Voyage En Orient. Par Gérard De Nerval. (1808-1855) TOME II LES NUITS DU RAMAZAN. TABLES DES MATIÈRES STANBOUL ET PERA. I Balik Bazar. II Le Sultan. III Le Grand Champ Des Morts. IV San Dimitri. V Une Aventure De L'Ancien Sérail. VI Un Village Grec. VII Quatre Portails. THÉÂTRES ET FÊTES. I Ildiz Khan. II Visite A Péra. III Caragueuz. IV Les Buveurs D'Eau. V Le Pacha De Scutari. VI Les Derviches. LES CONTEURS. Une Légende Dans Un Café. HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN, PRINCE DES GÉNIES. I Adoniram. II Balkis. III Le Temple. IV Mello. V La Mer D'Airain. VI L'Apparition. VII Le Monde Souterrain. VIII Le Lavoir De Siloë. IX Les Trois Compagnons. X L'Entrevue. XI Le Souper Du Roi. XII Macbénach. LE BAÏRAM. I Les Eaux-Douces D'Asie. II La Veille Du Grand Baïram. III Fêtes Du Sérail. IV L'Atmeïdan. APPENDICE. I Des Arts Chez Les Orientaux. II Lettre D'Amrou. III Le Catéchisme Des Druses. IV Légende De Soliman. STANBOUL ET PERA. I Balik Bazar. Ville étrange que Constantinople! Splendeur et misères, larmes et joies; l’arbitraire plus qu’ailleurs, et aussi plus de liberté; - quatre peuples différents qui vivent ensemble sans trop se haïr. Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous, les gens de diverses provinces ou de divers partis. Étais-je donc destiné à assister au dernier acte de fanatisme et de barbarie qui ait pu se commettre encore en vertu des anciennes traditions musulmanes? -J’avais retrouvé à Péra un de mes plus anciens amis, un peintre français, qui vivait là depuis trois ans, et fort splendidement, du produit de ses portraits et de ses tableaux,-ce qui prouve que Constantinople n’est pas si brouillé qu’on le croit avec les Muses. Nous étions partis de Péra, la ville franque, pour nous rendre aux bazars de Stamboul, la ville turque. Après avoir passé la porte fortifiée de Galata, on a encore à descendre une longue rue tortueuse, bordée de cabarets, de pâtissiers, de barbiers, de bouchers et de cafés francs qui rappellent des nôtres, et dont les tables sont chargées de journaux grecs et arméniens; -il s’en publie cinq ou six à Constantinople seulement, sans compter les journaux grecs qui viennent de Morée. -C’est là le cas pour tout voyageur de faire appel à son érudition classique, afin de saisir quelques mots de cette langue vivace qui se régénère de jour en jour. La plupart des journaux affectent de s’éloigner du patois moderne et de se rapprocher du grec ancien jusqu’au point juste où ils pourraient risquer de n’être plus compris. On trouve là aussi des journaux valaques et serbes imprimés en langue roumaine, beaucoup plus facile à comprendre pour nous que le grec, à cause d’un mélange considérable de mots latins. Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans un de ces cafés pour y prendre un gloria sucré, chose inconnue chez les cafetiers turcs. -Plus bas, on rencontre le marché aux fruits offrant des échantillons magnifiques de la fertilité des campagnes qui environnent Constantinople. Enfin, l’on arrive en descendant toujours, par des rues tortueuses et encombrées de passants, à l’échelle où il faut s’embarquer pour traverser la Corne d’or, golfe d’un quart de lieue de large et d’une lieue environ de longueur, qui est le port le plus merveilleux et le plus sûr du monde, et qui sépare Stamboul des faubourgs de Péra et de Galata. Cette petite place est animée par une circulation extraordinaire, et présente du côté du port un embarcadère en planches, bordé de caïques élégants. Les rameurs ont des chemises en crêpe de soie à manches longues d’une coupe tout à fait galante, leur barque file avec rapidité, grâce à sa forme de poisson, et se glisse sans difficulté entre les centaines de vaisseaux de toutes nations qui remplissent l’entrée du port. En dix minutes, on a atteint l’échelle opposée, qui correspond à Balik-Bazar, le marché aux poissons; c’est là que nous fûmes témoins d’une scène extraordinaire. -Dans un carrefour étroit du marché, beaucoup d’hommes étaient réunis en cercle. Nous crûmes au premier abord qu’il s’agissait d’une lutte de jongleurs ou d’une danse d’ours. En fendant la foule, nous vîmes à terre un corps décapité, vêtu d’une veste et d’un pantalon bleus, et dont la tête, coiffée d’une casquette était placée entre ses jambes, légèrement écartées. Un Turc se retourna vers nous et nous dit, en nous reconnaissant pour des Francs: «Il paraît que l’on coupe aussi les têtes qui portent des chapeaux.» Pour un Turc, une casquette et un chapeau sont l’objet d’un préjugé pareil, attendu qu’il est défendu aux musulmans de porter une coiffure à visière, puis-qu’ils doivent en priant se frapper le front à terre, tout en conservant leur coiffure. -Nous nous éloignâmes avec dégoût de cette scène, et nous gagnâmes les bazars. Un Arménien nous offrit de prendre des sorbets dans sa boutique, et nous raconta l’histoire de cette étrange exécution. Le corps décapité que nous avions rencontré se trouvait depuis trois jours exposé dans Balik- Bazar, ce qui réjouissait fort peu les marchands de poissons. C’était celui d’un Arménien, nommé Owaghim, qui avait été surpris, trois ans auparavant, avec une femme turque. En pareil cas, il faut choisir entre la mort et l’apostasie. -Un Turc ne serait passible que de coups de bâton. Owaghim s’était fait musulman. Plus tard, il se repentit d’avoir cédé à la crainte; il se retira dans les îles grecques où il abjura sa nouvelle religion. Trois ans plus tard, il crut son affaire oubliée et revint à Constantinople avec un costume de Franc. Des fanatiques le dénoncèrent, et l’autorité turque, quoique fort tolérante alors, dut faire exécuter la loi. Les consuls européens réclamèrent en sa faveur; mais que faire contre un texte précis? En Orient, la loi est à la fois civile et religieuse; le Coran et le code ne font qu’un. La justice turque est obligée de compter avec le fanatisme encore violent des classes inférieures. On offrit d’abord à Owaghim de le mettre en liberté moyennant une nouvelle abjuration. Il refusa. On fit plus; on lui donna les moyens de s’échapper. Chose étrange, il refusa encore, disant qu’il ne pouvait vivre qu’à Constantinople; qu’il mourrait de chagrin en la quittant encore, ou de honte en y demeurant au prix d’une nouvelle apostasie. Alors l’exécution eut lieu. Beaucoup de gens de sa religion le considérèrent comme un saint et brûlèrent des bougies en son honneur. Cette histoire nous avait vivement impressionnés. La fatalité y a introduit des circonstances telles que rien ne pouvait faire qu’elle eût un autre dénouement. Le soir même du troisième jour de l’exposition du corps à Balik-Bazar, trois juifs, selon l’usage, le chargeaient sur leurs épaules et le jetaient dans le Bosphore parmi les chiens et les chevaux noyés que la mer rejette çà et là contre les côtes. Je ne veux point, d’après ce triste épisode dont j’ai eu le malheur d’être témoin, douter des tendances progressives de la Turquie nouvelle. Là, comme en Angleterre, la loi enchaîne toutes les volontés et tous les esprits jusqu’à ce qu’elle ait pu être mieux interprétée. La question de l’adultère et celle de l’apostasie peuvent seules aujourd’hui encore donner lieu à de si tristes événements. Nous avons parcouru les bazars splendides qui forment le centre de Stamboul. C’est tout un labyrinthe solidement construit en pierre dans le goût byzantin et où l’on trouve un abri vaste contre la chaleur du jour. D’immenses galeries, les unes cintrées, les autres construites en ogives, avec des piliers sculptés et des colonnades, sont consacrés chacune à un genre particulier de marchandises. On admire surtout les vêtements et les babouches des femmes, les étoffes brodées et lamées, les cachemires, les tapis, les meubles incrustés d’or, d’argent et de nacre, l’orfévrerie et plus encore les armes brillantes réunies dans cette partie du bazar qu’on appelle le Bésestain. Une des extrémités de cette ville, pour ainsi dire souterraine, conduit à une place fort gaie entourée d’édifices et de mosquées, qu’on appelle la place du Séraskier. C’est le lieu de promenade, pour l’intérieur de la ville, le plus fréquenté par les femmes et les enfants. -Les femmes sont plus sévèrement voilées dans Stamboul que dans Péra; vêtues du feredjé vert ou violet, et le visage couvert d’une gaze épaisse, il est rare qu’elles laissent voir autre chose que les yeux et la naissance du nez. Les Arméniennes et les Grecques enveloppent leurs traits d’une étoffe beaucoup plus légère. Tout un côté de la place est occupé par des écrivains, des miniaturistes et des libraires; les constructions gracieuses des mosquées voisines, dont les cours sont plantées d’arbres et fréquentées par des milliers de pigeons qui viennent s’abattre parfois sur la place, les cafés et les étalages chargés de bijouteries, la tour voisine du Sérasquier qui domine toute la ville, et même plus loin l’aspect sombre des murs du vieux sérail, où réside la sultane-mère, donnent à cette place un caractère plein d’originalité. II Le Sultan. En redescendant vers le port, j’ai vu passer le sultan dans un cabriolet fort singulier; deux chevaux attelés en flèche tiraient cette voiture à deux roues, dont la large capote, carrée du haut comme un dais, laisse tomber sur le devant une pente de velours à crépine d’or. Il portait la redingote simple et boutonnée jusqu’au col, que nous voyons aux Turcs depuis la réforme, et la seule orfévrerie marque qui le distinguât était son chiffre impérial brodé en brillants sur son tarbouch rouge. Un sentiment de mélancolie est empreint sur sa figure pâle et distinguée. Par un mouvement machinal j’avais ôté mon chapeau pour le saluer, ce qui n’était au fond qu’une politesse d’étranger, et non certes la crainte de me voir traiter comme l’Arménien de Balik-Bazar... Il me regarda alors avec attention, car je manifestais par là mon ignorance des usages. On ne salue pas le sultan. Mon compagnon, que j’avais un instant perdu de vue dans la foule, me dit: «Suivons le sultan; il va comme nous à Péra; seulement il doit passer par le pont de bateaux qui traverse la Corne d’Or. C’est le chemin le plus long, mais on n’a pas besoin de s’embarquer, et la mer en ce moment est un peu houleuse. Nous nous mîmes à suivre le cabriolet, qui descendait lentement par une longue rue bordée de mosquées et de jardins magnifiques, au bout de laquelle on se trouve, après quelques détours, dans le quartier du Fanar, où demeurent les riches négociants grecs, ainsi que les princes de la nation. Plusieurs des maisons de ce quartier sont de véritables palais, et quelques églises ornées à l’intérieur de fraîches peintures s’abritent à l’ombre des hautes mosquées, dans l’enceinte même de Stamboul, la ville spécialement turque. Chemin faisant, je parlais à mon ami de l’impression que m’avaient causée l’aspect inattendu d’Abdul-Medjid et la pénétrante douceur de son regard, qui semblait me reprocher de l’avoir salué comme un souverain vulgaire. Ce visage pâle, effilé, ces yeux en amande jetant au travers de longs cils un coup d’oeil de surprise, adouci par la bienveillance, l’attitude aisée, la forme élancée du corps, tout cela m’avait prévenu favorablement pour lui. Comment, disais-je, a-t-il pu ordonner l’exécution de ce pauvre homme dont nous avons vu le corps décapité à Balik Bazar? «Il n’y pouvait rien, me dit mon compagnon: le pouvoir du sultan est plus borné que celui d’un monarque constitutionnel. Il est obligé de compter avec l’influence des ulémas, qui forment à la fois l’ordre judiciaire et religieux du pays et aussi avec le peuple, dont les protestations sont des révoltes et des incendies. Il peut sans doute, au moyen des forces armées dont il dispose, et qui souvent ont opprimé ses aïeux, exercer un acte d’arbitraire; mais qui le défendra ensuite contre le poison, arme de ceux qui l’entourent, ou l’assassinat, arme de tous? Tous les vendredis il est obligé de se rendre en public à l’une des mosquées de la ville, où il doit faire sa prière, afin que chaque quartier puisse le voir tour à tour. Aujourd’hui il se rend au téké de Péra, qui est le couvent des derviches tourneur.» Mon ami me donna encore sur la situation de ce prince d’autres détails, qui m’expliquèrent jusqu’à un certain point la mélancolie empreinte sur ses traits. Il est peut-être, en effet, le seul de tous les Turcs qui puisse se plaindre de l’inégalité des positions. C’est par une pensée toute démocratique que les musulmans ont placé à la tête de leur nation un homme qui est à la fois au-dessus et différent de tous. A lui seul, dans son empire, il est défendu de se marier légalement. On a craint l’influence que donnerait à certaines familles une si haute alliance, et il ne pourrait pas davantage épouser une étrangère. Il se trouve donc privé des quatre femmes légitimes accordées par Mahomet à tout croyant qui a le moyen de les nourrir. Ses sultanes, qu’il ne peut appeler épouses, ne sont originairement que des esclaves, et, comme toutes les femmes de l’empire turc, Arméniennes, Grecques, catholiques ou juives, sont considérées comme libres, son harem ne peut se recruter que dans les pays étrangers à l’islamisme, et dont les souverains n’entretiennent pas avec lui de relations officielles. A l’époque où la Porte était en guerre avec l’Europe, le harem du Grand Seigneur était admirablement fourni. Les beautés blanches et blondes n’y manquaient pas, témoin cette Roxelane française au nez retroussé, qui a existé ailleurs qu’au théâtre, et dont on peut voir le cercueil, drapé de cachemires et ombragé de panaches, reposant près de son époux dans la mosquée de Solimanié. Aujourd’hui, plus de Françaises, plus même d’Européennes possibles pour l’infortuné sultan. S’il s’avisait seulement de faire enlever une de ces grisettes de Péra, qui portent fièrement les dernières modes européennes aux promenades du dimanche, il se verrait écrasé de notes diplomatiques d’ambassadeurs et de consuls, et ce serait peut-être l’occasion d’une guerre plus longue que celle qui fut causée jadis par l’enlèvement d’Hélène. Quand le sultan traverse, dans Péra, la foule immense de femmes grecques se pressant pour le voir, il lui faut détourner les yeux de toute tentation, car l’étiquette ne lui permettrait pas une maîtresse passagère, et il n’aurait pas le droit d’enfermer une femme de naissance libre. Il doit s’être blasé bien vite sur les Circassiennes, les Malaises ou les Abyssiniennes, qui seules se trouvent dans les conditions possibles de l’esclavage, et souhaiter quelques blondes Anglaises ou quelques spirituelles Françaises; mais c’est là le fruit défendu. Mon compagnon m’apprit aussi le nombre actuel des femmes du sérail. Il s’éloigne beaucoup de ce qu’on suppose en Europe. Le harem du sultan renferme seulement trente-trois cadines, ou dames, parmi lesquelles trois seulement sont considérées comme favorites. Le reste des femmes du sérail sont des odaleuk ou femmes de chambre. L’Europe donne donc un sens impropre au terme d’odalisque. Il y a aussi des danseuses et des chanteuses qui ne s’élèveraient au rang de sultanes que par un caprice du maître et une dérogation aux usages. De telle sorte que le sultan, réduit à n’avoir pour femmes odaleuk que des esclaves, est lui-même fils d’une esclave, observation que ne lui ménagent pas les Turcs dans les époques de mécontentement populaire. Nous poursuivions cette conversation en répétant de temps à autre: Pauvre sultan! Cependant il descendit de voiture sur le quai du Fanar, -car on ne peut passer en voiture sur le pont de bateaux qui traverse la Corne-d’Or à l’un de ses points les plus rétrécis. Deux arches assez hautes y sont établies pour le passage des barques. Il monta à cheval et, arrivé sur l’autre bord, se dirigea par les sentiers qui côtoient les murs extérieurs de Galata, à travers le Petit Champ des Morts, ombragé de cyprès énormes, gagnant ainsi la grande rue de Péra. Les derviches l’attendaient rangés dans leur cour, où il nous fut impossible de pénétrer. C’est dans ce téké ou couvent que se trouve le tombeau du fameux comte de Bonneval, ce renégat célèbre qui fut longtemps à la tête des armées turques et lutta en Allemagne contre les armées chrétiennes. Sa femme, une Vénitienne qui l’avait suivi à Constantinople, lui servait d’aide- de-camp dans ses combats. Pendant que nous étions restés arrêtés devant la porte du téké, un cortége funèbre, précédé par des prêtres grecs, montait la rue, se dirigeant vers l’extrémité du faubourg. Les gardes du sultan ordonnèrent aux prêtres de rétrograder, parce qu’il se pouvait qu’il sortît d’un moment à l’autre, et qu’il n’était pas convenable qu’il se croisât avec un enterrement. Il y eut quelques minutes d’hésitation. Enfin l’archimandrite, qui, avec sa couronne de forme impériale et ses longs vêtements byzantins brodés de clinquant, semblait fier comme Charlemagne, adressa vivement des représentations au chef de l’escorte; puis se retournant, l’air indigné, vers ses prêtres, il fit signe de la main qu’il fallait continuer la marche, et que si le sultan avait à sortir dans ce momentlà, ce serait à lui d’attendre que le mort fût passé. Je cite ce trait comme un exemple de la tolérance qui existe à Constantinople pour les différents cultes. III Le Grand Champ des Morts. J’éprouve quelque embarras à parler si souvent de funérailles et de cimetières, à propos de cette riante et splendide cité de Constantinople, dont les horizons mouvementés et verdoyants, dont les maisons peintes et les mosquées si élégantes, avec leurs dômes d’étain et leurs minarets frêles, ne devraient inspirer que des idées de plaisir et de douce rêverie. Mais c’est qu’en ce pays la mort elle-même prend un air de fête. Le cortége grec dont j’ai parlé tout à l’heure n’avait rien de cet appareil funèbre de nos tristes enterrements. Les popes, au visage enluminé, aux habits éclatants de broderies, de jeunes ecclésiastiques venant ensuite, en longues robes de couleurs vives, -puis leurs amis vêtus de leurs costumes les plus riches, et au milieu la morte, jeune encore, d’une pâleur de cire, mais avec du fard sur les joues, et étendue sur des fleurs, couronnée de roses, vêtue de ses plus beaux ajustements de velours et de satin, et couverte d’une grande quantité de bijoux en diamants, qui probablement ne l’accompagnent pas dans la fosse; tel était le spectacle, plus mélancolique que navrant, présenté par ce cortége. La vue que l’on a du couvent des derviches tourneurs s’étend sur le Petit Champ des Morts, dont les allées mystérieuses, bordées d’immenses cyprès, descendent vers la mer jusqu’aux bâtiments de la marine. Un café, où viennent volontiers s’asseoir les derviches, hommes de leur nature assez gais et assez causeurs, étend en face du téké ses rangées de tables et de tabourets, où l’on boit du café en fumant le narghilé ou le chibouk. On jouit là de la vue des passants européens. Les équipages cortége des riches Anglais et des ambassadeurs circulent souvent dans cette rue, ainsi que les voitures dorées des femmes du pays ou leurs arabats, -qui ressemblent à des charrettes de blanchisseuses, sauf les agréments qu’y ajoutent la peinture et la dorure. Les arabats sont traînés par des boeufs. Leur avantage est de contenir facilement tout un harem qui se rend à la campagne. Le mari n’accompagne jamais ses épouses dans ces promenades, qui ont lieu le plus souvent le vendredi, ce jour étant le dimanche des Turcs. Je compris, à l’animation et à la distinction de la foule, que l’on se dirigeait vers une fête quelconque, située probablement au delà du faubourg. Mon compagnon m’avait quitté pour aller dîner chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau, et avait bien voulu m’indiquer un restaurant viennois situé dans le haut de Péra. A partir du couvent et de l’espace verdoyant qui s’étend de l’autre côté de la rue, on se trouve entièrement dans un quartier parisien. Des boutiques brillantes de marchandes de modes, de bijoutiers, de confiseurs et de lingers, des hôtels anglais et français, des cabinets de lecture et des cafés, voilà tout ce qu’on rencontre pendant un quart de lieue. Les consulats ont aussi, pour la plupart, leurs façades sur cette rue. On distingue surtout l’immense palais, entièrement bâti en pierre, de l’ambassade russe. Ce serait, au besoin, une forteresse redoutable qui commanderait les trois faubourgs de Péra, de Tophana et de Galata. Quant à l’ambassade française, elle est moins heureusement située, dans une rue qui descend vers Tophana; et ce palais, qui a coûté plusieurs millions, n’est pas encore terminé. En suivant la rue, on la voit plus loin s’élargir et l’on rencontre à gauche le théâtre italien, ouvert seulement deux fois par semaine. Ensuite viennent de belles maisons bourgeoises donnant sur des jardins, puis à droite les bâtiments de l’université turque et des écoles spéciales; puis encore plus loin, à gauche, l’hôpital français. Le faubourg se termine au delà de ce point, et la route élargie se trouve encombrée de frituriers et de marchands de fruits, de pastèques et de poissons; les guinguettes commencent à se montrer plus librement que dans la ville. Elles ont en général d’immenses proportions. C’est d’abord une salle vaste comme l’intérieur d’un théâtre, avec une galerie haute à balustres de bois tournés. Il y a d’un côté un comptoir où se distribuent les vins blancs et rouges dans des verres à anse que chaque buveur emporte à la table qu’il a choisie; de l’autre, un immense fourneau chargé de ragoûts, qu’on vous distribue également dans une assiette qu’il faut emporter jusqu’à sa table. Dès lors, il faut s’habituer à manger sur ce petit meuble, qui ne monte pas à la hauteur du genou. La foule qui se presse dans ces sortes de lieux ne se compose que de Grecs, reconnaissables à leurs tarbouches plus petits que ceux des Turcs, de juifs portant de petits turbans entourés d’une étoffe grise, et d’Arméniens au kalpack monstrueux, qui semble un bonnet de grenadier enflé par le haut. Un musulman n’oserait pénétrer publiquement dans ces établissements bachiques. Il ne faut pas croire, d’après ces coiffures qui distinguent encore chaque race, dans le peuple surtout, que la Turquie soit autant qu’autrefois un pays d’inégalité. Jadis les chaussures, comme les bonnets, indiquaient la religion de tout habitant. Les Turcs seuls avaient droit de chausser la botte ou la babouche jaune: les Arméniens la portaient rouge, les Grecs bleue, et les juifs noire. Les costumes éclatants et riches ne pouvaient également appartenir qu’aux musulmans. Les maisons mêmes participaient à ces distinctions, et celles des Turcs se distinguaient par des couleurs vives; les autres ne pouvaient être peintes que de nuances sombres. Aujourd’hui cela a changé: tout sujet de l’empire a le droit d’endosser le costume presque européen de la réforme, et de se coiffer du fezzi rouge, qui disparaît en au delà. partie sous un flot de soie bleue, assez fourni pour avoir l’air d’une chevelure azurée. C’est ce dont je fus convaincu en voyant un grand nombre de gens qui se dirigeaient ainsi vêtus, à pied ou à cheval, vers la promenade européenne de Péra, peu fréquentée par les Turcs véritables. Les bottes vernies ont aussi fait disparaître, pour la plupart des tchélebys (élégants) de toute race, l’ancienne inégalité des chaussures. Seulement, il faut remarquer que le fanatisme se montre plus persistant chez les rayas que chez les musulmans. L’habitude ou la pauvreté n’influe pas moins d’un autre côté sur la conservation des anciens vêtements qui classifient les races. Mais qui croirait encore Constantinople intolérante en admirant l’aspect animé de la promenade franque? Les voitures de toutes sortes se croisent avec rapidité à la sortie du faubourg, les chevaux caracolent, les femmes parées se dirigent çà et là vers un bois qui descend vers la mer, ou, sur la gauche, vers la route de Buyukdéré, où sont les maisons de plaisance des négociants et des banquiers. Si vous allez droit devant vous, vous arrivez en quelques pas à un sentier creux bordé de buissons, ombragé de sapins et de mélèzes, et d’où, par éclaircies, vous apercevez la mer et l’embouchure du détroit entre Scutari et la pointe du sérail qui termine Stamboul. La tour de Léandre, que les Turcs appellent la Tour de la Fille, s’élève entre les deux villes, au centre du bras de mer qui se prolonge comme un fleuve à votre gauche. C’est une étroite construction carrée posée sur un rocher, et qui semble de loin une guérite de sentinelle; au-delà, les îles des Princes se dessinent vaguement à l’entrée de la mer de Marmara. Je n’ai pas besoin de dire que ce bois si pittoresque, si mystérieux et si frais est encore un cimetière. Il faut en prendre son parti, tous les lieux de plaisir à Constantinople se trouvent au milieu des tombes. Voyez, à travers les massifs d’arbres de blancs fantômes qui se dressent par rangées, et qu’un rayon de soleil dessine nettement çà et là; ce sont des cippes en marbre blanc de la hauteur d’un homme, ayant pour tête une boule surmontée d’un turban, quelques-uns sont peints et dorés pour compléter l’illusion, la forme du turban indique le rang ou l’antiquité du défunt. Quelques-uns ne sont plus à la dernière mode. Plusieurs de ces pierres figuratives ont la tête cassée, c’est qu’elles surmontaient des tombes de janissaires, et à l’époque où cette milice fut détruite, la colère du peuple ne s’arrêta pas aux vivants, on alla dans tous les cimetières décapiter aussi les monuments des morts. Les tombes des femmes sont également surmontées de cippes, mais la tête y est remplacée par une rosace d’ornements représentant en relief des fleurs sculptées et dorées. Écoutez aussi les rires bruyants qui résonnent sous ces arbres funèbres: ce sont des veuves, des mères et des soeurs qui se réunissent en famille près des tombes d’êtres aimés. La foi religieuse est si forte dans ce pays, qu’après les pleurs versés au moment de la séparation, personne ne songe plus qu’au bonheur dont les défunts doivent jouir au paradis de Mahomet. Les familles font apporter leur dîner près de la tombe, les enfants remplissent l’air de cris joyeux, et l’on a soin de faire la part du mort et de la placer dans une ouverture ménagée à cet effet devant chaque tombeau. Les chiens errants, présents d’ordinaire à la scène, conçoivent l’espérance d’un souper prochain, et se contentent, en attendant, des restes du dîner que les enfants leur jettent. Il ne faut pas croire non plus que la famille croie que le mort profitera de l’assiettée de nourriture qui lui est consacrée; mais c’est une vieille coutume qui remonte à l’Antiquité. Autrefois des serpents sacrés se nourrissaient de ces offrandes pieuses; mais, à Constantinople, les chiens aussi sont sacrés. En sortant de ce bois, qui tourne autour d’une caserne d’artillerie, bâtie dans de vastes proportions, je me retrouvai sur la route de Buyukdéré. Une plaine inculte couverte de gazon s’étend devant la caserne; là, j’assistais à une scène qui ne peut être séparée de ce qui précède; quelques centaines de chiens se trouvaient réunis sur l’herbe en exhalant des plaintes d’impatience. Peu de temps après, je vis sortir des canonniers qui portaient, deux par deux, d’énormes chaudrons, au moyen d’une longue perche pesant sur leurs épaules. Les chiens poussèrent des hurlements de joie. A peine les chaudrons furent-ils déposés à terre que ces animaux s’élancèrent sur la nourriture qu’ils contenaient, et l’occupation des soldats était de diviser le trop grand encombrement qu’ils formaient au moyen des perches qu’ils avaient gardées. «C’est la soupe que l’on sert aux chiens, me dit un Italien qui passait; ils ne sont pas malheureux.» Je crois bien que, au fond, il n’y avait là que les restes de la nourriture des soldats. La faveur dont les chiens jouissent à Constantinople tient surtout à ce qu’ils débarrassent la voie publique des débris de substances animales qu’on y jette généralement. Les fondations pieuses qui les concernent, les bassins remplis d’eau qu’ils trouvent à l’entrée des mosquées et près des fontaines, n’ont pas sans doute d’autre but. Il s’agissait d’arriver à des spectacles plus séduisants. Après la façade de la caserne, on se trouve à l’entrée du Grand Champ des Morts; c’est un plateau immense ombragé de sycomores et de pins. On passe d’abord au milieu des tombeaux francs, parmi lesquels on distingue beaucoup d’inscriptions anglaises avec des armoiries gravées, le tout sur de longues pierres plates où chacun vient s’asseoir sans scrupule, comme sur des bancs de marbre. Un café en forme de kiosque s’élève dans une éclaircie dont la vue domine la mer. De là, l’on aperçoit distinctement le rivage d’Asie, chargé de maisons peintes et de mosquées, comme si l’on regardait d’un bord à l’autre du Rhin. L’horizon se termine au loin par le sommet tronqué de l’Olympe de Bithynie, dont le profil se confond presque avec les nuages. Sur le rivage, à gauche, s’étendent les bâtiments du palais d’été du sultan, avec leurs longues colonnades grecques, leurs toits festonnés et leurs grilles dorées qui brillent au soleil. Allons plus loin encore. C’est la partie du champ consacrée aux Arméniens. Les tombes, plates, sont couvertes des caractères réguliers de leur langue, et, sur le marbre, on voit sculptés les attributs du commerce que chacun a exercé dans sa vie: là des bijoux, là des marteaux et des équerres, là des balances, là des instruments de divers états. Les femmes seules ont uniformément des bouquets de fleurs. Détournons nos regards de ces impressions toujours graves pour l’Européen. -La foule est immense; les femmes ne sont point voilées, et leurs traits, fermement dessinés, s’animent de joie et de santé sous la coiffure levantine, comme sous les bonnets ou les chapeaux d’Europe. Quelques Arméniennes seules conservent sur la figure une bande de gaze légère que soutient admirablement leur nez arqué, et qui, cachant à peine leurs traits, devient pour les moins jeunes une ressource de coquetterie. Où va toute cette foule parée et joyeuse? -Toujours à Buyukdéré. IV San Dimitri. Seulement bien des gens s’arrêtent dans les cafés élégants qui bordent la route. On en rencontre un sur la gauche ouvrant ses larges galeries d’un côté sur le grand champ et de l’autre sur un vaste espace de vallons et de collines chargées de constructions légères, et entremêlées de jardins. Au delà reparaît la ligne lointaine dentelée par les mosquées et les minarets de Stamboul. Cette broderie de l’horizon, monotone à la longue, se retrouve dans la plupart des vues de l’entrée du Bosphore. Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie; on dirait un café chantant de nos Champs-Élysées. Des rangées de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le moka. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d’interrogation. Leur long bec emmanché d’un col qui domine de haut la table, n’oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. Ces oiseaux privés s’en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits. A une table près de la mienne se trouvait un homme d’un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d’un habit noir d’une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café; posé le Journal de Constantinople sur l’Écho de Smyrne, le Portofolio maltese sur le Courrier d’Athènes enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là en m’instruisant des nouvelles de l’Europe. Par dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le Moniteur ottoman. J’osai tirer vers moi l’un des journaux, en le priant de m’excuser: il me lança un de ces regards féroces que je n’ai vu qu’aux habitués des plus anciens cafés de Paris... «Je vais avoir fini le Moniteur ottoman ,» me dit-il. J’attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son dixhuitième siècle. «Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le Moniteur nous annonce la naissance d’une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l’ouverture du Ramazan.» Je ne m’étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j’attendis patiemment, tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en parcourant les journaux franks que mon voisin me passait à mesure qu’il en avait terminé la lecture. Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et comme je me préparais à sortir, il me dit: «Où allez-vous donc? Au bal? -Est-ce qu’il y a un bal? répondis-je. -Vous en entendez d’ici la musique.» En effet, les accords stridents d’un orchestre grec ou valaque arrivaient jusqu’à mon oreille. Mais cela ne prouvait pas que l’on dansât; car la plupart des guinguettes et des cafés de Constantinople ont aussi des musiciens qui jouent même pendant le jour. «Venez avec moi», me dit l’inconnu. A deux cents pas peut-être du kiosque que nous venions de quitter, nous vîmes une porte splendidement décorée, formant l’entrée d’un jardin qui, situé au carrefour de deux routes, avait une forme triangulaire. Des quinconces d’arbres reliés par des guirlandes, des salles de verdure entourant les tables, tout cela formait un spectacle assez vulgaire pour un Parisien. Mon guide était enthousiasmé. Nous entrâmes dans l’intérieur, qui se composait de plusieurs salles remplies de consommateurs; l’orchestre continuait à s’escrimer vaillamment, avec des violons à une corde, des flûtes de roseau, des tambourins et des guitares, exécutant, du reste, des airs assez originaux. Je demandai où était le bal. «Attendez, me dit le vieillard, le bal ne peut commencer qu’au coucher du soleil. Ceci est dans les règlements de police. Mais, comme vous voyez, ce ne sera pas long.» Il m’avait conduit à une fenêtre, et en effet le soleil ne tarda pas à descendre derrière les lignes d’horizon violettes qui dominent la Corne d’Or. Aussitôt un bruit immense se fit de tous côtés. C’étaient les canons de Tophana, puis ceux de tous les vaisseaux du port qui saluaient la double fête. Un spectacle magique commençait en même temps sur tout le plan lointain où se découpent les monuments de Stamboul. A mesure que l’ombre descendait du ciel, on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées; les minarets, élancés comme un millier de mâts au-dessus des édifices, portaient des bagues de lumières, dessinant les frêles galeries qu’ils supportent. De tous côtés partaient les chants des Muezzins, si suaves d’ordinaire, ce jourlà bruyants comme des chants de triomphe. Nous nous retournâmes vers la salle; la danse avait commencé. Un grand vide s’était formé au centre de la salle; nous vîmes entrer, par le fond, une quinzaine de danseurs coiffés de rouge, avec des vestes brodées et des ceintures éclatantes. Il n’y avait que des hommes. Le premier semblait conduire les autres, qui se tenaient par la main, en balançant les bras, tandis que lui-même liait sa danse compassée à celle de son voisin, au moyen d’un mouchoir, dont ils avaient chacun un bout. Il semblait la tête au col flexible d’un serpent, dont ses compagnons auraient formé les anneaux. C’était là, évidemment, une danse grecque, -avec les balancements de hanche, les entrelacements et les pas en guirlande que dessine cette chorégraphie. Quand ils eurent fini, je commençais à manifester mon ennui des danses d’homme, que j’avais trop vues en Égypte, lorsque nous vîmes paraître un égal nombre de femmes qui reproduisirent la même figure. Elles étaient la plupart jolies et fort gracieuses, sous le costume levantin; leurs calottes rouges festonnées d’or, les fleurs et les gazillons lamés de leurs coiffures, les longues tresses ornées de sequins qui descendaient jusqu’à leurs pieds leur faisaient de nombreux partisans dans l’assemblée. -Toutefois, c’étaient simplement des jeunes filles ioniennes venues avec leurs amis ou leurs frères, et toute tentative de séduction à leur égard eût amené des coups de couteau. «Je vous ferai voir tout a l’heure mieux que cela,» me dit le complaisant vieillard dont je venais de faire la connaissance. Et, après avoir pris des sorbets, nous sortîmes de cet établissement, qui est le Mabille des Francs de Péra. Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l’horizon, devenu plus obscur, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, rappelant ces dessins piqués d’épingles que les enfants promènent devant les lumières. Il était trop tard pour s’y rendre, car, à partir du coucher du soleil, on ne peut plus traverser le golfe. «Convenez, me dit le vieillard, que Constantinople est le véritable séjour de la liberté. Vous allez vous en convaincre encore mieux tout à l’heure. Pourvu qu’on respecte les chiens, chose prudente d’ailleurs, et qu’on allume sa lanterne quand le soleil est couché, on est aussi libre ici toute la nuit qu’on l’est à Londres... et qu’on l’est peu à Paris!» Il avait tiré de sa poche une lanterne de fer-blanc dont les replis en toile s’allongeaient comme des feuilles de soufflet qui s’écartent, et y planta une bougie: «Voyez, reprit-il, comme ces longues allées de cyprès du Grand Champ des Morts sont encore animées à cette heure.» En effet, des robes de soie ou des féredjés de drap fin passaient çà et là en froissant les feuilles des buissons; des caquetages mystérieux, des rires étouffés traversaient l’ombre des charmilles. L’effet des lanternes voltigeant partout aux mains des promeneurs me faisait penser à l’acte des nonnes de Robert, -comme si ces milliers de pierres plates éclairées au passage eussent dû se lever tout à coup; mais non, tout était riant et calme; seulement la brise de la mer berçait dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. Je me rappelai ce vers de Goëthe: «Tu souris sur des tombes, immortel Amour!» Cependant nous nous dirigions vers Péra, en nous arrêtant parfois à contempler l’admirable spectacle de la vallée qui descend vers le golfe, et de l’illumination couronnant le fond bleuâtre, où s’estompaient les pointes des arbres, et où, par places, luisait la mer, reflétant les lanternes de couleur suspendues aux mâts des vaisseaux. «Vous ne vous doutez pas, me dit le vieillard, que vous causez en ce moment avec un ancien page de l’impératrice Catherine II? -Cela est bien respectable, pensai-je; car cela doit remonter au moins aux dernières années du siècle dernier. -Je dois dire, ajouta le vieillard avec quelque prétention, que notre souveraine (car je suis Russe) était, à cette époque, un peu... ce que je deviens aujour-d’hui.» Il soupira. Puis il se mit à parler longtemps de l’impératrice, de son esprit, de sa grâce charmante, de sa bonté: «Le rêve continuel de Catherine, ajouta-t- il, était de voir Constantinople. Elle parlait quelquefois de s’y rendre déguisée en bourgeoise allemande. Mais elle eût, certes, préféré y pénétrer par la conquête, et c’est pour cela qu’elle envoya en Grèce cette expédition commandée par Orloff, qui, de loin prépara la révolution des Hellènes. La guerre de Crimée n’eut pas non plus d’autre but; mais les Turcs se défendirent si bien, qu’elle ne put arriver qu’à la possession de cette province, garantie en dernier lieu par un traité de paix. «Vous avez entendu parler des fêtes qui se donnèrent dans ce pays, et où plusieurs de vos gentilshommes aventuriers assistèrent. On ne parlait que français à sa cour; on ne s’occupait que de la philosophie des encyclopédistes, de tragédies jouées à Paris et de poésie légère. Le prince de Ligne était arrivé enthousiasmé de l’Iphigénie en Tauride de Guymond de la Touche. L’impératrice lui fit aussitôt présent de la partie de l’ancienne Tauride où l’on avait cru retrouver les ruines du temple élevé par le cruel Thoas. Le prince fut très-embarrassé de ce présent de quelques lieues carrées, occupées par des cultivateurs musulmans, qui se bornaient à fumer et à boire du café tout le jour. Comme la guerre les avait rendus trop pauvres pour continuer ce passe-temps, le prince de Ligne se vit encore forcé de leur donner de l’argent afin qu’ils pussent renouveler leurs provisions. Ils se quittèrent très-bons amis. «Ceci n’était que généreux. Orloff fut plus magnifique. Comme la contrée sablonneuse où l’on se trouvait blessait les yeux de sa souveraine, il fit apporter, de cinquante lieues, des forêts entières de sapins coupés qui, il est vrai, ne donnèrent d’ombrage que pendant le séjour de la cour impériale. «Catherine, cependant, ne se consolait pas d’avoir perdu l’occasion de visiter la côte d’Asie. Pour occuper les loisirs du séjour en Crimée, elle pria M. de Ségur de lui enseigner à faire des vers français. Cette femme avait tous les caprices. Après s’être rendu compte des difficultés, elle s’enferma quatre heures dans son cabinet, et en ressortit ayant fait en tout deux alexandrins, qui ne sont que passables. Les voici: Dans le sérail d’un khan, (1) sur des coussins brodés, Dans un kiosque d’or, de grilles entouré.... «Elle n’avait pas pu se tirer du reste. -Ces vers, observai-je, ne manquent pas d’une certaine couleur orientale, ils indiquent même un certain désir de savoir à quoi s’en tenir sur la galanterie des Turcs. -Le prince de Ligne trouva détestables les rimes de ce distique, ce qui découragea l’impératrice de toute prosodie française... Je vous parle de choses que je ne sais que par ouï-dire. J’étais alors au berceau, et je n’ai vu que les dernières années de ce grand règne... Après la mort de l’impératrice, j’héritai sans doute de ce désir violent qu’elle avait eu de voir Constantinople. Je quittai ma famille, et j’arrivai ici avec fort peu d’argent. J’avais vingt ans, de belles dents, et la jambe admirablement tournée...» V Une Aventure De L’Ancien Sérail. Mon vieux compagnon s’interrompit avec un soupir et me dit en regardant le ciel: «Je vais reprendre mon récit, je voudrais seulement vous montrer la reine de la fête qui commence pour Stamboul et qui durera trente nuits.» Il indiqua du doigt un point du ciel où se montrait un faible croissant: c’était la nouvelle lune, la lune du Ramazan, qui se traçait faiblement à l’horizon. Les fêtes ne commencent que quand elle a été vue nettement du haut des minarets ou des montagnes avoisinant la ville. On en transmet l’avis par des signaux. «Que fîtes-vous, une fois à Constantinople, repris-je après cet incident, voyant que le vieillard aimait à se représenter ces souvenirs de sa jeunesse. -Constantinople, monsieur, était plus brillante qu’aujourd’hui; le goût oriental dominait dans ses maisons et dans ses édifices qu’on a toujours reconstruits à l’européenne depuis. Les moeurs y étaient sévères, mais la difficulté des intrigues en était le charme le plus puissant. -Poursuivez! lui dis-je vivement intéressé et voyant qu’il s’arrêtait encore. -Je ne vous parlerai pas, monsieur, de quelques délicieuses relations que j’ai nouées avec des personnes d’un rang ordinaire. Le danger, dans ces sortes de commerces, n’existe au fond que pour la femme, à moins toutefois que l’on n’ait l’imprudence grave de rendre visite à une dame turque chez elle, ou d’y pénétrer furtivement. Je renonce à me vanter des aventures de ce genre que j’ai risquées. La dernière seule peut vous intéresser: «Mes parents me voyaient avec peine éloigné d’eux; leur persistance à me refuser les moyens de séjourner plus longtemps à Constantinople m’obligea à me placer dans une maison de commerce de Galata. Je tenais les écritures chez un riche joaillier arménien; un jour, plusieurs femmes s’y présentèrent suivies d’esclaves qui portaient la livrée du sultan. «A cette époque, les dames du sérail jouissaient de la liberté de venir faire leurs emplettes chez les négociants des quartiers francs, parce que le danger de leur manquer de respect était si grand que personne ne l’eût osé. De plus, dans ce temps-là, les chrétiens étaient à peine regardés comme des hommes... Lorsque l’ambassadeur français lui-même venait au sérail, on le faisait dîner à part, et le sultan disait plus tard à son premier vizir: «As-tu fait manger le chien? -Oui, le chien a mangé, répondait le ministre. -Eh bien! qu’on le mette dehors! “ Ces mots étaient d’étiquette... Les interprètes traduisaient cela par un compliment à l’ambassadeur, et tout était dit.» Je coupai court à ces digressions, en priant mon interlocuteur d’en revenir à la visite des dames du sérail chez le joaillier. «Vous comprenez que, dans ces circonstances, ces belles personnes étaient toujours accompagnées de leurs gardiens naturels, commandés par le kislar-aga. Au reste, l’aspect extérieur de ces dames n’avait de charmes que pour l’imagination, puisqu’elles étaient aussi soigneusement drapées et masquées que des dominos dans un bal de théâtre. Celle qui paraissait commander aux autres se fit montrer diverses parures et, en ayant choisi une, se préparait à l’emporter. Je fis observer que la monture avait besoin d’être nettoyée, et qu’il manquait quelques petites pierres. -Eh bien! dit-elle, quand faudra-t-il l’envoyer chercher?... J’en ai besoin pour une fête où je dois paraître devant le sultan. «Je la saluai avec respect, et, d’une voix quelque peu tremblante, je lui fis observer qu’on ne pouvait répondre du temps exact qui serait nécessaire pour ce travail. -Alors, dit la dame, quand ce sera prêt, envoyez un de vos jeunes gens au palais de Bechick-Tasch. Puis elle jeta un regard distrait autour d’elle... -J’irai moi-même, altesse, répondis-je, car on ne pourrait confier à un esclave, ou même à un commis, une parure de cette valeur. -Eh bien! dit-elle, apportez-moi cela et vous en recevrez le prix. «L’oeil d’une femme est plus éloquent ici qu’ailleurs, car il est tout ce qu’on peut voir d’elle en public. Je crus démêler dans l’expression qu’avait celui de la princesse en me parlant une bienveillance particulière, que justifiaient assez ma figure et mon âge... Monsieur, je puis le dire aujourd’hui sans amour- propre, j’ai été l’un des derniers beaux hommes de l’Europe.» Il se redressa en prononçant ces paroles, et sa taille semblait avoir repris une certaine élégance que je n’avais pas encore remarquée. «Quand la parure, reprit-il, fut terminée, je me rendis à Béchik- Tasch par cette même route de Buyukdéré où nous sommes en ce moment. J’entrai dans le palais par les cours qui donnent sur la campagne. On me fit attendre quelque temps dans la salle de réception; puis, la princesse ordonna qu’on m’introduisît près d’elle. Après lui avoir remis la parure et en avoir reçu l’argent, j’étais prêt à me retirer, lorsqu’un officier me demanda si je ne voulais pas assister à un spectacle de danses de corde qui se donnait dans le palais, et dont les acteurs étaient entrés avant moi. J’acceptai, et la princesse me fit servir à dîner, elle daigna même s’informer de la manière dont j’étais servi. Il y avait pour moi sans doute quelque danger à voir une personne d’un si haut rang en agir avec moi avec tant d’honnêteté... Quand la nuit fut venue, la dame me fit entrer dans une salle plus riche encore que la précédente, et fit apporter du café et des narghilés... Des joueurs d’instruments étaient établis dans une galerie haute, entourée de balustres, et l’on paraissait attendre quelque chose d’extraordinaire que leur musique devait accompagner. Il me parut évident que la sultane avait préparé la fête pour moi; cependant, elle se tenait toujours à demi couchée sur un sopha au fond de la chambre, et dans l’attitude d’une impératrice. Elle semblait absorbée surtout dans la contemplation des exercices qui avaient lieu devant elle. Je ne pouvais comprendre cette timidité ou cette réserve d’étiquette qui l’empêchait de m’avouer ses sentiments, et je pensai qu’il fallait plus d’audace... «Je m’étais élancé sur sa main, qu’elle m’abandonnait sans trop de résistance, lorsqu’un grand bruit se fit autour de nous. Les janissaires! les janissaires! s’écrièrent les domestiques et les esclaves. La sultane parut interroger ses officiers, puis elle leur donna un ordre que je n’entendis pas. Les deux danseurs de corde et moi nous fûmes conduits, par des escaliers dérobés, à une salle basse, où l’on nous laissa quelque temps dans l’obscurité. Nous entendions au-dessus de nos têtes les pas précipités des soldats, puis une sorte de lutte qui nous glaça d’effroi. Il était évident que l’on forçait une porte qui nous avait protégés jusque-là, et que l’on allait arriver à notre retraite. Des officiers de la sultane descendirent précipitamment par l’escalier et levèrent, dans la salle où nous étions, une espèce de trappe, en nous disant: «Tout est perdu...; descendez par ici!» Nos pieds, qui s’attendaient à trouver des marches d’escalier, manquèrent tout à coup d’appui. Nous avions fait tous les trois un plongeon dans le Bosphore... Les palais qui bordent la mer, et notamment celui de Béchik-Tasch, que vous avez pu voir sur la rive d’Europe, à un quart de lieue de la ville, sont en partie construits sur pilotis. Les salles inférieures sont parquetées de planchers de cèdre, qui couvrent immédiatement la surface de l’eau, et que l’on enlève lorsque les dames du sérail veulent s’exercer à la natation. C’est dans un de ces bains que nous nous étions plongés au milieu des ténèbres. Les trappes avaient été refermées sur nos têtes, et il était impossible de les soulever. D’ailleurs, des pas réguliers et des bruits d’armes s’entendaient encore. A peine pouvais-je, en me soutenant à la surface de l’eau, respirer de temps en temps un peu d’air. Ne voyant plus la possibilité de remonter dans le palais, je cherchais du moins à nager vers le dehors. Mais, arrivé à la limite extérieure, je trouvai partout une sorte de grille formée par les pilotis, et qui probablement servait d’ordinaire à empêcher que les femmes pussent, en nageant, s’échapper du palais ou se faire voir au-dehors. «Imaginez, monsieur, l’incommodité d’une telle situation: sur la tête, un plancher fermé partout, six pouces d’air au-dessous des planches, et l’eau montant peu à peu avec ce mouvement presque imperceptible de la Méditerranée qui s’élève, toutes les six heures, d’un pied ou deux. Il n’en fallait pas tant pour que je fusse assuré d’être noyé très-vite. Aussi secouais-je, avec une force désespérée, les pilotis qui m’entouraient comme une cage. De temps en temps j’entendais les soupirs des deux malheureux danseurs de corde qui cherchaient comme moi à se frayer un passage. Enfin j’arrivai à un pieu moins solide que les autres, qui, rongé sans doute par l’humidité, ou d’un bois plus vieux que les autres, paraissait céder sous ma main. J’arrivai, par un effort désespéré, à en détacher un fragment pourri et à me glisser au dehors, grâce à la taille svelte que j’avais à cette époque. Puis, en m’attachant aux pieux extérieurs, je parvins, malgré ma fatigue, à regagner le rivage. J’ignore ce que sont devenus mes deux compagnons d’infortune. Effrayé des dangers de toutes sortes que j’avais courus, je me hâtai de quitter Constantinople.» Je ne pus m’empêcher de dire à mon interlocuteur, après l’avoir plaint des dangers qu’il avait courus, que je le soupçonnais d’avoir un peu gazé quelques circonstances de son récit. «Monsieur, répondit- il, je ne m’explique pas làdessus; rien, dans tous les cas, ne me ferait trahir des bontés...» Il n’acheva pas. J’avais entendu déjà parler de ces sombres aventures attribuées à certaines dames du vieux sérail vers la fin du dernier siècle... Je respectai la discrétion de ce Buridan glacé par l’âge. au dehors . au-dehors VI Un Village Grec. Nous étions arrivés sur une hauteur qui domine San Dimitri. C’est un village grec situé entre le grand et le petit Champ des Morts. On y descend par une rue bordée de maisons de bois, fort élégantes et qui rappellent un peu le goût chinois dans la construction et dans les ornements extérieurs. Je pensais que cette rue raccourcissait le chemin que nous avions à faire pour regagner Péra. Seulement, il fallait descendre jusqu’à une vallée dont le fond est traversé par un ruisseau. Le bord sert de chemin pour descendre vers la mer. Un grand nombre de casinos et de cabarets sont élevés des deux côtés. «Mon compagnon me dit: Où voulez-vous aller? -Je serais bien aise de m’aller coucher. -Mais pendant le Ramazan on ne dort que le jour. Terminons la nuit... ensuite, au lever du soleil, il sera raisonnable de regagner son lit. Je vais, si vous le permettez, vous conduire dans une maison où l’on joue le baccara.» Les façades des maisons entre lesquelles nous descendions, avec leurs pavillons avancés sur la rue, leurs fenêtres grillées, éclairés au dedans, et leurs parois vernies de couleurs éclatantes, indiquaient, en effet, des points de réunion non moins joyeux que ceux que nous venions de parcourir. Il faudrait renoncer à la peinture des moeurs de Constantinople si l’on s’effrayait trop de certaines descriptions d’une nature assez délicate. Les cinquante mille Européens que renferment les faubourgs de Péra et de Galata, Italiens, Français, Anglais, Allemands, Russes ou Grecs, n’ont entre eux aucun lien moral, pas même l’unité de religion, les sectes étant plus divisées entre elles que les cultes les plus opposés. De plus, il est certain que, dans une ville où la société féminine mène une vie si réservée, il serait impossible de voir même un visage de femme née dans le pays, s’il ne s’était créé de certains casinos ou cercles, dont, il faut l’avouer, la société est assez mélangée. Les officiers des navires, les jeunes gens du haut commerce, le personnel varié des ambassades, tous ces éléments épars et isolés de la société européenne sentent le besoin de lieux de réunion qui soient un terrain neutre, plus encore que les soirées des ambassadeurs, des drogmans et des banquiers. C’est ce qui explique le nombre assez grand des bals par souscription, qui ont lieu souvent dans l’intérieur de Péra. Ici nous nous trouvions dans un village entièrement grec, qui est la Capoue de la population franque. J’avais déjà, en plein jour, parcouru ce village sans me douter qu’il recelât tant de divertissements nocturnes, de casinos, de wauxhalls, et même, avouons-le, de tripots. L’air patriarcal des pères et des époux, assis sur des bancs ou travaillant à quelque métier de menuiserie, de tuilerie ou de tissage, la tenue modeste des femmes vêtues à la grecque, la gaieté insouciante des enfants, les rues pleines de volailles et de porcs, les cafés aux galeries hautes à balustres, donnant sur la vallée brumeuse, sur le ruisseau bordé d’herbages, tout cela ressemblait, avec la verdure des pins et des maisons de charpente sculptée, à quelque vue paisible des Basses-Alpes. -Et comment douter qu’il en fût autrement, la nuit, en ne voyant aucune lumière transpirer à travers les treillages des fenêtres? Cependant, après le couvre-feu, beaucoup de ces intérieurs étaient restés éclairés au-dedans, et les danses, ainsi que les jeux, devaient s’y prolonger du soir au matin. Sans remonter jusqu’à la tradition des hétaïres grecques, on pourrait penser que la jeunesse pouvait attacher parfois des guirlandes au-dessus de ces portes peintes, comme au temps de l’antique Alcimadure. -Nous vîmes passer là, non pas un amoureux grec couronné de fleurs, mais un homme à la mine anglaise, marin probablement, mais entièrement vêtu de noir, avec une cravate blanche et des gants, qui s’était fait précéder d’un violon. Il marchait gravement derrière le ménétrier chargé d’égayer sa marche, ayant lui-même la mine assez mélancolique. Nous jugeâmes que ce devait être quelque maître d’équipage, quelque bossemenn, qui dépensait sa paye généreusement après une traversée. Mon guide s’arrêta devant une maison aussi soigneusement obscure au dehors que les autres, et frappa à petits coups à la porte vernie. Un nègre vint ouvrir avec quelques signes de crainte; puis nous voyant des chapeaux, il salua et nous appela effendis. La maison dans laquelle nous étions entrés ne répondait pas, quoique gracieuse et d’un aspect élégant, à l’idée que l’on se forme généralement d’un intérieur turc. Le temps a marché, et l’immobilité proverbiale du vieil Orient commence à s’émouvoir au contre-coup de la civilisation. La réforme, qui a coiffé l’Osmanli du tarbouch et l’a emprisonné d’une redingote boutonnée jusqu’au col, a amené aussi, dans les habitations, la sobriété d’ornements où se plaît le goût moderne. Ainsi, plus d’arabesques touffues, de plafonds façonnés en gâteaux d’abeilles ou en stalactites, plus de dentelures découpées, plus de caissons de bois de cèdre, mais des murailles lisses à teintes plates et vernies, avec des corniches à moulures simples; quelques dessins courants pour encadrer les panneaux des boiseries, quelques pots de fleurs d’où partent des enroulements et des ramages, le tout dans un style, ou plutôt dans une absence de style qui ne rappelle que lointainement l’ancien goût oriental, si capricieux et si féerique. Dans la première pièce se tenaient les gens de service; dans une seconde, un peu plus ornée, je fus frappé du spectacle qui se présenta. Au centre de la pièce se trouvait une sorte de table ronde couverte d’un tapis épais, entourée de lits à l’antique, qui, dans le pays, s’appellent tandour; là s’étendaient à demi couchées, formant comme les rayons d’une roue, les pieds tendus vers le centre où se trouvait un foyer de chaleur caché par l’étoffe, plusieurs femmes, que leur embonpoint majestueux et vénérable, leurs habits éclatants, leurs vestes bordées de fourrures, leurs coiffures surannées montraient être arrivées à l’âge où l’on ne doit pas s’offenser du nom de matrone, pris en si bonne part chez les Romains; elles avaient simplement amené leurs filles ou nièces à la soirée, et en attendaient la fin comme les mères d’Opéra attendant au foyer de la danse. Elles venaient, la plupart, des maisons voisines, où elles ne devaient rentrer qu’au point du jour. VII Quatre Portraits. La troisième pièce décorée, qui dans nos usages représenterait le salon, était meublée de divans couverts de soie aux couleurs vives et variées. Sur le divan du fond trônaient quatre belles personnes qui, par un hasard pittoresque ou un choix particulier, se trouvaient présenter chacune un type oriental distinct. Celle qui occupait le milieu du divan était une Circassienne, comme on pouvait le deviner tout de suite à ses grands yeux noirs contrastant avec un teint d’un blanc mat, à son nez aquilin d’une arête pure et fine, à son cou un peu long, à sa taille grande et svelte, à ses extrémités délicates, signes distinctifs de sa race. Sa coiffure, formée de gazillons mouchetés d’or et tordus en turban, laissait échapper des profusions de nattes d’un noir de jais, qui faisaient ressortir ses joues avivées par le fard. Une veste historiée de broderies et bordée de fanfreluches et de festons de soie, dont les couleurs bariolées formaient comme un cordon de fleurs autour de l’étoffe; une ceinture d’argent et un large pantalon de soie rose lamée complétaient ce costume, aussi brillant que gracieux. On comprend que, selon l’usage, ses yeux étaient accentués par des lignes de surmeh, qui les agrandissent et leur donnent de l’éclat; ses ongles longs et les paumes de ses mains avaient une teinte orange produite par le henné; la même toilette avait été faite à ses pieds nus, aussi soignés que des mains, et qu’elle repliait gracieusement sur le divan en faisant sonner de temps en temps les anneaux d’argent passés autour de ses chevilles. A côté d’elle était assise une Arménienne, dont le costume, moins richement barbare, rappelait davantage les modes actuelles de Constantinople; un fezzi pareil à ceux des hommes, inondé par une épaisse chevelure de soie bleue, produite par la houppe qui s’y attache, et posé en arrière, parait sa tête au profil légèrement busqué, aux traits assez fiers, mais d’une sérénité presque animale. Elle portait une sorte de spencer de velours vert, garni d’une épaisse bordure en duvet de cygne, dont la blancheur et la masse donnaient de l’élégance à son cou entouré de fins lacets, où pendaient des aigrettes d’argent. Sa taille était cerclée de plaques d’orfévrerie, où se relevaient en bosse de gros boutons de filigrane, et, par un raffinement tout moderne, ses pieds, qui avaient laissé leurs babouches sur le tapis, se repliaient, couverts de bas de soie à coins brodés. Contrairement à ses compagnes, qui laissaient librement pendre sur leurs épaules et leur dos leurs tresses entremêlées de cordonnets et de petites plaques de métal, la juive, placée à côté de l’Arménienne cachait soigneusement les siens, comme l’ordonne sa loi, sous une espèce de bonnet blanc, arrondi en boule, rappelant la coiffure des femmes du temps du quatorzième siècle, et dont celle de Christine de Pisan peut donner une idée. Son costume, plus sévère, se composait de deux tuniques superposées, celle de dessus s’arrêtait à la hauteur du genou; les couleurs en étaient plus amorties, et les broderies d’un éclat moins vif que celles portées par les autres femmes. Sa physionomie, d’une douceur résignée et d’une régularité délicate, rappelait le type juif particulier à Constantinople, et qui ne ressemble en rien aux types que nous connaissons. Son nez n’avait pas cette courbure prononcée qui, chez nous, signe un visage du nom de Rebecca ou de Rachel. La quatrième, assise à l’extrémité du divan, était une jeune Grecque blonde ayant le profil pur popularisé par la statuaire antique. Un taktikos de Smyrne aux festons et aux glands d’or, posé coquettement sur l’oreille et entouré par deux énormes tresses de cheveux tordus formant turban autour de la tête, accompagnait admirablement sa physionomie spirituelle, illuminée par un oeil bleu où brillait la pensée, et contrastant avec l’éclat immobile et sans idée des grands yeux noirs de ses rivales en beauté. «Voici, dit le vieillard, un échantillon parfait des quatre nations féminines qui composent la population byzantine.» Nous saluâmes ces belles personnes, qui nous répondirent par un salut à la turque. La Circassienne se leva, frappa des mains, et une porte s’ouvrit. Je vis au delà une autre salle où des joueurs, en costumes variés, entouraient une table verte. «C’est ici tout simplement le Frascati de Péra, me dit mon compagnon. Nous pourrons jouer quelques parties en attendant le souper. -Je préfère cette salle,» lui dis-je, peu curieux de me mêler à cette foule -émaillée de plusieurs costumes grecs. Cependant, deux petites filles étaient entrées, tenant, l’une un compotier de cristal posé sur un plateau, l’autre une carafe d’eau et des verres; elle tenait aussi une serviette bordée de soie lamée d’argent. La Circassienne, qui paraissait jouer le rôle de khanoun, ou maîtresse, s’avança vers nous, prit une cuiller de vermeil qu’elle trempa dans des confitures de rose, et me présenta la cuiller devant la bouche avec un sourire des plus gracieux. Je savais qu’en pareil cas il fallait avaler la cuillerée, puis la faire passer au moyen d’un verre d’eau; ensuite, la petite fille me présenta la serviette pour m’essuyer la bouche. Tout cela se passait selon l’étiquette des meilleures maisons turques. «Il me semble, dis-je, voir un tableau des Mille et une Nuits et faire en ce moment le rêve du Dormeur éveillé. J’appellerais volontiers ces belles personnes: Charme des coeurs, Tourmente, OEil du jour, et Fleur de jasmin...» Le vieillard allait me dire leurs noms lorsque nous entendîmes un bruit violent à la porte, accompagné du son métallique de crosses de fusil. Un grand tumulte eut lieu dans la salle de jeu, et plusieurs des assistants paraissaient fuir ou se cacher. «Serions- nous chez des sultanes? dis-je en me rappellant le récit que m’avait fait le vieillard, et va-t-on nous jeter à la mer?» Son air impassible me rassura quelque peu. «Écoutons, » dit-il. On montait l’escalier, et un bruit de voix confuses s’entendait déjà dans les premières pièces, où se trouvaient les matrones. Un officier de police entra seul dans le salon, et j’entendis le mot frenguis que l’on prononçait en nous désignant; il voulut encore passer dans la salle de jeu, où ceux des joueurs qui ne s’étaient pas échappés continuaient leur partie avec calme. C’était simplement une patrouille de cavas (gendarmes) qui cherchait à savoir s’il n’y avait pas de Turcs ou d’élèves des écoles militaires dans la maison. Il est clair que ceux qui s’étaient enfuis appartenaient à quelqu’une de ces catégories. Mais la patrouille avait fait trop de bruit en entrant pour qu’on ne pût pas supposer qu’elle était payée pour ne rien voir et pour n’avoir à signaler aucune contravention. Cela se passe ainsi, du reste, dans beaucoup de pays. L’heure du souper était arrivée. Les joueurs heureux ou malheureux, se réconciliant après la lutte, entourèrent une table servie à l’européenne. Seulement, les femmes ne parurent pas à cette réunion devenue cordiale, et s’allèrent placer sur une estrade. Un orchestre établi à l’autre bout de la salle se faisait entendre pendant le repas, selon l’usage oriental. Ce mélange de civilisation et de traditions byzantines n’est pas le moindre attrait de ces nuits joyeuses qu’a créées le contact actuel de l’Europe et de l’Asie, dont Constantinople est le centre éclatant, et que rend possibles la tolérance des Turcs. Il se trouvait réellement que nous n’assistions là qu’à une fête aussi innocente que les soirées des cafés de Marseille. Les jeunes filles qui concouraient à l’éclat de cette réunion étaient engagées, moyennant quelques piastres, pour donner aux étrangers une idée des beautés locales. Mais rien ne laissait penser qu’elles eussent été convoquées dans un autre but que celui de paraître belles et costumées selon la mode du pays. En effet, tout le monde se sépara aux premières lueurs du matin, et nous laissâmes le village de San Dimitri à son calme et à sa tranquillité apparentes. -Rien n’était plus vertueux au dehors que ce paysage d’idylle vu à la clarté de l’aube, que ces maisons de bois dont les portes s’entrouvraient çà et là pour laisser paraître des ménagères matinales. Nous nous séparâmes. Mon compagnon rentra chez lui dans Péra, et quant à moi, encore ébloui des merveilles de cette nuit, j’allai me promener aux environs du téké des derviches, d’où l’on jouit de la vue entière de l’entrée du détroit. Le soleil ne tarda pas à se lever, ravivant les lignes lointaines des rives et des promontoires, et à l’instant même le canon retentit sur le port de Tophana. Du petit minaret situé au-dessus du téké, partit aussitôt une voix douce et mélancolique qui chantait: Allah akbar! Allah akbar! Allah akbar! Je ne pus résister à une émotion étrange. Oui, Dieu est grand! Dieu est grand!... Et ces pauvres derviches, qui répètent invariablement ce verset sublime du haut de leur minaret, me semblaient faire, quant à moi, la critique d’une nuit mal employée. Le muezzin répétait toujours: Dieu est grand! Dieu est grand! «Dieu est grand! Mahomet est son prophète; mettez vos péchés aux pieds d’Allah!» Voilà les termes de cette éternelle complainte.... Pour moi, Dieu est partout, quelque nom qu’on lui donne, et j’aurais été malheureux de me sentir coupable en ce moment d’une faute réelle, mais je n’avais fait que me réjouir comme tous les Francs de Péra, dans une de ces nuits de fêtes auxquelles les gens de toutes religions s’associent dans cette ville cosmopolite. -Pourquoi donc craindre l’oeil de Dieu? La terre imprégnée de rosée répondait avec des parfums à la brise marine qui passait, pour venir à moi, au-dessus des jardins de la pointe du sérail dessinés sur l’autre rivage. L’astre éblouissant dessinait au loin cette géographie magique du Bosphore, qui partout saisit les yeux, à cause de la hauteur des rivages et de la variété des aspects de la terre coupée par les eaux. Après une heure d’admiration, je me sentis fatigué, et je rentrai, en plein jour, à l’hôtel des demoiselles Péchefté, où je demeurais, et dont les fenêtres donnaient sur le petit Champ des Morts. THÉÂTRES ET FÊTES. I Ildiz Khan. Après m’être reposé, je m’informai du moyen d’assister aux fêtes nocturnes qui se donnaient dans la ville turque. Mon ami le peintre, que je revis dans la journée, familier avec les moeurs du pays, ne vit pour moi d’autre moyen que de me faire habiter Stamboul, ce qui présentait de grandes difficultés. Nous prîmes un caïque pour traverser la Corne-d’Or, et nous descendîmes à cette même échelle du marché aux poissons où nous avions été, la veille, témoins d’une scène sanglante. Les boutiques étaient fermées partout. Le bazar égyptien, qui vient ensuite et où se vendent les épiceries, les couleurs, les produits chimiques, était hermétiquement fermé. Au delà, les rues n’étaient habitées et parcourues que par les chiens, étonnés toujours, pendant les premiers jours du Ramazan, de ne plus recevoir leur pitance aux heures accoutumées. Nous finîmes par arriver à une boutique voisine du bazar, occupée par un marchand arménien que connaissait mon ami. Tout était fermé chez lui; mais n’étant pas soumis à la loi musulmane, il se permettait de veiller le jour et de dormir la nuit, comme à l’ordinaire, sans en rien faire voir extérieurement. Nous pûmes dîner chez lui, car il avait eu la précaution d’acheter des vivres la veille; autrement il eût fallu revenir à Péra pour en trouver. La pensée que j’avais d’habiter Stamboul lui parut absurde au premier abord, attendu qu’aucun chrétien n’a le droit d’y prendre domicile: on leur permet seulement d’y venir pendant le jour. Pas un hôtel, pas une auberge, pas même un caravansérail qui leur soit destiné, l’exception ne porte que sur les Arméniens, Juifs ou Grecs, sujets de l’empire. Cependant je tenais à mon idée, et je lui fis observer que j’avais trouvé le moyen d’habiter le Caire, hors du quartier franc, en prenant le costume du pays et en me faisant passer pour cophte. «Eh bien! me dit-il, un moyen seul existe ici, c’est de vous faire passer pour Persan. Nous avons à Stamboul un caravansérail nommé Ildiz-Khan (Khan de l’Étoile), dans lequel on reçoit tous les marchands asiatiques des diverses communions musulmanes. Ces gens-là, ne sont pas seulement de la secte d’Ali; il y a aussi des Guèbres, des Parsis, des Koraïtes, des Wahabis, ce qui forme un tel mélange de langages, qu’il est impossible aux Turcs de savoir à quelle partie de l’Orient ces hommes appartiennent. De sorte qu’en vous abstenant de parler une langue du Nord, que l’on reconnaîtrait à la prononciation, vous pourrez demeurer parmi eux.» Nous nous rendîmes à Ildiz-Khan, situé dans la plus haute partie de la ville, près de la Colonne brûlée, l’un des restes les plus curieux de l’ancienne Byzance. Le caravansérail, entièrement bâti en pierre, présentait au dedans l’aspect d’une caserne. Trois étages de galeries occupaient les quatre cotés de la cour, et les logements voûtés en cintre, avaient tous la même disposition: une grande pièce qui servait de magasin et un petit cabinet parqueté en planches où chacun pouvait placer son lit. De plus, le locataire avait le droit de mettre un chameau ou un cheval aux écuries communes. N’ayant ni monture, ni marchandises, je devais nécessairement passer pour un commerçant qui avait tout vendu déjà, et qui venait dans l’intention de refaire sa pacotille. L’Arménien était en relation d’affaires avec des marchands de Mossoul et de Bassora, auxquels il me présenta. Nous fîmes venir des pipes et du café, et nous leur exposâmes l’affaire. Ils ne virent aucun inconvénient à me recevoir parmi eux, pourvu que je prisse leur costume. Mais comme j’en avais déjà plusieurs parties, notamment un machlah en poils de chameau, qui m’avait servi en Égypte et en Syrie, il ne me fallait plus qu’un bonnet d’Astracan pointu à la persane, que l’Arménien me procura. Plusieurs de ces Persans parlaient la langue franque du Levant, dans laquelle on finit toujours par s’entendre, pour peu qu’on ait vécu dans les villes commerçantes. De sorte que je pus facilement lier amitié avec mes voisins. J’étais vivement recommandé à tous ceux qui habitaient la même galerie, et je n’avais à m’inquiéter que de leur trop grand empressement à me faire fête et à m’accompagner par tout. Chaque étage du Khan avait son cuisinier, qui était en même temps cafetier, de sorte que nous pouvions parfaitement nous passer des relations extérieures. Cependant, quand venait le soir, les Persans qui, comme les Turcs, avaient dormi toute la journée pour pouvoir fêter ensuite chaque nuit du Ramazan, m’emmenaient avec eux voir la fête continuelle qui devait durer trente lunes. Si la ville était illuminée splendidement, pour qui la regardait des hauteurs de Péra, ses rues intérieures me parurent encore plus éclatantes. Toutes les boutiques ouvertes, ornées de guirlandes et de vases de fleurs, radieuses à l’intérieur de glaces et de bougies, les marchandises artistement parées, les lanternes de couleur suspendues au-dehors, les peintures et les dorures rafraîchies, les pâtissiers surtout, les confiseurs, les marchands de jouets d’enfants et les bijoutiers étalant toutes leurs richesses, voilà ce qui, partout, éblouissait les yeux. Les rues étaient pleines de femmes et d’enfants plus encore que d’hommes, car ces derniers passaient la plus grande partie du temps dans les mosquées et dans les cafés. Il ne faut pas croire même que les cabarets fussent fermés; une fête turque est pour tout le monde; les rayas catholiques, grecs, arméniens ou juifs pouvaient seuls fréquenter ces établissements. La porte extérieure doit être toujours fermée, mais on la pousse, et l’on peut ensuite s’abreuver d’un bon verre de vin de Ténédos moyennant dix paras (cinq centimes). Partout des frituriers, des marchands de fruits ou d’épis de maïs bouillis, avec lesquels un homme peut se nourrir tout un jour pour dix paras; -ainsi que des vendeurs de baklavas, sortes de galettes très-imprégnées de beurre et de sucre, dont les femmes surtout sont friandes. La place du Sérasquier est la plus brillante de toutes. Ouverte en triangle, avec les illuminations de deux mosquées à droite et à gauche, et dans le fond celle des bâtiments de la guerre, elle présente un large espace aux cavalcades et aux divers cortéges qui la traversent. Un grand nombre d’étalages de marchands ambulants garnissent le devant des maisons, et une dizaine de cafés font assaut d’annonces diverses de spectacles, de baladins et d’ombres chinoises. II Visite A Péra. N’étant pas forcé, comme les musulmans, de dormir tout le jour et de passer la nuit entière dans les plaisirs pendant le bienheureux mois du ramazan, à la fois carême et carnaval, j’allais souvent à Péra pour reprendre langue avec les Européens. Un jour, mes yeux furent frappés d’une grande affiche de théâtre posée sur les murs, qui annonçait l’ouverture de la saison théâtrale. C’était la troupe italienne qui allait commencer trois mois de représentations, et le nom qui brillait en grosses lettres comme l’étoile dramatique du moment, c’était celui de la Ronzi- Tacchinardi, cette cantatrice des plus beaux temps de Rossini, à laquelle Stendhal a consacré de belles pages. La Ronzi n’était plus jeune, hélas! Elle venait à Constantinople, comme y avait passé quelques années auparavant l’illustre tragédienne mademoiselle Georges, qui, après avoir paru au théâtre de Péra, et aussi devant le sultan, était allée donner ensuite des représentations en Crimée, et jouer Iphigénie en Tauride aux lieux mêmes où s’élevait jadis le temple de Thoas. Les artistes éminents, comme les grands génies de toute sorte, ont le sentiment profond du passé; ils aiment aussi les courses aventureuses, et sont attirés toujours vers le soleil d’Orient, comme se sentant de la nature des aigles. Donizetti présidait l’orchestre, par une permission spéciale du sultan, qui l’a depuis longtemps engagé comme chef de sa musique. Il est vrai que ce nom rayonnant n’était que celui du frère de ce compositeur que nous avons tant admiré; mais il n’en brillait pas moins sur l’affiche avec un charme particulier pour les Européens; aussi la ville franque n’était-elle occupée que de la représentation prochaine. Les billets, distribués d’avance dans les hôtels et dans les cafés, étaient devenus difficiles à obtenir. J’eus l’idée d’aller voir le directeur du principal journal français de Constantinople, dont les bureaux étaient à Galata. Il parut charmé de ma visite, me retint à dîner et me fit ensuite les honneurs de sa loge. «Si vous n’avez pas oublié, me dit-il, votre ancien métier de feuilletoniste, vous nous ferez les comptes rendus du théâtre, et vous y aurez vos entrées.» J’acceptai un peu imprudemment peut-être, car, lorsqu’on demeure à Stamboul, il n’est pas commode d’y retourner tous les deux jours en pleine nuit, après la fin du spectacle. On jouait Buondelmonte; la salle de spectacle située dans le haut de Péra est beaucoup plus longue que large; les loges sont disposées à l’italienne, sans galeries; elles étaient occupées presque toutes par les ambassadeurs et les banquiers. Les Arméniens, les Grecs et les Francs composaient à peu près tout le parquet, et à l’orchestre seulement on distinguait quelques Turcs, de ceux sans doute que leurs parents ont envoyés de bonne heure à Paris ou à Vienne; car si aucun préjugé n’empêche, au fond, un musulman d’aller à nos théâtres, il faut songer que notre musique ne les ravit que médiocrement; la leur, qui procède par quarts de ton, nous est également incompréhensible, à moins d’être pour ainsi dire traduite selon notre système musical. Les airs grecs ou valaques paraissent seuls être compris de tous. Donizetti avait chargé son frère d’en recueillir le plus possible, et les utilisait sans doute dans ses opéras. Le directeur du journal de Constantinople voulait me présenter à l’ambassadeur français; mals je déclinai cet honneur, attendu qu’il m’aurait invité à dîner, et l’on m’avait prévenu contre cette éventualité. Ce fonctionnaire habitait tout l’été à Thérapia, village situé sur le Bosphore, à six lieues de Constantinople. Il faut, pour s’y rendre, louer un caïque avec six rameurs pour une demi-journée, ce qui coûte environ vingt francs. On le voit, c’est un dîner assez cher que vous offre l’ambassadeur... On peut ajouter aussi aux chances fâcheuses de cette invitation l’ennui de revenir par mer à une heure assez avancée, quelquefois par le mauvais temps, dans une barque en forme de poisson, épaisse comme la main, et accompagnée d’un choeur infatigable de marsouins qui dansent ironiquement à la pointe des vagues, dans l’espérance de souper aux dépens des convives attardés de l’ambassadeur de France. La représentation se passa comme dans un théâtre italien quelconque. La Ronzi fut couverte de bouquets, rappelée vingt fois; elle dut être satisfaite de l’enthousiasme byzantin. Puis chacun ralluma sa lanterne, les ambassadeurs et les banquiers firent avancer leurs voitures, d’autres montèrent à cheval; pour moi, je me disposai à regagner Ildiz-Khan, car à Péra on ne trouverait pas à loger pour une seule nuit. Je connaissais assez le chemin fort long qui conduit à Stamboul par le pont de bateaux qui traverse la Corne-d’Or, pour ne pas craindre de m’y engager à la pure clarté de la lune du Ramazan, par une de ces belles nuits qui valent nos aurores. Les chiens, qui font si exactement la police des rues, n’attaquent jamais que les imprudents qui, au mépris des ordonnances, se dispensent de porter une lanterne. Je m’engageai donc à travers le cimetière de Péra par un chemin qui conduit à la porte de Galata correspondante aux bâtiments de la marine; l’enceinte fortifiée se termine là, mais l’on ne peut traverser la Corne-d’Or sans y pénétrer. On frappe à un guichet, et le portier vous ouvre moyennant un bakchiz; on répond au salut des gens du corps-de-garde par un aleikoum al salam; puis, au bout d’une rue qui descend vers la mer, on gagne ce magnifique pont, d’un quart de lieue, qu’a fait construire le sultan Mahmoud. Une fois sur l’autre rive, j’ai retrouvé avec plaisir les illuminations de la fête, tableau des plus réjouissants quand on vient de faire une lieue, la nuit, à travers les cyprès et les tombes. Ce quai du Fanar, encombré de vendeurs de fruits, de pâtissiers, de confiseurs, de frituriers ambulants, de Grecs vendant de l’anisette et du rosolio, est très-fréquenté des matelots, dont les navires sont rangés par centaines dans la baie. Les cabarets et les cafés, illuminés de transparents et de lanternes, se voient encore quelque temps dans les rues environnantes, puis les lumières et le bruit diminuent peu à peu, et il faut traverser une longue série de quartiers solitaires et calmes, car la fête n’a lieu que dans les parties commerçantes de la ville. Bientôt apparaissent les hautes arches de l’aqueduc de Valens, dominant de leur immense construction de pierre les humbles maisons turques, toutes bâties en bois. Parfois le chemin s’élève en terrasses dominant d’une cinquantaine de pieds la rue qui se croise avec lui ou qui le suit quelque temps avant de monter ou de descendre vers les collines ou vers la mer. Stamboul est une ville fort montueuse et où l’art a fait bien peu de chose pour corriger la nature. On se sent sur un meilleur terrain quand on a pris le bout de cette longue rue des Mosquées qui forme l’artère principale, et qui aboutit aux grands bazars. Elle est admirable, la nuit surtout, à cause des magnifiques jardins, des galeries découpées, des fontaines de marbre aux grilles dorées, des kiosques, des portiques et des minarets multipliés qui se dessinent aux vagues clartés d’un jour bleuâtre; les inscriptions dorées, les peintures de laque, les grillages aux nervures éclatantes, les marbres sculptés et les ornements rehaussés de couleurs éclatent çà et là, relevant de teintes vives l’aspect des jardins d’un vert sombre, où frémissent les festons de la vigne suspendus sur de hautes treilles. Enfin la solitude cesse, l’air se remplit de bruits joyeux, les boutiques brillent de nouveau. Les quartiers populeux et riches se déploient dans tout leur éclat; les marchands de jouets d’enfants étalent sur leurs devantures mille fantaisies bizarres qui font la joie des mères et des braves pères de famille, heureux de rentrer chez eux, soit avec un polichinelle de fabrique française, soit avec des jouets de Nuremberg, ou encore avec de charmants joujoux chinois apportés par les caravanes. Les Chinois sont le peuple du monde qui comprend le mieux ce qu’il faut pour amuser les enfants. III Caragueuz. Parmi ces jouets, on distingue de tous côtés la bizarre marionnette appelée Caragueuz, que les Français connaissent déjà de réputation. Il est incroyable que cette indécente figure soit mise sans scrupule dans les mains de la jeunesse. C’est pourtant le cadeau le plus fréquent qu’un père ou une mère fassent à leurs enfants. L’Orient a d’autres idées que nous sur l’éducation et sur la morale. On cherche là à développer les sens, comme nous cherchons à les éteindre... J’étais arrivé sur la place du Séraskier: une grande foule se pressait devant un théâtre d’ombres chinoises signalé par un transparent, sur lequel on lisait en grosses lettres: CARAGUEZ, victime de sa chasteté! Effroyable paradoxe pour qui connaît le personnage... L’adjectif et le substantif que je viens de traduire hurlaient sans doute d’effroi de se trouver réunis sous un tel nom. J’entrai cependant à ce spectacle, bravant les chances d’une déception grossière. A la porte de ce cheb-bazi (jeu de nuit) se tenaient quatre acteurs, qui devaient jouer dans la seconde pièce, car après Caragueuz on promettait encore le Mari des Deux Veuves, farce-comédie, de celles qu’on appelle taklid. Les acteurs, vêtus de vestes brodées d’or, portaient sous leurs tarbouchs élégants de longs cheveux nattés comme ceux des femmes. Les paupières rehaussées de noir et les mains teintes de rouge, avec des paillettes appliquées sur la peau du visage et des mouchetures sur leurs bras nus, ils faisaient au public un accueil bienveillant, et recevaient le prix d’entrée en adressant un sourire gracieux aux effendis qui payaient plus que le simple populaire. Un irmelikalten (pièce d’or de un franc vingtcinq centimes) assurait au spectateur l’expression d’une vive reconnaissance et une place réservée sur les premiers bancs. Au demeurant, personne n’était astreint qu’à une simple cotisation de dix paras. Il faut ajouter même que le prix de l’entrée donnait droit à une consommation uniforme de café et de tabac. Les scherbets (sorbets) et les divers rafraîchissements se payaient à part. Dès que je fus assis sur l’une des banquettes, un jeune garçon, élégamment vêtu, les bras découverts jusqu’aux épaules, et qui, d’après la grâce pudique de ses traits, eût pu passer pour une jeune fille, vint me demander si je voulais un chibouk ou un narghilé, et quand j’eus choisi, il m’apporta en outre une tasse de café. La salle se remplissait peu à peu de gens de toute sorte; on n’y voyait pas une seule femme; mais beaucoup d’enfants avaient été amenés par des esclaves ou des serviteurs. Ils étaient la plupart bien vêtus, et, dans ces jours de fêtes, leurs parents avaient sans doute voulu les faire jouir du spectacle, mais ils ne les accompagnaient pas; car, en Turquie, l’homme ne s’embarrasse ni de la femme ni de l’enfant: chacun va de son côté, et les petits garçons ne suivent plus les mères après le premier âge. Les esclaves auxquels on les confie sont, du reste, regardés comme faisant partie de la famille. Dispensés des travaux pénibles, se bornant, comme ceux des anciens, aux services domestiques, leur sort est envié par les simples rayas, et, s’ils ont de l’intelligence, ils arrivent presque toujours à se faire affranchir, après quelques années de service, avec une rente qu’il est d’usage de constituer en pareil cas. Il est honteux de penser que l’Europe chrétienne ait été plus cruelle que les Turcs, en forçant à de durs travaux ses esclaves des colonies. Revenons à la représentation. Quand la salle se trouva suffisamment garnie, un orchestre, placé dans une haute galerie, fit entendre une sorte d’ouverture. Pendant ce temps, un des coins de la salle s’éclairait d’une manière inattendue. Une gaze transparente entièrement blanche, encadrée d’ornements en festons, désignait le lieu où devaient paraître les ombres chinoises. Les lumières qui éclairaient d’abord la salle s’étaient éteintes, et un cri joyeux retentit de tous côtés lorsque l’orchestre se fut arrêté. Un silence se fit ensuite, puis on entendit derrière la toile un retentissement pareil à celui de morceaux de bois tournés qu’on secouerait dans un sac. C’étaient les marionnettes, qui, selon l’usage, s’annonçaient par ce bruit, accueilli avec transport par les enfants. Aussitôt un spectateur, un compère probablement, se mit à crier à l’acteur chargé de faire parler les marionnettes: «Que nous donneras-tu aujourd’hui?» A quoi celui-ci répondit: «Cela est écrit au-dessus de la porte pour ceux qui savent lire. -Mais j’ai oublié ce qui m’a été appris par le hodja... (C’est le religieux chargé d’instruire les enfants dans les mosquées.) -Eh bien! il s’agit ce soir de l’illustre Caragueuz, victime de sa chasteté. -Comment pourras-tu justifier ce titre? -En comptant sur l’intelligence des gens de goût, et en implorant l’aide d’Ahmad aux yeux noirs.» Ahmad, c’est le petit nom, le nom familier que les fidèles donnent à Mahomet. Quant à la qualification des yeux noirs, on peut remarquer que c’est la traduction même du nom de cara-gueuz... «Tu parles bien, répondit l’interlocuteur; il reste à savoir si cela continuera! -Sois tranquille! répondit la voix qui partait du théâtre, mes amis et moi nous sommes à l’épreuve des critiques.» L’orchestre reprit, puis l’on vit apparaître derrière la gaze une décoration qui représentait une place de Constantinople, avec une fontaine et des maisons sur le devant. Ensuite passèrent successivement un cavas, un chien, un porteur d’eau, et autres personnages mécaniques dont les vêtements avaient des couleurs fort distinctes, et qui n’étaient pas de simples silhouettes, comme dans les ombres chinoises que nous connaissons. Bientôt l’on vit sortir d’une maison un Turc, suivi d’un esclave qui portait un sac de voyage. Il paraissait inquiet, et, prenant tout à coup une résolution, il alla frapper à une autre maison de la place, en criant: «Caragueuz! Caragueuz! mon meilleur ami, est-ce que tu dors encore?» Caragueuz mit le nez à la fenêtre, et à sa vue un cri d’enthousiasme résonna dans tout l’auditoire, puis, ayant demandé le temps de s’habiller, il reparut bientôt et embrassa son ami. «Écoute, dit ce dernier, j’attends de toi un grand service; une affaire importante me force d’aller à Brousse. Tu sais que je suis le mari d’une femme fort belle, et je t’avouerai qu’il m’en coûte de la laisser seule, n’ayant pas beaucoup de confiance dans mes gens... Eh bien, mon ami, il m’est venu cette nuit une idée: c’est de te faire le gardien de sa vertu. Je sais ta délicatesse et l’affection profonde que tu as pour moi; je suis heureux de te donner cette preuve d’estime. -Malheureux! dit Caragueuz, quelle est ta folie! regarde-moi donc un peu! -Eh bien? -Quoi! tu ne comprends pas que ta femme, en me voyant, ne pourra résister au besoin de m’appartenir? -Je ne vois pas cela, dit le Turc; elle m’aime, et si je puis craindre quelque séduction à laquelle elle se laisse prendre, ce n’est pas de ton côté, mon pauvre ami, qu’elle viendra; ton honneur m’en répond d’abord... et ensuite... Ah! par Allah! tu es si singulièrement bâti... Enfin, je compte sur toi.» Le Turc s’éloigne. «Aveuglement des hommes! s’écria Caragueuz. Moi! singulièrement bâti! dis donc: Trop bien bâti! trop beau, trop séduisant, trop dangereux!» «Enfin, dit-il en monologue, mon ami m’a commis à la garde de sa femme, il faut répondre à cette confiance. Entrons dans sa maison comme il l’a voulu, et allons nous établir sur son divan... O malheur! mais sa femme, curieuse comme elles sont toutes, voudra me voir... et du moment que ses yeux se seront portés sur moi, elle sera dans l’admiration et perdra toute retenue. Non! n’entrons pas... restons à la porte de ce logis comme un spahi en sentinelle. Une femme est si peu de chose... et un véritable ami est un bien si rare!» Cette phrase excita une véritable sympathie dans l’auditoire masculin du café; elle était encadrée dans un couplet, ces sortes de pièces étant mêlées de vaudevilles, comme beaucoup des nôtres; les refrains reproduisent souvent le mot bakkaloum, qui est le terme favori des Turcs, et qui veut dire: Qu’importe! ou cela m’est égal. Quant à Caragueuz, à travers la gaze légère qui fondait les tons de la décoration et des personnages, il se dessinait admirablement avec son oeil noir, ses sourcils nettement tracés et les avantages les plus saillants de sa désinvolture. Son amour-propre, au point de vue des séductions, ne paraissait pas étonner les spectateurs. Après son couplet, il sembla plongé dans ses réflexions. Que faire? se dit-il: veiller à la porte, sans doute, en attendant le retour de mon ami... Mais cette femme peut me voir à la dérobée par les moucharabys (jalousies). De plus, elle peut être tentée de sortir avec ses esclaves pour aller au bain... Aucun mari, hélas! ne peut empêcher sa femme de sortir sous ce prétexte... Alors, elle pourra m’admirer à loisir... O imprudent ami! pourquoi m’avoir donné cette surveillance? Ici, la pièce tourne au fantastique. Caragueuz, pour se soustraire aux regards de la femme de son ami, se couche sur le ventre, en disant: J’aurai l’air d’un pont... Il faudrait se rendre compte de sa conformation particulière pour comprendre cette excentricité. On peut se figurer Polichinelle posant la bosse de son ventre comme une arche, et figurant le pont avec ses pieds et ses bras. Seulement, Caragueuz n’a pas de bosse sur les épaules. Il passe une foule de gens, des chevaux, des chiens, une patrouille, puis enfin un arabas traîné par des boeufs et chargé de femmes. L’infortuné Caragueuz se lève à temps pour ne pas servir de pont à une aussi lourde machine. Une scène plus comique à la représentation que facile à décrire succède à celle où Caragueuz, pour se dissimuler aux regards de la femme de son ami, a voulu avoir l’air d’un pont. Il faudrait, pour se l’expliquer, remonter au comique des atellanes latines... Aussi bien Caragueuz lui-même n’est-il autre que le Polichinelle des Osques, dont on voit encore de si beaux exemplaires au musée de Naples. Dans cette scène, d’une excentricité qu’il serait difficile de faire supporter chez nous, Caragueuz se couche sur le dos, et désire avoir l’air d’un pieu. La foule passe, et tout le monde dit: Qui est-ce qui a planté là ce pieu? Il n’y en avait pas hier. Est-ce du chêne, est- ce du sapin? Arrivent des blanchisseuses, revenant de la fontaine, qui étendent du linge sur Caragueuz. Il voit avec plaisir que sa supposition a réussi. Un instant après, on voit entrer des esclaves menant des chevaux à l’abreuvoir; un ami les rencontre et les invite à entrer dans une galère (sorte de cabaret) pour se rafraîchir; mais où attacher les chevaux? «Tiens, voilà un pieu,» et on attache les chevaux à Caragueuz. Bientôt des chants joyeux, provoqués par l’aimable chaleur du vin de Ténédos, retentissent dans le cabaret. Les chevaux, impatients, s’agitent; Caragueuz, tiré à quatre, appelle les passants à son secours, et démontre douloureusement qu’il est victime d’une erreur. On le délivre et on le remet sur pied. En ce moment, l’épouse de son ami sort de la maison pour se rendre au bain. Il n’a pas le temps de se cacher, et l’admiration de cette femme éclate par des transports, que l’auditoire s’explique à merveille. «Le bel homme! s’écrie la dame; je n’en ai jamais vu de pareil. -Excusez-moi, hanoum (madame), dit Caragueuz toujours vertueux, je ne suis pas un homme à qui l’on puisse parler... Je suis un veilleur de nuit, de ceux qui frappent avec leur hallebarde pour avertir le public s’il se déclare quelque incendie dans le quartier. -Et comment te trouves-tu là encore à cette heure du jour? -Je suis un malheureux pécheur... quoique bon musulman; je me suis laissé entraîner au cabaret par des giaours. Alors, je ne sais comment, on m’a laissé mort-ivre sur cette place: que Mahomet me pardonne d’avoir enfreint ses prescriptions. -Pauvre homme... tu dois être malade... entre dans la maison et tu pourras y prendre du repos.» Et la dame cherche à prendre la main de Caragueuz en signe d’hospitalité. «Ne me touchez pas, hanoum! s’écrie ce dernier avec terreur... je suis impur!... Je ne saurais du reste entrer dans une honnête maison musulmane... j’ai été souillé par le contact d’un chien.» Pour comprendre cette supposition héroïque qu’élève la délicatesse menacée de Caragueuz, il faut savoir que les Turcs, bien que respectant la vie des chiens, et même les nourrissant au moyen de fondations pieuses, regardent comme une impureté de les toucher ou d’être touchés par eux. «Comment cela est-il arrivé? dit la dame. -Le ciel m’a puni justement; j’avais mangé des confitures de raisin pendant mon affreuse débauche de cette nuit; et quand je me suis réveillé là sur la voie publique, j’ai senti avec horreur qu’un chien me léchait le visage... Voilà la vérité; qu’Allah me pardonne!» De toutes les suppositions qu’entasse Caragueuz pour repousser les avances de la femme de son ami, celle-là paraît être la plus victorieuse. «Pauvre homme! dit-elle avec compassion; personne, en effet, ne pourra te toucher avant que tu aies fait cinq ablutions d’un quart d’heure chacune, en récitant des versets du Coran. Va-t’en à la fontaine, et que je te retrouve ici quand je reviendrai du bain.» Que les femmes de Stamboul sont hardies! s’écrie Caragueuz, resté seul. Sous ce féredjé qui cache leur figure, elles prennent plus d’audace pour insulter à la pudeur des honnêtes gens. Non, je ne me laisserai pas prendre à ces artifices, à cette voix mielleuse, à cet oeil qui flamboie dans les ouvertures de son masque de gaze. Pourquoi la police ne force-t-elle pas ces effrontées de couvrir aussi leurs yeux? Il serait trop long de décrire les autres malheurs de Caragueuz. Le comique de la scène consiste toujours dans cette situation de la garde d’une femme confiée à l’être qui semble la plus complète antithèse de ceux auxquels les Turcs accordent ordinairement leur confiance. La dame sort du bain, et retrouve de nouveau à son poste l’infortuné gardien de sa vertu, que divers contre-temps ont retenu à la même place. Mais elle n’a pu s’empêcher de parler aux autres femmes qui se trouvaient au bain avec elle de l’inconnu si beau et si bien fait qu’elle a rencontré dans la rue. De sorte qu’une foule de baigneuses se précipitent sur les pas de leur amie. On juge de l’embarras de Caragueuz en proie à ces nouvelles Ménades. La femme de son ami déchire ses vêtements, s’arrache les cheveux et n’épargne aucun moyen pour combattre sa rigueur. Il va succomber... lorsque tout à coup passe une voiture, qui sépare la foule. C’est un carrosse dans l’ancien goût français, celui d’un ambassadeur. Caragueuz se rattache à cette dernière chance; il supplie l’ambassadeur franc de le prendre sous sa protection, de le laisser monter dans sa voiture pour pouvoir échapper aux tentations qui l’assiégent. L’ambassadeur descend; il porte un costume fort galant: chapeau à trois cornes posé sur une immense perruque, habit et gilet brodés, culotte courte, épée en verrouil; il déclare aux dames que Caragueuz est sous sa protection, que c’est son meilleur ami... (Ce dernier l’embrasse avec effusion et se hâte de monter dans la voiture, qui disparaît, emportant le rêve des pauvres baigneuses.) Le mari revient et s’applaudit d’apprendre que la chasteté de Caragueuz lui a conservé une femme pure. Cette pièce est le triomphe de l’amitié. J’aurais donné moins de développement à cette analyse si cette pièce populaire ne représentait quelque chose des moeurs du pays. D’après le costume de l’ambassadeur, on peut juger qu’elle remonte au siècle dernier, et se joue traditionnellement comme nos arlequinades. Le Caragueuz est l’éternel acteur de ces farces, où cependant il ne tient pas toujours le principal rôle. J’ai tout lieu de croire que les moeurs de Constantinople sont changées depuis la réforme. Mais aux époques qui précédèrent l’avénement du sultan Mahmoud, on peut croire que le sexe le plus faible protestait à sa manière contre l’oppression du fort. C’est ce qui expliquerait la facilité des femmes à se rendre aux mérites de Caragueuz. Dans les pièces modernes, presque toujours ce personnage appartient à l’opposition. C’est ou le bourgeois railleur, ou l’homme du peuple dont le bon sens critique des autorités secondaires. A l’époque où les règlements de police ordonnaient, pour la première fois, qu’on ne pût sortir sans lanterne après la chute du jour, Caragueuz parut avec une lanterne singulièrement suspendue, narguant impunément le pouvoir, parce que l’ordonnance n’avait pas dit que la lanterne dût enfermer une bougie. Arrêté par les cavas et relâché d’après la légalité de son observation, on le vit reparaître avec une lanterne orée d’une bougie qu’il avait négligé d’allumer... Cette facétie est pareille à celles que nos légendes populaires attribuent à Jean de Calais, ce qui prouve que tous les peuples sont les mêmes. Caragueuz a son franc-parler; il a toujours défié le pal, le sabre et le cordon. Après l’entracte, pendant lequel on renouvela les provisions de tabac et les divers rafraîchissements, nous vîmes tomber tout à coup la toile de gaze derrière laquelle s’étaient dessinées les marionnettes, et de véritables acteurs parurent sur l’estrade pour représenter le Mari des Deux Veuves. Il y avait dans cette pièce trois femmes et un seul homme, cependant, il n’y avait que des hommes pour la représenter; mais, sous le costume féminin, des jeunes gens orientaux, avec cette grâce toute féminine, cette délicatesse de teint et cette intrépidité d’imitation qu’on ne trouverait pas chez nous, arrivent à produire une illusion complète. Ce sont ordinairement des Grecs ou des Circassiens. On vit paraître d’abord une juive, de celles qui font à peu près le métier de revendeuses à la toilette, et qui favorisent les intrigues des femmes chez lesquelles elles sont admises. Elle faisait le compte des sommes qu’elle avait gagnées, et espérait tirer plus encore d’une affaire nouvelle, liée avec un jeune Turc nommé Osman, amoureux d’une riche veuve, épouse principale d’un bimbachi (colonel) tué à la guerre. Toute femme pouvant se remarier après trois mois de veuvage, il était à croire que la dame choisirait l’amant qu’elle avait distingué déjà du vivant de son mari, et qui plusieurs fois lui avait offert, par l’entremise de la juive, des bouquets emblématiques. Aussi cette dernière se hâte-t-elle d’introduire l’heureux Osman, de qui la présence dans la maison est désormais sans danger. Osman espère qu’on ne tardera pas à allumer le flambeau, et presse son amante d’y songer... Mais, ô ingratitude! ou plutôt caprice éternel des femmes! celle-là refuse de consentir au mariage, à moins qu’Osman ne lui promette d’épouser aussi la seconde femme du bimbachi. Par Tcheytan (le diable), se dit Osman, épouser deux femmes, c’est plus grave... «Mais, lumière de mes yeux, dit-il à la veuve, qui a pu vous donner cette idée? C’est une exigence qui n’est pas ordinaire. -Je vais vous l’expliquer, dit la veuve. Je suis belle et jeune, comme vous me l’avez dit toujours... Eh bien, il y a dans cette maison une femme moins belle que moi, moins jeune aussi, qui, par ses artifices, s’est fait épouser et ensuite aimer de feu mon mari. Elle m’a imitée en tout, et a fini par lui plaire plus que moi... Eh bien, sûre comme je suis de votre affection, je voudrais qu’en m’épousant vous prissiez aussi cette laide créature comme seconde femme. Elle m’a tellement fait souffrir par l’empire que sa ruse lui avait procuré sur l’esprit très faible de mon premier mari, que je veux désormais qu’elle souffre, qu’elle pleure de me voir préférée, de se trouver l’objet de vos dédains... d’être enfin aussi malheureuse que je l’ai été. -Madame, répond Osman, le portrait que vous me faites de cette femme me séduit peu en sa faveur. Je comprends qu’elle est fort désagréable... et qu’au bonheur de vous épouser il faut joindre l’inconvénient d’une seconde union qui peut m’embarrasser beaucoup... Vous savez que, selon la loi du prophète, le mari se doit également à ses épouses, soit qu’il en prenne un petit nombre ou qu’il aille jusqu’à quatre... ce que je me dispenserai de faire. -Eh bien! j’ai fait un voeu à Fathima (la fille du prophète), et je n’épouserai qu’un homme qui fera ce que je vous dis. -Madame, je vous demande la permission d’y réfléchir. Que je suis malheureux!... se dit Osman resté seul; épouser deux femmes, dont l’une est belle et l’autre laide. Il faut passer par l’amertume pour arriver au plaisir... La juive revient et il l’instruit de sa position. «Que dites-vous? répond cette dernière; mais la seconde épouse est charmante! N’écoutez donc pas une femme qui parle de sa rivale. Il est vrai que celle que vous aimez est blonde et l’autre brune. Est-ce que vous haïssez les brunes? -Moi! dit l’amant, je n’ai pas de tels préjugés. -Eh bien! dit la juive, craignez-vous tant la possession de deux femmes également charmantes? car, quoique différentes de teint, elles se valent l’une l’autre... Je m’y connais! -Si tu dis vrai, dit Osman, la loi du prophète qui oblige tout époux à se partager également entre ses femmes me deviendra moins dure. -Vous allez la voir, dit la juive, je l’ai prévenue que vous étiez amoureux d’elle, et que, quand elle vous avait vu passer dans la rue et vous arrêter sous ses fenêtres, c’était toujours à son intention.» Osman se hâte de récompenser l’intelligente messagère, et voit bientôt entrer la seconde veuve du bimbachi. Elle est fort belle, en effet, quoique un peu bronzée. Elle se montre flattée des attentions du jeune homme et ne recule pas devant le mariage. «Vous m’aimiez en silence, dit-elle, et l’on m’a instruite que vous ne vous déclariez pas par timidité... J’ai été touchée de ce sentiment. Maintenant je suis libre et je veux récompenser vos voeux. Faites demander le cadi. -Il n’y a point de difficultés, dit la juive; seulement ce malheureux jeune homme doit de l’argent à la grande dame (la première). -Quoi! dit la seconde, cette créature laide et méchante fait l’usure? -Hélas oui!... et c’est moi qui me suis entremise dans cette affaire, par l’empressement que j’ai toujours de rendre service à la jeunesse. Ce pauvre garçon a été sauvé d’un mauvais pas, grâce à mon intervention, et comme il ne peut pas rendre l’argent, la hanoum ne veut donner quittance que moyennant le mariage. -Telle est la triste vérité, dit le jeune homme. (La dame s’attendrit.) -Mais quel plaisir vous auriez, lui dit la juive, à voir cette femme astucieuse méprisée et dédaignée par l’homme qui vous aime!» Il est dans la nature d’une femme fière et convaincue de ses avantages de ne pas douter d’un pareil résultat. Elle consent donc de son côté au double mariage, et le cadi est appelé. On signe le contrat. Dès lors la question est de savoir laquelle des deux femmes aura la prééminence. La juive apporte à l’heureux Osman un bouquet, qui doit devenir le signe du choix que fera le nouvel époux pour la première nuit des noces. Embarras de ce dernier: chacune des femmes tend déjà la main pour recevoir le gage de préférence. Mais au moment où il hésite entre la brune et la blonde, un grand bruit se fait dans la maison; les esclaves accourent effrayés en disant qu’ils viennent de voir un revenant. Tableau des plus dramatiques. Le bim-bachi entre en scène avec un bâton. Cet époux, si peu regretté, n’est pas mort comme on l’imaginait. Il manquait au cadre de l’armée, ce qui l’avait fait noter parmi les morts, mais il n’avait été que prisonnier. Un traité de paix intervenu entre les Russes et les Turcs l’a rendu à sa patrie... et à ses affections. Il ne tarde pas à comprendre la scène qui se passe, et administre une volée de coups de bâton à tous les assistants. Les deux femmes, la juive et l’amant s’enfuient après les premiers coups, et le cadi, moins alerte, est battu pour tout le monde, aux applaudissements les plus enthousiastes du public. Telle est cette scène, dont le dénouement moral réjouit tous les maris présents à la représentation. Ces deux pièces peuvent donner une idée de l’état où l’art dramatique se trouve encore en Turquie. Il est impossible d’y méconnaître ce sentiment de comique primitif que l’on retrouve dans les pièces grecques et latines. Mais cela ne va pas plus loin. L’organisation de la société musulmane est contraire à l’établissement d’un théâtre sérieux. Un théâtre est impossible sans les femmes, et quoi qu’on fasse, on ne pourra pas amener les maris à les laisser paraître en public. Les marionnettes, les acteurs mêmes qui paraissent dans les représentations des cafés, ne servent qu’à amuser les habitués de ces établissements, peu généreux d’ordinaire..... L’homme riche donne des représentations chez lui. Il invite ses amis, ses femmes invitent également leurs connaissances, et la représentation a lieu dans une grande salle de la maison. En sorte qu’il est impossible d’établir un théâtre machiné, excepté chez les grands personnages. Le sultan lui-même, quoique fort amateur de représentations théâtrales, n’a chez lui aucune salle de spectacle solidement construite, il arrive souvent que les dames du sérail, entendant parler de quelque représentation brillante qui s’est donnée au théâtre de Péra, veulent en jouir à leur tour, et le sultan s’empresse alors d’engager la troupe pour une ou plusieurs soirées. On fait aussitôt construire, au palais d’été, un théâtre provisoire, adossé à l’une des façades du bâtiment. Les fenêtres des cadines (dames), parfaitement grillées d’ailleurs, deviennent des loges, d’où partent parfois des éclats de rire ou des signes d’approbation; et la salle en amphithéâtre placée entre ces loges et le théâtre n’est garnie que des invités masculins, des personnages diplomatiques et autres conviés à ces fêtes théâtrales. Le sultan a eu récemment la curiosité de faire jouer devant lui une comédie de Molière: c’était M. de Pourceaugnac. L’effet en a été immense. Des interprètes expliquaient à mesure les situations aux personnes de la cour qui ne comprenaient pas le français. Mais il faut reconnaître que la plupart des hommes d’État turcs connaissent plus ou moins notre langue, attendu que, comme on sait, le français est la langue diplomatique universelle. Les fonctionnaires turcs, pour correspondre avec les cabinets étrangers, sont obligés d’employer notre langue. C’est ce qui explique l’existence à Paris des colléges turcs et égyptiens. Quant aux femmes du sérail, ce sont des savantes: toute dame appartenant à la maison du sultan reçoit une instruction très- sérieuse en histoire, poésie, musique, peinture et géographie. Beaucoup de ces dames sont artistes ou poëtes, et l’on voit souvent courir à Péra des pièces de vers ou des morceaux lyriques dus aux talents de ces aimables recluses. IV Les Buveurs D’Eau. On peut s’arrêter un instant aux spectacles de la place du Sérasquier, à ces scènes de folies qui se renouvellent dans tous les quartiers populaires, et qui prennent partout une teinte mystique inexplicable pour nous autres Européens. Qu’est-ce, par exemple, que Caragueuz, ce type extraordinaire de fantaisie et d’impureté, qui ne se produit publiquement que dans les fêtes religieuses? N’est-ce pas un souvenir égaré du dieu de Lampsaque, de ce Pan, père universel, que l’Asie pleure encore?... Lorsque je sortis du café, je me promenai sur la place songeant à ce que j’avais vu. Une impression de soif que je ressentis me fit rechercher les étalages des vendeurs de boissons. Dans ce pays où les liqueurs fermentées ou spiritueuses ne peuvent se vendre extérieurement, on remarque une industrie bizarre, celle des vendeurs d’eau à la mesure et au verre. Ces cabaretiers extraordinaires ont des étalages où l’on distingue une foule de vases et de coupes remplis d’une eau plus ou moins recherchée. A Constantinople, l’eau n’arrive que par l’aqueduc de Valens, et ne se conserve que dans des réservoirs dus aux empereurs byzantins, où elle prend souvent un goût désagréable... De sorte qu’en raison de la rareté de cet élément, il s’est établi à Constantinople une école de buveurs d’eau, gourmets véritables, au point de vue de ce liquide. On vend, dans ces sortes de boutiques, des eaux de divers pays et de différentes années. L’eau du Nil est la plus estimée, attendu qu’elle est la seule que boive le sultan; c’est une partie du tribut qu’on lui apporte d’Alexandrie. Elle est réputée comme favorable à la fécondité. L’eau de l’Euphrate, un peu verte, un peu âpre au goût, se recommande aux natures faibles ou relàchées. L’eau du Danube, chargée de sels, plaît aux hommes d’un tempérament énergique. Il y a des eaux de plusieurs années. On apprécie beaucoup l’eau du Nil de 1833, bouchée et cachetée dans des bouteilles que l’on vend très-cher... Un Européen non initié au dogme de Mahomet n’est pas naturellement fanatique de l’eau. Je me souviens d’avoir entendu soutenir, à Vienne, par un docteur suédois, que l’eau était une pierre, un simple cristal naturellement à l’état de glace, lequel ne se trouvait liquéfié, dans les climats au-dessous du pôle, que par une chaleur relativement forte, mais incapable cependant de fondre les autres pierres. Pour corroborer sa doctrine, il faisait des expériences chimiques sur les diverses eaux des fleuves, des lacs ou des sources, et y démontrait, dans le résidu produit par l’évaporation, des substances nuisibles à la santé humaine. Il est bon de dire que le but principal du docteur, en dépréciant l’usage de l’eau, tendait à obtenir du gouvernement un privilége de brasserie impériale. M. de Metternich avait paru frappé de ses raisonnements. Du reste, comme grand producteur de vin, il avait intérêt à en partager l’idée. Quoi qu’il en soit de la possibilité scientifique de cette hypothèse, elle m’avait laissé une impression vive: on peut n’aimer pas à avaler de la pierre fondue. Les Turcs s’en arrangent, il est vrai; mais à combien de maladies spéciales, de fièvres, de pestes et de fléaux divers ne sont-ils pas exposés? Telles sont les réflexions qui m’empêchaient de me livrer à ce rafraîchissement. Je laissai les amateurs à leur débauche d’eaux plus ou moins vieilles, plus ou moins choisies, -et je m’arrêtai devant un étalage où brillaient des flacons qui semblaient contenir de la limonade. On m’en vendit un, moyennant une piastre turque (25 centimes). Dès que je l’eus porté à ma bouche, je fus obligé d’en rejeter la première gorgée. Le marchand riait de mon innocence (on saura plus tard ce qu’était cette boisson!), de sorte qu’il me fallut retourner à Ildiz-Khan pour trouver un rafraîchissement plus agréable. Le jour était venu, et les Persans, rentrés de meilleure heure, dormaient depuis longtemps. Quant à moi, excité par cette nuit de courses et de spectacles, je ne pus arriver à m’endormir. Je finis par me rhabiller et je retournai à Péra pour voir mon ami le peintre. On me dit qu’il avait déménagé et demeurait à Kouroukschemé chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau religieux. Kouroukschemé est situé sur la rive européenne du Bosphore, à une lieue de Péra. Il me fallut prendre un caïque à l’échelle de Tophana. Rien n’est charmant comme ce quai maritime de la cité franque. On descend de Péra par des rues montueuses aboutissant par en haut à la grande rue, puis aux divers consulats et aux ambassades; ensuite on se trouve sur une place de marché encombrée d’étalages fruitiers où s’étalent les magnifiques productions de la côte d’Asie. Il y a des cerises presque en tout temps, la cerise étant un produit naturel de ces climats. Les pastèques, les figues de cactus et les raisins marquaient la saison où nous nous trouvions, -et d’énormes melons de la Cassaba, les meilleurs du monde, arrivés de Smyrne, invitaient tout passant à un déjeuner simple et délicieux. Ce qui distingue cette place, c’est une fontaine admirable dans l’ancien goût turc, ornée de portiques découpés, soutenue par des colonnettes et des arabesques sculptées et peintes. Autour de la place et dans la rue qui mène au quai, on voit un grand nombre de cafés sur la façade desquels je distinguais encore des transparents aux lumières éteintes, -qui portaient en lettres d’or ce même nom de Caragueuz, aussi aimé là qu’à Stamboul. Quoique Tophana fasse partie des quartiers francs, il s’y trouve beaucoup de musulmans, la plupart portefaix (hamals), ou mariniers (caïdjis). Une batterie de six pièces est en évidence sur le quai; elle sert à saluer les vaisseaux qui entrent dans la Corne d’Or, et à annoncer le lever et le coucher du soleil aux trois parties de la ville séparées par les eaux: Péra, Stamboul et Scutari. Cette dernière apparaît majestueusement de l’autre côté du Bosphore, festonnant l’azur de dômes, de minarets et de kiosques, comme sa rivale Stamboul. Je n’eus pas de peine à trouver une barque à deux rameurs. Le temps était magnifique, et la barque, fine et légère, se mit à fendre l’eau avec une vitesse extraordinaire. -Le respect des musulmans pour les divers animaux explique comment le canal du Bosphore, qui coupe comme un fleuve les riches coteaux d’Europe et d’Asie, est toujours couvert d’oiseaux aquatiques qui voltigent ou nagent par milliers sur l’eau bleue, et animent ainsi la longue perspective des palais et des villas. A partir de Tophana, les deux rivages, beaucoup plus rapprochés en apparence qu’ils ne le sont en effet, présentent longtemps une ligne continue de maisons peintes de couleurs vives, relevées d’ornements et de grillages dorés. Une série de colonnades commence bientôt sur la rive gauche et dure pendant un quart de lieue. Ce sont les bâtiments du palais neuf de Bechik-Tasch. Ils sont construits entièrement dans le style grec et peints à l’huile en blanc; les grilles sont dorées. Tous les tuyaux de cheminée sont faits en forme de colonnes doriques, le tout d’un aspect à la fois splendide et gracieux. Des barques dorées flottent attachées aux quais, dont les marches de marbre descendent jusqu’à la mer. D’immenses jardins suivent au- dessus les ondulations des collines. Le pin parasol domine partout les autres végétations. On ne voit nulle part de palmiers, car le climat de Constantinople est déjà trop froid pour ces arbres. Un village, dont le port est garni de grandes barques nommées saïques, succède bientôt au palais, puis on passe encore devant un sérail plus ancien, qui est le même qu’habitait en dernier lieu la sultane Esmé, soeur de Mahmoud. C’est le style turc du dernier siècle: des festons, des rocailles comme ornements, des kiosques ornés de trèfles et d’arabesques, qui s’avancent comme d’énormes cages grillées d’or, des toits aigus et des colonnettes peintes de couleurs vives... On rêve quelque temps les mystères des Mille et une Nuits. Dans les caïques, le passager est couché sur un matelas, à l’arrière, tandis que les rameurs s’évertuent à couper l’onde avec leurs bras robustes et leurs épaules bronzées, coquettement revêtus de larges chemises en crêpe de soie à bandes satinées. Ces hommes sont trèspolis, et affectent même dans les attitudes de leur travail une sorte de grâce artistique. En suivant la côte européenne du Bosphore, on voit une longue file de maisons de campagne habitées généralement par des employés du sultan. Enfin, un nou veau port rempli de barques se présente; c’est Kouroukschemé. Je retins la barque pour me ramener le soir, c’est l’usage; les rameurs entrèrent au café, et en pénétrant dans le village, je crus voir un tableau de Decamps. Le soleil découpait partout des losanges lumineux sur les boutiques peintes et sur les murs passés au blanc de chaux; le vert glauque de la végétation reposait çà et là les yeux fatigués de lumière. J’entrai chez un marchand de tabac pour acheter du lattaquié, et je m’informai de la maison arménienne où je devais trouver mon ami. On me l’indiqua avec complaisance. En effet, la famille qui favorisait en ce moment la peinture française était celle de grands personnages arméniens. On m’accompagna jusqu’à la porte, et je trouvai bientôt l’artiste installé dans une salle magnifique qui ressemblait au café Turc du boulevard du Temple, dont la décoration orientale est beaucoup plus exacte qu’on ne le croit. Plusieurs Français se trouvaient réunis dans cette salle, admirant les cartons des fresques projetées par le peintre, plusieurs attachés de l’ambassade française, un prince belge et l’hospodar de Valachie, venu pour les fêtes à Constantinople. Nous allâmes visiter la chapelle, où l’on pouvait voir déjà la plus grande partie de la décoration future. Un immense tableau, représentant l’Adoration des Mages, remplissait le fond derrière l’endroit où devait s’élever le maître-autel. Les peintures latérales étaient seules à l’état d’esquisse... La famille qui faisait faire ces travaux, ayant plusieurs résidences à Constantinople et à la campagne, avait donné au peintre toute la maison avec les valets et les chevaux, qui se trouvaient à ses ordres. De sorte qu’il nous proposa d’aller faire des promenades dans les environs. Il y avait une fête grecque à Arnaut-Kueil, situé à une lieue de là; puis, comme c’était un vendredi (le dimanche des Turcs), nous pouvions, en faisant une lieue de plus et en traversant le Bosphore, nous rendre aux Eaux-Douces d’Asie. Quoique les Turcs dorment en général tout le jour pendant le mois de Ramazan, ils n’y sont pas obligés par la loi religieuse, et ne le font que pour n’avoir pas à songer à la nourriture, puisqu’il leur est défendu de manger avant le coucher du soleil. Les vendredis, ils s’arrachent au repos et se promènent comme d’ordinaire à la campagne, et principalement aux Eaux-Douces d’Europe, situées à l’extrémité de la Corne d’Or, ou à celles d’Asie, qui devaient être le but de notre promenade. Nous commençâmes par nous rendre à Arnaut-Kueil; mais la fête n’était pas encore commencée: seulement il y avait beaucoup de monde et un grand nombre de marchands ambulants. Dans une vallée étroite, ombragée de pins et de mélèzes, on avait établi des enceintes et des échafaudages pour les danses et pour les représentations. Le lieu central de la fête était une grotte ornée d’une fontaine consacrée à Élie, dont l’eau ne commence à couler chaque année que le jour d’un certain saint dont j’ai oublié le nom. On distribue des verres de cette eau à tous les fidèles qui se présentent. Plusieurs centaines de femmes grecques se pressaient aux abords de la fontaine sainte; mais l’heure du miracle n’était pas venue. D’autres se promenaient sous l’ombrage ou se groupaient sur les gazons. Je reconnus parmi elles les quatre belles personnes que j’avais vues déjà dans la maison de jeu de San-Dimitri; elles ne portaient plus les costumes variés qui servaient là à présenter aux spectateurs l’idéal des quatre races féminines de Constantinople. Seulement, elles étaient très-fardées et avaient des mouches. Une femme âgée les guidait; la pure clarté du soleil leur était moins favorable que la lumière. Les attachés de l’ambassade paraissaient les connaître de longue date; ils se mirent à causer avec elles et leur firent apporter des sorbets. V Le Pacha De Scutari. Pendant que nous nous reposions sous un énorme sycomore, un Turc d’un âge mûr, vêtu de sa longue redingote boutonnée, coiffé de son fezzi à houppe de soie bleue, et décoré d’un petit nichan presque imperceptible, était venu s’asseoir sur le banc qui entourait l’arbre. Il avait amené un jeune garçon vêtu comme lui en diminutif, et qui nous salua avec la gravité qu’ont d’ordinaire les enfants turcs lorsque, sortis du premier âge, ils ne sont plus sous la surveillance des mères. Le Turc, nous voyant louer la gentillesse de son fils, nous salua à son tour, et appela un cafedji qui se tenait près de la fontaine. Un instant après, nous fûmes étonnés de voir apporter des pipes et des rafraîchissements, que l’inconnu nous pria d’accepter. Nous hésitions, lorsque le cafetier dit: «Vous pouvez accepter; c’est un grand personnage qui vous fait cette politesse: c’est le pacha de Scutari.» On ne refuse rien d’un pacha. Je fus étonné d’être le seul à n’avoir point part à la distribution; mon ami en fit l’observation au cafedji, qui répondit: «Je ne sers point un kafir (un hérétique). -Kafir! m’écriai-je, car c’était une insulte; un kafir, c’est toi- même, fils de chien!» Je n’avais pas songé que cet homme, sans doute fidèle musulman sunnite, n’adressait son injure qu’au costume persan que je portais, et qui me déguisait en sectateur d’Ali, ou schiite. Nous échangeâmes quelques mots vifs, car il ne faut jamais laisser le dernier mot à un homme grossier en Orient, sans quoi il vous croit timide et peut vous frapper, tandis que les plus grosses injures n’aboutissent qu’à faire triompher l’un ou l’autre dans l’esprit des assistants. Cependant, comme le pacha voyait la scène avec étonnement, mes compagnons, qui avaient ri beaucoup d’abord de la méprise, me firent reconnaître pour un Franc. Je ne cite cette scène que pour marquer le fanatisme qui existe encore dans les classes inférieures, et qui, très-calmé à l’égard des Européens, s’exerce toujours avec force entre les différentes sectes. Il en est, du reste, à peu près de même du côté des chrétiens: un catholique romain estime plus un Turc qu’un Grec. Le pacha rit beaucoup de l’aventure et se mit à causer avec le peintre. Nous rembarquâmes en même temps que lui après la fête; et comme nos barques avaient à passer devant le palais d’été du sultan, situé sur la côte d’Asie, il nous permit de le visiter. Ce sérail d’été qu’il ne faut pas confondre avec l’autre, situé sur la côte européenne, est la plus délicieuse résidence du monde. D’immenses jardins, étagés en terrasses, arrivent jusqu’au sommet de la montagne, d’où l’on aperçoit nettement Scutari sur la droite, et, aux derniers plans, la silhouette bleuâtre de l’Olympe de Bithynie. Le palais est bâti dans le style du dix-huitième siècle. Il fallut, avant d’y entrer, remplacer nos bottes par des babouches qui nous furent prêtées; puis nous fûmes admis à visiter les appartements des sultanes, vides, naturellement, dans ce moment-là. Les salles inférieures sont construites sur pilotis, la plupart de bois précieux; on nous a parlé même de pilotis d’aloès, qui résistent davantage à la corruption que produit l’eau de mer. Après avoir visité les vastes pièces du rez-de-chaussée que l’on n’habite pas, nous fûmes introduits dans les appartements. Il y avait au milieu une grande salle, sur laquelle s’ouvraient une vingtaine de cabinets avec des portes distinctes, comme dans les galeries des établissements de bains. Nous pûmes entrer dans chaque pièce, uniformément meublée d’un divan, de quelques chaises, d’une commode d’acajou, et d’une cheminée de marbre, surmontée d’une pendule à colonnes. On se serait cru dans la chambre d’une Parisienne, si le mobilier eût été complété par un lit à bateau; mais en Orient les divans seuls servent de lits. Chacune de ces chambres était celle d’une cadine. La symétrie et l’exacte uniformité de ces chambres me frappèrent: on m’apprit que l’égalité la plus parfaite régnait entre les femmes du sultan... Le peintre m’en donna pour preuve ce fait: que lorsque Sa Hautesse commande à Péra des boîtes de bonbons, achetées ordinairement chez un confiseur français, on est obligé de les composer de sucreries exactement pareilles. Une papillote de plus, un bonbon d’une forme particulière, des pastilles ou des dragées en plus ou en moins seraient cause de complications graves dans les relations de ces belles personnes, comme tous les musulmans, quels qu’ils soient, elles ont le sentiment de l’égalité. On fit jouer pour nous, dans la salle principale, une pendule à musique, exécutant plusieurs airs d’opéras italiens. Des oiseaux mécaniques, des rossignols chantants, des paons faisant la roue, égayaient l’aspect de ce petit monument. Au second étage se trouvaient les logements des odaleuk, qui se divisent en chanteuses et en servantes. Plus haut se trouvaient logées les esclaves. Il règne dans le harem un ordre pareil à celui qui existe dans les pensions bien tenues. La plus ancienne cadine exerce la principale autorité; mais elle est toujours au dessous de la sultane mère, qu’elle doit de temps en temps aller consulter au vieux Séraï, à Stamboul. Voilà ce que j’ai pu saisir des habitudes intérieures du sérail. Tout s’y passe en général beaucoup plus simplement que ne le supposent les imaginations dépravées des Européens. La question du nombre de femmes ne tient chez les Turcs à aucune autre idée qu’à celle de reproduction. La race caucasienne, si belle, si énergique, a diminué de beaucoup par un de ces faits physiologiques qu’il est difficile de définir. Les guerres du siècle dernier ont surtout affaibli beaucoup la population spécialement turque. Le courage de ces hommes les a décimés, comme il est arrivé pour les races franques du moyen âge. Le sultan paraît fort disposé, pour sa part, à repeupler l’empire turc, si l’on se rend compte du nombre de naissances de princes et de princesses annoncées à la ville de temps en temps par le bruit du canon et par les illuminations de Stamboul. On nous fit voir ensuite les celliers, les cuisines, les appartements de réception et la salle de concert; tout est arrangé de manière à ce que les femmes puissent participer, sans être vues, à tous les divertissements des personnes invitées par le sultan. Partout on remarque des loges grillées ouvertes sur les salles comme des tribunes, et qui permettent aux dames du harem de s’associer d’intention à la politique ou aux plaisirs. Nous admirâmes la salle des bains construite en marbre et la mosquée particulière du palais. Ensuite on nous fit sortir par un péristyle donnant sur les jardins, orné de colonnes et fermé d’une galerie en vitrages qui contenait des arbustes, des plantes et des fleurs de l’Inde. Ainsi, Constantinople, déjà froid à cause de sa position montueuse et des orages fréquents de la mer Noire, a des serres de plantes tropicales comme nos pays du Nord. Nous parcourûmes de nouveau les jardins, et l’on nous fit entrer dans un pavillon où l’on nous avait servi une collation de fruits du jardin et de confitures. Le pacha nous invita à ce régal, mais il ne mangea rien luimême, parce que la lune du Ramazan n’était pas encore levée. Nous étions tout confus de sa politesse, et un peu embarrassés de ne pouvoir la reconnaître qu’en paroles. «Vous pourrez dire, répondit-il à nos remerciements, que vous avez fait un repas chez le sultan!» Sans s’exagérer l’honneur d’une réception si gracieuse, on peut y voir du moins beaucoup de bienveillance, et l’oubli, presque complet aujourd’hui chez les Turcs, des préjugés religieux. VI Les Derviches. Après avoir suffisamment admiré les appartements et les jardins du sérail d’Asie, nous renonçâmes à visiter les Eaux-Douces d’Asie, ce qui nous eût obligés à remonter le Bosphore d’une lieue, et, nous trouvant près de Scutari, nous fîmes le projet d’aller voir le couvent des derviches hurleurs. Scutari est la ville de l’orthodoxie musulmane beaucoup plus que Stamboul, où les populations sont mélangées, et qui appartient à l’Europe. L’asiatique Scutari garde encore les vieilles traditions turques; le costume de la réforme y est presque inconnu; le turban vert ou blanc s’y montre encore avec obstination; c’est, en un mot, le faubourg Saint-Germain de Constantinople. Les maisons, les fontaines et les mosquées sont d’un style plus ancien; les inventions nouvelles d’assainissement, de pavage ou de cailloutage, les trottoirs, les lanternes, les voitures attelées de chevaux, que l’on voit à Stamboul, sont considérés là comme des innovations dangereuses. Scutari est le refuge des vieux musulmans qui, persuadés que la Turquie d’Europe ne tardera pas à être la proie des chrétiens, désirent s’assurer un tombeau paisible sur la terre de Natolie. Ils pensent que le Bosphore sera la séparation des deux empires et des deux religions, et qu’ils jouiront ensuite en Asie d’une complète sécurité. Scutari n’a de remarquable que sa grande mosquées et son cimetière aux cyprès gigantesques; ses tours, ses kiosques, ses fontaines et ses centaines de minarets ne la distingueraient pas, sans cela, de l’autre ville turque. Le couvent des derviches hurleurs est situé à peu de distance de la mosquée, il est d’une architecture plus vieille que le téké des derviches de Péra, qui sont, eux, des derviches tourneurs. Le pacha, qui nous avait accompagnés jusqu’à la ville, voulait nous dissuader d’aller visiter ces moines, qu’il appelait des fous; mais la curiosité des voyageurs est respectable. Il le comprit, et nous quitta en nous invitant à retourner le voir. Les derviches ont cela de particulier qu’ils sont plus tolérants qu’aucune institution religieuse. Les musulmans orthodoxes, obligés d’accepter leur existence comme corporation, ne font réellement que les tolérer. Le peuple les aime et les soutient; leur exaltation, leur bonne humeur, la facilité de leur caractère et de leurs principes plaisent à la foule plus que la raideur des imans et des mollahs. Ces derniers les traitent de panthéistes et attaquent souvent leurs doctrines, sans pouvoir absolument toutefois les convaincre d’hérésie. Il y a deux systèmes de philosophie qui se rattachent à la religion turque et à l’instruction qui en découle. L’un est tout aristotélique, l’autre tout platonicien. Les derviches se rattachent au dernier. Il ne faut pas s’étonner de ce rapport des musulmans avec les Grecs, puisque nous n’avons connu nous-même que par leurs traductions les derniers écrits philosophiques du monde ancien. Que les derviches soient des panthéistes comme le prétendent les vrais Osmanlis, cela ne les empêche pas toutefois d’avoir des titres religieux incontestables. Ils ont été établis, disent-ils, dans leurs maisons et dans leurs priviléges par Orchan, second sultan des Turcs. Les maîtres qui ont fondé leurs ordres sont au nombre de sept, chiffre tout pythagoricien qui indique la source de leurs idées. Le nom général est mèwelevis, du nom du premier fondateur; quant à derviches ou durvesch, cela veut dire pauvre. C’est au fond une secte de communistes musulmans. Plusieurs appartiennent aux munasihi, qui croient à la transmigration des âmes. Selon eux, tout homme qui n’est pas digne de renaître sous une forme humaine entre, après sa mort, dans le corps de l’animal qui lui ressemble le plus comme humeur ou comme tempérament. Le vide que laisserait cette émigration des âmes humaines se trouve comblé par celle des bêtes dignes, par leur intelligence ou leur fidélité, de s’élever dans l’échelle animale. Ce sentiment, qui appartient évidemment à la tradition indienne, explique les diverses fondations pieuses faites dans les couvents et les mosquées en faveur des animaux; car on les respecte aussi bien comme pouvant avoir été des hommes que comme capables de le devenir. Ceci explique pourquoi aucun musulman ne mange de porc, parce que cet animal semble, par sa forme et par ses appétits, plus voisin de l’espèce humaine. Les eschrakis ou illuminés s’appliquent à la contemplation de Dieu dans les nombres, dans les formes et dans les couleurs. Ils sont, en général, plus réservés, plus aimants et plus élégants que les autres. Ils sont préférés pour l’instruction, et cherchent à développer la force de leurs élèves par les exercices de vigueur ou de grâce. Leurs doctrines procèdent évidemment de Pythagore et de Platon. Ils sont poëtes, musiciens et artistes. Il y a parmi eux aussi quelques haïretis ou étonnés (mot dont peut-être on a fait le mot d’hérétiques), qui représentent l’esprit de scepticisme ou d’indifférence. Ceux-là sont véritablement des épicuriens. Ils posent en principe que le mensonge ne peut se distinguer de la vérité, et qu’à travers les subtilités de la malice humaine il est imprudent de chercher à démêler une idée quelconque. La passion peut vous tromper, vous aigrir et vous rendre injuste dans le bien comme dans le mal; de sorte qu’il faut s’abstenir et dire: «Allah bilour... bizé haranouk! Dieu le sait et nous ne le savons pas», ou: «Dieu sait bien ce qui est le meilleur!» Telles sont les trois opinions philosophiques qui dominent là comme à peu près partout, et, parmi les derviches, cela n’engendre point les haines que ces principes opposés excitent dans la société humaine; les eschrakis, dogmatistes spirituels, vivent en paix avec les munasihi, panthéistes matériels, et les haïretis, sceptiques, se gardent bien d’épuiser leurs poumons à discuter avec les autres. Chacun vit à sa manière et selon son tempérament, les uns usant souvent immodérément de la nourriture, d’autres des boissons et des excitants narcotiques, d’autres encore de l’amour. Le derviche est l’être favorisé par excellence parmi les musulmans, pourvu que ses vertus privées, son enthousiasme et son dévouement soient reconnus par ses frères. La sainteté dont il fait profession, la pauvreté qu’il embrasse en principe, et qui ne se trouve soulagée parfois que par les dons volontaires des fidèles, la patience et la modestie qui sont aussi ses qualités ordinaires, le mettent autant au-dessus des autres hommes moralement qu’il s’est mis naturellement au-dessous. Un derviche peut boire du vin et des liqueurs si on lui en offre, car il lui est défendu de rien payer. Si, passant dans la rue, il a envie d’un objet curieux, d’un ornement exposé dans une boutique, le marchand le lui donne d’ordinaire ou le lui laisse emporter. S’il rencontre une femme, et qu’il soit très-respecté du peuple, il est admis qu’il peut l’approcher sans impureté. Il est vrai que ceci ne se passerait plus aujourd’hui dans les grandes villes où la police est médiocrement édifiée sur les qualités des derviches; mais le principe qui domine ces libertés, c’est que l’homme qui abandonne tout peut tout recevoir, parce que sa vertu étant de repousser toute possession, celle des fidèles croyants est de l’en dédommager par des dons et des offrandes. Par la même cause de sainteté particulière, les derviches ont le droit de se dispenser du voyage de la Mecque; ils peuvent manger du porc et du lièvre, et même toucher les chiens, ce qui est défendu aux autres Turcs, malgré la révérence qu’ils ont tous pour le souvenir du chien des Sept-Dormants. Quand nous entrâmes dans la cour du téké (couvent), nous vîmes un grand nombre de ces animaux auxquels des frères servants distribuaient le repas du soir. Il y a pour cela des donations fort anciennes et fort respectées. Les murs de la cour, plantés d’acacias et de platanes, étaient garnis çà et là de petites constructions en bois peint et sculpté suspendues à une certaine hauteur, comme des consoles. C’étaient des logettes consacrées à des oiseaux qui, au hasard, en venaient prendre possession et qui restaient parfaitement libres. La représentation donnée par les derviches hurleurs ne m’offrit rien de nouveau, attendu que j’en avais déjà vu de pareilles au Caire. Ces braves gens passent plusieurs heures à danser en frappant fortement la terre du pied autour d’un mât décoré de guirlandes, qu’on appelle Sâry; cela produit un peu l’effet d’une farandole où l’on resterait en place. Ils chantent sur des intonations diverses une éternelle litanie qui a pour refrain: Allah hay! c’est-à-dire «Dieu vivant!» Le public est admis à ces séances dans des tribunes hautes ornées de balustres de bois. Au bout d’une heure de cet exercice, quelques-uns entrent dans un état d’excitation qui les rend melbous (inspirés). Ils se roulent à terre et ont des visions béatifiques. Ceux que nous vîmes dans cette représentation portaient des cheveux longs sous leur bonnet de feutre en forme de pot de fleurs renversé; leur costume était blanc avec des boutons noirs; on les appelle kadris, du nom de leur fondateur. Un des assistants nous raconta qu’il avait vu les exercices des derviches du téké de Péra, lesquels sont spécialement tourneurs. Comme à Scutari, on entre dans une immense salle de bois, dominée par des galeries et des tribunes où le public est admis sans conditions; mais il est convenable de déposer une légère aumône. Au téké de Péra, tous les derviches ont des robes blanches plissées comme des fustanelles grecques. Leur travail est, dans les séances publiques, de tourner sur eux-mêmes pendant le plus longtemps possible. Ils sont tous vêtus de blanc; leur chef seul est vêtu de bleu. Tous les mardis et tous les vendredis, la séance commence par un sermon, après lequel tous les derviches s’inclinent devant le supérieur, puis se divisent dans toute la salle de manière à pouvoir tourner séparément sans se toucher jamais. Les jupes blanches volent, la tête tourne avec sa coiffe de feutre, et chacun de ces religieux a l’air d’un volant. Cependant, certains d’entre eux exécutent des airs mélancoliques sur une flûte de roseau. Il arrive pour les tourneurs comme pour les hurleurs un certain moment d’exaltation pour ainsi dire magnétique qui leur procure une extase toute particulière. Il n’y a nulle raison pour des hommes instruits de s’étonner de ces pratiques bizarres. Ces derviches représentent la tradition non interrompue des cabires, des dactyles et des corybantes, qui ont dansé et hurlé durant tant de siècles antiques sur ce même rivage. Ces mouvements convulsifs, aidés par les boissons et les pâtes excitantes, font arriver l’homme à un état bizarre où Dieu, touché de son amour, consent à se révéler par des rêves sublimes, avant-goût du paradis. En descendant du couvent des derviches pour regagner l’échelle maritime, nous vîmes la lune levée qui dessinait à gauche les immenses cyprès du cimetière de Scutari, et, sur la hauteur, les maisons brillantes de couleurs et de dorures de la haute ville de Scutari qu’on appelle la Cité d’argent. Le palais d’été du sultan, que nous avions visité dans la journée, se montrait nettement à droite au bord de la mer, avec murs festonnés peints de blanc et relevés d’or pâle. Nous traversâmes la place du marché, et les caïques, en vingt minutes, nous déposèrent à Tophana, sur la rive européenne. En voyant Scutari se dessiner au loin sur son horizon découpé de montagnes bleuâtres, avec les longues allées d’ifs et de cyprès de son cimetière, je me rappelai cette phrase de Byron: «O Scutari! tes maisons blanches dominent sur des milliers de tombes, -tandis qu’au-dessus d’elles on voit l’arbre toujours vert, le cyprès élancé et sombre, dont le feuillage est empreint d’un deuil sans fin, comme un amour qui n’est pas partagé!» LES CONTEURS. Une Légende Dans Un Café. On ne donnerait qu’une faible idée des plaisirs de Constantinople pendant le Ramazan et des principaux charmes de ses nuits, si l’on passait sous silence les contes merveilleux récités ou déclamés par des conteurs de profession attachés aux principaux cafés de Stamboul. Traduire une de ces légendes, c’est en même temps compléter les idées que l’on doit se faire d’une littérature à la fois savante et populaire qui encadre spirituellement les traditions et les légendes religieuses considérées au point de vue de l’islamisme. Je passais aux yeux des Persans, qui m’avaient pris sous leur protection, pour un taleb (savant), de sorte qu’ils me conduisirent à des cafés situés derrière la mosquée de Bayezid, et où se réunissaient autrefois les fumeurs d’opium. Aujourd’hui cette consommation est défendue; mais les négociants étrangers à la Turquie fréquentent par habitude ce point éloigné du tumulte des quartiers du centre. On s’assied, on se fait apporter un narghilé ou un chibouque, et l’on écoute des récits qui, comme nos feuilletons actuels, se prolongent le plus possible. C’est l’intérêt du cafetier et celui du narrateur. Quoique ayant commencé fort jeune l’étude des langues de l’Orient, je n’en sais que les mots les plus indispensables; cependant l’animation du récit m’intéressait toujours, et avec l’aide de mes amis du caravansérail, j’arrivais à me rendre compte au moins du sujet. Je puis donc rendre à peu près l’effet d’une de ces narrations imagées où se plaît le génie traditionnel des Orientaux. Il est bon de dire que le café où nous nous trouvions est situé dans les quartiers ouvriers de Stamboul, qui avoisinent les bazars. Dans les rues environnantes se trouvent les ateliers des fondeurs, des ciseleurs, des graveurs, qui fabriquent ou réparent les riches armes exposées au Besestain, de ceux aussi qui travaillent aux ustensiles de fer et de cuivre; divers autres métiers se rapportent encore aux marchandises variées étalées dans les nombreuses divisions du grand bazar. De sorte que l’assemblée eût paru, pour nos hommes du monde, un peu vulgaire. Cependant, quelques costumes soignés se distinguaient çà et là sur les bancs et sur les estrades. Le conteur que nous devions entendre paraissait être renommé. Outre les consommateurs du café, une grande foule d’auditeurs simples se pressait au dehors. On commanda le silence, et un jeune homme au visage pâle, aux traits pleins de finesse, à l’oeil étincelant, aux longs cheveux s’échappant, comme ceux des santons, de dessous un bonnet d’une autre forme que les tarbouchs ou les fezzi, vint s’asseoir sur un tabouret dans un espace de quatre à cinq pieds qui occupait le centre des bancs. On lui apporta du café, et tout le monde écouta religieusement, car, selon l’usage, chaque partie du récit devait durer une demi-heure. Ces conteurs de profession ne sont pas des poëtes, mais pour ainsi dire des rhapsodes; ils arrangent et développent un sujet traité déjà de diverses manières, ou fondé sur d’anciennes légendes. C’est ainsi qu’on voit se renouveler avec mille additions ou changements les aventures d’Antar, d’Abou-Zeyd ou de Medjnoun. Il s’agissait cette fois d’un roman destiné à peindre la gloire de ces antiques associations ouvrières auxquelles l’Orient a donné naissance. «Louange à Dieu, dit-il, et à son favori Ahmad, dont les yeux noirs brillent d’un éclat si doux! Il est le seul apôtre de la vérité.» Tout le monde s’écria: Amin! (Cela est ainsi.) HISTOIRE DE LA REINE DU MATIN ET DE SOLIMAN PRINCE DES GÉNIES. I Adoniram. Pour servir les desseins du grand roi Soliman Ben-Daoud (2), son serviteur Adoniram avait renoncé depuis dix ans au sommeil, aux plaisirs, à la joie des festins. Chef des légions d’ouvriers qui, semblables à d’innombrables essaims d’abeilles, concouraient à construire ces ruches d’or, de cèdre, de marbre, et d’airain que le roi de Jérusalem destinait à Adonaï et préparait à sa propre grandeur, le maître Adoniram passait les nuits à combiner des plans, et les jours à modeler les figures colossales destinées à orner l’édifice. Il avait établi, non loin du temple inachevé, des forges, où sans cesse retentissait le marteau, des fonderies souterraines, où le bronze liquide glissait le long de cent canaux de sable, et prenait la forme des lions, des tigres, des dragons ailés, des chérubins, ou même de ces génies étranges et foudroyés,... races lointaines, à demi perdues dans la mémoire des hommes. Plus de cent mille artisans soumis à Adoniram exécutaient ses vastes conceptions: les fondeurs étaient au nombre de trente mille; les maçons et les tailleurs de pierres formaient une armée de quatre-vingt mille hommes; soixante et dix mille manoeuvres aidaient à transporter les matériaux. Disséminés par bataillons nombreux, les charpentiers épars dans les montagnes abattaient les pins séculaires jusque dans les déserts des Scythes, et les cèdres sur les plateaux du Liban. Au moyen de trois mille trois cents intendants, Adoniram exerçait la discipline et maintenait l’ordre parmi ces populations ouvrières qui fonctionnaient sans confusion. Cependant l’âme inquiète d’Adoniram présidait avec une sorte de dédain à des oeuvres si grandes. Accomplir une des sept merveilles du monde lui semblait une tâche mesquine. Plus l’ouvrage avançait, plus la faiblesse de la race humaine lui paraissait évidente, plus il gémissait sur l’insuffisance et sur les moyens bornés de ses contemporains. Ardent à concevoir, plus ardent à exécuter, Adoniram rêvait des travaux gigantesques; son cerveau, bouillonnant comme une fournaise, enfantait des monstruosités sublimes, et tandis que son art étonnait les princes des Hébreux, lui seul prenait en pitié les travaux auxquels il se voyait réduit. C’était un personnage sombre, mystérieux. Le roi de Tyr, qui l’avait employé, en avait fait présent à Soliman. Mais quelle était la patrie d’Adoniram? nul ne le savait! D’où venait-il? mystère. Où avait-il approfondi les éléments d’un savoir si pratique, si profond et si varié? on l’ignorait. Il semblait tout créer, tout deviner et tout faire. Quelle était son origine? à quelle race appartenaitil? c’était un secret, et le mieux gardé de tous: il ne souffrait point qu’on l’interrogeât à cet égard. Sa misanthropie le tenait comme étranger et solitaire au milieu de la lignée des enfants d’Adam; son éclatant et audacieux génie le plaçait au-dessus des hommes, qui ne se sentaient point ses frères. Il participait de l’esprit de lumière et du génie des ténèbres! Indifférent aux femmes, qui le contemplaient à la dérobée et ne s’entretenaient jamais de lui, méprisant les hommes, qui évitaient le feu de son regard, il était aussi dédaigneux de la terreur inspirée par son aspect imposant, par sa taille haute et robuste, que de l’impression produite par son étrange et fascinante beauté. Son coeur était muet; l’activité de l’artiste animait seule des mains faites pour pétrir le monde, et courbait seule des épaules faites pour le soulever. S’il n’avait pas d’amis, il avait des esclaves dévoués, et il s’était donné un compagnon, un seul... un enfant, un jeune artiste issu de ces familles de la Phénicie, qui naguère avaient transporté leurs divinités sensuelles aux rives orientales de l’Asie Mineure. Pâle de visage, artiste minutieux, amant docile de la nature, Benoni avait passé son enfance dans les écoles, et sa jeunesse au-delà de la Syrie, sur ces rivages fertiles où l’Euphrate, ruisseau modeste encore, ne voit sur ses bords que des pâtres soupirant leurs chansons à l’ombre des lauriers verts étoilés de roses. Un jour, à l’heure où le soleil commence à s’incliner sur la mer, un jour que Benoni, devant un bloc de cire, modelait délicatement une génisse, s’étudiant à deviner l’élastique mobilité des muscles, maître Adoniram, s’étant approché, contempla longuement l’ouvrage presque achevé, et fronça le sourcil. «Triste labeur! s’écriat-t-il; de la patience, du goût, des puérilités!... du génie nulle part; de la volonté, point. Tout dégénère, et déjà l’isolement, la diversité, la contradiction, l’indiscipline, instruments éternels de la perte de vos races énervées, paralysent vos pauvres imaginations. Où sont mes ouvriers? mes fondeurs, mes chauffeurs, mes forgerons?... Dispersés!... Ces fours refroidis devraient, à cette heure, retentir des rugissements de la flamme incessamment attisée; la terre aurait dû recevoir les empreintes de ces modèles pétris de mes mains. Mille bras devraient s’incliner sur la fournaise... et nous voilà seuls! -Maître, répondit avec douceur Benoni, ces gens grossiers ne sont pas soutenus par le génie qui t’embrase; ils ont besoin de repos, et l’art qui nous captive laisse leur pensée oisive. Ils ont pris congé pour tout le jour. L’ordre du sage Soliman leur a fait un devoir du repos: Jérusalem s’épanouit en fêtes. -Une fête! que m’importe? le repos... je ne l’ai jamais connu, moi. Ce qui m’abat, c’est l’oisiveté! Quelle oeuvre faisons-nous? un temple d’orfévrerie, un palais pour l’orgueil et la volupté, des joyaux qu’un tison réduirait en cendres. Ils appellent cela créer pour l’éternité... Un jour, attirés par l’appât d’un gain vulgaire, des hordes de vainqueurs, conjurés contre ce peuple amolli, abattront en quelques heures ce fragile édifice, et il n’en restera rien qu’un souvenir. Nos modèles fondront aux lueurs des torches, comme les neiges du Liban quand survient l’été, et la postérité, en parcourant ces coteaux déserts, redira: C’était une pauvre et faible nation que cette race des Hébreux!... -Eh quoi! maître, un palais si magnifique ... un temple, le plus riche, le plus vaste, le plus solide... -Vanité! vanité! comme dit, par vanité, le seigneur Soliman. Sais- tu ce que firent jadis les enfants d’Hénoch? une oeuvre sans nom... dont le Créateur s’effraya: il fit trembler la terre en la renversant, et, des matériaux épars, on a construit Babylone... jolie ville où l’on peut faire voler dix chars sur la tranche des murailles. Saistu ce que c’est qu’un monument? et connais-tu les Pyramides? Elles dureront jusqu’au jour où s’écrouleront dans l’abîme les montagnes de Kaf qui entourent le monde. Ce ne sont point les fils d’Adam qui les ont élevées! -On dit pourtant... -On ment: le déluge a laissé son empreinte à leur cime. Écoute: à deux milles d’ici, en remontant le Cédron, il y a un bloc de rocher carré de six cents coudées. Que l’on me donne cent mille praticiens armés du fer et du marteau; dans le bloc énorme je taillerais la tête monstrueuse d’un sphinx... qui sourit et fixe un regard implacable sur le ciel. Du haut des nuées, Jéhovah le verrait et pâlirait de stupeur. Voilà un monument. Cent mille années s’écouleraient, et les enfants des hommes diraient encore: Un grand peuple a marqué là son passage. -Seigneur, se dit Benoni en frissonnant, de quelle race est descendu ce génie rebelle?... -Ces collines, qu’ils appellent des montagnes, me font pitié. Encore si l’on travaillait à les échelonner les unes sur les autres, en taillant sur leurs angles des figures colossales,... cela pourrait valoir quelque chose. A la base, on creuserait une caverne assez vaste pour loger une légion de prêtres: ils y mettraient leur arche avec ses chérubins d’or et ses deux cailloux qu’ils appellent des tables, et Jérusalem aurait un temple; mais nous allons loger Dieu comme un riche seraf (banquier) de Memphis... -Ta pensée rêve toujours l’impossible. -Nous sommes nés trop tard; le monde est vieux, la vieillesse est débile; tu as raison. Décadence et chute! tu copies la nature avec froideur, tu t’occupes comme la ménagère qui tisse un voile de lin; ton esprit hébété se fait tour à tour l’esclave d’une vache, d’un lion, d’un cheval, d’un tigre, et ton travail a pour but de rivaliser une cavale;... ces bêtes font ce que tu exécutes, et plus encore, car elles transmettent la vie avec la forme. Enfant, l’art n’est point là: il consiste à créer. Quand tu dessines un de ces ornements qui serpentent le long des frises, te bornes-tu à copier les fleurs et les feuillages qui rampent sur le sol? Non: tu inventes, tu laisses courir le stylet au caprice de l’imagination, entremêlant les fantaisies les plus bizarres. Eh bien, à côté de l’homme et des animaux existants, que ne cherches- tu de même des formes inconnues, des êtres innommés, des incarnations devant lesquelles l’homme a reculé, des accouplements terribles, des figures propres à répandre le respect, la gaieté, la stupeur ou l’effroi! Souviens-toi des vieux Égyptiens, des artistes hardis et naïfs de l’Assyrie. N’ont-ils pas arraché des flancs du granit ces sphinx, ces cynocéphales, ces divinités de basalte dont l’aspect révoltait le Jéhovah du vieux Daoud? En revoyant d’âge en âge ces symboles redoutables, on répétera qu’il exista jadis des génies audacieux. Ces gens-là songeaient-ils à la forme? Ils s’en raillaient, et, forts de leurs inventions, ils pouvaient crier à celui qui créa tout: Ces êtres de granit, tu ne les devines point et tu n’oserais les animer. Mais le Dieu multiple de la nature vous a ployés sous le joug: la matière vous limite; votre génie dégénéré se plonge dans les vulgarités de la forme; l’art est perdu.» D’où vient, se disait Benoni, cet Adoniram dont l’esprit échappe à l’humanité? «Revenons à des amusettes qui soient à l’humble portée du grand roi Soliman, reprit le fondeur en passant sa main sur son large front, dont il écarta une forêt de cheveux noirs et crépus. Voilà quarante-huit boeufs en bronze d’une assez bonne stature, autant de lions, des oiseaux, des palmes, des chérubins... Tout cela est un peu plus expressif que la nature. Je les destine à supporter une mer d’airain de dix coudées, coulée d’un seul jet, d’une profondeur de cinq coudées et bordée d’un cordon de trente coudées, enrichi de moulures. Mais j’ai des modèles à terminer. Le moule de la vasque est prêt. Je crains qu’il ne se fendille par la chaleur du jour: il faudrait se hâter, et tu le vois, ami, les ouvriers sont en fête et m’abandonnent... Une fête! dis-tu; quelle fête? à quelle occasion?» Le conteur s’arrêta ici, la demi-heure était passée. Chacun alors eut la liberté de demander du café, des sorbets ou du tabac. Quelques conversations s’engagèrent sur le mérite des détails ou sur l’attrait que promettait la narration. Un des Persans qui étaient près de moi fit observer que cette histoire lui paraissait puisée dans le Soliman-Nameh. Pendant cette pause, car ce repos du narrateur est appelé ainsi, de même que chaque veillée complète s’appelle séance, un petit garçon qu’il avait amené parcourait les rangs de la foule en tendant à chacun une sébile, qu’il rapporta remplie de monnaie aux pieds de son maître. Ce dernier reprit le dialogue par la réponse de Benoni à Adoniram: II Balkis. «Plusieurs siècles avant la captivité des Hébreux en Egypte, Saba, l’illustre descendant d’Abraham et de Kétura, vint s’établir dans les heureuses contrées que nous appelons l’Iémen, où il fonda une cité qui d’abord a porté son nom, et que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Mareb. Saba avait un frère nommé Iarab, qui légua son nom à la pierreuse Arabie. Ses descendants transportent çà et là leurs tentes, tandis que la postérité de Saba continue de régner sur l’Iémen, riche empire qui obéit maintenant aux lois de la reine Balkis, héritière directe de Saba, de Jochtan, du patriarche Héber,... dont le père eut pour trisaïeul Sem, père commun des Hébreux et des Arabes. -Tu préludes comme un livre égyptien, interrompit l’impatient Adoniram, et tu poursuis sur le ton monotone de Moussa-Ben-Amran (Moïse), le prolixe libérateur de la race de Jacoub. Les hommes à parole succèdent aux gens d’action. -Comme les donneurs de maximes aux poëtes sacrés. En un mot, maître, la reine du midi, la princesse d’Iémen, la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd’hui même à Solime. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde, et les ateliers sont vides. J’ai couru des premiers, j’ai vu le cortége, et je suis rentré près de toi. -Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leurs pieds..... désoeuvrement, servitude... -Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si... Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l’or et la soie; mille Sabéens à la peau dorée par le soleil s’avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous le poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d’Éthiopiens noirs comme l’ébène circulent çà et là, conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout. Puis... mais à quoi bon ce récit? vous ne daignez pas l’écouter. -La reine des Sabéens! murmurait Adoniram rêveur; race dégénérée, mais d’un sang pur et sans mélange... Et que vient-elle faire à cette cour? -Ne vous l’ai-je pas dit, Adoniram? voir un grand roi, mettre à l’épreuve une sagesse tant célébrée, et... peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l’espoir d’obtenir des héritiers dignes de sa race. -Folie! s’écria l’artiste avec impétuosité; folie!... du sang d’esclave, du sang des plus viles créatures... Il y en a plein les veines de Soliman! La lionne s’unit-elle au chien banal et domestique? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrifie sur les hauts lieux et s’abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l’énergie des aïeux. Qu’est-ce que ce pacifique Soliman? L’enfant d’une fille de guerre et du vieux berger Daoud, et lui-même, Daoud, provenaient[sic] de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d’un cultivateur d’Ephrata. Tu admires ce grand peuple, mon enfant: ce n’est plus qu’une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur font préférer l’or au fer, et ces rusés disciples d’un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu’à colporter des marchandises ou à répandre l’usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d’ignominie, elle, la fille des patriarches! Et dismoi, Benoni, elle vient, n’est-ce pas?... Ce soir même, elle franchit les murs de Jérusalem! -Demain est le jour du Sabbat. (3) Fidèle à ses croyances elle s’est refusée à pénétrer ce soir, et en l’absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron et malgré les instances du roi qui s’est rendu auprès d’elle, environné d’une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne. -Sa prudence en soit louée! Elle est jeune encore?... -A peine peut-on dire qu’elle se puisse sitôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je l’ai entrevue comme on voit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné; moi comme les autres. Et en me relevant, j’emportai son image. Mais, ô Adoniram! la nuit tombe, et j’entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire: car demain est le jour du sabbat.» Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram plaça des gardiens à l’entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s’y présentaient un à un en lui glissant à l’oreille un mot mystérieux, car ils étaient si nombreux qu’il eût été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit. Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu’ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n’était pas le même que celui des apprentis. Donc, à mesure qu’ils passaient devant Adoniram et ses intendants, ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel, et Adoniram leur distribuait un salaire différent suivant la hiérarchie de leurs fonctions. La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu de passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres. Au lever du jour suivant, Balkis, la reine du matin, franchit en même temps que le premier rayon du soleil la porte orientale de Jérusalem. Réveillés par le fracas des gens de sa suite, les Hébreux accouraient sur leur porte, et les ouvriers suivaient le cortége avec de bruyantes acclamations. Jamais on n’avait vu tant de chevaux, tant de chameaux, ni si riche légion d’éléphants blancs conduits par un si nombreux essaim d’Éthiopiens noirs. Attardé par l’interminable cérémonial d’étiquette, le grand roi Soliman achevait de revêtir un costume éblouissant et s’arrachait avec peine aux mains des officiers de sa garde-robe, lorsque Balkis, touchant terre au vestibule du palais, y pénétra après avoir salué le soleil, qui déjà s’élevait radieux sur les montagnes de Galilée. Des chambellans, coiffés de bonnets en formes de tours, et la main armée de longs bâtons dorés, accueillirent la reine et l’introduisirent enfin dans la salle où Soliman-ben-Daoud était assis, au milieu de sa cour, sur un trône élevé dont il se hâta de descendre, avec une sage lenteur, pour aller au-devant de l’auguste visiteuse. Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec toute la vénération que les rois professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale; puis, ils s’assirent côte à côte, tandis que défilaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba: de l’or, du cinnamome, de la myrrhe, de l’encens surtout, dont l’Iémen faisait un grand commerce; puis, des dents d’éléphant, des sachets d’aromates et des pierres précieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d’or fin. Soliman était alors au retour de l’âge; mais le bonheur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête séparés par un nez comme une tour d’ivoire, ainsi qu’il l’avait dit lui- même par la bouche de la Sulamite, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable de l’ineffable quiétude d’un monarque satisfait de sa propre grandeur. Soliman ressemblait à une statue d’or, avec des mains et un masque d’ivoire. Sa couronne était d’or et sa robe était d’or; la pourpre de son manteau, présent d’Hiram, prince de Tyr, était tissée sur une chaîne en fil d’or; l’or brillait sur son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive: sa chaussure d’or posait sur un tapis passementé de dorures; son trône était fait en cèdre doré. Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d’un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l’air d’un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu’elle fit ressortir davantage encore en s’excusant de la simplicité de son costume du matin: «La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l’opulence et ne messied pas à la grandeur. -Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l’homme défiant de sa propre faiblesse de ne rien négliger. -Modestie charmante, et qui rehausse encore l’éclat dont brille l’invincible Soliman... l’Ecclésiaste, le sage, l’arbitre des rois, l’immortel auteur des sentences du Sir-Hasirim, ce cantique d’amour si tendre... et de tant d’autres fleurs de poésie. -Eh quoi! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi! vous auriez daigné jeter les yeux sur... ces faibles essais! -Vous êtes un grand poëte! s’écria la reine de Saba.» Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doré, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d’ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d’or. «Un grand poëte! répéta Balkis. Ce qui fait qu’en vous l’on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste.» Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l’auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C’étaient Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries, Sadoc le grand-prêtre, avec son fils Azarias intendant du palais, et très-hautain avec ses inférieurs; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives... et un peu sourd. Debout, vêtu d’une robe sombre, se tenait Ahias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché de chaînes d’or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l’avait chargé de tuer Joab et le grand-prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d’assassiner son frère cadet, le prince Adonias, fils du roi Daoud,... et Banaïas égorgea le frère du sage Soliman. Maintenant, endormi dans sa gloire, appesanti par les années, Banaïas, presque idiot, suit partout la cour, n’entend plus rien, ne comprend rien, et ranime les restes d’une vie défaillante en réchauffant son coeur aux souriantes lueurs que son roi laisse rayonner sur lui. Ses yeux décolorés cherchent incessamment le regard royal: l’ancien loup-cervier s’est fait chien sur ses vieux jours. Quand Balkis eut laissé tomber de ses lèvres adorables ces mots piquants, dont la cour resta consternée, Banaïas, qui n’avait rien compris, et qui accompagnait d’un cri d’admiration chaque parole du roi ou de son hôtesse, Banaïas, seul, au milieu du silence général, s’écria avec un sourire bénin: «Charmant! divin!» Soliman se mordit les lèvres et murmura d’une façon assez directe: «Quel sot!» -«Parole mémorable!» poursuivit Banaïas, voyant que son maître avait parlé. Or la reine de Saba partit d’un éclat de rire. Puis, avec un esprit d’à-propos dont chacun fut frappé, elle choisit ce moment pour présenter coup sur coup trois énigmes à la sagacité si célèbre de Soliman, le plus habile des mortels dans l’art de deviner les rébus et de débrouiller des charades. Telle était alors la coutume: les cours s’occupaient de science... elles y ont renoncé à bon escient, et la pénétration des énigmes était une affaire d’État. C’est là dessus qu’un prince ou un sage était jugé. Balkis avait fait deux cent soixante lieues pour faire subir à Soliman cette épreuve. Soliman interpréta sans broncher les trois énigmes, grâce au grand-prêtre Sadoc, qui, la veille, en avait payé comptant la solution au grand prêtre des Sabéens. «La sagesse parle par votre bouche, dit la reine avec un peu d’emphase. -C’est du moins ce que plusieurs supposent... -Cependant, noble Soliman, la culture de l’arbre de sapience n’est pas sans péril: à la longue, on risque de se passionner pour la louange, de flatter les hommes pour leur plaire, et d’incliner au matérialisme pour enlever le suffrage de la foule... -Auriez-vous donc remarqué dans mes ouvrages... -Ah! seigneur, je vous ai lu avec beaucoup d’attention, et, comme je veux m’instruire, le dessein de vous soumettre certaines obscurités, certaines contradictions, certains... sophismes, tels à mes yeux, sans doute, à cause de mon ignorance, ce désir n’est point étranger au but d’un si long voyage. -Nous ferons de notre mieux,» articula Soliman, non sans suffisance, pour soutenir thèse contre un si redoutable adversaire. Au fond, il eût donné beaucoup pour aller tout seul faire un tour de promenade sous les sycomores de sa villa de Mello. Affriandés d’un spectacle si piquant, les courtisans allongeaient le cou et ouvraient de grands yeux. Quoi de pire que de risquer, en présence de ses sujets, de cesser d’être infaillible? Sadoc semblait alarmé: le prophète Ahias de Silo réprimait à peine un vague froid sourire, et Banaïas, jouant avec ses décorations, manifestait une stupide allégresse qui projetait un ridicule anticipé sur le parti du roi. Quant à la suite de Balkis, elle était muette et imperturbable: des sphinx. Ajoutez aux avantages de la reine de Saba la majesté d’une déesse et les attraits de la plus enivrante beauté, un profil d’une adorable pureté où rayonne un oeil noir comme ceux des gazelles, et si bien fendu, si allongé, qu’il apparaît toujours de face à ceux qu’il perce de ses traits, une bouche incertaine entre le rire et la volupté, un corps souple et d’une magnificence qui se devine au travers de la gaze; imaginez aussi cette expression fine, railleuse et hautaine avec enjouement des personnes de très-grande lignée habituées à la domination, et vous concevrez l’embarras du seigneur Soliman, à la fois interdit et charmé, désireux de vaincre par l’esprit, et déjà à demi vaincu par le coeur. Ces grands yeux noirs et blancs, mystérieux et doux, calmes et pénétrants, se jouant sur un visage ardent et clair comme le bronze nouvellement fondu, le troublaient malgré lui. Il voyait s’animer à ses côtés l’idéale et mystique figure de la déesse Isis. Alors s’entamèrent, vives et puissantes, suivant l’usage du temps, ces discussions philosophiques signalées dans les livres des Hébreux. «Ne conseillez-vous pas, reprit la reine, l’égoïsme et la dureté du coeur quand vous dites: «Si vous savez répondre pour votre ami, vous vous êtes mis dans le piége; ôtez le vêtement à celui qui s’est engagé pour autrui?...» Dans un autre proverbe vous vantez la richesse et la puissance de l’or... -Mais ailleurs je célèbre la pauvreté. -Contradiction. L’Ecclésiaste excite l’homme au travail, fait honte au paresseux, et il s’écrie plus loin: «Que retirera l’homme de tous ses travaux? Ne vaut-il pas mieux manger et boire?...» Dans les sentences vous flétrissez la débauche, et vous la louez dans l’Ecclésiaste... -Vous raillez, je crois... -Non, je cite. «J’ai reconnu qu’il n’y a rien de mieux que de se réjouir et de boire; que l’industrie est une inquiétude inutile, parce que les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal.» Telle est votre morale, ô sage! -Ce sont là des figures, et le fond de ma doctrine... -Le voici et d’autres, hélas! l’avaient déjà trouvé: «Jouissez de la vie avec les femmes pendant tous les jours de votre vie; car c’est là votre partage dans le travail... etc...» Vous y revenez souvent. D’où j’ai conclu qu’il vous sied de matérialiser votre peuple pour commander plus sûrement à des esclaves.» Soliman se fût justifié, mais par des arguments qu’il ne voulait point exposer devant son peuple, et il s’agitait impatient sur son trône. «Enfin, poursuivit Balkis avec un sourire assaisonné d’une oeillade languissante, enfin, vous êtes cruel à notre sexe, et quelle est la femme qui oserait aimer l’austère Soliman? -O reine! mon coeur s’est étendu comme la rosée du printemps sur les fleurs des passions amoureuses dans le Cantique de l’époux!... -Exception dont la Sulamite doit être glorieuse; mais vous êtes devenu rigide en subissant le poids des années...» Soliman réprima une grimace assez maussade. «Je prévois, dit la reine, quelque parole galante et polie. Prenez garde! l’Ecclésiaste va vous entendre, et vous savez ce qu’il dit: «La femme est plus amère que la mort; son coeur est un piége et ses mains sont des chaînes. Le serviteur de Dieu la fuira, et l’insensé y sera pris.» Eh quoi! suivrez-vous de si austères maximes, et sera-ce pour le malheur des filles de Sion que vous aurez reçu des cieux cette beauté par vous-même sincèrement décrite en ces termes: Je suis la fleur des champs et le lis des vallées! -Reine, voilà encore une figure... -O roi! c’est mon avis. Daignez méditer sur mes objections et éclairer l’obscurité de mon jugement, car l’erreur est de mon côté, et vous avez félicité la sagesse d’habiter en vous. «On reconnaîtra, vous l’avez écrit, la pénétration de mon esprit; les plus puissants seront surpris lorsqu’ils me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur leur visage. Quand je me tairai, ils attendront que je parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentifs; et quand je discourrai, ils mettront leurs mains sur leur bouche.» Grand roi, j’ai déjà éprouvé une partie de ces vérités: votre esprit m’a charmée, votre aspect m’a surprise, et je ne doute pas que mon visage ne témoigne à vos yeux de mon admiration. J’attends vos paroles, elles me verront attentive, et, durant vos discours, votre servante mettra sa main sur sa bouche. -Madame, dit Soliman avec un profond soupir, que devient le sage auprès de vous? Depuis qu’il vous écoute, l’Ecclésiaste n’oserait plus soutenir qu’une seule de ses pensées, dont il ressent le poids: Vanité des vanités! tout n’est que vanité!» Chacun admira la réponse du roi. A pédant, pédant et demi, se disait la reine. Si pourtant on pouvait le guérir de la manie d’être auteur... Il ne laisse pas que d’être doux, affable et assez bien conservé. Quant à Soliman, après avoir ajourné ses répliques, il s’efforça de détourner de sa personne l’entretien qu’il y avait si souvent amené. «Votre sérénité, dit-il à la reine Balkis, possède là un bien bel oiseau, dont l’espèce m’est inconnue.» En effet, six négrillons vêtus d’écarlate, placés aux pieds de la reine, étaient commis aux soins de cet oiseau, qui ne quittait jamais sa maîtresse. Un de ses pages le tenait sur son poing, et la princesse de Saba le regardait souvent. «Nous l’appelons Hud-Hud, (4) répondit-elle. Le trisaïeul de cet oiseau, qui vit longtemps, a été autrefois, dit-on, rapporté par des Malais, d’une contrée lointaine qu’ils ont seuls entrevue et que nous ne connaissons plus. C’est un animal très-utile pour diverses commissions aux habitants et aux esprits de l’air.» Soliman, sans comprendre parfaitement une explication si simple, s’inclina comme un roi qui a dû tout concevoir à merveille, et avança le pouce et l’index pour jouer avec l’oiseau Hud-Hud; mais l’oiseau, tout en répondant à ses avances, ne se prêtait pas aux efforts de Soliman pour s’emparer de lui. «Hud-Hud est poëte,... dit la reine, et, à ce titre, digne de vos sympathies... Toutefois, elle est comme moi un peu sévère, et souvent elle moralise aussi. Croiriez-vous qu’elle s’est avisée de douter de la sincérité de votre passion pour la Sulamite? -Divin oiseau, que vous me surprenez! répliqua Soliman. -Cette pastorale du Cantique est bien tendre assurément, disait un jour Hud-Hud, en grignotant un scarabée doré; mais le grand roi qui adressait de si plaintives élégies à la fille du Pharaon sa femme, ne lui aurait-il pas montré plus d’amour en vivant avec elle, qu’il ne l’a fait en la contraignant d’habiter loin de lui dans la ville de Daoud, réduite à charmer les jours de sa jeunesse délaissée avec des strophes... à la vérité les plus belles du monde? -Que de peines vous retracez à ma mémoire! Hélas! cette fille de la nuit suivait le culte d’Isis... Pouvais je, sans crime, lui ouvrir l’accès de la ville sainte; la donner pour voisine à l’arche d’Adonaï, et la rapprocher de ce temple auguste que j’élève au Dieu de mes pères?... -Un tel sujet est délicat, fit observer judicieusement Balkis; excusez Hud-Hud; les oiseaux sont quelquefois légers; le mien se pique d’être connaisseur, en poésie surtout. -Vraiment! repartit Soliman-Ben-Daoud; je serais curieux de savoir... -De méchantes querelles, seigneur, méchantes, sur ma foi! Hud-Hud s’avise de blâmer que vous compariez la beauté de votre amante à celle des chevaux du char des Pharaons, son nom à une huile répandue, ses cheveux à des troupeaux de chèvres, ses dents à des brebis tondues et portant fruit, ses joues à la moitié d’une grenade, ses mamelles à deux biquets, sa tête au mont Carmel, son nombril à une coupe où il y a toujours quelque liqueur à boire, son ventre à un monceau de froment, et son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas.» Soliman, blessé, laissait choir avec découragement ses bras dorés sur ceux de son fauteuil également dorés, tandis que l’oiseau, se rengorgeant, battait l’air de ses ailes de sinople et d’or. «Je répondrai à l’oiseau qui sert si bien votre penchant à la raillerie, que le goût oriental permet ces licences, que la vraie poésie recherche les images, que mon peuple trouve mes vers excellents, et goûte de préférence les plus riches métaphores. -Rien de plus dangereux pour les nations que les métaphores des rois, reprit la reine de Saba: échappées à un style auguste, ces figures, trop hardies peut-être, trouveront plus d’imitateurs que de critiques, et vos sublimes fantaisies risqueront de fourvoyer le goût des poëtes pendant dix mille ans. Instruite à vos leçons, la Sulamite ne comparait-elle pas votre chevelure à des branches de palmiers, vos lèvres à des lis qui distillent de la myrrhe, votre taille à celle du cèdre, vos jambes à des colonnes de marbre, et vos joues, seigneur, à de petits parterres de fleurs aromatiques, plantés par les parfumeurs? De telle sorte que le roi Soliman m’apparaissait sans cesse comme un péristyle, avec un jardin botanique suspendu sur un entablement ombragé de palmiers.» Soliman sourit avec un peu d’amertume; il eût avec satisfaction tordu le cou de la huppe, qui lui becquetait la poitrine à l’endroit du coeur avec une persistance étrange. «Hud-Hud s’efforce de vous faire entendre que la source de la poésie est là, dit la reine. -Je ne le sens que trop, répondit le roi, depuis que j’ai le bonheur de vous contempler. Laissons ce discours; ma reine fera-t- elle à son serviteur indigne l’honneur de visiter Jérusalem, mon palais, et surtout le temple que j’élève à Jéhovah sur la montagne de Sion? -Le monde a retenti du bruit de ces merveilles; mon impatience en égale les splendeurs, et c’est la ser vir à souhait que de ne point retarder le plaisir que je m’en suis promis.» A la tête du cortége, qui parcourait lentement les rues de Jérusalem, il y avait quarante-deux tympanons faisant entendre le roulement du tonnerre; derrière eux venaient les musiciens vêtus de robes blanches et dirigés par Asaph et Idithme; cinquante-six cymbaliers, vingthuit flûtistes, autant de psaltérions, et des joueurs de cithare, sans oublier les trompettes, instrument que Gédéon avait mis jadis à la mode sous les remparts de Jéricho. Arrivaient ensuite, sur un triple rang, les thuriféraires, qui, marchant à reculons, balançaient dans les airs leurs encensoirs, où fumaient les parfums de l’Iémen. Soliman et Balkis se prélassaient dans un vaste palanquin porté par soixante-dix Philistins conquis à la guerre. La séance était terminée. On se sépara en causant des diverses péripéties du conte, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain. III Le Temple. Le conteur reprit: Nouvellement rebâtie par le magnifique Soliman, la ville était édifiée sur un plan irréprochable: des rues tirées au cordeau, des maisons carrées toutes semblables, véritables ruches d’un aspect monotone. «Dans ces belles et larges rues, dit la reine, la bise de mer que rien n’arrête doit balayer les passants comme des brins de paille, et durant les fortes chaleurs, le soleil, y pénétrant sans obstacle, doit les échauffer à la température des fours. A Mahreb, les rues sont étroites, et d’une maison à l’autre des pièces d’étoffe tendues en travers de la voie publique appellent la brise, répandent les ombres sur le sol et entretiennent la fraîcheur. -C’est au détriment de la symétrie, répondit Soliman. Nous voici arrivés au péristyle de mon nouveau palais: on a employé treize ans à le construire.» Le palais fut visité et obtint le suffrage de la reine de Saba, qui le trouva riche, commode, original et d’un goût exquis. «Le plan est sublime, dit-elle, l’ordonnance admirable, et j’en conviens, le palais de mes aïeux, les Hémiarites, élevé dans le style indien, avec des piliers carrés ornés de figures en guise de chapiteaux, n’approche pas de cette hardiesse ni de cette élégance: votre architecte est un grand artiste. -C’est moi qui ai tout ordonné et qui défraye les ouvriers, s’écria le roi avec orgueil. -Mais les devis, qui les a tracés? quel est le génie qui a si noblement accompli vos desseins? -Un certain Adoniram, personnage bizarre et à demi sauvage, qui m’a été envoyé par mon ami le roi des Tyriens. -Ne le verrai-je point, seigneur? -Il fuit le monde et se dérobe aux louanges. Mais que direz-vous, reine, quand vous aurez parcouru le temple d’Adonaï? Ce n’est plus l’oeuvre d’un artisan: c’est moi qui ai dicté les plans et qui ai indiqué les matières que l’on devait employer. Les vues d’Adoniram étaient bornées au prix de mes poétiques imaginations. On y travaille depuis cinq ans; il en faut deux encore pour amener l’ouvrage à la perfection. -Sept années vous auront donc suffi pour héberger dignement votre dieu; il en a fallu treize pour établir convenablement son serviteur. -Le temps ne fait rien à l’affaire,» objecta Soliman. Autant Balkis avait admiré le palais, autant elle critiqua le temple. «Vous avez voulu trop bien faire, dit-elle, et l’artiste a eu moins de liberté. L’ensemble est un peu lourd, quoique fort chargé de détails... Trop de bois, du cèdre partout, des poutres saillantes... vos bas-côtés planchéiés semblent porter les assises supérieures des pierres, ce qui manque à l’oeil de solidité. -Mon but, objecta le prince, a été de préparer, par un piquant contraste, aux splendeurs du dedans. -Grand Dieu! s’écria la reine, arrivée dans l’enceinte, que de sculptures! Voilà des statues merveilleuses, des animaux étranges et d’un imposant aspect. Qui a fondu, qui a ciselé ces merveilles? -Adoniram: la statuaire est son principal talent. -Son génie est universel. Seulement, voici des chérubins trop lourds, trop dorés et trop grands pour cette salle qu’ils écrasent. -J’ai voulu qu’il en fût ainsi: chacun d’eux coûte six-vingts talens. Vous le voyez, ô reine! tout ici est d’or, et l’or est ce qu’il y a de plus précieux. Les chérubins sont en or; les colonnes de cèdre, dons du roi Hiram, mon ami, sont revêtues de lames d’or; il y a de l’or sur toutes les parois; sur ces murailles d’or il y aura des palmes d’or et une frise avec des grenades en or massif, et le long des cloisons dorées je fais appendre deux cents boucliers d’or pur. Les autels, les tables, les chandeliers, les vases, les parquets et les plafonds, tout sera revêtu de lames d’or... -Il me semble que c’est beaucoup d’or,» objecta la reine avec modestie. Le roi Soliman reprit: «Est-il rien de trop splendide pour le roi des hommes? Je tiens à étonner la postérité... Mais pénétrons dans le sanctuaire, dont la toiture est encore à élever, et où déjà sont posées les fondations de l’autel, en face de mon trône à peu près terminé. Comme vous le voyez, il y a six degrés; le siége est en ivoire, porté par deux lions, aux pieds desquels sont accroupis douze lionceaux. La dorure est à brunir, et l’on attend que le dais soit érigé. Daignez, noble princesse, vous asseoir la première sur ce trône vierge encore; de là vous inspecterez les travaux dans leur ensemble. Seulement vous serez en butte aux traits du soleil, car le pavillon est encore à jour.» La princesse sourit, et prit sur son poing l’oiseau Hud-Hud, que les courtisans contemplèrent avec une vive curiosité. Il n’est pas d’oiseau plus illustre ni plus respecté dans tout l’Orient. Ce n’est point pour la finesse de son bec noir, ni pour ses joues écarlates; ce n’est pas pour la douceur de ses yeux gris de noisette, ni pour la superbe huppe en menus plumages d’or qui couronnent sa jolie tête; ce n’est pas non plus pour sa longue queue noire comme du jais, ni pour l’éclat de ses ailes d’un vert doré, rehaussé de stries et de franges d’or vif, ni pour ses ergots d’un rose tendre, ni pour ses pattes empourprées, que la sémillante Hud-Hud était l’objet des prédilections de la reine et de ses sujets. Belle sans le savoir, fidèle à sa maîtresse, bonne pour tous ceux qui l’aimaient, la huppe brillait d’une grâce ingénue sans chercher à éblouir. La reine, on l’a vu, consultait cet oiseau dans les circonstances difficiles. Soliman, qui voulait se mettre dans les bonnes grâces de Hud-Hud, chercha en ce moment à la prendre sur son poing; mais elle ne se prêta point à cette intention. Balkis, souriant avec finesse, appela à elle sa favorite et sembla lui glisser quelques mots à voix basse... Prompte comme une flèche, Hud-Hud disparut dans l’azur de l’air. Puis la reine s’assit; chacun se rangea autour d’elle; on devisa quelques instants; le prince expliqua à son hôtesse le projet de la mer d’airain conçu par Adoniram, et la reine de Saba, frappée d’admiration, exigea de nouveau que cet homme lui fût présenté. Sur l’ordre du roi, on se mit à chercher partout le sombre Adoniram. Tandis que l’on courait aux forges et à travers les bâtisses, Balkis, qui avait fait asseoir le roi de Jérusalem auprès d’elle, lui demanda comment serait décoré le pavillon de son trône. «Il sera décoré comme tout le reste, répondit Soliman. -Ne craignez-vous point, par cette prédilection exclusive pour l’or, de paraître critiquer les autres matières qu’Adonaï a créées? et pensez-vous que rien au monde n’est plus beau que ce métal? Permettez-moi d’apporter à votre plan une diversion... dont vous serez juge.» Soudain les airs sont obscurcis, le ciel se couvre de points noirs qui grossissent en se rapprochant; des nuées d’oiseaux s’abattent sur le temple, se groupent, descendent en rond, se pressent les uns contre les autres, se distribuent en feuillage tremblant et splendide; leurs ailes déployées forment de riches bouquets de verdure, d’écarlate, de jais et d’azur. Ce pavillon vivant se déploie sous la direction habile de la huppe, qui voltige à travers la foule emplumée... Un arbre charmant s’est formé sur la tête des deux princes, et chaque oiseau devient une feuille. Soliman, éperdu, charmé, se voit à l’abri du soleil sous cette toiture animée, qui frémit, se soutient en battant des ailes, et projette sur le trône une ombre épaisse d’où s’échappe un suave et doux concert de chants d’oiseaux. Après quoi, la huppe, à qui le roi gardait un reste de rancune, s’en vient, soumise, se poser aux pieds de la reine. «Qu’en pense monseigneur? demanda Balkis. -Admirable! s’écria Soliman, en s’efforçant d’attirer la huppe, qui lui échappait avec obstination, intention qui ne laissait pas que de rendre la reine attentive. -Si cette fantaisie vous agrée, reprit-elle, je vous fais hommage avec plaisir de ce petit pavillon d’oiseaux, à la condition que vous me dispenserez de les faire dorer. Il vous suffira de tourner vers le soleil le chaton de cet anneau quand il vous plaira de les appeler... Cette bague est précieuse. Je la tiens de mes pères, et Sarahil, ma nourrice, me grondera de vous l’avoir donnée. -Ah! grande reine, s’écria Soliman en s’agenouillant devant elle, vous êtes digne de commander aux hommes, aux rois et aux éléments. Fasse le ciel et votre bonté que vous acceptiez la moitié d’un trône où vous ne trouverez à vos pieds que le plus soumis de vos sujets! -Votre proposition me flatte, dit Balkis, et nous en parlerons plus tard.» Tous deux descendirent du trône, suivis de leur cortége d’oiseaux, qui les suivait comme un dais en dessinant sur leurs têtes diverses figures d’ornements. Lorsqu’on se trouva près de l’emplacement où l’on avait assis les fondations de l’autel, la reine avisa un énorme pied de vigne déraciné et jeté à l’écart. Son visage devint pensif, elle fit un geste de surprise, la huppe jeta des cris plaintifs, et la nuée d’oiseaux s’enfuit à tire d’ailes. L’oeil de Balkis était devenu sévère; sa taille majestueuse parut se hausser, et d’une voix grave et prophétique: «Ignorance et légèreté des hommes! s’écria-t-elle; vanité de l’orgueil!... tu as élevé ta gloire sur le tombeau de tes pères. Ce cep de vigne, ce bois vénérable... -Reine, il nous gênait; on l’a arraché pour faire place à l’autel de porphyre et de bois d’olivier que doivent décorer quatre séraphins d’or. -Tu as profané, tu as détruit le premier plant de vigne... qui fut planté jadis de la main du père de la race de Sem, du patriarche Noé. -Est-il possible? répondit Soliman profondément humilié, et comment savez-vous?... -Au lieu de croire que la grandeur est la source de la science, j’ai pensé le contraire, ô roi! et je me suis fait de l’étude une religion fervente... Écoute encore, homme aveuglé de ta vaine splendeur: ce bois que ton impiété condamne à périr, sais-tu quel destin lui réservent les puissances immortelles? -Parlez. -Il est réservé pour être l’instrument de supplice où sera cloué le dernier prince de ta race. -Qu’il soit donc scié par morceaux, ce bois impie, et réduit en cendres! -Insensé! qui peut effacer ce qui est écrit au livre de Dieu? Et quel serait le succès de ta sagesse substituée à la volonté suprême? Prosterne-toi devant les décrets que ne peut pénétrer ton esprit matériel: ce supplice sauvera seul ton nom de l’oubli, et fera luire sur ta maison l’auréole d’une gloire immortelle...» Le grand Soliman s’efforçait en vain de dissimuler son trouble sous une apparence enjouée et railleuse, lorsque des gens survinrent, annonçant que l’on avait enfin découvert le sculpteur Adoniram. Bientôt Adoniram, annoncé par les clameurs de la foule, apparut à l’entrée du temple. Benoni accompagnait son maître et son ami, qui s’avança l’oeil ardent, le front soucieux, tout en désordre, comme un artiste brusquement arraché à ses inspirations et à ses travaux. Nulle trace de curiosité n’affaiblissait l’expression puissante et noble des traits de cet homme, moins imposant encore par sa stature élevée que par le caractère grave, audacieux et dominateur de sa belle physionomie. Il s’arrêta avec aisance et fierté, sans familiarité comme sans dédain, à quelques pas de Balkis, qui ne put recevoir les traits incisifs de ce regard d’aigle sans éprouver un sentiment de timidité confuse. Mais elle triompha bien vite d’un embarras involontaire; une réflexion rapide sur la condition de ce maître ouvrier, debout, les bras nus et la poitrine découverte, la rendit à elle-même; elle sourit de son propre embarras, presque flattée de s’être sentie si jeune, et daigna parler à l’artisan. Il répondit, et sa voix frappa la reine comme l’écho d’un fugitif souvenir; cependant elle ne le connaissait point et ne l’avait jamais vu. Telle est la puissance du génie, cette beauté des âmes; les âmes s’y attachent et ne s’en peuvent distraire. L’entretien d’Adoniram fit oublier à la princesse des Sabéens tout ce qui l’environnait; et, tandis que l’artiste montrait en cheminant à petits pas les constructions entreprises, Balkis suivait à son insu l’impulsion donnée, comme le roi et les courtisans suivaient les traces de la divine princesse. Cette dernière ne se lassait pas de questionner Adoniram sur ses oeuvres, sur son pays, sur sa naissance... «Madame, répondit-il avec un certain embarras et en fixant sur elle des regards perçants, j’ai parcouru bien des contrées; ma patrie est partout où le soleil éclaire; mes premières années se sont écoulées le long de ces vastes pentes du Liban, d’où l’on découvre au loin Damas dans la plaine. La nature et aussi les hommes ont sculpté ces contrées montagneuses, hérissées de roches menaçantes et de ruines. -Ce n’est point, fit observer la reine, dans ces déserts que l’on apprend les secrets des arts où vous excellez. -C’est là du moins que la pensée s’élève, que l’imagination s’éveille, et qu’à force de méditer l’on s’instruit à concevoir. Mon premier maître fut la solitude; dans mes voyages, depuis, j’en ai utilisé les leçons. J’ai tourné mes regards sur les souvenirs du passé; j’ai contemplé les monuments, et j’ai fui la société des humains... -Et pourquoi, maître? -L’on ne se plaît guère dans la compagnie de ses semblables... et je me sentais seul.» Ce mélange de tristesse et de grandeur émut la reine, qui baissa les yeux et se recueillit. «Vous le voyez, poursuivit Adoniram, je n’ai pas beaucoup de mérite à pratiquer les arts, car l’apprentissage ne m’a point donné de peine. Mes modèles, je les ai rencontrés parmi les déserts; je reproduis les impressions que j’ai reçues de ces débris ignorés et des figures terribles et grandioses des dieux du monde ancien. -Plus d’une fois déjà, interrompit Soliman avec une fermeté que la reine ne lui avait point vue jusque-là, plus d’une fois, maître, j’ai réprimé en vous, comme une tendance idolâtre, ce culte fervent des monuments d’une théogonie impure. Gardez vos pensées en vous, et que le bronze ou les pierres n’en retracent rien au roi.» Adoniram, en s’inclinant, réprimait un sourire amer. «Seigneur, dit la reine pour le consoler, la pensée du maître s’élève sans doute au-dessus des considérations susceptibles d’inquiéter la conscience des lévites... Dans son âme d’artiste, il se dit que le beau glorifie Dieu, et il cherche le beau avec une piété naïve. -Sais-je, d’ailleurs, moi, dit Adoniram, ce qu’ils furent en leur temps, ces dieux éteints et pétrifiés par les génies d’autrefois? Qui pourrait s’en inquiéter? Soliman, roi des rois, m’a demandé des prodiges, et il a fallu me souvenir que les aïeux du monde ont laissé des merveilles. -Si votre oeuvre est belle et sublime, ajouta la reine avec entraînement, elle sera orthodoxe, et, pour être orthodoxe à son tour, la postérité vous copiera. -Grande reine, vraiment grande, votre intelligence est pure comme votre beauté. -Ces débris, se hâta d’interrompre Balkis, étaient donc bien nombreux sur le versant du Liban? -Des villes entières ensevelies dans un linceul de sable que le vent soulève et rabat tour à tour; puis, des hypogées d’un travail surhumain connues de moi seul... Travaillant pour les oiseaux de l’air et les étoiles du ciel, j’errais au hasard, ébauchant des figures sur les rochers et les taillant sur place à grands coups. Un jour... Mais n’est-ce pas abuser de la patience de si augustes auditeurs? -Non; ces récits me captivent. -Ébranlée par mon marteau, qui enfonçait le ciseau dans les entrailles du roc, la terre retentissait, sous mes pas, sonore et creuse. Armé d’un levier, je fais rouler le bloc..., qui démasque l’entrée d’une caverne où je me précipite. Elle était percée dans la pierre vive, et soutenue par d’énormes piliers chargés de moulures, de dessins bizarres, et dont les chapiteaux servaient de racines aux nervures des voûtes les plus hardies. A travers les arcades de cette forêt de pierres, se tenaient dispersées, immobiles et souriantes depuis des millions d’années, des légions de figures colossales, diverses, et dont l’aspect me pénétra d’une terreur enivrante; des hommes, des géants disparus de notre monde, des animaux symboliques appartenant à des espèces évanouies; en un mot, tout ce que le rêve de l’imagination en délire oserait à peine concevoir de magnificences!... J’ai vécu là des mois, des années, interrogeant ces spectres d’une société morte, et c’est là que j’ai reçu la tradition de mon art, au milieu de ces merveilles du génie primitif. -La renommée de ces oeuvres sans nom est venue jusqu’à nous, dit Soliman, pensif: là, dit-on, dans les contrées maudites, on voit surgir les débris de la ville impie submergée par les eaux du déluge, les vestiges de la criminelle Hénochia,... construite par la gigantesque lignée de Tubal; la cité des enfants de Kaïn. Anathème sur cet art d’impiété et de ténèbres! Notre nouveau temple réfléchit les clartés du soleil; les lignes en sont simples et pures, et l’ordre, l’unité du plan, traduisent la droiture de notre foi jusque dans le style de ces demeures que j’élève à l’Éternel. Telle est notre volonté; c’est celle d’Adonaï, qui l’a transmise à mon père. -Roi s’écria d’un ton farouche Adoniram, tes plans ont été suivis dans leur ensemble: Dieu reconnaîtra ta docilité; j’ai voulu qu’en outre le monde fût frappé de ta grandeur. -Homme industrieux et subtil, tu ne tenteras point le seigneur ton roi. C’est dans ce but que tu as coulé en fonte ces monstres, objet d’admiration et d’effroi; ces idoles géantes qui sont en rébellion contre les types consacrés par le rite hébraïque. Mais, prends garde: la force d’Adonaï est avec moi, et ma puissance offensée réduira Baal en poudre. -Soyez clément, ô roi! repartit avec douceur la reine de Saba, envers l’artisan du monument de votre gloire. Les siècles marchent, la destinée humaine accomplit ses progrès selon le voeu du créateur. Est-ce le méconnaître que d’interpréter plus noblement ses ouvrages, et doiton éternellement reproduire la froide immobilité des figures hiératiques transmises par les Égyptiens, laisser comme eux la statue à demi enfouie dans le sépulcre de granit dont elle ne peut se dégager, et représenter des génies esclaves enchaînés dans la pierre? Redoutons, grand prince, comme une négation dangereuse l’idolâtrie de la routine.» Offensé par la contradiction, mais subjugué par un charmant sourire de la reine, Soliman la laissa complimenter avec chaleur l’homme de génie qu’il admirait lui-même, non sans quelque dépit, et qui, d’ordinaire indifférent à la louange, la recevrait avec une ivresse toute nouvelle. Les trois grands personnages se trouvaient alors au péristyle extérieur du temple, -situé sur un plateau élevé et quadrangulaire, -d’où l’on découvrait de vastes campagnes inégales et montueuses. Une foule épaisse couvrait au loin les campagnes et les abords de la ville bâtie par Daoud (David). Pour contempler la reine de Saba de près ou de loin, le peuple entier avait envahi les abords du palais et du temple; les maçons avaient quitté les carrières de Gelboé, les charpentiers avaient déserté les chantiers lointains; les mineurs avaient remonté à la surface du sol. Le cri de la renommée, en passant sur les contrées voisines, avait mis en mouvement ces populations ouvrières et les avait acheminées vers le centre de leurs travaux. Ils étaient donc là, pêle-mêle, femmes, enfants, soldats, marchands, ouvriers, esclaves et citoyens paisibles de Jérusalem; plaines et vallons suffisaient à peine à contenir cette immense cohue, et à plus d’un mille de distance l’oeil de la reine se posait, étonné, sur une mosaïque de têtes humaines qui s’échelonnaient en amphithéâtre jusqu’au sommet de l’horizon. Quelques nuages, interceptant çà et là le soleil qui inondait cette scène, projetaient sur cette mer vivante quelques plaques d’ombre. «Vos peuples, dit la reine Balkis, sont plus nombreux «que les grains de sable de la mer...» -Il y a là des gens de tout pays, accourus pour vous voir; et, ce qui m’étonne, c’est que le monde entier n’assiége pas Jérusalem en ce jour! Grâce à vous, les campagnes sont désertes; la ville est abandonnée, et jusqu’aux infatigables ouvriers de maître Adoniram... -Vraiment! interrompit la princesse de Saba, qui cherchait dans son esprit un moyen de faire honneur à l’artiste: des ouvriers comme ceux d’Adoniram seraient ailleurs des maîtres. Ce sont les soldats de ce chef d’une milice artistique... Maître Adoniram, nous désirons passer en revue vos ouvriers, les féliciter, et vous complimenter en leur présence.» Le sage Soliman, à ces mots, élève ses deux bras audessus de sa tête avec stupeur: «Comment, s’écrie-t-il, rassembler les ouvriers du temple, dispersés dans la fête, errants sur les collines et confondus dans la foule? Ils sont fort nombreux, et l’on s’ingénierait en vain à grouper en quelques heures tant d’hommes de tous les pays et qui parlent diverses langues, depuis l’idiome sanscrit de l’Himalaya, jusqu’aux jargons obscurs et gutturaux de la sauvage Libye. -Qu’à cela ne tienne, seigneur, dit avec simplicité Adoniram; la reine ne saurait demander rien d’impossible, et quelques minutes suffiront.» A ces mots, Adoniram, s’adossant au portique extérieur et se faisant un piédestal d’un bloc de granit qui se trouvait auprès, se tourne vers cette foule innombrable, sur laquelle il promène ses regards. Il fait un signe, et tous les flots de cette mer pâlissent, car tous ont levé et dirigé vers lui leurs clairs visages. La foule est attentive et curieuse... Adoniram lève le bras droit, et, de sa main ouverte, trace dans l’air une ligne horizontale, du milieu de laquelle il fait retomber une perpendiculaire, figurant ainsi deux angles droits en équerre comme les produit un fil à plomb suspendu à une règle, signe sous lequel les Syriens peignent la lettre T, transmise aux Phéniciens par les peuples de l’Inde, qui l’avaient dénommée tha, et enseignée depuis aux Grecs, qui l’appellent tau. Désignant dans ces anciens idiomes, à raison de l’analogie hiéroglyphique, certains outils de la profession maçonnique, la figure T était un signe de ralliement. Aussi, à peine Adoniram l’a-t-il tracée dans les airs, qu’un mouvement singulier se manifeste dans la foule du peuple. Cette mer humaine se trouble, s’agite, des flots surgissent en sens divers, comme si une trombe de vent l’avait tout à coup bouleversée. Ce n’est d’abord qu’une confusion générale; chacun court en sens opposé. Bientôt des groupes se dessinent, se grossissent, se séparent; des vides sont ménagés; des légions se disposent carrément; une partie de la multitude est refoulée; des milliers d’hommes, dirigés par des chefs inconnus, se rangent comme une armée qui se partage en trois corps principaux subdivisés en cohortes distinctes, épaisses et profondes. Alors, et tandis que Soliman cherche à se rendre compte du magique pouvoir de maître Adoniram, alors tout s’ébranle; cent mille hommes alignés en quelques instants s’avancent silencieux de trois côtés à la fois. Leurs pas lourds et réguliers font retentir la campagne. Au centre on reconnaît les maçons et tout ce qui travaille à la pierre: les maîtres en première ligne; puis les compagnons, et derrière eux les apprentis. A leur droite et suivant la même hiérarchie, ce sont les charpentiers, les menuisiers, les scieurs, les équarisseurs. A gauche, les fondeurs, les ciseleurs, les forgerons, les mineurs et tous ceux qui s’adonnent à l’industrie des métaux. Ils sont plus de cent mille artisans, et ils approchent, tels que de hautes vagues qui envahissent un rivage... Troublé, Soliman recule deux ou trois pas; il se détourne et ne voit derrière lui que le faible et brillant cortége de ses prêtres et de ses courtisans. Tranquille et serein, Adoniram est debout près des deux monarques. Il étend le bras; tout s’arrête, et il s’incline humblement devant la reine, en disant: «Vos ordres sont exécutés.» Peu s’en fallut qu’elle ne se prosternât devant cette puissance occulte et formidable, tant Adoniram lui apparut sublime dans sa force et dans sa simplicité. Elle se remit cependant, et du geste salua la milice des corporations réunies. Puis, détachant de son cou un magnifique collier de perles où s’attachait un soleil en pierreries encadré d’un triangle d’or, ornement symbolique, elle parut l’offrir aux corps de métiers et s’avança vers Adoniram, qui, penché sur elle, sentit en frémissant ce don précieux tomber sur ses épaules et sa poitrine à demi nue. A l’instant même une immense acclamation répondit des profondeurs de la foule à l’acte généreux de la reine de Saba. Tandis que la tête de l’artiste était rapprochée du visage radieux et du sein palpitant de la princesse, elle lui dit à voix basse: Maître, veillez sur vous, et soyez prudent! Adoniram leva sur elle ses grands yeux éblouis, et Balkis s’étonna de la douceur pénétrante de ce regard si fier. «Quel est donc, se demandait Soliman rêveur, ce mortel qui soumet les hommes comme la reine commande aux habitants de l’air?..... Un signe de sa main fait naître des armées; mon peuple est à lui, et ma domination se voit réduite à un misérable troupeau de courtisans et de prêtres. Un mouvement de ses sourcils le ferait roi d’Israël.» Ces préoccupations l’empêchèrent d’observer la contenance de Balkis, qui suivait des yeux le véritable chef de cette nation, roi de l’intelligence et du génie, pacifique et patient arbitre des destinées de l’élu du Seigneur. Le retour au palais fut silencieux, l’existence du peuple venait d’être révélée au sage Soliman,... qui croyait tout savoir et ne l’avait point soupçonnée. Battu sur le terrain de ses doctrines; vaincu par la reine de Saba, qui commandait aux animaux de l’air; vaincu par un artisan qui commandait aux hommes, l’Ecclésiaste, entrevoyant l’avenir, méditait sur la destinée des rois, et il disait: Ces prêtres, jadis mes précepteurs, mes conseillers aujourd’hui, chargés de la mission de tout m’enseigner, m’ont déguisé tout et m’ont caché mon ignorance. O confiance aveugle des rois! ô vanité de la sagesse!... Vanité! Vanité! Tandis que la reine aussi s’abandonnait à ses rêveries, Adoniram retournait dans son atelier, appuyé familièrement sur son élève Benoni, tout enivré d’enthousiasme, et qui célébrait les grâces et l’esprit non pareil de la reine Balkis. Mais, plus tacitement que jamais, le maître gardait le silence. Pâle et la respiration haletante, il étreignait parfois de sa main crispée sa large poitrine. Rentré dans le sanctuaire de ses travaux, il s’enferma seul, jeta les yeux sur une statue ébauchée, la trouva mauvaise et la brisa. Enfin, il tomba terrassé sur un banc de chêne, et voilant son visage de ses deux mains, il s’écria d’une voix étouffée: «Déesse adorable et funeste!.... Hélas! pourquoi faut-il que mes yeux aient vu cette perle de l’Arabie!» IV Mello. C’est à Mello, villa située au sommet d’une colline d’où l’on découvrait dans sa plus grande largeur la vallée de Josaphat, que le roi Soliman s’était proposé de fêter la reine des Sabéens. L’hospitalité des champs est plus cordiale: la fraîcheur des eaux, la splendeur des jardins, l’ombre favorable des sycomores, des tamarins, des lauriers, des cyprès, des acacias et des térébinthes éveille dans les coeurs les sentiments tendres. Soliman aussi était bien aise de se faire honneur de son habitation rustique; puis, en général, les souverains aiment mieux tenir leurs pareils à l’écart, et les garder pour eux-mêmes, que de s’offrir avec leurs rivaux aux commentaires des peuples de leur capitale. La vallée verdoyante est parsemée de tombes blanches protégées par des pins et des palmiers: là se trouvent les premières pentes de la vallée de Josaphat. Soliman dit à Balkis: «Quel plus digne sujet de méditation pour un roi, que le spectacle de notre fin commune! Ici, près de vous, reine, les plaisirs, le bonheur peut- être: là bas, le néant et l’oubli. -On se repose des fatigues de la vie dans la contemplation de la mort. -A cette heure, madame, je la redoute; elle sépare... puissé-je ne point apprendre trop tôt qu’elle console!» Balkis jeta un coup d’oeil furtif sur son hôte, et le vit réellement ému. Estompé des lueurs du soir, Soliman lui parut beau. Avant de pénétrer dans la salle du festin, ces hôtes augustes contemplèrent la maison aux reflets du crépuscule, en respirant les voluptueux parfums des orangers qui embaumaient la couche de la nuit. Cette demeure aérienne est construite suivant le goût syrien. Portée sur une forêt de colonnettes grêles, elle dessine sur le ciel ses tourelles découpées à jour, ses pavillons de cèdre, revêtus de boiseries éclatantes. Les portes, ouvertes, laissaient entrevoir des rideaux de pourpre tyrienne, des divans soyeux tissés dans l’Inde, des rosaces incrustées de pierres de couleur, des meubles en bois de citronnier et de santal, des vases de Thèbes, des vasques en porphyre ou en lapis, chargés de fleurs, des trépieds d’argent où fument l’aloès, la myrrhe et le benjoin, des lianes qui embrassent les piliers et se jouent à travers les murailles: ce lieu charmant semble consacré aux amours. Mais Balkis est sage et prudente: sa raison la rassure contre les séductions du séjour enchanté de Mello. «Ce n’est pas sans timidité que je parcours avec vous ce petit château, dit Soliman: depuis que votre présence l’honore, il me paraît mesquin. Les villes des Hémiarites sont plus riches, sans doute. -Non, vraiment; mais, dans notre pays, les colonnettes les plus frêles, les moulures à jour, les figurines, les campaniles dentelées, se construisent en marbre. Nous exécutons avec la pierre ce que vous ne taillez qu’en bois. Au surplus, ce n’est pas à de si vaines fantaisies que nos ancêtres ont demandé la gloire. Ils ont accompli une oeuvre qui rendra leur souvenir éternellement béni. -Cette oeuvre, quelle est-elle? Le récit des grandes entreprises exalte la pensée. -Il faut confesser tout d’abord que l’heureuse, la fertile contrée de l’Iémen était jadis aride et stérile. Ce pays n’a reçu du ciel ni fleuves ni rivières. Mes aïeux ont triomphé de la nature et créé un Éden au milieu des déserts. -Reine, retracez-moi ces prodiges. -Au coeur des hautes chaînes de montagnes qui s’élèvent à l’orient de mes États, et sur le versant desquelles est située la ville de Mareb, serpentaient çà et là des torrents, des ruisseaux qui s’évaporaient dans l’air, se perdaient dans les abîmes et au fond des vallons avant d’arriver à la plaine complètement desséchée. Par un travail de deux siècles, nos anciens rois sont parvenus à concentrer tous ces cours d’eau sur un plateau de plusieurs lieues d’étendue où ils ont creusé le bassin d’un lac sur lequel on navigue aujourd’hui comme dans un golfe. Il a fallu étayer la montagne escarpée sur des contreforts de granit plus hauts que les pyramides de Giseh, arc-boutés par des voûtes cyclopéennes sous lesquelles des armées de cavaliers et d’éléphants circulent facilement. Cet immense et intarissable réservoir s’élance en cascades argentées dans des aqueducs, dans de larges canaux qui, subdivisés en plusieurs biez, transportent les eaux à travers la plaine et arrosent la moitié de nos provinces. Je dois à cette oeuvre sublime les cultures opulentes, les industries fécondes, les prairies nombreuses, les arbres séculaires et les forêts profondes qui font la richesse et le charme du doux pays de l’Iémen. Telle est, seigneur, notre mer d’airain, sans déprécier la vôtre, qui est une charmante invention. -Noble conception! s’écria Soliman, et que je serais fier d’imiter, si Dieu, dans sa clémence, ne nous eût réparti les eaux abondantes et bénies du Jourdain. -Je l’ai traversé hier à gué, ajouta la reine; mes chameaux en avaient presque jusqu’aux genoux. -Il est dangereux de renverser l’ordre de la nature, prononça le sage, et de créer, en dépit de Jéhovah, une civilisation artificielle, un commerce, des industries, des populations subordonnées à la durée d’un ouvrage des hommes. Notre Judée est aride; elle n’a pas plus d’habitants qu’elle n’en peut nourrir, et les arts qui les soutiennent sont le produit régulier du sol et du climat. Que votre lac, cette coupe ciselée dans les montagnes, se brise, que ces constructions cyclopéennes s’écroulent, et un jour verra ce malheur... vos peuples, frustrés du tribut des eaux, expirent consumés par le soleil, dévorés par la famine au milieu de ces campagnes artificielles. » Saisie de la profondeur apparente de cette réflexion, Balkis demeura pensive. «Déjà, poursuivit le roi, déjà, j’en ai la certitude, les ruisseaux tributaires de la montagne creusent des ravines et cherchent à s’affranchir de leurs prisons de pierre, qu’ils minent incessamment. La terre est sujette à des tremblements, le temps déracine les rochers, l’eau s’infiltre et fuit comme les couleuvres. En outre, chargé d’un pareil amas d’eau, votre magnifique bassin, que l’on a réussi à établir à sec, serait impossible à réparer. O reine! vos ancêtres ont assigné aux peuples l’avenir limité d’un échafaudage de pierre. La stérilité les aurait rendus industrieux, ils eussent tiré parti d’un sol où ils périront oisifs et consternés avec les premières feuilles des arbres, dont les canaux cesseront un jour d’aviver les racines. Il ne faut point tenter Dieu, ni corriger ses oeuvres. Ce qu’il fait est bien. -Cette maxime, repartit la reine, provient de votre religion, amoindrie par les doctrines ombrageuses de vos prêtres. Ils ne vont à rien moins qu’à tout immobiliser, qu’à tenir la société dans les langes et l’indépendance humaine en tutelle. Dieu a-t-il labouré et semé des champs? Dieu a-t-il fondé des villes, édifié des palais? A-t-il placé à notre portée le fer, l’or, le cuivre et tous ces métaux qui étincellent à travers le temple de Soliman? Non. Il a transmis à ses créatures le génie, l’activité; il sourit à nos efforts, et, dans nos créations bornées, il reconnaît le rayon de son âme, dont il a éclairé la nôtre. En le croyant jaloux, ce Dieu, vous limitez sa toute-puissance, vous déifiez vos facultés, et vous matérialisez les siennes. O roi! les préjugés de votre culte entraveront un jour le progrès des sciences, l’élan du génie, et quand les hommes seront rapetissés, ils rapetisseront Dieu à leur taille, et finiront par le nier. -Subtil, dit Soliman avec un sourire amer; subtil, mais spécieux...» La reine reprit: «Alors, ne soupirez pas quand mon doigt se pose sur votre secrète blessure. Vous êtes seul, dans ce royaume, et vous souffrez: vos vues sont nobles, audacieuses, et la constitution hiérarchique de cette nation s’appesantit sur vos ailes; vous vous dites, et c’est peu pour vous: Je laisserai à la postérité la statue du roi trop grand d’un peuple si petit! Quant à ce qui regarde mon empire, c’est autre chose... Mes aïeux se sont effacés pour agrandir leurs sujets. Trente-huit monarques successifs ont ajouté quelques pierres au lac et aux aqueducs de Mareb: les âges futurs auront oublié leurs noms, que ce travail continuera de glorifier les Sabéens, et si jamais il s’écroule, si la terre, avare, reprend ses fleuves et ses rivières, le sol de ma patrie, fertilisé par mille années de culture, continuera de produire; les grands arbres dont nos plaines sont ombragées retiendront l’humidité, conserveront la fraîcheur, protégeront les étangs, les fontaines, et l’Yémen, conquis jadis sur le désert, gardera jusqu’à la fin des âges le doux nom d’Arabie heureuse... Plus libre, vous auriez été grand pour la gloire de vos peuples et le bonheur des hommes. -Je vois à quelles aspirations vous appelez mon âme... Il est trop tard; mon peuple est riche: la conquête ou l’or lui procure ce que la Judée ne fournit pas; et pour ce qui est des bois de construction, ma prudence a conclu des traités avec le roi de Tyr; les cèdres, les pins du Liban encombrent mes chantiers; nos vaisseaux rivalisent sur les mers avec ceux des Phéniciens. -Vous vous consolez de votre grandeur dans la paternelle sollicitude de votre administration,» dit la princesse avec une tristesse bienveillante. Cette réflexion fut suivie d’un moment de silence; les ténèbres épaissies dissimulèrent l’émotion empreinte sur les traits de Soliman qui murmura d’une voix douce: «Mon âme a passé dans la vôtre et mon coeur la suit.» A demi troublée, Balkis jeta autour d’elle un regard furtif; les courtisans s’étaient mis à l’écart. Les étoiles brillaient sur leur tête au travers du feuillage, qu’elles semaient de fleurs d’or. Chargée de parfum des lis, des tubéreuses, des glycines et des mandragores, la brise nocturne chantait dans les rameaux touffus des myrtes; l’encens des fleurs avait pris une voix; le vent avait l’haleine embaumée; au loin gémissaient des colombes; le bruit des eaux accompagnait le concert de la nature; des mouches luisantes, papillons enflammés, promenaient dans l’atmosphère tiède et pleine d’émotions voluptueuses leurs verdoyantes clartés. La reine se sentit prise d’une langueur enivrante; la voix tendre de Soliman pénétrait dans son coeur et le tenait sous le charme. Soliman lui plaisait-il, ou bien le rêvait-elle comme elle l’eût aimé?... Depuis qu’elle l’avait rendu modeste, elle s’intéressait à lui. Mais cette sympathie éclose dans le calme du raisonnement, mêlée d’une pitié douce et succédant à la victoire de la femme, n’était ni spontanée, ni enthousiaste. Maîtresse d’elle-même comme elle l’avait été des pensées et des impressions de son hôte, elle s’acheminait à l’amour, si toutefois elle y songeait, par l’amitié, et cette route est si longue! Quant à lui, subjugué, ébloui, entraîné tour à tour du dépit à l’admiration, du découragement à l’espoir, et de la colère au désir, il avait déjà reçu plus d’une blessure, et pour un homme aimer trop tôt, c’est risquer d’aimer seul. D’ailleurs, la reine de Saba était réservée; son ascendant avait constamment dominé tout le monde, et même le magnifique Soliman. Le sculpteur Adoniram (5) l’avait seul un instant rendue attentive; elle ne l’avait point pénétré: son imagination avait entrevu là un mystère; mais cette vive curiosité d’un moment était sans nul doute évanouie. Cependant, à son aspect, pour la première fois, cette femme forte s’était dit: Voilà un homme. Il se peut donc faire que cette vision effacée, mais récente, eût rabaissé pour elle le prestige du roi Soliman. Ce qui le prouverait, c’est qu’une ou deux fois, sur le point de parler de l’artiste, elle se retint et changea de propos. Quoi qu’il en soit, le fils de Daoud prit feu promptement: la reine avait l’habitude qu’il en fût ainsi, il se hâta de le dire, c’était suivre l’exemple de tout le monde; mais il sut l’exprimer avec grâce; l’heure était propice, Balkis en âge d’aimer, et, par la vertu des ténèbres, curieuse et attendrie. Soudain des torches projettent des rayons rouges sur les buissons, et l’on annonce le souper. «Fâcheux contretemps! pensa le roi. -Diversion salutaire!» pensait la reine... On avait servi le repas dans un pavillon construit dans le goût sémillant et fantasque des peuples de la rive du Gange. La salle octogone était illuminée de cierges de couleur et de lampes où brûlait la naphte mêlée de parfums; la lumière ombrée jaillissait au milieu des gerbes de fleurs. Sur le seuil, Soliman offre la main à son hôtesse, qui avance son petit pied et le retire vivement avec surprise. La salle est couverte d’une nappe d’eau dans laquelle la table, les divans et les cierges se reflètent. «Qui vous arrête?» demande Soliman d’un air étonné. Balkis veut se montrer supérieure à la crainte; d’un geste charmant, elle relève sa robe et plonge avec fermeté. Mais le pied est refoulé par une surface solide. «O reine! vous le voyez, dit le sage, le plus prudent se trompe en jugeant sur l’apparence; j’ai voulu vous étonner et j’y ai enfin réussi... Vous marchez sur un parquet de cristal.» Elle sourit, en faisant un mouvement d’épaule plus gracieux qu’admiratif, et regretta peut-être que l’on n’eût pas su l’étonner autrement. Pendant le festin, le roi fut galant et empressé; ses courtisans l’entouraient, et il régnait au milieu d’eux avec une si incomparable majesté que la reine se sentit gagnée par le respect. L’étiquette s’observait rigide et solennelle à la table de Soliman. Les mets étaient exquis, variés, mais fort chargés de sel et d’épices: jamais Balkis n’avait affronté de si hautes salaisons. Elle supposa que tel était le goût des Hébreux: elle ne fut donc pas médiocrement surprise de s’apercevoir que ces peuples qui bravaient des assaisonnements si relevés s’abstenaient de boire. Point d’échansons; pas une goutte de vin ni d’hydromel; pas une coupe sur la table. Balkis avait les lèvres brûlantes, le palais desséché, et comme le roi ne buvait pas, elle n’osa demander à boire: la dignité du prince lui imposait. Le repas terminé, les courtisans se dispersèrent peu à peu et disparurent dans les profondeurs d’une galerie à demi éclairée. Bientôt, la belle reine des Sabéens se vit seule avec Soliman plus galant que jamais, dont les yeux étaient tendres et qui d’empressé devint presque pressant. Surmontant son embarras, la reine souriante et les yeux baissés se leva, annonçant l’intention de se retirer. «Eh quoi! s’écria Soliman, laisserez-vous ainsi votre humble esclave sans un mot, sans un espoir, sans un espoir, sans un gage de votre compassion? Cette union que j’ai rêvée, ce bonheur sans lequel je ne puis désormais plus vivre, cet amour ardent et soumis qui implore sa récompense, les foulerez-vous à vos pieds?» Il avait saisi une main qu’on lui abandonnait en la retirant sans effort; mais on résistait. Certes, Balkis avait songé plus d’une fois à cette alliance; mais elle tenait à conserver sa liberté et son pouvoir. Elle insista donc pour se retirer, et Soliman se vit contraint de céder. «Soit, dit-il, quittez-moi, mais je mets deux conditions à votre retraite. -Parlez. -La nuit est douce et votre conversation plus douce encore. Vous m’accorderez bien une heure? -J’y consens. -Secondement, vous n’emporterez avec vous, en sortant d’ici, rien qui m’appartienne. -Accordé! et de grand coeur, répondit Balkis en riant aux éclats. -Riez! ma reine; on a vu des gens très riches céder aux tentations les plus bizarres... -A merveille! vous êtes ingénieux à sauver votre amour-propre. Point de feinte, un traité de paix. -Un armistice, je l’espère encore...» On reprit l’entretien, et Soliman s’étudia en seigneur bien appris, à faire parler la reine autant qu’il put. Un jet d’eau, qui babillait aussi dans le fond de la salle, lui servait d’accompagnement. Or, si trop parler cuit, c’est assurément quand on a mangé sans boire et fait honneur à un souper trop salé. La jolie reine de Saba mourait de soif; elle eût donné une de ses provinces pour une patère d’eau vive. Elle n’osait pourtant trahir ce souhait ardent. Et la fontaine claire, fraîche, argentine et narquoise grésillait toujours à côté d’elle, lançant des perles qui retombaient dans la vasque avec un bruit très gai. Et la soif croissait: la reine haletante n’y résistait plus. Tout en poursuivant son discours, voyant Soliman distrait et comme appesanti, elle se mit à se promener en divers sens à travers la salle, et par deux fois, passant bien près de la fontaine, elle n’osa... Le désir devint irrésistible. Elle y retourna, ralentit le pas, s’affermit d’un coup d’oeil, plongea furtivement dans l’eau sa jolie main ployée en creux; puis, se détournant, elle avala vivement cette gorgée d’eau pure. Soliman se lève, s’approche, s’empare de la main luisante et mouillée, et d’un ton aussi enjoué que résolu: «Une reine n’a qu’une parole, et aux termes de la vôtre, vous m’appartenez. -Qu’est-ce à dire? -Vous m’avez dérobé de l’eau... et, comme vous l’avez judicieusement constaté vous-même, l’eau est très rare dans mes États. -Ah! seigneur, c’est un piége, et je ne veux point d’un époux si rusé! -Il ne lui reste qu’à vous prouver qu’il est encore plus généreux. S’il vous rend la liberté, si malgré cet engagement formel... -Seigneur, interrompit Balkis en baissant la tête, nous devons à nos sujets l’exemple de la loyauté. -Madame, répondit, en tombant à ses genoux, Soliman, le prince le plus courtois des temps passés et futurs, cette parole est votre rançon.» Se relevant très vite, il frappa sur un timbre: vingt serviteurs accoururent munis de rafraîchissements divers, et accompagnés de courtisans. Soliman articula ces mots avec majesté: «Présentez à boire à votre reine!» A ces mots, les courtisans tombèrent prosternés devant la reine de Saba et l’adorèrent. Mais elle, palpitante et confuse, craignait de s’être engagée plus avant qu’elle ne l’aurait voulu. Pendant la pause qui suivit cette partie du récit, un incident assez singulier occupa l’attention de l’assemblée. Un jeune homme, qu’à la teinte de sa peau, de la couleur d’un sou neuf, on pouvait reconnaître pour Abyssinien (Habesch), se précipita au milieu du cercle et se mit à danser une sorte de bamboula, en s’accompagnant d’une chanson en mauvais arabe dont je n’ai retenu que le refrain. Ce chant partait en fusée avec les mots: «Yaman! Yamanî!» accentués de ces répétitions de syllabes traînantes particulières aux Arabes du midi. «Yaman! yaman! yamanî!... Sélam-Aleik Belkiss- Makéda! Makéda! ... Yamanî! Yamanî!...» Cela voulait dire: «Yémen! ô pays de l’Yémen!... Salut à toi, Balkis la grande! O pays d’Yémen!» Cette crise de nostalgie ne pouvait s’expliquer que par le rapport qui a existé autrefois entre les peuples de Saba et les Abyssiniens, placés sur le bord occidental de la mer Rouge, et qui faisaient aussi partie de l’empire des Hémiarites. Sans doute, l’admiration de cet auditeur, jusque-là silencieux, tenait au récit précédent, qui faisait partie des traditions de son pays. Peut-être aussi était-il heureux de voir que la grande reine avait pu échapper au piége tendu par le sage roi Salomon. Comme son chant monotone durait assez longtemps pour importuner les habitués, quelques-uns d’entre eux s’écrièrent qu’il était melbous (fanatisé), et on l’entraîna doucement vers la porte. Le cafetier, inquiet des cinq ou six paras (trois centimes) que lui devait ce consommateur se hâta de le suivre au dehors. Tout se termina bien sans doute, car le conteur reprit bientôt sa narration au milieu du plus religieux silence. V La Mer D’Airain. A force de travaux et de veilles, maître Adoniram avait achevé ses modèles, et creusé dans le sable les moules de ses figures colossales. Profondément fouillé et percé avec art, le plateau de Sion avait reçu l’empreinte de la mer d’airain destinée à être coulée sur place, et solidement étayée par des contreforts de maçonnerie auxquels plus tard on devait substituer les lions, les sphinx gigantesques destinés à servir de supports. C’est sur des barres d’or massif, rebelles à la fusion particulière au bronze, et disséminées çà et là, que portait le recouvrement du moule de cette vasque énorme. La fonte liquide, envahissant par plusieurs rigoles le vide compris entre les deux plans, devait emprisonner ces fiches d’or et faire corps avec ces jalons réfractaires et précieux. Sept fois le soleil avait fait le tour de la terre depuis que le minerai avait commencé de bouillir dans la fournaise couverte d’une haute et massive tour de briques, qui se terminait à soixante coudées du sol par un cône ouvert, d’où s’échappaient des tourbillons de fumée rouge et de flammes bleues pailletées d’étincelles. Une excavation, pratiquée entre les moules et la base du haut fourneau, devait servir de lit au fleuve de feu lorsque viendrait le moment d’ouvrir avec des barres de fer les entrailles du volcan. Pour procéder au grand oeuvre du coulage des métaux, on choisit la nuit: c’est le moment où l’on peut suivre l’opération, où le bronze, lumineux et blanc, éclaire sa propre marche; et si le métal éclatant prépare quelque piége, s’il s’enfuit par une fissure ou perce une mine quelque part, il est démasqué par les ténèbres. Dans l’attente de la solennelle épreuve qui devait immortaliser ou discréditer le nom d’Adoniram, chacun dans Jérusalem était en émoi. De tous les points du royaume, abandonnant leurs occupations, les ouvriers étaient accourus, et le soir qui précéda la nuit fatale, dès le coucher du soleil, les collines et les montagnes d’alentour s’étaient couvertes de curieux. Jamais fondeur n’avait, de son chef, et en dépit des contradictions, engagé si redoutable partie. En toute occasion, l’appareil de la fonte offre un intérêt vif, et souvent lorsqu’on moulait des pièces importantes, le roi Soliman avait daigné passer la nuit aux forges avec ses courtisans, qui se disputaient l’honneur de l’accompagner. Mais la fonte de la mer d’airain était une oeuvre gigantesque, un défi du génie aux préjugés humains, à la nature, à l’opinions des plus experts, qui tous avaient déclaré le succès impossible. Aussi des gens de tout âge et de tout pays, attirés par le spectacle de cette lutte, envahirent-ils de bonne heure la colline de Sion, dont les abords étaient gardés par des légions ouvrières. Des patrouilles muettes parcouraient la foule pour y maintenir l’ordre, et empêcher le bruit... tâche facile, car, par ordre du roi, on avait, à son de trompe, prescrit le silence le plus absolu sous peine de la vie; précaution indispensable pour que les commandements pussent être transmis avec certitude et rapidité. Déjà l’étoile du soir s’abaissait sur la mer; la nuit profonde, épaissie des nuages roussis par les effets du fourneau, annonçait que le moment était proche. Suivi des chefs ouvriers, Adoniram, à la clarté des torches, jetait un dernier coup d’oeil sur les préparatifs et courait çà et là. Sous le vaste appentis adossé à la fournaise, on entrevoyait les forgerons, coiffés de casques de cuir à larges ailes rabattues et vêtus de longues robes blanches à manches courtes, occupés à arracher de la gueule béante du four, à l’aide de longs crochets de fer, des masses pâteuses d’écume à demi vitrifiées, scories qu’ils entraînaient au loin; d’autres, juchés sur des échafaudages, portés par de massives charpentes, lançaient, du sommet de l’édifice, des paniers de charbon dans le foyer, qui rugissait au souffle impétueux des appareils de ventilation. De tous côtés, des nuées de compagnons armés de pioches, de pieux, de pinces, erraient, projetant derrière eux de longues traînées d’ombre. Ils étaient presque nus: des ceintures d’étoffe rayée voilaient leurs flancs; leurs têtes étaient enveloppées de coiffes de laine et leurs jambes étaient protégées par des armures de bois recouvert de lanières de cuir. Noircis par la poussière charbonneuse, ils paraissaient rouges aux reflets de la braise; on les voyait çà et là comme des démons ou des spectres. Une fanfare annonça l’arrivée de la cour: Soliman parut avec la reine de Saba, et fut reçu par Adoniram, qui le conduisit au trône improvisé pour ses nobles hôtes. L’artiste avait endossé un plastron de buffle; un tablier de laine blanche lui descendait jusqu’aux genoux; ses jambes nerveuses étaient garanties par des guêtres en peau de tigre, et son pied était nu, car il foulait impunément le métal rougi. «Vous m’apparaissez dans votre puissance, dit Balkis au roi des ouvriers, comme la divinité du feu. Si votre entreprise réussit, nul ne se pourra dire cette nuit plus grand que maître Adoniram!...» L’artiste, malgré ses préoccupations, allait répondre, lorsque Soliman, toujours sage et quelquefois jaloux, l’arrêta: «Maître, dit-il d’un ton impératif, ne perdez pas un temps précieux; retournez à vos labours, et que votre présence ici ne nous rende point responsables de quelque accident.» La reine le salua d’un geste, et il disparut. «S’il accomplit sa tâche, pensait Soliman, de quel monument magnifique il honore le temple d’Adonaï; mais quel éclat il ajoute à une puissance déjà redoutable!» Quelques moments après, ils revirent Adoniram devant la fournaise. Le brasier, qui l’éclairait d’en bas, rehaussait sa stature et faisait grimper son ombre contre le mur, où était accrochée une grande feuille de bronze sur laquelle le maître frappa vingt coups avec un marteau de fer. Les vibrations du métal résonnèrent au loin, et le silence se fit plus profond qu’auparavant. Soudain, armés de leviers et de pics, dix fantômes se précipitent dans l’excavation pratiquée sous le foyer du fourneau et placée en regard du trône. Les soufflets râlent, expirent, et l’on n’entend plus que le bruit sourd des pointes de fer pénétrant dans la glaise calcinée qui lute l’orifice par où va s’élancer la fonte liquide. Bientôt l’endroit attaqué devient violet, s’empourpre, rougit, s’éclaire, prend une couleur orangée; un point blanc se dessine au centre, et tous les manoeuvres, sauf deux, se retirent. Ces derniers, sous la surveillance d’Adoniram, s’étudient à amincir la croûte autour du point lumineux, en évitant de le trouer... Le maître les observe avec anxiété. Durant ces préparatifs le compagnon fidèle d’Adoniram, ce jeune Benoni qui lui était dévoué, parcourait les groupes d’ouvriers, sondant le zèle de chacun, observant si les ordres étaient suivis, et jugeant tout par luimême. Et il advint que ce jeune homme accourant, effaré, aux pieds de Soliman, se prosterna et dit: «Seigneur, faites suspendre la coulée, tout est perdu, nous sommes trahis!» L’usage n’était point que l’on abordât ainsi le prince sans y être autorisé; déjà les gardes s’approchaient de ce téméraire; Soliman les fit éloigner, et se penchant sur Benoni agenouillé, il lui dit à demi-voix: «Expliquetoi en peu de mots. -Je faisais le tour du fourneau: derrière le mur il y avait un homme immobile, et qui semblait attendre; un et . et, (II -281) VOYAGE EN ORIENT. second survint qui dit à demi voix au premier: Vehmamiah! On lui répondit: Eliael! Il en arriva un troisième qui prononça aussi: Vehmamiah! et à qui l’on répliqua de même: Eliael! ensuite l’un s’écria: «-Il a asservi les charpentiers aux mineurs. «Le second: -Il a subordonné les maçons aux mineurs. «Le troisième: -Il a voulu régner sur les mineurs. «Le premier reprit: -Il donne sa force à des étrangers. «Le second: -Il n’a pas de patrie. «Le troisième ajoute: -C’est bien. «-Les compagnons sont frères,... recommença le premier. «-Les corporations ont des droits égaux, continua le second. «Le troisième ajouta: -C’est bien. «J’ai reconnu que le premier est maçon, parce qu’il a dit ensuite: -J’ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier; il a dit: -J’ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux. Voici quelles étaient ses paroles: -J’ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de soufre; je les ai mêlées à la fonte. «En ce moment une pluie d’étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor; le charpentier est Phénicien, on l’appelle Amrou; le mineur est Juif de la tribu de Ruben; son nom est Méthousaël. Grand roi, j’ai volé à vos pieds: étendez votre sceptre et arrêtez les travaux! -Il est trop tard, dit Soliman pensif; voilà le cratère qui s’entr’ouvre; garde le silence, ne trouble point Adoniram, et redis-moi ces trois noms. -Phanor, Amrou, Méthousaël. -Qu’il soit fait selon la volonté de Dieu!» Benoni regarda fixement le roi et prit la fuite avec la rapidité de l’éclair. Pendant ce temps-là, la terre cuite tombait autour de l’embouchure bâillonnée du fourneau, sous les coups redoublés des mineurs, et la couche amincie devenait si lumineuse qu’il semblait qu’on fût sur le point de surprendre le soleil dans sa retraite nocturne et profonde... Sur un signe d’Adoniram, les manoeuvres s’écartent, et le maître, tandis que les marteaux font retentir l’airain, soulevant une massue de fer, l’enfonce dans la paroi diaphane, la tourne dans la plaie et l’arrache avec violence. A l’instant un torrent de liquide, rapide et blanc, s’élance dans le chenal et s’avance comme un serpent d’or strié de cristal et d’argent, jusqu’à un bassin creusé dans le sable, à l’issue duquel la fonte se disperse et suit son cours le long de plusieurs rigoles. Soudain une lumière pourpre et sanglante illumine, sur les coteaux, les visages des spectateurs innombrables; ces lueurs pénètrent l’obscurité des nuages et rougissent la crète des rochers lointains. Jérusalem, émergeant des ténèbres, semble la proie d’un incendie. Un silence profond donne à ce spectacle solennel le fantastique aspect d’un rêve. Comme la coulée commençait, on entrevit une ombre qui voltigeait aux entours du lit que la fonte allait envahir. Un homme s’était élancé, et, en dépit des défenses d’Adoniram, il osait traverser ce canal destiné au feu. Comme il y posait le pied, le métal en fusion l’atteignit, le renversa, et il y disparut en une seconde. Adoniram ne voit que son oeuvre; bouleversé par l’idée d’une imminente explosion, il s’élance, au péril de sa vie, armé d’un crochet de fer; il le plonge dans le sein de la victime, l’accroche, l’enlève, et avec une vigueur surhumaine, la lance comme un bloc de scories sur la berge, où ce corps lumineux va s’éteindre en expirant... Il n’avait pas même eu le temps de reconnaître son compagnon, le fidèle Benoni. Tandis que la fonte s’en va, ruisselante, remplir les cavités de la mer d’airain, dont le vaste contour déjà se trace comme un diadème d’or sur la terre assombrie, des nuées d’ouvriers portant de larges pots à feu, des poches profondes emmanchées de longues tiges de fer, les plongent tour-à-tour dans le bassin de feu liquide, et courent çà et là verser le métal dans les moules destinés aux lions, aux boeufs, aux palmes, aux chérubins, aux figures géantes qui supporteront la mer d’airain. On s’étonne de la quantité de feu qu’ils font boire à la terre; couchés sur le sol, les bas-reliefs retracent les silhouettes claires et vermeilles des chevaux, des taureaux ailés, des cynocéphales, des chimères monstrueuses enfantées par le génie d’Adoniram. «Spectacle sublime! s’écrie la reine de Saba. O grandeur! ô puissance du génie de ce mortel, qui soumet les éléments et dompte la nature! -Il n’est pas encore vainqueur, repartit Soliman avec amertume; Adonaï seul est tout-puissant!» VI L’Apparition. Tout à coup Adoniram s’aperçoit que le fleuve de fonte déborde; la source béante vomit des torrents; le sable trop chargé s’écroule: il jette les yeux sur la mer d’airain; le moule regorge; une fissure se dégage au sommet; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un cri si terrible, que l’air en est rempli et que les échos le répètent sur les montagnes. Pensant que la terre trop chauffée se vitrifie, Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d’eau, et, d’une main précipitée, dirige cette colonne d’eau sur la base des contreforts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris l’essor, dévale jusque-là: les deux liquides se combattent; une masse de métal enveloppe l’eau, l’emprisonne, l’étreint. Pour se dégager, l’eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation retentit; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à vingt coudées de hauteur; on croit voir s’ouvrir le cratère d’un volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux; car cette pluie d’étoiles sème en tous lieux la mort: chaque goutte de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue. La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense cri d’épouvante. La terreur est au comble, chacun fuit; la crainte du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse... les campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flamboyaient allumées par les foudres de Jéhovah. Adoniram, éperdu, court çà et là pour rallier ses ouvriers et fermer la gueule à l’abîme inépuisable; mais il n’entend que des plaintes et des malédictions; il ne rencontre que des cadavres: le reste est dispersé. Soliman seul est demeuré impassible sur son trône; la reine est restée calme à ses côtés. Ils font encore briller dans ces ténèbres le diadème et le sceptre. «Jéhovah l’a châtié! dit Soliman à son hôtesse... et il me punit, par la mort de mes sujets, de ma faiblesse, de mes complaisances pour un monstre d’orgueil. -La vanité qui immole tant de victimes est criminelle, prononça la reine. Seigneur, vous auriez pu périr durant cette infernale épreuve: l’airain pleuvait autour de nous. -Et vous étiez là! Et ce vil suppôt de Baal a mis en péril une vie si précieuse! Partons, reine; votre péril m’a seul inquiété.» Adoniram, qui passait près d’eux, l’entendit; il s’éloigna en rugissant de douleur. Plus loin, il avisa un groupe d’ouvriers qui l’accablaient de mépris, de calomnies et de malédictions. Il fut rejoint par le Syrien Phanor, qui lui dit: «Tu es grand; la fortune t’a trahi; mais elle n’a pas eu les maçons pour complices.» Amrou le Phénicien le rejoignit à son tour et lui dit: «Tu es grand, et tu serais vainqueur, si chacun eût fait son devoir comme les charpentiers.» Et le juif Méthouzaël lui dit: «Les mineurs ont fait leur devoir; mais ce sont ces ouvriers étrangers qui, par leur ignorance, ont compromis l’entreprise. Courage! une oeuvre plus grande nous vengera de cet échec. -Ah! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que J’aie trouvés...» Il lui fut facile d’éviter les rencontres; chacun se détournait de lui, et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface n’éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni: «Il m’abandonne à son tour...» murmura- t-il avec tristesse. Le maître restait seul au bord de la fournaise. «Déshonoré! s’écria-t-il avec amertume; voilà le fruit d’une existence austère, laborieuse et vouée à la gloire d’un prince ingrat! Il me condamne, et mes frères me renient! Et cette reine, cette femme... elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris... j’ai dû le subir! Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre? Seul! je suis seul et maudit. L’avenir est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance, et cherche-la dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave!» Il s’avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et pétille au contact de l’humidité. Peut-être que la lave tressaillait sur des cadavres. D’épais tourbillons de fumée violette et fauve se dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de cette lugubre aventure. C’est là que ce géant foudroyé tomba assis sur la terre et s’abîma dans sa méditation... l’oeil fixé sur ces tourbillons enflammés qui pouvaient s’incliner et l’étouffer au premier souffle du vent. Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les yeux éblouis d’Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de géants, des blocs d’or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles s’emparèrent de son imagination en délire, et il lui sembla que du sein des flammes s’élevait une voix retentissante et grave qui prononçait son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d’Adoniram. Autour de lui, personne... Il contemple avidement la tourbe enflammée, et murmure: «La voix du peuple m’appelle!» Sans détourner la vue, il se soulève sur un genou, étend la main, et distingue au centre des fumées rouges une forme humaine indistincte, colossale, qui semble s’épaissir dans les flammes, s’assembler, puis se désunir et se confondre. Tout s’agite et flamboie à l’entour; ... elle seule se fixe, tour à tour obscure dans la vapeur lumineuse, ou claire et éclatante au sein d’un amas de fuligineuses vapeurs. Elle se dessine, cette figure, elle acquiert du relief, elle grandit encore en s’approchant, et Adoniram, épouvanté, se demande quel est ce bronze qui est doué de la vie. Le fantôme s’avance. Adoniram le contemple avec stupeur. Son buste gigantesque est revêtu d’une dalmatique sans manches; ses bras nus sont ornés d’anneaux de fer; sa tête bronzée, qu’encadre une barbe carrée, tressée et frisée à plusieurs rangs,... sa tête est coiffée d’une mitre vermeille; il tient à la main un marteau. Ses grands yeux, qui brillent, s’abaissent sur Adoniram avec douceur, et d’un son de voix qui semble arraché aux entrailles du bronze: «Réveille ton âme, dit-il; lève-toi, mon fils. Viens, suis-moi. J’ai vu les maux de ma race, et je l’ai prise en pitié... -Esprit, qui donc es-tu? -L’ombre du père de tes pères, l’aïeul de ceux qui travaillent et qui souffrent. Viens, quand ma main aura glissé sur ton front, tu respireras dans la flamme. Sois sans crainte, comme tu fus sans faiblesse...» Soudain, Adoniram se sentit enveloppé d’une chaleur pénétrante qui l’animait sans l’embraser; l’air qu’il aspirait était plus subtil; un ascendant invincible l’entraînait vers le brasier où déjà plongeait son mystérieux compagnon. «Où suis-je? Quel est ton nom? Où m’entraînes-tu? murmura-t-il. -Au centre de la terre... dans l’âme du monde habité; là s’élève le palais souterrain d’Hénoch, notre père, que l’Égypte appelle Hermès, que l’Arabie honore sous le nom d’Édris. -Puissances immortelles! s’écria Adoniram; ô mon seigneur! est-il donc vrai? vous seriez... -Ton aïeul, homme... artiste, ton maître et ton patron: je fus Tubal-Kaïn.» Plus ils s’avançaient dans la profonde région du silence et de la nuit, plus Adoniram doutait de lui-même et de la réalité de ses impressions. Peu à peu, distrait de lui-même, il subit le charme de l’inconnu, et son âme, attachée tout entière à l’ascendant qui le dominait, fut toute à son guide mystérieux. Aux régions humides et froides avait succédé une atmosphère tiède et raréfiée; la vie intérieure de la terre se manifestait par des secousses, par des bourdonnements singuliers; des battements sourds, réguliers, périodiques, annonçaient le voisinage du coeur du monde; Adoniram le sentait battre avec une force croissante, et il s’étonnait d’errer parmi des espaces infinis; il cherchait un appui, ne le trouvait pas, et suivait sans la voir l’ombre de Tubal-Kaïn, qui gardait le silence. Après quelques instants qui lui parurent longs comme la vie d’un patriarche, il découvrit au loin un point lumineux. Cette tache grandit, grandit, s’approcha, s’étendit en longue perspective, et l’artiste entrevit un monde peuplé d’ombres qui s’agitaient livrées à des occupations qu’il ne comprit pas. Ces clartés douteuses vinrent enfin expirer sur la mitre éclatante et sur la dalmatique du fils de Kaïn. En vain Adoniram s’efforça-t-il de parler: la voix expirait dans sa poitrine oppressée; mais il reprit haleine en se voyant dans une large galerie d’une profondeur incommensurable, très-large, car on n’en découvrait point les parois, et portée sur une avenue de colonnes si hautes, qu’elles se perdaient au-dessus de lui dans les airs, et la voûte qu’elles portaient échappait à la vue. Soudain il tressaillit; Tubal-Kaïn parlait: «Tes pieds foulent la grande pierre d’émeraude qui sert de racine et de pivot à la montagne de Kaf; tu as abordé le domaine de tes pères. Ici règne sans partage la lignée de Kaïn. Sous ces forteresses de granit, au milieu de ces cavernes inaccessibles, nous avons pu trouver enfin la liberté. C’est là qu’expire la tyrannie jalouse d’Adonaï, là qu’on peut, sans périr, se nourrir des fruits de l’Arbre de la Science.» Adoniram exhala un long et doux soupir: il lui semblait qu’un poids accablant, qui toujours l’avait courbé dans la vie, venait de s’évanouir pour la première fois. Tout à coup la vie éclate; des populations apparaissent à travers ces hypogées: le travail les anime, les agite; le joyeux fracas des métaux résonne; des bruits d’eaux jaillissantes et de vents impétueux s’y mêlent; la voûte éclaircie s’étend comme un ciel immense d’où se précipitent sur les plus vastes et les plus étranges ateliers des torrents d’une lumière blanche, azurée, et qui s’irise en tombant sur le sol. Adoniram traverse une foule livrée à des labeurs dont il ne saisit pas le but; cette clarté, cette coupole céleste dans les entrailles de la terre l’étonne; il s’arrête. «C’est le sanctuaire du feu, lui dit Tubal-Kaïn; de là provient la chaleur de la terre, qui, sans nous, périrait de froid. Nous préparons les métaux, nous les distribuons dans les veines de la planète, après en avoir liquéfié les vapeurs. «Mis en contact et entrelacés sur nos têtes, les filons de ces divers éléments dégagent des esprits contraires qui s’enflamment et projettent ces vives lumières... éblouissantes pour tes yeux imparfaits. Attirés par ces courants, les sept métaux se vaporisent à l’entour, et forment ces nuages de sinople, d’azur, de pourpre, d’or, de vermeil et d’argent qui se meuvent dans l’espace, et reproduisent les alliages dont se composent la plupart des minéraux et des pierres précieuses. Quand la coupole se refroidit, ces nuées condensées font pleuvoir une grêle de rubis, d’émeraudes, de topazes, d’onyx, de turquoises, de diamants, et les courants de la terre les emportent avec des amas de scories: les granits, les silex, les calcaires qui, soulevant la surface du globe, la rendent bosselée de montagnes. Ces matières se solidifient en approchant du domaine des hommes... et à la fraîcheur du soleil d’Adonaï, fourneau manqué qui n’aurait même pas la force de cuire un oeuf. Aussi, que deviendrait la vie de l’homme si nous ne lui faisions passer en secret l’élément du feu, emprisonné dans les pierres, ainsi que le fer propre à retirer l’étincelle?» Ces explications satisfaisaient Adoniram et l’étonnaient. Il s’approcha des ouvriers sans comprendre comment ils pouvaient travailler sur des fleurs d’or, d’argent, de cuivre, de fer, les séparer, les endiguer et les tamiser comme l’onde. «Ces éléments, répondit à sa pensée Tubal-Kaïn, sont liquéfiés par la chaleur centrale: la température où nous vivons ici est à peu près une fois plus forte que celle des fourneaux où tu dissous la fonte.» Adoniram, épouvanté, s’étonna de vivre. «Cette chaleur, reprit Tubal-Kaïn, est la température naturelle des âmes qui furent extraites de l’élément du feu. Adonaï plaça une étincelle imperceptible au centre du moule de terre dont il s’avisa de faire l’homme, et cette parcelle a suffi pour échauffer le bloc, pour l’animer et le rendre pensant; mais, là-haut, cette âme lutte contre le froid: de là, les limites étroites de vos facultés; puis il arrive que l’étincelle est entraînée par l’attraction centrale, et vous mourez.» La création ainsi expliquée causa un mouvement de dédain à Adoniram. «Oui, continua son guide; c’est un dieu moins fort que subtil, et plus jaloux que généreux, le dieu Adonaï! Il a créé l’homme de boue, en dépit des génies du feu; puis, effrayé de son oeuvre et de leurs complaisances pour cette triste créature, il l’a, sans pitié pour leurs larmes, condamnée à mourir. Voilà le principe du différend qui nous divise: toute la vie terrestre procédant du feu est attirée par le feu qui réside au centre. Nous avions voulu qu’en retour le feu central fût attiré par la circonférence et rayonnât au dehors: cet échange de principes était la vie sans fin. «Adonaï, qui règne autour des mondes, mura la terre et intercepta cette attraction externe. Il en résulte que la terre mourra comme ses habitants. Elle vieillit déjà; la fraîcheur la pénètre de plus en plus; des espèces entières d’animaux et de plantes ont disparu; les races s’amoindrissent, la durée de la vie s’abrège, et des sept métaux primitifs, la terre, dont la moelle se congèle et se dessèche, n’en reçoit déjà plus que cinq. (6) Le soleil lui-même pâlit; il doit s’éteindre dans cinq ou six milliers d’années. Mais ce n’est point à moi seul, ô mon fils, qu’il appartient de te révéler ces mystères: tu les entendras de la bouche des hommes, tes ancêtres.» VII Le Monde Souterrain. Ils pénétrèrent ensemble dans un jardin éclairé des tendres lueurs d’un feu doux, peuplé d’arbres inconnus dont le feuillage, formé de petites langues de flammes, projetait, au lieu d’ombre, des clartés plus vives sur le sol d’émeraudes, diapré de fleurs d’une forme bizarre, et de couleurs d’une vivacité surprenante. Écloses du feu intérieur dans le terrain des métaux, ces fleurs en étaient les émanations les plus fluides et les plus pures. Ces végétations arborescentes du métal en fleur rayonnaient comme des pierreries, et exhalaient des parfums d’ambre, de benjoin, de myrrhe et d’encens. Non loin serpentaient des ruisseaux de naphte, fertilisant les cinabres, la rose de ces contrées souterraines. Là se promenaient quelques vieillards géants, sculptés à la mesure de cette nature exubérante et forte. Sous un dais de lumière ardente, Adoniram découvrit une rangée de colosses, assis à la file, et reproduisant les costumes sacrés, les proportions sublimes et l’aspect imposant des figures qu’il avait jadis entrevues dans les cavernes du Liban. Il devina la dynastie disparue des princes d’Hénochia. Il revit autour d’eux, accroupis, les cynocéphales, les lions ailés, les griffons, les sphinx souriants et mystérieux, espèces condamnées, balayées par le déluge, et immortalisées par la mémoire des hommes. Ces esclaves androgynes supportaient les trônes massifs, monuments inertes, dociles, et pourtant animés. Immobiles comme le repos, les princes fils d’Adam semblaient rêver et attendre. Parvenu à l’extrémité de la lignée, Adoniram, qui marchait toujours, dirigeait ses pas vers une énorme pierre carrée et blanche comme la neige... Il allait poser le pied sur cet incombustible rocher d’amiante. «Arrête! s’écria Tubal-Kaïn, nous sommes sous la montagne de Sérendib; tu vas fouler la tombe de l’in-connu, du premier né de la terre. Adam sommeille sous ce linceul, qui le préserve du feu. Il ne doit se relever qu’au dernier jour du monde; sa tombe captive contient notre rançon. Mais écoute: notre père commun t’ap pelle.» Kaïn était accroupi dans une posture pénible; il se souleva. Sa beauté est surhumaine, son oeil triste, et sa lèvre pâle. Il est nu; autour de son front soucieux s’enroule un serpent d’or, en guise de diadème... l’homme errant semble encore harassé: «Que le sommeil et la mort soient avec toi, mon fils! Race industrieuse et opprimée, c’est par moi que tu souffres. Héva fut ma mère; Éblis, l’ange de lumière, a glissé dans son sein l’étincelle qui m’anime et qui a régénéré ma race; Adam, pétri de limon et dépositaire d’une âme captive, Adam m’a nourri. Enfant des Éloïms, (7) j’aimai cette ébauche d’Adonaï, et j’ai mis au service des hommes ignorants et débiles l’esprit des génies qui résident en moi. J’ai nourri mon nourricier sur ses vieux jours, et bercé l’enfance d’Habel... qu’ils appelaient mon frère. Hélas! hélas! «Avant d’enseigner le meurtre à la terre, j’avais connu l’ingratitude, l’injustice et les amertumes qui corrompent le coeur. Travaillant sans cesse, arrachant notre nourriture au sol avare, inventant, pour le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à produire, faisant renaître pour eux, au sein de l’abondance, cet Éden qu’ils avaient perdu; j’avais fait de ma vie un sacrifice. O comble d’iniquité! Adam ne m’aimait pas! Héva se souvenait d’avoir été bannie du paradis pour m’avoir mis au monde, et son coeur, fermé par l’intérêt, était tout à son Habel. Lui, dédaigneux et choyé, me considérait comme le serviteur de chacun; Adonaï était avec lui, que fallait-il de plus? Aussi, tandis que j’arrosais de mes sueurs la terre où il se sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en sommeillant sous les sycomores. Je me plains: nos parents invoquent l’équité de Dieu: nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des gerbes de blé que j’avais fait éclore, les prémices de l’été! le mien est rejeté avec mépris... c’est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le droit d’oppression aux esprits vulgaires. Tu sais le reste; mais ce que tu ignores, c’est que la réprobation d’Adonaï, me condamnant à la stérilité, donnait pour épouse au jeune Habel notre soeur Aclinia dont j’étais aimé. De là provint la première lutte des djinns ou enfants des Éloïms, issus de l’élément du feu, contre les fils d’Adonaï, engendrés du limon. «J’éteignis le flambeau d’Habel... Adam se vit renaître plus tard dans la postérité de Seth; et, pour effacer mon crime, je me suis fait bienfaiteur des enfants d’Adam. C’est à notre race, supérieure à la leur, qu’ils doivent tous les arts, l’industrie et les éléments des sciences. Vains efforts! en les instruisant, nous les rendions libres... Adonaï ne m’a jamais pardonné, et c’est pourquoi il me fait un crime, sans pardon, d’avoir brisé un vase d’argile, lui qui, dans les eaux du déluge, a noyé tant de milliers d’hommes! lui qui, pour les décimer, leur a suscité tant de tyrans!» Alors la tombe d’Adam parla: «C’est toi, dit la voix profonde, toi qui as enfanté le meurtre; Dieu poursuit, dans mes enfants, le sang d’Héva dont tu sors et que tu as versé! c’est à cause de toi que Jéhovah a suscité des prêtres qui ont immolé les hommes, et des rois qui ont sacrifié des prêtres et des soldats. Un jour, il fera naître des empereurs pour broyer les peuples, les prêtres et les rois eux-mêmes, et la postérité des nations dira: Ce sont les fils de Kaïn!» Le fils d’Héva s’agita, désespéré. «Lui aussi! s’écria-t-il; jamais il n’a pardonné. -Jamais!...» répondit la voix; et des profondeurs de l’abîme on l’entendit gémir encore: «Habel mon fils, Habel, Habel!... qu’as- tu fait de ton frère Habel?...» Kaïn roula sur le sol, qui retentit, et les convulsions du désespoir lui déchiraient la poitrine... Tel est le supplice de Kaïn, parce qu’il a versé le sang. Saisi de respect, d’amour, de compassion et d’horreur, Adoniram se détourna. «Qu’avais-je fait moi? dit, en secouant sa tête coiffée d’une tiare élevée, le vénérable Hénoch. Les hommes erraient comme des troupeaux; je leur appris à tailler les pierres, à bâtir des édifices, à se grouper dans les villes. Le premier, je leur ai révélé le génie des sociétés. J’avais rassemblé des brutes;... je laissai une nation dans ma ville d’Hénochia, dont les ruines étonnent encore les races dégénééres[sic]. C’est grâce à moi que Soliman dresse un temple à l’honneur d’Adonaï, et ce temple fera sa perte, car le Dieu des Hébreux, ô mon fils! a reconnu mon génie dans l’oeuvre de tes mains.» Adoniram contempla cette grande ombre: Hénoch avait la barbe longue et tressée; sa tiare, ornée de bandes rouges et d’une double rangée d’étoiles, était surmontée d’une pointe terminée en bec de vautour. Deux bandelettes à franges retombaient sur ses cheveux et sa tunique. D’une main il tenait un long sceptre, et de l’autre une équerre. Sa stature colossale dépassait celle de son père Kaïn. Près de lui se tenaient Irad et Maviaël, coiffés de simples bandelettes. Des anneaux s’enroulaient autour de leurs bras: l’un avait jadis emprisonné les fontaines; l’autre avait équarri les cèdres. Mathusaël avait imaginé les caractères écrits et laissé des livres dont s’empara depuis Édris, qui les enfouit dans la terre; les livres du Tau... Mathusaël avait sur l’épaule un pallium hiératique; un parazonium armait son flanc, et sur sa ceinture éclatante brillait en traits de feu le T symbolique qui rallie les ouvriers issus des génies du feu. Tandis qu’Adoniram contemplait les traits souriants de Lamech, dont les bras étaient couverts par des ailes repliées d’où sortaient deux longues mains appuyées sur la tête de deux jeunes gens accroupis, Tubal-Kaïn, quittant son protégé, avait pris place sur son trône de fer. «Tu vois la face vénérable de mon père, dit- il à Adoniram. Ceux-ci, dont il caresse la chevelure, sont les enfants d’Ada: Jabel, qui dressa des tentes et apprit à coudre la peau des chameaux, et Jubal, mon frère, qui le premier tendit les cordes du cinnor, de la harpe, et sut en tirer des sons. -Fils de Lamech et de Sella, répondit Jubal d’une voix harmonieuse comme les vents du soir, tu es plus grand que tes frères, et tu règnes sur tes aïeux. C’est de toi que procèdent les arts de la guerre et de la paix. Tu as réduit les métaux, tu as allumé la première forge. En donnant aux humains l’or, l’argent, le cuivre et l’acier, tu as remplacé par eux l’arbre de science. L’or et le fer les élèveront au comble de la puissance, et leur seront assez funestes pour nous venger d’Adonaï. Honneur à Tubal-Kaïn!» Un bruit formidable répondit de toute part à cette exclamation, répétée au loin par les légions de gnomes, qui reprirent leurs travaux avec une ardeur nouvelle. Les marteaux retentirent sous les voûtes des usines éternelles, et Adoniram... l’ouvrier, dans ce monde où les ouvriers étaient rois, ressentit une allégresse et un orgueil profonds. «Enfant de la race des Eloïms, lui dit Tubal-Kaïn, reprends courage, ta gloire est dans la servitude. Tes ancêtres ont rendu redoutable l’industrie humaine, et c’est pourquoi notre race a été condamnée. Elle a combattu deux mille ans; on n’a pu nous détruire, parce que nous sommes d’une essence immortelle; on a réussi à nous vaincre, parce que le sang d’Héva se mêlait à notre sang. Tes aïeux, mes descendants, furent préservés des eaux du déluge. Car, tandis que Jéhovah, préparant notre destruction, les amoncelait dans les réservoirs du ciel, j’ai appelé le feu à mon secours et précipité de rapides courants vers la surface du globe. Par mon ordre, la flamme a dissous les pierres et creusé de longues galeries propres à nous servir de retraites. Ces routes souterraines aboutissaient dans la plaine de Giseh, non loin de ces rivages où s’est élevée depuis la cité de Memphis. Afin de préserver ces galeries de l’invasion des eaux, j’ai réuni la race des géants, et nos mains ont élevé une immense pyramide qui durera autant que le monde. Les pierres en furent cimentées avec du bitume impénétrable; et l’on n’y pratiqua d’autre ouverture qu’un étroit couloir fermé par une petite porte que je murai moimême au dernier jour du monde ancien. «Des demeures souterraines furent creusées dans le roc: on y pénétrait en descendant dans un abîme; elles s’échelonnaient le long d’une galerie basse aboutissant aux régions de l’eau que j’avais emprisonnée dans un grand fleuve propre à désaltérer les hommes et les troupeaux enfouis dans ces retraites. Au delà de ce fleuve, j’avais réuni dans un vaste espace éclairé par le frottement des métaux contraires les fruits végétaux qui se nourrissent de la terre. «C’est là que vécurent à l’abri des eaux les faibles débris de la lignée de Kaïn. Toutes les épreuves que nous avions subies et traversées, il fallut les subir encore pour revoir la lumière, quand les eaux eurent regagné leur lit. Ces routes étaient périlleuses, le climat intérieur dévore. Durant l’aller et le retour, nous laissâmes dans chaque région quelques compagnons. Seul, à la fin, je survécus avec le fils que m’avait donné ma soeur Noéma. «Je rouvris la pyramide, et j’entrevis la terre. Quel changement! Le désert... des animaux rachitiques, des plantes rabougries, un soleil pâle et sans chaleur, et çà et là des amas de boue inféconde où se traînaient des reptiles. Soudain un vent glacial et chargé de miasmes infects pénètre dans ma poitrine et la dessèche. Suffoqué, je le rejette, et l’aspire encore pour ne pas mourir. Je ne sais quel poison froid circule dans mes veines; ma vigueur expire, mes jambes fléchissent, la nuit m’environne, un noir frisson s’empare de moi. Le climat de la terre était changé, le sol refroidi ne dégageait plus assez de chaleur pour animer ce qu’il avait fait vivre autrefois. Tel qu’un dauphin enlevé du sein des mers et lancé sur le sable, je sentais mon agonie, et je compris que mon heure était venue... «Par un suprême instinct de conservation, je voulus fuir, et rentrant sous la pyramide, j’y perdis connaissance. Elle fut mon tombeau; mon âme alors délivrée, attirée par le feu intérieur, revint trouver celles de mes pères. Quant à mon fils, à peine adulte, il grandissait encore; il put vivre, mais sa croissance s’arrêta. «Il fut errant suivant la destinée de notre race, et la femme de Cham, (8) second fils de Noé, le trouva plus beau que le fils des hommes. Il la connut: elle mit au monde Koûs, le père de Nemrod, qui enseigna à ses frères l’art de la chasse et fonda Babylone. Ils entreprirent d’élever la tour de Babel; dès lors, Adonaï reconnut le sang de Kaïn et recommença à le persécuter. La race de Nemrod fut de nouveau dispersée. La voix de mon fils achèvera pour toi cette douloureuse histoire.» Adoniram chercha autour de lui le fils de Tubal-Kaïn d’un air inquiet. «Tu ne le reverras point, repartit le prince des esprits du feu, l’âme de mon enfant est invisible, parce qu’il est mort après le déluge, et que sa forme corporelle appartient à la terre. Il en est ainsi de ses descendants, et ton père, Adoniram, est errant dans l’air enflammé que tu respires... Oui, ton père... -Ton père, oui, ton père..., redit comme un écho, mais avec un accent tendre, une voix qui passa comme un baiser sur le front d’Adoniram.» Et se retournant l’artiste pleura. «Console-toi, dit Tubal-Kaïn; il est plus heureux que moi. Il t’a laissé au berceau, et, comme ton corps n’appartient pas encore à la terre, il jouit du bonheur d’en voir l’image. Mais sois attentif aux paroles de mon fils.» Alors une voix parla: «Seul parmi les génies mortels de notre race, j’ai vu le monde avant et après le déluge, et j’ai contemplé la face d’Adonaï. J’espérais la naissance d’un fils, et la froide bise de la terre vieillie oppressait ma poitrine. Une nuit Dieu m’apparaît: sa face ne peut être décrite. Il me dit: «-Espère... «Dépourvu d’expérience, isolé dans un monde inconnu, je répliquai timide: «-Seigneur, je crains... «Il reprit: -Cette crainte sera ton salut. Tu dois mourir; ton nom sera ignoré de tes frères et sans écho dans les âges; de toi va naître un fils que tu ne verras pas. De lui sortiront des êtres perdus parmi la foule comme les étoiles errantes à travers le firmament. Souche de géants, j’ai humilié ton corps; tes descendants naîtront faibles; leur vie sera courte; l’isolement sera leur partage. L’âme des génies conservera dans leur sein sa précieuse étincelle, et leur grandeur fera leur supplice. Supérieurs aux hommes, ils en seront les bienfaiteurs et se verront l’objet de leurs dédains; leurs tombes seules seront honorées. Méconnus durant leur séjour sur la terre, ils posséderont l’âpre sentiment de leur force, et ils l’exerceront pour la gloire d’autrui. Sensibles aux malheurs de l’humanité, ils voudront les prévenir, sans se faire écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, ils échoueront à surmonter ces tyrans méprisables. Supérieurs par leur âme, ils seront le jouet de l’opulence et de la stupidité heureuse. Ils fonderont la renommée des peuples et n’y participeront pas de leur vivant. Géants de l’intelligence, flambeaux du savoir, organes du progrès, lumières des arts, instruments de la liberté, eux seuls resteront esclaves, dédaignés, solitaires. Coeurs tendres, ils seront en butte à l’envie; âmes énergiques, ils seront paralysés pour le bien... Ils se méconnaîtront entre eux. «-Dieu cruel! m’écriai-je; du moins leur vie sera courte et l’âme brisera le corps. -Non, car ils nourriront l’espérance, toujours déçue, ravivée sans cesse, et plus ils travailleront à la sueur de leur front, plus les hommes seront ingrats. Ils donneront toutes les joies et recevront toutes les douleurs; le fardeau de labeurs dont j’ai chargé la race d’Adam s’appesantira sur leurs épaules; la pauvreté les suivra, la famille sera pour eux compagne de la faim. Complaisants ou rebelles, ils seront constamment avilis, ils travailleront pour tous, et dépenseront en vain le génie, l’industrie et la force de leurs bras. «Jéhovah dit; mon coeur fut brisé; je maudis la nuit qui m’avait rendu père, et j’expirai.» Et la voix s’éteignit, laissant derrière elle une longue traînée de soupirs. «Tu le vois, tu l’entends, repartit Tubal-Kaïn, et notre exemple t’est offert. Génies bienfaisants, auteurs de la plupart des conquêtes intellectuelles dont l’homme est si fier, nous sommes à ses yeux les maudits, les démons, les esprits du mal. Fils de Kaïn! subis ta destinée; porte-la d’un front imperturbable, et que le Dieu vengeur soit atterré de ta constance. Sois grand devant les hommes et fort devant nous: je t’ai vu près de succomber, mon fils, et j’ai voulu soutenir ta vertu. Les génies du feu viendront à ton aide; ose tout; tu es réservé à la perte de Soliman, ce fidèle serviteur d’Adonaï. De toi naîtra une souche de rois qui restaureront sur la terre, en face de Jéhovah, le culte négligé du feu, cet élément sacré. Quand tu ne seras plus sur la terre, là milice infatigable des ouvriers se ralliera à ton nom, et la phalange des travailleurs, des penseurs abaissera un jour la puissance aveugle des rois, ces ministres despotiques d’Adonaï. Va, mon fils, accomplis tes destinées...» A ces mots, Adoniram se sentit soulevé; le jardin des métaux, ses fleurs étincelantes, ses arbres de lumière, les ateliers immenses et radieux des gnomes, les ruisseaux éclatants d’or, d’argent, de cadmium, de mercure et de naphte se confondirent sous ses pieds en un large sillon de lumière en un rapide fleuve de feu. Il comprit qu’il filait dans l’espace avec la rapidité d’une étoile. Tout s’obscurcit graduellement: le domaine de ses aïeux lui apparut un instant tel qu’une planète immobile au milieu d’un ciel assombri, un vent frais frappa son visage, il ressentit une secousse, jeta les yeux autour de lui, et se retrouva couché sur le sable, au pied du moule de la mer d’airain, entouré de la lave à demi refroidie, qui projetait encore dans les brumes de la nuit une lueur roussâtre. Un rêve! se dit-il; était-ce donc un rêve? Malheureux! ce qui n’est que trop vrai, c’est la perte de mes espérances, la ruine de mes projets, et le déshonneur qui m’attend au lever du soleil... Mais la vision se retrace avec tant de netteté, qu’il suspecte le doute même dont il est saisi. Tandis qu’il médite, il relève les yeux et reconnaît devant lui l’ombre colossale de Tubal-Kaïn: «Génie du feu, s’écrie-t-il, reconduis-moi dans le fond des abîmes. La terre cachera mon opprobre. -Est-ce ainsi que tu suis mes préceptes? réplique l’ombre d’un ton sévère. Point de vaines paroles; la nuit s’avance, bientôt l’oeil flamboyant d’Adonaï va parcourir la terre; il faut se hâter. «Faible enfant! t’aurais-je abandonné dans une heure si périlleuse? Sois sans crainte; tes moules sont remplis: la fonte, en élargissant tout à coup l’orifice du four muré de pierres trop peu réfractaires, a fait irruption, et le trop plein a jailli par- dessus les bords. Tu as cru à une fissure, perdu la tête, jeté de l’eau, et le jet de fonte s’est étoilé. -Et comment affranchir les bords de la vasque de ces bavures de fonte qui y ont adhéré? -La fonte est poreuse et conduit moins bien la chaleur que ne le ferait l’acier. Prends un morceau de fonte, chauffe-le par un bout, refroidis-le par l’autre, et frappe un coup de masse: le morceau cassera juste entre le chaud et le froid. Les terres et les cristaux sont dans le même cas. -Maître, je vous écoute. -Par Eblis! mieux vaudrait me deviner. Ta vasque est brûlante encore; refroidis brusquement ce qui déborde les contours, et sépare les bavures à coups de marteau. -C’est qu’il faudrait une vigueur... -Il faut un marteau. Celui de Tubal-Kaïn a ouvert le cratère de l’Etna pour donner un écoulement aux scories de nos usines. Adoniram entendit le bruit d’un morceau de fer qui tombe; il se baissa et ramassa un marteau pesant, mais parfaitement équilibré pour la main. Il voulut exprimer sa reconnaissance; l’ombre avait disparu, et l’aube naissante avait commencé à dissoudre le feu des étoiles. Un moment après, les oiseaux qui préludaient à leurs chants prirent la fuite au bruit du marteau d’Adoniram, qui, frappant à coups redoublés sur les bords de la vasque, troublait seul le profond silence qui précède la naissance du jour. Cette séance avait vivement impressionné l’auditoire, qui s’accrut le lendemain. On avait parlé des mystères de la montagne de Kaf, qui intéressent toujours vivement les Orientaux. Pour moi, cela m’avait paru aussi classique que la descente d’Énée aux enfers. VIII Le Lavoir De Siloë. Le conteur reprit: C’était l’heure où le Thabor projette son ombre matinale sur le chemin montueux de Bectanie: quelques nuages blancs et diaphanes erraient dans les plaines du ciel, adoucissant la clarté du matin; la rosée azurait encore le tissu des prairies; la brise accompagnait de son murmure dans le feuillage la chanson des oiseaux qui bordaient le sentier de Moria; l’on entrevoyait de loin les tuniques de lin et les robes de gaze d’un cortége de femmes qui, traversant un pont jeté sur le Cédron, gagnèrent les bords d’un ruisseau qu’alimente le lavoir de Siloë. Derrière elles marchaient huit Nubiens portant un riche palanquin, et deux chameaux qui cheminaient chargés en balançant la tête. La litière était vide; car ayant, dès l’aurore, quitté, avec ses femmes, les tentes où elle s’était obstinée à demeurer avec sa suite hors des murs de Jérusalem, la reine de Saba, pour mieux goûter le charme de ces fraîches campagnes, avait mis pied à terre. Jeunes et jolies pour la plupart, les suivantes de Balkis se rendaient de bonne heure à la fontaine pour laver le linge de leur maîtresse, qui, vêtue aussi simplement que ses compagnes, les précédait gaiement avec sa nourrice, tandis que, sur ses pas, cette jeunesse babillait à qui mieux mieux. «Vos raisons ne me touchent pas, ma fille, disait la nourrice; ce mariage me paraît une folie grave; et si l’erreur est excusable, c’est pour le plaisir qu’elle donne. -Morale édifiante! Si le sage Soliman vous entendait... -Est-il donc si sage, n’étant plus jeune, de convoiter la rose des Sabéens? -Des flatteries! Bonne Sarahil, tu t’y prends trop matin. -N’éveillez pas ma sévérité encore endormie; je dirais... -Eh bien, dis... -Que vous aimez Soliman; et vous l’auriez mérité. -Je ne sais... répondit la jeune reine en riant; je me suis sérieusement questionnée à cet égard, et il est probable que le roi ne m’est pas indifférent. -S’il en était ainsi, vous n’eussiez point examiné ce point délicat avec tant de scrupule. Non, vous combinez une alliance... politique et vous jetez des fleurs sur l’aride sentier des convenances. Soliman a rendu vos États, comme ceux de tous ses voisins, tributaires de sa puissance, et vous rêvez le dessein de les affranchir en vous donnant un maître dont vous comptez faire un esclave. Mais prenez garde... -Qu’ai-je à craindre? il m’adore. -Il professe envers sa noble personne une passion trop vive pour que ses sentiments à votre égard dépassent le désir des sens, et rien n’est plus fragile. Soliman est réfléchi, ambitieux et froid. -N’est-il pas le plus grand prince de la terre, le plus noble rejeton de la race de Sem dont je suis issue? Trouve dans le monde un prince plus digne que lui de donner des successeurs à la dynastie des Hémiarites! -La lignée des Hémiarites, nos aïeux, descend de plus haut que vous ne le pensez. Voyez-vous les enfants de Sem commander aux habitants de l’air?... Enfin, je m’en tiens aux prédictions des oracles: vos destinées ne sont point accomplies, et le signe auquel vous devez reconnaître votre époux n’a point apparu, la huppe n’a point encore traduit la volonté des puissances éternelles qui vous protégent. -Mon sort dépendra-t-il de la volonté d’un oiseau? -D’un oiseau unique au monde, dont l’intelligence n’appartient pas aux espèces connues; dont l’âme, le grand-prêtre me l’a dit, a été tirée de l’élément du feu. Ce n’est point un animal terrestre, et il relève des djinns (génies). -Il est vrai, repartit Balkis, que Soliman tente en vain de l’apprivoiser et lui présente inutilement ou l’épaule ou le poing. -Je crains qu’elle ne s’y repose jamais. Au temps où les animaux étaient soumis, et de ceux-là la race est éteinte, ils n’obéissaient point aux hommes créés du limon. Ils né relevaient que des dives, ou des djinns, enfants de l’air ou du feu... Soliman est de la race formée d’argile par Adonaï. -Et pourtant la huppe m’obéit...» Sarahil sourit en hochant la tête: princesse du sang des Hémiarites, et parente du dernier roi, la nourrice de la reine avait approfondi les sciences naturelles: sa prudence égalait sa discrétion et sa bonté. «Reine, ajouta-t- elle, il est des secrets supérieurs à votre âge, et que les filles de notre maison doivent ignorer avant leur mariage. Si la passion les égare, et les fait déchoir, ces mystères leur restent fermés, afin que le vulgaire des hommes en soit éternellement exclu. Qu’il vous suffise de le savoir: Hud-Hud, cette huppe renommée, ne reconnaîtra pour maître que l’époux réservé à la princesse de Saba. -Vous me ferez maudire cette tyrannie emplumée. -Oui peut-être vous sauvera d’un despote armé du glaive. -Soliman a reçu ma parole, et à moins d’attirer sur nous de justes ressentiments... Sarahil, le sort en est jeté; les délais expirent, et ce soir même... -La puissance des Eloïms (les dieux) est grande...» murmura la nourrice. Pour rompre l’entretien, Balkis, se détournant, se mit à cueillir des jacinthes, des mandragores, des cyclamens qui diapraient le vert de la prairie, et la huppe qui l’avait suivie en voletant piétinait autour d’elle avec coquetterie, comme si elle eût cherché son pardon. Ce repos permit aux femmes attardées de rejoindre leur souveraine. Elles parlaient entre elles du temple d’Adonaï, dont on découvrait les murs, et de la mer d’airain, texte de toutes les conversations depuis quatre jours. La reine s’empara de ce nouveau sujet, et ses suivantes, curieuses, l’entourèrent. De grands sycomores, qui étendaient au- dessus de leurs têtes de verdoyantes arabesques sur un fond d’azur, enveloppaient ce groupe charmant d’une ombre transparente. «Rien n’égale l’étonnement dont nous avons été saisis hier au soir, leur disait Balkis. Soliman lui-même en fut muet de stupeur. Trois jours auparavant, tout était perdu; maître Adoniram tombait foudroyé sur les ruines de son oeuvre. Sa gloire, trahie, s’écoulait à nos yeux avec les torrents de la lave révoltée; l’artiste était replongé dans le néant... Maintenant, son nom victorieux retentit sur les collines; ses ouvriers ont entassé au seuil de sa demeure un monceau de palmes, et il est plus grand que jamais dans Israël. -Le fracas de son triomphe, dit une jeune Sabéenne, a retenti jusqu’à nos tentes, et, troublées du souvenir de la récente catastrophe, ô reine! nous avons tremblé pour vos jours. Vos filles ignorent ce qui s’est passé. -Sans attendre le refroidissement de la fonte, Adoniram, ainsi me l’a-t-on conté, avait appelé dès le matin les ouvriers découragés. Les chefs mutinés l’entouraient; il les calme en quelques mots: durant trois jours ils se mettent à l’oeuvre, et dégagent les moules pour accélérer le refroidissement de la vasque que l’on croyait brisée. Un profond mystère couvre leur dessein. Le troisième jour, ces innombrables artisans, devançant l’aurore, soulèvent les taureaux et les lions d’airain avec des leviers que la chaleur du métal noircit encore. Ces blocs massifs sont entraînés sous la vasque et ajustés avec une promptitude qui tient du prodige; la mer d’airain, évidée, isolée de ses supports, se dégage et s’assied sur ses vingt-quatre cariatides; et tandis que Jérusalem déplore tant de frais inutiles, l’oeuvre admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l’ont accomplie. Soudain, les barrières dressées par les ouvriers s’abattent: la foule se précipite; le bruit se propage jus-qu’au palais. Soliman craint une sédition; il accourt, et je l’accompagne. Un peuple immense se presse sur nos pas. Cent mille ouvriers en délire et couronnés de palmes vertes nous accueillent. Soliman ne peut en croire ses yeux. La ville entière élève jusqu’aux nues le nom d’Adoniram. -Quel triomphe! et qu’il doit être heureux! -Lui! génie bizarre... âme profonde et mystérieuse! A ma demande, on l’appelle, on le cherche, les ouvriers se précipitent de tous côtés... vains efforts! Dédaigneux de sa victoire, Adoniram se cache; il se dérobe à la louange: l’astre s’est éclipsé. «Allons, dit Soliman, le roi du peuple nous a disgraciés.» Pour moi, en quittant ce champ de bataille du génie, j’avais l’âme triste et la pensée remplie du souvenir de ce mortel, si grand par ses oeuvres, plus grand encore par son absence en un moment pareil. -Je l’ai vu passer l’autre jour, reprit une vierge de Saba; la flamme de ses yeux a passé sur mes joues et les a rougies: il a la majesté d’un roi. -Sa beauté, poursuivit une de ses compagnes, est supérieure à celle des enfants des hommes; sa stature est imposante et son aspect éblouit. Tels ma pensée se représente les dieux et les génies. -Plus d’une, parmi vous, à ce que je suppose, unirait volontiers sa destinée à celle du noble Adoniram? -O reine! que sommes-nous devant la face d’un si haut personnage? Son âme est dans les nuées, et ce coeur si fier ne descendrait pas jusqu’à nous.» Des jasmins en fleur que dominaient des térébinthes et des acacias, parmi lesquels de rares palmiers inclinaient leurs chapiteaux blêmes, encadraient le lavoir de Siloë. Là, croissaient la marjolaine, les iris gris, le thym, la verveine et la rose ardente de Saaron. Sous ces massifs de buissons étoilés, s’étendaient, çà et là, des bancs séculaires au pied desquels gazouillaient des sources d’eau vive, tributaires de la fontaine. Ces lieux de repos étaient pavoisés de lianes qui s’enroulaient aux branches. Les apios aux grappes rougeâtres et parfumées, les glycines bleues s’élançaient, en festons musqués et gracieux, jusqu’aux cimes des pâles et tremblants ébéniers. Au moment où le cortége de la reine de Saba envahit les abords de la fontaine, surpris dans sa méditation, un homme assis sur le bord du lavoir, où il abandonnait une main aux caresses de l’onde, se leva, dans l’intention de s’éloigner. Balkis était devant lui; il leva les yeux au ciel, et se détourna plus vivement. Mais elle, plus rapide encore, et se plaçant devant lui: «Maître Adoniram, dit-elle, pourquoi m’éviter? -Je n’ai jamais recherché le monde, répondit l’artiste, et je crains le visage des rois. -S’offre-t-il donc en ce moment si terrible?» répliqua la reine avec une douceur pénétrante qui arracha un regard au jeune homme. Ce qu’il découvrit était loin de le rassurer. La reine avait déposé les insignes de la grandeur, et la femme, dans la simplicité de ses atours du matin, n’était que plus redoutable. Elle avait emprisonné ses cheveux sous le pli d’un long voile flottant; sa robe diaphane et blanche, soulevée par la brise curieuse, laissait entrevoir un sein moulé sur la conque d’une coupe. Sous cette parure simple, la jeunesse de Balkis semblait plus tendre, plus enjouée, et le respect ne contenait plus l’admiration ni le désir. Ces grâces touchantes qui s’ignoraient, ce visage enfantin, cet air virginal, exercèrent sur le coeur d’Adoniram une impression nouvelle et profonde. «A quoi bon me retenir, dit-il avec amertume; mes maux suffisent à mes forces, et vous n’avez à m’offrir qu’un surcroît de peines. Votre esprit est léger, votre faveur passagère, et vous n’en présentez le piége que pour tourmenter plus cruellement ceux qu’il a rendus captifs... Adieu, reine qui si vite oubliez, et qui n’enseignez pas votre secret.» Après ces derniers mots, prononcés avec mélancolie, Adoniram jeta un regard sur Balkis. Un trouble soudain la saisit. Vive par nature et volontaire par l’habitude du commandement, elle ne voulut pas être quittée. Elle s’arma de toute sa coquetterie pour répondre: «Adoniram, vous êtes un ingrat.» C’était un homme ferme; il ne se rendit pas. «Il est vrai; j’aurais tort de ne pas me souvenir: le désespoir m’a visité une heure dans ma vie, et vous l’avez mise à profit pour m’accabler auprès de mon maître, de mon ennemi. -Il était là!... murmura la reine honteuse et repentante. -Votre vie était en péril; j’avais couru me placer devant vous. -Tant de sollicitude en un péril si grand! observa la princesse, et pour quelle récompense!» La candeur, la bonté de la reine lui faisaient un devoir d’être attendrie, et le dédain mérité de ce grand homme outragé lui creusait une blessure saignante. «Quant à Soliman-Ben-Daoud, reprit le statuaire, son opinion m’inquiétait peu: race parasite, envieuse et servile, travestie sous la pourpre... Mon pouvoir est à l’abri de ses fantaisies. Quant aux autres qui vomissaient l’injure autour de moi, cent mille insensés sans force ni vertu, j’en fais moins de compte que d’un essaim de mouches bourdonnantes... Mais vous, reine, vous que j’avais seule distinguée dans cette foule, vous que mon estime avait placée si haut!... mon coeur, ce coeur que rien jusque-là n’avait touché, s’est déchiré, et je le regrette peu... Mais la société des humains m’est devenue odieuse. Que me font désormais des louanges ou des outrages, qui se suivent de si près, et se mêlent sur les mêmes lèvres comme l’absinthe et le miel! -Vous êtes rigoureux au repentir: faut-il implorer votre merci, et ne suffit-il pas... -Non; c’est le succès que vous courtisez: si j’étais à terre, votre pied foulerait mon front. -Maintenant?... A mon tour, non, et mille fois non. -Eh bien! laissez-moi briser mon oeuvre, la mutiler et replacer l’opprobre sur ma tête. Je reviendrai suivi des huées de la foule; et si votre pensée me reste fidèle, mon déshonneur sera le plus beau jour de ma vie. -Allez, faites!» s’écria Balkis avec un entraînement qu’elle n’eut pas le temps de réprimer. Adoniram ne put maîtriser un cri de joie, et la reine entrevit les conséquences d’un si redoutable engagement. Adoniram se tenait majestueux devant elle, non plus sous l’habit commun aux ouvriers, mais dans le costume hiérarchique du rang qu’il occupait à la tête du peuple des travailleurs. Une tunique blanche plissée autour de son buste, dessiné par une large ceinture passementée d’or, rehaussait sa stature. A son bras droit s’enroulait un serpent d’acier, sur la crête duquel brillait une escarboucle et, à demi voilé par une coiffure conique d’où se déployaient deux larges bandelettes retombant sur la poitrine, son front semblait dédaigner une couronne. Un moment, la reine, éblouie, s’était fait illusion sur le rang de cet homme hardi, la réflexion lui vint; elle sut s’arrêter, mais ne put surmonter le respect étrange dont elle s’était sentie dominée. «Asseyez-vous, dit-elle; revenons à des sentiments plus calmes, dût votre esprit défiant s’irriter; votre gloire m’est chère; ne détruisez rien. Ce sacrifice, vous l’avez offert; il est consommé pour moi. Mon honneur en serait compromis, et vous le savez, maître, ma réputation est désormais solidaire de la dignité du roi Soliman. -Je l’avais oublié, murmura l’artiste avec indifférence. Il me semble avoir ouï conter que la reine de Saba doit épouser le descendant d’une aventurière de Moab, le fils du berger Daoud et de Bethsabée, veuve adultère du centenier Uriah. Riche alliance... qui va certes régénérer le sang divin des Hémiarites!» La colère empourpra les joues de la jeune fille, d’autant plus que sa nourrice, Sarahil, ayant distribué les travaux aux suivantes de la reine, alignées et courbées sur le lavoir, avait entendu cette réponse, elle si opposée au projet de Soliman. «Cette union n’a point l’assentiment d’Adoniram? riposta Balkis avec un dédain affecté. -Au contraire, et vous le voyez bien. -Comment? -Si elle me déplaisait, j’aurais déjà détrôné Soliman, et vous le traiteriez comme vous m’avez traité; vous n’y songeriez plus, car vous ne l’aimez pas. -Qui vous le donne à croire? -Vous vous sentez supérieure à lui; vous l’avez humilié; il ne vous pardonnera pas, et l’aversion n’engendre pas l’amour. -Tant d’audace... -On ne craint... que ce que l’on aime.» La reine éprouva une terrible envie de se faire craindre. La pensée des futurs ressentiments du roi des Hébreux, avec qui elle en avait usé si librement, l’avait jusque-là trouvée incrédule, et sa nourrice y avait épuisé son éloquence. Cette objection, maintenant, lui paraissait mieux fondée. Elle y revint en ces termes: «Il ne me sied point d’écouter vos insinuations contre mon hôte, mon...» Adoniram l’interrompit. «Reine, je n’aime pas les hommes, moi, et je les connais. Celui- là, je l’ai pratiqué pendant longues années. Sous la fourrure d’un agneau, c’est un tigre muselé par les prêtres et qui ronge doucement sa muselière. Jusqu’ici, il s’est borné à faire assassiner son frère Adonias: c’est peu... mais il n’a pas d’autres parents. -On croirait vraiment, articula Sarahil jetant l’huile sur le feu, que maître Adoniram est jaloux du roi.» Depuis un moment, cette femme le contemplait avec attention. «Madame, répliqua l’artiste, si Soliman n’était d’une race inférieure à la mienne, j’abaisserais peut-être mes regards sur lui; mais le choix de la reine m’apprend qu’elle n’est pas née pour un autre...» Sarahil ouvrit des yeux étonnés, et, se plaçant derrière la reine, figura dans l’air, aux yeux de l’artiste, un signe mystique qu’il ne comprit pas, mais qui le fit tressaillir. «Reine, s’écria-t-il encore en appuyant sur chaque mot, mes accusations, en vous laissant indifférente, ont éclairci mes doutes. Dorénavant, je m’abstiendrai de nuire dans votre esprit à ce roi qui n’y tient aucune place... -Enfin, maître, à quoi bon me presser ainsi? Lors même que je n’aimerais pas le roi Soliman... -Avant notre entretien, interrompit à voix basse avec émotion l’artiste, vous aviez cru l’aimer.» Sarahil s’éloigna, et la reine se détourna confuse. «Ah! de grâce, madame, laissons ces discours: c’est la foudre que j’attire sur ma tête! Un mot, errant sur vos lèvres, recèle pour moi la vie ou la mort. Oh! ne parlez pas! Je me suis efforcé d’arriver à cet instant suprême, et c’est moi qui l’éloigne. Laissez-moi le doute; mon courage est vaincu, je tremble. Ce sacrifice, il m’y faut préparer. Tant de grâces, tant de jeunesse et de beauté rayonnent en vous, hélas!... et qui suis- je à vos yeux? Non, non, dussé-je y perdre un bonheur... inespéré, retenez votre souffle qui peut jeter à mon oreille une parole qui tue. Ce coeur faible n’a jamais battu; sa première angoisse le brise, et il me semble que je vais mourir.» Balkis n’était guère mieux assurée; un coup d’oeil furtif sur Adoniram montra cet homme si énergique, si puissant et si fier, pâle, respectueux, sans force, et la mort sur les lèvres. Victorieuse et touchée, heureuse et tremblante, le monde disparut à ses yeux. «Hélas! balbutia cette fille royale, moi non plus, je n’ai jamais aimé.» Sa voix expira sans qu’Adoniram, craignant de s’éveiller d’un rêve, osât troubler ce silence. Bientôt Sarahil se rapprocha, et tous deux comprirent qu’il fallait parler, sous peine de se trahir. La huppe voltigeait çà et là autour du statuaire, qui s’empara de ce sujet. «Que cet oiseau est d’un plumage éclatant! dit-il d’un air distrait; le possédez-vous depuis longtemps?» Ce fut Sarahil qui répondit, sans détourner sa vue du sculpteur Adoniram: «Cet oiseau est l’unique rejeton d’une espèce à laquelle, comme aux autres habitants des airs, commandait la race des génies. Conservée on ne sait par quel prodige, la huppe, depuis un temps immémorial, obéit aux princes hémiarites. C’est par son entremise que la reine rassemble à son gré les oiseaux du ciel.» Cette confidence produisit un effet singulier sur la physionomie d’Adoniram, qui contempla Balkis avec un mélange de joie et d’attendrissement. «C’est un animal capricieux, dit-elle. En vain Soliman l’a-t-il accablé de caresses, de friandises, la huppe lui échappe avec obstination, et il n’a pu obtenir qu’elle vînt se poser sur son poing.» Adoniram réfléchit un instant, parut frappé d’une inspiration et sourit. Sarahil devint plus attentive encore. Il se lève, prononce le nom de la huppe, qui, perchée sur un buisson, reste immobile et le regarde de côté. Faisant un pas, il trace dans les airs le Tau mystérieux, et l’oiseau, déployant ses ailes, voltige sur sa tête, et se pose avec docilité sur son poing. «Mes soupçons étaient fondés, dit Sarahil: l’oracle est accompli. -Ombres sacrées de mes ancêtres! ô Tubal-Kaïn, mon père! vous ne m’avez point trompé! Balkis, esprit de lumière, ma soeur, mon épouse, enfin je vous ai trouvée! Seuls sur la terre vous et moi, nous commandons à ce messager ailé des génies du feu dont nous sommes descendus. -Quoi! seigneur, Adoniram serait... -Le dernier rejeton de Koûs, petit-fils de Tubal-Kaïn, dont vous êtes issue par Saba, frère de Nemrod le chasseur et trisaïeul des Hémiarites,... et le secret de notre origine doit rester caché aux enfants de Sem, pétris du limon de la terre. -Il faut bien que je m’incline devant mon maître, dit Balkis en lui tendant la main, puisque, d’après l’arrêt du destin, il ne m’est pas permis d’accueillir un autre amour que celui d’Adoniram. -Ah! répondit-il en tombant à ses genoux, c’est de Balkis seule que je veux recevoir un bien si précieux! Mon coeur a volé au- devant du vôtre, et dès l’heure où vous m’êtes déjà apparue, j’ai été votre esclave.» Cet entretien eût duré longtemps si Sarahil, douée de la prudence de son âge, n’eût interrompu en ces termes: «Ajournez ces tendres aveux; des soins difficiles vont fondre sur vous, et plus d’un péril vous menace. Par la vertu d’Adonaï, les fils de Noé sont maîtres de la terre, et leur pouvoir s’étend sur vos existences mortelles. Soliman est absolu dans ses États, dont les nôtres sont tributaires. Ses armées sont redoutables, son orgueil est immense; Adonaï le protége; il a des espions nombreux. Cherchons le moyen de fuir de ce dangereux séjour, et, jusque-là, de la prudence. N’oubliez pas, ma fille, que Soliman vous attend ce soir à l’autel de Sion... Se dégager et rompre, ce serait l’irriter et éveiller le soupçon. Demandez un délai pour aujourd’hui seulement, fondé sur l’apparition de présages contraires. Demain, le grand-prêtre vous fournira un nouveau prétexte. Votre étude sera de charmer l’impatience du grand Soliman. Quant à vous, Adoniram, quittez vos servantes: la matinée s’avance; déjà la muraille neuve qui domine la source de Siloë se couvre de soldats; le soleil, qui nous cherche, va porter leurs regards sur nous. Quand le disque de la lune percera le ciel audessus des côteaux d’Éphraïm, traversez le Cédron, et approchez- vous de notre camp jusqu’au bosquet d’oliviers qui en masque les tentes aux habitants des deux collines. Là, nous prendrons conseil de la sagesse et de la réflexion. Ils se séparèrent à regret: Balkis rejoignit sa suite, et Adoniram la suivit des yeux jusqu’au moment où elle disparut dans le feuillage des lauriers roses. IX Les Trois Compagnons. A la séance suivante, le conteur reprit: Soliman et le grand- prêtre des Hébreux s’entretenaient depuis quelque temps sous les parvis du temple. «Il le faut bien, dit avec dépit le pontife Sadoc à son roi, et vous n’avez que faire de mon consentement à ce nouveau délai. Comment célébrer un mariage, si la fiancée n’est pas là? -Vénérable Sadoc, reprit le prince avec un soupir, ces retards décevants me touchent plus que vous, et je les subis avec patience. -A la bonne heure; mais moi, je ne suis pas amoureux, dit le lévite en passant sa main sèche et pâle, veinée de lignes bleues, sur sa longue barbe blanche et fourchue. -C’est pourquoi vous devriez être plus calme. -Eh quoi! repartit Sadoc, depuis quatre jours, hommes d’armes et lévites sont sur pied; les holocaustes volontaires sont prêts; le feu brûle inutilement sur l’autel, et au moment solennel, il faut tout ajourner. Prêtres et roi sont à la merci des caprices d’une femme étrangère qui nous promène de prétexte en prétexte et se joue de notre crédulité.» Ce qui humiliait le grand-prêtre, c’était de se couvrir inutilement chaque jour des ornements pontificaux, et d’être obligé de s’en dépouiller ensuite sans avoir fait briller, aux yeux de la cour des Sabéens, la pompe hiératique des cérémonies d’Israël. Il promenait, agité, le long du parvis intérieur du temple, son costume splendide devant Soliman consterné. Pour cette auguste cérémonie, Sadoc avait revêtu sa robe de lin, sa ceinture brodée, son éphod ouverte[sic] sur chaque épaule; tunique d’or, d’hyacinthe et d’écarlate deux fois teinte, sur laquelle brillaient deux onyx, où le lapidaire avait gravé les noms des douze tribus. Suspendu par des rubans d’hyacinthe et des anneaux d’or ciselé, le rational étincelait sur sa poitrine; il était carré, long d’une palme et bordé d’un rang de sardoines, de topazes et d’émeraudes, d’un second rang d’escarboucles de saphirs et de jaspe; d’une troisième rangée de ligures, d’améthystes et d’agates; d’une quatrième, enfin, le chrysolithes, d’onyx et de béryls. La tunique de l’éphod, d’un violet clair, ouverte au milieu, était bordée de petites grenades d’hyacinthe et de pourpre, alternées de sonnettes en or fin. Le front du pontife était ceint d’une tiare terminée en croissant, d’un tissu de lin, brodé de perles, et sur la partie antérieure de laquelle resplendissait, rattachée avec un ruban couleur d’hyacinthe, une lame d’or bruni, portant ces mots gravés en creux: ADONAÏ EST SAINT. Et il fallait deux heures et six serviteurs des lévites pour revêtir Sadoc de ces ajustements sacrés, rattachés par des chaînettes, des noeuds mystiques et des agrafes d’orfévrerie. Ce costume était sacré; il n’était permis d’y porter la main qu’aux lévites; et c’est Adonaï lui-même qui en avait dicté le dessin à Moussa-Ben-Amran (Moïse), son serviteur. Depuis quatre jours donc, les atours pontificaux des successeurs de Melchisédech recevaient un affront quotidien sur les épaules du respectable Sadoc, d’autant plus irrité, que, consacrant, bien malgré lui, l’hymen de Soliman avec la reine de Saba, le déboire devenait assurément plus vif. Cette union lui paraissait dangereuse pour la religion des Hébreux et la puissance du sacerdoce. La reine Balkis était instruite... Il trouvait que les prêtres sabéens lui avaient permis de connaître bien des choses qu’un souverain prudemment élevé doit ignorer; et il suspectait l’influence d’une reine versée dans l’art difficile de commander aux oiseaux. Ces mariages mixtes qui exposent la foi aux atteintes permanentes d’un conjoint sceptique n’agréaient jamais aux pontifes. Et Sadoc, qui avait à grand’peine modéré en Soliman l’orgueil de savoir, en lui persuadant qu’il n’avait plus rien à apprendre, tremblait que le monarque ne reconnût combien de choses il ignorait. Cette pensée était d’autant plus judicieuse que Soliman en était déjà aux réflexions, et trouvait ses ministres à la fois moins subtils et plus despotes que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était ébranlée; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c’est que, du jour où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s’écroule avec lui, et Dieu même s’éclipse avec son orgueilleux et funeste soutien. Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s’était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n’avoir que peu d’idées. Etendant l’interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité... Et penser qu’une jeune fille de l’Yémen et un oiseau maudit risquaient de renverser l’édifice d’une si prudente éducation! Les accuser de magie, n’était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées? Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d’autres soucis: le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand- prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l’unique artiste capable d’élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d’attirer au pied de l’autel de Jérusalem l’admiration et les offrandes de tous les peuples de l’Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s’était aggravée. Dans tout l’éclat d’un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s’en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n’en avait point parlé à son grand-prêtre, retenue inaccoutumée. De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d’oracle propres à faire impression sur l’imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout parce qu’ils lui offraient l’occasion d’en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l’Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l’utilité de l’oeil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l’intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l’inintelligible. «Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n’est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple: malheur au roi qui se nourrit de paroles. Trois inconnus vont se présenter ici, demander à m’entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j’ai choisi ce lieu; il importait que leur démarche restât secrète. -Ces hommes, seigneur, quels sont-ils? -Des gens instruits de ce que les rois ignorent: on peut apprendre beaucoup avec eux.» Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leurs yeux inquiets. «Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n’espérez pas en imposer au roi: vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l’ennemi d’Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l’oeuvre de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d’airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement au titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mystère de vos actions les plus cachées. -Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c’est une calomnie d’Adoniram, qui a tramé votre perte. -Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien n’échappe à la sagacité de ceux qu’Adonaï protége.» L’étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand-prêtre faisait peu de fond sur la faveur d’Adonaï. «C’est donc en pure perte, reprit le roi, que vous déguiseriez la vérité. Ce que vous allez révéler m’est connu, et c’est votre fidélité que l’on met à l’épreuve. Qu’Amrou prenne le premier la parole. -Seigneur, dit Amrou, non moins effrayé que ses complices, j’ai exercé la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les usines. Adoniram n’y a pas paru une seule fois. -Moi, continua Phanor, j’ai eu l’idée de me cacher, à la nuit tombante, dans le tombeau du prince Absalon-ben-Daoud, sur le chemin qui conduit de Moria au camp des Sabéens. Vers la troisième heure de la nuit, un homme vêtu d’une robe longue et coiffé d’un turban comme en portent ceux de l’Yémen, est passé devant moi; je me suis avancé et j’ai reconnu Adoniram; il allait du côté des tentes de la reine, et comme il m’avait aperçu, je n’ai osé le suivre. -Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la sagesse habite en votre esprit; je parlerai en toute sincérité. Si mes révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de si terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons afin que mes paroles retombent sur moi seulement.» Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand- prêtre, il se prosterna et dit: «Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point.» Soliman étendit la main et répondit: «Ta bonne foi te sauve, ne crains rien, Méthousaël de la tribu de Ruben! -Le front couvert d’un cafetan, le visage enduit d’une teinture sombre, je me suis mêlé à la faveur de la nuit aux eunuques noirs qui entourent la princesse: Adoniram s’est glissé dans l’ombre jusqu’à ses pieds; il l’a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu’à mon oreille le frémissement de leurs paroles; une heure avant l’aube je me suis esquivé: Adoniram était encore avec la princesse...» Soliman contint une colère dont Méthousaël reconnut les signes sur ses prunelles. «O roi! s’écria-t-il, j’ai dû obéir; mais permettezmoi de ne rien ajouter. -Poursuis! je te l’ordonne. -Seigneur, l’intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je périrai s’il le faut; mais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers perfides. Le grand-prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j’ai bien compris, Adoniram n’est point ce qu’il paraît être, et il est investi, ainsi que la princesse, d’une puissance magique. C’est par là qu’elle commande aux habitants de l’air, comme l’artiste aux esprits du feu. Néanmoins, ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d’un anneau constellé dont elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée, et l’on a déploré à ce sujet une imprudence de Balkis. Je n’ai pu saisir le fond de l’entretien, car on avait baissé la voix, et j’aurais craint de me perdre en m’approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le grand-prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou devant Adoniram, qui, comme je l’ai dit, est resté seul avec la reine de Saba. O roi! puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie n’a point effleuré mes lèvres! -De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maître? Quel que soit notre arrêt, il sera juste... Que cet homme soit enfermé dans le temple comme ses compagnons; il ne communiquera point avec eux, jusqu’au moment où nous ordonnerons de leur sort.» Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand-prêtre Sadoc, tandis que les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman, entraînaient Mathusaël[sic] terrifié! «Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume, votre prudence n’a rien pénétré; sourd à nos prières, peu touché de nos sacrifices, Adonaï n’a point daigné éclairer ses serviteurs, et c’est moi seul, à l’aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes. Ils ont des dieux fidèles... et le mien m’abandonne! -Parce que vous le dédaignez pour rechercher l’union d’une femme étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos adversaires vous seront livrés. Mais comment s’emparer de cet Adoniram qui se rend invisible, et de cette reine que l’hospitalité protége! -Se venger d’une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant à son complice, dans un instant vous le verrez paraître. Ce matin même il m’a fait demander audience, et c’est ici que je l’attends. -Adonaï nous favorise. O roi! qu’il ne sorte pas de cette enceinte! -S’il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses défenseurs ne sont pas loin; mais point d’aveugle précipitation: ces trois hommes sont ses mortels ennemis. L’envie, la cupidité ont aigri leur coeur. Ils ont peut-être calomnié la reine... Je l’aime, Sadoc, et ce n’est point sur les honteux propos de trois misérables que je ferai à cette princesse l’injure de la croire souillée d’une passion dégradante... Mais, redoutant les sourdes menées d’Adoniram, si puissant parmi le peuple, j’ai fait surveiller ce mystérieux personnage. -Ainsi, vous supposez qu’il n’a point vu la reine?... -Je suis persuadé qu’il l’a entretenue en secret. Elle est curieuse, enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma couronne. Son dessein estil d’embaucher l’artiste, et de l’employer dans son pays à quelque magnifique entreprise, ou bien d’enrôler, par son entremise, une armée pour s’opposer à la mienne, afin de s’affranchir du tribut? Je l’ignore... Pour ce qui est de leurs amours prétendues, n’ai-je pas la parole de la reine? Cependant, j’en conviens, une seule de ces suppositions suffit à démontrer que cet homme est dangereux... J’aviserai...» Comme il parlait de ce ton ferme en présence de Sadoc, consterné de voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muets reparurent avec leurs coiffures blanches, de forme sphérique, leurs jaquettes d’écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, l’avaient escorté jusque-là; il leur glissa quelques mots à voix basse, et ils se retirèrent. X L’Entrevue. Adoniram s’avança d’un pas lent, et avec un visage assuré, jusqu’au siége massif où reposait le roi de Jérusalem. Après un salut respectueux, l’artiste attendit, suivant l’usage, que Soliman l’exhortât à parler. «Enfin, maître, lui dit le prince, vous daignez, souscrivant à nos voeux, nous donner l’occasion de vous féliciter d’un triomphe... inespéré, et de vous témoigner notre gratitude. L’oeuvre est digne de moi; digne de vous, c’est plus encore. Quant à votre récompense, elle ne saurait être assez éclatante; désignez-la vous-même: que souhaitez-vous de Soliman? -Mon congé, seigneur: les travaux touchent à leur terme; on peut les achever sans moi. Ma destinée est de courir le monde; elle m’appelle sous d’autres cieux, et je remets entre vos mains l’autorité dont vous m’avez investi. Ma récompense, c’est le monument que je laisse, et l’honneur d’avoir servi d’interprète aux nobles desseins d’un si grand roi. -Votre demande nous afflige. J’espérais vous garder parmi nous avec un rang éminent à ma cour. -Mon caractère, seigneur, répondrait mal à vos bontés. Indépendant par nature, solitaire par vocation, indifférent aux honneurs pour lesquels je ne suis point né, je mettrais souvent votre indulgence à l’épreuve. Les rois ont l’humeur inégale; l’envie les environne et les assiége; la fortune est inconstante: je l’ai trop éprouvé. Ce que vous appelez mon triomphe et ma gloire n’a-t-il pas failli me coûter l’honneur, peut-être la vie? -Je n’ai considéré comme échouée votre entreprise qu’au moment où votre voix a proclamé le résultat fatal, et je ne me targuerai point d’un ascendant supérieur au vôtre sur les esprits du feu... -Nul ne gouverne ces esprits-là, si toutefois ils existent. Au surplus, ces mystères sont plus à la portée du respectable Sadoc que d’un simple artisan. Ce qui s’est passé durant cette nuit terrible, je l’ignore: la marche de l’opération a confondu mes prévisions. Seulement, seigneur, dans une heure d’angoisse, j’ai attendu vainement vos consolations, votre appui, et c’est pourquoi, au jour du succès, je n’ai plus songé à attendre vos éloges. -Maître, c’est du ressentiment et de l’orgueil. -Non, seigneur, c’est de l’humble et sincère équité. De la nuit où j’ai coulé la mer d’airain jusqu’au jour où je l’ai découverte, mon mérite n’a certes rien gagné, rien perdu. Le succès fait toute la différence..., et, comme vous l’avez vu, le succès est dans la main de Dieu. Adonaï vous aime; il a été touché de vos prières, et c’est moi, seigneur, qui dois vous féliciter et vous crier: merci! -Qui me délivrera de l’ironie de cet homme? pensait Soliman. Vous me quittez sans doute pour accomplir ailleurs d’autres merveilles? demanda-t-il. -Naguère encore, seigneur, je l’aurais juré. Des mondes s’agitaient dans ma tête embrasée, mes rêves entrevoyaient des blocs de granit, des palais souterrains avec des forêts de colonnes, et la durée de nos travaux me pesait. Aujourd’hui, ma verve s’apaise, la fatigue me berce, le loisir me sourit, et il me semble que ma carrière est terminée...» Soliman crut entrevoir certaines lueurs tendres qui miroitaient autour des prunelles d’Adoniram. Son visage était grave, sa physionomie mélancolique, sa voix plus pénétrante que de coutume; de sorte que Soliman, troublé, se dit: Cet homme est très-beau... «Où comptez-vous aller, en quittant mes États? demanda-t-il avec une feinte insouciance. -A Tyr, répliqua sans hésiter l’artiste: je l’ai promis à mon protecteur, le bon roi Hiram, qui vous chérit comme un frère, et qui eut pour moi des bontés paternelles. Sous votre bon plaisir, je désire lui porter un plan, avec une vue en élévation, du palais, du temple, de la mer d’airain, ainsi que des deux grandes colonnes torses de bronze, Jakin et Booz, qui ornent la grande porte du temple. -Qu’il en soit selon votre désir. Cinq cents cavaliers vous serviront d’escorte, et douze chameaux porteront les présents et les trésors qui vous sont destinés. -C’est trop de complaisance: Adoniram n’emportera que son manteau. Ce n’est pas, seigneur, que je refuse vos dons. Vous êtes généreux; ils sont considérables, et mon départ soudain mettrait votre trésor à sec sans profit pour moi. Permettez-moi une si entière franchise. Ces biens que j’accepte, je les laisse en dépôt entre vos mains. Quand j’en aurai besoin, seigneur, je vous le ferai savoir. -En d’autres termes, dit Soliman, maître Adoniram a l’intention de nous rendre son tributaire.» L’artiste sourit et répondit avec grâce: «Seigneur, vous avez deviné ma pensée. -Et peut-être se réserve-t-il un jour de traiter avec nous en dictant ses conditions.» Adoniram échangea avec le roi un regard fin et défiant. «Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, je ne puis rien demander qui ne soit digne de la magnanimité de Soliman. -Je crois, dit Soliman en pesant l’effet de ses paroles, que la reine de Saba a des projets en tête, et se propose d’employer votre talent... -Seigneur, elle ne m’en a point parlé.» Cette réponse donnait cours à d’autres soupçons. «Cependant, objecta Sadoc, votre génie ne l’a point laissée insensible. Partirez-vous sans lui faire vos adieux? -Mes adieux..., répéta Adoniram, et Soliman vit rayonner dans son oeil une flamme étrange; mes adieux. Si le roi le permet, j’aurai l’honneur de prendre congé d’elle. -Nous espérions, repartit le prince, vous conserver pour les fêtes prochaines de notre mariage; car vous savez...» Le front d’Adoniram se couvrit d’une rougeur intense, et il ajouta sans amertume: «Mon intention est de me rendre en Phénicie sans délai. -Puisque vous l’exigez, maître, vous êtes libre: j’accepte votre congé... -A partir du coucher du soleil, objecta l’artiste. Il me reste à payer les ouvriers, et je vous prie, seigneur, d’ordonner à votre intendant Azarias de faire porter au comptoir établi au pied de la colonne de Jakïn l’argent nécessaire. Je solderai comme à l’ordinaire, sans annoncer mon départ, afin d’éviter le tumulte des adieux. -Sadoc, transmettez cet ordre à votre fils Azarias. Un mot encore: Qu’est-ce que trois compagnons nommés Phanor, Amrou et Méthousaël? -Trois pauvres ambitieux honnêtes, mais sans talent. Ils aspiraient au titre de maîtres, et m’ont pressé de leur livrer le mot de passe, afin d’avoir droit à un salaire plus fort. A la fin, ils ont entendu raison, et tout récemment j’ai eu à me louer de leur bon coeur. -Maître, il est écrit: «Crains le serpent blessé qui se replie.» Connaissez mieux les hommes: ceux-là sont vos ennemis; ce sont eux qui ont, par leurs artifices, causé les accidents qui ont risqué de faire échouer le coulage de la mer d’airain. -Et comment savez-vous, seigneur?... -Croyant tout perdu, confiant dans votre prudence, j’ai cherché les causes occultes de la catastrophe, et comme j’errais parmi les groupes, ces trois hommes, se croyant seuls, ont parlé. -Leur crime a fait périr beaucoup de monde. Un tel exemple serait dangereux; c’est à vous qu’il appartient de statuer sur leur sort. Cet accident me coûte la vie d’un enfant que j’aimais, d’un artiste habile: Benoni, depuis lors, n’a pas reparu. Enfin, seigneur, la justice est le privilége des rois. -Elle sera faite à chacun. Vivez heureux, maître Adoniram, Soliman ne vous oubliera pas.» Adoniram, pensif, semblait indécis et combattu. Tout à coup, cédant à un moment d’émotion: «Quoi qu’il advienne, seigneur, soyez à jamais assuré de mon respect, de mes pieux souvenirs, de la droiture de mon coeur. Et si le soupçon venait à votre esprit, dites-vous: Comme la plupart des humains, Adoniram ne s’appartenait pas; il fallait qu’il accomplît ses destinées! -Adieu, maître... accomplissez vos destinées!» Ce disant, le roi lui tendit une main sur laquelle l’artiste s’inclina avec humilité; mais il n’y posa point ses lèvres, et Soliman tressaillit. «Eh bien! murmura Sadoc en voyant Adoniram s’éloigner; eh bien! qu’ordonnez-vous seigneur? -Le silence le plus profond, mon père; je ne me fie désormais qu’à moi seul. Sachez-le bien, je suis le roi. Obéir sous peine de disgrâce et se taire sous peine de la vie, voilà votre lot... Allons, vieillard, ne tremble pas: le souverain qui te livre ses secrets pour t’instruire est un ami. Fais appeler ces trois ouvriers enfermés dans le temple; je veux les questionner encore.» Amrou et Phanor comparurent avec Méthousaël: derrière eux se rangèrent les sinistres muets, le sabre à la main. «J’ai pesé vos paroles, dit Soliman d’un ton sévère, et j’ai vu Adoniram, mon serviteur. Est-ce l’équité, est-ce l’envie qui vous anime contre lui? Comment de simples compagnons osent-ils juger leur maître? Si vous étiez des hommes notables et des chefs parmi vos frères, votre témoignage serait moins suspect. Mais, non: avides, ambitieux du titre de maître, vous n’avez pu l’obtenir, et le ressentiment aigrit vos coeurs. -Seigneur, dit Méthousaël en se prosternant, vous voulez nous éprouver. Mais, dût-il m’en coûter la vie, je soutiendrai qu’Adoniram est un traître; en conspirant sa perte, j’ai voulu sauver Jérusalem de la tyrannie d’un perfide qui prétendait asservir mon pays à des hordes étrangères. Ma franchise imprudente est la plus sûre garantie de ma fidélité. -Il ne me sied point d’ajouter foi à des hommes méprisables, aux esclaves de mes serviteurs. La mort a créé des vacances dans le corps des maîtrises: Adoniram demande à se reposer, et je tiens, comme lui, à trouver parmi les chefs des gens dignes de ma confiance. Ce soir, après la paye, sollicitez près de lui l’initiation des maîtres; il sera seul... Sachez faire entendre vos raisons. Par là je connaîtrai que vous êtes laborieux, éminents dans votre art et bien placés dans l’estime de vos frères. Adoniram est éclairé: ses décisions font loi. Dieu l’a-t- il abandonné jusqu’ici? a-t-il signalé sa réprobation par un de ces avertissements sinistres, par un de ces coups terribles dont son bras invisible sait atteindre les coupables? Eh bien! que Jéhovah soit juge entre vous: si la faveur d’Adoniram vous distingue, elle sera pour moi une marque secrète que le ciel se déclare pour vous, et je veillerai sur Adoniram. Sinon, s’il vous dénie le grade de maîtrise, demain vous comparaîtrez avec lui devant moi; j’entendrai l’accusation et la défense entre vous et lui: les anciens du peuple prononceront. Allez, méditez sur mes paroles, et qu’Adonaï vous éclaire.» Soliman se leva de son siége, et, s’appuyant sur l’épaule du grand prêtre impassible, il s’éloigna lentement. Les trois hommes se rapprochèrent vivement dans une pensée commune «If faut lui arracher le mot de passe! dit Phanor. -Ou qu’il meure! ajouta le Phénicien Amrou. -Qu’il nous livre le mot de passe des maîtres et qu’il meure!» s’écria Méthousaël. Leurs mains s’unirent pour un triple serment. Près de franchir le seuil, Soliman, se détournant, les observa de loin, respira avec force, et dit à Sadoc: «Maintenant, tout au plaisir!... Allons trouver la reine.» XI Le Souper Du Roi. A la séance suivante le conteur reprit: Le soleil commençait à baisser; l’haleine enflammée du désert embrasait les campagnes illuminées par les reflets d’un amas de nuages cuivreux; l’ombre de la colline de Moria projetait seule un peu de fraîcheur sur le lit desséché du Cédron; les feuilles s’inclinaient mouvantes, et les fleurs consumées des lauriers-roses pendaient éteintes et froissées; les caméléons, les salamandres, les lézards frétillaient parmi les roches, et les bosquets avaient suspendu leurs chants, comme les ruisseaux avaient tari leurs murmures. Soucieux et glacé durant cette journée ardente et morne, Adoniram, comme il l’avait annoncé à Soliman, était venu prendre congé de sa royale amante, préparée à une séparation qu’elle avait elle-même demandée. «Partir avec moi, avait-elle dit, ce serait affronter Soliman, l’humilier à la face de son peuple, et joindre un outrage à la peine que les puissances éternelles m’ont contrainte de lui causer. Rester ici après mon départ, cher époux, ce serait chercher votre mort. Le roi vous jalouse, et ma fuite ne laisserait à la merci de ses ressentiments d’autre victime que vous. -Eh bien! partageons la destinée des enfants de notre race, et soyons sur la terre errants et dispersés. J’ai promis à ce roi d’aller à Tyr. Soyons sincères dès que votre vie n’est plus à la merci d’un mensonge. Cette nuit même, je m’acheminerai vers la Phénicie, où je ne séjournerai guère avant d’aller vous rejoindre dans l’Yémen, par les frontières de la Syrie, de l’Arabie pierreuse, et en suivant les défilés des monts Cassanites. Hélas! reine chérie, faut-il déjà vous quitter, vous abandonner sur une terre étrangère, à la merci d’un despote amoureux! -Rassurez-vous, monseigneur, mon âme est toute à vous, mes serviteurs sont fidèles, et ces dangers s’évanouiront devant ma prudence. Orageuse et sombre sera la nuit prochaine qui cachera ma fuite. Quant à Soliman, je le hais; ce sont mes États qu’il convoite: il m’a environnée d’espions; il a cherché à séduire mes serviteurs, à suborner mes officiers, à traiter avec eux de la remise de mes forteresses. S’il eût acquis des droits sur ma personne, jamais je n’aurais revu l’heureux Yémen. Il m’avait extorqué une promesse, il est vrai; mais qu’est-ce que mon parjure au prix de sa déloyauté? Étais-je libre, d’ailleurs, de ne point le tromper, lui qui tout à l’heure m’a fait signifier, avec des menaces mal déguisées, que son amour est sans bornes et sa patience à bout? -Il faut soulever les corporations! -Elles attendent leur solde; elles ne bougeraient pas. A quoi bon se jeter dans des hasards si périlleux? Cette déclaration, loin de m’alarmer, me satisfait; je l’avais prévue, et je l’attendais impatiente. Allez en paix, mon bien-aimé, Balkis ne sera jamais qu’à vous! -Adieu donc, reine: il faut quitter cette tente où j’ai trouvé un bonheur que je n’avais jamais rêvé. Il faut cesser de contempler celle qui est pour moi la vie. Vous reverrai-je? hélas! et ces rapides instants auront passé comme un songe! -Non, Adoniram; bientôt, réunis pour toujours... Mes rêves, mes pressentiments, d’accord avec l’oracle des génies, m’assurent de la durée de notre race, et j’emporte avec moi un gage précieux de notre hymen. Vos genoux recevront ce fils destiné à nous faire renaître et à affranchir l’Yémen et l’Arabie entière du faible joug des héritiers de Soliman. Un double attrait vous appelle; une double affection vous attache à celle qui vous aime, et vous reviendrez.» Adoniram, attendri, appuya ses lèvres sur une main où la reine avait laissé tomber des pleurs, et, rappelant son courage, il jeta sur elle un long et dernier regard; puis, se détournant avec effort, il baissa retomber derrière lui le rideau de la tente, et regagna le bord du Cédron. C’est à Mello que Soliman, partagé entre la colère, l’amour, le soupçon et des remords anticipés, attendait, livré à de vives angoisses, la reine souriante et désolée, tandis qu’Adoniram, s’efforçant d’enfouir sa jalousie dans les profondeurs de son chagrin, se rendait au temple pour payer les ouvriers avant de prendre le bâton de l’exil. Chacun de ces personnages pensait triompher de son rival, et comptait sur un mystère pénétré de part et d’autre. La reine déguisait son but, et Soliman, trop bien instruit, dissimulait à son tour, demandant le doute à son amour- propre ingénieux. Du sommet des terrasses de Mello, il examinait la suite de la reine de Saba, qui serpentait le long du sentier d’Émathie, et au- dessus de Balkis, les murailles empourprées du temple où régnait encore Adoniram, et qui faisaient briller sur un nuage sombre leurs arêtes vives et dentelées. Une moiteur froide baignait la tempe et les joues pâles de Soliman; son oeil agrandi dévorait l’espace. La reine fit son entrée, accompagnée de ses principaux officiers et des gens de son service, qui se mêlèrent à ceux du roi. Durant la soirée, le prince parut préoccupé; Balkis se montra froide et presque ironique: elle savait Soliman épris. Le souper fut silencieux; les regards du roi, furtifs ou détournés avec affectation, paraissaient fuir l’impression de ceux de la reine, qui, tour à tour abaissés ou soulevés par une flamme languissante et contenue, ranimaient en Soliman des illusions dont il voulait rester maître. Son air absorbé dénotait quelque dessein. Il était fils de Noé, et la princesse observa que, fidèle aux traditions du père de la vigne, il demandait au vin la résolution qui lui manquait. Les courtisans s’étant retirés, des muets remplacèrent les officiers du prince; et comme la reine était servie par ses gens, elle substitua aux Sabéens des Nubiens, à qui le langage hébraïque était inconnu. «Madame, dit avec gravité Soliman-Ben-Daoud, une explication est nécessaire entre nous.» -Cher seigneur, vous allez au-devant de mon désir. -J’avais pensé que, fidèle à la foi donnée, la princesse de Saba, plus qu’une femme, était une reine... -Et c’est le contraire, interrompit vivement Balkis; je suis plus qu’une reine, seigneur, je suis femme. Qui n’est sujet à l’erreur? Je vous ai cru sage; puis, je vous ai cru amoureux... C’est moi qui subis le plus cruel mécompte. » Elle soupira. «Vous le savez trop bien que je vous aime, repartit Soliman; sans quoi vous n’auriez pas abusé de votre empire, ni foulé à vos pieds un coeur qui se révolte, à la fin. -Je comptais vous faire les mêmes reproches. Ce n’est pas moi que vous aimez, seigneur, c’est la reine. Et franchement, suis-je d’un âge à ambitionner un mariage de convenance? Eh bien, oui, j’ai voulu sonder votre âme: plus délicate que la reine, la femme, écartant la raison d’État, a prétendu jouir de son pouvoir: être aimée, tel était son rêve. Reculant l’heure d’acquitter une promesse subitement surprise, elle vous a mis à l’épreuve; elle espérait que vous ne voudriez tenir votre victoire que de son coeur, et elle s’est trompée; vous avez procédé par sommations, par menaces; vous avez employé avec mes serviteurs des artifices politiques, et déjà vous êtes leur souverain plus que moi-même. J’espérais un époux, un amant; j’en suis à redouter un maître. Vous le voyez, je parle avec sincérité. -Si Soliman vous eût été cher, n’auriez-vous point excusé des fautes causées par l’impatience de vous appartenir? Mais non, votre pensée ne voyait en lui qu’un objet de haine; ce n’est pas pour lui que... -Arrêtez, seigneur, et n’ajoutez pas l’offense à des soupçons qui m’ont blessée. La défiance excite la défiance, la jalousie intimide un coeur, et, je le crains, l’honneur que vous vouliez me faire eût coûté cher à mon repos et à ma liberté.» Le roi se tut, n’osant, de peur de tout perdre, s’engager plus avant sur la foi d’un vil et perfide espion. La reine reprit avec une grâce familière et charmante: «Écoutez, Soliman, soyez vrai, soyez vous-même, soyez aimable. Mon illusion m’est chère encore... mon esprit est combattu; mais, je le sens, il me serait doux d’être rassurée. -Ah! que vous banniriez tout souci, Balkis, si vous lisiez dans ce coeur où vous régnez sans partage! Oublions mes soupçons et les vôtres, et consentez enfin à mon bonheur. Fatale puissance des rois! que ne suis-je aux pieds de Balkis, fille des pâtres, un pauvre Arabe du désert! -Votre voeu s’accorde avec les miens, et vous m’avez comprise. Oui, ajouta-t-elle, en approchant de la chevelure du roi son visage à la fois candide et passionné; oui, c’est l’austérité du mariage hébreu qui me glace et m’effraie: l’amour, l’amour seul m’eût entraînée, si... -Si?... achevez, Balkis: l’accent de votre voix me pénètre et m’embrase... -Non, non... qu’allais-je dire, et quel éblouissement soudain?... Ces vins si doux ont leur perfidie, et je me sens tout agitée.» Soliman fit un signe: les muets et les Nubiens remplirent les coupes, et le roi vida la sienne d’un seul trait, en observant avec satisfaction que Balkis en faisait autant. «Il faut avouer, poursuivit la princesse avec enjouement, que le mariage, suivant le rite juif, n’a pas été établi à l’usage des reines, et qu’il présente des conditions fâcheuses. -Est-ce là ce qui vous rend incertaine? demanda Soliman en dardant sur elle des yeux accablés d’une certaine langueur. -N’en doutez pas. Sans parler du désagrément de s’y préparer par des jeûnes qui enlaidissent, n’est-il pas douloureux de livrer sa chevelure au ciseau, et d’être enveloppée de coiffes le reste de ses jours? A la vérité, ajouta-t-elle en déroulant de magnifiques tresses d’ébène, nous n’avons pas de riches atours à perdre. -Nos femmes, objecta Soliman, ont la liberté de remplacer leurs cheveux par des touffes de plumes de coq agréablement frisées. (9)» La reine sourit avec quelque dédain. «Puis, dit-elle, chez vous, l’homme achète la femme comme une esclave ou une servante; il faut même qu’elle vienne humblement s’offrir à la porte du fiancé. Enfin, la religion n’est pour rien dans ce contrat tout semblable à un marché, et l’homme, en recevant sa compagne, étend la main sur elle en lui disant: Mekudescheth-li; en bon hébreu: Tu m’es consacrée. De plus, vous avez la faculté de la répudier, de la trahir, et même de la faire lapider sur le plus léger prétexte... Autant je pourrais être fière d’être aimée de Soliman, autant je redouterais de l’épouser. -Aimée! s’écria le prince en se soulevant du divan où il reposait; être aimée, vous! jamais femme exerça-t-elle un empire plus absolu? j’étais irrité; vous m’apaisez à votre gré, des préoccupations sinistres me troublaient; je m’efforce à les bannir. Vous me trompez; je le sens, et je conspire avec vous à abuser Soliman...» Balkis éleva sa coupe au-dessus de sa tête en se détournant par un mouvement voluptueux. Les deux esclaves remplirent les hanaps et se retirèrent. La salle du festin demeura déserte; la clarté des lampes, en s’affaiblissant, jetait de mystérieuses lueurs sur Soliman pâle, les yeux ardents, la lèvre frémissante et décolorée. Une langueur étrange s’emparait de lui: Balkis le contemplait avec un sourire équivoque. Tout à coup il se souvint... et bondit sur sa couche. «Femme, s’écria-t-il, n’espérez plus vous jouer de l’amour d’un roi...; la nuit nous protége de ses voiles, le mystère nous environne, une flamme ardente parcourt tout mon être; la rage et la passion m’enivrent. Cette heure m’appartient, et si vous êtes sincère, vous ne me déroberez plus un bonheur si chèrement acheté. Régnez, soyez libre; mais ne repoussez pas un prince qui se donne à vous, que le désir consume, et qui, dans ce moment, vous disputerait aux puissances de l’enfer.» Confuse et palpitante, Balkis répondit en baissant les yeux: «Laissez-moi le temps de me reconnaître; ce langage est nouveau pour moi... -Non! interrompit Soliman en délire, en achevant de vider la coupe où il puisait tant d’audace; non, ma constance est à son terme. Il s’agit pour moi de la vie ou de la mort. Femme, tu seras à moi, je le jure. Si tu me trompais... je serai vengé; si tu m’aimes, un amour éternel achètera mon pardon.» Il étendit les mains pour enlacer la jeune fille, mais il n’embrassa qu’une ombre; la reine s’était reculée doucement, et les bras du fils de Daoud retombèrent appesantis. Sa tête s’inclina; il garda le silence, et, tressaillant soudain, se mit sur son séant... Ses yeux étonnés se dilatèrent avec effort; il sentait le désir expirer dans son sein, et les objets vacillaient sur sa tête. Sa figure morne et blême, encadrée d’une barbe noire, exprimait une terreur vague; ses lèvres s’entrouvrirent sans articuler aucun son, et sa tête, accablée du poids du turban, retomba sur les coussins du lit. Garrotté par des liens invisibles et pesants, il les secouait par la pensée, et ses membres n’obéissaient plus à son effort imaginaire. La reine s’approcha, lente et grave; il la vit avec effroi, debout, la joue appuyée sur ses doigts repliés, tandis que de l’autre main elle faisait un support à son coude. Elle l’observait; il l’entendit parler et dire: «Le narcotique opère...» La prunelle noire de Soliman tournoya dans l’orbite blanc de ses grands yeux de sphinx, et il resta immobile. «Eh bien, poursuivit- elle, j’obéis, je cède, je suis à vous!...» Elle s’agenouilla et toucha la main glacée de Soliman, qui exhala un profond soupir. «Il entend encore... murmura-t-elle. Écoute, roi d’Israël, toi qui imposes au gré de ta puissance l’amour avec la servitude et la trahison, écoute: J’échappe à ton pouvoir. Mais si la femme t’abusa, la reine ne t’aura point trompé. J’aime, et ce n’est pas toi; les destins ne l’ont point permis. Issue d’une lignée supérieure à la tienne, j’ai dû, pour obéir aux génies qui me protégent, choisir un époux de mon sang. Ta puissance expire devant la leur; oublie-moi. Qu’Adonaï te choisisse une compagne. Il est grand et généreux: ne t’a-t-il pas donné la sagesse, et bien payé de tes services en cette occasion? Je t’abandonne à lui, et te retire l’inutile appui des génies que tu dédaignes et que tu n’as pas su commander...» Et Balkis, s’emparant du doigt où elle voyait briller le talisman de l’anneau qu’elle avait donné à Soliman, se disposa à le reprendre; mais la main du roi, qui respirait péniblement, se contractant par un sublime effort, se referma crispée, et Balkis s’efforça inutilement de la rouvrir. Elle allait parler de nouveau, lorsque la tête de Soliman-Ben- Daoud se renversa en arrière, les muscles de son cou se détendirent, sa bouche s’entrouvrit, ses yeux à demi clos se ternirent; son âme s’était envolée dans le pays des rêves. Tout dormait dans le palais de Mello, hormis les serviteurs de la reine de Saba, qui avaient assoupi leurs hôtes. Au loin grondait la foudre; le ciel noir était sillonné d’éclairs; les vents déchaînés dispersaient la pluie sur les montagnes. Un coursier d’Arabie, noir comme la tombe, attendait la princesse, qui donna le signal de la retraite, et bientôt le cortége, tournant le long des ravines autour de la colline de Sion, descendit dans la vallée de Josaphat. On traversa à gué le Cédron, qui déjà s’enflait des eaux pluviales pour protéger cette fuite; et, laissant à droite le Thabor couronné d’éclairs, on parvint à l’angle du jardin des Oliviers et du chemin montueux de Béthanie. «Suivons cette route, dit la reine à ses gardes; nos chevaux sont agiles; à cette heure, les tentes sont repliées, et nos gens s’acheminent déjà vers le Jourdain. Nous les retrouverons à la deuxième heure du jour audelà du lac Salé, d’où nous gagnerons les défilés des monts d’Arabie.» Et lâchant la bride à sa monture, elle sourit à la tempête en songeant qu’elle en partageait les disgrâces avec son cher Adoniram, sans doute errant sur la route de Tyr. Au moment où ils s’engageaient dans le sentier de Béthanie, le sillage des éclairs démasqua un groupe d’hommes qui le traversaient en silence, et qui s’arrêtèrent stupéfaits au bruit de ce cortége de spectres chevauchant dans les ténèbres. Balkis et sa suite passèrent devant eux, et l’un des gardes s’étant avancé pour les reconnaître, dit à voix basse à la reine: «Ce sont trois hommes qui emportent un mort enveloppé d’un linceul.» XII Macbénach. Pendant la pause qui suivit ce récit, les auditeurs étaient agités par des idées contraires. Quelques-uns refusaient d’admettre la tradition suivie par le narrateur. Ils prétendaient que la reine de Saba avait eu réellement un fils de Soliman et non d’un autre. L’Abyssinien surtout se croyait outragé dans ses convictions religieuses par la supposition que ses souverains ne fussent que les descendants d’un ouvrier. «Tu as menti, criait-il au rhapsode. Le premier de nos rois d’Abyssinie s’appelait Ménilek, et il était bien véritablement fils de Soliman et de Belkis-Makéda. Son descendant règne encore sur nous à Gondar. -Frère, dit un Persan, laisse-nous écouter jusqu’à la fin, sinon tu te feras jeter dehors comme cela est arrivé déjà l’autre nuit. Cette légende est orthodoxe à notre point de vue, et si ton petit Prêtre Jean d’Abyssinie (10) tient à descendre de Soliman, nous lui accorderons que c’est par quelque noire éthiopienne, et non par la reine Balkis, qui appartenait à notre couleur.» Le cafetier interrompit la réponse furieuse que se préparait à faire l’Abyssinien, et rétablit le calme avec peine. Le conteur reprit: Tandis que Soliman accueillait à sa maison des champs la princesse des Sabéens, un homme passant sur les hauteurs de Moria, regardait pensif le crépuscule qui s’éteignait dans les nuages, et les flambeaux qui s’allumaient comme des constellations étoilées, sous les ombrages de Mello. Il envoyait une pensée dernière à ses amours, et adressait ses adieux aux roches de Solime, aux rives du Cédron, qu’il ne devait plus revoir. Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des marteaux sonnant l’appel sur les timbres d’airain, Adoniram, s’arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés; et pour présider à la paye il pénétra dans le temple, dont il entr’ouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakïn. Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d’une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine. La foule était nombreuse; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s’opérait par la vertu d’un mot d’ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l’échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l’énoncé du mot de passe. Le mot d’ordre des apprentis avait été précédemment JAKÏN, nom d’une des colonnes de bronze; le mot d’ordre des autres compagnons BOOZ, nom de l’autre pilier; le mot des maîtres JÉHOVAH. Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram qui leur touchait la main, et à l’oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L’apprenti disait TUBAL-KAÏN; le compagnon, SCHIBBOLETH; et le maître, GIBLIM. Peu à peu la foule s’éclaircit, l’enceinte devint déserte, et les derniers solliciteurs s’étant retirés, l’on reconnut que tout le monde ne s’était pas présenté, car il restait encore de l’argent dans la caisse. «Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels, afin de savoir s’il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns.» Dès que chacun fut éloigné, Adoniram, vigilant et zélé jusqu’au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s’assurer de l’exécution de ses ordres et de l’extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles: une fois encore il contempla ses oeuvres, et s’arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni. «Cher enfant!» murmura-t-il avec un soupir. Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nerveuses des voûtes, et les parois de la salle, d’où l’on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l’orient. La première, celle du nord, était réservée au peuple; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers; la porte de l’Orient était celle des lévites; les colonnes d’airain, Jakïn et Booz, se distinguaient à l’extérieur de la troisième. Avant de sortir par la porte de l’Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination frappée des statues nombreuses qu’il venait de contempler évoque dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son oeil fixe essaya de percer les ténèbres; mais la chimère grandit en s’effaçant, atteignit les combles du temple et s’évanouit dans les profondeurs des murs, comme l’ombre portée d’un homme éclairé par un flambeau qui s’éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes. Alors Adoniram se détourna s’apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d’un ton farouche lui dit: «Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres.» Adoniram était sans armes; objet du respect de tous, habitué à commander d’un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée. «Malheureux! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes.» Méthousaël l’entend, et lève d’un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d’Adoniram. L’artiste chancelle étourdi; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit: «Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres! -Tu n’as pas sept années de campagne! répliqua d’une voix éteinte Adoniram. -Le mot de passe! -Jamais!» Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc; mais il ne put redoubler, car l’architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu’à la porte d’Orient, pour échapper à ses assassins. C’est là qu’Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l’attendait pour lui crier à son tour: «Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres. -Ce n’est pas ainsi que je l’ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé; demande-le à celui qui t’envoie.» Comme il s’efforçait de s’ouvrir un passage, Amrou lui plongea la pointe de son compas dans le coeur. C’est en ce moment que l’orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre. Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s’étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main. «Cet homme était grand, murmura Phanor. -Il n’occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou. -Que son sang retombe sur Soliman-Ben-Daoud! -Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre; la pluie tombe; la nuit est sans clarté; Eblis nous protége. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre.» Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le coeur, ils se virent tout à coup en présence d’une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s’arrêtèrent; les gens qui fuient sont timides... et c’est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram. Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l’artiste. Après quoi Méthousaël, arrachant une jeune tige d’acacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime. Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait. Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller. Le soleil avait accompli le tour du monde, lorsque l’effet léthargique du philtre qu’il avait bu se dissipa. Tourmenté par des songes pénibles, il se débattait contre des visions, et ce fut par une secousse violente qu’il rentra dans le domaine de la vie. Il se soulève et s’étonne; ses yeux errants semblent à la recherche de la raison de leur maître; enfin il se souvient... La coupe vide est devant lui; les derniers mots de la reine se retracent à sa pensée: il ne la voit plus et se trouble; un rayon de soleil qui voltige ironiquement sur son front le fait tressaillir; il devine tout et jette un cri de fureur. C’est en vain qu’il s’informe: personne ne l’a vue sortir, et sa suite a disparu dans la plaine, on n’a retrouvé que les traces de son camp. «Voilà donc, s’écrie Soliman, en jetant sur le grand- prêtre Sadoc un regard irrité, voilà le secours que ton dieu prête à ses serviteurs! Est-ce là ce qu’il m’avait promis? Il me livre comme un jouet aux esprits de l’abîme, et toi, ministre imbécile, qui règnes sous son nom par mon impuissance, tu m’as abandonné, sans rien prévoir, sans rien empêcher! Qui me donnera des légions ailées pour atteindre cette reine perfide! Génies de la terre et du feu, dominations rebelles, esprits de l’air, m’obéirez-vous? -Ne blasphémez pas, s’écria Sadoc: Jéhovah seul est grand, et c’est un Dieu jaloux.» Au milieu de ce désordre, le prophète Ahias de Silo apparaît sombre, terrible et enflammé du feu divin; Ahias, pauvre et redouté, qui n’est rien que par l’esprit. C’est à Soliman qu’il s’adresse: «Dieu a marqué d’un signe le front de Caïn le meurtrier, et il a prononcé: «Quiconque attentera à la vie de Caïn sera puni sept fois!» Et Lamech, issu de Caïn, ayant versé le sang, il a été écrit: «On vengera la mort de Lamech septante «fois sept fois.» Or, écoute, ô roi, ce que le Seigneur m’ordonne de te dire: Celui qui a répandu le sang de Caïn et de Lamech sera châtié sept cents fois sept fois. Soliman baissa la tête; il se souvint d’Adoniram, et sut par-là que ses ordres avaient été exécutés. Et le remords lui arracha ce cri: «Malheureux! qu’ont-ils fait? Je ne leur avais pas dit de le tuer.» Abandonné de son Dieu, à la merci des génies, dédaigné, trahi par la princesse des Sabéens, Soliman désespéré abaissait sa paupière sur sa main désarmée où brillait encore l’anneau qu’il avait reçu de Balkis. Ce talisman lui rendit une lueur d’espoir. Demeuré seul il en tourna le chaton vers le soleil, et vit accourir à lui tous les oiseaux de l’air, hormis Hud-Hud, la huppe magique. Il l’appela trois fois, la força d’obéir, et lui commanda de le conduire auprès de la reine. La huppe à l’instant reprit son vol, et Soliman, qui tendait son bras vers elle, se sentit soulevé de terre et emporté dans les airs. La frayeur le saisit, il détourna sa main et reprit pied sur le sol. Quant à la huppe, elle traversa le vallon et fut se poser au sommet d’un tertre sur la tige frêle d’un acacia que Soliman ne put la forcer à quitter. Saisi d’un esprit de vertige, le roi Soliman songeait à lever des armées innombrables pour mettre à feu et à sang le royaume de Saba. Souvent il s’enfermait seul pour maudire son sort et évoquer des esprits. Un afrite, génie des abîmes, fut contraint de le servir et de le suivre dans les solitudes. Pour oublier la reine et donner le change à sa fatale passion, Soliman fit chercher partout des femmes étrangères qu’il épousa selon des rites impies, et qui l’initièrent au culte idolâtre des images. Bientôt, pour fléchir les génies, il peupla les hauts lieux et bâtit, non loin du Thabor, un temple à Moloch. Ainsi se vérifiait la prédiction que l’ombre d’Hénoch avait faite dans l’empire du feu, à son fils Adoniram, en ces termes: «Tu es destiné à nous venger, et ce temple que tu élèves à Adonaï causera la perte de Soliman. » Mais le roi des Hébreux fit plus encore, ainsi que nous l’enseigne le Thalmud; car le bruit du meurtre d’Adoniram s’étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l’artiste, en retrouvant son corps. Il s’était passé dix-sept jours: les perquisitions aux alentours du temple avaient été stériles, et les maîtres parcouraient en vain les campagnes. L’un d’eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s’accrocher à un rameau d’acacia d’où venait de s’envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s’apercevoir que l’arbuste entier cédait sous sa main et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître étonné appela ses compagnons. Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d’une fosse. Alors l’un d’eux dit à ses frères: «Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu’ils n’y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer? -Quel mot adopterons-nous? objecta un autre. -Si nous retrouvons là notre maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l’un de nous servira de mot de passe; elle éternisera le souvenir de ce crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée.» Le serment fut juré; leurs mains s’unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur. Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main; il en fut de même pour un second; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore; sur quoi il s’écria: MAKBÉNACH, qui signifie: LA CHAIR QUITTE LES OS. Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d’Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant bien des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois. Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite; mais, reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d’Oterfut et de Hoben. Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue sur Abiram, ou le meurtrier... Et la postérité d’Adoniram resta sacrée pour eux; car longtemps après ils juraient encore par les fils de la veuve; ainsi désignaient-ils les descendants d’Adoniram et de la reine de Saba. Sur l’ordre exprès de Soliman-Ben-Daoud, l’illustre Adoniram fut inhumé sous l’autel même du temple qu’il avait élevé; c’est pourquoi Adonaï finit par abandonner l’arche des Hébreux et réduisit en servitude les successeurs de Daoud. Avide d’honneurs, de puissance et de voluptés, Soliman épousa cinq cents femmes, et contraignit enfin les génies réconciliés à servir ses desseins contre les nations voisines, par la vertu du célèbre anneau, jadis ciselé par Irad, père du Kaïnite Maviaël, et tour à tour possédé par Hénoch, qui s’en servit pour commander aux pierres, puis par Jared le patriarche, et par Nemrod, qui l’avait légué à Saba, père des Hémiarites. L’anneau de Salomon lui soumit les génies, les vents et tous les animaux. Rassasié de pouvoir et de plaisirs, le sage allait répétant: Mangez, aimez, buvez; le reste n’est qu’orgueil. Et, contradiction étrange: il n’était pas heureux! ce roi, dégradé par la matière, aspirait à devenir immortel... Par ses artifices, et à l’aide d’un savoir profond, il espéra d’y parvenir moyennant certaines conditions: pour épurer son corps des éléments mortels, sans le dissoudre, il fallait que, durant deux cent vingt-cinq années, à l’abri de toute atteinte, de tout principe corrupteur, il dormît du sommeil profond des morts. Après quoi, l’âme exilée rentrerait dans son enveloppe, rajeunie jusqu’à la virilité florissante dont l’épanouissement est marqué par l’âge de trente- trois ans. Devenu vieux et caduc, dès qu’il entrevit, dans la décadence de ses forces, les signes d’une fin prochaine, Soliman ordonna aux génies qu’il avait asservis de lui construire, dans la montagne de Kaf, un palais inaccessible, au centre duquel il fit élever un trône massif d’or et d’ivoire, porté sur quatre piliers faits du tronc vigoureux d’un chêne. C’est là que Soliman, prince des génies, avait résolu de passer ce temps d’épreuve. Les derniers temps de sa vie furent employés à conjurer, par des signes magiques, par des paroles mystiques, et par la vertu de l’anneau, tous les animaux, tous les éléments, toutes les substances douées de la propriété de décomposer la matière. Il conjura les vapeurs du nuage, l’humidité de la terre, les rayons du soleil, le souffle des vents, les papillons, les mites et les larves. Il conjura les oiseaux de proie, la chauve- souris, le hibou, le rat, la mouche impure, les fourmis et la famille des insectes qui rampent ou qui rongent. Il conjura le métal; il conjura la pierre, les alcalis et les acides, et jusqu’aux émanations des plantes. Ces dispositions prises, quand il se fut bien assuré d’avoir soustrait son corps à tous les agents destructeurs, ministres impitoyables d’Éblis, il se fit transporter une dernière fois au coeur des montagnes de Kaf, et, rassemblant les génies, il leur imposa des travaux immenses, en leur enjoignant, sous la menace des châtiments les plus terribles, de respecter son sommeil et de veiller autour de lui. Ensuite il s’assit sur son trône, où il assujettit solidement ses membres, qui se refroidirent peu à peu; ses yeux se ternirent, son souffle s’arrêta, et il s’endormit dans la mort. Et les génies esclaves continuaient à le servir, à exécuter ses ordres et à se prosterner devant leur maître, dont ils attendaient le réveil. Les vents respectèrent sa face; les larves qui engendrent les vers ne purent en approcher; les oiseaux, les quadrupèdes rongeurs furent contraints de s’éloigner; l’eau détourna ses vapeurs, et, par la force des conjurations, le corps demeura intact pendant plus de deux siècles. La barbe de Soliman ayant crû, se déroulait jusqu’à ses pieds; ses ongles avaient percé le cuir de ses gants et l’étoffe dorée de sa chaussure. Mais comment la sagesse humaine, dans ses limites bornées, pourrait-elle accomplir l’INFINI? Soliman avait négligé de conjurer un insecte, le plus infime de tous... il avait oublié le ciron. Le ciron s’avança mystérieux... invisible... Il s’attacha à l’un des piliers qui soutenaient le trône, et le rongea lentement, lentement, sans jamais s’arrêter. L’ouïe la plus subtile n’aurait pas entendu gratter cet atome, qui secouait derrière lui, chaque année, quelques grains d’une sciure menue. Il travailla deux cent vingt-quatre ans... Puis tout à coup le pilier rongé fléchit sous le poids du trône, qui s’écroula avec un fracas énorme. (11) Ce fut le ciron qui vainquit Soliman et qui le premier fut instruit de sa mort; car le roi des rois précipité sur les dalles ne se réveilla point. Alors les génies humiliés reconnurent leur méprise et recouvrèrent la liberté. Là finit l’histoire du grand Soliman-Ben-Daoud, dont le récit doit être accueilli avec le respect par les vrais croyants, car il est retracé en abrégé de la main sacrée du prophète, au trente- quatrième fatihat du Koran, miroir de sagesse et fontaine de vérité. * * * Le conteur avait terminé son récit, qui avait duré près de deux semaines. J’ai craint d’en diviser l’intérêt en parlant de ce que j’avais pu observer à Stamboul dans l’intervalle des soirées. Je n’ai pas non plus tenu compte de quelques petites histoires intercalées çà et là, selon l’usage, soit dans les moments où le public n’est pas encore nombreux, soit pour faire diversion à quelques péripéties dramatiques. Les cafedjis font souvent des frais considérables pour s’assurer le concours de tel ou tel narrateur en réputation. Comme la séance n’est jamais que d’une heure et demie, ils peuvent paraître dans plusieurs cafés la même nuit. Ils donnent aussi des séances dans les harems, lorsque le mari, s’étant assuré de l’intérêt d’un conte, veut faire participer sa famille au plaisir qu’il a éprouvé. Les gens prudents s’adressent, pour faire leur marché, au syndic de la corporation des conteurs, qu’on appelle khassidéens, car il arrive quelquefois que des conteurs de mauvaise foi, mécontents de la recette du café ou de la rétribution donnée dans une maison, disparaissent au milieu d’une situation intéressante et laissent les auditeurs désolés de ne pouvoir connaître la fin de l’histoire. J’aimais beaucoup le café fréquenté par mes amis les Persans, à cause de la variété de ses habitués et de la liberté de paroles qui y régnaient; il me rappelait le Café de Surate du bon Bernardin de Saint-Pierre. On trouve en effet beaucoup plus de tolérance dans ces réunions cosmopolites de marchands des divers pays de l’Asie, que dans les cafés purement composés de Turcs ou d’Arabes. L’histoire qui nous avait été racontée était discutée à chaque séance entre les divers groupes d’habitués; car, dans un café d’Orient, la conversation n’est jamais générale, et, sauf les observations de l’Abyssinien, qui, comme chrétien, paraissait abuser un peu du jus de Noé, personne n’avait mis en doute les données principales du récit. Elles sont en effet conformes aux croyances générales de l’Orient; seulement, on y retrouve quelque chose de cet esprit d’opposition populaire qui distingue les Persans et les Arabes de l’Yémen. Notre conteur appartenait à la secte d’Ali, qui est pour ainsi dire la tradition catholique d’Orient, tandis que les Turcs, ralliés à la secte d’Omar, représenteraient plutôt une sorte de protestantisme qu’ils ont fait dominer en soumettant les populations méridionales. LE BAÏRAM. I Les Eaux Douces D’Asie. Nous n’avions pas renoncé à nous rendre un vendredi aux eaux douces d’Asie. Cette fois, nous choisîmes la route de terre qui mène plus loin à Buyukdéré. Sur le chemin, nous nous arrêtâmes à une maison de campagne, qui était la demeure de B-Effendi, l’un des hauts employés du sultan. C’était un Arménien qui avait épousé une parente des Arméniens chez lesquels se trouvait mon ami. Un jardin orné de plantes rares précédait l’entrée de la maison, et deux petites filles fort jolies, vêtues comme des sultanes en miniature, jouaient au milieu des parterres sous la surveillance d’une négresse. Elles vinrent embrasser le peintre, et nous accompagnèrent jusque dans la maison. Une dame en costume levantin vint nous recevoir, et mon ami lui dit: «Kaliméra, kokona!» (Bonjour, madame.) Il la saluait en grec, car elle était de cette nation, quoique alliée des Arméniens. On est toujours embarrassé d’avoir à parler, dans une relation de voyage, de personnes qui existent, et qui ont accueilli de leur mieux l’Européen qui passe, cherchant à rapporter dans son pays quelque chose de vrai sur les moeurs étrangères, sur des sociétés sympathiques partout aux nôtres, et vers lesquelles la civilisation franque jette aujourd’hui des rayons de lumière... Dans le moyen âge, nous avons tout reçu de l’Orient, maintenant, nous voudrions rapporter à cette source commune de l’humanité les puissances dont elle nous a doués, pour faire grande de nouveau la mère universelle. Le beau nom de la France est cher à ces nations lointaines: c’est là notre force future;... c’est ce qui nous permet d’attendre, quoi que fasse la dynastie usée de nos gouvernements. On peut se dire, en citant des personnes de ces pays, ce que disait Racine dans la préface de Bajazet: «C’est si loin!» Mais n’est-il pas permis de remercier d’un bon accueil des hôtes si empressés que le sont pour nous les Arméniens? Plus en rapport que les Turcs avec nos idées, ils servent, pour ainsi dire, de transition à la bonne volonté de ces derniers, pour qui la France a toujours été particulièrement la nation amie. J’avoue que ce fut pour moi un grand charme de retrouver, après une année d’absence de mon pays, un intérieur de famille tout européen, sauf les costumes des femmes, qui, heureusement pour la couleur locale, ne se rapportaient qu’aux dernières modes de Stamboul. Madame B nous fit servir une collation par ses petites filles; ensuite nous passâmes dans la principale pièce, où se trouvaient plusieurs dames levantines. L’une d’elles se mit au piano pour exécuter un des morceaux le plus nouvellement venus de Paris: c’était une politesse que nous appréciâmes vivement en admirant des fragments d’un opéra nouveau d’Halévy. Il y avait aussi des journaux sur les tables, des livres de poésie et de théâtre, du Victor Hugo, du Lamartine. Cela semble étrange quand on arrive de Syrie, et c’est fort simple quand on songe que Constantinople consomme presque autant que Pétersbourg les ouvrages littéraires et artistiques venus de Paris. Pendant que nous parcourions des yeux les livres illustrés et les albums, M. B rentra; il voulait nous retenir à dîner; mais, ayant projeté d’aller aux Eaux-Douces, nous remerciâmes. M. B voulut nous accompagner jusqu’au Bosphore. Nous restâmes quelque temps sur la berge à attendre un caïque. Pendant que nous parcourions le quai, nous vîmes venir de loin un homme d’un aspect majestueux, d’un teint pareil à ceux des mulâtres, magnifiquement vêtu à la turque, non dans le costume de la réforme, mais selon la mode ancienne. Il s’arrêta en voyant M. B, qui le salua avec respect, et nous les laissâmes causer un instant. Mon ami m’avertit que c’était un grand personnage, et qu’il fallait avoir soin de faire un beau salamalek quand il nous quitterait, en portant la main à la poitrine et à la bouche, selon l’usage oriental. Je le fis d’après son indication, et le mulâtre y répondit fort gracieusement. J’étais sûr que ce n’était pas le sultan, que j’avais vu déjà. «Qu’est-ce donc?» dis-je, lorsqu’il se fut éloigné. -C’est le kislar-aga,» me répondit le peintre avec un sentiment d’admiration, et un peu aussi de terreur. Je compris tout. Le kislar-aga, c’est le chef des eunuques du sérail, l’homme le plus redouté après le sultan et avant le premier vizir. Je regrettai de n’avoir pas fait plus intimement la connaissance de ce personnage, qui paraissait du reste fort poli, mais fort convaincu de son importance. Des attachés arrivèrent enfin; nous quittâmes B-Effendi, et un caïque à six rameurs nous emporta vers la côte d’Asie. Il fallut une heure et demie environ pour arriver aux Eaux-Douces. A droite et à gauche des rivages, nous admirâmes les châteaux crénelés qui gardent, du côté de la mer Noire, Péra, Stamboul et Scutari contre les invasions de Crimée ou de Trébizonde. Ce sont des murailles et des tours génoises, comme celles qui séparent Péra et Galata. Quand nous eûmes dépassé les châteaux d’Asie et d’Europe, notre barque entra dans la rivière des Eaux-Douces. De hautes herbes, d’où s’envolaient çà et là des échassiers, bordaient cette embouchure, qui me rappelait un peu les derniers courants du Nil se jetant près de la mer dans le lac de Péluse. Mais ici, la nature, plus calme, plus verte, plus septentrionale, traduisait les magnificences du Delta d’Égypte, à peu près comme le latin traduit le grec... en l’affaiblissant. Nous débarquâmes dans une prairie délicieuse et coupée d’eaux vives. Les bois éclaircis avec art jetaient leur ombre par endroits sur les hautes herbes. Quelques tentes, dressées par des vendeurs de fruits et de rafraîchissements, donnaient à la scène l’aspect d’une de ces oasis où s’arrêtent les tribus errantes. La prairie était couverte de monde. Les teintes variées des costumes nuançaient la verdure comme les couleurs vives des fleurs sur une pelouse du printemps. Au milieu de l’éclaircie la plus vaste, on distinguait une fontaine de marbre blanc, ayant cette forme de pavillon chinois dont l’architecture spéciale domine à Constantinople. La joie de boire de l’eau a fait inventer à ces peuples les plus charmantes constructions dont on puisse avoir l’idée. Ce n’était pas là une source comme celle d’Arnaut-Keuil, devant laquelle il fallait attendre le bon plaisir d’un saint, qui ne fait couler la fontaine qu’à partir du jour de sa fête. Cela est bon pour des giaours, qui attendent patiemment qu’un miracle leur permette de s’abreuver d’eau claire... Mais à la fontaine des Eaux-Douces d’Asie on n’a pas à souffrir de ces hésitations. Je ne sais quel saint musulman fait couler les eaux avec une abondance et une limpidité inconnue aux saints grecs. Il fallait payer un para pour un verre de cette boisson, qui, pour l’obtenir sur les lieux mêmes, coûtait comme voyage environ dix piastres. Des voitures de toutes sortes, la plupart dorées et attelées de boeufs, avaient amené aux Eaux-Douces les dames de Scutari. On ne voyait près de la fontaine que des femmes et des enfants, parlant, criant, causant avec des expansions, des rires ou des lutineries charmantes, dans cette langue turque dont les syllabes douces ressemblent à des roucoulements d’oiseaux. Si les femmes sont plus ou moins cachées sous leurs voiles, elles ne cherchent pas cependant à se dérober d’une façon trop cruelle à la curiosité des Francs. Les règlements de police qui leur ordonnent, le plus souvent possible, d’épaissir leurs voiles, de soustraire aux infidèles toute attitude extérieure qui pourrait avoir action sur les sens, leur inspirent une réserve qui ne céderait pas facilement devant une séduction ordinaire. La chaleur du jour était en ce moment très-forte, et nous avions pris place sous un énorme platane entouré de divans rustiques. Nous essayâmes de dormir; mais, pour des Français, le sommeil de midi est impossible. Le peintre, voyant que nous ne pouvions dormir, raconta une histoire. C’étaient les aventures d’un artiste de ses amis, qui était venu à Constantinople pour faire fortune, au moyen d’un daguerréotype. Il cherchait les endroits où se trouvait la plus grande affluence et vint un jour installer son instrument reproducteur sous les ombrages des Eaux-Douces. Un enfant jouait sur le gazon; l’artiste eut le bonheur d’en fixer l’image parfaite sur une plaque; puis, dans sa joie de voir une épreuve si bien réussie, il l’exposa devant les curieux, qui ne manquent jamais dans ces occasions. La mère s’approcha, par une curiosité bien naturelle, et s’étonna de voir son enfant si nettement reproduit. Elle croyait que c’était de la magie. L’artiste ne connaissait pas la langue turque, de sorte qu’il ne comprit point, au premier abord, les compliments de la dame. Seulement, une négresse qui accompagnait cette dernière lui fit un signe. La dame avait monté dans un arabas et se rendait à Scutari. Le peintre prit sous son bras la boîte du daguerréotype, instrument qu’il n’est pas facile de porter, et se mit à suivre l’arabas pendant une lieue. En arrivant aux premières maisons de Scutari, il vit de loin l’arabas s’arrêter et la femme descendre à un kiosque isolé qui donnait vers la mer. La vieille lui fit signe de ne pas se montrer et d’attendre; puis, quand la nuit fut tombée, elle l’introduisit dans la maison. L’artiste parut devant la dame, qui lui déclara qu’elle l’avait fait venir pour qu’il se servît de son instrument en faisant son portrait de la même façon qu’il avait employée pour reproduire la figure de son enfant. «Madame, répondit l’artiste, ou du moins il chercha à le faire comprendre, cet instrument ne fonctionne qu’avec le soleil. -Eh bien! attendons le soleil,» dit la dame. C’était une veuve, heureusement pour la morale musulmane. Le lendemain matin, l’artiste, profitant d’un beau rayon de soleil qui pénétrait à travers les fenêtres grillées, s’occupa de reproduire les traits de la belle dame du faubourg de Scutari. Elle était fort jeune, quoique mère d’un petit garçon assez grand, car les femmes d’Orient, comme on sait, se marient la plupart dès l’âge de douze ans. Pendant qu’il polissait ses plaques, on entendit frapper à la porte extérieure. «Cachez-vous!» s’écria la dame, et, aidée de sa servante, elle se hâta de faire entrer l’homme, avec son appareil daguerrien, dans une cellule fort étroite, qui dépendait de la chambre à coucher. Le malheureux eut le temps de faire des réflexions fort tristes. Il ignorait que cette femme fût veuve, et pensait naturellement que le mari était survenu inopinément à la suite de quelque voyage. Il y avait une autre hypothèse non moins dangereuse: l’intervention de la police dans cette maison où l’on avait pu, la veille, remarquer l’entrée d’un giaour. Cependant, il prêta l’oreille, et comme les maisons de bois des Turcs n’ont que des cloisons fort légères, il se rassura un peu en n’entendant qu’un chuchotement de voix féminines. En effet, la dame recevait simplement la visite d’une de ses amies; mais les visites que se font les femmes de Constantinople durent d’ordinaire toute une journée, ces belles désoeuvrées cherchant toute occasion de tuer le plus de temps possible. Se montrer était dangereux: la visiteuse pouvait être vieille ou laide; de plus, quoique les musulmanes s’accommodent forcément d’un partage d’époux, la jalousie n’est point absente de leurs âmes quand il s’agit d’une affaire de coeur. Le malheureux avait plu. Quand le soir arriva, l’amie importune, après avoir dîné, pris des rafraîchissements plus tard, et s’être livrée longtemps, sans doute, à des causeries médisantes, finit par quitter la place, et l’on put faire sortir enfin le Français de son étroite cachette. Il était trop tard pour reprendre l’oeuvre longue et difficile du portrait. De plus, l’artiste avait contracté une faim et une soif de plusieurs heures. On dut alors remettre la séance au lendemain. Au troisième jour, il se trouvait dans la position du matelot qu’une chanson populaire suppose avoir été longtemps retenu chez une certaine présidente du temps de Louis XV...; il commença à s’ennuyer. La conversation des dames turques est assez uniforme. De plus, lorsqu’on n’entend pas la langue, il est difficile de se distraire longtemps dans leur compagnie. Il était parvenu à réussir le portrait demandé, et fit comprendre que des affaires majeures le rappelaient à Péra. Mais il était impossible de sortir de la maison en plein jour, et, le soir venu, une collation magnifique, offerte par la dame, le retint encore non moins que la reconnaissance d’une si charmante hospitalité. Cependant, le jour suivant, il marqua énergiquement sa résolution de partir. Il fallait encore attendre le soir. Mais on avait caché le daguerréotype, et comment sortir de cette maison sans ce précieux instrument, dont à cette époque on n’aurait pas retrouvé le pareil dans la ville? C’était de plus son gagne-pain. Les femmes de Scutari sont un peu sauvages dans leurs attachements; celle-ci fit comprendre à l’artiste, qui, après tout, finissait par saisir quelques mots de la langue, que s’il voulait la quitter désormais, elle appellerait les voisins en criant qu’il était entré furtivement dans la maison pour attenter à son honneur. Un attachement si incommode finit par mettre à bout la patience du jeune homme. Il abandonna son daguerréotype, et parvint à s’échapper par une fenêtre pendant que la dame dormait. Le triste de l’aventure, c’est que ses amis de Péra, ne l’ayant pas vu pendant plus de trois jours, avaient averti la police. On avait obtenu quelques indications sur la scène qui s’était passée aux Eaux-Douces d’Asie. Des gens de la campagne avaient vu passer l’arabas, suivi de loin par l’artiste. La maison fut signalée, et la pauvre dame turque eût été tuée par la population fanatique pour avoir accueilli un giaour, si la police ne l’eût fait enlever secrètement. Elle en fut quitte pour cinquante coups de bâton, et la négresse pour vingt-cinq, la loi n’appliquant jamais à l’esclave que la moitié de la peine qui frappe une personne libre. II La Veille Du Grand Baïram. Le Baïram des Turcs ressemble à notre jour de l’an. La civilisation européenne, qui pénètre peu à peu dans leurs coutumes, les attire de plus en plus, quant aux détails compatibles avec leur religion; de sorte que les femmes et les enfants raffolent de parures, de bagatelles et de jouets venus de France ou d’Allemagne. En outre, si les dames turques font admirablement les confitures, le privilége des sucreries, des bonbons et des cartonnages splendides appartient à l’industrie parisienne. Nous passâmes en revenant des Eaux-Douces, par la grande rue de Péra, qui était devenue ce soir-là pareille à notre rue des Lombards. Il était bon de s’arrêter chez la confiseuse principale, madame Meunier, pour prendre quelques rafraîchissements et pour examiner la foule. On voyait là des personnages éminents, des Turcs riches, qui venaient eux-mêmes faire leurs achats, car il n’est pas prudent, en ce pays, de confier à de simples serviteurs le soin d’acheter ses bonbons. Madame Meunier a spécialement la confiance des effendis (hommes de distinction), et ils savent qu’elle ne leur livrerait pas des sucreries douteuses... Les rivalités, les jalousies, les haines amènent parfois des crimes dans la société musulmane; et si les luttes sanglantes sont devenues rares, le poison est encore, en certains cas, le grand argument des femmes, beaucoup moins civilisées jusqu’ici que leurs maris. A un moment donné, tous les Turcs disparurent, emportant leurs emplettes, comme des soldats quand sonne la retraite, parce que l’heure les appelait à l’un des Namaz, prières qui se font la nuit dans les mosquées. Ces braves gens ne se bornent pas, pendant les nuits du Ramazan, à écouter des conteurs et à voir jouer le Caragueuz; ils ont des moments de prières, nommés rikats, pendant lesquels on récite chaque fois une dizaine de versets du Coran. Il faut accomplir par nuit vingt rikats, soit dans les mosquées, ce qui vaut mieux, -ou chez soi, ou dans la rue, si l’on n’a pas de domicile, ainsi qu’il arrive à beaucoup de gens qui ne dorment que dans les cafés. Un bon musulman doit, par conséquent, avoir récité pendant chaque nuit deux cents versets, ce qui fait six mille versets pour les trente nuits. Les contes, spectacles et promenades, ne sont que les délassements de ce devoir religieux. La confiseuse nous raconta un fait qui peut donner quelque idée de la naïveté de certains fonctionnaires turcs. Elle avait fait venir par le bateau du Danube des caisses de jouets de Nuremberg. Le droit de douane se paye d’après la déclaration de la valeur des objets; mais, à Constantinople, comme ailleurs, pour éviter la fraude, l’administration a le droit de garder les marchandises en payant la valeur déclarée, si l’on peut supposer qu’elles valent davantage. Quand on déballa les caisses de jouets de Nuremberg, un cri d’admiration s’éleva parmi tous les employés des douanes. La déclaration était de dix mille piastres (2,600fr.) Selon eux, cela en valait au moins trente mille. Ils retinrent donc les caisses, qui se trouvaient ainsi fort bien payées et convenablement vendues, sans frais de montre et de déballage. Madame Meunier prit les dix mille piastres, en riant de leur simplicité. Ils se partagèrent les polichinelles, les soldats de bois et les poupées, non pas pour les donner à leurs enfants, mais pour s’en amuser eux-mêmes. Au moment de quitter la boutique, je retrouvai dans une poche, en cherchant mon mouchoir, le flacon que j’avais acheté précédemment sur la place du Séraskier. Je demandai à madame Meunier ce que pouvait être cette liqueur qui m’avait été vendue comme rafraîchissement et dont je n’avais pu supporter la première gorgée: était-ce une limonade aigrie, une bavaroise tournée, ou une liqueur particulière au pays? La confiseuse et ses demoiselles éclatèrent d’un fou rire en voyant le flacon; il fut impossible de tirer d’elles aucune explication. Le peintre me dit, en me reconduisant, que ces sortes de liqueurs ne se vendaient qu’à des Turcs qui avaient acquis un certain âge. En général, dans ce pays, les sens s’amortissent après l’âge de trente ans. Or chaque mari est forcé, lorsque se dessine la dernière échancrure de la lune du Baïram, de remplir ses devoirs les plus graves... Il en est pour qui les ébats de Caragueuz n’ont pas été une suffisante excitation. La veille du Baïram était arrivée: l’aimable lune du Ramazan s’en allait où vont les vieilles lunes et les neiges de l’an passé, -chose qui fut un si grave sujet de rêverie pour notre vieux poëte François Villon. En réalité, ce n’est qu’alors que les fêtes sérieuses commen cent. Le soleil qui se lève pour inaugurer le mois de Schewal doit détrôner la lune altière de cette splendeur usurpée, qui en a fait pendant trente jours un véritable soleil nocturne, avec l’aide, il est vrai, des illuminations, des lanternes et des feux d’artifice. Les Persans logés avec moi à Ildiz-Khan m’avertirent du moment où devaient avoir lieu l’enterrement de la lune et l’intronisation de la nouvelle, ce qui donnait lieu à une cérémonie extraordinaire. Un grand mouvement de troupes avait lieu cette nuit-là. On établissait une haie entre Eski-Sérail, résidence de la sultane- mère, et le grand sérail situé à la pointe maritime de Stamboul. Depuis le château des Sept-Tours et le palais de Bélisaire jusqu’à Sainte-Sophie, tous les gens des divers quartiers affluaient vers ces deux points. Comment dire toutes les splendeurs de cette nuit privilégiée? Comment dire surtout le motif singulier qui fait cette nuit-là du sultan le seul homme heureux de son empire. Tous les fidèles ont dû, pendant un mois, s’abstenir de toute pensée d’amour. Une seule nuit encore, et ils pourront envoyer à une de leurs femmes, s’ils en ont plusieurs, le bouquet qui indique une préférence. S’ils n’en ont qu’une seule, le bouquet lui revient de droit. Mais quant au sultan, en qualité de padischa et de calife, il a le droit de ne pas attendre le premier jour de la lune de Lailet-ul-id, qui est celle du mois suivant, et qui ne paraît qu’au premier jour du grand Baïram. Il a une nuit d’avance sur tous ses sujets pour la procréation d’un héritier, qui ne peut cette fois résulter que d’une femme nouvelle. Ceci était le sens de la cérémonie qui se faisait, m’a-t-on dit, entre le vieux sérail et le nouveau. La mère ou la tante du sultan devait conduire à son fils une esclave vierge, qu’elle achète elle-même au bazar, et qu’elle mène en pompe dans un carrosse de parade. (12) En effet, une longue file de voitures traversa bientôt les quartiers populeux de Stamboul, en suivant la rue centrale jusqu’à Sainte-Sophie, près de laquelle est située la porte du grand sérail. Ces voitures, au nombre d’une vingtaine, contenaient toutes les parentes de Sa Hautesse, ainsi que les sultanes réformées avec pension, après avoir donné le jour à un prince ou à une princesse. Les grillages des voitures n’empêchaient pas que l’on ne distinguât la forme de leurs têtes voilées de blanc et de leurs vêtements de dessus. Il y en avait une dont l’énormité m’étonna. Par privilége sans doute, et grâce à la liberté que pouvait lui donner son rang ou son âge, elle n’avait la tête entourée que d’une gaze très-fine qui laissait distinguer des traits autrefois beaux. Quant à la future cadine, elle était sans doute dans le carrosse principal, mais il était impossible de la distinguer des autres dames. Un grand nombre de valets de pied portaient des torches et des pots à feu des deux côtés du cortége. On s’arrêta sur cette magnifique place de la porte du sérail, décorée d’une splendide fontaine, ornée de marbre, de découpures, d’arabesques dorées, avec un toit à la chinoise et des bronzes étincelants. La porte du sérail laisse voir encore entre ses colonnettes les niches qui servaient autrefois à exposer des têtes, les célèbres têtes du sérail. III Fêtes Du Sérail. Je me vois forcé de ne pas décrire les cérémonies intérieures du palais, ayant l’usage de ne parler que de ce que j’ai pu voir par moi-même. Cependant, je connaissais déjà en partie le lieu de la scène. Tout étranger peut visiter les grandes résidences et les mosquées, à de certains jours désignés, en payant deux ou trois mille piastres turques. Mais la somme est si forte qu’un touriste ordinaire hésite souvent à la donner. Seulement, comme pour ce prix on peut amener autant de personnes que l’on veut, les curieux se cotisent, ou bien attendent qu’un grand personnage européen consente à faire cette dépense. J’avais pu visiter tous ces monuments à l’époque du passage du prince royal de Prusse. Il est d’usage, en de pareils cas, que les Européens qui se présentent soient admis dans le cortége. Sans risquer une description que l’on peut lire dans tous les voyages, il est bon d’indiquer la situation des nombreux bâtiments et des jardins du sérail occupant le triangle de terre découpé par la Corne d’Or et le Bosphore. C’est toute une ville enfermée de hauts murs crénelés et espacés de tours, se rattachant à la grande muraille construite par les Grecs, qui règne le long de la mer jusqu’au château des Sept-Tours, et qui de là ferme entièrement l’immense triangle formé par Stamboul. Il y a dans les bâtiments du sérail un grand nombre de constructions anciennes, de kiosques, de mosquées ou de chapelles, ainsi que des bâtiments plus modernes, presque dans le goût européen. Des jardinets en terrasse, avec des parterres, des berceaux, des rigoles de marbre, des sentiers formés de mosaïques en cailloux, des arbustes taillés et des carrés de fleurs rares sont consacrés à la promenade des dames. D’autres jardins dessinés à l’anglaise, des pièces d’eau peuplées d’oiseaux, de hauts platanes, avec des saules, des sycomores, s’étendent autour des kios ques dans la partie la plus ancienne. Toutes les personnes un peu connues ou ayant affaire aux employés peuvent traverser pendant le jour les portions du sérail qui ne sont pas réservées aux femmes. Je m’y suis promené souvent en allant voir soit la bibliothèque, soit la trésorerie. La première, où il est facile de se faire admettre, renferme un grand nombre de livres et de manuscrits curieux, notamment un Coran gravé sur des feuilles minces de plomb, qui, grâce à leur excellente qualité, se tournent comme des feuillets ordinaires, les ornements sont en émail et fort brillants.A la trésorerie on peut admirer les bijoux impériaux conservés depuis des siècles. On voit aussi dans une salle tous les portraits des sultans peints en miniature, d’abord par les Belin de Venise, puis par d’autres peintres italiens. Le dernier, celui d’Abdul-Medjid, a été peint par un Français, Camille Rogier, auquel on doit une belle série de costumes modernes byzantins. Ainsi, ces vieux usages de vie retirée et farouche, attribués aux musulmans, ont cédé devant les progrès qu’amènent les idées modernes. Deux cours immenses précèdent, après la première entrée, nommée spécialement LA PORTE, les grands bâtiments du sérail. La plus avancée, entourée de galeries basses, est consacrée souvent aux exercices des pages, qui luttent d’adresse dans la gymnastique et l’équitation. La première, dans laquelle tout le monde peut pénétrer, offre une apparence rustique, avec ses arbres et ses treillages. Une singularité la distingue, c’est un énorme mortier de marbre, qui de loin semble la bouche d’un puits. Ce mortier a une destination toute particulière. On doit y broyer, avec un pilon de fer assorti à sa grandeur, le corps du muphti, chef de la religion, si par hasard il venait à manquer à ses devoirs. Toutes les fois que ce personnage vient faire une visite au sultan, il est forcé de passer devant cet immense égrugeoir où il peut avoir la chance de terminer ses jours. La terreur salutaire qui en résulte est cause qu’il n’y a eu encore qu’un seul muphti qui se soit exposé à ce supplice. L’affluence était si grande qu’il me parut impossible d’entrer même dans la première cour. J’y renonçai, bien que le public ordinaire pût pénétrer jusque-là et voir les dames du vieux sérail descendre de leurs voitures. Les torches et les lances à feu répandaient çà et là des flammèches sur les habits, et de plus, une grande quantité d’estafiers distribuaient force coups de bâton pour établir l’alignement des premières rangées. D’après ce que je puis savoir, il ne s’agissait que d’une scène de parade et de réception. La nouvelle esclave du sultan devait être reçue dans les appartements par les sultanes, au nombre de trois, et par les cadines, au nombre de trente; et rien ne pouvait empêcher que le sultan passât la nuit avec l’aimable vierge de la veille du Baïram. Il faut admirer la sagesse musulmane, qui a prévu le cas où une favorite, peut-être stérile, absorberait l’amour et les faveurs du chef de l’État. Le devoir religieux qui lui est imposé cette nuit-là répond autant que possible de la reproduction de sa race. Tel est aussi pour les musulmans ordinaires le sens des obligations que leur impose la première nuit du Baïram. Cette abstinence de tout un mois, qui renouvelle probablement les forces de l’homme, ce jeûne partiel qui l’épure doivent avoir été calculés d’après des prévisions médicales analogues à celles que l’on retrouve dans la loi juive. N’oublions pas que l’Orient nous a donné la médecine, la chimie, et des préceptes d’hygiène qui remontent à des milliers d’années et regrettons que nos religions du Nord n’en représentent qu’une imitation imparfaite. -Je regretterais qu’on eût pu voir dans le tableau des coutumes bizarres rapportées plus haut l’intention d’inculper les musulmans de libertinage. Leurs croyances et leurs coutumes diffèrent tellement des nôtres que nous ne pouvons les juger qu’au point de vue de notre dépravation relative. Il suffit de se dire que la loi musulmane ne signale aucun péché dans cette ardeur des sens, utile à l’existence des populations méridionales décimées tant de fois par les pestes et par les guerres. Si l’on se rendait compte de la dignité et de la chasteté même des rapports qui existent entre un musulman et ses épouses, on renoncerait à tout ce mirage voluptueux qu’ont créé nos écrivains du dix-huitième siècle. IV L’Atmeïdan. Le lendemain matin était le premier jour du Baïram. Le canon de tous les forts et de tous les vaisseaux retentit au lever du jour, dominant le chant des muezzins saluant Allah du haut d’un millier de minarets. La fête était, cette fois, à l’Atmeïdan, place illustrée par le souvenir des empereurs de Byzance qui y ont laissé des monuments. Cette place est oblongue et présente toujours son ancienne forme d’hippodrome, ainsi que les deux obélisques autour desquels tournaient les chars au temps de la lutte byzantine des verts et des bleus. L’obélisque le mieux conservé, dont le granit rose est couvert d’hiéroglyphes encore distincts, est supporté par un piédestal de marbre blanc entouré de bas-reliefs qui représentent des empereurs grecs entourés de leur cour, des combats et des cérémonies. Ils ne sont pas d’une fort belle exécution; mais leur existence prouve que les Turcs ne sont pas aussi ennemis des sculptures que nous le supposons, en Europe. Au milieu de la place se trouve une singulière colonne composée de trois serpents enlacés, laquelle, dit-on, servait autrefois de trépied dans le temple de Delphes. La mosquée du sultan Ahmed borde un des côtés de la place. C’était là que S. H. Abdul-Medjid devait venir faire la grande prière du Baïram. Le lendemain, qui était le premier jour du Baïram un million peut- être d’habitants de Stamboul, de Scutari, de Péra et des environs encombrait le triangle immense qui se termine par la pointe du sérail. Grâce à la proximité de ma demeure, je pus me trouver sur le passage du cortége qui se rendait sur la place de l’Atmeïdan. Le défilé, qui tournait par les rues environnant Sainte-Sophie, dura au moins une heure. Mais les costumes des troupes n’avaient rien de fort curieux pour un Franc, car, à part le fezzi rouge qui leur sert uniformément de coiffure, les divers corps portaient à peu près les uniformes européens. Les mirlivas (généraux) avaient des costumes pareils à ceux des nôtres, brodés de palmes d’or sur toutes les coutures. Seulement, c’étaient partout des redingotes bleues; on ne voyait pas un seul habit. Les Européens de Péra se trouvaient mêlés en grand nombre à la foule; car, dans les journées du Baïram, toutes les religions prennent part à l’allégresse musulmane. C’est au moins une fête civile pour ceux qui ne s’unissent pas de coeur aux cérémonies de l’islam. La musique du sultan, dirigée par le frère de Donizetti, exécutait des marches fort belles, en jouant à l’unisson, selon le système oriental. La curiosité principale du cortége était le défilé des icoglans, ou gardes-du-corps, portant des casques ornés d’immenses cimiers garnis de hauts panaches bleus. On eût cru voir une forêt qui marche, comme au dénouement de Macbeth. Le sultan parut ensuite, vêtu avec une grande simplicité, et portant seulement sur son bonnet une aigrette brillante. Mais son cheval était tellement couvert de broderies d’or et de diamants, qu’il éblouissait tous les regards. Plusieurs chevaux, également caparaçonnés de harnais étincelants de pierreries, étaient menés par des saïs à la suite du souverain. Les vizirs, les sérasquiers, les kasiaskers, les chefs des ulémas et tout un peuple d’employés suivaient naturellement le chef de l’État, puis de nouvelles troupes fermaient la marche. Tout ce cortége, arrivant sur l’immense place de l’Atmeïdan, se fondit bientôt dans les vastes cours et dans les jardins de la mosquée. Le sultan descendit de cheval et fut reçu par les imans et les mollahs, qui l’attendaient à l’entrée et sur les marches. Un grand nombre de voitures se trouvaient rangées sur la place, et toutes les grandes dames de Constantinople s’étaient réunies là, regardant la cérémonie par les grilles dorées des portières. Les plus distinguées avaient obtenu la faveur d’occuper les tribunes hautes de la mosquée. Je ne pus voir ce qui se passait à l’intérieur; mais j’ai entendu dire que la cérémonie principale était le sacrifice d’un mouton. La même pratique a lieu ce jour-là dans toutes les maisons musulmanes. La place était couverte de jeux, de divertissements et de marchands de toutes sortes. Après le sacrifice, chacun se précipita sur les vivres et les rafraîchissements. Les galettes, les crèmes sucrées, les fritures, et les kébabs, mets favoridu peuple, composé de grillades de mouton que l’on mange avec du persil et avec des tranches découpées de pain sans levain, étaient distribués à tous, aux frais des principaux personnages. De plus, chacun pouvait se présenter dans les maisons et prendre part aux repas qui s’y trouvaient servis. Pauvres ou riches, tous les musulmans occupant des maisons particulières traitent selon leur pouvoir les personnes qui viennent chez eux, sans se préoccuper de leur état ni de leur religion. C’est, du reste, une coutume qui existait aussi chez les juifs, à la fête des sacrifices. Le second et le troisième jour du Baïram n’offrent que la continuation des fêtes publiques du premier. * * * Je n’ai pas entrepris de peindre Constantinople; ses palais, ses mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant de fois décrits: j’ai voulu seulement donner l’idée d’une promenade à travers ses rues et ses places à l’époque des principales fêtes. Cette cité est, comme autrefois, le sceau mystérieux et sublime qui unit l’Europe à l’Asie. Si son aspect extérieur est le plus beau du monde, on peut critiquer, comme l’ont fait tant de voyageurs, la pauvreté de certains quartiers et la malpropreté de beaucoup d’autres. Constantinople semble une décoration de théâtre, qu’il faut regarder de la salle sans en visiter les coulisses. Il y a des Anglais maniérés qui se bornent à tourner la pointe du sérail, à parcourir la Corne d’Or et le Bosphore en bateau à vapeur, et qui se disent: «J’ai vu tout ce qu’il est bon de voir.» Là est l’exagération. Ce qu’il faut regretter, c’est peut-être que Stamboul, ayant en partie perdu sa physionomie d’autrefois, ne soit pas encore, comme régularité et comme salubrité, comparable aux capitales européennes. Il est sans doute fort difficile d’établir des rues régulières sur les montagnes de Stamboul et sur les hauts promontoires de Péra et de Scutari; mais on y parviendrait avec un meilleur système de construction et de pavage. Les maisons peintes, les dômes d’étain, les minarets élancés, sont toujours admirables au point de vue de la poésie, mais ces vingt mille habitations de bois, que l’incendie visite si souvent; ces cimetières où les colombes roucoulent sur les ifs, mais où souvent les chakals déterrent les morts quand les grands orages ont amolli le sol, tout cela forme le revers de cette médaille byzantine, qu’on peut se plaire encore à nettoyer, après les savantes et gracieuses descriptions de lady Montague. Rien, dans tous les cas, ne peut peindre les efforts que font les Turcs pour mettre aujourd’hui leur capitale au niveau de tous les progrès européens. Aucun procédé d’art, aucun perfectionnement matériel ne leur est inconnu. Il faut déplorer seulement l’esprit de routine particulier à certaines classes, et appuyé sur le respect des vieilles coutumes. Les Turcs sont sur ce point formalistes comme des Anglais. Satisfait d’avoir vu, dans Stamboul même, les trente nuits du Ramazan, je profitai du retour de la lune de Schaban pour donner congé du local que l’on m’avait loué à Ildiz-Khan. L’un des Persans qui m’avait pris en amitié, et qui m’appelait toujours le Myrza (lettré), voulut me faire un cadeau au moment de mon départ. Il me fit descendre dans un caveau plein, à ce qu’il disait, de pierreries. Je crus que c’était le trésor d’Aboulcasem; mais la cave ne renfermait que des pierres et des cailloux fort ordinaires. «Venez, me dit-il, il y a là des escarboucles, là des améthystes, là des grenats, là des turquoises, là encore des opales: choisissez quelqu’une de ces pierres que je puisse vous offrir.» Cet homme me semblait un fou: à tout hasard, je choisis les opales. Il prit une hache, et fendit en deux une pierre blanche grosse comme un pavé. L’éclat des opales renfermées dans ce calcaire m’éblouit aussitôt. «Prenez,» me dit-il en m’offrant un des fragments du pavé. En arrivant à Malte, je voulus faire apprécier quelquesunes des opales renfermées dans le bloc de chaux. La plupart, les plus brillantes et les plus grosses en apparence, étaient friables. On put en tailler cinq ou six, qui m’ont laissé un bon souvenir de mes amis d’Ildiz-Khan. * * * Malte. J’échappe enfin aux dix jours de quarantaine qu’il faut faire à Malte, avant de regagner les riants parages de l’Italie et de la France. Séjourner si longtemps dans les casemates poudreuses d’un fort, c’est une bien amère pénitence de quelques beaux jours passés au milieu des horizons splendides de l’Orient. J’en suis à ma troisième quarantaine; mais du moins celles de Beyrouth et de Smyrne se passaient à l’ombre de grands arbres, au bord de la mer se découpant dans les rochers, bornés au loin par la silhouette bleuâtre des côtes où des îles. Ici, nous n’avons eu pour tout horizon que le bassin d’un port intérieur et les rocs découpés en terrasses de la cité de Lavalette, où se promenaient quelques soldats écossais aux jambes nues. -Triste impression! je regagne le pays du froid et des orages, et déjà l’Orient n’est plus pour moi qu’un de ces rêves du matin auquel viennent bientôt succéder les ennuis du jour. Que te dirai-je encore, mon ami? Quel intérêt aurastu trouvé dans ces lettres heurtées, diffuses, mêlées à des fragments de journal de voyage et à des légendes recueillies au hasard? Ce désordre même est le garant de ma sincérité; ce que j’ai écrit je l’ai vu, je l’ai senti? Ai-je eu tort de rapporter ainsi naïvement mille incidents minutieux, dédaignés d’ordinaire dans les voyages pittoresques ou scientifiques? Dois-je me défendre près de toi de mon admiration successive pour les religions diverses des pays que j’ai traversés? Oui, je me suis senti païen en Grèce, musulman en Égypte, panthéiste au milieu des Druses et dévot sur les mers aux astres-dieux de la Chaldée; mais à Constantinople, j’ai compris la grandeur de cette tolérance universelle qu’exercent aujourd’hui les Turcs. Ces derniers ont une légende des plus belles que je connaisse: «Quatre compagnons de route, un Turc, un Arabe, un Persan et un Grec, voulurent faire un goûter ensemble. Ils se cotisèrent de dix paras chacun. Mais il s’agissait de savoir ce qu’on achèterait: -Uzum, dit le Turc. -Ineb, dit l’Arabe. -Inghûr, dit le Persan. -Stafilion, dit le Grec. Chacun voulant faire prévaloir son goût sur celui des autres, ils en étaient venus aux coups, lorsqu’un derviche qui savait les quatre langues, appela un marchand de raisins, et il se trouva que c’était ce que chacun avait demandé.» J’ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans toutes les langues. Du reste, ils n’obligent personne à tourner comme un volant au son des flûtes, -ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime façon d’honorer le ciel. APPENDICE. I Des Arts Chez Les Orientaux. Il existe chez nous un préjugé qui présente les nations orientales comme ennemies des tableaux et des statues. C’est là une vieille récrimination bonne à ranger près de celle qui attribua aux lieutenants d’Omar la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie, laquelle, bien longtemps auparavant, avait été dispersée après l’incendie et le ravage du Sérapéon. Nous savons tous qu’il existe des tableaux peints sur parchemin à l’Alhambra de Grenade, et que l’un des rois maures de cette ville avait fait dresser la statue de sa maîtresse dans un lieu qu’on appela Jardin de la Fille. J’ai dit déjà que l’on rencontrait dans une des salles du sérail, à Constantinople, une collection de portraits des sultans, dont les plus anciens ont été peints par les Belin, de Venise, qu’on avait, à grands frais, conviés à ce travail. J’ai eu même l’occasion d’assister à une exposition de tableaux à Constantinople, qui eut lieu pendant les fêtes du Ramazan, dans le faubourg de Galata, près de l’entrée du pont de bateaux qui traverse la Corne d’or. Il faut avouer toutefois que cette exhibition aurait laissé beaucoup à désirer à la critique parisienne. Ainsi l’anatomie y manquait complétement, tandis que le paysage et la nature morte dominaient avec uniformité. Il y avait là cinq ou six cents tableaux encadrés de noir, qui pouvaient se diviser ainsi: tableaux de religion, batailles, paysages, marines, animaux. Les premiers consistaient dans la reproduction de toutes les mosquées les plus considérables de l’empire ottoman; c’était purement de l’architecture avec tout au plus quelques arbres faisant valoir les minarets. Un ciel d’indigo, un terrain d’ocre, des briques rouges et des coupoles grises, voilà jusqu’où s’élevaient ces peintures peu variées, tyrannisées par une sorte de convention hiératique. Quant aux batailles, l’exécution en était gênée singulièrement par l’impossibilité établie par le dogme religieux de représenter aucune créature vivante, fût-ce un cheval, fût-ce un chameau, fût- ce même un hanneton. Voici comment s’en tirent les peintres musulmans: ils supposent le spectateur extrêmement éloigné du lieu de la lutte; les plis de terrain, les montagnes et les rivières se dessinent seuls avec quelque netteté; le plan des villes, les angles et les lignes des fortifications et des tranchées, la position des carrés et des batteries sont indiqués avec grand soin; de gros canons faisant feu et des mortiers d’où s’élance la courbe enflammée des bombes animent le spectacle et représentent l’action. Quelquefois les hommes sont marqués par des point. Les tentes et les drapeaux indiquent les nationalités diverses, et une légende inscrite au bas du tableau apprend au public le nom du chef victorieux. Dans les combats de mer, l’effet devient plus saisissant par la présence des navires, dont la lutte a relativement quelque chose d’animé; le mouvement de ces tableaux gagne aussi beaucoup d’effet, grâce à certains groupes de souffleurs et d’amphibies qu’il est permis de rendre spectateurs des triomphes maritimes du croissant. Il est en effet assez singulier de voir que l’islamisme permet seulement la représentation de quelques animaux rangés dans la classe des monstres. Telle est une sorte de sphinx dont on rencontre les représentations par milliers dans les cafés et chez les barbiers de Constantinople. C’est une fort belle tête de femme sur un corps d’hippogriffe; ses cheveux noirs à longues tresses se répandent sur le dos et sur le poitrail, ses yeux tendres sont cernés de brun, et ses sourcils arqués se rejoignent sur son front; chaque peintre peut lui donner les traits de sa maîtresse, et tous ceux qui la voient peuvent rêver en elle l’idéal de la beauté, car c’est au fond la représentation d’une créature céleste, de la jument qui emporta Mahomet au troisième paradis. C’est donc la seule étude de figure possible; un musulman ne peut donner son portrait à sa bien-aimée ou à ses parents. Cependant il a un moyen de les doter d’une image chérie et parfaitement orthodoxe; c’est de faire peindre en grand et en miniature, sur des boîtes ou des médaillons, la représentation de la mosquée qui lui plaît le plus à Constantinople ou ailleurs. Cela veut dire: «Là se trouve mon coeur, il brûle pour vous sous le regard de Dieu.» On rencontre le long de la place du Séraskier, près de la mosquée de Bayézid, où les colombes voltigent par milliers, une rangée de petites boutiques occupées par des peintres et des miniaturistes. C’est là que les amoureux et les époux fidèles se rendent à certains anniversaires et se font dessiner ces mosquées sentimentales: chacun donne ses idées sur la couleur et sur les accessoires; ils y font ajouter d’ordinaire quelques vers qui peignent leurs sentiments. On ne comprend pas trop comment l’orthodoxie musulmane s’arrange des figures d’ombres chinoises, très bien découpées et finement peintes, qui servent dans les représentations de Caragueuz. Il faut citer encore certaines monnaies et médailles d’autrefois et même des étendards de l’ancienne milice des janissaires qui portaient des figures d’animaux. Le vaisseau du sultan est orné d’un aigle d’or aux ailes étendues. Par une autre anomalie singulière, il est d’usage au Caire de couvrir de peinture la maison de tout pèlerin qui vient de faire le voyage de la Mecque, dans l’idée sans doute de figurer les pays qu’il a vus, car en cette seule circonstance on se permet d’y représenter des personnages qu’on a bien de la peine, du reste, à reconnaître pour vivants. Ces préjugés contre les figures n’existent, comme l’on sait, que chez les musulmans de la secte d’Omar; car ceux de la secte d’Ali ont des peintures et des miniatures de toutes sortes. Il ne faut donc pas accuser l’islamisme entier d’une disposition fatale aux arts. Le différend porte sur l’interprétation d’un texte saint qui laisse penser qu’il n’est pas permis à l’homme de créer des formes, puisqu’il ne peut créer des esprits. Un voyageur anglais dessinait un jour des figures sous les yeux d’un Arabe du désert, qui lui dit fort sérieusement: «Lorsqu’au jugement dernier toutes les figures que tu as faites se présenteront devant toi, et que Dieu te dira: «-Les voilà qui viennent se plaindre d’exister, et cependant de ne pouvoir vivre: tu leur as fait un corps, à présent donne-leur une âme!... alors que leur répondras-tu? -Je répondrai au Créateur, dit l’Anglais: Seigneur, quant à ce qui est de faire des âmes, vous vous en acquittez trop bien pour que je me permette de lutter avec vous... Mais si ces figures vous paraissent dignes de vivre, faites-moi la grâce de les animer.» L’Arabe trouva cette réponse satisfaisante, ou du moins ne sut que dire pour y répondre. L’idée du peintre anglais m’a paru fort ingénieuse; et si Dieu voulait en effet, au jugement dernier, donner la vie à toutes les figures peintes ou sculptées par les grands maîtres, il repeuplerait le monde d’une foule d’admirables créatures, très- dignes de séjourner dans la Jérusalem nouvelle de l’apôtre saint Jean. Il est bon de remarquer, du reste, que les Turcs ont respecté beaucoup plus qu’on ne croit les monuments des arts dans les lieux soumis à leur puissance. C’est à leur tolérance et à leur respect pour les antiquités que l’on doit la conservation d’une foule de sculptures assyriennes, grecques et romaines que la lutte des religions diverses aurait détruites dans le cours des siècles. Quoi qu’on en ait pu dire, la destruction des figures n’a eu lieu qu’aux premières époques du fanatisme, alors seulement que certaines populations étaient soupçonnées de leur rendre un culte religieux. Aujourd’hui la plus grande preuve de la tolérance des Turcs à cet égard nous est donnée par l’existence d’un obélisque placé au centre de la place de l’Atmeïdan, en face de la mosquée du sultan Sélim, et dont la base est couverte de bas-reliefs byzantins, où l’on distingue plus de soixante figures parfaitement conservées. Il serait difficile toutefois de citer d’autres sculptures d’êtres animés conservées dans l’intérieur de Constantinople, hormis celles que contiennent les églises catholiques. Dans le dôme de Sainte-Sophie, les figures des apôtres en mosaïque avaient été couvertes d’une couche de peintures où l’on avait représenté des arabesques et des fleurs. L’Annonciation de la Vierge était seulement voilée (13). Dans l’église des Quarante-Martyrs, située près de l’aqueduc de Valens, les images en mosaïque ont été conservées, bien que l’édifice soit devenu une mosquée. Pour en finir avec les figures publiquement exposées, je puis citer encore un certain cabaret situé à l’extrémité de Péra, au bord d’une route qui sépare ce faubourg du village de San Dimitri. -Cette route est formée par le lit d’un ravin, au fond duquel coule un ruisseau qui devient fleuve les jours d’orage. L’emplacement est des plus pittoresques, grâce à l’horizon mouvementé des collines qui s’étendent du petit Champ des Morts jusqu’à la côte européenne du Bosphore. Les maisons peintes, entremêlées de verdure, consacrées la plupart à des guinguettes ou à des cafés, se dessinent par centaines sur les crêtes et les pentes des hauteurs. La foule bigarrée se presse autour des divers établissements de cette Courtille musulmane. Les pâtissiers, les frituriers, les vendeurs de fruits et de pastèques vous assourdissent de leurs cris bizarres. Vous entendez des Grecs crier le raisin à déka paras (10 paras, un peu plus d’un sou); puis ce sont des pyramides d’épis de maïs bouillis dans une eau safranée. Entrons maintenant dans le cabaret: l’intérieur en est immense; de hautes galeries à balustres de bois tournés règnent autour de la grande salle; à droite se trouve le comptoir du tavernier occupé sans relâche à verser les vins de Ténédos dans des verres blancs munis d’une anse, où perle la liqueur ambrée; au fond sont les fourneaux du cuisinier, chargés d’une multitude de ragoûts. On s’assied pour dîner sur de petits tabourets, devant des tables rondes qui ne montent qu’à la hauteur du genou; les simples buveurs s’établissent plus près de la porte ou sur les bancs qui entourent la salle. Là, le Grec au tarbouch rouge, l’Arménien à la longue robe, au kalpac noir, et le Juif au turban gris, démontrent leur parfaite indépendance des prescriptions de Mahomet. Le complément de ce tableau est la décoration locale que je voulais signaler, composée d’une série de figures peintes à fresque sur le mur du cabaret. C’est la représentation d’une promenade fashionable, qui, si l’on en croit les costumes, remonterait à la fin du siècle dernier. On y voit une vingtaine de personnages de grandeur naturelle, avec les costumes des diverses nations qui habitent Constantinople. Il y a parmi eux un Français en costume du Directoire, ce qui donne la date précise de la composition. La couleur est parfaitement conservée, et l’exécution très-suffisante pour une peinture néo-byzantine. Un trait de satire que contient le morceau indique qu’il n’est pas dû à un artiste européen, car on y voit un chien qui lève la patte pour gâter les bas chinés du merveilleux; ce dernier tente sans succès de le repousser avec son rotin. Voilà, en vérité, le seul tableau à personnages publiquement exposé que j’aie pu découvrir à Constantinople. On voit donc qu’il ne serait pas difficile à un artiste d’y mettre son talent au service des cabaretiers, comme faisait Lantara. Il ne me reste qu’à m’excuser de la longueur de cette note, qui peut servir du moins à détruire deux préjugés européens en prouvant qu’il y a dans les pays turcs et des peintures et des cabarets. Plusieurs de nos artistes y vivent fort bien, du reste, en faisant des portraits de saineté pour les Arméniens et les Grecs. II Lettre D'Amrou. L’histoire du calife Hakem a été pour l’auteur un motif de compléter la description du Caire moderne par une description du Caire ancien, animés par les souvenirs de la plus belle époque historique. Un document qu’il ne faut pas oublier comme première impression de l’Égypte devenue musulmane, c’est la lettre écrite par Amrou ou Gamrou au calife Omar, qui lui demandait des détails sur sa nouvelle conquête: «De la part de Gabdolle, fils du Gase, fils de Vaïl le Sahamien, au successeur de l’apôtre de Dieu, à qui Dieu fasse paix et miséricorde. Omar, fils du Chettabe, commandeur des fidèles, l’un des califes suivant le droit chemin, dont j’ai reçu et lu la lettre et entendu son intention; c’est pourquoi je veux ôter de dessus son esprit la nuée de l’incertitude par la vérité de mon discours. C’est de Dieu que vient la force et la puissance, et toutes choses retournent à lui. Sachez, seigneur commandeur des fidèles, que le pays d’Égypte n’est autre chose que des terres noirâtres et des plantes vertes entre une montagne poudreuse et un sable rougeâtre. Il y a entre sa montagne et son sable des plaines relevées et des éminences abaissées. Elle est environnée d’un penchant qui lui fournit de quoi vivre, et qui a de tour, depuis Syène jusqu’à la fin de la terre et au bord de la mer, un mois de chemin pour un homme de cheval. Par le milieu du pays, il descend un fleuve béni au matin et favorisé du ciel au soir, qui coule en augmentant et en diminuant, suivant le cours du soleil et de la lune. Il a son temps auquel les fontaines et les sources de la terre lui sont ouvertes, suivant le commandement qui leur est fait par son Créateur, qui gouverne et dispense son cours pour fournir de quoi vivre à la province, et il court, suivant ce qui lui est prescrit, jusqu’à ce que ses eaux, étant enflées et ses ondes roulant avec bruit, et ses flots étant parvenus à sa plus grande élévation, les habitants du village ne peuvent passer de village en autre que dans de petites barques, et l’on voit tournoyer les nacelles qui paraissent comme les chameaux noirs et blancs dans les imaginations. Puis, lorsqu’il est dans cet état, voici qu’il commence à retourner en arrière et à se renfermer dans son canal, comme il en était sorti auparavant, et s’y était élevé peu à peu. Et alors les plus prompts et les plus tardifs s’apprêtent au travail; ils se répandent par la campagne en troupes, les gens de la loi que Dieu garde, et les hommes de l’alliance que les hommes protégent; on les voit marcher comme des fourmis, les uns faibles, les autres forts, et se lasser à la tâche qui leur a été ordonnée. On les voit fendre la terre et ce qui en est abreuvé, et y jeter de toutes les espèces de grains qu’ils espèrent y pouvoir multiplier avec l’aide de Dieu, et la terre ne tarde point, après la noirceur de son engrais, à se revêtir de vert et à répandre une agréable odeur, tant qu’elle produit des tuyaux et des feuilles et des épis, faisant une belle montre et donnant une bonne espérance, la rosée l’abreuvant d’en-haut, et l’humidité donnant nourriture à ses productions par bas. Quelquefois il vient quelques nuées avec une pluie médiocre, quelquefois il tombe seulement quelques gouttes d’eau et quelquefois point du tout. Après cela, seigneur commandeur des fidèles, la terre étale ses beautés et fait parade de ses grâces, réjouissant ses habitants et les assurant de la récolte de ses fruits pour leur nourriture et celle de leurs montures, et pour en transporter ailleurs, et pour faire multiplier leur bétail. Elle paraît aujourd’hui, seigneur commandeur des fidèles, comme une terre poudreuse, puis incontinent comme une mer bleuâtre et comme une perle blanche, puis comme de la boue noire, puis comme un taffetas vert, puis comme une broderie de diverses couleurs, puis comme une fonte d’or rouge. Alors on moissonne ses blés, et on les bat pour en tirer le grain, qui passe ensuite diversement entre les mains des hommes, les uns en prenant ce qui leur appartient, et les autres ce qui ne leur appartient pas. Cette vicissitude revient tous les ans, chaque chose en son temps, suivant l’ordre et la providence du Tout-Puissant: qu’il soit loué à jamais ce grand Dieu, qu’il soit béni le meilleur des Créateurs. Quant à ce qui est nécessaire pour l’entretien de ces ouvrages, et qui doit rendre le pays bien peuplé et bien cultivé, le maintenir en bon état et le faire avancer de bien en mieux, suivant ce que nous en ont dit ceux qui en ont connaissance pour en avoir eu le gouvernement entre leurs mains, nous y avons remarqué particulièrement trois choses, dont la première est de ne recevoir point les mauvais discours que fait la canaille contre les principaux du pays, parce qu’elle est envieuse et ingrate du bien qu’on lui fait. La seconde est d’employer le tiers du tribut que l’on lève à l’entretien des ponts et chaussées, et la troisième est de ne tirer le tribut d’une espèce, sinon d’elle-même, quand elle est en sa perfection. Voici la description de l’Égypte, seigneur et commandeur des fidèles, par laquelle vous la pouvez connaître comme si vous la voyiez vous-même. Dieu vous maintienne dans votre bonne conduite, et vous fasse heureusement gouverner votre empire, et vous aide à vous acquitter de la charge qu’il vous a imposée. La paix soit avec vous. Que Dieu soit loué, et qu’il assiste de ses faveurs et de ses bénédictions notre seigneur Mahomet, et ceux de sa nation, et ceux de son parti.» III Catéchisme Des Druses. DEMANDE. Vous êtes Druse? -RÉPONSE. Oui, par le secours de notre maître tout-puissant. D. Qu’est-ce qu’un Druse? -R. Celui qui a écrit la loi et adoré le Créateur. D. Qu’est-ce que le Créateur vous a ordonné? -R. La véracité, l’observation de son culte et celle des sept conditions. D. Quels sont les devoirs difficiles dont votre Seigneur vous a dispensé et qu’il a abrogés, et comment savez-vous que vous êtes un vrai Druse? -R. En m’abstenant de ce qui est illicite, et faisant ce qui est licite. D. Qu’est-ce que c’est que le licite et l’illicite? -R. Le licite est ce qui appartient au sacerdoce et à l’agriculture; et l’illicite, aux places temporelles et aux renégats. D. Quand et comment a paru notre Seigneur tout-puissant? -R. L’an 400 de l’hégire de Mahomet. Il se dit alors de la race de Mahomet pour cacher sa divinité. D. Et pourquoi voulait-il cacher sa divinité? -R. Parce que son culte était négligé, et que ceux qui l’adoraient étaient en petit nombre. D. Quand a-t-il paru en manifestant sa divinité? -R. L’an 408. D. Combien demeura-t-il ainsi? -R. L’an 408 en entier; puis il disparut dans l’année 409, parce que c’était une année funeste. Ensuite il reparut au commencement de 410, et il demeura toute l’année 411; et enfin, au commencement de 412, il se déroba aux yeux, et ne reviendra plus qu’au jour du jugement. D. Qu’est-ce que le jour du jugement? -R. C’est le jour où le Créateur paraîtra avec une figure humaine et régnera sur l’univers avec la force et l’épée. D. Quand cela arrivera-t-il? -R. C’est une chose qui n’est pas connue; mais des signes l’annonceront. D. Quels seront ces signes? -R. Quand on verra les rois changer et les chrétiens avoir l’avantage sur les musulmans. D. Dans quel mois cela aura-t-il lieu? -R. Dans la lune de Dgemaz ou dans celle de Radjad, selon les supputations de, l’hégire. D. Comment Dieu gouvernera-t-il les peuples et les rois? -R. Il se manifestera par la force et l’épée, et leur ôtera la vie à tous. D. Et après leur mort, qu’arrivera-t-il? -R. Ils renaîtront au commandement du Tout-Puissant, qui leur ordonnera ce qu’il lui plaira. D. Comment les traitera-t-il? -R. Ils seront divisés en quatre parties; savoir: les chrétiens, les juifs, les renégats et les vrais adorateurs de Dieu. D. Et comment chacune de ces sectes se divisera-t-elle? -R. Les chrétiens donneront naissance aux sectes de Nessairié (14) et de Metaoullé: des Juifs sortiront les Turcs. Quant aux renégats, ce sont ceux qui ont abandonné la foi de notre Dieu. D. Quel traitement Dieu fera-t-il aux adorateurs de son unité? -R. Il leur donnera l’empire, la royauté, la souveraineté, les biens, l’or, l’argent, et ils demeureront dans le monde, prince, pachas et sultans. D. Et les renégats? -R. Leur punition sera affreuse. Elle consistera en ce que leurs aliments, quand ils voudront boire et manger, deviendront amers. De plus, ils seront réduits en esclavage et soumis aux plus rudes fatigues chez les vrais adorateurs de Dieu. Les juifs et les chrétiens souffriront les mêmes tourments, mais beaucoup plus légers. D. Combien de fois Notre-Seigneur a-t-il paru sous la forme humaine? -R. Dix fois, qu’on nomme stations, et les noms qu’il y porta successivement sont: El Ali, el Bar, Alia, el Maalla, el Kâïem, el Maas, el Aziz, Abazakaria, el Manssour, el Hakem. D. Où eut lieu la première station, celle de el Ali? -R. Dans une ville de l’Inde, appelée Rchine-ma-Tchine. D. Combien de fois Hamza a-t-il apparu, et comment s’est-il nommé à chaque apparition? -R. Il a apparu sept fois dans les siècles écoulés depuis Adam jusqu’au prophète Samed. Dans le siècle d’Adam, il se nommait Chattnil; dans celui de Noé il s’appelait Pythagore; David fut le nom qu’il porta au temps d’Abraham; du temps de Moïse il se nomma Chaïb, et de celui de Jésus il s’appelait le Messie véritable et aussi Lazare; du temps de Mahomet, son nom était Salman el Farzi, et du temps de Sayd son nom était Saleh. D. Apprenez-moi l’étymologie du nom Druse. -R. Ce nom est tiré de notre obéissance pour le Hakem par l’ordre de Dieu, lequel Hakem est notre maître Mahomet, fils d’Ismaël, qui se manifesta lui-même par lui-même à lui-même; et lorsqu’il se fut manifesté, les Druses, en suivant ses ordres, entrèrent dans sa loi, ce qui les fit appeler Druses: car le mot arabe enderaz, ou endaradj, est la même chose que darhah, qui signifie entrer. Cela veut dire que le Druse a écrit la loi, s’en est pénétré et est entré sous l’obéissance de Hakem. On peut trouver une autre étymologie en écrivant Druse par un s; alors il vient de daras, iedros étudier, ce qui signifie que le Druse a étudié les livres de Hamza et adoré le Tout-Puissant, comme il convient. D. Quelle est notre intention en adorant l’Évangile? -R. Apprenez que nous voulons par là exalter le nom de celui qui est debout par l’ordre de Dieu, et celui-là est Hamza; car c’est lui qui a proféré l’Évangile. De plus, il convient qu’aux yeux de chaque nation nous reconnaissions leur croyance. Enfin, nous adorons l’Évangile, parce que ce livre est fondé sur la sagesse divine, et qu’il contient les marques évidentes du vrai culte. D. Pourquoi rejetons-nous tout autre livre que le Coran, lorsqu’on nous questionne sur cet article? -R. Parce que nous avons besoin de n’être pas connus pour ce que nous sommes, nous trouvant au milieu des sectateurs de l’islamisme. Il est donc à propos que nous reconnaissions le livre de Mahomet; et, afin qu’on ne nous fasse pas un mauvais parti, nous avons adopté toutes les cérémonies musulmanes, et même celle des prières sur les morts; et tout cela seulement à l’extérieur, afin d’être ignorés. D. Que disons-nous de ces martyrs dont les chrétiens vantent tant l’intrépidité et le grand nombre? -R. Nous disons que Hamza ne les a point reconnus, fussent-ils crus et attestés par tous les historiens. D. Mais si les chrétiens viennent à nous dire que leur foi n’est pas douteuse, parce qu’elle est appuyée sur des preuves plus fortes et plus immédiates que la parole de Hamza, que répondons- nous et comment avons-nous reconnu l’infaillibilité de Hamza, cette colonne de la vérité dont puisse être le salut sur nous? -R. Par le témoignage que lui-même a rendu de lui-même, lorsqu’il a dit dans l’épître du commandement et de la défense: «Je suis la première des créatures de Dieu; «je suis sa voix et son point: j’ai la science par son ordre; «je suis la tour et la maison bâtie; je suis le maître de la «mort et de la résurrection; je suis celui qui sonnera la «trompette; je suis le chef général du sacerdoce, le maître «de la grâce, l’édificateur et le destructeur des justices; je «suis le roi du monde, le destructeur des deux témoignages; «je suis le feu qui dévore.» D. En quoi consiste la vraie religion des prêtres druses? -R. C’est le contre-pied de chaque croyance des autres nations ou tribus; et tout ce qui est impie chez les autres, nous le croyons, nous, comme il a été dit dans l’épître de la tromperie et de l’avertissement. D. Mais si un homme venait à connaître notre saint culte, à le croire et à s’y conformer, serait-il sauvé? -R. Jamais: la porte est fermée, l’affaire est finie, la plume est émoussée; et après sa mort son âme va rejoindre sa première nation et sa première religion. D. Qand furent créées toutes les âmes? -R. Elles furent créées après le pontife Hamza, fils d’Ali. Après lui, Dieu créa de lumière tous les esprits qui sont comptés, et qui ne diminueront ni n’augmenteront jusqu’à la fin des siècles. D. Notre auguste religion admet-elle le salut des femmes? -R. Sans doute, car notre Seigneur a écrit un chapitre sur les femmes, et elles ont obéi sur-le-champ, comme il en est mention dans l’épître de la loi des femmes, et il en est de même dans l’épître des filles. D. Que disons-nous du reste des nations qui assurent adorer le Seigneur qui a créé le ciel et la terre? -R. Quand même elles le diraient, ce serait une fausseté; et quand même elles l’adoreraient réellement, si elles ne savent pas que le Seigneur est le Hakem lui-même, leur adoration est sacrilége. D. Quels sont ceux des anciens qui ont prêché la sagesse du Seigneur à ceux qui ont établi notre croyance? -R. Il y en a trois dont les noms sont Hamza, Esmaïl et Beha-Eddine. D. En combien de parties se divise la science? -R. En cinq parties: deux d’entre elles appartiennent à la religion et deux à la nature. La cinquième partie, qui est la plus grande de toutes, ne se divise point. Elle est la science véritable, celle de l’amour et de Dieu. D. Comment connaissons-nous que tel homme est notre frère, observateur du vrai culte, si nous le rencontrons en chemin ou s’il approche de nous en passant et se dise Druse? -R. Le voici: après les compliments d’usage, nous lui disons: «Sème-t-on dans notre pays de la graine de myrobo «lan? (aliledji).» S’il répond: oui, on la sème dans le coeur des croyants; alors nous l’interrogeons sur notre foi; s’il répond juste, c’est notre compatriote; sinon, ce n’est qu’un étranger. D. Quels sont les pères de notre religion? -R. Ce sont les prophètes du Hakem, savoir: Hamza, Esmaïl, Mahomet et Kalimé, Abou-el-Rheir, Beha-Eddine. D. Les Druses ignorants ont-ils le salut ou un emploi auprès de Hakem, quand ils meurent dans cet état d’ignorance? -R. Il n’est point de salut pour eux, et ils seront dans le déshonneur et l’esclavage chez notre Seigneur jusqu’à l’éternité des éternités. D. Qu’est-ce que Doumassa? -R. C’est Adam le premier; c’est Arkhnourh; c’est Hermès; c’est Édris; Jean; Esmaïl, fils de Mahomet-el-Taïmi; et au siècle de Mahomet, fils d’Abdalla, il s’appelait Elmokdad. D. Qu’est-ce que l’antique et l’éternel? -R. L’antique est Hamza; l’éternel est l’âme, sa soeur. D. Qu’est-ce que les pieds de la sagesse? -R. Ce sont les trois prédicateurs. D. Qui sont-ils? -R. Jean,Marc et Mathieu. D. Combien de temps ont-ils prêché? -R. Vingt-un[sic] ans; chacun d’eux en prêcha sept. D. Qu’est-ce que ces édifices qui sont en Égypte et qu’on nomme pyramides? -R. Ces pyramides ont été bâties par le Tout-Puissant, pour atteindre à un but plein de sagesse qu’il a conçu dans sa providence. D. Quel est ce but plein de sagesse? -C’est d’y placer et d’y conserver jusqu’au jour du jugement où sera sa seconde venue, les Hodgets et les quittances que sa main divine a prises de toutes les créatures. D. Pour quelle raison a-t-il paru à chaque nouvelle loi? -R. Pour exalter les adorateurs de son vrai culte, afin qu’ils s’y affermissent, qu’ils sussent que c’est lui qui change à sa volonté les justices, et qu’ils ne crussent pas à d’autres qu’à lui. D. Comment les âmes retournent-elles dans leur corps? -R. Chaque fois qu’un homme meurt, il en naît un autre, et c’est ainsi qu’est le monde. D. Comment appelle-t-on les musulmans? -R. La descente (el-tanzil). D. Et les chrétiens? -R. L’explication (el-taaouil). Ces deux nominations signifient, pour ceux-ci, qu’ils ont expliqué la parole de l’Évangile; pour ceux-là, le bruit répandu que le Coran est descendu du ciel. D. Quelle a pu être la volonté de Dieu en créant les génies et les anges qui sont désignés dans le livre de la sagesse de Hamza? -Les génies, les esprits et les démons sont comme ceux d’entre les hommes qui n’ont pas obéi à l’invitation de Notre-Seigneur le Hakem. Les diables sont des esprits devant ceux qui ont des corps. Quant aux anges, il faut y voir une représentation des vrais adorateurs de Dieu, qui ont obéi à l’invitation du Hakem, qui est le Seigneur adoré dans toutes les révolutions d’âge. D. Qu’est-ce que les révolutions d’âge? -R. Ce sont les justices des prophètes qui ont paru tour à tour, et que les gens du siècle où ils vivaient ont déclarés tels, comme Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet, Sayd. Tous ces prophètes ne sont qu’une et même âme qui a passé d’un corps dans un autre, et cette âme, qui est le démon maudit gardien, de Ebn-Termahh, est aussi Adam le désobéissant, que Dieu chassa de son paradis, c’est-à-dire que Dieu ôta la connaissance de son unité. D. Quel était l’emploi du démon chez Notre-Seigneur? -R. Il lui était cher; mais il conçut de l’orgueil et refusa d’obéir au vizir Hamza: alors Dieu le maudit et le précipita du paradis. D. Quels sont les anges en chef qui portent le trône de Notre- Seigneur? -R. Ce sont les cinq primats qu’on appelle: Gabriel qui est Hamza, Michel qui est le second frère, Esrafil-Salamé-ebn-abd- el-ouahab, Ezraïl-Beha-eddin, Métatroun-Ali-ebn-Achmet. Ce sont là les cinq vizirs qu’on nomme el-Sabek (le précédent), el-Cani (le second), el-Djassad (le corps), el-Rathh (l’ouverture), et Fhial (le cavalier). D. Qu’est-ce que les quatre femmes? -R. Elles se nomment Ismaël, Mahomet, Salamé, Ali, et elles sont: el-Kelmé (la parole), el-Nafs (l’âme), Beha-eddin (beauté de la religion), Omm’-el-rheir (la mère du bien). D. Qu’est-ce que l’Évangile qu’ont les chrétiens, et qu’en disons- nous? -R. L’Évangile est bien réellement sorti de la bouche du Seigneur le Messie, qui était Salman-el-Farsi dans le siècle de Mahomet, lequel Messie est Hamza, fils d’Ali. Le faux Messie est celui qui est né de Marie, car celui-là est fils de Joseph. D. Où était le vrai Messie, quand le faux était avec ses disciples? -R. Il se trouvait dans le nombre de ces derniers. Il professait l’Évangile; il donnait des instructions au Messie, fils de Joseph, et lui disait: «Faites cela et cela», conformément à la religion chrétienne, et le fils de Joseph lui obéissait. Cependant les Juifs conçurent de la haine contre le faux Messie, et le crucifièrent. D. Qu’arriva-t-il après qu’il eut été crucifié? -R. On le mit dans un tombeau. Le vrai Messie arriva, déroba le corps du tombeau, et l’enterra dans le jardin; puis il répandit le bruit que le Messie avait ressuscité. D. Pourquoi le vrai Messie se conduisit-il ainsi? -R. Pour faire durer la religion chrétienne et lui donner plus de force. D. Et pourquoi favorisa-t-il aussi l’hérésie? -R. Afin que les Druses pussent se couvrir comme d’un voile de la religion du Messie, et que personne ne les connût pour Druses. D. Qui est celui qui sortit du tombeau et qui entra chez les disciples, les portes fermées? -R. Le Messie vivant qui ne meurt point, et qui est Hamza. D. Comment les chrétiens ne se sont-ils pas faits Druses? -R. Parce que Dieu l’a voulu ainsi. D. Mais comment Dieu souffre-t-il le mal et l’hérésie? -R. Parce que son constant usage est de tromper les uns et d’éclairer les autres, comme il est dit dans le Coran: «Il a donné la sagesse aux uns et il en a privé les autres.» D. Et pourquoi Hamza, fils d’Ali, nous a-t-il ordonné de cacher la sagesse et de ne pas la découvrir? -R. Parce qu’elle contient les secrets et les quittances de Notre-Seigneur, et il ne convient pas de découvrir à personne des choses où le salut des armes et la vie des esprits se trouvent renfermés. D. Nous sommes donc égoïstes si nous ne voulons pas que tout le monde se sauve? - R. Il n’y a point là d’égoïsme; car l’invitation est ôtée; la porte est fermée; est hérétique qui est hérétique, et croyant qui est croyant, et tout est comme il doit être. Le carême qui était ordonné anciennement est aboli aujourd’hui; mais quand un homme fait carême hors du temps prescrit, et se mortifie par le jeûne, cela est louable; car cela nous rapproche de la Divinité. D. Pourquoi a-t-on supprimé l’aumône? -R. Chez nous l’aumône envers nos frères les Druses est légitime; mais elle est un crime à l’égard de tout autre, et il ne convient pas de la faire. D. Quel but se proposent les solitaires qui se mortifient? -R. C’est de mériter, quand le Hakem viendra, qu’il nous donne à chacun, selon nos oeuvres, des vizirats, des pachaliks et des gouvernements. IV La Légende De Soliman. Il ne faut pas s’étonner de la tendance philosophique et, pour ainsi dire, voltairienne de ce récit. Les contes arabes et persans sont, la plupart, composés dans cet esprit. Souvent même le paradoxe est pris au sérieux: ainsi l’on retrouve enfants de Caïn. (15) Le Coran attaque aussi fréquemment l’orgueil et les impiétés du roi Salomon dans la dernière partie de son règne. Il est inutile d’ajouter que certaines parties de l’histoire biblique prennent des perspectives nouvelles, en passant à travers le génie arabe. Peut-être les Européens se rendent-ils compte difficilement de ce qu’entendent les Orientaux par les races préadamites. -Ils supposent que la terre, avant d’appartenir à l’homme, avait été habitée pendant soixante-dix mille ans par quatre grandes races créées primitivement selon le Coran, «d’une matière élevée, subtile et lumineuse.» C’étaient les Dives, les Djinns, les Afrites et les Péris, appartenant d’origine aux quatre éléments, comme les ondins, les gnomes, les sylphes et les salamandres des légendes du Nord. Il existe un grand nombre de poëmes persans qui rapportent l’histoire détaillée des dynasties préadamites. Après avoir laissé ces populations primitives occuper le globe pendant tant de douze milliers d’années et s’être fatigué du spectacle de leurs guerres, de leurs amours et des productions fragiles de leur génie, Dieu voulut créer une race nouvelle plus intimement unie à la terre en réalisant mieux l’hymen difficile de la matière et de l’esprit. C’est pourquoi il est dit dans le Coran: «Nous avons créé Adam en partie de terre sablonneuse et en partie de limon; mais, pour les génies, nous les avons créés et formés d’un feu très ardent.» Dieu forma donc un moule composé principalement de ce sable fin dont la couleur devint le nom d’Adam (rouge), et, quand la figure fut séchée, il l’exposa à la vue des anges et des dives, afin que chacun pût en dire son avis. Éblis, autrement nommé Azazel, qui est le même que notre Satan, vint toucher le modèle, lui frappa sur le ventre et sur la poitrine, et s’aperçut qu’il était creux: «Cette créature vide, dit-il, sera exposée à se remplir; la tentation a bien des voies pour pénétrer en elle.» Cependant Dieu souffla la vie dans les narines de l’homme et lui donna pour compagne la fameuse Lilith, appartenant à la race des Dives, qui, d’après les conseils d’Éblis, devint plus tard infidèle, et eut la tête coupée. Le Seigneur, ayant compris qu’il avait eu tort d’associer deux natures différentes, résolut de tirer cette fois la femme de la substance même de l’homme. Il plongea celui ci dans le sommeil, et se mit à extraire l’une de ses côtes, comme dans notre légende. Ici se rapporte une anecdote assez plaisante: Pendant que Dieu, s’occupant à refermer la plaie, avait quitté des yeux la précieuse côte, déposée à terre près de lui, un singe (kerd), envoyé par Éblis, la ramassa bien vite et disparut dans l’épaisseur d’un bois voisin. Le Créateur, assez contrarié de ce tour, ordonna à un de ses anges de poursuivre l’animal. Ce dernier s’enfonçait parmi des branchages de plus en plus touffus. L’ange parvint enfin à le saisir par la queue; mais cette queue lui resta dans la main, et ce fut tout ce qu’il put rapporter à son maître, aux grands éclats de rire de l’assemblée. Le Créateur regarda l’objet avec quelque désappointement: «Enfin, dit-il, puisque nous n’avons pas autre chose.[sic] nous allons tâcher d’opérer également;» et, cédant peut-être sans réflexion à un amour-propre d’artiste, il transforma la queue du singe en une créature belle au dehors, mais au dedans pleine de malice et de perversité. Faut-il voir ici seulement la naïveté d’une légende primitive ou la trace d’une sorte d’ironie philosophique qui n’est pas étrangère à l’Orient? Peut-être serait-il bon, pour la comprendre, de se reporter aux premières luttes des religions monothéistes, qui proclamaient la déchéance de la femme, en haine du polythéisme syrien, où le principe féminin dominait sous le nom d’Astarté, de Derceto ou de Mylitta. On faisait remonter plus haut qu’Ève elle- même la première source du mal et du péché; à ceux qui refusaient de concevoir un Dieu créateur éternellement solitaire, on parlait d’un crime si grand commis par l’antique épouse divine, qu’après une punition dont l’univers avait tremblé, il avait été défendu à tout ange ou créature terrestre de jamais prononcer son nom. Les solennelles obscurités des cosmogonies primitives ne contiennent rien d’aussi terrible que ce courroux de l’Éternel, anéantissant jusqu’au souvenir de la mère du monde. Des milliers de légendes arabes sont remplies de ces étranges conceptions qui ont été le texte d’une foule d’hérésies. L’histoire d’Adam et d’Ève est un long récit de combats soutenus par le premier homme contre la race des Dives qui lui disputaient l’empire de la terre; le dernier de leurs empereurs fut vaincu par Adam, ce qui amena la soumission complète des préadamites. C’est dans une des galeries de la montagne de Kaf qu’ont été réunies les images des soixante-dix empereurs ou solimans qui régnèrent avant la création de l’homme. Les plus anciens sont difformes et ont des rapports avec les différentes races d’animaux. Il est probable que la théogonie arabe a puisé l’idée de ces êtres fabuleux dans les représentations des dieux indous, assyriens et égyptiens. On peut consulter sur tous ces points la Bibliothèque orientale de d’Herbelot. * * * L’auteur d’un ouvrage qui paraît en ce moment sur la Turquie, M. Ubicini, remarque avec raison que, malgré la navigation à la vapeur, malgré les progrès de la statistique moderne, l’Orient n’est guère plus connu aujourd’hui qu’il ne l’était durant les deux derniers siècles. Il est certain que si le nombre des voyageurs a augmenté, les rapports de commerce établis autrefois entre nos provinces du Midi et les cités du Levant ont diminué de beaucoup. Les touristes ordinaires ne séjournent pas assez longtemps pour pénétrer les secrets d’une société dont les moeurs se dérobent si soigneusement à l’observation superficielle. Le mécanisme des institutions turques est, du reste, entièrement changé depuis l’organisation nouvelle que l’on appelle Tanzimat, et qui devient la réalisation longtemps désirée du hatti-chérif de Gul-Hanè. Aujourd’hui la Turquie est assurée d’un gouvernement régulier et fondé sur l’égalité complète des sujets divers de l’empire. (16) Les lettres et les souvenirs de voyage, réunis dans ces deux volumes, étant de simples récits d’aventures réelles, ne peuvent offrir cette régularité d’action, ce noeud et ce dénouement que comporterait la forme romanesque. Le vrai est ce qu’il peut. La première partie de cet ouvrage semble avoir dû principalement son succès à l’intérêt qu’inspirait l’esclave indienne, achetée au Caire, chez le jellab Abd-el-Kérim. L’Orient est moins éloigné de nous que l’on ne pense, et comme cette personne existe, son nom a dû être changé dans le récit imprimé. Elle est aujourd’hui mariée dans une ville de Syrie, et son sort paraît être heureusement fixé. Le voyageur qui, sans y trop songer, s’est vu conduit à déplacer pour toujours l’existence de cette personne, ne s’est rassuré, touchant son avenir, qu’en apprenant que sa situation actuelle était entièrement de son choix. Elle est restée dans la foi musulmane, bien que des efforts eussent été faits pour l’amener aux idées chrétiennes. Les Français ne peuvent plus, désormais, acheter d’esclaves en Egypte, en sorte que personne ne risquera aujourd’hui de se jeter dans des embarras qui entraînent d’ailleurs une certaine responsabilité morale. Notes. (1) Le khan, c’est le sultan, ou encore tout souverain indépendant des pays d’Asie. (2) Salomon, fils de David. (3) Saba ou Sabbat, -matin. (4) La huppe, oiseau augural chez les Arabes. (5) Adoniram s’appelle autrement Hiram, nom qui lui a été conservé par la tradition des associations mystiques. Adoni n’est qu’un terme d’excellence, qui veut dire maître ou seigneur. Il ne faut pas confondre cet Hiram avec le roi de Tyr, qui portait par hasard le même nom. (6) Les traditions sur lesquelles sont fondées les diverses scènes de cette légende ne sont pas particulières aux Orientaux. Le moyen âge européen les a connues. On peut consulter principalement l’Histoire des Préadamites de Lapeyrière, l’Iter subterraneum de Klimius, et une foule d’écrits relatifs à la kabbale et à la médecine spagyrique. L’Orient en est encore là. Il ne faut donc pas s’étonner des bizarres hypothèses scientifiques que peut contenir ce récit. La plupart de ces légendes se rencontrent aussi dans le Thalmud, dans les livres des néoplatoniciens, dans le Koran et dans le livre d’Hénoch, traduit récemment par l’évêque de Canterbury. (7) Les Eloïms sont des génies primitifs que les Égyptiens appelaient les dieux ammonéens. Dans le système des traditions persanes, Adonaï ou Jéhovah (le dieu des Hébreux) n’était que l’un des Eloïms. (8) Selon une tradition du Thalmud, ce serait l’épouse même de Noé qui aurait mêlé la race des génies à la race des hommes, en cédant aux séductions d’un esprit issu des dives. Voir le Comte de Gabalis, de l’abbé de Villars. (9) En Orient, encore aujourd’hui, les juives mariées sont obligées de substituer des plumes à leurs cheveux, qui doivent rester coupés à la hauteur des oreilles et cachés sous leur coiffure. (10) Le roi actuel d’Abyssinie descend encore, dit-on, de la reine de Saba. Il est à la fois souverain et pape: on l’a toujours appelé le prêtre Jean. Ses sujets s’intitulent aujourd’hui chrétiens de saint Jean. (11) Selon les Orientaux, les puissances de la nature n’ont d’action qu’en vertu d’un contrat consenti généralement. C’est l’accord de tous les êtres qui fait le pouvoir d’Allah lui-même. On remarquera le rapport qui se rencontre entre le ciron triomphant des combinaisons ambitieuses de Salomon et la légende de l’Edda, qui se rapporte à Balder. Odin et Freya avaient de même conjuré tous les êtres, afin qu’ils respectassent la vie de Balder, leur enfant. Ils oublièrent le gui de chêne, et cette humble plante fut cause de la mort du fils des dieux. C’est pourquoi le gui était sacré dans la religion druidique, postérieure à celle des Scandinaves. (12) Cette cérémonie n’a plus lieu depuis quelque temps. (13) Aujourd’hui, la restauration complète de Sainte-Sophie a été exécutée par MM. Fossati frères. Les mosaïques sont rétablies d’après les dessins de M.Fornari. -Il existe sur cette restauration un très-intéressant travail de M. Noguès fils. (14) Les Nassaïris (Nazaréens), ou Ansariéset les Metualis, peuplades du Liban dans les provinces de Tripoli et de Saïda. (15) Notamment chez les Yésidis. (16) Voici les chiffres les plus récents applicables à la situation de l’empire turc: La race ottomane est de 11 millions 700 mille âmes. Les autres peuples des diverses parties de l’empire, Grecs, Slaves, Arabes, Arméniens, etc., complètent le nombre des sujets de tout l’empire, qui est de 35 millions 350 mille âmes. -La population de Constantinople est de 797 mille âmes, dont 400 mille musulmans, le reste se composant d’Arméniens, de Grecs, etc. Le budget est de 168 millions. L’armée régulière, de 138 mille 680 hommes, peut être portée, avec sa réserve et ses contingents, à plus de 400 mille hommes. Source: http://www.poesies.net