Les Tristesses. (1879) Par Georges Rodenbach. (1855-1898) «Comment es-tu si triste au milieu de la commune joie? -Parmi tout votre bruit, tout votre tumulte, vous ne pouvez comprendre ce qui fait mon tourment... -Alors, relève-toi, jeune homme! A ton âge, on a des forces et du courage pour acquérir. -Oh! non, je ne puis l’acquérir! ce qui me manque est trop loin de moi... C’est quelque chose d’aussi élevé, d’aussi beau que les étoiles du ciel!» Goethe TABLE DES MATIERES. La Naissance Du Poète. Le Coffret. Les Absentes. L'Oubli. Nocturne. Aux Mères Qui Battent Leurs Enfants. Tristesses De L'Amour. Aux Vêpres. Défaillance. L'Antiquaire. Promenade Automnale. Les Femmes Tristes. Infamie Eternelle. Un Duo. Les Enfants. Les Lions. Cellules Et Salons. Muet! Epithalame. Récompense. Petit-Pierre. Rencontre. Roses D'Antan. L'Infini. La Soif. Lacrymæ Rerum. La Naissance Du Poète. A Théodore de Banville. L’enfant-poète, au seuil de ses jours, entendit Une voix frémissante et sombre qui lui dit: « Tu souffriras! Ta mère en larmes va maudire La nuit où son amour a conçu son martyre, Quand elle te verra, déjà pâle et rêveur, Mordre en pleurant son sein comme un fruit sans saveur! Enfant, tu laisseras les enfants de ton âge Rire, chanter, courir, égayer le ménage, Grimper sur les genoux des parents, chaque soir, Lorsqu’autour d’un bon feu d’hiver on vient s’asseoir; Et toi, venant de naître et déjà prompt à vivre, Tu liras, dans un coin de la chambre, un vieux livre Dont le récit touchant fera perler tes pleurs Sur les feuilles jaunis où sèchent quelques fleurs!... Homme, tu chercheras avec une âpre envie Le côté douloureux des choses de la vie, Ne voyant dans les flots grondants que des récifs, Et sous les arbres verts arrondis en massifs Que des caveaux veillés par des croix sépulcrales!... Ton coeur, comme le sourd tocsin des cathédrales, Ebranlant la charpente osseuse de ton corps, Jettera dans les vents ses lugubres accords; Mais la foule, aimant mieux les folles sonneries Dont de vils histrions parsèment leurs féeries, N’entendra même pas ta voix dans ces rumeurs!... Alors, las de pousser d’inutiles clameurs, Tu quitteras la foule, exilé volontaire, Et, comme le banni qui marche solitaire Sur le sable brûlant traîne l’ombre après lui, Tu traîneras partout un incurable ennui. Le silence calmant des grands bois, pour une heure Peut-être apaisera la plainte intérieure, Mais elle renaîtra, le soir, quand les sillons S’empliront du cri-cri douloureux des grillons, Et que le soleil rouge et flambant de lumières, Jetant sur les petits carreaux verts des chaumières Une lueur qui semble une larme de sang, Drapera dans la nuit son spectre éblouissant!... Comme lui tu verras mourir tes rêves roses; Tu sentiras en toi la tristesse des choses Descendre; les épis blonds et lourds de sommeil Gronderont vaguement comme un manteau vermeil Que le vent orageux froisse au choc de son aile; L’eau fuira dans les joncs d’une fuite éternelle Blanche comme ton rêve et vague comme lui!... Et quand la lune au ciel vespéral aura lui Avec ce fin sourire indulgent des aïeules, Si tu vois, le long des buissons ou près des meules, De jeunes amoureux s’embrasser en chantant, Tu sentiras toi-même un désir irritant De serrer dans tes bras d’incomparables vierges Qui se consumeraient pour toi comme des cierges!... Ainsi tu formeras des rêves infinis: Et, comme un jeune enfant,? ayant cherché des nids Avec une ardeur folle aux arbres des prairies,? Laisse les oeufs brisés sur les herbes fleuries, Toi-même, abandonnant ce que tu peux saisir, Tu poursuivras partout ton idéal désir Et tu resteras triste en comparant sans trêve Au bonheur qu’on atteint le bonheur que l’on rêve!... Tu vivras peu: ton coeur se fera ton bourreau Car la lame tranchante use vite un fourreau; Comme un bohémien, tu courras dans la vie, Et les passants naïfs te porteront envie, Sans même soupçonner un moment que les fleurs Dont s’orne ta guitare ont coûté tant de pleurs, Et que tous ces beaux vers qui chantent sur tes lèvres Chaque jour, sont éclos chaque nuit dans les fièvres, Et qu’il te faut frapper ton coeur comme un rocher Pour que cette eau sanglante en puisse s’épancher! Partout tu chercheras l’impalpable chimère, Exilé comme Dante, aveugle comme Homère, Sans qu’on voie à ton front où les anges l’ont lu Le signe dont Dieu marque en naissant chaque élu!... Tu mendieras ton pain, si tu nais sans fortune, Sans qu’on te donne plus? tant la plainte importune? Qu’à ces mornes vieillards qui sur les grands chemins Font chanter un vieil orgue avec leurs vieilles mains. Enfin si ta voix gronde ainsi qu’une marée, Indomptable comme elle, et comme elle éplorée; Si, malgré tes parents fiers et pourtant craintifs, Tu fais chanter, pareils à des ramiers plaintifs, Ces poèmes ailés que recueillent les âmes, Tu verras tout à coup des envieux infâmes Te suivre, te railler, et comme des corbeaux Dépecer ta pensée et la mettre en lambeaux. Jalousant ton essor vainqueur dans les espaces, Ils perceront ta chair de leurs ongles rapaces Pour mieux te retenir dans la boue auprès d’eux!... Et toi, tu porteras, comme un goitre hideux, Cet amas de jaloux rongeant tes flancs robustes Jusqu’au jour où ton corps, sous de pâles arbustes, Dormira dans le marbre ignoré d’un tombeau!... Voilà ton sort!... Mais Dieu, pour le rendre plus beau, T’a mis au fond du coeur le don de poésie: Tous les objets viendront, selon ta fantaisie, Comme des papillons te colorer les doigts, Est-ce assez? réponds-moi maintenant, car tu dois A ton gré décider de ta vie inquiète... » Et l’enfant répondit: « Je veux être poète!... » Le Coffret. A ma mère. Ma mère, pour ses jours de deuil et de souci, Garde dans un tiroir secret de sa commode Un petit coffre en fer rouillé, de vieille mode, Et ne me l’a fait voir que deux fois jusqu’ici. Comme un cercueil, la boîte est funèbre et massive, Et contient les cheveux de ses parents défunts, Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums, Qu’elle vient quelquefois baiser le soir, pensive! Quand sont mortes mes soeurs blondes, on l’a rouvert Pour y mettre des pleurs? et deux boucles frisées! Hélas! nous ne gardions d’elles, chaînes brisées, Que ces deux anneaux d’or dans ce coffret de fer. Et toi, puisque ton front vers le tombeau se penche, Ô mère, quand viendra l’inévitable jour Où j’irai dans la boîte enfermer à mon tour Un peu de tes cheveux... que la mèche soit blanche!... Les Absentes. A ma soeur Marie. I Le soir, quand je m’en vais tout seul le long des rues, Vers les faubourgs, pour voir le soleil se coucher. Je sens autour de moi mes deux soeurs disparues Comme des oiseaux blancs autour d’un noir clocher. Et j’en rêve avec plus de tendresse et de force, Car le temps ne peut rien si le culte est fervent; Comme il advient des noms gravés sur une écorce Toujours leur souvenir pénètre plus avant. Quand nous étions petits, quelle chaude atmosphère Nos haleines d’enfants soufflaient sur le foyer; Tout semblait rajeunir rien qu’à nous laisser faire, Rien qu’à nous voir joyeux tout semblait s’égayer!... Dans le jardin étroit nous nous roulions sur l’herbe Avec le vieux griffon que son collier gênait; Et nous formions un groupe adorable et superbe Sous le grand soleil d’or qui nous illuminait. Et quand nous rentrions dans la maison, la mère Grondait d’avoir sali le propre tablier, Mais pas fort... et bientôt s’apaisait sa colère, Car nos tendres baisers lui faisaient oublier!... Elle aimait de nous voir coquets, et les dimanches, Pour aller aux concerts, les petites mettaient Des robes en tissu léger, à courtes manches, Et des chapeaux de paille où des rubans flottaient. Sous les yeux des parents qui marchaient en arrière Nous allions tous les trois nous tenant par la main; Et parfois un vieux prêtre, en fermant son bréviaire, Souriait de nous voir si beaux dans son chemin. Et l’on se retournait vers nous en promenade, Et les oiseaux, perchés sur des rameaux dormants, Adoucissaient dans l’air du soir leur sérénade, Voyant la mère heureuse et les enfants charmants!... II Elles avaient grandi belles, rieuses, fraîches Sous leurs longs cheveux blonds flottant comme un drapeau, Et sur leur joue en fleur tel qu’un duvet de pêches Un sang rose et vermeil frémissait sous la peau. Dans leur grands cols brodés et leurs fines guipures Comme en un cadre étroit, leur profil aminci Se détachait, pareil à ces têtes si pures Que met dans ses tableaux Léonard de Vinci. Tout riait, tout chantait, tout s’ouvrait devant elles, Et déjà leurs parents rêvaient du jour béni Où dans le chaste élan des amours immortelles Elles s’envoleraient aussi pour faire leu nid. Mais soudain la pâleur horrible des phtisiques Comme un masque de chaux se posa sur leurs fronts, Et leurs doigts ivoirins cessèrent leurs musiques, Car les oiseaux fuient l’arbre au bruit des bûcherons... Je me rappelle tout: les douleurs successives, Et les déchirements nocturnes de la toux, Et les tristes regards qu’elles jetaient, pensives, A travers les carreaux sur le ciel clair et doux. Je mes souviens encor des dernières sorties Au soleil, dans un châle épais, à petits pas, Quand leur visage avait la blancheur des hosties Et qu’elles se mouraient en ne s’en doutant pas!... Car elles s’attachaient plus fort à l’existence, Ne croyant pas qu’on meurt quand on n’a pas vingt ans, Et qu’on a le coeur bon, et le désir intense De vivre dans la joie et les fleurs du printemps. Je me rappelle aussi les suprêmes journées: Le sang rouge craché sur la neige des draps, Et derrière le lit les deux Soeurs inclinées Qui leur tenaient la tête et se parlaient tout bas... Enfin les oraisons et les cierges funèbres, Quand l’agonie affreuse et lente a commencé, Jusqu’à ce qu’un grand râle au milieu des ténèbres, Portant leurs âmes à Dieu, sur nos fronts fût passé!... Puis on les étendit dans de fraîches toilettes Au milieu d’un salon qu’une lampe étoilait; On entoura leurs fronts de pâles violettes Et l’on mit dans leurs mains un petit chapelet. C’était si désolant cette exquise parure De blanche fiancée au fond du salon noir Que nous mettions notre oeil au trou de la serrure, N’osant pas pénétrer, mais voulant les revoir!... Le jour où leurs cercueils allèrent aux absoutes Parmi les chants de l’orgue et des enfants de choeur, Le soleil tamisait par les vitraux des voûtes Son or sur le suaire avec un air moqueur. Et lorsque le cortège en deuil passa les portes Du cimetière empli de fleurs et de soleil, Les oiseaux paraissaient surpris de voir des mortes Quand tout chantait ainsi dans l’éclat du réveil!... On posa les cercueils devant la fosse ouverte, Et le prêtre en surplis chanta l’adieu final Auquel le fossoyeur, tendant la branche verte, Répondit d’un ton triste et d’un air machinal. Enfin on fit glisser dans la tombe apprêtée La bière qui rendit un affreux grincement; Et chacun à son tour jeta sa pelletée Et la terre roula lentement, sourdement... III Mon dieu! c’était pourtant une chose inutile, Prendre ces deux enfants à leur petit foyer; A quoi peut-il servir que le champ soit fertile Lorsqu’un seul coup de vent doit tout y balayer?... C’était bien peu pour vous les laisser vivre et croître! Et si vous désiriez les voir à vos genoux, Vous aviez le couvent et vous aviez le cloître Qui nous les conservaient en les prenant pour vous!... Car c’est triste mourir aux portes de la vie Qui s’ouvre ainsi qu’un temple immense et parfumé, Où l’amour sur sa croix comme un dieu vous convie Et tomber sur le seuil sans même avoir aimé. C’est triste s’endormir dans les mélancolies D’un matin qui promet de si doux lendemains, Et s’éloigner du bord comme des Ophélies En n’ayant que des fleurs de printemps dans les mains!... Mais c’est plus triste encore abandonner la mère Glacée avant la mort et vieille avant le temps, Qui caressait déjà cette folle chimère De rajeunir avec ses filles de vingt ans!... Seigneur! c’est une loi cruelle, à ce qu’il semble, De prendre ses enfants à celle qui les fit, Et qui croit, dans l’asile où son coeur les rassemble, Que pour les conserver son seul amour suffit. Soit! il faut que tout passe et que tout s’engloutisse!... Mais on laisse grandir les arbres dans les bois; Et c’est la loi du moins conforme à la justice Que l’on meure à son tour et pas à votre choix!... C’est la loi de raison que les enfants survivent, Et qu’aussi les parents, s’ils sont devenus vieux, Résignés, fassent place à d’autres qui les suivent Et qui prendront leur âme en leur fermant les yeux! Mais ces morts de vingt ans qu’on couche sous les pierres Vous détachent souvent bien des âmes, Seigneur! On ne voit plus le ciel, des pleurs dans les paupières; On ne croit plus à Dieu quand on vit sans bonheur!... IV Seigneur! que vous importe!...il faut que l’homme souffre Et se trempe le coeur à se désespérer; Car si lugubre et si profond que soit le gouffre Votre impassible front vient encor s’y mirer!... Vous semblez accomplir plus d’un sombre mystère En dépeuplant ainsi nos coeurs et nos maisons; Mais il vaut mieux plier les genoux et se taire Et surmonter de croix les tertres des gazons. Puisqu’au lieu des deux soeurs qui mouraient, votre grâce Fit qu’un dernier enfant soit venu nous charmer; De l’une elle a l’esprit, de l’autre elle a la grâce, Et nous pouvons encore en elle les aimer!... Nous l’aimons donc pour trois, la dernière venue! Comprenant aujourd’hui le même plan profond Qui règle la clarté du coeur et de la nue: Quand le soleil paraît, les étoiles s’en vont! L’Oubli. J’avais vu? l’an dernier? au fond d’un cimetière Une petite tombe étroite et toute entière Recouverte de fleurs qui s’effeuillaient au vent. C’était le jour des Morts et la foule en rêvant Sentait près des défunts combien la vie est vaine. Tout était blanc sur ce tombeau; pas une veine Dans le marbre caché sous un amas tremblant De roses, de jasmins, de lis; tout était blanc. On eût dit qu’en partant vers la voûte éternelle La morte comme un cygne avait ouvert son aile Et perdu son duvet au bord de ce chemin. En écartant un peu les bouquets de la main Je lus qu’elle était morte à peine fiancée; Et je compris alors cette exquise pensée D’un triste amant, perdu là-bas dans l’horizon, Qui le matin, quittant sa funèbre maison, Sans doute était venu couvrir sa bien-aimée De ce voile de neige épaisse et parfumée Que la pluie automnale avait mouillé de pleurs... Je viens d’aller revoir la tombe...elle est sans fleurs. Nocturne. On a des jours faits d’ombre et de mélancolie Et d’inexprimable dégoût, Où le coeur se repaît du passé qu’on oublie Comme d’un fruit perdu dont on garde le goût. Un sang vif et fiévreux vous bat contre les tempes: Comme une mer sur des galets; On trouve dans son coeur à peine quelques lampes: C’est la chambre funèbre où sont clos les volets; C’est la chambre où, dans l’ombre, en mystiques toilettes Dorment tous nos espoirs brisés; Gardant sur le rigide aspect de leurs squelettes La forme et le parfum de nos anciens baisers. On a de ces jours noirs où l’on reprend la route Qu’on avait suivie au printemps, Quand les rameaux fleuris s’arrondissaient en voûte Et que le vieux soleil riait à nos vingt ans!... Les buissons sont moins verts, les brises sont plus fraîches Les lointains moins ensoleillés; Et comme l’arbre voit danser ses feuilles sèches, Le coeur voit tournoyer ses rêves effeuillés! On doute; on prend pitié des extases anciennes Quand on priait à deux genoux, Dans l’églises où flottaient les voix musiciennes Des enfants du lutrin aux profils blonds et doux. On rêve des amours naïves de cousine, Des mains chaudes qu’on se pressait, Quand elle s’asseyait à la place voisine Montrant deux seins de neige au fond de son corset. On revit ces matins de jeunesse et de fièvres Où, tenant une femme au bras, On se sentait frémir des ailes sur les lèvres Pour dire de doux mots qu’on ne comprenait pas!... On songe au calme exquis du foyer, à sa mère Blanche dans un grand fauteuil noir; Au temps où l’on n’avait pas vu fuir la chimère Comme une lampe errante aux vitres d’un manoir, Quand on venait le soir lire et causer près d’elle, Et tendre son front à sa main Pour qu’elle s’y posât avec un doux bruit d’aile, Et vous fit retrouver l’espoir du lendemain!... On reprend peu à peu les lointaines années Dont on se souvient à moitié; Et l’on cherche un parfum à ces roses fanées Qu’on aurait dû jeter loin de soi sans pitié!... O les rêves d’amour! ô les rêves de gloire! Débris qu’apporte le reflux; Tu te tais à jamais, double clavier d’ivoire, Quand la jeunesse aux doigts légers n’y touche plus!... Puis on a tout à coup des soubresauts farouches, Et l’on est pris d’un tel ennui Qu’on voudrait que la Mort glaçât toutes les bouches Et fermât tous les yeux dans une immense nuit. Voyant les coeurs si faux et les âmes si viles, On voudrait,? fuyant pour jamais, Loin des clameurs, loin des trahisons, loin des villes,? Vivre à voir les oiseaux passer, sur les sommets!... On voudrait la siffler, la comédie humaine, Et brusquement s’en retirer, Voyant que chacun porte un masque, et se démène Pour vivre, sans songer que vivre c’est pleurer!... On voudrait se coucher, l’été, lorsque tout brille, Dans un calme petit caveau, Où les parents viendraient remplacer sur la grille Les vieux bouquets par un bouquet nouveau!... On voudrait soudain déployer sa tunique Au vent, dans les lointains rougis; Et chevaucher avec le Géant satanique Pour vivre? nouveau Faust? sa nuit de Walpurgis!... Et se gorger de vins, et se gorger de viandes, Sous la clarté des torses nus Qui s’entremêleraient, ainsi que des guirlandes, Pour vous faire mourir en spasmes inconnus. Puis après ces accès de spleen et de colère L’homme se résigne, et s’unit A ce mystérieux calme crépusculaire De l’oubli qui commence et du jour qui finit. On dirait d’un condor, aux allures hautaines Dans sa cage au treillis tordu, Qui rêve par moments des montagnes lointaines, Et voudrait s’envoler dans les vents, éperdu!... Il ouvre alors ses deux ailes, se met en garde Et se débat dans sa prison, Mais, vaincu par la lutte, il se calme et regarde Le grand soleil qui tombe au bout de l’horizon!... Aux Mères Qui Battent Leurs Enfants. Mères, ne battez pas vos enfants; laissez-les Courir dans la demeure indulgente, et poursuivre Cet idéal de bruit qui les grise, et qui livre Aux caprices du vent leurs cheveux débouclés. Aux portes de leurs coeurs ne brisez pas les clés!... S’étourdir, trébucher, salir, pour eux c’est vivre; Car parmi ces rieurs plus d’un est encore ivre Du paradis tout bleu dont ils sont exilés!... Les enfants n’aiment plus les parents qui se fâchent, Et leurs petits bras blancs lentement se détachent De leur cou, comme un fruit quand l’arbre est secoué. C’est mal couper ainsi les ailes aux colombes, C’est mal faire pleurer après qu’on a joué: Laissez-leur donc leurs pleurs pour en mouiller vos tombes. Tristesses De L'Amour. I Qui de nous, jeune encore et naïf, n’a connu L’inexplicable émoi d’un amour ingénu Qui s’éveille au milieu d’un riant paysage? Je le revois toujours le pâle et doux visage De celle qui m’aima d’un amour si profond. Nous n’avions que vingt ans tous les deux; c’était au fond D’un hameau du pays flamand, presque à l’automne: Chaque matin, quittant le hameau monotone En bandes, nous allions courir le long des blés. Elle et moi, nous restions en arrière, troublés De nous voir ainsi seuls dans la grande Nature. Nous marchions sans savoir comment, à l’aventure; Ses doigts pressés les miens et nous causions très peu; La brise se jouait dans son fin jupon bleu Et découvrait le bout de sa bottine noire ... Que dirai-je encor?... C’est l’éternelle histoire Des amants qui s’en vont dans les sentiers fleuris: Les premières rougeurs et les aveux surpris Quand on marche à pas lents, en se touchant l’épaule, Le long des buissons verts dont la branche vous frôle; Les fossés où l’on trempe en frissonnant la main, Les petits ponts de bois qu’on rencontre en chemin Et sur lesquels on marche en se tenant ensemble; Le rire peu fréquent, mais si joyeux qu’il semble Dans sa vibration égayer les échos; Les jeux dans les bluets et les coquelicots; Les papillons qu’on chasse et les bouquets qu’on cueille; La chaumière où le vieux paysan vous accueille Avec un geste gauche en ôtant son bonnet; La tasse de lait chaud qu’on boit et qui vous met Sur la lèvre qui rit ses fines perles blanches; Puis enfin le retour attendri sous les branches -Avec tous les amis qu’on rejoint à regret - Vers la maison de l’hôte où le dîner est prêt!... Je me rappelle tous les détails de l’idylle: La barque que l’on prenait pour tourner le coin d’île, Les longs regards furtifs dans l’ombre du sentier, Les serrements de main devant le bénitier De la petite église, et ma douce querelle Pour lui prendre son châle ou porter son ombrelle; Puis ce jour de dimanche, oublié maintenant, Où tout joyeux, assis à sa gauche, en dînant, Je lui glissai des mots discrets, presque à voix basse. Après dîner, on fit quelques tours de la place, Et moi, déjà charmé, je lui tendis mon bras Qu’elle, naïve encor, me prit sans embarras. Nous allions deux à deux le long des terrains vagues Où des enfants criaient en enfilant des bagues Sur les chevaux de bois qu’un vieux cheval poussait. Dans tous les cabarets la foule se pressait, Et, sous le jaune éclat d’un vieux quinquet qui brille, L’orgue de Barbarie invitait au quadrille. C’était le soir: le ciel fleurissait à son tour, Et la nuit descendait plus belle que le jour!... Elle, réglant son pas sur ma marche très lente, Appuyait à mon bras courbé sa main tremblante, Et me faisait l’aveu qu’en entendant ma voix Son coeur s’était ému dès la première fois Comme s’il rencontrait l’élu de sa jeunesse; Et moi je lui faisais à mon tour la promesse Que, l’aimant d’amour pur, je ne l’oublierais pas; Puis, pour mieux lui parler, ralentissant mon pas Et lui montrant du doigt la lune dans les branches: « Plus tard, -dis-je, -quand vous verrez ces clartés blanches « Songez: il m’aime encore et la regarde aussi!... Et voyant s’abaisser son grand oeil adouci Je lui causais tout bas d’un frais petit ménage En ville, et d’un chalet qu’on loue au voisinage; Du café qu’on prendrait au jardin, sur un banc Devant le gazon vert et tiède, au soir tombant; Du gai retour, avec de gros bouquets de roses, Et des printemps vermeils et des hivers moroses Où, le soir, je lirais quelque livre badin Tandis qu’elle, berçant notre dernier blondin, Dont les cheveux frisés trembleraient à son souffle, Chaufferait près du feu sa mignonne pantoufle!... II Aujourd’hui cet amour de jeunesse est défunt, Et nous n’en gardons plus qu’un vague et doux parfum; Car le grand destructeur des tendresses, l’absence, A flétri dans sa fleur ce rêve d’innocence, Et se parant toujours de joie et de rayons, La nature oubliera comme nous oublions, Sans qu’un vent triste sur notre éloignement pleure, Sans qu’une herbe se fane, ou sans qu’un oiseau meure De nous voir aujourd’hui séparés et vivants!... Que dis-je?... les moineaux dans les arbres mouvants, Gais sous le parasol ombreux de feuilles souples, Viendront chaque printemps se réunir par couples, Et les bois qu’une tiède ondée a rajeunis Par le chant des ruisseaux endormiront les landes, Dans les étangs viendront se mirer d’autres bandes; Les rameaux plus épais autour de chaque tronc Sous leur obscurité tranquille ombrageront Les amants au retour des kermesses prochaines, S’en allant deux à deux s’embrasser sous les chênes!... O vieux arbres des bois! oublieux comme nous, Devant lesquels jadis nous tombions à genoux Après avoir gravé sur votre écorce dure Nos noms déjà couverts de mousse et de verdure, Ne vous souvient-il plus de nos tressaillements Pour protéger ainsi tous les autres amants?... Pourquoi prêter encor votre ombre à leurs étreintes, Pourquoi laisser graver sur nos vagues empreintes Leurs deux noms que bientôt aussi vous oublierez?... Ils s’oublieront de même et seront séparés, Puisque le temps efface sous ses doigts de marbre Les amours dans le coeur et les lettres dur l’arbre! Ce n’est donc pas leur faute à ces amants ingrats S’ils ont -le coeur changé -désenlacé leurs bras, Et ce n’est pas ta faute à toi, grande Nature, Puisque c’est une loi sombre, implacable et dure Qui veut que tout s’oublie et passe peu à peu! III Mais l’oubli c’est peut-être un des bienfaits de Dieu: L’oubli, c’est le nuage au départ des colombes, C’est le gazon fleuri repoussant sur les tombes, C’est le mystérieux et morne apaisement Que la nuit sur le jour fait tomber lentement; Et l’oubli, c’est la main inconnue et sincère Qui détache les noeuds du coeur et les desserre Pour nous rendre la mort moins pénible à souffrir, De sorte qu’oublier c’est apprendre à mourir!... Aux Vêpres. Par les après-midi d’hiver mélancoliques Je vais parfois dans les vieux temples catholiques, Quand c’est un jour de fête et qu’ils sont bien ornés, Quand les prêtres au fond des nefs sont prosternés Sous le jaunâtre éclat des lampes et des cierges, Et qu’on a mis leurs beaux manteaux aux saintes Vierges Dont le profil sourit dans un cadre de fleurs. Je vais alors, en proie à mes vagues douleurs, M’agenouiller parmi la foule qui contemple Le ciboire étoilé qui plane sur le temple. Les enfants près de moi sont couchés sur des bancs, Et les femmes du peuple, en bonnets à rubans, Tiennent leur chapelet dans leurs mains à mitaines Et les dames du monde élégantes, hautaines, Par un vague respect des usages anciens Appuient sur leurs manchons de petits Paroissiens Qu’elles lisent tous bas à travers leurs voilettes. Les haillons sont ainsi près des riches toilettes, Comme un symbole grave à la fois et charmant Du destin qui nous fait petits également Sous la voûte profonde et vaste de l’église Où Dieu nous entend tous et tous nous égalise!... Seul, je me cache à l’ombre obscure d’un pilier Et la main sur les yeux je tâche d’oublier Le monde dont le bruit grouille au loin dans la rue. Je songe, et je reprends la route parcourue Depuis ma sainte enfance et mes jeux primitifs. Il fait bon: l’orgue chante avec des sons plaintifs Que rythment sourdement quelques voix enfantines; L’autel tressaille au bruit des cloches argentines; L’encens remplit le choeur de ses subtils parfums, Et le long des parois les évêques défunts Auxquels le marbre donne une ferme attitude Peuplent de spectres blancs la noire solitude. Je rêve au temps lointain quand, simple et doux d’esprit, Ma mère, en me couchant sur ses genoux, m’apprit A tenir pour prier mes petites mains jointes; Quand plein d’un tendre émoi je marchais sur les pointes De mes pieds vers la place où je devais m’asseoir, Et que mon coeur d’enfant comme un chaste encensoir S’exhalait dans l’église étroite où rien ne bouge Les jours que je servais la messe en robe rouge!... Et tandis que je pleure après avoir rêvé, L’office, à mon insu, déjà s’est achevé; Il fait tout noir; mais dans les vitraux brille encore Un rayon de soleil couchant qui les décore Et les fait resplendir quand tout s’est obscurci; Et je me dis alors que dans mon coeur aussi, Qui n’a plus ses élans et sa ferveur première, Dieu pourtant glisse encor son rayon de lumière. Défaillance. Moi qui rêve toujours, moi qui n’ai jamais ri, Je ne puis résister à l’amour qui m’obsède; Il faut que j’ouvre enfin mon coeur et que je cède, Et que j’offre aux baisers mon profil amaigri. L’étude dont mon rêve idéal s’est nourri Dans le drame des jours n’est qu’un triste intermède; Dans l’amour, l’amour seul, qui puisse être un remède, Car la vie est la tombe où l’amour a fleuri. Je vais donc me livrer à l’instinct qui l’emporte, Et, dût mon coeur saigner, j’en vais ouvrir la porte; Mais toi, femme inconnue et vague que j’attends, En entrant, souviens-toi que tout ce coeur est vierge, Que c’est un temple empli de rêves éclatants Et ne t’y conduis pas comme dans une auberge!... L'Antiquaire. I Ils habitaient ensemble au quatrième étage, Ce qui, prétendaient-ils, leur donnait l’avantage De jouir les premiers des rayons du soleil. Le père était tailleur, et, sitôt son réveil, Il peinait vaillamment pour nourrir son ménage. Sa femme, jeune encore, à peu près de son âge, Dans cet heureux logis qu’un chaste amour défend, Préparait les repas et soignait leur enfant. Tout avait un sourire aimable de bien-être: Des pots de fleurs, rangés au bord de la fenêtre, Faisant pour eux comme un semblant de jardinet, Rendaient en doux parfums les soins qu’on leur donnait. Lorsqu’ils avaient ainsi travaillé la semaine -La femme désirant aussi qu’on se promène - Le dimanche, ils allaient ensemble, hors Paris, Dans ces petits coins verts, amusants et fleuris, Qui s’appellent Meudon, Sèvres, Saint-Cloud, Asnières; Et le soir, un peu las des chaleurs printanières Et de leur cours longue et folle à travers bois, Ils dînaient en plein air sur la table de bois D’un jardin de guinguette empli de balançoires. Mais la Mort les guettait, la Mort aux griffes noires! Le père fut atteint du typhus; il fallut Bientôt abandonner tout espoir de salut; Sa femme en le soignant croyait s’être roidie; Mais sa vigueur céda devant la maladie Et peu de jours après ils étaient morts tous les deux!... De sorte que l’enfant resta vivant près d’eux, Abandonné tout seul dans la demeure vide Comme si, le voyant jeune, la Mort avide N’avait pas eu le coeur d’entr’ouvrir le rideau De sa couche, et de prendre aussi ce doux fardeau!... Il n’avait plus qu’un seul parent, un antiquaire, Son oncle, que pourtant il ne connaissait guère; Car c’est un misanthrope austère et glacial. Mais ce vieillard avait pourtant le coeur loyal, Et quand il sut la chose horrible, et la détresse De l’enfant qui faisait sa plus douce caresse A ces deux fronts jaunis sur le pâle oreiller, Croyant par ses baisers pouvoir les réveiller, Il sentit tout à coup la voix de la nature: Il fallait recueillir la frêle créature Et ternir dans son coeur comme un reflet dans l’eau L’empreinte vague encor de ce hideux tableau. Donc il se dirigea vers la demeure sombre, Il monta l’escalier étroit, noyé dans l’ombre, Puis entra dans la chambre où les vagues reflets Du soleil s’infiltraient à travers les volets. L’enfant dormait dans son berceau, la bouche close; Et comme il admirait sa tête blonde et rose L’orphelin tout à coup, ouvrant ses petits yeux, Bégaya « père « avec un sourire joyeux!... L’oncle ne put alors dissimuler ses larmes Et, prenant dans ses bras le bébé plein d’alarmes, Lui dit en le couvant d’un regard triomphant: « Oui, je suis ton papa! tu seras mon enfant!... « II C’était un vieux faubourg qu’habitait l’antiquaire: Autrefois sa fortune avait été précaire, Mais grâce à son travail pénible et continu Il avait à présent un petit revenu Qui lui facilitait son existence aisée. Il passait tout le jour à soigner son musée Où de charmants objets d’art étaient réunis: Dans les châssis de chêne incrustés et vernis Il avait fait placer des carreaux en losanges, Sur lesquels étaient peints des Amours et des anges, Et que joignaient entre eux des lamelles de plomb. A travers ces carreaux c’était comme un jour blond Ayant la teinte exquise et jaunâtre de l’ambre Que le soleil d’été tamisait dans la chambre; Tout autour, des fauteuils de velours damassé; Un massif lampadaire en cuivre repoussé Descendit du plafond ornait de boiseries; Sur les bahuts sculptés mille chinoiseries, Des vases, des bijoux, des magots du Japon Qui vous tirent la langue avec un air fripon, Et des tableaux anciens peints sur toile et sur verre. L’antiquaire était là, toujours grave et sévère Dans son long paletot d’un drap noir et râpé, Avec un bonnet grec sur la tête, occupé A brosser, à souffler la poussière des vases, A classer des émaux de valeur dans leurs cases, A ranger dans les coins des petits riens charmants; Puis, comme s’il cédait à d’intimes tourments, Il allait se placer devant la cheminée, Regardant tristement toute la matinée Et même aussi le soir aux rayons d’un quinquet Un petit médaillon de verre très coquet. C’était un mince et doux profil de jeune fille Aux longs cheveux de jais que le vent éparpille Comme un frange noire autour de son front blanc. Un soir dans la tiédeur du renouveau troublant, Il la vit accoudée au bord de sa fenêtre, Et dès la première heure il crut la reconnaître Comme un frère exilé qui retrouve une soeur Tant elle rayonnait de grâce et de douceur. Il n’avait que vingt ans et l’aima tout de suite; Et tandis que le jour accélérait sa fuite Et qu’elle fredonnait en respirant l’air frais, Il avait esquissé sous un rideau ses traits, Car il habitait presque en face de chez elle. Puis, comme pour payait sa fatigue et son zèle, La douce enfant sourit en se tournant vers lui. La lune dans le ciel printanier avait lui, Et sous son rayon d’or ces deux sourires tendres S’unirent comme deux ruisseaux aux longs méandres Ou comme deux ramiers dans l’épaisseur d’un bois. Depuis ils s’étaient vus et parlé quelquefois: Le dimanche, il allait contempler à l’église Ce front qu’une pieuse extase idéalise Et lui frôlait la main devant le bénitier, Comptant sur sa parole et vivant tout entier Pour elle, en nourrissant la joyeuse pensée De lui glisser au doigt l’anneau de fiancée!... Hélas! elle mourut, la seule qu’il aima!... Et depuis cet instant funèbre il s’enferma Loin du monde, pour mieux se rappeler son rêve, Pour y penser toujours, et le revoir sans trêve! A présent qu’il est vieux, qu’il va vers le tombeau, Il n’a qu’un seul rayon, il n’a qu’un seul flambeau, C’est ce portrait qui pend et qui la lui rappelle!... Son musée est pour lui comme une humble chapelle Où, parmi les rayons du soleil d’or couchant, Cette vierge lui jette un long regard touchant, Lorsque dans son fauteuil il l’invoque et la pleure!... Sitôt que l’orphelin entra dans sa demeure Il le prit par la main, lui montra son salon Et lui fit voir aussi le petit médaillon. « Prenez garde, dit-il, car vous êtes à l’âge « Où l’on joue, où l’on est maladroit et volage. « Ne cassez jamais rien, surtout ce portrait-là, « Car c’est ma fiancée, et je tiens à cela. « Voyez! comme elle est belle au fond de la verdure!... » Et la voix du vieil oncle était sévère et dure En parlant au petit qui tremblait devant lui. Il l’aimait bien pourtant, mais c’était un ennui Pour lui qui vécut seul comme dans une tombe D’entendre y frissonner, fût-ce un vol de colombe. Son coeur longtemps fermé ne pouvait se rouvrir, Et même à son aspect il paraissait souffrir, Comme si cet enfant lui rendait la pensée Que, s’il n’avait pas vu mourir sa fiancée, Il aurait pu bénir et caresser les siens. Pour réchauffer son coeur à ses anciens Il aimait mieux sa morne et tranquille atmosphère!... Puis quelle surveillance active il faudrait faire! Car l’enfant pourrait bien, -ils sont tous curieux, - Voir de près le petit portrait mystérieux, Et, le prenant en main, le casser par mégarde!... Aussi l’orphelin craint son oncle, et le regarde D’un air timide; il a très peur de déranger; Il parle à peine; à table il n’ose pas manger; Il sort très rarement: quelquefois les dimanches, Quand la belle saison a reverdi les branches, Ils quittent, à pas lents, sans causer, le faubourg Pour s’en aller s’asseoir une heure au Luxembourg. Mais l’enfant n’ose pas y jouer; lorsque passe En cols blancs, les cheveux dénoués dans l’espace, Un groupe de gamins, plus vifs que des oiseaux, Qui poussent devant eux de flexibles cerceaux Ou bouclent des harnais aux clochettes de cuivre, Il se sent tout à coup le désir de les suivre; Mais à quoi bon les suivre?... il ne sait pas jouer!... Le vieillard songe à voir les nuages nouer Leurs écharpes de blanche et souple mousseline; Et l’enfant veut en vain d’une voix très câline Lui parler, lui grimper gaîment sur les genoux, Couvrir son front ridé des baisers les plus doux; Il ne sait pas lui plaire et l’attendrir encore. Le vieillard dans sa nuit se cache à cette aurore Et préfère, en ouvrant son grand oeil ébloui, Au jeune astre l’autre astre évanoui!... III Le deux novembre vint: or dans sa solitude L’antiquaire avait pris la touchante habitude -A ce jour où les morts font songer les vivants - D’aller porter, malgré l’hiver, malgré les vents, Un bouquet sur la tombe où reposait la morte. Donc l’enfant, dès qu’il eut fermé sur lui la porte, Promit de s’amuser toute l’après-midi. Il se mit à jouer, à chanter, enhardi Par le départ du vieux toujours sombre et morose. Il redevenait jeune, il redevenait rose, Sautant comme un oiseau dans le grand corridor. Soudain à la serrure il vit un rayon d’or; Il y colla son oeil: dans le musée, un cierge Rayonnait; l’enfant crut que c’était une vierge, Et sans trop raisonner, et sans trop réfléchir, Il ouvrit, pénétra doucement pour fléchir Ses deux petits genoux devant la sainte image Qui semblait d’un sourire agréer son hommage!... Puis il se releva: « C’était si beau vraiment... « S’il pouvait l’embrasser... la tenir un moment... « L’oncle n’en saura rien; il ne viendra personne... » L’enfant prend le portrait d’une main qui frissonne Et le met à sa lèvre en tremblant, quand soudain -Il était toujours très surveillé, le blondin - Surpris par la servante au beau de l’entreprise, Il lâche, en s’effrayant, le verre qui se brise!... La servante cria, gronda, pesta, pleura: « Son vieux maître jamais ne se consolera!... « S’il allait les chasser tous deux?... Que va-t-il dire? « Il va battre l’enfant... peut-être le maudire, « Puisque c’était sa vie entière, ce portrait, « Et qu’en rentrant, son coeur aussi s’en briserait!... » Et tandis qu’accroupie à terre, haletante Et grommelant toujours à mi-voix, elle tente D’agencer les morceaux qu’on pourrait recoller; L’orphelin sombre, pâle, effrayant, sans parler, Furtivement s’était esquivé de la chambre! La nuit était tombée, une nuit de novembre Pleine d’ombre où la neige égrenait ses flocons; Le vieux, pour s’abriter, marchant sous les balcons, N’arriva que très tard devant la maisonnette. Reconnaissant sa toux et son coup de sonnette, La servante entr’ouvrit la porte, tout en pleurs. L’antiquaire aussitôt devina des malheurs: -» Qu’est-ce?...lui cria-t-il, le portrait?... -« Encor pire », Fit la servante. -« Alors...c’est l’enfant?... » -« Il expire. « C’est horrible, monsieur!... Venez vite, venez. « Il a fermé les yeux...l’eau coule de son nez, « Sa figure est bouffie... et sa lèvre est crispée... « Quand vous êtes parti, moi j’étais occupée, « Et lui se faufila doucement, en secret, « Dans le petit musée où pendait le portrait. « Il l’a brisé, monsieur!... puis ayant peur peut-être « De vous voir en colère, ô pauvre petit être! « Comme je le grondais, il me quitte en pleurant. « Soudain j’entends dehors un grand cri déchirant; « Je m’effraye...et je cours...je l’appelle... que sais-je! « J’étais folle!... Au jardin, j’aperçois dans la neige « La trace fraîche encor de ses petits souliers... « Je le rappelle avec de doux mots familiers, « Croyant qu’il était là, pleurant tout seul, dans l’ombre!... « Tout à coup j’aperçois comme une masse sombre « Flottant dans le bassin... j’avance... c’était lui!... « Pour ne pas qu’on le gronde, au ciel il s’est enfui!... « Je l’ai pris dans mes bras, ce corps déjà tout maigre; « J’ai versé sur son front et ses mains du vinaigre... « Je l’ai mis sur mon coeur...je l’ai mis près du feu... « Rien n’a fait... il est mort... mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... L’antiquaire était pâle et pleurait en silence: Malgré son désespoir, se faisant violence, Il vint dans la cuisine où le corps reposait; Et de sa vieille main qui s’appesantissait Lui coupa sur le front une boucle dorée. Pauvre âme! il ne l’avait pas assez adorée; Et brisé, le coeur plein d’angoisse et de remords: « J’ai tout perdu, -dit-il; -c’est bien le jour des Morts!... » Promenade Automnale. Lorsque j’ai travaillé, pensif, sur mon pupitre Tout le jour, sans voir même éclater à la vitre Le rayon tiède et clair du soleil automnal, Je m’arrache parfois à mon logis banal Et, tout entier au rêve ardent qui m’accompagne, Je m’en vais lentement le soir vers la campagne. Le faubourg est bruyant par où je dois passer: Au fond des cabarets on s’apprête à danser, Et les orgues déjà préludent aux quadrilles; Les écoliers, rentrés de classe, jouent aux billes, Et les femmes, qui sont sur des chaises de bois, Allaitent leurs enfants en épluchant des noix. Je marche en me hâtant pour quitter la banlieue, Et, sans presque y songer, je fais toute une lieue Jusqu’à ce que je sois libre et seul en pleins champs. Alors je goûte en paix la splendeur des couchants: Le soleil, dont la sphère opaque est agrandie, Inonde l’horizon d’un reflet d’incendie, Et les carreaux lointains des fermes sont en feu. Dans le ciel, quelques blancs nuages sur fond bleu: On croirait voir un golfe où courent quelques voiles Qui pour falots vont vite allumer les étoiles. Un calme solennel s’étend: les arbres verts Paraissent noirs sur les horizons encor clairs; Là-bas un paysan s’estompe dans la brume, En manches rouges, sur son petit champ qu’il fume. Fredonnant d’une voix rauque, des bateliers, Sur le chemin que borne un rang de peupliers, Jettent pour aborder un branlant pont de planches. Les vaches aux poils roux plaqués de taches blanches, Quittant à regret l’herbe et les trèfles fanés Et beuglant tout le long des sentiers contournés, Sous le fouet des gamins gagnent les métairies. De fluides vapeurs flottent sur les prairies; Le vol des moucherons agace les roseaux; Les saules, dont les pieds plongent au bord des eaux, Laissant s’y rafraîchir leur pâle chevelure, Rêvent dans une morne et fantastique allure. Les moulins reposés, immobiles et droits, Avec leurs bras ouverts semblent de grandes croix; Sur des cordes, le linge entre les arbres sèche Et claque au frôlement de la brise plus fraîche; L’Angélus du soir vibre en accords argentins; Un bruit vague de voix se perd dans les lointains, Et par moments le cri rythmique des cigales Perce d’un son aigu ces rumeurs musicales. Et c’est pour l’âme un charme ineffable de voir L’automne unir sa grâce à la grâce du soir, Car l’heure et la saison étant de connivence Font doux l’hiver qui vient et la nuit qui s’avance. Les Femmes Tristes. Les fronts blancs, les fronts doux, les fronts mélancoliques Des femmes dont les yeux étoilent la pâleur Font tant sympathiser mon âme avec la leur, Que j’y mettrais ma lèvre ainsi qu’à des reliques. Je voudrais dans mon être amasser la chaleur Et les parfums d’encens des vieilles basiliques Pour faire refleurir l’amour des bucoliques Et faire évaporer en elles la douleur. Oh! les femmes qui sont tristes! Je les préfère Et mon coeur se dilate à la tiède atmosphère Des pleurs discrets auxquels je trouve un charme amer; Car mon amour ressemble aux lueurs qui s’étirent Dans la phosphorescence étrange de la mer: Mon amour est un feu que les larmes attirent. Infamie Eternelle. A François Coppée. I Marthe était née au fond d’un village des Flandres, Autour duquel un fleuve enroule ses méandres, De flots moirés coulant entre deux talus verts. Leur maison, nonobstant sa forme villageoise, Etait coquette avec son toit luisant d’ardoise Et ses petits volets au soleil large ouverts. Son père, un vieux soldat, était maître d’école; C’était moins lucratif qu’un travail agricole, Mais ça le posait mieux au village. Il était L’intime du bourgmestre et l’ami du vicaire; Et malgré son état de fortune précaire, Le bon petit ménage heureux s’en contentait. Comme ils avaient beaucoup d’enfants, dès que l’aînée Eut atteint à peu près sa dix-huitième année On voulut l’envoyer pour un temps à Paris; Car leur vieille cousine, aimable et prévenante, L’y mandait instamment pour être gouvernante Chez de riches bourgeois qui la paieraient bon prix. Marthe avait la beauté sanguine des Flamandes Dont la chair se durcit au grand souffle des landes: De gros cheveux tressés, plus blonds que des épis, Un oeil large, un teint rouge, une lèvre lascive, Un corsage tendu sur une gorge massive Dont un fichu cachait les rythmes assoupis. Pieuse, tous les jours elle allait à la messe; Et tandis qu’on dansait les soirs de la kermesse Au bruit des violons sous les chênes touffus, Et qu’en fraîche toilette et des fleurs au corsage Les autres en riant l’invitaient au passage, Elle leur répondait toujours par un refus. C’est un bien triste jour le jour où l’on se pare Pour se quitter; le jour qui divise et sépare Ceux qu’au même foyer la tendresse a groupés. Car il est de ces noeuds du coeur ourdis dans l’ombre Dont on ne sent la force impénétrable et sombre Qu’à l’heure où le destin cruel les a coupés!... On ne croyait pas tant s’aimer. Dans la demeure Il semblerait que tout s’éteigne et que tout meure, Car celui qui s’en va parait le plus chéri. Tous pleurent: les enfants plus jeunes, l’air farouche, Regardent sans comprendre et le doigt dans la bouche La grande soeur qui met son beau chapeau fleuri. La mère se coupa sous l’oreille une mèche De cheveux qu’elle mit, ainsi qu’une fleur sèche, Sous le verre d’un vieux médaillon en tremblant; Puis, comme un talisman obtenu d’une fée, Lui noua ce bijou sur sa robe agrafée Avec un velours noir autour de son cou blanc. Elle, la jeune fille, entr’ouvrant sa fenêtre, Choisi parmi les fleurs que le soleil pénètre Un frais petit rosier embaumé d’avril; Comme pour retrouver dans chaque âme de rose, Quand elle serait seule à Paris, quelque chose Des parfums du pays et des pleurs de l’exil!... Le père, en la menant jusqu’au bout du village, Lui dit qu’elle était belle et qu’elle était à l’âge Où, comme autour des fleurs volent les papillons, Les hommes roderaient tendrement autour d’elle; Mais qu’il fallait garder son corps chaste et fidèle Pour garder à ses yeux leur flamme et leurs rayons. Qu’elle devait tenir à la foi de sa mère, Car Dieu console bien dans cette vie amère; Et verrouiller son coeur, -le bon vieux se fâchait! - Comme pour les voleurs on verrouille sa porte, A ces voleurs d’amour qu’un coup de vent emporte Loin du corps violé qu’ils ont pris pour hochet!... Enfin le train partit... et l’on ne causa guère Le soir dans la maison si joyeuse naguère; Et tous les jours suivants, les petits écoliers, En arrivant en classe où nul d’entre eux ne bouge, Etaient surpris de voir au maître l’oeil si rouge Quand il leur adressait ses bonjours familiers!... II Marthe ne se plaisait pas du tout chez ses maîtres, Et songeait bien des fois à ces hameaux champêtres Du bon pays flamand où l’on vit si contents Au fond d’une maison petite, hospitalière, A laquelle on s’attache aussi fort que le lierre Dont s’encadre la porte ouverte à deux battants. Au lieu que dans Paris, la grande et sombre ville, Où l’on heurte le pauvre et puis la femme vile, Mendiant sous le gaz chacun à sa façon; On vit triste, fiévreux, sans oiseau, sans verdure, N’entendant que l’aveugle à la voix rauque et dure Qui jette sur les ponts de pierre sa chanson. Ses maîtres tous les soirs allaient à quelque fête; Et lorsque sa besogne ordinaire était faite Et que les trois enfants étaient bien endormis, Elle lisait un livre ou brodait à l’aiguille, Ou parfois écrivait à sa pauvre famille Une lettre où son coeur tout entier était mis. Et quand on répondait la semaine suivante, Elle, reconnaissant l’écriture savante Du vieux maître d’école, avant même d’ouvrir, Saisissait d’une main joyeuse et convulsive L’enveloppe, en titrait vivement la missive, Et ne la relisait jamais sans s’attendrir!... Tous étaient bien portants: on causait souvent d’elle Quand vers le chaud midi fuyait une hirondelle; Elle y retournerait aussi dans son pays Voir sa mère plus blanche et ses cinq soeurs plus grandes, Et porter en priant de nouvelles offrandes A la Vierge clouée au chêne des taillis. Chez ces bourgeois très fiers on était dur pour elle: Les enfants l’agaçaient et lui cherchaient querelle, Quoiqu’elle les aimât et qu’elle fit pour eux Tout ce que son bon coeur lui suggérait de faire. C’était comme une hostile et brumeuse atmosphère Qui couvrait ce doux front d’un voile ténébreux. Tous les jours il fallait conduire aux Tuileries Les enfants pour jouer sous les branches fleuries. Et tandis qu’ils allaient avec d’autres blondins Au théâtre Guignol voir les marionnettes, Elle, sur son tricot fixait les yeux honnêtes, Seule, au bord d’un vieux banc, dans le fond des jardins. Elle ne voyait pas -tant elle était songeuse - Jaillir une pluie odorante et neigeuse Les jets d’eau des bassins où les cygnes voguaient, Ni les enfants courir le long des plates-bandes, Ni les petits oiseaux venir mangeaient en bandes Le pain cassé que les charmeurs leurs prodiguaient. Mais lorsque le soleil, se cachant des arbres, D’un grand manteau de pourpre enveloppait les marbres Et qu’elle, de son banc, voyait au loin passer, Sous le dernier rayon du jour qui les éclaire, Deux amants dont fuyait la silhouette claire, Elle pleurait plus fort les voyant s’enlacer!... Un jour, un grand jeune homme étrange, au teint de cuivre Qui la veille déjà semblait vouloir la suivre, Vint se placer près d’elle à l’autre coin du banc. Il la considéra quelque temps sans rien dire; Mais il fixait sur elle un langoureux sourire, Enhardi par le calme exquis du soir tombant. Il lui causa bientôt et d’une voix si tendre Que Marthe, un peu troublée au début de l’entendre, Peu à peu l’écouta parler avec plaisir Et lui faire déjà la douce confidence, Au bruit de leurs deux coeurs qui tintaient en cadence, De son rêve idéal qu’il ne pouvait saisir. « Comme elle, il était seul dans cette capitale, « Pauvre, au milieu du luxe effréné qui s’étale, « Se promenant le jour et travaillant la nuit, « Car son père voulait lui voir gagner ses grades; « Triste, peu recherché des autres camarades « Dont s’envolait la joie en heurtant son ennui. « Mais elle, si charmante et si fraîche et si belle, « Pourquoi rêver? pourquoi rester froide et rebelle « Et se ternir les yeux à les remplir de pleurs? « Pourquoi ne pas sortir avec lui les dimanches; « Ils iraient tous les deux dans les bois, sous les branches « Faire une seule joie avec leurs deux douleurs!... » O jardin de l’Eden! jardin de Marguerite Où Faust redit toujours sa ballade hypocrite, Que la femme naïve écoute, l’air vainqueur, Sans croire qu’on lui ment et qu’on ne veut rien d’autre Que jouir -dans l’ivresse où l’homme impur se vautre - D’un corps qui n’a pourtant de prix qu’avec le coeur!... Marthe, qui n’avait rien voulu dire ou promettre, Reçut le lendemain une petite lettre Sur du papier luisant et doux comme un satin. C’était de l’inconnu si plein de sympathie Lui donnant rendez-vous pour son jour de sortie Sur le même vieux banc, dans le même jardin. Marthe hésita longtemps: tous les autres dimanches Elle mettait sa robe en soie, à larges manches, Et son petit chapeau fleuri comme un bouquet. Puis se rendait, -pouvant ce jour-là sortir seule, - Chez sa vieille cousine aux blancs cheveux d’aïeule, Qu’elle rajeunissait par son joyeux caquet. Que ferait-elle? Aller?... ne pas aller?... Problème!... Car le coeur est toujours hésitant quand il aime. Pourtant il semblait bon; il semblait triste aussi; Et puis était-ce niai aller aux Tuileries Un moment avec lui mêler ses rêveries Et dans son coeur de frère épancher son souci? Car malgré sa douceur et son franc caractère, Elle souffrait parfois de cette vie austère; Et puis elle l’aimait déjà, cet inconnu!... Elle avait après tout un coeur, un coeur de femme, Et Dieu ne pouvait pas regarder comme infâme Ce qui d’instinct germait dans un être ingénu. Oh! le billet d’amour tout parfumé d’essence, Comme elle le pressait, dans sa tendre innocence, Sur sa lèvre et son coeur, craignant de le souiller. Comme elle le lisait, le sachant de mémoire, Comme elle le cachait le jour dans son armoire, Comme, elle le cachait la nuit sous l’oreiller!... Donc le dimanche vint, et Marthe fut fidèle Au rendez-vous d’amour qu’on avait voulu d’elle. L’inconnu l’attendait sur le banc, accoudé Comme s’il était calme et sûr de sa conquête, Et quand elle arriva dans sa mise coquette, Il sourit, la grondant d’avoir un peu tardé. Elle devint bien vite avec lui moins farouche: Ils prirent, prés du Pont-Royal, le bateau-mouche -Les dimanches suivants -pour aller à Meudon; Et dans les bois ombreux, peuplés de jeunes pousses, Elle chantait gaîment des romances très douces, S’appuyant à son bras dans un tendre abandon. Perdant l’austérité de ses pudeurs anciennes, Elle laissait ses mains s’oublier dans les siennes Quand ils allaient dîner à Saint-Cloud ou Neuilly, Et qu’au retour, le soir, à travers les bagarres, Dans l’ombre des tunnels qu’étoilaient les cigares, On s’embrassait derrière un gros bouquet cueilli, Marthe ne doutait pas qu’il ne tînt sa promesse Et qu’il ne la menât tôt ou tard à la messe Qu’on dirait à l’autel pour bénir leur hymen; Elle était confiante, ignorant le mensonge, Et dans son coeur naïf caressait ce doux songe D’épouser le jeune homme après son examen. Au bout de quelques mois, comme elle était enceinte, Elle annonça la chose à son amant sans crainte; Car ne s’étaient-ils pas mariés devant Dieu En se donnant chacun leur parole loyale Les soirs où, pour briller dans leur nuit nuptiale, Les astres allumaient leurs veilleuses de feu. Chose étrange! L’enfant, dans l’amour légitime, Rend plus étroite et plus touchante et plus intime L’union des parents qui tout seuls s’ennuîraient; Et ses petites mains frêles, s’ouvrant à peine, Ont la force pourtant de resserrer la chaîne Que sans lui l’inconstance et le temps briseraient. Au lieu que par un sombre et désolant contraste L’enfant divise, aigrit, sépare et rend néfaste Le fatal dénoûment de l’amour criminel. La pauvre Marthe, hélas! dut quitter son service, Et l’inconnu, content d’avoir repu son vice, Abandonna la mère, ô Don Juan éternel!... III Marthe se trouva seule, isolée et réduite A porter le fardeau de la fille séduite; Sa cousine était morte à la fin de l’été. Fallait-il retourner chez son père, au village? Mais, vieux, comprendrait-il qu’on fût tendre et volage? Il la tûrait de honte ou mourrait de fierté. Elle était sans secours, sans appui, sans amies; Ayant fait, grâce à Dieu, quelques économies, Elle avait pu louer -c’était l’essentiel - Une petite chambre au quatrième étage, Comptant, si haut logée, oublier davantage, Etant plus loin du monde et plus prés du grand ciel. Le jour elle cousait dans son logis tranquille, Et le soir elle errait longuement par la ville Dans l’espoir de trouver quelque part son amant; Car malgré l’abandon de ce libertin lâche, Sentant toujours en elle une invincible attache, Elle l’aimait encore et mourrait en l’aimant. Car le premier amour d’une âme qu’on fascine Y jette brusquement une telle racine Que la fleur vit après que l’amour est défunt!... Et les pleurs, s’égrénant sur cette âme épuisée, Dégagent, comme fait une tiède rosée, Ce que la tige garde encore de parfum!... Enfin, l’enfant naquit une nuit de décembre: Personne n’était là dans la petite chambre Pour assister la mère ou recueillir l’enfant, Et leur premier salut tut une double plainte En s’enlaçant d’une âpre et douloureuse étreinte Pour confondre chacun leur sanglot étouffant » Et par une ironie affreuse, la gelée Glissant son souffle froid dans la nuit étoilée, Faisait germer des fleurs dont les gros bouquets blancs Brillaient d’un air de fête aux carreaux des fenêtres; Tandis que sur le lit gémissaient ces deux êtres Et qu’un frisson de mort glaçait leurs corps tremblants. Marthe voulut se mettre ardemment à l’ouvrage Et tâcher d’échapper au lugubre naufrage Où la femme périt quand son labeur s’endort. Car le souffle d’un homme avili par l’orgie Avait bien pu ternir sa pudique effigie j Qu’importe celle-ci quand la monnaie est d’or, Donc elle fit placer son enfant en nourrice Pour pouvoir se remettre elle-même en service; Mais dès qu’on apprenait sa faute, on refusait; Hélas! pour une chute on la supposait vile, Et la pauvrette, en vain, courait toute la ville; Pas un seuil ne s’ouvrait, pas un coeur n’excusait. Ah! ce dur préjugé fait plus d’une victime! Qu’elle veuille en sortir, on la pousse à l’abîme, La femme qu’un seul jour vit trop faible au devoir! Elle veut remonter, on la fait redescendre; Elle veut raviver la flamme sous la cendre, Et le monde la foule aux pieds, sans s’émouvoir!... Mais ce monde illogique et taux devrait connaître Combien d’êtres pareils, collés à leur fenêtre, Et ne pouvant gagner leur pain honnêtement, La rougeur sur le front et dans le coeur la haine, S’en sont allés le soir, n’ayant mangé qu’à peine, Le long des boulevards mendier un amant!... Marthe lutta longtemps, mais à lutter on souffre; Et puis la tête tourne en regardant le gouffre De cette vie oisive où tant de femmes vont. N’en voyant que la claire et trompeuse surface Qui réfléchit chaque astre et chaque oiseau qui passe, On oublie à la fin que la boue est au fond. Car c’était après tout une heureuse existence: Vivre fort, vivre vite et d’une vie intense, Dans les rieurs, dans les chants, dans les bals, dans les bruits; Boire les vins mousseux dont s’emplissent les verres Et dans un frais boudoir, comme autant de trouvères, Voir venir des amants pour abréger ses nuits. Marthe vécut ainsi quelques folles années; Mais comme un parfum sort encor des rieurs fanées, Un lointain souvenir de ses jours de candeur Lui montait par moments en fiévreuses bouffées Quand des mères portant leurs enfants, doux trophées, En la voyant passer rougissaient de pudeur. Marthe perdit bientôt sa grâce naturelle: Car chacun la pressait comme un papillon frêle Que des gamins cruels se passent tour à tour; Comme lui laisse aux doigts sa poussière dorée, Elle laissait sa force après chaque soirée Aux jeunes libertins qui payaient son amour. Alors elle roula jusqu’au fond de la honte; Déjà laide et malade, il fallait tenir compte Du froid et de la faim qui la guettaient tous deux. Sans argent, faisant peur par sa pâleur mortelle, Elle avait pour mourir l’hôpital devant elle, Et pour vivre la rue et son métier hideux. Car à la fin, malgré le vent, malgré la neige, Elle fit chaque soir son horrible manège, Accrochant les passants, comme un voleur de nuit, Pour leur voler leur force et leur voler leur âme, Toujours plus affamée et toujours plus infâme, Et toujours plus cynique au seuil de son réduit!... Pauvres femmes! qu’il faut plaindre autant que maudire, Car avant leur lugubre et douloureux martyre Elles avaient un coeur vierge sous leurs fichus. C’est nous qui les forçons à tomber des nuées, C’est nous qui vous faisons, pâles prostituées! Car toujours les démons sont des anges déchus. Un Duo. Dans un château sombre, au bord d’un étang, Par un des derniers beaux jours de l’automne, Nous étions groupés en cercle, écoutant Monter là rumeur du soir monotone. Sur l’étang moiré plein de nénuphars, Un jet d’eau vidait l’écrin de ses perles; Le soleil glissait ses rayons blafards Dans les rameaux noirs où sifflaient les merles. C’était l’heure exquise où l’on veut aimer: Le brouillard flottait comme une batiste; Les étoiles d’or allaient s’allumer Dans le vaste ciel couleur d’améthyste. Nous étions au fond d’une vérandah: Dans des vases peints, sur les étagères Des bouquets d’oeillets et de réséda Soufflaient leurs parfums parmi les fougères. Les dames venaient prés de nous s’asseoir, Frissonnant un peu sous leurs légers châles, Et nous regardions l’automne et le soir S’unir tristement dans les lointains pâles. Une jeune fille au profil plus fin Que le blanc contour d’un camée antique, Se dressant debout comme un séraphin Qu’un artiste sculpte au seuil d’un portique, Se mit à chanter dans l’ombre du parc: Sa voix tour à tour était grave et tendre, Comme un bon archer fait avec son arc Qu’il doit tour à tour bander ou détendre. Elle murmura dans l’air palpitant Les tendres couplets de la sérénade Que rêva Gounod, comme on les entend Au pied des balcons, la nuit, à Grenade. Nous fermions les yeux pour mieux écouter Cette voix moelleuse et mélancolique, Pareille à la voix qu’on entend flotter Dans le choeur ombreux d’une basilique. Quand soudain le chant d’un oiseau s’unit Au vague refrain de la jeune femme: On eût dit vraiment qu’il pleurait son nid Et que sous son aile il avait une âme!... Il était caché dans les arbres verts; Et pour endormir son amante ailée, Il improvisait peut-être des vers Qu’il lui modulait de sa voix perlée. La femme et l’oiseau, chantant à la fois, Firent un moment comme un duo tendre; Mais lasse de voir dominer sa voix, La femme se tut, voulant mieux entendre. Les Enfants. Si vous rencontrez trop souvent -Parmi ces vers noirs et moroses Que j’écris le soir en rêvant - Le cortège des enfants roses; Si vous trouvez trop de blondins, C’est ainsi que je les appelle, Trahissant par des cris badins Leur adorable ribambelle, C’est qu’au fond je les aime tant: Ils sont tous blonds, étant l’aurore; Rien qu’à les voir, je suis content; Qu’à leur parler, je m’améliore. Ils sont blonds comme une moisson, Etant une moisson eux-même; Et gardent le chaste frisson De la main de Dieu qui les sème. D’où viennent-ils? C’est un secret; Mais ils ressemblent à des anges; Et si l’on osait, on irait Chercher des ailes sous leurs langes. Dans leurs berceaux qu’ils sont jolis Sous les petits rideaux de gaze; Leur grosse tête fait des plis A la chair du bras qu’elle écrase. Ils dorment, lassés de leurs jeux, La bouche ouverte, avec paresse; Un pied blanc, hors des draps neigeux, Semble chercher une caresse. Un peu plus grands, sur les tapis Ils gambadent à quatre pattes Jusqu’à ce qu’ils soient assoupis Et s’y couchent comme des chattes. Ils commencent à bégayer Des phrases qui sont des ébauches; Eux-mêmes semblent s’égayer De leurs essais tendrement gauches. Ils ont d’imperceptibles mots Qui sont pareils aux fraîches notes Dont se servent dans les rameaux Les pinsons causant aux linottes. Puis leur langue obéit soudain Et dés lors s’agite et babille, Quand on les lave, le matin, Le soir, quand on les déshabille. Ce sont des questions sans fin: « Quel est ce fruit?... quel est ce livre?... « Pourquoi la soif, pourquoi la faim?... « Pourquoi l’été, pourquoi le givre?... « La lune, pourquoi l’accrocher « A ce ciel qu’on ne peut atteindre? « C’est sans doute pour empêcher « Que les enfants n’aillent l’éteindre. « Pourquoi ce tic-tac régulier « Dans la vieille horloge de marbre? « Pourquoi la rosée en collier « Suspendue aux branches de l’arbre? « Pourquoi ces petits en lambeaux « Quand eux ont mis leur robe blanche; « Pourquoi gardent-ils leurs sabots, « Pour eux n’est-ce donc pas dimanche? » C’est ainsi qu’ils veulent tout voir, Tout pénétrer et tout comprendre; Et nous qui croyons tant savoir, Nous ne savons rien leur apprendre. Avec leur droit petit bon sens Ils troublent notre esprit superbe: Dieu fixe les chênes puissants A terre comme les brins d’herbe. C’est surtout vers cinq ou six ans Qu’ils sont à ce point adorables Qu’ils font pâlir les vers luisants, Qu’ils font s’incliner les érables. Ils ont des sourires fréquents En tenant un doigt dans leurs bouches; Et, comme nous, inconséquents, Ils tirent les ailes des mouches, Ayant pourtant le coeur si bon Qu’ils s’attristent à voir des vieilles Glaner des débris de charbon Pour réchauffer un peu leurs veilles. Oh! comme ils jasent prés de nous Dans leur langage pittoresque; Lorsqu’ils grimpent sur nos genoux, Nous redevenons enfants presque, Nous nous amusons avec eux, Nous leur racontons des histoires Où de grands ogres belliqueux, Au fond de leurs laboratoires, Font distiller leur noirs venins Dans des marmites bien chauffées, Pour détruire ces maudits nains Qui seront sauvés par des fées. Qu’ils sont coquets, qu’ils sont charmants! Tous ces Astyanax d’Homère, Lisant leurs petits compliments A la fête des père et mère! O les bouquets! ô les présents! Les oeufs de Pâques, les arbustes, Les souvenirs des premiers ans, Des jours sereins, des jours robustes I Enfants, vous nous rendez ce temps Qui par vous semble proche encore; Nous revivons notre printemps Et nous revivons notre aurore. Voilà pourquoi j’ai si souvent, Au lieu des tristesses banales, Evoqué, le soir en rêvant, Ces folles têtes virginales!... Je suis semblable au voyageur Qui monte le flanc des collines Pour aller parcourir, songeur, Quelque vieux manoir en ruines; Puis arrivé là-haut, séduit Par l’opaque et fraîche ramure D’où le soleil matinal luit Dans le filet d’eau qui murmure, Grisé par ce vent des sommets Que heurte seul le vol des aigles, Il ne voudra plus désormais Que se coucher le long des seigles, Et qu’écouter les nids chanteurs, Et qu’effeuiller des aubépines, Et qu’en aspirer les senteurs, -Au lieu d’aller dans les ruines!... Les Lions. A Albert Delpit. Les vieux lions sont là, dans leur cage de fer, Rois vaincus, méditant leurs sombres infortunes, Au milieu d’un jardin morne et vide, où l’hiver Fait neiger sur le sol les feuilles déjà brunes. Ils ont l’abattement qu’on a dans les exils Et d’un air douloureux, s’allongeant sur les pattes, Referment à demi leurs yeux voilés de cils Où brillent par moments des lueurs écarlates. Jadis ils bondissaient sur les sables ardents Et, fiers au grand soleil qui dorait leurs crinières, Dans leur proie enfonçaient les griffes et les dents Et l’emportaient, sanglante, au fond de leurs tanières. A présent, ils sont là!... maigres et grelottants: Dans l’abreuvoir l’eau gèle, et le gardien leur donne Quelques morceaux de chair et des os dégouttants Où s’épuisent leurs dents que la faim abandonne. Ils sont couchés sur leurs ventres comme des chats: Les passants -courageux qu’ils gisent sans défense - Couvrent leurs poils soyeux de boue et de crachats, S’égayant à les voir tressaillir sous l’offense! Les nobles insultés dédaignent leurs bourreaux; Mais quelquefois le soir, après ces jours d’alarmes, Passant leur gueule fauve à travers les barreaux, Ils semblent se parler et confondre leurs larmes. Ces fiers lions, c’est nous, les poètes captifs, Qui rêvons du pays idéal où naguère Notre âme s’est ouverte aux bonheurs primitifs, Et qui sommes comme eux en risée au vulgaire!... Nous aussi, nous avons de superbes mépris Pour la foule raillant nos royautés tombées; Mais quand nous rencontrons d’autres frères meurtris, Nous confondons nos pleurs et nos têtes courbées! Cellules Et Salons. Au Docteur Van Weddingen. Dans les salons de fête et par les joyeux soirs J’ai songé bien des fois aux religieux mystiques Portant leur propre deuil dans leurs longs manteaux noirs, Et j’ai senti pour eux des pitiés sympathiques Dans les salons de fête et par les joyeux soirs! Tandis qu’ils font monter leurs hymnes suppliantes, Nous dansons dans le bruit chantant des violons, Serrant les corps nerveux et les tailles pliantes Des femmes dont le rire éclaire les salons, Tandis qu’ils font monter leurs hymnes suppliantes! Ils épuisent leur force aux mornes voluptés De contempler la croix où Jésus-Christ se livre Et leur tend dans la nuit ses bras ensanglantés Sous les rayons blafards de leurs lampes de cuivre, Ils épuisent leur force aux mornes voluptés! Nous regardons passer des profils blonds et roses Riant dans les miroirs comme dans des étangs; Eux cherchent Jésus-Christ dans les apothéoses Des vitraux, que la lune éclaire par instants; Nous regardons passer des profils blonds et roses. Ils ont vidé leurs coeurs pour y faire entrer Dieu, Et dans leur petit temple aux couleurs nuancées Ils ornent les autels où luit la lampe en feu, Au lieu que nous parons nos douces fiancées, Ils ont vidé leurs coeurs pour y faire entrer Dieu! Peut-être empêchent-ils que l’orage n’éclate: Ils sont les matelots et nous les passagers; Vers l’éternité sombre ils poussent la frégate, Pendant que nous chantons conjurant les dangers; Peut-être empêchent-ils que l’orage n’éclate!... Muet! A Madame William Pitt-Byrne. Sa mère l’aimait tant, ce petit rieur rose! C’était son premier-né, première fleur éclose Sur l’arbuste pliant de leurs jeunes amours. Elle en rêvait les nuits et le soignait les jours, Joyeuse à contempler son adorable allure A peigner lentement sa fine chevelure Bouclée, et blonde ainsi qu’un rayon de soleil; A coller ses baisers sur son grand oeil, pareil Aux bluets printaniers où l’aube a mis ses larmes; A le laver, riant de ses folles alarmes, Quand il se révoltait, craintif et suffoquant De l’eau trop abondante et du savon piquant, Et devant son miroir doré faisait la moue En regardant la neige éclose sur sa joue!... Elle aimait, douce mère aux plaisirs ingénus, Prendre en main ses deux pieds tout roses et tout nus, Les mordre, les presser, les cacher dans sa robe Comme des fruits vermeils et mûrs que l’on dérobe! Le blondin commençait à faire quelques pas Quand on le soutenait par le dessous des bras. Rieur, il chancelait comme s’il était ivre Du ciel dont il venait, ne commençant qu’à vivre, Et gardant un mystique et singulier reflet De sa première ivresse et de son dernier lait! Sa mère le suivait pas à pas, et tremblante, Tâchant de ralentir sa marche turbulente, Fatiguée, et fixant ses regards assoupis Sur le petit marcheur tombé sur le tapis. Elle croyait déjà dans son orgueil de mère Le voir grand: son esprit poursuivait la chimère D’un fils que le génie a marqué de son sceau, Et devinait l’élu dans l’enfant du berceau! O mères! qui de vous n’a pas rêvé la gloire? Lorsque le soir tombait, dans la chambre plus noire Qu’une lampe appendue au plafond étoilait, La mère récitait un petit chapelet Devant un crucifix de cuivre à la muraille, Et disait à l’enfant de baiser la médaille, Puis dans son berceau bleu le couchait mollement, Essayant qu’il lui dit tout bas: « bonsoir, maman », Ou qu’en joignant les mains il dit de sa voix tendre Le doux nom de Jésus incliné pour l’entendre!... Mais elle s’épuisait à cela vainement: L’enfant lui répondait par un vagissement Triste et mystérieux, comme un flot qui se brise Contre un écueil, ou comme une plainte de brise Frôlant les arbres morts dans les nuits de printemps; Et la mère disait: « Il n’est pas encor temps! Il parlera demain... il faut bien qu’il commence!... » Puis chantant une vieille et naïve romance Elle agitait du pied le berceau de l’enfant, Qui dans ses draps neigeux se roulait triomphant!... Quand le sommeil fermait ses paupières lassées Sur ses yeux vifs, ainsi que des ailes baissées, Et que, la bouche ouverte, il semblait rire encor Au rêve qui jetait sur lui son rayon d’or, La mère s’inclinait, craintive, sur sa couche, L’embrassait sur le bord arrondi de la bouche, Et toute réchauffée à ce baiser si cher En gardait le frisson virginal dans sa chair; Et savourant la paix de la nuit vaporeuse Sans rien dire, admirait cette figure heureuse De l’enfant endormi dans les oreillers blancs, Comme la lune au fond des nuages tremblants! O Nature! pourquoi toujours briser nos rêves? Et mettre le reflux prés du flux sur nos grèves? Pourquoi, quand les oiseaux babillent dans les bois, Cet enfant devait-il muet, triste et sans voix, Près de sa mère en pleurs, grandir sans rien apprendre, Ne pas être compris et ne pas la comprendre!... La mère qui sait tout, en longs vêtements noirs, N’osant sortir le jour, se promène les soirs Conduisant par la main le petit muet pâle, Et, comme un saint qui veille une pierre tombale, Lui jetant, sans rien dire, un regard adouci: L’enfant ne parlant pas, elle s’est tue aussi!... Epithalame. A Edmond L. Edmond, te souvient-il de nos jeunes années, De ce temps encor proche et qui semble lointain, Où tous deux nous tenions nos têtes inclinées. Sur ces livres méchants de grec et de latin.. Mais voici qu’aujourd’hui tu prends un autre livre, Le livre le plus pur et le plus gracieux, Le livre de l’amour, dont rien ne désenivre Et qu’on lit sur la terre en se croyant aux cieux! Avec la femme jeune et fidèle qui t’aime, Sous le double flambeau de ses yeux éclatants, Tu vas le déchiffrer cet éternel poème Que l’amour met aux mains des époux de vingt ans. Ce poème est touchant: parfois il désenchante Ceux qui n’ont pas au coeur le culte du foyer; Mais toi, je te sais bon, et je la sais charmante, La grâce et la bonté font bien de s’allier. Le fond c’est la bonté, la forme c’est la grâce, Une oeuvre faite ainsi plaît jusqu’au dénoûment; Etant à l’épilogue on reprend la préface, Et le plaisir est neuf comme au premier moment! Tu l’aimeras ce livre où l’honneur se propage, Car ce sera la bonne et vieille édition, Et des enfants joyeux tourneront chaque page Mêlant leur frais sourire à ton émotion! Lisez-le donc longtemps tous deux... prés du vieux père Qui vous voyant heureux oublîra son ennui; Et pour faire renaître à son foyer prospère La gaîté d’autrefois... lisez-le comme lui!... Récompense. A Madame Mireille Garcin de Maynard. Savoir qu’on sera lu par les yeux doux des femmes Et qu’elles presseront, pendant les soirs d’hiver, Votre livre imprégné d’un rayon tiède et clair Qui venant droit du coeur ira droit vers les âmes. Et savoir qu’au contact de vos vers pleins de flammes Un frisson sensuel glissera sur leur chair, Et que, vous évoquant comme un inconnu cher, Elles vous béniront dans leurs épithalames! Et savoir qu’au printemps, sous les branches des bois, Elles tiendront encor vos pages dans leurs doigts Qu’enserre élégamment le cercle d’or des bagues; Et qu’assises sur l’herbe, au rebord des fossés, Elles prendront leur part de vos tristesses vagues Et vous rendront les pleurs que vous avez versés!... Petit-Pierre. A Jules Bailly. I C’étaient vraiment des gens heureux. Ils étaient trois: Le père, adroit maçon parmi les plus adroits; La mère, brave femme à peu prés du même âge, Qui travaillait en ville et soignait son ménage; Enfin, pour compléter ce doux intérieur, Un garçon, un unique enfant frais et rieur, Que la famille avait appelé Petit-Pierre. Leur maisonnette, avec un haut trottoir de pierre, S’élevait dans le fond d’un faubourg populeux: La cuisine, aux murs blancs bordés de filets bleus, Avait la propreté des fermes de Hollande. Un sable fin, pareil à celui d’une lande, Recouvrait les carreaux de dessins arrondis; Le feu, pour le dîner, flambait tous les midis, Et sur la cheminée, où luisait la vaisselle, Les plats d’étain, frappés d’une rouge étincelle, Ressemblaient à distance à des soleils couchants. Mais ce qui ranimait la lumière et les chants De ce foyer tout plein de gaîté journalière, C’est l’oiseau qu’enfermait cette étroite volière, C’est le petit garçon, frais comme un chérubin, Qui donnait son sourire en paîment de son pain. Il était déjà presque à sa neuvième année; Il fréquentait l’école, et chaque matinée, De peur d’être en retard partant beaucoup trop tôt, On le voyait passer en petit paletot, Répétant sa leçon à mi-voix sur la place, Et tenant sous son bras, tout fier d’aller en classe, Ses cahiers maintenus dans deux planches de bois. L’enfant étudiait comme un fils de bourgeois: Il savait déjà lire, il savait même écrire, Et son maître faisait un amical sourire En voyant ses devoirs toujours bien expliqués. C’est lui qui répétait les calculs compliqués Sur les grands tableaux noirs pendus à la muraille; Et tous les écoliers, sans avoir l’air qui raille, Les coudes sur le banc, recueillaient ses leçons. Le soir, il revenait, le coeur plein de chansons, Mettait une autre blouse, et mangeait quelques tranches De pain blanc, en cherchant sur chacune des planches Le petit plat friand gardé pour son retour. Puis après les devoirs, les jeux avaient leur tour: Il oubliait alors concours, chiffres, grammaire, Courait avec son chien, sortait avec sa mère, Souriait aux enfants tapageurs du faubourg Qui jouaient aux soldats, précédés d’un tambour; Empêchait les garçons et les petites filles De gêner ses amis qui s’amusaient aux billes Jusqu’à l’heure où la nuit noircissant l’horizon, Lassés, les fit rentrer chacun dans leur maison. Lorsqu’ils avaient soupe dans la cuisine basse, Petit-Pierre prenait un livre de la classe Et, feuilletant la table afin de faire un choix, Lisait une touchante histoire à haute voix. Les parents rayonnaient!... Ils respiraient à peine Et n’osaient pas bouger, craignant de faire peine Au lecteur susceptible assis au milieu d’eux. Quand l’enfant terminait, il disait à tous deux.: « Pourquoi ne pas venir, vous autres, à l’école?... Moi, je veux vous apprendre à lire!... » Une auréole, Descendait de la lampe attachée au plafond Sur l’enfant qui, naïf, venait d’être profond, Et la mère riait: « Donne-moi des lunettes!... « Car ces lettres vraiment sont pour moi trop peu nettes; « Ils vieillissent, nos yeux!... » Mais l’enfant s’obstinait. « C’est bien simple, épelons d’abord... » Puis il prenait La grosse main du père et le forçait à suivre Pour redire après lui les syllabes du livre. O le petit apôtre et le maître charmant! Ce n’était pas toujours ses parents seulement Qu’il s’efforçait d’instruire en sa candeur naïve, Mais partout s’étendait sa sainte tentative: . Ecrivant, -sans jamais accepter de profits, - Les lettres que dictaient les mères pour leurs fils, Conscrits que l’indigence obligeait au service; Traduisant aux voisins, pour leur rendre service, Devant les bâtiments publics ou les marchés, Les placards importants qu’on avait affichés. Aussi c’était l’ami, le caprice, l’idole; Et lorsque chaque été les maîtres de l’école, Tant il travaillait bien, lui donnaient tous les prix, Aucun n’était jaloux, aucun n’était surpris; C’était l’enfant de tous, de tous c’était la fête: On pavoisait avec une entente parfaite, Par la foule, en triomphe, il était ramené; Le soir, tout le faubourg était illuminé, Et, n’ayant que dix ans, le Petit-Pierre en somme Etait dans le quartier déjà presque un grand homme! . II Mais, hélas! le bonheur est plein de trahisons: Il entre, sans s’asseoir jamais dans nos maisons. Le foyer où chantait ce blondin populaire, Triste et riant, malgré le modique salaire, Ce foyer si joyeux, si tranquille et si beau, Allait être bientôt plus morne qu’un tombeau!... Le père, le maçon, qui prenait un peu d’âge, L’hiver, fit un faux pas sur son échafaudage Et tomba sur le sol... On le crut mort... Pourtant On vit qu’il respirait encor en l’emportant, Et, comme on s’ouvre vite à l’espoir qui rassure, On crut qu’il survivrait peut-être à sa blessure!... Il souffrit très longtemps, mais guérit à la fin: C’était l’hiver; le froid venait avec la faim; N’ayant plus son travail pour payer la dépense, La misère arrivait plus vite qu’on ne pense. Le médecin coûtait; le pain se vendait cher, Et, noir, les pleurs encor le rendaient plus amer. Jadis on avait fait quelques économies. Plus rien!... La mère allait emprunter aux amies L’argent qu’il lui fallait pour payer le loyer; Ne mangeait plus, passait la nuit à travailler, Raccommodant du linge ou faisant des dentelles Près du malade, en proie à des frayeurs mortelles; Mais voyant son mari sourire le matin, Avec les yeux plus clairs et plus rose le teint, La femme se trouvait moins souffrante et moins lasse En embrassant l’enfant qui partait pour la classe. Quant au maçon, c’était presque un homme nouveau: Le coup avait lésé sans doute le cerveau, Car depuis ce moment il était irritable, Ne voulait pas manger ce qu’on servait à table, Trouvait la maison sale et son air étouffant Et n’aimait même plus sa femme et son enfant!... Son ardeur à l’ouvrage était bien refroidie, Il ne travaillait plus depuis sa maladie Et, malgré la misère et malgré le besoin, Il passait sa journée au cabaret du coin Avec quelques oisifs et quelques mauvais drôles. Ces fainéants parlaient de jouer de grands rôles, Pour niveler bientôt les hommes et les monts, Et maudissaient les rois, criant à pleins poumons, Parmi le choc brutal de leurs grands pots de bière, Qu’on ferait à chacun de son trône une bière!... Le maçon, avec eux, criait et s’enivrait: Et le soir, à tâtons, quittant le cabaret Sous le reflet blafard du gaz dans les ténèbres, Il cherchait sa maison. De loin des cris funèbres Et de vagues sanglots disaient que c’était là. Il s’arrêtait alors... Il connaissait cela: « Sa femme pleurnichait... c’était son habitude!... » Il lui criait d’ouvrir vite de sa voix rude, Et l’ivrogne rentrait; et quand l’enfant chétif Qui n’avait pas mangé, venait d’un ton plaintif Lui demander pourquoi s’en aller dés l’aurore, S’il ne les aimait plus, eux, qui l’aimaient encore, Le maçon se fâchait, lui tirait les cheveux, Battait sa femme avec ses larges poings nerveux: « Si ça me plaît d’aller trouver les camarades! - « Hurlait-il. -Pas de pleurs surtout, pas de tirades!... « Travaillez! Moi, m’user pour vous? Ah! plus souvent! « Que ce faquin d’enfant, qui joue au grand savant, « Laisse là son école et qu’il aille à l’usine. « C’est compris?... » Et tandis qu’au fond de la cuisine Petit-Pierre tremblait d’un frisson glacial, Le maçon s’endormait d’un sommeil bestial. III Il fallut obéir, aller à la fabrique, A la fabrique noire, empestée et lubrique, Où l’âme se flétrit aussi bien que le corps Parmi les propos vils et les sombres accords Que tient la multitude et que rend la machine. Ah! pauvre Petit-Pierre! il faudra qu’il s’échine Et travaille au milieu de gamins querelleurs. On veut de lui des fruits dans la saison des fleurs! Parce qu’un père est lâche et proche la misère, Jeune plante! on la met dans une chaude serre; Mais la tige est trop frêle et fléchira bientôt. On le voyait passer chaque matin plus tôt Qu’il ne partait jadis pour aller à l’école; Il n’avait plus sa grâce et sa gaîté frivole; Laissant, sans les guetter, voler les papillons; Maigre, presque honteux sous de sales haillons, Ayant une toux sèche et creuse comme un râle, Chaque jour plus débile et chaque jour plus pâle Et songeant -les regards fixés sur ses sabots Où s’écorchaient ses pieds dans des bas en lambeaux - Au bon temps de jadis quand il pouvait apprendre, Et que le peuple heureux et fier venait le prendre Pour lui faire un cortège et lui battre des mains, Tandis qu’avec ses prix il passait ces chemins!... Le soir, à l’heure calme où tout se tranquillise, Il entrait quelquefois dans une vieille église Aux bleus vitraux desquels le soleil qui s’endort Faisait luire et flotter un dernier rayon d’or; Et là, s’agenouillant seul devant une Vierge, Laissant brûler son coeur à ses pieds comme un cierge, L’enfant lui racontait dans l’ombre ses douleurs; Et lorsque son regard, au travers de ses pleurs, A l’autel avait vu le Christ sur sa croix noire Qui tendait tout en sang ses maigres bras d’ivoire, Petit-Pierre trouvait son sort moins malheureux Et, plaignant ses parents, priait Jésus pour eux!... Mais dès le lendemain dans l’ardente fournaise Il souffrait de nouveau, suant, mal à son aise; Et malgré l’air impur qui l’étouffait toujours, Travaillait sans répit dix heures tous les jours. Que gagnait pour cela cette machine humaine? Horreur! il ne gagnait que cinq francs par semaine!... Et lorsqu’il revenait le soir du samedi, Son père lui prenait son salaire, alourdi, Lui donnant d’une main que le cynisme enfièvre Pour payer son courage un verre de genièvre!... IV Petit-Pierre mourut... On ne vit pas ainsi! L’enfant dans le soleil doit courir sans souci. C’est un doux rossignol qui dépérit en cage. Comme il faut à l’oiseau la brise et le bocage, Il faut à lui, pour vivre et pour s’apprivoiser, Le matin un sourire et le soir un baiser, Le calme du foyer tranquille comme un temple Et l’honneur des parents qui lui serve d’exemple. Mais dès qu’on veut priver l’enfant d’un de ces soins, Dés qu’on veut le contraindre ou dés qu’onl’aime moins, Dés qu’un de ces bonheurs, qui sont sa nourriture, Echappe à sa candide et fragile nature, Il s’affaisse, il pâlit, il se meurt, il est mort! On tua Petit-Pierre et nul n’eut un remord: L’enfant peut dépérir pour celui qui s’enivre, Le droit de le tuer prime son droit de vivre, Car c’est le droit du père, -un droit auguste et beau!... - De le mettre à l’usine, ou plutôt au tombeau, Sans que la loi soit là pour empêcher ce crime, Pour protéger l’enfant dont on fait la victime, Et sans qu’on songe même au fond de nos Sénats Qu’on doit prendre une part de ces assassinats!... V En apprenant la mort du pauvre Petit-Pierre Chacun sentit venir des pleurs à sa paupière; Et quand pour l’enterrer survint le corbillard, Devant la maisonnette on vit dans le brouillard Les enfants des voisins vêtus de robes blanches Qui jetaient des bouquets sur le cercueil de planches; Et le faubourg entier cotisé fit bâtir, Avec l’argent de tous, une tombe au martyr. Rencontre. Mignonne au front pudique et tendre, Nous nous aimons d’un amour pur, Et dés longtemps, triste à t’attendre, J’entrevoyais tes yeux d’azur. Comme une étoile lente A naître Qu’un pâtre attend sur des sommets, Tu m’éclairais sans me connaître, Sans te connaître je t’aimais. Aussi quand je t’ai rencontrée, Charmante, avec ton air rieur, J’ai cru t’avoir même adorée Dans quelque monde antérieur. Tes cheveux frisant sur les tempes En un mince et soyeux duvet, Tes yeux luisants comme des lampes, Sont bien ceux dont mon coeur rêvait. Et ton esprit tendre où j’épelle Me semble un missel retrouvé, Baigné d’un parfum de chapelle, Où je relis l’ancien Avé. Tu réalises ma chimère, Tu réponds au rêve idéal Qu’au fond de ma pensée amère Je pressentais dans Floréal. Tout s’aime: avril chante et rayonne, Et le printemps, ce peintre exquis, Avec des rayons d’or crayonne Au fond des bois son frais croquis. Dans un adorable mystère Vois donc s’unir sous le ciel clair, Les fleurs, papillons de la terre, Et les papillons, fleurs de l’air. Les ailes cherchent les corolles; Les mains se rapprochent des mains, Et d’inoubliables paroles Se croisent dans tous les chemins! Sur la ramure ensoleillée Les oiseaux arrêtent leur vol; Couchons-nous dans l’herbe mouillée, A deux sous ton blanc parasol. Aimons-nous pour un jour, qu’importe! Les serments que nous échangeons, Le vent printanier les emporte Avec l’eau qui fuit dans les joncs. La destinée est ainsi faite Que le temps doit nous désunir, Et qu’il faudra quitter la fête Dans un très prochain avenir; Mais nous avons l’âme assez haute Pour regarder notre bonheur Sans l’assombrir par une faute Qui ferait saigner notre honneur!... Nos âmes brûleront ensemble Comme deux cierges assidus, Comptant sur le Dieu qui rassemble Les amants qui se sont perdus. Roses D'Antan. A F. Le Play. Les hommes autrefois avaient des foyers stables; On gardait la maison où sa mère mourait; Et, quand d’autres enfants naissaient, on se serrait Moins à l’aise, mais plus unis, aux mêmes tables. Les meubles très anciens étaient de vieux amis: Les fauteuils allongés et les chaises massives Où jadis tricotaient les aïeules pensives, Le soir servaient d’asile aux enfants endormis, Les mêmes arbres verts et les mêmes tonnelles Qui les avaient vus blonds, les revoyaient tout blancs; Et les rideaux des lits, dans leurs longs plis tremblants, Gardaient comme un frisson des âmes paternelles!... C’était la floraison du temps patriarcal: On vivait loin du trouble assourdissant des villes, A mener des troupeaux dans les plaines tranquilles Où les roseaux chantaient sous le vent musical. On s’aimait saintement dans la famille humaine; Chaque jour se marquait par un progrès nouveau; N’ayant qu’une demeure on n’avait qu’un caveau, Et n’ayant qu’un seul nom on n’avait qu’un domaine. Maintenant on jalouse, on divise, on combat, Comme si par nos maux nous n’étions pas tous frères, Pauvres chênes tordus des ouragans contraires Dans la forêt humaine où la Mort nous abat. Nous doublons nos douleurs par la haine et l’envie, Car avec le soleil, l’amour et les enfants, Nous avons les bonheurs simples et réchauffants Qui font adorer Dieu, faisant bénir la vie. Mais nous avons greffé sur l’ouvrage divin. Le rameau maigre et noir des haines criminelles; Et les penseurs sont là comme des sentinelles, Jetant des cris de paix que l’écho roule en vain!... Pauvres fous! le destin, comme en un cachot sombre, Nous pousse dans la vie et dans l’obscurité; Et nous soufflons sur toi, sainte Fraternité, Toi, le soleil du coeur et le flambeau de l’ombre!... L'Infini. A Madame Louise Ackermann. L’implacable Infini dont tu souffres, poète, Nous en avons souffert comme toi, plus que toi; Et nous avons aussi, pendant la nuit muette, Crispé nos poings d’ennui, de colère et d’effroi. Nous avons comme toi crié dans nos alarmes Vers ce Dieu morne et sourd qui nous laissait pleurer, Quand un de ses regards eût pu sécher nos larmes, Quand un de ses pardons nous eût fait espérer. Dans ce siècle sceptique où s’éteint la croyance, L’homme, désabusé des rêves immortels, Est allé disséquer, au nom de la science, Le Christ qui nous ouvrait ses bras sur les autels. On a maudit le don fatal de l’existence, Si fatal que l’enfant pleure en voyant le jour, Comme s’il pressentait à travers la distance Les désenchantements qui viendront tour à tour. On a raillé la force aveugle qui nous jette Sur le champ de la vie aride à défricher, Et qui nous en arrache à l’heure où l’on projette De jouir des moissons que l’on vient d’y faucher. On a nié l’Amour comme on niait la Vie, Et dans le pessimisme endurcissant les coeurs, On a fermé la voie où la vertu convie Les natures d’élite aux dévoûments vainqueurs!... Mais on démolit tout sans savoir reconstruire, Et ta désespérance à tel point s’agrandit Que s’il fallait t’en croire, il faudrait le détruire Ce triste genre humain qui souffre et qui maudit. Il faudrait aspirer au néant insondable De la tombe où chacun trouvera le repos, Et jeter une insulte à Dieu si formidable Qu’il nous replongerait dans la paix du chaos. Eh bien, non! je veux croire et prier et me taire; Dieu m’a mis son image au coeur en me créant, Et quel que soit le deuil, quel que soit le mystère, Avec elle je veux me sauver du néant!... J’irai droit mon chemin, sans orgueil, sans blasphème, Comme un banni qui rêve à son pays natal; Indulgent pour chacun, sévère pour moi-même, Car l’homme peut choisir dans un milieu fatal. Oui, je crois que Dieu vit; oui, je crois que Dieu règne!... Et quoique les bonheurs d’ici-bas soient tous vains, Quoiqu’on ne trouve pas une âme qui ne saigne Et ne tremble à l’assaut de ses rêves divins, J’ai vu, dans l’ombre où va la caravane humaine, Que rayonnait sur elle un Idéal de feu, Et j’y sens un reflet de l’Être qui nous mène: C’est par le coeur qu’on apprend Dieu!... La Soif. A Emile Verhaeren. Les marins naufragés, debout sur leur radeau Que berce et qu’enveloppe un lugubre bruit d’eau, Cherchent à l’horizon l’aile blanche des voiles. Quand le calme renaît, quand brillent les étoiles Comme des lampes d’or sur leur tombeau mouvant, Ils espèrent revoir le port au jour levant. Vain rêve: le temps calme est pis que les tempêtes; Un soleil tropical tombe à pic sur leurs têtes, Et leur épave humaine est inerte au milieu De ce double infini qui semble tout en feu!... La soif les brûle; ils n’ont pas d’eau; l’horrible fièvre Met le sang à leurs yeux et la bave à leur lèvre; Les uns, moins endurcis et plus prompts à fléchir, Boivent de l’eau de mer, croyant se rafraîchir, Et promettent de faire au retour des neuvaines. Mais cette eau, comme un plomb fondu, brûle leurs veines Et, morts avant le soir, on les jette à la mer Qui pour l’éternité garde leur râle amer!... Les autres sont plus forts: sachant que l’eau marine, Rafraîchissant la bouche, enflamme la poitrine, Ils guettent, sans rien boire, et la main sur les yeux, Dans les lointains brûlants le passage joyeux D’un brick ensoleillé que le vent favorise, S’imaginant le gai retour et la surprise Des mères qui viendront, les sachant débarqués, Les conduire, en pleurant de bonheur, par les quais Vers les blanches maisons où les nappes sont mises, Pour boire de la bière auprès de leurs promises!... De même il faut raidir son coeur et le sevrer Des légères amours qui ne font qu’altérer, Pour qu’un amour honnête et pur sur le rivage Calme sa soif d’aimer indomptable et sauvage. Lacrymæ Rerum. Ne nous accusez pas de deuils imaginaires, Et de vous attendrir par des pleurs simulés, Et d’aller parmi vous comme des poitrinaires Cherchant des rêves fous qui se sont envolés. Car nous ne pleurons pas sur nous, mais sur vous autres, Sur les méchants, sur les flétris, sur les jaloux; A voir tant de péchés, nous pleurons en apôtres; Nous pleurons en bergers, à trouver tant de loups. Le sonore instrument où tout notre coeur vibre Veut élever la foule à des désirs meilleurs; Si l’accord n’est pas gai, notre choix n’est pas libre: Nous sommes un écho, mais la voix vient d’ailleurs! .. La voix vient des vallons et la voix vient des plaines, Où les nids sont gisants sur les gazons fleuris; Les logis sont vidés et les tombes sont pleines, Et le genre humain marche à travers des débris!... Et le poète, lui, dans ce monde qui pleure, Est pareil à la harpe inerte qui frémit Au souffle de la brise errante qui l’effleure: C’est que triste est le vent si la harpe gémit!... Source: http://www.poesies.net