La Jeunesse Blanche. (1913) Par Georges Rodenbach. (1855-1898) Tandis que je rêve, les souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un à un, doux, clames, riants, comme des îles de fleurs sur ce gouffre de pensées noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau. Victor Hugo. TABLE DES MATIERES.. Prologue. CHOSES DE L'ENFANCE. La Ville Du Passé. La Maison Paternelle. Le Berceau. Les Jardins. La Prière. Communiantes. Charme Du Passé. Collège Ancien. Matins Joyeux. L'Horloge. Promenade. Litanies. Premiers Beaux Vers. Départ. PREMIER AMOUR. Premier Amour. Ses Yeux. Mysticisme. Promenade. L'Eau Qui Parle. I Les Rivières. II Les Ruisseaux. Litanies D'Amour. Nocturne. Fin Du Rêve. Départ. Lune Consolante. Refrain Triste. L'Absence. Chanteuse D'Oubli. Douceur Du Souvenir. Choses Fatales. SOIRS DE PROVINCE. Seul. Les Orgues. Béguinage Flamand. Vieux Quais. La Pluie. Dimanches. Brouillard. Dans Les Banlieues. Les Cloches. Processions. L'Eau Qui Parle. LES JOURS MAUVAIS. Mort De La Jeunesse. Les Solitaires. Rendez-Vous Tristes. Analyse. L'Ame Des Bons. Nostalgie De Jeunesse Blanche. Amours Inquiètes. Ennui De Vivre. Dégoût. Péché. L'Eau Qui Parle. MELANCOLIE DE L'ART. Refuge Dans L'Art. L'Idéal. Art Pur. Solitude. Renoncement. La Passion. Veillé De Gloire. VERS D'AMOUR. I Nous sommes dans l'amour... II J'entre dans ton amour... III Dis, les commencements... IV Je t'aime, ô mon amour... V Mon coeur avait en lui... VI Par toi.j'aurai compris... VII Je me souviens du soir... VIII Querelles des amants... IX Si frais tes doigts... X Te rappelles-tu... POEMES DIVERS. Douleur De Se Reprendre. La Nuit Vient. Cloches. Nénuphar. Premières Communiantes. Légende. Carillon. Soir. La Passante. Pour Le Tombeau De Verlaine. Pour La Gloire De Mallarmé. La Loïe Fuller. Prière. La Veille Du Dernier Jour De L'An. Prologue. A Madame X. A vous dont les cheveux de neige et de clarté Encadrent doucement la figure indulgente, -Ainsi dans les grands bois un vieux chêne s’argente Des fils blancs de la Vierge à la fin de l’été, A vous l’ancienne, à vous la bonne, à vous la seule Pour qui j’ai de ma vie entr’ouvert les rideaux, A vous dont l’âme est blanche autant que vos bandeaux Et que j’aime à jamais comme on aime une aïeule, A vous qui comprenez, sans l’avoir fait, le mal Et la fatalité qui dort au fond des choses, Et qui rêvez aussi devant les couchants roses Où passent des sanglots dans le vent aromal, A vous dont le pardon m’est acquis par avance Pour le noir qui se mêle aux blancheurs d’autrefois, Je veux vous raconter lentement, à mi-voix, Tout le bonheur obscur de mon heureuse enfance. Enfance! éloignement d’où lui vient sa douceur! Nuance où la couleur s’éternise en sourdine, Religieux triptyque ombré d’une patine Qui met sur les fonds d’or son vernis brunisseur. Jeunesse! Enfance! attrait des choses disparues; Astres du ciel plus clairs dans l’étang bleu du coeur! Chanson d’orgue criard dont toute la langueur Expire en sons blessés dans le lointain des rues. Je veux vous évoquer la ville aux pignons noirs, Vieille ville flamande où les paroisses proches Lorsque j’étais enfant, faisaient pleurer leurs cloches Comme un adieu de ceux qui mouraient dans les soirs! Je veux recomposer la maison paternelle Avant l’absence, avant la mort, avant les deuils: Les soeurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils Et le jardin en fleurs et la vigne en tonnelle. Je veux revivre une heure à l’ombre des grands murs, Dans le collège ancien où nos âmes placides S’ouvraient comme une église aux profondes absides Avec des vitraux d’or pleins de visages purs. Je veux vous reporter à ces calmes années: Je suis resté le même après bien des douleurs; Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées. Car dans nos jours de haine et nos temps de combats Je fus de ces souffrants que leur langueur isole Sans qu’ils aient pu trouver la Femme qui console Et vous remplit le coeur rien qu’à parler tout bas. Je fus de ces songeurs douloureux et timides! Ils ont tout dépensé, sans avoir rien reçu, Mais leur mal glorieux personne ne l’a su: Le mal des coeurs naïfs et des âmes candides. Qu’importe! ma souffrance est bonne! Je les plains Ceux qui n’ont plus l’orgueil d’être mélancoliques, En gardant comme moi les dévotes reliques Les reliques d’enfant dont mes tiroirs sont pleins. Surtout qu’en toi, ma chère ancienne, je m’épanche Dans un chuchotement de mon esprit au tien! Viens donc; allons-nous-en poursuivre l’entretien Dans le jardin flétri de ma Jeunesse Blanche. Dans ce jardin désert, dans ce jardin fermé, Dans ce jardin fleuri de lis, piqué de cierges, Où jadis s’avançaient d’incomparables vierges Dont les lèvres soufflaient l’odeur du mois de mai. Mais ce parc est en proie à l’insulte des ronces, Et mes rêves anciens, dans les lointains glacés, Tels que des marbres blancs, tendent leurs bras cassés Et de leurs yeux éteints pleurent dans les quinconces. Pauvre parc envahi par l’automne et le soir, Qui souffre en évoquant son aurore abolie; Il est morne, il est vide et ma mélancolie L’enferme tout entier comme un grillage noir! CHOSES DE L’ENFANCE. La Ville Du Passé. Quand on va s’accouder au balcon de la vie Pour contempler la fin pensive du printemps, On se sent envahir par l’impossible envie D’étreindre dans ses bras les horizons flottants. Là-bas comme une ville aux vitres allumées, Tout le Passé s’étend sous le grand ciel blafard Et la tristesse bleue et lente des fumées Ressemble à des ruisseaux coulant dans le brouillard. Soleil de la Jeunesse aux blessures saignantes, Tu meurs ou tu t’endors aux bras noirs de la nuit! Et dans le navrement de ces heures poignantes Le vol effarouché des Rêves blancs s’enfuit. La ville du Passé s’efface ainsi qu’un rêve Sous la brume qui tremble en d’invisibles doigts, Mais un faisceau confus de Souvenirs s’élève Par delà le sommeil des pignons et des toits: Campaniles! clochers des choses de l’enfance, Dômes de la jeunesse où l’idéal s’endort, Beffrois, triomphateurs de la nuit qui s’avance Avec les boucliers de leurs grands cadrans d’or, Tourelles de granit dominant les rafales, Toujours debout, chantant le Passé souverain Et déléguant vers nous leurs cloches triomphales Qui traversent le ciel dans leurs robes d’airain! La Maison Paternelle. Inoubliable est la demeure Qui vit fleurir nos premiers jours! Maison des mères! C’est toujours La plus aimée et la meilleure. Ici c’est le papier fleuri Dont, les jours de fièvre moroses, Nous comptions les guirlandes roses D’un long regard endolori. Là, vers Noël, à la nuit proche Nous déposions nos souliers... Combien de détails familiers S’éveillent au bruit d’une cloche! C’est là que la plus jeune soeur Apprit à marcher en décembre; Le moindre coin de chaque chambre A des souvenirs de douceur. Rien n’a changé; les glaces seules Sont tristes d’avoir recueilli Le visage un peu plus vieilli Des mélancoliques aïeules. Tout est pareillement rangé Et, dans la lumière amortie, S’éternise la sympathie Du logis qu’on n’a pas changé: Fauteuils des anciennes années Où l’on nous couchait endormis, Fauteuils démodés, vieux amis, Avec leurs étoffes fanées, Meubles familiarisés Par une immuable attitude, Mettant des charmes d’habitude Dans les salons tranquillisés. Jardin en fleur, vigne, tonnelle, Empreinte vague de nos pieds Sur les tapis et les sentiers, O sainte maison paternelle Qui donc pourrait vous oublier, Logis où dort notre âme en cendre, Surtout quand on a vu descendre Des cercueils chers dans l’escalier!... Le Berceau. Ma mère, elle a voulu garder, la sainte femme, Mon massif berceau d’autrefois; Il rêve dans un coin aux jours d’épithalame Où moi, l’enfant nouveau, j’avais une jeune âme Et la mère une jeune voix. Mais la voix s’est usée et plus jamais ne chante Puisque les enfants sont grandis; Et moi, je m’use aussi dans la foule méchante Et le berceau lui-même est en deuil, lui qui hante L’âme de ceux qui sont partis! Car il sait comme nous que les pauvres soeurs frêles Gisent mortes, dans leurs caveaux, Lui qui les aimait tant et qui comptait sur elles Pour voir, un soir d’été, comme des tourterelles, Lui venir des enfants nouveaux. Puisqu’il en est ainsi, quoique seul et morose, Moi je t’honore, mon berceau! Et le temps ressuscite où dans la chambre close Tu dormais près du lit tel qu’une barque rose Qu’on amarre auprès d’un vaisseau. Et j’évoque en pleurant la musique éphémère De celle qui venait s’asseoir Et chanter, en suivant le vol de sa chimère, Si doucement que c’est par sa chanson de mère Que j’appris à parler, le soir! Les Jardins. Les jardins de l’enfance aux roses oubliées Ressuscitent parfois dans un vieux livre où dort Les ailes repliées D’un grand papillon mort! On songe avec tristesse aux aubes en allées Où le papillon mort, grisé par les chaleurs, Ouvrait dans les allées Son éventail en fleurs. On songe qu’en ces jours de floraison première La Jeunesse, elle aussi, posait par les chemins Ses ailes de poussière Sur les pâles jasmins Et soudain on revit le prime temps des roses, Le temps où l’on goûtait, dans le jardin rouvert, La nouveauté des choses Et l’imprévu du vert. L’heureux temps d’enfantine et crédule démence Où l’on croit, au printemps, quand les arbres sont blancs, Que l’hiver recommence Dans les rameaux tremblants; Où la légende en fleur des semaines pascales Cache dans les jardins des oeufs mauves et bleus Parmi les feuilles pâles Et les gazons frileux, Des oeufs d’or qu’on croirait jetés là par les anges Qui les auraient soustraits aux nids frêles bâtis Par des vols de mésanges Aux toits du Paradis Oh! Les jardins emplis de soleil et d’enfance Quand les cloches de Rome, un matin clair d’avril, S’évadent du silence Et rentrent de l’exil! La Prière. J’évoque aussi parfois la grande chambre ancienne Où nous allions prier pendant les soirs de mai; Comme pour la chaleur on ouvrait la persienne L’âme des fleurs passait dans le vent embaumé. Une madone blonde ornait la cheminée Montrant des doigts son coeur traversé d’un couteau; Des chandeliers d’argent l’avaient illuminée Et donnaient de la vie aux fleurs de son manteau. Et la chambre perdait tout son aspect sévère Tant les roses prenaient des teintes de pastel, Tant les lys dormaient bien dans leurs globes de verre Et tant ce reposoir avait des airs d’autel, Nous arrivions ensemble, en marchant sur les pointes De nos pieds, dans la chambre où la Vierge régnait; Et nous pleurions de voir que, malgré nos mains jointes, Sous son manteau d’azur son coeur rouge saignait. Et nous prenions plaisir à compter les bougies! Et nos lèvres goûtaient le charme qu’il y a A psalmodier haut, comme des élégies, Les rythmiques versets des Ave Maria. On eût dit que le ciel descendait dans la chambre Avec son clair de lune et tous ses astres d’or! Et les lits qui flottaient dans ces lumières d’ambre Semblaient de grands bateaux sur un fleuve qui dort. Et quand nous nous couchions, commençait le voyage, Le voyage idéal vers le paradis bleu! Des anges descendaient nous servir d’équipage Et nous nous endormions dans des gestes d’adieu. Communiantes. Dans l’aube adolescente aux frissons indécis Où le soleil d’avril s’épand comme un glacis, On les voit s’avancer, Communiantes pâles, Cachant leurs bras frileux aux plis tièdes des châles; On les voit s’avancer, et leur voile tremblant, Devant leurs yeux de vierge, a tout teinté de blanc. Et celles de la rue et celles des carrosses Vont riant au soleil dans des blancheurs de noces Et le blanc des souliers comme le blanc des bas Semble se fondre en neige à chacun de leurs pas! La mousseline frêle au lointain s’évapore En brouillards cheminant dans le bleu de l’aurore, Et leurs robes de tulle aux plis multipliés Evoquent des oiseaux dont les vols repliés Les feraient doucement glisser sur une eau morte, Ou des Vierges d’anciens monastères qu’on porte Dans les processions, sur de grands piédestaux, Avec un tremblement le long de leurs manteaux! Et voici qu’elles vont, Communiantes pâles, Vers les portails noircis des grandes cathédrales Et vers les roses nefs des chapelles en fleur Où, pour réconforter leur jeûne et leur pâleur Par des blancheurs de ciel qui leur soient assorties, Jésus leur a dressé la table des Hosties! Mais demain dans la rue on va déjà les voir Passer dans leur costume uniformément noir Sans qu’on les reconnaisse, et sans qu’aucun devine Le frisson vaporeux qu’avait la mousseline Sur leur corps vierge et pur, presque immatériel, Tellement qu’on eût dit qu’elles venaient du ciel! C’est fini pour toujours des robes défraîchies, Des rêves de l’enfance et des branches fléchies Sous le fardeau des fleurs toutes blanches d’avril. Leurs âmes qu’exaltait un bonheur puéril Et qui s’ouvraient dans l’aube au printemps des années Verront tomber aussi leurs floraisons fanées Comme les arbres noirs défleuris sans retour, Car les grâces du blanc sont des grâces d’un jour! Charme Du Passé. Le Passé, c’est un cher enseveli qu’on pleure Que nous aimons surtout maintenant qu’il est mort, Et qui nous fait songer, à travers un remords, Au temps où nous vivions dans la même demeure. Vers l’azur où s’en vont les âmes des oiseaux, Vers l’azur a monté sa jeune âme immortelle! Il est dans son cercueil de soie et de dentelle Dans son cercueil construit du bois de nos berceaux. De même que les morts ont dans leurs bières closes Les choses qu’il aimaient, les pauvres trépassés, Nous avons mis dedans tous nos joujoux cassés, Puis nos robes d’enfant aux rubans bleus et roses Qui faisaient autrefois la gaîté des miroirs, -Et c’est depuis ce temps que nos habits sont noirs! Collège Ancien. Parmi le rose éclat du Soir pacifié A la douceur duquel nul songeur ne résiste, Je le revois souvent, mon grand collège triste Dans un éloignement qui l’a sanctifié. Ces temps qu’on croit lointains et qui sont encor proches, Par le ressouvenir du coeur? je les revis Ces jours pleins de vitraux et pleins de crucifix, Ces jours tout résonnants d’encensoirs et de cloches. Mais ma mère étant loin, j’en avais grand souci! Je me disais toujours: «Que fait-elle à cette heure? Elle est à me chercher partout dans la demeure... Elle est seule, elle est triste...» Et j’étais triste aussi. Chaque matin surtout dans mon alcôve blanche Quand je me réveillais parmi ces étrangers Et que j’apercevais tous mes habits rangés Lamentablement noirs sur une étroite planche. Je me rappelle encor les classes, les devoirs Et l’immobilité longue sur les pupitres, Tandis que les oiseaux cognaient gaîment aux vitres Qui dans le clair soleil suspendaient des miroirs. Et le remuement frais de nos lèvres vermeilles Epelant à haute voix ou disant la leçon Epandait un murmure autour de la maison Comme autour d’une ruche un ronflement d’abeilles. Il s’y mêlait parfois l’écho plaintif d’un air Qu’un vieil orgue traînait aux portes du village, Et la cour nous semblait triste comme une plage Qui garde dans ses plis la douleur de la mer! Matins Joyeux. Oh! les anciens matins de bonheur infini, De joie inexplicable! Oh! les matins tout roses Où l’on ouvrait son âme à des bonheurs sans causes Comme à des oiseaux fous qui se trompent de nid. Oh! les matins pieux dans le mois de Marie! On imaginait voir, au loin se prolongeant, Des floraisons d’azur et des ruisseaux d’argent Faisant de l’avenir une chose fleurie. Parmi des encensoirs, des flambeaux, des gradins, Souriait la Madone en de naïfs jardins, Tandis que nous servions la messe en robe rouge. Et nous rêvions alors du jour proche et joyeux Où nous allions sentir le frôlement qui bouge, Des premiers lauriers verts dans nos jeunes cheveux!... L’Horloge. Au centre d’un pignon de la cour taciturne, Un cadran blasonnait la tristesse des murs Et les Heures tombaient, à coups rythmés et sûrs, Comme des gouttes d’eau qui tomberaient d’une urne. Comme des gouttes d’eau, s’égrenant par instant Sur un homme perdu dans une grotte obscure. Pleurs du rocher qui font une humide piqûre Et par une douleur marquent le cours du Temps. Et toujours et toujours, au printemps, en automne, A l’heure où tout s’éveille, à l’heure où tout se tait, On entendait la voix du cadran qui chantait, Inoubliablement plaintive et monotone. Les sons tristes, épars, dans le silence noir Semblaient répercutés au fond de cette cloche: Appels de cor pleurant au loin sur une roche Et les bruits intermittents des forges dans le soir. Et toujours et toujours dans la calme demeure L’horloge diligente éparpillait son chant Et les aiguilles d’or, se fuyant, se cherchant, Semblaient s’ouvrir en croix sur le tombeau de l’Heure! Impassible cadran où tout le long du jour Dans son arène vide allaient tourner nos rêves, Cependant que la cloche en quelques notes brèves Parlait de l’heure enfuie aux échos de la cour! Promenade. Combien mélancolique était la promenade Trois par trois, en automne, aux fins d’après-midi, Lorsque nous traversions un faubourg engourdi Où sortait des maisons pauvres une odeur fade. En longue file noire et morne, nous allions Comme enrégimentés et nous parlant à peine A travers la banlieue isolée et malsaine Ecoutant dans le soir mourir les carillons. Nous subissions déjà le coudoiement hostile Des compagnons méchants qui nous faisaient souffrir: Car ce sont les plus doux qu’on s’acharne à meurtrir. Les plus inoffensifs des oiseaux qu’on mutile. Nous marchions vers les champs comme des orphelins. Sans jouer, sans pouvoir cueillir des fleurs aux berges; Quelques orgues pleuraient au loin dans des auberges Et le ciel s’endeuillait aux ailes des moulins. Parfois des paysans, au bord d’un pré qu’on fauche, Tristes en nous voyant l’allure dans le vent Des troupeaux résignés qu’un chien pousse en avant, Nous tiraient leur bonnet avec un geste gauche. Mais quand nous rentrions en ville, aux soirs tombants, Si nous croisions le long des murs percés de grilles Un long pensionnat de pâles jeunes filles Portant des chapeaux ronds sans fleurs et sans rubans, Et si l’une aux yeux clairs avec un fin corsage Où des seins nouveau-nés suspendaient leurs fardeaux, Avec des cheveux blonds long-tressés sur le dos, Si l’une avait souri doucement au passage, Le rêve était exquis! et, rentrés au dortoir, -La mémoire des yeux nous aidant la pensée C’était quelque lointaine et vague fiancée, Et nous nous endormions, l’ayant aimée un soir! Litanies. J’entends toujours les grands Sanctus de ma jeunesse Qu’à Pâques ou Noël on chantait à la messe. Je les entends en moi, comme des voix d’absents, Et mon âme se meurt du regret de l’encens. Mon souvenir repeint les anciennes verrières Et cherche à renouer l’écheveau des prières. Sanctus! Sanctus Deus! et du haut du jubé Le chant des soprani lentement est tombé, Si tendre qu’on dirait des chansons de fontaines Pleurant au clair de lune en des vasques lointaines. Sanctus! le choeur entier reprend sur le même air Et l’orgue brusquement s’enfle comme la mer! Sanctus! les violons sous l’archet qui les frôle Ont les frissons d’un lac caressé par un saule, Flots menus se suivant et mourant tour à tour Qui tombent dans l’église et monte dans la tour. Sanctus! Sanctus Deus! Bonheur que rien n’égale! Toute l’âme a sombré dans cette eau musicale. On prie, on pleure, on la tête dans ses mains On sent fleurir en soi des désirs surhumains, De combattre pour Dieu, de mourir pour l’église, Sanctus! Tandis qu’au loin le choeur se tranquillise. Et comme dans un rêve on cause avec Jésus Pour qu’il daigne bénir les plans qu’on a conçus; On cause avec la vierge, à genoux, à pleine âme, Car on aime encor plus, elle? puisqu’elle est femme. Et l’on voudrait mourir, tant c’est délicieux D’avoir le tremblement des cierges dans les yeux. Premiers Beaux Vers. Où sont les jours d’hiver pleins de calme infini Dans la salle d’étude, aux carreaux blanc de givre; Et les grands abat-jour sur les lampes de cuivre Comme autour d’une lune un halo d’or bruni. Quel éveil dans nos coeurs quand le soir, en sourdine, Chuchotait sa tristesse aux fentes des châssis Et que, sur les bancs noirs pensivement assis, Nous lisions, tout songeurs, des vers de Lamartine. Trouble des premiers vers douloureux ou charmants! Troubles des premiers vers dont les musiques vagues Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments! Nous pleurions longuement Graziella trahie qui, n’ayant pu laisser tel qu’un tapis moelleux Son amour sous les pas du poète oublieux, Sans bague au doigt fut mise en sa bière fleurie! Mais tout là-bas, au bord rivages houleux Où priera l’avenir sur sa tombe odorante, Nous autres, négligeant la morte de Sorrente, Nous cherchions dans la mer l’infini des yeux bleus. A travers l’idéal des grandes eaux dormantes, A travers l’idéal des beaux vers consacrés, Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés, Appareiller vers nous nos futures amantes! Tout nous parlait d’hymen, de baisers et d’aveux! Et dans la barque d’or des strophes amoureuses Les rimes accordaient leurs rames langoureuses Pour amener vers nous la vierge de nos voeux! La douceur de la mer méditerranéenne Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur Qui venaient déferler sur la plage du coeur Avec un bruit de robe et des frissons de traîne! Départ I En quittant le collège, abri calme et dormant, J’ai pleuré mon enfance et j’ai confusément Senti qu’un peu de moi restait là, dans la pierre! L’habitude est si douce au coeur, si familière! Et j’avais dès longtemps pris celle de m’asseoir Dans la salle d’étude, après les jeux, le soir, D’écrire, de rêver, les mains contre les tempes, Et de lire aux clartés amicales des lampes! Au moment de partir, de quitter à jamais Les peupliers connus du jardin que j’aimais. Lui qui versa son ombre à mon adolescence, J’ai senti que mes yeux souffriraient par l’absence! Et j’ai tout revécu; les courses d’autrefois Le long des grands chemins où bourdonnaient nos voix Dans la vague rumeur des moissons remuées. Nos regard enfantins qui suivaient les nuées Roses comme nos coeurs et changeantes comme eux! Puis nos retours hâtifs pendant l’hiver brumeux Par les lointains faubourgs où la mélancolie Des orgues se fondait dans celle de la pluie! Et nos calmes sommeils fleuris de rêves blancs Parmi les dortoirs où les rideaux tremblants Avaient une envergure et des frissons de voiles! II Ces choses du passé sont comme des étoiles Dont le foyer d’or pâle est mort, mais dont on sent Le rayon venir doux comme un rappel d’absent! Et puis c’est en quittant la grande maison calme Où l’Espoir dans les mains nous mettait une palme, C’est à ce moment-là que nous avons compris Qu’il faut laisser toujours le chemin qu’on a pris, Et que la vie humaine est un vieux pays sombre, Où les marcheurs pensifs, en des routes sans nombre, Se croisent dans des cris d’accueil et de départ! Oh! partir! partir seul! s’en aller autre part Sous de arbres nouveaux qu’il faudra longtemps suivre, Et tout abandonner? recommencer à vivre! PREMIER AMOUR. Premier Amour. Premier amour! Parfum de la nouvelle rose! Sur le clavier du coeur premiers accords plaqués Par une main de femme insaisissable et rose; Premiers souffles du vent sur la voile morose Qui devine la mer dans le calme des quais. Premières floraisons dans le verger de l’âme, Premiers jets d’eau montant au milieu des jardins Où des noces en blanc chantent l’épithalame; Premiers regards qu’on jette à l’horizon de flamme Où les palais du rêve étagent leurs gradins. Premier amour! Souffrance heureuse! Désirs vagues De lui prendre les mains, plus douces que des fleurs, A celle dont les yeux ont la couleur des vagues, Et, feignant d’admirer le chaton de ses bagues, De rafraîchir sa lèvre à ses doigts cajoleurs. Délices, au milieu des fêtes et des danses, De ressembler pour elle aux galants d’éventail; Puis, on reste seul, sous les ramures denses, Charme de chuchoter de longues confidences A la lune qui rit comme au fond d’un vitrail. C’est le moment de joie unique où l’on épie Les yeux encor voilés d’une fausse rigueur, Où, sans s’imaginer que tout bonheur s’expie, On tire fil à fil, comme de la charpie, L’aveu qui guérira la blessure du coeur. Ce qu’on aime à vingt ans, c’est la tiède atmosphère De premiers abandons sous un ciel vierge et bleu; Qu’importe la liqueur, ce qu’on veut c’est le verre; C’est le mal glorieux de monter au Calvaire, Car on a Véronique et on se sent un dieu! Ce qu’on aime surtout, c’est bien l’amour lui-même; On aime sans savoir ni pourquoi, ni comment! Mais on veut être ainsi, si c’est ainsi qu’on aime Et l’on sent à jamais que c’est le bien suprême Et que le plus suave est le commencement! Qu’importe son visage ou son âme! Qu’importe Ce qu’elle a de frivole ou de spirituel! Aimer, c’est croire! Aimer, cela vous réconforte, Et quel que soit l’autel où le hasard vous porte C’est du ciel qu’il s’agit dans chaque rituel. Qu’importe à ce moment quelle Madone on prie. On est assez heureux de murmurer: Je crois! Dans l’église d’amour résonnante et fleurie Où, parmi l’encens pâle, une vierge Marie Vous sourit et vous tend ses bras comme une croix! Ses Yeux. Ses yeux où se blottit comme un rêve frileux, Ses grands yeux ont séduit mon âme émerveillée; D’un bleu d’ancien pastel, d’un bleu de fleur mouillée, Il semblent regarder de loin, ses grands yeux bleus. Ils sont grands comme un ciel tourmenté que parsème -Par les couchants d’automne et les tragiques soirs? Tout un vol douloureux de longs nuages noirs; Grands comme un ciel, toujours mouvant, toujours le même! Et cependant des yeux, j’en connais de plus beaux Qui voudraient sur mes pas promener leurs flambeaux, Mais leur éclat répugne à ma mélancolie. Les uns ont la chaleur d’un ciel oriental, D’autres le mol azur des lointains d’Italie, Mais les siens me sont chers ainsi qu’un ciel natal. Mysticisme. A ses yeux purs, je veux n’offrir Que des choses douces et blanches; Résumant ce qui peut fleurir De fleurs pascales sur les branches. Je rêve tout ce qu’il y a De plus délicat autour d’elle, Des blancheurs de magnolia Et des hymens de tourterelle. Car son âme au parfum troublant, Sa grande âme que je devine Est aussi comme un bouquet blanc Fleuri dans la serre divine. Et pour ses chemins d’ici-bas Un désir raffiné m’obsède De pouvoir mettre sous ses pas Une neige qui serait tiède. A l’heure exquise des aveux Et des lèvres appesanties, Je veux pour la charmer, je veux Des mots blancs comme des hosties. Je veux des mots musiciens, Pareils à ces versets mystiques Que dans les tableaux anciens Peignaient les vieux peintre gothiques; Ave pieux, textes divins, Dont ils déroulaient les paroles Hors des lèvres des séraphins En ondulantes banderoles. Des banderoles où leur voix Traduit le chaste élan des âmes Et murmure à la Vierge: Sois Bénie entre toutes les femmes! Promenade. Douceur d’aller le soir, lorsque les chaumes blonds Flambent sur les toitures, Et qu’au milieu des blés les perches de houblons Ont des airs de mâtures. Douceur d’aller ainsi voir les bateaux glissant Sur le fleuve aux eaux lisses, Et de laisser parler son amour commençant Par les berges complices. Car les talus piqués de bleus myosotis Au pied de chaque saule, Les talus sont parfois si petits, si petits Qu’en marchant on se frôle. Quel trouble de sentir le frisson, contre soi, Le frisson d’une robe Et de voir un pied fin qui, comme avec émoi, Se montre et se dérobe. Oh! l’heure inoubliable où le long des chemins Sans presque rien nous dire, Rien qu’à nous regarder, qu’à nous chercher les mains Et rien qu’à nous sourire, Nous avons tous les deux, sans aveu ni serment, Subi la même envie Et, dans le soir qui meurt, rêvé naïvement Que c’était pour la vie! L’Eau Qui Parle. I Les Rivières. Te rappelles-tu nos calmes rivières Qui se répandaient, limpides et fières, A travers les champs fleuris de houblons, Dans le beau pays où les toits sont blonds. Te rappelles-tu nos rivières lentes Qui traînaient au loin leurs eaux indolentes, Tristes de quitter un si doux climat. A peine une barque avec un long mât Troublait le sommeil des rivières calmes, Où les nénuphars allongeaient leurs palmes, Les nénuphars blancs qui semblaient des lys. Oh! les noms charmants: la Dendre et la Lys, qui, venant de voir quelques villes proches, Conservaient encor un adieu de cloches, Et dans la campagne apaisant leurs eaux chuchotaient tous bas aux jeunes roseaux Qu’il est beau de voir sous des ciels maussades, Le gothique noir des vieilles façades! II Les Ruisseaux. Tu connais aussi nos ruisseaux, Nos sources pures Où le feuillage au bord des eaux Met des guipures. L’eau prend plaisir sur le gazon A se répandre Et va chanter à l’horizon La mère Flandre! Petits ruisseaux arc-en-ciellés Faisant des bulles, Petits ruisseaux qui sont frôlés De libellules. Tous ces ruisseaux sont des flâneurs, O mère Flandre! Mais ce sont aussi des donneurs De conseil tendre. Zèle d’amour pris aux amants Dans les kermesses, Qui font devant eux leurs serments, Et leurs promesses. Petits ruisseaux, les confidents, Chantant de joie Quand on rafraîchit ses mains dans L’eau qui tournoie. Et, joyeux, donnant en cadeau, Pour les dimanches Aux amoureux, des bagues d’eau En perles blanches. Leurs talus sont si rapprochés Qu’entre les berges Rien ne se mire: ni clochers, Ni toit d’auberges, Ni grands moulins transfigurant Le paysage; Mais le cadre est juste assez grand Pour un visage. Et c’est tout leur bonheur qu’au fil De l’eau charmée Se reflète seul un profil De femme aimée! * * * Litanies D’Amour. Je lui disais souvent: vous êtes ma Madone Et mon âme est un lis d’argent que je vous donne. J’ai pleuré mes péchés comme font les pécheurs Et je suis maintenant digne de vos blancheurs. J’ai le ferme propos, le propos salutaire De ne plus retomber en péché volontaire. Je ne veux plus aimer d’autre vierge que vous Et je suis l’enfant de choeur qui vous sert à genoux, Je suis l’enfant de choeur qui passe, qui s’incline Sous votre souvenir vêtu de mousseline. Quelque fois je vous donne, et cela m’est charmant, Des noms de litanie avec recueillement. Je voudrais bien encore appuyer sur les pointes De vos souliers brodés, appuyer mes mains jointes. Et j’enluminerai selon le rituel Un poème d’amour qui nous soit un missel, Un missel où, parmi de longues banderoles, Des strophes tout en fleurs ouvriront leurs corolles, Où vous verrez sous l’or fluide des ciels fins, Mes aveux prosternés comme des séraphins, Où je vous vêtirai d’une robe de moire Pour que le temps futur vous garde en sa mémoire, Et qu’à vous voir si belle en des rameaux verts Sur le mystique autel qu’auront bâti mes vers D’autres hommes plus tard, ô ma vierge ingénue, Vous aiment comme moi sans vous avoir connue. Nocturne. Devant votre maison close dans du silence Combien je suis allé souvent, par les beaux soirs, Avec les gestes fous d’un amant qui balance Ses songes dans le vent comme des encensoirs. Je n’avais nul espoirs de vous voir apparaître; Dans vos rideaux à fleurs je vous savais dormant; Mais je croyais sentir à travers la fenêtre Quelque chose de vous m’arriver par moment. Les rangs d’arbres plissaient dans le brouillard des voiles En processionnant à l’horizon qui fuit; Et le cortège blanc des divines étoiles Ecoutait le Silence et regardait la Nuit. A peine entendait-on en de lointaines rues Les pas lourds d’un veilleur ou l’aboiement d’un chien Et toutes ces rumeurs incessamment décrues Evoquaient un eau morte où l’on ne voit plus rien. Et je restais longtemps, debout, sous vos croisées, Et mes yeux fatigués s’amusaient à saisir Le caprice des fleurs de fonte entre-croisées Aux dessins du balcon où montait mon désir. Et me sachant tout près de vous dans la nuit calme, J’imaginais qu’un peu de mon âme en émoi Devait aller vers vous avec un bruit de palme Et qu’en ce moment-là vous rêveriez de moi! Fin Du Rêve. Au beau de notre amour elle s’est en allée Comme une noce en blanc au lointain d’une allée, Au beau de notre amour on a fermé le parc Où nous marchions à deux sous les rameaux en arc. L’absence tout à coup a desséché la vasque Où montait notre espoir tel qu’un jet d’eau fantasque. Elle s’en est allée au plus tendre moment Comme un cortège part mélancoliquement. Elle n’a pas marché, chaste et surnaturelle, Sous les arcs triomphaux que je dressais pour elle, sous les arcs triomphaux de lierre et de jasmins que je dressais pour elle avec mes jeunes mains, Que je dressais pour elle au seuil de ma jeunesse Pour l’y voir s’avancer ainsi qu’une princesse, Et pour l’y voir superbe, avec toute sa cour, Recevoir les clés d’or de mon premier amour, Et m’évoquer ainsi ces anciennes infantes Qui venaient, au milieu des plantes triomphantes, Dans leurs villes de Flandre en agréer les clés Que des pages rêveurs aux cheveux long-bouclés Leur présentaient sur des coussins de velours rouge, Cependant qu’au lointain, sous le soleil qui bouge, Les chants du carillon, tombant du Beffroi fier, S’effeuillaient dans le vent comme des fleurs de fer! Départ. La gare du village avait des airs funèbres Tassant son grand bloc d’ombre au milieu des ténèbres, Au moment des adieux pleurait le vent du nord, Et la gare, on eût dit une maison de mort. Quelques rouges fanaux trouaient le crépuscule Et tous ces fanaux semblaient remplis de sang qui brûle. Et tout là-bas, parmi les lointains solennels, Les rails disparaissaient dans l’ombre des tunnels. La gare du village avait des airs hostiles Et les rails allongeaient leur froideur de reptiles. Tout le long de la voie aux feux phosphorescents Les fils du télégraphe où parlent les absents, Chuchotant à distance un rappel aux mémoires, Alignaient dans la nuit leurs fils de harpes noires. Et lorsque le convoi l’eut emportée au loin, Je suis resté longtemps, inerte, dans un coin, Dans un coin où le vent attristait sa musique A me sentir au coeur un mal presque physique, Un mal d’écrasement et d’atroce langueur. comme si tout le train m’eut passé sur le coeur! Lune Consolante. Souvent, pendant les soirs d’absence et d’abandon, J’ai contemplé la Lune au visage si bon; On eût dit dans le ciel une aïeule indulgente Inclinant son beau front que la vieillesse argente, Qui, dans la mort du jour et dans la mort du bruit, En silence écoutait les plaintes de la Nuit! Et voyant se pencher ce pâle et doux visage Affectueusement sur le grand paysage, Je lui disais: Ô toi, rendez-vous vaporeux, Le rendez-vous des yeux séparés d’amoureux; Ile du souvenir dans la mer des nuées Où les âmes d’amants qui sont exténuées Se rejoignent de loin dans le soir qui s’endort; Lune qui réunis comme une cage d’or Les regards éloignés d’un couple qui se pleure Et qui le fait en toi se retrouver une heure, Toi, la blanche immortelle, oh! dis-moi donc combien Ma vierge absente souffre à te regarder bien! Dis-moi qu’elle est aussi, pleurante, à sa fenêtre; Dis-moi qu’elle m’appelle aussi; fais-moi connaître Tout ce que dans le ciel fait monter son émoi; dis-moi qu’elle est encor à te parler de moi En déroulant là-bas ses tresses parfumées... Mais la Lune a gardé ses lèvres d’or fermées. Refrain Triste. L’absence ni le temps ne sont quand on aime. A. De Musset. L’absence ni le temps! Et cependant c’était? Nous le sentions déjà? c’était la fin du songe; Mais sans nous avouer que le beau vers mentait Nous nous laissions charmer par cet heureux mensonge. L’absence, mort vivante! Oh! la pire des morts! Être mort l’un pour l’autre et vivre pour le monde! La maison est en deuil, mais sourit au dehors Par les yeux des carreaux que le soleil inonde. Le temps! le temps qui va toujours, jamais lassé! Mais nous redresserions, vainqueur de toutes choses, Notre amour survivant sur l’avenir glacé Comme un lis immortel dans le décès des roses! L’Absence. L’absence a fait son oeuvre et quand je l’ai revue Elle m’a regardé sans douleur ni remords, Et j’ai cru la sentir, cette calme statue, S’asseoir sur le tombeau de mon bel amour mort. Et quand, pour la reprendre à des ressouvenances, J’ai voulu lui parler des bonheurs d’autrefois, Son coeur fut comme un puits aux vagues résonances Où bientôt se perdit le frisson de ma voix. Chanteuse D’Oubli. Oublier! ce n’est pas sa faute ni la mienne! Car l’amour n’est vraiment qu’une bohémienne Arrêtée un matin devant notre maison Avec, dans ses yeux clairs, tout le vaste horizon Du ciel bleu reflété comme au fil d’une source. La voyageuse va recommencer sa course, Mais, dans un frôlement, ses longs doigts cajoleurs Papillonnent autour de sa guitare en fleurs Dont le manche courbé ressemble au cou des cygnes. Elle a vagabondé sous bois et dans les vignes Et nous chante un moment la chanson d’oublier. Coquette, elle nous tend son rouge tablier Et demande en passant notre coeur pour aumône. Et nous, hallucinés par ses yeux d’anémone Et son costume clair enrichi de festons, Nous ouvrons la fenêtre et nous le lui jetons. Mais voici qu’aussitôt la belle se dérobe Emportant notre coeur dans les plis de sa robe Pour s’en aller plus loin chanter et mendier Sous le soleil du soir qui va s’incendier! Douceur Du Souvenir. Souvenir! ô douceur d’un amour qui s’achève! Souvenir! ô douceur d’un songe qui n’est plus! Rappel triste, en marchant, d’anciens vers qu’on a lus; Ecume de la mer dont s’argente la grève. L’église a disparu, mais la cloche on l’entend! Souvenir! ô douceur de la convalescence! Charme de la sourdine et de la réticence Qui font paraître au loin le rythme plus chantant. L’amour fini ressemble à la mélancolie Du soir; au pied du mont, quand la flore est cueillie, Il ne faut pas plus loin fatiguer ses genoux, Ni trop s’époumoner à monter jusqu’au faîte, Car, après tout, l’amour qui mit notre âme en fête S’il eût été plus long aurait été moins doux! Choses Fatales. L’ai-je jamais aimée ou n’est-ce qu’un léger Caprice qui m’a fait un moment fleurir l’âme? Ainsi dans les jardins, sous le soleil en flamme, Les floraisons d’avril que le vent fait neiger. Est-ce elle que j’aimais ou l’amour? Que m’importe, Si j’ai senti mon coeur pavoisé d’un drapeau, Si j’ai pendant un jour trouvé le ciel plus beau Et joui des chansons qu’on chantait à ma porte! L’Âme est un palais noir où l’on va tâtonnant, Où, sans rien pénétrer, on s’ignore soi-même; Est-ce qu’on sait qu’on croit? Est-ce qu’on sait qu’on aime? Sur le plateau sans fleurs où je suis maintenant, Je songe en revoyant la montagne gravie: Est-ce qu’on vit son rêve, ou rêve-t-on sa vie? SOIRS DE PROVINCE. Seul. Vivre comme en exil, vivre sans voir personne Dans l’immense abandon d’une ville qui meurt, Où jamais l’on n’entend que la vague rumeur D’un orgue qui sanglote ou du Beffroi qui sonne. Se sentir éloigné des âmes, des cerveaux Et de tout ce qui porte au front un diadème; Et, sans rien éclairer, se consumer soi-même Tel qu’une lampe vaine au fond de noirs caveaux. Être comme un vaisseau qui rêvait d’un voyage Triomphal et joyeux vers le rouge équateur Et qui se heurte à des banquises de froideur Et se sent naufrager sans laisser un sillage. Oh! vivre ainsi! tout seul, tout seul! voir se flétrir La blanche floraison de son Âme divine, Dans le dédain de tous et sans qu’aucun devine, Et seul, seul, toujours seul, se regarder mourir! Les Orgues. Quand le soir descendait, le soir attendrissant, Des amants chuchoteurs allaient le long des berges; Des bruits d’orgues venaient des lointaines auberges Et la Lune attristait comme un portrait d’absent. Or, ces orgues pleurant parmi les vapeurs bleues Du brouillard qui semblait l’haleine de la nuit, Ces orgues dont l’espace alanguissait le bruit, C’était la voix dolente et l’âme des banlieues. L’âme des quartiers morts et des pauvres enclos, L’âme éparse du peuple au fond des terrains vagues, Du peuple tristement joyeux, pareil aux vagues Dont l’écume chantante est pleine de sanglots. L’âme des vagabonds, des forains sans asile Et des vieux chiens perdus par les chemins lépreux, Où des flaques d’eau morte ont un air douloureux Comme des yeux crevés d’où le soleil s’exile! Oh! ces orgues, le soir, par les lointains faubourgs, Rythmes plaintifs cognant aux vitres des lanternes, Et venant consoler, près des mornes casernes, L’âme des déserteurs pleurant dans les tambours. Béguinage Flamand. I Au loin, le Béguinage avec ses clochers noirs, Avec son rouge enclos, ses toits d’ardoises bleues Reflétant tout le ciel comme de grands miroirs, S’étend dans la verdure et la paix des banlieues. Les pignons dentelés étagent leurs gradins Par où monte le Rêve aux lointains qui brunissent, Et des branches parfois, sur le mur des jardins, Ont le geste très doux des prêtres qui bénissent. En fines lettres d’or, chaque nom des couvents Sur les portes s’enroule autour des banderoles, Noms charmants chuchotés par la lèvre des vents: La maison de l’Amour, la maison des Corolles. Les fenêtres surtout sont comme des autels Où fleurissent toujours des géraniums roses, Qui mettent, combinant leurs couleurs de pastels, Comme un rêve de fleurs dans les fenêtres closes. Fenêtres des couvents! attirantes le soir Avec leurs rideaux blancs, voiles de mariées Qu’on voudrait soulever dans un bruit d’encensoir Pour goûter vos baisers, lèvres appariées! Mais ces femmes sont là, le coeur pacifié, La chair morte, cousant dans l’exil de leurs chambres; Elles n’aiment que toi, pâle Crucifié, Et regardent le ciel par les trous de tes membres! Oh! silence heureux de l’ouvroir aux grands murs, Où l’on entend à peine un bruit de banc qui bouge, Tandis qu’elles sont là, suivant, de leurs yeux purs, Le sable en ruisseaux blonds sur le pavement rouge. Oh! le bonheur muet des vierges s’assemblant! Et comme si leurs mains étaient de candeur telle Qu’elles ne peuvent plus manier que du blanc, Elle brodent du linge ou font de la dentelle. C’est un charme imprévu de leur dire «ma soeur» Et de voir la pâleur de leur teint diaphane Avec un pointillé de taches de rousseur Comme un camélia d’un blanc mat qui se fane. Rien d’impur n’a flétri leurs flancs immaculés, Car la source de vie est enfermée en elles Comme un vin rare et doux dans des vases scellés Qui veulent, pour s’ouvrir, des lèvres éternelles! II Cependant, quand le soir douloureux est défunt, La cloche lentement les appelle à complies Comme si leur prière était le seul parfum Qui pût consoler Dieu dans ses mélancolies! Tout est doux, tout est calme au milieu de l’enclos; Aux offices du soir la cloche les exhorte, Et chacune s’y rend, mains jointes, les yeux clos, Avec des glissements de cygne dans l’eau morte. Elles mettent un voile à longs plis; le secret De leur âme s’épanche à la lueur des cierges Et quand passe un vieux prêtre en étole, on croirait Voir le Seigneur marcher dans un jardin de Vierges! III Et l’élan de l’extase est si contagieux, Et le coeur, à prier, si bien se tranquillise, Que plus d’une, pendant les soirs religieux, L’été répète encore les Ave de l’église. Debout à sa fenêtre ouverte au vent joyeux Plus d’une, sans ôter sa cornette et ses voiles, Bien avant dans la nuit, égrène avec ses yeux Le rosaire aux grains d’or des priantes étoiles. Vieux Quais. Il est une heure exquise à l’approche des soirs, Quand le ciel est empli de processions roses Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs. Alors, tout s’avivant sous les lueurs décrues Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur, Un charme se relève aux yeux las du songeur; Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues. Façades en relief, vitraux coloriés, Bandes d’Amours captifs dans le deuil des cartouches, Femmes dont la poussière a défleuri les bouches, Fleurs de pierre égayant les murs historiés. Le gothique noirci des pignons se décalque En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau, Et la lune se lève au milieu d’un halo Comme une lampe d’or sur un grand catafalque. Oh! les vieux quais dormants dans le soir solennel. Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre Les baisers et l’adieu glacé de la rivière Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel. Oh! les canaux bleuis l’heure où l’on allume Les lanternes, canaux regardés des amants Qui devant l’eau qui passe échangent des serments En entendant gémir des cloches dans la brume. Tout agonise et tout se tait: on entend plus Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure, Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus! Et l’on devine au loin le musicien sombre, Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits; La tristesse du soir a passé dans ses doigts, Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre. La Pluie. Oh! la pluie! oh! la pluie! oh! les lentes traînées De fils d’eau qu’on dévide aux fuseaux noirs du Temps Et qui semblent mouillés aux larmes des années, Oh! la pluie! oh! l’automne et les soirs attristants! Oh! la pluie! oh! la pluie! oh! les lentes traînées! Qui dira la douleur sombre du firmament, Route de cimetière avec d’horribles voiles Où les nuages vont élégiaquement, Corbillards cahotant des cadavres d’étoiles. Qui dira la douleur sombre du firmament? Dans le deuil, dans le noir et le vide des rues, La pluie, elle s’égoutte à travers nos remords Comme les pleurs muets des choses disparues, Comme les pleurs tombant de l’oeil fermé des morts Dans le deuil, dans le noir et le vide des rues! La pluie est un filet pour nos rêves anciens! Et, dans ses mailles d’eau qui leur font prisonnières Les ailes, ces divins oiseaux musiciens Meurent très longuement d’un regret de lumières. La pluie est un filet pour nos rêves anciens. Comme un drapeau mouillé qui pend contre sa hampe, Notre âme, quand la pluie éveille ses douleurs, Quand la pluie, en hiver, la pénètre et la trempe, Notre âme, elle n’est plus qu’un haillon sans couleurs Comme un drapeau mouillé qui pend contre sa hampe! Dimanches. Morne l’après midi des dimanches, l’hiver, Dans l’assoupissement des villes de province, Où quelque girouette inconsolable grince Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer! Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse! De très rares passants s’en vont sur les trottoirs: Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs, Béguines revenant des saluts de paroisse Des visages de femme ennuyés sont collés Aux carreaux, contemplant le vide et le silence, Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence, Achèvent de mourir sur les châssis voilés. Et par l’écartement des rideaux des fenêtres, Dans les salons des grands hôtels patriciens On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens, Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres, En fraise de dentelle, en pourpoint de velours, Avec leur blason peint dans un coin de la toile, Qui regardent au loin s’allumer une étoile Et la ville dormir dans des silences lourds. Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes; Le moyen âge mort se réfugie en eux; C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux Se réfugie aussi dans les tristes lanternes. O lanternes, gardant le souvenir du feu Le souvenir de la lumière disparue, Si tristes dans le vide et le deuil de la rue Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu! Et voici que soudain les cloches agitées Ebranlent le Beffroi debout dans son orgueil, Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil Descendent lentement comme des pelletées! Brouillard. Mon Âme, je voudrais te faire souvenir Du beau soir vaporeux, du soir de l’autre année, Du soir dont nous aimions la verdure fanée Avec l’amour qu’on a pour ce qui va finir. Rappelle-toi l’étang du parc avec son île Formant comme un navire à l’ancre, enguirlandé De feuillage, où le clair de lune avait brodé Toute une floraison diaphane et mobile. Rappelle-toi ce clair de lune si troublant! On eût dit dans le ciel un visage d’aïeule Qui te disait d’aimer, de ne pas vivre seule Et qui te souriait de son sourire blanc. O soir d’automne! ô nuit d’amour! heure divine! Au parc seigneurial, l’évanouissement Des arbre s’achevait mélancoliquement Dans le brouillard subtil comme une cendre fine. Paysage alangui! Sentimental décor! Dont le vague évoquait ta Féerie, ô Shakespaere! Et le Robin des Bois de Weber où soupire Toute une douleur d’âme en des appels de cor! Dans l’air, s’éparpillait l’humide éclaboussure D’un jet d’eau qui laissait, sous le grand ciel blafard, S’égoutter son sang pâle à travers le brouillard Comme si l’ombre blanche avait une blessure. On ne sait quel encens d’occultes encensoirs Traînait sous le feuillage un vapeur bleuâtre, Et l’on eût dit qu’au loin des escaliers d’albâtre Entraînaient un cortège à de blancs reposoirs. Les chemins s’emplissaient de vagues mousselines, Les arbres n’étaient plus qu’un rêve aérien; On voyait tout se fondre, on n’entendait plus rien Que des bruits de musique arrivant des collines, De musique très lente et d’un rythme affligeant, Comme si l’on chantait des absoutes de vierges Où tout, le catafalque et la cire des cierges, Serait d’un blanc de neige avec des pleurs d’argent. Et cette impression funèbre était si forte Dans le vent automnal et dans l’air indistinct Qu’à voir la Lune pâle et son regard éteint, O mon Âme, j’ai cru que la Lune était morte! Dans Les Banlieues. I Pas d’amours! cruelle ironie! Car là-bas les jeunes amants S’en vont dans la rose agonie Du jour, échangeant des serments! Ils reviennent de la campagne Avec des touffes de lilas Dont le parfum les accompagne; Ils vont d’un air heureux et las. Devant l’eau jaunâtre et malade Ils s’accoudent aux garde-fous Pour suivre la verte enfilade Des vieux saules dans les remous. Pensifs de la joie en allée, Ils se pressent les mains plus fort, Songeant que la plus douce allée Les achemine vers la Mort! II Pas d’amours! malgré ma jeunesse! Sans qu’aucune dans sa douceur vienne atténuer ma tristesse Et mon idéal obsesseur. Seul s’en aller, faisant des lieues A pas douloureux, à pas lents, Pour entendre dans les banlieues Chanter des chanteurs ambulants. Seul écouter, sous les lanternes Dont les faubourgs sont étoilés, Pleurer les tambours des casernes Que des crêpes d’ombre ont voilés. Seul regarder le crépuscule Où monte le geste agrandi D’un vieux moulin qui gesticule Dans une fin d’après-midi! III J’ai la nostalgique pensée, Jugeant tout amour décevant, Que mon unique fiancée Est décédée encore enfant. Qu’elle est morte dans sa chambrette, Qu’elle est morte au temps des rosiers. Et que depuis je la regrette Au fond des soirs extasiés. Parmi de mornes paysages Dans les faubourgs de la cité, Je cherche sur tous les visages Son fin profil ressuscité. Et quand je reviens vers la ville Où tombe le soir émouvant, Et que le croissant d’or s’effile, Je crois l’y voir pâle et rêvant. Dans la gondole de la Lune Elle vogue en costume clair, Tandis que je meurs de rancune En bas, comme au fond d’une mer! Les Cloches. Je songe à d’anciens soirs lorsque le vent du nord Sonnait du haut des tours tel qu’un veilleur qui corne, Et couvrait de brouillard le soleil jaune et morne Comme d’un blanc suaire un visage de mort. L’air était glacial; on sentait les approches De l’automne où s’en vont les feuilles dans le vent; Et, pareille aux clameurs d’oiseaux se poursuivant, On entendait passer la voix d’airain des cloches. L’une disait: «Tes soeur, voilà déjà quinze ans, Sont mortes; leurs tombeaux n’ont plus de roses neuves.» Une autre gémissait: «Priez pour quatre veuves; Hier quatre marins sont morts sur les brisants!» Une autre encor disait: «On vient d’abattre l’arbre Dont le bois doit servir à faire ton cercueil.» Puis une autre: «Vivants, pourquoi tout cet orgueil? La chair est une argile et les coeurs sont du marbre.» Une cloche pleurait dans l’air endolori: «Il aimait une femme aussi fausse qu’impure; Mais elle avait grand air dans son col de guipure. Un soir, il se tua pour elle. Elle en a ri!...» Une petite cloche au travers de la brume Chantait: «Les enfants morts sont très heureux; et j’ai Le soupçon qu’au printemps, quand ils ont voyagé, Leurs âmes ont l’odeur dont le vent se parfume.» D’autres disaient encore: «Oh! les coeurs transpercés, Les âmes se cherchant en fuites éternelles!...» Et ces rumeurs, comme un appel de sentinelles, Montaient lugubrement des clochers dispersés! Les derniers carillons dans le vent froid qui passe Faisaient un bruit de clés énormes, comme si Un noir geôlier marchait au fond du ciel transi Pour s’en aller fermer les portes de l’Espace! Processions. I Blanches processions, si blanches, si gothiques, Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu! Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques. Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant, Le bruit des carillons et des cloches bénies Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies Et mener le cortège au fond du firmament. Si lentes à marcher sur les herbes coupées Qui revivaient un peu sous le vent approchant Des cantiques latins dont le grave plain-chant Mélancolisait l’air avec ses mélopées. Si lentes! on voyait dans les beaux soirs tombants Des étendards brodés de roses symboliques, Et des chasses d’argent où dorment des reliques, Et des agneaux pascals pavoisés de rubans. Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières, Tous les enfants de choeur, dans leur rouge attirail, Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail, Comme dans un parfum d’indulgences plénières. Des Madones, le coeur traversé de couteaux, Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries, Emergeaient au milieu des longues théories Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux. Des groupes recueillis de pâles orphelines, Tristes, portaient des lis comme les âmes d’or De leur parents défunts qui reviendraient encor Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines. Là, l’Eglise Souffrante en voiles violets! Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes Avec les bienheureux du paradis si calmes Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets! L’Eglise Triomphante est soudain apparue En rose, tout en rose, en tulle rose et clair, Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair, Comme un lever d’aurore incendiant la rue. Puis voici les abbés en dalmatiques d’or, Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine, Tout un cortège grave et lent qui s’achemine Dans le silence doux du beau jour qui s’endort. Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées Du liturgique encens qui parfumait le soir, Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir, Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées! Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien, Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes, Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes, Les graines du Seigneur dont il était gardien. Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers, Comme si tout au loin de vagues escaliers Les eussent entraînés par des rampes de cierges. Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons Revenaient émouvoir les foules obsédées, Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons! II Ainsi mon Âme! ainsi mon Enfance perdue! Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs, Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue. Mais la procession n’a chanté qu’un moment Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues De rêves qui s’en vont mélancoliquement! L’Eau Qui Parle. Dites, avez-vous remarqué, Vous les amants du Soir moroses, Quand vous allez, le long du quai, Pleurant l’exil des soleils roses, Quand vous allez par les temps gris, Vous les songeurs, les taciturnes, Ouvrir un peu vos yeux aigris A des paysages nocturnes, Quand, accoudés aux parapets, La bise, si peu qu’on la sente, Vous rend du rêve et de la paix Par sa douceur rafraîchissante, Avez-vous vu, quand sur les ponts Debout dans leur orgueil de pierre Vous entendez à petits bonds Chevaucher l’eau de la rivière, Dites, avez-vous remarqué Combien l’eau se plaint et frissonne Et demande aux parois du quai Pourquoi le granit l’emprisonne. C’est vrai qu’avec des soins pieux La nuit, comme au cou d’une amante, Met ses bijoux silencieux Sur cette eau qu’un regret tourmente, Les beaux bijoux des astres d’or, Mais ce luxe du ciel, qu’importe! Et la rivière pleure encore Parce qu’un sort fatal l’emporte, Et qu’elle fuit à tout moment, Contrainte et brisée en des marches Promptes inexorablement, Malgré l’effort des grandes arches! Et toute seule dans son lit L’eau semble amoureuse et s’étire Sous la lune qui l’appâlit, Et, comme une femme, elle attire. Mais elle veut de fiers amants! Elle a des paroles mouillées Et chuchote, avec des serments, Qu’ils s’en iront sous les feuillées. Qu’ils s’en iront au bon soleil Chercher au fond de la campagne Un pacifique, un long sommeil Qu’un rêve de fleurs accompagne!... Et parfois des poètes doux Que la voix de l’eau triste appelle, Escaladent les garde-fous Pour aller dormir avec elle. Puisque personne n’a compris Combien leur Âme est grande et fière, Ils offriront leurs yeux flétris Aux baisers froids de la Rivière! LES JOURS MAUVAIS. mort De La Jeunesse. Chacun voit arriver des jours de deuil profond Où sa jeunesse blanche est à jamais finie Et chuchote en pleurant des adieux d’agonie, Avec le geste doux des aimés qui s’en vont. Des fermoirs d’éternel silence ont clos sa bouche, Mais tandis qu’on la mise en terre, tristement, Dans la maison de l’Âme? après l’enterrement? Comme on se trouve seul, douloureux et farouche! On sent qu’on a perdu tout le meilleur de soi! C’est elle, la Jeunesse aux yeux noyés d’extases, Qui mettait des bouquets de lis dans tous les vases. Voici les Passions qui vont faire la loi, Servantes de la voix impétueuse et forte Qui grognent en usant les robes de la morte! Les Solitaires. Quand j’entends un amant trahi qui se lamente Qui maudit le printemps pour un arbre sans nid, Qui trouve l’amour faux puisque fausse est l’amante Comme un soleil qu’on voit par un vitrail terni, Quand il s’enferme seul, les longs soirs de novembre, Brûlant tout: des cheveux, des lettres, des sachets, Et que des rais de pluie aux vitres de sa chambre Viennent appesantir leurs douloureux archets, Quand, sur la trahison, la tendresse l’emporte Et que, pour oublier ce soudain abandon, Il s’en va dans la nuit rôder devant sa porte Pour envoyer vers elle un essai de pardon, Alors je songe à ceux? les plus las, les plus tristes!? Qui n’ont jamais connu la douceur d’être amant; Les mendiants d’amour, les mornes guitaristes Qui sur le pont du Rêve ont chanté vainement. Ils ont été, pleurant, par les quartiers infâmes Où claquaient aux châssis des linges suspendus, Ils ont été rôdant et fixant sur les femmes Des regards suppliants comme des chiens perdus. Parfois, dans une rue assoupie et déserte, Rêvant des amours blancs, des échanges d’anneau, Ils regardaient longtemps une fenêtre ouverte D’où tombait dans la rue un chant de piano. D’autres fois ils allaient aux saisons pluviales Attendre, sous la flamme et l’or des magasins, Le groupe turbulent des ouvrières pâles dont la bouche bleuie a le ton des raisins. Pauvres coeurs méconnus, dédaignés par les vierges! Où seule maintenant la bande des désirs S’installe pour un soir comme dans des auberges Et salit le murs blancs à ses mornes plaisirs. Oh! ceux-là je les plains, ces veuves d’épouses mortes Qu’ils aimèrent en rêve et dont ils n’ont rien eu, Mais qu’ils croient tous les jours voir surgir à leurs portes Et dont partout les suit le visage inconnu. Oh! ceux-là je les plains, ces amants sans amante Qui cherchent dans le vent des baisers parfumés, Qui cherchent de l’oubli dans la nuit endormante Et meurent du regret de ne pas être aimés! «Mes bras veulent s’ouvrir...»? Non! Etreins les nuées! -«Je suis seul! c’est l’hiver! et je voudrais dormir Sur les coussins de chair des gorges remuées!» -Ton âme n’aura pas ce divin souvenir. Le Solitaire part à travers la bourrasque; Il regarde la lune et lui demande accueil, Mais la lune lui rit avec ses yeux de masque Et les astres luisants sont des clous de cercueil. Alors il intercède: «O vous, les jeunes filles, Venez donc! aimez-moi! mes rêves vous feront Des guirlandes de fleurs autant que des quadrilles...» Elles répondent: non! et lui part sous l’affront. «Vous mes soeurs, ô pitié! vous, les veuves lointaines, Qui souffrez dans le deuil et dans l’isolement, Mes larmes remettront de l’eau dans vos fontaines, Et votre parc fermé fleurira brusquement...» Non encor!? «Vous, du moins, les grandes courtisanes Portant dans vos coeurs froids l’infini du péché, Mes voluptés vers vous s’en vont en caravanes Pour tarir votre vice ainsi qu’un puits caché...» Mais leur appel se perd dans la neige et la pluie! Et rien n’a consolé de leur tourment amer Les martyrs d’idéal que leur grande âme ennuie Et qui vivront plaintifs et seuls? comme la mer! Rendez-Vous Tristes. Oh! l’insipidité des rendez-vous maussades Qu’on se donne, en hiver, dans un faubourg lointain, Aux fins d’après-midi, lorsque entre les façades De rares coins de ciel sont couleur de l’étain. La femme qu’on attend dans la boue et la pluie, On sent bien que pour elle on a guère d’amour Et qu’elle est tout au plus dans l’âme qui s’ennuie La lampe qu’on allume après la mort du jour! Le soir triste descend, tandis que les gouttières Sanglotent et tandis que de grands corbillards, Elégiaquement, vers les blancs cimetières, Leurs lanternes en feu, s’en vont dans les brouillards. On tombe tout à coup à des mélancolies Si mornes qu’on voudrait s’en retourner chez soi Ou bien, dans une église où l’on chante complies, Entrer et raccrocher des lambeaux de sa Foi! Et voici qu’on allume au loin les réverbères. -Non! on ne l’aime pas, celle qui doit venir!? Et voici que là-bas les vices impubères S’accouplent dans le noir que le gaz va jaunir. On voudrait s’enfuir vite et rentrer dans sa chambre, Avec des haut-le-corps, quand on songe au roulis Des fiacres cahotant, dans le froid de novembre, Des amours de hasard sous leurs rideaux salis! Oh! les baisers furtifs dans l’ombre des impasses! Tout le passé revient: les mobiliers d’hôtel, Les noms prostitués égratignant les glaces, Et l’on songe en pleurant que le coeur devient tel, Plein de charbons éteints, de tentures fanées, Et qu’aux heures de spleen, quand nous y retournons, Nous en trouvons aussi les chambres profanées Et le miroir d’amour tout balafré de noms! Analyse. Hélas! c’est bien fini les anciennes candeurs, Candeur d’aimer, candeur de croire, Et candeur d’espérer en son âme d’ivoire Immortaliser les odeurs. C’est bien fini l’orgueil de dominer les foules Comme une église, le clocher! Et d’être un grand poète ardent pour chevaucher Les vents, les nuages, les houles! C’est bien fini l’espoir d’un long amour, pareil A la marche en fleur d’une allée Qui pèlerine au loin et qui s’en est allée Jusqu’au seuil rouge du soleil. Fini, c’est bien fini, ma simple Âme fervente, Ma belle Âme du temps défunt, Qui savait aspirer la douceur d’un parfum Sans avoir peur qu’il ne s’évente, Qui se penchait, ravie et libre de remords, Sur un plant de roses voisines Sans se dire que leurs invisibles racines Percent la terre où sont les morts. On s’éprend désormais d’étranges nostalgies: Haïr le noir, tacher l’azur, Car tandis qu’on s’excite à séduire un coeur pur On est chaste dans les orgies. Oh! l’âme inconséquente et les nerfs détraqués! Marins rêvant de longs voyages Et qui, sitôt en mer, parmi les blancs sillages Ont le rappel des anciens quais. On croit ne plus souffrir que sa Foi soit éteinte, Encensoir qui n’a plus de feu, Mais on sent tout à coup le grand regret d’un Dieu Quand une cloche, le soir, tinte! L’Ame Des Bons. L’âme des bons, fragile et douce étrangement, Ne peut pas croire à des trahisons incessantes Et qu’il faille toujours douter des voix absentes Et voir sur toute lèvre un silence qui ment. Les bons, ceux qui n’ont pas la science de vivre, Pauvres âmes, en qui le moindre mot aimant Résonne en frissons d’or et tinte longuement Ainsi qu’un humble aumône au fond d’un tronc de cuivre Les bons, ceux qu’un navire en allé, tout là-bas Au bout de l’océan, le soir, mélancolise; Les bons qui, sans croyance, entrent dans une église Et rient aux amoureux qu’ils ne connaissent pas. Les bons que n’ont frôlés ni l’orgueil, ni l’envie, Qui conservent tout blanc leur manteau baptismal, Et, sans en être atteints, vont marchant dans le mal Et racontant au ciel leur ennui de la vie. Les bons dont l’énergie, hésitante à vouloir, Cache son arme vaine aux yeux qui les regardent, Car c’est un poignard d’or damasquiné? qu’ils gardent Dans un mélancolique étui de velours noir. Les bons tout en douceur, les bons tout en faiblesse Un peu femmes, un peu enfants, ne voulant pas Diminuer leur rêve en d’infimes combats, Sachant que le silence est la seule noblesse. Les bons dont la grande âme est comme un puits profond: Des passantes d’un jour, avant que l’eau ne gèle, Viennent l’une après l’autre au bord de la margelle Y voir leur beau visage étinceler au fond. Mais des hommes cruels jalousant les lumières Du ciel qui s’y reflète avec tout son azur Arrivent lâchement lancer d’un geste sûr Dans ces coeurs? des mots froids et durs comme des pierres! Nostalgie De Jeunesse Blanche. Douleur de voir une par une Les fleurs de sa jeunesse en fuite dans le vent, Et de les voir tomber sur le gazon mouvant Comme des larmes de la Lune. Douleur de voir diminué Son patrimoine ancien d’espérance et de rêve, Et d’être un grand oiseau perdu sur une grève, Qui bat de l’aile, exténué! Douleur d’avoir appris la vie, De ne plus croire à rien des choses qu’on rêva, Et de ne plus savoir vers quel soleil on va Sur la pente qu’on a gravie. Douleur, la plus grande douleur! Eternelle douleur de douter de soi-même, Et d’ignorer toujours si l’Art béni qu’on aime Couronnera votre pâleur. Devant les belles jeunes vierges, Douleur de se sentir incapable d’aimer, Et de n’être plus chaste et digne d’allumer Ses désirs purs comme des cierges. Douleur dans les jardins, le soir, Quand elles vont rêvant à leurs amours prochaines Et que leur âme en fleur monte à travers les chênes Avec des parfums d’encensoir. Douleur de se sentir indigne Et qu’au lac de son coeur sali, bourbeux, obscur, Jamais ne flottera, dans des frissons d’azur, L’innocence d’un pareil cygne! Oh! soi-même redevenir L’homme candide et bon de son adolescence, Et, rentrant dans son coeur comme après une absence, Recommencer son avenir! Amours Inquiètes. I Tous les escaladeurs de ciel et de nuées, Tous les porteurs de croix, tous les voleurs de feu Qui vont vers la lumière à travers les huées Cherchent dans un regard l’infini du ciel bleu. Quel que soit leur Calvaire, il leur faut une femme! Parfums de Madeleine, oh! tombez sur leurs pieds! Linge de Véronique, approchez, comme une âme, Pour garder dans vos plis leurs masques copiés. Combien s’en vont tous seuls dans de froids paysages Grandis par la chimère ou courbés par l’affront! Linge de Véronique, étanchez leurs visages, S’ils vont s’y imprimer, c’est la couronne au front! II Oh! bonheur! rencontrer une autre âme touchante Qui dans votre abandon vous donne un peu d’amour, Et, tous deux enlacés dans la nuit approchante, Causer d’éternité devant la mort du jour! Ivresse de goûter la sourdine de l’heure, Ivresse d’être deux, qu’on veut diviniser, Et mêlant tout un soir, malgré le vent qui pleure, Des lèvres qui déjà ne sont plus qu’un baiser! Et dans ce clair-obscur, les douloureux poètes Interprètent leur âme et commentent leurs voeux, Et ce sont des miroirs où se mirent leurs têtes Pour voir confusément se mêler leurs cheveux. Comme une brûlure ils ont peur de la lampe Où leur songe de neige aurait bientôt fondu, Et l’insecte blessé de la parole rampe, Et l’on ne dit plus rien, sans savoir qu’on s’est tu!... III Parfois en plein amour on a rompu le charme; On se blesse, on s’afflige involontairement, Ainsi que des enfants jouant avec une arme, Et l’on se fait beaucoup de mal tout en s’aimant. On souffre quelques jours; puis, vaincu par l’absence, On cherche à se revoir dans un faubourg lointain; Mais on sent dans sa voix comme une réticence, Et l’on sent dans son coeur quelque chose d’éteint. On va par la grand’route où des brouillards opaques Amassent du mystère à l’horizon qui fuit, Tandis qu’au loin de grands oiseaux élégiaques Sur leurs ailes de deuil apportent de la nuit! Et tous deux, tristement, sentent que quelque chose, Quelque chose de doux est mort, bien mort en eux, Que c’est leur pauvre amour, leur enfant frêle et rose, Et qu’il est mort du mal des enfant trop heureux! Qu’ils s’en vont maintenant le mettre dans sa tombe Comme dans de l’oaute un cadavre d’oiseau; Car depuis le matin beaucoup de neige tombe Et sa fosse aura l’air d’un calme et blanc berceau, On s’attendrit; la femme a de vagues reproches En disant à mi-voix comme on s’aimait jadis; Et douloureusement, de très lointaines cloches Dispersent dans le soir quelques De Profundis. IV Mangeant des larmes et du vent On va toujours, par la grand’route; On s’aime encor, on pleure, on doute. Oh! si l’amour était vivant! Comme la neige est abondante! Elle est silencieuse. On peut Lui confier tout ce qu’on veut; C’est une sûre confidente Qui n’a jamais rien répété, Gardant comme une blanche idole Le secret du vain bruit frivole Que deux lèvres ont chuchoté. On avance encore. Il fait morne; Les maisons dans le vent du nord Ont l’air d’avoir chacune un mort... Un garde-barrière, au loin, corne! Et le convoi noir en passant Avec ses vitres allumées Arbore au milieu des fumées Comme des linges pleins de sang. Par la plaine mourante et nue Il s’éloigne, d’un air fatal; Et son hurlement de métal Dans l’ombre immense s’atténue. Ses fanaux rouges dans le soir Pâlissent bientôt et trépassent... C’est ainsi que nos amours passent: Convois de feu sur un fond noir! Ennui De Vivre. Quand de pâles amants, l’extase étant finie, Ont la sensation d’une heureuse agonie Et qu’éveillés à peine et doucement brisés Ils sentent un vol blanc d’immatériels baisers, Si l’aube envahissante à ce moment pénètre, C’est comme une faux d’or à travers la fenêtre Coupant les blés du rêves et les fleurs du plaisir! Et quand le couple triste a pu se ressaisir Il songe, en entendant le bruit vain de la rue, Qu’il faudra de nouveau rentrer dans la cohue, Tandis qu’on est amer, coudoyer des gens gais, Etreindre un peu de vent dans ses bras fatigués, Récrire encor son nom sur les pages du livre, Qu’il faudra de nouveau recommencer à vivre! Et soudain, comme épris d’un rêve illimité, Eux qui veulent, vivants, vivre d’éternité, Les amants délicats que le jour effarouche Dans un nouveau baiser ont rapproché leur bouche Pour ne pas revêtir leurs manteaux, lourds d’ennui, Et, fermant les rideaux, ils refont de la Nuit! Dégoût. L’Héroïsme, la foi, l’enthousiasme fier, Tous ces riches métaux qui dormaient dans mon âme, Je ne les aurai pas chauffés de rouge flamme Pour en battre au soleil des armures d’or clair Les songes sont éteints qui hantaient ma mémoire: Les noces, les berceaux balancés, les enfants, Et le peuple escortant, par les soirs triomphants Les poètes pensifs qui marchent dans leur gloire! Car la foule a fermé ses yeux aux vers si beaux Comme des yeux d’aveugle aux étoiles tranquilles, Pour voir les histrions publics, maîtres des villes, Qui taillent leurs habits de clowns dans nos drapeaux. Mais laissons la Bêtise écumer sur la plage! Bien qu’un temps soit tragique où les Coeurs, les Esprits, N’ont que l’activité du rêve et du mépris Et planent, dédaigneux de s’ouvrir un sillage! Ce sont les goélands, songe blanc de la mer, Vers qui cherche à monter l’insulte des écumes; Mais dans leur vol épars la chute de leurs plumes Tombe comme un pardon sur l’océan amer. Péché. I Péché! Tentation du soir! Chairs profanées, Lampe éteinte où ne brûle aucun reste de feu Lèvres ne sachant plus les douceurs de l’aveu, Et s’effeuillant pour tous comme des fleurs fanées. Chambres de volupté, rouge et flambant décor Dont les miroirs profonds redisent la féerie, Alcôves où la chair lamentable et fleurie Offre son plaisir rose et nu sur des fonds d’or. Ô baume du péché! courtisanes menteuses, Muses des soirs mauvais, versant des élixirs Qui sont des entremetteurs d’amour et de désirs Et du champagne blond aux mousses chuchoteuses. Douceur des seins s’offrant comme un coussin moelleux Où reposer sa tête endolorie et pâle Quand l’ivresse, à travers les vins couleur d’opale, Fait surgir des lits d’or sous de grands rideaux bleux. Et vers ces lits profonds, baignés d’odeur légère, On marche, halluciné par des fantômes nus, Et l’on va demandé, dans des bras inconnus, La minute d’oubli d’une mort passagère! Oh! dormir! oublier tout ce qui peut mentir! Les lèvres et les yeux, amante ou fiancée! Etouffer les coups d’ailes aux murs de sa pensée Et clamer peu à peu la douleur de sentir. C’est comme qui dirait une agonie heureuse! On divague, on s’endort dans un énervement Et les choses au loin flottent confusément Dans l’aube du sommeil fragile et vaporeuse! Et vaincu, tout un soir dans l’ombre, sans flambeau, On enlace une chair que le spasme importune, Triste comme les morts caressant sous la lune L’ange de marbre blanc couché sur leur tombeau! II Mais quel retour navré dans le matin vermeil Avec le grand dégoût d’une nuit de débauche, Quand, parmi les rumeurs du plein jour qui s’ébauche, L’âme aussi s’ensanglante aux flèches du soleil! On va comme un voleur qui s’esquive et se sauve Ne regardant personne et longeant les murs gris; On sent encor sur soi de la poudre de riz, Et le reste obsédant des senteurs de l’alcôve. Il semble que l’on épande une odeur de péchés! Et dans le brouillard pâle où meurent les lanternes, Les passants matineux plaquent des ombres ternes Comme des remords noirs au coeur des débauchés. Et dans l’éloignement, sous les lueurs accrues Qui percent peu à peu l’horizon morne et lourd, Les premiers omnibus avec un fracas sourd Passent en cahotant le silence des rues. Et machinalement, par un instinct secret, On va vers les maisons des cruelles amantes Dont les volets fermés ont des douceurs calmantes Et la honte n’est plus qu’un douloureux regret. On leur fait, sans les voir, des gestes de reproches Avec l’espoir prochain d’un amour partagé Tandis que tout là-bas, dans le ciel affligé, S’adoucit par degrés la tristesse des cloches! L’Eau Qui Parle. Quand le poète las s’est enivré de vin Pour échapper un soir à son tourment divin, Et qu’il va seul, le long des quais couverts de câbles, Ecouter l’eau qui parle en humides vocables, Le fleuve s’allongeant est comme un corps épris De femme qui le veut pour amant à tout prix; Car l’eau sombre, où le ciel étoilé se reflète, Semble avoir fait pour lui sa nocturne toilette, Enroulant à son cou les astres par milliers Comme d’étincelants et somptueux colliers; Et les rayons de lune ouverts en chevelure Epandent sur son lit leur vivante brûlure Où le croissant s’enfonce ainsi qu’un peigne d’or, Et telle elle apparaît dans le soir qui s’endort, Grande Prostituée aux formes désirables, Dont la couche s’entr’ouvre à tous les misérables: Va-nu-pieds, loqueteux, ivrognes, débauchés, Filles-mères portant le poids de leurs péchés, Assassins qui s’en vont vers sa froideur qui bouge Dans l’espoir d’y laver leurs taches de sang rouge, Artistes dédaignés aux tragiques profils Dont un coup de folie a mêlé tous les fils Qui tournent dans la tête aux fuseaux blancs du rêve. Tous elle les attire, elle les veut, sans trêve! Encor! Toujours! Encor! Des amants! Des amants! Et, fausse, elle leur fait de sensuels serments Qu’ils s’en iront bien loin, ses amoureux cadavres, Voyager dans les mers, dans les ports, dans les havres, Sentant des baisers froids? si froids qu’ils brûleront? Passer toujours sur eux, sur leur bouche et leur front; Et l’eau pour les avoir dans sa couche profonde Entrebâille soudain, comme un peignoir, son onde A tous les douloureux, à tous les détraqués, Et leur tend les grands bras de pierre de ses quais! MELANCOLIE DE L’ART. Refuge dans L’Art. Puisque l’Ennui suprême a plissé tous les fronts, Puisque rien d’héroïque et rien d’incorruptible N’est plus resté debout au-dessus des affronts Et que l’Idéal meurt, le front sur une bible, Puisque sont morts aussi les dieux qu’on écoutait Quand les vents de la Grèce apportaient leurs oracles, Puisque Jésus lui-même en son ciel bleu se tait Et semble avoir perdu la foi dans ses miracles, Puisque la nudité de la Femme est pour nous Un temple violé sans charme et sans surprise Et qu’au lieu d’y plier en tremblant nos genoux Nous l’allons traverser d’un geste qui méprise, Puisque les grands, les purs sont dédaigneux d’agir Et seraient lapidés s’ils tentaient l’épreuve, Sans pouvoir sur les fronts de la foule élargir Le drapeau frissonnant de la parole neuve, Puisque c’est bien fini, puisqu’à présent encor -Indice indénié des temps de décadence? Devant la monstrueuse Idole au ventre d’or, Comme au temps d’Israël, le peuple chante et danse, Puisque c’est bien ainsi, résignez-vous, les coeurs! Car il vous reste l’Art, temple aux portes bénies, Monument de refuge où de rares liqueurs Font aux songes blessés de calmes agonies. L’art, asile de l’âme, où les bonheurs rêvés, Les orgueils, les amours brèves de la jeunesse Vont se coucher, la tête en sang, les yeux crevés, Côte à côte, dans les lits blancs de la tristesse. Aux chevets de l’antique et durable hôpital Voici, pour adoucir leur fièvre ou leur phtisie, Pour les aider à vivre et pour tromper leur mal, Voici la Soeur Musique et la Soeur Poésie. Bonnes soeurs assistant les désirs survivants, Leur récitant le soir des vers et des légendes, Ou déroulant pour eux, avec leurs doigts fervents, Des rythmes combinés en de roses guirlandes. Bonnes soeurs leur montrant, pour leur l’espoir, Le Chef-d’oeuvre rêvé, beau des douleurs divines, Qui, comme un crucifix tout en or sur fond noir, Leur tend les bras de loin sous un bandeau d’épines!... L’Idéal. Les écoliers joueurs dans le calme des classes Pour voler les rayons du soleil émergeant Enchâssent dans leurs doigts, comme un piège d’argent, Des débris lumineux de miroirs et de glaces. Et? comme d’une cage ouverte? ont voleté Des rayons, oiseaux d’or, qui traversent les vitres, Et partout sur les murs, les tableaux, les pupitres, On les voit dépliant leurs ailes de clarté. Idéal! ô soleil par delà les nuées Vers qui nos formes d’art, vainement remuées, Tendent avec orgueil leurs fragiles miroirs. Dans des ciels reculés, il a déçu nos rêves, Car nous n’en projetons que quelques lueurs brèves Sur les murs de la vie immuablement noirs! Art Pur. Est-il vrai que le Vers doive vêtir l’armure Et, quittant le manoir où son orgueil le mure, Doive, tel qu’un soldat amoureux des clairons, Marcher dans la bataille humaine, entrer en lutte, Et, laissant aux loisirs du camp les airs de flûte, Faire sonner au vent, comme des éperons, Les rimes d’or sur le pavé des strophes fières? -Non! le Vers doit pleurer, escorter les civières Où les corps sont pareils à des lis teints de sang. Il faut que, pacifique, humble, compatissant, Il aille, dédaignant la bataille futile. Mais prenant en pitié les faibles qu’on mutile Et ceux qui sont rompus d’avoir longtemps lutté, Le Vers, avec des airs de Soeur de Charité, Leur portera le soir, par la plaine assoupie, Des doux mots, des mots blancs, comme de la charpie! Solitude. Faut-il fixer toujours des yeux mélancoliques, Tel qu’un prêtre pensif, sur les choses de l’Art, Tel qu’un prêtre qui reste agenouillé très tard Dans son église froide, à veiller des reliques? Faut-il laisser fleurir les fleurs dans son jardin Pour conquérir la gloire à travers les risées; Faut-il laisser passer l’Amour sous ses croisées Et perdre un bien réel pour un rêve incertain? Faut-il se murer vif et s’empêcher de vivre? Et, comme en une forge en feu, faut-il verser Tous les métaux de l’âme au creuset de son livre? -Vis seul. C’est un temps dur d’épreuve à traverser, Mais fais ce sacrifice à ta sublime envie: Pour vivre après ta mort, sois donc mort dans la vie! Renoncement. Loin des villes, des quais, des marchands et des grèves, Mon vaisseau revenu des plus lointains climats, Pour que rien ne se mêle aux songes de ses mâts, S’isole dans la mer qui respecte ses rêves. Aucune cargaison n’en a rempli les bords, Il n’a jamais connu le feu des abordages Et met tout son orgueil à laisser ses cordages Reposer sur le pont comme des serpents morts! Mon navire inutile et superbe sommeille, Sans que jamais pour un trafic il appareille Vers quelque port lointain entrevu dans le soir. Et seul, sans matelots, ayant cargué ses voiles, Il dérive au milieu d’un mirage d’étoiles Dans une mer propice à son grand nonchaloir! La Passion. Je dis comme le Christ au jardin des Olives; «Ô Seigneur, mon âme est triste jusqu’à la mort!» Ayant beaucoup souffert, je n’ai pas de remords, Quand je trouve, le soir, que mes mains sont fautives. Parfums de Madeleine, où vous répandez-vous? Il est enfin le temps où ma belle jeunesse Passait? comme Jésus monté sur une ânesse Et sentant des rameaux caresser ses genoux. Seigneur! J’entends hurler une foule barbare! Déjà plus d’un Judas m’a baissé le front Et je sens dans mon coeur que ma Croix se prépare. Mais, pour souffrir la haine et supporter l’affront, Seigneur, donnez-moi donc cet espoir de revivre Dans la mélancolique éternité du Livre. Veillé De Gloire. Quel orgueil d’être seul à sa fenêtre, tard, Près de la lampe amie, à travailler sans trêve, Et sur la page blanche où l’on fixe son rêve De planter un beau vers tout vibrant, comme un dard Quel orgueil d’être seul pendant les soirs magiques Quand tout s’est assoupi dans la cité qui dort, Et que la Lune seule, avec son masque d’or, Promène ses pieds blancs sur les toits léthargiques. L’orgueil de luire encor lorsque tout est éteint: Lampe du sanctuaire au fond des nefs sacrées, Survivance du phare au-dessus des marées Dont on ne perçoit plus qu’un murmure indistinct. L’orgueil qu’ont les amants, les moines, les poètes, D’être en communion avec l’obscurité, Et d’avoir à leur coeur des vitraux de clarté Qui ne s’éteignent pas pendant les nuits muettes. Quel orgueil d’être seul, les mains contre son front, A noter des vers doux comme un accord de lyre Et, songeant à la mort prochaine, de se dire: Peut-être que j’écris des choses qui vivront! VERS D’AMOUR I Nous sommes dans l’amour comme sur un navire Qui prend le large et va vers un port incertain; Le ciel est bleu, les flots ont des plis de satin Sur le corps de la mer géante qui s’étire. Les passagers d’amour penchés sur les haubans, Tandis qu’un vent léger dans les voiles circule, Regardent les lointains que leur désir recule Afin d’éterniser ces heureux soirs tombants. Car à peine en allés, saisis de frissons vagues, Il devinent déjà qu’au bout de l’horizon Chacun d’eux s’en ira dans une autre maison Et qu’ils n’ont pour s’aimer que le chemin des vagues! Afin de prolonger l’amour qui leur est cher, Ils voudraient arrêter ou ralentir l’allure Du vaisseau dont le vent fait claquer la voilure. Ils voudraient élargir et reculer la mer. Car la peur de se perdre à la fin du voyage, L’inéluctable adieu qui doit les séparer, Le port où les marins descendront amarrer Le navire lassé de s’ouvrir un sillage. Toute la vision de leur bonheur détruit Dès qu’ils auront fini la longue traversée Met un trouble si grand au fond de leur pensée Qu’ils n’osent même plus se parler dans la nuit. II J’entre dans ton amour comme dans une église Où flotte un voile bleu de silence et d’encens; Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens Des visions de ciel où mon coeur s’angélise. Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’Amour? Est-ce la cathédrale ou plutôt la Madone? Qu’importe! Si mon coeur remué s’abandonne Et vibre avec la cloche au sommet de la tour! Qu’importent les autels et qu’importent les vierges, Si je sens là, parmi la paix du soir tombé, Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé, Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges. III Dis, les commencements d’amour sont les meilleurs! C’est une impression, une réminiscence De souffrance finie et de convalescence, De malades guéris qui reviennent d’ailleurs. Qui reviennent chez eux, dans leur maison rouverte, S’appuyant l’un sur l’autre, incertains de leurs pas; Ils vont se regardant et parlant encor bas A travers le jardin dont la pelouse est verte. Ils gardent dans leurs yeux le soleil du Midi Et dans l’eau du bassin ils se trouvent moins pâles, Mais ils ont peur encore et se couvrent de châles Lorsque le soir descend dans le parc attiédi. Car sont-ils bien guéris? Ne sont-ils plus malades Du mal d’être trop seul et de ne pas aimer? Et leurs coeurs, doucement inquiets, vont semer Leurs rêves dans le vent comme des sérénades! IV Je t’aime, ô mon amour! ô toi qui me ressembles! Pauvre coeur inquiet qu’aucun bonheur n’emplit, Missel enluminé qui s’attriste d’un pli, Forêt d’où sort la plainte éternelle des trembles! Je t’aime, ô ma beauté, puisque ton sort est tel Que tu rêves d’amour en sachant que je t’aime, Toi qui, pareille à moi, te tourmentes toi-même En sentant fugitif ce qu’on rêve immortel. Toi pour qui le présent est une source en fuite Où, parmi l’eau qui souffre, on se mire un moment, Tu comprends que je pleure, inconsolablement, Le passé triste et cher comme un pays qu’on quitte. Je t’aime, ô mon amour! ô mon ombre! ô ma soeur! Il semble? tant notre âme a la même chimère? Que nous avons jadis aimé la même mère Et du même baiser partagé la douceur! Je t’aime, ô mon amour, parce que l’un et l’autre L’infini nous sépare ainsi qu’un noir témoin, Puisque, même enlacés, nous nous sentons si loin Sans jamais pouvoir faire un seul coeur qui soit nôtre! Car nous sommes pareils à des miroirs jumeaux Où tout se mire et luit d’identique manière, Mais l’ombre de la nuit absorbe la lumière Et nous nous sentons loin dans l’exil des trumeaux. O coeur semblable au mien? coeur profond qui m’évoques Un ciel d’automne, un ciel maladif et changeant Où fleurit, parmi les nuages voyageant, Toute une floraison d’étoiles équivoques! V Mon coeur avait en lui les douleurs de Venise Une ville déchue, une ville qui meurt, Une ville où le soir lentement s’éternise La voix d’or du passé dont s’éteint la rumeur, Une ville de rêve où des canaux prolongent Leur chemin de silence et de froide douleur Entre les quais de pierre abandonnés qui songent Et mettent dans l’eau sombre un peu de leur pâleur. Mais voici que, soudain, la cité de mon Âme A reconquis son faste et son orgueil ancien Quand vous avez relui, faits d’amour et de flamme, Soleil roux, toison s’or, drapeau vénitien! Et mes rêves, baignés du feu des girandoles, Ont pincé le luth sous la lune en halo, Et j’ai senti le soir des fuites de gondoles Qui passaient sur mon coeur étoilé comme l’eau! VI Par toi j’aurai compris toutes les grandes choses: Le charme des matins et la douceur des soirs Où l’horizon flambait comme un bûcher de roses! La splendeur des grands vers, rangés en barreaux noirs Comme si derrière eux des lions de pensée Eussent rugi d’orgueil en de beaux désespoirs! Mon âme auprès de toi s’est souvent balancée Avec plus de mollesse au hamac d’un concert Dans les mailles des sons où tu t’étais bercée! Car, par les soirs tombants, teints de rose et de vert, Par les tranquilles soirs d’été mélancoliques, Sous tes regards aigus tout mon coeur s’est ouvert, S’est ouvert sous tes yeux profonds et métalliques Qui lui faisaient des trous avec leurs poignards d’or, Et c’est par ces trous-là que les grandes musiques -A cette heure adorable où le jour qui s’endort A fauché les rayons du soir comme des seigles? Que les musiques donc chantant, prenant l’essor, Entraient, ouvrant leur aile, en moi? comme des aigles! VII Je me souviens du soir où je t’ai vainement Attendue en un parc aux pensives allées Dont les arbres pleuraient leurs feuilles en allées Et miraient leur douleur dans le bassin dormant. Ô soir mélancolique! Une église était proche Avec son cadran d’or énigmatique et noir; J’écoutais dans le parc agrandi par le soir Ruisseler sur les toits les larmes de la cloche. Et j’entendais venir les psaumes du jubé Comme un je ne sais quoi de très vague qui pleure. Tout en songeant, perdu dans la fuite de l’heure, Que tu ne viendrais plus après le soir tombé! Tout à coup un soupçon de trahisons prochaines Me fit sentir au coeur comme un rêve noyé, Pendant que le clocher, d’un chant apitoyé, Racontait ma détresse aux paroisses lointaines! Et ce fut à travers notre amour commençant Toute une impression d’automne et de veuvage, De barque naufragée échouant au rivage, De salon attristé par un portrait d’absent... Je te croyais déjà sacrilège et parjure! Et, pour s’harmoniser avec mon deuil poignant, Voilà que le jet d’eau s’égoutta tout saignant Et rouge, au fond du parc, comme un sang de blessure. Et voilà qu’aux lueurs du soir pacifié, Le soir calme où passait une douceur magique Le cadran, lui aussi, prit un aspect tragique: On eût dit un soleil cloué, crucifié! Et ses aiguilles d’or, comme des bras funèbres, Comme des bras raidis dans des convulsions, S’étirant, s’allongeant au milieu des rayons, Allèrent dans le ciel attaquer les ténèbres! VIII Querelles des amants! Trahisons des paroles! Romances qu’on embrouille aux cordes des violes! Sanglot criard des violons désaccordés! Querelles! soupçons noirs les coeurs obsédés, Grandes douleurs pour les causes les plus petites! Les seuils sont défendus, les portes interdites Dans le jardin du Rêve où, tout extasiés, Les amants s’en allaient à travers les rosiers, Quand leurs pas, accordés en marches fraternelles, Semblaient se fuir et se chercher? comme des ailes! Mais voici vers l’ancien jardin de leur amour D’où l’amante fantasque était partie un jour, Voici qu’émue au bruit des jets d’eau qui s’égrènent Elle revient; voici les mains qui se reprennent Et les bouches aussi comme deux fleurs de mai, Longuement à travers le grillage fermé! IX Si frais tes doigts ont l’air d’avoir joué dans l’eau, Tes doigts frêles, pareils aux doigts de ces infantes Avec de clairs bijoux sur leurs robes bouffantes Qu’on voit au fond d’un parc dans quelque ancien tableau! Au charme du printemps, ton charme s’apparie Et tes cheveux soyeux et dorés tu les as Mêlés comme un bouquet de jaunes mimosas Aux roses pâles dont ta figure est fleurie. Quelque chose de doux, de grave et d’émouvant T’appelle au fond des bois par la bouche du vent Et dans l’ombre des fleurs que tu recontinues Se déplace un rayon qui s’est insinué Sous le parasol d’or lentement remué De l’ombre et du soleil dans les blanches ciguës. X Te rappelles-tu la rivière noire Qui le long d’un quai pleurait en dormant Comme on ne sait quoi de tragiquement Immobile et froid sous des plis de moire. La rivière noire, ainsi qu’un remords Dans un vieux quartier au bout d’une rue Nous était un soir soudain apparue, Et cette eau semblait recouvrir des morts. Les astres mirés dans cette eau livide, On eût dit, de loin, les yeux mal fermés D’amants qui sont morts d’être trop aimés Et qui dans la nuit regardaient le vide. Le vent par instant soulevait un pli Parmi la raideur du flottant suaire Qui se rajustait sur l’eau mortuaire Pleine de silence et d’oubli! * * * Or en te voyant beaucoup moins aimante Ta parole m’a, soudain, évoqué La sombre rivière et le sombre quai Dont le souvenir douloureux me hante. Ta voix se traînait pareille au canal; L’amour y dormait sous de mornes toiles, Et mes cris brûlants comme des étoiles Sur tes mots glacés se faisaient du mal. Ta parole était insensible et sombre, Comme pour cacher ton ancien serment Qui reposait mort dans l’esseulement De ton coeur fantasque envahi par l’ombre! Ta parole était froide comme l’eau... J’y semblais venir en pèlerinage Chercher si déjà plus rien ne surnage De l’amour parti comme un clair bateau. POEMES DIVERS. Douleur De Se Reprendre. Douleur de se reprendre aux choses d’autrefois Et de chercher son nom sur les lèvres quittées Et de rentrer dans les maisons déshabitées Dont le jardin tressaille encore à notre voix! Car le coeur du jardin, à travers les années, Le doux coeur du jardin surpris du coeur que j’ai Murmure: «C’est bien lui, mais comme il est changé! Qu’ont vu ses yeux pour être ainsi des fleurs fanées?...» Las! le jardin a bien fini d’être odorant Car il n’a plus que les chrysanthèmes d’octobre, Les pénultièmes fleurs, vieil or, d’un luxe sobre, Couronne de l’Eté qui va se dédorant! La Nuit Vient. La nuit vient, le couchant s’éteint comme un grand âtre, Le feuillage qui mue est moins vert que bleuâtre; Et tel arbre, qui sous trop de soleil pliait, Cligne des feuilles, bouge, et s’avoue inquiet En un frémissement de douleur musicale. Entre les rameaux drus le couchant s’intercale Et met des fonds de rose ancien, de gris cendré Où le soleil éteint survit, comme filtré, Et langoureusement dans l’arbre persévère, Interstices en feu, comme peints sur du verre; Et l’arbre, dans le soir, s’offre, délimité, L’air d’un vitrail où tombe un jour d’éternité. 1891. Cloches. I Le dimanche, attristé de cloches, remémore Les bonheurs espérés et qu’on aura pas eus, Les bonheurs dont, enfant, on parlait à Jésus Dans l’église aux vitraux roses comme une aurore! Car les cloches, avec leurs puériles voix, Et leur cheminement qui trébuche si frêle, -On dirait par moment d’une âme qui se fêle!? Sont les rêves et les désirs de l’Autrefois, Tant d’espoirs qu’on avait, tant de jeunes pensées, Trop de tendres pour la vie et qui n’ont pas grandi, Cloches, dès leur jeunesse, à la mort fiancées Et qu’on revoit dans cette fin d’après-midi Et qui s’en vont en cette fin d’un long dimanche Finir parmi le Lune ouvrant sa tombe blanche. II Certains matins pascals, quand le ciel est d’azur, -O cet azur d’avril qui n’est pas encore sûr!? Les cloches font songer à des Communiantes Dans des robes de mousseline anémiantes, Dont la blancheur bouffante alanguirait le pas; Cloches de pureté qui s’éloignent, là-bas, Infantes de Jésus qui lui sont fiancées, Cloches en des ampleurs de jupes balancées Dont on suit dans le vent le rythmique départ Au delà de la vie, à travers le brouillard Qui se déroule en beaux linges de Sainte Table Et voici qu’on croirait dans l’aube délectable, Dont la mysticité s’apparie à la leur, Les voix s’agglomérer en robes de pâleur, O cloches cheminant, si douces et câlines Qu’elles semblent vraiment faites de mousselines! 1892. Nénuphar. Sur le canal, parmi des herbes otieuses, Un nénuphar vit en exil, comme étranger, Mais si plein, dirait-on, de choses précieuses Qu’il se tient coi sur l’eau trouble et n’ose bouger. Ah! cet air blanc de Première Communiante, Cet air de guimpe close aux doux plis tuyautés Et ces linges plus intimes, jamais ôtés, Dont l’adhérence stricte est certe anémiante Mais le font presque un peu plus vierge et sans péché! Nénuphar: chair candide et qui n’est pas nubile, Corps dont rien ne s’avère en la robe immobile, Nénuphar tout pieux et tout endimanché Qui semble attendre, avec la peur qu’un pli se froisse, Que la Procession en passant l’ait cueilli -Lui tout en blanc et par avance recueilli? Pour faire dans l’encens le tour de la paroisse! Nénuphar! innocence unanime, âme et corps! Fleur digne d’escorter la Madone et la Châsse; Aussi chastement blanche au dedans qu’au dehors; Fleur qu’on devine bien toute en état de grâce. 1894. Premières Communiantes. Communiantes? l’air de porter un secret! Vaporeuses, en falbalas de mousselines, Avec des yeux un peu comme des cornalines, Et leur bouche oeillet sur lequel il pleuvait; Elles vont vers Jésus comme on va vers la vie... Des berlines aux portières armoriées Les mènent comme de petites mariées, Sous le voile dont la blancheur les unifie. Unanimes blancheurs qu’on dirait assorties A leurs âmes qui sont innocentes. Et telles Les voici s’avançant, les doigts juxtaposés, Et, sur le Banc drapé de linge et de dentelles, Elles vont se pâmer au contact des hosties, Entrebâillant leur bouche ainsi qu’à des baisers. 1896. Légende. Un Saint béni de Dieu, dans sa calme cellule, S’occupait à tresser des brins de paille d’or; Il travaillait, fervent, comme une lampe brûle, Inattentif aux bruits vagues du corridor. Mais même la blancheur fait ombre; sa tunique, Quoique blanche, tachait d’une ombre le mur blanc. Cependant il songeait que l’ombre était unique, Et qu’étant solitaire, il était ressemblant! Donc il oeuvrait sans cesse avec la paille folle Et s’en faisait un nimbe, une souple auréole, Auréole d’or pâle, auréole de clair De lune avec laquelle il avait toujours l’air D’un Saint comme on en voit peints dans les vieilles bibles... -Tel le poète, aussi, tisse ses vers flexibles Pour occuper ses doigts dans l’attente du ciel, Et de ces brins de paille, il ceint son front profane Et s’en nimbe, par jeu, comme d’un or réel, Auréole d’un or fragile, qui se fane! 1895. Carillon. La musique des carillons est pastorale. Aux temps anciens, Dans un commencement de lune, Quelque berger musicien Entendit toutes ses bêtes l’une après l’une Qui balançaient les cloches de leur cou Et faisaient un concert de musique inégale. Or le berger devint sonneur, Et, nostalgique de prairies Et de troupeaux qui bêlent doux, Il les ressuscita dans sa haute demeure Par de jumelles sonneries: Clochettes comme au cou des chèvres, Cloche comme au cou d’un taureau, Tout le tintement d’un troupeau, Qui s’éloigne, qui se rapproche, Et, dans l’air assombri, s’achève comme un rêve... O bondissant troupeau mécanique des cloches! 1896. Soir. Ô calme de l’ombre indistincte! Ô silence du logis clos! Le carillon du beffroi tinte, Et ses sons semblent les halos Du cadran qui, sur la tour, hante Comme un clair de lune qui chante! La bûche brûle, opiniâtre: Elle s’enflamme, chaque fois Que le vent noir souffle sur l’âtre Avec un bruit presque de voix; Ô le vent dans la cheminée! La chambre est toute enluminée... On songe à des choses finies, A tout ce qu’on avait rêvé, Processions sans litanies, Maison où rien n’est arrivé, Tout le passé dont on est vieux! Ô les lampes comme des yeux... Les pâles lampes nous regardent, Regards de ceux qui ne sont plus; Et les miroirs un peu nous gardent Les visages irrésolus De tant de morts que nous aimâmes; Ce soir, le vent porte leurs âmes. Souvenance! Morne veillée! Pourquoi tant d’essais de bonheur? Toute vie est dépareillée... La bûche, comme un Sacré-Coeur, Dans la cendre saigne en silence; Le vent la perce de sa Lance. La chambre est triste à cause d’elle, Triste à cause de nous aussi; Sa peine à la nôtre se mêle, Et tout s’en va dans l’air transi Finir en un peu de fumée Par qui la chambre est résumée. 1896. La Passante. O toi qui t’en allais dans le soir taciturne O toi qui t’en allais, O toi qui remuais De la tristesse en toi comme une eau dans une urne, O toi dont la tristesse attira ma tristesse, Nous qui nous en allions Parmi la rue où le jour baisse, Evitant de marcher du côté des rayons, Nous qui nous en allions du côté de la rue Où l’ombre des maisons est grise, Toi qui m’est apparue, O toi qui m’as compris et toi que j’ai comprise, Car les heureux, d’instinct, ne marchent qu’au soleil Et les tristes marchent à l’ombre; Et de nous en aller du même côté sombre, Nous nous sommes sentis pareils... J’ai compris ta détresse et toi mon amertume, Martyrs d’un idéal trop beau, O moi qui dans tes yeux regardais des tombeaux, O toi qui dans les miens regardais de la brume! Tristesse sans issue et qui était la nôtre: Moi résigné; Toi, trop pâle d’avoir longtemps saigné; Oh! nous qui aurions pu être heureux l’un par l’autre! J’allais je ne sais où; tu allais autre part; O toi qui t’en allas, O toi si lasse, ô moi si las D’un amour impossible et qui viendrait trop tard. Nous nous sommes quittés comme dans un adieu, Sans nous être parlé pourtant... ô cette angoisse! Petite mort... et une cloche de paroisse... Et nos yeux se sont fait des adieux, jusqu’à Dieu! 1896. Pour Le Tombeau De Verlaine. C’était toute douceur et nuance et sourdine De lys purs qui seraient sensitives, et d’une Figure de clarté qui serait clair de lune, Figure de Béguine ou de Visitandine. C’était tout falbalas et brumes en écharpes; C’était toute musique, en pleurs d’être charnelle; Et frissons d’une harpe qui serait une aile; Car les ailes du cygne ont la forme des harpes. Et c’était tout sincère élan d’âme marrie Qui s’élevait d’en bas vers la Vierge Marie: Oblation de soi, sans plus de subterfuges, Et réponse pieuse à tous divins reproches, Et tout azur de coeur, ouvert aux humbles cloches, Qui me l’a fait aimer comme le ciel de Bruges! 1896. Pour La Gloire De Mallarmé. C’est tout mystère et tout secret et toutes portes S’ouvrant un peu sur un commencement de soir; La goutte de soleil dans un diamant noir; Et l’éclair vif qu’ont les bijoux des reines mortes. Une forêt de mâts disant la mer; des hampes Attestant des drapeaux qui n’auront pas été; Rien qu’une rose pour suggérer des roses thé; Et des jets d’eau soudain baissés, comme des lampes! Poème! Une relique est dans le reliquaire, Invisible et pourtant sensible sous le verre Où les yeux des croyants se sont unis en elle. Poème! Une clarté qui, de soi-même avare, Scintille, intermittente afin d’être éternelle; Et c’est, dans de la nuit, les feux tournants d’un phare! 1896. La Loïe Fuller. Déchirant l’ombre, et brusque, elle est là: c’est l’aurore! D’un mauve de prélude enflé jusqu’au lilas, S’étant taillé des nuages en falbalas, Elle se décolore, elle se recolore. Alors c’est le miracle opéré comme un jeu: Sa robe tout à coup est un pays de brume; C’est de l’alcool qui flambe et de l’encens qui fume; Sa robe est un bûcher de lys qui sont en feu; Dans ses chiffons en fleur du clair de lune infuse; Ensuite, il émane une fraîcheur d’écluse; Et, comme l’eau tombant qui s’engendre de soi, Les gazes ont jailli par chutes graduées; Telle une cataracte aux liquides nuées! Or, dans ces tourbillons, son corps s’est tenu coi: Tour qui brûle, hissant des drapeaux d’incendie; Cep d’une vigne aux clairs tissus en espalier. Un repos. De nouveau, voici qu’elle irradie! Une chimie en fièvre a su multiplier Ces jaunes en halos, ces affluents de rouge, Que c’est presque un vitrail en fusion qui bouge, Presque une éruption qui pavoise la nuit. Or, comme le volcan contient toutes ses laves, Il semble que ce soit d’elle qu’elle ait déduit Ces rivières de feu qui la suivent, esclaves, Onduleuses, sur elle, en forme de serpents... Arbre du Paradis où nos désirs rampants S’enlacent en serpents de couleurs qu’elle tresse! Un repos. La voilà, prodige d’irréel, Qui, pour se rassurer en émergeant du gouffre, Toute s’est habillée avec de l’arc-en-ciel. Seuls ses cheveux, un peu d’orage encor les soufre... Mais le jardin en fleur de sa robe est calmé; Sa robe est jardin exclusif d’azalées Où, dans les plis qui sont de l’ombre en des allées, Des papillons brodés mettent un temps de mai; Cependant qu’avec des envergures nouvelles, Déployant ses tissus, soi-même se créant, Elle aussi se transforme en papillon géant Et n’est plus dans le soir qu’un rêve de deux ailes. Un repos. Elle vient, les cheveux d’un vert roux Influencés par ces nuances en démence On dirait que le vent du large recommence; Car déjà parmi les étoffes en remous, Son corps perd son sillage; il fond en des volutes... Propice obscurité, qu’est-ce donc que tu blutes Pour faire de sa robe un océan de feu. Toute phosphorescente avec des pierreries?... Brunehilde, c’est toi, reine des Walkyries, Dont pour être l’élu chacun se rêve un dieu... Mais comment, plongeur ivre en route vers la perle, Traverser tant de flots de satin embrasé, Et toute cette robe en flamme qui déferle? C’est fini. Brusquement l’air est cicatrisé De cette plaie en fleur dont il saigna. L’étreinte De l’Infini ne nous dure qu’un court moment; Et l’ombre de la scène où la fresque fut peinte Est noire comme notre âme, pensivement. 1897. Prière. Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Je songe à ceux qui sont dans leur chambre, reclus Les paralytiques, les perclus, Ceux qui ne sortiront jamais plus. Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Pour les irrémédiables phtisiques Qui rêvent de candide amour, d’émois physiques, Et d’un mariage en musique. Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Je songe à ceux des salles d’hôpitaux, Pâles sur l’oreiller de leurs lits sans rideaux, Qu’on appelle plus que d’un numéro. Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Pour ceux que mine un vague mal occulte Par qui leur visage, en ivoire, se sculpte, Tapotant sur leurs vitres, comme on ausculte. Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Pour les petits enfants surtout, fragile neige! Qui si vite ont l’air d’un lys dans un piège, D’une hostie en fleur qui se désagrège... Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Pour ceux qui sont malades d’avoir faim, De n’avoir jamais eu de vin Et qui font des projets sans fin! Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. Je songe à ceux qui vont mourir, vraiment trop las! Peut-être voient-ils de oiseaux de lilas Passer dans l’air des glas! Le soir tombe: prions pour les pauvres malades. 1897. La Veille Du Dernier Jour De L’An. I C’est encore une année en fuite et qui s’enfonce, Et qui va s’éteignant dans l’âtre avec la cendre; La chambre se recueille et toute elle se fonce; Et les reflets, dans le miroir, semblent descendre. La bûche lentement dans l’âtre se consume; La chambre songe, encore un peu enluminée Par la bûche qui est déjà presque posthume, Chaleur de la dernière bûche de l’année! O bûche qui va finir Toute noircie et calcinée! Elle fut la branche vivante: Geste d’ombre qui fait des caresses à l’herbe, Eventail de feuilles qui s’évente; Et la voici qui va mourir! Elle se tord et s’exacerbe Pour une minute encor... Le vent dans la cheminée S’afflige comme un cor En sonnant l’hallali de la mourante année Avec la bûche? terminée! L’année aussi avait été Une branche de notre vie: Verdure de printemps, suivie Du feuillage d’or de l’été... O branche à présent dépouillée, Se survivant encore un peu Dans sa robe de feu Qui sera bientôt robe grise, Année en fuite, et déjà presque désapprise, Déjà presque oubliée! Ainsi les choses vont! Tout se hâte, trébuche Dans l’éternité sans fond, L’année avec la bûche, La bûche avec l’année. On entend s’affliger le vent, Et tout va s’achevant En un peu de fumée. II Souvenirs! Souvenances! Le bon été près de la mer: Travail fécond dans le jour clair Pour oeuvre dès longtemps conçue; La mer s’allongeait Vaste comme mon projet, Entr’aperçue Entre les sables blonds des dunes étagées, Tranquilles éminences Où des fleurs piquaient leurs dragées. Dans le cadre de ma croisée Je voyais partout des chaloupes Par calmes groupes, S’approchant avec leurs voiles apprivoisées Et les gestes de l’équipage. Allaient-ils atterrir sur ma page? La plume mordait comme une ancre. Je sentais se rythmer mes pensées Selon les barques balancées; Toute la mer flottait dans l’encre! Souvenirs! Souvenances! Les dunes qui s’échancrent Laissaient apercevoir les vagues, une à une. Les vagues qui toujours recommencent... O ce déferlement Parallèlement! Moi-même en proie à la lune, comme la mer! L’âme s’agite et c’est la lune qui la mène; Flux et reflux, d’une autre mer, dans l’âme humaine. III Souvenirs! Souvenances! Après l’été, le bon hiver, Moins de rayons? plus de nuances! Le bon hiver, près de la lampe A qui son abat-jour met un halo de tulle! Si calmes jours, si calmes soirs, Avec des livres, des estampes, Et le prolongement de soi dans les miroirs! Et l’on récapitule L’année où rien n’est arrivé; Nul vol d’oiseaux ne s’est défatigué Sur la maison au toit de tuiles! O cette vie un peu, un peu trop immobile! Toujours le même rêve inachevé Et le même canal au long du même quai; Toujours les mêmes livres, Et aux vitres, toujours les mêmes fleurs de givre. Année, encor pareille aux autres, qui s’en va... Hiver, été, printemps, automne; Et le ciel monotone... Trop monotone canevas! Souvenirs! Souvenances! Et tout est refrain de romances! IV Encore une nouvelle année: Encore une bûche allumée! Dans l’âtre noirci Le bois pétille, gaîment flambe (Dans mon coeur aussi); Il ajoute sa flamme à la lampe, Et les ombres sur le plafond, En dansant, s’en vont... Une chaleur neuve s’épanche; L’année éclôt comme un dimanche... Une nouvelle année encor!... Le vent dans la cheminée N’est plus triste comme le son du cor. Encore une nouvelle année; Encore une bûche allumée! 1897-1898. Source: http://www.poesies.net