Les Tombeaux, Les Vierges. (1895) Par Georges Rodenbach. (1855-1898) Les Tombeaux. C’était un très vieux cimetière, abandonné. Il n’y avait plus que quelques pierres survivant, comme si les tombes mouraient également. Or les tombes qui meurent ainsi, à leur tour, au-dessus des morts, c’est de la tristesse encore plus triste. C’est comme des larmes délayées dans de la pluie. Çà et là, parmi l’herbe compacte, quelques dalles funéraires avaient réchappé. Mais si usées, si âgées! Elles avaient perdu leur inscription, telles des aïeules perdent la mémoire. Il y en avait trois surtout, assez voisines. Elles étaient tout à fait pareilles. Il semblait qu’elles furent faites pour trois soeurs. Mais l’une cédait déjà, chavirait presque dans le gazon. Les deux autres pierres demeuraient fixes et droites, l’air d’être chacune le battant d’une porte qui n’ouvrait pas encore sur le néant total, sur un cadavre tout à fait désagrégé. La pierre chancelante, au contraire, semblait indiquer une fin plus définitive et que le mort s’était tout restitué à la terre qui, en effet, se bossuait à cette place, s’était gonflée, comme accrue du volume exact d’un corps et enrichie par la décomposition nourricière. Mais c’était désolant de penser qu’une des trois soeurs était plus morte. Ce qui confirmait cette impression, c’est qu’un Papillon voletait sur la tombe la plus ruinée. Il était blanc et noir, couleur du convoi des vierges. Il s’attardait, d’un vol indécis, comme ébloui d’être enfin libre, et seul dans l’air nu. Sans doute qu’il était né de cette sépulture, tant il semblait devoir s’en séparer avec peine. Était-ce l’âme elle-même, libérée seulement à cette minute? L’âme ne cohabite-t-elle pas avec le corps plus longtemps qu’on ne l’imagine? Est-ce qu’elle n’est pas inhumée avec lui? Est-ce qu’elle ne continue pas, invisible, à tisser les toiles d’araignée du rêve dans le sommeil de la mort comme dans le sommeil de la nuit? Peut-être qu’elle aussi descend au tombeau; qu’elle s’obstine dans le cadavre comme en un navire qui fait eau, et ne le quitte que bien plus tard, à la dernière extrémité, quand enfin toute chair est dissoute, toute matière est transsubstantiée, et que seuls les ossements survécus sont de trop vaines épaves?... Ce moment-là sans doute s’accomplissait pour la vierge enterrée sous la pierre qui chavire. Alors le Papillon blanc était son âme elle-même, en partance, mais en suspens un peu, et s’attardant à des ressouvenances, au-dessus de la terre qui avait pris la forme du corps annulé. Dans le vieux cimetière abandonné, il y avait aussi une grande sépulture contre le mur d’enceinte, un sarcophage massif et presque déjà fruste. Les noms et les dates y avaient dépéri et péri à leur tour. C’était comme la mort elle-même effacée par la mort... Les pierres redevenaient naturelles. Destin bref de ces pierres qui avaient eu, un moment, leur identité, ainsi que le défunt lui-même. Elles avaient été un tombeau, et un tombeau riche orné de couronnes, admiré, dans la foule obscure des caveaux et des croix humbles dont les bras ont un air de mendier. Le sarcophage, longtemps, régna. Maintenant il redevenait de la pierre impersonnelle, un minéral sans but. Seule une Urne, à côté, survivait dans l’intégrité de sa forme. Il semblait qu’elle fût l’âme de ce corps de pierre, émanée de lui comme le Papillon blanc avait émané du corps de chair. Avec ses courbes, elle avait presque un envolement. Elle était ce que la pierre peut réaliser de plus délié, de plus ailé. Urne aérienne, on aurait dit que vraiment elle planait, un moment aussi, au-dessus du grand sarcophage dont elle fit partie, grise comme lui, et qu’elle quittait enfin, puisqu’il cessait d’être lui-même et apparaissait déjà plutôt de la pierre anonyme qu’un tombeau. Les quelques dalles survivantes, fichées en terre comme des ancres, se tenaient hautes et droites parmi l’herbe pâle. D’être négligée et abandonnée à elle-même, cette herbe se décolorait, s’emmêlait avec l’embrouillamini des cheveux d’une morte qu’on ne peigne plus. Dans ce désordre de la végétation, les pierres funéraires surgissaient d’autant plus inexorables, géométriques. Rien ne les influençait. Le vent des tempêtes d’octobre lui-même s’y cassait comme à un battant de la porte de l’Éternité. Seul le soleil déjouait leur impassibilité; car, malgré elles, leur ombre variait, tournait autour d’elles. Selon la projection, tantôt la fosse était à l’ombre, et tantôt elle était au soleil. Lumière et ténèbre intermittentes! Un poêle noir sur la fosse, puis soudain un poêle d’or! Et c’était comme si le mort avait tour à tour ouvert et fermé les yeux! Le vieux cimetière s’est dénudé, une à une, de toutes ses tombes. Il n’y a plus qu’une immense herbe livide, dont la pâleur avère encore l’ancienne destination. Nul ne veut du terrain triste et n’a souci d’asseoir sa maison parmi des souvenirs d’ossements. L’enclos a trop appartenu à la mort pour se réconcilier avec la vie. Or, parmi cette solitude vide, à la place même où s’érigeaient les trois dalles debout, qui étaient jumelles et toutes voisines, il a poussé, on ne sait comment, un vaste Lys. Il s’érige, d’un blanc de neige et de linges, au-dessus du gazon, comme la coupe du Silence... Sans doute qu’il a copié, pour avoir ces bords arrondis, ces molles inflexions, l’Urne de pierre qui a disparu, mais revit en lui. D’autre part il a pris sa blancheur mate de pastel au Papillon qui, lui aussi, a disparu, mais revit en lui. Éternelles métempsycoses! Il est à la fois l’Urne qui apparaissait l’âme du corps de pierre que fut le sarcophage, et le Papillon qui apparaissait l’âme du corps de chair enterré dans la fosse. Il a la forme de l’Urne. Il a la couleur du Papillon. Lys évasé et blanc, qui résume le cimetière aboli! Lys qui sort des tombes, mais qui atteste la vie! Car, germé à la place même où furent les morts aux pierres jumelles, il se déplie, il s’ouvre comme un grand sexe vierge, ô Lys presque charnel, qui proclame la force invincible de la matière et la fécondité chimique de la mort. Ce petit livre, imaginé par deux amis: Joseph Rippl-Rónai et James Pitcairn-Knowles, au temps de la fête de Noël, en l’année 1895, a paru sous la bonne protection de M. S. Bing à Paris. La petite histoire est de Georges Rodenbach. Les simples images sont de James Pitcairn-Knowles. Les Vierges. Les Vierges attendent au seuil de la Vie. Elles vont prendre part à la Vie. Celle-ci paraît splendide devant elles, et comme en or.? Il y a l’or jaune du blé mûr.? Il y a aussi l’or rouge du soleil.? Les cheveux des Vierges leur servent de raccord. Ils réconcilient en eux ce jaune de la terre et ce jaune du ciel.? Harmonie parfaite: les Vierges font encore partie du paysage!? Les Vierges sont un peu inquiètes au bord de la vie, qui leur apparaît immense -d’être inconnue!? Encore si on pouvait partir et entrer dans la vie en marchant au hasard. Mais il y a des chemins devant soi.? Et, dès la première minute, il faut choisir.? Les Vierges sont en émoi. Elles voudraient aller partout, être à la fois dans tous les chemins. Comment s’orienter?? Les chemins sont nombreux et compliqués comme le sont les lignes de leurs mains. De quelle façon débrouiller l’écheveau des chemins?? Elles reconnaissent bien, dans la paume, leur destinée; mais quelle est, parmi les routes au loin, la route qui correspond à la ligne du bonheur dans leur main?? Les Vierges sont parties, moirées de l’ombre des feuilles, marchant à la recherche de leur Destinée. Chacune a pris le premier chemin qui s’ouvrait devant elle. Ne s’est-elle pas trompée? Il y a tant de chemins! Le vieux visage de la Terre a tant de rides!? Pourtant il n’y a qu’un seul chemin, qui conduise au bonheur.? Donc toutes vont, allègres et fardées de jeune pudeur.? L’une se rit à elle-même dans les vasques des jets d’eau qui, le soir, baisseront -comme des lampes.? L’autre se hâte. Elle cherche à l’horizon ce qu’elle attend et qu’elle ignore.? Où les conduisent les routes muettes?? Est-ce qu’elles chemineront longtemps seules? Peut-être qu’elles chemineront toujours seules!? Chaque Vierge a frissonné dans son âme. Et pourtant elles poursuivent leur marche, heureuses de la vie inconnue et des mystérieux chemins qui, du moins, finissent ailleurs...? Telle, qui est née sous l’influence de la lune, cherche moins sa destinée dans la vie que dans les livres. Elle ne communie pas avec la Nature. L’azur, les arbres, les eaux naturelles, lui semblent brutaux. Elle ne les aime que réfléchis dans les miroirs. Or, dans les livres aussi, on voit les choses comme en reflets.? Charme de l’artificiel! Voluptueuse langueur du mensonge et du songe! La Vierge, dans les livres, rêve la vie, a l’amour de l’amour... Ce n’est pas un bonheur défini, et comme linéaire, dont elle jouit; ce n’est pas un amant délicieux, mais toujours égal à lui-même, qu’elle obtient. Elle s’identifie avec toutes celles qu’on aime; elle émigre dans un Univers de joie sublimée.? Dangereux mirage! Qu’est-ce qu’elle fera quand elle confrontera ensuite la vie avec les livres?? Elle sera comme celle qui a voulu vivre seule dans une île, car c’est la mer qui flotte dans le blanc des pages.? Les Vierges, par les innombrables chemins, sont arrivées près des beaux arbres, où pendent les fruits de vie.? Ce sont celles qui restèrent dans la Nature et se trouvent pareilles à tout ce qui est florissant sous le soleil.? Aussi leurs gestes ont des inflexions selon les branches. Leurs seins qui mûrissent se copient en silence sur les pommes dures.? C’est toujours la scène du vieil Éden qui recommence: « Mange! tu seras semblable à Dieu! »? Ô tronc de la tentation! Arbre de la science amère qu’est le corps de la femme! Verger de Vierges qui, elles aussi, vont laisser cueillir leurs fruits de chair!... La belle aventure de la jeunesse s’achève comme un voyage.?Les Vierges ont abouti chacune au paysage de leur destinée. Naguère, elles se trouvaient ressemblantes avec tous les sites. Leur oeil était jumeau des fleurs de toutes les berges. Tous les échos étaient au diapason de leur voix.? Maintenant chacune, devenue Épouse, s’est réalisée soi-même, en n’étant plus à l’unisson qu’avec un site unique, sur lequel, résignée, elle se modèle.? Tous les chemins parcourus - et quelle oublie -sont devenus les rides de son visage.? Mais elle est quiète, néanmoins, assise en un fauteuil, à regarder la maison où sa vie s’est bornée, une vie à peine accidentée, comme est le terrain, tout autour...? L’âme enfin est d’accord avec le paysage. Ce petit livre, imaginé par deux amis: Joseph Rippl-Rónai et James Pitcairn-Knowles, au temps de la fête de Noël, en l’année 1895, a paru sous la bonne protection de M. S. Bing à Paris. La petite histoire est de George Rodenbach. Les simples images sont de Joseph Rippl-Rónai. Le texte a été imprimé par Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères, à Paris. Source: http://www.poesies.net