Poesies Diverses. (1848) TABLE DES MATIERES Presentation. En Rêve. Pauvre Lise. Le Cimetière De Campagne. Cantique. A Sainte Madeleine. Ballade. Sonnet. Jeanne. Payasage Bresssan. Bonheur Bressan. En Bresse. A La Bresse! Presentation. Gabriel Vicaire, né en 1848 à Belfort ( Haut-Rhin), a chanté en vers charmants la Bresse, son pays d’origine. Ses Émaux Bressans (1884) sont une suite de poèmes rustiques, d’une extrême franchise d’impression. De frais paysages, des tableaux d’intérieur à la manière flamande, des scènes de village tour à tour gaies ou mélancoliques y alternent avec de légères et spirituelles fantaisies. «Il est, dit André Theuriet, des titres qui donnent des promesses que parfois le livre ne tient guère. On ne fera pas ce reproche aux poèmes Bressans de M . Gabriel Vicaire. Ils sont pleins de vie, de santé et de belle humeur. Hauteur, au rebours de beaucoup de ses confrères, s’exprime dans une langue ferme et savoureuse dont la sobriété et la gaîté font songer aux chansons populaires. Il s’exhale de son volume une bonne odeur d’herbe et de blé mûr, et sa poésie a le charme de tout ce qui est sincère et humain.» La véritable originalité de l’auteur des Émaux Bressans est, en effet, d’avoir enfermé dans une forme exquise, d’un art drainant plus achevé qu’il se dissimule, les plus délicates, les plus fugitives inspirations de la muse populaire. Son Miracle de Saint Nicolas (1888), où la tendresse mystique du moyen âge s’allie si heureusement et sans le moindre effort à la jovialité naïve de nos vieux conteurs, vient de montrer son talent sous un jour nouveau. La légende l’attire. Il y trouvera sans nul doute une source de rajeunissement. M. Gabriel Vicaire a, en outre, publié dans diverses Revues de nombreux articles de Folk-Lore qui seront prochainement réunis en volume. On lui doit aussi, en collaboration avec M. Henri Beauclair, un petit livre de parodie vive et ingénieuse, Les Déliquescences d’Adoré Floupette, poète décadent, qui a paru en 1885 et eut alors un très grand succès de vogue. Les oeuvres de M. Gabriel Vicaire ont été éditées par MM. G. Charpentier, Lemerre et Vanier. Alphonse Lemaire. En Rêve. Vous me demandez qui je vois en rêve? Et gai, c’est vraiment la fille du roi; Elle ne veut pas d’autre ami que moi. Partons, joli coeur, la lune se lève. Sa robe qui traîne est en satin blanc, Son peigne est d’argent et de pierreries; La lune se lève au ras des prairies. Partons, joli coeur, je suis ton galant. Un grand manteau d’or couvre ses épaules Et moi dont la veste est de vieux coutil! Partons, joli coeur, pour le Bois- Gentil. La lune se lève au-dessus des saules. Comme un enfant joue avec un oiseau. Elle tient ma vie entre ses mains blanches. La lune se lève au milieu des branches. Partons, joli coeur, et prends ton fuseau. Dieu merci, la chose est assez prouvée: Rien ne vaut l’amour pour être content. Ma mie est si belle, et je l’aime tant! Partons, joli coeur, la lune est levée. (Émaux Bressans) Pauvre Lise. Avant-hier, la pauvre Lise, Sans crier gare, a trépassé. Elle est au milieu de l’église Sur un tréteau qu’on a dressé. Elle est en face de la Vierge, Elle qui pécha tant de fois. À ses pieds fume un petit cierge Dans un long chandelier de bois. Les gens qui sortent de confesse Ont grand’hâte de s’en aller, Et le curé bâcle sa messe: Son déjeuner pourrait brûler. Aux malheureux courte prière; Ça ne rapporte quasi rien. Pas une âme autour de la bière; On dirait qu’on enterre un chien. Seul, à genoux près de la porte, Je regarde et je n’ose entrer. Je pense aux cheveux de la morte Que le soleil venait dorer, À ses yeux bleu de violette, Si doux alors que je l’aimais, A sa bouche aujourd’hui muette Et qui ne rira plus jamais. Toute ma vie est en déroute. À chaque coup du glas des morts, Comme un peuplier sur la route Mon âme tremble dans mon corps. Ah! pauvre belle, au temps des fèves, Comme tu m’embrassais pourtant! Quelle misère! Où sont les rêves Qui nous rendaient le coeur content? Toi qu’on disait la plus frisquette Des filles de Château-Gaillard, Ta dernière chemise est faite De quatre planches de fayard. Adieu, branle-bas et bombances, Adieu la fleur de nos chansons! Tu n’iras plus, aux folles danses, Marcher sur le pied des garçons! Ton bras, plus ferme que l’ivoire, Comme un chardon s’est desséché; Ta gorge ronde est aussi noire Que l’image de ton péché; Tes lèvres, fleurant comme roses, Où l’amour menait si grand bruit, Tes lèvres sont à jamais closes; Tes yeux moqueurs sont dans la nuit. Ta jeunesse s’est consumée Comme un feu de pâtre en plein bois, Tu t’en vas comme la fumée Qui s’éparpille autour des toits. Dis-moi, pauvre âme abandonnée, As-tu déjà vu le bon Dieu? Au puits d’enfer es-tu damnée? As-tu mis la robe de feu? As-tu mis le camail de soufre Et la mitre de plomb fumant? Parle, parle. Est-ce vrai qu’on souffre Mille morts éternellement? S’il ne te faut qu’une neuvaine Pour sortir du mauvais chemin, Pour vêtir la cape de laine, Je n’attendrai pas à demain. Traversant forêts et rivières, Les pieds saignants, le coeur navré, À Notre-Dame de Fourvières, Pénitent noir, je m’en irai. Bienheureux le pauvre qui touche Les grains d’or de son chapelet! Elle peut d’un mot de sa bouche Nous rendre blancs comme le lait, Elle peut d’un signe de tête Effacer notre iniquité. Je lui donnerai pour sa fête Manteau d’hiver, manteau d’été; Et, quand viendra la grande foire, Je veux offrir à son Jésus Un moulin aux ailes d’ivoire, Pour qu’il rie en soufflant dessus. (Emaux Bressans) Le Cimetière De Campagne. J’ai revu le cimetière Du bon pays d’Ambérieux Qui m’a fait le coeur joyeux Pour la vie entière, Et, sous la mousse et le thym, Près des arbres de la cure, J’ai marqué la place obscure Où, quelque matin, Quand dans la farce commune J’aurai joué mon rôlet, Et récité mon couplet Du clair de la lune, Libre enfin de tout fardeau, J’irai tranquillement faire, Entre mon père et ma mère, Mon dernier dodo. Pas d’épitaphe superbe, Pas le moindre tralala; Seulement, par-ci, par-là, Des roses dans l’herbe, Et de la mousse à foison, De la luzerne fleurie, Avec un bout de prairie À mon horizon. Ah! dans ce décor champêtre Comme je dormirai bien! Quel excellent paroissien, Curé, je vais être! Après avoir tant trotté Et s’être fait tant de bile, C’est si bon d’être immobile Pour l’éternité! L’église de ma jeunesse, L’église au blanc badigeon, Où jadis, petit clergeon, J’ai servi la messe, Est encore là tout près, Oui monte sa vieille garde, Et, sans se troubler, regarde Les rangs de cyprès. Entouré de tous mes proches, Sur le bourg, comme autrefois, J’entendrai courir la voix Légère des cloches. Elles ont vu mes vingt ans Et n’en sont pas plus moroses; Elles me diront des choses Pour passer le temps. Puis, l’après-midi, j’espère, Tous les petits polissons Qui vont prendre des leçons Du premier vicaire, D’un couplet de mirliton Salueront nos mausolées, Et joueront dans nos allées À saute-mouton. Bref, je serais, il me semble, Un mort tout à fait heureux, Si parfois deux amoureux S’en venaient ensemble, Lui timide, un peu jeunet, Elle fraîche et guillerette, Cueillir un brin de fleurette À mon jardinet. Craintifs comme deux colombes Prêtes à s’effaroucher, Je crois les voir s’approcher De nos pauvres tombes. Ils se tiendront par la main, Regardant tout sans mot dire, Mais je veux qu’un bon sourire Leur vienne en chemin. «Cher poète sans malice, Diront-ils en se signant, C’est là qu’il dort maintenant; Que Dieu le bénisse! Jamais il n’a fait affront À qui l’invitait à boire.» Et pour fêter ma mémoire, Ils s’embrasseront! (Émaux Bressans) Cantique. Ô Dieu qui fis les fleurs, l’eau chaste, la nuit claire, Et l’aube frissonnante et le soir triomphant, Dieu que la terre adore et qui daignes te plaire Aux refrains du vieillard et du petit enfant, Toi qui fais sous ton porche entrer les hirondelles, Seigneur miraculeux et doux, maître indulgent Qui jettes l’espérance au coeur de tes fidèles Comme une rose pourpre au ruisselet d’argent, Notre soeur, l’alouette, au lever de l’aurore, Te salue, et son cri plane au-dessus des bois. Quand vient le soir paisible, elle t’appelle encore; Rends-nous simples comme elle, et prête-nous sa voix. Mon Dieu, nous ressemblons à la graine qui vole Dans l’aire ténébreuse où l’on bat le froment: Nous sommes le roseau, nous sommes l’herbe folle Que les boeufs de labour écrasent méchamment. Garde-nous du serpent à la langue dorée; Berger compatissant, souviens-toi que jadis Tu guidais au bercail la brebis égarée; Permets que les chanteurs aient place au Paradis. Et vous dont le Printemps en fleur dit les louanges, Vous qui nous souriez dans les feux de l’été, Reine de l’univers et maîtresse des Anges, Ô vierge gracieuse, ô dame de beauté, Étoile de la mer, vase pur, tour d’ivoire, Vous qui venez à nous sur les ailes du vent, Vous, la source d’eau vive où les âmes vont boire, Vous, la nue éclatante et le soleil levant, Dans le bleu du matin tourterelle envolée, Lis de candeur éclos dans le jardin des cieux, Soutien de l’innocent, Marie immaculée, Laissez tomber sur nous un regard de vos yeux. Vos pieds blancs sont posés sur l’océan qui gronde, Votre front resplendit par delà le couchant. Mais vous prenez pitié des misères du monde, Et du rossignolet vous écoutez le chant. Faites que nous gardions gaiement votre bannière Et que, bons serviteurs fatigués de lutter, Nous entendions encore, à notre heure dernière, Au clocher du village un Angélus tinter. Cette musique est douce à l’orphelin qui pleure, Douce à la nuit qui tombe et douce au point du jour. Elle nous conduira vers la claire demeure Où fleurit le rosier de l’éternel Amour. Heureux si, de bien loin suivant les saints apôtres, Parmi l’or et l’azur du royaume enchanté, Nous pouvons, dans la paix promise à tous les vôtres, Adorer à jamais votre virginité! (Le Miracle de Saint Nicolas) A Sainte Madeleine. O blonde Madeleine, heureuse fiancée, Qui tenez en vos mains le bouquet toujours vert, Pensez-vous à ce monde où votre âme blessée, Tourterelle légère et tendre, a tant souffert? Du haut du paradis qu’embaume votre grâce, Parmi les harpes d’or des séraphins charmés, Avez-vous un regard pour la honte qui passe? Entendez-vous encor le cri des opprimés? Avez-vous oublié la foule méprisante, Les coeurs toujours fermés, la bouche qui maudit? Vous souvient-il encor de l’heure agonisante Où vous avez prié sans qu’on vous répondît? Ah! Notre pauvre terre! Elle est bien toujours telle Que vous l’avez quittée au jour du grand pardon. Si l’homme doit mourir, la haine est immortelle. C’est la même misère et le même abandon. Regardez-les plutôt, ces sages au front blême. Les voilà bien, tous ceux qu’effaraient vos seins nus. Mêmes gestes, mêmes hoquets, même anathème. Ces maîtres sans pitié, vous les avez connus. Ils disent: «Je suis grand. Il faut qu’on me révère. Et leurs pieds orgueilleux foulent le genre humain. Ils disent: «Je suis pur; j’ai droit d’être sévère.» Qu’un mendiant s’approche, ils referment la main. L’odeur de ses haillons troués les importune. Ils ne voient pas en lui Jésus-Christ haletant. Sans doute que le vice a fait son infortune. S’il peinait davantage, il serait mieux portant... Ah! qui voudrait savoir de quelle pourriture Est fait l’être jaloux qui le tient enchaîné? Les sépulcres blanchis dont parle l’Ecriture Marchent encor parmi le peuple prosterné. Et nous qui restons droits devant l’idole infâme Et ne fléchissons pas volontiers les genoux, Sommes-nous donc si fiers en regardant notre âme? Se pourrait-il qu’un Dieu se réfléchît en nous? Gomme l’agneau perdu qui laisse de sa laine Aux ronces de la route, aux épines des bois, Nous courons, au hasard, où le vent nous entraîne; La vie, ainsi que l’eau, nous coule entre les doigts. Nous aimons à parler d’art et de poésie, Et leur pâle soleil nous enchante un instant. Mais quel guide peu sûr que notre fantaisie! Et le temps va toujours, et la mort nous attend. Parfois, nous semble-t-il, un reflet de l’Aurore Illumine la lande où nous allons rêver. Mais ce jour incertain, qu’il est timide encore! Que l’aube de nos coeurs est lente à se lever! Nous sommes le tombeau que recouvre la mousse, La mer de sable où le bon grain ne peut germer, L’implacable désert où nulle fleur ne pousse, Hélas! Et nous mourons de ne pouvoir aimer! O soeur des pauvres gens qu’a ballottés l’orage, Vous qui savez le poids de l’humaine douleur, Vous, toute frissonnante en face de l’outrage! Comme l’oiseau captif aux mains de l’oiseleur, Madeleine au front blanc, Madeleine au coeur tendre, Qui trônez aujourd’hui dans le ciel azuré, Soufflez sur ce néant, éveillez cette cendre, Touchez du doigt ces yeux qui n’ont jamais pleuré. Le spectre qui nous hante était à votre porte. Les rêves de nos nuits, vous les aviez souvent, Et vous étiez aussi comme la feuille morte Que tour à tour apporte ou remporte le vent. On a craché sur vous, on vous a souffletée. Sous un ciel toujours sourd vous erriez sans abri. Mais une larme tombe, et soudain rachetée, Au jardin de l’Epoux vous avez refleuri. Oh! S’il reste un peu d’huile à la lampe d’argile, Si le figuier séché doit reverdir un jour, Délices du ciel bleu, rose de l’Evangile, Heureuse Madeleine, apprenez-nous l’amour! Ballade. Vous souvient-il du bon vivant, Rougeaud comme jambon en foire, Qui s’ébaudissait au couvent Du petit Saint-André-sur-Loire? Il ne lisait aucun grimoire, Mais noyait, en franc déchaussé, Au fond du pot son a b c. Las! le deuil est au réfectoire, Frère Panuce est trépassé. Le bon diable! Aux fêtes d’Avent Comme il jouait de la mâchoire! Il s’en allait, flairant le vent, Du côté de la rôtissoire. S’il buvait sec, on le peut croire. Même un jour il fut ramassé Chantant la messe en un fossé. Gare le jeûne en Purgatoire! Frère Panuce est trépassé. Pour les fillettes, sous l’auvent Leur en a-t-il....! La bonne histoire! Toujours il allait de l’avant, Sans compter que dame Victoire Avait la clef de l’oratoire. A l’enseigne du Pot-cassé Il a maintes fois confessé, Mais à présent fermez l’armoire. Frère Panuce est trépassé! Envoi. Que chacun dise à sa mémoire, Une oraison jaculatoire, Et requiescat in pace! Puis à la cave. A boire, à boire! Frère Panuce est trépassé. Sonnet. Il avait la face pâlotte, Hors le nez, rouge au renouveau; D’ailleurs ami du vin nouveau, Paresseux comme une marmotte. Quelque rayon d’humeur falotte Lui dansait parfois au cerveau: Alors il pleurait comme un veau, Entre son grand verre et Charlotte. Mais il a tant biberonné, Si haut chanté, si bien dîné Qu’il est mort «la fleur de l’âge». Bonnes gens, plaignez notre ennui. On parlera longtemps de lui, Entre la poire et le fromage. Jeanne. Au petit jour voici la Jeanne Qui part avec sa mère-grand, Pour la foire de Saint-Laurent, A califourchon sur un âne. Elle entre dans ses dix-huit ans, Son oeil de malice pétille La jeunesse en elle frétille; Comme un carpillon au printemps. Pas de mines plus éveillées Quand, après un conte joyeux, Les garçons lui font les doux yeux, En teillant le chanvre aux veillées. Une nonnette en son couvent, Sous le voile, n’est pas plus fraîche. Sa joue est une belle pêche Que le soleil dore en plein vent. Aussi faut-il voir, c’est merveille, Tout fier de son fardeau charmant, Le petit âne aller gaîment, Tendant le nez, dressant l’oreille. Hi, han, hi, han! — Sans s’arrêter, Par les descentes, par la plaine, Il trotte, trotte à perdre haleine. Impossible de mieux chanter; Et Jeanne laisse, fine mouche, Poindre au bord de son blanc jupon Un bout de mollet si fripon Que l’eau vous en vient à la bouche. Déjà c’est l’heure du réveil, Les coqs ont sonné la diane. Il n’est pas de ferme bressanne Qui ne s’ouvre au premier soleil; Sur la grand’route, en longue file, Les lourds chariots vont roulant. Gens et bêtes caracolant, Chacun s’empresse vers la ville; Ici, grave et lent, apparaît, Près d’un agneau qui se trémousse, Un grand bouc maigre à barbe rousse, Ses vieilles cornes en arrêt; Plus loin c’est une chèvre folle Qui grappille à tous les buissons, Une truie et ses nourrissons, Un jeune veau qui cabriole; Puis viennent, barrant le chemin, Laboureurs, valets de charrue A face rougeaude et bourrue, Leurs bâtons noueux à la main. Mais à voir Jeanne, si gentille, Les yeux rieurs, l’air avenant, Plus d’un pense, en se retournant: Tudieu! le joli brin de fille. L’aïeule pourtant sur ses doigts Compte le gain qu’elle va aire. «Les blés sont rares, bonne affaire! Un et un deux et deux font trois. «Quant au porc, il s’en ira vite. Voyez ce monsieur, quel satin! Il vaut plus d’argent, c’est certain, Qu’il n’est gras; qu’en dis-tu, petite?» Mais la belle est on ne sait où. Ce qui l’occupe, je suppose Que c’est un noeud de ruban rose, Une croix d’or, un tour de cou. «Dieu! que de bijoux, pense-t-elle, Nous allons voir! Que c’est tentant! Si grand’mère voulait pourtant, J’aurais l’air d’une demoiselle!» Ainsi piétons et cavaliers, Tout un chacun trotte et chemine. La Saône au lointain se devine, Bleue au travers des peupliers; Quand tout à coup notre gaillarde S’arrête, elle se dit: Bien sûr, Là-bas, derrière ce gros mur, C’est Jean-Louis qui me regarde.» Et de rougir. — On voit trembler Sous le fichu sa gorge pleine. Amour, à la Saint-Jean prochaine, Aura, je pense, à qui parler. Payasage Bresssan. A. P. R. Il est charmant ce paysage, Peu compliqué, mais que veux-tu? Ce n’est qu’une mer de feuillage Où, timide, à peine surnage Un tout petit clocher pointu. Au premier plan, toujours tranquille, La Saône reluit au matin. Par instants de l’herbe immobile Un boeuf se détache et profile Ses cornes sur le ciel lointain. Vis-à-vis, gardant ses ouailles, Le nez penché sur un tricot, Tandis qu’au loin chantent les cailles, Une vieille compte ses mailles, Rouge comme un coquelicot. Et moi, distrait à ma fenêtre, Je regarde et n’ose parler. A quoi je pense? A rien peut-être. Je regarde les vaches paître Et la rivière s’écouler. Bonheur Bressan. J’ai fait plus d’une fois le rêve de Jean-Jacques. Avoir, près d’un pêcher qui fleurirait à Pâques, Un bout de maison blanche au fond d’un chemin creux. C’est tout ce qu’il me faut, je crois, pour être heureux. Ce serait tout là-bas, proche la Samiane, En un recoin fleuri de la terre bressanne Où de mon lit, du moins, je verrais quelquefois Le matin se lever, rose, au-dessus des bois. Là mes jours s’en iraient à la bonne franquette. Peu de soucis au coeur, pas de sotte étiquette, Mais un enchantement toujours jeune et nouveau. Vêtu du sarreau bleu, coiffé du grand chapeau, Parmi les paysans, je vivrais comme un sage, Attrapant chaque jour une rime au passage. Et que d’humbles plaisirs, antiques mais permis, Dont je ne parle pas! Avec de bons amis, Tous au même soleil, comme on serait à l’aise! Le soir, sous la tonnelle on porterait sa chaise; Bientôt le petit vin de Bresse interviendrait, Bavard comme toujours et toujours guilleret; Puis à la nuit, chacun rêvant de sa chacune, On fumerait sa pipe, en regardant la lune. Ainsi je vieillirais et j’attendrais mon tour, A ne jamais rien faire occupé tout le jour. Je n’en demanderais, ma foi, pas davantage; Mais s’il venait, rêveuse, un soir à l’ermitage Quelque fillette blonde avec de jolis yeux, Pour la bien recevoir on ferait de son mieux. En Bresse. Il soufflait cette nuit un grand vent de jeunesse. Ah! bonsoir aux soucis maintenant! Notre Bresse A mis à son corsage une fleur de pêcher. La vieille fée en Saône a jeté sa béquille, Et rit à pleine voix comme une jeune fille. Hourrah! l’amour au bois, l’amour va se cacher! Et me voilà parti. Gai comme l’alouette, Je m’en vais, fredonnant quelque vieille ariette. Devant moi tout est calme, immobile et charmant. C’est mai. Le ciel joyeux rit au travers des branches, Sous les buissons en fleur l’eau court, et, toutes blanches, Les fermes au soleil se réchauffent gaiement. Voici la mare verte où vont boire les canes, L’enclos ensoleillé, plein de vaches bressannes, D’où l’on voit devant soi les merles s’envoler; Ici les peupliers ébranchés; là, des saules Trapus, noueux, courbant leurs solides épaules Comme de vieux lurons que l’âge fait trembler. Plus loin c’est la maison des Frères, et l’église Avec son coq gaulois et sa toiture grise; Puis, l’auberge enfumée: Au grand saint Nicolas. L’enseigne pend au mur où bourdonnent les ruches. La nappe est mise. Holà! qu’on apporte les cruches, Nous boirons au bétail à l’ombre des lilas. A La Bresse! O mon petit pays de Bresse si modeste! Je t’aime d’un coeur franc; j’aime ce qui te reste De l’esprit des aïeux et des moeurs d’autrefois; J’aime les sons traînants de ton langage antique, Et ton courage simple, et cette âme rustique Qu’on sent frémir encore au fond de tes grands bois. J’aime tes hommes forts et doux, tes belles filles, Tes dimanches en fête avec leurs jeux de quilles Et leurs ménétriers assis sur un tonneau, Tes carrés de blé d’or qu’une haie environne, Tes vignes en hautins que jaunira l’automne, Tes villages qu’on voit se regarder dans l’eau. Tu n’as pas, il est vrai, ces allures hautaines Qui frappent le vulgaire, et tes claires fontaines Ne disent rien au coeur des foules, Dieu merci. Sur la harpe ou la lyre on t’a peu célébrée, Mais, telle que voilà, pauvre, simple, ignorée, Sans atours ni façons tu me plais mieux ainsi. Pardonne, vieille mère à la face chenue, Si dans tes yeux si doux lisant ma bienvenue Et tout émerveillé du bruit de tes échos, Rimeur improvisé, fol oiseau de passage, Pour te ragaillardir, j’ai mis à ton corsage Ce bouquet de bluets et de coquelicots. Source: http://www.poesies.net