Mes Prisons, Le Monstre Vert. Par Gérard De Nerval. (1808-1855) TABLE DES MATIERES Mes Prisons. Sainte-Pélagie En 1831. Le Monstre Vert. I Le Château Du Diable. II Le Sergent. III Ce Qui S'Ensuivit. IV Moralité. Mes Prisons. Sainte-Pélagie En 1831. Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, pas même un Magallon... Peut-être encore ai-je moins pourri dans les cachots que bien des gardes nationaux littéraires de mes amis; cependant, j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été un prisonnier plus sérieux, plus considérable; en un mot, si à cause de mes prisons je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je puis dire que ce fut pure modestie de ma part. L'aventure remonte à quelques années; les Mémoires de M. Gisquet viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache, d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain hiver où quelques artistes et poètes s'étaient mis à parodier les soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles moeurs de la jeunesse française, c'était, non le talon rouge, mais le cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes en chantant la ronde de Lucrèce Borgia; au total, peu de filles enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser charger de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes. C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en, flattions). Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de pareilles erreurs. Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée au violon; à l'âge que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés; nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était jour on nuit. Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas encore; enfin, quelques heures après, vers midi probablement, l'ombre à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient. Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous le poids des mêmes préventions. Dès lors, notre position prenait du moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la pistole, au lieu de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos observations. La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande, comme à la prison de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la situation est donc fort supportable. Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions passer avec la société pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement attendre dans une autre chambre. La société, c'étaient les voleurs. Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela ressemblait simplement à un cabaret de bas étage. On nous fit voir près du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque. C’était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux grisonnants, un oeil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d’être une haute intelligence mal dirigée peut-être; il émit une foule d’idées sociales et de paradoxes de l’époque, lui trouva au front du génie et lui demanda la permission de lui tâter la tète, pour examiner les bosses phrénologiques. Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s’écriant qu’il n’était nullement un homme d’intelligence, mais un bijoutier fort honorable et fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu’il n’y avait que des mouchards qui pussent l’interroger comme on le faisait. -Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu’il ne se trouve que d’honnêtes gens ici. Nous nous hâtâmes d’excuser et d’expliquer la sollicitude d’artiste de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour un peintre fort distingué. En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le Fossard auquel nous avions parlé n’était pas le forçat célébré par Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui. Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d’instruction, qui envoya deux d’entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l’État. Il s’agissait alors, autant que je puis m’en souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés. À cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des républicains. Beaucoup d’illustrations des deux partis se trouvaient alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. Ceux du National, de la Tribune et de la Révolution étaient les mieux logés dans le pavillon de droite. La Gazette et la Quotidienne habitaient le pavillon de gauche, au dessus du chauffoir public. Je viens de-citer l'aristocratie de la prison; les détenus non journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui avaient pour journal la Révolution de 1830, éteinte depuis, étaient aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les conspirateurs de la rue des Pronvaires ne le cédaient guère en nombre aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la plèbe du parti légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute, jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient Ô Richard ou Vive Henri IV d'un côté, les républicains répondaient avec la Marseillaise ou le Chant du départ; mais cela sans trouble, sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions opprimées qui protestent chacun devant leur autel. J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner place à la pistole que le lendemain. Il me fallut donc coucher dans l'un des dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément. L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces messieurs montaient l'escalier en chantant la Marseillaise à gorge déployée; on appelait cela la prière du soir. Après la Marseillaise arrivait naturellement le Chant du départ, puis le Ça ira, à la suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. C'était une sorte de pièce de leur composition, une charade à grand spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis une soirée de la cour à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour chanter de nouveau la Marseillaise, ce qui dura jusqu'à une heure du matin. En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne encore n'était levé. -Pierre! -Qu'est-ce que c'est? -C'est-il toi qui es de corvée ce matin? -Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier. -Eh bien, qui donc? -C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort. Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-même; je feignis de continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant. Je songeais tristement à la corvée et à l'ennui de travailler pour les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de droite vint me dire à l'oreille: -Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous. On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position. Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un très-léger morceau de boeuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des vestiges, en raison sans doute de leur rareté. Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'autre de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture; on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que toute autre. En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo: Toujours, par quelque bout, le festin recommence. D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. Vers le milieu du jour, la grande cour, le promenoir, présentait un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen. Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les relations et dans les amitiés. Mes anciens camarades de dortoir y étaient si accoutumés, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener on causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette: -À qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier. -C'est un poulet pour M. M***. -Tiens! tiens! mais cela doit être bon... -C'est meilleur que ton bouilli et tes vestiges, observe un autre. -Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris... Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet disparut en un clin d'oeil. Le garçon de la cantine se désolait, ne sachant à qui s'en prendre. -Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée. Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de papier: « Les républicains ne doivent pas manger de poulet. » De temps en temps, une grande voiture, dite panier à salade venait chercher quelques-uns des prisonniers qui n'étaient que prévenus, et les transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, la souricière. Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané. Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots: Armes et bagages! qui signifient: « En liberté. » La prison m'était devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. Le Monstre Vert. I Le Château Du Diable. Je vais parler d’un des plus anciens habitants de Paris; on l’appelait autrefois le diable Vauvert. D’où est résulté le proverbe: « C’est au diable Vauvert! Allez au diable Vauvert! » C’est-à-dire: « Allez vous... promener aux Champs-Élysée. » Les portiers disent généralement: « C’est au diable aux vers! » pour exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu’il faut payer très cher la commission dont on les charge. -Mais c’est là, en outre, une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières au peuple parisien. Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il demeure depuis bien des siècles, si l’on en croit les historiens. Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses escapades. Il semble d’abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé au lieu occupé aujourd’hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à l’extrémité du Luxembourg et en face des allées de l’Observatoire, dans la rue d’Enfer. Ce château, d’une triste renommée, fut démoli en partie et les ruines devinrent une dépendance d’un couvent de chartreux, dans lequel mourut, en 1414, Jean de La Lune, neveu de l’anti-pape Benoît XIII. Jean de La Lune avait été soupçonné d’avoir des relations avec un certain diable, qui peut-être était l’esprit familier de l’ancien château de Vauvert, chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait. Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase intéressante. Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l’époque de Louis XIII. Pendant fort longtemps on avait entendu, tous les soirs, un grand bruit dans une maison faite des débris de l’ancien couvent, et dont les propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui effrayait beaucoup les voisins. Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques archers. Quel fut l’étonnement de ces militaires, en entendant un cliquetis de verres, mêlé de rires stridents! On crut d’abord que c’étaient des faux monnayeurs qui se livraient à une orgie, et jugeant de leur nombre d’après l’intensité du bruit, on alla chercher du renfort. Mais on jugea encore que l’escouade n’était pas suffisante: aucun sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il semblait qu’on entendît le fracas de toute une armée. Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant; on pénétra dans la maison. On n’y trouva rien. Le soleil dissipa les ombres. Toute la journée l’on fit des recherches, puis l’on conjectura que le bruit venait des catacombes, situées, comme on sait, sous ce quartier. On s’apprêtait à y pénétrer; mais pendant que la police prenait ses dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait plus fort que jamais. Cette fois personne n’osa plus redescendre, parce qu’il était évident qu’il n’y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu’alors il fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta d’occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé. Le clergé fit une foule d’oraisons, et l’on envoya même de l’eau bénite avec des seringues par le soupirail de la cave. Le bruit persistait toujours. II Le Sergent. Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d’obstruer les abords du faubourg, en s’effrayant et demandant des nouvelles. Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas de décès, sur une couturière nommée Margot. C’était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette couturière, qui était une personne bien nippée et très économe, on pourrait même dire un peu avare, et qui n’avait point voulu épouser une simple sergent, privé de toute fortune. Mais en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme. Encouragé par cette perspective, il s’écria: qu’il ne croyait ni à Dieu ni à diable, et qu’il aurait raison de ce bruit. -À quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons. -Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt de Paris. C’était trop dire en peu de mots. Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et s’aventura dans l’escalier. Le spectacle le plus extraordinaire l’attendait en touchant le sol de la cave. Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue, et formaient les figures les plus gracieuses. Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges représentaient les femmes. Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles. Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l’harmonie pénétrante des violons. Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d’entreprendre l’expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassûré, et se mit à danser lui- même par imitation. Puis, de plus en plus encouragé par gaieté et le charme du spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot d’un bordeau pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge, et la pressa amoureusement sur son coeur. Des rires frénétiques partirent de tous côtés: le sergent, intrigué, laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux. La danse s’arrêta, des cris d’effroi se firent entendre dans tous les coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant que le vin répandu paraissait former une mare de sang. Le corps d’une femme nue, dont les cheveux blonds se répandaient à terre et trempaient dans l’humidité, était étendu sous ses pieds. Le sergent n’aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue le remplit d’horreur; songeant après tout qu’il avait à rendre compte de sa mission, il s’empara d’un cachet vert qui semblait ricaner devant lui, et s’écria: -Au moins j’en aurai une! Un ricanement immense lui répondit. Cependant il avait regagné l’escalier, et montrant la bouteille à ses camarades, il s’écria: -Voilà le farfadet!... vous êtes bien capons (il prononça un autre mot plus vif encore), de ne pas oser descendre là-dedans! Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où l’on ne retrouva qu’une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en place. Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la main. On leur permit de les boire. Le sergent de la prévôté dit: -Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage. On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière, et... Vous allez croire qu’ils eurent beaucoup d’enfants? Ils n’en eurent qu’un. III Ce Qui S'Ensuivit. Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Rapée, il mit la fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de ne verser de ce vin qu’à elle et à lui. La bouteille était verte comme ache, vin était rouge comme sang. Neuf mois après, la couturière accouchait d’un petit monstre entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front. Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous-en danser à la Chartreuse... sur l’emplacement du château de Vauvert! Cependant l’enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et un appendice caudal, qui semblait n’être d’abord qu'un prolongement du coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d’une véritable queue. On alla consulter les savants, qui déclarèrent qu’il était impossible d’en opérer l’extirpation sans compromettre la vie de l’enfant. Ils ajoutèrent que c’était un cas assez rare, mais dont on trouvait des exemples cités dans Hérodote, et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait pas alors le système de Fourier. Pour ce qui était de la couleur, on l’attribua à une prédominance du système bilieux. Cependant on essaya de plusieurs caustiques, et l’on arriva, après une foule de lotions et frictions, à l’amener tantôt au vert bouteille, puis au vert d’eau, et enfin au vert pomme. Un instant la peau sembla tout à fait blanchie, mais le soir elle reprit sa teinte. Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu, colère et malicieux. La mélancolie qu’ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun parmi les gens de leur sorte. Ils s’adonnèrent à la boisson. Seulement le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert. Chaque fois que le sergent était ivre mort, il voyait dans son sommeil la femme sanglante dont l’apparition l’avait épouvanté dans la cave, après qu’il eut brisé la bouteille. Cette femme lui disait: -Pourquoi m’as-tu pressée sur ton coeur, et ensuite immolée... moi qui t’aimais tant? Chaque fois que l’épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert, elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d’un aspect épouvantable, qui lui disait: -Pourquoi t’étonner de me voir... puisque tu as bu de la bouteille?... Ne suis- je pas le père de ton enfant?... Ô mystère! Parvenu à l’âge de treize ans, l’enfant disparut. Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur sommeil. IV Moralité. C’est ainsi que le sergent fut puni de son impiété, -et la couturière de son avarice. V Ce Qu'Etait Devenu Le Monstre Vert. On n’a jamais pu le savoir. Source: http://www.poesies.net