Le Philandre; Poème Pastoral. Par François Maynard (1582-1646) TABLE DES MATIERES LIVRE I LIVRE II LIVRE III LIVRE IV LIVRE V LIVRE I Calistée, object de mes voeux, À qui les hommes et les dieux Rendent un amoureux hommage, Te voyant ainsi qu'un soleil À nul qu'à toy-mesme pareil, Tiendrois-je caché mon servage? Non, je veux que de mon amour La postérité parle un jour, Et qu'elle raconte à sa race Que ta beauté royne des coeurs, Fut la cause de mes ardeurs, Et que l'histoire que je trace, Je l'offre à tes divins appas, Encore qu'elle ne soit pas Digne de toy, belle adversaire; Mais, après t'avoir immolé Mon coeur de ta flame bruslé, Quelle autre offrande puis-je faire? Reçois-la donc, et lis ces vers Où sont peints les effects divers D'amour le doux roy de mon âme. Possible apprendras-tu d'aimer, Et en me voyant consumer, Voudras-tu brusler de ma flame? Comme un chevreul, après l'hyver, Voyant le printemps arriver S'esgaye en son aimé bocage, Et solitaire loing du bruit, Où son pied libre le conduit Erre sans crainte de dommage; Quand, lors qu'il pense estre plus seur, Un traict luy traverse le coeur, Qui rend sa douce vie esteinte; Ainsi Philandre, dans les bois, Au plaisant avril de ses mois, Du traict d'amour eut l'âme atteinte. Un jour qu'il s'alloit reposant Au bord d'un crystal qui, jazant, Faisoit rouler son onde claire Parmy l'esmail des prez fleureux Où les zéphyres amoureux Voletoient d'une aisle legère, Il ouyt la charmeuse voix De Florize, nymphe des bois, Dont la douce et mignarde halene Alloit au ciel les dieux saisir. Soudain il fut point d'un désir De voir ceste belle syrène. Après qu'il eut en mainte part Porté son curieux regard Pour voir l'object de son envie, Amour cet invincible roy, Désireux d'imprimer sa loy Sur la liberté de sa vie, La luy fit voir sous un ormeau Roüillé du vif surjon de l'eau, Qui dans les prez s'alloit espandre, Son visage à demy couvert S'appuyoit sur un gazon vert, Et son corps dessus l'herbe tendre. Son poil nonchalamment espars, Ses yeux armez de doux regards, Sa face de beautez vermeilles, Et sa voix d'accens gracieux Le changeoient maintenant en yeux, Tantost le rendoient en oreilles. Espris de ce soleil nouveau, S'en allant le long d'un ruisseau Pour passer à l'autre rivage Où doucement il reposoit, Jà, Philandre se disposoit, À lui descouvrir son servage. Mais pendant qu'il s'acheminoit Où amour vainqueur le trainoit, La nymphe se fut escartée, Si bien que son espoir deceu Ne peut voir son désir conceu À sa naissance souhaittée. Dès lors, pressé de mille ennuis, Vagabond les jours et les nuicts, Il chercha tantost aux valées, Or, au bord d'un flot ruisselant, De son soleil estincelant Les douces beautez recelées. La fille de l'air maintes-fois Lors que d'une plaintive voix Il réclamait son inhumaine, Les oiseaux et les doux zéphirs Touchez du vent de ses soupirs, Plaignirent sa dolente peine. Ces plaintes pourtant sans secours, N'empeschèrent pas que tousjours Il ne fust point de son martyre; Son mal n'avoit d'autre confort Que l'espérance de la mort, Et un chaud désir de le dire. Maintes-fois les larmes aux yeux, Il dit : -hé! Pitoyables dieux! Que n'est ma vie terminée Avec ma tristesse et mon dueil, Ou l'absence de ce soleil Qui rend mon àme infortunée, Plus je desire de le voir, Alors j'en ay moins de pouvoir, Et semble qu'avoir ceste envie Soit un si grand crime commis Qu'il ne me puisse estre remis Que par la perte de ma vie. Hélas! Si réclamer ses yeux De mon âme victorieux Est une offense irrémissible, Ô dieux! Pourquoy permettez-vous Qu'ils luisent si beaux et si doux, Et que mon coeur soit si sensible? Quand premier flamber je les vis, Mes yeux d'estonnement ravis, Se pleurent tant à voir leur flame, Que, sans craindre de se brusler, Ils firent doucement couler Mille rayons dedans mon ame. Encores, pour mieux me dompter, Amour, hélas! Fit révolter Mes oreilles des yeux complices, Si bien que mes sens mutinez Semblaient seulement destinez Pour me traîner à ces supplices. Supplices sont-ils voirement; Mais, las! Incomparablement Cuisans en leur rigueur extrême; Car quel mal se peut comparer Au mal qui me fait souspirer Privé de la beauté que j'ayme? Ces rochers que l'aage a noircy Quand je pleure pleurent aussi, Mesme le printanier zéphire, Par le branle de ses cerceaux Faisant mouvoir les arbrisseaux, Avec moi tristement souspire. Ces eaux qui bruyent en courant, Ne vont par les bois murmurant, Sinon pour plaindre ma souffrance; Et toy, Florize, tu ne veux, Te rendant propice à mes voeux, Mettre fin à ta longue absence. Mais, à tort je me plains de toy; Car, tu ignores qu'à ta loy Amour ait mon àme sousmise : Faictes donc, pitoyables dieux, Que la veuë de ses beaux yeux Me soit par vous bientost permise! Ainsi Philandre souspiroit, Pendant que son mal empiroit En l'absence de sa déesse, Sans qu'il peust, après tant de dueil, Revoir esclairer ce bel oeil Le doux suject de sa tristesse. Enfin, un jour il l'apperceut Le long du bord où il receut Une atteinte d'amour en l'âme. Une autre nymphe la suyvoit De qui l'oeil embraser pouvoit Les coeurs d'une amoureuse flame. Pressé de son amour ardent Il vint et luy dit l'abordant : -arreste, belle dédaigneuse, Ne me cache plus tes beaux yeux, Dont l'esloignement soucieux Retient mon âme langoureuse. Cest abord la nymphe estonna, Et son visage environna D'un pourpre pareil à la rose Esclattante d'un front vermeil, Quand la courrière du soleil À la porte du jour esclose. La nymphe qui l'accompagnoit, Pareil estonnement peignoit Dessus sa face rougissante; Quand le berger plein de douleur Tira du profond de son coeur Cette parole languissante : -nymphe, ne vous estonnez point, Si mon coeur, vivement espoint Du traict de vostre belle veuë, Publiant sa captivité, Dit que, loing de vostre beauté, Une triste langueur le tuë. Tout ainsi que le jour vermeil Agréable effect du soleil, Apparoist, où sa cause esclaire, Mon amour, effect de vos yeux, Esclatte et résonne en tous lieux, Où ils font briller leur lumière. Pour céler un si doux tourment, Ains un si doux contentement Que les dieux quittent l'ambrosie Pour en savourer la douceur; Seroit-ce pas avoir le coeur Possédé d'une frénaisie? Le soleil pompeux de beauté Au doux resveil de sa clarté Ne reçoit-il pas les hommages De mille oyseaux, qui trémoussant Vont au ciel à l'envi poussant Les traicts de leurs plaisants ramages? Et vous, parfaict soleil d'amour, Dont l'oeil couronné d'un beau jour Esclaire le ciel et la terre, Ne recevrez-vous pas les voeux De mon coeur qui vit langoureux En vostre prison qui l'enserre? Abattrez-vous le sainct autel Qu'amour, ce grand dieu immortel, A dressé luy-mesme en mon âme, Où je fais à vostre oeil vainqueur Le sacrifice de mon coeur, Consumé d'une chaste flame? Las! Quand il voulut me blesser, Il ne sceut mon coeur traverser Que du beau traict de vostre veuë, Traict qui, m'ostant la liberté, Me fit cognoistre la beauté Pour royne des coeurs recogneuë. La nymphe qui secrettement En son âme l'alloit aymant Depuis qu'elle eut la cognoissance De son mérite nompareil, Tournant devers luy son bel oeil Qui donnoit à son mal naissance, Luy dit : -amour ne daigne point Faire les traicts dont il t'espoint Des tristes regards de ma veuë; Car on me peut voir aisément Sans brusler de l'embrasement Dont tu dis que l'ardeur te tuë. -ma belle, pourquoy voulez-vous Estimer que vos regards doux Ne soient les traicts inévitables, Dont amour blesse les mortels, Puisque les grands dieux immortels Les redoutent (eux redoutables)? -pensez, dit-il, qu'amour, ce roy Qui prescrit aux hommes la loy, Et tient les dieux sous son empire, N'arme son arc victorieux Que des regards de vos beaux yeux, Dont mon coeur traversé souspire. Un coeur souspire librement Quand il souffre peu de tourment : Mais quand la douleur est extrême, Et telle que tu me la feints, Tous les sens de tristesse atteints N'ont point d'action en eux mesmes; Car la langue qui seule peut Exprimer le mal dont se deult Une âme de douleur atteinte, Ne peut rompre l'empeschement Que luy apporte le tourment, Ou qui procède de la crainte. -mais quoy? C'est humeur des amans De feindre des embrazemens Quand ils sont tous remplis de glace! Ainsi dit la nymphe, faisant Paroistre un sous-ris séduisant Parmi les attraits de sa face. -celui qui peut feindre n'est point D'autre traict de douleur espoint, Ou n'a pas encor veu Florize; Mais, quiconque vit esclairé De ton beau regard adoré, Il ne cognoist point la feintise; Car, ayant en toy des beautez Autant qu'en ont les deïtez, Tu ne peux estre qu'adorable; Si que, de ton amour blessé Chacun est doucement forcé De t'advouer l'incomparable. Les effects de tes yeux sont tels Qu'ils changent les coeurs en autels, Pour t'y adorer, belle idole. Mesme le grand maistre des dieux Blessé par le traict de tes yeux, Victime à ta beauté s'immole. Tout ce que le ciel nous faict voir, Et tout ce qu'on peut concevoir De beau, de parfaict et d'aymable Est en toy avec tant d'appas, Que te voir et ne t'aymer pas Est une erreur inexcusable. De moy, je t'immole mon coeur, Astre dont le regard vainqueur Repaist mon âme d'ambrosie. Et ne m'importe que les dieux, Quand j'idolatreray tes yeux, Soient emflammez de jalousie! Ainsi parloit-il tout ardant, D'un oeil plein d'amour regardant Les beaux yeux de sa vainqueresse, Dont le coeur desja se rendoit Et impatient attendoit La guérison de sa tristesse. Mais elle, pour ne faire voir Qu'amour au joug de son pouvoir Attachoit son obeyssance, Ne daigna plus luy repartir, Desdain qui fit soudain partir Le berger privé d'espérance. En s'en allant il souspira, Et la nymphe se retira De ce discours au vif touchée; Mais plus quand elle ouyt de loing : -ô ciel! Sois fidelle tesmoin Qu'elle a ma jeunesse fauchée! Je meurs, mais heureux et content, Puisque mon coeur ferme et constant Préfère sa flame à sa vie. J'aime mieux me fondre en langueur Que de rompre le noeud vainqueur Qui retient mon ame asservie. Mais les dieux vangeront un jour Ceste insensible à mon amour, Hélas! Ayez en souvenance, Ô vous supremes deïtez Afin que de ses cruautez Elle face la pénitence. Ces plaintes qu'amour enfantoit, Et devers la nymphe portoit, Eurent tant de pouvoir sur elle, Qu'en fin son courage endurcy S'amolissant par la mercy La fit devenir moins cruelle. Son coeur alors meu de pitié Eust de sa nouvelle amitié Au berger donné cognoissance; Mais la crainte l'en empescha, De manière qu'elle cacha Dessous un feint ris sa souffrance. Ce ris tesmoin d'une rigueur, Moins véritable dans son coeur Qu'apparente sur son visage Fit dire à l'autre nymphe : -hélas Comment sous de si doux appas Peux-tu cacher si fier courage? -quoy? Tu appelles donc fierté Une marque d'honnesteté, Luy dit Florize. Ha! Cléonice, (ainsi la nymphe se nommoit) Estimes-tu que s'il m'aimoit, Que j'eusse à desdain son service? Le feu dont il dit que l'ardeur Luy brusle nuict et jour le coeur, Ce n'est qu'un feu imaginaire. Mais, ne parlons plus de l'amour; Ains, taschons d'employer le jour À ce qui mieux nous puisse plaire. Quelque jour s'escoula depuis, Sans se revoir, car ses ennuis L'esloignèrent dans les bocages, Où langoureux il se plaignoit Voire les oiseaux enseignoit À plaindre avec luy ses outrages. Elle qu'amour et le regret Dévoraient d'un souci secret, Cependant se mouroit d'envie D'alléger sa triste langueur, Et luy dire qu'amour vainqueur L'avoit à son joug asservie. Elle fut souvent dans le bois Devers les antres les plus cois, Croyant d'y rencontrer Philandre, Toutesfois ne le treuvant pas Elle arrestoit souvent ses pas, Chantant afin qu'il peust l'entendre. Un jour que sous un chesne ombreux D'un chant et doux et langoureux Elle animoit sa voix charmante, Disant : -amour, hélas! Comment Peuvent brusler si vivement Les yeux d'une personne absente? Depuis le jour que ce berger Peut à son amour m'engager, J'ai mon âme si fort esprise Du charme vainqueur de ses yeux, Que je ne voy rien en ces lieux Que par desdain je ne mesprise. Tout ce qui jadis me plaisoit Lors que ce berger ne faisoit Comme il faict la loy à mon âme, Ne me peut plaire, seulement Treuvé-je du contentement À son souvenir qui m'enflame. Sa beauté si fort me revient, Que d'elle seule il me souvient, Et, de ceste douce pensée, Naist un ardent desir d'amour, Qui rend mon ame nuict et jour D'un traict de langueur traversée; Langueur qui me plairoit bien mieux Si ses beaux et aimables yeux Cognoissoient le mal que j'endure; Mais las! Mes feintes cruautez Me les ont si loin escartez Qu'ils ne peuvent voir quand je pleure. Amour, hé! Fais les revenir, Et m'en donnant le souvenir Donne m'en aussi la présence. Par mon oeil de larmes baigné, N'ai-je pas assez tesmoigné Que je recognois ta puissance? Lorsqu'elle souspiroit ainsi, Le berger, rongé de soucy, Parut sur le bord d'une prée, En qui l'aurore par ses pleurs Avoit renouvellé les fleurs Dont sa face estait diaprée. La nymphe, voyant son soleil, Eut le visage aussi vermeil Que celuy de la belle Aurore, Quand, honteuse et pleine d'amour, Elle voit, sur le point du jour, Son beau Céphale qu'elle adore. Le berger aussi la voyant Alla tout craintif larmoyant, Mais ses larmes furent seichées, Comme celles que l'aube espand, Qui sechent tout soudain estant Des rayons du soleil touchées. La honte tous deux les tenoit, L'un, lors qu'il se ressouvenoit Du desdain de son adversaire, L'autre n'osant pas descouvrir Ce qu'elle ne pouvoit couvrir, Et qu'elle ne vouloit pas taire. Mais, Amour, lassé de les voir Parmy ces craintes recevoir Une douleur par trop cuisante, Fit, comme un dieu plein d'équité, Que l'amant de sa crainte osté Vint le premier devers l'amante. Puis (je ne sçay s'il recogneut Que la nymphe pour luy ne fut Comme elle estoit si dédaigneuse), Luy dit : -princesse de mon coeur, Pardonne à mon extresme ardeur, Si ma plainte t'est ennuyeuse. Si le feu qui me va bruslant N'était en moi si violent, Je pourrois, pour ne te desplaire, Sans me plaindre souffrir mon mal : Mais, rien ne lui estant esgal, Sans mourir je ne puis me taire. De toy seule dépend mon sort; Je vois et ma vie et ma mort Peinte en tes yeux roys de mon âme. Je vis, si chassant tes rigueurs. Tu veux que je t'ayme; et je meurs Si tu tiens à mespris ma flame. Si tu me dis que pour guérir De l'amour qui me faict mourir, Il ne te faut point voir, cruelle, Fais donc que tes yeux n'ayent pas Tous ces charmes et ces appas, Qui te font trop aimable et belle. La nymphe qu'Amour possédoit, Quand ces plaintes elle entendoit, Ne pouvoit, sans aucune feinte, Cacher son amoureux tourment. Aussi pourquoy plus longuement Se fust-elle en cela contrainte? Il estoit temps de descouvrir, Voire ses pensées lui ouvrir Pour faire voir que son mérite Avoit au profond de son coeur, Du traict de son oeil, son vainqueur, La douce loy d'amour escrite. Aussi luy dit-elle, en riant, Et avec sa voix mariant Ses regards, flambeaux de sa vie : -berger, si je n'ay pas esté Telle que tu as souhaitté, Ne me crois pas ton ennemie. Car, par une feinte rigueur, Ayant à mespris ta langueur, J'ay voulu de toy faire espreuve, Estimant que par fiction Ton âme eusse l'affection, Que véritable ores je treuve. Si tu m'aymes, je t'ayme aussi, Ayant d'un semblable soucy L'âme nuict et jour offencée : Et rien n'allège mon esmoy, Sinon quand mon coeur vole à toy Sur les ailes de la pensée. -ma belle, lui dit le berger, Puis que tu daignes soulager Mon triste, mais plaisant martyre, Je te jure devant les cieux, Qu'il n'est rien qui face (mon mieux) Que de ta loy je me retire. Je ne puis assez estimer L'honneur que ce m'est de t'aimer Et d'estre aimé de toy, ma belle : Mais je puis bien asseurément Te dire qu'éternellement Philandre te sera fidelle. -aussi, dit-elle, je croy bien, Qu'au monde il ne peut estre rien Qui de moy te puisse distraire : Si tu considères tout-jour Que ce n'est peu d'heur en amour De prendre la loy et la faire. Ayme-moy, et crois que toy seul Es le seul object de mon oeil Et que je te suis plus acquise Que je ne le suis pas à moy. -aussi, dit-il, asseure-toy, Que Philandre est tout à Florize. Ce discours, suivy d'un baiser, Qu'elle ne luy sceut refuser Unit si doucement leur âme, Que dèslors, ils ne furent qu'un, Ne respirans qu'un air commun Et à l'une et à l'autre flame. Un temps s'écoula si heureux Parmy leurs plaisirs amoureux, Qu'à leurs voeux tout estoit propice. Où que les portast leur désir, Ils cueilloient les fruicts du plaisir Que produit la royne d'érice. Les antres estoient leurs palais Où les plus mignards oiselets Desgoisoient leurs plus doux ramages : Pendant qu'enlassez de leurs bras Ils mouroient et ne mouroient pas Parmy les amoureux orages. Mais le sort jaloux de les voir Tant de doux plaisirs recevoir, Aigrit la douceur de leurs flames Car las! Il ne peut longuement Souffrir que le contentement Face sa demeure en nos àmes. Une fois qu'au combat d'amour Ils estoient au mitan du jour, Lassez d'un si long exercice, L'un disoit d'une douce voix : -viens, ô zéphir, bon-heur des bois, Viens, et dedans mon sein te glice. -viens tost alentir mes ardeurs, (disoit l'autre) par tes froideurs. Va par tout sans aucune crainte : Tout t'est permis ô dieu mignard, Tu es si frais et si gaillard, De toy il me plaist d'estre estrainte. Ce petit zéphire volant Alloit dedans leur sein coulant, Mais plus dans celui de Florize Y remarquant mille beautez, Qui pouvoient les divinitez Rendre l'âme d'amour esprise. À la fin, entrant et sortant, Ayant de son oeil inconstant Toutes ces raretez foulées, Il vit d'un beau jardin caché Du nectar d'amour espanché Les mottes doucement moüillées. Soudain, touché de repentir D'avoir consenty d'alentir Les ardeurs de ceste bergère Qu'il commençoit desja d'aymer, Se laissa de dueil consumer S'esloignant d'une aisle légère. Mais paravant que de mourir, Il essaya de se guérir Par le remède de la plainte, Si qu'il dit : -adieu, prez et bois Que j'ay tant chéris autrefois, Ayez l'âme de dueil attainte. Je vous quitte, mais à regret; La rigueur d'un soucy secret M'oste, et à vous, et à moy-mesme : Mais cacheray-je en vous laissant La douleur qui me va blessant? Non, je ne puis, elle est extrême. Sçachez donc, vous bois, et vous prez, Vous, antres, et ruisseaux, qu'aprez Que la belle nymphe Florize Dans les bras de son cher amant Eust gousté le contentement Que le plus dans le monde on prise, Lassée d'avoir combattu, Et veu son Philandre abattu Vainqueur et vaincu rendre l'âme, Elle me pria d'alentir Le chaud qui lui faisoit sentir Le soleil et la vive flame. Je glisse dans son sein, où las! Tout un moment je ne fus pas Sans aimer ses rares merveilles; Je volette par tout son corps Y descouvrant les beaux thrésors De deux colines nompareilles. Car Amour, de ses propres mains, Entre deux beaux piliers germains Les avoit doucement formées : Là, mille délices voloient Qui d'un ardent désir brusloient Les âmes d'amour emflammées. Une mousse d'or les couvroit, À l'entre-deux se descouvroit Le naturel esclat des roses Et des oeillets bien rougissans, Lors qu'ils vont s'espanoüissans, Quand l'aube a ses portes escloses. Au mitan de cette rougeur, Estoit la porte de l'honneur, Et des delices de la vie : Voire d'un jardin où les dieux N'ayans plus de nectar aux cieux Eussent trouvé de l'ambrosie. Voyant toutes ces raretez, Qui n'eust porté ses volontez À désirer leur joüissance? Il est vray, je la désiray, Mais soudain je me retiray M'estant deceu en ma créance. Car j'estimois ceste beauté Digne d'une divinité À moy par amour reservée; Mais voyant son esclave coeur Sous le joug d'un berger vainqueur Porter en luy sa loy gravée, D'un cuisant regret affolé Je suis bien loing d'elle volé, Pour finir avecques ma vie La douleur que j'eus quand je vis Les plaisirs, par autre, ravis, Pour qui seuls j'avois eu d'envie. Mais si je meurs, ô prez et bois, Souvenez-vous que mille fois Je vous ay rendus agréables, Et que mes frais soupirs ont faict Que maint berger bien satisfaict, Vous a jugez fort délectables. Je vous ay esmaillés de fleurs De mille diverses couleurs, Et porté les bandes légères Des oyseaux à vous fréquenter, Et sous vos ombrages chanter, Avec les nymphes bocagères. Faites donc, après mon trespas Que Florize ne sente pas, La faveur d'un autre zéphire. Je t'en prie, ô père du jour, Et toy Vénus, et toy Amour, Adieu donc, bois, je me retire! Ainsi mourut ce petit dieu L'honneur d'un solitaire lieu, Et les délices d'un bocage; Puis, le soleil pour l'obliger, Mesmes de sa mort se venger, R'enflama son ardent visage. Rayonneux de mille clartez, Aux antres les plus escartez Où il n'avoit porté sa veuë, Il esclaira si ardamment Qu'il rendit en un seul moment La forest de frais dépourveuë. Les oiseaux, en perdant leur voix, Quittèrent le séjour des bois, Et la nymphe en fut si touchée, Qu'elle disoit : -zéphire, hélas! Où es-tu allé? Mon soulas, Qui retient ton aisle attachée? Que ne viens-tu me secourir? Te plais-tu à me voir mourir. Ha! Volage, viens à mon aide, Nul que toy, petit dieu des fleurs, En ces violentes chaleurs, Ne peut m'apporter du remède. En vain elle le réclamoit, Le soleil si fort l'enflamoit, Que dès lors une fièvre ardente La tourmenta si vivement, Qu'en quatre jours la consumant, Elle ne fut que my-vivante. Ses yeux où un millier d'attraits, De charmes, d'appas, et de traicts, Et d'amorces inévitables, Luisoient jadis si doucement, S'ouvroient à demy seulement Moüillez de larmes pitoyables. Elle qui eut le teint vermeil, Plus que celuy du blond soleil, Devint si défaicte, et si pasle, Qu'à la voir on eust estimé Son corps, encore qu'animé, Un corps qu'au tombeau on desvalle. Le berger, voyant que le sort, Donnant à sa nymphe la mort, Rendoit toute sa gloire estainte, Et jugeant en ce triste point Les pleurs vaines, ne pleura point, Mais fit à l'amour ceste plainte : -Amour, recours des amoureux Traversés du sort rigoureux, Unique roy de ma pensée : Ne vois-tu pas que ce soleil Venant au point de son sommeil, Ta gloire est partout effacée. Que tardes-tu à secourir Celle dont la mort fait mourir Et mon espoir, et ta puissance? Si son oeil meurt, qui te craindra Et qui désormais te rendra Ny de voeux, ny d'obeyssance? Quand tu as triomphé des dieux, N'a-ce pas esté par ces yeux Que le mal au trespas va rendre, Et ces inévitables dards N'estoient-ce pas les doux regards De ces yeux qui sçavoient tout prendre? Lors, Amour, se resouvenant Qu'onc ne s'en alla couronnant D'une glorieuse victoire, Que par ces yeux remplis d'appas, En vint esloigner le trespas, Afin de conserver sa gloire. Peu à peu le mal s'en alla, Et son teint se renouvella, Comme en avril les belles prées S'esmaillent de diverses fleurs, Qui peignent de mille couleurs Les bords des fontaines sacrées. Son oeil armé de maint esclair Brilla plus luisant et plus clair Que le soleil après l'orage, Quand sa reluisante beauté D'un clair rayon a surmonté Le noir amas de maint nuage. LIVRE II Depuis cest heureux accident Leur amour n'eut d'astre ascendant Que la félicité parfaicte; Car il n'y avoit de plaisirs Que pour contenter leurs désirs, Enfants de leur flame secrette. Les antres, les bois et les prez, De cent belles fleurs diaprez Estoient les tesmoins de leur vie. Car tant seulement aux ruisseaux, Aux fleurs et aux gentils oyseaux Ils décèloient leur douce envie. Un jour un crystal argenté D'un haut rocher précipité Au fond d'une ombreuse vallée, Trainant son onde à dos rompu, Par un murmure interrompu, Redisoit leur flame célée. Echo, ceste fille de l'air, Receut ce murmurant parler, Dont elle en forma, caqueteuse, Un bruit confus qui s'espandit, Et d'un traict soupçonneux fendit Une âme en amour langoureuse. C'estoit Lysis, rempli de deuil Au doux souvenir du bel oeil De Florize, object de sa peine, Quand traversé de ce bruict sourd, Il se leva comme un qui court Espouvanté d'une ombre vaine Et bandant l'oreille à ce son, Qui faisoit naistre un vif soupçon À son âme d'amour esprise, Il ouyt une voix en l'air, (bien que confusément) parler Et de Philandre et de Florize. Soudain, par mille traicts jaloux, Amour lui altéra le poulx, Et le fit courir à la plainte, Aux tristes souspirs, et aux pleurs Ordinaire recours des coeurs Blessez d'une amoureuse attainte. Puis, laschant ses moites regards, Tournez en cent diverses parts, Il vit, sur l'escorce d'un arbre, Philandre et Florize enlassez : Ses esprits soudain oppressez Le firent semblable à un marbre. Car, privé de tout mouvement, Il n'eut point d'autre sentiment Que celuy de sa flame ardente; Mais enfin, revenu à luy, Parmy son violent ennuy, Il dit d'une voix triste et lente : -un autre donc va savourant Le fruict que j'allais espérant De toy, cher object de ma flame : Et moy je n'auray d'autre bien Que l'honneur d'avoir un lien Le plus beau qui ait onc pris âme. Soit, car bien que la fière loy Du sort jaloux et de mon roy M'oblige à un ingrat martyre, Je me console en mes travaux, D'avoir pour cause de mes maux L'astre de l'amoureux empire. Mais las! à quoy? Si ce flambeau M'ouvre la porte du tombeau Par mille rigueurs inhumaines. Plustost, sous les pieds du mespris, Foulons sa beauté qui m'a pris Sans souffrir en vain tant de peines! Gravons au pied de ce rocher : Si son oeil jadis me fut cher Maintenant il m'est haïssable! Mais non, car si, en l'adorant, Le ciel veut que j'aille mourant, Je tiendray ma mort honorable. Je veux donc me paistre de dueil Jusques au point de mon cercueil, Puis que telle est ma destinée : Car à quoy me plaindre des cieux Si pour me rendre soucieux La parque est toujours obstinée? Peu après, triste et esploré, S'estant en un bord retiré Pour entretenir ses pensées, Voyant le soleil dessus soy, Il dit : -vis-tu si ferme foy Ny peines si mal compensées? À ces mots, un torrent de pleurs S'enfanta des tristes vapeurs Dont il avoit l'ame couverte. Enfin, voyant le soir ombreux, Il dit : -combien plus ténébreux Est mon coeur proche de sa perte! Aussi tost que le jour ardent Fut clos au point de l'occident, Il s'en alla plein de souffrance, Et bruslé d'un brasier jaloux Qui, changé bien tost en courroux, Vainquit sa longue patience. Pendant que l'astre qui reluit Parmy les ombres de la nuict Poursuivit sa noire carrière, Il pleura jusqu'au point du jour Que la belle estoile d'amour Déferme au soleil la barrière. Alors vagabond dans les bois, Il fit retentir de sa voix Les monts, la plaine et les vallées, Disant : tes beautez, mon soulas, Seront telles tousjours helas! À mes tristes yeux recelées? Si parmy son jaloux travail Il voyoit l'agréable esmail Des fleurs nouvellement escloses, Il disoit : -combien est plus beau Ce teint et ce corail jumeau Parsemé de lis et de roses? Et puis haussant ses moites yeux Devers le bel astre des cieux, Il disoit : -cache ta lumière, Flambeau qui fais le jour vermeil; Car il n'est point d'autre soleil Que l'oeil de ma belle guerrière. Mais à quoy? Disoit-il après Ne treuver fleur emmy les prez, Ni flame au ciel belle à ma veuë, Pour une si fière beauté Que son ingratte cruauté Par cent traits de mespris me tuë? Las! En quel poinct suis-je réduit! Je poursuis celle qui me fuit, Et j'adore mon ennemie? Hé! Quelle tyrannique loy! Non, non, je veux rompre ma foy, Plustost qu'en vain perdre la vie. Toutesfois, vivons en espoir, Possible encor pourray-je voir Le doux subject de mon martyre? À mesme, dans un antre ombreux, Il vit son soleil amoureux Auprès de Philandre reluire. Soudain, blessé d'un traict jaloux, Il cheut dessus ses deux genoux, Et puis du front donnant sur l'herbe, Il s'escria : -ha! Sort malin, Pourquoy prolonges-tu ma fin Au joug de ma chère superbe? Esploré lors, il dévala, Et par un trac ombreux alla Devers la cause de sa flame, D'où il vit Philandre lassé, Des bras de la nymphe enlassé, Emmy les plaisirs rendre l'âme. Puis, derrière un buisson caché, S'estant de fort près approché, Il ouyt que son ennemie Disoit : -doux soleil de mon coeur, Qui pourroit, jaloux de nostre heur, Troubler nostre paisible vie? Tout rit à nos ardents désirs, Amour nous donne des plaisirs, En leur douceur incomparables; Mais mon heur seroit plus parfaict Si tes feux estoient en effect Autant que mes flames durables. -mon âme, luy dit le berger, Crois-tu que je puisse changer, Et par l'oubly des feux estaindre? Helas! S'il t'aggrée en t'aymant, Que je vive plus longuement, Cesse, ma belle, de le craindre. Alors la nymphe, en le baisant, Alla tout le trouble appaisant Qui jà naissoit dedans son âme; Et le baiser coulant au coeur Y reversa tant de douceur Qu'il luy fit dire : -ha! Je me pasme! Le jaloux ne pouvant plus voir Ce qu'il n'eust pas voulu sçavoir Se leva tout remply de rage Criant : -ciel, qu'est-ce que je vois? Et redoublant toujours sa voix, Il courut dedans le bocage. Philandre, vivement touché, Voyant de son bonheur caché La joüissance décelée, Se leva d'un ireux effort, Ayant, pour réparer ce tort, D'un chaud courroux l'âme affolée, Si que, de fureur transporté, Courant d'un pas précipité Après l'ennemy de sa gloire, Il eust d'un coup victorieux Porté ce berger envieux Au delà de la rive noire Mais un loup, de rage animé, A l'oeil de furie enflamé Et à dent de faim afilée, En ce poinct se mesla parmy, Pour trancher d'un coup ennemy Sa trame heureusement filée. Desjà Lysis voyoit le bord Du triste fleuve de la mort, Lorsque ceste cruelle beste, S'eslança comme un foudre ireux Dessus Philandre (bien heureux, S'il eust préveu ceste tempeste). Ce berger en ce point réduit Qu'il n'espéroit rien que la nuict De son imparfaite journée, À la fuitte enfin eut recours, Hélas! Mais en fuyant, un ours, Rendit sa carrière bornée. Il s'arresta glacé de peur, Et dit : -adieu, roy de mon coeur, Bel oeil autrefois ma lumière. Maintenant je cognois combien Tous les dieux jaloux de mon bien Haïssent ma flame première. Adieu, doux suject de mes maux. Alors, ces cruels animaux, Attisans leur brutale rage, Se joignirent plus rudement Qu'un flot de l'ondeux élément Ne heurte le roc d'un rivage. Pendant que ces monstres affreux Disputoient fièrement entr'eux À qui seroit si douce proye, D'un arbre à l'autre s'esloignant, À chasque pas alloit craignant Qu'ils ne recogneussent sa voye. Ce danger estant esvité, Pour revoir sa chère beauté Il retourna dans la caverne Où il avoit vaincu son dueil; Mais elle devint un cercueil Presque aussi triste que l'Averne. Car sa belle n'y estant plus, Il eut, d'estonnement perclus, L'âme de peur si fort frappée, Que tombant my-pasmé de dueil Il fit un ruisseau de son oeil Par qui sa face estoit trempée. Puis les soucieuses vapeurs Qui s'allèrent formant des pleurs Dont Philandre noyoit la terre, S'exhalèrent soudain en l'air, Et y firent estinceler Les esclairs courriers du tonnerre. Ces vapeurs en eau se fondans, Et de ces tonnerres grondans Les flammes en bas eslancées, Firent que d'un hautain rocher Leur esclat venant s'approcher Rendit ses pointes renversées. De ce roc les sourcils rompus, Roulans à bonds interrompus Par le rencontre de maints chesnes Et de maints ombrageux ormeaux, Firent que les nymphes des eaux Se cachèrent dans leurs fontaines. De ce prompt orage estonné Et de peur encore entourné Il baigna de pleurs son visage; Mais plus lors qu'il vit un rocher Comme un traict descendre, et boucher La porte à cest autre naufrage. En ce lieu ombreux enfermé, D'un cry par la plainte animé Il accusa sa destinée, Réclamant à secours les dieux, Et son soleil victorieux Qui faisoit luire sa journée. Or, Lysis, estimant alors Philandre une ombre entre les morts, Fit revivre son espérance, Et osa promettre à son coeur La fin de son aigre langueur Par une douce joüissance; Si qu'avant la fin de ce jour, Il dit à ce soleil d'amour Dont il esperoit son remède : -belle cause de mon tourment, N'auray-je point d'allégement Au mal qui pour toy me possède Celuy pour qui ton coeur espris Armoit ses beaux yeux de mespris N'est ores qu'une ombre blesmie; Et Amour ne possède plus Un esprit au tombeau reclus, Car la parque est son ennemie. Resous-toy doncques de bannir Ce berger de ton souvenir, Car puisqu'il est ores sans vie, Il ne sçauroit te caresser Ny toy dans tes bras l'enlasser, Tous deux poussez de mesme envie. Plustost, cher astre gracieux, Tourne ton coeur et tes beaux yeux Devers celui qui ne peut vivre Qu'en idolâtrant tes appas, Sans s'obstiner jusqu'au trespas D'aller une vaine ombre suivre. -ô ciel, doncques Philandre est mort! S'écria Florize, et l'effort Du cuisant regret de sa perte Ne peut pas finir mon destin. Ha! Que ne m'a le ciel mutin D'un rocher maintenant couverte! Et toy, monstre de cruauté, Qui veux forcer ma volonté À languir dessous ta puissance, Oses-tu bien parler d'amour Après m'avoir ravi le jour Du soleil de mon espérance? Où est ton foudre, Jupiter? Quoy! Mon dueil ne peut t'irriter Pour me vanger de ce barbare? Ha! Pleurons, Florize, pleurons, Et rien que la mort n'espérons; Mort, de mon beau thrésor avare. Le sort de pitié n'ést attaint. Puisque son beau jour est esteint, Je n'en seray plus esclairée : La parque, hélas! Le retiendra, Et plus ça-bas ne reviendra Pour voir mon âme martirée. Lysis, décheu de son espoir, Sentit le cruel désespoir Faire en son coeur un tel ravage Que, pour n'ouyr plus ces discours Qui lui défendoient tout secours, Il s'escarta rempli de rage. Florize cependant, au bois, Par l'accent de sa triste voix, Réclamoit l'ombre de Philandre, Et l'accusoit de peu d'amour, De changer ainsi de séjour, Sans avoir daigné de l'attendre. -mais, disoit-elle, mon soucy, Tu n'as pas toy-mesme noircy Le serain de ta douce vie : C'est le fier destin, et les dieux De nostre bonheur envieux Qui m'ont ta présence ravie. Mais quoy? Pensent-ils, les jaloux, Avoir tout seuls un oeil si doux, Et m'en oster la jouissance? Non, non, si tu ne vis pour moy, Je veux perdre le jour pour toy, Toy, doux suject de ma souffrance. Pendant que la nymphe pleuroit Et coup dessus coup souspiroit, Elle apperceut la douce rive Où son bonheur fut accomply Eh! S'escria-t-elle, l'oubly Donc hélas! Te retient captive, Ô âme, butin de la mort! Puis elle alla devers ce bord Proche de l'antre de Philandre, Où il disoit : -puisque les cieux Me deffendent de voir ces yeux Que me sert, hélas! De l'attendre? Quelle espérance de sortir! Ciel! Si tu voulois consentir Que le doux objet de ma peine Revint encor en ce rocher, Que je l'en revisse approcher : Mais, hélas! Mon attente est vaine. Philandre trop infortuné, À quel trespas t'a destiné La parque à te nuire obstinée? Hé! Tu mourras donc sans revoir Florize, en qui gist le pouvoir De surmonter la destinée. Entendant ceste triste voix, Elle fit retentir les bois D'un cry tout remply d'allégresse : Disant : -où es-tu, mon berger? Philandre, viens donc alléger L'ennuy qui loin de toy m'oppresse. Approche, ma douce moitié, N'es-tu point touché de pitié? Las! Te plais-tu à m'ouyr plaindre? Que tardes-tu tant à venir? Qu'est-ce qui te peut retenir, Ma voix à toy pouvant atteindre? -Florize, viens en ce rocher, Luy dit-il, car de t'approcher La puissance m'en est ostée. La nymphe jugeant d'ou couloit La triste voix qui l'appelloit Y courut toute transportée. Le voyant, elle larmoya, Et maint souspir triste envoya Vers luy qu'une douleur amère Força longtemps à souspirer, Gémir avec elle et pleurer; Aussi, lors, qu'eust-il sceu plus faire? Toutes-fois, après ces sanglots, Il luy dit : -tu me vois enclos Dans le tombeau, remply de vie. Mais hélas! Pour vivre autrement, Le ciel, aise de mon tourment, M'en a la puissance ravie. Au moins, je mourray satisfaict, Ayant reveu le cher object Sans qui la mort m'estoit fascheuse. -hé! Comment voudrois-tu mourir, Luy dit-elle, sans secourir Mon âme pour toy langoureuse? -quel secours attens-tu de moy? Sinon de plaindre ton esmoy, Respondit-il à sa déesse; Mais, ceste plainte ne peut point Adoucir le mal qui t'espoint Et qui r'engrége ma tristesse. Pour ne me laisser t'approcher, Le ciel m'oppose un dur rocher Qui se mocque de ma puissance; Et te voyant, las! Je ne puis Dissiper mes tristes ennuys Qui r'enforcent leur violence. Jadis, au doux jour de tes yeux, Mon ennuy le plus soucieux Se perdoit soudain comme une ombre : Toutefois, ores, ma langueur, Auprès de ton oeil, mon vainqueur, Me fait des morts croistre le nombre. Je m'en vay peu à peu mourant... Alors la nymphe souspirant L'interrompit de ceste plainte : -ô ciel! Au moins, ne permets pas Que le sort nous pousse au trespas, Sinon par une mesme attainte. De ces pleurs et de ces sanglots Par un excez d'amour esclos, Et d'une pitoyable plainte Elle alloit les dieux réclamant, Qui touchez de ressentiment Rendirent sa douleur esteinte. Desja, son beau jour obscurcy Ressembloit au couchant noircy Lorsque le soleil se retire, Et Philandre, à demy-pasmé, N'estoit d'autre esprit animé Que de ce douloureux martyre Quand, comme les vents enfermez, Par leurs mouvements animez, Pour sortir esbranlent la terre, Et croulent les monts sourcilleux Renversans les pins orgueilleux, Comme un traict que Jupin desserre, Ainsi, leurs souspirs exhalez Et deux torrents de pleurs coulez Dedans cette grotte sauvage Avecques le secours des dieux, Rompirent l'obstacle envieux Qui tenoit Philandre en servage. Ce rocher, bien loing escarté, L'ayant remis en liberté, Et son esprit hors de tristesse, Il sortit pour sécher ses yeux Au rayon doux et gracieux De sa belle et chere déesse. Mais las! Son espoir fut déceu. Son soleil n'a guère apperçeu; Craintif avoit jà pris la fuitte, Loin de ce rude croulement. Lors, il dit en se r'enfermant : -hé! Mon âme, où es-tu réduite? Que me sert ta faveur, Amour, Hélas! Si recouvrant le jour, Je perds le suject de ma vie. Dieux! Par trop de mon bien jaloux, Dites, pourquoy m'en avez-vous Si tost la présence ravie? J'estois dans le tombeau vivant, Quand ma déesse m'y trouvant, M'en a retiré pitoyable; Et or, vous me la ravissez! Que faites-vous, dieux insensez? Elle n'est qu'à moy seul ployable. En vain, vous l'emportez aux cieux, Dessus un throsne glorieux : Elle mesprise vostre empire, Et n'a point de plus doux penser Que de venir récompenser Mon coeur qui pour elle souspire. Ennemis, cruels ravisseurs, De mon bien à tort possesseurs, Prenez-vous à vos déesses, Sans empescher que mon soleil Revienne des rays de son oeil Dissiper mes sombres tristesses. Mais, en vain, je me plains, hélas! Rien ne me peut donner soulas Que la mort, mon dernier remède. Aussi bien, le dueil qui me suit Est ores en tel point réduit Que tout autre dueil il excède. À ces mots, le berger sortit, Et tristement se départit De l'espoir d'aucune allégeance. Puis, il dit, en se retirant : -puis qu'en vain je vay souspirant, Mon coeur, finis tost ta souffrance. Faisons que ce jour soit celuy Qui donne fin à nostre ennuy! Ainsi dit le triste Philandre, Estimant que ce croulement Fust marque du ravissement De la beauté qui le sceut prendre. LIVRE III La nymphe, aussi tost que la peur Eut pris son vol loing de son coeur, Sortit de ce prochain bocage Dessous l'escorte de l'amour, Pour voir repoindre le doux jour Du bel oeil roy de son courage. Mais quand, par le traict de ses yeux Lasché par mille et mille lieux, Elle ne vit pas la lumière De son cher soleil éclipsé, Son coeur de douleur traversé Fit de son oeil une rivière. Puis, croisant tristement les bras Avec un pitoyable hélas! Elle dit : -ô parque ennemie Des douces blessures d'amour, Pourquoy prolonges-tu mon jour, M'ostant la cause de ma vie? Et toy, Amour, qui sçais comment Je tiens en mon coeur chèrement Le feu que mon âme dévore, Que ne viens-tu me secourir, Me faisant premier que mourir Revoir le soleil que j'adore? N'aguère, je l'avois treuvé, Et à peu, hélas! Espreuvé Le doux bien qui part de sa veuë, Quand on l'escarte; mais, ô dieux, Où? En quel lieu? Si c'est aux cieux, Faites que le regret me tuë. Mais, jaloux, voudriez-vous pas Donner à mon coeur le trespas Pour finir mes peines cruelles? Car las! Vous vous mocquez de moy; Mais, pour voir mon prince et mon roy, Amour me prestera ses aisles. J'iray comme un aigle volant Vers mon soleil estincelant Pour qui mon âme est afolée; Et, si vous venez contre moy, Amour, qui nous donne la loy, Ira conduisant ma volée Je te verray donc, mon soucy, Pour qui je fais sous mon sourcy Ruisseler un fleuve de larmes, Rien ne m'en sçauroit empescher; Car, Amour faict tout tresbucher Dessus la pointe de ses armes. Hélas! Que si je vais tardant De courir à mon occident, C'est pour payer à ta mémoire Les hommages de ton amour; Car sans toy la clarté du jour M'est une ombre funeste et noire. Ainsi la nymphe se plaignit, Et de ses pleurs presque estaignit De ses yeux la flamme adorée. Puis, allant d'un pas languissant Dessus un tertre verdissant, Elle s'assit toute esplorée; D'où contemplant les tristes bois, Où son cher Philandre autrefois L'avoit renduë une déesse, Elle apperçeut près d'un ruisseau Ombragé de maint arbrisseau Un berger dessus l'herbe espaisse. Soudain, son oeil charmé d'amour Le creut le soleil de son jour; Si bien que, pleine d'espérance, Elle dévala un pied prompt, Portant, dépeinte sur le front, Une douce resjouyssance. Mais las! En lieu de son flambeau Qui la deut tirer du tombeau, Dissipant l'angoisseuse peine Qui tristement la consumoit, Ce fut Lyridan qui dormoit Dessous la frescheur d'un vieux chesne. Tristement alors soupirant, Son oeil soudain doux esclairant Moüillé de larmes devint sombre; Comme le soleil radieux Quand sa soeur oppose à nos yeux L'obscurité de sa noire ombre. Puis, ayant l'oeil de pleurs voilé, Dressant au séjour estoilé Sa triste et langoureuse veuë, Après maint souspir soucieux, Elle dit : -rendrez-vous, ô dieux! Mon attente tousjours deceuë? Je ne verray donc plus celuy Qui seul peut changer mon ennuy En des joyes incomparables; Et plus j'iray vous réclamant, Plus vous serez injustement À ma prière inexorables? À ceste plainte, le berger Estonné se leva léger Et, voyant la nymphe esplorée, Qui, depuis sa verte saison, Retenant son coeur en prison, Estoit en son ame adorée, Luy dit : -belle nymphe, quel dueil Trouble le serain de ton oeil, Et faict ainsi plaindre ton âme? Quelle perte afflige ton coeur? Amour, sans doute, ton vainqueur, T'embrase de sa douce flamme. -vrayment, berger, je ne puis point Nier que mon coeur soit espoint Du traict d'une si belle veuë, Que, quand je vois l'astre des cieux, Le doux souvenir de ses yeux Soudain par le regret me tuë. Mais, que te sert de le sçavoir, Dit-elle, n'ayant le pouvoir De donner à mon mal remède? Car, Philandre tant seulement Pourroit porter allégement Au dueil qui pour luy me possède, Si la mortelle cruauté Du fier destin ne l'eust porté Au dedans du rivage blesme; Si bien qu'estant si loing de luy Je vois qu'un éternel ennuy Rendra mon infortune extreme. Tout mal trouve sa guérison. Celuy qui languit en prison, Despoüillé mesme d'espérance De sortir de captivité, Se voit remis en liberté Au temps que le moins il y pense. Ainsi, dit-il, ce triste dueil, Qui jà pousse en l'ombreux cercueil Vostre àme de douleur attainte Semble estre réduit en tel poinct, Qu'enfin le temps ne puisse point Rendre sa violence estainte. Mais, comme la clarté du jour Chasse du céleste séjour La nuit sombrement estoilée, Ou comme le flot orgueilleux Repousse le flot sourcilleux Qui gronde en la plaine salée, Ainsi faisant, que vostre coeur Brusle d'une nouvelle ardeur, L'ingrate flamme qui vous ronge, Ira comme un feu s'esteignant, Sur lequel on va espreignant La liqueur d'une moite esponge. Vous en perdrez le souvenir, Sans qu'il puisse plus revenir Troubler vostre âme bien heureuse. De moy il me souvient fort bien D'avoir eu sous un beau lien Ma vie autrefois langoureuse; Mais, quand la mort me l'eut ravy, Mon coeur à son joug asservy Luy-mesme deslia sa chaîne, Et ne voulant, en sa prison, Perdant l'espoir de guérison, Conserver une ingrate peine. Tout suit les loix du changement : Depuis la terre au firmament, Les saisons mesmes nous l'apprennent. Il est vray que l'homme estant mort Ne revient plus à nostre bord; Mais elles tous les ans reviennent. À quoy bon, te rongeant de dueil, Faire une source de ton oeil Pour pleurer la mort de Philandre? Quand tu te plaindrois nuict et jour, D'un si triste et profond séjour, Il ne sçauroit ta plainte entendre. Lors qu'Amour se fait nostre roy, Il nous imprime avec sa loy Un espoir de la jouyssance, Et comment espérer, hélas! De jouyr de ce qui n'est pas Autre part qu'en la souvenance? Or, comme lors que le soleil, Montant du point de son resveil, Poursuit sa luisante carrière, Le jour paroist étincelant, Et quand la nuict le va célant, Il perd sa luisante lumière : Ainsi, tandis que de nos yeux L'object doucement gracieux Vit en ceste basse demeure, Nous devons aymer sa beauté; Mais la mort nous l'ayant osté Il faut qu'avec luy l'amour meure. Il est vray que, comme au couchant, Quand le soleil se va cachant, Un peu de lumière estincelle : Tesmoignage du jour qui fuit, Pour céder à l'ombreuse nuict Qui mille songes vains recelle; Ainsi, quand l'object amoureux Obéyt au sort rigoureux, Il laisse dans nostre pensée Le souvenir de son amour, Qui foible ne doit plus d'un jour Retenir nostre ame enlassée. Partant, si le roy de ton coeur A suivy le destin vainqueur Sous la tombe poudreuse et sombre, N'espère plus de le revoir; Les larmes n'ont pas le pouvoir De rappeler ça haut une ombre. Il est vray, tu luy dois des pleurs Pour le loyer de ses ardeurs, Mais, ne les rends point éternelles. Le ciel ne te punira point Si ton coeur, par amour espoint, Se brusle en des flames nouvelles. -cela se pourroit aisément, Si le suject de mon tourment N'eust quant et luy trainé mon âme, Que par amour il possédoit, Et mon coeur la sienne gardoit Pour asseurance de sa flame. Si bien, dit-elle, qu'autre amour Ne peut en moy faire séjour. -de quelle erreur es-tu charmée? Belle nymphe, hélas! Je te plains! Mais pour toy mes regrets sont vains, Comme en vain tu es consumée. Mais las! Dit-il, voy quelle erreur Vient bander les yeux de ton coeur Pour l'empescher de voir ta perte, Et faire qu'en fin, de ce deuil Qui pousse ta vie au cercueil, Ton âme ne soit plus couverte. Si ton Philandre ne vivoit Que par ton âme qu'il avoit En son coeur par amour enclose, Hé! Nymphe, tu ne vivrois point, Depuis ce déplorable point Que sa journée au soir fut close. Tu serois dedans le tombeau, Et ne verrois plus le flambeau Qui nous esclaire en ce bocage; Car sans esprit on ne vit pas. Si donc Philandre est au trespas, Son âme en a faict le voyage. Elle est en la plaine des morts, Et la tienne anime ton corps : Que si tu tiens rien de Philandre, C'est seulement l'affection Dont ta douce perfection Le sceut en ses forests esprendre. -mais, dit-elle, pourrois-je bien, M'attachant d'un autre lien Au joug d'une prison nouvelle, De mes premiers chaisnons sortir, Et de l'eau d'oubly amortir Une flame si douce et belle? Ha! Lyridan, il ne se peut, Amour d'un si doux miel me peut En ma gloire si peu durable, Que mesme il n'est point dans les cieux De nectar si délicieux, Ni heur à mon bien comparable. -nymphe unique en ta fermeté, Je louë bien ta loyauté Qui sacrifie mille larmes Au souvenir de ton vainqueur; Mais je blasme aussi ta douleur Qui ternit tes amoureux charmes. Tes yeux doux, aimables soleils, De ton teinct les attraicts vermeils Sont-ils coupables de sa perte? Que s'ils ne causent point ton dueil Pourquoy donc des pleurs de ton oeil Rends-tu leur beauté si couverte? Dieux, hélas! Pouvez-vous bien voir Ce portraict de vostre pouvoir S'aller de tristesse destruire, Et que son oeil, astre d'amour, Nous prive du bien de son jour Pour aller au tombeau reluire? De tous ceux qui sont icy bas, Tant soient-ils plains de doux appas, Aucun object ne m'est aymable, À l'esgal de cette beauté, Pour qui perdre sa liberté Est une victoire honorable. Ouy, Florize, il est vray, tes yeux Si beaux, si doux et gracieux Ont dès longtemps espris mon âme, Et je n'ay eu de volonté, Sinon d'offrir à leur beauté Mon coeur embrazé de leur flame. Mais cent fois en voulant parler, Ou ma langue penduë en l'air Par le respect, et par la crainte N'a peu discourir de mon dueil, Ou les tristes pleurs de mon oeil M'en ont fait avorter la plainte. Ores l'excez de mon ardeur Qui contre-lute la froideur Dont ton âme est environnée, Force ma langue d'exprimer, Que si je vis c'est pour aymer Ta beauté d'attraits coronée. Mon coeur blessé de ce doux soin (ainsi le ciel m'en soit tesmoin) Ne respire que la tristesse, Attendant que dans ta prison Qui tient captive ma raison La vie, ou la douleur me laisse. De toy, doux suject de mes maux, Dépend la fin de mes travaux Et un commencement de gloire, Si ton coeur armé de desdain Ne se veut obstiner en vain De languir pour une ombre noire. Ayant ainsi dit, il se teut, Et la triste nymphe receut Une si douce playe en l'âme, Par le doux traict de la pitié, Qu'elle eut presque autant d'amitié Comme luy d'amoureuse flame. Elle dissimula pourtant, Et ne voulut pas à l'instant Déceler sa nouvelle prise; Estimant que le beau lien De Philandre méritoit bien D'avoir plus longtemps sa franchise. Toutes fois elle répliqua : -lorsque la parque suffoqua Celuy qui me rendoit heureuse, Amour, cause de mon tourment, Blessa mon coeur si vivement Que depuis j'en vins langoureuse, Et ce dueil ne se peut dompter. Que si je pouvois surmonter Sa puissance à mon heur fatale, Je consentirois que ton coeur Fust du mien le second vainqueur Allumé d'une flame esgale; Mais, Lyridan, je ne le puis; Doncques mes éternels ennuis Ne trouveront point d'allégeance. -fuyez donc, dit-il, loing de moy Ô vaine et trop ingrate foy, Et toy, ô trompeuse espérance! Las! Il me faut perdre le jour Pour adorer l'astre d'amour Dont le mespris me vient abbatre. Ô dieux, mais seroit-ce point vous Qui, points d'un envieux courroux, Punissez mon coeur idolatre? Il est vray, je vay l'adorant, Mais qui ne l'iroit honorant D'un autel, de voeux et d'un temple Erigé par affection, Puisque de la perfection, Il est le seul parfaict exemple? Si je meurs, ô dieux immortels! Je béniray les traicts mortels Dont l'âme me sera ravie : Et iray loüant le destin De m'avoir jusques à la fin Ourdy une si lourde vie. Et toy, Florize, seul object Qui peut tenir mon coeur subject Au joug de ta beauté divine, Encore que ta cruauté Desdaignant ma fidélité, À me nuire tousjours s'obstine, Si seras-tu dans ma prison, Et par amour et par raison, L'idole en mes voeux réclamée. Mon oeil ne cognoistra que toy; Et mon âme sous autre loy Ne sera jamais enflamée. Ainsi dit Lyridan espris, Puis s'esloigna de sa cypris, Qui captive encore de Philandre Dès le jour qu'elle le perdit Constante un temps se deffendit, Puis au joug nouveau s'alla rendre, Non toutes fois sans réclamer Celuy qui la sceut enflamer, Et dire d'une voix pleureuse; -dieux, pourquoy me deffendez-vous D'aymer un souvenir si doux, Que par luy seul je suis heureuse? Philandre, doncques ton bel oeil Qui luit aux ombres du cercueil Ne sera plus cher à mon âme, Ha! Que dis-je, ne le crains pas; Car les glaces de ton trespas N'esteindront point en moy sa flame. Encore qu'un nouveau vainqueur Possède par amour mon coeur, Ta chere et douce souvenance Ne partira pourtant de moy; Mais, ô dieux, en changeant de loy N'offencé-je pas ma constance? Hé! Mais comment donc retenir Ton agréable souvenir, Comme l'object de ma pensée, De qui part ma gloire, et mon bien, Si le ciel d'un autre lien Veut rendre mon âme enlassée? Un coeur ne se divise pas, Quoy donc? Parce que le trespas M'a ravy ta douce lumière, Je dois esteindre mon amour, Et comme tu quittas le jour Délaisser ma flame première? Je ne le puis sans t'offencer : Mais aussi n'avoir qu'un penser Et un souvenir pour remède Au mal que je souffre pour toy, C'est trop peu; car mon triste esmoy Toutes autres langueurs excéde. Et où trouver l'allégement Que ton mortel esloignement Ravit à ma vaine espérance, Sinon en un nouveau désir, Qui faisant naistre un doux plaisir Dissipe mon aigre souffrance? Doncques j'iray liant ma foy Au joug d'une nouvelle loy Pour chasser mon triste martyre : Mais ne m'en blasme point, hélas! Car mon coeur ne te laisse pas, Ains la mort de toy le retire. Amour (quand il eut triomphé De ce souvenir estouffé Dessous une flamme nouvelle) Devant la nymphe tremoussant, Alla de son gosier poussant Mainte chanson doucement belle. Elle dit : -flamboyant soleil Hastant la carrière au sommeil Fuy les esclairs de ceste veuë, Dont les rayons et clairs et beaux Pourroient de leurs charmes jumeaux Rendre ta liberté vaincuë. Les dieux au ciel en sont touchez, Et mesmes les esprits cachez Dessous leurs tombes oublieuses, Parmy les glaces de la mort, Ressentent l'amoureux effort De leurs flames victorieuses. À tant se teut le dieu ailé Flatant d'un discours emmielé La nymphe aveugle à sa misère, Puis revola dedans les cieux Où voyant banqueter les dieux Il plia son aisle légère. Près de luy Jupin se logea, Et doucement l'interrogea S'il avoit point faict de conqueste, Lors Amour, prenant son carquois, Dit : voy ce traict qui peut au bois Rendre à moy toute ame sujecte Un autre à cesluy-cy pareil Vient de tesmoigner au soleil Que peut sa pointe inévitable. Par luy la fermeté d'un coeur Esteignant sa première ardeur Est devenuë ores muable. Lors Jupin, regardant Cypris, Dit avec un grave sous-ris : -si ton fils, ô belle escumière, Est ainsi que l'air inconstant, C'est par ce qu'il va imitant L'humeur de sa source première. À ces paroles tous les dieux D'un applaudissement joyeux Remplissent la sale estoilée : Et Venus mesme en sous-riant Advoua que son orient Venoit de la plaine salée. On vit alors estinceler Mille brillans esclairs en l'air, Dont la nymphe en fut estonnée; Car l'air était pur et serain, Mais amour dissipa soudain Ceste crainte en son ame née. Elle s'en alla pour revoir Celuy dont le vainqueur pouvoir Avoit mis son coeur en servage, Et lui dire qu'enfin ses yeux, Par leurs charmes victorieux, S'estoient faits roys de son courage. Par trois fois pourtant le soleil, Sortant du point de son resveil Pour esclairer aux yeux du monde, Ouyt sa langoureuse voix Et tristement parmy les bois L'apperceut errer vagabonde, Sans qu'elle peust revoir celuy Qui devoit chasser son ennuy; Mais enfin le ciel favorable Luy fit revoir son doux object, Dont le coeur à sa loy subject Souffroit un mal incomparable. L'esgal ardeur de leurs désirs Consuma lors par les plaisirs D'une flame chastement saincte Les soupirs, les sanglots, les pleurs, Et les soucieuses langueurs, Dont ils avoient leur ame atteinte. Dès lors Lyridan fut heureux, Et son coeur jadis langoureux Vesquit en sa belle déesse. Ce que Florize désira Pour cela seul il respira, Plain d'heur, et libre de tristesse. LIVRE IV Cependant Philandre esploré, D'un éternel soin devoré, S'estant esloigné du bocage Où il fit bris de son bonheur, N'attendoit remply de langueur Si non de voir l'ombreux rivage. Diane, au visage argenté, Jà, d'une nouvelle clarté Remplissoit sa face luysante Depuis le jour que ce berger Trainoit en un bois estranger Sa vie triste et languissante. Mais si son oeil noyé de pleurs Si son esprit plain de langueurs Ne vivoit que pour sa Florize; Ces larmes, et ce triste deuil, N'empeschèrent pas que son oeil Ne triomphast d'une franchise. Car un jour que l'ardant soleil Inclinant devers le sommeil Annonçoit sa retraite au monde, Callyrée avec son espoux Vint s'asseoir au rivage doux D'une fontaine vagabonde. L'ombrage des verds arbrisseaux Et les gazoüillis des oyseaux La rendoient si fresche et si belle Que les bergères d'alentour Ne sçavoient en autre séjour Se garantir du chaud qu'en elle. Au fonds d'un beau val s'assembloit Sa claire eau qui rien ne troubloit, Où les bergères sur la terre Dans ses cristalines froideurs Alloient alléger les ardeurs Qu'allumoit la torche ethérée. Là, Philandre, accablé de dueil, Moüillé des larmes de son oeil, Et ennuyé de tant se plaindre, Sans treuver de l'allégement Au feu qui l'alloit consumant, Vint pour l'alentir ou l'esteindre. Ce lieu paré d'arbres divers D'ormes, planes, et saules verds Et tapissé de verde mousse, Luy sembla celuy où un jour Florize le blessa d'amour Par le charme de sa voix douce. Ce souvenir le fit pleurer, Et puis tristement souspirer, Meslant ses soupirs et ses plaintes Aux pleurs que versoit l'amitié, Pleurs qui donnèrent par pitié Aux rochers mesmes des atteintes. Callyrée, qui carressoit Son sot jaloux, et le forçoit Par mille blandices à rire, Oyant ces plaintes, le quitta, Et curieuse se porta Ou il souspiroit son martyre. À le voir elle prit plaisir, Et dès lors conçeut un désir De le faire roy de son ame, À sa seule veuë estimant Qu'il sauroit bien discrétement Cacher une amoureuse flamme. Sans être veuë, elle voyoit Son cher vainqueur qui larmoyoit Si que trois fois elle eut envie De luy aller sécher ses pleurs, Et avoir part à ces douleurs Qui lui faisoient hayr la vie. Mais Iphis (ainsi s'appeloit Le berger qu'avec elle avoit Lié des chaines d'Hymenée) Luy cria que le clair soleil Cachant son visage vermeil Finissoit desjà la journée; Qu'il estoit temps de s'en aller. Lors elle pour dissimuler L'amour dont elle estoit attainte, Promptement s'en alla vers luy, Qui jaloux s'enquit de celuy Qui faisoit ceste triste plainte. Elle respondit froidemant Que c'estoit quelque pauvre amant À qui l'amour faisoit outrage; À elle incogneu toutesfois. Ainsi d'une trompeuse voix Elle luy cacha son servage. Depuis, cest amoureux désir La sceut si ardamment saisir Qu'elle devint impatiente. Iphis ne fut plus caressé, Dont en l'ame estant offensé Sa crainte devint plus ardente. Croyant qu'elle eust ailleurs d'amours Il estoit aux aguets tousjours, Et ainsi qu'une sentinelle Espioit qui la regardoit, En quel lieu son désir tendoit Et avec qui se plaisoit-elle. Mais, plaine de discrétion, Et d'esprit et d'invention, Dessous une gaie apparence Elle cacha dedans son coeur L'ennuy et la triste douleur Que luy donnoit sa méfiance. Enfin, Amour, lassé de voir Exercer un tyran pouvoir Dessus ceste àme douloureuse, Dedans le séjour bocager Luy fit voir un jour le berger Qui la rendoit si langoureuse. Ardante, elle y alla soudain. Mais las! La crainte d'un desdain Luy osta le coeur de luy dire Que ses yeux lui donnoient d'amour, Si qu'elle n'osa de ce jour Luy faire entendre son martyre. Toutesfois, elle s'entretint Avecque lui, et le retint Durant le jour sous un ombrage, Où elle apprit comme les dieux Luy avoient ravy dans les cieux Ce qui luy plaisoit davantage, Que depuis ce ravissement Il n'avoit de contentement Sinon à pleurer son absence : Ce que toute estonnée oyant, Pour un refus l'alla croyant S'elle luy disoit sa souffrance. Le soir venu, plaine d'ennuy, Elle se séparant de luy Essaya d'esteindre sa flame : Appréhendant que ce berger Ne voulust pour elle changer Le désir qu'il avoit en l'ame. Mais son feu qui se renforçoit Si violamment la pressoit Qu'à la fin elle fut contrainte, Le treuvant seul dedans un bois, Avec une craintive voix De luy faire un jour ceste plainte : -berger, pourquoy me jugez-vous Que vos yeux si beaux et si doux M'ont du feu d'amour embrazée? Que je meurs, n'osant vous prier De vouloir pour moy oublier Celle qui me rend mesprisée. Vous cognoissez bien que vos yeux Sont de mon coeur victorieux : Mais le souvenir de Florize Vous possédant entièrement Fait las! Que trop injustement Vostre cruauté me mesprise. Aymer sans espoir de plaisir C'est nourrir un ingrat désir Qui ne produit rien que martyre. Cesse donc de te consumer, Mon âme, et commence d'aymer Celle qui pour toy seul respire. Mieux vaudroit estre sans amour Que de souspirer nuict et jour Pressé d'une ingrate souffrance. Fol celuy qui va chérissant La douleur qui le va poussant Au tombeau sans point d'allégeance. Voy donc, ma vie, si mon coeur Qui, d'une amoureuse langueur A souffert la douce pointure, Peut par amour porter le tien À s'attacher de son lien Attaint d'une mesme blessure. Philandre, doucement surpris, Luy respondit : -belle Cypris, Si mon ame n'estoit atteinte Du traict divin d'une beauté, Je ferois que ma liberté Seroit de vos beaux yeux estreinte. Mais, Amour ne me permet pas D'idolatrer d'autres appas Que ceux du soleil de mon ame; Et, bien que le ciel envieux M'ait privé du jour de ses yeux, Rien pourtant que luy ne m'enflame. Je ne puis lier ma raison Des chaisnes d'une autre prison; Car les premiers noeuds de ma vie Estoient si beaux et si parfaicts Qu'encore qu'ils soient my-défaicts Si la tiennent-ils asservie. Mais las! à quoy tous ces discours, Puis qu'ils sont pour moy sans secours? Adieu! -ha! Berger, luy dit-elle, Ne t'esloigne pas de mes yeux, Ce discours t'est-il ennuyeux, Ou suis-je pour toy trop peu belle? -ton discours me seroit plaisant, Dit-il, s'il n'alloit r'atisant Le souvenir de ma princesse : Et ta beauté pourroit aussi M'arrester plus long-temps icy Si, las! J'avois moins de tristesse. -hé qui t'empesche de banir, Luy dit-elle, ce souvenir Qui ne t'apporte que martyre? -ma constance et les loix d'amour Veulent, dit-il, que nuict et jour Mon coeur pour ma belle souspire. -mais, hélas! Tes souspirs sont vains, Respondit-elle, et tous tes plains Ne peuvent point aller à elle. -n'importe, dit-il, pour le moins Tous les dieux me seront tesmoins Que je vis et je meurs fidèle. -doncques, ta première amitié, Rend ton coeur pour moy sans pitié Luy dit-elle, ha! Cruel Philandre! -comment veux-tu; dit-il, hélas! Que je donne à ton mal soulas, Si pour moy je ne sçay le prendre. Souffre doncques, sans me blasmer, Que je te laisse, car aymer Autre que ma belle Florize La constance me le défend, Et son doux souvenir qui rend Mon ame d'elle encore esprise. Alors le berger s'en alla, Et un torrent de pleurs coula Des tristes yeux de la bergère À qui l'amour fit ressentir Ce qu'on sent quand on voit partir La personne qui nous est chère. Dedans les bois plus escartez Qui ne sont d'aucun fréquentez Il erra dès lors solitaire, Désirant d'y treuver la mort, Pour revoir l'astre de son sort Dont il estoit le tributaire. Cependant l'amoureuse ardeur Qui consumoit le triste coeur De la chétive Callyrée Avec tant d'aigreur s'empiroit Que son àme désespéroit De sa guérison désirée. Quand, dans les bois vagabondant, Un jour qu'en larmes se fondant Elle appeloit l'ingrat Philandre, Et d'un pleureux accent disoit : -ton bel oeil donc ne m'attisoit, Sinon pour me réduire en cendre? Cruel, qui te pais de mes maux, Le ciel touché de mes travaux Assemble ses larmes aux miennes Souspire et se plaint avec moy; Et toy de qui j'ay pris la loy Tu ne m'en donnes point des tiennes. Souffrir qu'un ingrat souvenir Te puisse encor retenir Aux loix de ta première flame, N'est-ce pas faute de raison? Philandre, sors de ta prison Et viens libre prendre mon ame. Non, non, je ne demande point Que ton coeur pour moy soit espoint Du traict d'amour, roy de ma vie: Mais que tu souffres seulement Que je cherche d'allégement En rendant ta beauté servie. Je sçay que ma condition Rend honteuse ma passion; Mais la cause en est si parfaicte, Et l'honneur si doux et si cher, Que je ne sçaurois point cacher Mon feu sous la cendre secrette. Si fait! Je puis dissimuler Et mesme nier de brusler Du feu de ton oeil qui m'enflame, Pour empescher que mon jaloux, M'enviant un plaisir si doux, Ne tasche d'estaindre ma flame. J'iray, peignant dedans mes yeux Un mespris du vainqueur des dieux Par le pinceau de la feintise, Insensible à toute amitié, Fors à celle de ma moitié Pour qui un feu haineux m'attise. Ainsi je l'iray decevant. Mais las! Je parle avec le vent; Vaine doncques est l'allégeance, Que je vay souhaittant de toy, Philandre, mon âme, mon roy, Hé! Prends pitié de ma souffrance. Ne permets pas que ton mespris Foule à ses pieds mon coeur espris. Lors, dis-je, que ceste bergère Esvantoit ainsi son ardeur, Philandre espoint de sa langueur Survint pensif et solitaire. En bas ses moites yeux baissez, Ses bras tristement enlassez Et sa teste à costé penchée Ressembloit le chef languissant D'une rose se ternissant Lors que l'orage l'a touchée. Lors elle s'avança vers luy Et dit : -suject de mon ennuy, Philandre, idole de mon ame, Est-il possible que ton coeur Aye pour moy plus de froideur Lors que pour toy j'ay plus de flame? Depuis le jour que tes beaux yeux Se rendirent victorieux De ma vie à tes loix soubmise, Las! Quelle heure, ainçois quel moment M'a peu voir sans le doux tourment Dont je suis en cendres jà mise. Et tu es tousjours un rocher D'où mon dueil ne peut approcher, Insensible aux douces atteintes Dont amour m'a blessé le coeur, Et semble, hélas! Que ta rigueur Se paisse du son de mes plaintes. Ay-je trop peu de fermeté? Ma face est-elle de beauté Et d'attraicts si fort despourveuë, Qu'elle ne puisse t'embraser Du feu dont tu sçais m'attiser Par le doux rayon de ta veuë? Mille soubs le joug de ma loy Se sont venus plaindre de moy Qui desdaignois leur sacrifice; Mais leur importune amitié N'a peu me touchant de pitié Me rendre à leur désir propice. Mesme celuy à qui le sort M'assemble d'un contraire effort Ne me fut jamais agréable : Toy seul as paru à mes yeux Ainsi qu'un soleil gracieux Seul entre les mortels aimable. Mon amour toutesfois est vain, Et je ne reçois qu'un desdain Pour loyer de mon voeu fidelle! Philandre, accablé de langueurs, Sceut lors que peuvent sur les coeurs Les douces plaintes d'une belle. Il en fut vivement touché; Mais son ressentiment caché N'empescha pas que sa parole Ne tesmoignast que la beauté Que les dieux lui avoient osté Estoit sa seule et chère idole. Car il dit après maint souspir : -quand les dieux bruslans du désir D'emporter dans le ciel ma belle M'en eurent, hélas! Escarté, Je fis voeu de n'estre arresté Au joug d'autre beauté que d'elle. Je ne regarde point les cieux. Sinon par ce que ses doux yeux Y luisent brillans de lumière; Car s'ils estoient dans le tombeau Je ne verrois plus le flambeau Qui faict maintenant sa carrière. Mais j'espère qu'un jour les dieux Lassez de me voir soucieux Me redonneront sa présence, Faisans qu'elle vienne icy bas, Ou qu'allant revoir ses appas Je mette fin à ma souffrance. Pourtant, nymphe, n'estime point Que si tes yeux ne m'ont espoint, Mon ame te soit ennemie, Car je regrette ton ennuy. Alors un berger près de luy Fit résonner sa chalemie. C'estoit Iphis, en qui l'amour N'avoit jamais faict de sejour; Ains, une jalousie ardante, Qui nuict et jour le consumant, Faisoit que sans contentement Son ame vivoit languissante. Quand la nymphe le recogneut, Voulant respondre elle se teut La peur luy ostant la parole; Mais Amour qui fut plus puissant Avant partir l'alla forçant De luy dire : -adieu, chère idole, Soleil dont le jour m'est si doux, Encore que mon fier jaloux M'oste le bien de ta présence, Si est-ce que de ton bel oeil, Bien qu'il soit cause de mon dueil, Je chériray la souvenance. Après ces mots, elle partit, Et son ame se despartit De sa demeure coustumière, Pour vivre dedans les beaux yeux De ce berger victorieux, Suject de sa flame première. Philandre, à l'escart retiré, Ayant son esprit martyré De la fatale souvenance De Florize, astre de son coeur, Et pensant au pouvoir vainqueur D'amour, cause de sa souffrance, Disoit : -hélas! Sous quelle loy Et sous quel tyrannique roy Nos ames sont assujetties! Celuy qui plus ayme est haï, Et le plus fidelle trahy N'a pour des fruicts que des orties. Quand un coeur pense s'esjouyr, Et se voir d'aise espanouir Comme les fleurs la matinée, Qu'il semble que pour luy les dieux Facent luire le jour aux cieux, Il voit changer sa destinée. Son bonheur tristement fauché Ressemble à un oeillet touché De la rigueur d'un prompt orage. Il baisse son chef languissant; Et qui l'avoit veu rougissant Ne peut que plaindre son dommage. Pourquoy d'inégales ardeurs Amour, embrases-tu nos coeurs? Que te sert de nous ouyr plaindre, Or'd'un excès de cruauté, Ores de la légèreté Du sort qu'on ne peut assez craindre. Tu vas marchant dessus mon coeur D'un pied superbement vainqueur, Me rendant si remply de flame Que mes souspirs ne sont que feu, Et si je ne puis tant soit peu Trouver d'ardeur dedans mon ame Quand Callyrée sous ma loy Esvante son ingratte esmoy, Je me sens plus dur qu'une roche, Plus froid que l'ondeux élément, Et moins touché de son tourment Quand plus de moy sa plainte approche. Amour, hé! Change nostre sort! À moy piteux donne la mort, À Callyrée une autre envie. Ainsi dit l'esploré berger, Sans qu'il peust pourtant alléger La douleur qui rongeoit sa vie. Un jour qu'il s'estoit arresté Sur le bord d'un flot argenté, Où les plus gentilles bergères Mirent la grace de leur front Quand le jour s'enfuit d'un pied prompt Poursuivy des heures légères, Callyrée, sous un ormeau Ombrageant ce plaisant ruisseau, À une vieille enchanteresse Descouvroit son amour ardent De sa faveur seule attendant La fin de sa noire tristesse. Ceste mégère dont les yeux Haves, bicles et chassieux Faisoient horreur à la lumière, Luy dit d'une baveuse voix : -demain, ce ruisseau et ces bois Ne te verront plus prisonnière. -non, non, je ne désire point De rompre le traict qui m'espoint; Ains, que le suject de ma peine, Bruslant d'un feu pareil au mien, S'enlasse d'un mesme lien Au joug d'une semblable chaisne, (dit Callyrée, et puis se teut). Lors la vieille se ramenteut De ses inventions magiques, Et des charmes dont le pouvoir Peut faire de l'ombreux manoir Sortir des esprits erebiques, Et dit que, paravant trois jours, Philandre prompt à son secours Finiroit la triste souffrance De ses yeux ardemment espris, Si pour n'estre en ses chaisnes pris, Il ne couroit devers l'absence. Ainsi, cest avorton d'enfer Promit alors de triompher De l'ennemy de Callyrée, Et faire en sa fidelle ardeur Fondre la mortelle rigueur Dont son âme estoit martyrée. Mais, Philandre qui l'escoutoit, Et impatiemment portoit Ces projects haineux de sa vie, Desseigna de revoir les lieux Où de son astre gracieux La lumière luy fut ravie. Quand de ce crystal argenté Callyrée eut bien loin porté, Et son pied et sa triste veuë, Philandre dit en se levant : -donc tu moissonneras du vent, Bergère d'esprit despourveuë. Hélas! Tu conçois des désirs, Pour te repaistre de plaisirs Dont la naissance ne peut estre; Car dépendent-ils pas de moy, Et je m'escarte loin de toy Afin de les garder de naistre. Hélas! Estimes-tu qu'Amour Qui fait dans le coeur son séjour Y puisse loger par contrainte? Amour gist en la volonté, Que non pas la fatalité Ne peut rendre de noeuds estreinte. N'espères donc ta guérison, Croyant de voir en ta prison Par amour mon âme arrestée; Car mon coeur séparé de toy, Est plus esloigné de ta loy Que d'amour la haine escartée. Adieu donc Callyrée, et vous Forests, ruisseaux et prez si doux En l'esloignement de ma belle Je prends congé de vous, hélas! De qui j'ay reçeu de soulas Plus que de la trouppe immortelle. Lors tristement il s'en alla, Et marchant trois fois chancela Baignant de larmes son visage, Ce qui le fit parler ainsi : -ô sort à me nuire endurcy Quand appaiseras-tu ta rage? Est-il encor aucun mal-heur Qui ne m'ait déchiré le coeur Au joug de ta prison cruelle, Amour imployable à mes cris? Mais c'est sur l'onde que j'escris Quand à mon secours je t'appelle. Alors Philandre ainsi parla, Puis mille souspirs exhala Ayant d'espoir l'âme déserte : Mais las! Ils furent redoublez Quand ses yeux de larmes troublez Revirent le lieu de sa perte. Car passant dans le pré fleureux Où de son soleil amoureux Il cueilloit les douces carresses, Ou sur un rivage moussu Où de fleurs il fit un tissu Pour coronner ses blondes tresses, Il s'escria : -ô temps doré, Auquel mon bel astre adoré Me paissoit de mille délices, Toutes ces mielleuses faveurs, Ces mignardises, ces douceurs, Ne sont maintenant que supplices. Icy voulant prendre un baiser Las! Elle me sceut refuser Avec tant d'amour et de grace, Qu'au lieu d'en perdre tout espoir, Un nouveau desir de l'avoir R'alluma soudain mon audace. Je le luy ravis doucement. Icy finit l'aigre tourment Qui tenoit en langueur mon âme, Icy un jour elle chanta, Icy son bel oeil m'enchanta, Icy mon coeur vint tout de flame. Bref, ce bel astre gracieux, Icy d'un miel délicieux Repeut mon âme bien-heureuse; Mais depuis que le ciel jaloux M'a privé d'un plaisir si doux Ma vie est triste et langoureuse. Le souvenir d'avoir esté En un poinct de félicité Si haut et si remply de gloire M'accable de tant de langueur Que, pour adoucir sa rigueur, Il faudroit estre sans mémoire. Toutesfois, parmy ce tourment Je trouve un doux contentement Malgré la dure destinée. Ce dit, il vit dessus un mont Maintes bergères d'un pied prompt Courir au temple d'Hyménée. Ce temple estoit dedans le bois Où il possédoit autresfois Le coeur de Florize la belle, Qui las! Ayant peu l'oublier Alloit pour Lyridan lier Son coeur d'une chaisne éternelle. Ces bergères en s'approchant Allérent son âme touchant Du souvenir de sa déesse Si qu'il dit : -las? Si ces beaux yeux N'estoient retenus dans les cieux Ils luyroient parmi ceste presse. Alors il vit, comme un croissant Parmy les autres paroissant, Florize qu'il croyoit ravie. Soudain saisi d'estonnement Il cheut privé de mouvement Plus remply d'amour que de vie Quand elles furent sur le bord Appercevans ce berger mort (car il l'estoit en apparence) Elles ressentirent au coeur Une pitoyable douleur Enaigrir leur resjoüissance. Mais quand Florize l'apperceut Soudain en l'àme elle receut Une si poignante blesseure, Qu'ayant son esprit abattu Elle dit, -eh, quoy! Tardes-tu D'aller dessus la tombe obscure? Chétive donc encor tu vis, Et volage tu t'asservis Aux loix d'une prison nouvelle. Philandre, hélas! Pardonne-moy Je me remets dessous ta loy, Et ne veux plus estre infidelle. À ces mots, elle l'embrassa Et cent fois ses lèvres pressa De sa bouche de pleurs moüillée, Disant : -hé! Reviens mon vainqueur, Non la pureté de mon coeur N'est point encore du tout soüillée. Pendant que je t'ay creu esteint, Mon coeur d'autres noeuds s'est estreint, Mais ores que de ta lumière Mes yeux peuvent estre esclairez, Mes desirs de toy separez Reprennent leur route première. Mais, possible tu ne vis point. Car ne serois-tu pas espoint Du traict de ma plainte amoureuse Si tu vivois ainsi que moy? Philandre, ouvre tes yeux, et voy Florize à tes pieds langoureuse. Au nom de Florize soudain Son coeur sautela dans le sein, Dessillant sa triste paupière Qui tout soudain se rabaissa; Car l'excez de clairté blessa Sa veuë aux ombres coustumières. Lors, d'un oeil d'aise estincelant, La nymphe dit le r'appellant : -las! Si tu ne m'as point déceuë Disant que ton contentement Estoit à me voir seulement, Pourquoy destournes-tu ta veuë? Ouvre donc tes beaux yeux, mon coeur, Ou bien je te croiray trompeur. Te suis-je pas ore aussi chère Qu'autrefois quand remply d'amour Tu m'allois jurant que le jour Te plaisoit moins que ta bergère? -Philandre alors r'ouvrant ses yeux Avec un regard gracieux Poussa ceste douce parole, Florize, mon âme, mon coeur, Que je baise ton oeil vainqueur, Que je t'embrasse mon idole. -Lyridan en ce point venu Que Philandre ayant recogneu De son coeur la douce demeure, Enlassoit son col de ses bras S'escria hautement : -hélas! À quoy tient-il que je ne meure? Un chacun, en cet accident, Estonné s'alloit regardant, L'un, esjouy de voir Philandre D'un plus joyeux son oeil baignoit : L'autre qui Lyridan plaignoit À luy par pitié s'alloit rendre. Or, avec ces gémissemens, Ces pleurs et ces embrassemens, La feste estant interrompuë, Chacun chez soy se retira, Fors Lyridan qui souspira La foy de la nymphe rompuë. Car pendant le cours de la nuict, Voyant qu'il estoit esconduit D'avoir jamais la jouissance De ce qu'il alloit chérissant, Dans les bois courut maudissant Ceste amoureuse cognoissance. Cependant, Philandre content De voir qu'Amour, en un instant, L'eslevoit au doux apogée De l'heur qu'il eut peu espérer, Desapprenant de souspirer, Cessa d'avoir l'àme affligée. LIVRE V Après que le père du jour Eut quitté l'humide sejour Pour r'allumer une journée, Lyridan, en sortant du bois, La douleur lui ostant la voix, Pleura sa triste destinée. Et puis esploré s'en allant D'un pas tardif et chancelant, S'estant enquis de sa cruelle À un berger qui l'apperceut, La nouvelle qu'il en receut Luy fit une playe mortelle. Car apprenant par son discours Qu'ayant oublié ses amours Elle n'aymoit rien que Philandre, L'excès de son ressentiment Ne permit pas plus longuement À son oreille de l'entendre. Tout soudain ardent de fureur Desnoüant le lien vainqueur Qui tenoit sa franchise estreinte, Il alla Florize revoir, Et oublieux de son devoir En courroux luy fit ceste plainte : -quoy, parjure, ne sçais-tu pas, Qu'après le présomptif trespas De Philandre ton adversaire, Ton ame volontairement S'esprit de mon embrazement D'une mesme loy tributaire? Ô dieux à tesmoins appelez, Rivages les plus recelez, Antres, prez, et douces fontaines, N'est-il pas vray que mille fois Sa parjure et trompeuse voix A promis d'alléger mes peines? -que te sert d'invoquer les dieux, Les antres, les prez, et les lieux Où je te fis mille promesses? Il est vray, tu receus de moy Pour asseurance de ma foy Mille et mille douces caresses. Mais c'estoit par ce que mon coeur Croyoit Philandre mon vainqueur Couvert d'une oublieuse lame : Mais maintenant que son bel oeil N'est point voilé du noir cercueil, Mon amour esteint se r'enflame. Si je vivois tant seulement Pour luy, mon doux contentement, Avant sa douloureuse absence, Le revoyant ne dois-je pas Plustost me donner le trespas, Que de ne chérir sa présence? En luy l'object de mon desir Estoit ma vie et mon plaisir Que mon coeur souhaittoit de suyvre, Si les destins m'estans amis Ployables me l'eussent permis, Aussi m'ennuyoit-il de vivre. Ores que je revois ses yeux Brillants en attraits gracieux, Comme deux soleils sans nuage, Je sors de ta captivité, Et r'enchaîne ma liberté Aux fers de mon premier servage. Ainsi dit la nymphe, et soudain Lyridan blessé du desdain De ces rigoureuses paroles, Ayant l'oeil de courroux ardant, Repartit en la regardant : -loin donc, loin, trompeuses idoles. Mon coeur, foulons sous le mespris Ces beautez dont tu fus espris, Encor que j'aye la puissance De les posséder, toutesfois Je ne le veux, et ne le dois, Fol qui recherche sa souffrance. Et toy, giroüette à tout vent, Qui vas mon âme decevant Du point de sa moisson de joye, Si vivant tu l'as pleuré mort, Désormais regrette son sort, Et dessus son tombeau larmoye. Avant que ce jour qui reluit Ait faict place à l'ombreuse nuict, Tu ne verras plus ton Philandre, Que comme on voit un corps blessé, Et de mille coups traversé Sous la tombe obscure descendre. Atant se teut, puis d'un pied prompt Ayant la rage sur le front, Et aux yeux ardemment dépeinte, Il partit colérant son coeur, Pour estaindre celuy dont l'heur Rendoit son espérance estainte. La nymphe alors appréhendant Que par un sinistre accident Sa gloire ne lui fust ravie, Fit prière aux dieux immortels De reboucher les traits mortels Du fier ennemy de sa vie. Après que ses voeux amoureux Eurent de son esprit peureux Appaisé le timide orage, Philandre recherchant son jour Vit pourtant dans ses yeux l'amour, Et la grace sur son visage. Soudain que la nymphe le vit, Son ame son regard suivit Sur l'aisle de cette parole : -ha! Cher Philandre, que je crains, Que bien tost de nos chainons saincts La félicité ne s'envole! -comment, ma belle, doutez-vous Que vos beaux noeuds, dit-il, si doux Soient rompus par mon inconstance? -non, dit-elle, mais je cognois Que l'heur dont tu me reconnois N'ira pas loing de sa naissance. Lyridan plein d'un ireux fiel, A cent fois juré par le ciel, Pour vanger ma promesse enfrainte Et son cruel ressentiment, Que de mon doux contentement La cause seroit tost estainte. Si bien, mon cher et doux espoir, Que je crains que le désespoir Ne porte sa main irritée À couper le fil de tes jours, Et qu'ainsi de ton doux secours L'espérance me soit ostée. Mais las! Vueillent les dieux benins Prolonger nos heureux destins, Et leur donner mesme limite, Faisans avorter sans effect Le barbare et mortel project De son coeur où la rage habite. -ne doutez pas, mon cher soleil, Que sa main, dit-il, au sommeil Pousse ma journée imparfaicte, Les dieux ne le permettront pas, Et puis il court à son trespas Tant plus à me nuire il s'appreste. D'un coup je l'iray terrassant! -ha! Non, dit-elle l'embrassant, Fuy sa rencontre infortunée : Car plus un mortel est heureux Alors le destin rigoureux Rend plus tost sa course bornée. Le temps esteindra son courroux, Cependant amour dessus nous Fera pleuvoir mille délices. Hélas! En ton esloignement N'ay-je assez souffert de tourment Sans renouveller mes supplices! -et bien, je l'iray donc fuyant, Respondit Philandre, essuyant Les douces pleurs de sa déesse, Qui présageoient qu'un grand malheur Changeroit bien tost leur bon-heur En une mortelle tristesse. n ce point qu'ils s'entrebrassoient Et doucement se caressoient, Survint le vieillard Polemandre, Triste et desolé géniteur De Lyridan plein de langueur, Et Phildor père de Philandre. Avec eux entra maint berger; Quand Palemon d'un sien verger, Où parlant avec sa pensée, Il méditoit sur l'accident, Qui l'hymen alloit retardant De sa fille ailleurs enlassée, Voyant sa maison se remplir De ses bergers pour accomplir La feste ardemment desirée, Vint à qui Florize soudain Ayant l'oeil de larmes tout plain Et l'âme d'amour altérée, S'escria : -las! Souffrirez-vous Qu'on m'arrache de mon espous, Ainçois que l'on oste à moi-mesme? Philandre est celuy seulement Pour qui je vis plus longuement, Que seul je veux, et que seul j'ayme. Il est vray, Lyridan m'a pleu : Mais c'estoit alors que j'ay creu Mon Philandre une ombre blesmie. Hé! Vous l'avez creu comme moy! Or voudriez-vous lier ma foy En une prison ennemie? Si jadis il me fut plaisant, Il m'est ore aussi desplaisant, Que l'absence de mon Philandre. Ces ruisseaux de larmes versez, Et ces mots par desdain poussez Touchèrent au coeur Polemandre. Si qu'il dit de courroux espris : -quoy! Tu as doncques à mespris Celuy dont la pudique flame Daignoit par un noeud d'amitié Te rendre sa douce moitié, Ainçois la royne de son àme? Soit, mais les équitables dieux Ne laissent jamais dans les cieux, Ny sous les eaux, ny sur la terre Impuni le moindre forfaict, Toy ayant un hymen défaict Crains que son ire ne l'atterre. Palemon, vivement touché De ce traict de courroux laché, Luy respondit : -quand la contrainte Met un corps en captivité, L'esprit ne vit point arresté Dedans cette importune estreinte. On jouyt du corps seulement; Car l'âme s'enfuit doucement Sur les aisles de la pensée, Devers l'object de ses désirs En qui gisent tous les plaisirs Dont l'amour la tient enlassée. Elle ne sçauroit retenir L'insupportable souvenir Du fier tyran qui la possède, Si bien que vivant en langueur Ailleurs qu'en son fâcheux vainqueur Elle va cherchant son remède. Polemandre alors repartit, Pourquoy elle ne consentit De suivre les loix d'Hyménée Avec Lyridan qu'elle aimoit, (car il est vray qu'il l'enflammoit Par une ardeur sainctement née). Lors Phildor respondit ainsi : -bien qu'alors il fust son soucy, Son âme et sa plus douce vie, Si maintenant il lui desplait, Voire mesme plus que ne fait La mort des hommes ennemie, Voudrois-tu forcer son vouloir? Force qui la feroit douloir Comme la triste tourterelle, Qui d'une pitoyable voix Essourde les monts et les bois Plaignant sa compagne fidelle. À ces mots elle larmoya, Et maint souspir triste envoya, Avec un regard pitoyable, Vers Polemon que l'amitié Rendit sensible à la pitié, Et à ses prières ployable. Polemandre mal satisfait, Voyant l'hymen estre défait, Se retira bouffi de rage, Et Lyridan à son abord, Le jugeant esloigné du port, Lascha son esprit à l'orage. Il s'en alla vagabondant Gros de courroux, en attendant Le temps à son ire propice, Afin de réparer le tort, Et faire au prince de la mort De Philandre un noir sacrifice. Desja le soleil s'abaissoit Lorsque Florize languissoit De revoir le lieu de leur perte, Et le rivage où doucement De leur plus doux contentement La barrière leur fut r'ouverte. Le berger l'y accompagna, À qui l'oeil senestre saigna Présage de son infortune : Mais las! Aveugle à son malheur, Il ne pensa pas qu'un grand heur Est envié de la fortune. Après avoir reveu les lieux Où jadis avecques les dieux Leur âme vivoit d'ambrosie, Où Amour leur esprit blessa Et où leur malheur commença Par une fière jalousie, Ils s'en allèrent reposer Pour mieux à l'aise deviser De leurs infortunes passées, Au plus haut d'un mont verdissant Qui s'alloit en pointe advançant Sur les colines abbaissées. Là main et maint embrassement, Suivy d'un doux contentement, Pour asseurance de leur flame, Interrompit souvent le cours De leurs agréables discours (les doux enchantemens de l'âme). Cependant Lyridan couroit, Et plain d'ire ne respiroit Que la mort de son adversaire. Alors qu'il l'entrevit, soudain L'aigre souvenir du desdain Noya son coeur dans la colère. Il alla vers luy d'un pas lent, L'oeil de courroux estincelant Et la main d'un long fer armée, Le long d'un halier espineux, Ainsi qu'en un troupeau laineux Un loup à la gueule affamée. À mesmes qu'il fut près de luy Il s'escria : -donc mon ennuy Verra sa puissance bornée Avec toy, cruel ravisseur Du bien dont j'estois possesseur Par les douces loix d'hyménée? À ce bruit, le chétif berger S'estant relevé pour vanger Ceste insolente outrecuidance, Fut prévenu d'un coup, hélas! Qui le faisant tomber à bas Luy en avorta la puissance. Estant cheu, Lyridan soudain Du fer, du pied et de la main Le poussa vers le précipice Pour satisfaire à sa douleur, Croyant que ce mortel malheur Luy rendroit Florize propice. Mais las! Philandre tresbuchant Alla de sa main s'accrochant Au pied de sa chère Florize, Si qu'en chéant il la traîna, Et piteusement l'amena Dessous les ombrages d'Elize. De pitié le soleil attaint Cacha la clarté de son teint Dessous les campagnes salées, Ayant veu le funeste sort Qui fit d'un pitoyable effort Pleurer les monts et les valées. Lyridan, en ce triste point, D'un extrême regret espoint, Poussa ceste tardive plainte : -qu'avez-vous fait, ô dieux jaloux! Mais que dis-je? Ce n'est point vous Qui m'avez sa lumière estainte. C'est moy seul, cruel inhumain, Qui de mon homicide main, Vengeant une offense commise À ma longue fidélité, Ay toute ma félicité Avec ma belle à la mort mise. À quoy doncques plus longuement Après un si grand changement Traîner ma vie infortunée? L'horreur de mon crime commis A fait que le soleil a mis Dessous les ondes la journée. Les monts en ont tremblé d'horreur. Et moy serois-je sans terreur, Ou, las! Voudrois-je bien survivre Un bien que je tenois si cher? Non, rien ne sçauroit m'empescher, Non pas retarder de le suivre. Lors il s'eslança furieux Ainsi le sort victorieux Triompha ce jour de trois vies, Qu'Amour cruelle déité Tenoit en sa captivité Tyranniquement asservies. Or, desjà les sombres flambeaux Quittoient l'humide sein des eaux Avec la déesse estoilée, Quand la lumière de leur jour Fut par un fol excès d'amour Des ombres de la mort voilée. -Palemon, quand le jour fut clos, Ayant son cher troupeau enclos, S'estonna de ne voir Florize; Toutes-fois sans craindre le sort Qui d'un impitoyable effort Les bon-heurs plus assurés brise, Il s'en alla voir le sommeil. Auparavant que le soleil Sortist de l'onde marinière, Florize, ayant le front terni, Le corps sanglant, l'oeil embruni Et le teint couvert de poussière, Luy parut disant : -si jadis, Quand mes destins estoient ourdis Par les douces mains de la parque, Tu m'aymas, enterre mon corps; Car sans tombeau, maison des morts, Nul n'entre en l'infernale barque. C'est Florize, hélas! Autres fois Le plus doux soin de tes vieux mois! Lyridan, enflammé de rage, M'a fait du haut d'un vieil rocher Avec Philandre trébucher Devers le funeste rivage. Luy-mesme y erre vagabond, Portant encore sur le front Sa fière cruauté dépeinte Pour Philandre, non plus celuy Qui pouvoit chasser mon ennuy Quand ma vie n'estoit esteinte. Tous trois gisons dedans le bois Au pied du mont, où autresfois Tu vis au son de la musette De Philandre, mon doux soucy, Sauter le roc plus endurcy Avec ta troupe camusette. Mais adieu, car le nautonnier Me va demandant le denier Deu pour le droit de son passage. À tant se teut l'ombre, et soudain Palemon voulut de sa main Arrester ceste vaine image. Mais légère elle s'envola. Alors son ame s'afola Voyant sa richesse ravie Par la rigueur d'un fier trespas, Et s'esveillant dit : -donc, hélas! Florize, tu n'as plus de vie. Ha! Que vous m'estes ennemis, Cruels destins, ayant permis Que Florize me fust ostée! Florize, en qui gisoit mon bien, Florize sans qui je n'ai rien Qu'une ame d'ennuys agitée. Las! Mais que sert de plus tarder, Si je ne puis te posséder Tandis que le soleil du monde Esclaircira mes tristes yeux? Hé! Je te reverray mon mieux Au moins parmy la nuict profonde. Toutesfois premier que partir Je veux en ruisseaux convertir Mes yeux pour pleurer ta ruine, Et t'enfermer dans le tombeau, Puis quittant le jour mon plus beau J'iray voir la parque mutine. Ainsi ce vieillard désolé, Ayant son ennuy consolé, Espérant de revoir Florize Après son funeste cercueil, Alla seul sanglottant son dueil Jusqu'à ce que le jour s'atize. Car alors sa plaintive voix Fit de loin retentir les bois, Estonnant mainte et mainte oreille, Et faisant courir maint berger Parmy le séjour bocager, Pour apprendre ceste merveille. Polemandre le sceut soudain, Et Phildor receut dans le sein Une attainte si violente, Que las! à peine peut-il voir Le lieu où il vit à son soir L'object de sa plus douce attente. Ces vieillards estant arrivés Où ces amans d'ame privez Gisoient sanglants sur la poussière, Leurs yeux dessous leurs fronts chenus En un point ruisseaux devenus Firent une ondeuse rivière. Leurs regrets vers le ciel poussez, À la mort leurs souspirs dressez Et leur face en larmes trempée, Ny tous leurs pitoyables plaints Ne peuvent de leurs jours esteints Refiler la trame coupée. Un chacun regreta leur sort, Mais nul ne peut toucher la mort Par une atteinte pitoyable. Dès qu'un esprit descend en bas À haut il ne retourne pas; Car le destin est imployable. Aussi bien le contentement Ne dure icy-bas longuement Que quelque soin ne le traverse : Après les jours viennent les nuicts, Après les joyes les ennuits, Et puis la mort qui tout renverse. Cest accident loin espandu Fut avec larmes entendu De tous ceux qui portoient une âme Sensible aux traicts de la pitié; Mesmes le sort sans amitié Eust voulu refiler leur trame. Callyrée alors le plaignit Puis de ses larmes esteignit L'ardeur de son âme amoureuse, Et Lyris cessa de l'aymer Si tost qu'il la vit enfermer Dessous la tombe ténébreuse. Aussi voit-on fort rarement Deux coeurs brusler si vivement Que l'un conserve la mémoire De l'autre ravy par la mort; Car l'inconstance de leur sort Dans l'oubly soudain les fait boire. Source: http://www.poesies.net.