Poesies. Par François Maynard. (1582-1646) TABLE DES MATIERES A Monseigneur De Conchine. Au Lecteur. A Monsieur Menard. Au Mesme. Vers Spirituels. Sonnet I Sonnet II Sonnet III Sonnet IV Sonnet V Sonnet VII Sonnet VII Sonnet VIII Sonnet IX Sonnet X Sonnet XI Sonnet XII Discours Et Stances. Discours I Stance I Stance II Discours II Discours III Stance III Stance IV Discours IV A Monseigneur DE CONCHINE DES COMTES DE LA PENE, MARQUIS D’ANCRE, PREMIER GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DU ROY, LIEUTENANT POUR SA MAJESTE EN PICARDIE, GOUVERNEUR D’AMIENS, PERONNE, MONTDIDIER, ROYE, ETC. MONSEIGNEUR, Ceux à qui les victoires donnoient des coronnes de laurier, voyant que c’estoit la condition des hommes de rendre le tribut à la mort, et que le cours des années renversoit les Empires, et couvroit d’oubly la gloire des plus braves, pour rendre leur valeur immortelle, et triumpher du temps aussi bien que de leurs ennemis, ils en confacroient les despouilles aux temples des Dieux, comme à ceux qui font loy au changement des saisons, et qui demeurent toufiours ei mesme estat. Ainsi pour faire voir aux siecles à venir que celle qu’Amour me commande de seruir est l’unique soleil de beauté, dont les attraits victorieux triumphent de tout le monde: Je voue ce tableau de mes affections, et des appas de ma belle au temple de vostre gloire, qui feule peut empescher que l’injure du temps n’en ternisse les couleurs. Je sçay bien que l’offrande est indigne d’un autel si relevé; mais, quoy! les sacrifices n’esgalent jamais la grandeur des Dieux. Recevez donc s’il vous plaist, Monseigneur, ces premier traicts de ma plume, attendant que le Ciel face naistre quelque occasion, en laquelle vous puissiez mieux recognoistre l’affection de, MONSEIGNEUR, Vostre tres-humble et tres-obeissant serviteur, FRANÇOIS MENARD Au Lecteur. Lecteur, Ces vers sont les tableaux de mes affections. Amour en fut le peintre, et ma plume le pinceau: Si tu blasmes les traits de cest ouvrage, tu offence Amour, et coupable te rend indigne de ses faveur: toutefois je te crois avoir l’ame trop bien faicte pour en user ainsi. A Monsieur Menard. Aduocat en la chambre mi partie de Castres. Ie n’eusse iamais creu voir ton ame glacée Par les fleches d’amour en fin estre percée, Qui fouloit par desdain les myrthes de Cypris: Il faut que cest oeil soit de nature diuine, Dont les charmants attraits ont mis en ta poitrine Ce feu sacré, qui t’a si vivement espris. Ie benis le moment où tu receus l’attainte Par cet oeil, Ie subiect de ta mignarde plainte, Qui te fait exaller tant d’amoureux souspirs: Car sans luy tu n’aurois offert en sacrifice Sur Phocide tes voeus, ny ton coeur dans Erice, Et pour estre immortel esclorre tes desirs. Heureux, qui comme toy, de sa flame nouuelle A pour cause premiere vne Nymphe si belle, Il trouue de la gloire en sa captiuité: Et ne peut, eschauffé de sa douce presence, Que d’un vol glorieux au ciel il ne s’eslance, Pour y chanter son heur iusqu’a l’eternité Pour t’affranchir d’oubly, et vaincre le trespas, D’estre amant seulement assez ce n’estoit pas, (Mon Menard) il falloit que tu fusses poete: Car ie scay qu’il y a un bon nombre d’amans, N’ayant côme tu fais, sceu peindre leurs tourmens, Qui gisent sans honneur, soubs la cendre muette. I’eusse mieux autresfois veu l’Ascrean descendre Que toy, dans Cytheron, ou sur l’eau du Meandre Les Signes s’esgayer: mais plus ie n’oserois Approcher le rameau qui dignement t’ombrage, Et ton chef glorieux, & ton diuin ouurage, Ny mes chans esgaller au doux air de ta voix. Celle donc qui d’amour premiere ouurit le temple A tes feux, & celuy qui t’a seruy d’exemple A grimper sur Parnasse, & boire la liqueur D’Hyppocrene, merite vne immortelle gloire, Puisqu’ores le premier des prestres de memoire, Tu es fils de Cythere, & des Muses l’honneur. François le Bailly, Sieur de Vaucharme & de Saincte Vertu, docteur es droicts, Aduocat en Parlement. Au Mesme. Au ciel de l’amoureux empire, Thalie sur-haussant sa voix: Par l’organe de ce François, R’enflamme l’amoureux martyre. -Menard en ses escrits, sans celle Soubs leur amoureuse action, Nous picque de la passion Qui le picqua pour sa maitresse. -Aux traits de sa parfaiste Amie, Nos coeurs au travail endurcis, Goustent les amoureux fouets, Desquels il repaissoit sa vie. P. DE LAUDIN, Sieur d’Aigaliers. Vers Spirituels. Sonnets. I Amour si tu fus Roy de ma folle pensee, Alors qu’une beauté triomphoit de mon coeur, Je foule maintenant dessoubs un pied vainqueur, Ton impudique loy dans mon ame tracée. J’estains de l’eau du ciel ceste ardeur insensee Qui m’a longtemps seduit soubs un apas trompeur, Je sors de ta prison source de mon malheur, Retirant de tes fers ma liberté pressée. Arriere donc desirs qui naissez de l’Amour, Et vous sales pensers cherchez d’autre sejour, Je ne veux plus gemir soubs vostre joug immonde: Dressez, laschez ailleurs vos homicides coups, Car si pour vivre à Dieu il faut mourir au monde, Je vous ouvre la porte et ne veux plus de vous. II Ainsi qu’une fontaine à dos rompu je roule Parmy les fleurs d’un pré, honneur du renouveau, Sans pousser contre-mont le cristal de son eau, Ansi mon doux printemps dans ressource s’escoule. A tour moment le pied du vieux Saturne foule La fleur qui va marquant mon age encor plus beau, Son lustre est là terni, j’approche du tombeau, Car mes jours comme flots se suivent foule à foule: L’inseparable mort qui talonne mes pas, A toute heure, à tout point avance mon trespas, Mais d’autant plus mon ame est de vous esloignee, Mon Dieu, et toutes fois avecque vostre Amour, Par tant de maux divers aux hommes tesmoignée, Du point de son couchant vous esloignez mon jour. III Ores dessus le sol d’un pudique penser, Je m’eslance vers vous, grand Dieu Roy de mon ame, Et ores les rayons d’une mortelle flame Alechant mes regards font ma pointe abaisser, L’impudique desir forcé de me laiser, Quand l’agreable trait de vostre Amour m’entame, Au jour du moindre object my-estaint se r’enflame, Et vient de nouveaux fers ma liberté presser. Ainsi à vos autels quelquefois te m’incline, Et lors qu’à vos fentiers mon ame s’achemine, Le monde la rappelle et retarde ses pas. Quoy? ne pourray-je donc appaiser cet orage, Et ancrer mon navire à un calme nuage? Non, sans fouler aux pieds le monde et ses appas. IV L’ennemy qui m’assaut armé de mainte idole Qu’il forme de plaisir, d’Amour, de vanité, D’honneur, d’ambition et de felicité, Fait que souvent mon azur loin de mon Dieu s’envole; Tantost faisant couler la riviere Pactole, Compare ses flots d’or avec l’eternité, Or apres un plaisr d’un moment limité, Ou apres les grandeurs fait qu’insencsé j’affole. Bouffi d’ambition qui me va decevant, Je ressemble parfois l’empoule que le vent Efleue dessus l’eau et que luy-mesme creue. Bref je suis le jouer de mon fier ennemy; Mais parmy ces combats je n’auray point de treve, Tandis que je vivray dans le monde endormy. V Ne dresseray-je enfin vers le ciel ma volee, Sans arrester ma pointe ou refondre icy bas? Triompheray-je point de ces mondains appas, Dont le charme retient mon ame ensorcelee? Verray-je point ma vie en larmes escoulee Borner tant seulement avecque le trespas Mon jusle repentir? bref ne verray-je pas Mon ame à vos autels pour victime immolee? Bruslez donc mes desirs du feu de vostre Amour, Ou consommez du tout le tison de mon jour, Grand Dieu à qui je dois l’honneur de ma naissance: Car je ne veux plus vivre, ou je veux seulement Viure à vous seul object de mon contentement, Toutesfois loin du monde et de son ignorance. VI Le flot pousse le flot, les ombres les lumieres, Cesluy à son reveil trouve son occidant, L’autre meurt au midy de son jour plus ardant, Car le ciel tost ou tard limite nos carrieres L’un empoulé d’honneur ressemble à ces rivieres, Dont l’orgueil escumeux dans ses rives grondant S’enfle par les glaçons que l’Esté va fondant, Mais qui rend à la mer ses ondes tributaires. Le temps avec ses jours devore ses tresors, Et la terre reprend son tributaire corps: Mais que devient enfin ce superbe Encelade Qui eschelle les Cieux? une chaude vapeur Que le Soleil resout par le trait d’une oeillade, Car le ciel seulement s’ouvre aux humbles de coeur. VII Si tost que je revois ma Circé charmeresse, Par les appas trompeurs d’un millier de plaisirs Chatouiller doucement mes amoureux desirs, Je jerre loin mon froc, mon Dieu, et je vous laisse: J’entends que vostre voix rappelle ma jeunesse, Que si je me repends, mille trompeurs souspirs Chassent pipeusement mes justes desplaisirs, Et le trait d’un soubris dissipe ma tristesse. Las! mais seray-je donc girouette à tous vents, Jouet de l’ennemy qui me va decevant, Et bref en mes desseins plur muable que l’onde? Non, car reconnaissant son breuvage charmeur, Je veux mourir à moy et aux plaisirs du monde, Pour vivre seulement à vous, Dieu de mon coeur. VIII Je compare à mon coeur violamment choqué Au gré des vanités dont j’ay l’ame offencée, La nef qui sur les flots de la mer courrousse, Sert aux fiers tourbillons d’un rouet remoqué. Or mon chaste desir par l’amour attaque, Voit soubs un sale joug sa puissance pressée, Or le pudique feu qui brusle ma pensée Avec l’eau d’un plaisir s’amortir suffoqué Si je porte mes pas et mon coeur loin de vous, Et si j’arreste en vous ma course vagabonde, Mon Dieu, Roy de mon ame et de ma volonté; L’ennemy me repousse au milieu de l’orage, Où re flotte incertain parmy l’obscurité, A tous moments sans vous prest à faire naufrage. IX Il est temps de sortir de ta captivité Et secouer le joug où tu es retenue, Mon ame, il est jà temps; car partout où ma veue Arreste ses regards ce n’est que vanité. J’ay veu l’air allumé d’une belle clarté, Et soudain les esclairs scintiller soubs la nue, Puis l’orage cruel d’une gresle menue Ravager en un jour les moissons d’un Esté. Helas! il crains ainsi qu’au calme de ma vie Par le courroux de Dieu tu ne me sois ravie, Object de sa justice, et non de son amour. Mon ame, il est jà temps de sortir de servage. Fuy-donc, mon ame, fuy, et change de sejour, Cependant que tu peux esviter le naufrage. X A quel point de malheur me trouve-je reduit Je voy mon bien reluire au delà du rivage De ce monde pipeur, et faute de courage, Esclave de peché je croupis dans la nuict. Je cognais qu’à tour point mon age se destruit, Que mon fresle vaisseau approche du naufrage, Sur mon coupable chef je vois fondre l’orage Et je ne crains pourtant l’ennemy qui me suit. Si pour voler au ciel je mets au vent mes aisles, Vite plage les mouille, et les pointes nouvelles De ma devotion je rebouchent soudain. Las! faut-il que vaincu de ces craintes mutines, Que m’empestrent encor en ce charme mondain, Je delaisse les fleurs pour crainte des espines! XI Homme debile esclair qui te meurs en naissant, Si tu vis rien qu’un songe, une ombre, une fumée, Une vapeur estainte aussi tost qu’allumée, Pourquoy vas-tu trezors sur trezor entassant? Or le joug d’un plaisir, ta volonté pressant, D’un impudique feu rend ton ame enflamée, Ores l’ambition dans ton ame allumée, Va d’un trait emmielé ton esprit traversant. Tu fuis l’ombre d’un bien, dont la vaine apparance Ou après maints travaux deçoir ton esperance, Ou acquise s’envole, ainsi qu’un songe vain. Homme, hé! tu ne sçais pas que la fin de ta course Et le but de ton coeur, est le ciel vive source Des biens et des plaisirs dont le fruit est certain. XII Va donc, mon ame, va, mets tes aisles au vent, Et dresse vers le ciel ta pudique volée, Destruits ce nom orgueil, dont l’audace ampoulée Te retient soubs l’apas d’un charme decevant Mon ame penses-tu que superbe estrivant Aux lois d’humilité soubs tes pieds refoulée, Tu puisses au mespris de la voute estoilée Triompher de la mort qui te va poursuivant? Encore que tu sois de nature immortelle, Tu deviens toutes fois par le peché mortelle Mon ame change donc de vie et de sejour Ce monde est passager, Dieu seul est immuable, Ne prefere donc plus les tenebres au jour, Et à l’eternité un moment perissable. Discours Et Stances. Discours I Ainsi que parmy l’air les passageres grues De leur superbe vol avoisinant les nues, Tracent maint charactere et soudain le deffont: Ainsi mon coeur leger en project plus second Que le Ciel en flambeaux, dessus mille pennsées En mon affliction sainctement ramassées, Esleve ses desseins plus muables cent fois Que la mer courroussee, ou les feuilles des bois Car un pudique noeud ores mon coeur enlasse, Et ores mon esprit dans le monde se lasse, Guidant son vol au Ciel, puis mon ame soudain Empestree aux destours du dedale mondain, Destourne ses regards du Ciel son origine, Et devant les plaisirs idolatre s’incline Le lustre des grandeurs qui prompt s’esvanouit, Tout ainsi qu’un esclair, mon oeil foible esblouit M’aleche, ma caprive, et le miel de ses charmes Rebouche en un moment la pointe de mes armes Je cede à son pouvoir, et oublieux du Ciel, Je repais mon esprit d’un ambitieux miel, Dont la vaine douceur empoisonne mon ame. Ore la vanité d’un si doux trait m’entame Que je foule la terre aux pieds de mon desdain, Et m’estime un Soleil dans le cercle mondain. Comme un superbe paon ampoule son courage, Lorsqu’il va remuant son esmaillé plumage; D’un oeil remply d’amour, je me regarde ainsi, Et vers tout autre object je fronce le sourcy, Tant le charme flateur de cette philotie Tient soubs sa vaine loy mon ame assujettie Maintenant des plaisirs le visage trompeur Aleche doucement les desirs de mon coeur: Et fait que dans les flots de leur douceur je nage, Comme un poisson dans l’eau sans crainte du naufrage, Bref en eux je m’empestre, ainsi que les oiseaux S’engluent en esté sur le bord des ruisseaux, Sans penser toutes fois qu’apres ces longues fuites Il faut que par le temps mes puissances destruites Se rendent pour tribut à l’imployable mort, Et qu’on ne peut surgir à un paisible sort, Quand nos yeux pour object n’ont eu que les idoles D’impudiques plaisirs, dont les douceurs frivoles Contentent en idée, et nous font repentir Par effect le pouvoir d’un trop tard repentir; Mais las! jusque, à quand ma raison insensé N’ira point sur le sol d’une chaste penséé, Considerant l’estat où le sale peche Retient de mille noeuds mon esprir attaché? Jusques à quand, mon Dieu, tributaire du monde. Iray-je conduisant ma course vagabonde, Loin de vous mon Soleil, Soleil par qui je vis; Jusques à quand, mon Dieu, mes desirs asservis Au joug des vanités ne changeront de route? Verray-je point mes jours distiller goute à goute Par mes yeux, non plus yeux, mais fontaines de pleurs Bref ne verray-je point par le trait de douleurs De mes fiers ennemis la puissance destruite, Et mon ame quitter l’impudique poursuite De ces contentements que le monde despart? Ouy mon Dieu, quand vostre oeil par le trait d’un regard D’un sainct et chaste feu embrassera mon ame, Et que par l’eau du ciel vous esteindrez la flame Dont le monde trompeur attise mes desirs. Mais paravant s’il faut avec mes desplaisirs, Avec l’eau de mes pleurs, et par ma repentance, Constamment resister à la sale puissance Du cruel ennemy qui me va poursuivant, Soustenez, ô grand Dieu, mon vouloir que le vent Des freles vanités par le monde secoue, Touché d’un repentir defi à mon coeur desnoue L’impudique lien de sa captivité: Il faut tant seulement qu’un rayon de beauté Luise pour dissiper ceste mondaine nue, Dont l’ombreuse espesseur enbironne ma veue, Lors guidant mes regards devers vous, mon Soleil, Je reverray mon coeur à ton premier resueil; Lors que vostre bonté en luy donnant naissance, Guida ses foibles pas au sentier d’innocence: Alors mon Dieu j’iray d’un pied victorieux Marcher dessus le front du monde ambitieux, Et sainctement armé de vostre amour celeste, Chasser loin de mon coeur ceste impudique peste: Je dis ces vains plaisirs dont les appas mortels Estongnent mon esprit de vos sacrez autels. Bref lors de vostre amour ayant l’ame embrazee, Je verray la tourmente en mon coeur apaizee, Et ù l’abri du monde et de sa vanité, Je loueray tousjours vostre douce bonté, Comme le sainct flambeau dont la saincte lumiere A retiré mon coeur de son erreur premiere. Stance I Si tost que du Soleil au point de l’Occident L’agreable lumiere à la nuit va cedant, Mille foibles desseins naissent dans ma pensee, Ores lassé de vivre à vous mon Dieu je cours, Puis je reprens le soing de mes mal-heureux jours: Ainsi de mille traits mon ame est traversee. La vanité qui sert d’idole à mes desirs, Ensorcelant mon coeur du charme des plaisirs. Retire de vos loix mon debile courage: Ainsi lors je ressemble à un goulu poisson, Qui deceu par l’appast d’un trompeur hameçon, Sort de son element, et meurt sur le nuage. Ainsi que l’ombre cede au Soleil qui reluit, Et comme aux jours d’esté la neige se destruit, Mon zele ainsi se perd quand le monde m’appelle Et mes desseins rangés soubs le joug de vos loix, Tumbent comme en hyver le fueillage des bois: Mais jusqu’à quand mon Dieu vous seray-je rebelle? Ne respiré-je donc que pour vous offencer? N’ay-je de mouvement que pour me relancer Au milieu des plaisirs haineux de vostre gloire? Ha! je ne veux plus vivre, ou je veux vivre en vous, Mon Dieu, ne soyez point enflambé de courroux: Car j’estains maintenant leur coupable memoire. Arrestez mes desirs du frein de vostre amour, Guidez en vos sentiers la course de mon jour, Et r’appelant mon ame oubliez ses offences; Faites qu’à vous servir soit mon contentement, Que ma langue de vous parle tant seulement, Bref changez mes desirs en des obeissances. Stance II Homme dont le desir monstrueux Briaree, Se borne seulement avecque l’univers, Quand appelleras-tu ta raison egaree, Pour voir qu’un jour il faut servir de proye aux vers Soit que l’astre ascendant de ton avare enuie Amoncele pour toy, trezors dessus trezors, Tu ne sçaurois pourtant eterniser ta vie, L’or ny les vanitez ne suivent point les morts. Le temps devore tout, et les cruelles Parques Filent esgalement la trame de nos jours: Leur homicide feu n’espargne les monarques Non plus que les bergers en leurs secrets sejours. On vid, mais pour mourir: c’est une destinee, On meurt mais pour revivre en un astre plus beau; Homme que te sert donc d’alonger ta journee, S’il te faut tosr ou tard entrer dans le tombeau? On ne mesure point la course de nostre aage, Par nos ans escoulez, ains par nos actions, Doncques pour bien mourir, sois net, entier, et sage, Et retire ton coeur des vaines passions. Celuy seul vit heureux dont l’amie est emflamee De l’amour de son Dieu seule felicité: Car tout autre desir se resout en fumée Dont le fruict plus certain n’est que la vanité. Les astres flamboyants dedans leurs cercles roulent, Le feu s’eslance en haut, l’eau et la terre en bas, Les fleuves ondoyons dedans la mer s’escoulent, Chaque chose a son centre: homme ne l’as-tu pas? Ouy, ton centre c’est Dieu, où toutes les pensees Comme à leur Ocean doivent borner leur cours; Bref estaignant en luy tes ardeurs insensées, Espere ton repos de son piteux secours. Discours II Pareil à la brebis du troupeau esgaree Par le foin du berger au bercail retirée, Eslongné de mon Dieu, je retourne vers luy, Mon unrque Soleil, ma vie et mon appuy: Je rappelle mon coeur de son erreur premiere; Et quitte ces deserts où la douce lumiere De l’oeil de mon Seigneur ne reluit qu’en passant, Tout ainsi qu’un esclair qui se meurt en naissant. Je me retire enfin battu de maint orage, Et reviens mouiller l’anchre à un calme rivage. J’ay trop longtemps flotté jouet des tourbillons, De la fureur du Ciel et des mondains seillons, Or emmy les escueils, ores dans les tempestes, Le pitoyable but des mortelles sugettes Que mon fier ennemy decochoit contre moy. Il est temp, de ranger dessoubs vie autre loy, Mon ame, mes desirs et mon obeyssance, Et bref de secouer le joug de la puissance, Qui homme m’a rendu l’esclave du peché. Je brise donc le noeud qui me tient attaché, Et redonne à mon coeur sa liberté premiere Jà mon coeur esclairé de la douce lumiere De ce divin Soleil, de qui tant seulement Tributaire je tiens mon vital mouvement, Mesprise la clarté des flambeaux de la terre; Jà d’un pudique noeud mon ame se reserre, Jà le monde m’ennuye, et la beauté des Cieux Attire seulement mon esprit et mes yeux: Le traict d’un repentir a mon ame blessée Et mon coeur fut le vol d’une chaste pensee S’immole pour victime à celuy dont la mort A fait surgir le monde a un paisible port. Loing donc, bien loing de moy, vanitez ampoulées, Je ne redoute plus vos puissances foulées Soubs les pieds du mespris; et vous sales plaisirs Qui avez triomphé de mes chastes désirs, Cherchez d’autre sejour, car vos plus doux delices Ne me font maintenant que de mortels supplices, Vostre miel vit absinthe, et bref vos jours des nuits Pleines d’effroy, d’horreur et de mortels ennuis. Discours III Si tost qu’on voit reluire emmy l’obscurite Les rays estincelans d’un bel astre argenté, Que des menus flambeaux les debiles lumieres Avec l’ombreuse nuict commencent leurs carrieres, Le somme aux pieds plumeux, le silence et l’horreur, L’effroy au paste teint et le songe trompeur Suivent d’un triste vol ceste noire Deesse: Ainsi, las! sur le point que mon Soleil me laisse Que son oeil plein d’amour me cache sa clarté, Mon ame vagabonde emmy l’obscurité, Sert d’un triste jouet aux mortelles atteintes De ses fiers ennemis: lors mille et mille craintes Qui naissent du regret d’avoirr faucé la foy A ce grand Dieu d’Amour, mon Seigneur et mon Roy, Devorent mon repos; lors l’ennemy vainqueur Ouvre à mille pechés la porte de mon coeur, Ainsi qu’un capitaine apres maintes batailles, Maints alarmeux assaut, fait bresche à la muraille, Entre victorieux, et fait que les soudars Fil à fil eschelans, s’emparent des remparts. Puis se rendent enfin les maistres de la ville. Lors de mes tristes yeux quelque larme distinct, Helas! bientost tarie, ainsi qu’aux tours d’esté Le debile surgeon d’un cristal argenté. Alors de mes pensers la foule vagabonde, Figurant mes forfaits, se trouble ainsi que l’onde, Quand l’Aquilon venteux irrite son courroux, Mon Soleil qui jadis favorablement doux, Faisoit luire sur moy sa piteuse lumiere, A de mon horizon eslongné sa carriere: Il est ores pour moy au point de l’Occident, Et son oeil courroucé ne me va regardant Sinon comme l’object de sa juste colere: Et moy chetif je voy l’orage de misere Fondre dessus mon ame ainsi qu’un trait foudreux Suivi de maint esclairs sans craindre que ses feux Ne m’aillent consumant. Las! que ne fut ma vie Par la fiere rigueur de la Parque ravie, Avant que de plier soubs l’impudique effort Qui me rend le butin de l’éternelle mort! Si l’amour de mon Dieu ne rappelle mon ame, Que ne cessa le ciel d’ourdir la noire trame De mes buts malheureux, paravant que mon coeur Forçast mon beau Soleil d’eclipser sa lueur, De mon oeil hommager des vanitez du monde; Ou que ne devient-il une source feconde De larmes et de dueil pour pleurer son péché? Mais quand viendra le jour que mon Soleil caché Fera luire les rays de sa douce lumiere Sur un coulpable chef, que sa fureur meurtriere De mon fier ennemy n’aura plus le pouvoir De marcher sur le front de mon chaste vouloir. Et que, Roy de mon coeur, je verray mes pensees, Devers mon doux Jesus sainctement eslancees, M’eslever de la terre et me porter aux cieux, Espris de son amour tousjours victorieux De voir mon adversaire et les appas du monde: Las! ne verray-je point mon ame vagabonde Arrester sa carriere au point de vostre amour, Grand Dieu qui conservez les tisons de mon jour? Jamais: si par le traict de vostre douce veue Vous ne touchez mon ame au monde retenue Par les trompeurs appas de mille vanitez, Qui pressent soubs leur joug mes serves volontez: Jamais, si vostre amour ne destruit leur puissance Et ne se rend vainqueur de mon obeissance. Stance III Combien de fois, mon Dieu, mes volages desirs Au point de vostre amour ont borné mes plaisirs, Quand d’une adversité j’avois l’ame blessee, Et quantes fois aussi mon esprit consolé S’en est-il loing de vous au monde revole Oublieux de sa foy indignement faucee? Mais las! combien de fois pitoyablement doux, Avez-vous destourné vostre juste courroux De mon ame esgaree aux dedales du monde, Sans que mon coeur sensible aux traicts du repentir, A sa chaste retraicte ait voulu consentir, Au feu de vostre amour plus froid cent fois que l’onde! J’ay veu le doux Coton, cher oracle du Ciel, Dont la bouche versoit des parolles de miel, Trainer le peuple à vous, vous, grand Dieu des merveilles; Et toutes fois mon coeur au monde ensorcelé, Lorsque plus doucement vous l’avez appellé, Pour vous ouyr, mon Dieu, a estez sans oreilles. J’ay veu ceux que les traicts d’une juste douleur Ont sainctment poussez loing du monde trompeur, Avec mille souspirs eslancer leurs prieres, Qui comme traicts de feu r’enflamoient vostre amour Et mon ame obstinée en sa perte tousjours Ingrate a preferé les nuits à vos lumieres. Mon jour à son midy peu à peu s’approchant, Enfumé de peché semble un ombreux couchant, Quand les feux de la nuit commencent à reluire: Je le voy, te le sçay, et sans craindre l’esclat De voz foudres ireux tousjours je forge ingrat Des traicts pour vous blesser, ainçois pour me destruire. Stance IV Flambeau dont la clarté se resour en fumez, Vapeur en l’air estainte aussi tost qu’alumee, Fresle ampoule de vent qui t’efeues sur l’eau, Prompt esclair qui te meurs au point de ta naissance; Homme, Hercule en desirs et Pigmee en puissance, He! quand descendras-tu vivant dans le tombeau? Nos jours d’un pied venteux empoudrent leur carriere, Aussi tost que le ciel defferme la barriere A l’aage qui s’envole aussi prompt que le vent: L’un meurt à son aurore, et l’autre voit sa course Bornee à son midy, toutesfois sans ressource: Car qui vient à son soir ne retourne au Levant. Si tost que la nature aux mortels secourable Nous faict voir la clarté, la mort inseparable Accompagne nos pas, comme l’ombre le corps; Que s’il te faut mourir, ô homme embrasse-nue, Ou est ton ame? Helas! qu’est-elle devenue? Loing, bien loing de ton Dieu, esclave des tresors. Les grandeurs, les plaisirs sont tes cheres idoles: Apres le vent d’honneur insensé tu t’affoles, Et tes yeux pour object n’ont que la vanité; Las! mais ne sçais-tu pas qu’à la fin ces delices Dont tu jouys un temps, deviennent des supplices Limitez seulement avec l’éternité! Discours IV Belle et pudique estoile en la mer de ce inonde, Qui reguides au port la course vagabonde De ma nef esgarée, aurore dont le jour Enfanta chastement le doux Soleil d’amour; Il est temps que vostre oeil face luire en mon ame Un rayon de pitié, et que sa chaste flame Espure nia pensée et mes sales desirs. Il est temps d’estouffer les ravissants plaisirs Dont les trompeurs appas alechent mon enuie, Et soubs un vaint bonheur me desrobent la vie. Il faut vaincre à la fin ce charme gratieux Qui me retient au monde et m’eslongne des cieux. Il faut enfin batu de maint et maint orage, Surgir tandis qu’on peut à un calme rivage. Conduisez-nous bel astre au sejour du repos, Où le vent ennemy n’irrite point les flotz; Et où l’esprit malin, fier pirate des aires, Ne mouille aucunement ses impudiques rames Car 1’oeil de mon Seigneur jadis hennin et doux, Maintenant alumé d’un trop juste courroux, N’a pour moy de regards que ceux que sa colere Lache dessus mon ame au monde prisonnière. Source: http://www.poesies.net