Autres Poèmes. Par Germain Nouveau. (1851-1920) TABLE DES MATIERES. AUTRES VERS. M'Apparaîtrez-vous, M'amie... Mendiants. Toto. Dompteuse. La Ballade Du Méchant Poète. A Ma Soeur Laurence. Les Trois Epingles. Ciels. Prière. Les Yeux. Une petite avec des flûtes dans la voix... Autour de la jeune église... Mon coeur stupide... Saintes Femmes. A madame Veuve Verlaine. Mulsulmanes. Smala. Memorare. Aux saints. Ex voto. VERS INEDITS. La Maison. Sonnet D'Eté. Style Louis XV. Un Peu De Musique. Retour. En Forêt. Les Chercheurs. Rêve Claustral. Au Musée Des Antiques. Dizains Réalistes. Pourrières. L'Enfant Pâle. Les Colombes. Paysage Nègre. Le Mistral. Extra Ex-Voto. Notes Parisiennes. La Sourieuse. La Petite Baronne. AUTRES VERS. M’Apparaîtrez-vous, M’amie... M’apparaitrez-vous. M’amie! Voyez, le ciel est serein. Oyez, oyez le refrain D’un pauvre amant qui vous prie, D’un pauvre amant qui ne veut Pas vous déplaire, s’il peut. Lorsque je vais seule lire Ou filer dans la forêt, Ma lèvre brûle et voudrait Baiser votre beau sourire. Je voudrais bien être à toi Et je suis toujours à moi. Faudra-t-il mourir! De grâce, Dis-moi quand je te plairai! Parle, et je t’obéirai, Que faut-il donc que je fasse Beau rossignol, hé! là-haut! Chantez un peu comme il faut. Voilà donc ce que j’emporte: Ton silence et mon amour, Et je m’enfuis, car le jour Met chaque étoile à la porte: Je reviendrai, cependant, Demain, pour t’en dire autant. Mendiants. (1875) Pendant qu’hésite encor ton pas sur la prairie, Le pays s’est de ciel houleux enveloppé. Tu cèdes l’oeil levé vers la nuagerie, À ce doux midi blême et plein d’osier coupé. Nous avons tant suivi le mur de mousse grise Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit, Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église, Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit. Dédoublement sans fin d’un typique fantôme, Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois Est-ce moi qui riais à travers ce royaume? Je tenais le martyre ayant les bras en croix. Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres, Immense trilogie amère aux coeurs noyés, Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres, Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés! Et pourtant, oh! pourtant, des seins de l’innocent Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante Diane aux désirs, et charger aux sanglots, De ton attisement de boucles et de ganses, Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement, Et de vos piétés, et de vos manigances Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant, Il ne devait rester qu’une ironie immonde, Une langueur des yeux détournés sans effort. Quel bras, impitoyable aux Échappés du monde, Te pousse à l’Ouest, pendant que je me sauve au Nord! Janvier 75. Toto. À la fête qu’après-demain je donnerai, Il y aura beaucoup de monde. Toi, curé, J’exige que l’on vienne et le diable ait ton âme! S’il y aura des gens de l’Olympe? Oui, madame, Quant à vous, je ne vous invite pas, Zari. On entrera, dès que le maître aura souri, À l’heure par exemple où se couchent les villes. À la porte on vendra des éventails des Iles Du temps qu’Athénasie était reine en riant. Un diplomate russe, un nonce d’Orient Viendront gris sans que l’on trouve ça regrettable. Le dîner, viande et fruits, écrasera la table. Je ne sais pas les noms de ce qu’on mangera, Ni quels vins couleront ni quels airs l’on jouera, Mais les glaces seront de Venise et des pôles. Des plats d’or voleront par dessus les épaules, Sous de fiers lustres à cent mètres du plafond Qui sera comme un ciel d’indulgence sans fond, Où trembleront des seins, des lyres et des astres. Des tires crouleront comme de gros désastres. On entendra des cris d’oiseaux dans les hauteurs; Il y aura des chefs d’offices, des auteurs, Des voyageurs parlant comme ceux-là du conte; Nag la pâle y sera répondant au vieux comte: «Change en or ton argent, ton or en perles, cher». Et les femmes seront des anges bien en chair, Nourris de moëlles de boxeurs et de cervelles D’acrobates, disant des bêtises entre elles. Il y aura des gens sérieux quoiqu’en deuil, Quelque immense poète en un petit fauteuil, Et puis, sur une estrade en feutre, une féérie De musiciens blonds venus de Barbarie, En gilets frais ainsi que des pois de senteur. Autour de la maison, obscur comme le coeur, Le parc sera pompeux et la lune mignonne. Ah! nous aurons aussi le monsieur dont personne Ne sait le petit nom ni le nom, croyez-vous, Et ce sera le plus dé1icieux de tous. Il y aura le diable, une humble enfant qui souffre Dira le reconnaître à son odeur de souffre. Certes il y aura l’ami qu’on croyait mort, Le chien qui mord et la bonne femme qui dort, Et plus d’un mendiant au bras de quelque dame, Mis avec toute la distinction de l’âme; Et le musique aura tant d’influence, vrai, À la fête qu’après-demain je donnerai, Que l’on croira jouir d’une mort indicible, Et mourir plus longtemps qu’il ne semble possible, Dans une sorte d’aise et de grâce, humblement. Quand au bal, qui sera rose admirablement, Il entraînera tout nous tous: danseurs sceptiques, Filles graves roulant des prunelles mystiques, Et chacune -je vous inviterai, Zari - Trouvera son valseur, son ange et son mari. Bref, tout ce monde, armé de ses plus jolis vices, De salle en salle ira tournant avec délices, Dans un vaste froufrou de coeurs et de chiffons, Dans mon château, mon bon vieux château des Bouffons Qu’avoisine une mer verte et gaie au possible, Suivre vers la folie une pente insensible, Ou vers le crime qui, ce soir-là, sera roi, Jusqu’à ce qu’apparaisse, après le souper froid, Le matin bête dans la cohue étonnée. Hélas! personne à la fête que j’ai donnée. Dompteuse. Elle vint dans Ninive énorme, ou sont les fous Qui veillent dans les lits et dorment sur les tables, Et le théâtre est cendre où, les soirs ineffables. Elle noyait sa tête aux crins des lions doux. Fixant sur eux des yeux charmeurs comme en des fables, Elle allait, éteignant leurs cris dans ses genoux, Calme, et trouvant l’odeur des palmes et des sables Au souffle de leur gueule errant sur ses seins roux. Ses cheveux fiers, sa main doucement suspendue, Ses robes dans leur fleur ne l’ont point défendue. Un jour la griffe immense et tranquille la prit. La foule ayant fui blême, un parfum pour des âmes Sembla mêler, le long des promenoirs à femmes, Le sang de la Dompteuse aux roses de la Nuit. La Ballade Du Méchant Poète. Beaux limousins, Gascons et Bordelais, Hordes du Nord et du Midi Bataves, Tous Allemands, Espagnols et Français, Bohémiens, peuples libres, esclaves, Ô vous les blonds et blancs comme des raves, Et vous les bruns noirs comme des navets, C’est moi qui suis le poète aux yeux caves. Pitié, pitié pour mes vers polonais! Mon père était un loup dans les forêts, Ma mère fut une chienne aux crins flaves Et j’ai grandi dans les joncs des marais. Telle, aux lueurs des tristes rats-de-caves, Va la sorcière, aux viscosités haves, Telle une Muse, avec ses yeux mauvais, M’a déniché dans un vieux tas d’épaves. Pitié, pitié, pour mes vers polonais. Je n’ai gardé que mon luth polonais, Et que ma voix nazillarde, aux tons graves, Mon feutre à plume, et je vais, et je vais De cour en cour où sont les portiers graves. Servantes sont quelquefois les plus braves Pour nous jeter beaux sous luisants, mais les Chiens sont hargneux aux portes des conclaves. Pitié, pitié pour mes vers polonais. Envoi. A mon ami d’Angleterre, qu’on nomme Verlaine Paul, ou Paul Verlaine, comme On voudra, j’ai dédié ceci, mais: Pitié, pitié pour mes vers polonais. Jean Richepin. (La chanson des gueux) Pour copie conforme: G. Nouveau. A Ma Soeur Laurence. Je t’aime parce que tu m’aimes, soeur gentille, Parce que dans ce monde où je me sens errer, Je n’ai que toi pour bien et pour toute famille, Et parce que je n’ai que ton sein où pleurer. Je t’aime parce que notre si bonne mère, De sa tombe où sur nous son regard veille encor, M’a fait de bien t’aimer une loi qui m’est chère, Et que ton amour seul de jour en jour plus fort Mêle quelque douceur au regret de sa mort. Je t’aimerai toujours pour que tu sois heureuse, Et si nous le pouvons dans un commun accord, Nous braverons les vents et la mer orageuse; Ensemble nous viendrons voguer au même bord, Et nous nous trouverons ensemble dans le port. Les Trois Epingles. Paul est, offerte par Hécate, L’épingle d’ivoire enchanté De qui la tête délicate Reluit, piquée à la cravate De la belle Fatalité. Et vous, vous êtes, Delahaye, Dardant l’éclair de vos vingt ans, Pareil aux roses de la haie, Celle à tête d’or, qu’on sait vraie, Sur la chemise du Printemps. Mais moi, qu’on vend à la douzaine Pour vingt sols, j’en fais les aveux, Humble épingle à tête d’ébène, Je ne verrai finir ma peine Que plantée haut dans Ses cheveux. (Écrit en 1877 ou 78). Ciels. Le Ciel a de jeunes pâturages Tendres, vers un palais triste et vermeil: Un Essaim d’Heures sauvages Guide Pasiphaé, petite fille du Soleil. Des troupeaux silencieux du ciel, Un nuage, un doux taureau s’écume, Se détache, avec le souci réel Du Baiser qui l’arrose et la parfume. Et ces neiges, fraîcheur et ferveur, Au ciel des étreintes fatales, S’unissent, ô Douleur! Le taureau roule sur la prairie idéale. La Passion plus doucement encore a lui. Sous le Baiser qui les parfume et les arrose, Ils s’absorbent au ciel qui les absorbe en lui. Reste seule la bave du Baiser, amère et rose. Le Couchant a brûlé comme un palais. Et le ciel s’aveugle avec les cendres Qu’un Dieu noir chasse avec un balai. Vénus, diamant et feu, au jardin d’amour, va pendre. Prière. Au plus haut point de la montagne la plus pure, Au plus beau jour de nos époques favorites Où le désert se fleurissait de nouveaux rites, A l’heure d’or la plus sévère à la nature; Blanche et les flancs pressés d’une longue ceinture, Debout dans l’idéal concert de ses mérites, La plus sainte et la plus charmante des ermites Lève au ciel ses bras nus dans leurs manches de bure. Son visage d’un feu tranquille et blanc rayonne Comme une neige ou comme un linge où l’astre donne, Son coeur allumé s’ouvre au céleste conseil! Et les plaines, à ces sauvages pieds d’yeuses. Sont un cirque apaisé de bêtes précieuses: Les yeux de Jésus-Christ s’ouvrent dans le soleil. Les Yeux. Les veilleuses dont notre nuit est parfumée Sont des soeurs dont les longs regards sont des secrets Et les yeux de nacre et de perle des coffrets Nous pénètrent, et sur la basse cheminée, Le miroir où ta beauté nue est confirmée Répète ces regards et ces yeux indiscrets, Qui troublants comme les feux pâles d’un marais, Hantent le coeur du doux poète et de l’Aimée. O ces yeux, tous ces yeux, dans le calme aromal De l’amour, sont d’autant plus tendres qu’ils font mal Et notre âme connaît des terreurs, pourtant pures. Mais quand l’aube s’abat sur nos chastes volets, La fenêtre a deux yeux bleus et vides, si laids Que nous tirons sur nous toutes les couvertures. Une petite avec des flûtes dans la voix... Une petite avec des flûtes dans la voix Qui riait et qui pour les graves soeurs d’Ursule Était le rayon fol à travers la cellule. Pour la beauté c’était bien l’ «Ange», pas de ceux Qui traversent le rêve épais des amoureux, Mais de ceux que l’Esprit mêle au divin cortège; Pour l’âme, un lait, et pour l’innocente, une neige! Toute l’année, en cette âme, c’était Noël. Son front charmant semblait pétri d’un peu de ciel, Comme nos tristes coeurs le sont d’un peu de fange. Elle étonnait! Je l’ai déjà dit, c’était l’ «Ange», Et sa tête aurait pu voler au paradis, Quand, par hasard, de ses grands cols blancs tout unis Les coins se retroussaient avec des façons d’ailes! Après cela, la plus riche des demoiselles, La fille d’un monsieur qui, comme on a pignon Sur rue, avait, lui, droit de servage, un grand nom, Et de l’or tant que nul creuset ne l’évapore. Elle était la puissance énorme qui s’ignore, Elle ne savait pas que ses yeux étaient beaux; Mais elle eût été reine aussi dans des sabots! Adorable! mais quel homme à moins d’être impie (Allez, c’est bien le mot!) l’eût mêlée à sa vie, Assez fou pour la rendre à notre air étouffant; Amour seul eût été digne de cet enfant, Si les meilleurs baisers n’étaient pas des morsures, Si les lèvres n’avaient la forme des blessures. Aucun nuage impur dans ses chastes yeux gris! Elle ne rêvait pas des hommes de Paris, Ni de ses fêtes, ni diamants et dentelles Qui font les yeux plus fous pour les femmes plus belle: Nul héros des affreux romans que nous faisons, Quand nous avons bu, nul ne hante ces maisons. Son Idéal? elle eût répondu: Télémaque. Toute l’année, au fond de ce coeur, c’était Pâque. Autour de la jeune église... I Autour de la jeune Église, Par les prés et les clôtures Et les vieilles routes pures, La nuit comme une eau s’épuise. II C’est l’aube toute divine Et la plage violette, Avec des voiles en fête Au ciel tel qu’une marine. III Guerre et semaille, avalanche De nos thèmes et nos mythes, Par les labours sans limites Sommeillent pour les revanches. IV Mais le sang petit et pâle Que l’aurore a dans les veines, Ô seigneur! est-ce nos peines Ou votre pitié fatale? V Nos voeux des vôtres sont frères, Vous tous le coeur murmure Depuis l’ancienne aventure: Montez, Aubes et Colère! Mon coeur stupide... Mon coeur stupide, étant bouché comme une gourde Où les vins de l’amour, des siècles, dormiront: Vous avez pris dans vos deux mains ma tête lourde Et vous m’avez baisé doucement sur le front. Et j’ai senti, sous les délices d’un baptême Mystérieux, mes yeux orageux s’apaiser; Le jardin s’éteignait, et sur le chrysanthème Ce rappel d’un oiseau sonna comme un baiser! Vous m’aimâtes, ainsi qu’une Mère jalouse, Portant le baume pur à mon mal remuant; Mais quand j’ai regardé vos yeux, j’ai vu l’Épouse Qui souriait, dans leur miroir insinuant. Votre sein m’a bercé comme un héros indigne, Et depuis l’heure au ciel qui m’a fait vous aimant, Un Désir solitaire et pâle comme un cygne Sur un fleuve en moi nage avec enchantement. Saintes Femmes. Quelle étoile nous vit donc naître, nous qui sommes Les voleuses de vos coeurs charmants, Enfants-rois? C’est nous qui vous faisons la cour, ô jeunes hommes, Et vos légèretés nous sont d'atroces croix. En nous rien des yeux verts de l’amante fatale Par sa jupe épandue en mare de sang noir. Rien des beautés faisant que le désir détale Devant leurs coeurs repus de vaches au dormoir. Mais nous nous déclarons d'avance les sujettes De votre règne aimable ou non, sans nul souci Que celui d'approcher vos mains; sommes-nous bêtes De vous bercer, de vous enorgueillir ainsi! Pour atteindre aux baisers graves de votre bouche, Il nous plait de braver, dans votre embrassement, Jusques à toi, Baiser déchirant, et toi couche Où le sang violé s'éperle obscurément. Mais quand nous vous tenons, Coeurs trop pleins de silences, Nous ne savons, pleurant à vos torts expiés, Que faire du tissu de vos obédiences Un tapis pour la plante exquise de nos pieds Aussi trop tôt, mon Dieu! redoutant quelque fraude, Comme un chien, autour des pacages timorés, Notre âme tristement s’en va tourner et rôde À la porte par où vous nous êtes entrés. Bien qu’offrant à vos nuits ce qu’il faut à ces luttes Où s’exerce le coeur irritable, âcreté Des Baisers, et soupirs rieurs comme des flûtes, Et ventre glorieux de sa stérilité, Nous vous perdons, malgré nos deux mains maternelles, Mais vous n’emportez pas, pour vos futurs exils, L’orgueil d’avoir teint nos fécondes prunelles Et bu notre âme humide aux pointes de nos cils. Donc, homme, errant de créature en créature, Tu viens et tu t’en vas, sans comprendre beaucoup Tout ce que nous mettons de céleste imposture À te sourire avec deux longs bras à ton cou. Du reste nous savons l’oubli des Récompenses Et que l’Amour au fond n’est qu’un divin Ennui. Puis notre coeur est plus plein que tu ne le penses, Car une fois au point dans la première nuit, Lorsque, le sang fouetté d’une crainte immortelle, Les yeux injectés d’or dans un coucher de feu, Nos doigts laissent fuir nos pantalons de dentelle, Votre sourire est plein d’infinis, il est Dieu. Après tout, nous ferons des morts saintes, cilice Sous l’épaule, allongeant nos deux mains sur le drap, Quand nous avalerons l’hostie avec délice, Notre amour pour un Autre alors s’élargira; Car nous croyons à tes beautés spirituelles, Ô Jésus, et que seul tu donnes sans rancoeurs Le dernier mot des sens aux Immatérielles, toi l’Éternel, toi le plus riche Amant des Coeurs! A madame Veuve Verlaine. Vous étiez gaie, on dit très bien, comme un pinson, Vous étiez vive, on dit aussi, comme la poudre; Et votre voix, avec les éclats de la foudre, Avait l’accent léger d’une jeune chanson! Oui, gaie et vive, ainsi qu’un soldat fier garçon Qui va danser au bal, la veille d’en découdre, Et... française, pareille au grondement des foudres, D’une tempétueuse et charmante façon. Veuve de militaire et mère de poète, Il vous restait du bruit des armes et des vers Quelque chose de haut et de fier dans la tête! Que vos mânes légers soient des drapeaux couverts Et que votre tombeau, par comme une fête, Mêle aux roses du Pinde autant de lauriers verts. Mulsulmanes. À Camille de Sainte-Croix. Vous cachez vos cheveux, la toison impudique. Vous cachez vos sourcils, ces moustaches des yeux. Et vous cachez vos yeux, ces globes soucieux, Miroirs pleins d’ombre où reste une image sadique; L’oreille ourle ainsi qu’un gouffre, la mimique Des lèvres, leur blessure écarlate, les creux De la joue et la langue au bout rose et joyeux, Vous les cachez, et vous cachez le nez unique! Votre voile vous garde ainsi qu’une maison Et la maison vous garde ainsi qu’une prison; Je vous comprends: l’Amour aime une immense scène. Frère, n’est-ce pas là la femme que tu veux: Complètement pudique, absolument obscène, Des racines des pieds aux pointes des cheveux? Smala. Le soleil verse aux toits des chambres mal fermées Ses urnes enflammées; En attendant le kief, toutes sont là, pâmées, Sur les divans brodés de chimères armées; Annès, Nazlès, Assims, Bourbaras, Zalimées, En lin blanc, la prunelle et la joue allumées Par le fard, parfumées, Tirant des narghilés de légères fumées, Ou buvant, ranimées, Les ongles teints, les doigts illustrés de camées, Dans les dés d’argent fin des liqueurs renommées. Sur les coussins vêtus d’étoffes imprimées, Dans des poses d’almées, Voluptueusement fument les bien-aimées. Memorare. Souvenez-Vous, Vierge Marie: On dit que nul ne s’est perdu De tous ceux dont la voix Vous prie, Au milieu des flots en furie; Chacun est sûr d’être entendu. Mère de notre Divin Maître, Souviens-Toi: le Dieu de Sion Aime un pécheur courant se mettre, Quelque coupable qu’il puisse être, Sous la Sainte protection; De Ploërmel à Mytilène, Sur le forum, au sein des cours, Dans les monts, les bois et la plaine, Fût-ce une âme de crimes pleine, Nul n’implore en vain ton secours; Nul, dans les soucis d’une fête, Dans un deuil, pressant ou pressé, Ne t’a murmuré sa requête, Sans qu’au mouvement de sa tête, NOTRE-SEIGNEUR l’ait exaucé. C’est pourquoi, plein de confiance, Comme un lévite du saint lieu, Vers Votre église je m’élance... Je cours... mais, halte-là!... je pense Que j’ai beaucoup offensé Dieu. J’ai fait à Dieu d’horribles guerres. Vers Vous courent impunément Ceux qui sont doux, comme à leurs mères, Mais à Vous, si je ne vaux guère, Je marche ainsi qu’au jugement. Je sens mes chairs devenir blêmes; Je quitte un peu de mon orgueil; Mes yeux se sont baissés d’eux-mêmes, Aux fantômes de mes blasphèmes; Je foule en tremblant votre seuil; J’ose à peine franchir la porte; Je chancelle au passé récent D’ordures folles que je porte... Serait-ce votre voix? «Qu’il sorte!» Je me retire en gémissant. Il me semble qu’on me rappelle; Je rentre, je tombe à genoux. Je courbe ma tête rebelle. Vous si pure! ô Vierge très belle! Excusez-moi. Pardonnez-nous. Ne méprisez pas la prière Que je balbutie à moitié; Mère du Verbe de lumière, Du haut de votre sanctuaire, Daignez l’entendre avec pitié! Que jamais plus dans sa Géhenne Le Diable, au pied de son autel, Ne nous attache avec sa chaîne. Préservez nos coeurs de la haine, Nos âmes du péché mortel. Exaucez-nous, ô Notre-Dame! Nous qui vous prions pour les morts, Et pour le salut de notre âme Qui craint la plus petite flamme Ne pouvant brûler que le corps! Je vois qu’aux fleurs, comme aux estampes, Vous préférez les cils mouillés, Aux chandelles, sinon aux lampes, Le jeûne qui pâlit les tempes, Et les genoux humiliés. Je veux inscrire sur ma liste Celle qu’insulta mon dédain, La Pénitence ardente et triste, La même que Saint Jean Baptiste A montrée aux bords du Jourdain. Je ferai Quatre-Temps, Vigiles, Tout le Carême en sa rigueur; Comme un chrétien des Évangiles, J’enchaînerai mes yeux agiles Ne levant au Ciel que mon coeur. Je m’infligerai des supplices Avec ma corde au noeud serré, Ma discipline et mes cilices; Je dois faire aussi mes délices Des rires que j’exciterai. Si quelque affreux crachat qui passe Vient à tomber près de mes pieds, Ma langue en boit jusqu’à la trace: Ceux qui sont empreints sur Sa Face Seront-ils jamais expiés! Pour que Votre Fils nous arrache Avec le flambeau de sa Foi À l’ombre où le pécheur se cache, Pour que l’heure de sa cravache Nous trouve rangés sous sa Loi. Aux saints. Si, tous les matins de nos fêtes, Nous chantions tous avec amour Sur les harpes des saints prophètes Nos prières qui sont parfaites, Je ne serais pas dans la cour. Si nous récitions nos prières Dans le crépuscule du soir Avec des lèvres régulières, Avant d’allumer les lumières, Je ne serais pas au chauffoir. Si les yeux remplis de beaux songes, Nous demandions, quand vient le jour, Au ciel qui voit tous nos mensonges L’humble foi du pêcheur d’éponges, Je ne serais pas dans la cour. Et quand la lampe s’est éteinte, Si nous sentions sur nos lits noirs La caresse d’une aile sainte, Attendant que l’Angelus tinte, Je ne serais pas au dortoir. Si l’homme s’oubliait lui-même Pour ses frères, comme un retour Des bienfaits du Seigneur qui l’aime. Qui le marque de son Sain-Chrême, Je ne serais pas dans la cour; Et si nous, les fous de Bicêtre, Nous avions fait notre devoir, Le devoir dicté par son prêtre, Nous serions au parloir peut-être, Ce ne serait pas ce parloir. Sans le diable qui nous malmène, Nul, avec les yeux de son corps, N’aurait vu ma figure humaine Dans la cour où je me promène Et dans le dortoir où le dors. Poème écrit à Bicêtre Ex voto. À genoux sous ma voile, Je te salue, Étoile, Étoile de la mer, Garde-nous d’abîmer. L’oiseau pêche en eau basse, On part, vive l’espace! Mais tout beau! mon neveu: Souvent, hors de tout feu, Le temps trop tôt se gâte. Et ce fier brick démâte, Si la Vierge n’y luit, Tout périt cette nuit. À genoux, etc... Mais vois dans cette pièce, Comme à la sainte Messe, Ces cierges éclairés, Ce lit, ces traits tirés; Et ce groupe où l’on prie L’image de Marie. Vite, acquiesce à leur voeu, Bonne mère de Dieu. À genoux, etc... Dans notre nuit profonde, Voguant au gré de l’onde, ÉTOILE DE LA MER, Sur les écueils du monde Garde-nous d’abîmer. Notre Havre-de-Grâce, Garde-nous, etc... Vierge de notre place. Garde-nous, etc... Tableur de notre classe, Garde-nous, etc... Médaille que j’embrasse, Garde-moi, etc... À genoux, etc... Sous drap d’or moult accor Ayant sceptre en ta main, Au bras ton soleil fin, Vêtu de même sorte, Qui couronne aussi porte, Aussi bien, en ce lieu, En ce «lieu de Porrière», (Qui ne te doit pas peu), Douce Vierge d’un Voeu, Toi notre bonne Mère, Appuie auprès de Dieu Les paroles de feu De toute humble prière, En ce lieu de Porrière, Douce Vierge d’un Voeu. À genoux, etc... Toi qu’à doux sons de corde, Les anges, dans leurs chants, Nomment Dame Céans De par Miséricorde, Ah! du moins, fais qu’ici Le bon Dieu nous accorde, Avec Paix et Concorde, Sa grâce, et sa merci. À genoux, etc... Étoile hospitalière, Maison du matelot, Vers les rades d’Hyère, Remets sa barque à flot; De Fos à Cavalaire, Pour les rêts d’un pêcheur, D’un lyon fort colère Modère un peu l’aigreur. À genoux, etc... Donne à veuve amis sages, Qui te prie au saint lieu; À l’orphelin bons gages, (Qui ne soient pas un jeu;) Au pauvre bons visages, Qui n’a logis ni feu; À tous bons voisinages, Bonne Mère de Dieu. À genoux, etc... Garde-nous en voyage Et sur terre et sur mer; Garde-nous, etc... À la course, à la nage, À manier le fer; Garde-nous, etc... Sur mon échafaudage D’où Pierre est chû d’hier Garde-nous, etc... Sous le vent qui fait rage, En plein coeur de l’hiver; Garde-nous, etc... Sous les feux de l’orage, Car j’ai peur d’un éclair; Garde-nous, etc... Contre l’azur sans nuage Qui cesse d’être cher; Garde-nous, etc... Sur fleuve qui ravage Et qui peut coûter cher; Garde-nous, etc... S’il faut faire naufrage, Surtout de male mort: Et de rendu plus sage Conduis la voile au Port. Louange à Notre-Père, (Amour à Notre-Mère), Et gloire à Jésus-Christ; Honneur il sied de faire Le même au Saint-Esprit. Ainsi soit-il. 27 février 1912 Pourrières (Var). * * * VERS INEDITS. La Maison. A ma soeur Laurence. J’ai suivi dans la nuit le rayon d’une étoile Et mes yeux ont vu luire, humble et jouant la voile, Aux champs lointains si bleus qu’ils font croire à la mer La maison comme un point, et, répandu dans l’air Doré, tout le village aux pieds du clocher mince... Gai, certes, car j'avais découvert la province! La province, bien oui, voyageur, qu’en dis-tu? T’y voilà; ton Paris, où tu t’es débattu Dans la nuit faite avec leur ombre épaisse aux hommes, Vaut-il, sois franc, le clair paysage où nous sommes? Comme tu vas dormir, comme tu vas veiller Sagement, et qui sait? peut-être aussi prier: Car la province est la conseillère et la sainte, Car elle garde aux champs où ton enfance est peinte La tombe de ta mère et la voix de ta soeur, Pour éveiller un peu ton coeur, ton coeur, ton coeur. La pastorale anime encore des flutes Le bois, et le petit clair de lune, aux minutes Où son fauteuil attend ses bras abandonnés, Jonche d’histoire ancienne et de rayons fanés La terrasse aux baisers de la maison mangée Par la seule longueur de ses cils ombragée. Qu’il m’est bon chaque nuit blanchissante, où les yeux Prennent les maisons pour un semis précieux De pierres, au lointain tel qu’un amas de voiles; Et lorsque sa voix semble attirer les étoiles, Qu’il m’est bon, de trouver après l’essor banal, Ce coin frais loin des yeux qui me firent du mal. Et ses yeux mariant l’éclair des mers fleuries A la teinte des prés, enclos de métairies, Je vois le vieux décor d’avant hier reculé. N’entends-je pas en moi mourir une musique? Ah! pour tout ce bonheur paresseux et physique Je ne veux, bel été, que ta nuit de bluet, Vers qui, les avrils froids, mon âme refluait. Je veux taire un jardin de mes bonnes pensées. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce matin, nous irons te cueillir des pensées Veux-tu? Promenons-nous. Vers le passé fiévreux Revoles-tu? vois-tu la sainte et ses yeux creux Couvant l’amour en pleurs et la mort sous leurs franges Cela se paie, avoir sa mère avec les anges! Ce fut vite une morte entre quatre cyprès, Misère! et nous vivons absents d’elle et tout près: Où qu’on soit, est-on loin jamais de ce qu’on aime? Y penser me la rend vivante à ton baptême, Et je perçois, la nuit, dans des songes de lait, Distinctement la voix dont elle m’appelait. Et Marie? Un matin j’allai, triste, à sa chambre: Son corps semblait vêtu des neiges de Novembre, Elle tremblait, c’était aux fond du jeune lit Un soupir enfantin, qui vibre et qui pâlit (Sept ans, une angélique et très vieille sagesse, Coeur où les cieux s’étaient versés avec largesse, Des mains qui palpitaient et des pieds qui battaient: Toute aile, voilà l’ange, et les saints écoutaient) Ses yeux avaient quitté ses deux mains, hélas ointes De l’huile de la mort, et qu’elle tenait jointes; Elle me dit: la mer est sous mon lit; la nuit Elle appelait la mort: le bateau comme il fuit! Elle semblait quelqu’un dont la science est faite. Ses yeux où s’allumait une sévère fête S’agrandirent, ce fut effrayant de douceur, Ces éclairs, cette voix de la petite soeur, Cependant l’été bleu traversait les croisées D’effluves qui grisaient les vitres irisées; Des oiseaux alentour voletaient bruyamment, Et j’entendais frémir parmi l’appartement, Murmure d’or berçant son paisible délire, Les cordes de soleil d’une impalpable lyre. Elle mourut. Et comme au bon Dieu triomphant Il suffit de la main du plus petit enfant, Sa main morte tira le père sous les marbres. Mais toi, pâle du deuil promené sous les arbres, Belle d’avoir grandi dans un pan du ciel noir, Tu souris d’être leur délicieux miroir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J’ai vu mourir l’été d’une mort qui parfume, Déjà voici l’hiver et son aube qui fume, Beaux jours que le soleil tout de jaune habilla, Quoi! le temps d’un baiser et vous n’êtes plus là! Qu’il fait bon sous vos pans, manteaux des cheminées! Que vous les ornez bien, ô Mères, Soeurs aimées, De vos traits que la flamme illumine en dessous! Que votre chasteté, qui neige autour de vous, Est un hiver céleste et tiède, ô mes colombes, Vous qu’on rêve toujours en blanc comme des tombes! Et les berceaux, toujours en blanc du mois de Mai? Pour mériter les fleurs de cet hiver charmé, Ah! nous n’aurons jamais assez de voix pieuses, Ni de tous vos refrains, Nocturnes et Dormeuses! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Fais la croix sur la cendre, et je vais me coucher, Tenez, c’est un secret qu’on ne peut vous cacher; C’est vrai qu’elle est charmante et qu’elle se marie, Et ce n’est déjà plus à moi seul, cette main; La brise apporte un bruit d’essieux au grand chemin. C’est qui? Marthe, voyez! -C’est lui Mademoiselle; Elle regrette alors de n’être pas plus belle, Emploie un dernier temps à lisser ses cheveux Au miroir que ses yeux brûlent de leurs aveux, Et salue en baissant ses longs cils sur sa joue; Il ne faudrait pas croire à sa petite moue, Dit la moue elle-même. On s’assied, son corset Se soulève et trahit les choses que l’on sait; Elle risque un regard, et tous deux de sourire, Heureux de s’écouter longtemps sans rien se dire. Oui je l’adore ainsi sous le charme moqueur De l’amour qui se lève, et quoique dans son coeur Il faudra se pousser et faire de la place, Je ne redoute pas de baiser qui me glace: La part qu’elle m’en fit vaut son coeur tout entier. Quand elle trempera ses doigts au bénitier, Je verrai dans ses yeux rire une foule d’anges. O jour! telle jadis sa mère en longues franges! Dans l’Eglise, au minuit solitaire et charmant, J’écouterai le prêtre avec recueillement, Agenouillé, car c’est ainsi qu’il faut qu’on aime, Et rêvant dans la paix à quelque cher poème Où mettre ce que j’ai de meilleur et de bon. Petite Soeur, tu fus l’ardent et pur charbon Jeté dans le fragile encensoir de ma vie; Mais ton odeur au fond de l’église ravie Est bien délicieuse et longue à respirer! C’est vers toi, sur la terre où l’on est las d’errer, C’est vers ton ciel qu’il faut chercher la bonne étoile: Elle luit à travers les candeurs de ton voile, Plus forte, entre le monde et toi, qu’un mur d’airain; Et c’est vrai, quand du fond de ton songe serein, Ton clair regard, celui de tous que je préfère, Comme un peu sur un fils s’arrête sur le frère, C’est presque un goût exquis des mystères des cieux, C’est ma mère qui me regarde avec tes yeux. Sonnet D'Eté. Nous habiterons un discret boudoir, Toujours saturé d’une odeur divine, Ne laissant entrer, comme on le devine, Qu’un jour faible et doux ressemblant au soir. Une blonde frêle en mignon peignoir Tirera des sons d’une mandoline, Et les blancs rideaux tout en mousseline Seront réfléchis par un grand miroir. Quand nous aurons faim, pour toute cuisine Nous grignoterons des fruits de la Chine, Et nous ne boirons que dans du vermeil; Pour nous endormir, ainsi que des chattes Nous nous étendrons sur de fraîches nattes; Nous oublîrons tout, -même le soleil! Style Louis XV. (1872) C’est adorable à voir les peintures exquises: Carnavals de Boucher et danses de Watteau, Silvains musqués, gothons à talon haut, marquises Et ducs, sous le loup noir gardant l’incognito; Amants toujours heureux, beautés jamais avares, Peuplant de frais baisers les salles d’un château, Ou bien appareillant, en toilettes bizarres, Pour Cythère, sur un fantastique bateau. Tout ce monde galant, ennemi de la prose Et de ce que l’on sait dans la réalité, S’ingéniait alors à parsemer de rose Le chemin où se tient au bout la Volupté; Croyant à l’amour seul qu’un art léger décore, Fuyant des passions les troubles excessifs, Dans son erreur charmante, il ignorait encore Werther, ton front pâli, René, tes yeux pensifs! Un Peu De Musique. (1873) Une musique amoureuse Sous les doigts d’un guitariste S’est éveillée, un peu triste, Avec la brise peureuse; Et sous la feuillée ombreuse Où le jour mourant résiste, Tourne, se lasse, et persiste Une valse langoureuse. On sent, dans l’air qui s’effondre, Son âme en extase fondre; -Et parmi la vapeur rose De la nuit délicieuse Monte cette blonde chose. La lune silencieuse. Retour. (1873) Nous avions fait une lieue, L’oeil en quête d’un sonnet; Où le hasard nous menait Nous errions dans la banlieue. La matinée était bleue, Et sur nos têtes sonnait La rime, oiseau qu’on prenait D’un grain de sel sous la queue. Tout à coup, le ciel changea: Il plut. Retournons -déjà! - Et nous aperçûmes, l’âme Attristée, au loin, Paris, Et, grises sur le ciel gris, Les deux tours de Notre-Dame! En Forêt. (1873) Dans la forêt étrange c’est la nuit; C’est comme un noir silence qui bruit; Dans la forêt, ici blanche et là brune, En pleurs de lait filtre le clair de lune. Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où, Erre en rêvant comme une âme de fou; Et, sous des yeux d’étoile épanouie, La forêt chante avec un bruit de pluie. Parfois il vient des gémissements doux Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups; Il vient aussi des senteurs de repaires; C’est l’heure froide où dorment les vipères, L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid Où s’élabore en secret l’aconit; Où l’être qui garde une chère offense, Se sentant seul et loin des hommes, pense. -Pourtant la lune est bonne dans le ciel Qui verse, avec un sourire de miel, Son âme calme et ses pâleurs amies Au troupeau roux des roches endormies. Les Chercheurs. (1873) A Jean Richepin. Noirs alchimistes, verts sorciers, Aux gestes fous, Quand vous passiez, Que cherchiez-vous? Quand vous passiez indifférents Dans vos manteaux, Comme de grands Incognitos; Vous qui d’un oeil d’ombre taché Fixez sans fin Un point caché; Sans soif ni faim. Par l'été, l’hiver, par les jours Et par les nuits, Portant vos lourds Et fiers ennuis; Par nos quais glacés ou fleuris, Glissant plus doux Que des esprits, Que cherchiez-vous? Quel rêve vous fait l’âme en deuil Et l’oeil en feu, Anges d’orgueil Qui serez Dieu? Allez, quelque aurore est au fond, Vieux faiseurs d’or, Les cieux ne sont Fermés encor. Creusez toujours, peuplez vos fronts De plis secrets; Nous sourirons! Eh bien! après? Ayez des barbes de trente ans, Et des carriks Par tous les temps; Ayez des tics; Que votre humble dos par les laids Brouillards roussi, Le soit par les Lunes aussi; Soyez les frileux nonpareils, Qui sont gourmands Des bons soleils; Soyez charmants! Vous de qui les yeux croient tenir Un astre éclos Dans l’avenir, Vieux rigolos! Rêve Claustral. (1874) Je vous connais comme elle, ô murs, travail des nonnes, Préaux fleuris d’amours furtifs, silencieux Parloirs, où, par la nuit, l’âme des lunes bonnes Se distille, rosée errante de leurs yeux; Cour grise où tourne le soulier lacé des grandes, Couvrant sous de longs cils des yeux endoloris, S’imaginant, le soir des mystiques offrandes, Causer dans les rideaux avec de purs esprits. Je vous ai vus, ô lents tours noirs où les plus braves Rentrent avec l’effroi du parler patelin; Et je vous aime aussi, novices, pour les graves Désirs tapis aux plis de vos jupes de lin. Dortoirs religieux, vous me bercez comme elle: Là, le sommeil est le seul des péchés permis, Et l’on entend monter, bouffonne et solennelle, Leur jeune haleine aux dents des anges endormis. Je vous adore, froid parfum des sacristies, Choeur d’agate où le jour, sous un rideau sanglant, Voit éclore, parmi la danse des hosties, Le rêve violet d’un doux évêque blanc; Chapelle de soupirs, grilles, ombre jalouse D’où la pensionnaire aux essors fabuleux Reluque, avec le coeur d’une petite épouse. Un séraphin charmant, pâle au fond des cieux bleus; Prises de voile, où la vierge, en des frissons vagues, Sur l’autel, dont la marche a sacré ses genoux, Ecoute sa toison, qui va fleurir en bagues, Choir sous les ciseaux saints, terrifiants et doux. Celle qu’avec le nard pudique d’un roi mage J’encense dans mon coeur se meurt là; j’ai pu voir Ses yeux, lampes d’amour où brûle mon image. Et je m’en suis allé, bien ivre... un certain soir!... O toi qui vis dans ces solitudes de femme, Et qui n’as dû garder de ton été premier Qu’à peine assez de corps pour contenir une âme, Colombe en route pour l’éternel colombier; Cieux choisis d’où l’on voit pleuvoir encor des mannes Et descendre sur les fronts des langues de feu, Ma bouche -en vous rêvant -faite aux argots profanes, Bégaie une oraison: je me trompe avec Dieu. Vergers mûrs où la sainte a le respect des mouches, Cours grises, encensoirs berceurs, avents jeunés, Vers vous -comme à vos pieds, chères saintes nitouches Je m’agenouille avec la larme des damnés. Au Musée Des Antiques. (1876) Elle veille en sa chaise étroite; Quelque roi d’Egypte a sculpté Dans l’extase et la gravité Le corps droit et la tête droite. Moitié coiffe et moitié bandeau, Fond pur à des lignes vermeilles, Un pan tourne autour des oreilles. Sa robe est la prison du Beau. Ses yeux, de profonds péristyles Où ne passe rien de réel, De toute la largeur d’un ciel S’ouvrent aux visions stériles; Et le menton rit tel qu’un fruit, Et la joue est une colline Quant à l’aile de la narine, C’est l’ibis envolé sans bruit. De l’épaule menue et grasse Les bras courent le long des reins Jusques à ses genoux sereins Que chacune des mains embrasse. Et le plat des cuisses est tel Qu’il vous trouble et qu’il vous apaise Par des attirances de chaise Et des solennités d’autel! La fraîcheur du visage antique Laisse au vague appétit des yeux Deviner les seins précieux Dans un pli trop énigmatique, Et sous l’impur raffinement D’un profil qu’on rêve à des chèvres, C’est pour des dieux que vont les lèvres Souriant indéfiniment. Dizains Réalistes. (1876) (Par Divers Auteurs: Nina de Villard -Charles Cros -Jean-Richepin - Antoine Cros -Maurice Rollinat -Germain Nouveau -Auguste de Chatillon - Hector L’Estraz -Charles Frémine.) I Muses, souvenez-vous du guerrier, -de l’ancien qui ne fut général ni polytechnicien, mais qui charma dix ans les mânes du grand Hômme! - Cet invalide était la gaîté de son dôme. Mon coeur est plein du bruit de sa jambe de bois. Pauvre vieux! j’ai rêvé de vous plus d’une fois, la nuit, quand passe au ciel, avec ses gros yeux vides, la lune au nez d’argent, astre des invalides, ou que le vent se meurt, comme un chant du départ... Et j’ai fait encadrer le mot de faire part. II J’ai du goût pour la flâne, et j’aime, par les rues. les réclames des murs fardés de couleurs crues: la Redingote Grise, et Monsieur Gallopau; l’Hérissé qui rayonne au-dessous d’un chapeau; la femme aux cheveux faits de teintes différentes; Je m’amuse bien mieux que si j’avais des rentes avec l’homme des cinq violons à la fois, Bornibus, la maison n’est pas au coin du Bois, le kiosque japonais et la colonne-affiche... Et je ne conçois pas le désir d’être riche. III J’entrais chez le marchand de meubles, et là, triste, (Savez-vous la chanson du petit Ebéniste?) j’allais, lui choisissant une chose à ses goûts. C’est vers toi que je vins, Canapé-Lit-Leroux. J’observai le ressort, me disant que cet homme fit une chose utile, étant donné le somme. J’appréciai le tout d’un mot technique et fin; si bien que le marchand, ému, me tend sa main honnête, et dit: «Monsieur fabrique aussi sans doute?» Douce parole et qu’en mon coeur je grave toute. IV Je courais la Russie... -Oui, Monsieur, me dit-elle, jaune et pâle, avec ça toute argot et dentelle; un breva dans ses doigts enfume un diamant. Elle reprit: Eh bien, foi de femme qui ment, quoi! je trouve, un matin que j’étais seule au monde, un cigare d’un rond, perdu dans ma profonde. et qui causait avec de vieilles notes, là. Je l’allumai dans un gai «laï tou la la», et j’ai connu, par un exil sans espérance, le charme d’un petit bordeaux -sentant la France! V Cheminant Rue aux Ours, un soir que dans la neige s’effeuillait ma semelle en galette: -Oh que n’ai-je, me dis-je, l’habit bleu barbeau, les boutons d’or, la culotte nankin, et le gilet encor, le beau gilet à fleurs où se fane la gloire d’une famille, et, bien reprisés par Victoire, les bas de cotonnade, et, chères aux nounous, les syllabes en coeur du patois de chez nous... Car un Bureau disait sur une plaque mince: «On demande un jeune homme arrivant de province.» VI On m’a mis au collège (oh les parents, c’est lâche!) en province, dans la vieille ville de H... J’ai quinze ans. Et l’ennemi du latin pluvieux, Je vis, fumant d’affreux cigares dans les lieux, et je réponds, quand on me prive de sortie: «Chouette alors!» préférant le bloc à la partie d’écarté, chez le maire, où le soir, au salon, honteux d’un liseré rouge à mon pantalon, j’écoute avec stupeur ma tante (une nature!) causer du dernier bal à la Sous-Préfecture. VII On s’aimait, comme dans les romans sans nuage, à Bobino, du temps de «Plaisirs au Village». Orphée alors chantait des blagues sur son luth; c’était l’époque où Chose inventait le mot «Zut!» où les lundis étaient tués par Sainte-Beuve. Les Parnassiens charmés rêvaient la rime neuve; et cousin Pierre était encore au régiment. Sans prévoir de sa part le moindre embêtement, l’Empereux, aux Français, s’invitait chez Molière. Haussmann songeait: Faudra raser la Pépinière! VIII C’est à la femme à barbe, hélas! qu’il est allé, le coeur de ce garçon, coiffeur inconsolé. Pour elle il se ruine en savon de Thridace. Ce lait d’Hébé (que veut-on donc que ça lui fasse?) ce vinaigre qu’un sieur Bully vend, l’eau (pardon!) de Botot (exiger le véritable nom), n’ont pu mordre sur cette idole de la foire. Et s’il lui donne un jour la pâte épilatoire que vous savez, l’Enfant murmurera tout bas: Quelle est donc cette pâte? et ne comprendra pas. IX Octobre, vers le vieux château, dont le portail pleure et rit quelque part dans Ponson du Terrail, guide cet excellent notaire de campagne que vous avez connu, décent et noir, la cagne aux genoux, mais qui, doux disciple de Rousseau, fait ce voyage à pied, malgré la pluie à seau lui détraquant un beau pépin rose, qu’il gère d’une main molle; il chante: «Il pleut, il pleut, Bergère,» allègre, et certain d’être, ô le gros polisson! Le bienvenu du vieux château, cher à Ponson! Pourrières. Un vieux Clocher coiffé de fer sur la colline. Des fenêtres sans cris, sous des toits sans oiseaux. D’un barbaresque Azur la paix du Ciel s’incline. Soleil dur! Mort de l’ombre! Et Silence des Eaux. Marius! son fantôme à travers les roseaux, Par la plaine! Un son lent de l’Horloge féline. Quatre enfants sur la place où l’ormeau perd ses os, Autour d’un Pauvre, étrange, avec sa mandoline. Un banc de pierre chaud comme un pain dans le four, Ou trois Vieux, dans ce coin de la Gloire du Jour, Sentent au rayon vif cuire leur vieillesse. Babet revient du Bois, tenant sa mule en laisse. Noir, le Vicaire, au loin, voit, d’une ombre au ton bleu, Le Village au soleil fumer vers le Bon Dieu. * * * Que triste tombe un soir de novembre! La Bougie rayonne dans la chambre. Je rêve, et mon coeur n’y est pour rien: Vraiment, ah vraiment, ce n’est pas bien. Ni joie autour de nous, ni souffrance; Sur le front pas l’aile d’une Espérance! Suis-je mort? je n’entends ni ne vois. Nul écho de la plus charmante voix. La flamme s’allonge, et tremblotte. Dans la chambre un novembre triste flotte. Qui donc crois-je entendre par instants? Dans la mer imaginaire que j’entends, C’est, voyez-vous, mon âme esseulée Qui, ce soir, -novembre gronde -est ensablée! * * * Gilles, fils de Watteau, grand frère des Lys blancs, Debout dans le soleil et tombé de la Lune, Es-tu sombre, es-tu gai, dans tes habits ballants? L’âne brait-il? ou si le Docteur t’importune? Ou si le Mezzetin cherche a t’en conter une? Ou si Silvie a pris ses grands airs insolents? Un oiseau t’a prédit, dans les massifs galants, Ou ta bonne aventure ou ta triste fortune? Si ta joue est émue, on ne voit pas pourquoi. - Tu vas rire ou tu vas pleurer. Tu te tiens coi, Malicieux Conscrit, tout bête sous les armes. - Est-ce en larmes d’argent ou bien en rires d’or Qu’il te faut éclater, toi qui ris jusqu’aux larmes, Et qui ne dois pleurer qu’en riant plus encor? * * * Brummel ganté, rasé, l’oeil sur et point bravache. Corseté, riant peu. Du nerf et du liant. Le parfum d’un baiser sans cesse à la moustache. Eclairs d’épée aux yeux. Salut humiliant. Profond, souple. Un savoir! surtout celui qu’il cache. Et son amour caresse avec une cravache. Très craint. Adoré presque. Un peuple suppliant Sur ses pas. Sous sa voix, deux ou trois rois pliant. Enterrant plus de coeurs qu’il ne lance de modes. Des billets parfumés à gonfler ses commodes. Son expansion même est encore à cheval. Il tient sur terre, à quoi? peut-être à cette bague. Pour savoir mépriser l’amour, pas un rival Dans le monde. Excepté saint Louis de Gonzague. * * * Une Soirée en noir et blanc sous les plafonds D’or usé des salons de faux marquis de Presles Dans les fleurs, sur des poufs, et des sophas, de frêles Divinités du jour. Quelques vieillards profonds. Le Lustre du milieu, bourdonnant. Dans des fonds Rieurs, l’orchestre sourd tendant les chanterelles, D’après mamans roulant des yeux de tourterelles. Prèsd’Alcindors rêveurs, qui supputent les fonds. Un poète. Un banquier. Une femme sensible. Des cancans. Un duo chanté du mieux possible. Valère autour d’Elise et l’air très amoureux. Et la belle Madame une telle qui danse 1 Tout à coup, sous l’archet, tout ce monde en cadel S’amuse, et ne sait pas que les Saints sont heure * * * Et maintenant! auprès de Charles Bovary, De Léon et d’Emma, mais loin de Saint Antoine, Dans cet enfer brûlant sur les lèvres du Moine, Dont Il riait, ainsi que Homais en a ri, (Homais qui ne voit pas plus loin que l’antimoine) Le voilà, c’est probable! Odieux au mari, A Rodolphe qui fut vain de son patrimoine, Appelant Salammbô d’un inutile cri. Il voit, n’ayant écrit qu’une calembredaine, A présent, qu’avant tout la Bêtise est mondaine, Et que bête il le fut, puisqu’il fut vicieux. Et quel mal il fait! car, sous de paisibles cieux, D’autres Emmas, lisant ses sales aventures, Rêvent toujours à Toi, Paris plein de voitures! * * * L’Eglise où l’orgue dort. La nef silencieuse. Le choeur fermé, muet. Tous les cierges éteints. Pas même un faible écho mourant des chants latins. Dans un coin, sur un banc, seule une âme pieuse. Une petite vieille, absorbée, oublieuse De la terre, ravie à des tracas lointains. Et ridicule, soit! aux yeux des libertins, Mais aux yeux de Jésus, humble et délicieuse. Elle prie; et priera pour vous, pour moi demain, Si je meurs. Elle égrène à sa paisible main Les grains du Chapelet. Toute sa vie adore. Ce que son coeur contient, votre coeur le sait-il? Et quand Elle s’en va sous sa coiffe en coutil, A pas lents, Elle sait ce que Voltaire ignore. L'Enfant Pâle. C’est la triste feuille morte Que le vent d’octobre emporte, C’est la lune, au front du jour, Que nulle étoile n’escorte, Au soleil, c’est mon amour, L’enfant plus pâle que blanche: Beau fruit mourant sur la branche! Mais quand la nuit est levée Je vois la chère Eprouvée Qui n’en rayonne que mieux Dans sa pâleur ravivée. Et ce m’est délicieux Comme l’aube de la lune Aux voyageurs de fortune! C’est le plus doux des visages: La lampe des Vierges sages Brûle avec cette douceur. Esprit des pélerinages, Voix de mère et coeur de soeur! J ai donné ma vie à celle dont la pâleur étincelle! Les Colombes. Ni tout noirs, ni tout verts, couleur D’espérances jamais en fleur, Les ifs balancent des colombes Et cela réjouit les tombes. Elles éclatent, dans les ifs, ainsi que des fruits excessifs, Effeuillant leurs plumes perdues Au vent des vieilles avenues. Dans l’azur qui va s’éclairant, En haut de l’arbre le plus grand, Qui monte, tel qu’une fusée, Une entre autres est balancée. Sous ses beaux yeux délicieux Elle semble, d’un coin des cieux, Couver l’aurore qui s’est faite Au fond du cimetière en fête. Paysage Nègre. Il pleut, que la mer n’a pas autant d’eau que ce triste hiver! Et pas un bateau Sur le lac d’Auber où -pleurez, roseau! - le zéphir amer emporte un chapeau! C’est celui du tri - ste sant -alari que son âme n’a encor pour mari; cependant qu’a ri Mossieu Roffina! (4 avril 1876). (Lettre à Verlaine). Le Mistral. Soudez, mistral rafraîchissez le monde Des feuilles qui s’en vont en ronde Activez le départ sur les fronts de quinze ans Faites danser les boucles folles, Enlevez des jeunes épaules Les châles noirs, les fichus blancs, Et des vieilles aux doigts tremblants. Rasant les murs pour se défendre, Enbrouillez l’écheveau, défaites le travail Que ce soit à n’y rien comprendre. Souillez, que l’on ne puisse entendre Les commères sous le portail. Dans l’église calme et voilée, Contre les vitraux sans couleur. Battez cette marche affolée De la force et de la terreur Que l’édifice en ses entrailles S’en émeuve et semble trémir, Et comme les coups des batailles. Ebranlez ses vieilles murailles. Puis tout à coup. semblez dormir. Vent violent en Provence. Alors le desservant, ouvrant son bréviaire, Et comme reposé, meilleur en sa prière, Attentif, lit son oraison Mais ar rnier verset du psaume, Le Mis Liai a fini son somme Et tout furieux lui répond. Oui, répétez votre fanfare, Qu’elle éclate dans le saint lieu, Montez votre gamme barbare, Organiste puissant et rare De la chapelle du bon Dieu N’êtes-vous pas une prière Et ne semblez-vous pas supplier le Seigneur, Avec de longs sanglots, de regarder la terre, Et de se souvenir de notre aSreux malheur? Vent qui pleurez ainsi, pourquoi votre tristesse? La sentez-vous monter du fond de notre coeur, Pouvez-vous, mieux que nous, crier notre douleur, Appelez-vous au loin, pour nos bras en détresse, L’appui d’un bras fort et vengeur?. Qui vous apprit ainsi le secret de nos peines, Que vous les formulez avec des voix humaines? Vous geignez, gémissez, râlez comme un mourant, Hurlez dans la tureur d’une rage insensée, Tremblez comme une aile blessée Puis soudain mugissez en un souille puissant, Soutlle prodigieux qui vous fait reconnaître, Qui courbe tout où vous passez. Tout l’escadron de l’air dont vous êtes le maître Vous crie à la fois: «C'est assez! «Cavalier dévorant l’espace, «Te faut-il donc toute la place! «Que reste-t-il où ton pied passe?» Mais le mistral soufflait toujours... Balayant les places publiques, S'engouffrant sous les vieux portiques, Découronnant les vieilles tours. En gémissant, les bras du chêne S’étiraient sous sa longue haleine, Et les épis d’or de la plaine Secouaient leurs grains à paniers, Et des nuages de poussière Montaient du fond de chaque ornière S’élevaient de tous les sentiers. «Assez! disait la voix des brises, «Laissez-moi parler à mon tour; «Moi je caresse et toi tu brises, «Je suis le souffle de l’amour» Mais le Mistral de sa prière N’entend pas le timide accent, Car ses baisers sont pour la pierre; Il agite au loin sa bannière Et se redresse en bondissant. «Je suis l’élan de la pensée, «Disait-il en refoulant l’air, «Je suis la poitrine oppressée, «Qui rugit sous un pied de fer; «Je suis l’ardent effort de l’homme, «Vers l’infini qu’il veut savoir; «Je traduis l’âme et je sais comme «Crie et se tord son désespoir; «Mais ma fougue intense se brise «Où sa course folle s’enlise «Au même bord silencieux; «Je ne saurais jamais mieux qu’elle «Forcer cette porte éternelle «De ses destins mystérieux!...» Houhouhouhouhouhou, bruit sourd de la tempête, Hourras retentissants passant sur notre tête, Oh! le monde emporté, Dieu puissant, quelle fête! C’est bien ainsi qu’en nous font le mal et le bien, Quand, nous écartelant, ils se livrent bataille. Mistral, apprends-nous donc le courage qui raille, Donne-nous la force qui tient. Alors le desservant ferma son bréviaire; Il avait terminé l’office et sa prière. Le Mistral se mourait murmurant, langoureux Comme un coeur apaisé qui se souvient à peine; Dans l’air plus cristallin, le soleil sur la plaine Jetait son or plus lumineux. Laurence Nouveau-Manuel. Extra Ex-Voto. À genoux sous ma voile, Je te salue, Étoile, Étoile de la mer, Garde-nous d’abîmer. L’oiseau pêche en eau basse, On part, vive l’espace! Mais tout beau! mon neveu: Souvent, hors de tout feu, Le temps trop tôt se gâte. Et ce fier brick démâte, Si la Vierge n’y luit, Tout périt cette nuit. À genoux, etc... Mais vois dans cette pièce, Comme à la sainte Messe, Ces cierges éclairés, Ce lit, ces traits tirés; Et ce groupe où l’on prie L’image de Marie. Vite, acquiesce à leur voeu, Bonne mère de Dieu. À genoux, etc... Dans notre nuit profonde, Voguant au gré de l’onde, ÉTOILE DE LA MER, Sur les écueils du monde Garde-nous d’abîmer. Notre Havre-de-Grâce, Garde-nous, etc... Vierge de notre place. Garde-nous, etc... Tableur de notre classe, Garde-nous, etc... Médaille que j’embrasse, Garde-moi, etc... À genoux, etc... Sous drap d’or moult accor Ayant sceptre en ta main, Au bras ton soleil fin, Vêtu de même sorte, Qui couronne aussi porte, Aussi bien, en ce lieu, En ce «lieu de Porrière», (Qui ne te doit pas peu), Douce Vierge d’un Voeu, Toi notre bonne Mère, Appuie auprès de Dieu Les paroles de feu De toute humble prière, En ce lieu de Porrière, Douce Vierge d’un Voeu. À genoux, etc... Toi qu’à doux sons de corde, Les anges, dans leurs chants, Nomment Dame Céans De par Miséricorde, Ah! du moins, fais qu’ici Le bon Dieu nous accorde, Avec Paix et Concorde, Sa grâce, et sa merci. À genoux, etc... Étoile hospitalière, Maison du matelot, Vers les rades d’Hyère, Remets sa barque à flot; De Fos à Cavalaire, Pour les rêts d’un pêcheur, D’un lyon fort colère Modère un peu l’aigreur. À genoux, etc... Donne à veuve amis sages, Qui te prie au saint lieu; À l’orphelin bons gages, (Qui ne soient pas un jeu;) Au pauvre bons visages, Qui n’a logis ni feu; À tous bons voisinages, Bonne Mère de Dieu. À genoux, etc... Garde-nous en voyage Et sur terre et sur mer; Garde-nous, etc... À la course, à la nage, À manier le fer; Garde-nous, etc... Sur mon échafaudage D’où Pierre est chû d’hier Garde-nous, etc... Sous le vent qui fait rage, En plein coeur de l’hiver; Garde-nous, etc... Sous les feux de l’orage, Car j’ai peur d’un éclair; Garde-nous, etc... Contre l’azur sans nuage Qui cesse d’être cher; Garde-nous, etc... Sur fleuve qui ravage Et qui peut coûter cher; Garde-nous, etc... S’il faut faire naufrage, Surtout de male mort: Et de rendu plus sage Conduis la voile au Port. Louange à Notre-Père, (Amour à Notre-Mère), Et gloire à Jésus-Christ; Honneur il sied de faire Le même au Saint-Esprit. Ainsi soit-il. 27 février 1912 Pourrières (Var). Notes Parisiennes. I L’inconnue, c’est elle. Madame est sortie. Sa coiffure est javanaise, sa toilette aussi, d’une simplicité ruineuse, elle ne s’en doute même pas, ni qu’elle dépense en cravates les appointements d’un chef au Finances. Et elle ne «veut mettre que deux sous» à un petit bouquet quand elle fait trois pas en levant un peu la sous-jupe, le siècle regarde. Au «grand Louvre» elle règne, au «Printemps». Les reines des autres pays seraient ses bonnes. La petite Madame; elle va ce soir, l’oeuvre d’un coiffeur de Ninive, multiplier son profil dans les glaces «au bal des Victimes». Sa danse est jolie en diable. À la sortie, Jacques Coeur l’attendra sous le péristyle. II «Niniche», aux boulevards, se fait suivre des coeurs à millions, de fougues péruviennes, de toquades moscovites. Les deux-mondes s’embarrassent les pieds dans ses traînes. Elle rit. Elle «s’est mise à elle». Ses appartements sont bien un drôle de ciel. Le plafond s’effondre en fleurs idéales, de sombres paysages, qui s’éclairent vainement d’une lune chinoise, s’épanouissent sur les écrans. Sur la mousse d’or du tapis «le chien de Périclès» a laissé des poils longs comme les cils de la gazelle. Sa pensée habite un Mabille de rêve. Accroupie, le regard perdu, son immobilité évoque un trépied, à Cyrrha. La nuit, sous le gaz, c’est le front de glace, les joues pures comme l’argent, la lèvre assyrienne, le sourire de l’idole. Le matin: un incendie de mèches sauvages, l’ébat dans la blouse gris-d’eau, l’air caniche, la jambe nue et douce, -et l’odeur de l’oreiller où s’étouffent les mots de bonheur. Longtemps le souvenir de sa cigarette fume dans les Cours étrangères. III La princesse gagne le Bois. Sa voiture, grande, aux panneaux clairs, emporte un reflet du paysage apoplectique. Muettes sont les roues, et seul le pied des chevaux sonne lorsque l’élan rythmé pétrifie les attelages grossiers, coupe en deux des serpents de pensionnat. La livrée est bleu-de-nuit avec de grands boutons de nacre, qui sont comme des petites lunes dans l’azur. Le Crépuscule est aristocratique. Un petit rayon, attardé sous ces feuillages, allume son oreille, bijou d’or rose. Elle rend le salut au duc de la Mésopotamie, celui-là «boit du sang d’un chat noir». Beauté sans âge, hygiène royale, et mise à jeter la honte dans le bétail des Vénus sans voiles. La voici revenir, reine des contes bleus, vue au pâle incendie de la nuit d’été. En janvier, c’est le Théâtre, trois mille archets sourds ainsi qu’un bourdonnement d’âmes, un village de l’Illyrie au fond de la scène, et le rebord des hautes loges, combles, comme garni de têtes de décapités. Elle lit les nouveautés les moins vieilles: «qui me rendra la fumée du brasier, le joyeux matin de Navassart.» Les mains «frêles comme des fleurs; pourtant de son coup de poing, Jean, sous sa livre d’Elboeuf, garde, autant que l’épaule, l’âme meurtrie. Elle cravache ses amants, Baden-Baden: elle est toujours un peu par là. Il y a aussi la Provence d’hiver, le ciel de lapis-lazuli, la promenade sur les mornes, et le château dans les rochers, où elle descend le perron, à l’encontre de Mademoiselle de Grignan qui remonte, la main à la rampe, un peu affaissée. Elle est née au bord du Volga, à moins que la Suède ne la revendique, ou que la Grèce ne réclame. Elle chante en pali, mâche de l’aneth, et ne s’empoisonne pas avec de la décoction de laurier-rose. Elle se grise avec du vin de Babel. Détail sacré: jusqu’à mi-jambe, les chaussures gris-perles sur le bas de marbre, montent. Puis, comme on est un peu grasse, oh! sur les deux côtés, l’empeigne légèrement avachi. IV Mais n’entends-je pas un monarque roussi, à la peau historiée, proposer à l’ex-connaissance d’un maçon de Montrouge, débarquée à peine dans l’île: Toi vouloir, dis, être la femme? moi donner palais de roseaux, et payer de kaolin et ustensiles d’arêtes de poisson. Moi porter toi sur les épaules et toi croiser les pieds dans le dos. Toi caresser moi, du bout de l’ongle, entre les deux sourcils. Et toi être la Reine à eux. Eux faire la prière en regardant le ventre à toi, s’élargissant comme la lune en travail à la fête d’automne. «Sire, bas les pattes». La Sourieuse. Il y avait une fois une fille très belle, mais qui était très froide. Peu à peu toutes ses amies s’étaient éloignées d’elle à cause de sa grande froideur, mais elle avait pas mal d’envieuses à cause de sa beauté, et quand on lui rapportait de méchants propos sur son compte, elle avait l’habitude de répondre fort tranquillement «C’est la jalousie.» Or, il advint qu’un pauvre garçon, un cornemuseux du village voisin, se déclara amoureux d’elle. Franchement, il n’était pas indigne de sa main. Il était pauvre, c’est vrai, mais elle n’était pas plus riche que lui; d’ailleurs il connaissait assez son métier pour en tirer un bon parti. Au surplus, il était de mine agréable, avec de beaux yeux noirs et de charmants cheveux, un joli vêtement de velours, des jambes bien guêtrées et des rubans de couleur autour de son chapeau. Il lui fit la cour, mais la belle resta froide. Il fut repoussé dédaigneusement. Toutefois, on put la voir un beau matin à l’église, en robe blanche à beaucoup de volants, avec de riches affiquets, un gros bouquet au sein, une couronne d’oranger très délicate au front, et des souliers d’un satin si pâle que celles qui la virent s’avancer ainsi au milieu des bancs jusqu’à l’autel en restèrent émerveillées pour la vie. Mais elle n’épousait qu’un homme laid, un veuf, dont on pouvait compter les cheveux sur le dessus de la tète. Seulement, c’était un des riches de l’en-droit, ayant une boutique où se vendaient, énor-mément, des comestibles de toute sorte, des den- rées coloniales et jusqu’à des drogues pharma-ceutiques. Les noces faites et les réjouissances terminées, elle s’établit derrière son comptoir et n’en bougea plus. Chose bien naturelle dans une femme aussi privée de sentiment, elle eut tout de suite l’esprit du négoce, la ruse de la petite marchande. Insen-siblement le bout de son nez s’affina et parut se tendre vers l’argent, à qui il dut trouver une odeur particulière, et ses doigts s’allongèrent pour mieux courir sur le comptoir, où ils agrip-paient au vol les sous de la pratique avec une étonnante agilité. Elle restait belle malgré tout, et cela lui attirait des clients du matin au soir. La boutique ne dé-semplissait pas. Dès qu’ils avaient le pied sur le seuil, tout en les servant, et jusqu’à ce qu’ils fussent parfaitement sortis, elle leur souriait pour mieux les engluer. C’était un sourire calculé, vé- nal, si faux que ceux qui en voyaient le fond éprouvaient quelque chose de semblable à un vent glacé qui leur aurait passé sur le coeur. Mais elle en avait pris l’habitude au point qu’un jour le cornemuseux lui- même étant venu acheter quelque chose chez elle, elle se mit à lui sourire comme aux autres lui, alors, qui était resté triste, gravement lui demanda «Pourquoi souriez-vous?» II était sorti qu’elle souriait encore il devait être loin qu’elle souriait toujours; et cela. cette fois, bien malgré elle. Elle était seule, personne dans sa boutique, pourquoi continuait-elle à sou-rire? Elle se troubla. Elle courut se planter devant son miroir et se trouva bête. Mais elle souriait toujours elle finit par se trouver effrayante. Pour la première fois, sa tranquillité la quittait. Alors elle appela son mari, comme on appelle au se-cours, d’une voix lamentable. Celui-ci accourut mais, voyant que sa femme souriait, il crut qu’elle se moquait de lui, et dut lui signifier «qu’il n’ai-mait pas ces plaisanteries-là.» Alors une grande honte la prit elle n’osa dé-tromper son mari ni s’ouvrir à lui. D’abord, le moyen d’expliquer une chose aussi invraisem- blable Elle se résigna, ne croyant du reste qu’à moitié à un châtiment aussi extraordinaire, se disant qu’après tout elle pouvait bien être simple-ment le sujet d’une hallucination passagère. Mais non retournée à son comptoir, elle continua à sourire fatalement, immuablement, obstinément, comme si une main invisible lui eût imprimé sur la face cette grimace aimable, comme si ce sourire vide se fût gelé à jamais sur sa bouche. Elle sentit bien, la malheureuse, qu’aucune grande douleur, qu’aucune joie sérieuse, car le bonheur aussi rend grave, ne saurait fondre ce glaçon de son coeur qui lui était comme remonté aux lèvres. Et ce fut dès lors navrant, ce sourire qui se résignait. Au début de cette singulière infirmité, sa répu-tation se releva un peu de l’accusation de troideur qu’elle s’était méritée car elle tàclia de donner à sa physionomie une cause dans l’amabilité de ses paroles, dans la douceur de son caractère. Elle réussit à ramener à elle quelques voisines, qui ne prononcèrent plus son nom sans y ajouter l’épi-thète d’aimable. Mais un jour que l’une d’elles, toute en larmes, lui apprenait la mort de son père et de sa mère, frappés du même coup de foudre «C’est affreux» s écria-t elle en souriant. La voisine ne la revit de sa vie, et le bruit cou-rut partout que décidément ce n’était qu’un mau- vais coeur. Et elle n’osait toujours s’ouvrir à personne, et souffrait toute seule en silence. Si au moins elle avait pu pleurer Elle y pensait sans cesse, s’in-géniant à pleurer comme un enfant qui boude mais ces sources-là semblaient taries en elle. Un soir pourtant, au chevet de sa mère, agonisante, deux longues larmes coulèrent bien sincèrement du fond de ses yeux creusés par l’idée fixe, mais elles se perdirent en vain dans les plis railleurs de ce damné sourire. Et deux jours après, malgré sa robe de deuil, les passants la purent voir, à tra-vers les vitres, qui souriait toujours derrière les balances de sa boutique, auxquelles son doigt im-primait une oscillation machinale. Et la sourieuse (c’est ainsi que les gens du pays la surnommèrent) vécut encore longtemps, sup-portant sans oser se plaindre tout le’poids d’une existence maudite. Volontiers elle restait enfermée chez elle mais s’étant mise à fréquenter l’église, espérant ainsi apaiser les colères du ciel, chaque dimanche toute la rue la voyait passer, pàle en coifle sombre, mais souriant sans trêve, souriant au vent et à la neige, à la pluie et au soleil, aux tableaux gais comme aux spectacles tristes, aux regards amis comme aux visages étrangers à la façon d’un portrait sur la toile, indifféremment. Enfin, Dieu mit t un terme à sa honte elle mourut. Mais quand on transporta son corps à l’église, la bière découverte selon la mode du pays, toutes les bonnes âmes s’effrayèrent de ce sourire, qui ne la quitta pas même avec la vie. Car ce n’était pas le sourire de la béatitude, qu’après leur mort on voit s’attarder sur les lèvres des saints, des confesseurs et des vierges c’était le terrible sceau de la malédiction éternelle. La sourieuse, sa fin surtout, fit une impression profonde sur les imaginations naïves de la contrée, à preuve cette épitaphe que nous avons lue, à demi effacée, sur une très vieille croix de pierre, dans le cimetière où elle est enterrée. Prions Dieu qu’elle n’arde `D’en/er en ce moment, ERR Car son souris elle emporte AH dernier jugement. Pièce parue à la Revue du Monde Nouveau, le ler avril 1874. La Petitte Baronne. Un soir du mois dernier, à l’heure du dîner, je rencontrai, sur le boulevard des Italiens, mon ami Raoul: poignée de main, banalités d’usage! «-Comment va la baronne? lui dis-je. -La petite baronne? Je n’en sais rien. Ce n’est plus à moi qu’il faut demander de ses nouvelles. -Comment donc? -Je l’ai vue hier pour la dernière fois. Ouf! -Bah! est-ce sérieux? -Très sérieux. -Et le motif? -Le motif? parbleu, il est bien simple, elle commençait à m’ennuyer, à m’agacer, à m’exaspérer. -Fat! -Fat, tant que tu voudras! mais qu’est-ce tu veux? Si tu savais ce que c’est qu’un amour qu’on ne partage plus; je ne connais pas de pire supplice. Et quel amour que le sien, bon Dieu! Encore si cette femme se contentait de vous aimer, mais pas du tout: elle vous adore, elle vous idolâtre; elle vous a des sentiments d’une élévation!... des fureurs inquiétantes, une jalousie toujours en éveil; enfin tout le bagage de la passion classique. Voilà: elle a tâché que ce fut très beau, ça été seulement très ennuyeux. -Ingrat! -Ingrat, c’est possible, mais en amour la reconnaissance, qui est-ce qui pratique ça? Voyons, franchement, on aime ou on n’aime pas. -Mais sais-tu bien qu’en te retirant tu vas faire un heureux: celui qui te remplacera auprès d’elle... -Mon Dieu, oui: c’est peut-être la seule chose qui me tourmente un peu... Je ne sais pourquoi, par exemple! -Oh! tu vas devenir jaloux. C’est bien fait. -Allons donc!» Et il se mit à rire aux éclats, pendant que nous entrions chez Peter’s. Nous nous mimes gaîment à table, et Raoul continua ses confidences d’un ton moitié gai, moitié sérieux. Mais au dessert, il s’assombrit, et il se mit à boire à petits coups fréquents d’un air mélancolique. «-Qu’as-tu? -Moi, rien... ou bien, si! Je veux être sincère jusqu’au bout. Je l’ai quittée, n’est-ce pas? rien de mieux. Mais je crains d’avoir agi brutalement. Pauvre petite baronne! -Tu as la naïveté d’avoir des torts? -Il faut que je répare tout ça. Il est trop tard ce soir, mais demain! Je retournerai chez elle, et... oui, c’est ça.» Nous nous séparâmes. Il était minuit. En quittant Raoul, le voyant toujours rêveur, je lui dis; «Mais dépêche-toi donc d’y aller ce soir, il n’est jamais trop tard. «-Peuh!» fit-il. Je passai un grand mois sans le rencontrer. Hier, au bois, dans un coupé discret, que vois-je? Raoul et la petite baronne. Deux tourtereaux! Le lendemain matin, Raoul était chez moi. «-Nous sommes raccommodés à perpétuité, s’écria-t-il joyeusement. Tu nous as vus ensemble, n’est-ce pas. -Oh! raconte-moi tout ça. -Eh bien, je m’étais trompé, je l’aimais. -Ah! -Oui, sans le savoir. -Et de qui l’as-tu appris? -Voici. Le lendemain de notre dîner, je cours chez elle; une petite fille de chambre effrontée m’arrête au passage: «Monsieur vient pour Madame, sans doute. Madame est partie.» -Partie! qu’est-ce à dire?» Et croyant à une mystification, je poussai d’autorité la première porte qui se trouvait devant moi et pénétrai jusqu’à la chambre à coucher, au grand ébahissement de deux domestiques qui, en l’absence de la maîtresse, causaient et riaient très haut, en s’étirant dans les fauteuils... Je mis un louis dans la main de la fille de chambre. -«Où Madame est-elle allée? -Elle a dit: Gare de Lyon! Je n’en sais pas plus long.» Je compris qu’il était inutile d’insister: il n’y avait pas de temps à perdre; après avoir fait quelques préparatifs en grande hâte, je volai vers Lyon. Je m’étais pris subitement d’une telle fièvre, d’un tel désir de la revoir, que, malgré les loisirs du wagon, je ne pensais pas à analyser ce qui se passait en moi. Etait-ce regret, était-ce dépit, était-ce autre chose? Je ne le savais pas, je ne voulais pas le savoir. Je voulais la revoir, voilà tout. A Lyon, je parcourus toute la ville, j’entrai dans tous les hôtels. Pas de baronne! Je me rappelai qu’elle avait, à Grenoble, des parents dont elle parlait quelquefois; je pris le train de Grenoble. A Grenoble, personne encore. Alors je me mis à faire le tour de la France, allant, courant, tournant sous le fouet de ce désir implacable, que je commençai cependant à m’expliquer. J’allai à Bordeaux, qu’elle aimait beaucoup, à Bagnères, où elle avait passé la dernière saison, à Nice, sa ville favorite après Paris. Je déjeunais ici, je dînais là, je ne couchais pas toujours où j’avais dîné. Pendant un mois les hôtels de mainte et mainte cité eurent le spectacle d’un monsieur qui entrait d’un air sombre, faisait des questions mystérieuses, ne mangeait pas du même appétit que les autres voyageurs, et se promenait à grand bruit, dans sa chambre, au lieu de dormir. Car je l’aimais, je le comprenais enfin, éperdument. Il me semblait toujours la voir s’envoler ironiquement devant moi, en retournant la tête d’un air qui disait: «Imbécile! mérite-moi maintenant!» Je revins à Paris sans l’avoir retrouvée, triste, affreusement résigné à attendre son retour. Alors, par hasard, j’appris qu’elle était depuis quelques jours à Nice, je me hâtai d’y retourner. Quand je me présentai chez elle, je devais être fort pâle, car elle sourit. Je lui dis simplement: «M’aimez-vous encore?» Elle me regarda avec la joie contenue des triomphateurs. Puis: «Et vous, commencez-vous à m’aimer un peu?» -Ne le voyez-vous pas, méchante? Pourquoi partir ainsi, pourquoi?... -Oh! parce que!...» Et elle sourit malicieusement. Je baissai les yeux. «Et cela vous apprendra à vous ennuyer avec moi, reprit-elle; surtout, ne recommencez pas, je ne ferais plus de grâce.» Embarrassé, plein de remords et d’espérances, je ne savais plus quelle contenance tenir. Elle se jeta à mon cou. Source: http://www.poesies.net