Poésies Choisies. Par Georges Rodenbach. (1855-1898) TABLE DES MATIERES Préface. Le Coffret. Jardin D'Hiver. Béguinage Flamand. Vieux Quais. Dimanches. Du Silence. Souvenances. Temple Et Poète. Les Vierges. Préface. (Par Paul Charles Joseph Bourget 1852-1935.) Georges Rodenbach est né en 1855, à Tournai, d’une famille depuis longtemps dévouée aux lettres. Il fit ses études à Gand; puis, après une année de séjour à Paris, vint plaider au barreau de Bruxelles, tout en prenant une part très active au mouvement littéraire de la Jeune Belgique. L’oeuvre poétique de M. Rodenbach accuse trois manières assez distinctes. Son premier recueil, Les Tristesses (1879), n’a pas la forme savante et originale des suivants, mais, par la spontanéité, par la santé de l’inspiration, il garde son prix à côté d’eux. La Mer Élégante (1881) et L’Hiver Mondain (1884) marquent une étape nouvelle. « Les amateurs de poésie intime et de modernité -il y en a beaucoup en nous comptant, écrivait M. François Coppée - apprécieront fort La Mer Élégante, car c’est l’oeuvre d’un sentimental et d’un raffiné.» Toutefois, dans L’Hiver Mondain surtout, le sentiment n’allait pas sans affectation, ni le raffinement sans mièvrerie. On pouvait craindre que M. Rodenbach s’attardât aux séductions « poudrerizées» de cette «dolente Muse, au charme artificiel,» qu’il déclarait élire pour sienne. Heureusement, sa nature délicate, moins sensuelle que mystique, lui fit bientôt chercher pour ses mélancolies d’autres cadres que les boudoirs et les plages à la mode. Quittant le Kursaal d’Ostende pour les rues désertes de Bruges, oubliant les mondanités pour Van Eyck et Memling, il écrivit son maître-livre, La Jeunesse Blanche (1886), ou la pureté des nostalgies, ou la noblesse des inquiétudes, s’allient cette fois à la subtile science des vers. C’est là encore, et, depuis, dans une précieuse plaquette, Du Silence (1888), que M. Rodenbach s’est montré le poète par excellence des vieilles cités de Flandre, à demi dépeuplées, à demi- mortes, dont il semble avoir pénétré l’âme, tant il en a merveilleusement noté la paix et la tristesse d’agonie. Et chaque fois qu’alors, dans Béguinage, par exemple, il a dégagé son talent personnel et sain d’un excès de littérature acquise et morbide, ce modernisant a su trouver au fond de lui-même des accents de Primitif, ce poète de la Grâce énervée a su atteindre comme un autre à la forte et simple Beauté. Le Coffret. Ma mère, pour ses jours de deuil et de souci, Garde, dans un tiroir secret de sa commode, Un petit coffre en fer rouillé, de vieille mode, Et ne me l’a fait voir que deux fois jusqu’ici. Comme un cercueil, la boite est funèbre et massive, Et contient les cheveux de ses parents défunts, Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums, Qu’elle vient quelquefois baiser le soir, pensive! Quand sont mortes mes soeurs blondes, on l’a rouvert Pour y mettre des pleurs et deux boucles frisées! Hélas! nous ne gardions d’elles, chaînes brisées, Que ces deux anneaux d’or dans ce coffret de fer. Et toi, puisque tout front vers le tombeau se penche, Ô mère, quand viendra l’inévitable jour Où j’irai dans la boite enfermer à mon tour Un peu de tes cheveux..., que la mèche soit blanche!... Jardin D'Hiver. Le soir, lorsque la lune épand ses frissons bleus Et que des peaux de tigre et des tapis moelleux Assourdissent les pas dans la chambre de verre, Un grand jet d’eau sanglote au milieu de la serre, Comme s’il se plaignait élégiaquement De retomber toujours dans le bassin dormant Et de ne pas pouvoir, pour calmer sa rancune, Porter son baiser froid aux lèvres de la Lune! Béguinage Flamand. I Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs, Avec son rouge enclos, ses toits d’ardoises bleues Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs, S’étend dans la verdure et la paix des banlieues. Les pignons dentelés étagent leurs gradins Par où monte le Rêve aux lointains qui brunissent, Et des branches parfois, sur le mur des jardins, Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent. En fines lettres d’or chaque nom des couvents Sur les portes s’enroule autour des banderolles, Noms charmants chuchotes par la lèvre des vents: La maison de l’Amour, la maison des Corolles. Les fenêtres surtout sont comme des autels Où fleurissent toujours des géraniums roses, Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels, Comme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes. Fenêtres des couvents! attirantes le soir Avec leurs rideaux blancs, voiles de mariées Qu’on voudrait soulever dans un bruit d’encensoir Pour goûter vos baisers, lèvres appariées! Mais ces femmes sont là, le coeur pacifié, La chair morte, cousant dans l’exil de leurs chambres; Elles n’aiment que toi, pâle Crucifié, Et regardent le ciel par les trous de tes membres! Oh! le silence heureux de l’ouvroir aux grands murs, Où l’on entend à peine un bruit de banc qui bouge, Tandis qu’elles sont là, suivant de leurs yeux purs Le sable en ruisseaux blonds sur le pavement rouge. Oh! le bonheur muet des vierges s’assemblant! Et comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu’elles ne peuvent plus manier que du blanc, Elles brodent du linge ou font de la dentelle. C’est un charme imprévu de leur dire « ma soeur » Et de voir la pâleur de leur teint diaphane Avec un pointillé de taches de rousseur Comme un camélia d’un blanc mat qui se fane. Rien d’impur n’a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme un vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s’ouvrir, des lèvres éternelles! II Cependant quand le soir douloureux est défunt, La cloche lentement les appelle à compiles Comme si leur prière était le seul parfum Qui pût consoler Dieu dans ses mélancolies! Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos, Avec des glissements de cygne dans l’eau morte. Elles mettent un voile à longs plis; le secret De leur âme s’épanche à la lueur des cierges; Et, quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait Voirie Seigneur marcher dans un Jardin de Vierges! III Et l’élan de l’extase est si contagieux, Et le coeur à prier si bien se tranquillise, Que plus d’une, pendant les soirs religieux, L’été, répète encor les Avé de l’église; Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux, Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles, Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles! Vieux Quais. Il est une heure exquise, à l’approche des soirs, Quand le ciel est empli de processions roses Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs. Alors tout s’avivant sous les lueurs décrues Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur, Un charme se révèle aux yeux las du songeur: Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues. Façades en relief, vitraux coloriés, Bandes d’Amours, captifs dans le deuil des cartouches, Femmes dont la poussière a défleuri les bouches, Fleurs de pierre égayant les murs historiés. Le gothique noirci des pignons se décalque En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau, Et la lune se lève au milieu d’un halo Comme une lampe d’or sur un grand catafalque. Oh! les vieux quais dormants dans le soir solennel, Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre Les baisers et l’adieu glacé de la rivière Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel. Oh! les canaux bleuis à l’heure où l’on allume Les lanternes, canaux regardés des amants Qui devant l’eau qui passe échangent des serments En entendant gémir des cloches dans la brume. Tout agonise et tour se tait: on n’entend plus Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure, Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus! Et l’on devine au loin le musicien sombre, Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits; La tristesse du soir a passé dans ses doigts, Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre. Dimanches. Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver, Dans l’assoupissement des villes de province, Où quelque girouette inconsolable grince Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer! Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse! De très rares passants s’en vont sur les trottoirs: Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs, Béguines revenant des saluts de paroisse. Des visages de femme ennuyés sont collés Aux carreaux, contemplant le vide et le silence, Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence, Achèvent de mourir sur les châssis voilés. Et par l’écanement des rideaux de fenêtres Dans les salons des grands hôtels patriciens On peut voir sur des fonds de gobelins anciens, Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres, En fraise de dentelle, en pourpoint de velours, Avec leur blason peint dans un coin de la toile, Qui regardent au loin s’allumer une étoile le dormir dans des silences lourds. Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes; Le Moyen-Âge mort se réfugie en eux! C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux réfugie aussi dans les tristes lanternes. Ô lanternes, gardant le souvenir du feu, Le souvenir de la lumière disparue, Si tristes dans le vide et le deuil de la rue Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu. Et voici que soudain les cloches agitées Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil, Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil Descendent lentement comme des pelletées! Du Silence. I Ah! vous êtes mes soeurs, les âmes qui vivez Dans ce doux nonchaloir des rêves mi-rêvés Parmi l’isolement léthargique des villes Qui somnolent au long des rivières débiles; Âmes dont le silence est une piété, Âmes à qui le bruit fait mal; dont l’amour n’aime Que ce qui pouvait être et n’aura pas été; Mystiques refectés d’hostie et de saint-chrême; Solitaires de qui la jeunesse rêva Un départ fabuleux vers quelque ville immense, Dont le songe à présent sur l’eau pâle s’en va, L’eau pâle qui s’allonge en chemins de silence... Et vous êtes mes soeurs, âmes des bons reclus Et novices du ciel chez les Visitandines, Âmes comme des fleurs et comme des sourdines Autour de qui vont s’enroulant les angélus Comme autour des rouets la douceur de la laine! Et vous aussi, mes soeurs, vous qui n’êtes en peine Que d’un long chapelet bénit à dépêcher En un doux béguinage à l’ombre d’un clocher, Oh! vous, mes Soeurs - car c’est ce cher nom que l’Église M’enseigne à vous donner, ô mes soeurs en douceurs, Dans ce halo de linge où le front s’angélise, Oh! vous, qui m’êtes plus que pour d’autres des soeurs Chastes dans votre robe à plis qui se balance, Ô vous, mes soeurs en Notre Mère, le Silence! II En province, dans la langueur matutinale, Tinte le carillon, tinte dans la douceur De l’aube qui regarde avec des yeux de soeur, Tinte le carillon, - et sa musique pâle S’effeuille fleur à fleur sur les toits d’alentour, Et sur les escaliers des pignons noirs s’effeuille Comme un bouquet de sons mouillés que le vent cueille; Musique du matin qui tombe de la tour, Qui tombe de très loin en guirlandes fanées, Qui tombe de Naguère en invisibles lis, En pétales si lents, si froids et si pâlis, Qu’ils semblent s’effeuiller du front mort des Années! Souvenances. Tel soir fané, telle heure éphémère suscite Aux miroirs de mes yeux les souvenirs d’un site - Sites recomposés qu’on eût dit oubliés! - D’un canal mort avec deux rangs de peupliers Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres. Décor d’une prairie où de bêlantes chèvres S’appellent l’une l’une avec des voix aussi Blanches comme leur laine et d’un air si transi... Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade, Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade Où chaque feu miré se délaye en halo, Fragile et fugitif paysage de l’eau Qui sous un heurt de vent tout à coup s’évapore Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore. Sites instantanés, comme à peine rêvés, En contours immortels je les ai conservés Et je les porte en moi depuis combien d’années! Seul un ciel identique en nuances fanées, Triste comme celui qui me les faisait voir, Les a ressuscites de moi-même ce soir! Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages Revivent dans mon coeur de souffrants paysages. Temple Et Poète. Sonnet. Voyez! l’ombre s’étend sur les ailes du soir: Le vieux temple, paré de dentelles gothiques, S’enfonce dans la brume, et comme un spectre noir Seul, l’aveugle gémit près des saints des portiques. Tout est sombre, et pourtant, sous les arceaux antiques, Dans les stalles du choeur, les prêtres vont s’asseoir; L’autel brille, et tressaille aux rumeurs des cantiques Qui frôlent dans leur vol l’urne de l’encensoir! Toi, poète, rêvant sur les chemins des villes, Où les doutes moqueurs et les hontes serviles Couvrent tes rêves d*or d’un long voile de deuil, Ton front est triste et froid comme un temple de pierre, Mais ton coeur, pour tous ceux qui franchissent son seuil, Est rempli de parfums, de chants et de lumière! Les Vierges. (1895) Les Vierges attendent au seuil de la Vie. Elles vont prendre part à la Vie. Celle-ci paraît splendide devant elles, et comme en or. Il y a l’or jaune du blé mûr. Il y a aussi l’or rouge du soleil. Les cheveux des Vierges leur servent de raccord. Ils réconcilient en eux ce jaune de la terre et ce jaune du ciel. Harmonie parfaite: les Vierges font encore partie du paysage. Les Vierges sont un peu inquiètes au bord de la vie, qui leur apparaît immense - d’être inconnue. Encore si on pouvait partir et entrer dans la vie en marchant au hasard. Mais il y a des chemins devant soi.? Et, dès la première minute, il faut choisir. Les Vierges sont en émoi. Elles voudraient aller partout, être à la fois dans tous les chemins. Comment s’orienter? Les chemins sont nombreux et compliqués comme le sont les lignes de leurs mains. De quelle façon débrouiller l’écheveau des chemins? Elles reconnaissent bien, dans la paume, leur destinée; mais quelle est, parmi les routes au loin, la route qui correspond à la ligne du bonheur dans leur main? Les Vierges sont parties, moirées de l’ombre des feuilles, marchant à la recherche de leur Destinée. Chacune a pris le premier chemin qui s’ouvrait devant elle. Ne s’est-elle pas trompée? Il y a tant de chemins! Le vieux visage de la Terre a tant de rides. Pourtant il n’y a qu’un seul chemin, qui conduise au bonheur. Donc toutes vont, allègres et fardées de jeune pudeur. L’une se rit à elle -même dans les vasques des jets d’eau qui, le soir, baisseront - comme des lampes. L’autre se hâte. Elle cherche à l’horizon ce qu’elle attend et qu’elle ignore. Où les conduisent les routes muettes? Est-ce qu’elles chemineront longtemps seules? Peut-être qu’elles chemineront toujours seules. Chaque Vierge a frissonné dans son âme. Et pourtant elles poursuivent leur marche, heureuses de la vie inconnue et des mystérieux chemins qui, du moins, finissent ailleurs Telle, qui est née sous l’influence de la lune, cherche moins sa destinée dans la vie que dans les livres. Elle ne communie pas avec la Nature. L’azur, les arbres, les eaux naturelles, lui semblent brutaux. Elle ne les aime que réfléchis dans les miroirs. Or, dans les livres aussi, on voit les choses comme en reflets. Charme de l’artificiel! Voluptueuse langueur du mensonge et du songe! La Vierge, dans les livres, rêve la vie, a l’amour de l’amour Ce n’est pas un bonheur défini, et comme linéaire, dont elle jouit; ce n’est pas un amant délicieux, mais toujours égal à lui- même, qu’elle obtient. Elle s’identifie avec toutes celles qu’on aime; elle Rodenbach - Les Vierges, 1895.djvu émigré dans un Univers de joie sublimée. Dangereux mirage! Qu’est-ce qu’elle fera quand elle con- frontera ensuite la vie avec les livres?? Elle sera comme celle qui a voulu vivre seule dans une île, car c’est la mer qui flotte dans le blanc des pages.? Les Vierges, par les innombrables chemins, sont arrivées près des beaux arbres, où pendent les fruits de vie. Ce sont celles qui restèrent dans la Nature et se trouvent pareilles à tout ce qui est florissant sous le soleil. Aussi leurs gestes ont des inflexions selon les branches. Leurs seins qui mûrissent se copient en silence sur les pommes dures. C’est toujours la scène du vieil Éden qui recommence: « Mange! tu seras semblable à Dieu! »? Ô tronc de la tentation! Arbre de la science amère qu’est le corps de la femme! Verger de Vierges qui, elles aussi, vont laisser cueillir leurs fruits de chair! La belle aventure de la jeunesse s’achève comme un voyage. Les Vierges ont abouti chacune au paysage de leur destinée. Naguère, elles se trouvaient ressemblantes avec tous les sites. Leur oeil était jumeau des fleurs de toutes les berges. Tous les échos étaient au diapason de leur voix. Maintenant chacune, devenue Épouse, s’est réalisée soi-même, en n’étant plus à l’unisson qu’avec un site unique, sur lequel, résignée, elle se modèle. Tous les chemins parcourus - et quelle oublie - sont devenus les rides de son visage. Mais elle est quiète, néanmoins, assise en un fauteuil, à regarder la maison où sa vie s’est bornée, une vie à peine accidentée, comme est le terrain, tout autour L’âme enfin est d’accord avec le paysage. Source: http://www.poesies.net