Napoléon Et La France Guerrière, Elégies Nationales. Par Gérard De Nerval. (1808-1855) Napoléon Et La France Guerrière. Elégies Nationales. (1826) Poesies Diverses. Satires. (1827) Elégies Nationales Nouvelles. TABLE DES MATIERES NAPOLÉON ET LA FRANCE GUERRIÈRE. Prologue. La Russie. Waterloo. Les Étrangers à Paris. La Mort de l’Exilé. ÉLÉGIES NATIONALES. À Béranger. Prologue. La Victoire. La Russie. Fontainebleau. L’Ile d’Elbe. POÉSIES DIVERSES. Talma. (1826) Ode. Sainte-Hélène. La Gloire. Ode sur la Légion d’Honneur. Élégie. Prière de Socrate. SATIRES. Le Cuisinier d’un grand homme (1826) Épître à M. de Villèle (1826) Une Répétition (1827) ÉLÉGIES NATIONALES NOUVELLES: NAPOLÉON ET TALMA. Je ne suis plus enfant. . . Napoléon. Talma. La Mort De Talma. Notes. NAPOLÉON ET LA FRANCE GUERRIÈRE. Prologue. Un poète de seize ans et demi, entreprenant un sujet aussi grand que celui de la France malheureuse et trahie, peut espérer quelque indulgence; des incohérences, des pensées fausses et peu d’habitude de faire des vers en feront voir la nécessité; mais si dans ces essais, on pouvait découvrir quelques-uns de ces traits qui caractérisent les enfans des Muses, il tenterait de se perfectionner dans un art, qui lui donnerait les moyens d’exprimer les sentimens d’une âme pure et patriotique. La Russie. Bruit, chimères, grandeurs, éclat, tout a cessé! . . . Porterons-nous encor les yeux vers la victoire? Vers ce passé fameux, chargé de tant de gloire? . . . Un revers a tout effacé! Cependant, c’est au bruit de nos mâles courages, Que s’étaient élancés avec notre laurier, Ces cris d’étonnement, ces cris d’un âge entier, Qui retentiront dans les âges.(1) Invincible au milieu de ses braves Français, Et n’étant point encore instruit par les défaites, Bonaparte, égaré par de trop longs succès, Avait fixé les yeux sur l’astre des conquêtes: Il crut qu’il le suivrait dans le plus froid climat, Et son oeil aveuglé d’un trop brillant éclat, Au milieu des brouillards cherchait le météore, Et dans un ciel désert croyait le voir encore. Mais il ne vit plus rien, que l’horreur et la mort, Rien, que l’aridité d’une terre glacée, Il n’entendit plus rien, que le souffle du Nord, Chassant le dernier son de sa grandeur passée. S’il veut autour de lui promener ses regards. Que voit-il? Les débris de son immense armée, Des squelettes hideux, errans de toutes parts, Naguère les appuis de tant de renommée! Des torrens, des rochers, un ciel toujours couvert, Qu’un seul reflet du jour dans le lointain colore,, Et les feux de Moscou, qui promènent encore Leurs funestes clartés sur ce vaste désert. Alors il réfléchit; sa pensée incertaine Rappelle du passé le brillant souvenir; Et le passé n’est plus qu’une image lointaine Qui s’abîme dans l’avenir! Souvent son oeil voudrait en sonder le mystère, Il croit voir à sa mort l’avenir trop sévère Lui désigner un rang Parmi ces insensés, avides de carnage, Dont rien dans l’univers ne marque le passage, Qu’une trace de sang. Qu’il tremble, encor vivant, il est mort pour la gloire; C’est en vain qu’il voudra rappeler la victoire, Son bonheur est passé: Du ciel qu?elle habita sa grandeur qui s’efface, Déjà sur l’horizon ne laissant plus de trace, Semble un astre éclipsé. Des glaces, des déserts, voilà donc le domaine, L’empire que, parti d’une terre lointaine, Il venait conquérir, Partout ces monts glacés repoussent l’espérance; Là va bientôt régner un éternel silence, C’est là qu’il faut mourir! Il croit, en ce moment voir la France abattue, Par ceux qu’elle vainquit en un instant vaincue, Pleurer son seul appui; Encor s’il mourait seul, mais cette armée immense, Ces nombreux combattans, qu’il redoit à la France, Vont périr avec lui: Quel supplice cruel! victorieux encore, Des plus nobles lauriers quand leur front se décore, Ils mourront sans combats: Ils cherchent l’ennemi, l’ennemi les évite, Revient, fuit tour-à-tour, et lance dans sa fuite Un perfide trépas. Que craint-il cependant? Dans là neige profonde, Il voit ces légions, l’épouvante du monde, S’entasser par monceaux, Les vivans appuyés sur leurs armes muettes, Se traîner lentement, comme d’affreux squelettes Echappés des tombeaux. Naguère on vit marcher cette superbe armée, Comme un fleuve dévastateur, Sur le front abaissé de l’Europe alarmée, Passa son flot dominateur: Rien encor de son onde avide N’avait pu réprimer l’effort, Mais enfin la glace du Nord Enchaîna ce torrent rapide. Au lieu des légions dont le vaste appareil D’un peuple de héros annonçait le réveil, C’est un amas confus qui s’appauvrit sans cesse, Des bataillons sans chefs, des chefs sans bataillons, Cachant leur pauvreté sous de riches haillons (2), Et dont le dénûment accuse la faiblesse. Qui peut donc effrayer leurs farouches rivaux? Est-ce le noble éclat de trente ans de victoire, Qui, même au milieu de leurs maux, Semble les couronner d’un long rayon de gloire? Les ennemis, fuyant leurs débiles vainqueurs, Semblent en redouter la guerrière attitude, Toujours de la défaite une longue habitude, Comme un vieux préjugé, règne encor dans leurs coeurs. Cependant, c’est le sort qui livre à leur vengeance De ces fiers conquérans la farouche arrogance; Quelle honte pour eux, s’ils laissent en repos Ces cadavres hideux sortir de leurs tombeaux! . . . Ils donnent le signal, et la mort se déploie, S’arrête sur les monts, prête à saisir sa proie; Elle part, renversant des bataillons entiers, Fait pleuvoir son courroux au milieu des guerriers, Dont les corps mutilés roulent dans les abîmes, Et semble s’acharner sur ses tristes victimes. Partout c’est l’ennemi, partout c’est le trépas; Comme d’affreux volcans, ces roches menaçantes Vomissent sur nos preux des flammes dévorantes, Et se couronnent de soldats: Mais ce spectacle encor ranime leur vaillance; Vers ces rochers en feu leur foule qui s’élance N’attend point le trépas, mais veut l’aller chercher, Et bientôt roule terrassée, Comme la vague au loin vers les cieux élancée, Qui retombe au pied du rocher. Mais, ô valeur sublime, et qu’on ne pourra croire! Ces mourans décharnés, sans armes, abattus, Par le froid, par la faim, tour-à-tour combattus, Partout sur leurs rivaux remportent la victoire: Montrant que le Destin, sur de nobles vainqueurs; Aux lâches quelquefois peut donner l’avantage; Mais que souvent, malgré le sort et le malheur, La force ne peut rien où règne le courage. Cependant, s’arrachant à tant de maux soufferts, Entraînant les débris de sa débile armée, Le chef des nations quitte ces froids déserts, Tel qu’un feu qui s’éteint en traversant les airs, Et laisse dans sa course un long trait de fumée. Waterloo. Pleure, Napoléon, ton pouvoir expirant, Sous d’indignes revers ta gloire est étouffée; Qu’en est-il revenu, de ton pompeux trophée? - Le char brisé du conquérant! (3) L’étranger va fouler ta dépouille mortelle, Tes amis d’autrefois viennent de te trahir; Tu tombes: et déjà sur leurs lèvres cruelles, Un sourire de sang vient de s’épanouir. C’est en vain qu’au Destin tu résistes encore, Ta grandeur a passé comme un vain météore, Comme un son qui dans l’air a long-temps éclaté: - Peut-être que ce bruit d’une puissance humaine À frappé les échos de la rive lointaine Mais les vents ont tout emporté! Qu’entends-tu dans les camps? C’est le bronze qui tonne: Mais ton oreille est faite à ce bruit monotone; « Je crains peu, disais-tu du haut de ton pouvoir, « Ces rois paralysés cherchant à se mouvoir, « Esclaves révoltés, que mon regard farouche, « Qu’un signe de ma main, ou qu’un mot de ma bouche « Fera rentrer dans le devoir. » Quand tu vis ce torrent, grossi par la tempête, Si long-temps refoulé, refluer sur ta tête, Le dépit éclata dans ton oeil irrité: Arrête! as-tu crié: Mais toujours il s’avance; Hélas! ange déchu, pour toi plus d’espérance, Il est vrai que d’un Dieu tu gardes la fierté Mais tu n’en as plus la puissance. Nos guerriers, où sont-ils? O tableaux déchirans! Les voilà, renversés sur la terre flétrie, Sanglans, criblés de coups, abattus, expirans . . . . . . Mais expirans pour la patrie! Adieu notre avenir, nos succès, notre orgueil! Waterlô, Mont-Saint-Jean, nos légions mourantes Ont jeté leurs débris dans vos plaines sanglantes; Pourtant aucuns tombeaux élevés par le deuil, N’y protègent leurs os, que le vent des montagnes Enlève dans sa course, et rejette aux campagnes; Ils n’ont pas revêtu le funèbre linceul. Quoi, ces fiers conquérans, que la mort seule arrête, Ces preux, qui de l’Europe avaient fait la conquête, N’ont pu conquérir un cercueil! . . . Un cercueil, des flambeaux, et des chants funéraires, Gardez cet appareil pour les mortels vulgaires; Aux pompes des humains ils ne demandent rien.... Mais la postérité gardera leur mémoire, Et les échos des temps promèneront leur gloire Dans les climats les plus lointains. Portons, portons encor les yeux sur cette plaine, Admirons cette ardeur, ce noble empressement De courir, de voler vers une mort certaine: Arrêtez!.... Mais l’honneur à la mort les enchaîne, Tous, d’un commun accord, ont juré noblement De vaincre ou de mourir pour la cause commune; Ils n’ont pu triompher de l’ingrate fortune,.... Et le trépas acquitte leur serment! Ecoutez les foudres brûlantes, De tant de peuples assemblés; Voyez, dans ces plaines sanglantes, Nos preux, sous le nombre accablés: Admirez-les; leur troupe altière Combat contre l’Europe entière, Contre les destins irrités: Gloire au Dieu qui leur donna l’être, Gloire au pays qui les vit naître, Gloire aux seins qui les ont portés! Tandis que les races mortelles S’engloutissant dans l’avenir, Passent aux ombres éternelles, Sans laisser même un souvenir; Leur gloire, sans cesse croissante, Luira, toujours plus imposante, Aux yeux de la postérité. O fortune digne d’envie! L’avenir, au prix de leur vie, Leur donne l’immortalité! On croit entendre encor ce cri mâle et sublime, Cette voix de leurs coeurs, cet accent unanime, Que nos preux répétaient en volant au trépas: Quand, tout couverts de sang, et lassés d’en répandre, Les ennemis surpris, les pressaient de se rendre: « La garde, ont-ils crié, meurt et ne se rend pas! » Ce cri, que répétaient nos guerriers intrépides, Couvrit d’abord le bruit des foudres homicides, Mais bientôt il expire en murmure confus; C’est le dernier éclat d’un feu qui s’évapore, Le dernier tintement d’un son sublime encore, Que bientôt on n’entendra plus! Le son s’éteint et meurt; mais l’écho s’en empare, Et le porte aux autres échos; Il annonce partout que le destin barbare Dans la nuit ou cercueil a plongé nos héros: On pleure, on gémit, on soupire, Le deuil plane sur les Français; Et l’étranger lui-même admire, Et rougit un moment de son lâche succès. Ils sont morts! Les voilà! Sur leurs yeux intrépides, Un tranquille sommeil a semblé s’épancher, Le calme règne encor sur leurs faces livides: Qu’avaient-ils à se reprocher? Le soin d’une juste défense Avait pu seul armer leurs bras, C’est pour leur chef, c’est pour la France, Qu’ils avaient reçu le trépas; Leur gloire n’était point flétrie, Ils expiraient dans leurs foyers, Et la terre de la patrie Ensevelissait ses guerriers. L’esprit qu’effraie un tel carnage, Se plonge avec horreur dans ce champ de la mort, Il ne voit que sujets d’admirer leur courage, Et de gémir des coups du sort. Chaque sillon qui s’entr’ouvre Aux regards offre et découvre Les restes froids des héros: Un pompeux monument ne charge pas leurs os, Mais chacun d’eux, mourant sur ce sol funéraire. D’un amas d’ennemis eut soin de le couvrir: C’est dans cette couche guerrière Qu’il rendit le dernier soupir. Les Étrangers A Paris. Le Soleil qui sur nous dardait ses feux rapides, A donc été vaincu par des astres perfides, Et ses feux endormis ont fait place aux éclairs. Quel charme assez puissant put fasciner la vue De cet aigle, enfant de la nue, Dont les regards ardens dévoraient l’univers? Un dieu vient de céder à des forces humaines; Quels bras l’ont enchaîné? Des bras chargés de chaînes. Avec lui, s’est dissoute à nos regards surpris, Tant de puissance amoncelée, Il tombe, et la terre ébranlée A tremblé sous le poids de son vaste débris. Sur un rocher désert, sur la roche obscurcie, Que le temps, que la flamme ont tour-à-tour noircie, On le voit s’endormir, pour ne s’éveiller plus; Autour de sa prison, roule la mer profonde; O Français, contemplez cet autre Marius, Assis sur un débris du Monde! Ah, si dans le combat qui décida son sort, Il eût pu rencontrer une honorable mort, De quel divin éclat eût brillé sa mémoire! Mais, en proie aux chagrins, dans le malheur bercé, Peut-être il va vieillir, comme un glaive émoussé, Qui se ronge dans l’ombre, et se rouille sans gloire! (4) Il est là pour toujours; plus d’espoir, plus d’appui; Il reste en butte à la fureur commune, Et les lâches flatteurs qui grandirent sous lui, L’ont renié dans l’infortune. Il eut de grands succès; mais, hélas! à quel prix! Secourable à-la-fois et funeste à la France, Au plus haut période il porta sa puissance, . . . . . . Mais la France, en pleurant, lui demande ses fils! . . . Tes fils, ne pleure pas, . . . ils sont morts pour la gloire, Un laurier toujours vert, ornera leur mémoire, Partout où les guida le destin des combats, Partout où pénétra leur rapide vaillance, Leurs compagnons vainqueurs vengèrent leur trépas . . . L’ennemi paya cher.... Mais Waterloo.... Silence! . . . Ceux-ci n’ont obtenu qu’un trépas sans vengeance! Français, courons sous les drapeaux, Vengeons leur cendre profanée, De la gloire d’une journée Dépouillons nos lâches rivaux. A la France qui nous appelle Rendons son antique splendeur, Et sur sa mourante grandeur, Entons une grandeur nouvelle! Marchons, et si le sort cesse de protéger Un peuple généreux secouant ses entraves, Soyons plutôt de l’étranger Les victimes que les esclaves; Marchons! en expirant, ils nous léguaient, nos braves, Ou leur exemple à suivre, ou leur mort à venger. Qu’offrir, en sacrifice, à leur cendre irritée? C’est du sang qu’il leur faut, nous n’avons que des pleurs; Tu parles de vengeance, ô France ensanglantée, Qu’as-tu fait de tes défenseurs? Déjà des ennemis les clairons retentissent; Nous n’avons en nos murs qu’un peuple désarmé, De femmes et d’enfans, un amas alarmé, Et les lâches qui nous trahissent. Malheureux! Nous cédons au destin irrité! O désespoir! Une foule ennemie Au poids de l’or, au poids de l’infamie, Nous vendra notre liberté! Mais il faut dévorer nés chagrins en silence. Que de fois les sermens, les droits sont méconnus! Que de fois l’équité gémit sous la puissance, Que de fois penche la balance, Sous le fer d’un nouveau Brennus! Naguère riche et florissante, Notre patrie, orgueilleuse et puissante, S’applaudissait de sa fertilité, Mais l’étranger y pose un pied perfide, . . . Et nous cherchons en vain sur ce sol attristé, Qui ne présente plus qu’une surface aride, Son antique fécondité. Nous voyons sous les mains de ces nouveaux Vandales, Disparaître nos monumens, Et ces antiques ornemens Qui décoraient jadis nos pompes triomphales; Où sont-ils ces débris de cent peuples soumis, Ces immortels travaux faits d’une main mortelle, Ces amas d’étendards pris sur les ennemis, Registres imposans d’une gloire éternelle! L’étranger les enlève, il soustrait à nos yeux De nos anciens travaux ces témoins glorieux; Des produits de nos arts à son tour il s’empare, Dépouille d’ornemens nos palais violés, Et promène sa main barbare Sur nos monumens mutilés. Mais sa fureur en vain sans cesse les menace; Et ces lâches en vain tâcheront de ternir Les exploits étonnans que tenta notre audace; En vain ils essaieront d’en effacer la trace . . ., En effaceront-ils l’immortel souvenir? Ce souvenir des temps bravera les injures, Et perçant au traversées âges entassés, Ira dire aux races futures Les exploits des siècles passés. Ainsi le peuple roi devint le peuple esclave, Le Français s’endormit sous une indigne entrave, (5) Et ce cri de surprise, au bruit de sa valeur, Qui réveillait jadis les échos de la France, Ne fut plus qu’un cri de douleur; Mais que notre ennemi cesse en son arrogance D’insulter à notre malheur, Ou, de nos coeurs brûlans d’une héroïque ardeur, Partirait un cri de vengeance. La Mort De L’Exilé. Toi qui semblas un dieu, quoique fils de la Terre, Qui pourra de ta vie expliquer le mystère? Un matin, tu brillas comme un soleil nouveau, Mais le soir, las enfin de lasser la victoire, Trop chargé de grandeurs, de triomphes, de gloire, Tu roulas contre un roc avec tout ton fardeau. Là tu viens de t’asseoir; et ta tâche est finie: - Du crêpe de la nuit la terre est rembrunie; Au repos bienfaisant tu vas enfin céder, . . . Jusqu’à ce que la voix du maître qui t’éveille A la fin de la nuit vienne te demander Compte du travail de la Veille. Mais avant d’accueillir ce sommeil précieux, Vers le jour qui n’est plus tu reportes les yeux, Et ton esprit, plongeant dans ta course passée, Tantôt veut secouer un triste souvenir, Tantôt d’un plus brillant aime à s’entretenir, Et semble en écouter l’enivrante pensée. Ah! pleure tes grandeurs qui ne reviendront plus, Ton pouvoir, tes honneurs, sont à jamais perdus, Et ce charme puissant, insoluble problème, Ce talisman vainqueur, que seul tu possédais, Qui triomphait des rois, des peuples, du ciel même, Dans les mains d’un mortel ne renaîtra jamais. Un athlète fameux voulut briser un chêne; Mais il ne pensait pas que le tronc divisé, Resserrant les éclats qu’il écarte avec peine, Retiendrait son bras épuisé: De ses efforts en vain déployant la puissance, Par lés cris de sa rage il trahit sa souffrance, L’écho seul du désert répondit à sa voix: Et le soir, s’approchant de l’arbre qui l’enchaîne, Un animal le vit, et déchira sans peine Le vainqueur des lions et des monstres des bois. De ton orgueil trompé telle fut l’imprudence, Attaché comme lui, sans force, sans défense, Il fallut sous les fers plier ton bras vainqueur; Déchiré sans combat par des monstres perfides, L’athlète de Crotone expira sans honneur: - Et toi, ne sens-tu pas, comme des loups avides, Toutes les passions qui déchirent ton coeur. A son arbre attaché, quelle fut sa pensée Quand il se ressouvint de sa vigueur passée, Dont les premiers essais étonnaient l’univers?.... Et toi, que pensas-tu, quand battu par l’orage, Tu te vis, de si loin, jeté sur le rivage, Comme un débris vomi par l’écume des mers? Mais pourquoi par le temps laisser ronger tes armes? Pourquoi laisser couler ton âme dans les larmes?(6) Reprends le glaive encor, sors de ton long repos: N’as-tu donc plus le bras qui lance le tonnerre, N’as-tu plus le sourcil qui fait trembler la terre, N’as-tu plus le regard qui produit les héros? Lève-toi! c’est assez gémir dans le silence! De tes lâches gardiens crains-tu la vigilance? Ces vaincus d’autrefois ne te connaissent plus: Mais redeviens toi-même, et reparais leur maître! . . . Ils gardent sans effroi ce que tu semblés être, Et s’enfuiront encor devant ce que tu fus! Mais ton âme n’a plus sa brûlante énergie, Ton talisman sans force a perdu sa magie Et les fers ont usé ta vie et ton ardeur: Ainsi le roi des bois devient doux et docile, Et se laisse guider par le chasseur habile, Qui sut enchaîner sa fureur. Tu n’es plus à présent qu’un mortel ordinaire, Faible dans l’infortune et sensible aux malheurs; Plus d’encens! plus d’autels pour l’enfant de la terre! . . . On ne peut désormais t’accorder que des pleurs. Il fallait rester grand en restant à ta place, Au lieu de te plier, te briser sous le sort, Tu pouvais eu héros défier sa menace: N’avais-tu pas toujours un asile?.... la mort! La mort, mais elle est là: c’est Dieu qui te rappelle; Il va te délivrer de l’écorce mortelle Qui cachait ton âme de feu: Lui seul peut prononcer l’éloge ou l’anathème. - Quand sur les rois détruits tu régnais, dieu toi-même, Songeais-tu qu’il était un Dieu? Maintenant tu frémis, et ta vue incertaine Sonde l’éternité; Et ton oeil, égaré dans la céleste plaine, Pénètre avec horreur dans son immensité. Ne crains rien: notre Dieu, c’est un Dieu qui pardonne, La clémence qui l’environne, Et son éternelle bonté, Sont sa plus brillante couronne, Le plus bel attribut de sa divinité. Il te pardonnera; qu’importe que sur terre Il t’ait vu consumer un temps si précieux, A ramasser en tas quelque peu dépoussière . . . Que le souffle du Nord fit voler dans tes yeux. La mort vient: - Et semblable à la mourante flamme, Dans ton coeur défaillant tu sens trembler ton âme, Et tes cils, tout chargés du long sommeil des morts, Vacillent sur tes yeux, s’abaissent; tu t’endors! - Adieu! - Mais en quittant sa dépouille grossière, Ton âme arrête encor, et se porte en arrière; T u crains.... Que peux-tu craindre au moment du trépas? Non personne jamais n’occupera ta place; Eh! quel fils de la Terre osera sur ta trace, S’élancer jusqu’aux cieux pour retomber si bas? O vous qu’il étonna dans sa noble carrière, Contemplez le héros au moment du sommeil; De sa chute on le vit se relever naguère...., Mais, hélas! cette fois, c’est sa chute dernière, Et son repos tardif n’aura plus de réveil. Ah! contemplez encor au moment qu’il expire, Cette tête où siégea le destin d’un empire, Cette bouche où tonna sa formidable voix, Ce front vaste foyer de ses projets immenses, Cette main dont l’effort écrasait des puissances, Elevait des guerriers, ou pesait sur des rois. Mais sa bouche est muette, et sa main impuissante, Son front n’enferme plus une pensée ardente, Et puisque le grand homme est au séjour des morts, Il n’en restera plus bientôt que la mémoire.... Et le ver du cercueil aura rongé son corps, Quand l’Envie à son tour voudra ronger sa gloire. Dans le triste réduit, où le roi prisonnier Après tant de chagrins exhala l’existence, Les preux, frappés encor de son accent dernier (7), Les yeux fixés sur lui, gémissent en silence: Mais aux portes s’entend un bruit long et confus, Soudain la Renommée embouche la trompette, L’écho redit ses sons, et partout il répète Ces mots: il n’est plus, il n’est plus! N’est-ce qu’un bruit trompeur et l’accent du mensonge?.. Sans le croire on l’entend: mais le bruit se prolonge, Le temps, comme un vain son, ne l’a point dissipé, Et sur tant de grandeur la mort a donc frappé! Les uns ont tressailli d’une barbare joie, D’autres, pleurant sa perte, au chagrin sont en proie, Quelques-uns même encore ne peuvent consentir A croire un coup du sort qu’ils étaient loin de craindre: « Comme si le soleil pouvait jamais s’éteindre, « Et comme si le Dieu pouvait jamais mourir! » Il n’est plus; mais la gloire a droit de le défendre Du blâme qui souvent plane autour des tombeaux, Le grand homme en mourant a couvert ses défauts Du rapide laurier qui grandit sur sa cendre. Quoique, ressortant plus sur un fond radieux, Des faiblesses sans doute entachent sa mémoire, Honte à vous qui voulez rabaisser cette gloire Dont l’éclat aveugla vos yeux: Ne portez pas si haut ces yeux faits pour la terre; Reptiles impuissans, rampez dans la poussière,.... L’aigle était dans les cieux! Avant sa mort, craignant un revers de fortune, L’Europe, mesurant le long gouffre des mers Et la lenteur d’une vie importune, Frémissait au bruit de ses fers: Mais le champ désormais étant libre à l’injure, Ta mémoire est en butte à des flots d’imposture, Des nocturnes oiseaux les lamentables cris Viennent insulter l’aigle à son heure dernière, Comme un vent empesté, planent sur ses débris, Et croassent long-temps autour de sa poussière. « Il n’est plus, disent-ils, ce tyran des mortels, « Dans un honteux exil à son tour il succombe, « Ce lâche contempteur des ordres éternels, « Qui voulait de la terre obtenir des autels, « Et qui n’en obtint qu’une tombe. « Le Hasard, ce seul dieu qu’il voulût adorer, « De la coupe des biens se plut à l’enivrer; « Mais il la vida tout entière, « Alors sa Fortune cessa; « Puis il l’emplit du sang des peuples de la terre...., « Et la coupe se renversa! « Comme un songe d’enfer, il pesait sur le monde, « Balayait en passant son espoir renversé, « Ainsi qu’un vent du nord dans la plaine fécond « Promenant son souffle glacé: « La palme qu’il portait était toute sanglante, « Ses guirlandes étaient des fers, « Et son sceptre imprimait une tache infamante « Au front des rois de l’univers; « Sa gloire qui brûlait la terre palpitante, « Etait de sang toute fumante, « Et ses rayons de feu n’étaient que des éclairs. « Mais les hivers du Nord arrêtèrent sa rage, « Le tonnerre au néant le força de rentrer, « La mer le revomit dans une île sauvage, « Où le sol le porta, mais pour le dévorer. « Tigre cruel, l’horreur de toute la nature, « Dans un étroit cachot l’on sut te captiver, « Là tu viens d’expirer faute de nourriture, « Car il t’aurait fallu tout le monde en pâture, « Et tout le sang pour t’abreuver! » En insultes ainsi déborde l’impudence.... Mais un autre motif le guidait aux combats Que celui de régner sur de vastes états, Ce fut par le désir d’une juste défense, Par celui de venger et d’agrandir la France, Qu’il remplit vingt pays des flots de ses soldats. Cependant, si toujours à conquérir la terre, A rabaisser l’orgueil de ses puissans rivaux, Il eût borné tous ses travaux, Sans doute il n’eût été qu’un conquérant vulgaire: Mais il fut des talens et le guide et l’appui, Il encourageait le génie, Ornait de monumens la France rajeunie, Et les arts régnaient avec lui. Admirez en tous lieux ces superbes portiques, Ces monumcns sacrés, ces palais magnifiques, Dont il remplissait ses états; Il fut grand dans la paix comme dans la victoire; O Français, contemplez ces colonnes de gloire, Dont le bronze orgueilleux retrace vos combats: Gloire au législateur, il terrasse le crime, Il montre à l’innocence un sévère vengeur, Et Thémis, reprenant son pouvoir qu’il ranime, Entoure le héros d’une sainte splendeur: Gloire à lui qui fut grand, et de toutes les gloires, A lui qui nous combla de maux et de bienfaits, A lui qui fut vainqueur de toutes les victoires, Mais ne put se vaincre jamais. Extrême en ses grandeurs comme en ses petitesses, N’allons pas comparer à César, à Sylla, Dans ses vertus ou ses faiblesses, Ce qu’il fut.... ou ce qu’il sembla: N’égalons donc à rien celui que rien n’égale, Qu’il tombât dans l’abîme, ou volât au soleil, Sur un rocher désert, dans la pourpre royale, Ou plus haut, ou plus bas, il était sans pareil! Le superbe tombeau qu’il fit jadis construire, Ainsi que son immense empire, Est demeuré vide de lui: On tailla dans le roc sa demeure dernière, Et sous une modeste pierre Sa cendre repose aujourd’hui; Mais ses gloires, toujours aux nôtres enchaînées, Lui promettent un nom qui ne doit pas finir, Monument éternel, enfant du souvenir, Qui ne croulera pas sous le poids des années, Mais grandira dans l’avenir! ÉLÉGIES NATIONALES. À Béranger. De mes rêves brillans douce et frêle espérance, Ces chants, que produisit un trop rare loisir, C’est au poète de la France, C’est à toi, Béranger, que j’ose les offrir! J’aurais pu, leur donnant un essor moins rapide, Les rendre plus dignes de toi; Mais ma Muse a pâli d’effroi Devant vin avenir perfide. Pourtant, daigne sourire à ses faibles essais! Par leur patriotisme ils te plairont peut-être, Et puissent-ils en moi te faire reconnaître Sinon un bon poète, au moins un bon Français! Je le suis, car tes vers plurent à mon enfance, Car je chéris tes chants nobles ou gracieux, Car je sens se mouiller mes yeux, Quand ils nous parlent de la France. * Epouvanté de ses revers, Mais animé par ses victoires, C’est à ses malheurs, à ses gloires, Que j’ai voué mes premiers vers. Plus de succès peut-être attendaient ma jeunesse, Si leur vol moins audacieux Eût su flatter de sa bassesse D’autres autels et d’autres dieux; Mais, à ton idole chérie, Ma Muse a consacré ses jours: Un sourire de la Patrie Vaut mieux que la faveur des Cours. * Qu’ils partent, je les abandonne, Ces vers, poétiques enfans, Soit qu’on leur garde une couronne Ou qu’on enchaîne leurs, accens; Car déjà l’horizon menace, Et le but désiré s’efface Parmi des nuages sanglans! * Qui les amoncela? Quel effrayant murmure A répandu l’effroi dans nos murs attristés? Quel monstre osa flétrir de soi; haleine impure L’espoir de la patrie et de nos libertés? Ah! déjà ton courage a connu sa puissance, Et sa fureur, plus d’une fois, A su livrer ton innocence Aux fers dont on pare les lois. Mais que dis-je? Ces fers, ils m’attendent peut-être, Car le monstre odieux nous a tous menacés: Le disciple comme le maître Se verront réunis dans ses liens glacés; Il suffit, pour s’en rendre digne, D’aimer la patrie et ses droits, Et sa lâche fureur étouffera la voix Du faible passereau, comme celle du cigne. * Pour mon noble pays, dont il voudrait ternir La liberté, les lois, l’histoire, J’avais conçu pourtant un plus doux avenir; Mon espoir quelquefois y répandit la gloire, Et crut y découvrir ces tableaux de victoire, Dont la morte splendeur n’est plus qu’un souvenir; Mais, plus tard, j’écartai ces images flatteuses, Et, modeste en mes voeux, que je plaçai plus bas, Je rêvai seulement (que ne rêve-t-on pas?) Que la France était libre, et qu’elle était heureuse. * Etait-ce trop?-Hélas! j’oubliais ses malheurs, Qui voudrait, à son char la sentant enchaînée, Triompher de sa chute, et rire de ses pleurs; Puis, sous un joug honteux, avilie, haletante, Veuve de ses honneurs pour jamais effacés, L’ensevelir toute expirante Dans la poudre des temps passés. * Etranger, à l’aspect de la France épuisée, Alors tu gémirais sur ta lyre brisée, Et, comme le pouvoir ne peut te pardonner, Il ne resterait dans nos villes Que des serfs, pour te plaindre en regrets inutiles, Et des tyrans pour t’enchaîner! * Cuvant ce temps cruel, dont j’aperçois l’aurore, Avant que notre voix ne t’implore qu’en vain, Des chants, ô poète divin! La France t’en demande encore! Ce noir présage alors fuira loin de nos coeurs, Bercés dans un songe de gloire; Ainsi qu’aux temps passés, nous nous croirons vainqueurs, Et pour un avenir nous prendrons leur mémoire. * Mais non, craignons plutôt d’endormir nos esprits Sur les dangers qui nous menacent: Que d’autres images se placent Dans tes énergiques écrits! Que devant nous, surpris en sa marche perfide, Le crime comparaisse, hypocrite et livide; Qu’à l’aspect effrayant de ses sombres projets, Dans tous les coeurs vraiment français Le patriotisme s’éveille! Qu’on s’écrie: Il est temps! Il est temps! Et, tout bas, Que la voix du Sergent murmure à notre oreille Ces mots: Dieu, mes enfans, vous donne un beau trépas! Prologue. Je ne suis plus enfant: trop lents pour mon envie, Déjà dix-sept printemps ont passé dans ma vie: Je possède une lyre, et cependant mes mains N’en tirent dès long-temps que des sons incertains. Oh! quand viendra le jour où, libre de sa chaîne, Mon coeur ne verra plus la gloire, son amour, Aux songes de la nuit se montrer incertaine, Pour s’enfuir comme une ombre aux premiers feux du jour. * J’étais bien jeune encor, quand la France abattue Vit de son propre sang ses lauriers se couvrir; Deux fois de son héros la main lasse et vaincue Avait brisé le sceptre, en voulant le saisir. Ces maux sont déjà loin: cependant sous des chaînes Nous pleurâmes long-temps notre honneur outragé; L’empreinte en est restée, et l’on voit dans nos plaines Un sans qui fume encor..., et qui n’est pas vengé! * Ces tableaux de splendeur, ces souvenirs sublimes, J’ai vu des jours fatals en rouler les débris, Dans leur course sanglante entraîner des victimes, Et de flots d’étrangers inonder mon pays. Je suis resté muet; car la voix d’un génie Ne m’avait pas encor inspiré des concerts; Mon âme de la lyre ignorait l’harmonie, Et ses plaisirs si doux, et ses chagrins amers. * Ne reprochez donc pas à mes chants, à mes larmes De descendre trop tard sur des débris glacés, De ramener les coeurs à d’illustres alarmes, Et d’appeler des jours déjà presque effacés: Car la source des pleurs en moi n’est point tarie, Car mon premier accord dut être à la patrie; Heureux si je pouvais exprimer par mes vers La fierté qui m’anime, en songeant à ses gloires, Le plaisir que je sens, en chantant ses victoires, La douleur que j’éprouve, en pleurant ses revers! * Oui, j’aime mon pays: dès ma plus tendre enfance, Je chérissais déjà la splendeur de la France; De nos aigles vainqueurs j’admirais les soutiens; De loin, j’applaudissais à leur marche éclatante, Et ma voix épelait la page triomphante Qui contait leurs exploits à mes concitoyens. * Mais bientôt, aigle, empire, on vit tout disparaître Ces temps ne vivent plus que dans le souvenir; L’histoire seule un jour, trop faiblement peut-être, En dira la merveille aux siècles à venir. C’est alors qu’on verra dans ses lignes sanglantes Les actions des preux s’éveiller rayonnantes..... Puis des tableaux de mort les suivront, et nos fils Voyant tant de lauriers flétris par des esclaves, Demanderont comment tous ces bras avilis Purent en un seul jour dompter des coeurs si braves? * Oh! si la lyre encor a des accens nouveaux, Si sa mâle harmonie appartient à l’histoire, Consacrons-en les sons à célébrer la gloire, A déplorer le sort fatal à nos héros! Qu’ils y puissent revivre, et si la terre avide Donna seule à leurs corps une couche livide, Élevons un trophée où manquent des tombeaux! * Oui, malgré la douleur que sa mémoire inspire, Et malgré tourtes maux dont son cours fut rempli, Ce temps seul peut encor animer une lyre: L’aigle était renversé, mais non pas avili; Alors, du sort jaloux s’il succombait victime, Le brave à la victoire égalait son trépas, Quand, foudroyé d’en haut, suspendu sur l’abîme, Son front mort s’inclinait,.... et ne s’abaissait pas! * Depuis, que rien de grand ne passe, ou ne s’apprête, Que la gloire a fait place à des jours plus obscurs, Qui pourrait désormais inspirer le poète, Et lui prêter des chants dignes des temps futurs? Tout a changé depuis: ô France infortunée! Ton orgueil est passé, ton courage abattu! De tes anciens guerriers la vie abandonnée S’épuise sans combats, et languit sans vertu! Sur ton sort malheureux c’est en vain qu’on soupire, On fait à tes enfans un crime de leurs pleurs, Et le pâle flambeau qui conduit aux honneurs S’allume à ce bûcher, où la patrie expire. * Oh! si le vers craintif de ma plume sorti, Ou si l’expression qu’en tremblant j’ai tracée, Osaient, indépendans, répondre à ma pensée, Et palpiter du feu qu’en moi j’ai ressenti,... Combien je serais fier de démasquer le crime, Dont grandit chaque jour le pouvoir colossal, Et, vengeant la patrie outragée et victime, D’affronter nos Séjans sur leur char triomphal! Mais on dit que bientôt, à leur voix étouffée, Ma faible muse, hélas! s’éteindra pour toujours, Et que mon luth brisé grossira le trophée Dressé par la bassesse aux idoles des cours... * Qu’avant ce jour en cor sous mes doigts il s’anime! Qu’il aille, frémissant d’un accord plus sublime, Dans les coeurs des Français un instant réchauffer Cette voix de l’honneur, trop long-temps endormie, Que, dociles aux voeux d’une ligue ennemie, L’intérêt ou la crainte y voudraient étouffer! La Victoire. I Au sein des vastes mers, un aride rivage, Contre qui vient mugir la colère des flots, Se hérisse de rocs, effroi des matelots,.... Du Corse belliqueux c’est le réduit sauvage: Là naguères le Sort, allumant un flambeau, Du bord presque ignoré consacra la mémoire; C’est là qu’un jour on vit la gloire Apparaître auprès d’un berceau. C’était un jeune enfant: d’une illustre naissance Rien à l’entour de lui n’annonçait l’opulence; Il sommeillait tranquille, et l’arrêt du Destin N’avait point déposé dans sa tremblante main Le facile pouvoir d’un sceptre héréditaire; Rien qui d’un roi naissant annonçât la splendeur. N’environnait sa couche, où veillait une mère.... Rien!... L’avenir tout seul contenait sa grandeur! La déesse, aux regards de la mère étonnée, Déroula de son fils toute la destinée, Et parmi des brouillards obscurs, Lui montra sur d’autres rivages Des fêtes, des combats, vaporeuses images, Qui dévoilaient les temps futurs: Ses avides regards étaient fixés encore, Quand le divin tableau tout à coup s’évapore; Puis un funèbre son retentit à l’entour.,.. Elle écoute...; ses yeux se remplissent de larmes; - C’était le bruit d’un salut d’armes, Et le roulement du tambour! II Qu’il fut doux, le premier sourire De la tardive liberté! L’homme accueillit avec délire Sa naissante divinité: Alors, dans le transport d’une joie unanime, Aux rayons d’un nouveau soleil, La France s’éveilla, comme d’un long sommeil: Ce fut un rêve encor.... mais il était sublime! Que ce moment fut beau! Que du peuple français L’espérance fut noble et fière! Qu’il fut prompt à saisir cette pure lumière, Qui de ses yeux bientôt disparut pour jamais! - Alors, on vit surgir un plus sombre génie; Alors, on entendit tout un peuple en courroux Crier: Mort à la tyrannie! Les grands ne semblent grands qu’aux hommes à genoux! Levons-nous! La carrière des camps s’ouvrit brillante encore; Sortant de leur obscurité, D’héroïques talens s’empressèrent d’éclore A la voix de la liberté: Mais, puissante au-dehors, la patrie égarée Par ses fils au-dedans se sentait déchirée; Insigne révéré d’une fausse grandeur, Un trône à tous les yeux étalait sa splendeur Mais sous la pourpre impériale Des chaînes à ses mains imprimaient leur affront, Et la couronne triomphale Cachait les maux sanglans qui dévoraient son front. La licence usurpa la place De la divine liberté; Émerveillés de sa beauté, Les hommes marchaient sur sa trace.... Mais ses sourires séducteurs Cachaient des pièges homicides, Et ses embrassemens perfides Étouffaient ses adorateurs! III Un régime nouveau, favorable à la France, A ses fils désolés ramena l’espérance, Sans ramener la liberté: Cependant d’un tyran la tête abominable Teignit aussi de sang l’échafaud redoutable, Que ses proscriptions avaient alimenté! A peine revenu de ces horreurs profondes, Le vaisseau de l’état voguait au gré des ondes, Et, privé de pilote, abaissant son orgueil, Flottait de gouffre en gouffre et d’écueil en écueil. Un grand homme paraît: il commande à l’orage, Des passagers surpris ranime le courage, Et tous ceux qu’il arrache aux destins irrités, Pour prix de leur salut, cèdent leurs libertés. Brisant ces libertés, qui n’étaient plus qu’un rêve, Sur le sceptre conquis il dépose son glaive; La France à lui s’enchaîne, et grandit sous sa loi; Ainsi jadis, aux bords du Tibre, Il fallait des Brutus avec le peuple-libre, Il fallut un César avec le peuple-roi. Mais César se croit Dieu, car il voit qu’on l’adore; Au point le plus sublime, il est trop bas encore; Il se trouve a l’étroit dans ses vastes états. Et, pour laisser régner sa grandeur solitaire, Il voudrait étreindre la terre,... Dût-elle éclater dans ses bras. Pour parvenir au but où son orgueil aspire, Pour couvrir l’attentat fait à la liberté; Sur une autre divinité Il concentre l’amour des Français en délire: Aux sons du clairon belliqueux, Ils accoudent sous ses bannières; Partout ils vont audacieux Briguer ses faveurs meurtrières: Car pour prix d’un noble trépas Elle leur offre de la gloire. C’est Bellone! c’est la Victoire; C’est la déesse des combats! IV La voyez-vous sans cesse, animant leurs cohortes, Avec ses ailes d’or, sur leurs pas s’élancer, Des cités leur ouvrir les portes, Et, comme la terreur, souvent les devancer; A leurs regards charmés, oh! qu’elle est douce et belle! Elle a des prix pour leurs exploits; La flamme en ses yeux étincelle, Et ses yeux dévorent les rois! Napoléon, dont le courage Sut la fixer à ses drapeaux, Victorieux sur un rivage, Vole à des rivages nouveaux; Image du dieu de la guerre, Sa force et son ardeur grandissent sous les yeux; Il marche, et tout s’enfuit: son pied frappe la terre Qui vomit des guerriers sous ses pas belliqueux; C’est son oeil qui lance la foudre, Son bras qui fait briller l’acier, Et son aigle arrache à la poudre Le rameau sanglant du laurier! Oh! qui pourra chanter ses conquêtes rapides? Qui pourra consacrer des accords assez beaux A ses actions intrépides, À ses exploits toujours nouveaux? - Où sont ces ennemis, qui, vainqueurs en idée, Se partageaient la France en espoir dégradée.... Demandez-en les noms à la nuit des tombeaux! V Les Alpes... ne sont plus! L’Italie... est vaincue! Le Brennus colossal est dans Rome abattue! La balance d’airain, qu’un glaive a fait baisser, Reçoit l’or, qu’en son sein versent des mains dociles, Car elle n’a plus de Camilles Assez forts pour la renverser. L’Egypte! c’est l’Egypte! - Et des bras intrépides Ont conquis ces climats brûlans, Et le sang des fiers Musulmans, Engraisse les sables arides: De nos soldats vainqueurs les déserts sont peuplés... Quarante siècles assemblés Les contemplent des Pyramides! Que dirai-je de plus?.... Tout a subi nos lois!... Les discordes partout languissent étouffées; Nos guerriers ont bravé les chaleurs et les froids, Partout ils ont jeté de superbes trophées, Et l’avenir s’effraie en comptant leurs exploits. VI Comme au soleil couchant cette ville étincelle! De ses grands monumens que la structure est belle! L’or fait briller au loin les toits de ses palais.... - C’est Moscou! c’est Moscou!-France, encor de la gloire! C’est le plus beau de tes succès! C’est Moscou! quelle page attachée à l’histoire! Que d’immortalité dans ce cri de victoire! La Russie. I Arrête, esprit sublime! arrête! Du sort crains de braver les lois! Dieu qui commande à la tempête L’agite sur le front des rois; Son bras pourra réduire en poudre Ton laurier, qu’on croit immortel,... Et tu t’approches de la foudre, En t’élançant aux champs du ciel. Silence! La Nuit veille encore, Les arrêts du Destin ne sont pas révolus: Mais à l’ombre qui fuit succédera l’aurore,... Et celle d’Austerlitz ne reparaîtra plus! Dans le palais des Czars, Napoléon repose: - Sans doute un songe heureux, sur ses ailes de rose, D’héroïques tableaux vient bercer son espoir: - Il est là! dans Moscou soumis à son pouvoir!... Mais ce n’est pas assez: quand pour lui tout conspire, Quand d’un nouvel éclat tout son astre a relui, Un destin plus brillant a de quoi le séduire... Cet empire dompté... Qu’ai-je dit? Un empire! Le monde entier, le monde... et c’est bien peu pour lui. II Mais, qu’il rêve d’éclat! qu’il rêve de conquête! Il ne dormira plus d’un semblable sommeil: Près du chevet royal où repose sa tête, Le malheur est debout,... et l’attend au réveil! Le malheur! il grandit à la faveur de l’ombre; Bientôt le sol gémit sous son colosse affreux, Son oeil rouge étincèle au sein de la nuit sombre, Et sur son front cadavéreux, Qu’un sanglant nuage environne, Brille de longs éclairs, une horrible couronne. Il vomit l’incendie; aux traces de ses pas, De sang noir un fleuve bouillonne, Et ses bras sont chargés de neige et de frimats. Il s’élance! - On s’éveille, on voit,.... on doute encor! D’un premier jour de deuil épouvantable aurore, Quelle clarté soudaine a frappé tous les yeux? La flamme à longs replis s’élance vers les cieux, Gronde, s’étend, s’agite, environne et dévore. Oh! de quelle stupeur Bonaparte est frappé, Quand devant lui Moscou s’écroule, enveloppé De l’incendie affreux, que chaque instant rallume! Qu’un triste sentiment doit; alors l’émouvoir!.... C’est son triomphe, hélas! ses projets, son espoir, Qu’emporte la fumée, et que le feu consume! III Son front s’est incliné: d’un brillant souvenir Il veut en vain flatter sa pensée incertaine.... Mais le passé n’est plus qu’une image lointaine Qui s’abîme dans l’avenir! Peut-être d’autres temps lui présentaient naguères Du pouvoir des humains les splendeurs passagères, Des sceptres, des bandeaux, sublimes attributs; Hélas! au jour du deuil tout souvenir s’efface; Quand l’avenir est là, qui gronde, qui menace, L’image du bonheur n’est qu’un tourment de plus! Cet avenir,... ô France! ô ma noble patrie! Toute sa profondeur bientôt se déroula: Quelle est la nation qui n’en fut attendrie? Quel est l’homme qui n’en trembla? Et tel fut le destin dont tu tombas victime, Que l’on ignore encor si, du fond de l’abîme, Jalouse de ta gloire, et croyant la ternir, La haine de l’enfer amoncela l’orage,... Ou, du trop de grandeur dont tu fis ton partage, Si l’équité du ciel prétendit te punir! IV Dans cette héroïque retraite, Qui des guerriers français a moissonné la fleur, L’enfer ou le ciel fut vainqueur..... Mais nul pouvoir humain n’eut part à leur défaite. - C’est en vain que du Nord les hideux bataillons, Palpitans d’une horrible joie, Fondaient sur les mourans en épais tourbillons, Comme des corbeaux sur leur proie: - Ardens, ils s’élançaient: mais, au bruit de leurs pas, De quelque arme usée ou grossière L’agonie un instant armait son faible bras, Par un dernier effort, s’arrachait à la terre, Que de morts elle allait couvrir.... Et dans cette couche guerrière Exhalait le dernier soupir! O gloire! A cet aspect de la mort ranimée, Des preux, dont le trépas semble encor menacer, L’ennemi dans ses rangs vient de laisser passer Les lambeaux de la Grande Armée: Tant qu’il reste des bras pour soutenir son poids, La bannière voltige à l’entour de sa lance, L’aigle triomphateur dans les airs se balance, Et sa menace encor fait tressaillir les rois! O Russes, déjà fiers des triomphes faciles Que votre espoir s’était promis, Il ose à vos regards surpris Passer, toujours debout sur ses appuis mobiles! - Mais, hélas! contre lui si vos efforts sont vains, Bientôt votre climat vengera votre injure, Rassurez-vous: celui qui vainquit les humains Est sans pouvoir sur la nature! V Eh bien! c’en est donc fait!... Nos compagnons sont morts, Ils dorment aux déserts de la froide Russie, La neige des hivers sur eux s’est épaissie, Et, comme un grand linceul, enveloppe leurs corps! Bien peu furent sauvés: mais combien la patrie Dut réveiller d’amour en leur âme attendrie! Ils avaient vu sur eux tant de ciels étrangers, Supporté tant de maux, couru tant de dangers, Qu’ils durent bien sentir, en revoyant la France, Si la terre natale est douce après l’absence! - Mais leur enchantement fut bientôt dissipé, La haine, la discorde agitaient nos provinces, D’autres temps en nos murs amenaient d’autres princes, Et le présent payait les dettes du passé. Fontainebleau. I O mes concitoyens, que notre histoire est belle! De quels récits brillans elle enivre nos coeurs! Que de fois elle y va, par ses accens vainqueurs, D’un courage endormi réveiller l’étincelle! Dans ses feuillets brûlans si l’oeil erre parfois, Un charme impérieux de plus en plus l’engage, Et l’entraîne de page en page, De triomphe en triomphe, et d’exploits en exploits: On ne respire plus; la paupière attendrie Roule une larme de plaisir, Et, plein du noble orgueil qui vient de le saisir, Tout le Français palpite, et dit: « C’est ma patrie! » Mais, plus on fut sensible à ses honneurs passés» Plus du revers qui suit la lecture est amère; Plus on gémit de voir ses beaux jours effacés, Et ses aigles sacrés traînés dans la poussière. Que l’on maudit alors les citoyens ingrats! Qui trafiquèrent de ses larmes; Car en ce temps l’honneur ne quitta point ses armes, Et son abaissement ne la dégrada pas: Non, ses mourans efforts, consignés dans l’histoire, Y brilleront d’assez d’éclat Pour lui recomposer une nouvelle gloire: Mais, pour les hommes vils qui vendirent l’état, Clio gardera-t-elle une page assez noire? Ah! si du dernier scélérat, Dans ses tableaux vengeurs la place est assignée, Plus bas, plus bas encor, qu’elle ose les placer; Et, quel que soit leur rang, que la page indignée Ne reçoive leurs noms, que pour les dénoncer! II Oui, sans la trahison de ces hommes perfides, Qui, par l’or des tyrans depuis long-temps soumis, Livrèrent, sans combats, au joug des ennemis Leurs concitoyens intrépides, Contre nos légions, en vain les potentats Eussent amoncelé des millions de soldats.... Loin des nobles remparts promis à la vengeance On eût vu, sans honneur, s’éloigner leurs drapeaux, Ou leur barbare espoir n’eût conquis dans la France, Que des prisons et des tombeaux. Infructueux efforts des braves! Coups d’un bras affaibli, dont le glaive est brisé! Derniers élancemens d’un courage épuisé, Qui se débat dans les entraves!... Que pouviez-vous, hélas! contre le sort cruel, Quand il eut prononcé son arrêt inflexible?.... La chute est belle, mais terrible Pour celui qui tombe du ciel! Français! cette lutte avec la destinée, Conserva cependant votre honneur tout entier; Et plus d’une grande journée, Vint joindre à des cyprès un éclatant laurier: Jamais, en vos jours de victoire, Il n’eût été si noble et si bien mérité,.... Tant votre défaite eut de gloire, Votre chute de majesté! III Mais silence! silence! une imposante image Se déroule devant nos yeux; L’aigle national, précipité des cieux, Se débat au sein de l’orage; Frappé d’un trait empoisonné, Bientôt il roule dans la poudre, A son ongle échappe la foudre, Et son front s’est découronné. Ne cherchez plus aux cieux le héros, que naguère Le sort intronisa roi des rois de la terre; Ce sceptre colossal est tombé de ses mains: Et l’on ne verra plus, au signal qu’il leur donne, Se prosterner devant son trône, toute une cour de souverains. C’est en vain qu’il menace et qu’il résiste encore, Sa grandeur a passé comme un vain météore, Comme un son qui dans l’air a long-temps éclaté; Peut-être que ce bruit, de la puissance humaine, Avait frappé l’écho d’une rive lointaine.... Mais les vents ont tout emporté! Il est temps! il est temps! jetez des cris d’ivresse, Rois, qui rampiez à ses genoux; Vengez-vous de votre bassesse En le rabaissant jusqu’à vous! Il s’est livré lui-même à la fureur commune, Osez le déchirer.... car il est sans appui; Et les lâches flatteurs qui grandirent sous lui, L’ont renié dans l’infortune! IV Napoléon frémit, mais n’est point abattu... Car, qui peut imposer de borne à l’espérance? Il croit à sa fortune, il croit à la vengeance, Et de mille pensers son coeur est combattu: Il semble cependant qu’une plus vive flamme Rallume son courage au milieu des revers, Et que l’adversité qui frappe sur son âme En ait fait jaillir des éclairs: « Amis, dit-il, un jour viendra pour la vengeance, Puisque la trahison la livre à ses tyrans, Craignons de déchirer la France En la défendant plus long-temps: À notre épuisement, qu’on croit une défaite, L’Italie offre encore une noble retraite, Qu’on m’y suive et bientôt.... » Il n’a point achevé. Car, au lieu d’enflammer, il ne fait que confondre; Et dans tous les regards, qui craignent de répondre, Son oeil cherchait l’espoir... et ne l’a pas trouvé. Infidèle à sa gloire, en un moment flétrie, Un guerrier a livré son maître et sa patrie; On l’apprend... Aussitôt tout est muet, glacé; Soit découragement, soit trahison, soit crainte, Par un souffle de mort la valeur semble éteinte, Et dans des coeurs français l’honneur semble effacé: Que peut Napoléon, si rien ne le seconde? Partout abandonné, paralysé, trahi; Il voit que c’en est fait, que son règne est fini, Et d’un seul trait de plume il abdique le monde! V Le héros va partir; mais il cherche des yeux Quels seront les objets de ses derniers adieux: Exilé loin d’un fils, d’une épouse qu’il aime, Serait-il sans parens, comme sans diadème? Non! près de lui restés, quelques braves soldats, Pour la dernière fois se pressent sur ses pas. Ces preux, feuillets vivans d’une héroïque histoire, Semblent représenter tout un siècle de gloire; Et, de mille combats magnanimes débris, Sur leurs corps mutilés les porter tous écrits: Les voilà ses parens! La voilà sa famille! Une larme muette en leurs yeux roule et brille, Tous leurs fronts sont levés, tous leurs bras étendus Vers celui que sans doute ils ne reverront plus.... Touché de leur douleur, que lui-même il partage, Napoléon s’arrête, et leur tient ce langage: « Soldats, cédant aux coups du sort victorieux, J’abandonne l’empire, et vous fais mes adieux; J’a’ guidé vos drapeaux aux champs de la victoire... M’avez-vous secondé?... J’en appelle à l’histoire! - Mais ces temps ne sont plus, et trahissant leur foi, Tous les rois mes sujets ont armé contre moi: Les Français aux tyrans sont livrés par des traîtres, Et même quelques-uns veulent de nouveaux maîtres: Long-temps peut-être encor je pouvais avec vous Des destins conjurés balancer le courroux,.... Mais la France eût souffert, et je lui sacrifie Ma couronne, ma gloire, et, s’il le faut, ma vie: Son bonheur est le mien... Je pars; vous, mes amis, Au monarque nouveau demeurez tous soumis; Ne plaignez pas mon sort; loin des honneurs suprêmes Je pourrai vivre heureux si vous l’êtes vous-mêmes. - Mes ennemis diront que j’aurais dû mourir, Mais il est d’un grand coeur de savoir tout souffrir.... D’ailleurs je puis encore attendre quelque gloire: J’eus part à vos hauts faits, j’en écrirai l’histoire. » « Je voudrais, sur mon coeur, pouvoir vous presser tous, Votre aigle est près de moi, je l’embrasse pour vous: Aigle, de nos exploits sublime spectatrice, Que dans tout l’avenir ce baiser retentisse! - Vous, ne m’oubliez pas, voilà mon dernier voeu.... Mes amis! mes enfans! et toi, mon aigle.... adieu! » VI Tous les soldats debout gémissaient sur leurs armes; Le héros se dérobe à leurs cris, à leurs larmes, Ce spectacle touchant, ces sublimes douleurs, Aux étrangers présens ont arraché des pleurs: O tableau déchirant! ô regret magnanime! Celui qui vous causa fut-il le dieu du crime? Français, fut-il un monstre au mal seul empressé? Fut-il?... mais il suffit... Vos pleurs ont prononcé! L’Ile d’Elbe. Non loin des rivages de France, Il est une île au sein des mers: C’est là que veille l’espérance Et le fléau de l’univers; Et c’est là, qu’abusant du droit de la victoire, On jeta le héros poudreux et renversé, Pour l’y laisser vieillir comme un glaive émoussé, Qui se ronge dans l’ombre, et se rouille sans gloire. Pourtant à l’exilé la rigueur du destin N’a point encor ravi l’aspect de la patrie, Et souvent à ses yeux une rive chérie Se dessine incertaine à l’horizon lointain. Aussi, lorsque du soir descend l’heure rêveuse, Il promène ses pas près des flots azurés, Et sa pensée aventureuse Voltige avec ardeur vers ces bords désirés. Mais un jour que ses yeux, rayonnans d’espérance, Avec plus de transport dirigés vers la France, En cherchaient l’ombre vague au bout de l’horizon: D’un sifflement lugubre environnant sa tête, Une voix lui cria du ton de la tempête: « Napoléon! Napoléon! » Cette exclamation, pour tout autre effrayante, A retenti trois fois: le héros étonné L’entend; et, de sa main brûlante, Soulève en murmurant son front découronné. Et la voix ironique a repris la parole: « Napoléon le grand, qui t’arrête en ce lieu? Qu’as-tu fait de cette auréole, Qui brillait à ton front comme à celui d’un dieu? Pourquoi donc par le temps laisser ronger tes armes? Pourquoi laisser couler ton âme dans les larmes, Toi qui ne pus jamais comprendre le repos?... N’as-tu donc plus la main qui lance le tonnerre? N’as-tu plus le sourcil qui fait trembler la terre? N’as-tu plus le regard qui produit les héros? » « Serait-ce que ton bras se lasse de la guerre, Ou tes amusemens cessent-ils de te plaire? Car dans tes loisirs autrefois, Tu jouais avec des couronnes; Et l’univers vit à ta voix Des rois qui tombaient de leurs trônes, Et des soldats qui passaient rois. Depuis.... » Napoléon a changé de visage; « Qui que tu sois, dit-il, cesse un cruel langage, Il faut, pour m’outrager, attendre mon trépas, L’enfer est contre moi, mais ne prévaudra pas. » LA VOIX. Audacieux mortel, quelle est ton espérance? Ta main paralysée abdiqua la puissance, Songes-tu maintenant?.... NAPOLÉON. Pourquoi dissimuler?... Au bruit de mon réveil, l’univers peut trembler! LA VOIX. L’univers,... il rirait de ta vaine menace. NAPOLÉON. Le succès, je l’espère, absoudra mon audace; Et tel événement, en servant mes projets, Peut me placer plus haut que je ne fus jamais. LA VOIX. Eh! si toujours ton coeur à la couronne aspire, Si c’est par lâcheté que tu quittas l’empire, Honte à toi!... NAPOLEON. Non; plutôt honte à mes ennemis! Car ils n’ont pas tenu ce qu ils avaient promis: Par l’abdication de toute ma puissance, Je croyais épargner des malheurs à la France; Mais j’eus tort seulement de compter sur leur foi, Et le cri de mon peuple est venu jusqu’à moi: Mon oeil a vu d’ici sa profonde misère, Ses triomphes livrés à l’envie étrangère, Ses monumens détruits et ses champs dévastés, La discorde, la haine agitant ses cités, La trahison..... LA VOIX. Pour lui que pourrait ta faiblesse? Jadis il imposait la chaîne qui le blesse, On lui rend maintenant les maux qu’on a soufferts.... Crains donc de le défendre, et laisse lui ses fers! NAPOLÉON, (il paraît absorbé, et réfléchit profondément) Crainte, repos,... enfer de toute âme brûlante Victime d’une injuste loi, Le père des humains tourne sa vue ardente Vers le séjour dont il fut roi; Il voudrait, pénétrant dans l’enceinte sacrée, Ressaisir son pouvoir en dépit des destins: Mais un géant veille à l’entrée, Et la foudre luit dans ses mains. La foudre, le géant, qui d’une âme timide Paralysent les faibles pas, Ne sont rien pour l’homme intrépide Dont l’esclavage est le trépas: Le péril qui l’attend, s’il veut briser sa chaîne, Ne fait, en l’indignant, qu’aiguillonner son coeur; Qu’importe que la mort du vaincu soit la peine, Si le sceptre et la gloire est le prix du vainqueur. Bien plus,... de son courage, ou bien de sa vengeance, Si déjà tout un peuple attend sa délivrance, Un noble sentiment par l’honneur inspiré L’appelle vers ceux qu’on opprime;... Alors hésiter est un crime, Oser est un devoir sacré! Par l’oubli des traités on a brisé ma chaîne, On menace, en ces lieux, mes jours, ma liberté: C’est du sang qu’il faudra... le sort en est jeté. - Ah! mon âme en frémit... mais n’est point incertaine. L’imprudent qui m’a remplacé, Aux Français opprimés a dit, pour qu’on le craigne. « Peuples, prosternez-vous! je suis roi, car je règne; » Votre empereur est renversé. » - Oui, j’abdiquai l’empire, il en a l’avantage; Mais je n’ai point de même abdiqué mon courage, En siégeant à ma place il a compté sans moi... Car, détrônant l’espoir où son Orgueil se fonde, A mon tour je vais dire au monde: « Je suis vivant, donc je suis roi! » LA VOIX. Alors ta royauté sera bien éphémère, Car la mort doit répondre à tes prétentions; Et tu verras tomber ton aigle et son tonnerre Sous le glaive des nations. - Mais, que dis-je? La mort n’est rien à ton courage! Le feu d’un grand dessein dévore tout effroi; A ta présomption qu’importé mi noir présage? Tout ton destin t’enchaîne et tu n’es plus à toi. NAPOLÉON. Le destin m’appartient, et moi-même à la France; C’est pour son bonheur seul que j’emploierai toujours Mon glaive, mes voeux, ma vengeance, Et ce qui reste de mes jours. Va, quoique ta menace ait annoncé l’orage, Une barque m’attend, et tout est décidé... Mille peuples, en vain, veillent sur passage... Six cents Français et moi, - l’équilibre est gardé! Mais toi, pour qui, dis-tu, l’avenir se révèle; Toi, dont la prophétie est pour moi si cruelle, Quel est ton nom? Viens-tu des cieux, ou des enfers? LA VOIX. Tu le sauras un jour; vas où le sort t’appelle: Je t’attends au-delà des mers! POÉSIES DIVERSES. Talma. (1826) Oh! De quelle splendeur brillaient nos jours passés, Quand un autre soleil échauffait la patrie; Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés, Agitaient noblement leur tige refleurie! Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller: Notre avenir se décolore, Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore Tout l’éclat dont il dut briller. Sur un rocher désert notre grand capitaine Du poids de ses malheurs se sentit accablé; Et comme lui, plus tard, une plage lointaine Dévora David exilé! Que de gloire, que d’espérance On voit s’éteindre chaque jour! De la couronne de la France Que de fleurs tombent sans retour! Que de mortels de qui l’aurore Rayonna d’immortalité, Et dont ce siècle, jeune encore, Est déjà la postérité! Un regret plus profond nous a frappés naguère; Le modèle du citoyen, De notre liberté le plus digne soutien, Est descendu dans la poussière! - Mais encore une fois le sol s’est divisé: C’est une autre fosse qu’on ouvre; Près de la terre qui le couvre, Un nouveau tombeau s’est creusé! Qu’attend-il? Quelle autre victime Doit y descendre cette fois? - C’est cet interprète sublime Qui fit souvent parler les rois: À sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge, L’homme se croyait transporté, Et dans sa voix, dans son visage, Vivait toute l’antiquité. Héros de la Grèce et de Rome, O vous, l’honneur des temps passés, Vous tombez avec le grand homme Qui vous a si bien retracés. Il meurt, ce flambeau de la scène Que long-temps son souffle anima: Pleurez, amans de Melpomène, Pleurez TALMA! Pleurez TALMA! Ah! chargez de lauriers la terre enorgueillie: Des lauriers, des lauriers encor! Français, la gloire et le génie Perdent un bien riche trésor! Qui pourra jamais rendre une telle espérance Aux arts surpris et triomphans? Il faut des siècles à la France Pour produire de tels enfans. Nous ne l’entendrons plus! - Cet organe sublime Qui fit si bien parler le courage et le crime, Et pénétra nos coeurs de sentimens si beaux, S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux! Nous ne le verrons plus! - C’est en vain qu’au théâtre, Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre, Nous chercherons ce port si plein de majesté, Cette toge où vivait un air d’antiquité, Cet oeil étincelant d’une si noble flamme, Ces traits pleins d’énergie, où s’imprimait son âme, Cet organe brûlant, tant de fois entendu, Qui traînait après soi notre esprit suspendu . . . Plus de TALMA! - La scène, à tous les yeux déserte, D’inutiles acteurs en vain sera couverte; En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir . . . Un vide y restera . . . qui ne peut se remplir. Écoutez! Écoutez! Je crois entendre encore Les sublimes accens de cette voix sonore: Ici Brutus, aux yeux du public transporté, Parle de la patrie et de la liberté; Germanicus trahi périt avec courage, Et Régulus s’écrie: A Carthage! A Carthage! Marius et Sylla rappellent par leurs traits Ceux d’un héros plus grand cher encore aux Français; Marius indigné contre Rome conspire, Et César perd la vie en acceptant l’empire. D’Othello, d’Orosmane, objets de nos terreurs, Qu’il représente bien les jalouses fureurs! Que de rage dans leur sourire! Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire Une étonnante vérité! Rien de lui-même en lui ne reste, Ce n’est PLUS TALMA . . ., c’est Oreste . . ., C’est Oreste ressuscité! Et le voilà!!! - Pour lui la tombe s’est ouverte: La France maintenant peut mesurer sa perte! Elle voit son cercueil pour la dernière fois: Où le placera-t-on? Quelle noble demeure Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure? Va t-il, comme Garrick, dans le tombeau des rois? - Non! le grand homme qui succombe Est, dit-on, digne de l’enfer; L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe Refusera ses pleurs qui se vendent si cher. Ode. I Le Temps ne surprend pas le sage, Mais du Temps le sage se rit, Car lui seul en connaît l’usage: Des plaisirs que Dieu nous offrit Il sait embellir l’existence, Il sait sourire à l’espérance, Quand l’espérance lui sourit. II Le bonheur n’est pas dans la gloire, Dans les fers dorés d’une cour, Dans les transports de la victoire, Mais dans la lyre et dans l’amour: Choisissons une jeune amante, Un luth qui lui plaise et l’enchante: Aimons et chantons tour-à-tour. III « Illusions! vaines images! » Nous diront les tristes leçons De ces mortels prétendus sages Sur qui l’âge étend ses glaçons: « Le bonheur n’est point sur la terre, » Votre amour n’est qu’une chimère, » Votre lyre n’a que des sons. » IV Ah! préférons cette chimère À leur froide moralité; Fuyons leur voix triste et sévère; Si le mal est réalité, Et si le bonheur est un songe, Fixons les yeux sur le mensonge, Pour ne pas voir la vérité. V Aimons au printemps de la vie, Afin que d’un noir repentir L’automne ne soit point suivie; Ne cherchons pas dans l’avenir Le bonheur que Dieu nous dispense; Quand nous n’aurons plus l’espérance, Nous garderons le souvenir. VI Jouissons de ce temps rapide, Qui laisse après lui des remords, Si l’amour, dont l’ardeur nous guide, N’a d’aussi rapides transports: Profitons de l’adolescence, Car la coupe de l’existence Ne pétille que sur ses bords. Sainte-Hélène. Au milieu de la mer qui sépare deux mondes, Un rocher presque nu s’élève sur les ondes, Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil: C’est là que tant de gloire est par la mort frappée; Et l’on y voit un nom, une croix, une épée, . . . Tous trois jetés sur un cercueil! Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire Car naguère, semblable au bronze des combats, Qui marque tour à tour un triomphe, un trépas, Il annonça la mort, ainsi que la victoire: Dès qu’il retentissait comme un signal lointain, L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage, On volait à la gloire, on volait au carnage, Et les mères pressaient leurs enfans sur leur sein! La Croix, tant qu’il vécut, fut l’étoile des braves: C’était par ses nobles entraves Qu’il s’attachait des défenseurs; Elle rendit la France en grands hommes féconde; Et, quand elle éclatait au ciel et sur les coeurs, Dans ce nouveau soleil qu’il jeta sur le monde, L’oeil put distinguer trois couleurs. La voilà, cette illustre épée Qui fit le sort de cent combats: Que de fois dans le sang sa lame fut trempée Qu’elle a moissonné de soldats! Le bras qui la portait fit un vaste ravage, Elle se reposa, quand ce bras fut lassé! .,. Mais l’avide vautour, qu’attire le carnage, Sait dans quels lieux elle a passé! * Maintenant qu’il n’est plus, le fils de la victoire, Cessez, faibles mortels, d’outrager sa mémoire; Relevez ses lauriers trop long-temps avilis: Puisque de ses revers il a porté la peine, Oubliez les erreurs du serf de Sainte-Hélène, En songeant aux exploits du héros d’Austerlitz! - Il ne doit qu’à Dieu seul le compte de sa vie: Qui sait s’il ne fut pas plein de la seule envie D’attacher des lauriers à nos fiers étendards; Si ce n’est pas pour nous qu’il conquit la victoire, Et s’il ne rêva pas, au milieu des hasards, La gloire de la France, et non sa propre gloire? On dit qu’il fit le mal; mais les cruels destins Permettent-ils toujours le bien à la puissance? Qu’on a vu de ces rois, maudits par les humains, À qui le sot jaloux défendit la clémence! Souvent les noirs complots de quelques courtisans Font le crime d’un prince et l’effroi de la terre: Rois, chassez de vos coeurs ces monstres malfaisans; Il suffit d’un Séjan pour former un Tibère. Ah!quels rois bienfaiteurs n’a-t-il pas effacés? Que n’a-t-il pas tenté pour l’honneur de la France? À quel degré sublime il porta sa puissance! C’est par lui qu’elle a vu ses vainqueurs repoussés, Que ses armes partout ont porté sa mémoire, Que, des climats brûlans jusqu’aux climats glacés, Le nom de chaque plaine est un nom de victoire! Trop heureux s’il n’eût point passé le Rubicon: - Maintenant, il est là! - Que dis-je? Si la terre Ne garde ici de lui qu’une vaine poussière, À peine l’univers peut contenir son nom; Et ce nom, qui grondait à l’égal du tonnerre, Est sur le coeur des rois demeuré comme un plomb! . Car il fut un de ceux qui méprisent la vie, Qui, rois de l’avenir, survivent au trépas: Mortels, dignes du ciel, que le ciel nous envie! Mortels, que la mort frappe . . ., et n’anéantit pas! * Ile de l’Océan, salut à ton rivage! Le monde entier te doit un éternel hommage. Et les âges futurs un noble souvenir: Car les peuples puissans, qui t’ignoraient naguère, Comme un flot abaissé, rentreront dans la terre; Mais toi, ton nom déjà remplit tout l’avenir! Salut au noble chef, qui, lassé de combattre, Déposa sur tes bords le poids de sa grandeur! Il résista long-temps; mais il se vit abattre Par ceux qu’il dévorait des feux de sa splendeur; Ile de l’Océan, le voilà sans couronne! Son cercueil est obscur, comme fut son berceau; Tu n’as jamais connu ton trône . . . Mais tu possèdes son tombeau! Son tombeau! Quel est-il? Sous une étroite pierre, En vain l’on cherche un nom répété tant de fois: Celui du conquérant, qui n’est plus que poussière, Le nom du dieu mortel, le nom du roi des rois . . . C’est en d’autres pays qu’il gronde, Qu’il cause l’espoir ou le deuil . . . Il avait soulevé le monde, Il eût soulevé le cercueil! Les Bardes bien long-temps le rediront encore, Jusqu’à ce qu’un mortel, favorisé des cieux, Le chante sur un luth sonore Aussi bien qu’on chante les dieux: Son travail serait difficile; Il faudrait qu’au héros le chantre fût égal . . . Car Homère n’a point rencontré de rival, Et n’avait célébré qu’Achille! La Gloire. Le temps, comme un torrent, roule sur les cités; Rien n’échappe à l’effort de ses flots irrités: En vain quelques vieillards, sur le bord du rivage, Derniers et seuls débris qui restent d’un autre âge, Roidissant contre lui leur effort impuissant r S’attachent, comme un lierre, au siècle renaissant: De leurs corps un moment le flot du temps se joue, Et, sans les détacher, les berce et les secoue; Puis bientôt, tout gonflés d’un orgueil criminel, Les entraîne sans bruit dans l’abîme éternel. O chimère de l’homme! ô songe de la vie! O vaine illusion, d’illusions suivie! Qu’on parle de grandeur et d’immortalité . . . Mortels, pourquoi ces bruits de votre vanité? Qu’est-ce? Un roi qui s’éteint, un empire qui tombe? Un poids plus ou moins lourd qu’on jette dans la tombe. . . . À de tels accidens, dont l’homme s’est troublé, Le ciel s’est-il ému? le sol a-t-il tremblé? . . . Non, le ciel est le même, et dans sa paix profonde N’a d’aucun phénomène épouvanté le monde: Eh! qu’importe au destin de la terre et des cieux Que le sort ait détruit un peuple ambitieux, Ou bien qu’un peu de chair d’un puissant qu’on révère Ait d’un nouvel engrais fertilisé la terre! Et vous croyez, mortels, que Dieu, par ses décrets, Règle du haut des cieux vos petits intérêts, Et choisissant en vous des vengeurs, des victimes, Prend part à vos vertus aussi bien qu’à vos crimes, Vous montre tour à tour ses bontés, son courroux, Vous immole lui-même, ou s’immole pour vous? . . . O vanité de l’homme, aveuglement stupide, D’un atome perdu dans les déserts du vide, Qui porte jusqu’aux cieux sa faible vanité, Et veut d’un peu plus d’air gonfler sa nullité! Hélas! dans l’univers, tout passe, tout retombe Du matin de la vie à la nuit de la tombe! Nous voyons, sans retour, nos jours se consumer, Sans que le flambeau mort puisse se rallumer; Tout meurt, et le pouvoir, et le talent lui même, Ainsi que le vulgaire, a son heure suprême. Une idée a pourtant caressé mon orgueil, Je voudrais qu’un grand nom décore mon cercueil; Tout ce qui naît s’éteint, il est vrai, mais la gloire Ne meurt pas tout entière, et vit dans la mémoire; Elle brave le temps, aux siècles révolus Fait entendre les noms de ceux qui ne sont plus; Et, quand un noble son dans les airs s’évapore, Elle est l’écho lointain qui le redit encore. Il me semble qu’il est un sort bien glorieux: C’est de ne point agir comme ont fait nos aïeux, De ne point imiter, dans la commune ornière, Des serviles humains la marche moutonnière. Un coeur indépendant, d’un feu pur embrasé, Rejette le lien qui lui fut imposé, Va, de l’humanité lavant l’ignominie, Arracher dans le ciel ces dons qu’il lui dénie, S’élance, étincelant, de son obscurité, Et s’enfante lui même à l’immortalité. Dans mon esprit charmé, revenez donc encore Douces illusions que le vulgaire ignore: Ah! laissez quelque temps résonner à mon coeur Ces sublimes pensers de gloire et de grandeur; Laissez-moi croire enfin, si le reste succombe, Que je puis arracher quelque chose à la tombe, Que, même après ma mort, mon nom toujours vivant, Dans la postérité retentira souvent; Puisque ce corps terrestre est fait pour la poussière, Et qu’il faut le quitter au bout de la carrière, Qu’un rayon de la gloire, à tous les yeux surpris, Comme un flambeau des temps, luise sur ses débris. Il me semble en effet que je sens dans mon âme La dévorante ardeur d’une céleste flamme, Quelque chose de beau, de grand, d’audacieux, Qui dédaigne la terre et qui remonte aux cieux: Quelquefois, dans le vol de ma pensée altière, Je veux abandonner la terrestre poussière; Je veux un horizon plus pur, moins limité, Où l’âme, sans efforts, respire en liberté; Mais, dans le cercle étroit de l’humaine pensée, L’âme sous la matière est toujours affaissée, Et, sitôt qu’il veut prendre un essor moins borné, L’esprit en vain s’élance, il se sent enchaîné. Puisqu’à l’humanité notre âme est asservie, Et qu’il nous faut payer un tribut à la vie, Choisissons donc au moins la plus aimable erreur, Celle qui nous promet un instant de douceur. Oh! viens me consoler, amour, belle chimère! Emporte mes chagrins sur ton aile légère; Et si l’illusion peut donner le bonheur, Remplis-en, combles-en le vide de mon coeur! Je ne te connais pas, amour, . . . du moins mon âme N’a jamais éprouvé ton ardeur et la flamme Il est vrai que mon coeur, doucement agité, En voyant une belle a souvent palpité; Mais je n’ai point senti, d’un être vers un être, L’irrésistible élan que tous doivent connaître; De repos, de bonheur, mon esprit peu jaloux, Jusqu’ici, se livrant à des rêves moins doux, Poursuivit une idée encor plus illusoire, Et mon coeur n’a battu que pour le mot de gloire. Suprême déité, reine de l’univers, Gloire, c’est ton nom seul qui m’inspira des vers, Qui ralluma mon coeur d’une plus vive flamme, Et dans un air plus pur fit respirer mon âme; J’aimai, je désirai tes célestes attraits, Tes lauriers immortels, et jusqu’à tes cyprès. On parle des chagrins qu’à tes amans tu donnes, Et des poisons mêlés aux fleurs de tes couronnes; Mais qui peut trop payer tes transports, tes honneurs? Un seul de tes regards peut sécher bien des pleurs. Qu’importe que l’orgueil des nullités humaines Voue à de froids dédains nos travaux et nos peines, Qu’importent leurs clameurs, si la postérité Nous imprime le sceau de l’immortalité, Si son arrêt plus sûr nous illustre et nous venge: Tandis que le Zoïle, au milieu de sa fange, Traînant dans l’infamie un nom déshonoré, Jette en vain les poisons dont il est dévoré. Si la vie est si courte et nous paraît un songe, La gloire est éternelle et n’est pas un mensonge; Car sans doute il est beau d’arracher à l’oubli Un nom qui, sans honneur, serait enseveli, De pouvoir dire au temps: « Je brave ton empire, » Respecte dans ton cours mes lauriers et ma lyre, » Je suis de tes fureurs l’impassible témoin, » Toute ma gloire est là: tu n’iras pas plus loin. » Ode A L’étoile De La Légion D’Honneur. Imittée De L. Byron. I Toi qui répandis tant de gloire Sur les vivans et sur les morts, Phare éclatant de la victoire, Qui long-temps brûlas sur nos bords, Aux feux de ta vive lumière, L’homme se rendait immortel! Pourquoi retomber sur la terre Quand ton séjour était le ciel? II Des héros morts les nobles âmes Formaient ta céleste clarté; Au sein de tes rayons de flammes Étincelait l’éternité: Fatal à l’orgueil des royaumes, Ton météore audacieux, Aux regards effrayés des hommes, Parut comme un volcan des cieux! III Le sang que tu faisais répandre Aux jours terribles des combats, Roulait sur la funèbre cendre Des cités que tu dévoras: Partout où surgit ta lumière, Le sol en ses flancs palpita, Le soleil quitta l’hémisphère, Et long-tems la foudre éclata. IV Messager de ta course ardente, Un arc-en-ciel te précédait; Toujours son écharpe éclatante De trois couleurs se composait: Elles n’ont point été ternies Par l’Envie au souffle empesté; Car elles brillaient réunies, Sous la main de la Liberté. La première était empruntée A l’éclat des célestes feux; Une autre à la lune argentée; La troisième à l’azur des cieux: Nobles couleurs!... céleste emblème!... Qui souvent aux yeux des mortels Paraît, comme un songe qu’on aime, Et qui vient des lieux éternels! VI Astre pur! étoile des braves! Tu tombas au jour des revers; Et bientôt des peuples esclaves, La chaîne enceindra l’univers; Car, depuis ta chute profonde, Notre vie est un poids impur, Et le destin promis au monde, Pâlit dans un lointain obscur. VII La liberté, loin des esclaves, S’assied sur de nobles tombeaux; Le trépas est grand pour les braves Qui succombent sous ses drapeaux. Liberté! dans nos jours moins sombres, Puissions-no vis voir briller la loi.... Ou rejoindre les nobles ombres Des guerriers qui sont morts pour toi! Élégie. Par mon amour et ma constance, J’avais cru fléchir ta rigueur, Et le souffle de l’espérance Avait pénétré dans mon coeur; Mais le temps, qu’en vain je prolonge, M’a découvert la vérité... L’espérance a fui comme un songe, Et mon amour seul m’est resté! Il est resté, comme un abîme Entre ma vie et le bonheur, Comme un mal dont je suis victime, Comme un poids jeté sur mon coeur: Pour fuir le piège où je succombe, Mes efforts seraient superflus; Car l’homme a le pied dans la tombe, Quand l’espoir ne le soutient plus. J’aimais à réveiller la lyre, Et souvent, plein de doux transports, J’osais, ému par le délire, En tirer de tendres accords. Que de fois, en versant des larmes, J’ai chanté tes divins attraits! Mes accens étaient pleins de charmes, Car c’est moi qui les inspirais. Le temps n’est plus, et le délire Ne vient plus animer ma voix; Je ne trouve point à ma lyre Les sons qu’elle avait autrefois: Dans le chagrin qui me dévore, Je vois mes beaux jours s’envoler; Si mon oeil étincelle encore, C’est qu’une larme en va couler. Brisons la coupe de la vie, Sa liqueur n’est que du poison; Elle plaisait à ma folie, Mais elle enivrait ma raison. Trop long-temps épris d’un vain songe, Gloire! amour! vous eûtes mon coeur: O gloire! tu n’es qu’un mensonge; Amour! tu n’es point le bonheur! Prière De Socrate. O toi, dont le pouvoir remplit l’immensité, Suprême ordonnateur de ces célestes sphères, Dont j’ai voulu jadis, en ma témérité, Calculer les rapports et sonder les mystères; Esprit consolateur, reçois du haut du ciel L’unique et pur hommage D’un des admirateurs de ton sublime ouvrage, Qui brûle de rentrer en ton sein paternel! Un peuple entier, guidé par un infâme prêtre Accuse d’être athée, et rebelle à la foi, Le philosophe ardent, qui seul connaît ta loi, Et bientôt cesserait de l’être, S’il doutait un moment de toi. Oh! comment, voyant l’ordre où marche toute chose, Pourrais-je, en admirant ces prodiges divers, Cet éternel flambeau, ces mondes et ces mers, En admettre l’effet, en rejeter la cause. Oui, grand Dieu, je te dois le bien que j’ai goûté, Et le bien que j’espère; À m’appeler ton fils j’ai trop de volupté Pour renier mon père. Mais qu’es-tu cependant, être mystérieux? Qui jamais osera pénétrer ton essence, Déchirer le rideau qui te cache à nos yeux, Et montrer au grand jour ta gloire et ta puissance Sans cesse dans le vague, on erre en te cherchant. Combien l’homme crédule a rabaissé ton être! Trop bas pour te juger, il écoute le prêtre, Qui te fait, comme lui, vil, aveugle et méchant. Les imposteurs sacrés, qui vivent de ton culte, Te prodiguent sans cesse et l’outrage et l’insulte; Ils font de ton empire un éternel enfer, Te peignent, gouvernant de tes mains souveraines Un stupide ramas de machines humaines, Avec une verge de fer. À te voir de plus près en vain il veut prétendre, Le sage déraisonne en croyant te comprendre, Et, d’après lui seul te créant, En vain sur une base, il t’élève, il te hausse:? Mais son être parfait n’est qu’un homme étonnant, Et son Jupiter un colosse. Brulant de te connaitre, ô divin créateur! J’analysai souvent les cultes de la terre, Et je ne vis partout que mensonge et chimère: Alors, abandonnant et le monde et l’erreur, Et cherchant pour te voir une source plus pure, J’ai demandé ton nom à toute la nature, Et j’ai trouvé ton culte en consultant mon coeur. Ah! ta bonté sans doute approuva mon hommage, Puisqu’en toi j’ai goûté le plaisir le plus pur, Qu’en toi, pour expirer, je puise du courage Dans l’espoir d’un bonheur futur! Réveillé de la vie, en toi je vais renaître, A tous mes ennemis je pardonne leurs torts, Et puisque je me crois digne de te connaître, Je descends dans ton sein, sans trouble et sans remords. SATIRES. Le Cuisinier D’Un Grand Homme. Satire Dramatique, suivie D'Une Épitre À M. De Villèle. Qui compte sans son hôte, compte deux fois. PERSONNAGES M. Dentscourt aîné, Cuisinier. Son Frère cadet. Un gros Monsieur. Le Sous-chef de cuisine. Troupe de Cuisiniers et de Fournisseurs Le théâtre représente une grande cuisine; au-dessus de la porte est inscrit BUREAUX CULINAIRES, PREMIERE DIVISION. La scène est remplie de cuisiniers, marmitons, etc. M. Dentscourt est assis, le noble bonnet de coton en tête; deux fourneaux brûlent auprès de lui en guise de cassolettes. Les fournisseurs, chargés de vivres, défilent devant lui. - Magnifique exposition dans le genre de celle du premier acte de Léonidas. SCÈNE PREMIÈRE. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE CADET, LE SOUS-CHEF, CUISINIERS, FOURNISSEURS, MARMITONS, ETC. LE SOUS-CHEF. Puisque l’astre éclatant qui nous donne le jour D’un repas solennel annonce le retour, Chef, nous venons en toi présenter notre hommage Au ministre puissant dont ta gloire est l’image. M. DENTSCOURT. Cuisiniers, fournisseurs, je suis content de vous: Nos affaires vont bien, en dépit des jaloux; Et d’excellens dîners, remèdes efficaces, De nos derniers échecs ont effacé les traces; Quelques mauvais esprits ont en vain prétendu Que nous dévorons tout, que l’État est perdu, Que notre pot au feu cuit aux dépens des autres, Et bientôt cuira seul; qu’hormis nous et les nôtres, Tous les Français rentiers, perdant leurs capitaux, Iront, vides de sang, garnir les hôpitaux: Quelle horreur! .. Cependant, qu’ont les Français à craindre? De mauvais procédés ils n’ont point à se plaindre: De tous leurs envoyés nous nous sommes chargés; Ne sont-ils pas nourris, et quelquefois logés? Et n’avons-nous pas même, en mainte circonstance, Offert de les blanchir, s’ils ne l’étaient d’avance? Qui, comme nous encor, avec un tel succès, À su faire fleurir le commerce français? Ces vins que la province en nos celliers envoie, Ces produits de Strasbourg, de Bayonne et de Troie, De toute autre cuisine orgueilleux ornemens, Ne sont de nos valets que les vils alimens. Des mets plus délicats à nos palais conviennent; Du Périgord jaloux les fruits nous appartiennent. Ces fruits, que le gourmet sait priser aujourd’hui, L’étranger voudrait bien les emporter chez lui: Mais il ne l’aura point, cette plante chérie, Ce précieux produit du sol de la patrie! Français! gardons nos droits, frustrons-en nos voisins; C’est assez qu’on leur donne et nos blés et nos vins: Non, ces mets délicats, que rions offre la terre, N’iront point engraisser les porcs de l’Angleterre: Les nôtres désormais en auront le régal; Montrons que nous avons l’esprit national! Ces bienfaits éclatans, qu’à peine on apprécie, Contre notre puissance ont éveillé l’envie; De nos bruyans amis l’héroïque valeur, Devant tant d’ennemis, sent glacer son ardeur: Monseigneur au lever m’a fait, avec prudence, Dans son appartement admettre en sa présence; Et maîtrisant à peine un trop juste courroux.: « Il est temps, m’a-t-il dit, de frapper les grands coups » De plus puissans, efforts sont enfin nécessaires; » Assemble, ce matin, mes bureaux culinaires: » Je veux, désappointant mes nombreux ennemis, » D’un splendide repas réveiller mes amis. » Tu sais, ainsi que moi, que ces messieurs du centre » Sont des gens de tout coeur, mais ont le coeur au ventre » Trop long-temps, par un mets à grands frais acheté, » Nous avons cru flatter leur sensualité: » Leurs palais sont usés; leur goût blasé sommeille, » Il nous faut inventer un mets qui le réveille. » Il m’est venu, Dentscourt, un singulier projet: » Je ne redoute point d’en gonfler mon budget; » Je m’appauvrirais peu par de telles vétilles: » Le mets qu’il faut offrir, c’est . . . - Eh quoi? - Des lentilles - « Des lentilles! grand Dieu! repris-je, tout surpris. » - Oui, Dentscourt; tous diront que le mets est exquis; » Mais les montrer à nu serait une imprudence: » Il faut adroitement en sauver l’apparence. - « Je comprends, monseigneur, ai-je alors répondu: » Je vais me signaler, et tout n’est pas perdu; » On verra si mon art brave les destinées, » Ou si,dans les fourneaux, j’ai perdu trente années! » Cuisiniers, fournisseurs, l’honneur en est à nous: Votre zèle m’annonce un triomphe bien doux. Trop long-temps dans nos murs a régné l’anarchie, Ces temps-là reviendraient; sauvons la monarchie! Et que notre bourgeois, grandi par nos succès, Soit le restaurateur du royaume français. De nos amis, qu’arrête une indigne épouvante, Gorgeons la conscience affamée et béante; Et comme au triple chien qui garde les damnés, Jetons-lui les gâteaux au sommeil destinés. ( Ils sortent.) SCÈNE II. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE CADET. LE CADET. Mon frère, embrassez-moi; pour mon coeur quelle fête De vous revoir ici, quand si longtemps . . . M. DENTSCOURT. Arrête! Chapeau bas, mon cadet, devant ton frère aîné! Tu vois de quels honneurs je marche environné. LE CADET. Il est vrai: quel éclat! quelle magnificence! Jusqu’où d’un cuisinier peut aller la puissance! Mon frère, est-ce bien vous que je vis autrefois, Maigre subordonné d’un cuisinier bourgeois, Récurer les chaudrons et laver les assiettes? . . . Les temps sont bien changés! M. DENTSCOURT. Ignorant que vous êtes! Dans l’état où jadis le sort m’avait jeté, Un cuistre comme vous serait toujours resté; Moi, j’en ai su bientôt laver l’ignominie, Il n’est point d’état vil pour l’homme de génie; Afin de s’élever, il faut ramper, dit-on: On devient cuisinier, mais on naît marmiton. Long-temps je végétai dans cette classe obscure, Où, comme en un creuset, me jeta la nature; Mais un feu, plus ardent que celui des fourneaux, Vint épurer en moi des sentimens nouveaux: Nous étions dans un temps où de nobles cuisines Effrayèrent les yeux de leurs vastes ruines. Voyant de possesseurs tant de tables changer, Le peuple qui jeûnait crut avoir à manger: Mais les nouvelles dents n’étaient pas moins actives: Ces grandes tables-là sont pour peu de convives; Ce sont de gros gaillards, ayant bon appétit, L’un tient la poêle à frire, et puis le peuple cuit. Alors on nous disait que les hommes sont frères, Que les distinctions ne sont qu’imaginaires, Et que, si le destin l’environne d’éclat, L’homme le doit à soi, mais non à son état. Et je me dis: « Il faut que je sois quelque chose; » Et de peur qu’à ma gloire un obstacle s’oppose, » Je transporte en un lieu plus propre à mon emploi, » Les dieux de mon foyer, mon art sublime et moi. » Je pars de la Gascogne, et . . . » Mais ma vie entière Serait à te compter une trop longue affaire: Qu’il me suffise donc de te dire qu’enfin, Quelquefois malheureux, mais bravant le destin, Et sans être jamais du parti qu’on opprime, Je changeai de ragoûts ainsi que de régime. Mais après la journée où certain grand brouillon, Pour l’avoir trop chauffé, but un mauvais bouillon, Un noble personnage où j’étais fort à l’aise, Se sentant prêt à cuire, et les pieds sur la braise, Sans rien dire à ses gens, s’enfuit à l’étranger, Me laissant lourd de graisse, et d’argent fort léger. Alors, je m’accostai d’un homme à maigre trogne, Tout récemment encor arrivé de Gascogne, Audacieux, fluet, médiocre et rampant, Toujours grand ennemi du premier occupant, Très-vide de vertu, mais gonflé d’espérance, Qui sur sa route avait laissé sa conscience, Comme un poids incommode à qui fait son chemin. Le poids n’était pas lourd, il est vrai; mais enfin, À ravoir son paquet comme il pouvait prétendre, Bientôt, grâce à mes soins, il en eut à revendre. Je ne te dirai pas nos immenses succès, Si de notre destin nous sommes satisfaits, Si nous savons flatter les appétits des hommes: Lève les yeux, cadet, et vois ce que nous sommes! Jusqu’au faîte élevé, par mes nobles travaux, Monseigneur a dompté ses plus fameux rivaux. L’un d’eux, plus rodomont, voulait faire le crâne; Mais nous avons prouvé que ce n’était qu’un âne: Et, comme il refusait d’aller à sa façon, Monseigneur l’a chassé comme un petit garçon. Puis, étouffant enfin d’audacieux murmures, Nous avons en tous lieux semé nos créatures: Comme nos spectateurs ne battaient pas des mains, Nous avons au parterre envoyé des Romains. En vain quelques railleurs attaquaient notre empire, Nous les avons, sous main, muselés sans rien dire. Rien ne peut maintenant borner notre crédit; Sur le ventre fondé, nourri par l’appétit, L’appétit, roi du monde, et d’autant plus terrible Qu’il cache au fond des coeurs sa puissance invisible. LE CADET. Je conviens qu’un tel sort peut avoir des appas; Mais un abîme s’ouvre, et bâille sous vos pas: La France trop long-temps a tremblé sous un homme; Son pouvoir abattu . . . M. DENTSCOURT. Mais il faudra voir comme. LE CADET. Eh bien, nous le verrons; il n’est pas très-aimé; Le peuple, contre lui dès long-temps animé, Portant au pied du trône une plainte importune . . . M. DENTSCOURT. Et comptes-tu pour rien César et sa fortune? Me comptes-tu pour rien moi-même? et nos amis, À nos moindres désirs ne sont-ils pas soumis? LE CADET. Ne vous y fiez pas, si le sort vous traverse. Amis du pot-au-feu, tous fuiront, s’il renverse. Tremblez qu’un grand échec n’abaisse votre ton, Car . . . plus d’un grand ministre est mort à Montfaucon. M. DENTSCOURT. Il faut faire une fin; et pour nous quelle gloire, Quand la postérité lira dans notre histoire: « Ces deux héros sont morts; la France les pleura; » L’un fut grand diplomate, et l’autre . . . » (8) LE CADET. Et caetera. L’histoire sur son compte en aurait trop à dire: Pensons-le seulement, gardons-nous de l’écrire. M. DENTSCOURT. Qu’entendez-vous par là? Pas tant de libertés, Cadet: on n’aime point toutes les vérités; Vous avouerez pourtant que sa digne excellence Sait fort bien travailler un royaume en finance: On se plaint qu’en ses mains, sans s’en apercevoir, Le monarque trompé laisse trop de pouvoir: Mais on sait que jadis sur un autre rivage, De l’art d’administrer il fit l’apprentissage; Ainsi . . . LE CADET. Je sais fort bien que ton maître autrefois Fit la traite des Noirs, ou leur donna des lois: Belle preuve! M. DENTSCOURT. Oh! très-belle: il est homme de tête; Pourtant en ce moment ce sont les blancs qu’il traite: Et l’on peut demander à tous nos invités Si je ne suis qu’un cuistre, et s’ils sont bien traités. LE CADET. Mais le peuple l’est mal; et bientôt sa misère Demandera du pain aux gens du ministère; Ou dans son désespoir, pour recouvrer son bien, Il fera voir les dents . . . M. DENTSCOURT. Nous ne redoutons rien. Par nos soins rétabli, Montrouge nous protège; Montrouge protégé par le sacré collège; Montrouge triomphant, et qui, malgré vos cris, Envahit pied à pied le pavé de Paris; Ce grand ordre, qu’à peine on a senti renaître, Dans nos murs étonnés s’élève et rentre en maître; Et bientôt ses enfans, armés de nouveaux fers, Vont dévorer Paris, la France et l’univers! Ignobile vulgus, tremblez! LE CADET. Tremblez vous-même! On a long-temps souffert votre insolence extrême; Mais on vous montrera de la bonne façon, Qu’une majorité n’a pas toujours raison; Et le peuple à vos gens fera bientôt connaître Que celui qui les paie à droit d’être leur maître. M. DENTSCQURT. Ceci ne peut se faire au temps où nous voila; Si vous voulez crier, les gendarmes sont là! Des mouchards décorés, ou portant des soutanes, Empoignent, dans leur vol, les paroles profanes. Nous irons droit au but que nous nous proposons: D’ailleurs, nous vous donnons les meilleures raisons; Dans notre coffre-fort, si nous serrons vos pièces, C’est pour vous enseigner le mépris des richesses; Car le bon temps revient, les bons pères aussi, Gare à vos esprits forts! ils sentent le roussi. À tout pela d’ailleurs l’esprit public se prête: La canaille, il est vrai,.comme dit la Gazette, Fait quelquefois du bruit, et veut montrer les dents: Mais, nous avons pour nous tous les honnêtes gens. Une dame a marché pieds nus; une seconde À voulu l’imiter . . . Hein? voilà du grand monde! Nous avons vu passer un illustre baron, De la nef d’une église en celle de Caron; Et, dans chaque soirée, il est de bienséance D’entendre, avant le bal, sermon et conférence (9). Écrivez maintenant, messieurs les beaux-esprits: Il est certain endroit, dans un coin de Paris, Où, par arrêt de cour, quand ils ont beau ramage, Nous savons faire entrer les oiseaux dans la cage. LE CADET. Ne vous en vantez point: la cour n’est pas pour vous; L’équité la conduit, et non votre courroux; Déjà, plus d’une fois, sa justice prudente À détruit les projets que l’artifice enfante; Le Tartufe puissant compta sur son appui, Mais les efforts du vice ont tourné contre lui: Et nous avons vu tous que, bravant vos caprices, La cour rend des arrêts, mais non pas des services M. DENTSCOURT. Je n’ai rien à répondre à cette raison-là, Mais nous . . .; SCÈNE III. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF LE SOUS-CHEF. Monsieur le chef, nos invités sont là! M. DENTSCOURT. Déjà? La cinquième heure à peine au château sonne; À cette heure jamais nous n’attendons personne.. LE SOUS-CHEF. C’est vrai, monsieur le chef; mais nos nobles amis Attendaient ce repas, depuis long-temps promis; Et même tel d’entr’eux que l’appétit réveille, Pour y mieux faire honneur, n’avait rien pris la veille: Vous jugez qu’Un discours sur l’impôt des cotons N’avait nul intérêt pour des gens si profonds; Non plus qu’un autre encor sur les toiles écrucs. Ensuite un monnayeur a parlé de sangsues; - Lesquelles? a-t-on dit. - Là-dessus, grands éclats! Tous ont dit: La clôture! à demain les débats! Ces débats cependant promettaient des merveilles; Mais un ventre affamé, dit-on, n’a point d’oreilles; Tous ont fui jusqu’ici. M. DENTSCOURT. Eh bien, tout est prévu; On ne nous prendra pas, du moins, au dépourvu . . . Les lentilles? . . . LE SOUS-CHEF. C’est prêt: on a mis en purée Celles que ce matin vous aviez préparées. M. DENTSCOURT. On n’attend plus personne? Ils sont tous arrivés? Le potage est sur table? LE SOUS-CHEF. Oui, tout est prêt. M. DENTSCOURT, à la cantonnade. Servez! (Le sous-chef sort.) SCÈNE IV. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE. M. DENTSCOURT. Mon triomphe s’apprête, et ma gloire s’achève: On verra si nos plans ne sont point un vain rêve; Le projet cependant était audacieux; Le sort en a trahi de moins ambitieux; La roche Tarpéienne . . . LE CADET. Est près du Capitole. M. DENTSCOURT. Mais, si l’on tombe aussi . . . c’est du ciel! LE CADET. Ça console. M. DENTSCOURT. Ah bah! ne craignons rien, nous sommes dans le port! ( Il rêve un moment. ) Écoute, mon cadet; je veux te faire un sort; Car, quoique parvenu, je suis encor bon frère; Je te reçois ici . . . comme surnuméraire. LE CADET. Où cela conduit-il? M. DENTSCOURT. A de bons résultats: C’est comme qui dirait cadet dans les soldats. LE CADET. Il n’en existe plus. M. DENTSC0URT. Nous en verrons encore. Les aînés n’étaient plus: Monseigneur les restaure. Ah! messieurs les cadets, tremblez, vous n’aurez rien! Mais plutôt, soyez gais, car c’est pour votrebien; Le monde a, voyez-vous, un attrait bien perfide; Mais la religion vous prend sous son égide. Vous avez faim? L’église engraisse ses enfans. Vous n’avez point d’asile? Allez dans les couvens; C’est là que vous pourrez mener vie agréable, Prier le ciel pour nous qui nous donnons au diable . . . LE CADET. Comment, mon frère aîné? voici bien du nouveau! M. DENTSCOURT. Oui, pourquoi t’étonner d’un projet aussi beau? Il prendra: tu verras si ma nouvelle est fausse; Monseigneur l’a fait cuire, et j’en ai fait la sauce; Le dîner, qu’aux ventrus nous offrons aujourd’hui À notre noble cause assure leur appui: Oh! nous avons compris les besoins de l’époque? LE CADET. On rira, c’est absurde. M. DENTSCOURT. Ah! parbleu! qu’on s’en moque . . . Que nous importe, à nous? Les rieurs pleureront: Comme a dit Mazarin: Ils chantent, ils pairont! SCÈNE V. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF. M. DENTSCOURT. Ciel! qu’as-tu donc, sous-chef? quel trouble! LE SOUS-CHEF. O destinée! . . . O trop malencontreuse et fatale journée! M. DENTSCOURT. Assieds-toi, conte-nous . . . LE SOUS-CHEF, d’un ton tragique. Infandum! . . .sed . . . quanquam . . . Meminisse horret .. luctu . . . - Incipiam! La soupe n’était plus . . . et les bouches bourrées Avaient, sans dire un mot, envahi les entrées; Tout-à-coup, Monseigneur se lève avec éclat, Et, d’un bras intrépide . . . Il découvre le plat; On sert - Qu’est-ce? - On l’ignore, et chacun d’un air louche, Porte, en la flairant bien, la cuiller à la bouche. Des lentilles! - Grand Dieu! - Tout ce monde à ce mot Frémit. « Nous offre t-on la fortune du pot? M Se sont-ils écriés. Quelle horrible imposture! » Nous ont-ils invités pour nous faire une injure? »- Monseigneur est confus; ses illustres amis Regardent l’assemblée avec des yeux surpris; L’un oppose à ce bruit, que chaque instant redouble, Un air indifférent qu’a démenti son trouble; Un marin, l’oeil fixé sur les deux précédens, Reste, la bouche ouverte, et la cuiller aux dents; Pendant qu’un autre encor, sentant la conséquence, S’appuyait sur son Turc, et fumait d’importance; Enfin, c’est un tumulte! . . . on se lève en jurant . . . Presque tous sont partis . . . Monsieur l’Indifférent Fait pour les retenir un effort inutile; Et lui-même, en pleurant, suit la foule indocile. L’après-dînée en vain promettait à la fois Lecture édifiante et le prince iroquois; Tout s’enfuit . . . Resté seul, Monseigneur est perplexe, Et veut . . . SCÈNE VI. LES PRECEDENTS, UN GROS MONSIEUR. LE MONSIEUR. Eh! cuisiniers, suis-je un homme qu’on vexe! Croit-on qu’un orateur, qu’on place entre deux feux, Quand il a bien parlé, n’ait pas le ventre creux? Lorsque j’ai mal dîné,,ma voix en est aigrie; Comme mon estomac, ma conscience crie: Qui pourra l’apaiser? . . . Est-ce pour de tels mets, Que j’ai de tout Paris bravé les quolibets; Que, séduit par l’espoir d’un repas aussi mince, J’ai trompé tous les voeux que formait ma province! Et sur tant de sujets pour calmer mon effroi, Corbleu! monsieur le chef, des lentilles à moi! On ne m’aurait pas fait une pareille injure Bans les obscurs dîners d’une sous-préfecture. Quand, nourrissant l’espoir d’un dîner bien complet, J’avais, avant d’entrer, desserré mon gilet, À de pareils affronts aurais-je dû m’attendre? ( A M. Dentscourt, qui veut sortir. ) Restez, monsieur le chef, restez! Il faut m’entendre! Quoique mauvais chrétien, par l’odeur excité, J’avais dit hautement mon bénédicité! - Et ces dîners encor, qu’aidé de ses complices, Monseigneur, l’autre jour, rogna de deux services! . . . N’est-ce pas conspirer contre notre estomac? Nous avons trop long-temps supporté ce micmac: De sorte que, pour prix d’un généreux courage, Nous nous voyons réduits à trois, pour tout potage. Les choses désormais n’en iront point ainsi: Et, pour n’y plus rentrer, je m’arrache d’ici. Il est en cor des gens non séduits par le ventre, Peu nombreux, il est vrai, mais placés loin du centre . . . Je m’en vais, dans un coin, prendre place avec eux, On y dîne un peu moins, mais on y parle mieux! ( Il sort. ) SCÈNE VII ET DERNIÈRE. M. DENTSCOURT, SON FRÈRE, LE SOUS-CHEF. LE CADET. Eh bien! tout est flambé; qu’en dites-vous, mon frère? M. DENTSCOURT. Quel déchet! LE SOUS-CHEF. Monseigneur est en grande colère; De son mauvais succès c’est à vous qu’il se prend. M. DENTSCOURT. Et voilà ce que c’est que de servir un grand! Qu’une vaste entreprise échoue ou réussisse, Nous en avons les coups, ou lui le bénéfice. LE SOUS-CHEF. Redoutez les effets de son premier courroux, Il sera moins terrible en pesant sur nous tous. M. DENTSCOURT. Oui, vous le dompterez toujours par la famine. LE SOUS-CHEF. Très-bien! mais s’il allait supprimer la cuisine? M. DENTSCOURT. Non, non. LE SOUS-CHEF. Je l’aperçois . . . où fuir? où vous cacher? M. DENTSCOURT, d’un ton tragique. Dans les bureaux . . . Crois-tu qu’il m’y vienne chercher? Épître A M. De Villèle (10) Ministre financier, que la France révère, Que les heureux aînés ont appelé leur père, Et qui, sachant que l’or pourrait nous pervertir, Cherche de tous côtés des gens à convertir; Permets qu’émerveillé de tes talens sublimes, Un enfant d’Apollon t’adresse quelques rimes. Des Muses, il est vrai, tu ne fais pas grand cas, Et la double colline a pour toi peu d’appas; On sait que tu n’as point, expert en beau langage Rimé l’ Indifférence ou le Bois du Village; Mais apprends que les vers peuvent avoir leur prix, C’est par-là qu’on est grand dans de petits écrits, Qu’on vit dans l’avenir, et qu’un sage ministre N’est pas, après sa mort, oublié comme un cuistre. L’homme s’illustre en vain, si la postérité Ne lit en de beaux vers son immortalité; Sans Homère, a-t-on dit, qui connaîtrait Achille? Baour, depuis long-temps, a bien changé de style, Mais qui saurait sans lui, dans des siècles nouveaux, Que Bonaparte fut, et qu’il fut un héros? Ta splendeur, je l’avoue, est plus durable encore, O toi dont le déclin tarde à suivre l’aurore, Où pourras-tu trouver un Baour pour chanter Le succès des grands coups que tu sais méditer, Qui t’ait vu, te connaisse, et dise qu’il t’admire, Ou sans rire soi-même, ou sans prêter à rire? Sauf ces deux clauses-là, tu pourras à Paris Trouver des vers flatteurs cotés à très-bas prix; Dans ce vaste comptoir de toute renommée, On peut, au poids de l’or, trouver delà fumée; Au lieu d’un vil métal, que d’honneur t’est offert! Si lu veux qu’on t’appelle un Turgot, un Colbert, Ne te consume point en bienfaits inutiles; Ces titres à gagner te seront très-faciles, Pour cinq cents francs au plus on peut les accorder, Et même pour trois cents, si tu sais marchander. Mais l’honneur, le pouvoir, l’éclat qui t’environne Me donnent le désir de chanter ta personne. Ne me dédaigne pas, malgré tout ce qu’on dit, Mes vers sauront encor te remettre en crédit. C’est en vain qu’un poëte avait de ta cuisine Et de ton ministère annoncé la ruine; Ne t’en effraye point, l’avenir incertain Ne peut plus dévoiler les arrêts du destin: Cependant si ton âme en eut quelque tristesse, Je veux la ramener aux jours de ta jeunesse, Et ranimant ton coeur, qu’un présage a glacé, Rajeunir son espoir de l’éclat du passé. Oui, je veux raconter ton héroïque histoire, Je veux chanter les jours si chers à ta mémoire, Où ton aspect saisit d’un désir amoureux Le coeur novice encor d’une vierge aux doux yeux, Ton démon familier y sera mis en scène, Je dirai tes succès sur les bords de la Seine, Et comment ton grand nom, d’un beau titre anobli, Fut proclamé vainqueur au Château-Rivoli. Mais aussi ta faveur doit être mon salaire; Mets-moi de ton écot; je puis au ministère, Comme ce Martignac qu’on a déjà vanté, Entonner l’hymne auguste à ta prospérité . . . Voudrais-tu, dès l’abord, connaître ma personne? - Je me nomme Beuglant (11): à ce nom qui t’étonne? Peut-être il te souvient que l’un de mes écrits Fit rire à tes dépens les cadets de Paris; C’était, à ce qu’on trouve, une pièce assez drôle, Et ta noble excellence y jouait un beau rôle . . . Oh! tu l’as fort bien pris; un autre aurait, dit-on, Mis l’ouvrage à l’index, et l’auteur en prison; Mais toi, quand un mouchard, croyant faire oeuvre pie., Du livre à peine éclos te porta la copie, Tu ne dépêchas point un mandat à l’auteur; Mais tu ris en ta barbe et dis: C’est un farceur (12)! C’était fort bien agir, et ma reconnaissance D’un poème déjà t’a donné l’espérance; En attendant le jour désigné par le sort, Pour voir ou sa naissance, ou peut-être sa mort, Je voudrais avec toi jaser pour me distraire; Histoire de parler, car c’est peu nécessaire. Dans ce superbe hôtel, où règne ton pouvoir, Qui t’étonne le plus? - Sans doute de t’y voir. En effet, quand bien loin des bords de la Garonne, Le pays de Parny vit ton humble personne, Quand, d’un maigre colon aussi maigre employé, Tu vivais d’un travail qui t’était mal payé, Pouvais tu, dans ton coeur, d’une telle puissance Accueillir la pensée et gonfler l’espérance? Peut-être! - Le génie encore à son matin, Sait souvent pressentir un sublime destin: On dit, que loin des jeux, écolier solitaire, Bonaparte rêvait l’empire de la terre, Et que de ses grandeurs l’espoir audacieux, Comme un vaste tableau, passait devant ses yeux. Sauf la comparaison, peut-être que toi-même Tu rêvas le pouvoir, sinon le diadème; Las d’exercer ton bras sur des noirs révoltés, Souvent, tournant les yeux vers nos bords regrettés, Tu pensas aux grandeurs, et peut-être . . . à la gloire: La gloire! . . . Oh non, ce mot n’a rien que d’illusoire, C’est un mot bien ronflant, mais qui sonne le creux; L’argent est plus solide, et tinte beaucoup mieux. C’est ce que tu compris, quand riche d’une épouse Des bords lointains du Cap, tu revins à Toulouse; Un si noble génie en France replanté Ne pouvait demeurer en son obscurité. Elu maire, bientôt l’amour de la patrie S’éveilla, comme un songe, en ton âme attendrie, Et ce beau sentiment l’échauffant par degrés, Tu rêvas le bonheur de tes administrés; Leur bourse cependant étant fort aplatie, Tu pelotas d’abord, en attendant partie, Comme l’on fait toujours; et de leur bien jaloux. Tu voulus commencer par leur tâter le pouls (13). Tu n’en eus pas le temps, car l’aveugle fortune Te porta d’un seul coup au pied de la tribune, Et fixant à la fois tes voeux irrésolus, Te saisit au collet, pour ne te quitter plus. Alors de mieux en mieux: bientôt le ministère Ennoblit pour toujours ta race roturière; Avant toi sur ce siège un autre était assis, Il partit, tu pris place; - Allons, saute marquis! C’est un grand pas de fait; ministre! quel beau titre! Du bonheur des Français te voilà donc l’arbitre; Tu peux, jetant partout de bienfaisans regards, Secourir le malheur, et protéger les arts; De la bonté royale, auguste et digne organe, Le bien du malheureux de ton pouvoir émane, Et le peuple en ses maux t’invoquant nuit et jour, Entre le prince et toi partage son amour. Cependant quelques sots viennent se plaindre encore, Ils osent avancer que ta dent nous dévore, Qu’un système nouveau, fatal à nos rentiers, Alimenta la Seine et garnit les greniers. Va, va, laisse crier les badauds au scandale; Tu peux dîner en paix, c’est John Bull qui régale; John Bull est un peu sot, il fait beaucoup de bruit, Prend des airs mécontens, qu’aucun effet ne suit. Parfois assez rétif, il se laisse, à vrai dire, Par le premier faquin trop durement conduire. Jadis il a montré qu’il était maître aussi, Mais les temps sont changés; vieux, il s’est adouci; Oui, je l’ai dit souvent, tout s’efface avec l’âge, Tout jusqu’à la vertu, l’amour et le courage, Tout change et tout renaît; c’est un bien fait des cieux; Jeune, l’homme triomphe, il dort quand il est vieux. Mais, grand homme, à quoi tend ce discours inutile? Qu’importe que ton nom soit blâmé par la ville, Qu’importe au denier trois que tes effets soient bas, Et que John Bull se plaigne ou ne se plaigne pas: Les empoigneurs sont là, si John Bull n’est pas sage, S’il siffle un peu trop fort, on referme sa cage; À présent, l’on craint peu qu’ennemi du repos, Il aille renverser tes tranquilles bureaux, Et brisant à la fois des pouvoirs arbitraires, Crier: Chassez les huit! dans tous les ministères: Le bon temps d’autrefois est là qui le poursuit, Et son Croquemitaine est arrivé sans bruit; Le bon père Escobar, revenu de sa fuite, Ami des rois français, va régler leur conduite: Il est vrai que parfois, passant un peu le but, Sa tendresse pour eux a hâté leur salut; Mais il revient enfin: sa main qui te protège Contre les accidens raffermira ton siège, Avec lui sans danger tu régneras bientôt, Il ne faut pour cela que baiser son ergot. Une Répétition. Draconnet, Truffaldin. DRACONNET. (Il lit un discours manuscrit) Ne sont point dans ce cas . . . Mais, qu’entends je? on murmure . . . TRUFFALDIN. Non, c’est moi qui disais: Tant mieux! c’est la censure! DRACONNET. Et pourquoi parlez-vous? TRUFFALDIN. Ce n’est donc pas bien dit. DRACONNET. Regardez, s’il vous plaît, mon discours manuscrit: Ces mots s’y trouvent-ils? TRUFFALDIN. Pardonnez à mon zèle; Je pensais . . . DRACONNET. Vous pensiez . . . Indocile cervelle! Avez-vous oublié que, dans les bons endroits, Pour servir de guide-âne, on vous a fait des croix? . . . Ne pourra-t on jamais brider votre sottise? Je veux bien vous permettre, alors que j’improvise, Les exclamations, et même quelques mots, Pourvu qu’ils soient bien dits, et placés à propos; Mais un discours écrit n’admet pas cette excuse, Votre naïveté trop souvent vous accuse, Et cela sert de texte à de mauvais plaisans Pour nous incriminer, ou rire à nos dépens. - Retenez bien ceci, cette fois je le passe, Mais un pareil méfait n’obtiendrait plus de grâce; Maintenant, poursuivons: - Ne sont point dans ce cas Catéchismes, sermons, adresses, almanachs, Billets de faire part . . . pourvu qu’il ne s’y trouve Aucune allusion que notre goût l’éprouve. - En faisant aux auteurs cette concession, Nous montrons bien, messieurs, que notre intention N’est pas de nuire en rien aux travaux de la presse: Pourquoi donc ose-t-on nous répéter sans cesse Que notre beau projet, au commerce fatal, Va mener par la main la France à l’hôpital? . . . L’état dépend-il donc du sort d’un mauvais livre, Et, sans quelques pamphlets, l’homme ne peut-il vivre? .. Au contraire, messieurs, la science l’aigrit, On est toujours méchant quant on a trop d’esprit; Et nous avons vu tous que maint ouvrage atroce Peut, d’un peuple mouton, faire un peuple féroce. Mais, dit-on, par la loi que vous allez porter, Des milliers d’écrivains cesseront d’exister: Belle perte! A l’état sont-ils si nécessaires? Pour un seul qui promet combien d’auteurs vulgaires! Nous en purgeons la France . . . et, s’il le faut d’ailleurs, Nous saurons bien d’entr’eux distinguer les meilleurs, Qui, par nous protégés, pourront, exempts de crainte, Écrire décemment, et sans trop de contrainte: - Comme Chateaubriand pourrait de son coté S’ennuyer du silence et de l’oisiveté, Au cas qu’il le désire, il aura l’avantage D’écrire dans l’Étoile, à quatre sous la page; Lacretelle, Ségur, Barante, Villemain, Lui devront au besoin donner un coup de main; S’il faut absolument que Lavigne rimaille, Pour le quatre novembre on permet qu’il travaille; Benjamin, Montlosier, feront quelques sermons, Jouy, des alphabets pour les petits garçons; Enfin, d’être sauvé si Béranger se pique, Il pourra sans danger chansonner le cantique. - Voilà de la douceur: mais des mauvais écrits Les plus durs châtimens seront le juste prix: Bien n’en peut aux auteurs sauver l’ignominie; Et, s’il est dans ce cas, le plus brillant génie Ira dans quelque bagne, ou dans quelque prison, Travailler à la chaîne, ou filer du coton. ( II s’arrête, et se tourne vers Truffaldin.) Eh bien! mons Truffaldin, ne savez-vous pas lire? Après un tel morceau, c’est bravo qu’il faut dire: Comment donc se fait-il, qu’oubliant ma leçon, Vous restiez devant moi muet comme un poisson? TRUFFALDIN. Monseigneur, c’en est trop! il n’est plus temps de feindre Mon indignation ne peut plus se contraindre; Et, dans mon coeur surpris, la crainte, le courroux Surmontent à la fin tout mon respect pour vous. DRACONNET. Qu’est-ce que c’est, monsieur? Et qui peut faire naître Le scrupule nouveau que vous faites connaître? Je croyais bien pourtant qu’il avait expiré Sous les mets somptueux dont nous l’avions bourré: Est-ce là, dites-moi, votre reconnaissance? TRUFFALDIN. Je vous en dois beaucoup, je le sais; mais la France Aurait trop à souffrir du projet désastreux Qu’ose Votre Grandeur exposer à nos yeux: Ce n’est pas qu’en cela ma vertu considère L’amour de la patrie, ou la peur de mal faire, J’en ai su dès long-temps affranchir mon esprit; De tous ces préjugés l’homme sage se rit; Mais je frémis de voir que cette conjoncture De nos petits péchés va combler la mesure, Et que le dernier coup que vous osez porter, Dans l’abîme avec vous va nous précipiter. DRACONNET. Où donc en est le mal? Compagnons de fortune, La chance du destin doit nous être commune! . . . Oui, je l’ai résolu, qu’on cède à mon désir: Dût cette fois encor le destin me trahir, Je veux faire éprouver mon amour à la France; Puisqu’elle a ri long-temps de mon indifférence, Je veux . . . TRUFFALDIN. Le calembourg est assez amusant: Nous avons, je le vois, un consul très -plaisant; C’est bien heureux pour lui . . . Mais, moi, je ne puis rire Lorsque son imprudence aussi loin nous attire; À ses autres projets j’ai pu donner les mains, Mais il est une borne au pouvoir des humains, Une borne, imposée au plus bouillant courage: Croyez-moi, la prudence est la vertu du sage; S’il faut, pour vous prouver mon respect, mon amour, Voter vos autres lois, crier l’ordre du jour, Aux discours ennemis prodiguer le murmure, Hurler, selon les temps: A l’ordre ! La clôture ! Ou même, chaque année, appuyer avec vous Ce monstrueux budget, où nous pâturons tous . . . Je suis là! Vous savez que mon coeur sans scrupule Affronte le mépris comme le ridicule; Mais, de quelque couleur qu’on puisse le parer, Ce projet m’a semblé trop dur à digérer; Et que sera- ce donc, si jamais il arrive Que vous le présentiez dans sa beauté naïve? . . . Bientôt un juste cri d’horreur et de courroux, De tous côtés parti, s’élancerait sur vous; On verrait aussitôt, déchus du rang suprême, Les six petits tyrans crouler sous l’anathème: Et, comme il eût déjà tout pris sous son bonnet, On conçoit bien qu’alors messire Draconnet Ne serait pas sans peur, non plus que sans reproche, Et dirait, un peu tard: J’ai fait une brioche! - Ne vous exposez pas à des regrets certains, Seigneur; de vos amis concevez les chagrins, Quand un nouveau concierge en vos nobles demeures Voyant, selon l’usage, accourir à cinq heures Les trois cents invités d’un banquet solennel, Leur dirait: C’en est fait! le dieu manque à l’hôtel! DRACONNET. Oh! je n’ignore pas qu’ils aiment ma cuisine, Et moi par contre-coup, car c’est chez moi qu’on dîne. Mais, si le sort trompait mon effort glorieux, Cet hôtel cependant aurait de nouveaux dieux; Et mes trois cents amis, pour avoir la pitance, Leur iraient humblement tirer la révérence. TRUFFALDIN. Monseigneur . . . DRACONNET. Et vous même on pourrait vous y voir, Car vous fûtes toujours très-fidèle . . . au pouvoir: D’ailleurs, en ce moment, il s’agit d’autre chose, Songez que c’est sur vous que ma faveur repose; Songez que vos efforts doivent mieux qu’autrefois’ Envers vous, à leur tour, justifier mon choix. Jusqu’ici votre tâche était assez facile, Un peu plus de courage est maintenant utile; Ne m’abandonnez pas au moment du danger, Qui fit beaucoup pour vous peut beaucoup exiger! Oui, vous m’appartenez, gardez-en la mémoire; Croyez que Bonaparte, aux beaux jours de sa gloire, N’eut point sur ses soldats des droits plus absolus, Il disait: Mes grognards! moi je dis: Mes ventrus! O nobles instrumens de toute ma puissance! Il faut récompenser ma longue patience Mats vous bien souvenir, pour n’en point abuser, Que je vous fis moi-même . . . et pourrais vous briser! TRUFFALDIN. Ah! ce beau mouvement n’attendrit point mon âme, Voyez-vous, monseigneur, il faut changer de gamme; Votre projet vous plaît, gardez-le donc pour vous . . . Moi, je n’y vois du reste à gagner que des coups: Que si votre pouvoir marche à sa décadence, Faire route avec vous serait une imprudence; D’ailleurs, assez long-temps mon art sut l’appuyer, Et je m’ennuie enfin d’un si vilain métier. DRACONNET. Ah! ah! le prenez-vous ainsi, monsieur le drôle? Nous allons en ce cas jouer un nouveau rôle: Trop bon jusqu’à présent, si je vous fis du bien, Je puis . . . TRUFFALDIN. Votre menace à mes yeux n’est plus rien! DRAGONNET. Non, de ce calme en vain votre orgueil se décore, Vous avez des emplois, vous me craindrez encore; Vous avez des pareils qui, par mes soins placés, Par mes soins aussi bien se verraient renversés: Oh! quoique mon pouvoir vous paraisse fragile, Le heurter maintenant n’est pas chose facile; Et, ce qui va bien mieux eu prouver les effets, C’est que j’ose à moi soûl ce qu’on n’osa jamais: Renverser d’un seul coup, et dans le même abîme, Tout ce qu’il est de beau, d’utile, de sublime . . . Un si grand tour de force a de puissans appas, Il plaît à mon courage, et ne l’étonné pas! Ce peuple de badauds courbera sous ma chaîne; À coup sur son effroi me défend de sa haine . . . C’est en vain qu’un instant, sortant de son repos? Sa timide fureur s’exhale en vains propos; Pour soutenir ses droits que, dit il, je profane, Il invoque le trône . . . Eh bien, j’en suis l’organe! Il invoque Thémis . . . J’en dicte les arrêts! Il invoque les lois . . . et c’est moi qui les fais! TRUFFALDIN, ébranlé. Oui, je dois avouer . . . DRACONNET. Sachez mieux me connaître: Sûr d’un heureux succès, j’ai des raisons pour l’être; Bientôt, quand à mes voeux tout se sera soumis, Triomphe et récompense à mes dignes amis! À ceux, qui m’appuyant dans un si noble ouvrage, N’auront point un instant douté de mon courage . . . Mais opprobre à celui qui, perfide apostat, Aura quitté son maître au moment du combat! TRUFFALDIN. Je n’y puis résister: l’éloquence m’entraîne, Je vous demande grâce, et je reprends ma chaîne; Mon digne bienfaiteur, daignez me pardonner L’écart où ma faiblesse avait pu m’entraîner; Rendez-moi votre amour, calmez votre colère . . . DRACONNET, tendrement. Truffaldin, j’ai pour toi des entrailles de père: Sois docile à mes voeux, et bientôt tu verras Que de notre embonpoint tous nos amis sont gras; Même, afin d’affermir une amitié si pure, Je pourrai, t’inscrivant pour une préfecture, À ta fidélité l’offrir au premier jour . . . TRUFFALDIN. O Dieu! quelle justice! . . . et surtout quel amour! DRACONNET. Tu vois mon amitié, tu vois ma bienveillance; Mais je compte, à mon tour, sur ta reconnaissance: Feras-tu maintenant? . . . TRUFFALDIN. Tout comme il vous plaira! Je vote désormais tout ce que l’on voudra! Oui je vote . . . Quand même! DRACONNET. Ah! c’est comme il faut être; Mon petit Truffaldin, viens, embrasse ton maître! Mon ami, mon espoir . . . Je t’attends à dîner: ( A part avec triomphe.) Oh! que nous savons bien nous les acoquiner! NAPOLÉON ET TALMA: ÉLÉGIES NATIONALES NOUVELLES. Je ne suis plus enfant. . . Je ne suis plus enfant: trop lents pour mon envie, Déjà dix-sept printemps ont passé dans ma vie: Je possède une lyre; et cependant mes mains N’en tirent, dès long-temps, que des sons incertains...... Oh! quand viendra le jour où, libre de sa chaîne, Mon coeur ne verra plus la gloire, son amour, Aux songes de la nuit se montrer incertaine, Pour s’enfuir comme une ombre aux premiers feux du jour. Napoléon. Au milieu de la mer qui sépare deux mondes, Un rocher presque nu s’élève sur les ondes, Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil: C’est là que tant de gloire est par la mort frappée; Et l’on y voit un nom, une croix, une épée,.... Tous trois jetés sur un cercueil! Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire, Car naguère, semblable au bronze des combats, Qui marque tour-à-tour un triomphe, un trépas, Il annonça la mort, ainsi que la victoire: Dès qu’il retentissait comme un signal lointain, L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage, On volait à la gloire, on volait au carnage, Et les mères pressaient leurs enfans sur leur sein! La Croix, tant qu’il vécut, fut l’étoile des braves, C’était par ses nobles entraves Qu’il s’attachait des défenseurs; Elle rendit la France en grands hommes féconde; Et, quand elle éclatait au ciel et sur les coeurs, Dans ce nouveau soleil qu’il jeta sur le monde, L’oeil put distinguer trois couleurs. La voilà, cette illustre épée Qui fit le sort de cent combats: Que de fois dans le sang sa lame fut trempée! Qu’elle a moissonné de soldats! Le bras qui la portait fit un vaste ravage, Elle se reposa, quand ce bras fut lassé!.... Mais l’avide vautour, qu’attire le carnage, Sait dans quels lieux elle a passé! * Maintenant qu’il n’est plus, le fils de la victoire, Cessons, faibles mortels, d’outrager sa mémoire; Relevons ses lauriers trop long-temps avilis: Puisque de ses revers il a porté la peine, Oublions les erreurs du serf de Sainte-Hélène, En songeant aux exploits du héros d’Austerlitz! Il ne doit qu’à Dieu seul le compte de sa vie: Qui sait s’il ne fut pas plein de la seule envie D’attacher des lauriers à nos fiers étendards; Si ce n’est pas pour nous qu’il conquit la victoire, Et s’il ne rêva pas, au milieu des hasards, La gloire de la France, et non sa propre gloire? On dit qu’il fit le mal; mais les cruels destins Permettent-ils toujours le bien à la puissance? Qu’on a vu de ces rois, maudits par les humains, À qui le sot jaloux défendit la clémence! Souvent les noirs complots de quelques courtisans Font le crime d’un prince et l’effroi de la terre: Rois, chassez de vos coeurs ces monstres malfaisans; Il suffit d’un Séjan pour former un Tibère. Eh! quels rois bienfaiteurs n’a-t-il pas effacés? Que n’a-t-il pas tenté pour l’honneur de la France? À quel degré sublime il porta sa puissance! C’est par lui qu’elle a vu ses vainqueurs repoussés, Que ses armes partout ont porté sa mémoire, Que, des climats brûlants jusqu’aux climats glacés, Le nom de chaque plaine est un nom de victoire! Trop heureux s’il n’eût point passé le Rubicon: - Maintenant, il est là! - Que dis-je? Si la terre Ne garde ici de lui qu’une vaine poussière, À peine l’univers peut contenir son nom; Et ce nom, dont le bruit commandait au tonnerre, Est sur le coeur des rois demeuré comme un plomb! Car il fut un de ceux qui méprisent la vie, Qui, rois de l’avenir, survivent au trépas: Mortels, dignes du ciel, que le ciel nous envie! Mortels, que la mort frappe...., et n’anéantit pas! * Ile de l’Océan, salut à ton rivage: Le monde entier te doit un éternel hommage, Et les âges futurs un noble souvenir: Car les peuples puissants, qui t’ignoraient naguère, Comme un flot abaissé, rentreront dans la terre; Mais toi, ton nom déjà remplit tout l’avenir! Salut au noble chef, qui, lassé de combattre, Déposa sur tes bords le poids de sa grandeur: Il résista long-temps; mais il se vit abattre Par ceux qu’il dévorait des feux de sa splendeur; Ile de l’Océan, le voilà sans couronne! Son cercueil est obscur, comme fut son berceau; Tu n’as jamais connu ton trône..... Mais tu possèdes son tombeau! Son tombeau! Quel est-il? Sous une étroite pierre, En vain, l’on cherche un nom répété tant de fois: Celui du conquérant, qui n’est plus que poussière, Le nom du Dieu mortel, le nom du Roi des Rois...... C’est en d’autres pays qu’il gronde, Qu’il cause l’espoir ou le deuil . . . Il avait soulevé le monde, Il eût soulevé le cercueil! Les Bardes bien long-temps le rediront encore, Jusqu’à ce qu’un mortel, favorisé des cieux, Le chante sur un luth sonore Aussi bien qu’on chante les Dieux: Son travail serait difficile; Il faudrait qu’au Héros le chantre fût égal.... Car Homère n’a point rencontré de rival, Et n’avait célébré qu’Achille! Talma. O de quelle splendeur brillaient nos jours passés, Quand un autre soleil échauffait la patrie; Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés, Agitaient noblement leur tige refleurie! Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller: Notre avenir se décolore, Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore Tout l’éclat dont il dut briller. Sur un rocher désert notre grand capitaine Du poids de ses malheurs se sentit accablé; Et comme lui, plus tard, une plage lointaine Dévora David exilé! Que de gloire, que d’espérance On voit s’éteindre chaque jour! De la couronne de la France Que de fleurs tombent sans retour! Que de mortels de qui l’aurore Rayonna d’immortalité, Et dont ce siècle jeune encore Est déjà la postérité! Un regret plus profond nous a frappés naguère; Le modèle du citoyen, De notre liberté le plus digne soutien, Est descendu dans la poussière! - Mais encore une fois le sol s’est divisé: C’est une autre fosse qu’on ouvre; Près de la terre qui le couvre, Un nouveau tombeau s’est creusé! Qu’attend-il? Quelle autre victime Doit y descendre cette fois? - C’est cet interprète sublime Qui fit souvent parler les rois: À sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge L’homme se croyait transporté; Et dans sa voix, dans son visage, Vivait toute l’antiquité. Héros de la Grèce et de Rome, O vous, l’honneur des temps passés, Vous tombez avec le grand homme Qui vous a si bien retracés. Il meurt, ce flambeau de la scène Que long-temps son souffle anima: Pleurez, amants de Melpomène, Pleurez Talma! Pleurez Talma! Ah! chargez de lauriers la terre enorgueillie: Des lauriers, des lauriers encor; Français, la gloire et le génie Perdent leur plus riche trésor! Qui pourra jamais rendre une telle espérance Aux arts surpris et triomphants? Il faut des siècles à la France Pour produire de tels enfants. Nous ne l’entendrons plus! - Cet organe sublime Qui fit si bien parler le courage et le crime, Et pénétra nos coeurs de sentimens si beaux, S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux! Nous ne le verrons plus! - C’est en vain qu’au théâtre, Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre, Nous chercherons ce port si plein de majesté, Cette toge où vivait un air d’antiquité, Cet oeil étincelant d’une si noble flamme, Ces traits pleins d’énergie, où s’imprimait son âme, Cet organe brûlant, tant de fois entendu, Qui traînait après soi notre esprit suspendu..... Plus de Talma! - La scène, à tous les yeux déserte, D’inutiles acteurs en vain sera couverte; En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir...., Un vide y restera.... qui ne peut se remplir. Écoutez! Écoutez! Je crois entendre encore Les sublimes accents de cette voix sonore: Ici, Brutus aux yeux du public transporté Parle de la patrie et de la liberté; Germanicus trahi périt avec courage, Et Régulus s’écrie: À Carthage! À Carthage! Marius et Sylla rappellent par leurs traits Ceux d’un héros plus grand, cher encore aux Français; Marius indigné contre Rome conspire, Et César perd la vie en acceptant l’empire. D’Othello, d’Orosmane, objets de nos terreurs, Qu’il représente bien les jalouses fureurs! Que de rage dans leur sourire! Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire Une étonnante vérité! Rien de lui-même en lui ne reste, Ce n’est plus Talma . . ., c’est Oreste...., C’est Oreste ressuscité! - Et le voilà!!! - Pour lui la tombe s’est ouverte: La France maintenant peut mesurer sa perte! Elle voit son cercueil pour la dernière fois: Où le placera-t-on? Quelle noble demeure Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure? Va-t-il, comme Garrick, dans le tombeau des rois? - Non! le grand homme qui succombe Est, dit-on, digne de l’enfer; L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe Refusera ses pleurs . . . qui se vendent si cher. La Mort De Talma. O de quelle splendeur brillaient nos jours passés, Quand un autre soleil échauffait la patrie; Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés, Agitaient noblement leur tige refleurie! Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller: Notre avenir se décolore, Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore Tout l’éclat dont il dut briller. Sur un rocher désert notre grand capitaine Du poids de ses malheurs se sentit accablé; Et comme lui, plus tard, une plage lointaine Dévora David exilé! Que de gloire, que d’espérance On voit s’éteindre chaque jour! De la couronne de la France Que de fleurs tombent sans retour! Que de mortels de qui l’aurore Rayonna d’immortalité, Et dont ce siècle, jeune encore Est déjà la postérité! Un regret plus profond nous a frappés naguère; Le modèle du citoyen, De notre liberté le plus digne soutien, Est descendu dans la poussière! - Mais encore une fois le sol s’est divisé; C’est une autre fosse qu’on ouvre; Près de la terre qui le couvre, Un nouveau tombeau s’est creusé! Qu’attend-il? Quelle autre victime Doit y descendre cette fois? - C’est cet interprète sublime Qui fit souvent parler les rois: A sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge L’homme se croyait transporté, Et dans sa voix, dans son visage, Vivait toute l’antiquité. Héros de la Grèce et de Rome, O vous, l’honneur des temps passés, Vous tombez avec le grand homme Qui vous a si bien retracés. Il meurt, ce flambeau de la scène Que long-temps son souffle anima; Pleurez, amants de Melpomène, Pleurez Talma! Pleurez Talma! Ah! chargez de lauriers la terre enorgueillie; Des lauriers, des lauriers encor; Français, la gloire et le génie Perdent leur plus riche trésor! Qui pourra jamais rendre une telle espérance Aux arts surpris et triomphants? Il faut des siècles à la France Pour produire de tels enfants. Nous ne l’entendrons plus! - Cet organe sublime Qui fit si bien parler le courage et le crime, Et pénétra nos coeurs de sentiments si beaux, S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux! Nous ne le verrons plus! - C’est en vain qu’au théâtre, Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre, Nous chercherons ce port rempli de majesté, Cette toge où vivait un air d’antiquité, Cet oeil étincelant d’une si noble flamme, Ces traits pleins d’énergie où s’imprimait son ame, Cet organe brûlant, tant de fois entendu, Qui traînait après soi notre esprit suspendu..... Plus de Talma! - La scène, à tous les yeux déserte, D’inutiles acteurs en vain sera couverte; En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir, Un vide y restera qui ne peut se remplir. Écoutez! Écoutez! Je crois entendre encore Les sublimes accents de cette voix sonore: Ici, Brutus aux yeux du public transporté Parle de la patrie et de la liberté; Germanicus trahi périt avec courage, Et Regulus s’écrie: A Carthage! A Carthage! Marius et Sylla rappellent par leurs traits Ceux d’un héros plus grand, cher encore aux Français; Marius indigné contre Rome conspire, Et César perd la vie en acceptant l’empire. D’Otello, d’Orosmane, objets de nos terreurs, Qu’il représente bien les jalouses fureurs! Que de rage dans leur sourire! Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire Une étonnante vérité! Rien de lui-même en lui ne reste, Ce n’est plus Talma, c’est Oreste,.... C’est Oreste ressuscité! - Et le voilà!!! - Pour lui la tombe s’est ouverte; La France maintenant peut mesurer sa perte! Elle voit son cercueil pour la dernière fois: Où le placera-t-on? Quelle noble demeure Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure? Va-t-il, comme Garrick, dans le tombeau des rois? - Non! le grand homme qui succombe Est, dit-on, digne de l’enfer, L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe Refusera ses pleurs..... qui l’on paye si cher. Notes. (1) Idée tirée de Napoléon et la grande armée, par M. de Ségur. (2) Les tapis; les pelisses et les étoffes précieuses de Moscou. Notes. (3) Off all the trophies gather’d from the war What shall return? The conqueror’s broken car! CHILDE HAROLD, canto III. (4) ....Or a sword laid by Which eats into itself, and rusts ingloviously. LORD BYRON. 5) Celle des étrangers. (6) .... Dem alle Kaft seiner Seele in Thränen ausfließt. ZIMMERMANN, la Solitude, ch. III. (7) Les dernières paroles de Napoléon, furent: Mon Dieu et la Nation Française!.... Mon Fils! Tête armée!.... On ne sait ce que signifiaient ces derniers mots: Peu de temps après, on l’entendit s’écrier: France! France! (8) On dira qu’il est un peu hasardé d’appeler un cuisinier diplomate; mais qu’on écoute ce sixain, et on changera d’avis: Ce cuisinier est tout. En maître de la terre, Il tient dans ses poêlons et la paix et la guerre, Fricasse des laveurs, assaisonne un emploi, Aux postes importans ses ragoûts font élire, Et c’est lui qui peut vraiment dire: Place, messieurs; l’État, c’est moi! (9) Dans les grandes maisons, au lieu de mettre sur une invitation cette phrase banale: Il y aura violon, le bon ton est d’écrire: Il y aura conférence; ou bien! Il y aura sermon. Avant le bal, le prédicateur leste et pimpant prêche en minaudant un sermon sur les vanités du monde, ou tout autre sujet analogue à la circonstance. Les auditeurs gardent en entrant leurs manteaux ou leurs schals qui cachent des habits de bal. Le sermon fini, le théâtre change, et les pompes de Satan succèdent à la parole de Dieu. (10) Cette épître fut insérée dans le Mercure du 12 août 1826; elle annonçait un poème intitulé la Villéléide, qui ne parut pas, pour des raisons qu’il est aisé de deviner. (11) Le Cuisinier d’un grand homme avait paru avec le pseudonyme de Beuglant. (12) Historique. (13) « Quand j’aurai tâté le pouls à mon île, je te manderai s’il faut que tu viennes m’y joindre. » (Lettre de Sancho à sa femme). Source: http://www.poesies.net