La Poésie Provinciale. Par Gabriel Marc (1840-1931) Permettez-moi, Messieurs d'appeler,votre attention sur une question littéraire souvent étudiée déjà, aujourd'hui un peu négligée et qui me semble devoir intéresser aujourd'hui haut point les savantes Compagnies dont les représentants se trouvent réunis en ce lieu; je veux parler de la Poésie provinciale. Par ces mots, je n'entends, pas l'ensemble des oeuvres poétiques publiées dans les départements; je ne fais pas allusion non plus à tous les poètes nés en province, qui ne sont pas venus demander à la capitale, la consecration de leur talent. Plusieurs d'entre eux, en effet, on traité des sujets qui, par leur généralité, permettent de les classer à côté de nos poëtes nationaux. Je ne m'occupe que des poëmes inspirés par l'histoire ou les traditions locales, et des poëtes qui ont chanté leur pays natal. Qu'ils habitent loin de Paris, qu'ils y viennent étudier les chefs-d'oeuvre et se, perfectionner dans leur art au contact des maîtres, qu'ils s'y fixent même définitivement, peu importe. Ils entrent dans le cadre de cette étude pourvu qu'ils se soient attachés à faire connaître un coin encore inexploré de la France, pourvu qu'en dehors de l'histoire générale, en dehors des passions et des sentiments communs à tous nos compatriotes, ils aient mis en relief, par leurs, beaux vers et leurs belles pensées, un point d'histoire spéciale, digne d'intérêt, une trardition presqu'oubliée, une légende peu connue, un paysage qui frappe pour la première fois nos regards. La poésie, comme les autres arts, doit, pour mériter son nom, éveiller dans notre âme une impression nouvelle. Il ne suffit pas d'avoir l'amour du beau, d'être animé de sentiments élevés et généreux, de s'imprégner des chefs-d'oeuvre et de posséder la science de la forme; il faut encore frapper l'esprit des lecteurs par des sujets et des effets nouveaux, se constituer un domaine bien caractérisé, quelque petit qu'il soit, en un mot, se créer une originalité. Quand on a le courage d'aborder les sujets généraux, il faut se sentir une grande supériorité et une force rare pour remplir cette condition indispensable de toute oeuvre d'art. Les grandes époques littéraires, avec l'ensemble des qualités qui les distinguent, ont naturellement exprimé les pensées, les aspirations, les joies et les douleurs dé tous. Les faits historiques les plus saillants, les héros populaires se sont d'abord présentés à l'imagination des maîtres, et s'ils n'épuisent jamais la mine féconde de là poésie des peuples, ils ont toujours exploité les filons les plus riches, de telle sorte que ceux qui viennent après cherchent souvent en vain et ne peuvent découvrir le trésor caché. C'est pourquoi, dans les années qui suivent ces mouvements littéraires, les talents de premier ordre vont demander leurs inspirations à des sources négligées ou moins connues. Ils reviennent à la poésie Grecque ou Latine, comme Leconte De Lisle; ils rajeunissent les formes de Ronsard ou créent la parodié lyrique, comme Théodore de Banville; ils s'inspirent des littératures étrangères, comme Charles de Baudelaire. D'autres encore, et ce sont ceux qui nous occupent, plus modestes peut-être mais aussi bien inspirés, demandent à leurs souvenirs de jeunesse, à leurs sensations intimés, aux traditions de leur pays, cette originalité si difficile à atteindre. Dans cette tâche ardue, mais pleine d'attraits, vous leur êtes, Messieurs, de précieux auxiliaires; vous, les chercheurs infatigables, les historiens de nos provinces, les évocatèursde nos anciens usages, vous leur préparez en quelque sorte les matériaux, par vos savantes monographies, par vos études des idiomes et des patois, par vos recueils de poésies populaires, de chansons ou de légendes, Ils n'ont qu'à s'entourer de vos livres, à les méditer, à en nourrir leur esprit pour en faire sortir ensuite, comme d'une terre bien préparée, l'arbre fleuri de l'Idéal. Il leur est nécessaire, à la vérité, de connaître à fond la science si compliquée du vers Français. Ils ont dû longuement étudier les modèles, et ce n'est qu'armés de toutes pièces qu'ils peuvent entreprendre le grand combat poétique. Car leur oeuvre, tout en se distinguant par une saveur particulière, ne doit pas être inférieure, au point de vue de la forme, à celles des poètes consacrés. En décrivant des scènes d'un autre âge, en. reconstituant les costumes et les usages, en peignant les moeurs de leurs aïeux, ils doivent être, avant tout, modernes, parle langage, le style et la composition. Si ces qualités qui constituent le talent leur sont indispensables, il leur faut encore l'amour du pays natal, C'est un sentiment qu'ils n'auront pas besoin de feindre. Quel poète, en effet, n'a pas senti battre son coeur au souvenir des lieux qui l'ont vu naître. Le clocher, le village, le vallon fleuri, les premières courses à travers bois, les premiers cris d'admiration devant le ciel au soleil couchant, toutes ces choses déjà lointaines sont restées gravées dans la mémoire. On y songe toujours avec émotion. Il s'y mêle je ne sais quelles senteurs printanières. De chauds rayons les dorent et les animent, et l'on croit ressentir encore l'ineffable douceur des baisers maternels. Lamartine n'a pas oublié Milly, sa mère et ses soeurs, et le jardin qui vit éclore les premières méditations. Victor Hugo s'est souvenu de Besançon où il est né (ce siècle avait deux ans) dans le poëme admirable des Feuilles d'automne, où il parle de son enfance et de sa mère; «Oh! l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie! «Pain merveilleux qu'un Dieu partage el multiplie! «Table toujours servie au paternel foyer! La Voulzio et les environs do Provins n'ont-ils pas fourni le sujet d'une élégie charmante à Hégésippe Moreau? «BlueT éclos parmi les roses de Provins.» L'amour du pays natal, ce sentiment si naturel, si pur, si moral, est dans le coeur de tous les poètes, Il ne nuit en rien du reste à l'attachement pour la patrie. Au contraire, ces deux sentiments se fortifient l'un par l'autre, «Je me défie du patriotismo »qui exclurait l'amour du foyer, écrit M. Saint-René »Taillandier, comme je me défie du sentiment de l'humanité »chez ceux qui condamneraient le patriotisme. De même, »l'homme le plus dévoué à la petite patrie (que ce soit une »province entière ou simplement le foyer paternel, peu importe, sera aussi le plus dévoué à la grande.»Vous partagez tous, Messieurs, l'avis de l'éminent écrivain, et vous êtes persuadés que l'étude des idiomes, des habitudes et des traditions des Provinces ne peut nullement porter atteinte à là grande conception de l'unité nationale. Maintenant, à quelles sources les poëtes provinciaux peuvent-ils puiser leurs inspirations? Ils ont d'abord l'histoire de leur pays, chaque Province a vécu de sa vie propre dans les âges écoulés; chaque Province a gardé le souvenir de ses héros, de ses grands capitaines, des batailles livrées sur son sol; elle a eu ses douleurs et ses fêtes, ses jours de deuils et ses jours de triomphe, et elle peut reconstituer en quelque sorte à son usage une petite légende des siècles. Ces sujets si intéressants se mêlent souvent, il est vrai, à l'histoire générale, mais ne seront-ils pas traités d'une façon originale par les poètes qui chercheront leurs documents dans les ouvrages spéciaux et par conséquent plus développés, et qui, familiers avec l'esprit, les moeurs et les paysages, des pays qu'ils décrivent, donneront plus facilement à leurs oeuvres cette qualité si précieuse delà littérature actuelle, la couleur locale? Ainsi beaucoup de faits isolés, négligés par l'histoire seront mis en lumière, grâce à cette faculté de divination qui caractérise le génie poétique et que M. Michelet possédait à un si haut point. Ils ont encore les traditions, les légendes anciennes, et même la peinture des moeurs modernes. De vieux usages aujourd'hui disparus offrent à l'imagination une série de tableaux riants, gracieux ou pleins de sombres couleurs. C'est à nos poètes provinciaux qu'il appartient de les faire revivre à nos yeux, et de nous transporter en pleine Gaule avec les Druides et les victimes humaines, ou au Moyen-Age avec les processions bizarres, les fêtes et les pèlerinages. Des usages plus récents se présentent aussi à leurs regards; ils peuvent les décrire et sauver de l'oubli ceux qui vont bientôt disparaître. Vos riches collections de récits légendaires s'offrent d'elles-mêmes à leurs études, Ils n'ont qu'à y puiser à pleines mains. Que d'histoires naïves où la grâce se mêle à la simplicité; que de romans ingénieux; que d'héroïsme dans les aventures de ces pieux chevaliers courant le monde pour défendre l'opprimé; que de vertus et d'amour dans le coeur de ces belles châtelaines mélancoliques accoudées sur le balcon de leurscastels I Et les fées, les.lutins, les ilses, les korigans, tous ces êtres vaporeux et légers, voltigeant ou sautillant dans les clairières de nos bois, dans nos landes désertes, dans la brume de nos marécages, ne voilà-t- il pas de quoi féconder l'imagination et faire éclore à nouveau les lays d'amour, les sérénades, les rondels, les légendes et les ballades? Et puis, la vie moderne, les moeurs d'aujourd'hui, qui tendent, il est vrai, à s'unifier de plus en plus, ont encore conservé un caractère bien déterminé, par les costumes, les patois, les locutions imagées, les travaux des champs et la nature si variée des habitants. La poésie anglaise a tiré un grand parti de ces peintures simples et douces. Les poètes Français peuvent suivre la voie tracée par les poètes lakistes. Ils doivent encore, et ce n'est pas le côté le moins important de la poésie provinciale, chercher à reproduire les aspects si variés de nos campagnes. La poésie descriptive épuisera toutes les couleurs de sa palette sans parvenir à représenter tous nos merveilleux paysages, nos rivages, nos forêts, nos prairies et nos montagnes. Mais ici, il leur faut peindre d'après nature. C'est par là qu'ils éviteront l'indécision et le vague des paysages de convention, que l'on compose sans les avoir admirés, et que, ne craignant pas d'employer les mots techniques et les noms propres si souvent harmonieux et sonores, ils arriveront à la netteté, à la vérité, à la précision que n'exclut pas la recherche de l'Idéal. Après avoir montré l'importance de la Poésie provinciale et les sources où elle doit puiser, me permettrez-vous encore, Messieurs, d'appliquer mes théories, non pas en lisant des essais indignes de votre attention flatteuse, mais en indiquant à grands traits le plan d'un ouvrage capable dé séduire l'imagination d'un poète. C'est l'Auvergne qui me fournit naturellement le sujet, l'Auvergne de l'IIospital, de Desaix, de Pascal et de Massillon; l'Auvergne qui tient une place si importante dans notre histoire nationale, dont les troubadours ont lutté non sans succès avec ceux de Provence et ont mérité d'être cités par Pétrarque dans le Trionfo aVAmore; l'Auvergne, cette soeur delà Bretagne, que Chateaubriand a voulu visiter avant de mourir, comme il le dit lui-même dans son Voyage à Clermont, en souvenance des impressions de sa jeunesse. Voici d'abord les grandes figures historiques et les événements connus de tous: les rois de l'antique Arvernie, la période Gallo-Rorhaine, Vercingétorix et le siège de Gergovia «Pierre l'Hermite et les Croisades, Fléchier et les Grands-Jours, Lafayette et la guerre d'Amérique. Notre poëte trouvera des sujets non moins attrayants dans quelques épisodes des guerres religieuses racontées par M. Imberdis, comme les aventures guerrières de Magdeleine de St-Nectaire, l'amazone héroïque, ou comme la mort sublime de Jean Brugière et les péripéties émouvantes des sièges d'Issoire; dans l'histoire de Marguerite de Valois, prisonnière au château d'Usson: en étudiant la vie de Sidoine Apollinaire de M. l'abbé Chaix, et, remontant plus loin encore, en reconstruisant par là pensée ce merveilleux temple dé Wasso qui; sur le sommet d'une montague presque inaccessible renfermait, tant de richesses et d'oeuvres d'art, dont on découvre aujourd'hui les précieux vestiges. Il parcourra l'histoire des châteaux forts et de leurs seigneurs. Il relira les légendes de l'abbé Grivel et do M. Mallay père. Il recueillera les contes de la veillée et les souvenirs qui se transmettent de père en fils dans les campagnes et en tirera une série de poésies pleines d'originalité. Enfin, devant lui s'étend le livre toujours ouvert de la nature. Il chantera nos montagnes aux pics neigeux, nos forêts de sapins, de bouleaux et de chênes, le Sancy aux arêtes ciguës, le Puy-de-Dôme avec sa couronne de nuages, et les volcans éteints qui l'entourent. Il décrira les richesses de la Limagne, les vertes prairies, let, moissons onduleuses comme une mer, les bords heureux de l'Allier et cette petite soeur de la Limagne, qui se voile sous ses taillis, la sablonneuse Varenne, avec les chansons, les bourrées, les airs de vielle, les genêts et les bruyères sur les rives fleuries de la Dore. Plusieurs poëtes lui ont déjà indiqué le chemin. Delille s'est souvenu des joliscoteaux de Chanonat; M. Maury, secrétaire perpétuel de l'Académie de Glermont, a chanté Desaix dans la Thébaïde, et j'en oublie dont les oeuvres seront pour lui des modèles ou de précieux jalons. Ici devrait se placer une étude approfondie de tous les poëtes provinciaux dont les noms vous sont familiers et dont plusieurs m'écoutent en ce moment. Je n'ai ni. le temps, ni l'autorité nécessaire pour les apprécier, les classer et les louer dignement. Je me contenterai de signaler, comme preuves à l'appui de ma thèse, les poèmes populaires de Mistral et des félibres provençaux, les poésies gracieuses de Jasmin en patois languedocien, puis les oeuvres écrites dans la langue nationale; les légendes du poëte Nimois Jules Canonge, les poésies de M. Eugène de Montlaur les Poèsies de la mer de Joseph Antran, les Poëmes de Provence de Jean Aicard; et l'oeuvre si complète, si originale et si attachante d'Auguste Brizeux, qui personnifie avec toutes ses qualités le poète provincial. Auguste Brizeux, sa vie et son oeuvre ont été étudiés par uni critique éminent qui fut son ami le plus dévoué, dans la préface qui précède ses poésies complètes. Vous Pavez tous lue. Vous savez que l'Académie celtique fondée au commencement du siècle, donna la première impulsion aux admirateurs de la langue Bretonno. M. Le Gonidec, dans son excellente grammaire Celto-Bretonne, fixa les principe do cet idiome encore en usage. Brizeux puisa peut-être dons ces premier es lectures l'idée de son oeuvre, Vous savez que, tout en habitant Paris, l'Italie ou Marseille, le chantre du Léta fut toujours préoccupé de son pays natal. Il y songeait toujours eu soupirant, et ses regrets se traduisaient dons ces beaux vers: «Oh! ne quitté jamais, c'est moi qui vous le dis, »Le devant de la porte où l'on jouait jadis, »L'élise où, tout enfant et d'une voix légère, »Vous chantiez à la messe auprès de voire mère; »El la petite école où, traînant chaque pas, »Vous alliez le matin; oh! ne les quittez pas! »Car une fois perdu, parmi ces capitales, »Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales, »Repos, fraîche gaité, tout s'y vient engloutir, »Et vous les maudissez, sans en pouvoir sortir. »Croyez qu'il sera doux de voir un jour peut-être »Vos fils étudier sous votre bon vieux maître, »Dans l'église avec vous chanter au même banc, »Et jouer à la pot te où l'on jouait enfant.» Aussi tous les travaux de Brizeux, toutes ses aspirations, toutes ses oeuvres se rapportaient à ce beau pays couvert de bruyères et de chênes, et il écrivit successivement ces poëmes admirés de tous, Marie, dont Ste-Beuve a dit que c'était! la perfection même, les Bretons, la Fleur d'or, ce voyaged en Italie le regard fixé, vers son pays, les histoires poétiques et la Poétique nouvelle, Les dernières paroles de Brizeux mourant à Montpellier, en 1858, furent pour sa mère et pour la Bretagne. Son corps fut ramené dans le pays qu'il avait tant aimé. «Quand le cercueil entra dans le port deLorient, dit »M. Saint-René Taillandier, dans la préface que je viens de citer, »une foule émue et recueillie s'empressa de faire cortège au »barde d'Armorique. De l'endroit où était creusée la tombe, »on apercevait l'Océan, et chacun se rappelait avec quelle »vigueur le chantre si suave du Scorf et de l'Ellé avait peint »aussi, les tableaux, de la mer, la Baie-des-Trépassés, les »rochers de Pen-March, les grèves bretonnes, les moeurs des »marins, les souvenirs des Celtes au bord des flots, et toutes »ces lies sauvages où le christianisme fait éclore tant de »merveilleuses fleurs sur le tronc rugueux du chêne druidique.» Je n'ai rien à ajouter à ces belles paroles. Les poètes provinciaux n'ont qu'à relire Brizeux, et ils sauront mieux que je n'ai pu le dire, quelle doit être leur tâche. Aussi bien, en entreprenant cette Étude forcément un peu sommaire, je n'ai pas eu, je le répète, la pensée ambitieuse de tracer une voie nouvelle. Je ne suis pas, comme ces voyageurs, qui croient découvrir le pays qu'ils visitent pour la première fois. J'ai voulu seulement indiquer du doigt aux jeunes poètes les sources inépuisables de la poésie provinciale. J'ai voulu aussi, Messieurs, appeler l'attention des Sociétés savantes qui fondent des concours poétiques et décernent des prix aux plus méritants, sur les richesses qui les entourent, en leur suggérant humblement les raisons qui peuvent les déterminer à demander leurs sujets à l'histoire et aux traditions de leur province. Elles rendront ainsi de nouveaux services à la cause de l'Art, et elles n'auront pas semé dans un sol aride, si, grâce à leur initiative et à leurs encouragements, elles font naître un nouveau Brizeux. Source: http://www.poesies.net