Autres Poesies Tome I Par Théophile Gautier (1811-1872) TABLE DES MATIERES Sonnet dédicace Sonnet: Ne Vous Détournez Pas. Sonnet: Quelquefois, Au Milieu De La Folâtre Orgie Sonnet: Avant Cet Heureux Jour Sonnet: Avec Ce Siècle Infâme Sonnet: Vous étiez sous un arbre. Sonnet: J’aimais Autrefois. Sonnet: Un Ange Chez Moi. Sonnet: Mon Oeil, Sur Le Cadran. Élégie: Nuit Et Jour, Malgré Moi. Stances: Vous Ne Connaissez Pas. Ballade: Quand A Peine Un Nuage. Ballade: Cher Ange, Vous Etes Belle. À Marguerite I À Marguerite II À Claudius Popelin I À Claudius Popelin II Le Sonnet Aux Vitraux Diaprés Mille Chemins, un seul But Ne touchez pas aux Marbres Baiser rose, Baiser bleu La Vraie Esthétique Bonbons et Pommes vertes Le Pied d’Atalante L’Étrenne du Poète Les Déesses posent D’après Vanutelli L’Égratignure La Mélodie et l’Accompagnement La Robe pailletée Méditation Moyen-âge Paysage La Jeune Fille Le Marais Serment Les Souhaits Le Luxembourg Le Sentier Cauchemar La Demoiselle Promenade nocturne La Basilique Pensées d’automne Voyage Le Coin du feu La Tête de mort Une Âme Souvenir Maria À mon ami Eugène de N*** Le Jardin des Plantes Le Champ de bataille Imitation de Byron Soleil couchant Pluie Pan de mur Paris Un Vers de Wordsworth Le Bengali Aux mânes de l’Empereur Sonnet-dédicace Aux temps païens, toujours devant les temples fume L’hécatombe, des dieux apaisant le courroux. Vénus veut cent ramiers; Jupiter, cent boeufs roux. Pour ma déesse, moi, je n’ai rien qu’une plume! Et j’ose dans l’azur, dont l’encens fait la brume Chez les Olympiens, m’élever jusqu’à vous, Et sur le blanc autel de vos divins genoux Déposer en tremblant l’ex-voto d’un volume. Votre nom tutélaire au frontispice luit, Chaque sonnet l’enchaîne au sonnet qui le suit; Tel un bracelet d’or dont l’agrafe est fermée. Par vos perfections mes défauts sont couverts, Et sur votre portrait, s’enchâssant en camée, Rayonne la beauté qui manque dans mes vers! 24 avril 1869. Sonnet: Ne Vous Détournez Pas. Amour tant vous hai servit Senz pecas et senz failhimen, Et vous sabez quant petit Hai avut de jauzimen. PEYROLS. Ne sais-tu pas que je n’eus onc D’elle plaisir ni un seul bien? MAROT. Ne vous détournez pas, car ce n’est point d’amour Que je veux vous parler; que le passé, madame, Soit pour nous comme un songe envolé sans retour, Oubliez une erreur que moi-même je blâme. Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour De vos sourcils arqués luit un regard de flamme Si perçant, qu’on ne peut vous avoir vue un jour Sans porter à jamais votre image en son âme. Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur: Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire, Dans mon coeur je nourris une pensée austère, Et mon front avant l’âge a perdu cette fleur Qui s’entr’ouvre vermeille au printemps de la vie, Et qui ne revient plus alors qu’elle est ravie. Sonnet: Quelquefois, Au Milieu De La Folâtre Orgie. L’homme n’est rien qu’un mort qui traîne sa carcasse. DU MAY. Fronti nulla fides. Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie, Lorsque son verre est plein, qu’une jeune beauté Endort son désespoir amer par la magie D’un regard enchanteur où luit la volupté, L’âme du malheureux sort de sa léthargie; Son front pâle retrouve un rayon de gaîté, Sa prunelle mourante, un reste d’énergie; Il sourit, oublieux de la réalité. Mais toute cette joie est comme le lierre Qui d’une vieille tour, guirlande irrégulière, Embrasse en les cachant les pans démantelés; Au dehors on ne voit que riante verdure, Au dedans, que poussière infecte et noire ordure, Et qu’ossements jaunis aux décombres mêlés. Sonnet: Avant Cet Heureux Jour. Merci à toi, à toi merci. TÉRÉSA. Avant cet heureux jour, j’étais sombre et farouche, Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, Ainsi qu’une vipère en fureur, et mes yeux Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche. Un sourire infernal crispait ma pâle bouche. À cet âge candide où tout est pour le mieux, Je méprisais le monde et reniais les cieux, Disant tout haut: « Où donc est-il? que je le touche! » Et mon ange gardien à son front blanc et pur Ramenait en pleurant ses deux ailes d’azur, Et n’osait au Seigneur porter de tels blasphèmes. Aux saints épanchements mon coeur était fermé, -Car je ne savais pas alors combien tu m’aimes; Et comment croire en Dieu quand on n’est pas aimé! Sonnet: Avec Ce Siècle Infâme. Liberté de juillet! Femme au buste divin, Et dont le corps finit en queue! G. DE NERVAL. E la lor cieca vita è tanto bassa Ch’invidiosi son d’ogn’altra sorte. Inferno, canto III. Avec ce siècle infâme il est temps que l’on rompe; Car à son front damné le doigt fatal a mis Comme aux portes d’enfer: Plus d’espérance! -Amis, Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe. Un budget éléphant boit notre or par sa trompe; Dans leurs trônes d’hier encor mal affermis, De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis La main prompte à s’ouvrir et la royale pompe. Cependant en juillet, sous le ciel indigo, Sur les pavés mouvants, ils ont fait des promesses Autant que Charles dix avait ouï de messes! Seule, la poésie incarnée en Hugo Ne nous a pas décus, et de palmes divines, Vers l’avenir tournée, ombrage nos ruines Sonnet: Vous étiez sous un arbre. Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche, Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais. Malgré l’ombre, pourtant, des rayons indiscrets Pénétraient jusqu’à vous, filtrant de branche en branche. Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche; Vous reculiez le siège; et puis, l’instant d’après, Pleuvaient d’autres rayons sur vos divins attraits Comme des gouttes d’eau d’une urne qui s’épanche. Apollon, Dieu du jour, essayait de poser Son baiser de lumière à vos lèvres de rose: - Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose. - Trop vif était l’amour, trop brûlant le baiser, Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce, La mortelle du Dieu repoussait la caresse. Sonnet: J’aimais Autrefois (1870) J’aimais autrefois la forme païenne; Je m’étais créé, fou d’antiquité, Un blanc idéal de marbre sculpté D’hétaïre grecque ou milésienne. Maintenant j’adore une Italienne, Un type accompli de modernité, Qui met des gilets, fume et prend du thé, Et qu’on croit Anglaise ou Parisienne. L’amour de mon marbre a fait un pastel, Les yeux blancs ont pris des tons de turquoise, La lèvre a rougi comme une framboise; Et mon rêve grec, dans l’or d’un cartel, Ressemble aux portraits de rose et de plâtre Où la Rosalba met sa fleur bleuâtre. Sonnet: Un Ange Chez Moi. (1871) Un ange chez moi parfois vient le soir Dans un domino d’Hilcampt ou Palmyre, Robe en moire antique avec cachemire, Voilette et chapeau faisant masque noir. Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir, Ni ses yeux d’azur où le ciel se mire; Son joli menton que l’artiste admire, Un bouquet le cache ou bien le mouchoir. Mon petit lit rouge à colonnes torses Ce soir-là se change en bleu paradis; Un rayon d’en haut dore mon taudis. Et quand le plaisir a brisé nos forces, Nonchalant entr’acte à la volupté, Nous fumons tous deux en prenant le thé. Sonnet: Mon Oeil, Sur Le Cadran. Mon oeil, sur le cadran toujours fixé, calcule Quand l’heure au pas boiteux qui s’endort en chemin, Posant son doigt d’acier sur le chiffre romain, Fera chanter le timbre au coeur de la pendule. Le balancier palpite et l’aiguille circule, Mais le jour ne vient pas! -Une invisible main Arrête le marteau qui sonnera demain; Sur sa route d’émail le Temps bronche et recule. Il n’en est pas ainsi quand je suis près de vous: Je m’assieds à vos pieds, j’embrasse vos genoux, Je mire mes yeux noirs dans vos blondes prunelles. Votre main sur mon front, vous me dites des mots Que personne ne sait, pour endormir mes maux; -L’heure devient minute et fuit à tire d’ailes! Élégie: Nuit et Jour, Malgré Moi. Dame, d’amer déesse, Pour votre grâce avoir, Vous offre ma jeunesse, Mes biens et mon avoir. AL. CHARTIER. Nuit et jour, malgré moi, lorsque je suis loin d’elle, À ma pensée ardente un souvenir fidèle La ramène: - il me semble ouïr sa douce voix Comme le chant lointain d’un oiseau; je la vois Avec son collier d’or, avec sa robe blanche, Et sa ceinture bleue, et la fraîche pervenche De son chapeau de paille, et le sourire fin Qui découvre ses dents de perle, - telle enfin Que je la vis un soir dans ce bois de vieux ormes Qui couvrent le chemin de leurs ombres difformes; Et je l’aime d’amour profond: car ce n’est pas Une femme au teint pâle et mesurant ses pas, Au regard nuagé de langueur, une Anglaise Morne comme le ciel de Londres, qui se plaise, La tête sur sa main, à rêver longuement, À lire Grandisson et Werther; non, vraiment; Mais une belle enfant inconstante et frivole, Qui ne rêve jamais; une brune créole Aux grands sourcils arqués, aux longs yeux de velours Dont les regards furtifs vous poursuivent toujours; À la taille élancée, à la gorge divine, Que sous les plis du lin la volupté devine. Stances: Vous Ne Connaissez Pas. La jeune fille rieuse. - VICTOR HUGO Vous ne connaissez pas les molles rêveries Où l’âme se complaît et s’arrête longtemps, De même que l’abeille, en un soir de printemps, Sur quelque bouton d’or, étoile des prairies; Vous ne connaissez pas cet inquiet désir Qui fait rougir souvent une joue ingénue, Ce besoin d’habiter une sphère inconnue, D’embrasser un fantôme impossible à saisir, Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes Sans cause, qu’on voudrait, mais en vain, réprimer, Cette vague langueur et ce doux mal d’aimer, Pour un objet chéri ces mortelles alarmes; Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, Est égal et serein comme un beau jour d’été. Sur votre main jamais votre front ne se pose, Brûlant, chargé d’ennuis, ne pouvant soutenir Le poids d’un douloureux et cruel souvenir; Votre coeur virginal eN lui-même repose. Avenir et présent, tout rit dans vos destins; Vous n’avez pas encore aimé sans être aimée, Ni, retenant à peine une larme enflammée, Épié d’un regard les aveux incertains. Jeune fille, vos yeux ignorent l’insomnie; Une pensée ardente et qui revient toujours Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; Votre vie en sa fleur n’a pas été ternie. Ainsi qu’un ruisseau clair où se mirent les cieux, Dont le cours lentement par les prés se déroule, Votre existence pure et limpide s’écoule, Heureuse d’un bonheur calme et silencieux. Ballade: Quand A Peine Un Nuage. Regarder les ondes de l’air . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Puis, admirant sur les sillons Les ailes des gais papillons De mille coulours parsemées, Les croire des fleurs animées. SAINT-AMAND. See?! moats and bridges wals and castles rid. CRABBE. Sonne, sonne, ami Dampierre. Ballade des chasseurs. Un peu plus loin considérez cette alouette qui s’élève peu à peu du milieu des blés: en voltigeant en haut, elle chante si mélodieusement qu’il ne se peut mieux; vous diriez qu’elle va en chantant boire dans les nuées. Le Confiteor de l’infidèle éprouvé. Quand à peine un nuage, Flocon de laine, nage Dans les champs du ciel bleu, Et que la moisson mûre, Sans vagues ni murmure, Dort sous le ciel en feu; Quand les couleuvres souples Se promènent par couples Dans les fossés taris; Quand les grenouilles vertes, Par les roseaux couvertes, Troublent l’air de leurs cris; Aux fentes des murailles Quand luisent les écailles Et les yeux du lézard, Et que les taupes fouillent Les prés, où s’agenouillent Les grands boeufs à l’écart, Qu’il fait bon ne rien faire, Libre de toute affaire, Libre de tous soucis, Et sur la mousse tendre Nonchalamment s’étendre, Ou demeurer assis; Et suivre l’araignée, De lumière baignée, Allant au bout d’un fil À la branche d’un chêne Nouer la double chaîne De son réseau subtil, Ou le duvet qui flotte, Et qu’un souffle ballotte Comme un grand ouragan, Et la fourmi qui passe Dans l’herbe, et se ramasse Des vivres pour un an, Le papillon frivole, Qui de fleurs en fleurs vole Tel qu’un page galant, Le puceron qui grimpe À l’odorant olympe D’un brin d’herbe tremblant; Et puis s’écouter vivre, Et feuilleter un livre, Et rêver au passé En évoquant les ombres, Ou riantes ou sombres, D’un long rêve effacé, Et battre la campagne, Et bâtir en Espagne De magiques châteaux, Créer un nouveau monde Et jeter à la ronde Pittoresques coteaux, Vastes amphithéâtres De montagnes bleuâtres, Mers aux lames d’azur, Villes monumentales, Splendeurs orientales, Ciel éclatant et pur, Jaillissantes cascades, Lumineuses arcades Du palais d’Obéron, Gigantesques portiques, Colonnades antiques, Manoir de vieux baron Avec sa châtelaine, Qui regarde la plaine Du sommet des donjons, Avec son nain difforme, Son pont-levis énorme, Ses fossés pleins de joncs, Et sa chapelle grise, Dont l’hirondelle frise Au printemps les vitraux, Ses mille cheminées De corbeaux couronnées, Et ses larges créneaux, Et sur les hallebardes Et les dagues des gardes Un éclair de soleil, Et dans la forêt sombre Lévriers eu grand nombre Et joyeux appareil, Chevaliers, damoiselles, Beaux habits, riches selles Et fringants palefrois, Varlets qui sur la hanche Ont un poignard au manche Taillé comme une croix! Voici le cerf rapide, Et la meute intrépide! Hallali, hallali! Les cors bruyants résonnent, Les pieds des chevaux tonnent, Et le cerf affaibli Sort de l’étang qu’il trouble; L’ardeur des chiens redouble: Il chancelle, il s’abat. Pauvre cerf! son corps saigne, La sueur à flots baigne Son flanc meurtri qui bat; Son oeil plein de sang roule Une larme, qui coule Sans toucher ses vainqueurs; Ses membres froids s’allongent; Et dans son col se plongent Les couteaux des piqueurs. Et lorsque de ce rêve Qui jamais ne s’achève Mon esprit est lassé, J’écoute de la source Arrêtée en sa course Gémir le flot glacé, Gazouiller la fauvette Et chanter l’alouette Au milieu d’un ciel pur; Puis je m’endors tranquille Sous l’ondoyant asile De quelque ombrage obscur. Ballade: Cher Ange, Vous Etes Belle. Femme souvent varie; Est bien fol qui s’y fie. FRANÇOIS 1er. Cher ange, vous êtes belle À faire rêver d’amour, Pour une seule étincelle De votre vive prunelle, Le poète tout un jour. Air naïf de jeune fille, Front uni, veines d’azur, Douce haleine de vanille, Bouche rosée où scintille Sur l’ivoire un rire pur, Pied svelte et cambré, main blanche, Soyeuses boucles de jais, Col de cygne qui se penche, Flexible comme la branche Qu’au soir caresse un vent frais, Vous avez, sur ma parole, Tout ce qu’il faut pour charmer; Mais votre âme est si frivole, Mais votre tête est si folle, Que l’on n’ose vous aimer. À Marguerite I (1865) À MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE Les poètes chinois, épris des anciens rites, Ainsi que Li-Tai-Pé, quand il faisait des vers, Placent sur leur pupitre un pot de marguerites Dans leurs disques montrant l’or de leurs coeurs ouverts. La vue et le parfum de ces fleurs favorites, Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts, Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites, Sur un même sujet des chants toujours divers. Une autre Marguerite, une fleur féminine, Que dans le céladon voudrait planter la Chine, Sourit à notre table aux regards éblouis, Et pour la Marguerite, un mandarin morose, Vieux rimeur abruti par l’abus de la prose, Trouve encore un bouquet de vers épanouis. 19 juillet 1865. À Marguerite II (1866) À MADAME MARGUERITE DARDENNE DE LA GRANGERIE Il est, dans la légende, une vierge martyre, Qui mène en laisse une hydre aux tortueux replis. Près d’une roue à dents, tenant au main un lis, L’Ange d’Urbin l’a peinte, et le monde l’admire. Aux prés pousse une fleur, qu’en son naïf délire L’inquiète amoureuse avec ses doigts pâlis Questionne, comptant les pétales cueillis En suspendant son âme au dernier qu’elle tire. Mystérieusement, dans son nid de satin, Brille un joyau sans prix qui porte un nom latin Et dont le troupeau vil dédaigne le mérite. Ne cherchez pas le mot de l’énigme à côté: Martyre, fleur, joyau, vertu, parfum, beauté, Tout cela simplement veut dire: M A R G U E R I T E! 19 juillet 1866. À Claudius Popelin I (1866) Le temps efface l’Art avec un doigt trop prompt, Et l’Éternité manque à la forme divine. Le Vinci sous son crêpe à peine se devine, Et de Monna Lisa l’ombre envahit le front. Ce que nos yeux ont vu, bien peu d’yeux le verront. On cherche au Vatican Raphaël en ruine, Michel-Ange s’éteint aux murs de la Sixtine; Comme Apelle et Zeuxis ils s’évanouiront. Mais toi, mon Claudius, tu fixes ta pensée; Tel que l’ambre une fleur, l’immarcescible émail Contre les ans vaincus abrite ton travail. Des reflets de l’Iris ton oeuvre est nuancée, L’ardente transparence y luit sous le paillon, Et chez toi l’Idéal a toujours son rayon. À Claudius Popelin II (1869) ÉCRIT SUR UN EXMPLAIRE DE « LA MODE » Sous ce petit format commode, Un grand problème est agité: On y cherche si la beauté Peut s’arranger avec la mode. Notre art, à tort, répète l’ode Que dans sa blanche nudité Chanta la jeune antiquité; Il faut qu’au temps on s’accomode. Dans nos bals, aujourd’hui, Vénus Gonflerait ses charmes connus Du mensonge des crinolines; Elle aurait guipures, malines, Une traîne à sa cotillon, Et pour ceste un tatafouillon! Le Sonnet (1870) À Maître Claudius Popelin, émailleur et poète Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers Crêtés de lambrequins, plastronnés d’armoiries, Marchant à pas égaux le long des galeries Ou veillant, lance au poing, droits contre les piliers. Mais une dame attend au bas des escaliers; Sous son capuchon brun, comme dans les féeries, On voit confusément luire les pierreries; Ils la vont recevoir, graves et réguliers. Pages de satin blanc, à la housse bouffante, Les tercets plus légers, la prennent à leur tour Et jusqu’aux pieds du Roi conduisent cette infante. Là, relevant son voile, apparaît triomphante La Belle, la Diva, digne qu’avec amour Claudius, sur l’émail, en trace le contour. Aux Vitraux Diaprés Aux seuls ressouvenirs Nos rapides pensers volent dans les étoiles. THÉOPHILE. Aux vitraux diaprés des sombres basiliques, Les flammes du couchant s’éteignent tour à tour; D’un âge qui n’est plus précieuses reliques, Leurs dômes dans l’azur tracent un noir contour; Et la lune paraît, de ses rayons obliques Argentant à demi l’aiguille de la tour Et les derniers rameaux des pins mélancoliques Dont l’ombre se balance et s’étend alentour. Alors les vibrements de la cloche qui tinte D’un monde aérien semblent la voix éteinte Qui, par le vent portée, en ce monde parvient; Et le poète, assis près des flots, sur la grève, Écoute ces accents fugitifs comme un rêve, Lève les yeux au ciel et, triste, se souvient. Mille Chemins, un seul But Hôte pour quelques jours de votre beau domaine, Voyant le gai soleil qui dore le matin Et perce d’un rayon les feuilles de satin, Je descends dans le parc et tout seul m’y promène. On pense aller bien loin, mais tout sentier ramène, Quand il vous a montré le village lointain, À travers prés et bois, par un contour certain, Au portique où César a mis l’aigle romaine, À la blanche villa, votre temple d’été, Où, lasse du fardeau de la divinité, Vous daignez n’être plus que la bonne princesse; Ainsi fait mon esprit, trompé dans ses détours: Il croit poursuivre un rêve interrompu sans cesse, Et devant votre image il se trouve toujours! Saint-Gratien. Ne touchez pas aux Marbres Il se peut qu’au Musée on aime une statue, Un secret idéal par Phidias sculpté: Entre elle et vous il naît comme une intimité; Vous venez, la déesse à vous voir s’habitue. Elle est là, devant vous, de sa blancheur vêtue, Et parfois on oublie, admirant sa beauté, La neigeuse froideur de la divinité Qui, de son regard blanc, trouble, fascine et tue. Elle a semblé sourire, et, plus audacieux, On se dit: « L’Immortelle est peut-être une femme! » Et vers la main de marbre on tend sa main de flamme. Le marbre a tressailli, la foudre grondc aux cieux!... Vénus est indulgente, elle comprend, en somme, Qe le désir d’un Dieu s’allume au coeur d’un homme! 4 avril 1867. Baiser rose, Baiser bleu À table, l’autre jour, un réseau de guipure, Comme un filet d’argent sur un marbre jeté, De votre sein voilant à demi la beauté, Montrait, sous sa blancheur, une blancheur plus pure. Vous trôniez parmi nous, radieuse figure, Et le baiser du soir, d’un faible azur teinté, Comme au contour d’un fruit la fleur du velouté, Glissait sur votre épaule, en mince découpure. Mais la lampe allumée et se mêlant au jeu Posait un baiser rose auprès du baiser bleu; Tel brille au clair de lune un feu dans de l’albâtre. À ce charmant tableau, je me disais, rêveur, Jaloux du reflet rose et du reflet bleuâtre: « Ô trop heureux reflets, s’ils savaient leur bonheur! » Saint-Gratien, 25 juillet 1867. La Vraie Esthétique Nous causions sur le Beau, lui savant, moi poète; Au galbe de l’amphore il préférait le vin, Il appelait le style un grelot creux et vain, Et la rime, un écho dont le sens s’inquiète. Je répondais: « La forme aux yeux donne une fête! Qu’il soit plein de falerne ou d’eau prise au ravin, Qu’importe! si le verre a le profil divin! Le parfum envolé, reste la cassolette. » Vous écoutiez, rêveuse, et mon oeil, voyageant Pendant que je cherchais un argument quelconque, Suivait, sur les coussins, vos beaux pieds s’allongeant Tels les pieds de Vénus au rebord de sa conque; Une écume de plis caressait leur contour Et semblait murmurer: « Le vrai beau, c’est l’amour! » Paris. Bonbons et Pommes vertes Comme un enfant gâté, gorgé de sucreries, Se rebute, et convoite avec des yeux ardents La pomme acide et verte où s’agacent les dents, L’âpre fruit de la haie et les nèfles aigries, Vous avez en horreur le miel des flatteries, Les fades madrigaux dans la bouche fondants, Bonbons, plâtre au dehors et sirop au dedans, Et ne prenez plus goût qu’au fiel des railleries. Vous préférez aux fleurs les piquants des chardons, Demandant qu’on « vous blâme et non pas qu’on vous loue, » Vous que le ciel se plut à combler de ses dons. Par où vous attaquer? je ne sais, je l’avoue; Et laissant retomber mes flèches au carquois, Je vous désobéis pour la première fois! 12 février 1868. Le Pied d’Atalante Ce petit pied, plus vif que le pied d’Atalante, Qu’à Trianon vantaient vos amis assemblés, Sans la courber, marchant sur la tête des blés, Et qui fait de l’oiseau trouver l’aile trop lente; Ce pied que l’amour suit sous la robe volante, Et qui ne laisse pas dans les chemins sablés La trace qu’à jamais gardent les coeurs troublés, Vous m’en avez promis l’empreinte ressemblante. Comme serre-papiers sur mes vers se posant, De l’étroit brodequin la semelle d’ivoire Empêchera le vent d’emporter mon grimoire. Et mes vers germeront sous ce poids caressant, Comme on voit, dans un pré que foule une déesse, Naître et s’ouvrir les fleurs sous le pied qui les presse! Trianon, 1867. L’Étrenne du Poète Pour vous, au jour de l’an, je rêvais quelque étrenne, Moi, le rêveur obscur, admis à votre cour; Un respect prosterné mêlé d’un humble amour, C’est un mince joyau dans l’écrin d’une reine. Que peut le ver rampant pour l’étoile sereine, Le caillou pour la perle, et l’ombre pour le jour? L’étoile ignore l’homme, et, de son bleu séjour, Le soleil ne voit pas la terre qu’il entraîne! Mais vous, dont la douceur attendrit la beauté, Parfois de cet Olympe où trône la déesse Vous abaissez sur nous un regard de bonté. Et vous respirerez, indulgente princesse, Ce pauvre grain de nard, mon unique trésor, Que font brûler mes vers, comme un encensoir d’or. Premier Janvier 1868. Les Déesses posent Parfois, une déesse pose (Hébert du moins s’en est vanté), Entr’ouvrant son voile argenté Dans un reflet de apothéose. Votre portrait prouve la chose Par son air de divinité; César y mit la majesté, Et Vénus le sourire rose. Des perles à l’éclat tremblant Ruissellent sur votre col blanc Comme des gouttes de lumière. Mais si le collier vous manquait Vous seriez dans une chaumière Reine encore avec un bouquet! 18 Mars 1868. D’après Vanutelli À la Piazetta, sous l’ombre des portiques, Vanutelli nous montre, en leur costume ancien, Dames et jeunes gens à l’air patricien Causant entre eux d’amour ou d’affaires publiques. Hors du cadre, évoqués par des charmes magiques, On croit voir des portraits de Giorgione ou Titien Qui, sous le velours noir du loup vénitien, Ébauchent, comme au bal, des intrigues obliques. Les pigeons de Saint-Marc s’abattent à leurs pieds Avec roucoulements et frémissements d’ailes; Près des galants trompeurs sont les oiseaux fidèles! Seigneurs, dames, pigeons, par vous sont copiés D’une touche à la fois si libre et naturelle, Qu’on dirait le tableau fait d’après l’aquarelle! 1869. L’Égratignure Quand vous vîntes dimanche, en déesse parée, Avec tous vos rayons éblouir votre cour, Chacun disait, voyant ce buste au pur contour: « C’est Vénus de Milo d’une robe accoutrée! » Mais votre épaule était d’un trait rouge effleurée: Tel le ramier blanc saigne aux serres de l’autour, Telle rosit la neige aux premiers feux du jour; Le carmin s’y mêlait à la pâleur nacrée. Quelle audace a rayé ce marbre de Paros? Vous en donniez la faute à l’épaulette étroite, Mais moi j’en accusais la flêche d’or d’Éros: Il vous visait au coeur; la pointe maladroite (Car le dieu tremblait fort devant tant de beauté) N’atteignit pas le but et glissa de côté! 21 avril 1869. La Mélodie et l’Accompagnement La beauté, dans la femme, est une mélodie Dont la toilette n’est que l’accompagnement. Vous avez la beauté. - Sur ce motif charmant, À chercher des accords votre goût s’étudie: Tantôt c’est un corsage à la coupe hardie Qui s’applique au contour, comme un baiser d’amant; Tantôt une dentelle au feston écumant, Une fleur, un bijou qu’un reflet incendie. La gaze et le satin ont des soirs triomphants; D’autres fois une robe, avec deux plis de moire, Aux épaules vous met deux ailes de victoire. Mais de tous ces atours, ajustés ou bouffants, Orchestre accompagnant votre grâce suprême, Le coeur, comme d’un air, ne retient que le thème! 23 avril 1869. La Robe pailletée Quelle toilette hier! Une robe agrafée D’un noeud de diamants, air tramé, vent tissu, Où de ses doigts d’argent la lune avait cousu Le paillon qui luisait sur la jupe étoffée! D’étoiles en brillants négligemment coiffée, Vous redonniez des feux à chaque éclair reçu. Mab et Titania semblaient à votre insu Avoir semé sur vous tout leur écrin de fée. Sur les fils de la Vierge, aérien réseau, Telle, dans les prés blancs, brille la goutte d’eau, Ou la rosée aux fleurs, quand l’aube les irise. Reste d’un deuil de cour, un trait noir circulait Sous ce scintillement, pareil à ce filet Qui tourne dans le pied des verres de Venise! Avril 1869. Méditation -Ce monde où les meilleures choses Ont le pire destin. MALHERBE. Virginité du coeur, hélas?! si tôt ravie?! Songes riants, projets de bonheur et d’amour, Fraîches illusions du matin de la vie, Pourquoi ne pas durer jusqu’à la fin du jour?? Pourquoi??- Ne voit-on pas qu’à midi la rosée De ses larmes d’argent n’enrichit plus les fleurs, Que l’anémone frêle, au vent froid exposée, Avant le soir n’a plus ses brillantes couleurs?? Ne voit-on pas qu’une onde, à sa source limpide, En passant par la fange y perd sa pureté; Que d’un ciel d’abord pur un nuage rapide Bientôt ternit l’éclat et la sérénité?? Le monde est fait ainsi?: loi suprême et funeste?! Comme l’ombre d’un songe au bout de peu d’instants, Ce qui charme s’en va, ce qui fait peine reste?: La rose vit une heure et le cyprès cent ans. Moyen-âge Y ot un grant et vieil chastex A messire Yvain qui fut tex: Ot tours, donjons, machecoulis, Fossés d’iave nette remplis, Murs de fine pierre de taille, Couverts d’engins por la bataille. Ancien fabliau. Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, Je m’arrête surtout aux vieux châteaux gothiques. J’aime leurs toits d’ardoise aux reflets bleus et gris, Aux faîtes couronnés d’arbustes rabougris; Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës; Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous l’ogive en fantasques dessins; Avec ses minarets moresques, la chapelle Dont la cloche qui tinte à la prière appelle; J’aime leurs murs verdis par l’eau du ciel lavés, Leurs cours où l’herbe croît à travers les pavés, Au sommet des donjons leurs girouettes frêles Que la blanche cigogne effleure de ses ailes; Leurs ponts-levis tremblants, leurs portails blasonnés, De monstres, de griffons, bizarrement ornés; Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Où, comme une voix faible, erre et gémit le vent, Où, recueilli dans moi, je m’égare, rêvant, Paré de souvenirs d’amour et de féerie, Le brillant moyen-âge et la chevalerie. Paysage -omnia plenis Rura natant fossis. P. VIRGILUS MARO. Pas une feuille qui bouge, Pas un seul oiseau chantant; Au bord de l’horizon rouge Un éclair intermittent; D’un côté, rares broussailles, Sillons à demi noyés, Pans grisâtres de murailles, Saules noueux et ployés; De l’autre, un champ que termine Un large fossé plein d’eau, Une vieille qui chemine Avec un pesant fardeau, Et puis la route qui plonge Dans le flanc des coteaux bleus, Et comme un ruban s’allonge En minces plis onduleux. La Jeune Fille La vierge est un ange d’amour. AL. GUIRAUD. Dieu l’a faite une heureuse et belle créature. Inédit. M****. Brune à la taille svelte, aux grands yeux noirs, brillants, À la lèvre rieuse, aux gestes sémillants, Blonde aux yeux bleus rêveurs, à la peau rose et blanche, La jeune fille plaît: ou réservée ou franche, Mélancolique ou gaie, il n’importe; le don De charmer est le sien, autant par l’abandon Que par la retenue; en Occident, Sylphide, En Orient, Péri, vertueuse, perfide, Sous l’arcade moresque en face d’un ciel bleu, Sous l’ogive gothique assise auprès du feu, Ou qui chante, ou qui file, elle plaît; nos pensées Et nos heures, pourtant si vite dépensées, Sont pour elle. Jamais, imprégné de fraîcheur, Sur nos yeux endormis un rêve de bonheur Ne passe fugitif, comme l’ombre du cygne Sur le miroir des lacs, qu’elle n’en soit, d’un signe Nous appelant vers elle, et murmurant des mots Magiques, dont un seul enchante tous nos maux. Éveillés, sa gaîté dissipe nos alarmes, Et lorsque la douleur nous arrache des larmes, Son baiser à l’instant les tarit dans nos yeux. La jeune fille! - elle est un souvenir des cieux, Au tissu de la vie une fleur d’or brodée, Un rayon de soleil qui sourit dans l’ondée! Le Marais À MON AMI ARMAND E***. Ainsi près d’un marais on contemple voler Mille oiseaux peinturés- AMADIS JAMYN. En chasse, et chasse heureuse! ALFRED DE MUSSET. C’est un marais dont l’eau dormante Croupit, couverte d’une mante Par les nénuphars et les joncs: Chaque bruit sous leurs nappes glauques Fait au choeur des grenouilles rauques Exécuter mille plongeons; La bécassine noire et grise Y vole quand souffle la bise De novembre aux matins glacés; Souvent, du haut des sombres nues, Pluviers, vanneaux, courlis et grues Y tombent, d’un long vol lassés. Sous les lentilles d’eau qui rampent, Les canards sauvages y trempent Leurs cous de saphir glacés d’or; La sarcelle a l’aube s’y baigne, Et, quand le crépuscule règne, S’y pose entre deux joncs, et dort. La cigogne dont le bec claque, L’oeil tourné vers le ciel opaque, Attend là l’instant du départ, Et le héron aux jambes grêles, Lustrant les plumes de ses ailes, Y traîne sa vie à l’écart. Ami, quand la brume d’automne Étend son voile monotone Sur le front obscurci des cieux, Quand à la ville tout sommeille Et qu’à peine le jour s’éveille À l’horizon silencieux, Toi dont le plomb à l’hirondelle Toujours porte une mort fidèle, Toi qui jamais à trente pas N’as manqué le lièvre rapide, Ami, toi, chasseur intrépide, Qu’un long chemin n’arrête pas, Avec Rasko, ton chien, qui saute À ta suite dans l’herbe haute, Avec ton bon fusil bronzé, Ta blouse et tout ton équipage, Viens t’y cacher près du rivage, Derrière un tronc d’arbre brisé. Ta chasse sera meurtrière; Aux mailles de ta carnassière Bien des pieds d’oiseaux passeront, Et tu reviendras de bonne heure, Avant le soir, en ta demeure, La joie au coeur, l’orgueil au front. Serment -L’on ne seust en nule terre Nul plus bel cors de fame querre. Roman de la Rose. Par tes yeux si beaux sous les voiles De leurs franges de longs cils noirs, Soleils jumeaux, doubles étoiles, D’un coeur ardent ardents miroirs; Par ton front aux pâleurs d’albâtre, Que couronnent des cheveux bruns, Où l’haleine du vent folâtre Parmi la soie et les parfums; Par tes lèvres, fraîche églantine, Grenade en fleur, riant corail D’où sort une voix argentine À travers la nacre et l’émail; Par ton sein rétif qui s’agite Et bat sa prison de satin, Par ta main étroite et petite, Par l’éclat vermeil de ton teint; Par ton doux accent d’Espagnole, Par l’aube de tes dix-sept ans, Je t’aimerai, ma jeune folle, Un peu plus que toujours, - longtemps! Les Souhaits -Quelque bonne fée Urgèle, Promettant palais et trésor Au filleul mis sous sa tutelle, Pour te promener t’aurait-elle Ravi sur son nuage d’or? JOSEPH DELORME. Si quelque jeune fée à l’aile de saphir, Sous une sombre et fraîche arcade, Blanche comme un reflet de la perle d’Ophir, Surgissait à mes yeux, au doux bruit du zéphyr, De l’écume de la cascade, Me disant: « Que veux-tu? larges coffres pleins d’or, Palais immenses, pierreries? Parle; mon art est grand. Te faut-il plus encor? Je te le donnerai; je puis faire un trésor D’un vil monceau d’herbes flétries! » Je lui dirais: « Je veux un ciel riant et pur Réfléchi par un lac limpide, Je veux un beau soleil qui luise dans l’azur, Sans que jamais brouillard, vapeur, nuage obscur Ne voile son orbe splendide; « Et pour bondir sous moi je veux un cheval blanc, Enfant léger de l’Arabie, À la crinière longue, à l’oeil étincelant, Et, comme l’hippogriffe, en une heure volant De la Norwège à la Nubie; « Je veux un kiosque rouge, aux minarets dorés, Aux minces colonnes d’albâtre, Aux fantasques arceaux d’oeufs pendant décorés, Aux murs de mosaïque, aux vitraux colorés Par où se glisse un jour bleuâtre; « Et quand il fera chaud, je veux un bois mouvant De sycomores et d’yeuses, Qui me suive partout au souffle d’un doux vent, Comme un grand éventail sans cesse soulevant Ses masses de feuilles soyeuses. « Je veux une tartane avec ses matelots, Ses cordages, ses blanches voiles Et son corset de cuivre où se brisent les flots, Qui me berce le long de verdoyants îlots Aux molles lueurs des étoiles. « Je veux, soir et matin, m’éveiller, m’endormir Au son de voix italiennes, Et pendant tout le jour entendre au loin frémir Le murmure plaintif des eaux du Bendemir, Ou des harpes éoliennes; « Et je veux, les seins nus, une Almée agitant Son écharpe de cachemire Au-dessus de son front de rubis éclatant, Des spahis, un harem, comme un riche sultan Ou de Bagdad ou de Palmyre. « Je veux un sabre turc, un poignard indien Dont le manche de saphirs brille; Mais surtout je voudrais un coeur fait pour le mien, Qui le sentît, l’aimât, et qui le comprît bien, Un coeur naïf de jeune fille! » Le Luxembourg Enfant, dans les ébats de l’enfance joueuse- J. DELORME. Au Luxembourg souvent, lorsque dans les allées Gazouillaient des moineaux les joyeuses volées, Qu’aux baisers d’un vent doux, sous les abîmes bleus D’un ciel tiède et riant, les orangers frileux Hasardaient leurs rameaux parfumés, et qu’en gerbes Les fleurs pendaient du front des marronniers superbes, Toute petite fille, elle allait du beau temps À son aise jouir et folâtrer longtemps, Longtemps, car elle aimait à l’ombre des feuillages Fouler le sable d’or, chercher des coquillages, Admirer du jet d’eau l’arc au reflet changeant Et le poisson de pourpre, hôte d’une eau d’argent; Ou bien encor partir, folle et légère tête, Et, trompant les regards de sa mère inquiète, Au risque de brunir un teint frais et vermeil, Livrer sa joue en fleur aux baisers du soleil?! Le Sentier En une sente me vins rendre Longue et estroite, où l’herbe tendre Croissait très drue. Le Livre des quatre Dames. Un petit sentier vert, je le pris- ALFRED DE MUSSET. Il est un sentier creux dans la vallée étroite, Qui ne sait trop s’il marche à gauche ou bien à droite. - C’est plaisir d’y passer, lorsque Mai sur ses bords, Comme un jeune prodigue, égrène ses trésors; L’aubépine fleurit; les frêles pâquerettes, Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes. La pâle violette, en son réduit obscur, Timide, essaie au jour son doux regard d’azur, Et le gai bouton d’or, lumineuse parcelle, Pique le gazon vert de sa jaune étincelle. Le muguet, tout joyeux, agite ses grelots, Et les sureaux sont blancs de bouquets frais éclos; Les fossés ont des fleurs à remplir vingt corbeilles, À rendre riche en miel tout un peuple d’abeilles. Sous la haie embaumée un mince filet d’eau Jase et fait frissonner le verdoyant rideau Du cresson. - Ce sentier, tel qu’il est, moi je l’aime Plus que tous les sentiers où se trouvent de même Une source, une haie et des fleurs; car c’est lui, Qui, lorsque au ciel laiteux la lune pâle a lui, À la brèche du mur, rendez-vous solitaire Où l’amour s’embellit des charmes du mystère, Sous les grands châtaigniers aux bercements plaintifs, Sans les tromper jamais, conduit mes pas furtifs. Cauchemar Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff. Jamais je ne dors que je ne meurs de mort amère. Ancien proverbe breton. Les goules de l’abyme, Attendant leur victime, Ont faim. Leur ongle ardent s’allonge, Leur dent en espoir ronge Ton sein. Avec ses nerfs rompus, une main écorchée, Qui marche sans le corps dont elle est arrachée, Crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer Pour me saisir; des feux pareils aux feux d’enfer Se croisent devant moi; dans l’ombre, des yeux fauves Rayonnent; des vautours, à cous rouges et chauves, Battent mon front de l’aile en poussant des cris sourds; En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds, Des flots de plomb fondu subitement les baignent, À des pointes d’acier ils se heurtent et saignent, Meurtris et disloqués; et mon dos cependant, Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent De naseaux enflammés, de gueules haletantes: Les voilà, les voilà! dans mes chairs palpitantes Je sens des becs d’oiseaux avides se plonger, Fouiller profondément, jusqu’aux os me ronger, Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent; Ensuite le sol manque à mes pas chancelants: Un gouffre me reçoit; sur des rochers brûlants, Sur des pics anguleux que la lune reflète, Tremblant, je roule, roule, et j’arrive squelette. Dans un marais de sang; bientôt, spectres hideux, Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux, Et, se penchant vers moi, m’apprennent les mystères Que le trépas révèle aux pâles feudataires De son empire; alors, étrange enchantement, Ce qui fut moi s’envole, et passe lentement À travers un brouillard couvrant les flèches grêles D’une église gothique aux moresques dentelles. Déchirant une proie enlevée au tombeau, En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau Croasse, et, s’envolant aux steppes de l’Ukraine, Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne, Et j’aperçois bientôt, non loin d’un vieux manoir, À l’angle d’un taillis, surgir un gibet noir Soutenant un pendu; d’effroyables sorcières Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières Agité, je ressens un immense désir De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, Son coeur demi-pourri dans sa poitrine ouverte. La Demoiselle (1830) À MON AMI ALPHONSE B*** .........Insectes agiles Cuirassés d’or. AMABLE TASTU. Là, de bleuâtres demoiselles, Fêtant du nénuphar les hôtes bienheureux, Éventails animés, se balancent sur eux Avec leurs frémissantes ailes. SAINTINE. Sur la bruyère arrosée De rosée; Sur le buisson d’églantier; Sur les ombreuses futaies; Sur les haies Croissant au bord du sentier; Sur la modeste et petite Marguerite, Qui penche son front rêvant; Sur le seigle, verte houle Qui déroule Le caprice ailé du vent; Sur les prés, sur la colline Qui s’incline Vers le champ bariolé De pittoresques guirlandes; Sur les landes; Sur le grand orme isolé, La demoiselle se berce; Et s’il perce Dans la brume, au bord du ciel, Un rayon d’or qui scintille, Elle brille Comme un regard d’Ariel. Traversant, près des charmilles, Les familles Des bourdonnants moucherons, Elle se mêle à leur ronde Vagabonde, Et comme eux décrit des ronds. Bientôt elle vole et joue Sur la roue Du jet d’eau qui, s’élançant Dans les airs, retombe, roule Et s’écoule En un ruisseau bruissant. Plus rapide que la brise, Elle frise, Dans son vol capricieux, L’eau transparente où se mire Et s’admire Le saule au front soucieux; Où, s’entr’ouvrant blancs et jaunes, Près des aunes, Les deux nénuphars en fleurs, Au gré du flot qui gazouille Et les mouille, Étalent leurs deux couleurs; Où se baigne le nuage; Où voyage Le ciel d’été souriant; Où le soleil plonge, tremble, Et ressemble Au beau soleil d’Orient. Et quand la grise hirondelle Auprès d’elle Passe, et ride à plis d’azur, Dans sa chasse circulaire, L’onde claire, Elle s’enfuit d’un vol sûr. Bois qui chantent, fraîches plaines D’odeurs pleines, Lacs de moire, coteaux bleus, Ciel où le nuage passe, Large espace, Monts aux rochers anguleux, Voilà l’immense domaine Où promène Ses caprices, fleur des airs, La demoiselle nacrée, Diaprée De reflets roses et verts. Dans son étroite famille, Quelle fille N’a pas vingt fois souhaité, Rêveuse, d’être comme elle Demoiselle, Demoiselle en liberté? Stances: Vous Ne Connaissez Pas. La jeune fille rieuse. - VICTOR HUGO Vous ne connaissez pas les molles rêveries Où l’âme se complaît et s’arrête longtemps, De même que l’abeille, en un soir de printemps, Sur quelque bouton d’or, étoile des prairies; Vous ne connaissez pas cet inquiet désir Qui fait rougir souvent une joue ingénue, Ce besoin d’habiter une sphère inconnue, D’embrasser un fantôme impossible à saisir, Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes Sans cause, qu’on voudrait, mais en vain, réprimer, Cette vague langueur et ce doux mal d’aimer, Pour un objet chéri ces mortelles alarmes; Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté; Sur votre lèvre rose un frais sourire vole; Votre entretien naïf, sérieux ou frivole, Est égal et serein comme un beau jour d’été. Sur votre main jamais votre front ne se pose, Brûlant, chargé d’ennuis, ne pouvant soutenir Le poids d’un douloureux et cruel souvenir; Votre coeur virginal eN lui-même repose. Avenir et présent, tout rit dans vos destins; Vous n’avez pas encore aimé sans être aimée, Ni, retenant à peine une larme enflammée, Épié d’un regard les aveux incertains. Jeune fille, vos yeux ignorent l’insomnie; Une pensée ardente et qui revient toujours Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours; Votre vie en sa fleur n’a pas été ternie. Ainsi qu’un ruisseau clair où se mirent les cieux, Dont le cours lentement par les prés se déroule, Votre existence pure et limpide s’écoule, Heureuse d’un bonheur calme et silencieux. Promenade nocturne Allons, la belle nuit d’été. ALFRED DE MUSSET. C’était par un beau soir, par un des soirs que rêve Au murmure lointain d’un invisible accord Le poète qui veille ou l’amante qui dort. VICTOR PAVIE. La rosée arrondie en perles Scintille aux pointes du gazon; Les chardonnerets et les merles Chantent à l’envi leur chanson; Les fleurs de leurs paillettes blanches Brodent le bord vert du chemin; Un vent léger courbe les branches Du chèvrefeuille et du jasmin; Et la lune, vaisseau d’agate, Sur les vagues des rochers bleus S’avance comme la frégate Au dos de l’Océan houleux. Jamais la nuit de plus d’étoiles N’a semé son manteau d’azur, Ni, du doigt entr’ouvrant ses voiles, Mieux fait voir Dieu dans le ciel pur. Prends mon bras, ô ma bien-aimée, Et nous irons, à deux, jouir De la solitude embaumée, Et, couchés sur la mousse, ouïr Ce que tout bas, dans la ravine Où brillent ses moites réseaux, En babillant, l’eau qui chemine Conte à l’oreille des roseaux. La Basilique «The pillared arches were over their head, And beneath their feet were the bones of the dead.?» -The Lay of the Last Minstrel. «?On voit des figures de chevaliers à genoux sur un tombeau, les mains jointes... les arcades obscures de l’église couvrent de leurs ombres ceux qui reposent.?» -GOERRES. Il est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l’âme mélancolique Flotte en pensers indécis. Des losanges de plomb ceignent Les vitraux coloriés, Où les feux du soleil teignent Les reflets errants qui baignent Les plafonds armoriés. Cent colonnes découpées Par de bizarres ciseaux, Comme des faisceaux d’épées Au long de la nef groupées, Portent les sveltes arceaux. La fantastique arabesque Courbe ses légers dessins Autour du trèfle moresque, De l’arcade gigantesque Et de la niche des saints. Dans leurs armes féodales, Vidames et chevaliers Sont là, couchés sur les dalles Des chapelles sépulcrales, Ou debout près des piliers. Des escaliers en dentelles Montent avec cent détours Aux voûtes hautes et frêles, Mais fortes comme les ailes Des aigles ou des vautours. Sur l’autel, riche merveille, Ainsi qu’une étoile d’or, Reluit la lampe qui veille, La lampe qui ne s’éveille Qu’au moment où tout s’endort. Que la prière est fervente Sous ces voûtes, lorsqu’en feu Le ciel éclate, qu’il vente, Et qu’en proie à l’épouvante, Dans chaque éclair on voit Dieu; Ou qu’à l’autel de Marie, À genoux sur le pavé, Pour une vierge chérie Qu’un mal cruel a flétrie, En pleurant l’on dit: Ave?! Mais chaque jour qui s’écoule Ébranle ce vieux vaisseau; Déjà plus d’un mur s’écroule, Et plus d’une pierre roule, Large fragment d’un arceau. Dans la grande tour, la cloche Craint de sonner l’Angelus. Partout le lierre s’accroche, Hélas! et le jour approche Où je ne vous dirai plus?: II est une basilique Aux murs moussus et noircis, Du vieux temps noble relique, Où l’âme mélancolique Flotte en pensers indécis. Pensées d’automne La rica autouna s’es passada L’hiver suz un cari tourat S’en ven la capa ementoulada D’un veû neblouz enjalibrat. Son autounous. J’entends siffler la bise aux branchages rouillés Des saules qui là-bas se balancent mouillés. AUGUSTE M. L’automne va finir: au milieu du ciel terne, Dans un cercle blafard et livide que cerne Un nuage plombé, le soleil dort; du fond Des étangs remplis d’eau monte un brouillard qui fond Collines, champs, hameaux dans une même teinte; Sur les carreaux la pluie en larges gouttes tinte; La froide bise siffle; un sourd frémissement Sort du sein des forêts; les oiseaux tristement, Mêlant leurs cris plaintifs aux cris des bêtes fauves, Sautent de branche en branche à travers les bois chauves, Et semblent aux beaux jours envolés dire adieu. Le pauvre paysan se recommande à Dieu, Craignant un hiver rude; et moi, dans les vallées Quand je vois le gazon sous les blanches gelées Disparaître et mourir, je reviens à pas lents M’asseoir, le coeur navré, près des tisons brûlants, Et là je me souviens du soleil de septembre Qui donnait à la grappe un jaune reflet d’ambre, Des pommiers du chemin pliant sous leur fardeau, Et du trèfle fleuri, pittoresque rideau S’étendant à longs plis sur la plaine rayée, Et de la route étroite en son milieu frayée, Et surtout des bleuets et des coquelicots, Point de pourpre et d’azur dans l’or des blés égaux. Voyage Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde. JEAN DE LA FONTAINE. Jam mens praetrepidans avet vagari, Jam laeti studio pedes vigescunt. CATULLE. Au travers de la vitre blanche Le soleil rit, et sur les murs Traçant de grands angles, épanche Ses rayons splendides et purs. Par un si beau temps, à la ville Rester parmi la foule vile?! Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, sellez vos chevaux. Au sein d’un nuage de poudre, Par un galop précipité, Aussi promptement que la foudre Comme il est doux d’être emporté?! Le sable bruit sous la roue, Le vent autour de vous se joue; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. Les arbres qui bordent la route Paraissent fuir rapidement, Leur forme obscure dont l’oeil doute Ne se dessine qu’un moment; Le ciel, tel qu’une banderole, Par-dessus les bois roule et vole; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. Chaumières, fermes isolées, Vieux châteaux que flanque une tour, Monts arides, fraîches vallées, Forêts, se suivent tour à tour; Parfois au milieu d’une brume, Un ruisseau dont la chute écume; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. Puis une hirondelle qui passe, Rasant la grève au sable d’or, Puis semés dans un large espace. Les moutons d’un berger qui dort, De grandes perspectives bleues, Larges et longues de vingt lieues; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. Une montagne: l’on enraye Au bord du rapide penchant D’un mont dont la hauteur effraye; Les chevaux glissent en marchant, L’essieu grince, le pavé fume, Et la roue un instant s’allume; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. La côte raide est descendue. Recouverte de sable fin, La route, à chaque instant perdue, S’étend comme un ruban sans fin. Que cette plaine est monotone?! On dirait un matin d’automne; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux. Une viïle d’un aspect sombre, Avec ses tours et ses clochers Qui montent dans les airs, sans nombre, Comme des mâts ou des rochers, Où mille lumières flamboient Au sein des ombres qui la noient; Je veux voir des sites nouveaux: Postillons, pressez vos chevaux?! Mais ils sont las, et leurs narines, Rouges de sang, soufflent du feu; L’écume inonde leurs poitrines, Il faut nous arrêter un peu. Halte?! demain, plus vite encore, Aussitôt que poindra l’aurore, Postillons, pressez vos chevaux, Je veux voir des sites nouveaux. Le Coin du feu Blow, blow, winter’s wind. SHAKESPEARE. Vente, gelle, gresle, j’ay mon pain cuict. VILLON. Around in sympathetic mirth, Its tricks the kitten tries; The cricket chirrups in the hearth, The crackling faggot flies. GOLDSMITH. Quam juvat immites ventos audire cubantem. TIBULLE. Que la pluie à déluge au long des toits ruisselle?! Que l’orme du chemin penche, craque et chancelle Au gré du tourbillon dont il reçoit le choc?! Que du haut des glaciers l’avalanche s’écroule?! Que le torrent aboie au fond du gouffre, et roule Avec ses flots fangeux de lourds quartiers de roc?! Qu’il gèle?! et qu’à grand bruit, sans relâche, la grêle De grains rebondissants fouette la vitre frêle?! Que la bise d’hiver se fatigue à gémir?! Qu’importé?? n’ai-je pas un feu clair dans mon âtre, Sur mes genoux un chat qui se joue et folâtre, Un livre pour veiller, un fauteuil pour dormir?? La Tête de mort Ton test n’aura plus de peau, Et ton visage si beau N’aura veines ni artères, Tu n’auras plus que des dents Telles qu’on les voit dedans Les testes des cimetières. PIERRE RONSARD. La mort nous fait dormir une éternelle nuit. JOACHIM DU BELLAY. Personne ne voulait aller dans cette chambre, Surtout pendant les nuits si tristes de décembre, Quand la bise gémit et pousse des sanglots, Et que du ciel obscur tombe la pluie à flots. Car c’était une chambre antique, inhabitée, À minuit, disait-on, de revenants hantée, Une chambre où les ais du parquet désuni S’agitent sous vos pieds, où le plafond jauni Se partage et s’écroule, où la tapisserie À personnages tremble et sur la boiserie Ondule à plis poudreux au moindre ébranlement. On en avait ôté les meubles; seulement, Entre de vieux portraits, un crucifix d’ivoire, Avec du buis bénit, sur une étoffe noire, Pendait du mur: au bas, eu guise de support, On avait mis jadis une tète de mort; Et me ressouvenant des fables qu’on débite, Enfant, je croyais voir au fond de cet orbite, Que l’oeil n’anime plus, de blafardes lueurs; Et, quand il me fallait passer là, des sueurs M’inondaient, tour à tour brûlantes et glacées: J’aurais fait le serment que les dents déchaussées De cet épouvantail en ricanant grinçaient, Et que confusément des mots s’en élançaient. À présent jeune encor, mais certain que notre âme, Inexplicable essence, insaisissable flamme, Une fois exhalée, en nous tout est néant, Et que rien ne ressort de l’abîme béant Où vont, tristes jouets du temps, nos destinées, Comme au cours des ruisseaux les feuilles entraînées, Sans peur je la regarde, et je dis: « Quelques ans, Que sais-je! quelques mois, un espace de temps Beaucoup plus court, demain, après-demain peut-être, Les yeux de mes amis ne pourront me connaître, Tête de mort livide à mon tour. - Celle-ci Est celle d’une femme autrefois morte ici, Dont voilà le portrait qui, dans son cadre, semble Vous regarder, sourire et remuer; l’ensemble De ses traits ingénus, de fraîcheur éclatants, Montre qu’elle touchait à peine à son printemps. Pourtant elle mourut; bien des larmes coulèrent Sans doute à son convoi, bien des fleurs s’effeuillèrent Sur sa tombe, tributs de pieuses douleurs Sans doute. - Mais le temps sait arrêter les pleurs, Et, des premiers chagrins l’amertume passée, Bientôt l’on oublia la belle trépassée. - Belle, qui le dirait? où sont ces cheveux blonds Qui roulent vers son col si soyeux et si longs; Cette joue aux contours ondoyants, aussi fraîche Qu’au beau soleil d’été le duvet d’une pêche, Ces lèvres de corail au sourire enfantin, Ce front charmant à voir, cette peau de satin, Où comme un fil d’azur transparaît chaque veine, Ces yeux bleus que l’amour, passion creuse et vaine, N’a jamais fait pleurer? - Un crâne blanc et nu, Deux trous noirs et profonds où l’oeil fut contenu, Une face sans nez, informe et grimaçante; Du sort qui nous attend image menaçante: Voilà ce qu’il en reste, avec un souvenir Qui s’éteindra bientôt dans le vaste avenir. » Une Âme Son âme avait brisé son corps. VICTOR HUGO. Diex por amer l’avoit faicte. LE CHASTELAIN DE COUCY. C’était une âme neuve, une âme de créole, Toute de feu, cachant à ce monde frivole Ce qui fait le poète, un inquiet désir De gloire aventureuse et de profond loisir, Et capable d’aimer comme aimerait un ange; Ne trouvant en chemin que des âmes de fange; Peu comprise, blessée au vif à tout moment, Mais n’osant pas s’en plaindre, et, sans épanchement, Sans consolation, traversant cette vie; Aux entraves du corps à regret asservie; Esquif infortuné que d’un baiser vermeil Dans sa course jamais n’a doré le soleil, Triste jouet du vent et des ondes; au reste, Résignée à l’oubli, nécessité funeste D’une existence vague et manquée; ici-bas Ne connaissant qu’amers et douloureux combats Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle; Encore si la foi..., l’espérance..., mais non, Elle ne croyait pas, et Dieu n’était qu’un nom Pour cette âme ulcérée... Enfin au cimetière, Un soir d’automne sombre et grisâtre, une bière Fut apportée: un être à la terre manqua; Et cette absence, à peine un coeur la remarqua. Souvenir Deux estions et n’avions qu’ung coeur. Le Lay de maistre Ytier Marchant. Hélas?! Il n’estoit pas saison Si tôt de son département. La Complainte de Valentin Granson. D’elle que reste-t-il aujourd’hui?? Ce qui reste, Au réveil d’un beau rêve, illusion céleste; Ce qui reste l’hiver des parfums du printemps, De l’émail velouté du gazon; au beau temps, Des frimas de l’hiver et des neiges fondues; Ce qui reste le soir des larmes répandues Le matin par l’enfant, des chansons de l’oiseau, Du murmure léger des ondes du ruisseau, Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres Quand l’aube de la nuit perce les voiles sombres. Maria -meae puellae Flendo turgiduli rubent ocelli. V. CATULLUS. Ne pleure pas- DOVALLE. De tes longs cils de jais que ta main blanche essuie, Comme des gouttes d’eau d’un arbre après la pluie, Ou comme la rosée, au point du jour, des fleurs Qu’un pied inattentif froisse, j’ai vu des pleurs Tomber et ruisseler en perles sur ta joue: En vain de la gaîté l’éclair à présent joue Dans tes yeux bruns, en vain ta bouche me sourit, D’inquiètes terreurs agitent mon esprit. Qu’avais-tu, Maria, toi, rieuse et folâtre, Toi, de plaisirs bruyants et de danse idolâtre, Le soir, quand le soleil incline à l’horizon, La première à fouler l’émail vert du gazon, La première à poursuivre en sa rapide course La demoiselle bleue aux bords frais de la source, À chanter des chansons, à reprendre un refrain?? Toi qui n’as jamais su ce qu’était un chagrin, À l’écart tu pleurais. Réponds-moi?! quel orage Avait terni l’éclat de ton ciel sans nuage?? Ton passereau chéri bat de l’aile, joyeux, Les barreaux de sa cage, et sur son lit soyeux Ton jeune épagneul dort, tout va bien, et tes rosés Répandent leurs parfums, heureusement écloses. Qu’avais-tu donc, enfant?? quel malheur imprévu Te faisait triste?? - Hier je ne t’avais pas vu. À mon ami Eugène de N*** Les parfums les plus doux et les plus belles fleurs Perdoient en un instant leurs charmantes odeurs; Tous ces mets savoureux dont je chargeois ma table Ne m’ont jamais offerts qu’un plaisir peu durable, Oublié le jour même et suivi de regrets. Mais de ces jours heureux, Xanthus, et de ces veilles Où de savans discours ont charmé mes oreilles, Il m’en reste des fruits qui ne mourront jamais. CALLIMAQUE, traduction de La Porte Duteil. Vous voyez bien que j’ai mille choses à dire. Hernani. Ne t’en va pas, Eugène, il n’est pas tard, la lune À l’angle du carreau, sur l’atmosphère brune N’a pas encor paru: nous causerons un peu, Car causer est bien doux le soir, auprès du feu, Lorsque tout est tranquille et qu’on entend à peine Entre les arbres nus glisser la froide haleine De la brise nocturne, et la chauve-souris En tournoyant dans l’air pousser de faibles cris. Reste; nous causerons de quelque jeune fille, Dont la lèvre sourit, dont la prunelle brille, Et que nous avons vue, en promenant un jour, Passer devant nos yeux comme un ange d’amour; De nos auteurs chéris, Victor et Sainte-Beuve, Aigles audacieux, qui d’une route neuve Et d’obstacles semée ont tenté les hasards, Malgré les coups de bec de mille geais criards; Et d’Alfred de Vigny, qui d’une main savante Dessina de Cinq-Mars la figure vivante; Et d’Alfred de Musset et d’Antoni Deschamps, Et d’eux tous dont la voix chante de nouveaux chants; Des vieux qu’un siècle ingrat en s’avançant oublie, Guillaume de Lorris, dont l’oeuvre inaccomplie, Poétique héritage, aux mains de Clopinel Après sa mort passa, monument éternel De la langue au berceau; Pierre Vidal, trouvère Dont le luth tour à tour gracieux et sévère, Sous les plafonds ornés de nobles panonceaux, Dans leurs fêtes charmait les comtes provençaux; Peyrols l’aventurier, qui rime en Palestine Quelque amoureux tenson qu’à sa belle il destine; Le bon Alain Chartier, Rutebeuf le conteur, Sire Gasse-Brulez, Habert le traducteur, Maître Clément Marot, madame Marguerite, De ses jolis dizains la muse favorite; Villon; et Rabelais, cet Homère moqueur, Dont le sarcasme, aigu comme un poignard, au coeur De chaque vice plonge, et des foudres du pape N’ayant cure, l’atteint sous la pourpre ou la chape: Car nous aimons tous deux les tours hardis et forts, Mais naïfs cependant et placés sans efforts, L’originalité, la puissance comique Qu’on trouve en ces bouquins à couverture antique, Dont la marge a jauni sous les doigts studieux De vingt commentateurs, nos patients aïeux. Quand nous aurons assez causé littérature, Nous changerons de texte et parlerons peinture; Je te dirai comment Rioult, mon maître, fait Un tableau qui, je crois, sera d’un grand effet: C’est un ogre lascif qui dans ses bras infâmes À son repaire affreux porte sept jeunes femmes; Renaud de Montauban, illustre paladin, Le suit l’épëe au poing; lui, d’un air de dédain, Le regarde d’en haut; son oeil sanglant et louche, Son crâne chauve et plat, son nez rouge, sa bouche Qui ricane et s’entr’ouvre ainsi qu’un gouffre noir, Le rendent de tout point très singulier à voir; Surprises dans le bain, les sept femmes sont nues, Leurs contours veloutés, leurs formes ingénues Et leur coloris frais comme un rêve au printemps, Leurs cheveux en désordre et sur leurs cous flottants, La terreur qui se peint dans leurs yeux pleins de larmes, Me paraissent vraiment admirables; les armes Du paladin Renaud, faites d’acier bruni, Étoilé de clous d’or, sont du plus beau fini: Un panache s’agite au cimier de son casque, D’un dessin à la fois élégant et fantasque, Sa visière est levée, et sur son corselet Un rayon de soleil jette un brillant reflet. Mais à ce tableau plein d’inventions heureuses Je préfère pourtant ses petites baigneuses, Vrai chef-d’oeuvre de grâce et de naïveté, Où la jeunesse brille avec son velouté. Après viendront en foule anciens peintres de Rome: Pérugin, Raphaël, homme au-dessus de l’homme; De Florence, de Parme et de Venise aussi, Véronèse, Titien, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Annibal Carrache, le Corrége, Et d’autres plus nombreux que les flocons de neige Qui s’entassent l’hiver au front des Apennins; D’autres auprès de qui nous sommes tous des nains Et dont la gloire immense, en vieillissant doublée, Fait tomber les crayons de notre main troublée. Puis je te décrirai ce tableau de Rembrandt Qui me fait tant plaisir; et mon chat Childebrand Sur mes genoux posé selon son habitude, Levant vers moi la tête avec inquiétude, Suivra les mouvements de mon doigt, qui dans l’air Esquisse mon récit pour le rendre plus clair. Et nous aurons encor mille choses à dire Lorsque tout sera dit: projets riants, délire De jeunesse, que sais-je? un souvenir d’hier, Le présent, l’avenir, mes chants, dont je suis fier Comme des plus beaux chants, et ces vagues ébauches De poèmes à faire, incomplètes et gauches, Où les regards amis un instant arrêtés Cherchent à pressentir de futures beautés, Et ces légers dessins où je tâche de rendre Ce que je ne saurais faire assez bien comprendre Par mes vers; mais alors, Eugène, il sera tard, Et je ne pourrai plus reculer ton départ. Le Jardin des Plantes L’homme propose et Dieu dispose. J’étais parti, voyant le ciel limpide et clair Et les chemins séchés, afin de prendre l’air, D’ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, Et de mieux travailler?: car on est plus à l’aise, Pour méditer le plan d’un drame projeté, Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, Ou d’une rime faible, à sa soeur mal unie, Par un son plus exact réparer l’harmonie, Sous les arbres touffus inclinés en arceaux Du labyrinthe vert, quand des milliers d’oiseaux Chantent auprès de vous, et que la brise joue Dans vos cheveux épars et baise votre joue, Qu’on ne l’est dans sa chambre, un bureau devant soi, S’étant fait d’y rester une pénible loi, Et, comme un ouvrier que son devoir attache, De ne pas s’arrêter qu’on n’ait fini sa tâche, Remis le tout au net, et bien dûment serré L’oeuvre dans un tiroir aux profanes sacré; Et je m’étais promis de rapporter la feuille Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords De vers harmonieux, poétiques trésors, Destinés à grossir un trop mince volume. Vains projets?! notre esprit est pareil à la plume, Un souffle d’air l’emporte hors de son droit chemin, Et nul ne peut prévoir ce qu’il fera demain. Aussi moi, pauvre fou, séduit par l’étincelle Qui, furtive, jaillit d’une noire prunelle, Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents, Oubliant prose et vers, de mes regards ardents Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide, J’égale à son pas leste et prompt mon pas rapide, Je risque quelques mots et place sous mon bras, Quoiqu’on dise?: «?Méchant?!?» et qu’on ne veuille pas, Une main potelée; et nous allons à l’ombre, Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, Faire mieux connaissance, et jouer et causer Et sur le banc de pierre après nous reposer, Et nous nous promettons de nous revoir dimanche; Et je reviens avec ma feuille toute blanche. Le Champ de bataille En icelle valée oyoit on grant sons de tabours, trompes et naquerres. MANDEVILLE. Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames. Quant est des cors, ils sont pourryz. Le Grand Testament de Villon. De dars i ot grant lanceis Et de pierres grand jeteis Et de lances grand bouteis Et d’espées grand capleis. Li Romans du Brut. Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. Le fracas des canons qui vomissent l’éclair, Le rappel des tambours, le sifflement des balles, Le son aigu du fifre et des rauques cymbales, Enfin ne troublent plus ni les échos ni l’air; La brise, secouant son aile parfumée, A dissipé les flots de l’épaisse fumée, Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux; Comme aux jours de la paix, tout est silencieux. Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. La lourde artillerie et les fourgons pesants Ne creusent plus la route en profondes ornières; On ne voit plus flotter les poudreuses bannières Par-dessus les fusils au soleil reluisants; Sous les pieds des soldats courant à la maraude, Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d’émeraude, Blés jaunes à flots d’or au gré des vents roulés, Comme sous un fléau ne meurent plus foulés. Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. Cavaliers, fantassins, l’un sur l’autre entassés, De leurs membres pétris dans le sang et la boue Par le fer d’un cheval ou l’orbe d’une roue, Jonchent le sol parmi les affûts fracassés, Et vers le champ de mort en immenses volées, Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées, De l’est et de l’ouest, du nord et du midi, L’essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi. Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé, Levant leur tête grise à l’odeur de la proie; L’oeil fauve des vautours a flamboyé de joie À l’ombre étincelant comme un phare étoilé, Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires, À leurs petits béants sur le bord de leurs aires Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau De ces corps lacérés et restés sans tombeau. Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert, Et, spectacle hideux, souvent près d’un squelette S’égrène le muguet, fleurit la violette, La mousse parasite entoure un crâne ouvert. Eh bien?! qu’il vienne ici, celui pour qui le glaive Est un hochet brillant et qui par lui s’élève; Si d’horreur et d’effroi tout son coeur ne bondit, Malheur à lui?! malheur?! car il n’est qu’un maudit?! Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles. Imitation de Byron Il est doux de raser en gondole la vague Des lagunes, le soir, au bord de l’horizon Quand la lune élargit son disque pâle et vague, Et que du marinier l’écho dit la chanson; II est doux d’observer l’étoile qui rayonne, Paillette d’or cousue au dais du firmament, L’étoile qu’une blanche auréole environne, Et qui dans le ciel clair s’avance lentement; II est doux sur la brume un instant colorée De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, L’iris arrondissant son arche diaprée, Présage heureux d’un jour plus pur et plus vermeil; II est doux, par les prés où l’abeille butine, D’errer seul et pensif, et, sous les saules verts Nonchalamment couché près d’une onde argentine, De lire tour à tour des romans et des vers; II est doux, quand on suit une route inégale Dans l’été, vers midi, chargé d’un lourd fardeau, Et qu’on entend chanter près de soi la cigale, De trouver un peu d’ombre avec un filet d’eau; Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie Bat la vitre, d’avoir, auprès d’un feu flambant, Un immense fauteuil gothique, où l’on appuie Sa tête paresseuse en arrière tombant; II est doux de revoir avec ses tours minées Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, La ville où l’on passa ses premières saisons; II est doux pour le coeur de l’exilé malade, Par le regret cuisant et la douleur usé, D’entendre le refrain de la vieille ballade Dont sa mère au berceau l’a jadis amusé?: Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d’ivresse, Sous un berceau de fleurs, d’entourer de ses bras Pour la première fois sa première maîtresse, Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas. Soleil couchant Notre-Dame, Que c'est beau?! VICTOR HUGO. En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, Je me suis arrêté quelques instants pour voir Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. Un nuage splendide à l’horizon de flamme, Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor, D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or; - Et c’étaient des clartés à baisser la paupière. Les tours au front orné de dentelles de pierre, Le drapeau que le vent fouette, les minarets Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts, Les pignons tailladés que surmontent des anges Aux corps raides et longs, aux figures étranges, D’un fond clair ressortaient en noir?: l’Archevêché, Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre. - Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux D’une maison du quai. - L’air était doux, les eaux Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague De la vieille cité berçait l’image vague; Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas Que la nuit étoilée arrivait à grands pas. Pluie Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie; en anglais, spalsh. Dictionnaire arabe. Ce nuage est bien noir: - sur le ciel il se roule, Comme sur les galets de la côte une houle. L’ouragan l’éperonne, il s’avance à grands pas. - À le voir ainsi fait, on dirait, n’est-ce pas? Un beau cheval arabe, à la crinière brune, Qui court et fait voler les sables de la dune. Je crois qu’il va pleuvoir: - la bise ouvre ses flancs, Et par la déchirure il sort des éclairs blancs. Rentrons. - Au bord des toits la frêle girouette D’une minute à l’autre en grinçant pirouette; Le martinet, sentant l’orage, près du sol, Afin de l’éviter, rabat son léger vol; - Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. La pluie! - Oh! voyez donc comme les larges gouttes Glissent de feuille en feuille et passent à travers La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! Des marches du perron en longues cascatelles, Voyez comme l’eau tombe, et de blanches dentelles Borde les frontons gris! - Dans les chemins sablés, Les ruisseaux en torrents subitement gonflés Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages. Tout est perdu: - jasmins aux pétales nacrés, Belles-de-nuit fuyant l’astre aux rayons dorés, Volubilis chargés de cloches et de vrilles, Roses de tous pays et de toutes familles, Douces filles de Juin, frais et riant trésor! La mouche que l’orage arrête en son essor, Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. - Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut Comme pour un nouveau déluge, et qu’on ne peut Aller voir ses amis, et qu’il faut qu’on demeure? Les uns prennent un livre en main afin que l’heure Hâte son pas boiteux et dans l’éternité Plonge sans peser trop sur leur oisiveté; Les autres gravement font de la politique, Sur l’ouvrage du jour exercent leur critique; Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, De femmes à la mode et d’opéras nouveaux; Ceux-là du coin de l’oeil se mirent dans la glace, Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, Ou, du binocle armés, regardent un tableau: - Moi, j’écoute le son de l’eau tombant dans l’eau. Pan de mur La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, Et d’hiver en hiver incrustée à ses flancs, Donne en lettre vivante une date à ses ans. Harmonies. ...Qu’il vienne à ma croisée. PETRUS BOREL. De la maison momie enterrée au Marais Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, L’on a pour perspective une muraille sombre Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l’ombre. - À ses flancs dégradés par la pluie et les ans, Pousse dans les gravois l’ortie aux feux cuisants, Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. - Une treille stérile avec ses bras grimpants Jusqu’au premier étage en festonne les pans; Le bleu volubilis dans les fentes s’accroche, La capucine rouge épanouit sa cloche, Et, mariant en l’air leurs tranchantes couleurs, À sa fenêtre font comme un cadre de fleurs?: Car elle n’en a qu’une, et sans cesse vous lorgne De son regard unique ainsi que fait un borgne, Allumant aux brasiers du soir, comme autant d’yeux, Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. - Une caisse d’oeillets, un pot de giroflée Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée Et du soleil oblique implore le regard, Une cage d’osier où saute un geai criard, C’est un tableau tout fait qui vaut qu’on l’étudie; Mais il faut pour le rendre une touche hardie, Une palette riche où luise plus d’un ton, Celle de Boulanger ou bien de Bonnington. Paris Das drängt und stösst, das ruscht und klappert Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! Das leuchtet, sprüht und stinkt und brennt! GOETHE, Faust. Dans la simplicité de mon coeur enfantin, L’oeil fixé sur les cieux, j’enviais le destin De l’oiseau voyageur, du nuage qui passe Et fait tant de chemin, et dans ce large espace Voit les mondes sous lui glisser rapidement, Ainsi qu’un météore aux champs du firmament. EUGÈNE DE ***. Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. Salle de réception du diable. Don Juan, ch. x, st. 81. Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, De splendides rayons illuminer sa cage, Et, comme un lion d’or, secouer, dans le bleu Qui se fait à l’entour, sa crinière de feu, L’aigle prisonnier bat avec son aile forte Les lourds barreaux de fer tant qu’il se tue ou sorte. - Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, Elle cherche à son vol un plus large horizon; Quand sur elle d’en haut la sainte Poésie Abaisse son regard, de grands désirs saisie, Elle voudrait surgir jusqu’au clair firmament Afin d’y respirer largement, librement, Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues Et les plaines d’azur, régions inconnues, L’air limpide, l’air vierge, où jamais souffle humain Ne passe, où l’ange seul retrouve son chemin; Car elle manque d’air, mon âme, dans ce monde Où la presse en tous sens de son étreinte immonde Une société qui retombe en chaos, Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, De grands rochers à pic, trônes géants où siège, Ayant pour marchepied le vertige et l’effroi, La majesté muette et sombre du grand Roi. Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; Le torrent qui bondit entre les rocs qu’il fond, Se tord comme un damné dans l’abîme sans fond, Jette ses forts abois qu’on entend d’une lieue, Et, tout échevelé, semble la pâle queue Du cheval de la mort au livre de saint Jean. Il lui faudrait au soir la lune voyageant, Non sur l’angle des toits, mais sur les cimes grêles Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, Les arêtes des pics, et les tours du manoir De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. - Elle n’a pas cela, mon âme, non pas même L’humble petit coteau, la campagne qu’elle aime, Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, La chaumière des bois, poussant en bleus nuages Son filet de fumée à travers les feuillages, El dont le toit moussu porte sur son velours Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; Le jardin et son puits que festonne une vigne, Où, des choux à propos interrompant la ligne, Se pavane un rosier que votre main sema; Asile calme et vert comme en peint Hobbéma. Où les chuchotements dont est fait le silence Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits Où, de brouillards noyés, les jours semblent des nuits, Où parmi les toits bleus s’enchevêtre et se cogne Un soleil terne et mort comme l’oeil d’un ivrogne, Des tuyaux hérissant le faîte des maisons Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, Une fumée ardente et de couleur de rouille Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu’elle souille, Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans Des montagnards d’Ecosse, et les vieilles églises Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon Qu’on croirait, à les voir, des côtes de poisson; Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, Beaux tilburys dorés comme l’éclair passant, Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, Comme des nefs dans l’onde, un sillon dans les boues; - De l’or et de la fange. - Incroyable chaos, Babel des nations, mer qui bout sans repos, Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, Vendange de la mort, une foule écumante, Haillons troués à jour comme un crible, où le vent Glisse, apportant la fièvre et le trépas souvent, Brocards d’or et d’argent raides de pierreries, Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, Du pain dur que l’on mange à la sueur du front, Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; Perpétuel contraste, éternelle antithèse, Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! - Cependant moi, poète et peintre, je vis là. Un Vers de Wordsworth Spires whose silent finger points to heaven. Je n’ai jamais rien lu de Wordsworth, le poète Dont parle lord Byron d’un ton si plein de fiel, Qu’un seul vers; le voici, car je l’ai dans la tête?: - Clochers silencieux montrant du doigt le ciel. - Il servait d’épigraphe, et c’était bien étrange, Au chapitre premier d’un roman?: - Louisa, - Les douleurs d’une fille, oeuvre toute de fange Qu’un pseudonyme auteur dans L’Ane mort puisa. Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume De lubriques amours, me fit du bien à voir?: C’était comme une fleur des champs, comme une plume De colombe, tombée au coeur d’un bourbier noir. Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, Que Prospéro n’est pas obéi d’Ariel, Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel. Le Bengali À une jeune fille créole Les bengalis dont le ramage est si doux. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. La France et ses printemps, ses hivers inconnus Où la bise gémit, où les arbres sont nus, Où l’on voit voltiger ces blancs flocons de neige Que je désirais voir, et la glace, - que sais-je? Mlle. L. A. Oiseau dépaysé, qui t’amène vers nous? Notre soleil est froid, notre ciel en courroux; Nos bois sont chauves; à nos haies, À nos buissons armés de dards aigus, au lieu Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu, Pendent à peine quelques baies. Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, Bengali du désert, sauras-tu voltiger Dans nos forêts de cheminées? Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu, Entre deux pierres ruinées? Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement De la bise du nord qui râle incessamment Et fait chanter la girouette, Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son Des tuiles que la grêle fouette? Ouvre ton aile et pars, retourne-t’en là-bas, Au bois des goyaviers, reprendre tes ébats; Dans la savane aux grandes herbes, Avec les colibris va becqueter les fleurs, Boire à leurs coupes d’or, te baigner dans leurs pleurs, Bâtir ton hamac sous leurs gerbes! Aux mânes de l’Empereur XV DÉCEMBRE MDCCCXL Quand sous l’arc triomphal où s’inscrivent nos gloires Passait le sombre char couronné de victoires Aux longues ailes d’or, Et qu’enfin Sainte-Hélène, après tant de souffrance, Délivrait la grande ombre et rendait à la France Son funèbre trésor, Un rêveur, un captif, derrière ses murailles, Triste de ne pouvoir, aux saintes funérailles, Assister, l’oeil en pleurs, Dans l’étroite prison, sans échos et muette, Mêlant sa note émue à l’ode du poète, Epanchait ses douleurs: « Sire, vous revenez dans votre capitale, Et moi, qu’en un cachot tient une loi fatale, Exilé de Paris, J’apercevrai de loin, comme sur une cime, Le soleil descendant sur le cercueil sublime Dans la foule aux longs cris. Oh! non! n’en veuillez pas, sire, à votre famille De n’avoir pas formé, sous le rayon qui brille, Un groupe filial, Pour recevoir, au seuil de son apothéose, Comme Hercule ayant fait sa tâche grandiose, L’ancêtre impérial! Vos malheurs sont finis; toujours durent les nôtres. Vous êtes mort là-bas, enchaîné, loin des vôtres, Titan sur un écueil; Pas de fils pour fermer vos yeux que l’ombre inonde; Même ici, nul parent, - oh! misère profonde! - Conduisant votre deuil! Montholon, le plus cher comme le plus fidèle, Jusqu’au bout, du vautour affrontant les coups d’aile, Vous a gardé sa foi; Près du dieu foudroyé, qu’un vaste ennui dévore, Il se tenait debout, et même il est encore En prison avec moi. Un navire, conduit par un noble jeune homme, Sous l’arbre où vous dormiez, Sire, votre long somme, Captif dans le trépas, Est allé vous chercher avec une escadrille; Mais votre oeil sur le pont cherchait votre famille Qui ne s’y trouvait pas. Quand la nef aborda, France, ton sol antique, Votre âme réveillée à ce choc électrique, Au bruit des voix, des pas, De sa prunelle d’ombre entrevit dans l’aurore, Palpiter vaguement un drapeau tricolore Où l’aigle n’était pas. Comme autrefois le peuple autour de vous s’empresse; Cris d’amour furieux, délirante tendresse, A genoux, chapeau bas! Dans l’acclamation, les prudents et les sages Murmurent, au César faisant sa part d’hommages: « Dieu! ne l’éveillez pas! » Vous les avez revus - peuple élu de votre âme-- Ces Français tant aimés que votre nom enflamme, Héros des grands combats; Mais sur ton sol sacré, patrie autrefois crainte, Du pas de l’étranger on distingue une empreinte Qui ne s’efface pas. Voyez la jeune armée, où les fils de nos braves, Avides d’action, impatients d’entraves, Voudraient presser le pas; Votre nom les émeut, car vous êtes la gloire; Mais on leur dit: « Laissez reposer la Victoire; Assez. Croisez les bras. » Sur le pays, le peuple, étoffe rude et forte, S’étend comme un manteau qui vaillamment supporte L’orage et les frimas; Mais ces grands si petits, chamarrés de dorures, Qui cachent leur néant sous de riches parures, Ne les regrettez pas. Comme ils ont renié, troupe au parjure agile, Votre nom, votre sang, vos lois, votre évangile, Pour vous suivre trop las! Et quand j’ai devant eux parlé de votre cause, Comme ils ont dit, tournés déjà vers autre chose: « Nous ne comprenons pas. » Laissez-les dire et faire, et sur eux soit la honte! Qu’importe pierre ou sable au char qui toujours monte Et les broie en éclats? En vain vous nomment-ils « fugitif météore, » Votre gloire est à nous, elle rayonne encore; Ils ne la prendront pas. Sire, c’est un grand jour que le quinze décembre! Votre voix, est-ce un rêve? a parlé dans ma chambre: « Toi qui souffres pour moi, Ami, de la prison le lent et dur martyre, Je quitte mon triomphe et je viens pour te dire: Je suis content de toi! » 29 avril 1869 Source: http://www.poesies.net