Mes loisirs (poésies) Par Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Table Des Matières Chronologie Préface Prologue La poésie L'Iroquoise du lac Saint-Pierre Hommage à M. le chevalier Falardeau Un soir au bord du lac Saint-Pierre Le premier de l'an La guerre La charité Alleluia Le héros de Les pins de Nicolet A mon chien « Vaillant » Rêverie La nymphe de la fontaine A M. Alfred Garneau Sa première lettre Fièvre Louise Souvenir Sur une fleur Chant de la Huronne Chant des Voltigeurs Chant des chasseurs de Saint-Louis La fête nationale Corinne Juliette A mon frère Edmond Flora Elle Les canotiers Le retour de « L'Abeille » Minuit Le matin Le colibri Le retour Barcarolle Un petit mot d'amour Mon rêve rose La foi, l'espérance et la charité Ne pleure pas! Le poète-bohême Misère Epilogue Mes loisirs à H *** Préface Chaque chose doit avoir son commencement : chaque livre doit avoir une préface... ne serait-ce qu'un point d'interrogation, (j'ai lu nombre de longues préfaces qui n'en disaient pas davantage). Aussi, tout auteur jeune ou vieux qui se présente, surtout pour la première fois, devant le public, un livre à la main, ne manque pas d'en décorer les premières pages par une jolie préface, où il se donne le plus souvent force coups d'encensoirs. C'est un tort, à mon idée. Un livre, quand il est bon, se recommande de lui-même, et, s'il est mauvais, la plus belle préface ne le rendra pas moins ennuyeux. Aussi je me garderai de tomber dans ce que j'appelle un travers, et quelques mots seulement me serviront d'introduction à mes lecteurs, si toutefois j'en ai. - Ce livre contient-il une idée? C'est une question que l'on est en droit de me faire en ouvrant les premières pages de ce recueil, et à laquelle je suis forcé de répondre : - Non! J'ai écrit par pur délassement, par amour pour l'art, sans jamais suivre d'autre règle que le caprice du moment, d'autre voie que celle où me poussait mon imagination, d'autre étoile que celle de l'inspiration qui naît des circonstances. - Ce livre a-t-il un but? - Peut-être! D'abord, étant, je crois, la première publication de ce genre dans notre jeune pays, ce volume, quoique bien défectueux, sera toujours un pas de fait pour la littérature canadienne; et ce pas, tout petit qu'il soit, est déjà une tâche assez noble à remplir. Puis, mon cher lecteur, et vous surtout, charmante lectrice, si ces quelques vers, enfants de mes rêves et de mes loisirs, peuvent faire passer plus vite quelques uns de ces instants où vous n'avez rien de mieux à faire qu'à vous ennuyer, j'aurai atteint un double but, et je n'aurai pas à regretter mes heures de travail. Québec, février 1863. Le bon Dieu me dit: Chante! Chante, pauvre petit! BÉRANGER. Prologue Quand le souffle attiédi des brises parfumées Fait reverdir nos bois; Quand l'essaim des zéphyrs vient peupler les ramées D'harmonieuses voix; Quand le printemps doré vient éployer son aile Sur la nature en fleurs; Quand le bosquet revêt sa robe solennelle, Sa robe aux cent couleurs; Quand la forêt reprend ses suaves murmures Et son front rajeuni, Quand les oiseaux du ciel sous l'arceau des ramures Ont suspendu leur nid; Quand on voit reverdir sous l'effort de la sève Les troncs chauves et nus, Et que tout ce qui vit s'émeut, palpite et rêve Des plaisirs inconnus; Sous les mille buissons qui parfument la rive De leurs rameaux fleuris, Qui n'a pas entendu la fauvette plaintive Pousser de faibles cris? Qui n'a pas remarqué sa frayeur maternelle, Et sous le feuillage agité, La pauvrette cherchant, tournant, battant de l'aile Autour de son nid déserté? Ah! c'est que ses petits, ses petits qu'elle adore Depuis un instant l'ont quitté, Ouvrant au vent du ciel leur aile faible encore Pour goûter à la liberté! Ô mes chansons! je suis la craintive fauvette Qui voit ses petits, ses amours, S'enfuir, et qui pour eux éperdue, inquiète, Craint les aigles ou les vautours! Ô mes vers! vous quittez les rives maternelles Pour des pays plus fortunés! Pour la première fois vous essayez vos ailes Loin du nid où vous êtes nés! Ce nid que vous quittez, chers enfants de mes veilles, Pour vous n'est donc plus assez grand? Et vous voulez aller bourdonner aux oreilles D'un monde, hélas, indifférent! Ah! Dieu vous garde, enfants, des riantes promesses Que les trompeurs du monde font! Car les coupes souvent les plus enchanteresses Ont aussi plus de lie au fond! Vous verrez bien souvent l'envieux à l'oeil louche Et plein de lâches trahisons... Ouvrez l'aile et fuyez... le souffle de sa bouche Est le plus mortel des poisons! Évitez les sentiers de l'égoïste infâme De sa personne seule épris; Et de tous ceux qui n'ont sur la lèvre et dans l'âme Que le sarcasme et le mépris! Et puis, dans votre course errante et vagabonde, Ah! puissiez-vous toujours avoir Pour tous les pauvres coeurs déshérités du monde, Un mot d'amour, un mot d'espoir! La poésie À M. Octave Crémazie. Fée aux voiles de soies, Qui, rêveuse, déploies Tes blondes ailes d'or, Et t'élances mi-nue, Pour suivre dans la nue L'audacieux condor! Divine poésie, O coupe d'ambroisie, De nectar et de miel! Voix pleine de mystère, N'es-tu pas sur la terre L'écho des chants du ciel? N'es-tu pas, sous tes voiles, Ô fille des étoiles, Le cadeau précieux Qu'une bonté profonde Daigna donner au monde En souvenir des cieux? Quand ta voix solennelle Résonne, et que ton aile Vient le toucher au front, L'homme devient un ange Et dans son vol étrange, Il s'élance plus prompt. Que l'éclair qui serpente Et gronde sur la pente De l'antique Sina, Tandis que son délire Prête une âme à la lyre Que ta main lui donna. Les accents du poète Dominent la tempête, Fille des fiers Autans, Et son audace achève Le plus sublime rêve Des orgueilleux Titans. Mais, loin des lieux immondes, Sur la route des mondes Que l'Éternel traça, Quand il franchit l'espace Jamais sa main n'entasse Pélion sur Ossa. Sa course solennelle, D'un seul coup de son aile, Le porte aux cieux ravis; Son luth divin résonne, Et sa voix d'ange étonne Les célestes parvis. Dans des flots de lumière, Secouant la poussière De ce monde pervers, Il plane sur la foule. Et sous lui se déroule Un nouvel univers. Et là-haut son génie Dérobe l'harmonie Aux choeurs de Gabriel, Et, nouveau Prométhée, Sous la voûte enchantée, Ravit le feu du ciel. Envoi Ô poëte, j'aimais, aux jours de mon enfance, Enfant aux blonds cheveux, au coeur plein d'espérance, A lire tes récits ou navrants ou joyeux; Quant ton génie épris de notre jeune histoire, Par ses mâles accents, d'un frais bandeau de gloire Ceignait le front de nos aïeux! Avec toi je pleurai sur le champ de bataille Où le vieux Canadien qu'épargna la mitraille Mourait enveloppé de son vieux drapeau blanc; Avec toi je rêvai sous le vert sycomore Où le farouche Sagamore Scalpait son ennemi sanglant! Avec toi j'admirai les bords sacrés du Gange, Et les riants pays où se cueille l'orange; Puis, quittant l'ancien monde et ses coupoles d'or, Je revins avec toi sur nos plages fertiles, Écouter ce que dit aux roses des Mille-I1es Le flot palpitant qui s'endort! Je te suivis partout, des rives du Bosphore, Où ta muse chantait le drapeau tricolore, Jusqu'aux sables brûlants de l'île de Java; Puis je vis dans ta strophe harmonieuse et fière, Derrière le trône de Pierre, Briller le front de Jéhova! Et je voulus aussi, cédant à mon délire, Animer sous mes doigts les cordes d'une lyre, Et, quoique faible encor, ma muse de vingt ans Peut te dire aujourd'hui de sa voix enfantine, Comme autrefois Reboul au divin Lamartine : « Mes chants naquirent de tes chants! » L'Iroquoise du lac Saint-Pierres Légende I Il fait nuit : tout s'endort dans les forêts sauvages; Le Saint-Laurent, ouvrant l'orbe de ses rivages, En une immense nappe épanche son flot pur; L'onde déroule au loin sa vague transparente Et les rives du lac d'une écharpe odorante Semblent ceindre un miroir d'azur. La légende qu'on va lire n'a pas le mérite de la réalité, ce n'est qu'une simple historiette d'imagination, où l'auteur a essayé de personnifier, pour ainsi dire, le caractère des peuplades sauvages qui furent les premiers habitants de notre pays. Le fait n'est fondé que sur la croyance où sont les habitants des environs du lac Saint-Pierre, que, dans les belles nuits d'été, on voit une petite lumière qui semble flotter sur le miroir du lac. Les vieux narrateurs de l'endroit ne manquent pas de raconter à ce sujet plusieurs histoires merveilleuses, d'une authenticité équivoque, puisqu'elles sont, pour la plupart, contradictoires. L'auteur a voulu se servir de cette croyance pour grouper en un seul drame plusieurs actes de barbarie inspirés par la vengeance des Peaux-Rouges; par exemple, les traditions du pays racontent un grand nombre d'histoires de jeunes enfants dérobés par les sauvages et dont on n'a jamais entendu parler depuis. On lui reprochera peut-être d'avoir mêlé trop d'horreur à son récit; mais, si l'on se rappelle le caractère féroce de la nation iroquoise, les supplices épouvantables qu'ils faisaient souffrir à leurs prisonniers et le motif de vengeance qui fait agir le personnage qu'il met en scène, on avouera qu'il n'a pas dépassé les limites du vraisemblable. [Note de Louis Fréchette] Le roseau chante au vent sa plaintive romance; La lune, comme un phare, au front du ciel immense, S'élevant par degrés sur l'aile de la nuit, Découpe des grands pins les ramures étranges Dont l'ombre se dessine en gigantesques franges Ondulant sur le flot qui fuit. L'oiseau de nuit, quittant sa pose taciturne, S'envole en tournoyant et sa clameur nocture Se perd dans la forêt avec le bruit du vent; La brise rit encore au feuillage du tremble; Le ciel sourit à l'onde et chaque étoile tremble Dans chaque vague au pli mouvant. II Voyez, là-bas, longeant les détours de la grève, Comme un fantôme étrange entrevu dans un rêve, Une ombre se glisser d'un pas lent et discret... Aux lueurs de la nuit sa silhouette grise, Se détache en passant vacillante, indécise, Sur le fond noir de la forêt. La brise nous apporte une plainte étouffée... Est-ce l'esprit des bois? est-ce un sylphe, une fée, Qui vient gémir au bord du lac silencieux?... Non, c'est un être humain, c'est l'enfant des savanes Qui vient parfois, la nuit, s'asseoir sous les platanes, L'oeil rêveur, le front soucieux. Comme un roseau courbé par le vent de l'orage, Son front ridé se penche appesanti par l'âge, Mais son oeil brille encor dans les brumes du soir; Seul débris d'une race indomptable en courage, Triste objet de terreur, on la nomme au village : L 'Iroquoise du Rocher-Noir. Dans les drames sanglants que raconte l'histoire, Elle vit sa tribu tomber au champ de gloire, Et, quand eut succombé le dernier de ses preux, Elle se retira près d'un rocher sauvage Pour pleurer sa grandeur et mourir au rivage Du lac aimé de ses aïeux. III Elle s'est arrêtée au pied d'un vaste chêne. Son regard est sanglant; ses longs cheveux d'ébène Couvrent presque en entier son large manteau gris. Elle parle soudain, et sa voix monotone Semble le grincement de la bise d'automne Dans les vieux ormes rabougris: « Ô lac qui, sous mes pieds, laisses dormir tes ondes! Forêts dont j'aimai tant les retraites profondes! Sentiers que tant de fois j'ai parcourus le soir! Manitous qui gardez ces grèves solitaires! Rochers silencieux! astres pleins de mystères! Pour la dernière fois j'ai voulu vous revoir! Vos maîtres ont passé comme l'onde qui coule, Comme le vent des nuits qui, chaque soir roucoule Sous les rameaux des verts sapins; Comme un léger canot fuyant à la dérive... Et mon oeil attristé cherche en vain sur la rive, L'empreinte de leurs mocassins! Ô lac! te souvient-il des jours de mon jeune âge, Quand plaçant, au printemps, nos wigwams sur ta plage, Nos guerriers, dans tes bois, venaient chasser le daim? Te souvient-il encor de ces jours si paisibles Où le vol cadencé des avirons flexibles Emportait nos canots bondissant sur ton sein? Te souvient-il encor de la brune Indienne Dont la voix se mêlait, sonore, aérienne, Aux mille murmures du soir, Quand elle suspendait à la frêle liane Et balançait au vent sa mouvante nâgane Berçeau d'un guerrier à l'oeil noir? Te souvient-il encor, quand, dans la forêt sombre, Nos bandes poursuivaient de leurs flèches sans nombre Les Algonquins fuyant, la rage dans le coeur; Ou, sortant tout à coup de leurs mille embuscades, Mêlaient leur cri de guerre au bruit de tes cascades Et brandissaient dans l'ombre un tomahawk vengeur? Hélas! ils ont passé comme l'onde qui coule, Comme le vent des nuits qui chaque soir roucoule Sous les mouvants arceaux des bois! Et, pliés sous le joug d'une race étrangère, Tes bords ont oublié le noble chant de guerre Qu'ils répétèrent tant de fois! Ah! mille fois malheur à ces Visages-Pâles Dont les mains brandissant des foudres infernales Ont fait de nos guerriers un ravage inouï! Leurs victimes encore attendent la vengeance... Puisse des assassins l'odieuse puissance S'écrouler sous les coups du fier Areskouï!... Puisse-t-il, dévastant leurs retraites impures, Une torche à la main, scalper leurs chevelures, Broyer leurs membres palpitants, Entonner sur leurs corps l'hymne de la victoire, Rougir ses mocassins dans leur sang et... le boire Dans leurs crânes encor fumants!... » IV Elle se tait. Sa voix, comme les cris funèbres, Comme l'hymne effrayant de l'oiseau des ténèbres, Va d'échos en échos gronder dans la forêt; Son oeil noir où se peint une douleur immense A semblé méditer une atroce vengeance, Un épouvantable projet... Un sourire infernal vient effleurer sa bouche; Son sourcil se contracte et son regard farouche Lance au ciel un éclair amer et triomphant; Sa main s'arme au hasard d'une flèche acérée, Et le large manteau dont elle est entourée S'ente ouvre et nous montre... un enfant! Pauvre fleur qu'un printemps fit éclore sur terre! Ange qui, dans les bras d'un monstre sanguinaire, Entr'ouvre en souriant son oeil de séraphin! La blancheur de son front où brille l'innocence, Ses yeux, ses cheveux blonds révèlent sa naissance: C'est le fils du seigneur voisin. Tendre fruit d'un amour aussi pur que sincère, Il sommeillait, cet ange, en rêvant à sa mère, Dans un lit dérobé sous un épais rideau, Quand, nourrissant déjà son projet de vengeance, L'Iroquoise au manoir se glissait au silence Et l'arrachait à son berceau. Pauvre mère! tu dors, et tandis que les songes Charment ton coeur aimant de leurs riants mensonges, Le malheur sur ton front pose sa lourde main, Peut-être crois-tu voir un ange au doux sourire Qui berce dans ses bras ton enfant qui soupire... Quel sera ton réveil demain! V Cependant sur le lac s'épaississent les ombres; Le ciel voile ses feux sous des nuages sombres; Le vent dans les grands pins a sifflé sourdement; La cime des forêts se courbe et se relève, Et le lac qui mugit vient balayer la grève De son flot naguère dormant. La tempête partout jette son cri sublime; Le tonnerre roulant au-dessus de l'abîme, Comme un boulet d'airain sur un dôme de fer, Éclate et, tout à coup, d'un jet de flamme horrible, Embrase un vieux tronc sec dont la lueur terrible Éclaire un spectacle d'enfer! L'Iroquoise était là, comme un sombre génie Que l'on croit voir parfois dans les nuits d'insomnie; Ses cheveux hérissés se tordaient sous le vent; L'enfant paralysé sous son affreuse étreinte, Immobile semblait l'oiseau saisi de crainte Que fascine l'oeil du serpent. Longtemps son oeil hagard que la démence anime Fixe avec volupté l'innocente victime Et savoure à longs traits sa profonde terreur; Puis soudain, l'élevant au-dessus de sa tête, Pousse un cri... mais en vain, la voix de la tempête Est plus forte que sa clameur. Ombres de ses guerriers, manitous de la plage, Esprits, éveillez-vous; c'est vous que, dans sa rage, Elle veut pour témoins de son acte sanglant! Elle veut sous vos yeux finir son existence, En vous offrant, au moins, pour dernière vengeance, Le sang d'un jeune guerrier blanc! Voyez-là soutenant sa victime éperdue! Elle s'arme et la flèche un instant suspendue En frémissant se plonge au coeur de l'innocent. Le voile du trépas couvre son oeil limpide, Et son âme d'enfant, bel ange au vol rapide, Monte vers le ciel en chantant. Puis la fureur du monstre atteint son apogée; En un délire affreux sa rage s'est changée; Son oeil fauve et sanglant lance un horrible éclair; Elle pousse un éclat d'un rire sardonique, Et danse en écumant la ronde satanique Que dansent les damnés d'enfer! Comme un vent tournoyant au-dessus de l'abîme, L'Iroquoise tournait autour de sa victime Aux lueurs du flambeau par la foudre allumé Quand saisissant enfin la frêle créature, Elle scalpe en hurlant sa blonde chevelure De son poignard envenimé. Et, se ruant encor sur la froide dépouille, La meurtrit, la déchire, et dans sa rage fouille Dans la blessure affreuse ouverte dans son flanc; Puis, semblable au vautour, aux entrailles s'attache, Lui découvre le coeur, de ses ongles l'arrache Et... le dévore tout sanglant... VI Parmi les nénuphars et les algues verdâtres, Une roche, là-bas, baigne ses flancs grisâtres, Comme un nid d'alcyon caché sous les roseaux. C'est là qu'elle s'enfuit, mi-nue, échevelée, Et le vent se heurtant sur la roche ébranlée, Lui jette l'écume des eaux. Là, debout sur le roc et promenant dans l'ombre Ses regards où fulmine un feu terrible et sombre, Le monstre pousse encor un cri rauque et perçant: « Je suis vengée enfin!... » Elle dit et s'élance... Et la fille des bois meurt avec sa vengeance Au fond du gouffre mugissant. Épilogue Le lendemain matin, deux pêcheurs du village, Passant près de l'endroit, trouvèrent sur la plage Les seuls restes épars de ce drame émouvant. On planta sur les lieux une croix ignorée; Et l'on dit que, le soir, une mère éplorée Y revint pleurer bien souvent. L'on dit que, depuis lors, sur la vague dormante, On voit courir, la nuit, une torche fumante Projetant sur les flots comme un long filet d'or. Est-ce l'enfant des bois qui pleure sa victime?... Est-ce l'ange vengeur du crime?... Nul mortel ne le sait encor. Hommage à M. le chevalier Falardeau I Quand l'aigle, fatigué de planer dans la nue, A compté les soleils dans son vol triomphant, Il revient se poser sur la montagne nue Qui tressaille d'orgueil en voyant son enfant. Peintre, tu nous reviens, comme en sa course immense, L'aigle qui disparaît dans son sublime essor, Puis retourne un instant au lieu de sa naissance, Pour s'élancer au ciel et disparaître encor. Arrivé tout à coup des sphères immortelles Où, sans craindre leur feu, tes pieds se sont posés, Tu resplendis encore et l'on voit sur tes ailes La poudre des soleils que ton vol a rasés. II Un jour, jeune inconnu, sentant dans ta poitrine Une ardente étincelle, une flamme divine Te mordre au coeur et te brûler, Tu dis: Exilons-nous! quittons ces froides plages! Il me faut le soleil, la foudre et les nuages: Je suis aigle, je puis voler! Et tu partis... Longtemps la foule indifférente N'avait, même des yeux, suivi ta course errante Dans l'immense espace de l'air, Quand, de ses mille voix, l'antique Renommée, À ta patrie encore aimée, Jeta ton nom comme un éclair. Enfin, après avoir médité le vieux monde, Tu reviens parmi nous sur les ailes de l'onde, Tout brillant de gloire et d'honneur, Et joyeux de pouvoir, après seize ans d'absence, Revoir le lieu de ta naissance Dont l'aspect fait battre ton coeur. III Mais, confiant dans ton étoile, Ô noble fiancé des arts, Demain tu remets à la voile, Pour le vieux pays des Césars; Tu retournes au champ fertile Où croît le laurier de Virgile, Où dort le luth d'Alighieri. Florence, la ville artistique, Réclame ton pinceau magique, Que ses grands maîtres ont mûri. Va! quitte nos climats de neige! Pour toi trop sombre est notre ciel; Il te faut le ciel du Corrège, Le ciel où vécut Raphaël; Il te faut le ciel d'Italie, Ce ciel tout rempli d'harmonie, Ses chants, ses vagues, ses zéphyrs; Il te faut ses blondes campagnes, Ses bois, ses fleuves, ses montagnes, Ses chefs-d'oeuvre, ses souvenirs. Poursuis ta mission divine, Illustre fils du Saint-Laurent, Et que la gloire t'illumine De son rayon le plus brillant! Abandonne encor ta Patrie, Puisque le laurier du génie A couronné ton noble front! Pars! et nos rives étonnées, En contemplant tes destinées, Avec orgueil te nomineront! Un soir au bord du lac Saint-Pierre Souvenir de Nicolet Doucement balancé par la brise mourante, Le lac applanissait sa nappe transparente Où déjà s'étendaient les ailes de la nuit; Les échos se taisaient au fond du bois sauvage, Et sur le sable du rivage, Le flot venait mourir sans bruit. La lune déployait sa chevelure blonde Et ses tremblants reflets se déroulaient sur l'onde Comme un ruban d'argent sur un voile d'azur; La brise caressait la mobile ramée, Et son haleine parfumée S'endormait avec le flot pur. Enfin, c'était à l'heure où la verte ramure Mêle aux accents du soir un suave murmure, Où la feuille frissonne aux baisers du zéphir; À l'heure où des ondins la troupe se rassemble; À l'heure où chaque étoile tremble Dans une vague de saphir. Fuyant des vains plaisirs les coupes délirantes, J'aimais à contempler les ondes murmurantes, Ou les flots sommeillant dans le calme des nuits; J'aimais à m'égarer dans les bois, sur les grèves, Laissant au loin flotter mes rêves, Ce baume des tristes ennuis. J'avais vu du soleil la brûlante crinière, Ainsi qu'un char de feu dans une immense ornière, S'engouffrer au Couchant dans un océan d'or; J'avais vu de la nuit se déployer les voiles, Et son diadême d'étoiles Sur son front scintillait encor. Et j'errais sur la rive, admirant en silence, Les reflets chatoyants du flot qui se balance Et glisse en ondulant sur le sable doré; Et d'un roseau flexible armant mon doigt timide, Je gravais sur l'arène humide Les lettres d'un nom adoré. Un nom plus enivrant que le bruit des fontaines; Plus suave qu'un chant sur les vagues lointaines; Plus doux que les échos d'un bois mystérieux; Qui surpasse en beauté le chant de Philomèle Dont la voix chaque soir se mêle Au bruit des flots harmonieux. Nom plus mélodieux que l'onde sur la grève; Plus doux qu'un chant d'amour entendu dans un rêve Plus pur que le soupir d'un enfant qui s'endort; Nom plus harmonieux que le vol d'un archange; Plus doux que les accents d'un ange Qui chante sur sa lyre d'or! Mais comme un vent léger sur la molle pelouse, Passant et repassant, une vague jalouse, De son onde venait aussitôt l'effacer; Je le gravais encor; mais la vague suivante Détruisait la lettre mouvante Que je venais de retracer. Voilà, pensais-je alors, les rêves du jeune âge! Un songe qui s'enfuit; la feuille qui surnage Et disparaît bientôt parmi les flots mouvants; La trace du proscrit sur la terre étrangère; Une ombre, une vapeur légère Qu'emporte le souffle des vents! Riante illusion bientôt évanouie; Pauvre fleur qu'une aurore a vue épanouie, Et qui penche, le soir, son calice flétri; Fantôme décevant; souriante chimère; Sylphe dont l'image éphémère S'envole après avoir souri! Qu'est-ce donc, ô mon Dieu! qu'est-ce donc que la vie, Ce banquet séduisant où notre âme ravie Porte une lèvre avide aux coupes des amours?... C'est un nom qu'une main a tracé sur le sable Et qu'une lame insaisissable Efface et détruit pour toujours!... Le premier de l'an 1861 I Écoutons... Minuit sonne, et la cloche sonore Semble jeter au vent le glas des trépassés... Écoutons ce que dit l'airain qui vibre encore: Emporté par le temps dont le souffle dévore, Un an vient de s'enfuir dans les siècles passés! Un an vient de sombrer sur l'océan des âges, Et la main du présent lui jette un linceul noir. À son premier matin l'air était sans orages, Le ciel pur et serein, l'horizon sans nuages, Et son premier soleil fut un rayon d'espoir. Mais à peine avait-il, sur la mer onduleuse, Laissé flotter sa voile au souffle du Midi, Que la foudre sortant d'une nue orageuse, Vint fracasser le mât de la nef voyageuse, Et la vague écuma sur son flanc arrondi. La nuit couvrit le ciel et s'étendit sur l'onde; L'Autan fit retentir son râle de géant; Et l'esquif emporté par la vague profonde, Sans voile erra longtemps sur l'abîme qui gronde Et sombra tout à coup dans le gouffre béant. II Le siècle où nous vivons est un siècle en délire, Avait dit un poète à la puissante lyre. Soufflant partout le vent des révolutions, L'esprit voltairien, avec un rire infâme, Veut jeter son poison dans l'âme Et courber sous son joug le dos des nations. Pauvre siècle qu'on nomme un siècle de lumière, Où l'on voit, aux palais comme sous la chaumière, Fermenter le désordre et le mépris des lois! Où des bandits sortis des tripots et des bouges, Hurlant sous leurs longs drapeaux rouges, Jettent l'éclaboussure à la face des rois! On les a vus les fils de ce siècle parjure, La bouche vomissant le blasphème et l'injure, S'attaquer à la main qui voulait les bénir; On les a vus portant une main sacrilège Sur ce que Dieu même protège, Et qui disaient au Christ: Ton règne va finir! Italie! Italie! ô terre infortunée! Pendant le cours sanglant de cette longue année, Que de ruisseaux de sang ont sillonné ton sol!... Quel est l'audacieux dont la main inhumaine A brisé ton bandeau de reine Et dans sa rage osa te souiller par un viol?... III Entendez-vous là-bas, par delà l'Atlantique, Comme le bruit pressé de chocs retentissants?... La révolution, sanglante, satanique, Dans ses ongles étreint les peuples frémissants. Devant son oeil hagard tout tombe, tout s'écroule; Tout l'Occident s'émeut au seul son de sa voix; Et le monstre au milieu des ruines qu'il foule Est altéré du sang des prêtres et des rois. Et le vieux monde qui, sur son front chauve et blême, Porte le crime écrit en stigmates d'enfer, Sur sa lèvre crispée étouffant un blasphème, Se tord comme un serpent sous ses griffes de fer. Tu mourras! avait dit cette hydre sanguinaire, A la Foi, que son bras voulait anéantir... Elle avait oublié que la Foi du Calvaire Se retrempe et renaît dans le sang du martyr. IV À son blasphème horrible, à sa clameur impie, Vos coeurs se sont émus, ô fils du Saint-Laurent, Et la Foi qui dans vous n'est jamais assoupie A su parler plus haut que les cris du tyran. Vous vous êtes levés, levés comme un seul homme, Et le monde a pu voir un peuple nouveau-né Jurant de protéger le Pontife de Rome Contre les attentats d'un traître couronné. Vous avez protesté contre la perfidie Et le flagrant mépris du droit le plus sacré; Contre la trahison si lâchement ourdie Pour briser le pouvoir d'un vieillard vénéré. Hier encore, ouvrant les vieilles basiliques Que vos pères jadis élevèrent à Dieu, Vous vous précipitiez sous leurs vastes portiques, Et la foule encombrait les parvis du saint lieu. Et là, le front penché dans l'ombre et la poussière Vous répandiez à flot l'encens de la prière Autour d'un glorieux tombeau; Vous adressiez des voeux au Dieu de la victoire Pour l'âme des héros tombés couverts de gloire Aux champs de Castelfidardo. Et vous disiez: « Honneur à ces nobles victimes, A ces vaillants guerriers, défenseurs magnanimes Du droit contre ses oppresseurs! Pimodan, Parcevaux, dignes d'apothéoses, Tombés en défendant la plus sainte des causes, L'Univers vous doit des honneurs! » C'est bien, fils de Champlain, qu'un noble sang anime! Vos coeurs n'ont pas éteint cette flamme sublime Qui vous brûla dans tous les temps! Et si, brisant le plomb qui recouvre leur bière, Nos pères aujourd'hui revoyaient la lumière, Ils souriraient d'orgueil en voyant leurs enfants. V Et maintenant pour nous une autre ère commence; Sur les ailes du Temps un nouvel an s'avance, Apportant nos destins dans l'ombre ensevelis. Vient-il donner au monde un rayon d'espérance, Ou, triste messager, porte-t-il la souffrance Et les sombres malheurs enfermés dans ses plis?... Quoique nous ne puissions sonder l'urne profonde Qui dérobe à nos yeux les destins de ce monde, Attendons sans effroi les éternels arrêts! La barque du Pêcheur sait défier l'orage: La parole d'un Dieu la garde du naufrage; Le monde peut crouler, mais l'Église, jamais! La guerre Centaure formidable! Euménide écumante! Spectre au ride d'enfer, à l'oeil ensorcelé! Monstre qui souilles tout de ta bave fumante! Fantôme horrible, échevelé! Des vengeances du ciel effroyable ministre! Monarque couronné de malédictions ! Guerre, vampire affreux dont la lèvre sinistre Suce le sang des nations! Ce n'est donc pas assez que, dans la vieille Europe, Tes coups aient fait crouler des trônes de mille ans, Il faut, puissant vautour, que ta serre enveloppe Les peuples des deux continents! Il faut à ta fureur de nouvelles victimes! Il faut du sang plus jeune à ta voracité!... De l'immense Océan franchissant les abîmes, Ton vol sur nous s'est arrêté. Sous ton souffle, j'ai vu l'aigle du Nouveau-Monde, L'aigle de Washington, oubliant son destin, Fondre sur ses aiglons d'une aile furibonde Et déchirer son propre sein! J'ai vu la mort affreuse étendre ses deux ailes Des bords du Potomac jusqu'au Mississippi... Et ton bras qui frappait ces campagnes si belles Ne s'est pas encore assoupi. Tout tombe! rien ne fuit tes foudres vengeresses! Rien de mortel n'échappe à ta sombre fureur! Depuis le dur granit des hautes forteresses, À l'humble toit du laboureur. Mais leurs débris, bien loin de lasser ta furie, Ne font qu'aiguillonner ta noire soif de sang: Et tu veux, te ruant sur ma belle Patrie, La percer d'un poignard au flanc. Loin de tes funestes alarmes, Mon pays savoure les charmes D'une paisible liberté; Et ses enfants dignes d'envie Goûtent les plaisirs de la vie Au sein de la prospérité. Rien ne trouble leur existence; Les ris, la joie et l'abondance Se sont assis à leurs foyers; Seul, le soir, au feu qui pétille, Le vétéran à sa famille Parle batailles et lauriers. Jamais le vent de tes tempêtes N'a soufflé sur les blondes têtes Qui se pressent autour de lui; Leur vie a passé sans nuage; Oh! ne vient pas souffler l'orage Au sein de leurs coeurs aujourd'hui! Mais jamais, au jour de l'épreuve, On n'a vu les fils du grand Fleuve Trembler devant un étranger; Et, tous, au premier cri de : Guerre! On les verra sur la frontière, Sauver la Patrie en danger! La charité j'ai connu la pitié sur la terre, Je puis la demander aux cieux. Ed. Turquett. Riches, quand des plaisirs la bruyante cohorte En essaims bourdonnants s'arrête à votre porte Et rieuse s'élance en vos salons joyeux; Quand, dans vos bals dorés, la valse tournoyante Déroule en frais anneaux sa spirale ondoyante Sur vos tapis soyeux; Quant tout est volupté, ravissement et joie; Quand on voit miroiter chaque robe de soie Aux tremblantes lueurs des candélabres d'or; Quand tout jette l'ivresse à votre âme ravie, Et que, dans votre coeur, des peines de la vie Le souvenir s'endort; Quand, chaudement drapés dans vos riches fourrures Vous courez étaler vos brillantes parures Traînés par vos coursiers mordant des freins d'argent; Quand près de vous s'incline une foule empressée,... Oh! n'avez-vous jamais une seule pensée Pour le pauvre indigent? Déshérité de tout, forçat de la souffrance, Il n'a, pour prolonger sa pénible existence, Que quelques vieux haillons, qu'un morceau de pain noir; Il est là grelottant dans sa froide mansarde... Paria du bonheur, l'avenir ne lui garde Qu'un morne désespoir! Oh! ne l'oubliez pas dans vos fêtes splendides! Pour lui le soleil n'a que des rayons livides; Sa vie, à lui, n'est plus qu'une longue douleur... Oh! ne l'oubliez pas! rien qu'une simple obole Peut rendre au malheureux qu'elle sauve et console La vie et le bonheur! Donnez à l'orphelin, à l'infirme, à la veuve, À tous ces pauvres coeurs que la souffrance abreuve; Donnez, donnez! la main de Dieu vous le rendra: C'est lui qui l'a promis. Et vous surtout, madame, Qui connaissez si bien les doux penchants de l'âme, Oh! faites des heureux, et l'on vous bénira! Alleluia HOMMAGE À M. L'ABBÉ TH. CARON.2 I Satan vient de s'enfuir au fond des noirs abîmes; L'immense sacrifice est enfin achevé: Le monde a consommé le plus grand de ses crimes... Et le monde est sauvé! Un hymne a retenti sous les sacrés portiques Et les échos du ciel ont redit les cantiques Que les anges chantaient sur leurs lyres de feu. Des brûlants Séraphins les augustes phalanges, Les Trônes étonnés, les sublimes Archanges Chantent le triomphe d'un Dieu! Chantez, anges des cieux, et dans votre allégresse Entonnez tous en choeur votre chant le plus beau; Celui pour qui le ciel était dans la tristesse Est sorti du tombeau! L'Univers tout entier frémissait d'épouvante: Le Christ était mourant. Dans sa rage sanglante De vinaigre et de fiel un monstre l'abreuva, Supérieur du Collège de Nicolet. Mais deux soleils à peine ont passé sur sa tombe Que l'Homme-Dieu s'élance ainsi qu'une colombe Vers le palais de Jéhova! Rugissant de courroux dans sa demeure immonde Lucifer sur son trône a tremblé de terreur, Et la mort jusqu'ici la maîtresse du monde A trouvé son vainqueur. II Pendant que de la nuit les profondes ténèbres Couvraient le Golgotha de leurs voiles funèbres, Une immense clarté dans les ombres a lui. Le Christ sort du tombeau tout rayonnant de gloire... Tremblants, épouvantés, les gardes du Prétoire Tombent foudroyés devant lui. Il vit!... et du tombeau secouant la poussière, Tout brillant de splendeur il éblouit les yeux... Puis soudain dans des flots d'éclatante lumière On voit s'ouvrir les cieux! Alors trois escadrons des célestes armées, Chantant et secouant leurs ailes enflammées Au devant de leur roi dirigent leur essor, Et de blonds Chérubins aux vêtements de neige D'un vol harmonieux précèdent le cortège Portés sur leurs six ailes d'or! Bientôt le front caché sous ces ailes brûlantes, Ils adorent le fils du monarque éternel, Et sur ses pas divins leurs cohortes brillantes Remontent vers le ciel. Comme ces globes d'or qui de leur blanche reine Suivent pendant la nuit la course aérienne, Tous ces princes du ciel suivent le roi des rois; Leurs mains laissent tomber des roses immortelles; Ils chantent et soudain les harpes éternelles Frémissent d'amour sous leurs doigts; III « Tressaillez d'allégresse, ô peuples de la terre! « Chantez avec les cieux l'éternel hozanna! « Car Dieu vient d'opposer le pardon du Calvaire « Aux foudres du Sina! « Sion! ferme à jamais tes augustes portiques! « N'éveille plus l'écho de tes lambris dorés! « Plus d'agneaux égorgés dans tes parvis antiques, « Sur tes autels sacrés! « Éteints tes encensoirs dont la flamme odorante « Roule en flots de parfums, se ranime ou s'endort! « Plus de fêtes le soir à la lueur mourante « De tes sept lampes d'or! « Ne verse plus à flots le nard et le dictame, « N'embaume plus les airs du parfum le plus pur, « Ne brûle plus l'encens, la myrrhe et le cinname « Dans tes urnes d'azur! « Suspendez vos accords, ô bardes de Solyme: « Les harpes d'Israël ont horreur de vos mains « Qui viennent d'immoler une auguste victime, « Le sauveur des humains. « Malheur à toi, Sion! malheur aux déicides! « Bientôt tes ennemis cerneront tes remparts; « Sur toi des légions de soldats intrépides « Fondront de toutes parts. « À son banquet ton Dieu t'appela la première, « Mais, ingrate Sion, tu fus sourde à sa voix; « Et voilà que son bras a réduit en poussière « Le sceptre de tes rois. « Il a lancé sur toi ses foudres vengeresses: « Ton temple, tes autels sont détruits pour toujours; « Il a frappé du pied tes hautes forteresses, « Tes orgueilleuses tours! « Quitte, Galiléen, ta retraite profonde; « Va par tout l'Univers faire entendre ta voix « Et timide pêcheur va conquérir le monde: « Ton arme c'est la croix! « Et vous qu'à son banquet le Tout-Puissant convie, « Ô race des gentils, ô fortunés mortels! « À celui dont la mort vous a donné la vie « Élevez des autels. « Tressaillez d'allégresse, ô peuples de la terre! « Chantez avec les cieux l'éternel hozanna! « Car Dieu vient d'opposer le pardon du Calvaire « Aux foudres du Sina! » IV Leurs voix roulaient encor dans les champs de l'espace, Et leur brillant essaim comme un astre qui passe, S'élançait par delà tous les mondes ravis. Les cieux ont entendu leurs hymnes solennelles, Et les demeures éternelles Inclinent devant eux leurs augustes parvis. V Fleuves, ruisseaux, fontaines, Filtrant sous le gazon, Forêts, immenses plaines! Montagnes dont les chaînes Dentellent l'horizon! Vagues, flots de la grève, Écume du torrent, Rameaux bouillants de sève Que la brise soulève De son souffle odorant! Murmures du rivage Où s'endort le flot bleu, Foudres qui dans l'orage Déchirez le nuage Par un sillon de feu! Des forêts murmurantes Orchestre aux mille voix, Ouragans et tourmentes, Cascades écumantes Grondant au fond des bois! Brillant concert des mondes, Rochers silencieux, Immensité des ondes, Et vous, grottes profondes, Chantez le roi des cieux!... Chantez le roi des cieux, sur votre lyre immense! Chantez le roi des cieux dans un commun transport! Il est ressuscité!... Pour chanter sa puissance Unissez de vos voix le grandiose accord! Chantez, bardes des cieux, sur vos lyres sublimes! Car le jour du Seigneur est enfin arrivé! Le monde a consommé le plus grand de ses crimes, Et le monde est sauvé! Le héros de 1760 À mon ami F.-X.-A. Trudel.3 Puissent les souvenirs de cette grande histoire Consoler notre siècle orphelin de la gloire! Méry. I Ô fils du Canada, vous souvient-il encore Quand du beau Saint-Laurent le rivage sonore Ne retentissait plus que du bruit des combats? Vous souvient-il encor de ces longs jours d'alarmes Où chacun brandissant ses armes Allait au champ d'honneur conquérir le trépas? De hameaux en hameaux, de chaumière en chaumière, L'ennemi promenait la torche incendiaire, Et nos murs devant lui s'écroulaient embrasés; Pour nous chaque laurier devenait inutile; Chaque victoire était stérile, Et nos soldats tombaient sous le nombre écrasés. Héros de Carillon, ton illustre victoire Avait couvert ton front d'une immortelle gloire, Mais n'avait pas sauvé le pays de ses maux; Avocat à Montréal. Et bientôt sous les murs de ta belle patrie, Frappé d'une balle ennemie, Tu succombes, Montcalm, mais tu meurs en héros. Québec était tombé; sur ses cendres fumantes, Sur ses murs écroulés, sur ses tours chancelantes Ondulaient les couleurs du sanglant Léopard; Et les malheureux fils de la Nouvelle-France Semblaient, dans leur longue souffrance, Se roidir sous le poids d'un affreux cauchemar. Mais tu parus, Lévis! l'éclair de ton génie Suspendit un instant notre longue agonie, Et ton sabre brilla comme un glaive de feu. Tu ranges près de toi le reste de tes braves, Et le fier vainqueur que tu braves S'arrête devant toi, comme devant un dieu! Il s'étonne... il hésite... il reconnaît l'épée Qui dans le sang anglais tant de fois s'est trempée, Et tremble pour l'honneur du drapeau d'Albion; C'est que dans ce guerrier dont l'audace l'affronte Il a reconnu dans son honte, De l'immortel Montcalm l'immortel compagnon. Oui, tremble, malheureux! ta perfide bannière Va bientôt se couvrir d'une ignoble poussière; Le sol va se joncher des corps de nos bourreaux. Tu vas perdre, Albion, en perdant la victoire, Un des beaux fleurons de ta gloire: Ton astre va pâlir devant quelques héros! Le signal est donné! soudain la charge sonne; Sur les lignes en feu le salpêtre résonne; Cent cratères d'airain vomissent le trépas. Cependant, à travers le plomb et la mitraille, Lévis dirige la bataille, Et sa brillante audace enflamme ses soldats. Les balles se croisant sur plaine sanglante, Portent dans tous les rangs la mort et l'épouvante; Le feu des lourds canons éclate avec fracas; La foudre a moins de bruit... De l'horrible mêlée La voix, de vallée en vallée, Fait rugir les échos de ses bruyants éclats. Tel le fougueux autan, dans la forêt mouvante, Tordant des vastes pins la crinière ondoyante, De ses longs sifflements étonne les vallons; Telle encore, en un jour de tempête et d'orage, La foudre sur un roc sauvage, De sa terrible voix épouvante les monts. Cependant un long cri couvre le bruit des armes... Tu peux, ô mon pays, tu peux sécher tes larmes: Lévis voit à ses pieds tes ennemis vaincus... Les bataillons anglais fuient à travers la plaine, Et la bannière canadienne Voit briller dans ses plis un diamant de plus. II À quelque temps de là, sous le souffle des brises Qui venaient arrondir ses larges voiles grises, Un navire fendait les eaux du Saint-Laurent. Debout et l'oeil tourné vers la rive chérie, Un guerrier adressait à sa triste patrie Cet adieu déchirant: « Le vent s'élève et gémit sur la plage; « La voile s'enfle, il faut partir, hélas! « Que n'ai-je pu trouver sur ce rivage, « Dans la victoire un glorieux trépas! « Ô Canada! ma seconde patrie, « J'ai ceint le fer pour défendre tes droits; « J'ai combattu pour ta cause chérie, « Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits! « À Carillon, la victoire fidèle, « Comme toujours sourit à nos drapeaux; « Près d'Abraham, j'abritai sous son aile, « De nos lys d'or les glorieux lambeaux. « Ô Canada! ma seconde patrie, « J'ai ceint le fer pour défendre tes droits; « J'ai combattu pour ta cause chérie, « Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits! « Adieu, patrie! adieu, vous tous, mes braves, « Que je guidai sur le champ de l'honneur! « N'allez jamais, comme de vils esclaves, « Courber vos fronts sous un joug oppresseur! « En te quittant, ma seconde patrie, « Oh! que ne puis-je encor venger tes droits! « Verser mon sang pour ta cause chérie, « Et te sauver par de nouveaux exploits! » III Et ce guerrier debout près du mât de misaine, Qui pleurait en quittant la rive canadienne, Et qui jetait au vent de si touchants adieux, C'était Lévis, c'était celui dont la vaillance Venait de conserver au drapeau de la France Un éclat radieux. Ce Lévis qui, malgré le fer et la mitraille, Pressant les flancs poudreux d'un coursier de bataille, Voyait devant ses pas les bataillons s'enfuir! Son nom s'était inscrit au temple de Mémoire; Mais, pour le Canada, ce dernier chant de gloire Fut son dernier soupir. Il nous fallut céder sous le poids de l'orage, Et le beau Saint-Laurent, sur son triste rivage, Dut désormais souffrir les pas de l'étranger; Et, conservant à peine un rayon d'espérance, Lévis sur un navire allait revoir la France, Brûlant de se venger. Hélas! il ne le put; mais depuis sa victoire, Tout un siècle est passé sans qu'on vit sa mémoire Ni son nom se ternir sous le souffle du temps; Sans que son blanc drapeau que garde nos rivages Obscurcit au contact des siècles et des âges, Ses reflets éclatants. Lévis, sors un instant de ton dernier asile! Que ton pied foule encor cette plaine fertile; Reviens après cent ans sur le vieux champ d'honneur! Vois d'un fier monument la colonne imposante Que la main du pays enfin reconnaissante, Élève à ta valeur. Viens revoir un instant les enfants de tes braves! Ils ont toujours gardé leurs bras libres d'entraves; Ils ont su conserver un nom digne de toi; Ils possèdent encore, après cent ans d'orage, Ces deux nobles joyaux de leur bel héritage: Et leur langue et leur foi! Les pins de Nicolet Ô mes vieux pins touffus, dont le tronc séculaire Se dresse défiant le temps qui détruit tout, Et, le front foudroyé d'un éclat de tonnerre, Indomptable géant, reste toujours debout! J'aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, Harmonieux séjours, palais aériens, Où les brises du soir semblent à chaque haleine, Caresser des milliers de luths éoliens. J'aime vos troncs noueux, votre tête qui ploie, Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux, Votre cîme où se cache un nid d'oiseau de proie, Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux! Un soir, il m'en souvient, distrait, foulant la mousse Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds, J'entendis une voix fraîche, enivrante, douce, Ainsi qu'un chant d'oiseau qui monte des halliers. Et j'écoutais rêveur... et la note vibrante Disait: « Ever of Thee!... » C'était un soir de mai... La nature était belle, et la brise odorante... Tout ainsi que la voix disait: aime!... et j'aimai! Ô mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes, J'ai souvent retrouvé ce divin chant d'amour Qui résonne toujours dans mes rêves intimes, Et votre souvenir dore mon plus beau jour. Puissé-je un soir encor, sous vos sombres ombrages, Rêver en écoutant vos soupirs amoureux, Ou vos longues clameurs quand l'aile des orages Vous secoue en tordant vos bras majestueux! Malheur à qui prendra la hache sacrilège Pour mutiler vos flancs par de sanglants affronts!... Mais non! ô mes vieux pins! le respect vous protège, Et des siècles encor passeront sur vos fronts! A mon chien « Vaillant » Adieu, mon chien, seul ami bien fidèle! Toi qui longtemps cheminas sur mes pas! Je suis ingrat; mais, vois-tu, c'est pour elle... Oh! ne m'accuse pas! Pauvre « Vaillant! » que la brise te porte Ce souvenir d'un ami qui, le soir, N'a plus, hélas! sur le seuil de sa porte, Rien pour le recevoir! Je t'aimais bien, je te regrette encore... Mais, pauvre chien, écoute mon secret: Pardonne-moi, car, vois-tu, je l'adore, Et puis... elle t'aimait... Te souvient-il quand timide et peureuse Et chaude encor de mon dernier baiser, Sa blanche main, sur ta tête soyeuse, Aimait à se poser? Elle t'aimait... oh! sois-lui bien fidèle! Reporte-lui ton amitié pour moi! Et, s'il le faut, combats et meurs pour elle, Pour elle immole-toi! Un jour elle était là, près de moi, sur la pierre, Riant, causant, chantant et rêvant tour à tour; Son oeil d'azur voilé par sa blonde paupière Semblait vouloir parler d'amour. Toi, tu léchais sa main, fraîche, mignonne, blanche, Et puis elle flattait ton col souple et soyeux, Posait son petit pied mollement sur ta hanche, Ou riait de tes bonds joyeux. Oh! ne la quitte pas! chaque jour je regrette Ces moments qui seront toujours chers pour mon coeur!... Sois son heureux esclave!... et moi, pauvre poète... Et moi... j'envierai ton bonheur!... Rêverie À hermine ... à l'heure où l'ombre apporte Les souvenirs H.P. La nuit sur mon chevet avait ouvert son aile; Minuit avait jeté sa clameur solennelle; La bise s'engouffrait dans le noir corridor; Ma lampe, en s'éteignant, d'un dernier reflet d'or, Avait baigné la page à peine à moitié lue; Le vent faisait crier ma porte vermoulue... Et j'écoutais craintif, sans pouvoir m'endormir, Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir. Et je portais mes yeux sur ma fenêtre sombre: Pas un feu ne brillait... l'ombre, partout de l'ombre... Et je songeais, mon Dieu, que là-bas, loin là-bas, Il existe quelqu'un que je nomme tout bas... Que je nomme tout bas, quand le jour qui veut naître D'un rayon miroitant vient dorer ma fenêtre... Ou quand l'ombre s'approche et que l'aile du soir M'apporte souriants mille rêves d'espoir... Et quand les pins tordus par la bise d'automne Jettent au sein des nuits leur clameur monotone... Ou quand le vent d'été dans les feuilles bruit... Enfin quand la nature à tous les coeurs sourit. Je songeais que là-bas, par-delà ces montagnes, Par-delà ces forêts, par-delà ces campagnes, Il est un lieu chéri tout baigné de soleil, A qui mon souvenir prête un éclat vermeil; Un lieu qui me rappelle une joie infinie; Un lieu dont le nom seul est une symphonie Plus douce que le chant d'une brise de mai... Car c'est là qu'un matin je la vis... et l'aimai. Je la voyais encor, près de moi, sur la pierre, Enflammant mon regard du feu de sa paupière, Ou bien, folâtre enfant, sur le bord du chemin, Marchant à mes côtés et la main dans ma main, Tantôt l'air calme et froid, tantôt folle et rieuse, Parfois me regardant triste et mystérieuse... Et j'écoutais pensif, sans pouvoir m'endormir, Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir. Je voulais l'oublier: mais malgré moi fidèle, Je la voyais toujours... mon coeur était plein d'elle... O mes rêves chéris! mes rêves adorés! Rappelez-moi toujours mes souvenirs dorés! Vous êtes la fontaine où notre âme ravie Va puiser tout ce qui la retient à la vie... Rêves! si de nos coeurs votre essaim s'envolait, L'homme, comme un forçat qui traîne son boulet, Irait courbant son front au vent de l'infortune... La mort serait aimable et la vie importune. O mes rêves chéris! mes rêves adorés! Rappelez-moi toujours mes souvenirs dorés! Et je songeais toujours, et toutes mes pensées Toujours me reportaient vers ces scènes passées, Vers ces moments trop courts, vers ces jours trop heureux! Alors dans les reflets d'un lointain vaporeux, Je croyais entrevoir, comme en un vol étrange, La forme d'une femme ou l'ombre d'un archange Passer en répandant un rayon de splendeur... Et ma main se fermait en pressant sur mon coeur Tout ce que j'ai gardé de mes heures de joie, Une fleur, des cheveux, un simple brin de soie... Souvenirs bien-aimés qui ne me quittent plus, Seuls vestiges, hélas! de mes bonheurs perdus!... L'ombre avait disparu; dans ma chambre l'aurore Glissait quelques rayons... le jour venait d'éclore... Et j'écoutais encor, sans pouvoir m'endormir, Et la forêt se plaindre et l'ouragan gémir... La nymphe de la fontaine Baigne mes pieds du cristal de tes ondes, Ô ma fontaine! et sur ton frais miroir, Laisse tomber mes longues tresses blondes Flottant au gré de la brise du soir! Nymphe des bois, sur ton bassin penchée, J'aime à rêver à l'ombre des roseaux, Quand une feuille à sa tige arrachée, Ride en tombant la nappe de tes eaux. J'aime à plonger ma taille gracieuse Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls, Quand de la nuit l'ombre silencieuse Étend son aile au-dessus des tilleuls. Oh! j'aime à voir tes vagues miroitantes Multiplier les flambeaux de la nuit! Oh! j'aime à voir, sous tes algues flottantes, Le voile bleu d'une ondine qui fuit! Tombe toujours en cascade légère! Roule toujours en bouillons écumeux! Baise en passant les touffes de fougère Et porte au loin tes flots harmonieux! Pour t'écouter, la nuit calme et sereine Semble endormir les derniers bruits du jour... Coule toujours, enivrante fontaine ! Coule toujours, fontaine, mon amour! À M. Alfred Garneau4 Ami, posant ta lèvre aux coupes de cinname Que l'hymen nous verse ici-bas, Tu vas donc savourer, dans les bras d'une femme, Tout le bonheur que tu rêvas! Tu vas donc, t'asseyant au seuil d'une famille Où chacun se place à son tour, Puiser dans un sourire et dans un oeil qui brille, Tout ce que nous donne l'amour! Oh! cueille, il en est temps, cette fleur éphémère Qu'on appelle ici le bonheur, Avant que quelque fruit à la saveur amère Ne vienne, hélas! glacer ton coeur! Arrête ton esquif aux rives fortunées, Tandis qu'il en est temps encor, De peur que, tout à coup, les vagues déchaînées Ne t'emportent loin de leur bord. Et si parfois, hélas! au festin de la vie, Ta coupe s'emplissait de fiel, Un ange sera là, mystérieux génie, Pour y verser encor du miel! À l'occasion de son mariage avec Mademoiselle Élodie Globenski. Si parfois, dans ton âme, une espérance morte Venait obscurcir ton bonheur, Tu trouveras toujours sur le seuil de la porte Quelqu'un pour réchauffer ton coeur. C'est la femme ici-bas qui calme les tempêtes Qui pourraient nous faire ployer; C'est elle qui toujours peuple de blondes têtes Notre table et notre foyer! C'est elle, qui trompant les ennuis du voyage, Nous fait boire aux chastes amours; C'est elle qui répand la fraîcheur et l'ombrage Au désert brûlant de nos jours! Va, conduis à l'autel la belle fiancée A qui tu dois donner ton nom! Puisse-t-elle toujours, sous tes pas empressée, Être l'ange de ta maison! Poète! va goûter un bonheur sans mélange Qu'hélas! bien d'autres t'envieront! Ton épouse t'attend; cueille les fleurs d'orange Qui couronnent son chaste front. Sa première lettre Charmante petite missive, Je te tiens; enfin te voilà... Jamais, d'une joie aussi vive, Non, jamais mon coeur ne vola. Ces lettres, qui les a tracées?... C'est sa main... c'est elle, ô bonheur! C'est là qu'elle a mis ses pensées, Et peut-être... un mot de son coeur! Mon Dieu! que tu me sembles belle, Messagère de l'amitié! Viens sur mon coeur! parle-moi d'elle! Parle-moi d'elle, par pitié! Est-elle toujours aussi bonne? Son coeur est-il toujours aimant? Sa main est-elle aussi mignonne? Son port est-il aussi charmant? Est-il toujours aussi céleste, Son sourire que j'aimais tant? Son air est-il toujours modeste? Son regard toujours éclatant? Sa voix est-elle aussi joyeuse? Son pied est-il toujours petit? Sa chevelure aussi soyeuse, Sur son beau front qui resplendit? Est-elle encore un peu coquette? Est-elle railleuse parfois? Et puis pense-t-elle au poète : Pense-t-elle à moi quelquefois? Mon Dieu! que tu me sembles belle, Messagère de l'amitié! Viens sur mon coeur! parle-moi d'elle! Parle-moi d'elle, par pitié! Oh! quand plus tard, sur cette page Mon oeil rêveur s'arrêtera, De tout ce qu'il aima! Fièvre (Fragment) Pourquoi, mon Dieu, pourquoi, dans mes nuits d'insomnie, Entendre à chaque instant cette étrange harmonie, Vibrant comme un sarcasme et comme un glas d'enfer? Pourquoi sentir toujours cette main de vampire Qui pèse sur mon coeur, l'étreint et le déchire De ses ongles de fer? Pourquoi toujours souffrir sans relâche et sans trêve? Pourquoi toujours trembler sous le poids de ce rêve Qui me ronge le coeur et fait pâlir mon front? Pourquoi sentir toujours mon cerveau qui s'allume, Et mon sang qui bouillonne et mon crâne qui fume Comme un volcan sans fond? Pourquoi ce cauchemar? pourquoi ce spectre avide, Au rire glapissant, à l'oeil morne et livide, Qui, chaque soir, s'en vient s'asseoir à mon chevet? Pourquoi ce râle affreux? pourquoi ce bruit de chaîne? Faut-il vivre toujours comme un forçat qui traîne Ses fers et son boulet? Je ne demandais rien qu'un petit coin sur terre Où j'aurais pu couler mes jours avec mystère,... Ou, comme l'errant giaour, J'aurais planté partout ma tente vagabonde, N'enviant jamais rien aux puissants de ce monde Qu'un peu de soleil et d'amour! Jamais le doute affreux, jamais les froides haines, Jamais la soif de l'or n'est venu, dans mes veines, Infiltrer son mortel poison! Je ne désirais rien qu'écouter en silence Le farouche océan qui soulève et balance Sa grande vague à l'horizon; Rien que rêver, le soir, en suivant dans l'espace Tous ces mondes brillants dont le cortège passe Comme des tourbillons de feu; En écoutant de loin les rumeurs de l'abîme, Ou la voix des forêts dont la houle sublime Chante les louanges de Dieu! Un rêve! un rêve, hélas!... mais un rêve céleste... Pourquoi m'avoir ôté, réalité funeste, Mon rêve... mon rêve adoré?... Adieu, mon rêve d'or!... Fatalité!... je souffre!... Le damné qui se tord sur sa couche de soufre, Mon Dieu! n'est pas plus torturé! Louise Un soir, elle était là, rêveuse, à mes côtés; Le torrent qui grondait nous lançait son écume; Son oeil d'azur jetait ses premières clartés, Comme un jeune astre qui s'allume! Sa main touchait ma main, et sur mon front brûlant, Ses cheveux noirs flottaient; je respirais à peine... Et sur mes yeux émus je sentais en tremblant Passer le vent de son haleine! Mon Dieu, qu'elle était belle! et comme je l'aimais! Oh! comme je l'aimais, ma Louise infidèle! Infidèle! que dis-je?... Elle ne sut jamais Que je me fus damné pour elle! Souvenir Le bal était fini, les danses terminées; L'orchestre avait cessé son délirant accord; Mon pied distrait foulait bien des roses fanées; Le bal était fini!... moi, je rêvais encor! Je l'avais entrevue... oh! qu'elle était charmante! Qu'elle était gracieuse avec ses cheveux d'or! J'avais vu tout un ciel dans sa prunelle ardente... Mais elle était partie... et je rêvais encor! Je ne l'ai plus revue... et mon âme inquiète A voulu vainement chercher d'autres amours, Car depuis ce soir-là, pour le pauvre poète, Bien des jours sont passés et j'y rêve toujours! Sur une fleur Talisman de l'amour, symbole d'espérance, Oh! ne ternis jamais ton reflet éclatant! Et sois toujours pour moi la fleur de souvenance, Comme la fleur d'azur que Jean-Jacques aimait tant! Chant de la Huronne À M. Ernest Gagnon Glisse, mon canot, glisse Sur le fleuve d'azur! Qu'un Manitou propice À la fille des bois donne un ciel toujours pur! Le guerrier blanc regagne sa chaumine; Le vent du soir agite le roseau, Et mon canot, sur la vague argentine, Bondit léger comme l'oiseau. Glisse, mon canot, glisse Sur le fleuve d'azur! Qu'un Manitou propice À la fille des bois donne un ciel toujours pur! De la forêt la brise au frais murmure Fait soupirer le feuillage mouvant; L'écho se tait et de ma chevelure L'ébène flotte au gré du vent! Glisse, mon canot, glisse Sur le fleuve d'azur! Qu'un Manitou propice À la fille des bois donne un ciel toujours pur! J'entends les pas de la biche timide... Silence!... vite! un arc et mon carquois! Volez! volez! ô ma flèche rapide! Abattez la reine des bois! Glisse, mon canot, glisse Sur le fleuve d'azur! Qu'un Manitou propice À la fille des bois donne un ciel toujours pur! Chant des Voltigeurs5 Dédié au Col. C. Léonidas de Salaberry Second fils du héros de Châteauguay Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, A la victoire! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, Bannière au vent! Allons, Voltigeur, en avant! En avant! Là-bas sur la colline, Ton ennemi t'attend; Arme ta carabine; Marche tambour battant! Va protéger et nos champs et nos villes, Sous le drapeau qui possède ta foi! Tu trouveras de nouveaux Thermopyles: Léonidas est encore avec toi! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, A la victoire! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, Musique de M. Ernest Gagnon. Bannière au vent! Allons, Voltigeur, en avant! En avant! Au feu de la bataille, Sois calme, sois serein! Affronte la mitraille Avec un front d'airain! Sur ton pays des hordes étrangères Veulent régner par le fer et l'effroi! Oppose-leur tes phalanges légères: Léonidas est encore avec toi! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, A la victoire! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, Bannière au vent! Allons, Voltigeur, en avant! En avant! Combats pour ta patrie! Combats pour tes amours! N'épargne point ta vie: Un brave vit toujours ! Fils de héros tombés au champ de gloire, Sois digne d'eux en mourant pour ton roi! Va! tes hauts-faits orneront notre histoire: Léonidas est encore avec toi! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, A la victoire! Allons, Voltigeur, en avant! Vole à la gloire, Bannière au vent! Allons, Voltigeur, en avant! En avant! Chant des chasseurs de Saint-Louis6 L'aube lui sur nos armes! Le drapeau flotte au vent! Le clairon des alarmes Nous appelle: En avant! En avant! En avant! narguons la mitraille Et la morgue de l'étranger! Voici l'heure de la bataille: C'est le moment de nous venger! L'aube luit sur nos armes! Le drapeau flotte au vent! Le clairon des alarmes Nous appelle: En avant! En avant! En avant! que l'ennemi tremble Devant nos légers escadrons! Combattons et luttons ensemble! Ensemble nous triompherons! L'aube luit sur nos armes! Le drapeau flotte au vent! Musique de M. Ernest Gagnon. Le clairon des alarmes Nous appelle: En avant! En avant! Mais si la victoire rebelle Trompait ses fidèles amis... Est-il fin plus noble et plus belle Que de mourir pour son pays! L'aube luit sur nos armes! Le drapeau flotte au vent! Le clairon des alarmes Nous appelle: en avant! En avant! La fête nationale' Lève ton front, ô ma Patrie! Contemple le ciel radieux! Le soleil d'un jour glorieux Luit sur ta bannière chérie. Peuple, déroule tes drapeaux, Débris d'une héroïque histoire; Va rêver aux vieux jours de gloire, Sur la tombe de tes héros! Qu'ils sont beaux, sur ton oriflamme, Ces lys teints du sang de nos preux! Je crois les voir encor poudreux, Braver la mitraille et la flamme. Peuple, déroule tes drapeaux, Débris d'une héroïque histoire; Va rêver aux vieux jours de gloire Sur la tombe de tes héros! Et que la brise solennelle Porte à l'ancien monde étonné L'hymne d'un peuple nouveau-né Qui chante en déployant son aile! Peuple, déroulons nos drapeaux! Nous avons notre vieille histoire; Musique de M. Edm. Fréchette. Il est encor des jours de gloire: Nous pouvons être des héros! Corinne À Mademoiselle Corinne?... Taille gentille, Regard qui brille, Port gracieux, Tête mutine, Bouche divine, Voilà Corinne La perle de ces lieux! Devant son grand oeil qui pétille Brillant saphir, L'étoile du ciel qui scintille Semble pâlir. Taille gentille, Regard qui brille, Port gracieux, Tête mutine, Bouche divine, Voilà Corinne, La perle de ces lieux! Sur son sein l'éclat de la rose S'évanouit; s Musique de M. Aug. C. Lame. Devant elle tout front morose S'épanouit. Taille gentille, Regard qui brille, Port gracieux, Tête mutine, Bouche divine, Voilà Corinne, La perle de ces lieux! Elle a les accents des mésanges, Et son souris Nous fait toujours rêver aux anges Du paradis. Taille gentille, Regard qui brille, Port gracieux, Tête mutine, Bouche divine, Voilà Corinne, La perle de ces lieux! Juliette Elle est belle, ma Juliette, Belle comme un petit amour, Comme un beau rêve de poète, Comme un premier rayon du jour! Ses jolis doigts, sa main mignonne, Son front candide et radieux Qu'entoure comme une couronne Les boucles d'or de ses cheveux! Son air mutin, son cou d'albâtre, Le frais contour de ses bras blancs, Son pied petit, mignon, folâtre, Perdu sous des plis ondulants! Sa taille svelte et ravissante, Sa bouche au céleste souris, Sous sa paupière caressante, Son oeil, son regard de houris! Ses dents plus blanches que l'ivoire, Tout jusqu'à sa belle pâleur, Rien ne quittera ma mémoire: Son image est là, dans mon coeur! Pour moi c'est la douce lumière Qui réjouit le prisonnier, L'étoile qui, sur l'onde amère, La nuit guide le nautonnier! C'est l'arc-en-ciel après l'orage; C'est un premier rayon d'Été... Et toujours, devant cette image, Mon sein frémit de volupté. Son nom je crois toujours l'entendre Dans les refrains du marinier, Dans la chanson suave et tendre De l'oiseau sous le maronnier, Dans les brises si parfumées, Dans les roucoulements du vent, Dans le frizelis des ramées Berçant leur panache mouvant, Dans les harmonieuses lames Murmurant sur le sable d'or, Dans le chant cadencé des rames Frappant la vague qui s'endort... Elle est belle, ma Juliette, Belle comme un petit amour, Comme un beau rêve de poète, Comme un premier rayon du jour! À mon frère Edmond Frère, quand les soucis et les peines sans nombre Déroulent à mes yeux l'avenir triste et sombre, Je me prends à songer à ce jour plein de deuil Où, la première fois, nous vîmes un cercueil: Nous étions orphelins; nous n'avions plus de mère... Il fallut, nous aussi, boire à la coupe amère Où chacun ici-bas s'abreuve tôt ou tard. Sa dernière parole et son dernier regard Furent pour nous: « Enfants! chers enfants, nous dit-elle, Approchez! voulez-vous que ma voix maternelle Vous enseigne en mourant le secret d'être heureux: Soyez toujours unis et marchez deux à deux! » Nous lui promîmes tout: tu t'en souviens! Écoute! Bien des malheurs depuis ont marqué notre route; Eh bien! soyons unis! et, la main dans la main, Aidons-nous, et trompons les ennuis du chemin! Flora Vive et gentille, Sous sa mantille De senora, Voix de mésange, Sourire d'ange, Voilà Flora! C'est la rieuse ondine Au milieu des roseaux, Mêlant sa voix badine Au murmure des eaux! Vive et gentille, Sous sa mantille De senora, Voix de mésange, Sourire d'ange, Voilà Flora! Chaque matin la rose, Dans le parterre en fleur, À sa main qui l'arrose Emprunte son odeur! Musique de M. Damis Paul. Vive et gentille, Sous sa mantille De senora, Voix de mésange, Sourire d'ange, Voilà Flora! La frêle pâquerette, Diamant de nos prés, Voit pâlir son aigrette Devant ses pieds nacrés! Vive et gentille, Sous sa mantille De senora, Voix de mésange, Sourire d'ange, Voilà Flora! Ellelo Elle était blonde; elle était belle, Comme une rose à son matin; Elle était douce comme l'aile D'une fée ou d'un séraphin Blanche comme une fleur d'orange; Pure comme un rayon de mai; Fraîche comme un sourire d'ange... Je la vis un jour... et l'aimai! Je l'aimai comme on aime l'onde Qui babille sous les roseaux; Comme on aime l'étoile blonde Qui se mire au miroir des eaux; Comme on aime une voix touchante; Comme on aime la fleur des prés; Comme on aime l'ange qui chante, Le soir, dans nos rêves dorés. Elle était blonde; elle était belle, Comme une rose à son matin; Elle était douce comme l'aile D'une fée ou d'un séraphin; Blanche comme une fleur d'orange; Pure comme un rayon de mai; io Musique de M. Ernest Gagnon. Fraîche comme un sourire d'ange... Je la vis un jour... et l'aimai! Les canotiers" Soulève tes rames, Mon gai matelot, Et fais, sur les lames, Bondir ton canot! Vois, là, ton amante Qui te suit des yeux... - L'onde était charmante, Les rameurs joyeux! Sur la vague molle, Effleurant le flot, Quand ton canot vole, Hardi matelot, En cadence chante Tes refrains si vieux! - L'onde était charmante, Les rameurs joyeux! Sur le flot qui passe, Passe, canotier! Voler dans l'espace, Quel joli métier! Pourtant la tourmente Parfois gronde aux cieux! Il Musique de M. C. Lavigueur. - L'onde était charmante, Les rameurs joyeux! Le retour de « L'Abeille »12 Reviens, petite « Abeille, » Laisse là ta prison! Reviens à notre oreille, Bourdonner ta chanson! De la plage inconnue, Reviens à notre voix, Et sois la bienvenue Au foyer d'autrefois! Dans la fleur empourprée, Va plonger d'un vol sûr Ton aile diaprée, Ton corselet d'azur! La pelouse fleurie Te donne son trésor, Et la verte prairie T'offre ses boutons d'or. La craintive pervenche; Le sémillant jasmin; Le muguet qui se penche Sur le bord du chemin; Petit journal publié par les Élèves du Petit Séminaire de Québec. Les frêles pâquerettes Douces comme leur miel; Les pâles violettes Au regard bleu de ciel; Le gracieux narcisse, Favori du printemps, Qui mire son calice Au miroir des étangs; La candide aubépine Qui dort sous les buissons; La rose dont l'épine Déchire les toisons; L'immortelle au teint blême; Le pavot séducteur; Les oeillets à l'emblème Plus doux que leur odeur; Et les tulipes blondes, Et le froid nénuphar Qui berce au gré des ondes Son calice blafard; La douce marjolaine Qui pare nos bosquets, Et dont la châtelaine Embaume ses bouquets; Des fraîches églantines, Les boutons empourprés; Les clochettes mutines, Ornements de nos prés; La triste renoncule Qui, rêveuse, le soir, Sourit au crépuscule Et lui dit: au revoir! Sous les blondes avoines, Et sous l'or des épis, Les pesantes pivoines Aux reflets cramoisis; Les primevères sombres, Et la belle-de-nuit Qui sourit dans les ombres Quand le soleil s'enfuit; L'amoureuse pensée, Au velours jaune et noir, Qui frissonne, glacée Par le frais arrosoir; La blanche marguerite Qui prédit l'avenir; Le bluet qui palpite Sous l'aile du zéphir; Le lotus qui déploie Son calice mouvant; Le dalhia qui ploie Sous les baisers du vent; L'odorante anémone, Aux reflets éclatants; Et les fleurs de l'automne, Et les fleurs du printemps; Le lis qui vient d'éclore Avec les feux du jour: Toute la cour de Flore Sourit à ton retour. Va, de tes fleurs si chères, Humer les doux parfums, Et chasse des parterres Les frélons importuns. Dans les plaines que dore Un printemps éternel, Sous les yeux de l'aurore, Va butiner ton miel! Puisse un reflet de gloire Longtemps briller encor Sur ton corset de moire Et sur tes ailes d'or! Loin de toi le calice D'amertume et de fiel, Et que rien n'obscurcisse L'azur de ton beau ciel! Qu'aucun soin n'inquiète Ton paisible séjour! C'est le voeu du poète Qui chante ton retour! Minuit La pâle nuit d'Automne De ténèbres couronne Le front gris du manoir; Morne et silencieuse, L'ombre s'assied, rêveuse, Sous le vieux sapin noir. Au firmament ses voiles Sont parsemés d'étoiles Dont le regard changeant, Sur la nappe des ondes, Répand en gerbes blondes Ses paillettes d'argent. Dans le ciel en silence La lune se balance Ainsi qu'un ballon d'or, Et sa lumière pâle, D'une teinte d'opale, Baigne le flot qui dort. Au bois rien ne roucoule Que le ruisseau qui coule En perles de saphir; Et nul cygne sauvage N'ouvre sur le rivage Sa blanche aile au zéphir. Une ondoyante voile, Comme aux cieux une étoile, Brille au loin sur les eaux, Et la chouette grise De son vol pesant frise La pointe des roseaux. La bécassine noire Au col zébré de moire Dort parmi les ajoncs Qui fourmillent sans nombre Sur le rivage sombre, Au pied des noirs donjons. Sous la roche pendante, La grenouille stridente Dit sa rauque chanson, Et des algues couverte Toute la troupe verte Coasse à l'unisson. Dans l'onde qui miroite, L'ondine toute moite Écartant les roseaux, Sèche sa blanche épaule À l'ombre du vieux saule Qui pleure au bord des eaux. Rêveuse elle se mire Et, coquette, s'admire Dans le miroir mouvant, Et de ses tresses blondes, Sur le cristal des ondes, Tombent des pleurs d'argent. La Sylphide amoureuse, La Péri vaporeuse, Fée au col de satin, Dans leur ronde légère, Effleurent la fougère D'un petit pied mutin. Les farfadets, les gnomes, Les nocturnes fantômes, Traînant leurs linceuls gris, Dansent, spectres difformes, Autour des troncs énormes Des vieux pins rabougris. Le serpent rampe et glisse, Et son écaille lisse D'un rayon fauve luit; Les bêtes carnassières Sortent de leurs tanières... Dormons : il est minuit! Le matin À l'horizon, l'aurore Vient d'éclore, Comme un phare éclatant, Et sur l'herbe arrosée De rosée, Sème un rayon flottant. La flexible ramure Qui murmure, Salue le point du jour; Dans leurs nids, les mésanges Aux voix d'anges, Semblent parler d'amour. Le sapin qui soupire, Verte lyre, Se penche sur les eaux, Et mire son humide Pyramide Au milieu des roseaux. La sémillante ondine Qui badine Avec le flot qui rit, Dans le miroir de l'onde, Toute blonde, Se regarde et sourit. La sylphide vermeille Qui s'éveille Avec les papillons, Vole, chante, babille Et s'habille D'un tissu de rayons. Le gnome du rivage Fuit sauvage Devant un gai lutin Qui, pendant qu'il sautille, L' entortille Dans un rets de satin. Les messagers funèbres Des ténèbres S'enfuient dans les vieux murs, Ou de leurs grêles ongles, Sous les jongles, Se font des trous obscurs. Aux vagues odorantes, Murmurantes, Sous l'arceau des buissons, La tendre Pilomèle Chante et mêle Ses plus douces chansons. La blanche pâquerette Dont l'aigrette Luit au bord du sillon, Semble appeler l'abeille Qui sommeille, Ou le frais papillon. La nuit pliant ses voiles, Des étoiles, Le cortège s'enfuit; La brume de l'aurore S'évapore... Debout: le soleil luit! Le colibri Tu fends la voûte azurée, Charmant rival du zéphir, Sylphe dont l'aile dorée, Diaprée, Scintille comme un saphir! Une fleur fait tes délices, Une rose tes amours, Dans leurs odorants calices, Tu te glisses, Et tu voltiges toujours! Viens embaumer la vallée De ton souffle frais et pur, Ainsi qu'une nymphe ailée, Envolée D'un palais d'or et d'azur! Es-tu de la blanche fée, L'harmonieux messager? Viens-tu, brillant coryphée, Comme Orphée, Enchanter bois et verger? Poursuis ta ronde mutine! Vole, petit, vole encor! Hume la rose et butine L'églantine Avec la tulipe d'or! Bientôt ta course légère T'emportant sous d'autres cieux, Tu charmeras la bergère Étrangère, Par ton vol harmonieux. Mais, pendant que mes paroles T'adressent un mot d'amour, Quittant les fraîches corolles, Tu t'envoles... Adieu donc jusqu'au retour! Le retour Fleuve dont la vague sonore A bercé mes jeunes amours, Ton flot conserve-t-il encore Le souvenir de mes beaux jours? Tu me revois sur cette grève, Après bien des ans révolus, Revenant chercher dans un rêve, L'ombre d'un bonheur qui n'est plus! Brise fidèle De mon fleuve adoré, Parle-moi d'elle... J'ai tant pleuré ! Combien de fois, au bord de l'onde, Rêveuse, je la vis s'asseoir, Laissant sa chevelure blonde Frémir sous le souffle du soir! Combien de fois ta vague errante Nous balança-t-elle tous deux, Lorsque, sous ta brise odorante, Notre esquif fendait tes flots bleus! Brise fidèle i3 Musique de M. Alfred Paré. De mon fleuve adoré, Parle-moi d'elle... J'ai tant pleuré ! Et quand le triste bruit des armes Vint m'arracher à mon bonheur, Tu reçus ses premières larmes Et son premier chant de douleur!... Ô fleuve! sur ton beau rivage, Elle vint pleurer si souvent, N'as-tu pas gardé son image Au fond de ton miroir mouvant?... Brise fidèle Témoin de mes amours, Parle-moi d'elle... D'elle toujours!... Barcarolle Viens, ma belle, Ma nacelle À la brise ouvre son aile, Comme un cygne gracieux, Et se penche, Toute blanche, Pour nous recevoir tous deux! Le vent caresse l'onde; Le ciel sourit au flot; Sur nous, l'étoile blonde Semble veiller là-haut! Viens, ma belle, Ma nacelle À la brise ouvre son aile, Comme un cygne gracieux, Et se penche, Toute blanche, Pour nous recevoir tous deux! Viens! la vague soupire... Viens! le lac est si beau... Je veux voir ton sourire '4 Musique de M. Edm. Fréchette. Entre le ciel et l'eau! Viens, ma belle, Ma nacelle À la brise ouvre son aile, Comme un cygne gracieux, Et se penche, Toute blanche, Pour nous recevoir tous deux! La nacelle coquette Glissa sur les flots bleus... Mais bientôt la tempête Couvrit l'onde et les cieux!... La nacelle Faible et frêle Longtemps secoua son aile Contre le vent; mais soudain L'abîme s'ouvrit sous elle... Puis on n'entendit plus rien!... Un petit mot d'amour Souffle divin des anges, Voix des douces mésanges, Orgue du bois mouvant, Frais écho de la rive Qui, le soir, nous arrive, Sur les ailes du vent! Sons des harpes lointaines, Murmures des fontaines Sur l'émail des cailloux, Chansons aériennes Des brunes indiennes Sur l'onde des bayous! Chant des fraîches cascades Sous les vieilles arcades Des antiques manoirs, Barcarolle touchante Que sur son balcon chante L'Andalouse aux yeux noirs! Soupirs, brises, murmures, Vibrant sous les ramures, À la chute du jour!... Rien ne vaut l'harmonie, La douceur infinie, D'un petit mot d'amour. Mon rêve rose Lorsque le soir morose S'endort à son couchant, Berce, ô mon rêve rose, Berce mon front penchant! Lorsque j'entends sonner les heures Qui comptent mes jours et mes nuits; Quand, ô ma pauvre âme, tu pleures, Sous le poids des tristes ennuis; Même quand le regret y pose Son aiguillon d'airain, Toujours un rêve rose Berce mon coeur trop plein! Aux coupes de ma destinée, Enfant, je demandais du miel, Et sur mes lèvres chaque année Ne vient déposer que du fiel; Pourtant lorsque le soir morose S'endort à son couchant, Toujours un rêve rose Berce mon front penchant! J'ai poursuivi mainte chimère; J'ai voulu goûter aux plaisirs, Et, comme un mirage éphémère, Leur fuite a trompé mes désirs... Pourtant quand le regret y pose Son aiguillon d'airain, Toujours un rêve rose Berce mon coeur trop plein! Quand mon front est morose, Quand mon oeil a des pleurs, Viens, ô mon rêve rose, Viens charmer mes douleurs! La foi, l'espérance et la charité Un jour on m'avait dit: Ne crois rien sur la terre! Le sceptique est le sage, et le hasard est roi; La raison, devant lui, doit plier et se taire; Douter, douter de tout, c'est la suprême loi! Et moi, je me suis dit: Le sceptique est infâme! Et mon esprit n'a pas douté; Car, moi, dans le coeur d'une femme, J'ai su trouver la Vérité! Je désirais l'honneur, la gloire et la fortune! Le faste des heureux avait séduit mon coeur! Et mes illusions, se brisant une à une, Me jetèrent au front un sarcasme moqueur! Je détestais la vie... et pourtant, pour mon âme, Le ciel n'a jamais été noir; Car, moi, dans le coeur d'une femme, J'ai su retrouver de l'Espoir! Plus tard, quand j'entrevis les horreurs de la vie, Je m'arrêtai pensif, et je tremblai d'effroi... Mais bientôt, au contact des haines, de l'envie, Je devins égoïste, et mon coeur avait froid. Pourtant je n'ai jamais perdu la sainte flamme Que l'Éternel y mit un jour; Car, au fond du coeur d'une femme, Mon âme a su trouver l'Amour! Ange envoyé du ciel pour calmer la souffrance, La femme, c'est la Foi qui charme nos douleurs! La femme, c'est l'Espoir qui soutient l'existence! La femme, c'est l'Amour qui dore nos malheurs! Souvent un coeur blasé qu'un suicide réclâme, Quand il voit tout s'éteindre en soi, Trouve dans le coeur d'une femme, L'Amour, l'Espérance et la Foi! Ne pleure pas! Pour l'album de Madame G*** « Pourquoi pleurer? pourquoi, ma mère, Me regarder si tristement? Pourquoi, par ta douleur amère, Attrister mon dernier moment? Chaque nuit je vois dans un rêve Un ange au visage si beau!... Sa blanche main parfois soulève Le rideau blanc de mon berceau. Me regardant avec tendresse, Il me montre du doigt le ciel, Et des mots d'ineffable ivresse Tombent de ses lèvres de miel. « Viens, dit-il, la terre est indigne « D'un ange au coeur pur comme toi! » Et reprenant son vol de cygne: « Viens, me dit-il, viens avec moi! » Pour moi le ciel seul a des charmes; Le ciel seul peut remplir mon coeur! O ma mère! sèche tes larmes: Refuserais-tu mon bonheur? Je vais au ciel avec les anges, Prier pour ma soeur et pour toi; Je vais aux célestes phalanges; A bientôt, ma mère, crois-moi! » Ainsi sur sa funèbre couche, Parlait un ange aux yeux d'azur, Et la mort au regard farouche Planait déjà sur son front pur. Cependant sa mère éplorée Semblait, dans son chagrin navrant, Vouloir sur sa lèvre adorée Retenir son souffle mourant. Ce fut en vain... douce exilée Son âme prit vol vers les cieux... La pauvre mère désolée N'eut plus qu'à lui fermer les yeux. L'enfant se pencha vers la tombe: Et l'on dit qu'à ce même instant, L'on vit une blanche colombe Monter vers le ciel en chantant. Sèche tes larmes, tendre mère! N'emplis pas ta coupe de fiel; Si ton fils a quitté la terre, Ne pleure pas, il est au ciel! Le poète-bohême L'égoïsme Qui donc vient frapper à ma porte?... Encor ce mendiant!... Encor! Tu souffres, dis-tu?... Que m'importe Tes souffrances?... moi, j'ai de l'or! Que m'importe ta face blême?... Pour vivre n'as-tu pas des bras? Souffre, vilain bohême! Souffre! et ne te plains pas! L'amitié Poursuis, enfant, ta noble route! Il est des coeurs d'amis encor... As-tu froid? as-tu faim?... Écoute! Viens avec moi: voici de l'or! Chante! Ton brillant diadème Nargue le monde et les ingrats... Chante, pauvre bohême! Chante! et ne maudis pas! L'amour Transi dans ta pauvre mansarde, Chante, poète aux rimes d'or! Chante! car le bon Dieu te garde Des fleurs et du soleil encor... Chante au moins pour celle qui t'aime... Écoute! on t'applaudit là-bas. Chante, pauvre bohême! Chante! et ne pleure pas! Le poète Ta voix me retient à la vie... Merci! noble et sainte Pitié! Oh! moi, c'est tout ce que j'envie: Un peu d'amour et d'amitié. Malheur à celui qui blasphème, Quand il a ces fleurs sous ses pas!... Oh! le pauvre bohême, Lui, ne l'oubliera pas. Misère Le ciel était brumeux et morne; L'air était froid; Un enfant assis sur la borne, Tremblait d'effroi. Il était nuit: la douzième heure Avait sonné; Il était sans pain, sans demeure, L'infortuné! Et non loin de lui, sur sa tête, Les gais accords Et les accents du monde en fête Vibraient alors... Le ciel était brumeux et morne; L'air était froid; L'enfant seul, assis sur la borne, Tremblait d'effroi... Et quand l'aurore sur le givre, Vint resplendir, L'enfant avait cessé de vivre Et de souffrir. Épilogue Charmes de mes soirées! Charmes de mes hivers! Illusions dorées! Adieu donc, ô mes vers! Dans mon humble mansarde, Je vous ai bien choyés... Allez! que Dieu vous garde Du sort des oubliés! Pour des rives plus belles, Partez, frais papillons! Mais craignez pour vos ailes Les lustres des salons! Cet ouvrage est le 90ème publié par la Bibliothèque électronique du Québec. La Bibliothèque électronique du Québec n'est subventionné par aucun gouvernement et est la propriété exclusive de Jean-Yves Dupuis. Source: http://www.poesies.net