Trois Nouvelles. Par George Sand (1804-1876) (Aurore Dupin) TABLE DES MATIERES Un Bienfait N’Est Jamais Perdu. Cora. L’Orco. Un Bienfait N’Est Jamais Perdu. Proverbe. PERSONNAGES Anna de Louville. M. de Valroger. Louise de Trémont. M. de Louville. (Au château de Louville. - Un salon.) Scène première Louise, Anna. ANNA, debout, agitée. Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir. LOUISE, assise, brodant, calme. Pourquoi? ANNA Un homme qui compromet toutes les femmes est l’ennemi naturel de toutes les femmes honnêtes. LOUISE Dis-moi, je t’en prie, ce que signifie ce grand mot- là: compromettre les femmes! ANNA Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage? LOUISE Très sérieusement. Je suis une sauvage. ANNA Quelle prétention! Est-ce qu’il y a encore des sauvages au temps où nous vivons? Il n’y en a même plus à Carpentras. LOUISE C’est pour ça qu’il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me répondre? C’est donc bien difficile? ANNA C’est très aisé. Un homme qui compromet les femmes, c’est M. de Valroger. LOUISE Ça ne m’apprend rien; je ne le connais pas. ANNA Tu ne l’as jamais vu? LOUISE Où l’aurais-je vu? C’est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont je ne suis plus depuis mon veuvage. ANNA Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c’est un vrai marquis de la régence. LOUISE Bah! c’est une race perdue. M. de Louville s’est moqué de toi. ANNA Qui sait? Je suis sûre qu’il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son absence. LOUISE Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d’autre chose. ANNA Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui. LOUISE Nous n’avons rien à en dire, ne le connaissant ni l’une ni l’autre. ANNA D’autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal. LOUISE Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les aimions... ANNA, allant à une fenêtre et regardant. Oh! que tu as de vieilles facéties! - Tiens, il est affreux! LOUISE Qui? ANNA Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très laid. LOUISE Comment se fait-il qu’il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois pas? ANNA Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas refuser vingt francs... Je le chasserai. LOUISE Le jardinier? ANNA Certainement. Il aura reçu de l’argent pour fournir à ce monsieur le moyen de m’apercevoir. LOUISE Voilà de l’argent bien mal employé! ANNA Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense? LOUISE Si fait, mais il aurait dû se dire qu’il la verrait pour rien! ANNA, fermant brusquement le rideau. Il ne m’a pas vue. LOUISE C’est qu’il n’aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi. ANNA Tu n’es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est là, tout près! LOUISE Au fait, la vue n’en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.) Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très agréable. ANNA Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris! LOUISE, revenant. Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger! ANNA Et toi, tu le protèges? LOUISE Contre qui? ANNA Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d’envie que je le reçoive. Louise Ça vaudrait peut-être mieux que de s’en priver avec tant de regret. ANNA Parle pour toi. LOUISE Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m’a été annoncée par ma mère. ANNA Et tu comptes le recevoir? LOUISE Certainement. ANNA Ah! - Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants... LOUISE Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas, bien au contraire; quand on n’a rien à se reprocher à mon âge, on compte ses années avec plaisir. ANNA Coquette de vertu, va! LOUISE Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie. ANNA Encore? Je n’entends pas. LOUISE Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l’âme, une maladie! La vertu, c’est le calme et la santé. ANNA Très bien! un sermon? LOUISE Que veux-tu? je vieillis! Scène II Anna, Louise, un domestique. LE DOMESTIQUE M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir. ANNA Toujours? vous n’avez donc pas dit que j’étais sortie? LE DOMESTIQUE Je l’ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, pensant qu’elle était rentrée... ANNA L’impertinent! Dites que je ne reçois pas. LOUISE, au domestique. Attendez... (Bas à Anna.) Reçois-le! ANNA, bas. Ah! tu vois! c’est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le domestique sort.) LOUISE Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses avec moi qu’il n’y a pas de tels hommes pour une honnête femme. ANNA Mais mon mari... Il est vrai qu’il ne m’a pas défendu de le recevoir! LOUISE Ton mari t’estime trop pour s’inquiéter de rien; d’ailleurs je suis là. LE DOMESTIQUE, annonçant. M. le marquis de Valroger. Scène III Louise, Anna, Valroger. VALROGER, allant à Anna. Si j’ai eu l’audace d’insister, madame... LOUISE C’est que vous m’avez vue à cette fenêtre? (Bas à Anna étonnée.) Laisse-moi faire! VALROGER, désignant Anna. C’est madame que j’ai vue. LOUISE Madame est mon amie, madame de Trémont, et vous êtes ici chez moi; c’est moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre. VALROGER, railleur. Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir attendu. LOUISE C’est que... on vous avait dit que j’étais sortie. Je ne l’étais pas. VALROGER Vous êtes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre premier mouvement avait été de me mettre à la porte? LOUISE Absolument. VALROGER C’est-à-dire une fois pour toutes? LOUISE J’en conviens, puisque je me suis ravisée. VALROGER J’en suis bien heureux; mais à qui dois-je?... LOUISE Vous le devez à madame, qui m’a dit de vous le plus grand bien. ANNA Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.) VALROGER, à Anna. Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie... ANNA, sèchement. Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant d’honneur! VALROGER, railleur. Oh! madame, vous me dites cela d’un ton... Me voilà éperdu entre la crainte et l’espérance! ANNA, avec hauteur. L’espérance de quoi? LOUISE L’espérance de nous plaire. (Tendant la main à Valroger.) Eh bien! monsieur, c’est fait; vous nous plaisez beaucoup. VALROGER, lui baisant la main. Vraiment! (À part.) La drôle de femme! LOUISE Comment voulez-vous qu’il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que vous étiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient été comblés par vous. C’est mon amie qui vient de me l’apprendre. VALROGER, à Anna stupéfaite. Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité à bon marché! Est-ce qu’il y a le moindre mérite? LOUISE Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir avec intelligence et délicatesse. Ce n’est peut-être pas bien méritoire pour nous autres femmes, nous n’avons à faire que ça; mais un homme du monde que ses plaisirs n’emportent pas dans un tourbillon d’égoïsme et d’oubli!... Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c’est fini. Je vous devais cette explication, et nous n’en parlerons plus. VALROGER Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir. Avant que madame de Trémont prît la peine de vous apprendre que j’étais un ange, vous pensiez que j’étais un démon, puisque vous me repoussiez sans merci de votre sanctuaire? LOUISE Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne compagnie pour me demander d’où je tenais ces renseignements; on m’avait dit que vous étiez méchant. VALROGER Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me l’expliquer, madame? LOUISE Je ne puis vous l’expliquer que comme je l’entends. Un méchant, c’est un coeur haineux, et on vous accusait de haïr les femmes. VALROGER Comment peut-on haïr les femmes? LOUISE C’est les haïr que de les rechercher pour le seul plaisir de les compromettre. Les compromettre, c’est leur faire perdre l’estime et la confiance qu’elles méritaient, c’est leur faire le plus grand tort et le plus grand mal: voilà ce que c’est qu’un méchant. VALROGER Très bien. Et une méchante, qu’est-ce que c’est? LOUISE C’est la même chose. C’est une coquette au coeur froid. VALROGER Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! On m’avait dit à moi que vous étiez une méchante dans le sens que vous donnez à ce mot! ANNA, s’échappant. Moi? VALROGER, s’apercevant de la mystification. Vous? (À part). Bien! ces dames s’amusent à mes dépens! (Haut à Anna.) Oh! vous, madame de Trémont, vous passez à bon droit, j’en suis certain, pour une femme sincère et indulgente; mais elle, votre amie, madame de Louville, qui vient de si bien définir la méchanceté, elle est réputée méchante comme Satan! ANNA Eh bien! voilà une belle réputation! mais c’est indigne!... Je... (À Louise.) Tu ne te fâches pas? LOUISE Me fâcher de cela serait avouer que je le mérite. ANNA Mais monsieur l’a cru, il le croit sans doute encore? LOUISE Dame! qui sait? c’est à lui de répondre. VALROGER Eh! eh! ANNA, en colère. Comment? vous dites eh! eh! VALROGER Oh! oh! ANNA Ce ne sont pas là des réponses! VALROGER Que voulez-vous? Certes, madame a le ciel écrit en toutes lettres sur la figure, et l’accueil qu’elle vient de me faire tournerait la tête à un novice; mais le plus souvent ces êtres angéliques sont les plus dangereux et les plus perfides. Ils s’arrangent pour vous mettre à leurs pieds, et quand vous y êtes, ils jettent leur soulier rose et vous font voir la double griffe. ANNA Alors, puisque vous ne croyez à la franchise d’aucune de nous, et que vous étiez si mal disposé contre... madame en particulier, pourquoi donc venez- vous chez-elle? Personne ne vous y avait appelé ni attiré, que je sache. VALROGER Pardonnez-moi, j’étais impérieusement sommé de comparaître pour répondre à une provocation. ANNA Ah! je ne savais pas! VALROGER Non, vous ne saviez pas; mais peut-être que madame de Louville le sait! LOUISE Je m’en doute. J’ai, sans vous connaître, et sur la foi d’autrui, dit beaucoup de mal de vous. Je me suis irritée de vos faciles victoires sur les femmes légères. Je vous ai haï comme on hait celui qui vous confond avec les autres, et, tout en disant que je ne vous verrais de ma vie, j’ai eu envie de vous voir pour vous braver en face. C’est à cette provocation que vous avez répondu en venant ici. VALROGER Au moins voici de la franchise. LOUISE J’en ai beaucoup, c’est ma manière d’être coquette; c’est celle des grands diplomates. ANNA Je hais, je méprise la coquetterie, moi! LOUISE Et moi, j’avoue que nous en avons toutes! Il vaut bien mieux confesser nos travers que de nous les entendre reprocher à tout propos. Oui, j’avoue que, de vingt-cinq à trente ans surtout, nous sommes toutes un peu perverses, parce que nous sommes toutes un peu folles. Nous sommes enivrées de l’orgueil de la beauté quand nous sommes belles, et de celui de la vertu quand nous sommes vertueuses; mais quand nous sommes l’un et l’autre, oh! alors il n’y a plus de bornes à notre vanité, et l’homme qui ose douter de notre force devient un ennemi mortel. Il faut le vaincre, à tout risque, et pour le vaincre il faut le rendre amoureux; quel prix aurait son culte, s’il ne souffrait pas un peu pour nous? Ne faut-il pas qu’il expie son impiété? Alors on s’embarque avec lui dans cette coquille de noix qu’on appelle la lutte, sur ce torrent dangereux qu’on appelle l’amour; on s’y joue du péril et on s’y tient ferme jusqu’à ce qu’un écueil imprévu, le moindre de tous, peut-être un léger dépit, une jalousie puérile, vous brise avec votre aimable compagnon de voyage. Et voilà le résultat très ordinaire et très connu de ces sortes de défis réciproques. On commence par se haïr, puis on s’adore, après quoi on se méprise l’un et l’autre quand on ne se méprise pas soi-même. Il eût été si facile pourtant de se rencontrer naturellement, de se saluer avec politesse et de passer son chemin sans garder rancune d’un mot léger ou d’une bravade irréfléchie! ANNA Ma chère, tu parles d’or; mais moi, bonne femme, paisible et connue pour telle, je ne vois pas le but de cette confession, et je trouve qu’elle dépasse mon expérience. Je te laisserai donc implorer de monsieur l’absolution de tes fautes, et je me retire... LOUISE Sans l’inviter chez toi? ANNA Sans l’inviter. Je n’ai rien à me faire pardonner, puisqu’il est convaincu que je le tiens pour un ange! VALROGER Me sera-t-il permis d’aller au moins vous présenter mes actions de grâces? ANNA Oui, monsieur, au château de Trémont, (Bas à Louise.) où je ne remettrai jamais les pieds! (Elle sort.) Scène IV Louise, Valroger LOUISE Savez-vous bien que me voilà brouillée avec madame de Trémont? VALROGER Je vois, madame de Trémont, que vous voilà en délicatesse à propos de moi avec madame de Louville. LOUISE Ah! vous avez deviné ce que j’allais vous révéler? VALROGER Oui, madame; j’ai vu qu’en bonne amie vous avez voulu couper le mal dans sa racine. LOUISE Le mal? VALROGER Oui; je venais ici, vous l’avez fort bien compris, pour me venger, n’importe comment, du mépris, de l’aversion que madame de Louville affecte pour ma personne. À présent il n’y aura pas moyen; vous lui avez trop clairement montré le danger. Et puis vous m’avez rendu ridicule en sa présence, car je n’ai pas vu tout de suite le piège que vous me tendiez. Je dois donc renoncer à ma vengeance; mais ne triomphez pas trop, j’y tenais médiocrement. LOUISE Alors il me reste à vous remercier du pardon que vous accordez aux femmes vertueuses dans la personne de ma jeune amie, et à prendre acte de votre promesse. VALROGER Quelle promesse? LOUISE Celle de laisser tranquille à tout jamais cette petite femme qui aime son mari, un mari excellent, un honnête homme que vous connaissez... VALROGER Il n’est pas mon ami. LOUISE Il le sera bientôt, puisque vous voilà établi dans notre voisinage. Vous chasserez ensemble, vous vous rencontrerez partout, vous l’estimerez, vous verrez que son ménage est heureux et honorable; mais il n’est si bon ménage où le plus léger propos ne puisse jeter le trouble. Vous êtes un homme dangereux, en ce sens que vous ne pouvez plus faire un pas sans qu’on vous attribue un projet ou une aventure; mais vous êtes un galant homme quand même, et vous me jurez de renoncer... VALROGER Permettez! Avant de m’engager, je voudrais comprendre... LOUISE Quoi? VALROGER Je voudrais comprendre comment, pourquoi, vous, la femme proclamée vertueuse et pure par excellence, vous semblez faire bon marché de la vertu des autres femmes, au point de demander grâce pour elles? LOUISE Oh! je vais plus loin que cela. Je fais bon marché de ma propre vertu dans le passé. Je ne sais nullement si, poursuivie et tourmentée par un séducteur habile, j’eusse gardé dans ma jeunesse le calme dont je jouis maintenant. VALROGER Dans votre jeunesse? LOUISE Oui, et comme j’ai été très heureuse en ménage et très respectée de tout ce qui m’entourait, je suis très indulgente pour celles qui se trompent dans les chemins embrouillés. VALROGER Savez-vous bien, madame, que me voilà tenté de vous prendre pour la véritable coquette que je comptais trouver ici? LOUISE Ah oui-da! VALROGER Madame de Louville est une enfant. Beauté, jeunesse, orgueil et témérité, cela est bien connu, bien peu redoutable et bien peu excitant; mais une femme vraiment forte, habilement humble, généreuse envers les autres, soi-disant vieille, et plus belle que les plus jeunes, tenez, vous aurez beau dire, vous savez bien que tout cela est d’un prix inestimable, et qu’il y aurait une gloire immense... LOUISE À l’immoler? VALROGER Non, mais à le conquérir. LOUISE Conquérir! Comment donc? le mot est charmant! Est-ce une déclaration que vous me faites? VALROGER Si vous voulez. LOUISE Et si je ne veux pas? VALROGER Il est trop tard. Vous l’avez provoquée, et vous n’avez point paré à temps. LOUISE Au fait, c’est vrai. Eh bien! monsieur, vous êtes très aimable, et je vous remercie. VALROGER Cela veut dire que vous prenez mes paroles pour un hommage banal? LOUISE Je n’ai garde; j’en suis trop flattée pour cela. VALROGER Ah çà mais, vous êtes atrocement railleuse! Je commence à vous croire coquette tout de bon. LOUISE C’est dans mon rôle. VALROGER Le rôle d’ange gardien de madame de Louville? LOUISE C’est cela! Si je ne m’empare pas de votre coeur aujourd’hui, mon proverbe est manqué. VALROGER Eh bien! il est manqué; je vous déteste! LOUISE Oh! que non. VALROGER Vous croyez le contraire? LOUISE Pas du tout. Je vous suis parfaitement indifférente. VALROGER Et sur ce terrain-là vous me payez largement de retour! LOUISE Ah! mais non. VALROGER J’entends! vous me détestez aussi, vous. LOUISE C’est tout le contraire. Regardez-moi en face. VALROGER Bien volontiers. LOUISE Eh bien? VALROGER Eh bien? LOUISE Trouvez-vous que j’ai l’air de me moquer de vous? VALROGER Parfaitement. LOUISE Oh! l’homme habile! Eh bien! on vous a surfait, vous êtes un bon jeune homme, vous n’avez jamais rien lu dans les yeux d’une femme. VALROGER D’une femme comme vous, c’est possible. LOUISE Quelle femme suis-je donc? VALROGER Un sphinx! Je n’ai jamais vu tant d’aplomb dans le dédain. LOUISE Et moi, je n’ai jamais vu tant d’obstination dans la méfiance. Voyons, par quoi faut-il vous jurer que je vous aime? VALROGER, riant. Vous m’aimez, vous! LOUISE De tout mon coeur! VALROGER, à part. C’est une folle! (Haut.) Jurez-le sur l’honneur, si vous voulez que je vous croie. LOUISE L’honneur d’une femme? Vous n’y croyez pas. Dans les mélodrames, on jure par son salut éternel; mais vous n’y croyez pas davantage. VALROGER Par votre amitié pour madame de Louville! LOUISE Encore mieux: par l’innocence de ma fille! VALROGER Quel âge a-t-elle? LOUISE Six ans. VALROGER J’y crois. Donc vous m’aimez, comme ça, tout doucement, de tout votre coeur, comme le premier venu? LOUISE Je n’aime pas le premier venu. Écoutez-moi, vous allez comprendre que je ne ris pas, et que mon affection pour vous est très sérieuse. VALROGER Ah! voyons cela, je vous en prie! LOUISE Vous souvenez-vous d’un jeune garçon qui s’appelait Ferval? VALROGER Non, pas du tout! LOUISE Augustin de Ferval. VALROGER C’est très vague... LOUISE Alors, puisqu’il faut mettre les points sur les i, vous vous souviendrez peut-être d’une certaine demoiselle qui s’appelait Aline, et qui n’était pas du tout reine de Golconde? VALROGER Eh bien! madame? LOUISE Eh bien! monsieur, cette jolie personne, que vous protégiez, fut prise au sérieux par un jeune provincial, mauvaise tête... VALROGER J’y suis, je me souviens! Il y a de cela cinq ou six ans. Vous le connaissez, ce petit Ferval? LOUISE C’était mon frère, un enfant qui eut la folie de vous provoquer et dont vous n’avez pas voulu tirer vengeance, car, après lui avoir laissé la satisfaction de vous envoyer une balle, vous avez riposté sur lui avec une arme chargée à poudre. Il ne l’a jamais su; mais des amis à vous l’ont dit en secret à sa mère, qui l’a répété à sa soeur. Vous voyez bien que cette soeur ne peut pas rire quand elle prétend qu’elle vous aime! VALROGER Alors on a bien raison de prétendre qu’un bienfait n’est jamais perdu, car votre amitié doit être une douce chose; pourtant... LOUISE Pourtant?... VALROGER Vous avez tort de l’offrir pour si peu, madame! C’est un excitant dangereux. LOUISE Dangereux pour qui? VALROGER Pour moi. LOUISE Pourquoi me répondez-vous comme cela, voyons? À quoi bon poursuivre l’escarmouche de convention et garder le ton plaisant, quand je vous dis tout bonnement les choses comme elles sont? VALROGER C’est que vous oubliez vos propres paroles: je suis un méchant, et j’ai le coeur froid comme glace. LOUISE Je n’ai jamais cru cela. VALROGER Eh bien! vous avez eu tort; il fallait le croire. LOUISE Pourquoi mentez-vous? Je ne comprends plus. VALROGER Je ne mens pas. Je suis amoureux de vous. LOUISE Si c’était vrai, cela ne prouverait pas que vous eussiez le coeur froid. VALROGER Attendez! je suis amoureux de vous à ma manière, sans vous aimer. LOUISE Je comprends; ma confiance vous humilie, ma loyauté vous blesse. Vous vous vengez en me disant une chose que vous jugez offensante. VALROGER Oui, madame, j’ai l’intention de vous offenser. LOUISE Pourquoi? VALROGER Pour que vous me détestiez. LOUISE Parce que l’amitié d’une honnête femme vous fait l’effet d’un outrage? VALROGER C’est comme ça. Je ne veux pas de la vôtre. LOUISE Vous êtes brutalement sincère! VALROGER Oui. Je suis un séducteur percé à jour, comme vous êtes une coquette classique. LOUISE Alors me voilà déjouée et rembarrée! Je suis coquette tout de bon, et j’ai voulu me frotter à un vindicatif plus malin que moi, qui me remet à ma place et compte faire de moi un exemple. Est-ce cela? VALROGER Précisément. LOUISE Comment vais-je sortir de là? VALROGER Vous n’en sortirez pas. LOUISE, élevant la voix avec intention. C’est-à-dire que vous allez faire pour moi ce que vous comptiez faire pour madame de Louville? VALROGER Oui, madame. LOUISE Vous viendrez me voir? VALROGER Tous les jours. LOUISE Et si la porte vous est fermée?... VALROGER Je resterai sous la fenêtre. Je coucherai dans le jardin, sous un arbre. LOUISE Je suis sauvée! vous vous enrhumerez! VALROGER Je tousserai à vous empêcher de dormir. Vous m’enverrez de la tisane! LOUISE Vous refuserez de la boire? VALROGER Au contraire. Je la boirai. LOUISE Et alors? VALROGER Alors vous aurez pitié de moi, vous me recevrez. LOUISE Et puis après? VALROGER Je reviendrai. LOUISE Je me laisserai compromettre? VALROGER Non! vous fuirez, mais je vous suivrai partout. Partout vous me trouverez pour ouvrir la voiture et vous offrir la main. LOUISE C’est bien connu, tout ça. VALROGER Tout est connu. Je n’ai rien découvert de neuf, il n’y a rien de mieux que les choses qui réussissent toujours. LOUISE Alors c’est cela, c’est bien cela qui s’appelle compromettre une femme? VALROGER Pas du tout! Compromettre une femme, c’est se servir des apparences qu’on a fait naître pour la calomnier ou la laisser calomnier. Je ne calomnie pas, moi. Je suis homme du monde et gentilhomme. Je dirai à toute la terre que je fais des folies pour vous en pure perte, ce qui sera vrai jusqu’au jour où vous en ferez pour moi. LOUISE Et pourquoi en ferai-je? VALROGER Parce que la folie est contagieuse. LOUISE Et je deviendrai folle, moi? VALROGER Ne vous fiez pas au passé. LOUISE Vous savez bien que je n’en tire pas vanité. Pourtant ce qui est passé est acquis. VALROGER Non! vous l’avez dit vous-même, votre vertu a été aidée par l’absence de péril. Pourtant vous avez dû allumer des passions; mais il y a à peine un homme sur mille qui soit doué d’assez de persévérance pour consacrer des mois et des années à la conquête d’une femme... Or je sais, je vois que vous n’avez pas rencontré cet homme-là. LOUISE Et vous vous piquez de l’être? VALROGER Je le suis. LOUISE Ça vous amuse? VALROGER C’est mon unique amusement. LOUISE Vous êtes né hostile et vindicatif, comme on naît poète ou rôtisseur? VALROGER Le bonheur de l’homme est de développer ses instincts particuliers. LOUISE Même les mauvais? VALROGER Enfin vous reconnaissez que je suis mauvais? LOUISE C’est à quoi vous teniez? Vous vouliez faire peur; sans cela vous croyez votre effet manqué, et la confiance vous humilie. C’est une manie que vous avez, je le vois bien; avec moi, elle ne sera pas satisfaite. Je vous crois bon. VALROGER Vous éludez la question. Si je suis tel que je m’annonce, vous devez me haïr. LOUISE Et vous voulez être haï? VALROGER Oui; pour commencer, cela m’est absolument nécessaire. LOUISE Eh bien! comme, en ne vous accordant pas le commencement, je serai, espérons-le, préservée de la fin, je déclare que, méchant ou non, je ne puis haïr le bienfaiteur de mes pauvres et le sauveur de mon frère. VALROGER Vaine invocation au passé! Vous me haïrez quand même! LOUISE Comment vous y prendrez-vous? VALROGER D’abord je vais faire la cour à madame de Louville. LOUISE, regardant vers une portière en tapisserie. À quoi bon, si je n’en suis pas jalouse? VALROGER Vous m’avez demandé grâce pour elle. Il faut que je sois inexorable pour vous prouver que je ne vaux rien. LOUISE, lui montrant la portière, dont les plis sont agités. Vous pouvez lui faire la cour; à présent qu’elle a tout entendu, elle saura se défendre. Vos plans sont livrés, et peut-être... (Elle va à la fenêtre.) Cette voiture qui roule... Oui, c’est un renfort qui lui arrive. VALROGER Son mari? LOUISE Précisément. VALROGER Si madame de Louville est hors de cause, on se passera de ce moyen-là. LOUISE C’est tout ce que je voulais. Merci, mon cher monsieur; elle est sauvée, et moi, je ne vous crains pas. VALROGER Merci, ma chère madame, voilà que vous acceptez le défi! LOUISE Le défi de quoi? Vous voulez que je vous craigne pour arriver à vous aimer? C’est un prologue inutile, puisque nous voici d’emblée au dénouement. Ce que vous voulez, ce n’est pas l’amour, vous en êtes rassasié, vous n’y tenez pas, et c’est ma vertu, c’est-à-dire ma tranquillité seule, que vous voudriez ébranler. Eh bien! sachez que, dans les âmes fermées aux malsaines agitations de la passion folle, il y a des émotions plus douces et plus pures qu’on peut être fier d’avoir fait naître et de conserver toujours jeunes. Il n’est pas humiliant d’être maternellement aimé par une femme mûre, et il ne serait pas du tout glorieux de lui tourner ridiculement la tête. VALROGER Une femme mûre!... LOUISE J’ai trente-six ans, mon bon monsieur! VALROGER Ce n’est pas vrai, votre fille n’en a que six! LOUISE Mais mon fils en a quinze! VALROGER Allons donc! LOUISE Je n’ai pas son extrait de naissance dans ma poche, sans cela... Mais vous voilà calmé et un peu honteux, convenez-en, de vous être trompé, vous si clairvoyant, sur l’âge d’une femme. Vous verrez mon fils, cela vous guérira tout à fait, car vous viendrez chez moi, tous les jours si vous voulez, et sans être condamné à coucher préalablement sous un arbre. Vous vous enrhumerez pour d’autres, il y aura toujours de la tisane chez moi. Vous me trouverez toujours entourée d’êtres qui ne me quittent jamais, mon fils, ma fille et mon neveu, le fils de cet Augustin de Ferval à qui vous avez sauvé la vie en dépit de lui-même; plus ma mère qui vous bénit et prie pour vous tous les jours, plus ma belle-soeur, la femme du même Augustin, qui est dans le secret, et qui vous regarde comme un saint, tout perverti que vous passez pour être. Voyez s’il y aura moyen d’entrer chez nous comme un loup dans une bergerie! Tout ce cher monde s’est réjoui en vous sachant fixé près de nous. Notre pauvre Augustin n’est plus, il est mort l’an dernier, et c’est son deuil que je porte; mais nous vous devons de l’avoir conservé six ans, de l’avoir vu heureux, marié et père. Sa femme et son enfant sont des trésors qu’il nous a laissés. Toute cette famille reconnaissante, grands et petits, vous sautera au cou et aux jambes, et, quand vous aurez été bien et dûment embrassé sur les deux joues comme un ami qu’on attendait depuis longtemps et à qui l’on ne sait comment faire fête, vous sentirez que vous êtes un homme de chair et d’os comme les autres, - non le spectre de don Juan, le héros d’un autre siècle et d’un autre pays. Vous laisserez fondre la glace artificielle amassée autour de ce coeur-là, qui est vivant et humain, puisqu’il est généreux et compatissant. Votre génie du mal rira de lui-même et vous laissera consentir à aimer les honnêtes gens, à les protéger même, ce qui est bien plus facile que de leur tendre des pièges, et bien moins triste que de se battre les flancs pour les méconnaître. Vous garderez votre science, vos ruses pour celles qui les provoquent et qui ont de quoi mettre à ce jeu-là. On vous pardonnera d’avoir ce goût bizarre, vous, honnête homme, de perdre votre temps à contempler, à étudier, à mesurer la faiblesse de notre sexe, tout en excitant sa perversité. Tenez! on vous pardonnera tout, même d’être incorrigible. On pensera que ce métier de punisseur des torts féminins est une tâche navrante, et que vous devez être un homme malheureux. On s’efforcera de vous soigner comme un malade, ou de vous distraire comme un convalescent; si par moments vous êtes tenté de faire la guerre à vos amis, ils se diront: c’est une épreuve; il veut savoir si nous méritons l’estime qu’il nous accorde. Alors on se tiendra de son mieux pour vous montrer qu’on y attache le plus grand prix. Et, si on ne réussit pas à mettre dans votre existence une affection pure et bienfaisante, on en aura beaucoup de chagrin, je vous en avertis, parce que l’amitié, qui n’est pas une chose convulsive, n’est pas non plus une chose froide. Donc vous aurez, sans vous donner aucune peine pour cela, un triomphe assuré chez nous, celui d’avoir touché, ému, réjoui ou attristé des âmes qui ne sont pas banales, et qui ne se donnent pas à tout le monde. VALROGER Tenez, madame de Trémont, je vous aime tant, telle que vous êtes, que je me regarderais comme un sot et comme un lâche si j’avais prémédité d’entamer cette noble et touchante sérénité. Vous avez fort bien compris que je valais mieux que cela, que d’ailleurs je n’eusse jamais osé menacer sérieusement une personne telle que vous; mais je cesse de rire, et vous rends les armes. On me l’avait bien dit: vous êtes la plus sincère, la plus tendre et la plus forte des femmes, et il y a longtemps que je sais une chose, c’est que la bonté est l’arme la plus solide de votre sexe. Toute vertu sans modestie est provocation, comme toute résistance sans conviction est grimace. Je suis heureux et fier de vous répéter que je vous comprends, que je vous respecte... Et, puisque vous m’acceptez pour frère, voulez-vous consacrer ce lien qui m’honore? LOUISE Comment? VALROGER Vous avez parlé tout à l’heure de m’embrasser sur les deux joues... LOUISE C’était une métaphore! VALROGER Pourquoi ne serait-ce pas la formule qui scelle un pacte d’honneur? LOUISE N’avez-vous pas encore une autre raison à donner? VALROGER Une autre raison? LOUISE Vous ne voulez pas la dire! Non! ce n’en est pas une pour vous. Vous avez trop de générosité pour exiger une réparation; mais voulez-vous savoir une chose? C’est qu’au moment où vous êtes entré ici, si j’avais écouté mon premier mouvement, je vous aurais sauté au cou; ne prétendez pas que c’eût été une reconnaissance exagérée. Je sais tout, monsieur de Valroger, je sais qu’une de ces joues-là a été frappée par le gant de mon pauvre étourdi de frère, et, comme je ne sais pas laquelle... VALROGER Toutes deux, madame, toutes deux! LOUISE Je ne dis pas le contraire; mais toute réparation demande des témoins, et justement en voici qui nous arrivent. (Elle l’embrasse sur les deux joues devant M. de Louville et sa femme qui viennent d’entrer. Anne pousse un grand cri de surprise, M. de Louville éclate de rire. Valroger met un genou en terre et baise la main de Louise.) VALROGER Merci, madame, merci! M. DE LOUVILLE, riant. Bravo, mon cher! voilà qui s’appelle enlever d’assaut les citadelles imprenables. VALROGER C’est-à-dire que c’est moi la forteresse, et que je me suis rendu à discrétion! (Bas, pendant que Louise va en riant auprès d’Anna.) Dites-moi, Louville, est-ce qu’il n’y a pas moyen d’épouser cette femme-là? M. DE LOUVILLE Allons donc! Elle a peut-être quarante ans! VALROGER En eût-elle cinquante! M. DE LOUVILLE Ah bah! mais elle a aimé son mari, elle adore son fils... Non, c’est impossible! VALROGER C’est dommage; c’eût été pour moi le seul moyen de devenir un homme sérieux! Cora I À mon retour de l’île Bourbon (je me trouvais dans une situation assez précaire), je sollicitai et j’obtins un mince emploi dans l’administration des postes. Je fus envoyé au fond de la province, dans une petite ville dont je tairai le nom pour des motifs que vous concevrez facilement. L’apparition d’une nouvelle figure est un événement dans une petite ville, et, quoique mon emploi fût des moins importants, pendant quelques jours je fus, après un phoque vivant et deux boas constrictors, qui venaient de s’installer sur la place du marché, l’objet le plus excitant de la curiosité publique et le sujet le plus exploité des conversations particulières. La niaise oisiveté dont j’étais victime me séquestra chez moi pendant toute la première semaine. J’étais fort jeune, et la négligence que j’avais jusqu’alors apportée par caractère aux importantes considérations de la mise et de la tenue commençaient à se révéler à moi sous la forme du remords. Après un séjour de quelques années aux colonies, ma toilette se ressentait visiblement de l’état de stagnation honteuse où l’avait laissé le progrès du siècle. Mon chapeau à la Bolivar, mes favoris à la Bergami et mon manteau à la Quiroga étaient en arrière de plusieurs lustres, et le reste de mon accoutrement avait une tournure exotique dont je commençais à rougir. Il est vrai que, dans la solitude des champs, ou dans l’incognito d’une grande ville, ou dans le tourbillon de la vie errante, j’eusse pu exister longtemps encore sans me douter du malheur de ma position. Mais une seule promenade hasardée sur les remparts de la ville m’éclaira tristement à cet égard. Je ne fis point dix pas hors de mon domicile sans recevoir de salutaires avertissements sur l’inconvenance de mon costume. D’abord une jolie grisette me lança un regard ironique, et dit à sa compagne, en passant près de moi: - « Ce monsieur a une cravate bien mal pliée. » Puis un ouvrier, que je soupçonnai être dans le commerce des feutres, dit d’un ton goguenard, en posant ses poings sur ses flancs revêtus d’un tablier de cuir: - « Si ce monsieur voulait me prêter son chapeau, j’en ferais fabriquer un sur le même modèle, afin de me déguiser en roast-beef le jour du carnaval. » Puis une dame élégante murmura en se penchant sur sa croisée: - « C’est dommage qu’il ait un gilet si fané et la barbe si mal faite. » Enfin, un bel esprit du lieu dit en pinçant la lèvre: - « Apparemment que le père de ce monsieur est un homme puissant, on le voit à l’ampleur de son habit. » Bref, il me fallut bientôt revenir sur mes pas, fort heureux d’échapper aux vexations d’une douzaine de polissons en guenilles qui criaient après moi du haut de leur tête: À bas l’angliche! à bas le milord! à bas l’étranger! Profondément humilié de ma mésaventure, je résolus de m’enfermer chez moi jusqu’à ce que le tailleur du chef-lieu m’eût fait parvenir un habit complet dans le dernier goût. L’honnête homme ne s’y épargna point, et me confectionna des vêtements si exigus et si coquets que je pensai mourir de douleur en me voyant réduit à ma plus simple expression, et semblable en tous points à ces caricatures de fats parisiens et d’incroyables qui nous faisaient encore pâmer de rire, l’année précédente, à l’île Maurice. Je ne pouvais pas me persuader que je ne fusse pas cent fois plus ridicule sous cet habit que sous celui que je venais de quitter, et je ne savais plus que devenir; car j’avais promis solennellement à mon hôtesse (la femme du plus gros notaire de l’arrondissement) de la conduire au bal, et de lui faire danser la première et probablement l’unique contredanse à laquelle ses charmes lui donnaient le droit de prétendre. Incertain, honteux, tremblant, je me décidai à descendre et à demander à cette estimable femme un avis rigide et sincère sur ma situation. Je pris un flambeau et je me hasardai jusqu’à la porte de son appartement; mais je m’arrêtai palpitant et désespéré, en entendant partir de ce sanctuaire un bruit confus de voix fraîches et perçantes, de rires aigus et naïfs, qui m’annonçaient la présence de cinq ou six demoiselles de la ville. Je faillis retourner sur mes pas; car, de m’exposer au jugement d’un si malin aréopage dans une parure plus que problématique à mes yeux, c’était un héroïsme dont peu de jeunes gens à ma place se fussent sentis capables. Enfin, la force de ma volonté l’emporta; je me demandai si j’avais lu pour rien Locke et Condillac, et poussant la porte d’une main ferme, j’entrai par l’effet d’une résolution désespérée. J’ai vu de près d’affreux événements, je puis le dire: j’ai traversé les mers et les orages, j’ai échappé aux griffes d’un tigre dans le royaume de Java, et aux dents d’un crocodile dans la baie de Tunis; j’ai vu en face les gueules béantes des sloops flibustiers; j’ai mangé du biscuit de mer qui m’a percé les gencives; j’ai embrassé la fille du roi de Timor... eh bien! je vous jure que tout ceci n’était rien au prix de mon entrée dans cet appartement, et que dans aucun jour de ma vie je ne recueillis un aussi glorieux fruit de l’éducation philosophique. Les demoiselles étaient assises en cercle, et, en attendant que la femme du notaire eût achevé de mêler à ses cheveux noirs une légère guirlande de pivoines, ces gentes filles de la nature échangeaient entre elles de joyeux propos et de naïves chansons. Mon apparition inattendue paralysa l’élan de cette gaieté charmante. Le silence étendit ses ailes de hibou sur leurs blondes têtes, et tous les yeux s’attachèrent sur moi avec l’expression du doute, de la méfiance et de la peur. Puis tout à coup un cri de surprise s’échappa du sein de la plus jeune, et mon nom vola de bouche en bouche comme la bordée d’une frégate armée en guerre. Mon sang se glaça dans mes veines, et je faillis prendre la fuite comme un brick qui a cru attaquer un chasse- marée, et qui, à la portée de la longue-vue, découvre un beau trois-mâts, laissant nonchalamment tomber ses sabords pour lui faire accueil. Mais, à ma grande stupéfaction, la femme de mon hôte, laissant la moitié de ses boucles crêpées et menaçantes, tandis que l’autre gisait encore sous le papier gris de la papillote, accourut vers moi en s’écriant: - C’est notre jeune homme! c’est notre pauvre Georges! Ah! mon Dieu! quelle métamorphose! qu’il est bien mis! quelle jolie tournure! quelle coupe d’habit élégante et moderne!... Ah! mesdemoiselles, regardez! regardez comme M. Georges est changé, comme il a l’air distingué. Vous ferez danser ces demoiselles, monsieur Georges, après moi, pourtant! Vous m’avez forcée de vous promettre la première, vous vous en souvenez? Les demoiselles gardaient le silence, et je doutais encore de mon triomphe. Je rassemblai le reste de mon courage pour leur demander timidement leur goût sur cet habit, et aussitôt un choeur de louanges pur et mélodieux à mes oreilles comme un chant céleste s’éleva autour de moi. Jamais on n’avait rien vu de mieux; on ne trouvait pas un pli à blâmer; le collet raide et volumineux était d’un goût exquis, les basques courtes et cambrées avaient une grâce parfaite, le gilet parsemé de gigantesques rosaces était d’un éclat sans pareil; la cravate inflexible, croisée avec une rigueur systématique, était un chef-d’oeuvre d’invention; la manchette et le jabot terrible couronnaient l’oeuvre. De mémoire de jeunes filles, aucun employé de l’administration des postes n’avait fait un tel début dans le monde. J’avoue que ce n’est pas un des moins brillants souvenirs de ma jeunesse que mon entrée triomphante dans ce bal, serré dans mon habit neuf, froissé par les baleines dorsales de mon gilet, vexé par le rigorisme de mes entournures, et, de plus, flanqué à droite de la femme du notaire, à gauche de mademoiselle Phédora, sa nièce, la plus vieille et la plus laide fille du département. N’importe, j’étais fier, j’étais heureux, j’étais bien mis. La salle était un peu froide, un peu sombre, un peu malpropre; les banquettes étaient bien tachées d’huile çà et là, les quinquets jouaient bien un peu, sur les têtes fleuries et emplumées du bal, le vieux rôle de l’épée de Damoclès; le parquet n’était pas fort brillant, les robes des femmes n’étaient pas toutes fraîches, pas plus que la fraîcheur de certains visages n’était naturelle. Il y avait bien des pieds un peu larges dans des souliers de satin un peu rustiques, des bras un peu rouges sous des manches de dentelle, des cous un peu hâlés sous des colliers de perles, et des corsages un peu robustes sous des ceintures de moire. Il y avait bien aussi sur l’habit des hommes une légère odeur de tabac de la régie, dans l’office un parfum de vin chaud un peu brutal, dans l’air un nuage de poussière un peu agreste, et pourtant c’était une charmante fête, une aimable réunion, sur ma parole! La musique n’était pas beaucoup plus mauvaise que celle de Port-Louis ou de Saint-Paul. Les modes n’étaient, à coup sûr, ni aussi arriérées, ni aussi exagérées que celles qu’on prétend suivre à Calcutta; en outre, les femmes étaient généralement plus blanches, les hommes moins rudes et moins bruyants. À tout prendre, pour moi qui n’avais point vu les merveilles de la civilisation poussées à la dernière limite, pour moi qui n’avais vu l’opéra qu’en Amérique et le bal qu’en Asie, le bal à peu près public et général de la petite ville pouvait bien sembler pompeux et enivrant, si l’on considère d’ailleurs la profonde sensation qu’y produisait mon habit et le succès incontestable que j’obtins d’emblée à la fin de la première contredanse. Mais ces joies naïves de l’amour-propre firent bientôt place à un sentiment plus conforme à ma nature inflammable et contemplative. Une femme entra dans le bal et j’oubliai toutes les autres; j’oubliai même mon triomphe et mon habit neuf. Je n’eus plus de regards et de pensées que pour elle. Oh! c’est qu’elle était vraiment bien belle, et qu’il n’était pas besoin d’avoir vingt-cinq ans et d’arriver de l’Inde pour en être frappé. Un peintre célèbre qui passa, l’année suivante, dans la ville, arrêta sa chaise de poste en l’apercevant à sa fenêtre, fit dételer les chevaux et resta huit jours à l’auberge du Lion-d’Argent, cherchant par tous les moyens possibles à pénétrer jusqu’à elle pour la peindre. Mais jamais il ne put faire comprendre à sa famille qu’on pouvait par amour de l’art faire le portrait d’une femme sans avoir l’intention de la séduire. Il fut éconduit, et la beauté de Cora n’est restée empreinte que dans le cerveau peut-être de ce grand artiste, et dans le coeur d’un pauvre fonctionnaire destitué de l’administration des postes. Elle était d’une taille moyenne admirablement proportionnée, souple comme un oiseau, mais lente et fière comme une dame romaine. Elle était extraordinairement brune pour le climat tempéré où elle était née; mais sa peau était fine et unie comme la cire la mieux moulée. Le principal caractère de sa tête régulièrement dessinée, c’était quelque chose d’indéfinissable, de surhumain, qu’il faut avoir vu pour le comprendre; des lignes d’une netteté prestigieuse, de grands yeux d’un vert si pâle et si transparent qu’ils semblaient faits pour lire dans les mystères du monde intellectuel plus que dans les choses de la vie positive; une bouche aux lèvres minces, fines et pâles, au sourire imperceptible, aux rares paroles; un profil sévère et mélancolique, un regard froid, triste et pensif, une expression vague de souffrance, d’ennui et de dédain; et puis des mouvements doux et réservés, une main effilée et blanche, beauté si rare chez les femmes d’une condition médiocre; une toilette grave et simple, discernement si étrange chez une provinciale; surtout un air de dignité calme et inflexible qui aurait été sublime sous la couronne de diamants d’une reine espagnole, et qui, chez cette pauvre fille, semblait être le sceau du malheur, l’indice d’une organisation exceptionnelle. Car c’était la fille... le dirai-je? il le faut bien: Cora était la fille d’un épicier. Ô sainte poésie, pardonne-moi d’avoir tracé ce mot! Mais Cora eût relevé l’enseigne d’un cabaret. Elle se fût détachée comme l’ange de Rembrandt au-dessus d’un groupe flamand. Elle eût brillé comme une belle fleur au milieu des marécages. Du fond de la boutique de son père, elle eût attiré sur elle le regard du grand Scott. Ce fut sans doute une beauté ignorée comme elle qui inspira l’idée charmante de la belle fille de Perth. Et elle s’appelait Cora; elle avait la voix douce, la démarche réservée, l’attitude rêveuse. Elle avait la plus belle chevelure brune que j’aie vue de ma vie, et seule, entre toutes ses compagnes, elle n’y mêlait jamais aucun ornement. Mais il y avait plus d’orgueil dans le luxe de ses boucles épaisses que dans l’éclat d’un diadème. Elle n’avait pas non plus de collier ni de fleurs sur la poitrine. Son dos brun et velouté tranchait fièrement sur la dentelle blanche de son corsage. Sa robe bleue la faisait paraître encore plus brune de ton et plus sombre d’expression. Elle semblait tirer vanité du caractère original de sa beauté. Elle semblait avoir deviné qu’elle était belle autrement que toutes les autres: car je n’ai pas besoin de vous le dire, Cora étant d’un type rare et d’un coloris oriental, Cora ressemblant à la juive Rebecca, ou à la Juliette de Shakespeare, Cora majestueuse, souffrante et un peu farouche, Cora qui n’était ni rose, ni replète, ni agaçante, ni gentille, n’était ni aperçue ni soupçonnée dans la foule. Elle vivait là comme une rose épanouie dans le désert, comme une perle échouée sur le sable, et la première personne venue, à qui vous eussiez exprimé votre admiration à la vue de Cora, vous eût répondu: Oui, elle ne serait pas mal si elle était plus blanche et moins maigre. J’étais si troublé auprès d’elle, si subitement épris, que vraiment j’oubliais toute la confiance qu’eussent dû m’inspirer mon habit neuf et mon gilet à rosaces. Il est vrai qu’elle y accordait fort peu d’attention, qu’elle écoutait d’un air distrait des fadeurs qui me faisaient suer sang et eau à débiter, qu’elle laissait, à chaque invitation de ma part, tomber de ses lèvres un mot bien faible, et, dans ma main tremblante, une main dont je sentais la froideur au travers de son gant. Hélas! qu’elle était indifférente et hautaine, la fille de l’épicier! Qu’elle était singulière et mystérieuse, la brune Cora! Je ne pus jamais obtenir d’elle, dans toute la durée de la nuit, qu’une demi-douzaine de monosyllabes. Il m’arriva le lendemain de lire, pour le malheur de ma vie, les Contes fantastiques. Pour mon malheur encore, aucune créature sous le ciel ne semblait être un type plus complet de la beauté fantastique et de la poésie allemande que Cora aux yeux verts et au corsage diaphane. Les adorables poésies d’Hoffmann commençaient à circuler dans la ville. Les matrones et les pères de famille trouvaient le genre détestable et le style de mauvais goût. Les notaires et les femmes d’avoués faisaient surtout une guerre à mort à l’invraisemblance des caractères et au romanesque des incidents. Le juge de paix du canton avait l’habitude de se promener autour des tables dans le cabinet de lecture, et de dire aux jeunes gens égarés par cette poésie étrangère et subversive: Rien n’est beau que le vrai, etc. Je me souviens qu’un vaurien de lycéen, en vacances, lui dit à cette occasion en le regardant fixement: - Monsieur, cette grosse verrue que vous avez au milieu du nez est sans doute postiche? Malgré les remontrances paternelles, malgré les anathèmes du principal et des professeurs de sixième, le mal gagna rapidement, et une grande partie de la jeunesse fut infectée du venin mortel. On vit de jeunes débitants de tabac se modeler sur le type de Kreisler, et des surnuméraires à l’enregistrement s’évanouir au son lointain d’une cornemuse ou d’une chanson de jeune fille. Pour moi, je confesse et je déclare ici que je perdis complètement la tête. Cora réalisait tous les rêves enivrants que le poète m’inspirait, et je me plaisais à la gratifier d’une nature immatérielle et féerique qui réellement semblait avoir été imaginée pour elle. J’étais heureux ainsi. Je ne lui parlais pas, je n’avais aucun titre pour m’approcher d’elle. Je ne recueillais aucun encouragement à ma passion; je n’en cherchais même pas. Seulement, je quittai la maison du notaire et je louai une misérable chambre directement en face de la maison de l’épicier. Je garnis ma fenêtre d’un épais rideau, dans lequel je pratiquai des fentes habilement ménagées. Je passais là en extase toutes les heures que je pouvais dérober à mon travail. La rue était déserte et silencieuse. Cora était assise à sa fenêtre au rez-de-chaussée. Elle lisait. Que lisait- elle? Il est certain qu’elle lisait du matin au soir. Et puis elle posait son livre sur un vase de giroflée jaune qui brillait à la fenêtre. Et la tête penché sur sa main, les boucles de ses beaux cheveux nonchalamment mêlées aux fleurs d’or et de pourpre, l’oeil fixe et brillant, elle semblait percer le pavé et contempler, à travers la croûte épaisse de ce sol grossier, les mystères de la tombe et de la reproduction des essences fécondantes, assister à la naissance de la fée aux Roses, et encourager le germe d’un beau génie aux ailes d’or dans le pistil d’une tulipe. Et moi je la regardais, j’étais heureux. Je me gardais bien de me montrer, car, au moindre mouvement du rideau, au moindre bruit de ma fenêtre, elle disparaissait comme un songe. Elle s’évanouissait comme une vapeur argentée dans le clair-obscur de l’arrière- boutique; je me tenais donc là, immobile, retenant mon souffle, imposant silence aux battements de mon coeur, quelquefois à genoux implorant ma fée dans le silence, envoyant vers elle les brûlantes aspirations d’une âme que son essence magique devait pénétrer et entendre. Parfois je m’imaginais voir mon esprit et le sien voltiger enlacés dans un de ces rayons de poussière d’or que le soleil de midi infiltrait dans la profondeur étroite et anguleuse de la rue. Je m’imaginais voir partir de son oeil limpide comme l’eau qui court sur la mousse, un trait brûlant qui m’appelait tout entier dans son coeur. Je restai là tout le jour, égaré, absurde, ridicule; mais exalté, mais amoureux, mais jeune! mais inondé de poésie et n’associant personne aux mystères de ma pensée et ne sentant jamais mes élans entravés par la crainte de tomber dans le mauvais goût, n’ayant que Dieu pour juge et pour confident de mes rêves et de mes extases. Puis, quand le jour finissait, quand la pâle Cora fermait sa fenêtre et tirait son rideau, j’ouvrais mes livres favoris et je la retrouvais sur les Alpes avec Manfred, chez le professeur Spallanzani avec Nathanaël, dans les cieux avec Oberon. Mais, hélas! ce bonheur ne fut pas de bien longue durée. Jusque-là personne n’avait découvert la beauté de Cora; j’en jouissais tout seul. Elle n’était comprise et adorée que par moi. La contagion fantastique, en se répandant parmi les jeunes gens de la ville, jeta un trait de lumière sur la romantique bourgeoise. Un impertinent bachelier s’avisa un matin, en passant devant ses fenêtres, de la comparer à Anne de Gierstern, la fille du brouillard. Ce mot fit fortune: on le répéta au bal. Les inspirés de l’endroit remarquèrent la danse molle et aérienne de Cora. Un autre génie de la société la compara à la reine Mab. Alors, chacun voulant faire montre de son érudition, apporta son épithète et sa métaphore, et la pauvre fille en fut écrasée à son insu. Quand ils eurent assez profané mon idole avec leurs comparaisons, ils l’entourèrent, ils l’accablèrent de soins et de madrigaux, ils la firent danser jusqu’à l’extinction des quinquets, ils me la rendirent le lendemain fatiguée de leur esprit, ennuyée de leur babil, flétrie de leur admiration; et ce qui acheva de me briser le coeur, ce fut de voir apparaître à la fenêtre le profil arrondi et jovial d’un gros étudiant en pharmacie à côté du profil grec et délié de ma sylphide. Pendant bien des matins et bien des soirs, je vins derrière le rideau mystérieux essayer de combattre le charme que mon odieux rival avait jeté sur la famille de l’épicier. Mais en vain j’invoquai l’amour, le diable et tous les saints, je ne pus écarter sa maligne influence. Il revint, sans se lasser, tous les jours s’asseoir à côté de Cora, dans l’embrasure de la fenêtre, et il lui parlait. De quoi osait-il lui parler, le malheureux! La figure impénétrable de Cora n’en trahissait rien. Elle semblait écouter ses discours sans les entendre, et à l’imperceptible mouvement de ses lèvres, je devinais quelquefois qu’elle lui répondait froidement et brièvement comme elle avait l’habitude de le faire, et puis la conversation semblait languir. Le couple contraint et ennuyé étouffait de part et d’autre des bâillements silencieux. Cora regardait tristement son livre fermé sur la fenêtre et que la présence de son adorateur l’empêchait de continuer. Puis elle appuyait son coude sur le pot de giroflées et le menton sur la paume de sa main, et le regardant d’un regard fixe et glacial, elle semblait étudier les fibres grossières de son organisation morale au travers de la loupe de maître Floh. Après tout, elle supportait ses assiduités comme un mal nécessaire; car, au bout de six semaines, l’apprenti pharmacien conduisit la belle Cora au pied des autels, où ils reçurent la bénédiction nuptiale. Cora était admirablement chaste et sévère sous son costume de mariée. Elle avait l’air calme, indifférent, ennuyé comme toujours. Elle traversa la foule avide d’un pas aussi mesuré qu’à l’ordinaire, et promena sur les curieux ébahis son oeil sec et scrutateur. Quand il rencontra ma figure morne et flétrie, il s’y arrêta un instant et sembla dire: Voici un homme qui est incommodé d’un catarrhe ou d’un mal de dents. Pour moi, j’étais si désespéré, que je sollicitai mon changement... II Mais je ne l’obtins pas, et je restai témoin du bonheur d’un autre. Alors je pris le parti de tomber malade, ce qui me sauva du désespoir, ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas. Si dégoûté qu’on soit de la vie, il est certain que, lorsque la fatalité nous y retient malgré nous, la faiblesse humaine ne peut s’empêcher de remercier secrètement la fatalité. La mort est si laide qu’aucun de nous ne la voit de près sans effroi. Bien magnanimes sont ceux qui enfoncent le rasoir jusqu’à l’artère carotide, ou qui avalent le poison jusqu’au fond de la coupe. (Je dis la coupe, parce qu’il n’est pas séant et presque impossible de s’empoisonner dans un vase qui porte un autre nom quelconque.) Oui, le proverbe d’Ésope est la sagesse des nations. Nous aimons la vie comme une maîtresse que nous convoitons encore avec les sens, après même que toute estime et toute affection pour elle sont éteintes en nous. Le soir où je vis un prêtre et un médecin convenablement graves à mon chevet, je n’eus pas la force de m’enquérir vis-à-vis de moi-même de ce que j’en ressentais de joie ou de peine. Mais quand, un matin, je m’éveillai faible et languissant, et que je vis la garde-malade endormie profondément sur sa chaise, le soleil brillant sur les toits et les fioles pharmaceutiques vides sur le guéridon, quand je me hasardai à remuer et que je sentis ma tête sans douleur, mes membres légers, et mon corps débile dégagé de tous les liens de fer de la souffrance, je ressentis un insurmontable sentiment de bien-être et de reconnaissance envers le ciel. Et puis je me rappelai Cora et son mariage, et j’eus honte de la joie que je venais d’éprouver; car, après les ferventes prières que j’avais adressées à Dieu et au médecin pour être délivré de la vie, c’était une inconséquence sans pareille que d’en accepter le retour sans colère et sans amertume. Je me mis donc à répandre des larmes. La jeunesse est si riche en émotions de tout genre, qu’il lui est possible de se torturer elle-même en dépit de la force de l’espoir, de la poésie, de tous les bienfaits dont l’a douée la Providence. Je lui reprochai, moi, d’avoir été plus sage que moi, et de n’avoir pas permis qu’un amour bizarre et presque imaginaire me conduisît au tombeau. Puis je me résignai et j’acceptai la volonté de Dieu, qui rivait ma chaîne et me condamnait à jouir encore de la vue du ciel, de la beauté de la nature et de l’affection de mes proches. Quand je fus assez fort pour me lever, je m’approchai de la fenêtre avec un inexprimable serrement de coeur. Cora était là; elle lisait. Elle était toujours belle, toujours pâle, toujours seule. J’eus un sentiment de joie. Elle m’était donc rendue, ma fée aux yeux verts; ma belle rêveuse solitaire! Je pourrais la contempler encore et nourrir en secret cette passion extatique que le regard d’un rival m’avait forcé de refouler si longtemps! Tout à coup elle releva sa tête brune, et ses yeux, errant au hasard sur la muraille, aperçurent ma face pâle qui se penchait vers elle. Je tressaillis, je crus qu’elle allait fuir comme à l’ordinaire. Mais, ô transport! elle ne s’enfuit point. Au contraire, elle m’adressa un salut plein de politesse et de douceur, puis elle reporta son attention sur son livre, et resta sous mes yeux absolument indifférente à l’assiduité de mes regards; mais du moins elle resta. Un homme plus expérimenté que moi eût préféré l’ancienne sauvagerie de Cora à l’insouciance avec laquelle désormais elle bravait le face-à-face. Mais pouvais-je résister au charme qu’elle venait de jeter sur moi avec son salut bienveillant et gracieux? Je m’imaginai tout ce qu’il peut entrer de chaste intérêt et de bienveillance réservée dans un modeste salut de femme. C’était la première marque de connaissance que me donnait Cora. Mais avec quelle ingénieuse délicatesse elle choisissait l’instant de me la donner! Combien il entrait de compassion généreuse dans ce faible témoignage d’un intérêt timide et discret! Elle n’osait point me demander si j’étais mieux. D’ailleurs elle le voyait, et son salut valait tout un long discours de félicitations. Je passai toute la nuit à commenter ce charmant salut, et le lendemain, à l’heure où Cora reparut, je me hasardai à risquer le premier témoignage de notre intelligence naissante. Oui, j’eus l’audace de la saluer profondément; mais je fus si bouleversé de ce que j’osais faire, que je n’eus point le courage de fixer mes yeux sur elle. Je les tins baissés avec crainte et respect, ce qui fit que je ne pus point savoir si elle me rendait mon salut, ni de quel air elle me le rendait. Troublé, palpitant, plein d’espoir et de terreur, je restais le front caché dans mes mains, n’osant plus montrer mon visage, lorsqu’une voix s’éleva dans le silence de la rue, et, montant vers moi, m’adressa ces douces paroles: - Il parait, monsieur, que votre santé est meilleure? Je tressaillis, je retirai ma tête de mes mains; je regardai Cora, je ne pouvais en croire mes oreilles, d’autant plus que la voix était un peu rude, un peu mâle, et que je m’étais toujours imaginé la voix de Cora plus douce que celle de la brise d’avril caressant les fleurs naissantes. Mais comme je la contemplais d’un air éperdu, elle réitéra sa question dans des termes dont la douceur me fit oublier l’accent un peu indigène et le timbre un peu vigoureux de sa voix. - Je vois avec plaisir, dit-elle, que monsieur Georges se porte mieux. Je voulus faire une réponse qui exprimât l’enthousiasme de ma reconnaissance; mais cela me fut impossible: je pâlis, je rougis, je balbutiai quelques paroles inintelligibles; je faillis m’évanouir. À ce moment, l’épicier, le père de ma Cora, approchant son profil osseux de la fenêtre, lui dit d’un ton rauque, mais pourtant bienveillant: - À qui parles-tu donc, mignonne? - À notre voisin, M. Georges, qui est enfin convalescent et que je vois à sa fenêtre. - Ah! j’en suis charmé, dit l’épicier, et, soulevant son bonnet de loutre: Comment va la santé, mon cher voisin? Je remerciai avec plus d’assurance le père de ma bien-aimée. J’étais le plus heureux des mortels; j’obtenais enfin un peu d’intérêt de cette famille naguère si farouche et si méfiante envers moi. Mais hélas! pensais-je presque aussitôt, que me sert à présent d’être plaint et consolé? Cora n’est-elle pas pour jamais unie à un autre? L’épicier, appuyant ses deux coudes sur sa fenêtre, entama alors avec moi une conversation affectueuse et bienveillante sur la beauté de la journée, sur le plaisir de revenir à la vie par un si bon soleil, sur l’excellence des gilets de flanelle en temps de convalescence, et les bienfaisants effets de l’eau miellée et du sirop de gomme sur les poitrines fatiguées et les estomacs débilités. Jaloux de soutenir et de prolonger un entretien si précieux, je lui répondis par des compliments flatteurs sur la beauté des giroflées qui fleurissaient à sa fenêtre, sur la grâce mignonne et coquette de son chat qui dormait au soleil devant la porte, et sur la bonne exposition de sa boutique qui recevait en plein les rayons du soleil de midi. - Oui, oui, répondit l’épicier, au commencement du printemps les rayons du soleil ne sont point à dédaigner; plus tard ils deviennent un peu trop bons... À cet entretien cordial et ingénu, Cora mêlait de temps en temps des réflexions courtes et simples, mais pleines de bon sens et de justesse; j’en conclus qu’elle avait un jugement droit et un esprit positif. Puis, comme j’insistais sur l’avantage d’avoir la façade de son logis exposée au midi, Cora, inspirée par le ciel et par la beauté de son âme, dit à son père: - Au fait, la chambre de M. Georges exposée au nord doit encore être assez fraîche dans ce temps-ci. Peut-être, si vous lui proposiez de venir s’asseoir une heure ou deux chez nous, serait-il bien aise de voir le soleil en face? Puis elle se pencha vers son oreille, et lui dit tout bas quelques mots qui semblèrent frapper vivement l’épicier. - C’est bien, ma fille, s’écria-t-il d’un ton jovial Vous plairait-il, monsieur Georges, d’accepter une chaise à côté de ma Cora? - Ô mon Dieu! pensai-je, si c’est un rêve, faites que je ne m’éveille point. Une minute après, le généreux épicier était dans ma chambre et m’offrait son bras pour descendre. J’étais ému jusqu’aux larmes et je lui pressai les mains avec une effusion qui le surprit, tant son action lui paraissait naturelle. Au seuil de ma maison, je trouvai Cora qui venait pour aider son père à me soutenir en traversant la rue. Jusque-là je me sentais la force d’aller vers elle; mais dès qu’elle toucha mon bras, dès que sa main longue et blanche effleura mon coude, je me sentis défaillir, et je perdis le sentiment de mon bonheur pour l’avoir senti trop vivement. Je revins à moi sur un grand fauteuil de cuir à clous dorés, qui, depuis cinquante ans, servait de trône au patriarcal épicier. Sa digne compagne me frottait les tempes avec du vulnéraire, et Cora, la belle Cora, tenait sous mes narines son mouchoir imbibé d’alcool. Je faillis m’évanouir de nouveau; je voulus remercier, mais je n’avais pas d’expressions pour peindre ma gratitude; pourtant, dans un moment où l’épicier, me voyant mieux, se retirait, et où sa femme passait dans l’arrière-boutique pour me chercher un verre d’eau de réglisse, je dis à Cora en levant sur elle mon oeil languissant: - Ah! madame, pourquoi ne m’avoir pas laissé mourir? j’étais si heureux tout à l’heure! Elle me regarda d’un air étonné et me dit d’un ton affectueux: - Remettez-vous, monsieur, vous avez de la fièvre, je le vois bien. Quand je fus tout à fait remis de mon trouble, l’épicière retourna à la boutique, et je restai seul avec Cora. Comme le coeur me battit alors! Mais elle était calme, et sa sérénité m’imposait tant de respect que je pris sur moi de paraître calme aussi. Cependant ce tête-à-tête devint pour moi d’un cruel embarras. Cora n’aimait point à parler. Elle répondait brièvement à toutes les choses que je tirais de mon cerveau avec d’incroyables efforts, et, quoi que je fisse, jamais ses réponses n’étaient de nature à nouer l’entretien; sur quelque matière que ce fût, elle était de mon avis. Je ne pouvais pas m’en plaindre, car je lui disais de ces choses sensées qu’il n’est pas possible de combattre à moins d’être fou. Par exemple, je lui demandai si elle aimait la lecture. - Beaucoup, me répondit-elle. - C’est qu’en effet, repris-je, c’est une si douce occupation! - En effet, reprit-elle, c’est une très douce occupation. - Pourvu, ajoutai-je, que le livre qu’on lit soit beau et intéressant. - Oh! certainement, ajouta-t-elle. - Car, poursuivis-je, il en est de bien insipides. - Mais aussi, poursuivit-elle, il en est de bien jolis. - Cet entretien eut pu nous mener loin si je me fusse senti la hardiesse de l’interroger sur le genre de ses lectures. Mais je craignis que cela ne fût indiscret, et je me bornai à jeter un regard furtif sur le livre entrouvert au pied de la giroflée. C’était un roman d’Auguste Lafontaine. J’eus la sottise d’en être affecté d’abord. Et puis, en y réfléchissant, je trouvai dans le choix de cette lecture une raison d’admirer la simplicité et la richesse d’un coeur qui pouvait puiser là des émotions attachantes. Je parcourus de l’oeil une pile de volumes délabrés qui gisaient sur un rayon près de moi. Je ne nommerai point les auteurs chéris de ma Cora; les lecteurs blasés en riraient, et moi, dans ma vaine enflure de poète, je faillis en être froissé... Mais je revins bientôt à la raison en comparant les ressources d’un esprit si neuf et d’une âme si virginale à la vieillesse prématurée de nos imaginations épuisées. Il y avait dans la vie intellectuelle des trésors auxquels Cora n’avait pas encore touché, et l’homme qui serait assez heureux pour les lui révéler verrait s’épanouir sous son souffle la plus belle oeuvre de la création, le coeur d’une femme ingénue!... Je rentrai chez moi enthousiasmé de Cora, dont l’ignorance était si candide et si belle. J’attendis l’heure d’y retourner le jour suivant, sans pourtant espérer cette nouvelle faveur. Elle reparut avec sa mère, qui m’invita à descendre. Quand je fus installé dans le grand fauteuil, je vis une sorte d’agitation inquiète dans la famille. Puis l’épicier s’assit vis-à-vis de moi avec un air hypocritement naïf. J’étais agité moi-même, je craignais et je désirais l’explication de cette contenance. - Puisque vous vous trouvez bien ici, monsieur Georges, dit-il enfin en posant ses deux mains sur ses rotules replètes, j’espère que vous y viendrez sans façon vous reposer tant que vous ne serez pas assez fort pour aller vous distraire ailleurs. - Généreux homme! m’écriai-je. - Non, dit-il en souriant, cela ne vaut point un remerciement: entre voisins on se doit assistance, et, Dieu merci! nous n’avons jamais refusé la nôtre aux honnêtes gens: car je présume que vous êtes un brave jeune homme, monsieur Georges, vous en avez parfaitement l’air, et je me sens de la confiance en vous. - J’en suis honoré, répondis-je avec embarras. - Ainsi, monsieur, poursuivit le digne homme avec gaieté, en se levant, restez avec notre Cora tant que vous voudrez. C’est une fille d’esprit, voyez-vous! une personne qui a vécu dans les livres, et dont la mère n’a jamais voulu contrarier le goût. Aussi, elle en sait plus que nous à présent, et vous trouverez de l’agrément dans sa société, j’en réponds. - Il y a bien longtemps, répondis-je en rougissant et en jetant sur Cora un regard timide, que je me serais estimé heureux de cette faveur... Elle est venue bien tard, hélas! au gré de mon impatience... - Ah! dame, dit l’épicier en ricanant, c’est qu’il y a deux mois, voyez-vous, la chose n’était pas possible. Cora n’était pas mariée, et... à moins de se présenter ici avec l’intention de l’épouser, avec de bonnes et franches propositions de mariage, aucun garçon n’obtenait de sa mère l’entrée de cette chambre. Vous savez, monsieur, comme il faut veiller sur une jeune fille pour empêcher les mauvaises langues de lui faire tort; à présent que voici l’enfant établie, comme nous sommes sûrs de sa moralité, nous la laissons tout à fait libre, et puis... d’ailleurs (ici l’épicier baissa la voix), pâle et faible comme vous voilà, personne ne pensera que vous songiez à supplanter un mari jeune et bien portant... L’épicier termina sa phrase par un gros rire. Je devins pâle comme la mort, et je n’osai pas lever les yeux sur Cora. - Tenez, tenez, ne vous fâchez pas d’une plaisanterie, mon cher voisin, reprit-il; vous ne serez pas toujours convalescent, et bientôt peut-être les pères et les maris vous surveilleront de plus près... En attendant, restez ici; Cora vous tiendra compagnie, et d’ailleurs je crois qu’elle a quelque chose à vous dire. - À moi? m’écriai-je en regardant Cora. - Oui, oui, reprit le père, c’est une petite affaire délicate... voyez-vous, et qu’une jeune femme entendra mieux qu’un vieux bonhomme. Allons, au revoir, monsieur Georges. Il sortit. Je restai encore une fois seul avec Cora, et cette fois elle avait une affaire délicate à traiter avec moi: elle allait me confier un secret peut-être, une peine de son coeur, un malheur de sa destinée: ah! sans doute, il y avait un grand et profond mystère dans la vie de cette fille si mélancolique et si belle! son existence ne pouvait pas être arrangée comme celle des autres. Le ciel ne lui avait pas départi une si miraculeuse beauté sans la lui faire expier par des trésors de douleur. Enfin, me disais-je, elle va les épancher dans mon sein, et je pourrai peut-être en prendre une partie pour la soulager! Elle resta un peu confuse devant moi. Puis elle fouilla dans la poche de son tablier de taffetas noir et en tira un papier plié. - En vérité, monsieur, dit-elle, c’est bien peu de chose: je ne sais pourquoi mon père me charge de vous le dire; il devrait savoir qu’un homme d’esprit comme vous ne s’offense pas d’une demande toute naturelle... Sans tout ce qu’il vient de dire, je ne serais pas embarrassée, mais... - Achevez, au nom du ciel, m’écriai-je avec ferveur; ô Cora! si vous connaissiez mon coeur, vous n’hésiteriez pas un instant à m’ouvrir le vôtre. - Eh bien, monsieur, dit Cora émue, voici ce dont il s’agit. Elle déplia le papier et me le présenta. J’y jetai les yeux, mais ma vue était troublée, ma main tremblante, il me fallut prendre haleine un instant avant de comprendre. Enfin je lus: « Doit M. Georges à M***, épicier droguiste, pour objets de consommation fournis durant sa maladie... 12 l. cassonade pour sirops et tisanes, ci. Savon fourni à sa garde-malade, ci-contre. Chandelle...... Centaurée fébrifuge, etc., etc... - - - - - - - - - - Total... 30 fr. 50 c. Pour acquit, Cora **. » Je la regardai d’un air égaré. - Véritablement, monsieur, me dit-elle, vous trouvez peut-être cette demande indiscrète, et vous n’êtes pas encore assez bien portant pour qu’il soit agréable d’être importuné d’affaires. Mais nous sommes fort gênés, le commerce va si mal, le loyer de notre boutique est fort cher... Et Cora parla longtemps encore. Je ne l’entendis point. Je balbutiai quelques mots et je courus, aussi vite que mes forces me le permirent, chercher la somme que je devais à l’épicier. Puis je rentrai chez moi atterré, et je me mis au lit avec un mouvement de fièvre. Mais le lendemain je revins à moi avec des idées plus raisonnables. Je me demandai pourquoi ce mépris idiot et superbe pour les détails de la vie bourgeoise, pourquoi l’impertinente susceptibilité des âmes poétiques qui croient se souiller au contact des nécessités prosaïques, pourquoi enfin cette haine absurde contre le positif de la vie. Ingrat! pensai-je, tu te révoltes parce qu’un mémoire de savon et de chandelle a été rédigé et présenté par Cora, tandis que tu devrais baiser la belle main qui t’a fourni ces secours à ton insu durant ta maladie. Que serais-tu devenu, misérable rêveur, si un homme confiant et probe n’eût consenti à répandre sur toi les bienfaits de son industrie, sans autre gage de remboursement que ta mince garde-robe et ton misérable grabat? Et si tu étais mort sans pouvoir lire son mémoire et l’acquitter, où sont les héritiers qui auraient trouvé dans ta succession 30 fr. 50 c. à lui remettre? Et puis je songeai que ces breuvages bienfaisants qui m’avaient sauvé de la souffrance et de la mort, c’était Cora qui les avait préparés. Qui sait, pensai-je, si elle n’a point composé un charme ou murmuré une prière qui leur ait donné la vertu de me guérir? N’y a-t- elle pas aussi mêlé une larme compatissante le jour où je touchai aux portes du tombeau? Larme divine! topique céleste!... J’en étais là quand l’épicier frappa à ma porte: - Tenez, monsieur Georges, me dit-il, ma femme et moi nous craignons de vous avoir fâché. Cora nous a dit que vous aviez eu l’air surpris et que vous aviez acquitté le mémoire sans dire un mot. Je ne voudrais pas que vous nous crussiez capables de méfiance envers vous. Nous sommes gênés, il est vrai. Notre commerce ne va pas très bien; mais si vous aviez besoin d’argent, nous trouverions encore moyen de vous rendre le vôtre et même de vous en prêter un peu. Je me jetai dans ses bras avec effusion. - Digne vieillard, m’écriai-je, tout ce que je possède est à vous!... Comptez sur moi à la vie et à la mort. Je parlai longtemps avec l’exaltation de la fièvre. Il me regardait avec son gros oeil gris, rond comme celui d’un chat. Quand j’eus fini: - À la bonne heure, dit-il du ton d’un homme qui prend son parti sur l’impossibilité de deviner une énigme. Je vous prie de venir nous voir de temps en temps et de ne pas nous retirer votre pratique. III Je m’étonnais de ne plus voir le mari de Cora à la boutique ni auprès de sa femme. Je hasardai une craintive question. Elle me répondit que Gibonneau achevait son année de service en second sous les auspices du premier pharmacien de la ville. Il ne rentrait que le soir et sortait dès le matin. Ainsi le rustre pouvait ainsi voir s’écouler ses jours loin de la plus belle créature qui fût sous le ciel. Il possédait la plus riche perle du monde, et il se résignait tranquillement à la quitter pendant toute une moitié de sa vie, pour aller préparer des liniments et formuler des pilules! Mais aussi comme je remerciai le ciel qui l’avait condamné à cette vulgaire existence et qui semblait lui dénier une faveur dont il n’était pas digne, celle de voir sa douce compagne à la clarté du soleil! Il ne lui était permis de retourner vers elle qu’à l’heure où les chauve-souris et les hiboux prennent leur sombre volée et rasent d’une aile velue et silencieuse les flots transparents de la brume. Il venait dans l’ombre ainsi qu’un voleur de nuit, ainsi qu’un gnome malfaisant qui chevauche, le vent du soir et le météore trompeur des marécages. Il venait, ombre morne et lugubre, encore revêtu de son tablier, ainsi que d’un linceul, exhalant cette odeur d’aromate que l’on brûle autour des catafalques. Je le voyais quelquefois errer dans les ténèbres et glisser comme un spectre le long des murailles livides. Plusieurs fois je le rencontrai sur le seuil et je faillis l’écraser dans le ruisseau comme un ver de terre; mais je l’épargnai, car véritablement il avait l’encolure d’un buffle, et j’étais tout effilé et tout transparent des suites de la fièvre. Cora, veuve chaque jour, depuis l’aube jusqu’au crépuscule du soir, restait confiante près de moi. Je passais presque toutes mes journées assis sur le vieux fauteuil de la famille, ou, lorsque le soleil d’avril était décidément chaud, je m’asseyais sur le banc de pierre qui s’adossait à la fenêtre de Cora. Là, séparé d’elle seulement par les rameaux d’or de la giroflée, je respirais son haleine parmi les fleurs, je saisissais son long regard transparent et calme comme le flot sans rides qui dort sur les rives de la Grèce. Nous gardions tous deux le silence, mais mon coeur volait vers elle et convoitait le sien avec une force attractive dont il devait lui être impossible de ne pas sentir la puissance. Je m’endormis dans ce doux rêve. Pourquoi Cora ne m’aurait-elle pas aimé? Peut-être fallait-il dire: comment ne m’eût-elle pas aimé? Je l’aimais si éperdument, moi! toutes mes facultés intellectuelles se concentraient pour produire une force de désir et d’attente qui planait impérieusement sur Cora. Son âme, faite du plus beau rayon de la Divinité, pouvait- elle rester inerte sous le vol magnétique de cette pensée de feu? Je ne voulus point le croire, et je sentis mon coeur si pur, mes désirs si chastes, que je ne craignis bientôt plus d’offenser Cora en les lui révélant. Alors je lui parlai cette langue des cieux qu’il n’est donné qu’aux âmes poétiques d’entendre. Je lui exprimai les tortures ineffables et les divines souffrances de mon amour. Je lui racontai mes rêves, mes illusions, les milliers de poèmes et de vers alexandrins que j’avais faits pour elle. J’eus le bonheur de la voir, attentive et subjuguée, quitter son livre et se pencher vers moi d’un air pénétré pour m’entendre, car mes paroles avaient un sens nouveau pour elle, et je faisais entrer dans son esprit un ordre de pensées sublimes qu’il n’avait encore jamais osé aborder. - Ô ma Cora, lui disais-je, que pourrais-tu craindre d’une flamme aussi pure? L’éclair qui s’allume aux cieux n’est pas d’une nature plus subtile que le feu dont je me consume avec délice. Pourquoi ta sauvage pudeur, pourquoi ta superbe fierté de femme s’alarmeraient-elles d’un amour aussi intellectuel que le nôtre? Qu’un mari, qu’un maître, possède le trésor de la beauté matérielle qu’il a plu aux anges de te départir! pour moi, je ne chercherai jamais à lui ravir ce que Dieu, les hommes et ta parole, ô Cora! lui ont assuré comme son bien; le mien sera, si tu m’exauces, moins saisissable, moins enivrant, mais plus glorieux et plus noble. C’est la partie éthérée de ton âme que je veux, c’est ton aspiration brûlante vers le ciel que je veux étreindre et saisir, afin d’être ton ciel et ton âme, comme tu es mon Dieu et ma vie. » Ces choses semblaient obscures à Cora, son âme était si candide et si enfantine! Elle me regardait d’un oeil absorbé dans la stupeur, et pour lui faire mieux comprendre les divins mystères de l’amour platonique, je prenais mon crayon et je traçais des vers sur la muraille aux marges de sa fenêtre; puis je lui racontais les brillantes poésies de la nature invisible, les amours des anges et des fées, les souffrances et les soupirs des sylphes emprisonnés dans le calice des fleurs, puis les fougueuses passions des roses pour les brises, et réciproquement; puis les choeurs aériens qu’on entend le soir dans la nue, la danse sympathique des étoiles, les rondes du sabbat, les malices des farfadets et les découvertes ardues de l’alchimie. Notre bonheur semblait ne pouvoir être troublé par aucun événement extérieur. En prenant la poésie corps à corps, j’avais su si bien m’isoler, dans mon monde intellectuel, de toutes les entraves et de tous les écueils de la vie réelle, que je semblais n’avoir rien à craindre de l’intervention de ces volontés grossières et inintelligentes qui végétaient à l’entour de nous. Mes sentiments étaient d’une nature si élevée que je ne pouvais inspirer de rivalité d’aucun genre à l’homme vulgaire qui se disait le maître et l’époux de Cora. Pendant longtemps, en effet, il sembla comprendre le respect qu’il devait à une liaison protégée par le ciel. Mais au bout de six semaines, je vis un changement étrange s’opérer dans les manières de cette famille à mon égard. Le père me regardait d’un air ironique et méfiant chaque fois qu’il entrait dans la chambre où nous étions. La mère affectait d’y rester tout le temps qu’elle pouvait dérober aux affaires de sa boutique. Gibonneau, lorsque par hasard je venais à le rencontrer, me lançait de sinistres et foudroyantes oeillades; Cora elle-même devenait plus réservée, descendait plus tard au rez-de-chaussée, remontait plus tôt dans sa chambre, et quelquefois même passait des jours entiers sans paraître. Je m’en effrayai, et j’essayai de m’en plaindre. J’essayai de lui faire comprendre, avec l’éloquence que donne la passion, l’injustice et la barbarie de sa conduite. Elle m’écouta d’un air contraint, presque craintif, et je la vis regarder vers la porte d’un air d’inquiétude. - Ô Cora! m’écriai-je avec enthousiasme, serais-tu menacée de quelque danger? parle, parle! où sont tes ennemis, nomme-moi les infâmes qui font peser sur toi, frêle et céleste créature, les chaînes d’airain d’un joug détesté. Dis-moi quel est le démon qui comprime l’élan de ton coeur et refoule au fond de ton sein des épanchements naïfs, comme des remords amers? Va, je saurai bien les conjurer, je sais plus d’un charme pour enchaîner les démons de l’envie et de la vengeance, plus d’une parole magique pour appeler les anges sur nos têtes: les anges protecteurs qui sont tes frères, et qui sont moins purs, moins beaux que toi... J’élevai la voix en parlant, et je m’approchai de Cora pour saisir sa main qu’elle me retirait toujours. Alors je me levai, le front inondé de la sueur de l’enthousiasme, les cheveux en désordre, l’oeil inspiré... Cora poussa un grand cri, et son père, accourant comme si le feu eût pris à la maison, s’élança dans la chambre. Comme il s’avançait vers moi d’un air menaçant, Cora le saisit par le bras et lui dit avec douceur: - Laissez-le, mon père, il est dans un de ses accès, ne le contrariez point, cela va se passer. Je cherchai vainement le sens de ces paroles. Elle sortit, et l’épicier s’adressant à moi: - Allons, monsieur Georges, revenez à vous, personne ici ne songe à vous contrarier; mais en vérité vous n’êtes pas raisonnable... Allons, allons... rentrez chez vous et calmez-vous. Étourdi de ce discours plein de bonté, je cédai avec la douceur d’un enfant, et l’épicier me reconduisit chez moi. Une heure après, je vis entrer le procureur du roi et le médecin de la ville. Comme je les connaissais l’un et l’autre assez particulièrement, je ne m’étonnai pas de leur visite, mais je commençai à m’offenser de l’affectation avec laquelle le médecin s’empara de mon pouls, examinant avec soin l’expression de mon regard et la dilatation de ma pupille; puis il se mit à compter les battements de mes artères aux tempes et au cou, et à interroger la chaleur extérieure de mon cerveau avec le creux de sa main. - Qu’est-ce que tout cela signifie, monsieur? lui dis-je; je ne vous ai point appelé pour une consultation. Je me sens assez bien pour me passer désormais de soins, et je ne suis point disposé à en recevoir malgré moi. Mais, au lieu de me répondre, il s’approcha du magistrat, et ils se retirèrent dans l’embrasure de la fenêtre pour parler bas. Ils semblaient se consulter sur mon compte, car, à chaque instant ils se retournaient pour me regarder d’un air attentif et méfiant; enfin ils s’approchèrent de moi, et le procureur du roi m’adressa plusieurs questions étranges, d’abord de quelle couleur je voyais son gilet, puis si je savais bien son nom, puis encore si je pouvais dire quel était mon âge, mon pays et ma profession. Je répondais à ces étranges interrogatoires avec stupeur, lorsque le médecin me demanda à son tour si je ne voyais point d’autre personne dans l’appartement que le procureur du roi, lui et moi; puis si je pensais qu’il fît jour ou nuit, et enfin si je pouvais certifier que j’eusse cinq doigts à chaque main. Outré de l’impertinence de ces questions, je résolus la dernière en lui appliquant un vigoureux soufflet. J’eus tort, sans doute, surtout en la présence d’un magistrat tout prêt à instruire contre le délit. Mais le sang me montait à la tête, et il ne m’était pas plus longtemps possible de me laisser traiter comme un idiot ou comme un fou sans en avoir le motif. Grand fut l’esclandre. Le magistrat voulut prendre fait et cause pour son compère; je le saisis à la gorge et je l’eusse étranglé, si l’épicier, son gendre et une demi- douzaine de voisins ne fussent venus à son secours. Alors on s’empara de moi, on me lia les pieds et les mains comme à un furieux, on m’entoura la bouche de serviettes et l’on me conduisit à l’hospice de ville, où je fus enfermé dans la chambre destinée aux sujets frappés d’aliénation mentale. La chambre, je dois le dire, était confortable, et j’y fus traité avec beaucoup de douceur, d’autant plus que je ne donnais aucun signe de folie. L’erreur du médecin et du magistrat fut bientôt constatée. Mais il me fut difficile de recouvrer ma liberté, car le dernier, prévoyant qu’il serait forcé de me demander une réparation de l’injure que je lui avais faite, s’obstina à me faire passer pour aliéné, afin de pouvoir se donner les apparences du sang-froid et de la générosité à mon égard. Je sortis enfin; mais le procureur du roi me fit mander immédiatement dans son cabinet et m’adressa cette mercuriale: - Jeune homme, me dit-il avec ce ton capable et paternel que tout magistrat imberbe se croit le droit de prendre quand il a endossé la ratine judiciaire, vous avez, sinon de grandes erreurs, du moins de graves inconséquences à réparer. Étranger, vous avez été accueilli dans cette ville avec toutes les marques de la bienveillance et toute l’aménité de moeurs qui distingue ses habitants. Malade, vous avez été soigné par vos voisins, avec zèle et dévouement. Tous ces témoignages de confiance et d’intérêt eussent dû graver profondément en vous le sentiment des convenances et celui de la gratitude... - Mille noms d’un sabord! monsieur, m’écriai-je dans mon style de marin, qui, dans la colère, reprenait malgré moi le dessus, où voulez-vous en venir, et qu’ai- je fait pour mériter la prison et votre harangue?... - Monsieur, dit-il en fronçant le sourcil, voici ce que vous avez fait: vous avez accepté l’hospitalité que chaque jour un honnête citoyen, un estimable épicier, vous offrait au sein de sa famille, et vous l’avez acceptée avec des intentions qu’il ne m’appartient pas de qualifier, et dont votre conscience seule peut être juge. Moi je pense que votre intention a été de séduire la fille de l’épicier et de l’éblouir par des discours incohérents qui portaient tous les caractères de l’exaltation; ou de vous faire un jeu de sa simplicité, en la mystifiant par d’énigmatiques railleries. - Juste ciel! qui a dit cela? m’écriai-je avec angoisse. - Madame Cora Gibonneau elle-même. D’abord elle a considéré vos étranges discours comme des traits d’originalité naturelle. Peu à peu elle s’en est effrayée comme d’actes de démence. Longtemps elle a hésité à en prévenir ses parents, car dans le coeur de ces respectables bourgeois, la bonté et la compassion sont des vertus héréditaires. Mais enfin, mariée depuis peu à un digne homme qu’elle adore et pour qui, vous le savez sans doute depuis longtemps, elle nourrissait en secret avant son hyménée une passion qui avait profondément altéré sa santé et l’eût conduite au tombeau si ses parents l’eussent contrariée plus longtemps; enfin, dis-je, mariée à l’estimable pharmacien Gibonneau, affaiblie par les commencements d’une grossesse assez pénible, et craignant avec raison les conséquences de la frayeur dans la position où elle se trouve, madame Cora s’est décidée à instruire ses parents de l’égarement de votre cerveau et des preuves journalières que vous lui en donniez depuis quelque temps. Ces honnêtes gens ont hésité à le croire et vous ont surveillé avec une extrême réserve de délicatesse. Enfin, vous voyant un jour dans un état d’exaltation et de délire qui épouvantait sérieusement leur fille, ils ont pris le parti d’implorer la protection des lois et la sauvegarde de la magistrature... Et l’appui des lois ne leur a pas manqué, et la magistrature s’est levée pour les rassurer, car la magistrature sait que son plus beau privilège est de... - Assez, assez, pour Dieu! monsieur, m’écriai-je, je pourrais vous dire par coeur le reste de votre phrase, tant je l’ai entendu déclamer de fois à tout propos... - Non, jeune homme, s’écria le magistrat à son tour en élevant la voix, vous n’échapperez point à la sollicitude d’une magistrature qui doit ses conseils et sa surveillance à la jeunesse, à une magistrature qui veut le bonheur et le repos des citoyens. Profitez du reproche que vous avez encouru. Voyez vos torts, ils sont graves! vous avez porté le trouble et la crainte dans la famille de l’épicier; vous avez méconnu la sainte hospitalité qui vous y était offerte, en essayant de railler ou de séduire l’épouse irréprochable d’un pharmacien éclairé... Oui, vous avez tenté l’un ou l’autre, monsieur, car je ne sais point le sens que la loi peut adjuger aux étranges fragments de versification dont vous avez endommagé les murs de cette maison hospitalière, et qui m’ont été montrés par la fille de l’épicier comme une preuve irrécusable de votre démence... Enfin, monsieur, non content d’affliger de braves gens et d’inquiéter le voisinage, vous avez résisté à l’autorité représentée par moi, vous avez pris au collet et frappé le médecin distingué qui vous donnait des soins, vous avez fait une scène de violence qui a troublé le repos de toute une population paisible, et qui a pensé devenir funeste à madame Gibonneau par la frayeur qu’elle lui a causée. - Cora est malade! m’écriai-je. Grand Dieu!... Et je voulais courir, échapper à l’éloquence tribunitienne de mon bourreau. Il me retint. - Vous ne me quitterez pas, jeune homme, me dit-il, sans avoir écouté la voix de la raison, sans m’avoir donné votre parole d’honneur de suspendre vos visites, chez madame Gibonneau, et de quitter même le logement que vous occupez vis-à-vis la maison de l’épicière. - Eh! monsieur, m’écriai-je, je jure que je vais dire adieu et demander pardon à ces honnêtes gens, savoir des nouvelles de madame Cora, et qu’une heure après j’aurai quitté cette ville fatale. Je m’armai de courage et de sang-froid pour rentrer chez l’épicier. Comme j’avais passé pour fou dans toute la ville, ma sortie de prison fit une profonde sensation; l’épicier parut inquiet et soucieux, sa femme se cacha presque derrière lui, Cora devint pâle de terreur, et M. Gibonneau, sans rien dire, me fit une mine de mauvais garçon. Je leur parlai avec calme, les priai d’excuser le scandale que je leur avais causé, et de croire à mon éternelle reconnaissance pour les soins et l’affection que j’avais trouvés chez eux. - Pour vous, madame, dis-je d’une voix émue à Cora, pardonnez surtout aux extravagances dont je vous ai rendue témoin; si je croyais que vous m’eussiez soupçonné un seul instant de manquer au respect que je vous dois, j’en mourrais de douleur. J’espère que vous oublierez l’absurdité de ma conduite pour ne vous souvenir tous que des humbles excuses et des affectueux remerciements que je vous adresse en vous quittant pour jamais. À ce mot je vis toutes les figures s’éclaircir, à l’exception de celle de Cora, qui, je dois le dire, n’exprima qu’une douce compassion. Je voulus essayer de lui demander l’état de sa santé, dont j’avais causé l’altération par mes folies. Mais en songeant à la cause première de son état maladif, à l’amour qu’elle avait depuis si longtemps pour son mari et à l’heureux gage de cet amour qu’elle portait dans son sein, ma langue s’embarrassa et mes pleurs coulèrent malgré moi. Alors la famille m’entoura, pleurant aussi et m’accablant de marques de regret et d’attachement; Cora me tendit même sa belle main, que je n’avais jamais eu le bonheur de toucher, et que je n’osai pas seulement porter à mes lèvres. Enfin je m’éloignai comblé de bénédictions pour mon séjour parmi eux et particulièrement pour mon départ; car, au milieu de toutes les choses amicales qui me furent dites, il n’y eut pas une voix, pas un mot pour m’engager à rester. Accablé de douleur, brisé jusqu’à l’âme, je sentais mes genoux fléchir sous moi en quittant cette maison où j’avais fait des rêves si doux et nourri des illusions si brillantes. Je m’appuyai contre le seuil tapissé de vigne, et je jetai un dernier regard de tendresse et d’adieu sur la belle giroflée de la fenêtre. Alors j’entendis une voix qui partait de l’intérieur et qui prononçait mon nom. C’était la voix de Cora; j’écoutai: - Pauvre jeune homme! disait-elle d’un ton pénétré, il est donc enfin parti! - Je n’en suis pas fâché, répondit l’épicier, quoique après tout ce soit un brave garçon et qu’il paie bien ses mémoires. J’ai traversé cette ville l’année dernière pour aller en Limousin. J’ai aperçu Cora à sa fenêtre; il y avait trois beaux enfants autour d’elle, et un superbe pot de giroflée rouge. Cora avait le nez allongé, les lèvres amincies, les yeux un peu rouges, les joues creuses et quelques dents de moins. L’Orco Nous étions, comme de coutume, réunis sous la treille. La soirée était orageuse, l’air pesant et le ciel chargé de nuages noirs que sillonnaient de fréquents éclairs. Nous gardions un silence mélancolique. On eût dit que la tristesse de l’atmosphère avait gagné nos coeurs, et nous nous sentions involontairement disposés aux larmes. Beppa surtout paraissait livrée à de douloureuses pensées. En vain l’abbé, qui s’effrayait des dispositions de l’assemblée, avait-il essayé, à plusieurs reprises et de toutes les manières, de ranimer la gaieté, ordinairement si vive de notre amie. Ni questions, ni taquineries, ni prières n’avaient pu la tirer de sa rêverie; les yeux fixés au ciel, promenant au hasard ses doigts sur les cordes frémissantes de sa guitare, elle semblait avoir perdu le souvenir de ce qui se passait autour d’elle, et ne plus s’inquiéter d’autre chose que des sons plaintifs qu’elle faisait rendre à son instrument et de la course capricieuse des nuages. Le bon Panorio, rebuté par le mauvais succès de ses tentatives, prit le parti de s’adresser à moi. - Allons! me dit-il, cher Zorzi, essaie à ton tour, sur la belle capricieuse, le pouvoir de ton amitié. Il existe entre vous deux une sorte de sympathie magnétique, plus forte que tous mes raisonnements, et le son de ta voix réussit à la tirer de ses distractions les plus profondes. - Cette sympathie magnétique dont tu me parles, répondis-je, cher abbé, vient de l’identité de nos sentiments. Nous avons souffert de la même manière et pensé les mêmes choses, et nous nous connaissons assez, elle et moi, pour savoir quel ordre d’idées nous rappellent les circonstances extérieures. Je vous parie que je devine, non pas l’objet, mais du moins la nature de sa rêverie. Et me tournant vers Beppa: - Carissima, lui dis-je doucement, à laquelle de nos soeurs penses-tu? - À la plus belle, me répondit-elle sans se détourner, à la plus fière, à la plus malheureuse. - Quand est-elle morte? repris-je, m’intéressant déjà à celle qui vivait dans le souvenir de ma noble amie, et désirant m’associer par mes regrets à une destinée qui ne pouvait pas m’être étrangère. - Elle est morte à la fin de l’hiver dernier, la nuit du bal masqué qui s’est donné au palais Servilio. Elle avait résisté à bien des chagrins, elle était sortie victorieuse de bien des dangers, elle avait traversé, sans succomber, de terribles agonies, et elle est morte tout d’un coup sans laisser de trace, comme si elle eût été emportée par la foudre. Tout le monde ici l’a connue plus ou moins, mais personne autant que moi, parce que personne ne l’a autant aimée et qu’elle se faisait connaître selon qu’on l’aimait. Les autres ne croient pas à sa mort, quoiqu’elle n’ait pas reparu depuis la nuit dont je te parle. Ils disent qu’il lui est arrivé bien souvent de disparaître ainsi pendant longtemps, et de revenir ensuite. Mais moi je sais qu’elle ne reviendra plus et que son rôle est fini sur la terre. Je voudrais en douter que je ne le pourrais pas; elle a pris soin de me faire savoir la fatale vérité par celui-là même qui a été la cause de sa mort. Et quel malheur c’est là, mon Dieu! le plus grand malheur de ces époques malheureuses! C’était une vie si belle que la sienne! si belle et si pleine de contrastes, si mystérieuse, si éclatante, si triste, si magnifique, si enthousiaste, si austère, si voluptueuse, si complète en sa ressemblance avec toutes les choses humaines! Non, aucune vie ni aucune mort n’ont été semblables à celles-là. Elle avait trouvé le moyen, dans ce siècle prosaïque, de supprimer de son existence toutes les mesquines réalités, et de n’y laisser que la poésie. Fidèle aux vieilles coutumes de l’aristocratie nationale, elle ne se montrait qu’après la chute du jour, masquée, mais sans jamais se faire suivre de personne. Il n’est pas un habitant de la ville qui ne l’ait rencontrée errant sur les places ou dans les rues, pas un qui n’ait aperçu sa gondole attachée sur quelque canal; mais aucun ne l’a jamais vue en sortir ou y entrer. Quoique cette gondole ne fût gardée par personne, on n’a jamais entendu dire qu’elle eût été l’objet d’une seule tentative de vol. Elle était peinte et équipée comme toutes les autres gondoles, et pourtant tout le monde la connaissait; les enfants mêmes disaient en la voyant: « Voilà la gondole du masque. » Quant à la manière dont elle marchait, et à l’endroit d’où elle amenait le soir et où elle remmenait le matin sa maîtresse, nul ne le pouvait seulement soupçonner. Les douaniers gardes-côtes avaient bien vu souvent glisser une ombre noire sur les lagunes, et, la prenant pour une barque de contrebandier, lui avaient donné la chasse jusqu’en pleine mer, mais, le matin venu, ils n’avaient jamais rien aperçu sur les flots qui ressemblât à l’objet de leur poursuite, et, à la longue, ils avaient pris l’habitude de ne plus s’en inquiéter, et se contentaient de dire, en la revoyant: « Voilà encore la gondole du masque. » La nuit, le masque parcourait la ville entière, cherchant on ne sait quoi. On le voyait tour à tour sur les places les plus vastes et dans les rues les plus tortueuses, sur les ponts et sous la voûte des grands palais, dans les lieux les plus fréquentés ou les plus déserts. Il allait tantôt lentement, tantôt vite, sans paraître s’inquiéter de la foule ou de la solitude, mais ne s’arrêtait jamais. Il paraissait contempler avec une curiosité passionnée les maisons, les monuments, les canaux, et jusqu’au ciel de la ville, et savourer avec bonheur l’air qui y circulait. Quand il rencontrait une personne amie, il lui faisait signe de le suivre, et disparaissait bientôt avec elle. Plus d’une fois il m’a ainsi emmené, du sein de la foule, dans quelque lieu désert, et il s’est entretenu avec moi des choses que nous aimions. Je le suivais avec confiance, parce que je savais bien que nous étions amis; mais beaucoup de ceux à qui il faisait signe n’osaient pas se rendre à son invitation. Des histoires étranges circulaient sur son compte et glaçaient le courage des plus intrépides. On disait que plusieurs jeunes gens, croyant deviner une femme sous ce masque et sous cette robe noire, s’étaient énamourés d’elle, tant à cause de la singularité et du mystère de sa vie que de ses belles formes et de ses nobles allures; qu’ayant eu l’imprudence de la suivre, ils n’avaient jamais reparu. La police, ayant même remarqué que ces jeunes gens étaient tous Autrichiens, avait mis en jeu toutes ses manoeuvres pour les retrouver et pour s’emparer de celle qu’on accusait de leur disparition. Mais les sbires n’avaient pas été plus heureux que les douaniers, et l’on n’avait jamais pu ni savoir aucune nouvelle des jeunes étrangers, ni mettre la main sur elle. Une aventure bizarre avait découragé les plus ardents limiers de l’inquisition viennoise. Voyant qu’il était impossible d’attraper le masque la nuit dans Venise, deux des argousins les plus zélés résolurent de l’attendre dans sa gondole même, afin de le saisir lorsqu’il y rentrerait pour s’éloigner. Un soir qu’ils la virent attachée au quai des Esclavons, ils descendirent dedans et s’y cachèrent. Ils y restèrent toute la nuit sans voir ni entendre personne; mais, une heure environ avant le jour, ils crurent s’apercevoir que quelqu’un détachait la barque. Ils se levèrent en silence, et s’apprêtèrent à sauter sur leur proie; mais au même instant un terrible coup de pied fit chavirer la gondole et les malencontreux agents de l’ordre public autrichien. Un d’eux se noya, et l’autre ne dut la vie qu’au secours que lui portèrent des contrebandiers. Le lendemain matin il n’y avait point trace de la barque, et la police put croire qu’elle était submergée; mais le soir on la vit attachée à la même place, et dans le même état que la veille. Alors une terreur superstitieuse s’empara de tous les argousins, et pas un ne voulut recommencer la tentative de la veille. Depuis ce jour on ne chercha plus à inquiéter le masque, qui continua ses promenades comme par le passé. Au commencement de l’automne dernier, il vint ici en garnison un officier autrichien, nommé le comte Franz Lichtenstein. C’était un jeune homme enthousiaste et passionné, qui avait en lui le germe de tous les grands sentiments et comme un instinct des nobles pensées. Malgré sa mauvaise éducation de grand seigneur, il avait su garantir son esprit de tout préjugé, et garder dans son coeur une place pour la liberté. Sa position le forçait à dissimuler en public ses idées et ses goûts; mais dès que son service était achevé, il se hâtait de quitter son uniforme, auquel lui semblaient indissolublement liés tous les vices du gouvernement qu’il servait, et courait auprès des nouveaux amis qu’il s’était faits dans la ville, par sa bonté et son esprit, décharger tous les secrets de son coeur. Nous aimions surtout à l’entendre parler de Venise. Il l’avait vue en artiste, l’avait plainte intérieurement de sa servitude, et était arrivé à l’aimer autant qu’un Vénitien. Il ne se lassait pas de la parcourir nuit et jour, ne se lassant pas de l’admirer. Il voulait, disait-il, la connaître mieux que ceux qui avaient le bonheur d’y être nés. Dans ses promenades nocturnes il rencontra le masque. Il n’y fit pas d’abord grande attention; mais ayant bientôt remarqué qu’il paraissait étudier la ville avec la même curiosité et le même soin que lui-même, il fut frappé de cette étrange coïncidence, et en parla à plusieurs personnes. On lui conta tout d’abord les histoires qui couraient sur la femme voilée, et on lui conseilla de prendre garde à lui. Mais comme il était brave jusqu’à la témérité, ces avertissements, au lieu de l’effrayer, excitèrent sa curiosité et lui inspirèrent une folle envie de faire connaissance avec le personnage mystérieux qui épouvantait si fort le vulgaire. Voulant garder vis-à- vis du masque le même incognito que celui-ci gardait vis-à-vis de lui, il s’habilla en bourgeois, et commença ses promenades nocturnes. Il ne tarda pas à rencontrer ce qu’il cherchait. Il vit, par un beau clair de lune, la femme masquée, debout devant la charmante église de Saints-Jean-et-Paul. Elle semblait contempler avec adoration les ornements délicats qui en décorent le portail. Le comte s’approcha d’elle à pas lents et silencieux. Elle ne parut pas s’en apercevoir et ne bougea pas. Le comte, qui s’était arrêté un instant pour voir s’il était découvert, reprit sa marche et arriva tout près d’elle. Il l’entendit pousser un profond soupir; et comme il savait fort mal le vénitien, mais fort bien l’italien, il lui adressa la parole dans un toscan très pur. - Salut, dit-il, salut et bonheur à ceux qui aiment Venise. - Qui êtes-vous? répondit le masque, d’une voix pleine et sonore comme celle d’un homme, mais douce comme celle d’un rossignol. - Je suis un amant de la beauté. - Êtes-vous de ceux dont l’amour brutal violente la beauté libre, ou de ceux qui s’agenouillent devant la beauté captive, et pleurent de ses larmes? - Quand le roi des nuits voit la rose fleurir joyeusement sous l’haleine de la brise, il bat des ailes et chante; quand il la voit se flétrir sous le souffle brûlant de l’orage, il cache sa tête sous son aile et gémit. Ainsi fait mon âme. - Suis-moi donc, car tu es un de mes fidèles. Et, saisissant la main du jeune homme, elle l’entraîna vers l’église. Quand celui-ci sentit cette main froide de l’inconnue serrer la sienne, et la vit se diriger avec lui vers le sombre enfoncement du portail, il se rappela involontairement les sinistres histoires qu’il avait entendu raconter, et, tout à coup saisi d’une terreur panique, il s’arrêta. Le masque se retourna, et, fixant sur le visage pâlissant de son compagnon un regard scrutateur, il lui dit: - Vous avez peur? Adieu. Puis, lui lâchant le bras, elle s’éloigna à grands pas. Franz eut honte de sa faiblesse, et, se précipitant vers elle, lui saisit la main à son tour et lui dit: - Non, je n’ai pas peur. Allons. Sans rien répondre, elle continua sa marche. Mais, au lieu de se diriger vers l’église, comme la première fois, elle s’enfonça dans une des petites rues qui donnent sur la place. La lune s’était cachée, et l’obscurité la plus complète régnait dans la ville. Franz voyait à peine où il posait le pied, et ne pouvait rien distinguer dans les ombres profondes qui l’enveloppaient de toutes parts. Il suivait au hasard son guide, qui semblait au contraire connaître très bien sa route. De temps en temps quelques lueurs, glissant à travers les nuages, venaient montrer à Franz le bord d’un canal, un pont, une voûte, ou quelque partie inconnue d’un dédale de rues profondes et tortueuses; puis tout retombait dans l’obscurité. Franz avait bien vite reconnu qu’il était perdu dans Venise, et qu’il se trouvait à la merci de son guide; mais résolu à tout braver, il ne témoigna aucune inquiétude, et se laissa toujours conduire sans faire aucune observation. Au bout d’une grande heure, la femme masquée s’arrêta. - C’est bien, dit-elle au comte, vous avez du coeur. Si vous aviez donné le moindre signe de crainte pendant notre course, je ne vous eusse jamais reparlé. Mais vous avez été impassible, je suis contente de vous. À demain donc, sur la place Saints-Jean-et-Paul, à onze heures. Ne cherchez pas à me suivre; ce serait inutile. Tournez cette rue à droite, et vous verrez la place Saint- Marc. Au revoir. Elle serra vivement la main du comte, et, avant qu’il eût eu le temps de lui répondre, disparut derrière l’angle de la rue. Le comte resta quelque temps immobile, encore tout étonné de ce qui venait de se passer, et indécis sur ce qu’il avait à faire. Mais, ayant réfléchi au peu de chances qu’il avait de retrouver la dame mystérieuse, et aux risques qu’il courrait de se perdre en la poursuivant, il prit le parti de retourner chez lui. Il suivit donc la rue à droite, se trouva en effet, au bout de quelques minutes, sur la place Saint-Marc, et de là regagna facilement son hôtel. Le lendemain il fut fidèle au rendez-vous. Il arriva sur la place comme l’horloge de l’église sonnait onze heures. Il vit la femme masquée, qui l’attendait debout sur les marches du portail. - C’est bien, lui dit-elle, vous êtes exact. Entrons. En disant cela, elle se retourna brusquement vers l’église. Franz, qui voyait la porte fermée, et qui savait qu’elle ne s’ouvrait pour personne la nuit, crut que cette femme était folle. Mais quelle ne fut pas sa surprise en voyant que la porte cédait au premier effort! Il suivit machinalement son guide, qui referma rapidement la porte après qu’il fut entré. Ils se trouvaient alors tous deux dans les ténèbres; mais Franz, se rappelant qu’une seconde porte, sans serrure, le séparait encore de la nef, ne conçut aucune inquiétude, et s’apprêta à la pousser devant lui pour entrer. Mais elle l’arrêta par le bras. - Êtes-vous jamais venu dans cette église? lui demanda-t-elle brusquement. - Vingt fois, répondit-il, et je la connais aussi bien que l’architecte qui l’a bâtie. - Dites que vous croyez la connaître, car vous ne la connaissez réellement pas encore. Entrez. Franz poussa la seconde porte et pénétra dans l’intérieur de l’église. Elle était magnifiquement illuminée de toutes parts et complètement déserte. - Quelle cérémonie va-t-on célébrer ici? demanda Franz stupéfait. - Aucune. L’église m’attendait ce soir: voilà tout. Suivez-moi. Le comte chercha en vain à comprendre le sens des paroles que lui adressait le masque; mais, toujours subjugué par un pouvoir mystérieux, il le suivit avec obéissance. Elle le mena au milieu de l’église, lui en fit remarquer, comprendre et admirer l’ordonnance générale. Puis, passant à l’examen de chaque partie, elle lui détailla tour à tour la nef, les colonnades, les chapelles, les autels, les statues, les tableaux, tous les ornements; lui montra le sens de chaque chose, lui dévoila l’idée cachée sous chaque forme, lui fit sentir toutes les beautés des oeuvres qui composaient l’ensemble, et le fit pénétrer, pour ainsi dire, dans les entrailles de l’église. Franz écoutait avec une attention religieuse toutes les paroles de cette bouche éloquente qui se plaisait à l’instruire, et, de moment en moment, reconnaissait combien peu il avait compris auparavant cet ensemble d’oeuvres qui lui avaient semblé si faciles à comprendre. Quand elle finit, les lueurs du matin, pénétrant à travers les vitraux, faisaient pâlir la lueur des cierges. Quoiqu’elle eût parlé plusieurs heures et qu’elle ne se fût pas assise un instant pendant toute la nuit, ni sa voix ni son corps ne trahissaient aucune fatigue. Seulement sa tête s’était penchée sur son sein, qui battait avec violence, et semblait écouter les soupirs qui s’en exhalaient. Tout à coup elle redressa la tête, et, levant ses deux bras au ciel, elle s’écria: - Ô servitude! servitude! À ces paroles, des larmes roulant de dessous son masque allèrent tomber sur les plis de sa robe noire. - Pourquoi pleurez-vous? s’écria Franz en s’approchant d’elle. - À demain, lui répondit-elle. À minuit, devant l’Arsenal. Et elle sortit par la porte latérale de gauche, qui se referma lourdement. Au même moment l’Angélus sonna. Franz, saisi par le bruit inattendu de la cloche, se retourna, et vit que tous les cierges étaient éteints. Il resta quelque temps immobile de surprise; puis il sortit de l’église par la grande porte, que les sacristains venaient d’ouvrir, et s’en retourna lentement chez lui, cherchant à deviner quelle pouvait être cette femme si hardie, si artiste, si puissante, si pleine de charme dans ses paroles et de majesté dans sa démarche. Le lendemain, à minuit, le comte était devant l’Arsenal. Il y trouva le masque, qui l’attendait comme la veille, et qui, sans lui rien dire, se mit à marcher rapidement devant lui. Franz le suivit comme les deux nuits précédentes. Arrivé devant une des portes latérales de droite, le masque s’arrêta, introduisit dans la serrure une clef d’or que Franz vit briller aux rayons de la lune, ouvrit sans faire aucun bruit, et entra la première, en faisant signe à Franz d’entrer après elle. Celui-ci hésita un instant. Pénétrer la nuit dans l’Arsenal, à l’aide d’une fausse clef, c’était s’exposer à passer devant un conseil de guerre, si l’on était découvert; et il était presque impossible de ne pas l’être dans un endroit peuplé de sentinelles. Mais, en voyant le masque s’apprêter à refermer la porte devant lui, il se décida tout d’un coup à poursuivre l’aventure jusqu’au bout, et entra. La femme masquée lui fit traverser d’abord plusieurs cours, ensuite des corridors et des galeries, dont elle ouvrait toutes les portes avec sa clef d’or, et finit par l’introduire dans de vastes salles remplies d’armes de tout genre et de tout temps, qui avaient servi dans les guerres de la république, soit à ses défenseurs, soit à ses ennemis. Ces salles se trouvaient éclairées par des fanaux de galères, placés à égales distances entre les trophées. Elle montra au comte les armes les plus curieuses et les plus célèbres, lui disant le nom de ceux à qui elles avaient appartenu, et celui des combats où elles avaient été employées, lui racontant en détail les exploits dont elles avaient été les instruments. Elle fit revivre ainsi aux yeux de Franz toute l’histoire de Venise. Après avoir visité les quatre salles consacrées à cette exposition, elle l’emmena dans une dernière, plus vaste que toutes les autres et éclairée comme elles, où se trouvaient des bois de construction, des débris de navires de différentes grandeurs et de différentes formes, et des parties entières du dernier Bucentaure. Elle apprit a son compagnon la propriété de tous les bois, l’usage des navires, l’époque à laquelle ils avaient été construits, et le nom des expéditions dont ils avaient fait partie; puis, lui montrant la galerie du Bucentaure: - Voilà, lui dit-elle d’une voix profondément triste, les restes de notre royauté passée. C’est là le dernier navire qui ait mené le doge épouser la mer. Maintenant Venise est esclave, et les esclaves ne se marient point. Ô servitude! ô servitude! Comme la veille, elle sortit après avoir prononcé ces paroles, mais emmenant cette fois à sa suite le comte, qui ne pouvait sans danger rester à l’Arsenal. Ils s’en retournèrent de la même manière qu’ils étaient venus, et franchirent la dernière porte sans avoir rencontré personne. Arrivés sur la place, ils prirent un nouveau rendez-vous pour le lendemain, et se séparèrent. Le lendemain et tous les jours suivants, elle mena Franz dans les principaux monuments de la ville, l’introduisant partout avec une incompréhensible facilité, lui expliquant avec une admirable clarté tout ce qui se présentait à leurs yeux, déployant devant lui de merveilleux trésors d’intelligence et de sensibilité. Celui-ci ne savait lequel admirer le plus, d’un esprit qui comprenait si profondément toutes choses, ou d’un coeur qui mêlait à toutes ses pensées de si beaux élans de sensibilité. Ce qui n’avait d’abord été chez lui qu’une fantaisie se changea bientôt en un sentiment réel et profond. C’était la curiosité qui l’avait porté à nouer connaissance avec le masque, et l’étonnement qui l’avait fait continuer. Mais ensuite l’habitude qu’il avait prise de le voir toutes les nuits devint pour lui une véritable nécessité. Quoique les paroles de l’inconnue fussent toujours graves et souvent tristes, Franz y trouvait un charme indéfinissable qui l’attachait à elle de plus en plus, et il n’eût pu s’endormir, au lever du jour, s’il n’avait, la nuit, entendu ses soupirs et vu couler ses larmes. Il avait pour la grandeur et les souffrances qu’il soupçonnait en elle un respect si sincère et si profond, qu’il n’avait encore osé la prier ni d’ôter son masque, ni de lui dire son nom. Comme elle ne lui avait pas demandé le sien, il eût rougi de se montrer plus curieux et plus indiscret qu’elle, et il était résolu à tout attendre de son bon plaisir, et rien de sa propre importunité. Elle sembla comprendre la délicatesse de sa conduite et lui en savoir gré; car, à chaque entrevue, elle lui témoigna plus de confiance et de sympathie. Quoiqu’il n’eût pas été prononcé entre eux un seul mot d’amour, Franz eut donc lieu de croire qu’elle connaissait sa passion et se sentait disposée à la partager. Ses espérances suffisaient presque à son bonheur; et quand il se sentait un désir plus vif de connaître celle qu’il nommait déjà intérieurement sa maîtresse, son imagination, frappée et comme rassurée par le merveilleux qui l’entourait, la lui peignait si parfaite et si belle, qu’il redoutait en quelque sorte le moment où elle se dévoilerait à lui. Une nuit qu’ils erraient ensemble sous les colonnades de Saint-Marc, la femme masquée fit arrêter Franz devant un tableau qui représentait une fille agenouillée devant le saint patron de la basilique et de la ville. - Que dites-vous de cette femme? lui dit-elle après lui avoir laissé le temps de la bien examiner. - C’est, répondit-il, la plus merveilleuse beauté que l’on puisse, non pas voir, mais imaginer. L’âme inspirée de l’artiste a pu nous en donner la divine image, mais le modèle n’en peut exister qu’aux cieux. La femme masquée serra fortement la main de Franz. - Moi, reprit-elle, je ne connais pas de visage plus beau que celui du glorieux saint Marc, et je ne saurais aimer d’autre homme que celui qui en est la vivante image. En entendant ces mots, Franz pâlit et chancela comme frappé de vertige. Il venait de reconnaître que le visage du saint offrait avec le sien la plus exacte ressemblance. Il tomba à genoux devant l’inconnue, et, lui saisissant la main, la baigna de ses larmes, sans pouvoir prononcer une parole. - Je sais maintenant que tu m’appartiens, lui dit-elle d’une voix émue, et que tu es digne de me connaître et de me posséder. À demain, au bal du palais Servilio. Puis elle le quitta comme les autres fois, mais sans prononcer les paroles, pour ainsi dire sacramentelles, qui terminaient ses entretiens de chaque nuit. Franz, ivre de joie, erra tout le jour dans la ville, sans pouvoir s’arrêter nulle part. Il admirait le ciel, souriait aux lagunes, saluait les maisons, et parlait au vent. Tous ceux qui le rencontraient le prenaient pour un fou et le lui montraient par leurs regards. Il s’en apercevait, et riait de la folie de ceux qui raillaient la sienne. Quand ses amis lui demandaient ce qu’il avait fait depuis un mois qu’on ne le voyait plus, il leur répondait: « Je vais être heureux », et passait. Le soir venu, il alla acheter une magnifique écharpe et des épaulettes neuves, rentra chez lui pour s’habiller, mit le plus grand soin à sa toilette, et se rendit ensuite, revêtu de son uniforme, au palais Servilio. Le bal était magnifique; tout le monde, excepté les officiers de la garnison, était venu déguisé, selon la teneur des lettres d’invitation, et cette multitude de costumes variés et élégants, se mêlant et s’agitant au son d’un nombreux orchestre, offrait l’aspect le plus brillant et le plus animé. Franz parcourut toutes les salles, s’approcha de tous les groupes, et jeta les yeux sur toutes les femmes. Plusieurs étaient remarquablement belles, et pourtant aucune ne lui parut digne d’arrêter ses regards. - Elle n’est pas ici, se dit-il en lui-même. J’en étais sûr; ce n’est pas encore son heure. Il alla se placer derrière une colonne, auprès de l’entrée principale, et attendit, les yeux fixés sur la porte. Bien des fois cette porte s’ouvrit; bien des femmes entrèrent sans faire battre le coeur de Franz. Mais, au moment où l’horloge allait sonner onze heures, il tressaillit, et s’écria assez haut pour être entendu de ses voisins: - La voilà! Tous les yeux se tournèrent vers lui, comme pour lui demander le sens de son exclamation. Mais, au même instant, les portes s’ouvrirent brusquement, et une femme qui entra attira sur elle tous les regards. Franz la reconnut tout de suite. C’était la jeune fille du tableau, vêtue en dogaresse du XVe siècle, et rendue plus belle encore par la magnificence de son costume. Elle s’avançait d’un pas lent et majestueux, regardant avec assurance autour d’elle, ne saluant personne, comme si elle eût été la reine du bal. Personne, excepté Franz, ne la connaissait; mais tout le monde, subjugué par sa merveilleuse beauté et son air de grandeur, s’écartait respectueusement et s’inclinait presque sur son passage. Franz, à la fois ébloui et enchanté, la suivait d’assez loin. Au moment où elle arrivait dans la dernière salle, un beau jeune homme, portant le costume de Tasso, chantait, en s’accompagnant sur la guitare, une romance en l’honneur de Venise. Elle marcha droit à lui, et, le regardant fixement, lui demanda qui il était pour oser porter un pareil costume et chanter Venise. Le jeune homme, atterré par ce regard, baissa la tête en pâlissant, et lui tendit sa guitare. Elle la prit, et, promenant au hasard sur les cordes ses doigts blancs comme l’albâtre, elle entonna à son tour, d’une voix harmonieuse et puissante, un chant bizarre et souvent entrecoupé: « Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise! Pour vous, l’hiver n’a point de frimas, la nuit pas de ténèbres, la vie pas de soucis. Vous êtes les heureux du monde, et Venise est la reine des nations. Qui a dit non? Qui donc ose penser que Venise n’est pas toujours Venise? Prenez garde! Les yeux voient, les oreilles entendent, les langues parlent; craignez le conseil des Dix, si vous n’êtes pas de bons citoyens. Les bons citoyens dansent, rient et chantent, mais ne parlent pas. Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise! - Venise, seule ville qui n’ait pas été créée par la main, mais par l’esprit de l’homme, toi qui sembles faite pour servir de demeure passagère aux âmes des justes, et placée comme un degré pour elles de la terre aux cieux; murs qu’habitèrent les fées, et qu’anime encore un souffle magique; colonnades aériennes qui tremblez dans la brume; aiguilles légères qui vous confondez avec les mâts flottants des navires; arcades qui semblez contenir mille voix pour répondre à chaque voix qui passe; myriades d’anges et de saints qui semblez bondir sur les coupoles et agiter vos ailes de marbre et de bronze quand la brise court sur vos fronts humides; cité qui ne gis pas, comme les autres, sur un sol morne et fangeux, mais qui flottes, comme une troupe de cygnes, sur les ondes, réjouissez-vous, réjouissez-vous, réjouissez-vous! Une destinée nouvelle s’ouvre pour vous, aussi belle que la première. L’aigle noir flotte au-dessus du lion de Saint-Marc, et des pieds tudesques valsent dans le palais des doges! - Taisez-vous, harmonie de la nuit! Éteignez-vous, bruits insensés du bal! Ne te fais plus entendre, saint cantique des pêcheurs; cesse de murmurer, voix de l’Adriatique! Meurs, lampe de la Madone; cache-toi pour jamais, reine argentée de la nuit! il n’y a plus de Vénitiens dans Venise! - Rêvons-nous, sommes-nous en fête? Oui, oui, dansons, rions, chantons! C’est l’heure où l’ombre de Faliero descend lentement l’escalier des Géants, et s’assied immobile sur la dernière marche. Dansons, rions, chantons! car tout à l’heure la voix de l’horloge dira: Minuit! et le choeur des morts viendra crier à nos oreilles! Servitude! servitude! » En achevant ces mots, elle laissa tomber sa guitare qui rendit un son funèbre en heurtant les dalles, et l’horloge sonna. Tout le monde écouta sonner les douze coups dans un silence sinistre. Alors le maître du palais s’avança vers l’inconnue d’un air moitié effrayé, moitié irrité. - Madame, lui dit-il d’une voix émue, qui m’a fait l’honneur de vous amener chez moi? - Moi, s’écria Franz en s’avançant; et si quelqu’un le trouve mauvais, qu’il parle. L’inconnue, qui n’avait pas paru faire attention à la question du maître, leva vivement la tête en entendant la voix du comte. - Je vis, s’écria-t-elle avec enthousiasme, je vivrai. Et elle se retourna vers lui avec un visage rayonnant. Mais, quand elle l’eut vu, ses joues pâlirent, et son front se chargea d’un sombre nuage. - Pourquoi avez-vous pris ce déguisement? lui dit- elle d’un ton sévère en lui montrant son uniforme. - Ce n’est point un déguisement, répondit-il, c’est... Il n’en put dire davantage. Un regard terrible de l’inconnue l’avait comme pétrifié. Elle le considéra quelques secondes en silence, puis laissa tomber de ses yeux deux grosses larmes. Franz allait s’élancer vers elle. Elle ne lui en laissa pas le temps. - Suivez-moi, lui dit-elle d’une voix sourde. Puis elle fendit rapidement la foule étonnée, et sortit du bal suivie du comte. Arrivée au bas de l’escalier du palais, elle sauta dans sa gondole, et dit à Franz d’y monter après elle et de s’asseoir. Quand il l’eut fait, il jeta les yeux autour de lui, et n’apercevant point de gondolier: - Qui nous conduira? dit-il. - Moi, répondit-elle en saisissant la rame d’une main vigoureuse. - Laissez-moi plutôt. - Non. Les mains autrichiennes ne connaissent pas la rame de Venise. Et, imprimant à la gondole une forte secousse, elle la lança comme une flèche sur le canal. En peu d’instants ils furent loin du palais. Franz, qui attendait de l’inconnue l’explication de sa colère, s’étonnait et s’inquiétait de lui voir garder le silence. - Où allons-nous? dit-il après un moment de réflexion. - Où la destinée veut que nous allions, répondit-elle d’une voix sombre; et, comme si ces mots eussent ranimé sa colère, elle se mit à ramer avec plus de vigueur encore. La gondole, obéissant à l’impulsion de sa main puissante, semblait voler sur les eaux. Franz voyait l’écume courir avec une éblouissante rapidité le long des flancs de la barque, et les navires qui se trouvaient sur leur passage, fuir derrière lui comme des nuages emportés par l’ouragan. Bientôt les ténèbres s’épaissirent, le vent se leva, et le jeune homme n’entendit plus rien que le clapotement des flots et les sifflements de l’air dans ses cheveux; et il ne vit plus rien devant lui que la grande forme blanche de sa compagne au milieu de l’ombre. Debout à la poupe, les mains sur la rame, les cheveux épars sur les épaules, et ses longs vêtements blancs en désordre abandonnés au vent, elle ressemblait moins à une femme qu’à l’esprit des naufrages se jouant sur la mer orageuse. - Où sommes-nous? s’écria Franz d’une voix agitée. - Le capitaine a peur? répondit l’inconnue avec un rire dédaigneux. Franz ne répondit pas. Il sentait qu’elle avait raison et que la peur le gagnait. Ne pouvant la maîtriser, il voulait au moins la dissimuler, et résolut de garder le silence. Mais, au bout de quelques instants, saisi d’une sorte de vertige, il se leva et marcha vers l’inconnue. - Asseyez-vous, lui cria celle-ci. Franz, que sa peur rendait furieux, avançait toujours. - Asseyez-vous, lui répéta-t-elle d’une voix furieuse; et, voyant qu’il continuait à avancer, elle frappa du pied avec tant de violence, que la barque trembla, comme si elle eût voulu chavirer. Franz fut renversé par la secousse et tomba évanoui au fond de la barque. Quand il revint à lui, il vit l’inconnue qui pleurait, couchée à ses pieds. Touché de son amère douleur, et oubliant tout ce qui venait de se passer, il la saisit dans ses bras, la releva et la fit asseoir à côté de lui; mais elle ne cessait pas de pleurer. - Ô mon amour! s’écria Franz en la serrant contre son coeur, pourquoi ces larmes? - Le Lion! le Lion! lui répondit-elle en levant vers le ciel son bras de marbre. Franz porta ses regards vers le point du ciel qu’elle lui montrait, et vit en effet la constellation du Lion qui brillait solitaire au milieu des nuages. - Qu’importe? Les astres ne peuvent rien sur nos destinées; et s’ils pouvaient quelque chose, nous trouverions des constellations favorables pour lutter contre les étoiles funestes. - Vénus est couchée, hélas! et le Lion se lève. Et là- bas! regarde là-bas! qui peut lutter contre ce qui vient là-bas! Elle prononça ces mots avec une sorte d’égarement, en abaissant le bras vers l’horizon. Franz tourna les yeux vers le côté qu’elle désignait, et vit un point noir qui se dessinait sur les flots au milieu d’une auréole de feu. - Qu’est-ce là? dit-il avec un profond étonnement. - C’est le destin, répondit-elle, qui vient chercher sa victime. Laquelle? vas-tu dire. Celle que je voudrai. Tu as bien entendu parler de ces gentilshommes autrichiens qui montèrent avec moi dans ma gondole, et ne reparurent jamais? - Oui. Mais cette histoire est fausse. - Elle est vraie. Il faut que je dévore ou que je sois dévorée. Tout homme de ta nation qui m’aime et que je n’aime pas, meurt. Et tant que je n’en aimerai pas un, je vivrai et je ferai mourir. Et si j’en aime un, je mourrai. C’est mon sort. - Ô mon Dieu! qui donc es-tu? - Comme il avance! Dans une minute il sera sur nous. Entends-tu? entends-tu? Le point noir s’était approché avec une inconcevable rapidité, et avait pris la forme d’un immense bateau. Une lumière rouge sortait de ses flancs et l’entourait de toutes parts; de grands fantômes se tenaient immobiles sur le pont, et une quantité innombrable de rames s’élevait et s’abaissait en cadence, frappant l’onde avec un bruit sinistre, et des voix caverneuses chantaient le Dies irae en s’accompagnant de bruits de chaînes. - Ô la vie! ô la vie! reprit l’inconnue avec désespoir, Ô Franz! voici le navire! le reconnais-tu? - Non; je tremble devant cette apparition terrible, mais je ne la connais pas. - C’est le Bucentaure. C’est lui qui a englouti tes compatriotes. Ils étaient ici, à cette même place, à cette même heure, assis à côté de moi, dans cette gondole. Le navire s’est approché comme il s’approche. Une voix m’a crié: Qui vive? j’ai répondu: Autriche. La voix m’a crié: Hais-tu ou aimes-tu? J’ai répondu: Je hais; et la voix m’a dit: Vis. Puis le navire a passé sur la gondole, a englouti tes compatriotes, et m’a portée en triomphe sur les flots. - Et aujourd’hui?... - Hélas! la voix va parler. En effet, une voix lugubre et solennelle, imposant silence au funèbre équipage du Bucentaure, cria: Qui vive? - Autriche, répondit la voix tremblante de l’inconnue. Un choeur de malédictions éclata sur le Bucentaure qui s’approchait avec une rapidité toujours croissante. Puis un nouveau silence se fit, et la voix reprit: - Hais-tu ou aimes-tu? L’inconnue hésita un moment; puis, d’une voix éclatante comme le tonnerre, elle s’écria: « J’aime! » Alors la voix dit: - Tu as accompli ta destinée. Tu aimes l’Autriche! Meurs, Venise! Un grand cri, un cri déchirant, désespéré, fendit l’air, et Franz disparut dans les flots. En remontant à la surface, il ne vit plus rien, ni la gondole, ni le Bucentaure, ni sa bien-aimée. Seulement, à l’horizon, brillaient de petites lumières; c’étaient les fanaux des pêcheurs de Murano. Il nagea du côté de leur île, et y arriva au bout d’une heure. Pauvre Venise! Beppa avait fini de parler; des larmes coulaient de ses yeux. Nous les regardâmes couler en silence, sans chercher à la consoler. Mais tout d’un coup elle les essuya, et nous dit avec sa vivacité capricieuse: « Eh bien! qu’avez-vous donc à être si tristes? Est-ce là l’effet que produisent sur vous les contes de fées? N’avez-vous jamais entendu parler de l’Orco, le Trilby vénitien? Ne l’avez-vous jamais rencontré le soir, dans les églises ou sur les lagunes? C’est un bon diable, qui ne fait de mal qu’aux oppresseurs et aux traîtres. On peut dire que c’est le véritable génie de Venise. Mais le vice-roi, ayant appris indirectement et confusément l’aventure périlleuse du comte de Lichtenstein, fît prier le patriarche de faire un grand exorcisme sur les lagunes, et depuis ce temps l’Orco n’a point reparu. » Source: http://www.poesies.net