Au Pays Des Ajoncs. (1901) Par Gabriel Vicaire. (1848-1900) Poésies Posthumes. TABLE DES MATIERES Adieu Paris. La Vague. En Bretagne. Kéris. Le Lit Clos. Notre Dame De La Clarté La Mer. Le Korandon. Croquis Bretons. Noël Breton. Le Chant De Merlin. A La Mer. Adieu Paris. Adieu, Paris, ville de fer, Ville de vent, ville de rêve, Cher Paris où l’amour se lève, Doux Paris où j’ai tant souffert! Et le train file, file, file, Comme un éclair en pleine nuit... Mon coeur fait encor plus de bruit, Mon coeur qui n’est jamais tranquille. Voici, sous la lune de mai, La plaine qu’on dit pittoresque, La verte combe où j’ai ri presque, La colline où j’ai presque aimé. L’histoire est-elle vraie ou fausse? Suis-je un bon, un mauvais témoin? Qu’importe? -Voici déjà loin Les mornes plaines de la Beauce. Puis rien. -Du noir, du noir partout, Noir dans le ciel et sur la terre, Noir surtout au coeur solitaire, Gonflé de rage et de dégoût. Et le train file et le train vole Avec ses gros yeux qui font peur, Le train file à toute vapeur Comme une bête à moitié folle. Un vent mauvais semble frémir Dans les verdures qu’on effleure; J’entends comme une âme qui pleure... Mon Dieu! si je pouvais dormir? Toujours, toujours, toujours la bête Aux crocs baveux, aux flancs repus! Toujours ces mots interrompus Qui s’entrechoquent dans ma tête! Les lourds pays indifférents Montrent un coin de leur visage; La tristesse du paysage Répond à mes rêves errants. -Mais qu’est-ce? -On dirait de la joie. Tout n’ait donc pas mort encor. Un trait rose, une barre d’or, Et l’infini rit et flamboie. Ce bleu tendre, ce bleu divin! Qu’ai-je vu? C’est la mer immense Où tout finit et recommence, Que nul jamais n’invoque en vain. O consolatrice du monde! Puissante mer, ô grande mer! Si j’ai quelque chose d’amer, Qu’il se noie en ton eau profonde! Dame de sange et de langueur, Ensorceleuse de la brume, Ce n’est que dans ton amertume Que je pourrai laver mon coeur! La Vague. Est-ce la nuit? Non, c’est le jour, un jour livide, Un jour qui désespéra, empli d’un morne effroi. Tout est noir. Au lointain s’enfle la mer avide, Et comme un mur d’horreur, apparu dans le vide, La vague gigantesque a surgi devant moi. Elle agite, en hurlant, ses longs cheveux d’écume, Indomptable cavale au poil toujours fumant; Au-dessus de l’eau noire elle oscille un moment; Puis, dans le vent terrible et la pluie et la brume, Sur les sombres récifs s’écrase lourdement. Une autre la remplace, elle crie, elle approche; Fille du même père, elle aura même sort. Un oiseau se lamente au sommet d’une roche,; D’un village voisin arrive un son de cloche; Et c’est à la fois triste et doux comme la mort. Mais un souffle a frémi sur l’océan sublime, Un prompt rais de soleil l’illumine en passant, Le visage de l’eau devient presque innocent, Et je crois voir monter du profond de l’abîme Ta face radieuse et calme, ô Tout-Puissant. En Bretagne. C’est vrai, j’ai filé comme Hercule Aux pieds d’Omphale, la jolie; Je fus servant de sa folie; On m’a trouvé bien ridicule. Mon coeur au hasard s’envola, Sanglant, sur l’abîme fleuri. J’ai reposé mon front meurtri Sur les seins durs de Dalila. Mais la Bretagne, rude et franche, M’accueille au bord de sa feuillée. Mon enfance s’est réveillée An son des cloches du dimanche. En ce doux et charmant décor On peut aimer sans en mourir, Les ajoncs viennent de fleurir; Toutes les routes sont en or. Et l’oiseau chante, chante, chante Son chant breton qui s’évertue. En ce grand calme, elle s’est tue, La vie imbécile et méchante. Adieu, mon immense rancoeur! Plus rien de laid, plus rien d’amer. Le bleu céleste de la mer, Tout le bleu tendre est dans mon coeur. Kéris. Pétra zo névez è Ker-Is Mar d’eo ken drant ar igonankiz, Ha mar klevan ar biniou Ar vombard bag ann télennou. I Comme, sur un rocher de l’île, loin des grèves, Les yeux demi-perdus dans le soleil levant, J’abandonnais ma loque aux tourbillons du vent Et laissais choir mon coeur dans l’infini des rêves, Je vis surgir du fond, du profond de la mer, Un porche en fleurs, des bois, une ombre de prairie, Et je pensai: «C’est quelque idéale féerie, Fille de l’eau menteuse et des esprits de l’air.» Mais le bois s’allongea, puis une étroite allée Se mit à serpenter au milieu des ajoncs. Avec ses hautes tours et ses mille donjons M’apparut une ville noble et désolée. Tremblante, elle baignait son front dans la clarté, Comme une veuve en deuil, encore désirable. On eût dit que je ne sais quoi d’irréparable S’était, un jour, appesanti sur la cité. Une herbe d’un vert pâle envahissait les rues. Les fontaines coulait à peine, indolemment. La vie était muette en ce château dormant, Et la campagne, au loin, n’avait pas de charrues. Tant de logis d’amour, et pas un damoiseau! Tant de clochers bien ajourés, et pas un prêtre! Nul sourire de blonde à l’étroite fenêtre, Pas même, sur la lande, un petit chant d’oiseau. Et tout ce formidable et morne paysage Oscillait doucement au remous du matin, Et j’aurais bien voulu cueillir un brin de thym Sur cette terre à moitié morte et sans visage. Je disais: «Qu’est-ce là? Quels goujats sont venus Saccager le jardin avec ses roses blanches? Quel enfant de tristesse est resté sous les branches? Qu’a-t-on fait de la belle Émeraude aux seins nus?» II Kéris, Kéris! -Eh! c’est l’impudique endormie, La Ville aux yeux mauvais, dont on m’a tant parlé, La Ville de Gralon et de saint Guennolé, Toute suante encor de sa vieille infamie! C’est là qu’on a craché sur le Dieu mort en croix, Que le vin ruisselait sur les nappes rougies; C’est là qu’Ahès la folle a mené ses orgies Qui faisaient frissonner jusqu’aux bêtes des bois. Tandis que le vieux roi, dans sa cellule close, Épelle lentement l’Évangile du jour, Sa fille incomparable est au château d’amour, Entre le serpent jaune et la mauvaise rose. Les sept péchés mortels sont sortis de l’enfer Afin d’auréoler sa merveilleuse tête, Et sa luxure fait comme un bruit de tempête, Par une nuit épouvantable, sur la mer. Partout rires et cris, tonnerres de bombardes, Ruffians sans pudeur, affreux musiciens. Qu’un pauvre se présente, on lui lâche les chiens; C’est l’or pris au bon Dieu qui fait chanter les bardes. La ronce croit au seuil des autels profanés. Les vieux saints désertés sanglotent en silence. Tandis que recommence encore et recommence La ronde fourmillante et folle des damnés. Et le prince est venu qu’on attendait, tout rouge, Avec la barbe étincelante et l’oeil méchant. Comme dans une auberge il entre, trébuchant, En ce palais, jadis royal, qui n’est qu’un bouge. -Salut, garçons légers, fille du vieux Gralon! Vous croyez rire et votre ivresse est lamentable. Laissez-moi seulement m’asseoir à votre table, Avant qu’il soit longtemps, vous en apprendrez long. -Connais-tu, par hasard, quelque nouveau blasphème? Suis moi, bel étranger, et sois le bienvenu. -Tout le mal, je le sais. Rien ne m’est inconnu. Je suis pire que Dieu lui-même. -Alors, je t’aime. Ahès se pend au cou du sombre visiteur, Et le bal de nouveau court, pétille, flamboie. Les danseurs saut hideux, plus hideuse est leur joie. C'est à qui jettera sa bave au Créateur. -Fille du flot pervers, dit le prince, ô ma douce! Je veux céans t’offrir un divertissement, Il te plaira. Qu’on aille à Kéris seulement Me quérir crucifix et croix, tant qu’il en pousse. Trois ribauds sont partis saccager les moutiers; Trois autres sont allés piller les sanctuaires, Ils volent tout, flambeaux, coffrets et reliquaires, Ils brisent tout, autels, tombes et bénitiers. La canaille à ce jeu s’est assez divertie. Chacun rentre suant, les bras lourds de butin, Et voici qu’au milieu des hontes du festin, En son ciboire d’or brille la Sainte Hostie. Dès que le prince rouge a vu le corps de Dieu: -Joie à vous tous, dit-il encor, gloire au plus digne! Il rit, grince des dents, bave, écume, trépigne, Et dans ses yeux maudits tourbillonne du feu. Il crache sur le pain consacré par le prêtre, L’écrase sous sa botte à grands coups de talons. Ceux de Kéris, pareils à de noirs étalons, Bondissent, dans l’orgie infâme, autour du Maître. -Maudite soit la croix! maudit le Dieu vivant! - Et tous de se ruer sur la vaisselle sainte. Le calice adorable, ils y boivent sans crainte; La cendre des vieux saints, ils la jettent au vent. Et la danse reprend, nue, horrible, saurage, Les anneaux repliés comme un serpent qui fuit. Ce qu’a vu son oeil triste a fait pleurer la nuit, Et l’ange de Bretagne a voilé son visage. Soudain, dans le ciel calme un éclair a couru, Tout le palais chancelle et le tonnerre éclate. Il passe des feux verts, une flamme écarlate: Danseurs, danseuses, baladins ont disparu. Près d’Ahès qui sourit et que la foudre éclaire, Le prince est resté seul, diaboliquement beau. -Dieu, dit-il, nous devait ce merveilleux flambeau. Ne m’entends-je pas bien à le mettre en colère? O douce de mon âme, ô toi qui me rends fou. J’ai grand désir de voir la clef de vos écluses! Tu l’as sûrement. -Las! mon amour, tu t’abuses. C’est le vieillard Gralon qui le porte à son cou. En sa chambre de moine, à cette heure, il repose. Comment faire? -Vraiment, trembles-tu pour si peu? Et dans les yeux d’Ahès il met ses yeux de feu; Il baise sa main blanche et ses lèvres de rose. Gracieux comme un ange au clair du firmament, Tant la vieillesse avec l’innocence a de charmes, Le roi dormait, le coeur dolent et tout en larmes. Quelqu’un dans la cellule est entré doucement. C’est la princesse de tout mal, que rien ne touche. Elle rit de celui qui peut l’aimer encor. Quand au cou de son père elle a pris la clef d’or, Un éclair de triomphe illumine sa bouche... La mer, la mer, la grande mer, la mer qui bout! Comme un dogue en fureur, elle a brisé sa chaîne. Plus hurlante toujours sous le vent qui l’entraîne, De son suaire immense elle recouvre tout. Déjà plus de rivage, et le flot roule, roule. Cri morne et long troupeau de cadavres le suit. On entend dans la nuit, l’interminable nuit, Le bruit terrifiant de Kéris qui s’écroule. Alors saint Guennolé s’en va trouver le roi, -Roi, lève-toi, car la grande écluse est ouverte. Lève-toi, si tu veux échapper à ta perte. La mort est à deux pas, qui n’attend plus que toi. Je t’avais dit que Dieu vengerait son offense. A cheval, sauve-toi! Le moment est venu. - Et Dralon, hors de lui, grelottant, presque nu, Pleure et crie: -Oh! ma pauvre ville sans défense! Tous deux partent sous les éclairs, au son des glas. Ils vont, ils vont vers le salut, vers la campagne. La voix terrible de la mer les accompagne; Il leur faut enjamber des morts à chaque pas. Et juste à la même heure, au milieu des décombres De ces mille palais qui n’ont plus de vivants, Ahès errait à droite, à gauche, à tous les vents, Belle en son désespoir, comme l’esprit des ombres. Plus léger qu’un blasphème, a fui l’amant félon. Elle erre dans la mort, sans même une suivante. Deux chevaux ont passé devant son épouvante, Vite, elle a reconnu le saint avec Dralon. Sauve-moi, père, père? -Et sa voix ensorcelle, Et son visage éclate en ses cheveux d’argent. -Fuyons, dit Guennolé. Mais le père indulgent Prend sa fille et l’assoit doucement sur la selle. Aussitôt la mer gronde et bondit sur leurs pas. Elle envoie en avant son haleine effroyable. -Gralon, dit Guennolé, rejette à l’eau ce diable! Mais le père ne voit que l’enfant dans ses bras. Il réchauffe son corps glacé, sans un reproche. Puisque ses vieilles mains ont pu la soulever, Il n’a plus qu’un désir et c’est de la sauver. La mer surgit, la mer grandit, la mer approche. Elle baigne déjà le pied blanc des chevaux, Elle hurle à la mort et réclame sa proie. Et le père, plein d’une amère et triste joie, Berce l’enfant aux yeux de pervenche, au coeur faux. Les chevaux sont dans l’eau, la crinière éperdue. Ils sentent sur leur cou glisser un souffle froid Qui hérisse leurs poils et les glace d’effroi. Ils hennissent lugubrement dans l’étendue. Et la mer monte encor d’un furieux galop. Elle vient de toucher les fuyards à l’épaule. C’est la fin. Guennolé prend son bâton de saule Se signe, et frappe Ahès qui roule au premier flot. D’un brusque mouvement toute la mer recule. Elle écrase Kéris de son linceul croulant. A l’horizon des bois se lève un jour sanglant, Et cette aurore a des reflets de crépuscule. Gralon chevauche près du saint, l’oeil égaré. Ses mains tremblent de peur et sa vieille âme souffre. Il a vu son enfant s’abîmer dans le gouffre; Il entendra toujours son cri désespéré. Mais voici qu’au sommet de la plus haute vague S’allume on ne sait quoi qui scintille en dansant. Au ras des flots s’égrène un rire éblouissant. Une forme surgit, délicieuse et vague. Désormais elle est fée, Ahès au coeur de fer, Elle a changé de nom en changeant de fortune, Et c’est Mary-Morgan qui chante au clair de lune. En peignant ses cheveux de blonde, sur la mer. III Je méditais, pensif, cette lugubre histoire, Plaignant Kéris la grande en son lourd châtiment, Quant se fit dans l’abîme un léger tournoiement: Je vis au fond de l’eau s’ouvrir un oratoire. Sur le seuil apparut un prêtre en cheveux blancs. Les traits durs, droit encore en sa chape râpée, Il portait le Saint-Sacrement comme une épée. Et dans la cité morte il s’en fut à pas lents. Un pâle enfant de choeur, en noire soutanelle, Agitait devant lui la crécelle de bois. Sur cette terre ingrate, en ce pays sans voix, C’était comme un écho de la vie éternelle, Et tout, portes et murs, parut se balancer. Les palais oscillaient et soulevaient leurs dômes; Il en sortait, sans bruit, un peuple de fantômes Qui sur le velours de la mer semblait glisser; Dragueurs, marins, pêcheurs, ouvriers de la terre, Nobles et gens de rien, tous étaient confondus. Tous au même récif honteux s’étaient perdus, Avaient du même coup sombré dans le mystère. Et la vague passa vingt fois et repassa; Une lueur brilla, qui ne fit qu’apparaître En un frisson d’angoisse; à la suite du prêtre, Une procession sinistre s’avança. Au premier rang flottaient d’innombrables bannières Où de très vieux martyrs montraient leurs poings sanglants. Les vierges qui suivaient avaient les yeux dolents, De ces yeux sans espoir qu’on voit aux prisonnières. Cent kloareks, le front rasé, venaient après, Chacun jetant sa plainte, égrenant son rosaire, Puis quatre matelots, vrais piliers de misère, Qui portaient un navire avec tous ses agrès. Ce qui venait ensuite effrayait comme un rêve. Tant de Saints convulsés, de Christs noyés de pleurs, Tant d’images de la Vierge des Sept Douleurs, Le coeur agonisant sous le tranchant du glaive! Et derrière, une foule étrange, aux cheveux longs, Qui toujours grossissait dans un bruit d’avalanche, Hommes en bragou-braz, femmes en coiffe blanche, Avec leurs châles noirs traînant sur les talons. Et les vagues grondaient, et des larmes amères Ruisselaient à longs flots de tous ces pauvres yeux: Les jeunes gens pleuraient sur l’épaule des vieux, Les enfants sanglotaient aux jupes de leurs mères. Du plus haut des beffrois tout à coup s’envola Une mélancolique et claire sonnerie. Comme au jour de Noël ou de Pâques fleurie Toutes les cloches d’Ys chantèrent à la fois. Mais ce chant qui mourait en tintements funèbres N’était pas l’hymne heureux d’un monde jeune et beau. On eût dit que ces voix qui sortaient du tombeau Célébraient tour à tour l’office de Ténèbres. La triste foule était tombée à deux genoux. Quelques-uns défaillaient sous la houle marine. D’autres en furieux se frappaient la poitrine, Et tous criaient: «Seigneur, ayez pitié de nous! O Dieu, mon Dieu? maître du ciel et de la terre, Qui soulevez la mer immense et la calmez, Jésus mort sur la croix pour nous avoir aimés, Quand visiterez-vous la maison solitaire? Nous avons tout jeté dans le gouffre écumant, La fleur de notre corps et la foi de notre âme. Nous avons jusqu’au bout suivi la route infâme; Seigneur, vous le savez, nous souffrons justement. La luxure nous a noyés dans son abîme, L’orgueil a pris nos coeurs et les a desséchés; Nous ne pouvons porter le poids de nos péchés, Et toujours devant nous resplendit l’ancien crime. Oh! l’affreux souvenir qui hurle et nous poursuit! Ahès, le prince avec son rouge sortilège, Les blasphèmes sans nom, l’inouï sacrilège Par qui flamboie encor l’épouvantable nuit!... Misérable vermine, insensés que nous sommes? Si nous souffrons, mon Dieu, nous l’avons mérité, Mais vous êtes aussi l’éternelle bonté Et vous avez pleuré sur le malheur des hommes. O source de miséricorde! Ô Dieu clément! Avons-nous donc commis le mal irréparable? Ne verrons-nous jamais votre face adorable? Languirons-nous toujours, privés du sacrement?» Et cette humble prière et ce cri d’agonie Vers le ciel implacable essayaient de monter, Un invisible vent semblait les ballotter; Ils roulaient, au hasard, dans la vague infinie. Sur les eaux se levait un parterre enchanté Où des lys de lumière étoilaient chaque branche. L’étincelant miroir de la mer toute blanche Réfléchissait, tranquille et pur, l’immensité. A la pointe des flots, au loin, se fit entendre Une musique étrange et qui serrait le coeur. C’était comme un long rire au caprice moqueur, Comme un appel d’amour, idéalement tendre. L’impassible horizon s’illumina soudain, Le soleil balaya ce qui restait de brume. Je vis un corps suave et ruisselant d’écume Grandir parmi les fleurs du féerique jardin. Oh! ce torse éclatant d’immortelle statue, Ce visage adorable et pétri de clarté, Ces jeunes seins, plus frais que la rose d’été? Je reconnus Mary-Morgan, celle qui tue. Distraite, elle peignait ses cheveux merveilleux Qui, légers, s’envolaient sur l’Océan farouche. Toute la volupté frétillait sur sa bouche, Tout l’infini du mal éclatait dans ses yeux. Elle chantait, la fée implacablement blonde, La perte inévitable et l’impossible amour, Et sa voix douloureuse et folle tour à tour, Sa voix d’argent semblait venir d’un autre monde. Parfois elle priait délicieusement: On eût dit une lente et subtile caresse. Puis elle commandait durement, en maîtresse, Et bientôt s’éplorait comme une âme en tourment. Mais diabolique ou tendre, amoureux ou terrible, Ce chant, comme une vague immense, emportait tout. Il vous aspirait l’âme et le coeur d’un seul coup. Son appel vers la mort était irrésistible. Les damnés de là-bas l’avaient-ils entendu? Sans doute. Car leur cri m’arrivait plus sauvage. Une clameur montait de la mer sans rivage: -Ahès, Ahès, l’horrible Ahès qui m’a perdu! Elle revient, l’infâme, avec son maléfice. Le venin fume encore aux longs crocs du serpent. Va-t-il donc retomber, le coeur qui se repent? Seigneur, épargnez-nous l’horreur de ce calice! L’ostensoir un instant s’éleva dans la nuit. J’entendis l’oraison qui préserve des charmes. Il passa, frénétique, un ouragan de larmes; Le vent souffla du large et tout s’évanouit. O joie! Ils avaient fui, les yeux de la Sirène! L’infini de l’azur scintillait au lointain. Les flots cabrés, pareils aux chevaux du matin, Disaient le noble orgueil de la mer souveraine. Mais dans cet or du jour et cet enchantement, Quelque chose pleurait encor sur l’eau tremblante. C’était le morne adieu de la cité dolente, Les cloches de Kéris qui sonnaient tristement. IV Sonnez, cloches de deuil, dans l’eau mélancolique Entre l’algue marine et le noir goémon! O pauvres voix qu’avait fait taire le démon, Élevez jusqu’à Dieu votre ardente supplique! Et toi, ville engloutie aux lueurs de l’éclair, Réjouis-toi, Kéris, et fais ta pénitence. Espère. Le Seigneur bénira ta constance. Et tu refleuriras, ô rose de la mer! Ah! je suis comme toi, la ville abandonnée, Où l’herbe pousse autour des croix, qui meurt sans bruit; Celle qui de l’abîme où nul astre ne luit, Crie en pleurant: Quand donc serai-je pardonnée? A l’heure où le soleil s’abaisse à l’horizon, Elle a senti passer l’aile du mauvais ange. Quel souffle d’au-delà balaiera cette fange? Qui saura retrouver les clefs de la prison? La chapelle en plein bois, l’église de l’aurore Qui vit mon innocence et reçut mes aveux, L’église de mon âme a-t-elle éteint ses feux? L’Angelus du printemps chantera-t-il encore? Hélas! tant de faiblesse lâche et de rancoeur! Ils sont loin, les matins dorés de la colombe. Et j’entends, plein d’effroi quand la lourde nuit tombe, Mary-Morgan chanter sur la mer de mon coeur! Le Lit Clos. D’abord cet humble lit ne me dit pas grand chose, A parler franchement, il n’était pas trop beau Avec son coffre usé qui servait d’escabeau Et ses rideaux fanés de percaline rose. Mais il avait un air d’extrême honnêteté! Puis, tout parait charmant à celui qui navigue... En dépit de son âge, il tenta ma fatigue, Et je m’applaudis fort lorsque j’y fus monté. Ah! le cher lit, cassé comme un bon patriarche, Confortable pourtant, moelleux, presque douillet! Les rudes draps, fleurant la lavande et l’oeillet! L’oreiller du repos, si doux après la marche! On est là comme un moine en son petit couvent; Rien ne vous pèse plus des choses de ce monde; Et, le coeur endormi dans une paix profonde, On écoute au dehors tourbillonner le vent. La mer, à quelques pas, déferle sur la grève, Et son chant monotone et large vous poursuit. Elle parle plus franc au tomber de la nuit; En cet abri rustique on comprend mieux son rêve. Tant d’êtres primitifs ont dormi dans ces draps, Tant de marins partis pour la grande aventure, Tant de durs laboureurs, tant d’hommes de nature, Gagnant leur pauvre vie à la force des bras! Simples, ils n’étaient pas de ceux-là qu’on acclame. Leurs dévouements obscurs, on les a méprisés. Mais ce lit, confident de tant d’espoirs brisés, A gardé, j’en suis sûr, une part de leur âme. C’est lui qui, par un soir trop vite évanoui, Accueillit le hardi jeune homme avec sa douce. Il leur a fait un nid plus tendre que la mousse; Leurs honnêtes baisers l’ont souvent réjoui. Il a connu le trouble et l’abandon des vierges. Il fut l’ami des vieux et leur dernier soutien. Il a vu la naissance et la mort du chrétien. Il finira lui-même à la lueur des cierges. Et comme je partais pour l’éternel azur Avec ces braves gens et leurs vertus cachées, Les images de Saints, près de l’âtre accrochées, Parurent tout à coup se détacher au mur. Je vis venir à moi des bonshommes de plâtre, Peinturlurés de vert, de jaune et de carmin, Et tous me saluaient, tous avaient à la main La crosse de l’évêque et le bâton du pâtre. L’un surtout souriait avec aménité! C’était un beau vieillard à la barbe fleurie. Je reconnus le clerc de la Vierge Marie, Le pasteur et le juge, Yves de Vérité! Il regarda mon lit avec des yeux d’ancêtre, Son regard sans malice avait mille douceurs; Et celui devant qui tremblent les oppresseurs Parla divinement en ce cadre champêtre. -«Que tu viennes de France ou d’un monde inconnu, Que tes pieds aient foulé la plaine ou la montagne, Mon fils, je te salue au nom de la Bretagne Entre sur mon domaine, et sois le bienvenu! Nos genêts d’or, nos clairs ajoncs, nos blanches roses, Si tu comprends leur âme, enchanteront tes yeux; Notre mer te dira le secret des aïeux; Ecoute-la parler! Elle sait bien des choses... En ces bois d’où le siècle est à jamais banni, Tu pourras entrevoir un coin du grand mystère; Un charme d’innocence est resté sur ma terre, Elle peut sans effroi contempler l’infini. Peut-être apportes-tu quelque penser frivole: Laisse échapper, mon fils, cet oiselet doré, Souviens-toi que ce sol est un lieu consacré D’où, comme un pur encens, la prière s’envole. Pense à ceux que la vague a naguère engloutis Et qui t’ont précédé dans cette humble demeure. Eux aussi souriaient aux délices de l’heure, C’est l’espérance aux yeux que tous étaient partis. Mais quand un vent de mort a secoué leurs voiles, Leur coeur au sacrifice était déjà tout prêt; Ils ont baissé la tête, et, sans même un regret, Se sont évanouis dans la paix des étoiles. Songe à ces laboureurs qui creusent leur sillon, Sans se lasser jamais, dans la pierre ou le sable; A tous ces travailleurs que la fatigue accable, A ces boeufs, patients et doux sous l’aiguillon. Ils ne se plaignent pas. Rien ne les décourage. Leur âme a la candeur et la foi du ciel bleu. Pour oublier leur peine et monter jusqu’a Dieu, Il leur suffit d’entendre un oiseau dans l’orage. Toi que hante, à cette heure, un souvenir mortel, Regarde ces vaillants et prends-les pour exemple. Dépouille ton orgueil à la porte du temple; Agenouille ton coeur devant le pur autel. Le chagrin qui t’oppresse est pareil aux mouettes Qu’emporte sur la mer le vent qui rajeunit, Puisses-tu, délivré des pièges du Maudit, Redevenir enfant avec les alouettes! Vois! La sainte Bretagne a pour toi revêtu Sa parure d’ajoncs, son manteau de bruyères. Un esprit bienfaisant respire dans ces pierres; De ces mille fleurs d’or s’exhale une vertu. C’est un rêve d’argent qui bat le pied des roches; D’angéliques parfums s’élèvent du ravin; Et, comme un frais écho du royaume divin, Dans l’azur infini passe le chant des cloches. O mon fils, c’est ici la terre de beauté, C’est le pays d’amour où le soleil se couche. Si quelque chant léger s’envole de ta bouche, Qu’il soit fait d’innocence et de simplicité!» - -«Ainsi-soit-il!» pensai-je, et soudain je m’éveille. Qu’est-ce donc? A ma porte apparaît un jour cru. Avec sa barbe d’or l’évêque a disparu Mais son accent breton m’est resté dans l’oreille. O bonhomme Héloury, vous enseignez l’amour. La vertu du lit clos opère à sa manière. Me voici désormais une âme printanière, Une âme de granit... avec des fleurs autour. C’est un coeur trégorrois qui bat dans ma poitrine, Un large coeur, sincère et droit, qui ne ment pas. J’emplirai mes poumons du bon air de là-bas Et je me fleurirai les yeux d’algue marine. J’étais l’indifférent qui ne s’attache à rien, Le mauvais ouvrier qui meurt de sa paresse; Les cloches de la mer comprendront ma détresse Et m’apprendront peut-être à faire un peu de bien. La fraîcheur de la lande a passé dans mon être. J’ai franchi la rivière et sauté l’échalier. Les calvaires m’ont fait un salut familier. Tout le charme d’Arvor m’entoure et me pénètre. Je ne demande plus que la douceur du chant. Si j’ai des ennemis, je n’en veux à personne. Je suis l’oiseau qui vole et l’Angelus qui sonne Pour le sage et le fou, même pour le méchant. Et voici, grâce à Dieu, ma plantureuse hôtesse Qui m’apporte la goutte et le cidre mousseux. -«Encore au lit, dit-elle, êtes-vous paresseux!» Comment ne pas répondre à tant de politesse? Bretagne hospitalière et franche, à ta santé! Aux filles de Trégor, à tous ses rudes hommes! Comme eux, je rends hommage au noble jus des pommes. J’étais déjà Breton sans m’en être douté. Notre Dame De La Clarté. I Avec ses tendres yeux que dorent Les rayons du soleil d’été, Notre Dame de la Clarté Est douce à tous ceux qui l’implorent. On m’a conté qu’au temps lointain, Au temps fleurissant de l’hermine, Un chevalier de haute mine Se lamentait soir et matin. Ses compagnons tenaient campagne; Plus d’un pour la terre de Dieu. Avait quitté son pays bleu, Ses blanches landes de Bretagne. Lui restait seul en son manoir, Pauvre aveugle noyé dans l’ombre, Et son âme était toujours sombre, Et son ciel était toujours noir. Il invoquait, en sa souffrance, Tous les saints dont on a parlé, Guirec, Efflam et Guennolé; Saint Yve avait sa préférence. Mais il aimait encor bien mieux Évoquer Madame Marie, Toute verdoyante et fleurie, Sir le balcon doré des cieux. «Dame de joie enveloppée, Très Sainte Vierge, disait-il, Voici venir le mois d’avril Que fleurissent les coups d’épée. Moi, je languis en ma maison Sans une âme qui me soutienne, Tendez-moi votre main chrétienne Et je sortirai de prison. J’entends les oiseaux sur la lande. Ah! si je voyais leurs couleurs! Dame, ayez pitié de mes pleurs, Écoutez ma peine si grande!» Or, la Vierge un jour l’entendit, Comme elle regardait la terre. Elle s’en fut en grand mystère, Vers son serviteur descendit. Sur les ajoncs, à la rosée, Elle flottait si doucement! Son visage était si charmant Sous la coiffe de l’épousée! Lui, morne, toujours anxieux, Se lamentait encore, encore. D’un doigt plus léger que l’aurore Elle effleura ses pauvres yeux. O joie, ô féerie, ô merveille! Le jour se lève sur les bois, Et, sauvage et douce à la fois, La Bretagne au large s’éveille. Il voit le guetteur à sa tour, Il voit les campagnes tranquilles, Et Ploumanac’h et les Sept Iles La grande mer tout à l’entour! Plein de larmes comme une femme, Il laisse déborder son coeur; Il voudrait dire son bonheur A la très chère et bonne dame. Hélas! au pays des bandits A peine l’a-t-on reconnue, Qu’elle a regagné, dans la nue, Son clair jardin du Paradis. Mais il est resté quelque chose De l’image d’azur et d’or; Un bout d’écharpe flotte encor Entre la mer et le ciel rose. La mer! Elle est d’un si doux bleu, D’un bleu si fin, d’un bleu si tendre! Sa voix qu’il fait si bon entendre Monte lentement jusqu’à Dieu. Une invisible ritournelle Tourne, tourne autour des ravins; Les yeux des fleurs sont plus divins, La vie est un peu moins cruelle. Quant au digne et preux chevalier, Qu’advint-il de lui? Je l’ignore. Peut-être bien qu’il court encore Entre la lande et l’échalier. Heureux ceux que le Christ appelle! Il fut de ceux-là sans mentir; Mais dévot, avant de partir, Il fit bâtir une chapelle. Une chapelle au toit pointu, Resplendissante comme un cierge, Qui dit les grâces de la Vierge Et son mérite et sa vertu. De tous les points du paysage Chacun la voit à son réveil. Son fin granit rit au soleil Au dessus de la mer sauvage. Dès que revient le bel été, Tout franc disciple de saint Yve Invoque, en son âme naïve, Notre Dame de la Clarté. II C’est le quinze août la grande fête, Le jour si longtemps attendu. Le sacristain au pied tordu Carillonne à fendre la tête. Et la fanfare de Tréguier, Bonne à coup sûr parmi les bonnes, Fait à grand renfort de trombones, Un bruit qu’on ne peut oublier. Est-ce un Pardon? Est-ce une foire? Le gwin-ardent coule à pleins bords. On boit à la santé des morts, Pauvres gens qui n’ont plus à boire. Des fûts, largement défoncés, Coule à flots le cidre mystique. Le hoquet se mêle au cantique, La danse au chant des trépassés. Mais la prière est si fervente Qu’au Calvaire on entonne en choeur! Si sincère est le pauvre coeur Entre l’ivresse et l’épouvante! De fins garçons tôt sont venus De la mer ou de la campagne, Lurons que la Vierge accompagne, Tous ivrognes, tous ingénus. Il sont venus du bout du monde, De Trégastel ou de Pleumeur, Compagnons de joyeuse humeur, Gais pèlerins à tête ronde. Plus d’un marin est débarqué, Tout goudronné, de la Grande Ile. D’autres arrivent de la ville. De Louannec ou de Saint-Quay. Puis voici la horde fidèle Des commères aux maigres cous; Elles font sur leurs vieux genoux Trois fois le tour de la chapelle. Triste à mourir comme un adieu, Se traîne leur boiteuse antienne. Elle rejoint, humble chrétienne, Celle des pauvres du bon Dieu. Oh! Tous ces pauvres sous la porte! Boiteux, galeux, rogneux, lépreux, Comme ils sont beaux les malingreux, Les yeux morts dans la face morte! Leurs cris aigus déchirent l’air Comme la cloche des dimanches. Mais là-bas, que de coiffes blanches, Folles mouettes sur la mer! En châle jaune, en robe noire, Ce sont les belles d’alentour Que guette le rustique amour Cent fois plus doux qu’on ne peut croire. Les jambes pendant sur le mur Du cimetière où sont les roses. Elles vont entendre des choses, Qui leur feront un coeur d’azur. Et la fontaine de la Vierge! Qui n’y voudrait tremper ses mains? On y court par tous les chemins, On s’y presse comme à l’auberge. Car c’est l’eau pure, sans défaut, Qui dissipe l’ombre mortelle. Nulle part on n’en voit de telle, Sa grande vertu, vient d’en haut. Si la couleur en est peu franche, Elle ne guérira que mieux. On s’en frotte cent fois les yeux, On en verse un peu dans sa manche. Et Notre Dame sait très bien Qui mérite d’être à la fête. Qu’elle fasse un signe de tête, L’aveugle renverra son chien. Allez donc, troupeau lamentable, Procession des affligés! On portera les plus âgés; Tous ont place à la grande table. Échappez-vous de la prison, Stropiats et paralytiques; Marchez dans le vent des cantiques A l’éternelle guérison! Pauvres, tendez votre besace, Qu’il y tombe un rayon de miel! Aujourd’hui s’entr’ouvre le ciel. Et tout chrétien trouve sa place. La richesse est aux indigents, La santé revient aux malades! -Avec de joyeux camarades J’ai bien ri de ces bonnes gens. III J’ai ri de leur naïve offrande, De leur prière au ciel brumeux, Et maintenant je suis comme eux; Ma misère est encor plus grande. Depuis longtemps n’a plus souri Qui me rendait l’âme contente, L’heure, au matin, n’est plus chantante, Le vert sentier s’est défleuri. Aveugle, dans la nuit profonde, Je m’en vais, les bras en avant. Dans la rafale, sous le vent, Je fais le tour du triste monde. O Notre Dame aux yeux d’amour, Si belle au haut de la montagne, Lys immaculé de Bretagne, Vous la candeur et vous l’amour, Dame trônant dans la lumière, L’ange d’or à votre côté, Frappez sur ce coeur irrité, Rendez-lui sa douceur première. O vous, qui du parvis des cieux Regardez mon humble souffrance, Joie, amour pur et délivrance, Sainte Marie, ouvrez mes yeux! La Mer. I Entre les durs rochers qui bordent le ravin J’ai vu monter au ciel l’éblouissante aurore; La face de la mer était d’un bleu divin. D’une brume idéale enveloppée encore, La mer ouvre son coeur, indomptable et charmant, Au soleil matinal dont le feu la colore. Elle sourit à son impérial amant, Au héros casque d’or, qui s’enflamme pour elle; Elle sourit, candide et bleue, infiniment. La Vierge a retrouvé sa grâce naturelle, Ses yeux de pur amour et son calme enchanté, Et dans l’azur profond j’entends la tourterelle. Mais du tranquille abîme un soupir est monté. La lumière pâlit et la brume s’allonge Comme une robe d’ombre autour de la beauté. Il a surgi sur l’eau des visages de songe Lentement tout le ciel à la mer s’est uni, Et voici se dresser le palais du mensonge. II Oh! quelles îles d’or et quel pays béni S’épanouissent tout là-bas, dans le mystère? Ne vois-le pas le grand chemin de l’infini? Au large resplendit le splendide parterre, Le jardin sans pareil qui s’émaille, au matin, D’éblouissantes fleurs qu’on ne voit pas sur terre. Sur des flots de velours, de moire et de satin Glisse nonchalamment la flotille des fées; Leurs rames que j’entends font un bruit argentin. Elles s’en vont sur l’eau, d’algues vertes coiffées. Elles vont. Leur gaité s’éparpille dans l’air, L’odeur de leurs bouquets m’arrive par bouffées. Plus loin, à l’horizon, les nymphes de la mer Poussent de joyeux cris sur leurs cavales franches Et jamais bataillon ne me parut si fer; Un flot de verts cheveux leur inonde les hanches, Une lueur de brume illumine leurs yeux; Sur l’azur formidable, elles sont toutes blanches. Et voici maintenant le rocher merveilleux D’où, quand la nuit descend, Mary-Morgane chante Aux matelots perdus son chant délicieux. Sa voix de pur argent, sa voix qui les enchante Monte comme un appel au ciel en floraison, Douce, folle, ironique et quelquefois méchante. Mais tout homme est bien pris de perdre la raison, Quand, sous la lune claire, il a vu la sirène De sa bouche de fleur lui tendre le poison; En sa grotte de nacre et d’azur elle est reine; Chacun de ses regards est un commandement, Sa magie au profond du gouffre vous entraîne. Et l’heure a tressailli du grand enchantement, Une ville de rêve apparaît dans l’abîme, Des cloches ont tinté mélancoliquement. Lentement, lentement, quel fantôme s’anime? Kéris, ah! c’est Kéris, l’impudique cité, Kéris, qui dans la mort expie encor son crime! III Et puis rien... Par degrés, le jour s’est attristé, Un vent tumultueux s’élève, et du ciel tombe Sur la mer somnolente une morne clarté. Où donc est maintenant l’aile de la colombe? Où donc les bleus vaisseaux avec leurs drapeaux blanc? On a le coeur serré comme autour d’une tombe. Un cri de mort s’abat sur les récifs branlants, Le flot sinistrement bat les roches meurtries, Lugubre est, dans l’air froid, l’adieu des goélands; Et rien n’est demeuré des sublimes féeries Qui se jouaient naguère en ce divin décor, A la grâce du vent et des vagues fleuries. L’oiseau miraculeux vient de prendre l’essor, Il plane, il plane, et comme lui s’est envolée La fée au clair visage avec ses cheveux d’or; Déjà s’est laissé choir sur la mer désolée La nuit, lourde d’angoisse et grosse de sanglots; On n’entend que le bruit de la vague écroulée. Le vent a redoublé de fureur, et les flots, Plus courroucés toujours, escaladent la dune. La douce Vierge ait en pitié les matelots! IV O mer, ô mer, ô mer, coureuse de fortune, Chercheuse d’infini par delà les grands monts, Toi que le soleil brûle et que fleurit la lune; Belle au front couronné de sombres goémons, Nous savons le secret de la tendresse brève, Et tes yeux sont pareils à ceux que nous aimons. Tes vagues doucement viennent baiser la grève, C’est toi la bonne hôtesse au souriant accueil, La princesse idéale et la dame du Rêve. Mais le havre tranquille est voisin de l’écueil, Et sitôt qu’a soufflé le vent de ta colère, La terre s’inquiète et tremble et prend le deuil. Courtisane d’amour qui ne songeais qu’à plaire, Quelle âme de douleur est en toi maintenant? Quel brouillard a soudain voilé ta face claire? Toi qui riais, joyeuse et libre, à tout venant, Tu sombres dans la nuit, tu t’embrumes de larmes, Plus même une lumière à ton front rayonnant. Après l’instant béni, pourquoi ce vent d’alarmes? Je ne sais quel dégoût monte de ta beauté, Un relent d’amertume est au fond de tes charmes. Et notre coeur aussi, brusquement arrêté, Se demande s’il rêve et quel fardeau l’oppresse; Notre rancoeur se noie en ton immensité. Puis tu deviens la sombre et terrible maîtresse Qui, pâle, se redresse, et gronde, et brise tout; Une flamme a jailli de ta moine détresse. Pourquoi pleurer? N’es tu donc pas celle qui bout? Le feu damné, le feu d’enfer? Ta male rage, Cent meurtres consommés, n’est pas encore à bout. Et tu grinces des dents comme sous un outrage. C’est toi l’affreux récif droit en travers du port, C’est toi l’horrible voix qui hurle dans l’orage. Tu bondis, et les rocs croulent sous ton effort, Le monde tout entier tremble de la secousse; La mort, la mort, la mort, à l’infini la mort?... O mer, ô folle mer, tu redeviendras douce, Avant qu’il soit longtemps refleuriront tes yeux, Tes yeux d’amour candide et que ’rien ne courrouce. Après l’éclair tragique et l’assaut furieux, Les voilà tout à coup pleins des choses qu’on aime; Ils vont se teindre encor de la couleur des cieux. Et, tout émerveillés du sublime poème Que murmure le flot au rayon matinal, Jusque dans tes fureurs nous t’adorons quand même. A côté de l’écueil a brillé le fanal, Le vent frais qui se lève a balayé les brumes Et ton charme demeure à jamais virginal. Dormez sur l’eau tranquille, ô flottantes écumes, Champs de la bleue immensité, fleurissez-vous, Emportez nos ardeurs avec nos amertumes. Une âme de fierté s’agite en vos remous, Un chant d’espoir en sort, un chant qui nous enivre; L’âpre sel de la mer est infiniment doux. Rien de vil, rien de laid. Oh! comme il fait bon vivre! Quelle candeur limpide a la nappe d’argent! C’est un hiver tranquille, enguirlandé de givre. O mer, reflète encor le grand ciel indulgent, Fais toujours, gaie ou triste, ineffablement belle, Une claire ceinture à l’univers changeant, Trempe pour les combats le coeur qui se rebelle, Rends-nous libres et fiers comme toi sans retour, O divin réservoir de la vie éternelle, Symbole trois fois saint de l’éternel amour! Le Korandon. Le jour de Notre Dame, Au retour du Pardon, J’ai vu le Korandon Et sa petite femme. Ils se tenaient les mains Et dansaient sur la lande. Ma surprise fut grande En regardant ces nains. Je crois, Dieu me pardonne, Qu’ils avaient un peu bu. Le Korandon barbu Serrait sa Korandone, Et, comme des cabris, Tous deux sur l’herbe folle Faisaient la cabriole Avec de petits cris. Ils me virent ensemble Et, sans se déranger, -«Salut, bel étranger, Le diable te ressemble. Veux-tu boire avec nous? On via se mettre à table, Le cidre est délectable, L’hydromel aussi doux.» - Il passait sur les choses Comme un souffle enchanté. Une molle clarté Baignait les champs de roses. Tout à fait engageant Etait le menu couple Et quelle échine souple Et quels cheveux d’argent! Hélas! Le petit verre Ne tenait pas beaucoup. Mais j’ai bu plus d’un coup. Heureux qui persévère! Alors le Korandon Tira sa barbe blanche, Mit le poing sur sa hanche, Se frappa le bedon, Et, dans une embrassade, Déjà très familier, -«Ah! c’est particulier, Je t’aime, camarade, Ta binette me plait Encor qu’un peu pâlotte, Elle est à point falotte Et sent le gobelet. Mais pourquoi ces yeux mornes Et cet air fatigué? Tu n’es vraiment pas gai Porterais-tu des cornes? Bah! bah! ce n’est qu’un sot Qui prend sitôt la mouche. Ne sois pas trop farouche, Imite-moi plutôt. Nous autres, petits hommes, Qui vivons dans les bois, Nous rendons, tu le vois, Hommage au jus des pommes. Moi, je suis vieux, très vieux, Presque l’âge du monde. J’ai vu la fée Habonde Et j’ai connu ses yeux. Morgane me fut chère Dont le coeur n’est pas sûr. Avec le noble Arthur J’ai longtemps fait la guerre. Et cassé maintenant, Lourd, la tête chenue, Tu vois, je continue A rire à tout venant. J’ai la bouche friande Et le coeur toujours chaud. Parfois, dans un sabot, Je vais sur la mer grande. Sous le rosier discret, En gars qui s’émancipe, J’aime à fumer ma pipe, Quand la lune apparaît. Vieille est ma ménagère, Elle n’a qu’une dent. Nous durillons cependant Sous la même fougère. Jette là ce chagrin Qui jour et nuit t’oppresse. Fais-nous une maîtresse Qui te maintienne en train. Aime, bois, ris et chante Sans trop savoir pourquoi. Mais évite, crois-moi, La Princesse méchante.» - Croquis Bretons. I La mystique Bretagne est une bonne vieille Dont la candeur enchante et la grâce émerveille. Modeste, elle n’a pas toujours de ces grands airs De cueilleuse de gui, de prêtresse des mers Qui font que de bien loin la foule s’agenouille. Parfois elle s’endort, en filant sa quenouille, Devant l’âtre enfumé qu’habite le grillon. Adieu le châle vert, adieu le cotillon Qui la virent, naïve et souple paysanne, Danser la dérobée au pardon de Sainte-Anne! Mais ses yeux n’en sont pas devenus plus dolents. La coiffe sied encore à ses beaux cheveux blancs, Et dés que la fleur d’or apparaît sur la lande, Quand un vent de printemps souffle sur la mer grande, Elle aime à retrouver quelque lai d’autrefois. Un charme de jeunesse est resté dans sa voix. Qu’elle évoque saint Yve ou la Vierge Marie, Qu’elle dise l’horreur de la vague en furie Ou l’amour, pur et bleu comme le firmament, On sourit à l’entendre, et rien n’est plus charmant Que ce rai de lumière aux lèvres de l’aïeule Que réclame le soir et qui va rester seule. II Un pré vert qui reluit dans l’aube transparente, Un moulin qui tictaque au bord de l’eau courante, Des fleurs, des fleurs, des fleurs au milieu du cresson, Et toujours et partout l’idéale chanson, Puis de petits moutons qui broutent l’herbe drue, Des enfants piaillant, très sales, dans la rue, Une nature agreste et sans grand tra la la, Et je me dis: «Où diable ai-je vu tout cela?» Je connais le berger, je connais la bergère. L’épicière du coin ne m’est pas étrangère. Le facteur me salue, II est de mes amis J’aime ces bonnes gens. Ils sont bien de ma race. Ici rien ne me pèse et rien ne m’embarrasse. On ne m’accueille pas d’un sourire moqueur. Même le gris pays est tout près de mon coeur. A je ne sais quel air, dirais-je, de tendresse Il m’a semblé revoir encor ma douce Bresse. III La mer est bleue et le ciel bleu. Rien que du bleu. C’est la délicieuse paix du Seigneur Dieu, La plage rêve. A peine on entend son haleine. La colline s’endort sans y songer. La plaine Frissonne doucement au souffle du matin. Partout la bonne odeur, la fraîche odeur du thym. Bêtes et gens ont dans les yeux une lumière. Un grand calme s’est fait au coeur de la chaumière, Et le marin va boire avec le moissonneur. C’est la divine paix, c’est presque du bonheur, Bonsoir au vent mauvais, à la vague méchante. Seul, au-dessus des genêts d’or, un oiseau chante. IV Mais la mer est mauvaise aussi, mauvaise en diable. Oh! sa voix rauque au fond de la conque effroyable! C’est la folle, aux yeux convulsés, aux cris stridents. Elle écume, elle bave, elle grince des dents, Elle hurle, elle bout, elle est en male rage. C’est l’esprit monstrueux qui déchaîne l’orage, La reine au coeur glacé du royaume des morts, Celle qui sans pitié, sans haine, sans remords, Pour engloutir le monde ouvre ses bras de goule. Et tout est noir, et tout chancelle, et tout s’écroule. Sur le gouffre infini passe un souffle infernal. Vite, bon sémaphore, arbore ton fanal. V Et des roses, partout, partout des roses blanches, Roses de tous les jours et roses des dimanches, Le tranquille pays s’en embaume au lointain! Roses du soir, roses du jour et du matin, Roses de l’aurore et du divin crépuscule, Roses qui précédez la morne renoncule, Vous fleurissez la lande où je suis prisonnier. J’entends, ravi, votre langage printanier, Vous gardez un reflet du gai soleil de France, Et je sais qu’après tout vous parlez d’espérance. Roses de la cellule où je suis enfermé, Vous dites qu’il est toujours bon d’avoir aimé. Roses, merci. Gardez mon coeur; je vous le donne. Roses d’hier, roses d’été, roses d’automne. Epanouissez-vous et faites des heureux. Oh! La Bretagne sombre avec ses chemins creux! Elle vous apparaît d’abord un peu morose. Mais qu’elle est douce à voir quand elle tient la rose! VI Comme un gardien fidèle au seuil de la maison, Le rocher du S’Kevel surveille l’horizon. Il regarde filer au loin les blanches voiles. Il sait l’heure où le ciel se fleurira d’étoiles Et quand s’allumera le phare éblouissant. Lui, le grand immobile, il sourit au passant; Le front ceint d’azur clair, de soleil ou de brume, Il écoute la vie et sans trop d’amertume. Pourtant quand la tempête éclate au ciel profond, Il semble las de tout ce que les hommes font. Il dépouille d’un coup ses allures tranquilles, Il est hargneux comme la nuit sur les Sept Iles. On s’imagine voir, échappé de l’enfer, Quelque monstrueux dogue, en arrêt sut la mer. VII Jacoïc m’a guidé parmi les pays verts, Et nous voici tous deux au bout de l’univers, En un recoin charmant de l’antique Bretagne, Entre la mer fleurie au loin et la montagne. De grands arbres touffus avec un filet d’eau. Derrière, sans recteur, sicaire ni bedeau, Une toute mignonne et rustique chapelle, Saint-Gorgon, c’est l’étrange nom dont on l’appelle. Dieu? cette solitude et ce calme enchanté. Le saint trône au dedans. Il est représenté Tenant l’épée en main comme un homme de guerre. «Gorgon, dis-je à Jacquot, je ne le connais guère. Quel est donc cet élu qu’on ne voit pas ailleurs?» Et Jacquot me répond: «Le roi des artilleurs.» VIII Un autre brave saint, Duzec, est à deux pas, Fort aimé de la Vierge et des gens de là-bas. J’aurais peine, je crois, à conter son histoire. Mais rien n’est plus joli que son grêle oratoire Et sa source d’eau vive où s’est baigné le roi. Nous lui rendîmes nos devoirs, Jacquot et moi. Pas de près. Le bon saint se celait. Mais qu’importe, Puisqu’une tirelire était contre la porte, Qu’on écriteau disait, gaiement peinturluré: «Donnez à saint Duzec. Il vous en saura gré.» J’allais obtempérer à ce conseil honnête, Quand Jacquot: «Oh! monsieur, oh! que vous êtes bête! Saint Duzec est au ciel, il n’a besoin de rien. Mais moi j’ai toujours soif et je suis bon chrétien. N’ai-je pas un beau nez au milieu du visage? Donnez-moi les deux sous; j’en saurai faire usage.» IX Que je plains saint Guirec! Il ne sait que sourire. Mais comment sans pitié dire son long martyre! Il reste crânement campé sur son rocher. Oui, mais la mer est basse; on pourra l’approcher. Et les mille fleurs d’or et les mille amoureuses, Les belles sans ami, dame! elles sont nombreuses, Lui piquent une épingle au beau milieu du nez. Certes je suis hostile à ces us obstinés, Bien qu’un peu parpaillot, ce vieux saint me fait peine. Mais on se mariera, la chose est très certaine, Avant qu’il soit un an, à la grâce de Dieu, Et cela vaut, ma foi, qu’on s’émancipe un peu, Je crois entendre au loin de merveilleuses cloches Et l’argent trébuchant et clair qui sort des poches. Allons, laissons passer ce bon peuple falot, -Et saint Guirec sourit toujours, les pieds dans l’eau. X Au cabaret du coin nous sommes attablés. Mais qu’allons-nous bien boire en regardant ces blés? «Le cidre, que c’est fade on n’en a guère envie. Parlez-moi, s’il vous plait, de la bonne eau-de-vie Qui grince et vous écorche, en passant, le palais. Ah! voilà qui vous met au coeur des oiselets. Voilà qui vous fera raisonner comme un livre, Voilà, fussiez-vous mort, qui vous enseigne à vivre. Vraiment, par saint Guirec, monsieur, je vous le dis, C’est la benoîte Vierge au seuil du Paradis.» -«Soit, commandez, mon brave et tant pis pour ma tête.» Le gwin-ardent coule à pleins bords; c’est la grand’fête. Un merveilleux soleil s’allume à l’Orient, Et Notre Dame nous regarde en souriant Comment faire nous deux pour retrouver la porte? Bah, si nous titubons un tant soit peu, qu’importe? Il faut bien, si l’on veut n’être de mauvais ton, Se griser, quand on a l’honneur d’être Breton. XI Francine a la gaieté d’une petite folle, Francine a la fraîcheur du matin qui s’envole, Francine a la candeur de la nuit qui descend. Son tendre coeur, j’en jure, est encore innocent. Quand sur la lande en friche elle garde ses vaches, On rêverait, à ses côtés, d’être à l’attache. Hélas! déjà ses yeux ne sont plus si fleuris. Elle tressaille au nom du monstrueux Paris. Quelque dégoût lui vient du pays des apôtres, Et le monstre la croquera comme les autres, Pauvre oiseau que le chien guette après l’oiseleur. Pourtant, regardez-la, regardez cette fleur; Si gentille, elle semble une vierge en prière, Qui sourit, sans penser, du fond d’une verrière. XII Dans l’idéal azur du matin qui s’éveille Un léger son de cloche arrive à mon oreille. Est-ce baptême, noce ou bien enterrement? Je ne sais. A coup sûr c’est doux infiniment. On dirait un rayon de soleil dans la brume, Un peu de joie avec un relent d’amertume. Ici la mort est bonne et ne fait pas grand’peur, Et l’amour, oui, l’amour, n’est pas le gai trompeur, L’enfant malicieux à qui rien ne résiste. Il garde au fond du coeur quelque chose de triste. Ainsi la cloche passe, passe en murmurant, Sur le monde d’en bas qui lui parait si grand. Elle dit: «Pauvres gens, sortez de l’ombre infâme. Songez au Paradis qui réclame votre âme. Et soudain disparaît tout ce qu’on a d’amer. Oh! les limpides voix des cloches sur la mer! XIII Et la sainte Bretagne est encor là debout, Celle qui rit et pleure et chante, et qui boit tout. Celle qui pour un rien boude toute une année, Celle qui crie aussi, vierge passionnée. Elle n’est pas tranquille et simple autant qu’on croit. Elle abrite plus d’un animal sous son toit, Et ce n’est pas toujours, crois-moi, la blanche hermine. Mais dans ses yeux mouillés l’avenir s’illumine. J’ai dit qu’elle était vieille, Oh? que je suis menteur! C’est la jeunesse même et l’oiselle et la fleur. Elle n’est pas toujours en proie au divin rêve. Elle regarde aussi le soleil qui se lève. Noël Breton. I Un bruit s’est répandu dans la Basse-Bretagne. On dit que l’Enfant-Dieu vient de naître, et soudain Tout s’émeut de la mer à la noire montagne: L’un a quitté sa barque et l’autre son jardin. Que de gens! Pour mieux voir l’aurore qui se lève, ll en vient de la lande, il en vient de partout, Et l’on dirait que tous, après un mauvais rêve, En plein ciel étoilé s’éveillent tout à coup. Le penn-bas à la main pour soutenir sa marche, Un pêcheur au cheveux de neige est en avant. Jeunes gens, hommes faits suivent le patriarche Et reprennent en choeur son cantique fervent. Bas rouges, robe noire et châle des dimanches, Les femmes bravement leur emboîtent le pas; Et c’est au loin comme une mer de coiffes blanches. Un flot qui toujours roule et qui n’est jamais las. Fillettes au regard étonné, bonnes vieilles, Il en est de tout âge et de toute couleur. C’est le bourdonnement d’une ruche d’abeilles Sous un soleil d’été, dans le courtil en fleur. Et derrière, mon Dieu, que d’êtres en guenilles Au visage dolent et pourtant guilleret! Des boiteux dans l’azur agitent leurs béquilles, Des ivrognes font halte au premier cabaret. II O chrétiens qui rêvez, en plein péché peut-être, Aux périssables biens qu’on acquiert en passant, Voyez donc quel palais a choisi, pour y naître, L’unique, le grand Roi, le Seigneur tout-puissant. Regardez, bonnes gens. Ce n’est qu’une humble crèche Où la mère et l’enfant sont blottis dans le foin. Un boeuf est là, soufflant de son haleine fraîche, Un petit âne roux fait hi-han dans un coin. Pauvre hutte branlante et que rien ne protège, Sait-elle seulement qui lui vient aujourd’hui? Par l’étroite lucarne, où frissonne la neige, Le vent du Nord tempête et hurle, il est chez lui. Mais toute jeune est l’accouchée et toute blonde. Son visage de fleur sourit divinement. Le poupon qu’elle allaite est le Maître du monde, Elle le berce, heureuse, avec un tremblement. Et la mer au dehors, la grande mer s’arrête. Recueillie et craintive, elle a l’air d’écouter, Au fond du ciel éclate un cantique de fête; Tous les anges de Dieu se sont mis à chanter. III Nos gens sont arrivés bien las. Que leur importe? Voici l’heure adorable et le divin moment. «Laissez, mes bons amis, vos penn-bas à la porte, Dit Joseph, vous aurez bientôt contentement.» Et la Vierge a souri, plus belle que l’aurore, L’entant s’est éveillé, tendant ses petits bras. Ah! bien abandonné qui souffrirait encore! Plus d’un tremble la fièvre et ne s’en doute pas. Mais quel grand souffle emplit la chétive demeure? Le biniou prélude. O Dieu, la douce voix? C’est, sous le triste ciel, la Bretagne qui pleure, La Bretagne qui pleure et qui chante à la fois. Nos commères pourtant ont le coeur bien à l’aise; Laquelle ne voudrait toucher le nouveau-né? Elles ouvrent des yeux grands comme une fournaise, Se disent l’une à l’autre: «Oh! oh! oh! ma iné.» Elles sont à genoux. Leurs larmes fendent l’âme. Toute mouillée encor, s’envole une chanson. Faut-il pas attendrir la bonne chère dame Et faire rire un peu le joli nourrisson? Déjà, grâce aux pêcheurs, frétillent sur la paille De beaux poissons d’argent avec des reflets bleus. Que ce homard a l’air terrible, et quelle taille! Le turbot sans pareil, le bar miraculeux? Et voici qu’un lait pur écume dans les jattes. On allume le feu: c’est pour la soupe aux choux. Il suffit d’un instant pour griller les patates. Vive les crêpes d’or avec le cidre doux! La longue Zéphyrine apporte un pot de beurre, Et choit tout de son long, si grand est son émoi; En fait de goutte, Aimée eût toujours la meilleure, Francine offre son coeur et c’est assez, ma foi. Mais le plus beau de tout, c’est le petit navire Que bien dévotement présentent les gamins; L’Enfant-Dieu s’émerveille à ce bateau qui vire, Il rit, en regardant sa mère, et bat des mains. Seul, monsieur du Jacquot, seigneur plein de prudence, Reste majestueux. Qui pourrait le troubler? Cependant il salue, et, par condescendance, Il a caressé l’âne avant de s’en aller. Le Chant De Merlin. Quand j’étais dans le monde, on m’appelait le sage, C’était moi le devin et le bande sans pair. Ma gloire bouillonnait dans les flots de la mer; Le soir me souriait de son calme visage. Quand je chantais, pensif, sous la douceur des cieux, La terre déroulait lentement ses longs voiles. Un éclair s’allumait dans les yeux des étoiles, Et des fruits d’or tombaient de l’arbre merveilleux. J’étais riche et puissant quand j’étais dans le monde. Une brise immortelle agitait mes cheveux. J’ai tué l’hydre infâme et le serpent baveux. J’ai tenu dans mes mains Viviane la blonde. Le parterre idéal ne m’a pas oublié. Il a tout retenu de nos métamorphoses. Voici surgir encor la muraille de roses Où je voulus, un jour, que mon coeur fût lié. Le léopard saxon terrifiait la plaine. Je vains et je lui pris la langue entre les crocs. Arthur m’a fait asseoir au milieu des héros; Genèvre a mis sur moi la fleur de marjolaine. J’étais l’amour, la joie, et la guerre et le chant. Je savais le secret des splendides mensonges. Je hâtais d’un regard l’éclosion des songes; Je lisais l’avenir dans le soleil couchant. Et maintenant, timide et nu, presque sauvage, Je me traîne au hasard sous l’infini des bois. Rien ne m’est demeuré du charme d’autrefois. Je suis le marinier de la mer sans rivage. Le vent triste et mauvais, le vent de n’importe où Me ballotte, à son gré, dans la forêt maudite. Moi qui sur l’eau féerique évoquais Aphrodite, On me traite de brute, on dit que je suis fou. On me méprise, moi qui dominais la terre Et piquais une étoile au coeur du firmament. Les bêtes ont pitié de mon abaissement, Muettes tout à coup devant le grand mystère. L’homme que j’ai dompté, l’homme est plus odieux. Il me voudrait sanglant, enchaîné sur la roue. Jusqu’aux petits enfants qui me criblent de boue! Ils n’ont pas vu l’enfer qui flambe dans mes yeux. Mais patience, patience t L’heure approche Qui ressuscitera mon antique fierté. L’oiseau miraculeux sur la lande a chanté; Un feu s’est allumé, cette nuit, sur la roche. Ce coeur, sincère et franc, qu’on prit en trahison S’évadera bientôt de l’ombre nostalgique. Elle va refleurir, la baguette magique. Je vois tout le futur blanchir à l’horizon. Je vois les lys grandir dans le jardin des rêves, La rose s’effeuiller sur le fleuve lointain, Et la mer, bleue et rose, au lever du matin, Battre paisiblement l’immensité des grèves. Ceux qu’effarait l’essor de mes songes ardents Sentiront sur leurs fronts haineux passer la bise. Ils sauront que le bel amour souffle à sa guise Et que le vieux lion n’a pas perdu ses dents. O Viviane d’or, Viviane céleste, Viviane, mon coeur et ma vie et mon tout, O toi qui ne connais ni honte ni dégoût, Toi dont le souvenir est tout ce qui me reste, Je t’en prie, aide-moi, car j’en ai grand besoin, Aide-moi. Je suis pauvre et faible et rustre encore. En attendant l’immense et radieuse aurore, Aide-moi, toi si merveilleuse et toi si loin! Tends-moi la main du fond du bocage mystique Où ton âme à la mienne a si bien répondu. Souris au pur amant que ta bouche a perdu; Regarde l’impotent et le paralytique. Si peu qu’un de tes doigts m’effleure, oh! mais si peu, Tu verras tressaillir le profond de mon être. Le monde malfaisant reconnaîtra son maître; Je pourrai croire encore à la bonté de Dieu. Et ton rire d’enfant réveillera ma lyre. Je ferai, mort joyeux, éclater le tombeau. Je chanterai plus fort, sous tin soleil plus beau. Je forcerai la sombre nuit à me sourire. Laisse-moi seulement balayer le poison Dont cette folle et pauvre terre est inondée. Souffre que je combatte encore pour l’Idée Et je retournerai dans ta douce prison! A La Mer. Les baigneurs somnolents se traînent sur la grève, Les membres harassés, l’esprit en désarroi. Quelque chose leur pèse, ils ne savent trop quoi. Ils ne sont pas chez eux dans ce pays du rêve. L’un dit: -Ce n’est pas gai, cet éternel brouillard. La mer? Eh oui, je vois. Mais ça ne compte guère. L’autre: -Votre journal parle-t-il de la guerre? Un troisième: -Ah! mon Dieu, pas le moindre billard! Les dames, s’éventant, jasent sous leurs ombrelles -Le beau petit garçon et quel air de santé! -Ce collet est divin. -Que vous a-t-il coûté? -Aimez-vous, comme moi, le chant des tourterelles? Mais voici que s’élève un bruit de pugilat: -Innocent, innocent! l’enfant qui vient de naître! -Lui! Comment osez-vous me parler de ce traître? -Un martyr! -Un gredin! -Un saint! -Un scélérat! Le débat semble dus et crac’ il recommence: Les oiseaux cependant volent effarouchés. Et, sur le sable d’or, au milieu des rochers, Dans l’azur infini rêve la mer immense. Source: http://www.poesies.net