Feuilles volantes Poésies Par Louis-Honoré Fréchette (1839-1908) Table Des Matières J.-Bte de la Salle L'Espagne Au bord de la Creuse Le Pellerin Stances Pour une double noce A mon ami M. le séanteur L.-O. David A Mme Albani A Pamphile Lemay Sur la tombe de Cadieux Nouvelle année Nuit d'été Première communion La forêt canadienne Vers luisants A une jeune fiancée A mon petit-fils La chapelle de Bethléem A Mathew Arnold Bienvenue à nos visiteurs américains A quinze ans Le bonhomme Hiver A M. Coffinière de Nordeck Les pins de Nicolet Reminiscor Seul! La Louisiane À mes compatriotes des États-Unis Vieille histoire A une orpheline Noëls ! Messe de minuit La poupée Le premier de l'an Le jour des Rois Renouveau Impromptu A Mme F.-X. Lemieux Epilogue J.-Bte de la Salle Reims. Ô Reims! j'ai vu l'éclat de tes temples superbes : Flèches et contreforts puissants et gracieux, Colonnes en faisceaux, éblouissantes gerbes De marbre et de granit s'élançant vers les cieux! J'ai vu ta cathédrale élégante et hardie, Légère comme un rêve et belle comme un chant, Son portail sans rival que l'aurore incendie, Et son chevet bronzé par les ors du Couchant. Je l'ai vu devant moi ton miracle de pierre, Fier chef-d'oeuvre d'un art dont le monde est en deuil; Je l'ai vu se dresser splendide, et ma paupière Garde encore un reflet du sublime coup d'oeil. Et lorsque, pénétrant sous ces vastes portiques, Mes pas ont éveillé l'écho silencieux Qui dort sous la forêt des vieux arceaux gothiques, Des siècles d'héroïsme ont surgi sous mes yeux. Aux rayons qui tombaient en flots d'azur et d'ambre Des grands vitraux flambant de l'abside à la tour, Saint Louis, Charlemagne, et jusqu'au fier Sicambre Dans mon rêve ébloui passèrent tour à tour. Ils vinrent tous. Ce fut un radieux cortège; Mes souvenirs lointains me le montrent encor, Dans des lueurs de pourpre et des blancheurs de neige, Défilant sous les nefs en longue chaîne d'or. Et je songeai longtemps, perdu dans la pénombre, Au cycle évanoui des choses d'autrefois, Regardant se peupler de fantômes sans nombre Ces parvis qu'ont usés les sandales des rois. Comme tes monuments, nobles sont tes annales, Ô Reims, toi qui jadis entre tes soeurs brillais; Mais pour y contempler les pages virginales, Combien faut-il tourner de lourds et noirs feuillets! De ces pages pourtant, ô Reims, il en est une Écrite par quelqu'un qui ne fut, parmi nous, Ni monarque, ni même un soldat de fortune, Mais que les temps futurs nommeront à genoux. Ah! devant celui-là jamais les Renommées N'ont, les soirs de combats, sonné leurs olifants. Il ne chevaucha point sur le front des armées; Sa voix ne commandait qu'à des petits enfants. Jamais on ne le vit, en long manteau d'hermine, Monter des degrés d'or frémissant sous son poids : Il avait pour seul trône - et c'est là qu'il domine! - À l'école du pauvre un humble banc de bois. Jamais des courtisans la cohorte servile Ne l'entoura, guettant même un regard moqueur : En vêtement de bure il allait par la ville, Cherchant à qui verser le trop plein de son coeur. Jamais sur son passage, inquiète ou craintive, La foule n'a tremblé quand son oeil avait lui; Mais, lorsqu'il se penchait sur l'enfance chétive, Les anges du Seigneur s'inclinaient devant lui. Il avait un grand nom, il avait des richesses; L'avenir l'attendait sur des seuils enchantés : Fortune, espoirs mondains, sourires de duchesses, Il sacrifia tout pour les déshérités. Et puis, simple soldat dans les saintes milices, Héros obscur, domptant la chair et ses défis, De l'abnégation il but tous les calices Et suspendit son âme aux clous du crucifix. De tous les dévoûments possédé du lire, Il prit un livre et dit aux pauvres : - Accourez! Accourez, les petits! venez apprendre à lire : Les trésors du bon Dieu n'ont point de préférés. Délaissés, orphelins, venez tous à l'école; Je vous enseignerai, compatissant et doux, La science profane et la sainte parole : Je suis le serviteur des serviteurs de tous! - La haine lui jeta plus d'un crachat sordide... Mais Dieu prêtait sa force à son noble dessein; Et le peuple suivait cet homme au front candide, Prêchant comme Socrate, et vivant comme un saint. Ô Reims! bien des beaux noms brillent dans ton histoire; Sur tes dômes ont lui bien des jours triomphants; Mais lorsque l'avenir parlera de ta gloire, Il citera La Salle entre tous tes enfants! Car, sur les pas royaux, quand les princes en foule Envahissaient ton temple en habits de gala, De tes autels sacrés jamais la sainte ampoule N'a coulé sur un front plus grand que celui-là! II. La vision. Tous les prédestinés ont de ces voix intimes. Sur l'autel du devoir qu'ils s'offrent en victimes, Ou qu'ils aient à jouer le sort des nations, Ils entrevoient toujours par intuitions Un coin de l'avenir. Leur conscience épelle, Au fond de l'ombre où Dieu leur parle et les appelle, Inconnus ou puissants, triomphants ou proscrits, Des mots mystérieux par le destin écrits. Bonaparte à quinze ans croyait à son étoile; Et, des décrets divins levant un pli du voile, Dans un val aux confins des Vosges endormi, A la vierge priant au seuil de Domremy D'étranges voix disaient, qui parlaient d'espérance : - Jeanne, Jeanne debout! va délivrer la France! L'humble sulpicien de Reims avait aussi De ces pressentiments; et le vague souci De la tâche future emplissait sa pensée. Souvent, la nuit, la tête en ses mains enfoncée, Les yeux baignés de pleurs et le coeur plein d'émoi, Il s'écriait : - Mon Dieu, que voulez-vous de moi? Un soir, qu'en un recoin du temple solitaire, Son âme s'épanchait dans l'ombre et le mystère Des vastes nefs au fond des ténèbres dormant, Un grand bruit l'éveilla de son recueillement. L'avenir, éclairé par des lueurs mystiques, Entr'ouvrit à ses yeux ses portes prophétiques; Et tout ce que l'Histoire enregistre aujourd'hui, Vivant panorama, s'évoqua devant lui : Il vit des vieux États, tombant en pourriture, L'édifice crouler de toute sa stature Sur les peuples traînant leur éternel boulet. Il vit sous son fardeau l'opprimé qui râlait, Suant des millions pour un royal caprice, Montrer le poing au ciel qu'il taxait d'injustice. Il vit, autour des rois condamnés sans recours, L'impiété grandir dans l'impudeur des cours, Et passer, ricanant sous son regard austère, Des bras de Messaline aux soupers de Voltaire. Il vit l'hydre du mal triomphante partout. Il vit, ébranlant tout, sapant tout, souillant tout, À la face du ciel que leur haine défie, Affublés du manteau de la philosophie, L'ignorance et l'orgueil proclamer en tout lieu Que pour affranchir l'homme il faut détruire Dieu. Il vit la royauté s'effondrer dans la boue. Il vit, aux chevalets, aux bûchers, à la roue, A son tour implacable arbitre du destin, Succéder le couteau sanglant de Guillotin. Puis désordres sans nom, terreur, révolte, émeutes; L'anarchie en fureur lançant toutes ses meutes, A l'aveugle et sans frein, contre tous les pouvoirs. A bas tous les respects! au vent tous les devoirs! Il vit en frémissant les rivières accrues Des flots de sang humain qu'on versait dans les rues. Il vit les saints parvis s'ouvrir, et sur l'autel - Le paganisme ancien n'avait vu rien de tel - La Prostitution, en déesse drapée, Venir prendre au grand jour la place inoccupée... Le prêtre haletait dans l'ombre. Les sanglots Qu'arrachaient de son coeur ces lugubres tableaux Faisaient pleurer au loin l'écho des saintes voûtes. Ses larmes arrosaient le marbre goutte à gouttes. Comme autrefois le Christ au mont des Oliviers, Il sentait sur son front, comme un vol d'éperviers, S'abattre l'essaim noir des misères humaines. Il voyait, là, livrée à mille énergumènes, La France qu'il aimait, la France son orgueil, Vaisseau désemparé, lutter contre l'écueil, Tandis que l'équipage au milieu des orgies, Le blasphème à la bouche et les manches rougies, Dans des affolements sauvages emporté, Profanait ton grand nom, sublime Liberté! Et pendant que le saint pleurait dans les ténèbres, Le doigt de Dieu tournait d'autres pages funèbres. C'était, plus tard, le souffle infernal de Satan Brisant leurs ailes d'or aux légendes d'antan; Du scepticisme froid c'était la plaie immonde Sans cesse élargissant sa tare sur le monde; C'étaient de l'idéal les temples oubliés; Sous le sceptre d'argent tous les genoux pliés; Plus d'aspirations vers le ciel; tout entière, L'humanité, le front courbé sur la matière, Traînant, spectre blasé, sous le firmament noir, Son existence morne et son coeur sans espoir. Puis l'âpre vision s'éteignit. Clignotante, La lampe de l'autel, de sa lueur flottante, Seule, perçait encor les ombres du lieu saint. Le prêtre, agenouillé, les deux mains sur son sein, Pria toute la nuit au fond du sanctuaire. Puis on le vit sortir, pâle comme un suaire, Courbé, les yeux rougis, mais le front rayonnant, Disant : - Je sais où Dieu m'appelle maintenant! III. Dix-neuvième siècle. Je t'admire, ô mon siècle! oui, je t'admire et t'aime, Toi qui, sans sourciller sous l'obscur anathème Des spectres que tu vas bravant, Le chef illuminé comme autrefois Moïse, Marches au but, avec un seul mot pour devise, Le mot des grands coeurs : - En avant! Ô mon siècle, qui donc a dit que tu recules, Quand tout penseur, perçant l'ombre des crépuscules, L'oeil tourné vers les hauts sommets, Le front dans les clartés, prunelles éblouies, S'effare d'entrevoir les splendeurs inouïes Des aurores que tu promets? Toi reculer! quand tout, dans le large domaine Où tressaille et se meut l'intelligence humaine, Porte ton cachet triomphant! Quand, sous tes pas, tandis qu'un nouveau voile tombe Tous les jours on entend de quelque vieille tombe, Craquer la pierre qui se fend! Reculer! quand l'éclat de ta torche qui passe Du microbe invisible à l'astre de l'espace Éclaire le vaste milieu, Et force l'être humain, qu'il adore ou qu'il nie, À croire, quoi qu'il fasse, au moins à son génie, Pâle reflet qui prouve Dieu! Reculer! reculer! quand debout sur le faîte Des saintes visions, le mage et le prophète Voient déjà les jours éclatants Où les âges futurs et les futures races, Émus et recueillis, viendront baiser tes traces Sur l'immense échelle des temps! Reculer! Oh! plutôt, les âmes effrayées, En te voyant, archange aux ailes éployées, Courir ainsi l'éclair au poing, Se demandent quel vent souffle aux plis de ta robe, Et si, quelque matin, les assises du globe Sous tes pieds ne manqueront point! Non, mon siècle! qui parle ainsi te calomnie! Parmi les hiboux seuls la lumière est honnie; Le ciel sourit à tout progrès; Et quand luit ici-bas quelque aurore nouvelle, Fléchissons le genou : c'est Dieu qui nous révèle Par lambeaux ses divins secrets. Ces léviathans noirs aux énormes machines, Devant qui l'Océan fait courber les échines De ses grands flots effarouchés, Ces lourds convois de fer dont le réseau qui gronde Coupe les continents et ceinture le monde, C'est lui qui leur a dit : - Marchez! Et ce câble, où des vols de foudre condensée, Plus prompte que l'éclair, transmettent la pensée D'un enfant à travers les mers, Dans ses fibres d'acier qu'est-ce donc qu'il recèle, Si ce n'est la chaleur, si ce n'est l'étincelle Du feu qui créa l'univers? Qu'il allume sa lampe au tonnerre, ou qu'il mette Les rênes de l'algèbre au col de la comète; Qu'il compte et pèse les soleils; Qu'il dissèque la vie à sa source première; Qu'il donne un corps aux sons, ou tienne la lumière Prisonnière en ses appareils; Qu'il dompte la douleur, supprime la distance; Qu'il sonde les secrets de sa préexistence; Qu'il cherche l'or dans un réchaud; Qu'il aille au zénith bleu vaincre le vol de l'aigle, L'homme, bon gré mal gré, ne suit pas d'autre règle Que celle qui lui vient d'en haut. Le progrès quelquefois déconcerte ou déroute; Mais qu'il perfore un isthme ou se fraye une route À travers quelque himalaya; Qu'importe la pensée insoumise ou méchante, C'est quand même et sans fin, la Nature qui chante Son éternel alléluia! Voilà l'humanité, son destin et sa vie! Si parfois le vaisseau dans sa course dévie, Que ce soit hier ou demain, Toujours quelqu'un surgit qui regarde l'étoile, S'empare de la barre, oriente la voile, Et remet le monde en chemin. De La Salle fut un de ces hommes sublimes. Quand il sentit la nef rouler vers les abîmes, Penché sur le gouffre, il crut voir Dans les ombres quelqu'un qui lui dictait son rôle, Et comprit qu'une main posait sur son épaule Le poids d'un immense devoir. Mais ces foules courant vers leur perte prochaine, Cette société qui, pour rompre sa chaîne, Ose tout mordre et tout narguer, Ces peuples entraînés par leur soif de Tantale, Comment les retenir sur la pente fatale? Ce torrent, comment l'endiguer? Tout ce sombre avenir né des anciens servages, Comment paralyser ses terribles ravages? Devant tout culte anéanti, Infaillible signal des vastes décadences, Comment mettre une entrave aux funestes tendances De l'esprit humain perverti? Et ces masses chez qui tout noble esprit s'altère, Comment les arracher au morne terre à terre De leur instinct matériel? Comment leur relever la tête? Cette face Où la divine empreinte à chaque instant s'efface, Comment la tourner vers le ciel? Par quels moyens tenter la tâche colossale? Que faire?... - J'instruirai le peuple! dit La Salle; Oui, chez ces générations, Dont l'âme se révolte et dont le coeur se ferme, Avec l'esprit chrétien j'irai semer le germe Des hautes aspirations! - Et l'homme tint parole. Et ce héros, ce prêtre - De tous les novateurs le plus humble peut-être - Par son oeuvre immortalisé, Sur nos destins présents et sur ceux qui vont luire, Qui connaîtra jamais, qui jamais pourra dire De quel poids il aura pesé? Relever les petits, soutenir la faiblesse, Tendre une main de père à ceux que le sort blesse; Instruire le peuple! voilà La clé du grand secret, le mot du grand problème... Ne vous alarmez plus, songeurs à face blême : Tout l'avenir du monde est là! Oui, je t'aime, ô mon siècle! oui, je t'aime et t'admire; Sur les âges futurs j'entrevois ton empire, Siècle de doute et de vertu! Mais, sous les lambris d'or comme dans les chaumières, O siècle de progrès! ô siècle de lumières! Sans ce mot-là que serais-tu? IV. Rouen. Nous sommes à Rouen. La Seine qui serpente Dans les détours des ponts, des quais et des îlots, Reflétant vingt clochers dans le pli de ses flots, Au creux de son vallon féerique suit sa pente. Voici la cathédrale avec sa flèche - un clou Dont la pointe géante accroche les nuées; Saint-Ouen et ses tours par l'aigle saluées; Et cet autre poème en pierre, Saint-Maclou! Passons. - Sur ce cheval de bronze qui se cabre, Quel est cet homme sombre au grand geste d'airain, Qui dresse sur le ciel son torse souverain, Avec ses cheveux plats et sa figure glabre? Cet homme, il est nommé. Caveaux du Panthéon, - Comme le monde, un jour, ses projets gigantesques - Vous fûtes trop étroits pour loger sous vos fresques Le cercueil de celui qui fut Napoléon! Et cet autre profil dont l'aspect seul réveille, Calme et majestueux, dans l'âme du passant, Des demi-dieux romains le peuple éblouissant, Quel est-il? - Chapeau bas, poètes, c'est Corneille! Le premier, formidable et fatal conquérant, Des vieux empereurs morts ramassa la couronne; Et l'Europe, coursier que sa botte éperonne, S'attela d'elle-même à son char fulgurant. Vingt ans, ce rude athlète a traîné la victoire Comme une esclave au flanc de ses lourds bataillons; Et la gloire sur lui sema tant de rayons, Que leur éclat encor déconcerte l'histoire! La trace du second suit un autre chemin. Il fut vainqueur aussi, mais sur une autre arène, Et, dans sa majesté pacifique et sereine, Passa devant son siècle une palme à la main. De l'Art, qu'on oubliait, il rouvrit le portique, Acclimata chez nous la langue des Titans; Et son puissant génie imprima sur son temps Le cachet mâle et fier de l'épopée antique. Moderne Ezéchiel, au vice ricaneur Il opposa l'essor de sa pensée austère; Et jamais bouche humaine, aux échos de la terre, N'a fait sonner plus haut le grand mot de l'honneur! Saluons le guerrier! saluons le poète!... Mais quel est donc, plus loin, image au galbe pur, Cet autre airain muet qui tranche sur l'azur, Et dont l'or du soleil nimbe la silhouette? Est-ce d'un art distrait l'effet capricieux? Je vois une effigie en soutane vêtue; Deux enfants sont groupés au pied de la statue : Un qui feuillette un livre, un qui regarde aux cieux. Non, là tout est symbole; aucune fantaisie! La pensée artistique a vu bien au-delà : Et l'oeuvre de La Salle est tout entière là, Dans sa philosophique et simple poésie. Colonne du désert faite d'ombre et de feu, Oeuvre par qui deux fois le monde s'émancipe, Sachant unir et fondre en un même principe Le droit de la science avec le droit de Dieu! La Salle y dévoua son âme; et l'humble apôtre, De ces deux droits sacrés défenseur et soutien, Par son esprit civique et son coeur de chrétien, A su maintenir l'un et développer l'autre. Et voilà que, depuis plus de deux siècles, fier De marcher sur ses pas par les monts et les plaines, L'essaim de ses enfants va jetant à mains pleines Le froment de demain dans la fange d'hier. Ces hommes ont compris, prêtre, ta grande idée! Et, semeurs d'avenir trop souvent méconnus, Dans mainte lande aride et dans maints sillons nus, Ils ont fait reverdir la glèbe fécondée. Leur devise? deux mots : - Sacrifice et Devoir! Le prix de leurs efforts c'est d'en haut qu'ils l'attendent. Ils ne demandent rien : lorsque leurs mains se tendent, C'est toujours pour donner, jamais pour recevoir! Au niveau des martyrs ils ont haussé leur taille; Ils ont porté les fers et gravi l'échafaud, Et prouvé qu'ils savaient mourir, quand il le faut, Pour la Patrie en deuil, sur les champs de bataille. Et ces humbles - fut-il jamais rien de plus beau? - Par milliers aujourd'hui, sublimes caravanes, Des grandes vérités célestes et profanes Vont jusqu'au bout du monde agiter le flambeau. La Salle, - que les sots ou les ingrats sourient! - Quel est l'homme de coeur, de progrès et de foi Qui ne te bénirait en voyant, grâce à toi, Deux millions d'enfants qui lisent et qui prient? Et, cependant, que sont tous ces bienfaits présents? Dans notre monde en proie aux folles aventures, Ceux qui te béniront sont les races futures, Ce seront nos neveux, dans deux ou trois cents ans! Car ce sera ta gloire incomparable, ô juste! De voir grandir sans fin le fruit de tes travaux... Ne va rien envier à tes deux grands rivaux : Leurs noms sont éclatants, mais le tien est auguste. Tu fis l'humanité meilleure! - Et c'est pourquoi, Devant leurs piédestaux dont le faste émerveille, J'ai salué du front Bonaparte et Corneille... Et plié le genou devant ton bronze, à toi! L'Espagne À l'occasion des insultes faites au roi Alphonse XII par la populace de Paris. Pourquoi donc cette insulte inepte? Depuis quand, Ô fier peuple français, le sifflet provocant, Les farouches clameurs et les lâches huées, Sous tes portes aux bruits de gloire habituées, Accueillent-ils ainsi l'étranger dans Paris? Depuis quand est-ce donc par des charivaris Que la France reçoit l'hôte qui la visite? Retournons-nous aux temps du Borusse et du Scythe? Ton beau titre de peuple éminemment courtois, Des sots, pour l'abdiquer, monteraient sur les toits! Ô folie! est-ce là de la vertu civique? Tu renoncerais donc, sublime République, Si belle en tes succès, si noble en tes revers, Désormais à donner l'exemple à l'univers! France, ce n'est pas toi qui commis cet outrage. L'Europe tout entière a connu ton courage, Mais ne te vit jamais arracher les fleurons Qui, sans injure aux tiens, brillent sur d'autres fronts! Des gloires d'ici-bas ta part est assez large Pour que celles d'autrui ne te soient point à charge. Ce prince, chef élu d'un grand peuple éclairé, Devait passer chez toi comme un être sacré. C'est un monarque, soit; en est-il moins un homme? Et puis Néron lui-même, à l'étranger, c'est Rome ! Ce roi, du sol français n'eût-il pas fait le sien, Eût-il vingt fois porté l'uniforme prussien, Eût-il été cent fois l'hôte de l'Allemagne, Saluez! à son front luit le blason d'Espagne! Donc c'est bien à l'Espagne, à ses nobles drapeaux Qu'on prodigue l'opprobre ainsi hors de propos; Maladroits! avez-vous, en huant ce carrosse, Effacé Saint-Quentin, Pavie et Saragosse? Nos pères, ces vainqueurs aux champs d'Almanacid, Tout en croisant l'épée avec les fils du Cid, Respectaient votre gloire, antiques Hispanies, Terre de sommets bleus et de plaines jaunies, De donjons menaçants, de seuils hospitaliers, Où sonna l'éperon des derniers chevaliers! Ô Murcie, Aragon, Castille, Andalousie! Pays bénis du ciel, et que la Poésie, Éprise, un soir d'été, de vos charmants séjours, D'un reflet de son aile a doré pour toujours, C'est à vous que l'on jette un cri blasphématoire! Mais ces hommes n'ont donc jamais lu votre histoire! Ils n'ont donc jamais su - l'on comprend leur dédain - Que l'Espagnol, poète, artiste et paladin, Fut, peuple sans rival que la gloire enveloppe, Durant plus de mille ans, le premier de l'Europe! Que déjà, du temps même où les forums romains Au mot de liberté, joyeux, battaient des mains, L'Espagne au fond des bois tenait des assemblées! Que, près d'un siècle avant que les castes troublées Discutassent à Londres avec acharnement, Les Cortès, à Léon, siégeaient en parlement! Que huit cents ans bientôt auront lui sur le monde, Depuis que le Progrès, qui dénoue et féconde, Sur le sol espagnol brisa le premier frein, Et proclama les droits du vote souverain! Que ce peuple fut grand par les arts et la guerre! Qu'il sut braver jadis Charlemagne, et naguère Sut défier encor le fameux conquérant Que l'histoire a nommé Napoléon le Grand! Que Viriathe, à lui seul, rebelle à tout servage, Acculé comme un loup dans la sierra sauvage, Dix ans tint en échec Rome et ses généraux! Que Pélage, à son tour, formidable héros, Écrivit de son glaive une légende telle Qu'elle a suffi pour rendre une époque immortelle! Que des grands noms l'Espagne est l'un des plus anciens! Que Cadix fut bâti par les Phéniciens, Sagonte par les Grecs, par les Gaulois Numance; Que Rome de Madrid a jeté la semence; Que Carthagène avait Asdrubal pour parrain, Et Tolède pour père un sauvage du Rhin! Et puis, quelle autre race ou lettrée ou guerrière A su porter plus loin l'éclat de sa carrière? Quelle autre nation, quel peuple jeune ou vieux A bercé dans ses bras plus d'enfants glorieux? L'Espagne eut Cespédès, cet autre Michel-Ange, Cervantès le profond et Mendoza l'étrange, Calderon, de Vega, Santos, Montemayor, Valasquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador, Zurbaran, Hernandez, Medina, Mercadante, Tous les talents depuis Phidias jusqu'à Dante, Tous les héros connus d'Achille à Spartacus : Elle eut Léonidas, et Coclès et Gracchus... Mais pourquoi tant fouiller dans la cendre historique? L'Espagne eut - c'est assez - Lépante et l'Amérique! Lépante! - c'est le duel de deux âges rivaux; La lutte du passé contre les temps nouveaux; C'est du monde en travail l'une des grandes crises; C'est l'Occident chrétien avec l'Asie aux prises; Ce n'est plus un combat entre deux nations, C'est l'âpre choc de deux civilisations! Or l'Espagne enrayant l'univers sur sa pente, Soldat de l'avenir, fut vainqueur à Lépante! L'Amérique! - Salut, carrefour surhumain Où de l'humanité bifurque le chemin! Comment, avec les mots d'une langue inféconde, Te nommer, ô sublime éclosion d'un monde? Effacez l'Amérique, où, sentant son déclin, L'Europe qui fermente a versé son trop plein, Et, sous son propre poids dont le fardeau l'écrase, L'univers ébranlé chancelle sur sa base. L'Amérique c'est la soupape des Titans, Le balancier qui vibre entre les mains du Temps : Double objet qui, donnant au vieux monde un sol libre, Prévint l'explosion et sauva l'équilibre! Or, à toi, noble Espagne! à toi, Ferdinand deux, La grande part d'honneur dans ce pas hasardeux! Car, quel que soit le point qu'indiquât sa boussole, Si Colomb fut génois, sa barque est espagnole! Oui, l'histoire a parlé : tout ce qui peut tenir D'aurore, de progrès, d'espoir et d'avenir Dans deux noms d'ici-bas - ô vérité frappante! - Tient dans ces deux grands noms : Amérique et Lépante! Et notre âge les doit, Espagne, à tes héros! Enfin, qui n'aimerait tes vieux romanceros, Tes ballades d'amour, tes légendes tragiques, Les récits merveilleux de tes conteurs magiques, Belle Espagne! Souvent mon rêve tend les bras Vers tes escurials et vers tes alhambras, Où, la nuit, vont errer sous les verts sycomores Tes monarques chrétiens avec tes vieux rois mores. Il aime les grands airs de ton noble hidalgo. Ton boléro joyeux, ton souple et fier tango, Tes gais torréadors, tes brunes gitanelles Cachant sous l'évantail leurs ardentes prunelles; Il s'arrête parfois aux balcons du Prado, Lorsque la senora soulève son rideau Pour écouter chanter les douces sérénades; Il se penche souvent au bord des esplanades, À l'heure où le son vif et clair des tambourins Flotte dans l'air ému de tes longs soirs sereins. Et puis, jamais lassé d'aller boire à tes sources, Mon rêve, revenu de ces lointaines courses - De parfums, d'harmonie et d'amour enivré - Garde encore un reflet de ton beau ciel doré. Oui, j'aime ce pays de la blonde romance, Où Corneille a puisé, par où Hugo commence! Sol de l'antique honneur à la valeur uni, Qui nous prête le Cid et nous donne Hernani! Sol prodigue et fécond, rien ne manque à ta gloire, Et quiconque t'insulte, insulte aussi l'histoire! Oh! non, vaillante Espagne, en ces hideux excès, Je ne reconnais point le noble sang français. Ce n'est pas là non plus la République fière Qui disait à chacun des peuples : Sois mon frère! Au-dessus de ce tas d'ignorants dévoyés, D'anarchistes jaloux et peut-être... payés, Dans d'autres régions on voit planer la France. Celle-là sut toujours prêcher la tolérance; Et - même auprès d'un roi, fût-il monstre et payen, - Dans ses devoirs envers l'hôte et le citoyen, Si la France mentait à son rôle historique, Nous saurions protester, nous, Français d'Amérique! Au bord de la Creuse À M. Paul Blanchemain. Oui, j'y songe souvent, ô mon lointain ami; Et, quand autour de moi tout repose endormi, Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche, Dans ces chers souvenirs mon coeur ému s'épanche. Sur le seuil du chalet aux murs hospitaliers, Où j'avais découvert tant d'échos familiers, Après avoir au front baisé vos petits anges Frais comme des lilas, gais comme des mésanges, Et, la voix attendrie, échangé nos adieux Avec celle qui fait vos jours si radieux, Nous quittâmes Birayl. L'âme triste sans doute. Nous vîmes disparaître, au détour de la route, La tourelle cachée au milieu des massifs. Et, la main dans la main, nous marchâmes pensifs, Vous le fils, moi l'ami, vers la pieuse enceinte Qui d'un noble et grand coeur garde la tombe sainte. Pourquoi redire ici ce qui gémit en nous Lorsque ensemble on nous vit tomber à deux genoux Sur le tertre funèbre où dort le doux poète? Tandis que le clocher, rustique silhouette, Mystérieux, jetait son ombre entre nous deux, Nos coeurs sentaient quelqu'un qui se rapprochait d'eux. Ami, ces moments-là, malgré les destinées, Sacrent l'amitié mieux que de longues années! Ce saint devoir rempli, vers des pays nouveaux Nous partîmes, traînés par deux fringants chevaux. Quels horizons! et quelle ineffable journée! Sur la plaine, d'azur et d'ambre illuminée, Dans des bruines d'or, nos regards croyaient voir La verdure sourire et les rayons pleuvoir. Fraîche encor du baiser de l'aube matinale, La campagne brillait dans sa grâce automnale; Là des bosquets touffus, des coteaux ondulés Que festonne la vigne ou que dorent les blés: Plus loin, de grands boeufs roux à l'allure indolente; Un filet d'eau qui fuit sous une arche branlante; Là-bas, un vieux château dégageant, au travers De maigres peupliers et de châtaigniers verts, Pignons à girouette ou poivrière grise; Et puis des papillons voltigeant à la brise; Des buissons pleins d'oiseaux et de vagues rumeurs; Des vents frais tout chargés d'aromes parfumeurs; Dans l'écho le refrain d'une chanson lointaine; Et puis... Mais à quoi bon? Ma mémoire incertaine Par ces détails oiseux ne pourrait que ternir Ce qui sans doute est vif dans votre souvenir. Nous nous acheminions vers la source où la Creuse S'ouvre un lit murmurant dans sa vallée ombreuse. Soudain, comme un coursier qui se cabre et hennit, Prisonnières heurtant leurs parois de granit, Voici de Saint-Benoît les bruyantes cascades. Nous égarons nos pas sous les sombres arcades Du vieux cloître en ruine où les bénédictins Pâlirent autrefois sur les textes latins. Tombeaux, inscriptions par les siècles rongées, De mousses et de lierre ogives surchargées, Beaux restes mutilés de chapitaux romans, Tous ces trésors poudreux des anciens monuments, Nous interrogeons tout, fatiguant nos paupières À déchiffrer les mots de ces pages de pierres. Nous remarquons aussi quelques travaux romains: Puis, pour vous oublier, tristes débris humains, Inclinés sur le bord du rocher qui surplombe, Nous allons méditer au bruit de l'eau qui tombe! Quelqu'un nous avait dit : « Là-haut, sur ce sommet Au pied duquel, ruisseau que le druide aimait, Le Portefeuille roule en chantant sous les saules, S'élève un vieux dolmen, reste des vieilles Gaules Quelques instants après, vers le plateau lointain Où gît ce survivant de tout un monde éteint, Enjambant les talus, sautant de roche en roche, Effarouchant l'oiseau qui fuit à notre approche, Nous nous hâtons tous deux, prêtant, chemin faisant, Notre oreille aux récits du petit paysan Pieds nus et l'oeil madré qui nous montre la route, Et qui, d'un ton ravi, tout charmé qu'on l'écoute, Et promenant sur nous ses regards ébahis, Nous conte la légende étrange du pays : Cet étang, c'est la Mare aux Martes; sur ces pierres, Tous les soirs, à minuit, les pâles lavandières - Quiconque les dérange a de cuisants remords - Viennent battre et laver le blanc linceul des morts. Des gens ont, disait-il, vu la Pierre levée Des Rendes, dans la nuit, descendre la cavée, Allant à je ne sais quel affreux rendez-vous... Lorsque l'enfant se tut, nous avions devant nous, Énigme interrogée en vain par l'antiquaire, Le dolmen - une masse énorme de calcaire - Qui, sur quatre piliers informes suspendu, S'élève hors du sol de ce coteau perdu, Comme un autel dressé pour quelque dieu farouche. Le colosse était là, verdi par une couche De mousse et de lichens - témoin morne et discret D'une époque dont nul ne connaît le secret. Ô sombres monuments des âges druidiques, Qui donc fera jaillir de vos blocs fatidiques L'éclair mystérieux qui, depuis trois mille ans, Invisible pour tous, couve en vos rudes flancs? Nos deux chevaux piaffaient au loin sous une oulmière. Un chemin plat, uni, plein d'ombre et de lumière, Au milieu de la plaine et sous un ciel doré, Serpentait devant nous comme un ruban moiré. Presque au hasard, en vrais enfants de la Bohème, Nous nous mîmes en route. Oh! quel riant poème, Que cette excursion à travers ce Berry Si gai, si verdoyant, si frais et si fleuri! Je crois m'y voir encor. Suspendant notre course, Parfois nous faisons halte au bord de quelque source, Où, sous le dais touffu de quelque arbre songeur, Nous rompons en riant le pain du voyageur. Nous recherchons surtout les sites, les ruines, Les murs démantelés penchés sur les ravines; Nous visitons aussi campagnes et hameaux, Avec les villageois échangeant quelques mots; Voici Saint-Sébastien et sa vaste tour ronde; Puis Saint-Germain qui fut lieu d'exil sous la Fronde... Hauts clochers, bourgs coquets, murs noicis, vieux manoir, Carrefours où se dresse une croix de bois noir, Tout a laissé chez moi des souvenirs vivaces. Je n'oublierai jamais, près du château des Places, La jeune paysanne aux yeux bleus, nous contant, Timide, la légende antique de l'étang : Un seigneur mécréant, rapace oiseau de proie, Une femme qui fuit, une enfant qui se noie, Un crime, un châtiment... Et puis, que sais-je moi? Sinon que nous prêtions l'oreille avec émoi. Enfin le jour tombait. Le soleil qui décline Dorait de tons moins vifs le flanc de la colline. Tout à coup, et jetant son ombre aux alentours, Sur un roc formidable, un sombre amas de tours, De lourds donjons penchants, de croulantes murailles, Comme un géant troué qui perdrait ses entrailles, Apparaît devant nous. C'est Crozant! Quel beau soir, Ou plutôt quelle nuit nous passâmes à voir La ruine exhiber, immense, au clair de lune, Les flancs déchiquetés de sa carcasse brune, Et de reflets blafards vaguement inondés, Profiler sur l'azur ses grands murs lézardés! Seuils effondrés, arceaux béants, porches pleins d'ombres, Arcs-boutants délabrés émergeant des décombres, Blocs disjoints envahis par la ronce et les houx, Longs couloirs éventrés heurtés par les hiboux, Pans épais perforés de spirales funèbres, Souterrains où l'on voit des yeux dans les ténèbres, Parapets chancelants qui semblent s'accrocher Aux arbres rabougris qui pendent du rocher, Puissants remparts flanqués de bastions énormes, Lourds amoncellements, écroulements difformes, Tout dans ce fier débris, farouche majesté Où l'implacable main des âges a sculpté Le tragique blason des vieux siècles gothiques, Prenait à nos regards des formes fantastiques. Cela semblait, sous l'astre aux rayons tremblotants, Comme un spectre arrêté sur les confins du temps! Soudain il nous sembla, cachés dans la pénombre, Voir s'animer au loin la forteresse sombre, Nous entendons grincer herses et ponts-levis; Et les barons d'antan, de leurs archers suivis, Bardés de fer, la lance au poing, panache en tête, Noirs chevaucheurs sonnant leur fanfare de fête, - Comme un vol de vautours qui des grands monts descend - Féroces, altérés de pillage et de sang, Vont rançonner les bourgs et battre la campagne. Leur file se déroule au flanc de la montagne: Ils vont, et les hauts faits de ces rudes tueurs Allument l'horizon de sinistres lueurs. Puis, sanglants et repus, lourds de butin, sauvages, Harassés d'une nuit de meurtre et de ravages, Essuyant leur flamberge aux mousses du sentier, Vers les murs sourcilleux de leur repaire altier, Nous voyons remonter ces fondateurs de races, Laissant fumer au loin des villes sur leurs traces. Et puis, suprême exploit de ces puissants larrons, Que l'on nommait alors burgraves ou barons, Nous croyons voir, hideux, au reflet des lanternes, Des cadavres se tordre aux gibets des poternes! Ô castels féodaux, jadis si pleins de bruits, Comme on aime à rêver sous vos créneaux détruits! Or, comme nous quittions l'antique citadelle, Qui domine à la fois la Creuse et la Sedelle, Et que je vous montrais, sur la grève, en aval, Un vieux moulin tournant sa roue au fond du val, Vous, ému, par-dessus la béante crevasse Qui l'isole du roc où s'accule sa masse, Sur l'escarpement noir - pour clore l'entretien - Vous m'indiquiez du doigt l'humble clocher chrétien, Qui, depuis deux mille ans, voit tomber en poussière Les colosses de bronze et les babels de pierre! Dans l'auberge du lieu nous trouvant à l'étroit, Le curé nous avait recueillis sous son toit; Ce brave et bon abbé, coeur droit et sympathique, Qui trouva le moyen de parler politique Et dogmes, sans jamais faire un retour mesquin De vous chaud royaliste, à moi républicain! C'était le lendemain jour de grande assemblée. Le trot de nos chevaux sur la route sablée, Nous emporta bientôt vers d'autres horizons. Aux branches des taillis, au velours des gazons, La nuit à pleines mains avait semé des perles: Sous la feuille sifflaient les pinsons et les merles; Les taons sonnaient la charge autour des églantiers: Et, par files, suivant le détour des sentiers, Joyeux, et nous faisant un salut de la tête, Des couples d'amoureux s'en allaient à la fête, Ayant mis le matin leurs habits les plus beaux, Et faisant sur le sol résonner leurs sabots. Désormais la campagne est plus accidentée; Quand nous avons gravi quelque longue montée, Il nous faut redescendre au fond des ravins creux, Nous cotoyons parfois d'âpres coteaux creux, D'où l'oeil découvre au loin de vastes chènevières. Nous saluons ici le manoir des Clavières; Puis nous apercevons, monceau de granit brun, Ce rival de Crozant qu'on nomme Châteaubrun.4 La Creuse sous sa droite, un torrent sous sa gauche, Le vieux bourg dresse au loin sa gigantesque ébauche Dont l'arête hardie, au ton couleur d'airain, Découpe, sur l'azur, son profil souverain. Jamais ruine n'eut un aspect plus austère. Pour la mieux contempler nous mettons pied à terre; Et, comme j'en crayonne un informe croquis, Vous, poète inspiré, dans un sonnet exquis, Devant ce sombre acteur de plus d'un sombre drame, En admiration vous épanchez votre âme. Enfin nous arrivons à ce recoin perdu De l'Indre, qui nous montre, aspect inattendu, Surgissant tout à coup des parois d'une gorge, Un clocher qu'on voit poindre au milieu des champs d'orge: C'est le petit village aimé de George Sand, Gargilesse, retraite obscure où le passant S'arrête ému devant mille anciennes reliques. Ici c'est l'abbaye aux murs mélancoliques: Là c'est d'un vieux château le tympan blasonné Qu'appuie une tourelle au front découronné; Puis enfin c'est l'église, un bijou d'édifice Qui mêle dans son style, élégant artifice, Du gothique au roman tout le charmant détail. Nous en admirons tout, de l'abside au portail, Jusqu'à la crypte sombre où le vieux capitaine Guillaume de Naillac, grand prieur d'Aquitaine, Sous sa roide effigie aux longs traits imposants, De son dernier sommeil dort depuis sept cents ans,5 Nous promenons un peu notre allure bourgeoise Sur la place où bruit la foire villageoise. Près d'un ruisseau jaseur et presque inaperçu, On nous montre un logis rustique au toit moussu, Où, souvent, d'un grand nom fuyant la servitude, L'auteur d'Indiana chercha la solitude. Puis un bruit de crincrins stridents et criailleurs Par des appels joyeux nous attirant ailleurs, Nous entrâmes pour voir les danses berrichonnes. Hélas! à notre aspect, fillettes folichonnes, Pour prouver que de nous elles faisaient grand cas, Se mirent à danser valses et mazurkas. Plus de folle bourrée au son des cornemuses... Vous fuyez donc aussi le bal rustique, ô Muses! Enfin, sautant tous deux dans notre phaéton, Nous prenons en riant la route d'Argenton: Argenton la puissante, Argenton la romaine, Où le touriste errant qui le soir s'y promène Se heurte à chaque pas sur des débris gisants, Vestiges d'un passé vieux de dix-huit cents ans. La voici; regardez! De ces hauteurs altières, Pendent en noirs tronçons des murailles entières; La voici, pittoresque, avec son château-fort Qui dans le vif du roc s'arc-boute avec effort; Avec sa basilique à la flèche hardie, Dont la rosace jette un reflet d'incendie; Avec son esplanade et ses couronnements D'où l'oeil découvre au loin tant de sites charmants; Avec son ancien cirque et sa tour distordue, Croulante, et qu'on dirait avoir été fendue Par quelque coup d'estoc monstrueux. La voici! Que d'assauts meurtriers se donnèrent ici! Nous étions arrivés presque à la nuit tombante. La fête, comme ailleurs, éclatait, absorbante: Des bazars regorgeant de monde et de clarté Dans l'ombre des maisons s'ouvraient de tout côté; Le soir pur et serein prodiguait son arome: Du plaisir on sentait le gracieux fantôme, Toujours jeune, flotter sur le vieux bourg romain; Bras dessus, bras dessous, ou se donnant la main, Des bandes, de partout pour le bal accourues, En groupes tapageurs circulaient dans les rues À pleine voix chantant quelques refrains joyeux. Une larme monta de mon coeur à mes yeux, Lorsque, si loin, au fond de notre chère France, J'entendis l'air aimé d'une ancienne romance Que ma vieille nourrice, au vieux foyer, chez nous, Chantait en m'endormant, le soir, sur ses genoux.6 Alors, ô mon ami, malgré nos sorts contraires, Je compris mieux encor combien nous étions frères! Je le compris surtout lorsque, sans hésiter, Le soir même, à la gare, il fallut se quitter. De France et d'avenir bien longtemps nous causâmes, Échangeant entre nous le meilleur de nos âmes. Vous retourniez au toit de vos enfants chéris; Et moi, je reprenais la route de Paris, Emportant dans mon coeur plus que je ne raconte. Ces beaux jours sont bien loin, car la vie est bien prompte; Mais j'y songe souvent, ô mon lointain ami! Et quand autour de moi tout repose endormi, Et que sur mes deux mains mon front lassé se penche, Dans ses chers souvenirs mon coeur ému s'épanche. Le Pellerin En souvenir d'une charmante hospitalité. C'est un gros bourg assis sur les bords de la Loire. Poudreux, morne, accoudé sur son coteau penchant, Il regarde à ses pieds le grand fleuve de moire Rouler ses larges flots de l'aurore au Couchant. On dirait ces vieillards, au seuil de leur chaumière, Qui, dans la paix des jours trop longtemps attendus, Semblent suivre des yeux, au loin, dans la lumière, On ne sait quels lambeaux d'anciens rêves perdus. Il repose au soleil, il dort sous les étoiles; Songeur, mais sans regrets, de saison en saison, Il voit s'éparpiller l'essaim de blanches toiles Que la brise du large emporte à l'horizon. Il ignore le bruit, les chocs, la vie émue; Il n'aperçoit, quand vient le réveil du matin, De toute la fumée où le monde remue, Que celle du steamer qui fuit dans le lointain. Autrefois, dévastant la campagne et les villes, Rasant les foyers morts et les champs d'épis mûrs, Deux fois le noir brandon des discordes civiles En décombres sanglants transforma ses vieux murs. Mais le canon s'est tu; la torche s'est éteinte; Partout la quiétude a remplacé le bruit; Ce n'est plus le tocsin, c'est l'angélus qui tinte Dans le beau clocher neuf du temple reconstruit. Le villageois paisible a rebâti son gîte; Les champs ont retrouvé leur blond manteau d'épis; Et, si quelqu'un s'émeut, c'est qu'un oiseau s'agite Dans le lierre qui grimpe aux vieux murs recrépis. Silence dans la rue et calme sur la grève... Oh! quand le coeur s'éprend des choses d'au-delà, Pour caresser en paix sa pensée ou son rêve, Quel coin de paradis que ce bon vieux bourg-là! Je le revois souvent, aux heures fugitives Où le poète, un peu comme les amoureux, S'attarde à contempler les douces perspectives Qu'éclaire le rayon des souvenirs heureux. Un jour d'isolement, quand mon âme assoiffée Cherchait la poésie aux hasards du chemin, Fut-ce la Providence ou quelque bonne fée? Quelque chose m'avait conduit là par la main. Mon labeur n'eut jamais de plus fraîche retraite; Ma méditation de plus ombreux sentiers; Jamais je n'ai cueilli, plus tendre et plus discrète, La fleur au doux parfum des saintes amitiés. Nous avions là jardin, verger, pelouse verte, Avec des murs croulant sous les pampres; vraiment Cela formait, autour de ma fenêtre ouverte, Un gracieux tableau dans un cadre charmant. J'en raffolais, surtout quand l'aube, ouvrant son urne, Semait de diamants l'or des chemins sableux, Ou quand, le soir venu, montait l'astre nocturne Sous le dais estompé des grands firmaments bleus. Et ces beaux horizons aux lignes reposées, Où mon regard aimait à vous chercher souvent, Dans l'ombre de la nuit, lumineuses croisées Des hauts moulins tournant leurs ailes dans le vent! Comme ils me captivaient avec leurs silhouettes De grands pins parasols émergeant des massifs, Leur donjon de Buzay hanté par les chouettes, Et leurs prés verts, plantés de vieux chênes pensifs! Mais, au flanc des coteaux, qu'est-ce donc qui rougeoie Et jette ces reflets fauves aux alentours? Quels sont ces chants lointains et ces longs cris de joie Qui mêlent leur fanfare aux trompes des pastours? La brise, par moments, sur ses ondes fluides, Nous apporte un bruit sourd et plein d'étrangeté; C'est l'âpre appel d'airain des antiques druides... Salut, belle Bretagne, à ta Saint-Jean d'été! Souvent je crois refaire, au fil des rêveries, Mes courses - douce trêve aux travaux épuisants - Le matin par la lande aux bruyères fleuries, Le soir par les chemins bordés de vers luisants. D'autres fois, près du bord que la vague caresse, Je reviens voir dormir la lune sur les eaux, Sans songer si mes pas troublent dans leur paresse Les douaniers ronflant sous leurs toits de roseaux. Nous vivions là, pareils aux pinsons dans les branches, Savourant le plaisir d'échanger sans rancoeur, Dans le laisser-aller des intimités franches, Même l'humble sequin contre l'or pur du coeur. Tous les soirs - je veux bien qu'on m'en ridiculise - Avant le couvre-feu, solitaires passants, Nous poussions doucement la porte de l'église Pour aller devant Dieu rêver aux chers absents. Je vois planer d'ici, sur notre front qui penche, L'ombre des hautes nefs au solennel décor... Sereine émotion de l'âme qui s'épanche, Jamais je ne t'avais si bien comprise encor! Enfin, avec le jour qui tombe, arrivait l'heure Des récits merveilleux aimés du paysan : Et le conte naïf, la légende qui pleure Nous prêtaient tour à tour leur charme séduisant. Puis, au travail! Ou bien, causerie en famille, Prolongée au milieu du silence des nuits, Pendant qu'un rossignol perdu dans la charmille Modulait sa chanson d'allégresse ou d'ennuis. Alors, tandis qu'au vol des vagues fantaisies, Nous chassions la chimère aux attraits persifleurs, Que de fois la clé d'or des chastes poésies Nous ouvrit les jardins de l'Idéal en fleurs! Ce temps est loin déjà; l'année aux pas rapides A quatre fois, depuis, tourné son sablier; Mais ces longs jours sereins et ces beaux soirs limpides, Mon coeur, tout vieux qu'il est, ne peut les oublier. Leur fantôme me suit comme une ombre fidèle; Et mon rêve là-bas retourne à chaque instant, Comme l'oiseau qu'Avril ramène à tire-d'aile Vers l'ancien nid témoin des doux amours d'antan. Merci, cher bon vieux bourg, pour ces beaux reflets roses Dont se pare mon ciel trop souvent obscurci : - Hélas! qui ne gémit sous l'ongle des névroses? - Pour ces souvenirs-là, cher bon vieux bourg, merci! Et toi, noble Bretagne, aïeule au coeur de chêne, Toi qui n'as qu'un drapeau, qu'une âme et qu'un autel, Toi dont l'antique histoire est une longue chaîne Où chaque chaînon porte un cachet immortel; Mère! tu sais combien j'aime tes vastes landes, Tes bois, tes monuments, tes forêts de menhirs, L'essaim mystérieux de tes vieilles légendes... À toi surtout, merci pour ces chers souvenirs! Stances À Mgr le chanoine Boucher. À l'occasion du soixantième anniversaire de son ordination. J'ai vu, dans la prairie, un chêne aux vastes branches, Qui, sous le bleu du ciel, offrait, les bras ouverts, Aux corbeaux croassants comme aux colombes blanches L'asile hospitalier de ses grands dômes verts. Sous ses rameaux touffus flottaient des ombres douces; Et, quand midi flambait, largement abrité, Maint troupeau, sommeillant dans la fraîcheur des mousses, Sous sa voûte oubliait les ardeurs de l'été. Il était vieux; pourtant l'âge, dont l'aile égrène Le feuillage du chêne et la fleur du glaïeul, N'avait mis qu'un surcroît de majesté sereine À sa cime imposante ainsi qu'un front d'aïeul. La sève des puissants filtrait sous son écorce; Pourtant, quand la rafale ébranlait ses arceaux, Le vieux géant n'avait - suave dans sa force - Que des murmures doux comme un chant de berceaux. Le colosse avait eu ses jours sombres; l'orage Avait parfois sur lui déchaîné ses Titans; Mais l'averse en fureur n'avait pu, dans sa rage, Que laver sur son tronc la poussière du temps. Tous les petits oiseaux l'aimaient; sous sa feuillée, Grives et rossignols, mésanges et pinsons, Penchés au bord des nids, de l'aube à la veillée, Lui payaient leur écot en joyeuses chansons. Et le grand chêne, droit comme un vieillard auguste, La tête dans l'azur, les bras au firmament, Semblait sourire au ciel qui l'avait fait robuste, Et bénir le Très-Haut de l'avoir fait clément! Ah! je voudrais avoir la sagesse d'un mage Et la voix d'un prophète - oui, moi, l'humble fourmi - Pour vous dire en ce jour : Ce chêne est votre image, Ô saint prêtre de Dieu, mon vénérable ami! Toujours jeune et debout dans votre grâce austère, Le coeur ouvert à tous, même aux malicieux, Si, comme lui, vos pieds touchent encor la terre, Vous avez comme lui la tête dans les cieux. Comme lui, vous avez de tranquilles retraites; Comme l'ombre et le frais qu'il ménage aux troupeaux, Vous versez le trésor de vos bontés discrètes À tous les affamés de calme et de repos. Comme lui, vous avez vu bien des soleils naître; Sur votre front serein tout près d'un siècle a lui : Vous n'avez pas vieilli, car vous étiez, ô prêtre! Puissant comme le chêne et vaillant comme lui. Il eut son temps d'épreuve et vous eûtes le vôtre : Mais les assauts jamais n'ont fait vos pas tremblants; Et l'orage n'a mis, sur votre front d'apôtre, Qu'un reflet d'arc-en-ciel dans vos beaux cheveux blancs. Vous aussi vous avez de fécondes ramures, Dont la frondaison vierge a bercé bien des nids; Autour de vous aussi montent bien des murmures, Chants d'amour de tous ceux que vous avez bénits! Le petit vous révère et le grand vous honore; Laissez votre coeur battre et votre oeil rayonner; Car, s'il fut des ingrats, votre âme les ignore : Les forts sont indulgents et savent pardonner. Pardonner et bénir, voilà le double rôle Auquel votre existence entière s'immola; Et si jamais fardeau n'a courbé votre épaule, C'est qu'elle était de fer, car vos oeuvres sont là! Soixante ans, votre voix ardente a fait entendre L'éternelle parole aux hommes; soixante ans, Votre main, ô pasteur - infatigable et tendre - Versa le sang du Christ sur les coeurs repentants. Soixante ans, vous avez, pendant le saint office, En prononçant les mots que Dieu même dicta, Renouvelé pour nous le divin sacrifice Qui racheta le monde aux flancs du Golgotha. Soixante ans, vous avez relevé qui succombe; Soixante ans, on vous vit au chevet du mourant; Soixante ans, vous avez suivi jusqu'à la tombe La dépouille de ceux que la mort nous reprend. Soixante ans, vous avez de vos mains paternelles, Bénit l'anneau sacré qui joint les épousés; Et je vois devant moi, s'essuyant les prunelles, Des vieillards que jadis ces mains ont baptisés! Du pauvre et du petit vous prîtes la défense; Et nos regards, d'ici peuvent apercevoir, Construit par votre zèle, un asile où l'enfance Va puiser la science aux sources du devoir. Et toujours à l'affût, et toujours sur la brèche, Dans tous les bons combats à vaincre toujours prêt, On vous a vu saisir la cognée et la bêche Pour guider le colon au fond de la forêt. Dans tous les droits sentiers poursuivant votre marche, De nos oints du Seigneur vénérable doyen, Vous sûtes ajouter au nom du patriarche Celui du patriote et du grand citoyen! Oh! lorsque vous jetez un coup d'oeil en arrière, Vaillant soldat du bien, vétéran des autels, Et que vous remontez votre longue carrière En comptant vos labeurs et leurs fruits immortels, Dans cette vaste enceinte où chacun vous acclame Et devrait s'incliner pour baiser vos genoux, Quel sentiment ému doit envahir votre âme! Quel joyeux Te Deum doit retentir en vous ! Oh! laissez-vous aller à ces transports suprêmes; Savourez les fruits mûrs de vos efforts vainqueurs : Cette émotion-là, nous la sentons nous-mêmes; Ce Te Deum d'amour chante aussi dans nos coeurs! Près de vous, ce matin, à genoux dans son temple, Au Dieu qui récompense et fait les jours nombreux, Nous avons dit merci pour le sublime exemple Que les vôtres plus tard laisseront derrière eux. Et nous l'avons prié pour que le noble chêne, Bravant, longtemps encor, les destins courroucés, Reste pour nous l'espoir de la saison prochaine, Après avoir été l'orgueil des jours passés. Pour une double noce À Mmes Foster et Wonham. Je me souviens du temps charmant, mesdemoiselles - Ou mesdames plutôt - du temps où j'ai connu Deux frais petits minois au sourire ingénu Blonds, gracieux, bouclés - têtes d'anges sans ailes! Nul papillon n'était plus léger dans son vol. On s'arrêtait pour voir leurs courses enfantines; Et, quand tintait le son de leurs voix argentines, Chacun croyait entendre un chant de rossignol. Leur sourire éclairait comme un rayon d'aurore; Leur regard calme et pur reflétait le ciel bleu; Et, si je vous disais qu'ils m'aimaient bien un peu, Vous me pardonneriez de l'espérer encore. Le toit qui les couvrait m'a souvent abrité. C'était un beau manoir avec pelouse verte. J'y reçus bien des fois, sur la porte entr'ouverte, Le serrement de main de l'hospitalité. C'était bien loin d'ici, là-bas, à la campagne. En me voyant venir, on accourait dehors; Et la franche amitié qui m'accueillait alors Me grise encor le coeur comme un bon vin d'Espagne. Dieu leur avait donné, comme à ceux qu'il bénit, Des parents dont les voeux avaient su se comprendre; Et l'on voyait sur eux leur tendresse s'étendre Comme une aile d'oiseau veillant au bord du nid. Qu'ils sont nobles et saints, ces mariages d'âmes! Ils font la maison douce et les enfants aimés... Ces petits chérubins qui nous ont tant charmés, Vous les reconnaissez, car c'étaient vous, mesdames. Aux jours de grande fête, on ne manquait jamais De m'offrir une part de la gaîté commune, Poète de vingt ans, sans nom et sans fortune, N'ayant que des chansons pour tous ceux que j'aimais. Vous ouvriez pour moi le cercle de famille; Des liens bien puissants paraissaient nous unir... Peut-être en avez-vous perdu le souvenir, Quand l'enfant fit plus tard place à la jeune fille. Quoi qu'il en soit pourtant - je le dis entre nous : Pour faire un bon récit on ne doit rien omettre - Tout absurde que c'est, il vous faut bien admettre Que vous avez souvent sauté sur mes genoux. De ces choses, plus tard, les femmes se défendent... Mais j'aurais tort, au fond, de m'en enorgueillir, Car tout cela me fait terriblement vieillir, Surtout lorsque je songe aux maris qui m'entendent. Les maris!... Oui, c'est vrai; - des anges d'autrefois, Je me dis en chantant le doux épithalame, Qu'entre l'aimable enfant et la charmante femme, Il n'est que le mari pour oser faire un choix. Pour moi, je n'ose pas l'entreprendre, et pour cause; Mais, sans vouloir risquer un fade compliment, Une main sur le coeur je dirai seulement : J'aimais tant le bouton, que doit être la rose? Mais pourquoi remonter le flot du souvenir? Chaque page ici-bas - étape de la vie - Sitôt le feuillet lu, par un autre est suivie... Nous aimions le passé : saluons l'avenir! Oui, mesdames, partez pour l'étape nouvelle. Au bras de vos époux nos souhaits vous suivront. Pour vous, en ce beau jour, un monde se révèle : Laissez par d'autres fleurs se parer votre front. Et puis, tenez, la plus douce de mes chimères, Après le déjeuner des noces d'aujourd'hui, Ce sera de pouvoir assister à celui De vos petits-enfants... quand vous serez grand'mères. (Même sujet) À mon ami M. le séanteur L.-O. David À l'occasion du mariage de ses deux filles Mmes B. Rainville et R. Clerk Le bon Dieu, qui mêla les épines aux roses, Mit un regret dans tout ce que les hommes font. Les jours les plus joyeux ont leurs heures moroses; Nulle coupe qui n'ait un peu de lie au fond. La tristesse est la soeur jumelle de la joie. Et malgré moi, toujours, mon front se rembrunit, Quand je vois par hasard un oiseau qui déploie Pour la première fois son aile au bord du nid. Aujourd'hui, pour nous tous, c'est jour de grande fête : À ce foyer béni l'heure vient de sonner, Où l'on voudrait qu'enfin le vol du temps s'arrête, Pour laisser à loisir quatre fronts rayonner. Jour d'ivresse pieuse et de chaste allégresse, Où, d'un lien sacré joignant des coeurs aimants, L'Ange des bonheurs purs, d'une double caresse, A comblé les espoirs de deux couples charmants! Ils s'aiment... Nul besoin que la bouche profère Les serments que ces coeurs échangent deux à deux. Ils s'aiment... c'est assez pour dorer l'atmosphère De joie et de parfums qu'on respire autour d'eux. L'aile du temps pour eux ne va pas assez vite: Voyez! de les distraire on essaierait en vain; C'est le bonheur qui passe, et du doigt les invite : Laissons-les s'envoler dans leur rêve divin. Oui, partez deux à deux, partez, belle jeunesse! Que pour vous l'avenir se tisse de fils d'or! Qu'après un jour heureux un autre jour renaisse, Heureux comme la veille, ou plus heureux encor! Embrassons-nous, partez, car l'heure est fugitive! Et ne détournez pas vos regards en chemin, De peur d'apercevoir une larme furtive À l'oeil des êtres chers qui seront seuls demain! mai 1878. À Mme Albani À l'occasion de son concert de charité à Québec, le 13 mai 1890. N'est-ce pas, Albani - lorsque tu provoquais Ces applaudissements qui font tressaillir l'âme - Que tu t'es dit : - Ce bruit, ces bravos, ces bouquets, C'est la Patrie heureuse et fière qui m'acclame? Et n'est-ce pas qu'aussi jamais tu ne rêvas, Sur ta route - chemin de rose et d'améthiste - Accueil enthousiaste et concert de vivats Mieux faits pour enivrer et la femme et l'artiste? Oh! oui, c'est la Patrie; et même plus encor! Car, sur ton front nimbé que la gloire environne, Tu vois Québec, la ville au merveilleux décor, Venir poser ce soir sa plus fraîche couronne. Et - tu le sais - ailleurs, si d'un éclat plus beau La richesse a doré de plus vastes coupoles, Québec, du sol sacré vénérable lambeau, Est encor la plus chère entre nos métropoles. Des plaines d'Abraham aux clochers de Saint-Roch, On la verra toujours, par nulle autre éclipsée, Superbement drapée en son manteau de roc, Du pays des aïeux sentinelle avancée! Sa gloire est une chaîne aux immortels anneaux; C'est la ville des preux et des grands coups d'épée; Et quand le vent, la nuit, siffle dans ses créneaux, On sent passer dans l'air des souffles d'épopée. Oui, Québec, Albani, c'est la cité des preux: Et du passant ému les pas deviennent graves, S'il songe que chacun de ces pavés poudreux A mêlé sa poussière à la cendre des braves. Québec, c'est le foyer, l'âtre jamais éteint Où du patriotisme ardent couve la flamme: Et son rocher géant qu'on voit dans le lointain, C'est le mât du navire où flotte l'oriflamme. Ailleurs, c'est l'avenir; Québec c'est le passé: Sur ses frontons témoins de luttes légendaires, A cent noms de héros se mêle entrelacé Celui de nos Dantons et de nos Lacordaires. Et puis, reflet serein des choses d'autrefois, La Poésie et l'Art planent dans son enceinte : Pour nous tous, c'est Athène et La Mecque à la fois, La ville académique avec la ville sainte. Son forum, tour à tour pacifique et guerrier, A la tente d'Achille et le salon d'Horace; Mais, que brille en sa main la palme ou le laurier, Dans sa poitrine bat le coeur de notre race. Enfin, c'est le berceau béni des anciens jours; Le patrimoine auquel le sang même nous lie... Quand on l'aime une fois on l'adore toujours; Et quand on l'a connu jamais on l'oublie. Or, c'est Québec entier, ô notre illustre enfant, Qui vient, ce soir - bonheur, hélas, bien éphémère! - Ivre d'enthousiasme et le coeur triomphant, T'offrir en sa fierté son doux baiser de mère. Orgueilleuse de ses souvenirs immortels; Elle salue en toi sa gloire rajeunie: Et ses muses en choeur désertent leurs autels, Pour rendre un solennel hommage à ton génie. Tu passes parmi nous comme une vision; Mais ton pays auquel tant d'amour te rattache, Ce soir, te remercie avec effusion D'avoir porté si loin son nom, pur et sans tache. Car, si courbé qu'il soit devant le dieu Dollar, Le monde, qu'un besoin d'idéal vierge affame, En acclamant chez toi la prêtresse de l'Art, S'incline aussi devant la vertu de la femme. Aussi, chère Albani, dans nos moments troublés Par les brandons en feu de l'âpre politique, Dès que ta voix répond aux rappels redoublés, Tout s'oublie, excepté l'instinct patriotique. Quand l'orage a brouillé l'eau de son clair bassin, La source jusqu'au fond s'obscurcit et se voile; Mais qu'une étoile d'or se penche sur son sein, La surface s'éclaire et réfléchit l'étoile! Poète, on t'applaudit! poète on te couronne! Le laurier du vainqueur sur ta tête rayonne; Le passant jette à flots des fleurs sur ton chemin; Au tournoi de la lyre on t'a cédé l'arène; Ta muse à ses rivaux sourit en souveraine : Et je ne suis plus là pour te serrer la main! Pourtant, naguère encor, suivant la même étoile, Nous n'avions qu'une nef, nous n'avions qu'une voile; Nos luths comme nos coeurs vibraient à l'unisson. Poètes de vingt ans, c'étaient luttes sans trève : C'était à qui de nous ferait le plus beau rêve, C'était à qui ferait la plus belle chanson. Nous rêvions, nous chantions, - c'était là notre vie. Et, rivaux fraternels, sans fiel et sans envie, A la muse des vers nous faisions notre cour. Tu charmais les zéphyrs, je narguais la bourrasque; Et nous voguions tous deux, toi songeur, moi fantasque, L'âme ivre de printemps, de soleil et d'amour. Nos soirs étaient sereins, nos matins étaient roses, Tout était calme et pur; nuls nuages moroses N'estompaient l'horizon - ô présage moqueur! J'aimais... et je croyais à l'amitié fidèle; Tout me parlait d'espoir, quand le sort, d'un coup d'aile, Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon coeur! L'orage m'emporta loin de la blonde rive Où ton esquif flottait toujours à la dérive, Bercé par des flots bleus pleins d'ombrages mouvants. Et depuis, ballotté par la mer écumante, Hochet de l'ouragan, jouet de la tourmente, J'erre de vague en vague à la merci des vents. Oui, je suis loin, ami! mais parfois les rafales M'apportent des lambeaux de clameurs triomphales; Et j'écoute, orgueilleux, ton nom que l'on redit... Alors je me demande, en secret, dans mon âme, Si tu songes parfois, quand la foule t'acclame, A celui qui jadis tant de fois t'applaudit. Chicago, octobre 1869. Sur la tombe de C adieux In endless night, they sleep, unwept, unknown... THOMAS MOORE. Sur un îlot désert de l'Ottawa sauvage, Le voyageur découvre, à deux pas du rivage, Un tertre que la ronce achève de couvrir : Un jour quelqu'un, ici, s'arrêta pour mourir. L'humble tombe des bois n'a ni grille ni marbre; Mais, poète naïf, à l'écorce d'un arbre Cet étrange mourant confia son secret, Et dit, sa plainte amère au vent de la forêt. La légende a doré cette histoire touchante : L'arbre n'est plus debout; mais le peuple qui chante, Bien souvent, au hameau, fredonne en soupirant La complainte qu'alors chanta Cadieux mourant. Ô sinistre Ottawa, combien de sombres drames Dieu n'a-t-il pas écrits dans le pli de tes lames Et sur les flancs rugueux de tes âpres récifs! Dans les ombres du soir, combien de cris plaintifs, Combien de longs sanglots, combien de plaintes vagues Ne se mêlent-ils pas aux clameurs de tes vagues? Ah! c'est que, sous tes flots et dans tes sables mous, Bien des corps délaissés dorment dans tes remous! Ceux-là n'ont pas même eu leurs quelques pieds de terre : Leur linceul est l'oubli; leur tombe est un mystère. Jamais, au fond des bois, le touriste rêvant Ne lira leurs adieux sur le bouleau mouvant; Et, le soir, au foyer, nulle voix printanière Ne mêlera leurs noms aux chants de la chaumière. Pour eux nuls souvenirs, nul bruit de pas aimés... Dans vos tombeaux errants, pauvres perdus, dormez! Nouvelle année Tempus edax rerum. Vents qui secouez les branches pendantes Des sapins neigeux au front blanchissant; Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds du passant; Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Quand l'onde glacée entre en ses fureurs; Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs; Craquements du froid, murmures des ombres, Frissons des forêts que l'hiver étreint, Taisez-vous!... Du haut des vastes tours sombres, La cloche a jeté ses sanglots d'airain!... Voix mystérieuse au fond du ciel blême, Le bronze a sonné douze coups, - minuit! C'est le dernier mot, c'est l'adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit. Minute fatale, insensible étape, Rapide moment sitôt emporté, Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l'Éternité! Plus prompt que l'éclair ou l'oiseau qui vole, Ce temps qu'on dépense en voeux superflus, Ce temps qu'on gaspille en calcul frivole, Quand on va l'atteindre, il n'est déjà plus! Un an vient de finir, un autre commence... Penseurs érudits, raisonneurs subtils, Vous qui disséquez la nature immense, Ces ans qui s'en vont, dites, où vont-ils? Ils vont où s'en va tout ce qui s'effondre; Où vont nos destins à peine aperçus; Dans l'abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus; Ils vont où s'en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d'amour; Où va le géant, où va le pygmée, L'arbre centenaire et la fleur d'un jour; Où vont nos sanglots et nos chants de fête, Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants, Où va le zéphyr, où va la tempête, Où vont nos hivers, où vont nos printemps!... Temps! Éternité! mystère insondable! Tout courbe le front devant vos grandeurs. Problème effrayant, gouffre inabordable, Quel oeil peut plonger dans vos profondeurs? Atomes sans nom perdus dans l'espace, Nous roulons sans cesse en flots inconstants: Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps. Nuit d'été À Mlle Louise M Quel beau soir! tout riait et tout chantait en choeur, Le bois et la prairie et la vigne et mon coeur. ARSÈNE HOUSSAYE. Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mon coeur rêva tout le long de la route. C'était un soir d'été, calme et silencieux, Un de ces soirs charmants qui font rêver aux cieux, Un soir pur et serein. Les vastes solitudes Semblaient prêter l'oreille aux étranges préludes, Aux premiers sons perdus du sublime concert Que l'orchestre des nuits dit au vent du désert. Le firmament s'ornait de brillants météores; La brise roucoulait dans les sapins sonores; Et les petits oiseaux, dans le duvet des nids, Murmuraient la chanson de leurs amours bénis! Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mon coeur disait tout le long de la route. Les arbres du chemin, sous les baisers du vent, Secouaient sur nos fronts leur éventail mouvant De feuilles, où perlaient des gouttes de rosée Qui troublaient du ruisseau la surface irisée; Et tous quatre, égrenant, sans songer au sommeil, Des heures de la nuit le chapelet vermeil, Nous cheminions gaîment - ô bonheurs éphémères! - L'âme dans le ciel bleu, le front dans les chimères... Et, dans l'enivrement, j'écoutais plein d'émoi Les choeurs harmonieux qui s'éveillaient en moi. Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute Ce que mon coeur chantait tout le long de la route. Soudain, au flanc moelleux d'un nuage qui dort, La lune, dans le ciel, montre sa corne d'or... C'est l'heure des adieux, cette heure solennelle Où l'Ange des regrets emporte sur son aile, Pour que notre bonheur ne dure pas toujours, Les rêves de jeunesse et les serments d'amour! Il fallait nous quitter... Longtemps nous hésitâmes, Comme si nous laissions quelque part de nos âmes. La brise du matin soufflait dans les tilleuls : Longs furent les adieux: - puis nous revînmes seuls. Vous n'étiez plus là, non; mais vous savez sans doute Que mon coeur soupira tout le long de la route! Première communion À ma petite amie, Soledad Johanet, de Paris, et à ma fille Jeanne. I À Soledad Le beau soleil de mai rayonne, Et, d'un baiser d'or, dit bonjour Au bronze saint qui carillonne Au fond des grands clochers à jour. Une foule toute fleurie Envahit les parvis sacrés; Viens, Soledad, viens, ma chérie; C'est Jésus qui nous dit : - Entrez! Il t'attend au banquet des anges; Approche, le couvert est mis; Les enfants, les fleurs, les mésanges, Tous les petits sont ses amis. Les cierges brûlent, l'orgue chante, À l'autel fume l'encensoir; La voix, qui se fait plus touchante, Te dit : - Ma fille, viens t'asseoir! Écoute cet appel si tendre; Obéis à la douce voix; C'est Dieu même qui vient te tendre La main pour la première fois. De sa croix où l'amour le cloue, Lui l'Adorable, lui le Saint, Il veut te baiser sur la joue; Il veut te presser sur son sein. Il désire être à toi... Que dis-je? Dans son amour de Tout-Puissant, Par un ineffable prodige, Il t'offre son corps et son sang. Son corps qui, d'un gibet immonde, Pour pardonner ouvre les bras! Son sang qui racheta le monde, Et coule encor pour les ingrats! Ce corps, ô miracle qui touche! Ce sang, séraphique liqueur, Ils vont descendre sur ta bouche, Et pénétrer jusqu'en ton coeur. Oui, dans ton petit coeur, mignonne, Par la Foi nos yeux entr'ouverts Vont voir flamboyer la couronne Du monarque de l'univers. Ceux qui t'aiment sont là qui tremblent : Devant le mystère troublant, Ils croient voir des ailes qui semblent Palpiter sous ton voile blanc. Pour bien répondre à leur tendresse, Ma Soledad, ouvre au Seigneur! Plonge-toi dans ta sainte ivresse, Abîme-toi dans ton bonheur! Celui, dont la grandeur austère Se courbe aujourd'hui sous ton toit, Te donne le ciel et la terre, Enfant, puisqu'il se donne à toi. Le prêtre vient, la cloche sonne, Voici Dieu, mon ange, à genoux! Tends-lui ta lèvre qui frissonne; Aime-le bien et pense à nous! Prie un peu pour chaque souffrance, Pour l'incrédule au coeur flétri, Pour ta famille et pour la France, La grande mère au sein meurtri! Et puis, dans ta reconnaissance, Au doux Jésus qui t'aime tant Offre ta candide innocence, Et le bon Dieu sera content. II À Jeanne Près de toi, ce matin, Jeanne, chacun s'empresse; On te choie, on t'embrasse; et ceux que tu chéris, Pour te manifester leur joie et leur tendresse, Ne peuvent pas trouver de mots assez fleuris. Dès l'aurore, on t'a mise en belle robe blanche; Tu devrais te sentir radieuse; et pourtant Ton front si doux, si pur, ainsi qu'un lys qui penche, S'incline tout rêveur sous son voile flottant. Je comprends : aujourd'hui les choses de la terre Ne sauraient captiver ton oreille ou tes yeux; Tremblant et recueilli devant le grand mystère, Ton coeur se ferme au monde et s'ouvre pour les cieux. Ah! c'est que, tout à l'heure, à la lueur des cierges, Au parfum de l'encens, au bruit des saintes voix, Tu vas rompre le pain des anges et des vierges, Et recevoir ton Dieu pour la première fois! Ton Dieu, le Dieu de tous, le Tout-Puissant, le Maître Devant qui le ciel même hésite épouvanté, Le Roi, le Saint des saints!... Et ton cher petit être S'émeut d'effroi devant l'auguste majesté. Tu frémis en songeant que l'arbitre du monde, Que le souverain Chef qui commande en vainqueur Aux étoiles des cieux comme aux gouffres de l'onde, Jeanne, dans un instant, va descendre en ton coeur. Dieu, pour toi, c'est Celui qui d'un mot peut dissoudre Et plonger au néant des milliers d'univers; C'est le mont Sinaï tout couronné de foudre; C'est le grand Juge au seuil des firmaments ouverts. Enfant, détrompe-toi! Ne tremble pas, espère! Dieu n'est pas seulement le puissant créateur; S'il est le souverain, il est aussi le père; Plus encor que le Maître, il est le bon Pasteur. Il s'éprend de pitié devant sa créature; Les humbles sous son aile ont toujours un abri; C'est la grande bonté planant sur la nature, L'universel amour sur son oeuvre attendri! Pour son immensité tu n'es pas trop petite; Bergers et potentats à ses yeux sont pareils; S'il créa l'astre, il fit aussi la clématite; Le brin d'herbe pour lui vaut le roi des soleils. Il a fait le printemps, la lumière, les roses, Le vol de l'hirondelle et le chant du bouvreuil; Et c'est lui qui, charmante entre toutes ces choses, Fait luire en ce moment cette larme à ton oeil. Rassure-toi; Jésus est un Dieu doux et tendre; Il aime à se pencher sur tous les coeurs fervents; Et puis, n'a-t-il pas dit - heureux qui sait l'entendre! - Laissez venir à moi tous les petits enfants? À genoux! ne crains rien, souris : la faute d'Ève, Pour ta sainte candeur Dieu l'efface aujourd'hui; Car la communion, c'est un coin qu'il soulève Du voile qu'elle a mis entre la terre et lui. Et quand il touchera ta lèvre diaphane, Que tu t'épancheras dans son doux entretien, Prie un peu pour celui qui voudrait bien, ô Jeanne, L'aimer avec un coeur aussi pur que le tien! La forêt canadienne C'est l'automne. Le vent balance Les ramilles, et par moments Interrompt le profond silence Qui plane sur les bois dormants. Des flaques de lumière douce, Tombant des feuillages touffus, Dorent les lichens et la mousse Qui croissent au pied des grands fûts. De temps en temps, sur le rivage, Dans l'anse où va boire le daim, Un écho s'éveille soudain Au cri de quelque oiseau sauvage. La mare sombre aux reflets clairs, Dont on redoute les approches, Caresse vaguement les roches De ses métalliques éclairs. Et sur le sol, la fleur et l'herbe, Sur les arbres, sur les roseaux, Sur la croupe du mont superbe, Comme sur l'aile des oiseaux. Sur les ondes, sur la feuillée, Brille d'un éclat qui s'éteint Une atmosphère ensoleillée : - C'est l'Été de la Saint-Martin; L'époque où les feuilles jaunies Qui se parent d'un reflet d'or, Émaillent la forêt qui dort De leurs nuances infinies. Ô fauves parfums des forêts! Ô mystère des solitudes! Qu'il fait bon, loin des multitudes, Rechercher vos calmes attraits! Ouvrez-moi vos retraites fraîches! À moi votre dôme vermeil, Que transpercent comme des flèches Les tièdes rayons du soleil! Je veux, dans vos sombres allées, Sous vos grands arbres chevelus, Songer aux choses envolées Sur l'aile des temps révolus. Rêveur ému, sous votre ombrage, Oui, je veux souvent revenir, Pour évoquer le souvenir Et le fantôme d'un autre âge. J'irai de mes yeux éblouis, Relire votre fier poème, Ô mes belles forêts que j'aime! Vastes forêts de mon pays! Oui, j'irai voir si les vieux hêtres Savent ce que sont devenus Leurs rois d'alors, vos anciens maîtres, Les guerriers rouges aux flancs nus. Vos troncs secs, vos buissons sans nombre Me diront s'ils n'ont pas jadis Souvent vu ramper dans leur ombre L'ombre de farouches bandits. J'interrogerai la ravine, Où semble se dresser encor Le tragique et sombre décor Des sombres drames qu'on devine. La grotte aux humides parois Me dira les sanglants mystères De ces peuplades solitaires Qui s'y blottirent autrefois. Je saurai des pins centenaires, Que la tempête a fait ployer, Le nom des tribus sanguinaires Dont ils abritaient le foyer. J'irai, sur le bord des cascades, Demander aux rochers ombreux A quelles noires embuscades Servirent leurs flancs ténébreux. Je chercherai, dans les savanes, La piste des grands élans roux Que l'Iroquois, rival des loups, Chassait jadis en caravanes. Enfin, quelque biche aux abois, Dans mon rêve où le tableau change, Fera surgir le type étrange De nos hardis coureurs des bois. Et... brise, écho, feuilles légères, Souples rameaux, fourrés secrets, Oiseaux chanteurs, molles fougères Qui bordez les sentiers discrets. Bouleaux, sapins, chênes énormes, Débris caducs d'arbres géants, Rocs moussus aux masses difformes, Profondeurs des antres béants. Sommets que le vent décapite, Gorge aux imposantes rumeurs, Cataracte aux sourdes clameurs : Tout ce qui dort, chante ou palpite... Dans ses souvenirs glorieux La forêt entière drapée, Me dira l'immense épopée De son passé mystérieux. Mais, quand mon oreille attentive De tous ces bruits s'enivrevra, Tout près de moi retentira... Un sifflet de locomotive! Vers luisants À Mlle Pauline Guihal, de Nantes. J'aime les grands chemins de France - ces allées De sable fin, où l'or mêle son clair semis - Qui contournent les monts et longent les vallées, Dans la placidité des boas endormis. Je les aime surtout, quand les ronces des haies Leur font comme un ourlet de vert tendre, où reluit Au soleil du matin le sang des rouges baies, Et que des fleurs de flamme illuminent la nuit. En Bretagne, souvent, le coup d'oeil est étrange. Dans certains soirs obscurs, pas un pli de gazon, Pas un creux des talus que la bruyère frange, Où la goutte de feu ne rutile à foison. Dans le genêt doré, sous l'ajonc d'émeraude, Partout la fleur brûlante allume son éclair : C'est un essaim vivant d'étincelles qui rôde Dans des lueurs d'aurore et de firmament clair. On dirait les trésors, éparpillés dans l'herbe, De quelque écrin géant répandu sous nos yeux; Ou plutôt les fragments de quelque astre superbe Qu'un choc terrible aurait égrené dans les cieux. Ce sont des vers luisants. Un soir, un beau soir sombre Et tiède de printemps - par le chemin qui dort - Le caprice nous vint de pourchasser dans l'ombre Le vermisseau trahi par son écharpe d'or. Mon amie avait fait un rets de sa voilette... - Mon amie!... oh! les bons souvenirs printaniers! - Et, pendant qu'au hasard je faisais la cueillette, Le blanc filet gardait les petits prisonniers. J'allais par-ci par-là, perpétrant mes rapines De broussaille en broussaille où l'insecte avait lui, Jusque sous l'églantier tout hérissé d'épines, Dont la griffe souvent vengeait le ver et lui. Et, tout en fouillant l'herbe et les buissons agrestes, Je m'imaginais voir le vol vertigineux Des planètes, au fond des profondeurs célestes, Jalouser le lambeau de tissu lumineux. Qu'ajouterai-je? - Enfin, moisson d'étoiles faite, Bras dessus, bras dessous, nous rentrons au château; Tout le monde applaudit, et la petite fête D'illumination s'improvise aussitôt. Un beau parterre est là devant nous, riche nappe Où le printemps a mis ses plus fraîches couleurs; Le voile s'ouvre : un flot phosphorescent s'échappe, Et des gerbes de feu roulent parmi les fleurs. L'effet fut radieux. Les recoins les plus ternes S'éclairèrent: c'était - spectacle inattendu - Comme une légion de petites lanternes Sous les feuilles cherchant quelque joyau perdu. L'effet fut radieux à provoquer l'extase; Les pétales bleu ciel, bronzés, diamantés, Les corolles d'argent, de pourpre et de topaze, Tout fourmilla soudain de magiques clartés. C'étaient des lueurs d'or, des chatoiements de bagues, Un rayonnant fouillis des plus purs incarnats, Des reflets opalins aux miroitements vagues, Noyés dans la rougeur sanglante des grenats. L'air était doux, le soir serein : nous nous assîmes En face, sur un vieux banc de pierre; et longtemps, Le regard ici-bas, mais l'âme sur les cimes, Nous voguâmes au vol des rêves inconstants; Cependant que la nuit, moins sombre et moins voilée, Nous donnait, par moments, l'illusion de voir Du grand dôme d'azur la voûte constellée Se mirer dans les fleurs comme dans un miroir. Le lendemain, hélas! - ici-bas tout s'efface - Lorsque, le soir venu, pour savourer encor Le spectacle charmant, nous vînmes prendre place, Il ne restait plus rien du féerique décor. Plus de petits follets errants! Par les pelouses, Les quinconces épais, les cailloux trébuchants, Et le réseau feuillu des charmilles jalouses, Les lampyres avaient trouvé la clé des champs. Il en restait à peine un ou deux dont la flamme Brillait comme à regret, tandis que nous disions : - Voilà bien le symbole et l'image de l'âme, Avec ses songes d'or et ses illusions! Tout te sourit d'abord, jeunesse inassouvie; La lumière et les fleurs couronnent tes festins: Mais pour le coeur qui veut recommencer la vie, S'il reste encor des fleurs, les flambeaux sont éteints! À une jeune fiancée La veille de son mariage. Un jour, Mademoiselle, un passant, presque un vieux, Vint s'asseoir au foyer béni de votre père, Et - vous gardez encor ce souvenir, j'espère - Fut charmé par l'éclat rêveur de vos grands yeux. Vous étiez une enfant folâtre, un peu rebelle; Chacun obéissait quand vous disiez : je veux! Et, mutine, écartant le flot de vos cheveux, Vous riiez en voyant qu'on vous trouvait si belle. Je vous fis quelque peu sauter sur mes genoux; Mon baiser s'égara dans vos boucles soyeuses; Et, malgré mon front grave et vos mines joyeuses, Une franche amitié s'établit entre nous. Elle a duré. Plus tard, la douce jeune fille, Rayonnante, et dans tout l'éclat de son printemps, Remplaça par degrés l'espiègle de sept ans... Mais je restai pour elle un peu de la famille. Je vous voyais grandir, hélas! presque à regret; Et pourtant j'écoutais d'une oreille ravie Monter autour de vous des murmures d'envie Contre celui qu'un jour votre coeur choisirait. Le choix est fait enfin. L'âme soeur de votre âme A, dans un jour heureux, croisé votre chemin; La main d'un fiancé s'est mise en votre main; Vous n'êtes plus enfant : demain vous serez femme! C'est l'ordre universel, on s'en plaindrait en vain; La nature en tout lieu suit sa loi souveraine; Après le frais bouton voici la fleur sereine, De qui doit à son tour naître le fruit divin. Oh! ne l'oubliez pas, ce jour que le ciel dore En bénissant l'hymen de deux bonheurs rêvés, Ce jour si radieux, hélas! vous le savez, L'ère des grands devoirs point avec son aurore. Que Dieu jonche de fleurs votre nouveau sentier! Qu'il guide votre esquif vers des rives ombreuses! Et, s'il vous faut, pour faire envie aux plus heureuses, Notre voeu le plus cher, vous l'avez tout entier! À tous les saints devoirs vous resterez fidèle : Vous naquîtes d'un sang qui ne saurait déchoir; Et, dans la mère en pleurs qui vous bénit ce soir, De toutes les vertus vous avez le modèle. Allez, soyez aimée! et songez quelquefois Au vieil ami d'antan, qui, paupière mouillée, Avec le bon papa, le soir, à la veillée, Parlera bien souvent du bébé d'autrefois. Celui que votre coeur aime entre tous les autres, Celui qui vous enlève au doux toit paternel, En se liant à vous par un mot solennel, Va - loin de son pays - devenir un des nôtres. Qu'il soit le bienvenu! Nous aimons à genoux La France - son berceau - notre France sacrée... Et nous applaudissons à l'union qui crée Un doux lien de plus entre la France et nous! À mon petit-fils Toi que la vie à peine effleure de son aile: Toi qui de l'innocence, au fond de ta prunelle, Gardes encor l'éclat vermeil ; Enfant! toi dont les jours sont pleins de douces choses, Et qui ne vois, la nuit, que des chimères roses Qui se penchent sur ton sommeil! Toi qui goûtes encor les tendresses sans nombre De celle devant qui s'effacent comme une ombre Toutes nos amitiés d'un jour! Qui de purs dévoûments n'est jamais assouvie: Qui nous donne son âme, et qui nous fait la vie Douce comme un baiser d'amour! Toi qui sais les effets sans deviner les causes, Et qui souris de voir nos figures moroses S'épanouir à tes ébats; Toi dont le coeur est comme une onde transparente, Et dont la foi naïve est encore ignorante Des tristes choses d'ici-bas! Écoute! il est un temps dans l'existence humaine, Où, sous le lourd fardeau que l'âge nous amène, Le front se penche soucieux; Où le coeur se flétrit, où l'âme desséchée, Comme une pauvre fleur à sa tige arrachée, S'effeuille à tous les vents des cieux! Un temps où les soucis, de leurs ongles arides, Sur nos traits fatigués ont buriné leurs rides Au milieu d'étranges pâleurs; Ou l'homme mûr, qui sent venir sa fin prochaine, Traîne derrière lui comme une immense chaîne Dont les anneaux sont des douleurs! Une époque où souvent, gémissante et blessée, Après avoir du ciel où planait sa pensée Vu fuir les blanches visions, L'âme humaine, égarée aux détours de la route, S'achemine à tâtons dans les sentiers du doute, Veuve de ses illusions! Tu ne sais pas encor par quel triste mystère On rencontre, parmi les puissants de la terre, Tant de fronts sombres et rêveurs... Crois-moi, même ceux-là sont peu dignes d'envie, Car les fruits les plus beaux de l'arbre de la vie Ont souvent d'amères saveurs! Ah! si l'ange qui tient le fil des destinées, A jamais suspendant le cours de tes années, Pouvait, d'un arrêt souverain, Éterniser un jour sous ta paupière humide Le rayon saint et pur que ton âme candide Fait luire dans ton oeil serein! Si tu pouvais garder ton enfance suave!... Mais tu vieillis aussi; ton front devient plus grave; Bientôt ta raison va s'ouvrir Aux secrets d'ici-bas qu'il nous faut tous connaître Tôt ou tard, ô mon ange! - et ce sera peut-être Demain à ton tour de souffrir! Mais non! de miel doré ta coupe est pleine encore : Souris à l'avenir; ta radieuse aurore Brille d'un éclat triomphant! Mais aux déceptions que ton coeur s'accoutume! Et qu'il arrive tard le jour plein d'amertume Où tu regretteras de n'être plus enfant! La chapelle de Bethléem8 Bien souvent je me la rappelle, Dans son pli de coteaux boisés, La vieille et rustique chapelle Qui date du temps des Croisés! Elle s'appuie, humble et petite, Sur ses contreforts descellés, Où des touffes de clématite Brodent leurs festons étoilés. Les grands chênes pleins de murmures Où ronflent les vents assoupis, De leur ombre et de leurs ramures Caressent ses pans décrépits. Elle est seule au bord de la route Qui rampe le long du talus; La chèvre errante y rôde et broute Sur un seuil où l'on n'entre plus. Çà et là, sur les pierres plates De ses murs qu'effrite le temps, Le chercheur découvre des dates Vieilles de quatre fois cent ans. À gauche, là, sous la corniche, Au-dessus d'un bassin tari, Derrière un treillis, dans sa niche, Une statuette sourit. Et la pastoure qui fredonne Sa ballade au bord du chemin, En passant devant la madone, Pour se signer lève la main. Oui, toujours je me la rappelle, Avec ses combles ardoisés, L'antique et modeste chapelle Qui date du temps des Croisés. Elle a ses contes, ses légendes, Touchants ou sombres tour à tour, Comme le vieux menhir des landes Et le grand christ du carrefour. Souvent la famille bretonne Mêle son nom aux longs récits Que les anciens, les soirs d'automne, Font près de l'âtre aux murs noircis. Et, pourtant, à nul auditoire Charmé, tremblant ou curieux, Nul n'a raconté ton histoire, Petit temple mystérieux. Quel que soit ce qu'on imagine, Au fond des brumes du passé Le secret de ton origine Se perd à jamais effacé. Pourquoi cet autel solitaire Au bord de ce profond ravin? Quelle est cette énigme, mystère Que l'on cherche à sonder en vain? Quelle pensée ou quel caprice, Déroutant l'esprit confondu, Te suspendit, frêle édifice, Au flanc de ce coteau perdu? Ex-voto de reconnaissance, Parles-tu d'enfant retrouvé, De deuil cruel, de longue absence, Ou de retour longtemps rêvé? Ton portique en pierre jaunâtre, Qui l'a dessiné? qui l'a fait? Foulons-nous ici le théâtre De quelque tragique forfait? Es-tu la tombe expiatoire Où l'on vint pleurer à genoux Quelque grand crime dont l'histoire N'a pas retenti jusqu'à nous? Et ce nom de Bethléem même, Que dit-il? qui te l'a donné? Plus on sonde et plus le problème Garde son silence obstiné! Mais, ô temple! à te mieux connaître Qu'importe qu'on soit impuissant, Si ton aspect pieux fait naître Un espoir au coeur du passant! Que tes murs tapissés de mousse Gardent leur éternel secret; Qu'importe, si ta vue est douce Au pauvre voyageur distrait! Jadis, fatigué de ma course, Étranger égaré là-bas, Au bord de ton antique source, Souvent je suspendis mes pas. Enivrement des solitudes! Au seuil du vieux portail fermé, L'aile des douces quiétudes Rafraîchissait mon front calmé. Adieu, chagrins et pensers sombres! Je sentais - ô ravissement! - Comme un essaim de chastes ombres Penché sur mon isolement. Et, quand vers la madone sainte Mon regard montait plein d'émoi, A ma lèvre expirait la plainte; L'espoir se réveillait en moi. Oh! c'est qu'alors - heures trop brèves! - À travers l'espace incertain, Un rêve, le plus saint des rêves, M'emportait au foyer lointain. Charme sacré de la prière, Le temps plus vite s'écoula... J'aime à retourner en arrière Pour revivre ces moments-là! Oui, souvent je me la rappelle, Dans mes souvenirs apaisés, La bonne petite chapelle Qui date du temps des Croisés. À Mathew Arnold Lu au banquet offert au poète anglais à Montréal, le 20 février 1885. Plus rapide que n'est l'aile de la mouette Au-dessus des gouffres amers, Emportés par le vol de ta gloire, ô poète! Tes chants ont traversé les mers. Ils sont venus déjà, sur nos plages lointaines Où la neige tombe à flocon, Nous apporter, avec les doux parfums d'Athènes, Comme un écho de l'Hélicon. Ils sont venus souvent, troupe mélodieuse D'oiseaux dorés du paradis, Secouer sur nos fronts leur gamme radieuse; Et nos mains les ont applaudis. Car, dans ces fiers accents, chacun croyait entendre La flûte du divin Bion, Ou la lyre d'Olen mêler sa note tendre À la fanfare d'Albion. Aujourd'hui ce n'est plus ta muse charmeresse Qui franchit l'océan houleux, Pour verser un rayon du soleil de la Grèce Sur nos rivages nébuleux. C'est toi-même, poète à la vaste envergure, Qui t'arrêtes sur ton chemin, Pour nous faire admirer ta sereine figure Et nous tendre ta noble main. Ô toi qui, si longtemps, des sources d'Hippocrène T'abreuvas au flot transparent, Comme Chateaubriand et Moore, qui t'entraîne Aux bords glacés du Saint-Laurent? Qui dirige tes pas vers nos montagnes blanches, Vers nos grands fleuves enrayés, Vers nos bois sans oiseaux, et dont les avalanches Tordent les rameaux dépouillés? À nos traditions bretonnes et normandes Viens-tu demander leurs secrets? Ou réveiller l'essaim de farouches légendes Qui dort au fond de nos forêts? Croyais-tu, quand, vers nous, sur la vague féline, Le vent du large t'apporta, Voir surgir, à côté d'une autre Évangéline, Quelque nouvel Hiawatha? Oui, sans doute; et devant notre nature immense Ton génie a déjà trouvé Le récit merveilleux, la sublime romance, Le poème longtemps rêvé. Qu'au vent de nos hivers ta muse ouvre son aile! Qu'elle entonne ses chants hautains! Et répète aux échos, de sa voix solennelle, Un hymne à nos futurs destins! Qu'elle chante nos lacs, notre climat sauvage, Nos torrents, nos monts sourcilleux, Nos martyrs, nos grands noms, et l'héroïque page Écrite ici par nos aïeux! Oui, prête-nous ta muse, ô chantre d'Empédocle! Et, chez nous - fils de l'avenir - Les âges passeront sans ébranler du socle Le bronze de ton souvenir. Bienvenue à nos visiteurs américains Carnaval de 1882 Frères, salut! - Jadis vos cohortes altières - Hélas! nous nous en souvenons - Connaissaient le chemin de nos rudes frontières Et l'âpre voix de nos canons. Ensemble, trop souvent, dans le feu des batailles, Nous avons, joyeux de mourir, Échangé notre vie et mesuré nos tailles, Pour résister ou conquérir. De votre sang parfois notre rive fut teinte; Mais, au coeur des anciens rivaux, La vieille inimitié de races s'est éteinte Au souffle des progrès nouveaux. Les haines d'autrefois sont toutes étouffées; Et nos drapeaux, dans leur beauté, Au-dessus de nos fronts s'enlacent en trophées De paix et de fraternité. La bannière étoilée et notre tricolore Mêlés aux couleurs d'Albion! Quel gage d'avenir... quelle sublime aurore D'embrassement et d'union! Quel astre à l'horizon! quel radieux présage! Si les peuples allaient s'unir!... Si nous allions toucher et voir en plein visage Ce fantôme de l'avenir!... Hélas! ce serait trop; ce rêve grandiose N'est, je le crains, qu'un vain espoir... Mais, ô nos visiteurs, c'est déjà quelque chose Que de nous le faire entrevoir! Soyez les bienvenus! prenez part à nos fêtes; Nous serrons cordialement vos mains, Grand peuple qui marchez à toutes les conquêtes Par tous les plus nobles chemins! Vous ne trouverez pas chez nous vos tièdes brises, Vos pelouses, vos orangers; Mais nos cieux boréaux gardent d'autres surprises Pour le regard des étrangers. De nos plaisirs d'hiver l'étincelant cortège S'ouvre pour vous avec bonheur; Et notre carnaval fait tinter sur la neige Tous ses grelots en votre honneur. Autour de nos banquets, approchez, prenez place! À vous les sièges les meilleurs! Sous notre ciel blafard, dans nos palais de glace, Les coeurs battent chauds comme ailleurs! A quinze ans Et mon coeur garde son image Toujours! DELPHINE GAY. Si vous passez dans mon village, Vous verrez, au fond d'un enclos, Un vieux chalet vaincu par l'âge, Croulant, comme dans les tableaux. Il est écarté de la route: Rien d'étrange ne le trahit; Quelquefois une chèvre y broute L'herbe haute qui l'envahit. Chaque saison, l'on voit s'emboire Ses anciennes couleurs; et puis Les oiseaux ne viennent plus boire Sur la margelle du vieux puits. Plus de riches vergers; les brises De l'automne humide et venteux Déchiquètent les têtes grises Des grands peupliers souffreteux. Aux crevasses des cheminées L'hirondelle niche au printemps; Mais ce toit, depuis des années, N'a pas eu d'autres habitants. Rien n'embellit, rien ne décore Ce dénûment presque absolu; Seul un vieux lierre grimpe encore Aux clous d'un auvent vermoulu. Cet auvent délabré s'effondre Sur un chambranle trébuchant, Où viennent jouer et se fondre Les lueurs fauves du Couchant. Oh! la radieuse fenêtre!... Quand par hasard je la revois, Quelque chose en mon coeur pénètre Qui met des larmes dans ma voix. Pourquoi? - J'avais trempé ma plume Pour vous l'écrire, mais voilà : Il me faudrait faire un volume Pour répondre à ce pourquoi-là. J'avais quinze ans. De la jeunesse En moi déjà sonnait le cor; J'aurais vendu mon droit d'aînesse Pour un sourire... ou moins encor. J'allais par les bois, sur les grèves, En proie à de vagues ennuis; Mes jours étaient hantés de rêves, Et mille émois troublaient mes nuits. À cet âge où l'âme raffole De toute énervante liqueur, Souvent mainte émotion folle Pour un rien me prenait au coeur. Dans mes courses à l'aventure, Je passais près du vieux chalet, Dont alors l'antique structure Dans un frais jardin s'isolait. La maison était habitée Par des anciens, nous disait-on; Famille à l'écart, molestée Par tous les cancans du canton. Des étrangers, des gens austères Qu'on n'apercevait pas souvent. Jamais d'enfants dans les parterres; L'aspect morne d'un vieux couvent. Chaque fenêtre était fermée; Et, quand je faisais, soucieux, Ma promenade accoutumée, Jamais je n'y levais les yeux. Un soir pourtant - toute ma vie En garde un souvenir croissant - Je ne sais quelle vague envie Me fit retourner en passant. Pour ma pauvre âme à peine ouverte, Quelle aube! quelle éclosion! À travers la ramure verte J'eus une blanche vision. À cette fenêtre en ruines Que je viens de vous dessiner, Au milieu de roses bruines Je vis un profil rayonner. Un profil... comment vous dirai-je? Je vous le décrirais en vain; Un de ces profils où Corrège Mettait tant de reflet divin. C'était une tête sereine, Une fraîche tête d'enfant; Mais jamais face souveraine N'eut un éclat plus triomphant. Elle m'est encor familière; Je la retrouve en mon sommeil, Blonde, et dans son cadre de lierre Souriante au Couchant vermeil. Elle était divinement belle; Le plus grand peintre de portraits Eût trouvé son pinceau rebelle Devant l'idéal de ses traits. Son regard plongeait dans l'espace... Mille parfums débilitants Flottaient dans la brise qui passe, Avec les chansons du printemps. Ne croyez pas que j'exagère Ma pauvre raison s'ébranla; Je m'enfuis! - La belle étrangère Pour toujours aussi s'envola. Je ne la revis plus. Une ombre S'efface moins rapidement. Mais de mes souvenirs sans nombre C'est peut-être le plus charmant. O fleur des premières aurores! Bouton d'or si vite cueilli!... Depuis, bien d'autres météores Ont passé dans mon ciel vieilli; Mais, quand le hasard me ramène Vers ces lieux où mon coeur se plaît, Une puissance surhumaine M'entraîne vers le vieux chalet. Et là, ravi de tout mon être, Je crois revoir - regrets cuisants! - Refleurir à cette fenêtre La douce fleur de mes quinze ans! Le bonhomme Hiver Un bel hiver vaut un printemps. DESAUGIERS. Le bonhomme Hiver a mis ses parures, Souples mocassins et bonnet bien clos, Et, tout habillé de chaudes fourrures, Au loin fait sonner gaîment ses grelots. À ses cheveux blancs le givre étincelle; Son large manteau fait des plis bouffants : Il a des jouets plein son escarcelle Pour mettre au chevet des petits enfants. Quand le soleil luit la neige est coquette; Mol et lumineux, son tapis attend Le groupe rieur qui, sur la raquette, Au flanc des coteaux chemine en chantant. Dans les soirs sereins, l'astre noctambule Plaque vaguement d'un reflet d'acier La clochette d'or qui tintinnabule. Au harnais d'argent du fringant coursier. Au feu du soleil ou des girandoles, Emportée au vol de son patin clair, Mainte patineuse, en ses courses folles, Sylphe gracieux, luit comme un éclair. Un rayon là-bas aux vitres rougeoie; On entend des sons d'orchestre lointain : Ce sont ces deux soeurs, la danse et la joie, Qui vont s'amuser jusques au matin. Et dans l'azur vif baigné de lumière, Spectacle charmant, aspect sans rival, Aux toits de la ville et sur la chaumière Flotte le drapeau du gai carnaval. A M. Coffinière de Nordeck de la marine française Ami, l'on vient de me remettre - Envoi qui m'est bien précieux - Un croquis des plus gracieux Avec une charmante lettre. La missive en mots palpitants Me révèle une amitié franche; Sur le croquis, l'onde et la branche Tout bas me parlent du printemps. L'amitié, cette coupe sainte Qui toujours, aux lèvres du coeur, Donne sa suave liqueur Sans jamais y verser d'absinthe! Le printemps, saison des amours, Des oiseaux, des papillons lestes, Des rayons et des fleurs célestes, Des douces nuits et des beaux jours! Bientôt, ami, la froide neige Ici va tomber à foison; Je vois venir à l'horizon L'hiver et son triste cortège. Eh bien, quand dehors rugira La sombre voix de la tempête, Je n'aurai qu'à lever la tête, Et ton tableau me sourira.3 Les pins de Nicolet ÀMlle M C. Ô mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire Se dresse, défiant le temps qui détruit tout, Et, le front foudroyé d'un éclat de tonnerre, Indomptable géant, reste toujours debout! J'aime vos longs rameaux étendus sur la plaine, Harmonieux séjours, palais aériens, Où les brises du soir semblent à chaque haleine Caresser des milliers de luths éoliens. J'aime vos troncs rugueux, votre tête qui ploie Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux, Votre cime où se cache un nid d'oiseau de proie, Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux. Un soir, il m'en souvient, distrait, foulant la mousse Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds, J'entendis une voix fraîche, enivrante, douce, Ainsi qu'un chant d'oiseau qui monte des halliers. Et j'écoutai rêveur... et la note vibrante Disait : Ever of thee! - C'était un soir de mai; La nature était belle, et la brise odorante... Tout insufflait l'ivresse en mon coeur désarmé. O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes, Redites-vous parfois ce naïf chant d'amour Qui résonne souvent dans mes rêves intimes, Comme un écho lointain de mes bonheurs d'un jour? Puissé je, un soir encor, sous vos sombres ombrages, Rêver en écoutant vos bruits tumultueux Ou vos longues clameurs, quand l'aile des orages Vous secoue en tordant vos bras majestueux! Malheur à qui prendra la hache sacrilège Pour mutiler vos flancs par de mortels affronts!... Mais non, ô mes vieux pins, le respect vous protège, Et des siècles encor passeront sur vos fronts. Reminiscor À Alphonse Lusignan. D'un poète aimé j'ai fermé le tome, Et, pensif, je songe à toi, mon ami; Car le souvenir, gracieux fantôme, Hante bien souvent mon coeur endormi. Je pense au passé, beaux jours de jeunesse, Des illusions âge décevant, Songe passager, temps de folle ivresse, Flot de poudre d'or qu'emporte le vent! Nous avions pour nid la même mansarde; Le coeur près du coeur, la main dans la main, Nous allions gaîment... Oh! oui, Dieu me garde D'oublier ces jours, fleurs de mon chemin! Je l'aime toujours ce temps de bohème Où chacun de nous par jour ébauchait Un roman boiteux, un chétif poème Où presque toujours le bon sens louchait. Oui, je l'aime encor ce temps de folie Où le vieux Cujas, vaincu par Musset, S'en allait cacher sa mélancolie Dans l'ombre où d'ennui Pothier moisissait. Nos quartiers étaient à peine accessibles : Passage grenier, mais logis mesquin; Confuse babel d'objets impossibles : La toge romaine au dos d'Arlequin! C'était un spectacle à rompre la rate Que ce galetas à moitié salon, Où Scarron faisait la nique à Socrate, Où Scapin donnait la réplique à Solon. Partout des bouquins et des paperasses, Croquis et bouquets, fleurets et débris, Pandémonium d'articles cocasses, Jonchant au hasard parquets et lambris. Flanqué d'un cummer et d'une chibouque, Tout noir au milieu d'un cadre branlant, Un portrait en cap de monsieur Soulouque, Faisait la grimace à mon chien Vaillant. En face, perché sur une corniche, Un plâtre poudreux nous montrait à nu Diane chassant avec son caniche Aux bords de l'Ismène Actéon cornu. Sur un vieux rayon tout blanc de poussière, Rabelais donnait le bras à Caton; Pascal et Newton coudoyaient Molière, Gérard de Nerval masquait Duranton. Il me semble voir la table rustique Chef-d'oeuvre branlant, au pied de travers, Où nous écrivions en style emphatique Nos lettres d'amour et nos premiers vers. Et tous ces amis à la joue imberbe, Que les soirs d'hiver chez nous rassemblaient, Ministres futurs, grands hommes en herbe, Que les noirs soucis jamais ne troublaient! Gaudemont vantait son Italienne; Sur un pan du mur Moreau crayonnait; Buteau nous chantait quelque tyrolienne; Auger, dans un coin, ratait un sonnet; Faucher écrivait pour la Mascarade; Paul ressuscitait un vieux calembour; Cassegrain lisait sa Grand-Tronciade À Jack, qui ronflait ainsi qu'un tambour; Henri nous gâchait de la politique; Arthur empruntait sa pose à Talma; Vital aiguisait sa verve caustique, Et Le May rêveur chantait Sélima. Il me semble voir la piteuse lippe Que tu nous faisais quand, tant soit peu gris, Un profane osait, allumant sa pipe, Déclarer la guerre à tes manuscrits. Musique, peinture, amour, poésie, Jeunesse et gaîté, brillants tourbillons, Vous nous embaumiez de votre ambroisie; Vous tissiez nos jours avec des rayons! Et quand venait mai dorer notre chambre, Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil, Nous respirions l'air tout parfumé d'ambre Qui venait des prés tout pleins de soleil. Bientôt, à son tour, adieu la croisée! Et chaque matin, au sortir du lit, Nous allions aux champs, malgré la rosée, Surprendre les fleurs en flagrant délit. Oh! qu'il faisait bon aller sous les ormes Guetter l'alouette au bord des ruisseaux, Voir glisser la nue aux flocons énormes, Écouter chanter les petits oiseaux! Te souvient-il bien de nos promenades, Quand, flâneurs oisifs, les cheveux au vent, Nous allions rôder sur les esplanades, Où l'on te lançait maint coup d'oeil savant? Tout était pour nous sujet d'amusettes; Sans le sou parfois, mais toujours contents, Nous suivions aussi le pas des grisettes... Nous rendions des points à Roger Bontemps. Je t'ai vu souvent faisant pied de grue, Pour lorgner dans l'ombre un joli chignon, Ou pour voir comment, traversant la rue, Une jambe fine orne un pied mignon. Et nous rêvions gloire, amour et fortune... Et, comme en rêvant l'homme s'étourdit, Nous nous découpions des fiefs dans la lune, Le soir, en allant souper à crédit. Nous aurions voulu, tant nous sentions battre D'ardeur et d'espoir nos coeurs de vingt ans, Ivres de désirs, monter quatre à quatre, - Fous que nous étions! - l'échelle du temps. Nos âmes brûlaient pour la même cause; Nos coeurs s'allumaient au même foyer; Et, quand arrivait l'heure où tout repose, Nous nous partagions le même oreiller. Nos soirs n'avaient point de songes moroses: Tu rêvais à tout ce que nous aimions; Moi, je rêvais à... mais, comme les roses, Le souvenir même a ses aiguillons. Et pourtant celui de ce temps m'enivre... Beaux jours sans soucis et nuits sans remords, Où le seul bonheur de se sentir vivre Remplissait d'émoi nos coeurs jusqu'aux bords! Mais plus tard, hélas! le vent de la vie Sur notre lac pur soufflant sans pitié, Il fallut quitter la route suivie Depuis si longtemps par notre amitié! Petit à petit vinrent les jours sombres : Chaque lendemain nous désabusait... Mais l'éclair ne luit que mieux dans les ombres; À l'or le plus pur il faut le creuset. Aux réalités il fallut se rendre, Quand un beau matin l'âge nous parla; Il restait encor deux chemins à prendre : Je choisis l'exil, toi l'apostolat. C'étaient deux billets à la loterie : Le plus triste lot me fut départi... Le sort me traitait sans cajolerie : Je lui ris au nez et pris mon parti! Depuis lors, narguant tout ce qui me froisse, En vrai Paturot passé bonnetier, J'amasse un pécule, et de ma paroisse J'aspire à l'honneur d'être marguillier. Je me moralise et j'envoie au diantre Les refrains grivois du vieux Béranger; Je ne chante plus, mais je prends du ventre... On nomme cela, je crois, se ranger. Cependant, le soir, au feu qui pétille, Quand passe ma main sur mon front lassé, Souvent à mon oeil une larme brille : Ah! c'est que, vois-tu, j'aime le passé. J'aime le passé, qu'il chante ou soupire, Avec ses leçons qu'il faut vénérer, Avec ses chagrins qui m'ont fait sourire, Avec ses bonheurs qui m'ont fait pleurer! Et puis, à tous bruits fermant ma fenêtre, Divisant mon coeur moitié par moitié, J'ai fait pour toujours deux parts de mon être : L'une est au devoir, l'autre à l'amitié! Chicago, mars 1868. Seul! Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne, Un pâle voyageur cheminait lentement; Autour de lui dormait la solitude morne, Et le soleil brûlait au fond du firmament. Pas une goutte d'eau pour sa lèvre en détresse! Pas un ombrage frais! pas un souffle de vent! Nulle herbe, nul gazon; et la plaine traîtresse N'offre à son pied lassé que du sable mouvant. Il avance pourtant; mais la route s'allonge; Il sent à chaque pas son courage tarir; Un sombre désespoir l'envahit quand il songe Qu'il va falloir bientôt se coucher pour mourir. Il se roidit en vain sous le poids qui l'accable; Il marche encore, et puis s'arrête épouvanté; Sur son sein haletant, cauchemar implacable, Il sent avec effroi peser l'immensité! Fatigué de sonder l'horizon qu'il implore, Sans force, il tombe enfin sur le sable poudreux; Et son regard mourant semble chercher encore Les vertes oasis et leurs palmiers ombreux. Voyageurs égarés au désert de la vie, Combien de malheureux, vaincus par la douleur, Dans leur illusion sans cesse poursuivie, Meurent sans avoir vu l'oasis du bonheur! La Louisiane À Mme A. Le Duc. Pays du soleil où la fantaisie Sous un ciel doré tourne son fuseau, Radieux rival de l'Andalousie, Dont le nom charmant, plein de poésie, Résonne à mon coeur comme un chant d'oiseau! Sous tes frais bosquets qu'embaume l'orange, On sent circuler de vagues aimants; Tes lourds bananiers, que la brise effrange, Semblent frissonner au concert étrange Qui flotte dans l'air de tes soirs charmants. Sous tes dômes verts qu'ombre la liane Rayonnent souvent de grands yeux hardis; Et, l'artère en feu, jusqu'à la diane, Plus d'un Werther veille, ô Louisiane, Au seuil parfumé de tes paradis. Et moi, fils du Nord aux hivers moroses, - Souvenir lointain, mais toujours vainqueur - A ces douces nuits, à ces beaux jours roses, En rêvant je sens, malgré mes névroses, Comme une fleur d'or éclore en mon coeur! À mes compatriotes des États-Unis Un soir que mon esquif, battu, désemparé, Au milieu des brisants luttait désespéré Contre les vents contraires, J' aperçus un rayon qui sur l'onde flottait En me montrant la route et le salut; c'était Votre phare, ô mes frères! Or il brille toujours ce foyer rayonnant Dont la clarté sereine indique à tout venant Le port après l'orage; Il brille, et dans la nuit combien de matelots Près de sombrer, voyant son reflet sur les flots, Échappent au naufrage! Ces feux, ce sont vos coeurs qui les ont allumés, Ô vous, qui des plus purs sentiments animés, Dans votre âme attendrie, Loin du sol paternel à jamais vénéré, Gardez le souvenir et le culte sacré D'une double patrie! Descendants de la France, et fils du Canada, Sur la plage étrangère où l'espoir vous guida - Sans reproche et sans crainte - Quand du foyer natal le sort vous arrachait, Vous avez fièrment de ce double cachet Gardé la double empreinte. De vos traditions religieux gardiens, Jaloux d'être à la fois français, et canadiens, Soyez la sentinelle D'une race sur qui Dieu se plaît à veiller; Et puisse sur l'écueil toujours au loin briller De vos signaux amis la lueur fraternelle! Vieille histoire And among the dreams of the days that were I fend my lost youth again. LONGFELLOW. C'était un lieu charmant, une roche isolée, Seule, perdue au loin dans la bruyère en fleur; La ronce y rougissait, et le merle siffleur Y jetait les éclats de sa note perlée. C'était un lieu charmant. Là, quand les feux du soir Empourpraient l'horizon d'une lueur mourante, En écartant du pied la luzerne odorante, Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir. Ce qui se disait là d'ineffablement tendre, Quel langage enchanteur pourrait le répéter!... La brise se taisait comme pour écouter; Des fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre. Propos interrompus, sourires épiés, Ces serrements de coeur que j'éprouvais près d'elle, Je me rappelle tout, jusqu'à mon chien fidèle Dont la hanche servait de coussin pour ses pieds. O mes vieux souvenirs! 0A mes fraîches années! Quand remonte mon coeur vers ces beaux jours passés, Je pleure bien souvent, car vous m'apparaissez Comme un parquet de bal jonché de fleurs fanées. Le temps sur nos amours jeta son froid linceul... L'oubli vint; et pourtant - colombes éplorées - Vers ce doux nid, témoin de tant d'heures dorées, Plus tard, chacun de nous revint souvent... mais seul! Et là, du souvenir en évoquant l'ivresse, Qui cherchions-nous des yeux? qui nommions-nous tout bas? - L'un l'autre, direz-vous? - Oh! non : c'était, hélas! Le doux fantôme blanc qui fut notre jeunesse! À une orpheline Heureux le coeur de l'homme à qui Dieu n 'a pas demandé de larmes pour le tombeau d'une mère. SAINTE-FOI. Dis, mon ange, pourquoi cette pâleur étrange? Pourquoi ton doux regard semble-t-il s'attrister? La beauté sur ta joue a posé sa main d'ange; Tu ne devrais savoir que sourire et chanter. L'existence, il est vrai, perd bien vite ses charmes : J'ai vu de jeunes fronts blanchis avant le temps; Mais l'oeil des chérubins ne verse pas de larmes, Et la bise d'automne est muette au printemps. Laisse à ton père, à moi, soucis et peine amère, Fardeau qui bien souvent fait plier nos genoux... Mais, entre deux sanglots, ta lèvre a dit : « Ma mère! » Ah! pauvre ange, pardon : viens pleurer avec nous! Noëls ! Le lourd battant de fer bondit dans l'air sonore, Et le bronze en rumeur ébranle ses essieux... Volez, cloches, grondez, clamez, tonnez encore, Chantez paix sur la terre et gloire dans les cieux! Sous les dômes ronflants des vastes basiliques, L'orgue répand le flot de ses accords puissants; Montez vers l'Éternel, beaux hymnes symboliques, Montez avec l'amour, la prière et l'encens! Enfants, le doux Jésus vous sourit dans ses langes; A vos accents joyeux laissez prendre l'essor; Lancez vos clairs noëls : là-haut les petits anges Pour vous accompagner penchent leurs harpes d'or. Blonds chérubins chantant à la lueur des cierges, Cloche, orgue, bruits sacrés que le ciel même entend, Sainte musique, au moins, gardez chastes et vierges, Pour ceux qui ne croient plus, les légendes d'antan. Et quand de l'an nouveau l'heure sera sonnée, Sombre airain, coeurs naïfs, claviers harmonieux, Pour offrir au Très-Haut l'aurore de l'année, Orgues, cloches, enfants, chantez à qui mieux mieux! Messe de minuit C'est Noël. Bébé dort sous ses tentures closes, Rêvant, les poings fermés sur ses yeux alourdis, De beaux jouets dorés, de fleurs fraîches écloses Dans les jardins du paradis. Au dehors on entend des voix; la foule passe, Calme, écoutant au loin le clocher plein de bruit, Qui jette sa clameur sonore dans l'espace À tous les échos de la nuit. Maîtres et serviteurs, qu'un symbole égalise, De crainte d'éveiller le bébé rose et frais, Pieux et recueillis, pour se rendre à l'église, Passent le seuil à pas discrets. Il est minuit bientôt. Seule, la jeune mère Reste auprès du berceau que son amour défend, Oubliant tout, chagrins, soucis, la vie amère, Pour ne songer qu'à son enfant. Il est là sous ses yeux, son trésor, qui sommeille, Innocent et serein, tandis qu'au ciel profond Resplendit pour lui seul la vision vermeille Que les blonds chérubins lui font. La mère enfin se lève, anxieuse, attentive, Et, dans les petits bas au chevet suspendus, D'une main tout émue elle glisse, furtive, Joujoux et bonbons confondus. Puis, tombant à genoux, jusqu'aux pleurs attendrie, Plus folle que son fils, plus riche que Crésus, Murmure en son orgueil : - Comme vous, ô Marie, J'ai mon petit Enfant-Jésus! La poupée conte de Noël L'hiver était bien rude, et plus d'un pauvre avait Vu la fièvre et la faim s'asseoir à son chevet. À maint foyer, malgré la froidure croissante, La bûche de Noël, hélas! était absente. Que de petits souliers usés et décousus, Allaient être oubliés par le Petit-Jésus! Noël! - La rue était brillamment éclairée; Sur les trottoirs glissants une foule affairée Des magasins ouverts assiégeaient les abords. Mille objets attrayants s'étalaient au dehors, En groupes à l'aspect plus ou moins symétrique, Rutilant sous des flots de lumière électrique. Partout rire et gaîté: le givre éblouissant Semblait chanter joyeux sous le pied du passant; Tout paraissait noyé dans des lueurs d'opale. Un instant, j'entrevis un enfant frêle et pâle, Un tout petit garçon grelottant, mal vêtu, Qui battait la semelle, et d'un air abattu Dévorant du regard un brillant étalage Des mille riens dorés qui plaisent tant à l'âge Où l'on n'a pas encor le coeur rassasié. Le petit mendiant semblait extasié. J'allais moi-même entrer pour faire quelque emplette : Jouets d'enfants, menus articles de toilette, Bibelots si charmants à donner ce jour-là, Lorsque, le coeur serré, j'entends crier : - Holà! Au voleur! Qu'on l'empoigne!... Oh! l'affreux misérable! À l'aide! En un instant la foule inexorable Avait appréhendé le délinquant; c'était Le malheureux gamin. Hagard, il haletait Au poignet d'un sergent et sous l'âpre huée, Tandis que sa main gourde et mal habituée Au métier de l'opprobre essayait gauchement, Sous les lambeaux troués d'un pauvre vêtement, De cacher une raide et pimpante poupée. Le voleur était pris. L'âme préoccupée, Je poursuivis ma route. Or, en rentrant chez moi, J'embrassai mes enfants, ce soir-là, plein d'émoi: Je ne sais trop pourquoi l'action insensée Du petit inconnu tourmentait ma pensée. Et quand, la nuit venue, écartant les rideaux, En tapinois j'allai déposer mes cadeaux, Je revis - un hoquet de toux à la poitrine - L'enfant déguenillé penché vers la vitrine. Je le vis tout tremblant, avec avidité, Porter sa main transie à l'objet convoité, Entr'ouvrir les haillons qui le couvraient à peine, L'y cacher, et soudain fuir à perte d'haleine. Puis la police, puis le procès, la prison... Enfin le déshonneur, le deuil à la maison! Une première faute... un orphelin peut-être... Malgré moi je plaignais le pauvre petit être; Si bien que je ne sais quel prétexte banal Me conduisit deux jours plus tard au tribunal. Entre deux vagabonds et deux filles de bouges Le petit comparut livide et les yeux rouges. Son histoire était courte et triste. Cet enfant, Hélas! était de ceux que la loi ne défend Qu'à regret, dirait-on; classe déshéritée De malheureux sans pain, n'ayant que la dictée De leur coeur, ici-bas, pour supporter leur lot. Trois ans auparavant, frappé par un ballot Qu'il arrimait à bord d'un brick faisant escale, Son père était tombé sans vie à fond de cale. Et la mère avait dû, de saison en saison, Peiner pour apporter du pain à la maison. Lui-même - le petit - avait payé sa dette À la famille, ayant gardé sa soeur cadette, Lorsque la mère allait travailler au dehors. Et puis la maladie était venue; alors Il avait à son tour dû chercher de l'ouvrage. Tout ce qu'un pauvre enfant peut avoir de courage, Il l'avait dépensé sans plainte, avec douceur, Pour sa mère clouée au chevet de sa soeur... Ce soir-là même, ayant vu pleurer la petite En songeant à Noël, il était sorti vite, Et, le coeur gros, avait à mainte porte osé Mendier un cadeau qu'on avait refusé... - C'est pour elle, Monsieur, oui, pour ma soeur mourante Que j'ai volé, dit-il, d'une voix déchirante; C'est la première fois! Et l'enfant, à ces mots, Se cacha le visage, et, fondant en sanglots, S'affaisa lourdement sur la banquette infâme. Et je sortis, plaignant dans le fond de mon âme Les juges - leur devoir veut quelquefois cela - Condamnés à punir de ces criminels-là. Le premier de l'an C'est le premier de l'an! Allégresse partout! On s'aime, on se caresse, on s'embrasse, on se choie... Mais le premier de l'an, pour les petits surtout, Est un jour d'ineffable joie. Pour les enfants la vie est un céleste accord; Chaque nouvelle année au bonheur les invite : À cet âge naïf on ne sait pas encor Combien le temps s'envole vite. Pour eux point de soucis, nul chagrin n'est profond : Ces coeurs que rien ne blesse ont en eux leur dictame; Et pourtant qui dira ce qui se passe au fond, Quelquefois de la petite âme? Je connais des parents qui, sur leur seuil joyeux, Ayant vu s'arrêter le spectre au front livide, - Des sanglots plein la voix, des larmes plein les yeux, Se penchent sur un berceau vide. Le pauvre ange est parti, par la mort emporté; - Pères qui m'entendez, Dieu vous garde les vôtres! - Ils ne blasphèment pas, non, car en sa bonté Le ciel leur en a donné d'autres. Tous trois sont là, groupés au milieu de monceaux De cadeaux radieux, - bonbons, tambours, épées, Chevaux de bois, soldats de plomb, frêles berceaux Où dorment de roses poupées. Oh! les bons cris de joie! oh! la franche gaîté!... Doux échappés du ciel, qui donc pourrait décrire Ce timbre d'innocence et de sérénité Qui sonne en votre éclat de rire! Le coeur gonflé, le père ose à peine parler; Et, tandis qu'autour d'eux le frais essaim se joue, La pauvre mère est là, triste, et qui sent couler Deux grosses larmes sur sa joue. - Allons, dit le brave homme, en couvrant de baisers Les petits innocents à la voix de mésanges, Ces jouets sont à vous; prenez et divisez Entre vous trois, mes petits anges... Or, comme l'on faisait quatre parts, étonné : - Pour qui, dit le papa, cette autre part entière? Et, levant ses grands yeux : - C'est, répondit l'aîné, Pour petit frère au cimetière! Le jour des Rois Voici les Rois. La joie est vive à la maison. De la cuisine on sent comme une exhalaison De mets appétissants, de choses succulentes; Ustensiles brunis, lames étincelantes, Au fumet des pâtés, au parfum des rôtis, En tintements joyeux mêlent leur cliquetis. Dans la salle à manger tout prend un air de fête; Sur la nappe qui luit la vaisselle s'apprête; Au salon quelqu'un joue un air étourdissant; Le lustre du plafond rutile incandescent, Et met des plaques d'or sur les argenteries. La porte entre-bâillée a des chuchoteries Au rythme clair et gai comme un allegretto. C'est la voix des petits qui parlent du teau, Du gâteau merveilleux à la croûte dorée, À la mie odorante, et qui, pour la soirée, Désignera bientôt, dans ce groupe enfantin, La reine du hasard et le roi du destin. Ils sont là, frères, soeurs, et cousins et cousines, Petits voisins avec les petites voisines, Rieurs et babillards, tapageurs, triomphants... Oh! les moments bénis que ces fêtes d'enfants! - Je serai roi, dit Paul. - Et moi, je serai reine ! Dit Louise. - Attendez, c'est moi la souveraine! S'écrie Héva; j'aurai des tas de bijoux d'or. - Moi, fait Joseph, j'aurai tout plein le corridor De soldats. - Pas du tout, dit Albert qui s'approche; C'est moi le roi : j'aurai des bonbons plein ma poche! - Non, non! - Si! si! Les voix se taisent tout à coup : On venait de frapper à la porte; et, debout Au dehors, un enfant apparaissait dans l'ombre, Grelottant et tendant la main dans la nuit sombre. Cette apparition ne dura qu'un instant. - Allons, cria le père; à table, on nous attend! Il ne faut pas laisser froidir ces bonnes choses. Et tous ces blonds minois et ces figures roses, Fous de joie, et d'un même objet préoccupés, Autour du gai festin furent bientôt groupés. On avait fait des plats l'inspection sommaire; Lorsque, tout étonnée : - Hein! voyons, dit la mère, Qu'a-t-on fait du gâteau des Rois? Tout aussitôt, Chacun de s'écrier : - Où donc est le gâteau? - Mais je viens de le mettre ici, répond la bonne. - Plus de gâteau! reprend le père; elle est bien bonne! Qu'est-il donc devenu? Quelqu'un l'aurait-il pris? Et les petits enfants protestent tout surpris. Seule, Jeanne, en son coin, semblait, toute confuse, Vouloir se dérober ou chercher une excuse. - Toi, Jeanne?... Et la petite avoue en bégayant : - Je l'ai donné tantôt au petit mendiant! Et le papa charmé, que l'aveu rassérène : - Viens m'embrasser, dit-il, Jeanne; c'est toi, la reine!4 Renouveau Mais il en est de nous comme de toute fleurs. Émile Diaz. Regardez mourir la rose épuisée! Plus de frais parfums, plus d'éclat vermeil... Pour rendre la vie à la fleur brisée, Que faudrait-il donc? - Un peu de rosée, Un peu de soleil. De même, ici-bas, la vie a des stages, Où, meurtri, froissé, le coeur se flétrit; Ainsi que la fleur, l'âme a ses orages: - Mais qu'un doux rayon tombe des nuages, Et tout refleurit! Impromptu (à bord du Québec, le 2 juillet 1866.) Le Couchant luit là-bas comme un vaste incendie; Le soleil sur les flots sème un rayon mourant; Les derniers bruits du jour chantent leur mélodie; Et, dressant fièrement sa carène hardie, Le Québec fend au vol les eaux du Saint-Laurent. Le long panache dont sa tête est couronnée Déroule dans les airs ses ondoyants réseaux; Il tourmente à grand bruit la vague déchaînée... Il passe, il fuit, laissant une longue traînée Noire dans le ciel pur et blanche sur les eaux. Ô fleuve, qu'ils sont loin les jours où nul servage N'avait encor dompté ton orgueil éclatant; Où de légers wigwams ornaient seuls ton rivage; Où tu n'avais bercé sur ta houle sauvage Que la frêle pagaie et le bouleau flottant! Penchant leur front pensif sur ton urne qui gronde, Ô vieux Niagara, qu'ont donc dit tes forêts, En voyant, jusqu'au fond de ta grotte profonde, Ta sombre royauté crouler comme ton onde, Et s'incliner devant le sceptre du progrès? À Mme F.-X. Lemieux À l'occasion de la naissance de sa fille Juliette, quatorzième enfant de la famille. Madame, au Dieu d'amour qui féconde le nid, Le doux nid des mésanges, Il a plu de peupler votre foyer béni De bien des petits anges. Treize! rangés autour d'une table, c'était Déjà tout un poème; Mais vous avez voulu, croyant qu'on en doutait, Y joindre un quatorzième. Pourquoi donc, a-t-on dit, à ce groupe coquet Ajouter quelque chose? Ah! c'est que vous vouliez couronner le bouquet Par un bouton de rose! Épilogue À vingt ans, poète aux abois, Quand revenait la saison rose, J'allais promener sous les bois Mon coeur morose. À la brise jetant, hélas! Le doux nom de quelque infidèle, Je respirais les frais lilas En rêvant d'elle. Toujours friand d'illusions, Mon coeur, que tout amour transporte, Plus tard à d'autres visions Ouvrit sa porte. La gloire, sylphe décevant Si prompt à fuir à tire-d'aile, À son tour m'a surpris souvent A rêver d'elle. Mais maintenant que j'ai vieilli, Je ne crois plus à ces mensonges : Mon pauvre coeur plus recueilli A d'autres songes. Une autre vie est là pour nous, Ouverte à toute âme fidèle : Bien tard, hélas! à deux genoux, Je rêve d'elle! Source: http://www.poesies.net