les miracles qu' il fait ; Un beau sentier de laict meine au ciel empirée ; Et ton sein fut pour luy ce beau sentier de laict. Au soleil, sur le trespas de Doris. Sonnet. Source de flâme la plus pure Que jamais fermerent les dieux ; Aimable paradis des yeux, Desir de toute creature. Depuis cette triste advanture Que Doris a quitté ces lieux, Tes regards nous sont ennuyeux, Et tu desplais à la nature. Tu t' en vas au sein de Thetis Rendre tes rayons amortis, Pour demain r' allumer ta flâme. Que ne peut cet astre obscurcy, Quittant la nuit de cette lame, Demain se r' allumer aussi ? Eloge de Damon. Sonnet. Ô que c' est bien à tort, nature, qu' on te blasme De ne rien achever dessous le firmament ! Tout homme qui le croit s' abuse infiniment, Puisqu' un homme achevé gist dessous cette lame. Des douceurs de sa voix il ravissoit nostre ame, Son entretien nous fut agreable et charmant, Sa doctrine combla nos coeurs d' estonnement, Et sa devotion r' alluma nostre flame. Aussi de sa vertu les dieux furent jaloux ; Et voyant les honneurs qu' il recevoit de nous, Ils bornerent sa course au milieu de son aage ; Ces arbitres sacrez du destin des mortels Craignoient avec raison s' il vivoit davantage, Que ce divin mortel n' eust comme eux des autels. Consolation, à Dorinde, sur la mort de sa fille. Sonnet. Vous murmurez en vain contre la destinée, Qui met dans le tombeau vostre contentement ; Elle vous a presté Carite seulement, Vous imaginez vous qu' elle vous l' eust donnée ? C' est une loy du ciel que toute chose née Doit tomber une fois dedans le monument ; Et la fin de nos jours est le commencement D' une felicité qui n' est point terminée. Je sçay qu' estant si belle et de l' ame et du corps, La perte que l' on fait de ses riches thresors, Cause le desplaisir où vostre ame succombe. Qu' y feriez-vous, Dorinde ? Il se faut consoler ; Vostre ennuy ne sçauroit la tirer de la tombe, Mais il a le pouvoir de vous y faire aller. VERS PIEUX Meditation sur la misere de l' homme. Stances. Vieux chesnes, vieux sapins, dont le sombre feuillage Entretient la fraischeur de ce plaisant rivage, Qui seicheroit sans vous aux flames du soleil ; Que mon sort malheureux au vostre est peu semblable ! Et que l' on s' imagine une plaisante fable, Dés qu' on pense que l' homme aux arbres soit pareil ! Depuis un siecle entier vous conservez vostre estre, Il semble toutesfois que vous veniez de naistre, Tant vostre escorce est vive, et pleine de vigueur ; Et moy qui n' ay pas veu le quart de vos années, Je suis vaincu du temps, je cede aux destinées ; Et si je vis encor ce n' est plus qu' en langueur. Vous repoussez les traits que le soleil vous lance, Et si l' hyver vous fait un peu de violence, Le retour du printemps vous flatte d' un doux air ; Et moy, quoy qu' il advienne, et quelque temps qu' il face, Je gele dans le feu, je brusle dans la glace, Et le printemps me tuë aussi bien que l' hyver. Vous eslevez si haut vostre teste chenuë, Qu' il semble que vos bras veüillent forcer la nuë, Et desarmer de traits le celeste flambeau ; Et moy de peur que j' ay des pointes du tonnerre, Je ne regarde plus que le sein de la terre, Qui s' ouvre devant moy pour me faire un tombeau. Si les arbres sur nous ont un tel advantage, Tirsis, quel vain orgueil nous enfle le courage ? Devons nous sur du vent nostre esperance assoir ? Songeons que nostre vie à sa course bornée ; Soyons plus advisez, vivons la matinée, Comme si nous devions mourir devant le soir. Sur la conception immaculée de la vierge. Ode. Le vent retient son haleine, Tout est calme sur la mer, Les vaisseaux dont elle est pleine Voguent maintenant sans peine, Et sans crainte d' abysmer ; Ceyx nous rend la bonace ; C' est luy qui dés ce beau jour Faisant esclorre sa race, Esclost la paix, et l' amour. Non, c' est la vierge supresme, Qui mieux que les alcyons Aux flancs de sa mere mesme Calme la fureur extresme Des fieres émotions ; Tout s' esgaye en la nature, Le ciel rid, la terre aussi ; Et n' est point de creature Qui n' honore celle-cy. Un jour que ne fera t' elle, Lors qu' apres un long sommeil, Elle sortira plus belle De la prison maternelle Qu' une aurore, ou qu' un soleil. Si les graces nompareilles De cet astre fortuné, Produisent tant de merveilles Auparavant qu' il soit né ? Benissons Dieu qui l' envoye Pour finir nostre malheur, Que chacun de nous s' employe À verser des pleurs de joye, Au lieu de pleurs de douleur ; Eve par sa tromperie Nous perdit, peu s' en falut, Mais la bonté de Marie Causera nostre salut. Aux peres qui estoient aux lymbes. Sur le mesme sujet. Sonnet. Cessez vos pleurs, ô vous trouppe fidele, Dieu fait cesser l' excez de son courroux ; Puis qu' il fait voir combien il vous est doux, Qu' il voye aussi l' ardeur de vostre zele. Anne a conceu la divine pucelle, Gage sacré du salut de vous tous ; Ce jour doit estre autant heureux pour vous, Comme il est saint et glorieux pour elle. Dieu pour vous mettre en pleine liberté, A mis sa mere en la captivité, Du chaste flanc qui le porte et l' enserre ; Consolez-vous, peres, en ces bas lieux ; Pour elle ouvrant les portes de la terre, Il va pour vous ouvrir celles des cieux. Sur le mesme sujet. Sonnet. L' obscur chaos tenoit le monde encore Ensevely dans un profond sommeil, Lors que de Dieu le pouvoir nompareil Fit pour sa gloire une lumiere esclore. Anne conçoit cette divine aurore, Dont la splendeur fera naistre un soleil ; Tout se resveille au poinct de son resveil, Le ciel l' admire, et la terre l' adore. Throsne où doit seoir la majesté de Dieu, Ô grande vierge enclose en petit lieu, Que ta beauté tient nostre ame ravie ! Rien n' est en toy d' aucun vice entaché ; Oseroit t' il attenter sur ta vie, Toy dont la vie est la mort du peché ? Hymnes du bien-heureux Jean De Dieu, fondateur De l' ordre des religieux de la charité, Beatifié en l' année 1630 par n. S. P. Le Pape Urbain VIII. imitez des vers latins. Hymne I. Vous qui possedez dans le monde Les thresors dont la terre abonde, Quittez ce prophane soucy, D' un grand saint chantez les louanges ; Puis qu' on les oyt chanter aux anges, Vous les devez chanter aussi. Mais sur tout je vous y convie, Vous qui mandiez vostre vie Sous un habit rude, et grossier, Benissez sa sainte memoire, Et faites éclatter la gloire De vostre pere nourissier. Quand le Portugal le vid naistre, Son innocence fit connaistre Qu' il seroit un jour son appuy ; Il suivit les siens à la trace, Et s' il s' honnore par sa race, Sa race s' honnore par luy. Sa charité fut admirable, Et sa sainteté venerable Esclata jusqu' au firmament ; L' Europe entendit ses oracles, Et ne pût voir ses grands miracles Qu' avec un grand estonnement. Ô combien ses soins et ses veilles Firent de choses nompareilles ! Que de maux on luy vid guerir ! Sans son feu, sans sa nourriture, Les hommes eussent veu perir ! Combien fonda-t' il de retraittes Pour ceux qui par de longues traites S' en vont visiter les saincts lieux ! Aux vices il faisoit la guerre ; Et logeant les vertus sur terre, Il marquoit son logis aux cieux. Soit que plain d' amour et de crainte Il priast la majesté sainte, Soit qu' il meditast en secret, Soit qu' il agist aux yeux du monde, Tousjours cette ame sans seconde N' avoit que Dieu pour son objet. Gloire en soit au pere supréme, Puis qu' il est la charité mesme ; Honneur à son fils Jesus-Christ, Vray Dieu de paix et de concorde, D' amour, et de misericorde ; Gloire eternelle au Saint Esprit. Du bien-heureux Jean De Dieu. Hymne II. Apres qu' il eut par sa parole Basty sa charitable escole Sur de solides fondemens, Ce sainct digne de mille temples Confirma par ses bons exemples Tous ses devots enseignemens. C' est ainsi qu' un chrestien doit vivre, C' est et la science et le livre Qu' il doit pratiquer en tout lieu ; Considerons ce que nous sommes ; Nous devons nous prester aux hommes, Mais enfin nous donner à Dieu. C' estoient les aymables delices, L' estude, et les seuls exercices Où ce sainct trouvoit des appas ; Donc que chacun de nous l' imite ; Comme sa gloire est sans limite, Nostre gloire n' en aura pas. Grand saint, que la voute supresme Environne d' un diadesme D' eternelle felicité ; Esteins toutes nos autres flâmes, Et brusle nos coeurs et nos ames Du saint feu de ta charité. Fay qu' aux pauvres soient profitables Ces exercices charitables Que nous pratiquons devant tous ; Que tes soins secondent les nostres, Et comme nous aidons les autres, Ô bien heureux sainct aide nous. Par ta priere continuë Fay que le nombre diminuë Des malades qui sont icy ; Rend leur la force et le courage, Guery le mal qui les outrage, Et nourris les pauvres aussi. Au pecheur fay misericorde ; Maintien les princes en concorde Dans le throsne de leurs ayeux ; Et confortant l' ame fidele Marche sur la terre avec elle, Et la fay reposer aux cieux. Gloire en soit au pere supresme Puis qu' il est la charité mesme ; Honneur à son fils Jesus-Christ, Vray Dieu de paix et de clemence, D' amour, et de grandeur immense ; Gloire eternelle au Saint Esprit. Les pieux devoirs de la charité chrestienne, Qui se pratiquent à Paris dans l' hospital De la charité. Hymne III. En vain l' ardeur de nostre zele Feroit d' une suite eternelle Des actions de pieté, Nos vertus n' esclateroient guieres, Si parmy toutes ces lumieres, Ne reluisoit la charité. Il faut sur la terre où nous sommes Que l' homme ait soin des autres hommes Les plus sages vivent ainsi : Qui rit de cette loy supresme, Se revolte contre soy-mesme, Et choque la nature aussi. Quand l' homme du monde travaille, Il ne fait jamais rien qui vaille Si l' or ne reluit dans sa main ; Et les disciples d' Hypocrate N' ont point de plaisir qui les flatte Comme l' esperance du gain. Ceux dont la charité s' empare Ne sont point d' une humeur avare, Les thresors leur sont odieux ; L' argent leur est moins que du verre, Et ne sement dessus la terre, Qu' afin de recueillir aux cieux. Ha que le monde est miserable ! Il ne plaint jamais son semblable De quelque mal qu' il soit surpris ; Il le fuit, ou n' y prend pas garde ; Ou si par fois il le regarde, Ce n' est que d' un oeil de mespris. La charité n' est pas de mesme, Elle aime autruy comme elle s' aime, Elle est sans fiel et sans ran-coeur ; Quelque senteur qu' on luy propose, Un fumier luy semble une rose, Rien ne luy vient à contre-coeur. On ne la void jamais retive, Tousjours prompte, tousjours active, Pleine de feu, pleine d' esprit, C' est cette Marthe mesnagere Qui va d' une course legere Laver les pieds de Jesus-Christ. Si la besace vagabonde, Ainsi qu' une terre feconde Nourrit tant de necessiteux ; Charité, c' est ton efficace ; Il n' est point de si froide glace, Qui ne fonde aupres de tes feux. Jamais de rien tu ne murmures, Tout ce qu' on te fait tu l' endures, Et rien ne choque ton desir ; Ce que tu trames tu l' acheves, Comme avec plaisir tu te leves, Tu te couches avec plaisir. C' est toy, favorable princesse, Qui fournis avec allegresse Ce qu' on ordonne aux langoureux ; Tu les visites dans leur couche, Et tu portes jusqu' à leur bouche Ce qu' on a preparé pour eux. Qu' un pauvre transi de froidure N' ait que la peau contre l' injure De l' hyver le plus irrité ; Ta sainte ferveur le dégele, Et luy donne avec un grand zele Dequoy couvrir sa nudité. Quand le malade dans sa couche Ne se meut non plus qu' une souche, Et veut changer d' air, ou de lieu ; La charité d' une ame accorte, D' un lict à l' autre le transporte, Et le servant croid servir Dieu. Qu' il ait la langue seiche, et fade, Sa tisanne et sa limonade L' humecte, et luy sert de ragoust ; Et l' art avecque la nature N' ont point d' exquise confiture, Dont elle ne flatte son goust. Que son mal croisse d' heure en heure, Qu' il souspire, gemisse, et pleure, Qu' à ses voeux les astres soient sours, L' ennuy qu' elle en a le console, Et n' est point de douce parole Qu' elle n' employe à son secours. C' est par elle que des familles, Des hommes, des femmes, des filles, De riche et noble extraction, Préferent à leurs promenades Le soin de servir les malades Dans leur extresme affliction. Parmy le sang, parmy l' ordure Des corps soüillez de pourriture, Tout est là si clair et si net, Que les vaisseaux qu' on y contemple, Passeroient pour vases d' un temple, Ou pour meubles d' un cabinet. Loin donc les riches edifices, Ny leurs pompes, ny leur delices N' entrent point en comparaison ; Charité rien ne te seconde, La pureté n' est plus au monde, Ou bien elle est dans ta maison. C' est là que tous nos sens respirent Des douceurs que les fleurs inspirent Quand elles parfument nos pas, Douceurs d' autant plus agreables, Que parmy ces maux deplorables Nos sens ne les esperoient pas. Tantost la charité s' esgaye À laver, et penser la playe Du pauvre honteux qui pâtit ; Tantost à luy faire un breuvage, Puis un ragoust qui le soulage Et le remette en appetit. Alors qu' une pierre endurcie Se forme dedans la vessie, Ou quand elle s' attache aux reins, Elle la sonde, elle la tire, Et guerit ce cruel martire Par ses remedes souverains. Enfin qu' une ame soit blessée De quelque mauvaise pensée, La charité la met dehors, Et monstre dans ses saintes flâmes Qu' elle a soin du salut des ames, Comme de la santé des corps. Mais si l' art n' a plus de remede, S' il faut que le malade cede Quand la parque fait son effort ; Celle qui jamais n' y succombe En pleurant le met dans la tombe, Et le souspire apres sa mort. Si Saint Jean trouva des delices À pratiquer ces exercices, Pleins de zele et de pieté ; Ses enfans suivent son exemple, Et font esclatter dans son temple Les flâmes de sa charité. Sur la naissance de nostre seigneur. Sonnet. Qui vid jamais au monde un miracle pareil ? Un Dieu s' assujettir aux loix de la nature, Le createur de tout naist de sa creature, Et la lumiere sort de l' ombre, et du sommeil. Bien qu' il vienne sur terre en un pauvre appareil, Que son palais royal soit une grotte obscure ; C' est luy qui fit du ciel la belle architecture, Et qui fonda son throsne au milieu du soleil. Ô celestes esprits, saintes intelligences, Qui vous glorifiez de vos pures essences, Et rendiez de vostre heur tous les hommes jaloux ; Enviez aujourd' huy par un contraire eschange, Les graces que le ciel vient d' espandre sur nous, Puisque Dieu s' est fait homme, et ne s' est point fait ange. Sacrifice à Dieu. Sonnet. Apres les voluptez d' une flâme assouvie, Accablé de vieux ans, et de nouveaux ennuis, Je fuy les fraisles biens, ô monde que tu suis, Et je n' ay plus pour toy ny d' amour, ny d' envie. Grand dieu de mon salut, dont mon ame est ravie, Je te donne mon coeur, c' est tout ce que je puis ; Et mesprisant pour toy le sejour où je suis, Je ne regarde plus que l' immortelle vie. Tout ce qui me desplaist, c' est qu' en t' offrant mon coeur, Je ne fay rien pour toy, mon Dieu, mon createur, Que ce que j' ay cent fois fait pour la creature. Mais elle n' eut de moy que par sa trahison, Ou que par les erreurs d' une foible nature, Ce qu' un âge plus mur vient t' offrir par raison. Source: http://www.poesies.net