Poésies Et Chansons, Oeuvre Complète. Par Gaston Couté. (1880-1911) TOME I TABLE DES MATIERES Les Absinthes. A L'Auberge De La Route. Alcide Piedallu. L'Amour Qui S’Fout De Tout. Après Vendanges. Au Beau Coeur De Mai. Au Coin Du Bois. L'Aumone De La Bonne Fille. Automobilisme. La Belle Jeunesse. Berceuse Du Petit Brise-Fer. Les Bohèmiens. Les Bornes. Les Braconniers. Les Bremailles. Brin De Conduite. Les Cailloux. Cantique Païen. La Casseuse De Sabots. Causette. Ce Bon Bougre De Metayer. C'Etait Un Dimanche. Le Champ De Naviots. Les Champignons. La Chandeleur. Chanson D'Automne. Chanson De Braconnier. La Chanson De L'Heritier. La Chanson De Printemps Du Chemineux. La Chanson Des Corbeaux. Chanson De Vendanges. Chanson Du Dimanche. Le Char A Bancs Des Moribonds. Les Charançons. Le Charretier. Les Ch'mins. Le Christ En Bois. La Cigarette. Complainte De L'Estropié. Complainte Des Ramasseux D'Morts. Complainte Des Trois Roses. Les Conscripts. Cruelle Attente. Dans Le Jardin Du Presbytère. Le Deraillement. La Dernière Bouteille. Les Deux Chemineux. Le Discours Du Traineux. La Dot. Les Dragées. Drapeaux. Les Draps Sechement Sur Le Foin. Les Absinthes. Attends-moi ce soir, m'as-tu dit, maîtresse; Et, tout à l'espoir d'avoir ta caresse, Je me suis assis au banc d'un café; Mes yeux inquiets vont de la terrasse Au clair va-et-vient des femmes qui passent, Croyant chaque fois te voir arriver. Tout en t'attendant j'ai pris une absinthe. L'heure où tu devais venir, l'heure tinte Tu n'es pas là. Mon verre est vide. Une autre absinthe! L'eau tombe en mon verre à très lentes gouttes Et mon coeur où tel vient tomber le doute Pose des questions tout seul et tout bas; Gardant comme un leurre un brin d'espérance Tandis que le soir s'engrisaille, il pense Au deuil de ma nuit si tu ne viens pas. Tout en t'attendant, j'ai pris deux absinthes. Ton heure est passée, une autre tinte Et rien encor! Mon verre est vide... Une autre absinthe! Non, décidément! Assez de t'attendre! Tu ne viendras pas, car je crois comprendre Ce que je saurai peut-être demain; En partant me voir, d'autres t'ont suivie. Tu m'as oublié puisque c'est la vie Et t'es arrêtée à moitié chemin. Tout en t'attendant j'ai pris trois absinthes, Et compté trois fois les heures qui tintent. C'est bien fini! Mon verre est vide. Une autre absinthe! Je veux me saouler à rouler par terre. Comme un vrai cochon. Quant à toi, ma chère, Si quelque regret te ramène ici, Et que tu me voies sous les pieds des tables, Ne t'arrête pas et va-t'en au diable!... J'ai le coeur trop sale en ce moment-ci. Je ne t'attends plus et prends des absinthes Sans me soucier des heures qui tintent... Holà! garçon! Mon verre est vide!... Une autre absinthe! A L'Auberge De La Route. C'est à l'aubarge de la route Autour De douze litres de vin blanc; Les rouliers causent, en buvant, D’l'amour! "L'amour! les fill's! I' faut s'en fout'e, Mes gàs! " Qu'a dit l’grand Claud’son verr' levé. "Eun' de pardu', deux de r'trouvé's! Et v'là!..." "Moué! l'Amour me tourne la boule?... Ah ben! J'aim' mieux bouér' jusqu'à pard'e l’nord! Hé! l'aubargiste, apporte encor Du vin! " Et les v'là qui r'lich'nt et qui s’saoulent Tertous, En gueulant coumm' des dératés, Lâchant des fois des vérités D'homm's saouls! Au mitan des rouliers qui roulent, Tout d'go, V'là l’grand Claud’qui s’met à pleurer... Tout en pleurant, a soupiré: "Margot!... " Alcide Piedallu. Alcid’vient d’qu'ri du grand papier, pour vingt centimes, Cheu l'épicier' qu'en tient esprés à son sarvice. Il ouv'er soun affér!.., son... dictiounnaire ed’rimes Et sauc’sa pleum' dans l’encr'!... J'aurons bentout l’comice Ou queuqu’fête en l'hounneur des soldats d’souéxant'dix! Pasqu'Alcid’ne fait guér' que su' les cochons gras Ou su' les malheureux moblots d’l'Armée d’la Louére. Les uns qu'on médailla, les aut's qu'on médaill'ra, Les uns qu'ont fit tuer, les aut's que l'on tuera... Chacun son genre! Alcid’ne sait chanter qu’la glouère! Le v'la parti... Les vers et les rimes s'épousent: " Un, deux, troués, quat', cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onz', douze! Agriculture et préfectur'... France et Vaillance!... Si ses rim's sont pas rich's, rich's, rich's: a' sont d’conv'nance! Si ses vers n'ont pas d'aile, i's ont ben douze pieds! Douz' pieds pour mieux sauter par-dessus vous souffrances O les tach'rons peineux d’la terre aux grous farmiers Et vous dont les carcass's engraiss'nt les blés d’Coulmiers! Pasqu'Alcide a du taqute, et soun âme en est pleine: I' sait coumm' ça les chous's qu'i' faut dire et pas dire Au bieau mitan d’cérémoni's républicaines, Quand l’mair' pouill’soun habit et que l’Préfet douét v'ni Bref! il a du mérite. I' songe, il imagine... Et ses vers, en tombant su' l’papier d’l'épicière, S'entass'nt coumm' les lauriers d’la couronn' qu'i' va fere Pour la race héroïque ou la race porcine. Ren ne l'dérange!... Y a ben un p'tit rossignolet Qu'a pas besoin d'affér' pour tourner son couplet Et qui chant' su' la f'nét'e ouverte au ras du ciel: - "Ta gueul', moignieau! ... T'es pas un chanteux officiel! " Y'a l'vent qui pouss’la sienn' dans la moisson bieauc'ronne, Et ça n'est pas la v'nu' prochain' du député Qui l'met en train (pas pus qu'a' ne l’frait s'arrêter) - Chant', vent idiot!... Alcid’se fout d’quoué qu’tu chantonnes, Pour li la poésie ça n'existe seul'ment Qu’su' l’devant des estrad's, qu'au pied des monuments! Y a ben itou queuqu's bergerets aux champs, à c'tt' heure, Qu'ont un flutieau en poche avec eun' garce au coeur: ..." De quoué fére eun' chanson, c'est ben malin, pargué! O gué! j'aime ma mi'!... je l'aime ben, ô gué! " - Alcid’n'en bourdit pas d’son travail et d’son calme: C'est pas des r'frains coumm' ça qui font avouèr les palmes! Alcid’ne bourdit pas d'vant la Chanson d’la Vie... Voui, mais v'là ses quat'sous d’papier qui sont remplis, Et dimanche el’Préfet dira: " Très bien! Bravo! " Ben! si v'ét's pas contents, vous autr's, quoué don' qu’vous faut? L'Amour Qui S’Fout De Tout. Le gas était un tâcheron N'ayant que ses bras pour fortune; La fille: celle du patron, Un gros fermier de la commune. Ils s'aimaient tous deux tant et plus. Ecoutez ça, les bonnes gens Petits de coeur et gros d'argent! L'Amour, ça se fout des écus! Lorsqu'ils s'en revenaient du bal Par les minuits clairs d'assemblée, Au risque d'un procès-verbal, Ils faisaient de larges roulées Au plein des blés profonds et droits, Ecoutez ça, les bonnes gens Qu'un bicorne rend grelottants! L'Amour, ça se fout de la Loi! Un jour, furent tous deux prier Elle: son père! Et lui: son maître! De les laisser se marier. Mais le vieux les envoya paître; Lors, ils prirent la clé des champs. Ecoutez ça, les bonnes gens Qui respectez les cheveux blancs! L'Amour, ça se fout des parents! S'en furent dans quelque cité, Loin des labours et des jachères; Passèrent ensemble un été, Puis, tout d'un coup, ils se fâchèrent Et se quittèrent bêtement. Ecoutez ça, les bonnes gens Mariés, cocus et contents! L'Amour, ça se fout des amants! Après Vendanges. V'là les pesans qu'ont fait vendanges! V'là les perssoués qui pissent leu' jus; On travaille aux portes des granges A "rassarrer" l'vin dans les fûts. L'vin! Ça met des moignieaux qui chantent Dans les coeurs et dans les servieaux, Mais moué qui n'fait qu'de bouer de l'eau J'me sens dans les boyeaux du vente Comm' des gernouill's qui font coin-coin... J’vourai ben m'foute eun' saoulé de vin! Tout l'monde est saoul su'mon passage, Mêm' le Maire qui vient d'marier Deux bourgeouésiaux de l'environnage, Et même itou Môssieu l'curé Qu'a vidé trop d'foués son calice: M'en v'là des gens qu'ont l'air heureux, I's s'donn'nt la main ou l'bras entre eux, I's s'étayent et s'rend'nt el sarvice D'ramasser c'ti qu'a culbuté, I's s'embrass'nt su'tous les coûtés Au'nom de la fraternité. Et leu's dégueulis s'applatissent Coumm' des étouel's le long du chemin. J'vourai ben m'foute eun' saoulé d'vin! Allons les homm's, allons mes frères! Allons avancez- moué-z-un verre, J'veux fraterniser avec vous; J'veux oublier tout' ma misère En trinquant et buvant des coups Avec les grands, avec les grous! J'veux aphysquer les idé's rouges, Les idé's roug's et nouer's qui bougent Dans ma caboch'de gueux et d'fou: J'veux vous vouer et vouer tout en rose Et crouer qu'si j'ai mal vu les choses C'est p'têt' pas que j'étais pas saoul. Allons, avancez-moué-z'un verre... Je veux prend'e eun' cuite à tout casser Et l'souer couché dans un foussé Ou m'accottant à queuqu's tas de pierres Pour cuver mon vin tranquill'ment J'me rappell'rai p'têt' la prière Que j'disais tous les souers dans l'temps, Et l'bon Guieu et tout' sa bricole Et la morale au maît' d'école, Propriété, patrie, honneur, Et respect au gouvarnement, Et la longér' des boniments Dont que j'me fous pour le quart d'heure. Je trouv'rai p'têt'e itou qu'on a tort D'voulouer se cabrer cont' son sort, Que le mond’peut pas êt' sans misère, Qu'c'est les grous chiens qui mang'nt les p'tits Et qu'si je pâtis tant su c'tte terre J'me rattrap'rai dans l'Paradis. Allons les homm's, allons mes frères! Je veux ben que j'n'ai pas l'drouet au pain, Laissez-moué l'drouet à la chimère, La chimèr' douc’des saoulés d'vin. Au Beau Coeur De Mai. Petiote, ne t'en va pas, Avec le grand Pierre au bras, Parmi la plaine aux récoltes Où les moulins virevoltent Sous les étoiles qui brillent; Car, vois-tu, C'est pas bien sûr pour la vertu Des filles! Bah! si mon bonnet saute les moulins, Je le verrai bien! J'aime mon galant - au beau coeur de mai Laissez-moi donc l'aimer, Laissez-moi donc l'aimer! Petiote, si t'as fauté, Pour aller le rapporter Tous les oiseaux qui t'épient: Vieux merle et méchante pie S’envoleront à la ronde, Et chez nous Cela fera clabauder tout Le monde Bah! Si les voisins m'appellent: catin, Je le verrai bien! J'aime mon galant - au beau coeur de mai Laissez-moi donc l'aimer! Petiote, au beau coeur de mai Quand on s'est permis d'aimer Dans les foins et sous les haies, En hiver l'Amour se paie Par la douleur et la peine: Le petit Quelque jour de janvier tout gris S’amène! Après tout, mon Dieu! si le petit vient, Je le verrai bien! J'aime mon galant - au beau coeur de mai Laissez-moi donc l'aimer! Petiote. après tout cela, Serments du temps des lilas Roulent devant votre porte Au milieu des feuilles mortes, Et le grand menteux, le lâche! Le beau gars! Qui vous fit choir dans ses bras Vous lâche! Après tout, mon Dieu! s'il fait ça... le chien! Je le verrai bien! J'aime mon galant - au beau coeur de mai Laissez-moi donc l'aimer! Au Coin Du Bois. La route est déserte aux nuits de Saint Jean... Le bon métayer venait de la foire: J'entendais chanter les écus d'argent Qui dansaient au fond de ses poches noires. Et je l'ai détroussé d'un geste, au coin du bois Où j'ai vu promener des filles, une fois... Holà! bon métayer que j'ai volé! Deux mots, en se quittant, pour te consoler! On m'a volé... moi! Et bien avant toi! Au coin du bois... C'était une fois au beau temps de mai... Les filles allaient cueillir l'aubépine Et mon coeur dansait et mon coeur chantait Comme un sac d'écus dessous sa poitrine. Des doigts étaient plus blancs que d'autres en les fleurs Et c'est entre ceux-là que j'ai laissé mon coeur. Car l'Amour n'est pas pour les va-nu-pieds... (Tu fis ta bourgeoise avec ma jolie! ) Mais les va-nu-pieds n'ont pas de pitié Pour le métayer tremblant qui supplie. Elle avait des doigts blancs et toi de clairs écus! Moi j'ai des poings de fer et puis n'en parlons plus! Hélas, bon métayer que j'ai volé Deux mots, encor deux mots, pour te consoler! Je suis volé... moi! Et bien plus que toi! Au coin du bois. L'Aumone De La Bonne Fille. Un jour, un pauv'er trimardeux Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux En traînant son bâton de houx, Un jour, un pauv'er trimardeux S'en vint à passer par cheu nous! Alla balancer le pied d'biche De Monsieu l'maire à son château Et fit demande aux gens du riche D'un bout d'pain et d'un gob'let d'ieau; Mais les domestiqu's, qui se moquent Des vent's en pein', des gens en loques, Li dir'nt: " Va t'en chercher ailleurs! Ici on n'dounn' qu'aux électeurs" Un jour, un pauv'er trimardeux Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux En traînant son bâton de houx, Un jour, un pauv'er trimardeux S'en vint à passer par cheu nous... Alla cougner au presbytère Dans l'espoir que l'on y dounn'rait Queuqu's sous de d'ssus l'tronc d'la misère; Mais l'curé, qu'était'cor guill'ret, Confessait eune pêcheresse Qu'avait moins d'pêchés que d'joliesse; Et l'pauv' peineux eut bieau gémir, Parsounn, s'am'na pour li'ouvrir! Alors, s'assit en cont'e eun'borne, Tout en r'gardant les p'tits moignieaux Picoter su' la grand’rout' morne Dans l'crottin tout frais chié des ch'vaux, Quand qu'eun' sarvant' qui m'nait à paître Le bieau troupet d'vach's à son maître, Passa tout prés d'où qu'était l'gas Et li causa tout bas, tout bas. Dans les foins hauts, les foins qui grisent, A s'laissa faire; et l'pauv' glouton S'mit à boulotter les cerises De sa bouche et d'ses deux têtons, Lampa coumm' du vin chaud l'ivresse De ses bécots et d'ses caresses; Pis, quand qu'i' fut ben saoul, ben las, I' s'endormit ent' ses deux bras. Un jour, un pauv'er trimardeux Qu'allait l'vent'vid', qu'allait l'vent'creux En traînant son bâton de houx, Un jour, un pauv'er trimardeux S'en vint à passer par cheu nous... Automobilisme. I' fait bon à c’souér, en r'venant des champs... La rout' devient grise et l’jour va mouri, Sous les ombrag's ros's et doux du couchant, Comme un vieux au bas des guigniers fleuris. Pis les chous's appont'nt l'entarr'ment du jour: L’vent s’lève et s'en va quêter des parfums Dans les foins d'jà chus, dans les blés d'jà lourds, Et l’silenc’développ' son drap su' l’défunt. Mais tout d'un coup... teuf! teuf! teuf! Un vacarme Déchir' brutal'ment l’drap fin du silence. Teuf! teuf! ... Et v'là l’vent qu'est d'eun' pestilence A vous fér' jurer: ça, c'est les gendarmes! C'est pas les gendarm's! C'est des gas d’la ville Qu'ont mis, sans excus's, mon rêve en déroute; C'est des bourgeouésieaux dans leu' tomobile Qu'ont failli m' bocquer au tournant d'la route! C'tte rout'! J'ai passé troués bounn's journé's d'ssus La corvé' nous t'nait jusqu'à la nuit nouère. Nos tomb'reaux étin chargés à plein cul Des tas d’jarr' pell'tés aux grév's de la Louére. C'tte rout'! J'ai cassé l’pierré des carrières Pour boucher en-d'ssus, pour combler en d'ssous: J'ai mis su' son dous des emplât's en pierre, J'ai mis dans'son vent' des bouilli's de cailloux! Et v'là que j'peux pus aller su c'tte route En r'venant des champs, par le train d’mes pattes, Les souérs qu'i' fait bon et qu'on oubli' toutes Les tâch's échignant's et la vie ingrate! Tout ça simp'elment pasque... teuf, teuf, teuf... On a fait du ch'min d'pis quater vingt neuf! Dans l’temps, nous seigneurs, pou' leu's amusettes S'en allint coumm' ça fér' la chasse aux bêtes. Les meut's trottaillint dans l’blé plein d'promesses, Queu joli grabuge aux champs d’nous grand-pères! Et, des foués, pour ren, pour vouèr, pour l'adresse, On visait l’manant penché su' la terre! A'n'hui, c'est pus ça. Les seigneurs bourgeoués Ont un joujou neu' qu'est la 'tomobile: Ça fait du rafut, ça pue, et ça file, Ecouassant nous poul's, écouassant nous ouées. Mém', si queuqu’pésan sortu des guérets, Songeait su' la rout' coumm' moué tout à l'heure, Ça te l'aplatit coumm' deux yards de beurre Et c'est là qu'i' sent tout l’pouéd du Progrès! Ah! n'y r'venez pus, bon guieu d'écraseux! J’counnais un moueyen pour vous rend’moins fiers: Le souér, su la route, un bon grand fil fer, Et v' écras'rez pus parsounne, moué, si j'veux! La Belle Jeunesse. C'est une habitud’qu'à Romorantin, A Montélimar ou bien à Pontoise, Tout bourgeois envoi' l'fils de sa bourgeoise Etudier quéqu’chose au Quartier Latin. Un' fois su'l'Boul’Mich', au papa qui pense D'vant la docte foul’dont son gas sera Le patriotisme inspir' ce cri là: " Ah! la belle jeuness'. L'espoir de la France! " Et la bell’jeuness’s'en vient et s'en va Ses représentants ont d'vingt ans à trente Et tous étudi' la valeur des rentes Qu'ont s'fait dans les Suifs ou les Panamas. L'père les a gagnés. Eux, i'les dépensent. Ainsi va le monde. Et qu'est c'que ça fait? On s'marie un' fois qu'on est sous-préfet " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " D'aucuns ont en eux le petit talent De savoir gueuler: " As-tu vu la ferme?" Et chez d'aut'l'amour des bell’lettr' prend terme Où l'on entend plus de refrains beuglants. D'aut' encor' s'appliqu’de tout' leur constance A faire un' cravate autour d'un faux col, Et dépass’ainsi l'programm' des écoles " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " Ah! la bell’jeuness’! Les uns ont des moeurs A fair' reverdir la muse à Coppée. Manille et billard, bocks à p'tites lampées Et l'on va s'coucher quand il est onze heures. Dans la fin' vadrouill’les autres se lancent I' caus’de danseus’de boxe et d'chevaux Et s'saoul’à renifler dans un chalumeau " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " Ça les prend parfois d'vouloir de l'amour I' n' manqu'pas d'trouver des p'tit' goss’gentilles Qui souvent leur donn'... ent' deux coups d'aiguille Et lorsqu'i' les r'trouv' un soir au d'Harcourt Après l'soulagement de leur petit' panse I'r'çoiv' les pauv grues avec des gros mots: Va donc, eh sal’vache! va donc, vieux chameau! " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " I'ont découvert un p'tit truc certain Et très en honneur pour reprend’l'Alsace. Ça consiste à faire du bruit où l'on passe En braillant " A bas Chose, ou viv' Machin " Mais comm' faut du temps pour fair' un puits d'science Surtout à piocher comme i' pioch' parfois l'n'f'ront qu'une année d'service au lieu d'trois " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " Puis ça partira quelque beau matin Pour se marier à quelque bourgeoise Et ça s'ra bourgeois soi-même à Pontoise A Montélimar ou Romorantin. Ça f'ra des discours sur la tempérance Et ça jugera comme Père la Pudeur Les infanticides et affair' de moeurs " Ah! la belle jeunesse! L'espoir de la France! " Berceuse Du Petit Brise-Fer. Mon Pierre aura voulu tantôt Grimper encore à l'ormeteau Pour y dénicher des corneilles Et, ce soir, quand il est rentré, Le pantalon tout déchiré, Il avait peur pour ses oreilles. Dodo, dodelinotte, Petit brise-fer, chetit garnement... Dodo, dodelinotte, Tandis que ta maman Ravaude ta culotte! Mon Pierrot est si turbulent On dirait notre biquin blanc Qui fait toujours péter sa corde; Quand on le voit se trémoussant, Dans tous ses mouvements on sent La joie de vivre qui déborde Dodo, & Mon Pierre est beau, mon Pierre est fort Dans son lit de 1er quand il dort On croirait un doux petit ange. Mais le matin, dès son réveil Ça fait un brigand sans pareil Que le diable partout dérange. Dodo, & Mon Pierre, je suis fière au fond de le savoir si polisson, En le voyant si frais, si rose; Car, s'il est toujours à sauter, C’est signe de bonne santé, Et son sang vif en est la cause... Dodo, & Aussi, dors tranquille. Pierrot. Tu ne donneras jamais trop De pareil travail à ta mère: Pour les tout petits drôles blonds Vaut mieux user des pantalons Que des drogues d'apothicaire. Refrain. Dodo, dodelinotte. Petit brise-fer, chetit garnement... Dodo, dodelinotte, Tandis que ta maman Ravaude ta culotte. Les Bohèmiens. Les Bohémiens, les mauvais gas Se sont am'nés dans leu' roulotte Qui geint d'vieillesse et qui cahotte A la queu' d'un ch'val qui n' va pas; Et, pour fair' bouilli' leu' popote, Nos biens ont subi leu's dégâts. Ah! mes bonn's gens! J'ai ben grand'peine! Ces gueux d’Bohémiens m'ont volé: Un tas d’bourré's dans mon bois d’chêne, Un baiscieau d’gerb's dans mon champ d'blé, Mais c'est pas tout ça qui m' caus’si grand’peine! ... Au mitan de c'tte band’de loups S’trouvait eun' garce si jolie Avec sa longu' criniér' fleurie Comme un bouquet de soucis roux; Si joli' que je vous défie D'en trouver eun' pareill’cheu nous. Ah! mes bonn's gens! J'ai ben grand'peine! Pasque ces Bohémiens d’malheur Qu'ont pillé mon bois et ma plaine Ont encore emporté mon coeur. Et c'est surtout ça qui m' caus’si grand'peine! Les Bohémiens, les mauvais gas, Sont repartis dans leu' roulotte Qui geint d’vieillesse et qui cahotte Au derriér' d'un ch'val qui n' va pas; Et la bell’qui fait leu' popotte F'ra p'têt' cuir' mon coeur pour leu' r'pas. Ah! mes bonn's gens! J'ai ben grand'peine! J’veux qu'i's m' volent tout les Bohémiens Mais qu'i's dis'nt à la Bohémienne Qu'à m' rend’mon coeur qu'i' y' appartient, Ou sans ça j'mourrai d'avoir si grand’peine! ... Les Bornes. - Hé l'arpenteux! prends tes outils, et pis arrive! L'vieux est défunt: je r'venons d'sa mess’de huitive. Tréne ta chéne et toun équerr' de coins en cornes Et toué, l’carrier, tri' moué-z-au mitan d'la carriére Et m'équarris quat' blocs de ta pierr' la moins g'live... V'la c'qui me r'vient! Qu'on n'y touch' pus! Posez les bornes! Là-d'ssus, l'héritier rent'e en plein dans son avouèr. I' r'nif'e au-d'ssus d'eun' mott' la qualité d'sa terre, Il égueurne eun épi pour vouer si l'blé s'ra bieau Et va s'coucher, benheureux d'se vouer dans sa pieau, Ben tranquill’pour son blé, ben tranquill’pour sa terre. I' s'mél'ront pus aux biens et aux récolt's des aut'es, A présent qu'on les a cagés ent'er quat' bornes. Eun' foués au creux des draps, i'li prend des idées: " Avouér des champs à soun à part, c'est ben, qu'i fait. Ça n'empéch'point d'ét' deux à coucher dans l'mém' lit; Jusque là j'ai counnu qu'les fill's à fuméyiers, Les fill's qui tomb'nt su' l'foin, les fill's qu'ont des pequits; A c'tt' heur', j'veux eun' femme à moué, qu'les aut's y vienn'nt pas!... " Et l'lend'main i' s'habill’bieau et pouss’jusqu'au bourg Trouver les arpenteux et les carriers d'l'Amour. - Hé môssieu l'mair', môssieu l'curé! ... Bonjour, me v'là! C'est à caus’que la garce Françouèse est jolie Et que m'la faut tout d'eun' piéc’sans miett' de partage. Dressez les act's! Sounnez les cloch's du mariage! Qu'on n'y touch' pus! Posez des bornes, que j'vous dis! L'époux-propriétére emporte sa mariée, La r'nif' coumm' la tarr' chaud', la magn' coumme el’bon blé, L'ouv'er coumme un sillon, l'ensarr' coumme eun' mouésson, Et s'endort, ben sûr qu'alle aim'ra pus qu'li, à c't'heure: Eun' femm' marié' porte eun' borne su' son coeur. Ah! vouiche! ... Un moués?... Eun an?... N'importe, c'est pas long! I' pourrait la r'trouver, la born', dans un tas d'paill'e Oùsque sa femme a pris coutum' de v'ni sans li. Et les coucous prenn'nt de la malic’dans l'Avri'. Bref, un péquit s'amène et (c'est ben drôl', le monde! ) C't ancien courreux, qu'emplissait les fill's à la ronde Sans jamés voulouére r'counnaît'e un brin d'sa s'maille, V'là qu'i' r'counnaît à c't' heure un drôl’qu'il a pas fait! - Hé l'gas! T'es mon gas, t'entends ben?... C'est moué ton père! T'es à moué, comprends ben, coumm'ma femme et ma terre, Et t'auras mes idé's su'les femm's et la terre... Point d'aut's! Baiss'ta têt' qui vire au vent. Qu'a'boug' pus! C'est mon Autorité, la born', que j'pos’dessus! Et l'pér'-propriétér' dort su' ses deux oreilles... Mais, nom de Dieu! v'là qu'un matin, v'la qu'i' s'réveille. V'la qui tomb'le nez sur la borne du chaumier, V'là que l'gâs li fait chouèr la sienn' su' l'bout des pieds Et part avec d'aut's idé's, des idé's à li, Su' les femm's et la terr', su'l'Amour et la Vie! Ah! queu coup qu'c'est pour li, pauv'e propriétère! C'tte gaup' qui l'fait cocu! C'tt enflé qu'a mal tourné! ... Queu coup! Sa femm' déborné, son gas déborné! ... D'ell'-même, eune larme s'en hasarde au long d'son nez. Mais quoué! tout est pas pardu: la récolte pousse Ent'les quat' born's qui rest'nt planté's au creux d'sa terre, Et soun oeil roug' s'adoucit d'vant la mouésson douce. ...I' s'couche et passe un quarquier d'nuit assez tranquille; Mais l'cauch'mar l'empougne à la fin d'son premier soumme: l'vouét la terr' qui s'enlèv' par-dessus les bornes Coumme aux pays chauds, quand la mer engouff' les îles, Et l'blé qui mont', qui mont', qui monte à grands flots roux, Mêlant la part de l'un à la part de tertous! Ah! ce rév'! ... Ce mém'rév' qui barce les sans-l'sou! Ce rév', qu'était qu'un rév', coumm' les rév's qu'on peut faire... Ce rév' a fait querver l'pauv'er propriétére. Les Braconniers. Not' chât'lain, qui laiss’son gibier Trotailler dans ses bois d’Sologne, Peut pas souffri' les braconniers; Et, si jamais i's les empognent, Ses gardes les livr'nt aussitôt Aus gendarmes qui les emmènent Pour ren, pour un méchant lap'reau Coll'té-z-au mitan d’ses garennes. Un bon conseil Môssieu l’chât'lain: Ecoutez-le ben, il en vaut la peine. Veillez-don' moins su' vos lapins. Et veillez mieux su' vot' chât'laine. Pour pas qu’son bien soit galvaudé I' poste un garde au pied d’chaqu’chêne Et pass’tout son temps à l’garder, Mais, tandis qu'i court son domaine A traquer comm' gibier nouvieau Les mauvais gas qui s'y hasardent, I' laiss’sa bell’dame au châtieau Sans seul'ment y laisser un garde. La pauv' tit' femme se dit comm' ça: " Quelle existenc’que j’mèn', tout de même! Les braconniers sont des beaux gas, L’temps doit êt' moins long quand on aime! " Et c'est c’qui fait qu’pas mal de ceux Qu'on chasse comm' des bét's infâmes Des grands bois de chên's à Mossieu Rentr'nt dans les draps fins à Madame. En leu's bras coum' dans un collet Les mauvais gas lui prenn'nt la taille Et, tout l’long d’son p'tit corps follet, Leu's gueul's s'en vont en maraudaille; Les voleux, d'pis sa bouch' fleuri' Lui prenn'nt un par un, c’qu'all’a d’charmes Et quand qu'is y ont tout pris, tout pris, A s’garde ben d’qu'ri les gendarmes. Les Bremailles. Vers la land’tout' ros’de bremailles Déval'nt le gas et la garçaille Qoué don' qu’c'est pour fair', si vous plaît? P'têt' ben qui va qu'ri des balais, P'têt' ben qu'all’va rentrer ses vaches? Mais à c’cas-là pourqoué qu'is s’cachent Quand on fait pas d’mal on craint ren.... D’quoué qu'alle a peur? Quoué qu’c'est qu'i craint? Dans la land’tout' ros’des bremailles Rodaill'nt le gas et la garçaille I's r'gard'nt tous deux, d’tous les côtés Des fois qu'on s'rait à les guetter En s'apercevant qui gna personne I mord à même sa bouch' mignonne Coum' dans eun mich' quand il a faim. All’s’laiss’fair', si ben qu'à la fin, Sur la land’tout' ros’de bremailles Roul’le gas avec la garçaille Et tout en s'en r'tournant, tandis Qui s’dis'nt tous deux: pas vus, pas pris, Gn'a des brins d’bremailles qui pendillent Après les cotillons d’la fille Après les pans d’la blouse du gas Et l’mond’devin' en voyant ça Quoué qu'ont fait l’gas et la garçaille, Dans la land’tout' ros’des bremailles. Brin De Conduite. Dis, sais-tu, ma jolie en revenant du bal danser On A pris les sentiers. Les sentiers s'en vont dans la nuit Dis, sais-tu, ma jolie Où s'en vont les petits sentiers? Nous mèneront-ils au seuil de la ferme Où dans le lit à rideaux bleus Ta vieille s'endort tandis que ton vieux Visite l'étable avec sa lanterne? Nous mèneraient-ils au plein des éteules Où les grillons chantent ce soir, Comme des petits curés tout en noir, Pour les épouses du revers des meules! Nous savons jusqu'où les vieux nous permettent, I i nous respectons trop les vieux Qui sont à l'étable ou dans le lit bleu Pour- aller plus loin qu'un baiser honnête... Mais comme, ce soir, tu parais plus blonde Que' le clair de lune en ton cou! Et comme il te fait frissonner partout Le vent qui s'embaume en les meules rondes! Ah ne rêvons pas de choses pareilles! Ça serait mal, bien mal, vois-tu? Pour ta dot, les blés ne pousseraient plus, Et ton vieux viendrait me prendre aux oreilles!... Mais, pourtant, mon Dieu! pourtant il me semble... Les meules sont là, devant nous! Chez vous est bien loin... on ne sait plus où? Et comme je brûle!... et comme tu trembles!... Dis, sais-tu, ma jolie En revenant du bal danser On a pris les sentiers. Les sentiers s'en vont dans la nuit Dis, sais-tu, ma jolie Où s’en vont les petits sentiers? Les Cailloux. Lorsque nous passions sur le bord du fleuve Au temps où l'Amour murmurait pour nous Sa chanson si frêle encore et si neuve, Et si douce alors en les soirs si doux Sans songer à rien, trouvant ça très drôle, De la berge en fleurs où mourait le flot, Comme des gamins au sortir d'école, Nous jetions tous deux des cailloux dans l'eau. Mais j'ai vite appris le couplet qui pleure Dans la chanson douce en les soirs si doux Et connu le trouble angoissant de l'heure Quand tu ne vins plus à mes rendez-vous; En vain vers ton coeur monta ma prière Que lui murmurait mon coeur en sanglots Car ton coeur était dur comme une pierre Comme les cailloux qu'on jetait à l'eau. Je suis revenu sur le bord du fleuve, Et la berge en fleurs qui nous vit tous deux Me voit seul, meurtri, plié sous l'épreuve, Gravir son chemin de croix douloureux. Et, me souvenant des clairs soirs de joie Où nos cailloux blancs roulaient dans le flot, Je songe que c'est ton coeur que je noie A chaque caillou que je jette à l'eau. Cantique Païen. Je suis parti sans savoir où Comme une graine qu'un vent fou Enlève et transporte: A la ville où je suis allé J'ai langui comme un brin de blé Dans la friche morte Notre Dame des Sillons! Ma bonne Sainte Vierge, à moi! Dont les anges sont les grillons O Terre! Je reviens vers toi! J'ai dit bonjour à bien des gens Mais ces hommes étaient méchants Comme moi sans doute. L'amour m'a fait saigner un jour Et puis j'ai fait saigner l'Amour Au long de ma route. Je suis descendu bien souvent Jusqu'au cabaret où l'on vend L'ivresse trop brève; J'ai fixé le ciel étoilé Mais le ciel, hélas! m'a semblé Trop haut pour mon rêve. Las de chercher là-haut, là-bas Tout ce que je n'y trouve pas Je reviens vers celle Dont le sang coule dans mon sang Et dont le grand coeur caressant Aujourd'hui m'appelle. Au doux terroir où je suis né Je reviens pour me prosterner Devant les miracles De celle dont les champs sans fin De notre pain de notre vin Sont les tabernacles. Je reviens parmi les guérets Pour gonfler de son souffle frais Ma poitrine infâme, Et pour sentir, au seuil du soir, Son âme, comme un reposoir S'offrir à mon âme. Je reviens, ayant rejeté Mes noirs tourments de révolté Mes haines de Jacques, Pour que sa Grâce arrive en moi Comme le dieu que l'on reçoit Quand on fait ses Pâques. La Casseuse De Sabots. Refrain. La Marie va-t-à cloche-pied: Elle a cassé son sabot blanc Pour s'en aller au sabotier , Au sabotier qu'est son galant! Ah! dit sa mère, tout en peine, Des sabots de l'autre semaine! Les voilà beaux, les voilà frais! C'en est honteux pour ta famille: Tu casses des sabots, ma fille, Comme l'évêque en bénirait! Hou! L'imbécile qui sautille Comme un grillon sous les faucilles, Prends les trente sous que voilà Et va-t'en jusqu'à la clairière Pour y quérir une autre paire De sabots meilleurs que ceux-là! Elle s'en court comme une folle Vers la clairière où volent, volent Les copeaux blonds du sabotier; Et ma foi! La première chose Qu'elle offre là, de son corps rose, N'est pas du tout son petit pied. Lorsque la nuit vient à paraître Entre les fûts noirs des vieux hêtres, La Belle s'en ne avec Des sabots neufs dessus les pattes, Des copeaux partout qui la grattent Et des baisers tout plein le bec! Leur amour ne fait que d'éclore: Les sabots casseront encore! Mais quand Marie pourra passer Un mois sans en casser trois paires, C'est que l'Amour de la clairière, L'Amour aussi sera cassé. Causette. Le jour meurt au ras des guérets Et son parfum dernier embaume. La belle Lison prend le frais Au seuil de la maison de chaume; Pierre, un gâs qu'elle a remarqué Parmi ceux qui s'approchent d'elle, Revient des champs, bien fatigués: " Holà! " dit la belle. Holà! Monsieur Pierre, bonsoir! Vous rentrez des champs de bonne heure; Venez donc un brin vous asseoir Sur mon banc, devant ma demeure. - Ma foi! ça n'est pas de refus; Je suis si las, mademoiselle, Que mes pieds ne me portent plus! - Ah! Ah! dit la belle. Mais, faisons la causette un peu; Connaissez-vous quelque nouvelle? - Rien du tout, du tout, hormis que Vous êtes toujours la plus belle! Les raisins sont-ils bien rosés? - Oui!... mais moins doux, Mademoiselle, Que doivent être vos baisers! - Chut! Chut! dit la belle. Car le monde, à cette heure-ci, Du fin tond des labours remonte; S'il entendait parler ainsi Il jaserait sur notre compte. Lors, dit en soupirant le gâs, Comment faire, Mademoiselle, Pour que les gens n'entendent pas? - Rentrons!... dit la belle. Ce Bon Bougre De Metayer. Vous dormirez en paix, à riches! Vous et vos capitaux, Tant que les gueux auront des miches Pour planter leurs couteaux! (Moralité du couteau de Th. Botrel.) Quand le gueux eut décanillé A l'aurore approchante, Ce bon bougre de métayer Que le barde nous chante, Fit des expliques à sa femme Qu'il venait d'ézyeuter Par montre d'une si belle âme, Par tant -de charité. " Pour protéger les capitaux Et le somme des riches, Quand la Faim brandit ses couteaux, Sacrifions quelques miches! " L'honnête homme, sans qu'on l'y pousse, Nous dit ta parenté: Fille directe de la Frousse, O sainte Charité! Si ton sein est un beau coussin Où quelques-uns se vautrent; Elle naît aussi de ton sein, La bassesse des autres! Au gîte affamé, Quand tu rentres, C'est pour précipiter La saine lâcheté des ventres, Infecte charité! Tu te saoules dégoûtamment Malgré ton eau bénite! Et, saoule, tu t'en vas semant Ta pudeur hypocrite: Alors, tu n'es plus qu'une grue Dansant à la santé Des mille douleurs de la Rue... Garce de charité! Pauvret qui laissas ton couteau Dans la miche alléchante, Partons le quérir aussitôt, Viens avec nous et chante: " Métayer du blé que féconde L'amour blond de l'Eté, Il faut du pain pour tout le monde Et plus de charité! C'Etait Un Dimanche. Qu'il est loin le jour de notre rencontre! Pourtant, vois la croix que mon doigt te montre En face d'un Saint du calendrier; Ou si, par hasard, ton coeur se rappelle, Cherche dans ton coeur; tu verras, ma belle, Que c'était encore au printemps dernier... Refrain. Ce jour-là c'était un jour de dimanche. Nous étions au bois à courir tous deux; Les petits oiseaux chantaient dans les branches... Nous, dans les sentiers, nous faisions comme eux. On chantait l'amour, Dieu de la jeunesse, Qui fleurit les coeurs où luit sa caresse, Comme le printemps fleurit les buissons... A leurs becs mignons, à nos lèvres folles C'était le même air, les mêmes paroles, Et c'était toujours la même chanson. Refrain. Ce jour-là c'était un jour de dimanche. Le soleil de Mai brillait dans les cieux; Les petits oiseaux s'aimaient dans les branches... Nous, sur l'herbe en fleur, on a fait comme eux. Mais après le temps des extases saintes, Des baisers brûlants, des folles étreintes, Nous vîmes venir le dégoût prochain, L'insipidité des fausses caresses La stupidité des vaines promesses Et notre amour mort au bout du chemin. Refrain. Ce jour-là c'était un jour de dimanche. La neige tombait tristement des cieux; Les petits oiseaux mouraient dans les branches... Notre pauvre amour avait fait comme eux. Souvent, maintenant, alors que je songe Même à nos douleurs, même à tes mensonges Dans l'ennui profond où je suis tombé Je rêve qu'un jour prochain nous rapproche Et souventes fois je fais le reproche A mon coeur naïf de s'être trompé. Refrain. Mignonne, aujourd'hui c'est encor dimanche Si nous nions au bois tous les deux? De nouveaux oiseaux chantent dans les branches... Veux-tu que l'on fasse encore comme eux? Le Champ De Naviots. L'matin, quand qu'j'ai cassé la croûte, J'pouill’ma blous', j'prends moun hottezieau Et mon bezouet, et pis, en route! J'm'en vas, coumme un pauv' sautezieau, En traînant ma vieill’patt' qui r'chigne A forc’d'aller par monts, par vieaux, J'm'en vas piocher mon quarquier d'vigne Qu'est à couté du champ d'naviots! Et là-bas, tandis que j'm'esquinte A racler l'harbe autour des " sas " Que j'su', que j'souff', que j'geins, que j'quinte Pour gangner l'bout d'pain que j'n'ai pas... J'vois passer souvent dans la s'maine Des tas d'gens qui braill'nt coumm' des vieaux; C'est un pauv' bougr' que l'on emmène Pour l'entarrer dans l'champ d'naviots. J'en ai-t-y vu d'pis l'temps que j'pioche! J'en ai-t-y vu d'ces entarr'ments: J'ai vu passer c'ti du p'tit mioche Et c'ti du vieux d'quater'vingts ans; J'ai vu passer c'ti d'la pauv'fille Et c'ti des poqu's aux bourgeoisieaux, Et c'ti des ceux d'tout' ma famille Qui dorm'nt à c'tt' heur' dans l'champ d'naviots! Et tertous, l'pésan coumme el'riche, El'rich' tout coumme el'pauv' pésan, On les a mis à plat sous l'friche; C'est pus qu'du feumier à pesent, Du bon feumier qu'engraiss’ma tarre Et rend meilleurs les vins nouvieaux: V'là c'que c'est qu'd'êt' propriétare D'eun'vigne en cont' el'champ d'naviots! Après tout, faut pas tant que j'blague, Ça m'arriv'ra itou, tout ça: La vi', c'est eun âbr' qu'on élague... Et j's'rai la branch' qu'la Mort coup'ra. J'pass'rai un bieau souèr calme et digne, Tandis qu'chant'ront les p'tits moignaux... Et quand qu'on m'trouv'ra dans ma vigne, On m'emport'ra dans l'champ d'naviots! Les Champignons. Sous les bois, l'automne s'enfonce Avec ses gros sabots pleins d'eau; Sur ses pas, au travers des ronces, Naissent les champignons nouveaux... Va, ma mie, aux bois de chez nous, (Il est un peu tôt pour qu'on danse!) Fais bonne cueillette et surtout Pas d'imprudence! Les champignons, les champignons!... Y en a des mauvais et des bons! Les vrais mousserons sont tout roses Comme un baiser entre nous deux, Mais, à ça près, la même chose, Y a des faux mousserons près d'eux. Les trahisons sifflent toujours Derrière le baiser qui sonne. Comme en les jours de notre amour Qui suit l'Automne. Les champignons, les champignons!... Y en a des mauvais et des bons! Que l'on se trompe et que l'on s'aime: On ne peut pas changer son coeur l Mais on peut encor, tout de même, N'y cuisiner que du bonheur... Les faux mousserons ont poussé Comme les vrais, sans nous attendre, Mais c'est à nous de les laisser Ou de les prendre! Les champignons, les champignons!... Y en a des mauvais et des bons! Laisse à pourrir dans la clairière Comme champignons vénéneux Tous les soucis et les misères . Et reviens où sont les vielleux. Là, vers ton devantier à fleurs Et vers ta caresse fleurie, Je tends mon bec, je tends mon coeur, Ce soir, ma mie. Qu'ils soient tous bons les champignons! Et que tous nos baisers soient bons! La Chandeleur. L'hiver est long, les temps sont durs Et la vie n'est pas gaie. J'avons pus d'farin' qu'eun' mesur' Dans un racoin d'la maie. J'avons qu'un bout d'salé pas cuit Dont l'dessus est tout blême; Mais coumm' c'est la Chand'leur an'hui, Faisons des crêpes tout d'même! C'est la Chand'leur, mes pauvr'ers gens, Faisons des crêp's dans la ch'minée A seul’fin d'avouèr de l'argent Toute l'année! Pour dev'ni' rich' faut travailler. Que tout le mond’se hâte! Mari', dans le grand saladier Tu vas battre la pâte. V'là d'l'ajonc qui brûle en lançant Des tas d'petit's étouéles. Allons! pé Mathieu, cré bon sang! T'nez bon la queu' d'la poêle! Disez les fill's, disez les gas! Qui qu'en fait sauter eune? Ah! la bell’crêpe que voilà! Alle est rond’comme eune leune, Eune' Deuss’! Mari' je n't'aim'rai p'us Si tu veux pas la prendre... - Sacré couillon tu l'as foutu' Au beau mitan des cendres! Depis que je fêtons cheu nous Quand la Chand'leur s'amène Je soumm's core à trouver un sou Dans l'talon d'nout' bas d'laine; Mais pisqu'an'hui nous v'là chantant Devant les crêp's qui dansent, C'est toujou's eun' miett' de bon temps D'gagné su' l'existence! Pendant c'temps-là j'ruminons pas Nos mille et mill’misères: Les vign's qu'ont le phylloxera, Et la vache qu'est en terre. Et moué que je vas être vendu! Bah! si l'huissier arrive Je lui coll'rons la poêle au cul Pour y montrer à vivre! Chanson D'Automne. Je ne t'aime plus comme avant, Et toi?... ne mens pas de la sorte!... Je sens ton baiser dans le vent Tomber comme une feuille morte. Qu'importe! Au fond du bois glacé Coule encor la sève éternelle. Notre amour vient de trépasser, Crions: Vive l'Amour, ma belle! Nous sommes là deux amoureux, Deux! Au bois où l'hiver va s'abattre, Mais quand fleuriront les coucous, Ah! combien, combien serons-nous? Quatre! C'est pas la peine de pleurer Puisque l'on en a pas envie... D'autres galants vont t'adorer, Et j'ai confiance en la Vie. Car ici-bas, les amours sont Comme ces rouges vers de terre, Que la bêche met en tronçons Un jour, dans un coin de parterre. Pas besoin de se dire adieu En faisant des cérémonies... Nous nous reverrons en ce lieu Parmi les choses rajeunies. Nous nous retrouverons, berçant Un nouvel amour l'un et l'autre, Et nous saluerons en passant Ces amours: les petits du notre Chanson De Braconnier. Pour tous les bougres qui braconnent Dedans la Sologne aux bourgeois Ça n'est pas quand la lune donne Qu'il faut aller au bois: Sous les sapinières prof'ondes On rampe dans le noir. - J'aime la Françoise qu'est blonde Faut pas voir tout en noir. Par la nuit de poix et d'angoissc Quand on rentre, le carnier plein, Coucher auprès de sa Françoise, Le garde au châtelain: Ce chien vendu qui fait sa ronde Vous happe dans le noir. - J'aime la Françoise qu'est blonde Faut pas voir tout en noir... Lors, même le jour devient sombre, Car les juges, ces salopins, Vous foutcnt des six mois " à l'ombre > Pour trois méchants lapins. En prison, le coeur pleure et gronde Seul! tout seul dans le noir. - J'aime la Françoise qu'est blonde! Faut pas voir tout en noir. J'ai fait ça que je vous raconte En nant vers mes amours Un soir où j'ai réglé le compte D'un garde d'alentour- Le sang faisait des flaques rondes... C'était rouge, et puis noir. - J'aime la Françoise qu'est blonde Faut pas voir tout en noir. La Chanson De L'Heritier. J'avais, à l'aut' bout du village, Un vieux cousin à héritage Qu'était riche... on sait pas comben! Mais, l'malheur! i' s'portait 'cor ben Et, malgré sa grande vieuture, l'n'tenait point à sauter l'pas. Moué, j'me disais: " Querv'ra donc pas?... Bon Gueu! qu'les vieux ont la vi' dure! " A la fin des fins, las d'attendre, Un bieau soér qu'i g'lait à piarr' fendre Et qu'i f'sait partout noér coumm' poué, Sans ren dir', j'caval’de d'cheu moué; J'entre en coup d'vent dans sa masure, J'tomb'dessus, j'y sarre el'collet; Mais l'bougre i' v'lait pas, i' r'naclait... Bon Gueu! qu'les vieux ont la vi' dure! A pesent qu'j'ai soun héritage, On m'respect' partout dans l'village; On est prév'nant, on est poli... Mais, chaqu'fois que j'couch' dans son lit, Pendant tout le temps qu'la nuit dure, I' vient rôder tout près d'mon ch'vet Pour m'en faire autant qu'j'y en ai fait... Bon Gueu! qu'les morts ont la vi' dure! La Chanson De Printemps Du Chemineux. J'sais pas c'qui m'produit c't'effet là, Mais, j'cré ben qu'c'est l'Printemps que v'là; Son cochon d'soleil m'émoustille, Mon coeur bat coumme eun enragé! Dam', vous savez, à l'âg' que j'ai J'aurais grand besoin d'me purger; J'veux eun' fille! A chaqu’maison que j'vas frapper, Ça m'rend tout chos’d'entendr' japper Les chiens en chass’darriér' leu' grille. Et, quand que j'les vois deux par deux, Les moignieaux m'ont l'air si heureux Qu'ça m'dounn' des envi's d'fair' coumme eux; J'veux eun' fille! Pisque les gâs qui foutent rien, Les chanceux, les ceuss’qu'à l'moyen D'avoér eun' femme et d'la famille Font ben l'amour itou queuqu'fois... Pourquoué que j's'rais moins qu'les borgeois? Moué, non pus, bon Guieu! j'se'pas d'bois... J'veux eun' fille! Des fill's! on peut pas vivr' sans ça; On s'en pass'pas pus qu'on s'pass'ra De l'air, du "boère" et d'la croustille; Et, mêm', pour casser un morcieau, J'attendrai ben jusqu'à tantôt... A c'tte heur', c'est d'la fumell’qu'i m'faut; J'veux eun' fille! Et quoiqu’j'soy' pas appétissant Quand qu'on m'voit coumm'ça, en passant, Dans ma p'lur' qu'est pus qu'eun' guenille, Ej'm'en fous... à d'main coumme à d'main, Et gare aux fill's, le long du ch'min... Faura que j'mang' pisque j'ai faim; J'veux eun' fille! La Chanson Des Corbeaux. Dans le matin clair, où meurt sa chanson, Le bon paysan, qui jette à mains pleines La bonne semence aux sillons des plaines A l'espoir de faire un jour la moisson... Mais les corbeaux, dont le vol brun Passe en l'air commc une tcmpête En faisant du soir sur sa tête, Les corbeaux mangeront son grain. Après avoir mis ses sous dans son bas, Le bon paysan fermc son armoire Lorsqu'il s'en revient de ,>endrc à la foire Le veau que sa vache un jour a mis bas. Mais les corbeaux, dont jamais rien Ne peut repaître l'avarice, ~ Gens de loi et gens de justice, ~ Les corbeaux voleront son bien. Tout en lui chantant " dodo, l'enfant do ” Le bon paysan demande à son mioche: "Petiot, prendras-tu ma hotte et ma pioche Mais les corbeaux cruels, ~ qui sont Les puissants et les gens de guerre, ~ Aux pauvres vieux ne songent guère: Les corbeaux tueront son garçon. Parmi la splendeur des soleils couchants, Le bon paysan dont la tâche est faite Pense avoir la fin d'une bonne bête Qui meurt de vieillesse au milieu des champs. Mais les corbeaux viendront encor, ~ Qui sont les marchands de prière, ~ Et du défunt, clos dans sa bière, Les corbeaux se feront de l'or 1... A la fin, pourtant, l'heure sonnera Ou, lassé de voir les corbeaux qui voltent En prenant ses gars, ses sous, ses récoltes, Le bon paysan se révoltera... Et dam! à grands coups de sabots, A coups de faux, à coups de pioches, Pour ses blés, ses biens et ses mioches Il abattra tous les corbeaux!... Chanson De Vendanges. L’automne sourit au flanc des coteaux En le rouge orgueil des grappes vermeilles, Allons les beaux gas! Hotte sur le dos! Filles, emportez serpes et corbeilles Et, tout en chantant, bras dessus dessous Dans les vignes d’or prenez la volée. Refrain. Allez en vendange et dépêchez-vous (Les raisins sont mûrs, les raisins sont doux) N’attendez pas la gelée, N’attendez pas la gelée. Mordant ou frôlant les raisins rosés, Les lèvres ont l’air de raisins farouches Allons les beaux gas! Cueillez des baisers, Filles, pour cela, tendez-leur vos bouches; Et vers le bonheur d’au-dessus de nous Vendangeurs d’amour prenez la volée. Le temps de vendange et celui d’amour Durent dans la vie une nuit de rêve, Hélas les beaux gas! Le bonheur est court Filles! La jeunesse est encor plus brève! Et l’hiver blanc, fils des automnes roux, Glace le baiser qui prend sa volée. Chanson Du Dimanche. Queu jour don' qu'c'est aujourd'anhui? J'sés seu'ment pas coumment que j'vis Depis que j'vas clopan-clopi, Su' la rout' blanche Et sous l'souleil qui m'abrutit! Vouéyons! c'était hier venterdi Et ça douet ét'e anhui sam'di? C'est d'main Dimanche! Au matin, coumm'les cloch's sounn'ront Pou' la grand'mess', les houmm's pouill'ront Eun' blous’prop'e, et les femm's mettront Eun' cornett' blanche Pour prier l'bon guieu des brav's gens, Qu'est un bon guieu qu'exauc’seul'ment Les voeux des ceuss's qu'a des argents... C'est d'main Dimanche! Les famill's mettront l'pot-au-feu, Lich'ront la soupe et bouff'ront l'boeuf Autour d'eun' napp' blanche et dans l'creux Des assiett's blanches. Et pis les homm's, après baffrer, Iront s'saouler au cabaret. Coumm'tous les aut's jours j'me tap'rai... C'est d'main Dimanche! Garçaill's et gâs iront cueuilli Au long des hai's le mai fleuri Qu'est si blanc qu'on dirait quasi De la neig' blanche; Et j'vouérai rouler en bas d’moué Des coupl's en amour et en joué, Et j'me tap'rai 'core c'tte foués! ... C'est d'main dimanche! Le souér, les garçaill's et les gàs, Et les mamans et les papas, Iront s'coucher ent'er les draps Des vieill's couch's blanches Pour pioncer jusqu'au matin v'nu; Moué, pistant le gîte inconnu, J'irai, eun' band’de chiens au cul... C'est d'main Dimanche! Tous mes dimanch's i' sont coumm' Depis bentout dix ans que j'vas Su' la grand'route! Et ça n'chang'ra Qu’quand la mort blanche M'foutra l'coup qui m'délivrera... Et je n'pourrai dire que c'jour-là, Comm' tous les heureux d'ici-bas: " C'est d'main Dimanche! " Le Char A Bancs Des Moribonds. Des coups, faut' d'un point: on gagn'pas! C'est ben pour ça qu'nous candidats Veul'nt embaucher tout l'monde! A l'aubarge d'l'Ecu d'Argent Z'ont fait att'ler l'grand char à bancs Pour ceux qui moribondent! Et hue!... Ai don! V'là l'char à bancs des moribonds: C'est queuqu's vouéx d'pus qu'ça va nous foute! Mais hue! ... Ai don! Pour que leu's bull'tins soi'nt 'cor bons, Faut pas qu'ces gas-là crèv'nt en route! C'est pas tant qu'on veut les ach'ter, Mais, pour la pein' qu'i's vienn'nt voter Malgré leu' mal aux tripes, On yeu' baille un paquet d'taba': C'qu'est ben consolant pour des gas Qui vont casser leu' pipe! P'têt' tout à l'heure, à c'souèr, ou d'main, I's diront pus d'bêtis's, voui ben! Aussi, tandis qu'i's roulent, I's discut'nt 'cor leu's opignons, Mais i's peuv'nt 'ja pus s'mett' de gnons Su' l'tournant d'la margoule! C'tte foués, vot'ront tout d'mêm' tertous, Mais, faurait p'têt' pas, après tout, Leu' d'mander davantage! Pasqu'i's s'rin partis su' l'grand tour, Si qu'on v'nait les r'qu'ri dans huit jours, Au scrutin d'ballottage! Ma foué!z'un coup qu'on est dans l'trou I' faut ben crér' que l'on s'en fout Des soeurs ou d'môssieu Chose, Car ces électeurs turbulents Présent'rint, comme un bull'tin blanc La pierr' carré' d'leu' tombe. Les Charançons. Les pésans tertous s’sont ben échignés Autour des mouéssons, autour des batteuses Mais à c'tt' heure le blé r'gorge leu' gueurgner: Z'en prenn'nt eun' pougné' dans leu' mains calleuses Qui r'jitt'nt en gueulant après l’mauvais sort: Les tas d'blé sont pleins d’ces bestiol's malines Qui s’font eun' maison d’chaqu’petit grain d'or Après en avouer sucé la chair fine. Pésans! i' va fallouér chauler: Y a trop d’charançons dans vout' blé! Les pésans tertous s’sont ben échignés Pour él'ver les p'tiots qui croutillin ferme, Et déjà les grands sont partis gagner Le pain -de chaqu’jour aux tâch's gris's des fermes; Mais les gas d’mossieux Untel et Untel Vont ét'dans queuqu’temps noummés fonctionnaires Dans eun' plac’tranquill’coumme un bieau coin d’ciel Où qu’c'est qu'is coul'ront la vi' sans ren fére! Pésans! i'va fallouér chauler: Y a trop d'charançons dans vout' blé! Les pésans tertous s’sont ben échignés Pour payer l'impôt, pour fér' les corvées; Les queuqu's tit's piéc's d'or tiré's au meugner Vars el parcepteur se sont ensauvées; C'est pou' graisser l’bec à ces foutus gas Car, si ça n'fait ren, faut vouer coumm' ça mange! Sûr que dans l'budget, ça fait pus d’dégâts Qu’les mauvais's bestiol's dans tout l’blé des granges Pésans! i' va fallouér chauler: Y a trop d'charançons dans vout' blé! Les pésans tertous s’sont ben échignés, Mais i's s'en vont qu'ri deux pierr's de chaux vive Qu'i's mett'nt à s'éteind’dans l'ieau d'un baquet Et v'la qu'i's arros'nt de c'tte blanch' lessive Les pauv'ers tas de blé pourris d’charançons; Alors, tous ces sal's inséqu's agonisent, Tout' la varmine querve, et les pésans sont Les maît's à présent, d’leu Miche r'conquise! Pésans, d'main, i' faura chauler, Chauler pus loin que vaut' tas d'blé! Le Charretier. Hu, Dia, Huo! Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau! C'est un charr'quier qu'engueul’ses chevaux... Les pauv'ers bêt's s'en vont avec Eun' charge terrible au darriére Et, du garot à la croupiére, A's ont pus pas un pouél de sec: I' s'en fout, c'est pas soun affaire! Esquinté's ou pas esquintées La côte est là... faut la monter! Et v'lan! ... et j'te gueule et j'te fouette: C'est coumme eun'pleu' d'grêlons d'avri' Qui leu'tomb' su'l'dous, et s'arrête Qu'un coup rendu's à l'écurie. Hu, Dia, Huo! Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau! C'est l'charr'quier qu'est d'venu sargent En fesant son temps d'régiment: Les soldats marchent coumm'les ch'vaux; Mém' qu'les ch'vaux pouvin 'cor répond'e Aux coups de fouet du charr'quier Par un coup d'tête ou un coup d'pied: Mais les soldats, qui sont du monde Eux aut's... i's ont pas l'drouet d'répond'e: Gn'a s'ment pas d'loué Grammont pour eux. Et l'charr'quier leu' coummande: Eun, deuss... J'm'en fous! ... Rompez! ... Huit jours de bouéte! Par file à gauch'! ... Par file à drouéte! ... Hu, Dia, Huo! Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau! C'est l'charr'quier qu'est d'venu farmier Après s'avouer ben marié; C'est un grous électeur de France Qui fait manger des ouverriers Et, pour la pein', mén' leu's consciences Coumm' des ch'vaux et coumm'des soldats: Allez à la mess’! ... Y'allez pas! ... Lisez ci!... Votez pour c'ti-là! ... Hu, Dia, Huo! Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau! C'est l'charr'quier qui voit v'ni' la mort Et qui voudrait ben vivre encor... Viv'... c'est rouler, rouler toujou's En dévalant eun' route en pente Qui conduit su' l'rabord d'un trou. Un coup qu'on est à la descente Gn'a pus moyen d'caler la roue. Et l'charr'quier, qui m'nait gens et bêtes, Peut pus s'mener... son coeur s'arrête, Ses yeux s'brouill'nt, sa raison fout l'camp; Et, dans la fiév'er du délire, En s'raidissant, i' cess’pas d'dire C'qu'i' gueulait à ses ch'vaux, dans l'temps: Hu, Dia, Huo! Bon Guieu d'cochon, Bon Guieu d'chameau!!... Les Ch'mins. En ce temps-là, c'était l'Empire ou la République Ou c'était l'Roué: ça vaut pas la peine d'eune esplique! Dans un bourg, par le val de Louére ou la Bieauc’blon.de, Deux femm's fir'nt chouér eun' bessounné d'leu' gidouill’ronde: La p'ermiére eut deux gas, et deux garces la s'conde. On appla les gas: Jean et Jacques, Les garces: Touenette et Marie. Les gas étint coumm' deux grous oeufs de Pâques Et les garces frél's coumm' des oeufs d'pardrix. I's poussèr'nt près des blés: d'eune an à chaqu’récolte. On mit les gas en culottes Et les garc's en cotillons; Et i's s'trouvér'ent - bessons, bessoun'ns - après l'école, Les gas portant barbes folles, Les garc's avec des tétons. I's s'trouvér'nt dans eune plaine oùsque c'était la vie Par les bissons d'mûr's douc's et les tallé's d'orties, Et i's voi'nt le bounheur, en mêm' plac’que l'souleil, Leu' fer' signe, au fin bout d'la plain' nouère et varmeille, Et i's partir'nt - bessons, bessoun'ns - tout quat' d'un coup Pour agripper l'bounheur oùsque j'courons tertous. Jean et Mari' prir'nt la rout', la grand'rout' tout dréte Oùsqu'l'aubargiste fum' sa pip' devant l'aubarge, Oùsqu'la port' des Mairi's s'ouvre aux blancs mariages Et oùsqu'les gens dounn'nt le bonjour au gard'champête. La rout', la bounn' route oùsqu'on est hounnête! Touénette et Jacqu's prir'nt, à tous les hasards des champs, Les ch'mins d'travars', les mauvés ch'mins Oùsqu'on s'aim' sans aut' consent'ment Que l'consent'ment d'l'Avri' qui vient, Et oùsqu'on détrousse, à nuit nouère, Les marchands d'boeu's qu'ont fait des pistol's à la fouère. Les ch'mins d'travars', les mauvés ch'mins. Mari' s'achiésa su' eun' born' de la grand'route, Ses deux mains su' ses tétons, pour pas qu'on y touche, Et a r'garda longtemps passer les épouseux: Ceuss dont les sabiots sal's dis'nt les arpents fartiles Et ceuss’qui sont flusqués pour teni' plac's en ville. Enfin, a suivit Jean l'pus rich' de ces moncieux. I's sortir'nt de d'cheu l'mair' pour entrer cheu l'curé Et l'souér des noc's pour fer' le compt' des billets d'mille, A r'tira ses deux mains crouésé's su' son corset. Touénette, en counnaissanc’d'amour, Courantina, tétons au vent, Ecoutant aux poch's des passants C'tte chanson des écus sonnants Qui fait r'dresser l'oreille aux sourds. Un jour à Jacqu's, un jour à Jean Et'core à eun aut'e eun aut' jour, Pour senti' su sa pieau la chatouill’des jaunets A'laissa leu's mains les fourrer dans son corset. Jean et Marie eur'nt eun'boutique au long d'la route. Et leu' noms à la porte en lett'ers grand's et grousses. Pernant l'Argent, darrière un comptouér soulennel Aux ceuss qu'avint l'moueyen d'et' de leu' clientèle, I's am'nér'nt la faillit' du concurrent du coin Qui s'en alla fini d'eune hounourab'el mort Dans l'foussé aux vaincus, sous les yeux des pus forts! Jacqu's jeta par d'ssus les moulins sa blous’d'enfance Et échappa dans l'vent large des mauvés ch'mins Aux p'erjugés qui vous r'vienn'nt coumm' des vieill's romances. Pernant l'Argent, en farfouillant dans les sarrures, Simp'elment oùsqu'y en avait, aux ceux qui 'nn'avint, I'mit un pauv' chat'lain dépouillé en posture D'endousser eun' besace et d'aller qu'ri son pain! Et l'mond’par les cités nouvell's et les bourgs vieux, R'gardait aller, avec des jug'ments dans la bouche: Jean et Mari' su' la grand'route. Môssieu! Madam'! Madam'! Môssieu! La Touenette et l'Jacqu's, dans les michants ch'mins, Putain! Voleux!Voleux! Putain! Mais eun hivar la neig' tomba Quinz' jours, troués s'main's, sans fin ni cesse! ... Epésse, épésse! Par d'ssus les born's, par d'ssus les pa's, De tell’magniér' qu'alle enterra La dret' route et les ch'mins tortus Et qu'les deux garc's, et qu'les deux gas, Malgré tout's les étouél's du ciel S'y trouvér'nt bel et ben pardus! Si ben pardus! ... qu'au moues d'dégel L'même mond', par les cités nouvell's et les bourgs vieux R'gardait aller, avec d'aut's jug'ments dans la bouche L'Jacqu's et la Touénett' (par maldounn! ) sur la grand'route, Môssieu! Madam'! ... Madam'! Môssieu! Marie et Jean (par maldounn) dans les michants ch'mins, Putain! Voleux! ... Voleux! Putain! Et moun histouer' s'arrête à c't'heure... Vous v'lez savouér si qu'i's ont agrippé l'bounheur? Non! ... l'bounheur, I' s'agripp' pas! Pus on l'approch', pus i' s'racule. Mais ça se r'ssemb'el tout d'mêm' ben Eune hounnet' femme et eun' putain, Eun hounnéte houmme et eun' crapule! Le Christ En Bois. Bon guieu! la sal'commune! ... A c'souèr, Parsounne a voulu m'ar'cevouér Pou' que j'me gîte et que j'me cache Dans la paille, à couté d'ses vaches, Et, c'est poure ren qu’j'ai tiré L'cordon d'sounnette à ton curé Et qu'j'ai cougné cheu tes déviotes: Les cell's qui berdouill'nt des pat'nôt'es Pour aller dans ton Paradis... S'ment pas un quignon d'pain rassis A m'fourrer en travars d'la goule... I's l'gard'nt pour jiter à leu's poules; Et, c'est pour çà qu'j'attends v'ni d'main Au bas d'toué, su' l'rabôrd du ch'min, En haut du talus, sous l'vent d'bise, . Qu'ébranl’les grands bras d'ta crouéx grise... Abrrrr! ... qu'i' pinc’fort el’salaud! E j'sens mon nez qui fond en ieau Et tous mes memb'ers qui guerdillent, Et mon cul g'lé sous mes penilles; Mais, tu t'en fous, toué, qu'i' fass’frouéd: T'as l'cul, t'as l'coeur, t'as tout en boués! Hé l'Christ! T'entends-t-y mes boyaux Chanter la chanson des moignieaux Qui d'mand'nt à picoter queuqu'chose? Hé l'Christ! T'entends-t-y que j'te cause Et qu'j'te dis qu'j'ai-z-eun' faim d'voleux? Tell'ment qu'si, par devant nous deux, I'passait queuqu'un su' la route, Pour un méyion coumm' pour eun' croùte, I' m'sembl’que j'f'rais un mauvais coup! ... Tout ça, c'est ben, mais c'est point tout; Après, ça s'rait en Cour d'assises Que j'te r'trouv'rais; et, quoué que j'dise Les idée's qu'ça dounne et l'effet Qu'ça produit d’pas avouer bouffé, Les jug's i's vourin ren entend'e, Car c'est des gâs qui sont pas tend'es Pour les ceuss’qu'a pas d’position; I's n'me rat'rin pas, les cochons! Et tu s'rais pus cochon qu'mes juges, Toué qui m'v'oués vent' creux et sans r'fuge, Tu f'rais pas eun' démarch' pour moué: T'as l'vent', t'as l'coeur, t'as tout en bois! L'aut'e, el'vrai Christ! el'bon j'teux d'sôrts Qu'était si bon qu'il en est mort, M'trouvant guerdillant à c'tte place, M'aurait dit: " Couch' su'ma paillasse! ... " Et, m'voyant coumm'ça querver d'faim, I'm'aurait dit: " Coup'-toué du pain! Gn'en a du tout frés dans ma huche, Pendant que j'vas t'tirer eun'cruche De vin nouvieau à mon poinson; T'as drouét coumm' tout l'monde au gueul'ton Pisque l'souleil fait pour tout l'monde V'ni du grain d'blé la mouésson blonde Et la vendange des sâs tortus... " Si, condamné, i' m'avait vu, Il aurait dit aux jug's: " Mes fréres, Qu'il y fout' don' la premier' pierre C'ti d'vous qui n'a jamais fauté! ... " Mais, toué qu'les curés ont planté Et qui trôn' cheu les gens d'justice, T'es ren! ..., qu'un mann' quin au sarvice Des rich's qui t'mett'nt au coin d'leu's biens Pour fair' peur aux moignieaux du ch'min Que j'soumm's... Et, pour ça, qu'la bis’grande T'foute à bas... Christ ed’contrebande, Christ ed'l'Eglis! Christ ed’la Loué, Qu'as tout, d'partout, qu'as tout en boués! ... La Cigarette. Aujourd'hui le temps est épouvantable: Il pleut et mon coeur s'embête à pleurer. J'ai pris, d'un paquet traînant sur ma table, Une cigarette au fin bout doré; Et j'ai cru te voir en toilette claire Avec tous tes ors passés à tes doigts, Traînant par la vie, élégante et fière Sous les yeux charmés du monde et de moi. Refrain. Ah! la bonne cigarette Que j'ai fumée... Pourtant mon coeur la regrette, O bien-aimée! Ah! la bonne cigarette Que j'ai fumée... Pourtant mon coeur la regrette, O bien-aimée! J'ai pris une braise au milieu des cendres Et je me suis mis alors à fumer En m'entortillant dans les bleus méandres De ma cigarette au goût parfumé; Et j'ai cru sentir passer sur mes lèvres Un baiser pareil aux baisers brûlants De ta bouche en feu, par les nuits de fièvres Où je m'entortille entre tes bras blancs. J'ai jeté ce soir parmi la chaussée Cigarette morte au feu du tantôt; Un petit voyou qui l'a ramassée Part en resuçant son maigre mégot; Et, devant cela, maintenant je pense Que ton corps n'est pas à moi tout entier, Que ta chair connaît d'autres jouissances Et que je te prends comme un mégottier. Complainte De L'Estropié. Au vieux moulin bieauceron Qui tourne quand la bis'vente, Qui tourne en faisant ron ron Coumme un chat qui s'chauffe el'vent'e, Y'avait eun' fois un pauv'gâs Qu'avait pour viv' que ses bras. I'trimait à s'échigner, En s'maine et même el'dimanche, Pour qu'les mangeux d'pain gangné N'n'ayin toujou's su'la planche. Mais, un jour que son moulin Grugeait du blé pour la gueule Des bourgeoisieaux du pat'lin, S'fit prende el'bras sous la meule... Et, d'pis qu'i peut pus masser, I's'trouv' sans l'sou et sans croûte; Mais ceuss’qu'il a engraissés, Tous les bourgeoisieaux, s'en foutent... Car l'vieux moulin bieauceron Tourn'toujou's quand la bis'vente, Tourn' toujou's, en f'sant ron ron Coumme un chat qui s'chauffe el'vent'e... Et gn'a core eun aut' meugnier Qui trim'la s'maine et l'dimanche Pour qu'les mangeux d'pain gangné N'n'ayin toujou's su'la planche! ... Complainte Des Ramasseux D'Morts. Cheu nous, le lend'main d'la bataille, On est v'nu quéri'les farmiers: J'avons semé queuq's bott'lé's d’paille Dans l’cul d'la tomb'rée à fumier; Et, nout' jument un coup ett'lée, Je soumm's partis, rasant les bords Des guérets blancs, des vign's gelées, Pour aller relever les morts... Dans moun arpent des " Guerouettes ", J’n' n'avons ramassé troués Avec Penette... J’n' n'avons ramassé troués: Deux moblots, un bavaroués! La vieill’jument r'grichait l'oreille Et v'la-t-y pas qu’tout en marchant, J’faisons l'ver eun' volte d’corneilles Coumm' ça, juste au mitan d’mon champ. Dans c’champ qu'était eun'luzarniére, Afin d’mieux jiter un coup d’yeux, J’me guch' dessus l’fait' d'eun' têtiére, Et quoué que j’voués?... Ah! nom de Dieu! ,,. Troués pauv's bougr's su' l’devars des mottes Etint allongés tout à plat, Coumme endormis dans leu' capote, Par ce sapré' matin d'verglas; Ils’tin déjà raid's coumme eun' planche: L’peurmier, j'avons r'trouvé son bras, - Un galon d’lain'roug' su' la manche - Dans l’champ à Tienne, au creux d'eun' râ'... Quant au s'cond, il 'tait tout d'eun' pièce, Mais eun' ball’gn' avait vrillé l’front Et l’sang vif de sa bell’jeunesse . Goulait par un michant trou rond: C'était quand même un fameux drille Avec un d’ces jolis musieaux Qui font coumm' ça r'luquer les filles... J’l'ont chargé dans mon tombezieau! ... L'trouésième, avec son casque à ch'nille, Avait logé dans nout' maison: Il avait toute eun' chié' d’famille Qu'il eusspliquait en son jargon. I' f'sait des aguignoch's au drôle, Li fabriquait des subeziots Ou ben l’guchait su' ses épaules... I' n'aura pas r'vu ses petiots! ... Là-bas, dans un coin sans emblaves, Des gâs avint creusé l’sol frouéd Coumm' pour ensiler des beutt'raves: J’soumm's venu avec nout' charroué! Au fond d'eun'tranché', côte à côte, Y avait troués cent morts d'étendus: J'ont casé su' l’tas les troués nôt'es, Pis, j'ont tiré la tarr' dessus... Les jeun's qu'avez pas vu la guarre, Buvons un coup! parlons pus d’ça! Et qu’l'anné' qui vient soit prospare Pour les sillons et pour les sas! Rentrez des charr'té's d’grapp's varmeilles, D’luzarne grasse et d’francs épis, Mais n' fait's jamais d’récolt' pareille A nout' récolte ed’d'souéxant'-dix! ... Complainte Des Trois Roses. Ah! quand j'avais vingt ans sounnés, Ah! quand j'avais vingt ans sounnés, Margot s'en allait vouer ses boeufs Avec eun' ros’roug' dans les ch'veux. A' m' l'a dounné. Viv'nt les fill's dont j'suis l'amoureux! J'ai eun' rose, et j'en aurai deux! Paf! quand qu’j'étais cor' ben rablé, Paf! quand qu’j'étais cor' ben rablé, J'ai vu la garce au pér' Françoué's Qu'avait eun' ros’blanch' dans les doué'ts Et j'y a' volée! Viv'nt les fill's qui s'fleuriss'nt pour moue! J'ai deux ros's, et j'en aurai troués! Bah! quand j'sés dev'nu ben renté, Bah! quand j'sés dev'nu ben renté, Catin est v'nu m' chatouiller l'nez Avec eun' rose au coeur fané! Et j’la ach'tée! Viv'nt les fill's qui vend'nt ces ros's-là! J'ai troués ros's, mais j'en veux pus qu'ça. Las! me v'là vieux, me v'là ruiné, Las! me v'là vieux, me v'là ruiné, Y a pus d’ros's roug's à l'âge que j'ai. Des blanches? Foli! Faut pus songer Mém' aux fanées. Viv'nt les fill's qui m'aimeront pus! Moué, j'ai troués ros's et j'meurs dessus. Les Conscripts. V'là les conscrits d'cheu nous qui passent! ... Ran plan plan! L'tambour marche d'vant; Au mitan, l'drapieau fouette au vent... Les v'là ceuss’qui r'prendront l'Alsace! l's vienn'nt d'am'ner leu' numério Et, i's s'sont dépêchés d'le mett'e: Les gâs d'charru' su' leu' cassiette, Les gâs d'patrons su'leu' chapieau. Tertous sont fiârs d'leu'matricule, Coumme eun' jeun' marié d'son vouél’blanc; Et c'est pour ça qu'i's vont gueulant Et qu'on les trouv' pas ridicules. I's ont raison d'prend’du bon temps! Leu' gaîté touche el'coeur des filles; Et, d'vouèr leu's livré's qui pendillent, Les p'tiots vourin avouèr vingt ans. Les vieux vourin êt'e à leu'place; Et, d'vant leu's blagu's de saligauds, Des boulhoumm's tout blancs dis'nt: " I faut Ben, mon guieu! qu'la jeuness’se passe... " Et don', coumm'ça, bras-d'ssus, bras-d'ssous, l's vont gueulant des cochonn'ries. Pus c'est cochon et pus i's rient, Et pus i's vont pus i's sont saoûls. Gn'en a mém' d'aucuns qui dégueulent; Mais les ceuss’qui march'nt core au pas, Pour s'apprend'e à fair' des soldats, l's s'amus'nt à s'fout' su' la gueule. Pourquoué soldats? I's en sav'nt ren, - l's s'ront soldats pour la défense D'la Patri'! - Quoué qu'c'est? - C'est la France... La Patri'!... C'est tuer des Prussiens!... La Patri'! quoué! c'est la Patri'! Et c'est eun' chous’qui s'discut' pas! Faut des soldats! ... - Et c'est pour ça Qu'à c'souér, su' l'lit d'foin des prairies, Aux pauv's fumell's i's f'ront des p'tits, - Des p'tits qui s'ront des gàs, peut-être? - A seul’fin d'pas vouer disparaître La rac’des brut's et des conscrits. Cruelle Attente. Un soir qu’il gelait à tout fendre, Un gâs de chez nous fut attendre Une garçaille de chez nous Au coin du bois, leur rendez-vous Et, dessous la lune blêmie, Histoire de passer le temps, En attendant sa mie Le gars allait chantant... Le gars allait chantant En attendant sa mie, En attendant sa mie. Du haut des cieux tendus de crêpes, Comme un essaim de folles guêpes De la neige dégringola. Et la belle n’était pas là... Lors, par la campagne endormie, Dans son lit glacial et blanc, En attendant sa mie Le gars allait tremblant... Le gars allait tremblant En attendant sa mie. (bis) Pendant tout ce temps la garçaille Faisait d’amour grande ripaille Au coin du feu bien chaudement, Entre les bras d’un autre amant; Et, pressentant cette infamie, Pauvret au coeur naïf et franc, En attendant sa mie Le gars allait pleurant... Le gars allait pleurant En attendant sa mie. (bis) Le mordit de baisers la bise; Le gel à travers sa chemise Ses fines aiguilles planta, Et pour lui le hibou chanta, Si bien que, quand l’aube palie Au-dessus du bois apparut, En attendant sa mie Le pauvre gars mourut... Le pauvre gars mourut En attendant sa mie. (bis) Dans Le Jardin Du Presbytère. Y a des pouériers en espaliers Qu'écartent des branches grises: Leu's bras qu'on a crucifiés! Au long des murs de l'église, ' Et ces pouériers, coumme il convient A la natur' de la terre, Sont des pouériers de "Bon Chrétien" Dans l’jardin du presbytère. Aux alentours du moués d'mari', Aux temps des mess's printanières, L’parfum des vieux pouériers fleuris Monte a coûté des prières; Et quand l'automne à son tour, vient Accompli' son ministère, On cueill’des pouér's de "Bon chrétien" Dans l’jardin du presbytère. Ah! bell's pouér's douc's au grain léger, C'est y pas - putout qu'eun' poumme! Vous, qu'et's cause -du premier péché Dans l’jardin du premier houmme?... Ah! pouér's fondant's coumme un miel fin Qu'embaume et qui désaltère... Ah! pouér's, bounn's pouér's de "Bon Chrétien", Dans l’jardin du presbytère!... Nout' curé mang' les fruits piochés Par les merl's et les abeilles, Pis, il emporte à l'Evêché Les plus bieaux dans eun' corbeille, Mêm' je n' sais pas queue qui Ie r'tient D'en envouéyer au Saint-Père... Y a tell'ment d’pouér's de "Bon Chrétien" Dans l 'jardin du presbytère. Le Deraillement. Un peineux avait pris eun' foués L'mêm' train qu'son voisin: un bourgeoués. L'train les roulait ben doucett'ment Chacun dans leu' compartiment: En troisiém' classe el’pauv' peineux Guerdillait su' un banc pouilleux, Tandis qu'en première el’bourgeoués S'carrait l'cul dans l'v'lours et la souée. Mais'tt' à coup, avant d'arriver V'là l'train qui s'met à dérailler, Et, quand qu'après on détarra Deux morts qu'avint pus d'têt's ni de bras, Parsounn' put dir' lequel des deux Qu'était l'bourgeoués ou ben l'peineux La Dernière Bouteille. Les gas! apportez la darniér' bouteille Qui nous rest' du vin que j’faisions dans l’temps, Varsez à grands flots la liqueur varmeille Pour fêter ensembl’mes quat'er vingts ans... Du vin coumm' c'ti-là, on n'en voit pus guère, Les vign's d'aujord'hui dounn'nt que du varjus, Approchez, les gas, remplissez mon verre, J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus! Ah! j'en r'boirai pus! C'est ben triste à dire Pour un vieux pésan qu'a tant vu coumm' moue Le vin des vendang's, en un clair sourire Pisser du perssoué coumme l'ieau du touet; On aura bieau dire, on aura bieau faire, Faura pus d'un jour pour rempli' nos fûts De ce sang des vign's qui rougit mon verre. J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus! A pesant, cheu nous, tout l’mond’gueul’misère, On va-t-à la ville où l'on crév' la faim, On vend poure ren le bien d’son grand-père Et l'on brûl’ses vign's qui n'amén'nt pus d’vin; A l'av'nir le vin, le vrai jus d’la treille Ça s'ra pour c'ti-là qu'aura des écus, Moué que j'viens d’vider nout' dargnier' bouteille J'ai coumm' dans l'idé' que j'en r'boirai pus. Les Deux Chemineux. Hé! l'cabaretier, au tournant du ch'min, J'somm's deux chemineux qu'ont chacun eun' gueule Pus chaude et pus sèch' que l'chaum' des éteules. Hé! l'cabaretier, au tournant du ch'min, Toué qu'as des futaill's et un cellier plein, Va quéri à boire et vers'-nous un coup! - Les gâs, v'avez-t-y des sous? Hé! le boulanger, su' la plac' du bourg, J'somm's deux chemineux qu'ont l'vent' qui commence A leur chantouanner eun' drôle ed romance! Hé! le boulanger, su' la plac' du bourg, Apport'-nous la mich' que tu r'tir's du four, Et pass' ton coutieau, qu'on s'en coupe un bout! - Les gâs, v'avez-t-y des sous? Hé! la garce bell', dans l'boug' plein d'soulauds, J'somm's deux chemineux qui pass'nt leurs nuitées Sans jamais r'cevoir la moindr' bécotée. Hé! la garce bell', dans l'boug plein d'soulauds, Ouvre-nous tes bras, et bourr'-nous d'bécots Jusqu'à c'que tu voi's que j'en soyins saouls! - Les gâs, v'avez-t-y des sous? Hé! Môssieu l'curé, au templ' du bon Dieu, J'somm's deux chemineux qui cassons nout' pipe, Mais qu'ont ben vécu dans les bons principes! Hé! Môssieu l'curé, au templ' du bon Dieu, Vous nous direz-t-y eun' prière ou deux Avant qu'on nous jitt' tertous dans l'mêm' trou? - Les gâs, v'avez-t-y des sous? Le Discours Du Traineux. Môssieu, j'traînais coumme ed' coutume. J'tomb' dans eun' foule où qu'des légumes En queue d'morue: L'préfet, l'mair', l'archiviss du bourg, Inaugurint en troués discours Vout'e estatue! Tertous ont fièr'ment ben parlé: On vouét qu' c'est des gâs qu'est allé Dans les écoles! Moué, môssieu, j'sés guére orateur; Mais quoué! j'soumm's pus qu'nous deux, à c't' heure: J'prends la parole! Et, d'abord, j'ai dans les vingt ans; Vous, v'ét's morts, mais ça dit pas quand Qu'v's avez pu naît'e? V'ét's du pat'lin: moué, j'sés d'ailleurs; J'ai, par conséquent, pas l'hounneur De vous counnaît'e! J'peux pas discuter: j'discut' pas Les victouér's ou les almanachs D'vout'e existence; Et, tout c'que v's avez dit ou fait, C'est parfait, môssieu, c'est parfait! J'l'approuv' d'avance! Vout' figur' n'a ren qui déplaise: J'en ai crouésé des plus mauvaises Au coin des routes! Mais, pour la fer' vouér en plein bronze Plac' du Martroué, sous les quinconces, Comben qu'ça coûte? Dix mill' francs! Et putôt pus qu' moins! Qu'i's gueul'nt partout, les citouéyens D'vout' vill' native. Dix mill' francs! Au prix oùsqu'est l'pain Ça f'rait comben d'hotté's, comben D'mich's de quat' liv'es? Or, moué, j'ai pas bouffé, môssieu, Depis un jour, depis huit lieues. Ça, c'est trop fort! Mais, si tant haut qu' v' avez pété, Vous pétez pus à l'heure qu'il est. Moué, j'pète encore! Dix mill' francs! Ça vous fait bell' jambe, A vous qu'on r'trouv'rait pas un memb'e Dans la terr' nouére! Dix mill' francs pour eune estatue! Dix mill' francs! Dix mill' francs d'foutus! C'est ça, la glouére! Et v'là c'que c'est qu'eun houmme illust'e Qu'a p't-ét'e été humain et juste Dans l'temps jadis! C'est queuque rev'nant en ferraille Qu'entass' dans son vent' sans entraille Le pain d'nout' vie! Et c'est tout, tout c'que ma langu' trouve Au travers d'la faim qui m'alouve A tourner d'mieux... Mais, dans leu's discours à flafla, Pas un des aut's avait dit ça: J'vous l'dis, môssieu! .., La Dot. O les parcepteurs! O les capitaines Qu'épous'nt des femm's qu'ont des grous sacs de dot, Ah! la dot! la dot! la dot ed' la mienne!... - V'allez-t-y m'trouver berlaudin vous aut'es, O les parcepteurs! O les capitaines! V'là l'histouére: Avant qu' je n' parte au sarvice, J' m'étais fait cheu nous eun' tit' bounne amie; A c't âge, alle avait quasiment point d' vices Et ça me r'tenait d'la biger pus loin Qu' son bec ros' qui v'nait de li-même me qu'ri' Des bécots pus simpl's qu'eun' becqué' d'bon pain. J'y réclamais s'ment: « Attends-moué qu'je r'vienne... Troués ans, ça pass' vite! ... et j'nous marierons... Tu s'ras tout en blanc, du vouéle à la tréne! Gn' aura des pougné's d'rubans au violon! » Et pis, j' sés parti! - « Eun'! deuss!... par l'flanc douéte! Poch'té!... filer doux!... fout' huit jours ed' bouéte! » ...Enfin, du moment qu' c'est pour la Patrie!... Mais, pendant c'temps-là, ma 'tit' bounne amie S' faisait enjôler par un bourgeouésieau, Et quand j'sés r'venu, après mon rabiot, Je n' l'ai pus r'trouvée au mitan d'la ronde Des jeuness's ben sag's qui dans'nt aux fins d' vêp'es: All' 'tait à Paris, qu'jaspotait tout l'monde, All' 'tait à Paris, qui fesait la gouépe! - Allons bon!... c'est dit!... je n'la r'vouerrai pus! - Et j'ai rempougné l' manch'ron d'la charrue; Labours et charroués ont mangé mes s'maines, J'ai jité mes Dimanch's dans la bouésson Tandis qu' les aut's fill's passin dans la plaine... All's 'tin tout en blanc, du vouéle à la tréne, Gn' avait des pougné's d'rubans au violon! Mais un bieau matin... Ell'... v'là qu'à's'raméne... Non! tout's les gothons n'amass'nt pas des rentes: Ses cott's tout's guené's aux filoch's qui pendent, Ses façons d'causer, ses façons d'sourire, Ses façons d'aller sont là pour el' dire!... L'Monde y a fait deux goss's qu'alle a su' les bras; A’ rapporte queuqu's restants d'maladies Qui vous guett'nt toujou's dans ces méquiers-là, A’ rapporte un coeur qu'est tell'ment aigri Qu'i' s'peux ben qu'l'Amour ne r'vienn' pus cheu li, Et des pauv'ers vic's pour oublier ça! C'est tout d'même eun' fill' de pus dans l'pays, Eun' fill' de pus qu'est bounne à marier... Hé! les parcepteurs! hé! les capitaines, Les bieaux épouseux!... qui qu'c'est qui veut qu'ri La fille, et la dot que l'Monde y a baillée? Eh ben! ça s'ra moué!... pis qu'tertous dis'nt non... Aprés tout, c'était ma 'tit' bounne amie... Dam' du coup! gn'aura vouél' blanc ni blanch' tréne! Gn' aura pas d'rubans!... gn' aura pas d'violons! Mais j'nous marierons tout d'méme et quand méme. O les parcepteurs! O les capitaines Qu'épous'nt des femm's qu'ont des grous sacs de dot, La mienne a coumm' dot un grous sac de peine: Faut qu'un gâs racheut' les sal'tés aux aut'es, O les parcepteurs! O les capitaines!!! Les Dragées. Maintenant le drôle est chrètien. - Tant mieux, ça va bien! Et nous sortons de la chapelle Tous les deux ma belle. Vite, elle met la main au fond D’un bleu pocheton. Et, parmi la foule aguichée, Jette des dragées. Refrain. Jette des dragées, Madeleine! (C’est toi la marraine!) Mais garde-m’en-z-une en ta main? (C’est moi le parrain!) Aux gas qui tendent leur chapeau: - Par ici, plus haut! Elle sème, en son gai délire, Dragées et sourires! Les sourires qui me sont chers Et les bonbons clairs Vont choir sur les gas qu’ils arrosent D’une averse rose... Faut voir se bousculer les gas! - Mais poussez donc pas! Autour de la manne fleurie Que répand ma mie: S’il ne tombe pas, à tout coup, Des dragées pour tous, Les sourires, pour tout le monde, Tombent, à la ronde! Cela ne me rend pas jaloux. - Mais non, pas du tout! Car cette dragée qu’lle garde Dans sa main mignarde, Tantôt, quand nous serons rentrés, Je la croquerai Entre sa bouche où viendront luire De nouveaux sourires! Drapeaux. L’heure patriotique du tirage au sort A fait vibrer le beffroi légal des mairies, Les gas aux grands yeux bons sont devenus conscrits Et leur troupeau dévale par les rues Sous le geste dur des houlettes tricolores. En les voyant ainsi passer, les filles belles Qui s’avancent par la paix fleurie des venelles, Se demandent en leur naïveté, pourquoi L’on gaspille ainsi bêtement si belle soie. Holà! nos galants aimés. Holà! disent-elles, Baillez-nous l’étoffe jolie de vos drapeaux, Nous en ferons des robes bleues, rouges ou blanches Et nous les froisserons aux danses des dimanches Contre votre coeur qui s’en montrera plus tendre. Mais les galants passent et s’en vont sans comprendre Le bon désir des amantes qui restent seules... Et demain les drapeaux leur seront des linceuls. Les Draps Sechement Sur Le Foin. Quoué qu'a tombé su' la prairie Pour qu'on la revi' coumm' ça tout' blanche? Tomb' pas d'neige en plein coeur d'avri': Ça f'rait framer l'yeux aux parvenches. Eh! ben, v'là c'que c'est: à c'matin On a fait la lessive à la farme, Et les draps prop's séch'nt su' le foin Et sous le hâl' qui souff'el farme. Les draps sèch'nt, les draps oùsqu'on s'fourre; Quasi coumme el' soulé se couche, Ereintés par la tâch' du jour Et oùsqu'on s'endort coumm' des souches. Les draps d'sommeil, les draps d' repos Qu'entend'nt ronfler sans fin ni cesse, Mais qu'entend'nt pas souvent d'bécots Et qui sent'nt pas souvent d'caresses. Les pauv'ers draps à qui qu'l'amour S'en vient pas souvent fair' visite, Et, si ça y arrive un bieau jour, Il ent'e, i' sort, et r'fil' ben vite. Les draps sèch'nt et par-dessous eux, Sans qu'on y voi' ren, les foins poussent, Les foins oùsque les amoureux Ont coulé des minut's si douces, Les foins pleins d'petits creusillons Qui sont autant d'gîtons d'amour Que les coup'les en contravention Ont s'més coumm' ça su' leu' parcours. Les draps sèch'nt, et les foins sent'nt bon, I's sent'nt la chair de fille et d'mâle Et guerdill'nt encor des frissons Du gas qu'ensarr' la garc' qui râle. Les draps sèch'nt et, tout en séchant, Les foins qui sent'nt bon les parfument, Les v'là secs! au soulé' couchant I's s'ront à leu' plac' de coutume Dans les grands lits aux grands ridieaux Et, à c'souer, la chandell' soufflée, L'mait' ed' farme encore tout vieillot Sentira son coeur s'réveiller. L'charr'quier ira r'trouver la bonne Et la bonn' le coursera point, L' porcher r'grett'ra d'avouer parsonne Pasqu' les draps sentiront les foins. Source: http://www.poesies.net