Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome VII TABLE DES MATIERES 31 Mars 1838. 14 Avril 1838. 30 Avril 1838. 14 Mai 1838. 31 Mai 1838. 14 Juin 1838. 30 Juin 1838. 14 Juillet 1838. 31 Août 1838. 14 septembre 1838. 14 Octobre 1838. 31 Octobre 1838. Notes. 31 Mars 1838. La coalition qui devait en finir du ministère, dans la discussion des fonds secrets, consent à le laisser vivre, mais non pas respirer, jusqu’à la discussion de la proposition de Dl. Gouin sur les rentes. Le ministère a profité de, ce répit, qu’on veut bien lui laisser, pour donner communication d’un traité qu’il vient de conclure avec le gouvernement de notre ancienne possession de Saint-Domingue. Ces négociations, commencées à l’époque où se faisait l’expédition de Constantine, ont été couronnées, comme cette expédition, par un heureux résultat, et, cette fois, sans qu’il en ait coûté un seul soldat à la France. On voit que le petit ministère ne se lasse pas de faire de petites choses, et d’exciter la pitié. Le résultat de la négociation avec Haïti semble presque inespéré, quand on songe à l’aigreur qui s’était élevée dans nos relations avec cette république, et quand on connaît sa situation peu florissante. Si le gouvernement français avait résolu de traiter avec le gouvernement haïtien sur le pied de la restauration, en ne lui accordant qu’une reconnaissance conditionnelle, ou en le taxant arbitrairement, non d’après ses ressources, mais selon les prétentions individuelles, les voies de négociation n’auraient pas même été ouvertes, et la France eût été réduite à en venir à des extrémités toujours fâcheuses et certes moins profitables qu’un traité. Le choix des commissaires témoigne seul dit soin et du tact avec lesquels a été traitée cette affaire par M. Molé. M. de Las Cases se présentait à Saint-Domingue avec un nom vénéré dans tout le pays, et qui se rattache aux premières améliorations sociales qui y ont été tentées, il y a trois siècles. Un de ses aïeux, le célèbre évêque Las-Casas, avait déjà élevé jadis la voix en faveur du peuple haïtien, qui n’a pas oublié sa mémoire. L’envoi de 141. de Las-Cases, autant que son caractère modéré et conciliant, disait assez la nature de sa mission, appuyée cependant par des forces imposantes et telles qu’il convient d’en déployer quand une grande nation comme est la France, réclame l’exécution des traités et parle au nom de ses droits. De prompts résultats ont répondu à tous ces soins, et M. de Las-Cases et débarqués le 25 janvier, ont vu accepter, le 15 février, leurs stipulations par le sénat, en séance publique. En 1825, M. de Mackau, commandant une division navale, composée de quatorze bâtimens de guerre, armés de six cents pièces de canon, avait fait accepter, presque de vive force, une ordonnance royale, qui accordait une reconnaissance sous des conditions impossibles à remplir. L’indemnité imposée était de 150 millions. On sait l’histoire de cette indemnité qui n’aboutit qu’à faire remplir, à des capitalistes français, un désastreux emprunt de 30 millions, dont une partie seulement a été remboursée. Une concession d’un demi-droit à l’entrée et à la sortie fut aussi faite, en 182.5, au commerce français. Cette concession diminua encore les revenus de la république. Les différends qui s’élevèrent depuis, à mesure que se déclaraient les impossibilités de remplir les engagemens pris par le gouvernement haïtien, la crainte d’une attaque de la part de la France, obligèrent la république d’Haïti à porter son armée à trente mille hommes, autre source de ruine qui dure encore. C’est dans cet état de choses que les commissaires de 1838 ont trouvé notre ancienne colonie; c’est avec un gouvernement réduit à émettre, depuis dix ans, 15 millions d’assignats non hypothéqués, avec un pays où la culture est presque abandonnée dans la crainte d’une invasion, qu’ils avaient à traiter d’une double indemnité pécuniaire qui ne pouvait être réduite à moins de 90 millions, en y comprenant les 30 millions de l’emprunt de 1815, déjà remboursés en partie, c’est-à-dire plus qu’une année des revenus de cet état. Les envoyés français avaient pour instruction de s’assurer des ressources du pays, de n’exiger rien d’impossible, de se défier des conditions qui rendent un traité plus brillant, mais qui ne se réalisent point, comme celles de 1825. Il leur était recommandé de se baser uniquement sur des investigations financières, sur des notions positives, dont ils emportaient déjà avec eux presque tous les élémens. Ils avaient à stipuler pour les anciens colons, à assurer le paiement intégral de l’emprunt de 1825, et à régler les relations commerciales d’une manière avantageuse pour la France, sans diminuer les ressources du pays, dont la prospérité doit garantir désormais l’exécution du traité. Toutes ces conditions ont été remplies. Au lieu de suivre les erremens de la restauration, comme on en avait accusé le ministère, avant même que la conclusion du traité ne fût connue en France, on a employé dans l’article premier les termes mêmes du traité de 1783, par lequel la Grande-Bretagne reconnaissait l’indépendance des États- Unis d’Amérique. Par le traité financier, l’indemnité due par la république demeure fixée à 60 millions, payables par un mode progressif jusqu’en 1867, en monnaie de France, et dans les six premiers mois de chaque année. 2,800,000 francs ont été embarqués sur-le-champ sur la frégate la Néréïde, pour le montant du premier paiement. Un million est affecté tous les ans au service de l’emprunt d’Haïti. Cette dernière négociation offrait de grandes difficultés; elle a été plusieurs fois sur le point d’être rompue. Qu’on se figure la situation délicate des commissaires français dans ces pénibles débats, entre les intérêts de malheureux créanciers, ruinés par l’emprunt, dignes de toute leur compassion, et les intérêts, non moins dignes de pitié, de débiteurs plus misérables encore, réduits à une impuissance avérée, dont ils avaient pu juger eux-mêmes à la vue du pays. La France a déjà recueilli le fruit de sa modération. Les feuilles politiques d’Haïti, arrivées avec le traité, manifestent la joie et l’enthousiasme excités par la conclusion du traité du 15 février, et tout permet d’espérer que de bonnes et actives relations commerciales ne. tarderont pas à s’ouvrir avec notre ancienne, colonie. Depuis vingt-cinq ans, le traité définitif avec Haïti avait été tenté sans succès; le cabinet actuel n’a pas hésité à aborder cette tâche difficile, entreprise par d’autres ministères, et il l’a menée à fin. Ce cabinet, si inhabile, est encore sorti de cette difficulté, devant laquelle avaient échoué ses prédécesseurs, ainsi qu’il était arrivé pour l’amnistie, les élections et l’expédition de Constantine. Tous ces actes lui compteront peut-être bien pour un discours de tribune, et sont d’une éloquence qui parle assez haut. Le projet de loi relatif à la réalisation de la garantie donnée par la France pour la négociation de l’emprunt de la Grèce, a été voté par la chambre des députés à une immense majorité. M. Affolé a eu à essuyer, dans cette discussion, les reproches de l’opposition de gauche, qui s’adressaient en réalité à ses prédécesseurs, M. de Broglie et M. Thiers, mais qui n’étaient pas mérités, et que le ministre a pris généreusement pour son compte, afin de les mieux repousser. M. Auguis et M. Mauguin, les adversaires du gouvernement, se trouvaient ici dans le cas de presque tous les orateurs de la chambre qui entrent dans le détail des affaires extérieures. Leur argumentation reposait sur des erreurs matérielles, sur l’ignorance des faits. Ainsi M. Auguis ignorait que les recettes de la Grèce se sont accrues de près de cinq millions depuis cinq ans, et c’est en parlant du budget de 1833, sans tenir compte des budgets subséquens, qu’il s’efforçait de démontrer l’insolvabilité de la Grèce. M. Mauguin, qui parle toujours de prédilection sur les affaires étrangères, s’opposait a ’l’adoption du projet de loi par des causes d’une autre nature. Il s’attachait peu à rechercher la solvabilité ou la non-solvabilité de la Grèce. L’influence de la Russie en Grèce, influence qu’on ne peut nier, dit-il, devait suffire pour faire rejeter le projet. Quel emploi la Grèce ferait-elle des fonds qu’on allait lui voter? Ne s’en servirait-elle pas pour payer à la Turquie les 12 millions qu’elle lui doit? Et ces 12 millions n’iraient-ils pas du trésor de la Porte dans celui du czar? Or, il n’était question que de mettre un terme à une irrégularité financière; il s’agissait seulement de ne plus émettre des bons de la troisième série de l’emprunt, pour assurer le service des intérêts des deux premières séries, nécessité à laquelle avait été réduit le ministère du 22 février. Le ministère ne venait pas mettre en question la garantie de l’emprunt grec, que nous avons donnée solennellement, il demandait à la chambre de régulariser le mode du paiement, et c’est ce que la chambre a parfaitement compris, malgré les écarts de certains orateurs. Quant aux questions politiques qui s’agitent en Grèce, la France n’aurait qu’à gagner en montrant au grand jour ses négociations; elles tendent toutes à demander l’établissement d’une administration plus régulière, la diminution de l’armée, l’éloignement des corps bavarois, en un mot l’emploi des fonds accordés par les puissances, d’une manière utile aux véritables intérêts de la Grèce. Depuis bien des années, le rôle de la France, vis-à-vis de la Grèce, a été un rôle de générosité, mais d’une générosité éclairée, et M. Mauguin, ainsi que ses amis, peuvent se rassurer. Jamais le gouvernement grec n’a entendu, de la part de la France, un langage à la fois plus ferme et plus sage que celui qu’elle lui tient aujourd’hui. La Grèce a engagé ses domaines nationaux comme hypothèque de l’emprunt; le gouvernement français a adressé à lord Palmerston un plan d’aliénation de ces domaines, au profit de l’emprunt. La Bavière réclame, du gouvernement grec 4 millions qu’elle prétend lui être dus; la France exige l’ajournement du paiement de cette dette, et en fait la condition de ses émissions. Il se peut que l’influence de la Russie s’exerce en Grèce, c’est le sort de tous les états faibles de subir l’influence des grandes puissances; mais on peut être assuré que l’influence du gouvernement français est loin d’y être nulle, comme on voudrait le faire croire ici. Au reste, voici les conditions auxquelles les trois grandes puissances verseront la troisième série de l’emprunt. 1° Le gouvernement grec cédera le revenu des biens nationaux hypothéqués pas l’emprunt, et le revenu de ces biens sera affecté au paiement des intérêts annuels; 2° le trésorier-général rendra tous les six mois un compte exact de ces revenus; 3° on déduira de cette série les intérêts et l’amortissement de l’année courante; 4° le gouvernement grec sera invité à rétablir l’équilibre entre les recettes et les dépenses; 5° le remboursement de 4,000,000 de francs que réclame le gouvernement bavarois sera ajourné jusqu’en 1840, si toutefois cette réclamation est admise. Enfin le gouvernement français demande que 4,000,000 de la troisième série soient employés à l’établissement d’une banque nationale. Assurément, si l’influence de la Russie et de la Bavière se sont fait sentir, ce n’a été ni à Paris, ni à’ Londres, où ont été dictées ces conditions. Tandis que la France imposait au gouvernement grec la condition de repousser ou d’ajourner les prétentions financières de la Bavière, quelques journaux se plaisaient à répandre le bruit que le gouvernement français négociait humblement, quelques millions à la main, le mariage d’une des filles du roi des Français avec l’héritier de la couronne de Bavière. Ces bruits n’ont trouvé aucune créance dans le monde où l’on est un peu informé des affaires; mais ce monde n’est pas grand, et il n’en a pas fallu davantage aux journaux de l’opposition pour accuser le ministère de ravaler la dignité de la France. Un de ces journaux ne trouvait-il pas étrange que le ministère n’eût pas pris à partie la Gazette de Leipsiq, qui dément en termes hautains la nouvelle de ce mariage? La feuille allemande disait, il est vrai, que nul peuple n’est plus détesté en Grèce que les Français, et qu’un mariage entre une princesse française et un prince bavarois n’ajouterait rien, en Grèce, à l’influence de notre gouvernement. La lettre insérée dans la Gazette de Leipsig était datée de Munich, où sans doute on a la prétention d’avoir fait naître, de vifs sentimens d’affection en Grèce! De telles attaques ne se font-elles pas juger elles-mêmes? Le cabinet français, qui demandait, en ce moment-là, des millions pour la Grèce, a-t-il besoin de l’apologie des feuilles du gouvernement bavarois, qui demande des millions à la Grèce, ce pays épuisé à qui la Bavière n’a jamais rien donné, qu’une administration dont les actes ont révolté tout ce qu’il y a d’esprits droits? Le cabinet français a répondu d’avance à ces attaques en stipulant pour les intérêts de la Grèce contre les demandes pressantes du gouvernement bavarois; et en cela il n’a fait que suivre la noble politique dont les effets se sont manifestés par l’expédition de Morée, la bataille de Navarin, la garantie de l’emprunt, et tant d’autres preuves d’intérêt et de désintéressement données à la Grèce depuis quinze ans. Si, après tout cela, les Français sont détestés en Grèce, il sera curieux de savoir quelle sorte de sentimens la nation grecque porte aux Bavarois! Il se petit aussi que nous soyons détestés en Belgique. Nous ne l’aurions pas moins mérité. Autrefois, la politique extérieure de la France consistait surtout dans la protection qu’elle accordait aux états secondaires, proches ou lointains. La France garantissait, elle protégeait les états faibles, loin de les intimider, comme faisaient les autres états. C’était là un des principes et un des secrets de sa prépondérance. Qui dira aujourd’hui que la France n’obéit pas à ce système? A l’heure présente, sous le ministère actuel, ce système a plus de force que jamais. C’est donc un fait très important que ce qui se passe aujourd’hui entre la Belgique et la Hollande. La conférence de Londres a reçu, depuis peu de temps, une communication du roi de Hollande, qui semble disposé à accepter un arrangement basé sur les vingt-quatre articles du traité du 15.novembre 1831, et à faire les concessions territoriales exigées par ce traité. Le gouvernement belge se trouverait ainsi forcé d’évacuer, conformément au traité de 1831, quelques parties de territoire qu’il occupe en ce moment, et de supporter sa part de la dette nationale des Pays-Bas, que le refus absolu de négocier, de la part du roi Guillaume, a mise jusqu’à ce jour à la charge de la Hollande. Déjà, en 1832, le roi de Hollande semblait pencher pour un arrangement; mais les conditions qu’il mettait à la reconnaissance du gouvernement belge n’étaient pas acceptables de leur nature. Cette fois, une nécessité pressante semble avoir motivé sa démarche, la disposition des états généraux se trouvant telle qu’il faut renoncer à maintenir l’état de l’armée sur le pied onéreux où elle se trouve. La conférence de Londres s’est bornée à donner acte de la communication du roi de Hollande, en faisant seulement remarquer que la situation des choses n’est pas aujourd’hui la même qu’elle était à l’époque où les vingt-quatre articles furent soumis à l’acceptation de S. M. le roi Guillaume. Cette observation importante, et qui semble devoir changer toute la nature des négociations, a été introduite dans le protocole de la conférence, d’un commun accord, par la France, l’Angleterre, et par le représentant de la Prusse, qui l’avait lui-même rédigé. Le représentant de la Russie élevait, il est vrai, quelques difficultés, au moment de signer cette pièce; mais il n’a pas tardé de se joindre aux autres membres de la conférence, et d’y apposer son seing. Le traité du 15 Novembre 1831 se composait, non de vingt-quatre, mais de vingt-cinq articles. Par le dernier, les puissances contractantes prenaient, avec la Belgique, l’engagement de faire exécuter le traité dans un bref délai. Sept années se sont écoulées, et l’article vingt-cinquième où se résume le traité tout entier, l’article qui est le traité lui-même, n’a pas été exécuté. Pendant ces sept années, le gouvernement belge a été forcé d’entretenir des forces militaires onéreuses, il a subi tous les inconvéniens de la non-reconnaissance; aujourd’hui il paraît ne vouloir traiter de la liquidation de la dette avec la Hollande que sur de nouvelles bases, et semble surtout décidé à ne pas subir la charge de l’arriéré, qui est énorme. Cet arriéré se compose de 8,400,000 florins par an, accumulés depuis le mois de Novembre 1830, avec les intérêts. Le gouvernement hollandais ne supporte ce fardeau qu’au moyen de ses colonies, dont il perd ainsi le revenu. Aujourd’hui, il croit pouvoir charger la Belgique de cette dette par une reconnaissance qui n’engage que faiblement l’avenir, et par la cession de quelques parties du territoire fédéral dans le Luxembourg, pour l’aliénation desquelles la Belgique aura à débattre avec la diète germanique. Tous les bénéfices du statu quo sont donc pour la Belgique, et il est étonnant que le roi de Hollande n’ait pas songé plus tôt à le faire cesser. Sans vouloir exagérer les difficultés qui naîtront de cette démarche du roi de Hollande, auxquelles fera sans doute face l’attitude de la France et de l’Angleterre, étroitement unies, on ne peut nier que la force morale et l’influence dont nous aurons besoin, sans contredit, nous viendront de la position que nous avons conservée. Grace à Dieu, nos embarras ont cessé en Afrique, à Saint-Domingue. Nous avons les mains libres, des soldats en nombre, nos finances sont prospères, la réduction de la rente n’est encore qu’un projet; en voilà assez pour qu’il ne se tire pas un coup de canon en Hollande et en Belgique sans notre permission. Si les chemins de fer du midi au nord de la France étaient en voie d’exécution, on pourrait dire d’avance que les difficultés entre la Belgique et la Hollande seraient bien promptement aplanies. Toutefois, rien n’est encore compromis dans l’état actuel des choses, le statu quo ne sera pas troublé sans notre approbation, et le cabinet actuel, qui a prouvé suffisamment, ce nous semble, qu’il ne perd pas son temps, ne le laissera lever qu’à des conditions telles que la France et la Belgique n’auraient pas à se repentir du changement. Si la coalition veut se placer su le terrain de la rente pour attaquer le ministère, comme on l’a déjà annoncé, elle petit s’attendre à échouer encore une fois, comme il lui est arrivé dans la discussion (les fonds secrets. Le ministère, loin de se refuser à la réduction, ou de l’écarter pour des fins de non-recevoir, doit, dit-on, demander lui-même qu’une époque et un mode de remboursement soient fixés. Sort motif est que l’idée de la réduction est entrée trop avant dans les esprits pour y mettre obstacle, et que l’incertitude où on laisserait les rentiers serait pour eux un mal presque aussi grand que l’opération projetée. Le ministère ne s’emparera donc pas de cette complication survenue à la frontière de Belgique, pour combattre la proposition de M. Gouin. Il cherchera loyalement, de bonne foi, avec une ardeur sincère pour le bien public, à la rendre compatible avec les intérêts réels et actuels de l’état; il s’efforcera d’atténuer, par des mesures bienveillantes, tout ce qu’elle peut avoir de fâcheux pour les rentiers, et pour peu que l’opposition apporte les mêmes sentimens dans la discussion de cette mesure, elle se trouvera faite sans perturbation, à l’époque qu’on jugera la plus favorable. En un mot, l’affaire des rentes sera une affaire toute financière, et si l’opposition contribue à la mener à fin à l’aide de quelques bonnes idées, c’est un succès que ne lui enviera pas le ministère. Mais sont-ce bien là les succès que recherche l’opposition? La question des chemins de fer est de même nature, quoiqu’on s’efforce aussi, nous le savons bien, d’en faire une tout autre question. Au sujet des chemins de fer, M. Odilon Barrot, qui est pour les concessions aux compagnies particulières, est tout-à-fait d’accord, nous dit-on, avec M. Thiers, qui est pour l’exécution des travaux par l’état. Voilà qui est édifiant! Si ces messieurs mettaient seulement la moitié de cette bonne volonté à s’entendre avec le ministère, l’accord serait général et tout-à-fait touchant. M. Guizot s’entend sans doute aussi avec M. Thiers et M. Odilon Barrot, sur’ la question des chemins de fer, et ce serait vraiment, pour lui, le cas d’émettre sa fameuse opinion sur les affaires d’Espagne : (On peut prendre l’une ou l’autre voie.» Au surplus, la grande question n’est pas de s’entendre pour faire des chemins de fer, nais de s’entendre pour que le ministère n’en fasse pas; voilà tout l’esprit de la ligue. La chambre ne comprend rien aux passions qui s’agitent autour d’elle. Elle a vu un ministère débuter par la plus grande mesure politique de ce temps-ci, l’amnistie, continuer sa marche en se signalant par une grande expédition militaire, par de grands travaux d’utilité publique; elle le voit traiter au dehors des plus importans intérêts, terminer des difficultés de vingt ans, comme était celle de Haïti, appeler la discussion publique sur tout ce qu’il y a de vital en France, les fleuves, les routes, les canaux; améliorer la législation en ce qui concerne les faillites, les tribunaux civils, les conseils-généraux, les conseils d’administration, les aliénés; et au milieu même de toutes les questions dont le ministère la saisit, elle s’entend dire que c’est là une administration sans capacité et sans force. Ces accusations varient même d’une étrange manière. Pour le Courrier Français, c’est un cabinet ignorant, impropre à traiter toute matière; M. Martin du Nord n’entend rien aux travaux publics, M. de Montalivet aux conseils-généraux, M. Barthe aux justices de paix, ’M. de Salvandy à l’étude et à la science, le général Bernard à l’art militaire et à l’organisation des armées. Pour le Constitutionnel, le ministère n’est pas un ministère politique, c’est convenu; on ne peut le regarder que comme une réunion d’hommes spéciaux. Sans doute ce sont là des hommes spéciaux, mais est-ce sérieusement qu’on refuse la qualité d’homme politique à M. Mole, qui posait le premier, en 1830, le principe denon- intervention, et le faisait respecter par l’Europe, déjà à demi levée contre nous? M. Barthe et M. Montalivet ne faisaient-ils pas partie autrefois d’un ministère tout-à-fait politique, qui n’avait malheureusement qu’une tâche politique à remplir, au milieu des violences de l’esprit de parti. Les autres ministres ne sont-ils pas d’anciens députés, des pairs, des publicistes? Ne sont-ils pas réunis dans un système politique qu’on ne peut nier, puisqu’on le blâme et qu’on le combat? On a vraiment quelque regret en se voyant forcé de réduire à leur valeur ces imputations, et en songeant à l’aveuglement passionné qu’elles dénotent dans les hommes, d’ailleurs sensés, qui les élèvent. On écrit aussi que le ministère actuel n’a et ne doit attendre que des échecs législatifs. Mais des projets de loi importans ont été déjà adoptés par la chambre, tandis que le rejet s’est porté sur des propositions individuelles faites par les députés, telles que celles de M. Mercier sur le règlement, de M. de La Rochefoucault sur la législation militaire, de MM. Jobart et Ledéan sur le costume, de M. Jaubert sur les alluvions artificielles, de M. le colonel Garraube sur la pension de la veuve du colonel Combes, de M. Luneau sur les lais et relais de la mer. La seule énumération des lois adoptées indique leur importance, ce sont l’adresse d’abord, la loi de la pension de Mme Damrémont, celles du chemin de fer de Strasbourg à Bâle, des attributions départementales, des tribunaux civils, des fonds secrets, de l’assèchement des mines, des pensions militaires, des aliénés, de l’emprunt grec. Un journal a compté les échecs législatifs essuyés par le fameux ministère du 11 octobre, qui est en ce moment en projet de restauration, ils sont au nombre de dix dans une seule session. Et quels échecs! l’adresse, réduction des fonds secrets, rejet du traité des États-Unis, refus de la demande de pension pour la veuve Daumesnil, retraite de la loi des attributions municipales, diminution des crédits de la guerre, etc. On voit qu’en fait d’échecs et de mauvaise fortune, le ministère du 15 Avril aurait encore de la marge avant que d’en subir autant que le cabinet du 11 octobre, cabinet tout politique, qui, en effet, n’a pas été très préoccupé des améliorations matérielles. Si l’on en est encore à élever le doute sur le système politique du ministère actuel, on répondra en deux mots, en disant : la paix au dedans, la paix aie dehors, deux choses incompatibles avec le principe de réaction des doctrinaires, et le principe d’intervention du côté gauche, principes qui forment les deux bras de ce corps, dont la tête est on ne sait où, et qu’on nomme la coalition. -Mais, dit-on, M. Guizot a renoncé à ses idées violentes. Il ne pense plus qu’on ne puisse absolument gouverner la France sans des lois de rigueur et d’exception. Il serait presque conciliant aujourd’hui! A ce compte, M. Guizot se serait rapproché du ministère actuel dont l’esprit de conciliation fait le principe. Pourquoi donc voudrait-il le renverser, et d’où vient que ce rapprochement dans les idées, l’ait jeté dit côté de la gauche et dans les rangs de la coalition? On ajoute : M. Thiers n’est plus aussi absolu sur la question de l’intervention qu’il l’était au 12 Janvier dernier. Il trouve qu’on peut temporiser. M. Thiers a donc laissé de côté la grande difficulté de politique extérieure qui le séparait de ce ministère, auquel il tient d’ailleurs par des idées communes, telles que l’ amnistie, l’éloignement pour les réactions inutiles, tout ce qui le sépare de M. Guizot. Comment se trouve-t-il donc aujourd’hui si près de M. Guizot, si loin du ministère? Comment cet esprit, éminemment conciliateur, se laisse-t-il prendre à l’aigreur des doctrinaires, et se peut-il qu’il aille se placer dans des rangs d’où il s’était retiré avec tant de noblesse! On dit encore : Si M. Barrot se rapproche de M. Thiers, lequel se rapproche de M. Guizot, c’est que M. Barrot se fait homme d’affaires. Il se décide à devenir un jour ministre, voyant bien enfin que la charte n’a pas assigné de place pour les tribuns dans notre organisation. Mais pour être apte à faire un ministre, il faut avoir été ministériel, et M. Barrot soutiendra le gouvernement quand M. Thiers sera rentré aux affaires. Ce sont là les paroles des amis de M. Barrot. C’est-à-dire, selon eux, que le ministère de M. Thiers ne serait que la préface de celui de M. Barrot! M. Thiers l’entend-il ainsi? Tout ceci ne peut être sérieux. M. Thiers a trop de sens, trop de cet esprit de divination qui fait les hommes d’état, pour ne pas s’apercevoir bientôt que ses meilleurs amis ne sont pas ceux qui lui serrent la main à chaque heure du jour. Il s’arrêtera. Arrivé à un but glorieux, il n’entrera pas dans un avenir sans but. Il ne fera pas défaut à la cause des idées justes et sages, qui l’avait conquis au milieu même de l’effervescence de juillet. M. Thiers estime avec raison le succès. Quel rôle jouera-il donc, à ses propres yeux, si le succès ne seconde pas les tentatives où l’on voudrait l’entraîner? Qu’il laisse M. Guizot et ses amis tourner autour du pouvoir, en baissant les yeux, tout en lui jetant chacun sa pierre. M. Thiers doit marcher dans une autre route. Ce n’est ni par la chambre sans la royauté, ni par la royauté sans la chambre, qu’il pourra parvenir à rentrer aux affaires. Il en est sorti constitutionnellement, qu’il y revienne de même. Pour les doctrinaires, il y a un an que le pouvoir les a quittés; il y a un an juste aussi que la France est tranquille, et qu’elle a vu disparaître cette sorte d’inquiétude sinistre qui descendait du pouvoir sur le pays. On ne parle plus de lois de dénonciation; le jury se trouve suffisant pour punir les crimes politiques, qu’on ne commet plus; les lois de septembre contiennent la presse, sans qu’il soit nécessaire d’élever une forteresse dans les mornes de l’île Bourbon pour renfermer les écrivains; l’activité commerciale se manifeste par une exubérance et des excès que réprimera une surveillance active; l’annonce d’une bonne nouvelle, d’une grande affaire extérieure heureusement terminée, apparaît de temps en temps au Moniteur, et ajoute à la confiance publique. Voilà, en effet, de grandes raisons pour demander un changement de ministère! La nouvelle tentative que l’auteur d’Ahasvérus vient de faire par la publication de Prométhée, n’est pas moins digne que les premières d’attirer l’attention, d’obtenir les suffrages du public sérieux. La fable de Prométhée a survécu au paganisme; c’est l’humanité même qui est personnifiée dans le prophète antique, et, comme l’a dit M. Quinet, ce drame divin, ne finira jamais. Les reproches qu’on pourrait adresser à une imitation irréfléchie de la poésie païenne, ne sauraient donc convenir à l’oeuvre de M. Quinet. Avant lui Caldéron, Racine, Goëthe, Shelley, ont donné une ame nouvelle aux statues sorties des mains divines de Sophocle et d’Eschyle. L’oeuvre de Caldéron, la tragédie de Shelley, la Phèdre de Racine et l’Iphigénie de Goëthe, sont rangées, d’un aveu unanime, parmi les conceptions les plus élevées de la poésie. Sans méconnaître le but de l’art moderne, M. Quinet a donc pu, après ces maîtres, choisir parmi les types du paganisme l’interprète de sa pensée. Le poème de M. Quinet se divise en trois parties; le titre de la première est : Prométhée inventeur du feu. La terre vient de sortir des eaux du déluge; Prométhée forme les hommes du limon recueilli au bord de l’océan; il anime de son souffle le corps de la première femme; Hésione, la mère des hommes, sort de l’argile. Prométhée l’interroge; il lui révèle les épreuves qu’elle devra subir, et la laisse libre de choisir entre la vie et le néant. Hésione se laisse décider par l’espérance; elle salue la mer argentée, le ciel qui lui sourit, la terre qui la porte; elle accepte la vie. Prométhée enlève le feu aux cyclopes; il revient près d’Hésione. Le foyer est construit pour la première fois; le souffle d’Hésione l’attise; l’eau, le vin et e lait tiédissent autour de la flamme, et les premiers hommes, sortant peu à peu de leurs retraites, viennent prendre place au banquet de Prométhée. Cependant le vol sacré se découvre; les Olympiens se liguent contre le créateur de l’humanité. Némésis, aidée des Cyclopes, enchaîne Prométhée sur le Caucase. Le règne des dieux est affermi, la violence triomphe, l’humanité servile adore la force et oublie Prométhée. Mais les accens prophétiques du Titan troublent bientôt le calme de l’Olympe. Prométhée voit dans l’avenir un autre Caucase, un autre dieu crucifié; il prédit la ruine de ses vainqueurs. Les dieux, pour se venger, livrent Prométhée au doute. Cependant la terre a recueilli les plaintes du prophète, et, dans un religieux enthousiasme, elle appelle le roi de l’avenir. Le choeur, qui exprime cette attente solennelle, termine la seconde partie du poème : Prométhée enchaîné. L’avènement du christianisme est célébré dans la troisième partie : Prométhée délivré. Au lever du soleil, les archanges Michel et Raphaël descendent sur la terre; ils aperçoivent Prométhée enchaîné sur le Caucase; ils s’approchent du Titan, qui contemple, avec des yeux ravis, ces dieux inconnus Ils l’interrogent. Prométhée leur raconte sa vie. Michel révèle à Prométhée la chute de Jupiter et la victoire du Christ. Prométhée n’ose croire au récit de Michel. Alors l’effet se joint aux paroles : les chaînes rivées par les cyclopes tombent d’elles-mêmes; le vautour meurt, percé par les flèches divines; le doute abandonne Prométhée; la délivrance du Titan est accomplie. Au même instant, les lamentations des dieux retentissent; la nuit descend sur leur séjour; les Olympiens s’enfuient des temples et se dispersent comme de vains fantômes. Enlevé par les archanges, Prométhée remonte au sein de Jéhovah; le choeur des séraphins célèbre le triomphe de la liberté humaine. Telle est l’oeuvre de M. Quinet. Le style de cette tragédie se distingue, comme le style d'Ahasvérus, par la grandeur et l’abondance; mais ces qualités sont unies, dans Prométhée, à un ordre plus savant, à une plus grande précision. Il nous suffira, en terminant cette courte analyse, de constater ce progrès, et nous devons nous abstenir d’aborder, pour le moment, les questions d’art et de philosophie que Prométhée soulève. Le poème de M. Edgar Quinet sera le sujet d’un travail spécial que nous donnerons plus tard. La première partie inédite de l’ouvrage de M. Villemain sur la littérature du XVIIIe siècle, depuis long temps promise et désirée, et que les soins divers et les préoccupations politiques de l’auteur avaient toujours retardée, paraîtra enfin sous quelques jours. Les onze années qui nous séparent déjà de l’époque où ces leçons attiraient la foule à la Sorbonne, ont laissé vieillir la génération qui applaudissait à tant de spirituelles saillies, à une si vive éloquence, mais n’ont rien ôté de leur charme et de leur éclat à ces jugemens, où se mêlent si à propos la finesse et l’élévation. Nos lecteurs n’ont certainement pas oublié le morceau sur Voltaire et la littérature anglaise de la reine Anne, qu’une précieuse communication de M. Villemain nous avait donné l’année dernière. Les deux volumes, dont ce fragment fait partie, comprennent une longue appréciation de Voltaire, de Buffon, de Montesquieu et de Rousseau. Tous les noms moindres d’historiens, de poètes et de romanciers depuis Mably jusqu’à Saint-Lambert, depuis Lesage jusqu’à Fontenelle, y viennent se grouper habilement autour de ces grands écrivains. Nous reviendrons plus au long sur le beau travail de l’illustre critique dès qu’il aura paru. La popularité dont jouit depuis longues années l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands a donné l’idée d’illustrer la cinquième édition de cet admirable livre, et à l’entourer d’un luxe typographique qui répondît à l’intérêt du drame puissant que M. Augustin Thierry a su raconter avec un art de style, une vivacité de narration, qui ne nuisent jamais à la sévérité de l’érudition, à la gravité des jugemens. L’oeuvre de l’historien n’avait pas besoin de ces précautions de librairie pour arriver à la réputation européenne qui lui est acquise; mais maintenant que l’Histoire de la Conquête est en possession d’une popularité qui ne fait que s’accroître, il était juste que les arts payassent enfin à M. Thierry un tribut mérité dont le public sentira la valeur. A ceux qui douteraient que les préoccupations du monde et de la politique puissent se concilier avec des préoccupations littéraires, à ceux qui croient, que l’égoïsme et la frivolité sont inséparables d’un titre et d’une fortune, l’exemple d’un homme du monde, d’un diplomate, M. le commandeur Mouttinho, ambassadeur du Brésil en France, sera une réponse victorieuse. C’est pourela première fois, grace à M. Mouttinho, que la charmante idylle du Tasse, l'Aminta, a paru traduite dans la langue du Camoëns. M. Mouttinho est lui-même l’auteur de cette élégante traduction, et non content d’employer noblement sa fortune à protéger les lettres, il a voulu également leur consacrer les richesses d’un esprit judicieux, d’une vaste érudition. C’est aussi sous les auspices de M. Mouttinho que vient d’être publiée une traduction en langue française du livre d’Hénoch, sur l’Amitié (1), ouvrage qui n’avait encore été traduit dans aucune langue européenne. Cette traduction est l’ouvrage de M. Pichard, jeune écrivain d’un talent sérieux qu’ont fécondé de consciencieux travaux; elle pourra servir, nous n’en doutons pas, à tirer la littérature rabbinique de l’oubli injuste où elle est depuis long-temps plongée. Le livre d’Hénoch est la paraphrase hébraïque d’une oeuvre fort curieuse, composée en latin par Pierre Alphonse, sous le titre de Disciplina clericalis. C’est un mélange de proverbes, d’allégories et de fables empruntés aux philosophes arabes les plus célèbres. La première partie, intitulée Conseils des sages, présente, sous la forme des exhortations d’un père à son fils, les préceptes de la morale la plus noble et la plus pure; la seconde partie et la troisième complètent la première en l’éclaircissant; la forme de la fable, du conte allégorique, vient en aide aux raisonnemens du sage et en rend la conclusion plus saisissante. M. Pichard a joint à la traduction de ces maximes, de ces paraboles naïves, des notes relatives aux antiquités, aux moeurs, à la langue et à la littérature des Israélites anciens et modernes. La publication du livre d’Hénoch est, on le voit, une tentative pleine d’intérêt au point de vue de l’art comme au point de vue de la science, et les consciencieuses recherches de M. Pichard, aussi bien que la généreuse sollicitude de M. Mouttinho, méritent à la fois les éloges des savans et des artistes. Nous avons à signaler un début heureux dans la littérature, nous voulons parler du roman de M. Léon de Wailly, qui vient de paraître. Angelica Kauffmann est une oeuvre pleine de poésie et de charme, qui, par la délicatesse de l’analyse, par la sévérité de l’exécution, mérite un rang distingué parmi les publications nouvelles. M. Filon, maître de conférences à l’École normale, vient de publier deux volumes sous le titre d'Histoire de l’Europe au seizième siècle. L’époque qui a été témoin des grandes luttes du Nouveau-Monde, de la rivalité de François Ier et de Charles-Quint, de la réforme, de la ligue et de la renaissance des lettres, ce XVIe siècle enfin, si rempli de grandeur et de mouvement dans les faits comme dans les idées, n’avait jusqu’ici été l’objet que de monographies intéressantes sans doute, mais où l’ensemble était difficile à saisir à travers la multiplicité des détails. Nous pouvons dire, dès aujourd’hui, que M. Filon, en comblant cette lacune, a rendu un service, à la science et à l’enseignement. La collection des Simples Discours de Claudius sur la Science populaire s’est accrue de trois nouvelles livraisons, et présente à cette heure un ensemble de dix-huit volumes. Nous citerons, parmi les volumes nouveaux, la série d’Essais sur les sources de l’histoire de France, série qui s’ouvre par une analyse consciencieuse de l’ouvrage de Grégoire de Tours. On aime, avec les résultats des études modernes, à voir populariser ainsi le principe même et l’esprit de ces études. Les questions géologiques et les questions botaniques sont posées avec autant d’attrait que de solidité dans les discours sur l’Histoire de la Terre et sur la Botanique. Le volume sur l’Hygiène peut servir de préface à nos bons traités sur cette matière. Nous pouvons citer encore la relation du Second Voyage du capitaine Ross, où se trouvent de précieux détails qui n’étaient pas encore passés dans notre langue; le simple discours où la Vie de Francklin est racontée par lui-même avec une convenance parfaite à l’appui d’une des thèses de morale les plus importantes; les Premiers Voyages autour du Monde, précédés d’une notice sur les débats philosophiques et religieux, auxquels mirent fin les deux grandes explorations de Magellan et de Drake. La liste se termine par deux volumes qu’on ne s’attend guère à trouver l’un à côté de l’autre, ni à voir sortir de la même plume. L’un est une revue des livres de la Bible, considérée exclusivement sous le point de vue poétique et dramatique. Le dernier volume, qui contraste si fort avec le précédent, est une leçon de technologie élémentaire. L’auteur a pris pour texte les Chemins de fer et les voitures à vapeur; après un exposé des particularités que présente la construction des rails-ways, il donne une description complète de la machine locomotive, avec deux planches gravées qui en mettent l’intérieur à nu. Nous connaissons peu de bibliothèques élémentaires plus réellement utiles et plus dignes d’encouragement (2). F Buloz. 14 Avril 1838. Nous entendons beaucoup de gens, à la vue de ce qui se passe, désespérer du gouvernement représentatif. Nous sommes loin de juger le mal aussi grand. On dit qu’il y a de quoi douter de l’excellence d’une forme de gouvernement dont quelques hommes de talent peuvent arrêter tout le mécanisme à leur gré. Ces hommes de talent, dont l’ambition est impatiente et inquiète, ont existé dans tous les temps et sous tous les régimes, et il vaut mieux que ces ambitions s’exhalent dans les journaux, au pied de la tribune, et dans les bureaux de la chambre, qu’en secret, comme dans les monarchies absolues, ou sur la place publique, comme nous le voyons dans les républiques dont on a doté le Nouveau-Monde. Quel excellent régime, en effet, que celui où les grandes et ardentes opinions politiques peuvent se répandre si facilement, et s’écouler en résultats tels que le refus de quelques lois politiques ou d’intérêt matériel, dont quelques-unes seront adoptées sans doute l’année suivante! Est-ce là un mal à comparer à l’émeute, aux associations, à la justice secrète ou exceptionnelle qui s’ensuit infailliblement? Assurément si le gouvernement constitutionnel doit se consolider en France, c’est par l’exemple que nous avons sous les yeux aujourd’hui. L’enseignement que donnera cette session aura mûri la chambre en peu de mois, et elle doit rendre cette justice à des gens qui se disent ses maîtres, qu’ils lui épargnent un apprentissage qui, sans eux, eût été sans doute beaucoup plus long. On s’étonne que M. Guizot, M. Thiers, M. Duchâtel, M. Passy, s’impatientent de ne pas être au pouvoir et s’efforcent de renverser le ministère. Nous ne saurions partager cette surprise. Qu’ils se réunissent, qu’ils viennent les uns aux autres de bien loin, et, en quelque sorte, des deux extrémités du monde politique, rien ne nous paraît plus simple et plus naturel. Qui veut la fin veut les moyens. Or, pour abattre une administration qui n’a d’autre tort que celui d’être en place, et qui peut étaler quelques titres glorieux, quoi qu’on fasse pour les contester, il faut bien quelques efforts. La coalition n’a même à se justifier en ce moment que d’un seul tort, pour lequel nous ne pourrions lui en vouloir : c’est de n’être pas assez nombreuse, et de se trouver encore à l’état de minorité. Dans cette coalition, d’ailleurs, personne n’a fait, ce nous semble, le sacrifice de ses opinions. M. Guizot n’a pas encore déclaré, que nous sachions, qu’il renonce, en faveur de ses nouveaux amis de l’extrême gauche, à son éternel système d’intimidation. La mauvaise presse, comme il l’appelait autrefois, est toujours pour lui la mauvaise presse; les mauvaises passions qui suscitaient du trouble dans l’état pour se frayer la route au pouvoir à travers le désordre, ne lui paraissent certainement pas meilleures; et, s’il se rapproche à présent de la queue de la révolution, c’est sans doute pour la voir de plus près, l’examiner d’un oeil plus attentif, et mieux juger de ses défauts. De son côté, M. Thiers et le petit nombre d’amis qui marchent avec lui à cette heure, n’ont composé avec le parti doctrinaire sur aucune question. Le principe de l’intervention en Espagne n’a pas faibli dans ce rapprochement. Il est bien convenu, de ce côté de la chambre, qu’en ouvrant ses rangs au parti opposé, on ne lui permet d’apporter avec lui que ses passions et non pas ses principes, et qu’on reçoit les hommes sans les choses. Ainsi faite, la coalition n’a rien qui choque les idées constitutionnelles. C’est un élément de destruction, rien de plus, une de ces hardies prises d’armes du temps passé, où l’on n’apportait que des armes offensives. Ceux qui courent cette aventure n’en font eux-mêmes pas plus de cas qu’elle ne vaut. Si l’on échoue, on se séparera, et l’on ira attendre, chacun de son côté, quelque meilleure chance. Si l’on réussit, on se séparera encore, pour se battre entre vainqueurs. Jusque-là rien n’empêche qu’on marche ensemble, car tous les auxiliaires sont propres à une oeuvre de destruction. Les répugnances, les haines, les dédains mutuels, sont aussi vifs que jamais, et malheureusement la fraternité n’est qu’apparente. Nous disons malheureusement, car ce serait un beau spectacle que l’union de M. Guizot, de M. Arago, de M. Duvergier de Hauranne, de M. Barrot, non dans leurs intérêts si divers, mais dans l’intérêt de la France. Le caractère de l’association se révèle dans tous ses actes. On ne voit pas ses membres essayer d’améliorer les lois qu’ils examinent. Leur sentence est toujours le rejet. Ils ne se sont donné que la mission d’arrêter, dans la chambre, la marche des affaires, et dans la presse de tout nier. C’est un pacte tout négatif, où la première condition pour les hommes éloquens qui y figurent est de se clore la bouche, et de ne pas monter à la tribune, et pour les hommes spéciaux de ne pas faire usage de leurs connaissances. M. Piscatory a dit, dans la discussion des armes spéciales, quand il réclamait pour son ami, M. Jaubert, le privilége de s’écarter de la question, qu’à voir les précautions dont on entourait les orateurs, on pouvait se croire dans la chambre d’un malade,.où personne n’osait parler haut. A ce sujet, nous nous écrierons, comme fit M Guizot : C’est cela! Nous dirons même : C’est mieux que cela, et la chambre, telle que l’a faite la coalition, ressemble, selon nous, à voir quelques-uns de ses bancs, à une salle d’hôpital, où gisent, avec la fièvre, des orgueils meurtris et des ambitions malades. C’est là qu’on ne saurait parler haut sans danger, et sans irriter tant de plaies si faciles à envenimer! M. Molé, s’adressant à M. de Broglie, le sommait de préciser ses accusations; un pareil défi, porté au chef de la coalition, serait sans danger pour le ministère. Pour entraîner une assemblée, comme l’ont fait souvent M. Thiers et M. Guizot, il ne faut pas seulement le talent, il faut une situation franche et une conviction profonde. L’esprit peut briller sans le concours de ces deux choses, mais l’éloquence se tait, ou du moins se montre stérile. D’un autre côté, les journaux des deux partis extrêmes, opposés à l’existence même du gouvernement, se plaisent à signaler, dans cet état de choses, ce que le gouvernement de Charles X nommait un refus de concours! Nous concevons parfaitement leur désir d’aggraver le fait actuel; mais on y attachera moins d’importance, en songeant d’abord que ce refus de concours vient d’une minorité; puis, que nous vivons sous un gouvernement qui ne s’écartera pas de la constitution, même quand ses adversaires en sortiraient pour le combattre. Si donc le parti qui refuse tout concours, et paralyse les affaires, devenait une majorité, ce serait à lui de prendre le pouvoir, et alors, naturellement, son refus de concours cesserait. Ainsi, qu’on se rassure, la coalition de la droite, de l’extrême gauche et de quelques membres du centre gauche, ne nous menace pas d’une révolution, mais seulement d’un cabinet fondé sur le principe de l’ambition personnelle satisfaite, et livré d’avance à toutes les divisions qu’amènerait inévitablement une réunion d’amours-propres superbes et de principes contraires. Nous ne craignons pas encore ce résultat. La violence et la passion réussissent mal dans ce temps de modération et de calme. Seulement, il est affligeant de voir des hommes d’une valeur réelle donner ainsi publiquement le spectacle de quelques faiblesses. On parle de capacité. On dit que les plus hautes capacités du pays (c’est ainsi qu’on s’intitule) ne peuvent rester en dehors des affaires; que leur place est au pouvoir, et on veut briser les portes pour y rentrer, il nous semblait jusqu’à ce jour que le gouvernement représentatif était celui des majorités, et non pas absolument des capacités. Il y a, en France, nombre de capacités qui n’ont pas accès aux affaires. C’est que la majorité leur a manqué dans les collèges électoraux, ou bien que ces capacités n’ont pas rempli quelques autres conditions du régime constitutionnel. Ces capacités tiennent exactement, depuis vingt ans, le même langage que les capacités de la coalition. Depuis huit ans, surtout, elles ont paru plusieurs fois sur la place publique, pour revendiquer leurs droits. Là on les a traitées, et justement, en rebelles. Depuis, quand elles se plaignaient dans la presse, ou par quelque voie légale que ce fût, les chefs de l’opposition actuelle les refoulaient dédaigneusement en leur demandant qu’elles s’appuyassent sur une majorité. Contre qui ont été faites les lois de septembre, sinon contre les capacités qui voudraient se rendre justice elles-mêmes et s’adjuger le pouvoir de leurs propres mains? Personne n’avait douté que la révolution de Juillet n’eût des capacités à son service; mais on se demandait si, du milieu de ces capacités, il sortirait quelque homme d’état. Le 13 mars, le 11 octobre, semblaient avoir répondu à cette question. Les hommes qui ont été bien inspirés par le péril du pays à cette époque, auraient-ils perdu, avec le danger de la situation, le mobile qui les soutenait en ce temps-là? Serait-il vrai, comme le disent les ennemis de nos institutions, que l’esprit révolutionnaire nous ait rendus impropres à la paix et au repos? Qu’on y prenne garde. La vivacité, la violence même qu’on passait à de jeunes écrivains qui ignoraient encore les secrets et les difficultés du gouvernement, seraient jugées sévèrement par les esprits élevés, si on les retrouvait tout à coup dans des hommes d’état que doit avoir mûris pendant huit ans le maniement des plus hautes affaires. Eh quoi! des hommes se seront élevés par leur mérite aux premiers rangs de la société, et ils ne sauront pas donner, à ceux qui sont restés au-dessous d’eux, l’exemple du respect et des égards qu’on se doit les uns aux autres! Leur langage, leurs idées ne se seront pas élevés dans la sphère où ils vivent? Au contraire, on sera réduit à rechercher dans les feuilles populaires leurs anciens écrits, ou à recourir aux paroles qu’ils prononçaient dans la plus modeste chaire, pour leur trouver des vues d’hommes d’état et des formes de langage nobles et dignes! A qui s’en prendre de cette triste déception? Au pouvoir qu’il faudrait accuser alors de diminuer le mérite et de rétrécir l’esprit, ou aux hommes eux-mêmes qui ne se seraient pas mis au niveau d’une situation où Colbert, Pombal, Canning, avaient su agrandir encore le cercle de leurs pensées? Si la coalition ne parvient pas au but qu’elle se proposait, la leçon profitera à tout le monde. En perdant l’espoir d’imposer à leur gré leurs volontés au pays, quelques hommes de talent qui y figurent, prendront une meilleure route, et se résigneront, comme font les hommes d’état les plus éminens en Angleterre, à attendre que le jour de mettre leurs principes en pratique soit venu. M. Thiers a fondé lui-même son ministère futur sur la question d’Espagne. Tant que la session durera, il sera facile de consulter la chambre sur cette question. On peut la présenter chaque jour, à toute heure, à propos du budget, de la rente, des chemins de fer; on pouvait même l’élever à propos de la loi du cadre de l’état- major, qu’on discutait hier. Assurément, ce n’est pas le ministère qui s’opposera à un ordre du jour motivé sur cette question. L’Espagne est sous nos yeux, d’ailleurs. Si, au lieu de déclarer que le cabinet français remplit les conditions du traité de la quadruple alliance, comme l’a fait récemment à la tribune le chef du ministère espagnol, le cabinet de Madrid se plaignait de l’abandon de la France; si le gouvernement de la reine avait échoué dans son emprunt et que don Carlos eût accompli le sien à la face de l’Europe, il serait sans doute opportun de demander aux chambres si elles consentent à envoyer nos soldats et la réserve de notre trésor en Espagne. En l’absence des chambres, la nécessité, pendant la session le voeu de la majorité, décideront toujours de cette question, et, en conséquence, du moment précis où le côté gauche de la coalition entrera aux affaires. Pourquoi donc tant s’agiter? Dans quel but tout ce bruit et cette ardente opposition? pourquoi cette levée de boucliers contre le pouvoir, quand on ne pourrait le garder pour soi? Est-ce pour l’offrir à M. Guizot et à ses amis? Mais, quelques efforts que l’on fasse, le pays est encore tranquille, les lois s’exécutent partout. Que ferait-on, dans cet état de choses, du système de répression et d’intimidation, qui est toute la politique de, M. Guizot? Est-ce le temps, est-ce l’heure de ces remèdes héroïques? Dans la discussion des fonds secrets, à la chambre des pairs, M. Villemain accusait M. Molé d’avoir pris sa part des lois de disjonction,et de dénonciation, ce qui n’est vrai qu’à demi. Mais il n’importe : M. Molé a fort bien répondu que les mêmes mesures ne peuvent servir à tous les temps, et qu’il avait pu croire à la nécessité d’une loi de rigueur à une époque, où se montraient les assassins, où éclataient les complots, et devenir partisan d’un acte de clémence et d’une politique de douceur, en voyant disparaître peu à peu ces funestes symptômes. L’opposition de M. Guizot et de ses amis contre le ministère actuel prouve assez qu’ils n’ont pas adopté sa politique, et qu’ils ont gardé la leur. Qu’ils attendent donc au moins un premier symptôme de trouble, la plus petite émeute, un complot quelconque, un désordre, pour appliquer ces idées de répression et ces lois de rigueur que M. Guizot a portées avec lui partout depuis 1815. L’émeute et le désordre ne se manifestent pas sans quelque bruit et sans éclat. Le jour où les doctrinaires pourront se présenter aux chambres comme une nécessité, sera donc bien facile à reconnaître. En attendant, il est permis à ceux qui aiment le calme et l’ordre de désirer que ce jour n’arrive pas de long- temps. On se plaint de voir la confusion s’introduire partout; nous pensons, au contraire, que les positions des partis sont très nettes. Elles nous apparaissent ainsi, du moins à travers la coalition, et nous pensons que cette netteté des situations fait la force du ministère. On s’écrie que chacun renie ses principes, nous venons de prouver le contraire; et, le voulût-on, on ne se débarrasse pas d’un principe qu’on a arboré, à l’heure même où ce principe incommode. Il en est de cela comme des réputations qu’on a beaucoup de peine à se faire, et plus de peine à perdre encore. Ainsi on a beau mêler les rangs, se tendre les mains, se donner des accolades, les nuances d’opinion ne s’effacent pas un instant, et nous voyons une réunion toute politique, telle que la coalition, ne se soutenir qu’autant qu’on s’abstient d’entrer à fond dans la discussion des affaires. C’est là ce qui explique la nature de l’opposition qui se fait en ce moment contre le ministère, opposition qui manque de foi en elle-même et qui cherche à déguiser son peu d’ensemble et de réalité, sous la violence des attaques. Au lieu de demander au ministère compte de ses actes et de les attaquer, on a nié d’abord qu’il fût un ministère politique. Ne pouvant faire passer le ministère qui a fait l’amnistie et les élections pour une simple administration intérimaire entre la politique de M. Guizot et celle de M. Thiers, on a voulu lui prouver alors qu’il n’était pas capable de faire les affaires. Le ministère a répondu par l’expédition de Constantine, par le traité d’Haïti, et d’autres actes que l’opposition seule a déjà oubliés. On s’est attaché, dès-lors, à l’empêcher de faire les affaires intérieures, on a proposé le rejet de toutes ses lois, en regardant, comme des lois rejetées, celles qui n’étaient encore qu’à l’examen des commissions. A entendre les organes de la coalition, le ministère aurait dû déjà se retirer, rien que devant le voeu des commissions de la chambre des députés. Le vote de la chambre dans la discussion des armes spéciales a prouvé que les commissions n’expriment pas toujours la pensée de la chambre, et qu’en appelant souvent dans les commissions des hommes spéciaux, mais hostiles au ministère, et connus pour tels, la chambre n’entend pas se laisser lier aveuglément par leurs décisions. L’état normal du gouvernement représentatif serait, il nous semble, celui où les chambres chercheraient de bonne foi avec un ministère les moyens d’améliorer les lois, et ce n’est pas ce que fait l’opposition aujourd’hui. Il se peut qu’elle réussisse à faire rejeter quelques projets de loi, mais il n’en restera pas moins établi que les trois principales questions soulevées jusqu’à ce jour, l’adresse, les fonds secrets, la loi sur les armes spéciales, qu’on peut appeler une loi de sûreté pour le pays, ont été résolues en faveur du ministère. Quant aux échecs qu’on lui prépare, nous mettrons encore plus la chambre à son aise que ne fait l’opposition, en lui traçant ici un court exposé des refus qu’on peut faire essuyer à un cabinet sans le renverser, et même sans compromettre son importance politique. Nous citerons un ministère que les chefs de l’opposition n’ont pas le droit de dédaigner. En fait de lois politiques, d’abord le projet de loi de l’état de siège, annoncé dans le discours de la couronne, mal accueilli par l’opinion et la chambre des pairs, fut tellement dénaturé par la commission, qu’après trois séances, renvoyé de nouveau à la commission, il alla mourir dans les cartons de la chambre. En 1833, la garantie de l’emprunt grec ne fut accordée au ministère, qui en avait fait une question de cabinet, qu’à une faible majorité, qu’on n’obtint qu’après avoir été forcée de donner communication de tous les documens relatifs à cette affaire. En cette même année, les fonds secrets furent réduits de 300,000 francs, malgré l’opposition très vive du ministère Le ministère ne se retira point cependant, quoique la chambre lui eût refusé ce vote de confiance. En 1834, le projet de loi sur l’effectif de la gendarmerie dans l’Ouest ne fut voté qu’à une majorité de douze voix : c’était cependant une question capitale, puisque le ministère déclarait ne pas répondre de la tranquillité de cette partie de la France, si on ne votait son projet de loi. Le ministère, réduit à cette faible majorité, ne se retira pas. Veut-on savoir ce qui s’est passé depuis 1832 jusqu’à 1837, entre les chambres et les différens ministères, au sujet des lois administratives touchant à des questions politiques? En 1833, le ministère fut forcé de retirer, par ordonnance royale, le projet de loi relatif à l’organisation municipale, auquel on reprochait d’empiéter sur les libertés publiques. Un projet de loi sur les attributions municipales, présenté en 1832, fut discuté en Mai 1833. M. Thiers, ministre du commerce, était chargé de l’administration des communes. Le rapport de M. Prunelle et les amendemens de la commission bouleversèrent toute la loi. M. Thiers eut à soutenir des luttes très vives, notamment contre M. Barbet et M. Prunelle, sur l’article 7, qui consacrait presque l’indépendance des grandes villes. M. Thiers défendit la centralité avec un admirable talent, mais il succomba. Le ministère ne fit pas discuter la loi à la chambre des pairs, tant il la trouva contraire à ses voeux, telle qu’elle avait été adoptée; mais il ne se retira pas. En 1834, un nouveau projet de loi fut présenté à la chambre des députés. La discussion ne tourna pas toujours à l’avantage du ministère, et la chambre maintint plusieurs dispositions qu’elle avait adoptées un an auparavant. Aussi le ministre, en la présentant à la chambre des pairs, déclara que les changemens introduits par la chambre des députés n’avaient pas son assentiment. La chambre des pairs comprit ce voeu, et la loi, abandonnée, ne fut pas même l’objet d’un rapport. Enfin cette loi n’a été adoptée définitivement que le 6 Juillet 1837, sous le ministère actuel, qui a réparé ainsi un long échec du ministère du 11 octobre. La loi sur l’organisation départementale, adoptée en 1833, fut entièrement modifiée, et dans ses points les plus importans. On fait aujourd’hui grand bruit de la réduction du nombre des maréchaux, en temps de paix, prononcée hier par la chambre, mais dans cette question départementale, la question d’éligibilité fut changée en dépit des efforts du ministère, et la chambre adopta le cens de 200 francs, au lieu du cens de 300 francs, fixé par le ministère. Or, l’augmentation du nombre des électeurs a une bien autre importance, dans un gouvernement d’élection, que la réduction du nombre des maréchaux de France. La chambre des pairs fit encore de grands changemens, contrairement aux vues du ministère. Cet échec dans les deux chambres ne lui sembla pas cependant assez décisif pour se retirer. Le projet des attributions départementales, présenté en 1831, repris en 1833, en 1834, n’a été discuté qu’en 1838 à la chambre des députés, où M. de Montalivet est parvenu à faire repousser les amendemens proposés par la commission et non consentis par le gouvernement. Encore un cas où la chambre n’a pas adopté le voeu d’une commission et s’est rangée à l’avis du ministère. En 1833, dans la discussion de la loi sur l’instruction primaire, M. Guizot se trouva en opposition avec la commission; qui refusait d’admettre les curés dans les comités de surveillance. La chambre fut de l’avis de la commission contre le ministre, qui fit rejeter l’amendement par la chambre des pairs. De guerre lasse, et se trouvant à la fin d’une session, la chambre l’adopta. Dans cette même session, la chambre fit subir d’importantes réductions au budget de l’instruction publique. M. Guizot ne se crut pas obligé de se retirer. Le budget de la justice fut aussi soumis à de grandes réductions. Un projet de loi pour la fondation d’une école d’artillerie, à Lyon et à Bourges, fut repoussé, malgré les instances du maréchal Soult et de M. Jaubert. Les siéges épiscopaux furent réduits, malgré la plus vive opposition du ministère, et c’était là une réduction non moins sensible que celle des maréchaux de France. L’adoption de cet amendement de M. Esehassériaux contraria tellement le gouvernement, que le ministre des finances, en présentant le budget à la chambre des pairs, déclara que le gouvernement n’en demandait pas l’annulation, parce qu’il fallait bien avoir le budget, mais qu’il protestait au nom de tout le ministère contre cet amendement. Le ministère ne put empêcher non plus, quelques jours après, une réduction sur le personnel des bureaux de la guerre, et il eut beau s’opposer, dans la même séance, à une réduction de 3,328,000 fr. sur les achats des armes portatives, il échoua devant la majorité. On alla jusqu’à rejeter une dépense faite, de 3,500 fr. d’ameublement, au ministère de la guerre. Ce rejet fut si sensible au maréchal Soult, qu’il s’écria en colère : Qui paiera donc? mais le maréchal ne se retira pas. L’année suivante, même demande pour obtenir un quitus, même refus. A l’heure qu’il est, nous ne pourrions pas encore dire au maréchal Soult qui a payé. En 1833, refus des pensions pour les veuves des généraux Daumesnil et Gérard, refus des pensions pour les veuves des savans Abel Rémusat, de Chezy et Saint-Martin. Mort dans les bureaux de la chambre, du projet de loi sur les fortifications de Paris. Refus de deux millions pour ces fortifications projetées. Dans cette même session, M. Laffitte, ayant déposé une proposition relative à l’amortissement, le ministre des finances présenta de son côté un projet de loi dont les bases étaient différentes. La commission à laquelle on avait renvoyé la proposition de M. Laffitte et le projet de loi du gouvernement, n’adopta aucun de ces deux plans. M. Gouin, rapporteur, annonça que le travail de la commission avait pour objet de suppléer aux lacunes du projet de loi. On ne cria pas à l’incapacité du ministère, quoique ses vues eussent été écartées, et la loi, complétée, amendée par la commission, fut adoptée par la chambre. Le projet de loi par lequel on demandait un crédit de 100,000,000 fr. pour travaux publics, dont l’exécution a provoqué depuis de si grandes accusations la part de M. Jaubert contre M. Thiers, ce projet fut aussi fortement amendé. La commission, dont M. de Bérigny était rapporteur, retrancha 7 millions sur 24, que M. Thiers demandait pour les monumens de la ville de Paris. Le crédit de 18 millions demandé par le même ministre pour l’achèvement du Louvre, lui fut refusé en termes rigoureux. Le rejet du dernier article, vainement défendu par M. Thiers et par M. Duchâtel, fut regardé comme un échec ministériel. On voit que le ministère avait essuyé un grand nombre d’échecs dans cette session. Nous n’avons pas entendu dire qu’il eût alors donné sa démission. Passerons- nous maintenant à l’histoire des échecs administratifs en 1834? Immédiatement après le vote de l’adresse, M. Ganneron développa une proposition tendant à la reprise du projet de loi d’organisation départementale de la Seine, présenté dès le mois d’octobre 1832. Le ministre de l’intérieur eut beau demander l’ajournement, et déclarer qu’il verrait dans cette adoption un empiètement sur la prérogative royale, la chambre adopta la demande de M. Ganneron. La commission chargée d’examiner le budget pour 1835 se trouva composée, comme la commission des chemins de fer en 1838, d’un certain nombre de membres de l’opposition, parmi lesquels figuraient MM. Odilon Barrot, Salverte, Eschassériaux, Auguis, Baude, etc. Ces nominations causèrent de grandes inquiétudes au ministère. Il se rendit en masse dans le bureau de la commission, et déclara qu’il était prêt à transiger sur des questions administratives, mais que des votes négatifs sur certaines parties du budget entraîneraient sa retraite. Malgré cette déclaration comminatoire, qu’elle trouva insolite, la commission ne se montra pas disposée à fléchir, et elle proposa à la chambre la réduction énorme de 2,036,347 francs sur le seul budget de l’intérieur. La chambre retrancha 1,636,347 francs, et le ministère voulut bien se montrer satisfait. Ce ne fut pas tout. 68,000 francs pour dépenses secrètes, demandés comme vote de confiance, furent retranchés par la chambre sur le budget de la guerre. 22,000,000, tel est le chiffre des réductions qui furent adoptées par la chambre dans cette session! L’opposition du ministère fut grande, et pourtant, malgré ses déclarations devant la commission du budget, il ne crut pas devoir se retirer. Les pensions des veuves Daumesnil et Gérard furent encore refusées. En 1835, refus d’une demande d’indemnité aux victimes des évènemens de Lyon, demande appuyée par le ministre de l’intérieur, M. Thiers. Refus d’un projet de loi pour construction d’une salle des séances de la chambre des pairs. Réduction à cinq ans d’une demande de monopole des tabacs par le gouvernement. M. Thiers se proposait de donner sa démission, mais il resta, à la prière de la réunion Fulchiron Poursuivrons-nous encore dans les discussions d’intérêt tout-à- fait matériel cette série des échecs ministériels d’une époque dont on ne cesse d’opposer les succès et les principes au ministère actuel? Nous verrons que la chambre des pairs fut obligée de refaire en entier un projet de loi relatif à l’état des officiers. La loi des douanes reçut les plus importantes modifications dans la chambre des députés; le chemin de fer de Paris à Roanne fut rejeté; la loi relative à l’établissement royal de Charenton fut retirée, à cause des mauvaises dispositions de la chambre; enfin toutes les autres lois furent amendées, refaites, rejetées ou retirées. Qu’on nous parle maintenant des échecs de 1838! Cependant nous sommes loin de contester, tout en énumérant les disgrâces des ministres d’alors, les services qu’ils ont rendus. Ce n’est pas leur moindre mérite que d’avoir compris qu’il fallait rester au ministère, malgré tous leurs échecs et en dépit des clameurs qui les sommaient chaque jour de quitter leurs places, et de la céder à des hommes mieux au courant des besoins du pays. Le ministère n’en fit rien, et s’il n’eût pas été livré à ses divisions intérieures, sa durée eût été plus longue. Le ministère actuel a aussi ses défaites, moins nombreuses sans nul doute. Comme les ministères auxquels il a succédé, il a rempli sa tâche en travaillant à maintenir l’ordre et en soutenant au dehors les intérêts de la France; mais son principal mérite, sa force, consistent dans l’exemple du bon accord qu’il a donné. On peut dire que, moins uni, il ne se trouverait pas avoir affaire à la coalition qui l’attaque aujourd’hui. Les partis se sont alliés contre lui en perdant l’espoir de l’entamer et de porter le désaccord dans son sein. Il y a aujourd’hui un an que M. Molé et ses collègues ont pris le maniement des affaires, et pour la première fois depuis l’établissement de la monarchie de juillet, une année s’est passée sans qu’on entendît parler des discordes ministérielles. Les membres de la coalition qui s’entendent si bien, à condition d’être hors des affaires, et de n’avoir entre eux aucune discussion sérieuse, ont-ils donné un pareil exemple à la France, et ne sont-ils pas déjà divisés sur le petit nombre de questions qu’ils ont à traiter ensemble? Sans doute on s’efforce de jeter un voile sur ces dissentimens; mais ne sait-on pas que M. Thiers et M. Odilon Barrot sont loin de s’entendre sur la question des chemins de fer, et que le rapport de M. Arago, tout brillant qu’il sera sans doute, ne couvrira pas ce défaut d’unité qui se produira sans doute dans la discussion. Quant à la question des rentes, les uns approuvent la conservation de l’amortissement, les autres le trouvent incompatible avec la mesure. Le ministère, qui est loin de s’opposer à la conversion, et qui a une trop haute opinion des ressources de la France, pour ne pas la croire en état de supporter une si grave opération, même en temps inopportun, fera ce qu’il a fait jusqu’à présent. Il cherchera de bonne foi à se mettre d’accord avec la chambre, sans abandonner ce qu’il regarde comme les véritables intérêts du pays, et nous croyons qu’il y réussira. Dans la discussion des armes spéciales, la chambre a prouvé qu’elle comprend toute l’importance de sa responsabilité, et que ni la crainte d’une dépense, ni l’appât d’une économie hâtive, ne la feront passer outre, quand elle pourra entrevoir que sa décision pourrait causer des embarras au pays. Le ministère dira ses raisons, et la chambre s’en fera juge. Heureusement, tous les députés n’ont pas, comme M. Mauguin, la prétention de mieux connaître la situation de l’Europe que le ministre des affaires étrangères, et n’ont pas, ainsi que cet honorable avocat, la poche pleine de documens inexacts, de chiffres faux et de protocoles apocryphes. Nous savons que le ministère se propose de demander lui-même la fixation d’une époque pour la réduction de la rente. Quant à ses conditions et à ses vues à cet égard, nous ne saurions les dire, mais il y a lieu de croire que des propositions de la commission, de celles du ministère, et d’un autre projet élaboré, dit-on, par un ancien ministre, il pourrait bien sortir quelque loi, née de la discussion, et due à tout le monde, comme grand nombre de ces lois de 1833 et de 1834, que nous citions tout à l’heure, sans les donner comme de grands échecs essuyés par les précédens ministères. Revenant aux projets de lois des chemins de fer et des canaux que deux commissions de la chambre proposent tout simplement d’anéantir, ou qu’elles condamnent à un ajournement indéfini, nous espérons que la chambre en appellera à elle-même de ce jugement. Comme fit autrefois le ministère près de la commission du budget pour 1835, le ministère actuel a proposé des transactions à la commission des chemins de fer; mais il a trouvé MM. Thiers, Guizot, Jaubert et Arago, moins faciles encore que ne le furent, en 1834, MM. Odilon Barrot, Salverte, Baude, Auguis, etc. La commission a conclu au rejet. Il restera donc au ministère à proposer ses modifications à la chambre. La concession de deux grandes lignes à l’état, et le reste aux compagnies particulières, telle serait, selon nous, la meilleure transaction. Mais nous pensons que la chambre modifiera une partie du plan ministériel tout-à-fait défectueux, disons-le, sous le rapport de la célérité dans l’exécution. Pour les entreprises de ce genre, c’est le temps qui est le plus précieux des capitaux, et si l’état ne doit pas procéder rapidement aux travaux, il y aura, sans nul doute, avantage à les confier aux compagnies. Perdre un an encore sans prendre de résolution, c’est compromettre tout l’avenir du pays; c’est, nous le répétons, jeter la Belgique dans les bras de la Prusse, et étendre jusqu’à la Suisse le cercle des douanes allemandes. Les journaux de la coalition diront encore que nous accusons la commission de la chambre. Si l’accusation existe, elle est dans les faits suivans et non dans nos paroles. On a déjà couvert, en Allemagne, une souscription pour un chemin de fer, partant des frontières du nord de la Bavière, et qui se dirigera en ligne directe à travers la vallée de la Werra sur le Hanovre, Bremen, Hambourg et Lubeck. Cette ligne, qu’on désigne sous le nom de ligne allemande centrale anséatique, n’est pas la seule qui se prépare au moyen de souscriptions remplies avec une rapidité étonnante. Francfort, qui avait été taxé à 1,000,000 de florins dans cette souscription du chemin de la Bavière à Hambourg, a fourni 3,292,000 florins en quelques heures. La petite ville de Hildburghausen souscrivait pour 500,000 florins, Cobourg pour une somme pareille. Les états du pays souscrivent dans chaque localité, et on ne peut se figurer l’empressement avec lequel les gouvernemens et les peuples de l’Allemagne contribuent à l’exécution des cinq lignes du chemin de fer central, qui portera les marchandises des villes anséatiques et de la mer du Nord, dans l’Allemagne méridionale, et jusqu’aux frontières de la Suisse. Par le projet ministériel, par la construction (si elle était plus prompte que ne le propose le ministère) d’un canal qui se rendrait au Rhin, et d’autres canaux qui lieraient nos principaux fleuves, par la confection des lignes de chemin de fer, les travaux de l’Allemagne n’aboutiraient qu’à faire de la France l’entrepôt et le lieu de transit du nord au midi de l’Europe. Si, au contraire, la commission l’emporte, cet ajournement nous sera fatal, et nous verrons arriver à nos frontières des concurrens nouveaux, dont les produits, au lieu de traverser le Rhin, suivront la rive droite, et nous fermeront d’importans débouchés. Assurément si une chose nous étonne, c’est de voir qu’une commission composée d’hommes si distingués n’ait pas conçu l’opposition d’une autre manière, et qu’au lieu de tout entraver, elle n’ait pas dépassé le ministère en lui reprochant l’insuffisance des moyens qu’il propose, et en le poussant activement, hostilement, si l’on veut, dans une voie où il entre avec une timidité que nous n’hésitons pas à blâmer. C’était là un rôle habile et tout-à-fait digne de la réputation européenne de M. Arago, réputation scientifique et industrielle que son rapport tout politique va, dit-on, compromettre un peu. F Buloz. 30 Avril 1838. La discussion de la conversion des rentes s’ouvrira de nouveau dans deux jours. Les difficultés de cette opération capitale ont été exploitées avec beaucoup d’ardeur et d’habileté. Pendant la suspension des débats de la chambre, on s’est efforcé de répandre le bruit de certaines divisions qui se seraient introduites dans le sein du ministère. On a cherché à lui aliéner les feuilles qui ont défendu la cause des rentiers. C’est une tactique qui n’est pas neuve, et il ne faut pas s’en étonner. Le fait est qu’il n’y a pas eu de divisions dans le conseil, et que la discorde n’a pas régné un seul moment entre ses membres On ne saurait appeler des divisions les avis, toujours différens, qui se discutent autour de la table d’un conseil. Qu’on se rappelle le ministère du 11 octobre, et ses discordes qui ont fini si souvent par des modifications de ministère. C’étaient là, sans doute, des divisions véritables. Les démissions se donnaient et se reprenaient presque chaque jour; mais ce temps n’est plus, et les dissensions du ministère sur les moyens d’exécution de la conversion étaient si peu graves, que c’est démontrer la bonne harmonie du cabinet, que de ne pas les dissimuler. Dans toute discussion politique, il y a toujours des situations qui diffèrent, ne fût-ce que par quelque nuance. Dans celle-ci, la couronne, le ministère et la chambre occupent des positions diverses. La couronne ne pouvait se prêter avec empressement à une mesure impopulaire à Paris, dont les avantages pour les départemens ne sont pas bien démontrés, et qui touche de si près au bien-être de la capitale. On ne doit donc pas s’étonner si son ascendant bien légitime, bien admis et bien reconnu par tous ceux qui ont occupé le ministère depuis 1830, a été de quelque poids dans l’examen des causes qui faisaient désirer l’ajournement de la mesure. Quant au ministère, il n’était pas unanime sur cette question, et sans qu’il s’y manifestât des oppositions vives, les opinions étaient partagées. Qui dit un ministère dit une assemblée d’hommes éclairés, expérimentés, instruits des difficultés des affaires, et par conséquent pourvus de toutes les qualités qui font naître les discussions et qui les terminent. Ce qui arrive dans tous les cabinets est donc arrivé dans celui-ci. On a différé d’avis, on a discuté, et l’on s’est entendu. Les divergences d’opinions venaient des antécédens mêmes des différens ministres. Le ministre des finances s’était montré, il y a deux ans, favorable à la conversion, dans un rapport à la chambre, et ses opinions n’ont pas changé. M. de Salvandy faisait partie de la commission dont M. Lacave-Laplagne était rapporteur, et partage ses vues. M. Molé, sans s’être jamais engagé formellement sur cette question, s’est toujours montré, dans ses entretiens, disposé et déterminé à la résoudre. On l’avait souvent entendu dire que cette idée était trop avancée dans les esprits pour la laisser en suspens. A la formation du ministère du 6 septembre, la conversion avait été arrêtée en principe, et les paroles prononcées par M. Duchâtel à la tribune, il y a peu de jours, n’étaient que la répétition et le commentaire des résolutions du conseil à cette époque. M. de Montalivet, sans combattre ouvertement la mesure, avait de graves et justes objections à présenter. M. Barthe s’y montrait opposé. Tel était l’état des esprits dans le conseil; mais un point sur lequel on était unanime, c’était la nécessité d’un délai, à défaut d’un ajournement. A ce sujet, les avis étaient encore partagés. On se demandait si la chambre ne serait pas sollicitée de remettre simplement la conversion des rentes, avec engagement de la part du ministère d’apporter un plan de conversion au commencement de la session prochaine, projet qui se présenterait avec l’appui et l’autorité du gouvernement, car une telle mesure ne saurait avoir lieu, d’une manière profitable que par le concours légal des trois pouvoirs. Le vote de la chambre en faveur de la discussion des articles écarta cette résolution, et l’esprit de la déclaration de M. Molé a été dès-lors la règle de conduite que s’est tracée le ministère. La majorité du ministère actuel était donc favorable à la mesure; elle la regardait comme un engagement pris, et auquel elle ne cherchait pas à se soustraire. Mais la discussion, dans la chambre et dans la presse, de la proposition de M. Gouin, lui semblait devoir mettre fin à toutes les illusions dont on se berçait. En effet, le résultat a été tel. On ne croit plus que la réduction des rentes soit la découverte d’un nouveau pays d’Eldorado, et qu’une rosée de capitaux va pleuvoir de Paris sur les départemens, dès que le 5 pour 100 aura été diminué d’un demi ou de trois quarts pour 100. La temporisation a déjà produit ces bons effets, et le ministère n’a qu’à s’en applaudir. En s’engageant à prendre part à la discussion des articles, le ministère a simplement obéi à l’esprit des affaires. Le moment choisi pour cette mesure, qui lui semble bonne au fond, ce moment n’est pas favorable selon lui. Il suffit de désigner, comme difficultés extérieures, l’affaire de la Belgique et du Luxembourg, où un détachement prussien vient de s’emparer, il y a encore peu de jours, d’un village situé dans le rayon stratégique de la forteresse; les nouvelles négociations qui s’ouvrent à ce sujet dans la conférence de Londres; l’état de la Prusse et les affaires d’Orient. En cherchant à éloigner cette discussion jusqu’à la session prochaine, le cabinet faisait un acte de prudence politique et de bonne administration financière à la fois. Si ces difficultés, qui lui font désirer l’ajournement, s’étaient trouvées aplanies, il lui eût été possible de faire une meilleure part à la réduction et de rendre la mesure plus large. Une loi faite d’avance pour être exécutée plus tard peut manquer du caractère d’opportunité nécessaire. La chambre semble décidée à voter cette loi dans la présente session. Le ministère insistera seulement sur la nécessité de fixer l’époque où elle sera mise en vigueur, et il s’engagera à en rendre compte à la chambre dans le courant de la session prochaine. Le ministère s’est, en outre, entendu sur le mode de la conversion. La chambre sera invitée à l’aider sur les moyens d’effectuer l’opération, soit par un emprunt, soit en offrant aux rentiers un fonds qui les décide à prendre la place des banquiers, et à s’intéresser eux-mêmes à la conversion. Les circonstances, les effets de la décision de la chambre, la disposition des esprits au moment de l’opération, peuvent seules indiquer les mesures à suivre. En imposant au ministère la condition de réduire les rentes 5 pour 100 d’un demi ou de trois quarts pour 100, pas moins, la chambre aura assuré la conversion. La création d’un fonds 3 et demi pour 100 avec augmentation de capital, et d’un fonds 4 et demi pour les rentiers qui veulent échapper à tous les hasards de la spéculation, remplirait le but qu’on se propose, puisqu’on se propose la conversion, et qu’on cherche à froisser le moins possible ceux qui doivent la subir. Pour l’amortissement, il sera vivement défendu par le ministère, et on sait qu’il trouvera des soutiens dans la chambre sur cette question. Quant au reproche fait à M. Molé et à ses collègues d’avoir abandonné leur parti, en consentant à discuter les plans de conversion dans la chambre; ce reproche n’est pas fondé. Ceux qui se sont élevés contre la conversion l’ont fait de leur propre gré. Ils n’ont pas cru soutenir le ministère, et ne se sont pas crus en droit d’être soutenus par lui. L’opportunité, mise en avant par le ministère, a été une objection loyale et non une fin de non- recevoir, comme le prétendait l’opposition. Cette objection a été écartée par la chambre, le ministère est resté avec ses opinions favorables à la réduction de la rente, et les partisans de l’opinion contraire ont continué de combattre la mesure. Il n’y a là trahison de la part de personne, chacun était bien averti, et personne ne récrimine que l’opposition, qui est bien bonne, en vérité, de s’intéresser de la sorte à ceux qui appuient le ministère. En attendant que la discussion des rentes donne matière à son ardeur, l’opposition ne néglige aucune occasion de se tenir en haleine. Samedi, elle a cru devoir faire grand bruit d’une lettre d’un aide-de-camp du roi au président de la chambre, qui indiquait l’heure à laquelle le roi recevra la députation de la chambre, à l’occasion de sa fête. Il s’est trouvé des cas où de telles lettres, signées d’un aide-de-camp, ont été admises par la chambre, d’autres où elles ont été adressées par le ministre de l’intérieur. Il s’agissait de la fête du roi, et non d’une communication politique; les nouveaux convertis à l’omnipotence parlementaire, à la tête desquels on trouve M. Piscatory, ont pris, en cette occasion, l’attitude de Mirabeau répondant à M. de Dreux-Brézé. Il semblait que les libertés publiques se trouvassent menacées par cette lettre d’un aide-de-camp. M. Arago a enfin présenté son rapport si attendu sur les chemins de fer. M. Arago a trouvé un moyen bien simple de s’élever contre la confection des chemins de fer : il déclare que ces chemins sont dans une si grande voie de perfectionnement, que ce serait une folie que de vouloir commencer aujourd’hui des chemins de fer qui seraient arriérés dans deux ans. L’art du chemin de fer est encore dans son enfance, dit M. Arago; attendez donc qu’il soit arrivé à sa perfection, et vous vous emparerez de toutes les nouvelles découvertes qui se font à cette heure. C’est à peu près comme si on nous proposait d’aller à pied, parce que les voitures se perfectionnent tous les jours. Il n’est pas étonnant que le rapport de M. Arago se soit fait attendre. L’immense mérite de M. Arago ne l’a pas préservé de la petite faiblesse commune, dans cette session, à tous les rapports. Il a voulu faire un morceau, élever un monument. Aussi a-t-il fait précéder ses conclusions d’une histoire complète des locomotives. Elle commence au mulet et finit à la machine de Watt. Puis vient l’énumération de tous les perfectionnemens des chemins et des moyens de transport : les voies de M. Brunel fils à sept pieds anglais de largeur, l’élargissement des routes, le système des tunnels, les solutions des courbes par M. Lainel, la réduction du tirage à sept livres par tonne, les perfectionnemens de la chaudière tubulaire par M. Séguin, enfin un rapport qui exciterait un vif intérêt à l’Académie des sciences, mais qui ne saurait être entendu sans distraction, ni même bien compris, à la chambre des députés. Au milieu de cet appareil scientifique, M. Arago donne la préférence aux canaux, il nie les bénéfices du transit, et ne pense pas que le transit même augmente par la construction des chemins de fer. M. Arago paraît n’avoir pas suivi la marche du commerce, et la question qui s’agite sur les deux rives du Rhin, où il va se décider si les marchandises du Nord traverseront le fleuve et passeront par la France, pour se diriger sur le Midi, ou si elles suivront la rive droite jusqu’à Bâle. Quant à la partie du rapport de M. Arago qu’on pourrait nommer politique, elle nous semble encore moins concluante en faveur de la commission. Il y est dit que M. Molé proposait une transaction, qu’il offrait de livrer des chemins de fer aux compagnies, et d’en prendre d’autres au compte de l’état. M. Arago avoue «que le désaccord de la commission et du gouvernement pourrait retarder encore d’une année les améliorations que tout le monde réclame.» Or, de qui vient le désaccord, si ce n’est de la commission? M. Arago, s’il voulait des chemins de fer, pencherait pour les compagnies. Il vante surtout les avantages qu’une compagnie trouverait à entreprendre le chemin de la Belgique, qu’il refuse à l’état. Une compagnie qui s’est formée n’a pu réunir que 30 millions; une autre, patronisée par un fameux banquier, a échoué dans ses propositions de souscription. Voilà comme les compagnies répondent aux offres de la commission. M. de Guizard a fait aussi un rapport sur le projet de loi des bâtimens civils. Il rejette presque tous les fonds demandés pour les monumens, et n’accorde que deux faibles crédits pour des augmentations de bureaux dans les ministères, et 60,000 francs pour la colonne de Boulogne, à condition de la surmonter d’une statue de Napoléon, ce qui est, en effet, très pressant. En revanche, l’allocation demandée pour l’institution des jeunes aveugles est rejetée. Le rapport de M. de Guizard remplit seize colonnes du Moniteur; c’est aussi un monument. Malheureusement ce n’est pas un monument public, et ceux-là resteront inachevés. Nous nous occupons rarement de la Comédie-Française, car ses affaires nous semblent dans une situation à laquelle on n’apportera remède que lorsque ce théâtre sera retombé dans le dernier désordre. De temps à autre, il en est tiré par une oeuvre de haute portée qu’il reçoit à contre-coeur, ou par un acteur de talent original qu’il abreuve de dégoûts. Puis, ce mouvement une fois donné et ses profits recueillis, la Comédie retourne bientôt au triste régime de ses sociétaires incapables et de ses directeurs impuissans. Entre autres exemples, nous remarquons que plusieurs fois on a annoncé la reprise de Chatterton; mais la timide direction du théâtre n’ose pas se compromettre (sans y être forcée par un procès) au point de jouer, de son propre mouvement, un drame dont Paris et toute la France ont retenti, et dont l’impression se perpétue et se renouvelle à chaque représentation et à chaque lecture par l’émotion de la tragédie autant que par la gravité de la question qu’elle traite et de la plaie sociale qu’elle sonde. Rien ne nous surprend dans cet oubli calculé. Ce n’est là qu’un des traits innombrables d’impéritie qui résultent de l’état d’anarchie dans lequel se traîne ce théâtre. Il pourra être curieux d’en examiner les causes et d’en indiquer le remède. Les Maîtres Mosaïstes et la Dernière Aldini viennent de paraître réunis en volumes. Les lecteurs de la Revue ont déjà pu apprécier la finesse et l’élévation de la pensée qui a dicté ces deux romans. Annoncer que de nouveaux suffrages ont accueilli la réimpression de ces deux derniers volumes de George Sand, est donc presque une tâche superflue. La popularité est désormais acquise à l’auteur de tant de poèmes si vrais et si charmans; cette popularité n’est pas née d’un aveugle enthousiasme, elle est l’hommage d’une admiration clairvoyante et durable, et elle s’est établie aussi bien dans les pays étrangers qu’en France. «On a traduit, nous écrit un de nos collaborateurs, M. Marmier, qui voyage en Suède; on a traduit les oeuvres de George Sand, dans une bibliothèque populaire suédoise. Les bonnes gens de ce pays lisent ces beaux et singuliers romans, et en sont tout surpris et tout émerveillés.» M. Augustin Thierry donnera bientôt au public un nouvel ouvrage qui sera un digne pendant à la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Nos lecteurs connaissent déjà les belles Lettres de M. Thierry. Un morceau capital, en forme d’introduction sur l’histoire de France, précédera ces deux nouveaux volumes, fruits des récens travaux de l’illustre historien. Notre collaborateur M. Charles Magnin doit publier, sous quelques jours, le grand ouvrage dont il s’occupe depuis longues années, sur les Origines du Théâtre moderne (3), et qui a été pour lui le sujet d’un cours professé, en 1835, à la faculté des lettres. Nos lecteurs sont familiarisés d’avance avec cet important travail, dont plusieurs parties ont déjà été publiées par la Revue. Dans le premier tome, qui paraîtra d’abord, l’auteur essaie ingénieusement sur l’antiquité la méthode d’investigation spirituelle et savante que, dans les trois volumes qui suivront et qui compléteront le livre, il doit appliquer aux temps modernes. A l’aide d’une critique fine et judicieuse, d’un style délié et poli, d’une érudition profonde qui va jusqu’au scrupule, M. Magnin a cherché dans les recoins les plus obscurs de l’antiquité les traces et les débris de ce génie de la scène qui n’a jamais manqué à l’humanité. Après cette curieuse introduction, où l’art perfectionné de l’écrivain est si habilement mêlé aux recherches de l’érudit, M. Magnin renoue, par une chaîne continue de monumens, les dernières productions du drame antique aux premiers essais du drame moderne. Son premier volume se termine avec le IVe siècle. Nous reviendrons, dans une appréciation détaillée, sur cette belle tentative de restitution historique, qui donne, par le théâtre, l’excellent exemple d’une méthode qu’il faudrait aussi appliquer aux autres parties de l’histoire des littératures. M. Hennequin vient de faire paraître sous le titre de Traité de Législation et de Jurisprudence suivant l’ordre du Code civil (4), le premier volume d’un traité où il s’est proposé d’interpréter le texte des lois avec les principes de la philosophie du droit, et les nombreux secours que peut offrir la méthode historique. Nous examinerons cet ouvrage quand il sera complet. F Buloz. 14 Mai 1838. L’histoire secrète de la discussion de la loi des chemins de fer, serait un excellent morceau d’histoire, et tout-à-fait digne de la plume de quelques historiens d’une haute portée, qui n’en ignorent pas, sans doute, les moindres détails. Nous ne la ferons pas, tout instructive qu’elle serait pour l’intelligence de ce qui se passe de mystérieux en ce moment. Comme dans la plupart des affaires de tous les temps, les dupes n’ont pas été en minorité dans celle-ci; et si de grandes preuves d’habileté ont été données par quelques hommes, ce n’est pas précisément de celle qui ferait fortune dans la chambre, si elle éclatait au grand jour. Mais nous voulons, nous devons nous en tenir aux faits qui ont été publiés, et aux discours qui ont été prononcés à la tribune. Un seul homme, dans la chambre, nous n’hésitons pas à le dire, a vu la question de haut. Il est vrai qu’il était merveilleusement placé pour cela. C’est M. Berryer. Quant aux autres sommités de la chambre, elles étaient enlacées par trop de petits intérêts, moteurs d’autant de petites passions. L’avantage qu’avait sur elles M. Berryer, c’est que le jour de son ministère n’est pas proche, et qu’il le sait. Il faut que tant de grands évènemens arrivent pour que M. Berryer trouve la juste récompense de son dévouement et de sa foi, que les petits évènemens, tels que la chute d’un cabinet, ne lui importent guère. Quand ce petit évènement se trouve devoir résulter des grandes combinaisons qui le préoccupent, tant mieux, sans doute, et c’était ici le cas. Aussi jamais M. Berryer n’avait été plus abondant, plus vif dans son allure; et c’était un curieux spectacle que cette liberté, cette aisance dont jouissait M. Berryer, dans une chambre si éminemment composée dans l’esprit de la révolution de juillet, tandis que les illustrations parlementaires nées de cette époque étaient garrottées, par leur fausse position, sur leur banc. M. Berryer et M. Arago, voilà les deux orateurs que la coalition de M. Thiers, de M. et de leurs amis avait chargés de parler en leur nom contre le ministère; leur absence de la tribune et l’activité de leur opposition autorisent du moins à le dire, d’autant plus que M. Arago était leur élu dans le sein de la commission de la loi des chemins de fer. Répondra-t-on qu’il ne s’agissait que d’une loi d’intérêt matériel? Mais alors pourquoi s’étonner que le ministère ne se soit pas dissous dès le rejet de cette loi? Le Constitutionnel ne dit-il pas, aujourd’hui même, que cette loi était toute politique? «Qu’est-ce donc alors que les questions politiques?» s’écrie l’organe officiel de la coalition en faisant valoir toute l’importance du rejet de la loi des chemins de fer. «Quoi! plusieurs ministres ont pu dire à la tribune que la grandeur du gouvernement de Juillet était intéressée à ce qu’il fit lui-même certaines lignes de chemins de fer, et le vote émis sur une question ainsi posée n’est pas un vote politique! C’était donc un vote politique? Soit. Le rédacteur actuel du journal que nous citons s’y connaît, au moins, aussi bien que nous, nous le confessons sans peine. Pourquoi donc, lui demanderons-nous, M. Thiers, ou, à son défaut (si sa maladie ne tenait pas du genre des infirmités de Sixte-Quint), ses amis les plus proches, n’ont-ils pas pris part à cette discussion? M. Arago et M. Berryer seraient- ils déjà aujourd’hui les commissaires du futur ministère de M. Thiers et de M. Guizot? Pour M. Arago, qui a joué dans cette discussion le rôle de l’astrologue qui se laisse choir dans un puits, nous aurions peine à expliquer ses intentions. S’il a voulu simplement faire de l’opposition vulgaire, il a parfaitement réussi. Sa science lui a servi à arrêter, à retarder d’un an les développemens de la science. Peut-être, en revanche, aura-t-elle contribué à l’établissement prochain d’un cabinet dont ses principes politiques l’obligeront à être l’adversaire. Mais nous ne nous chargeons pas d’expliquer les combinaisons d’une spécialité aussi profonde. Quant à M. Berryer, qui est véritablement un homme politique, nous l’avons parfaitement compris. L’éloquent et le persévérant adversaire de la révolution de Juillet sait qu’en l’état actuel de l’Europe la réalisation de ses espérances dépend surtout du plus ou moins d’union de la France et de l’Angleterre. Il sait aussi que l’existence du royaume de Belgique est la condition indispensable du maintien de l’ordre de choses actuel. Mettre Londres à quatorze heures de chemin de Paris, donner au gouvernement la facilité de couvrir en vingt- quatre heures la Belgique de soldats français, au moyen des chemins de fer, c’est là ce que se proposait le gouvernement français en demandant l’exécution du chemin de fer de Paris à Bruxelles. Retarder cette exécution d’une année, n’est-ce pas s’ouvrir un an de chances? Qui sait tout ce qui peut se passer en une année, et en une année qui commence par l’irritation causée en Belgique par l’affaire de Strassen, et l’embarrassante accession du roi de Hollande aux vingt-quatre articles? On a dit avec raison que les fonds demandés pour le chemin de Bruxelles représentent à peu près le quart des fonds qu’il faudrait pour aller combattre une division prussienne entre Liége et Bruxelles, et le quart des frais d’une intervention en Espagne. Le chemin de fer du nord terminerait toutes les grandes question du nord; il assurerait notre influence commerciale sur la Belgique et l’éloignerait de la Prusse, qui ne demande, qu’à étendre son cercle de douanes, et sait-on jusqu’où peuvent aller les sympathies commerciales d’un peuple aussi exclusivement industriel que l’est le peuple belge? M. Berryer a vu tout cela, et il a admirablement combattu la loi; il l’a combattue avec toute la force que prête la conviction, avec toute la puissance que donne à un homme de talent la certitude que sa défaite éloignera peut-être pour jamais l’accomplissement de ses plus chers désirs. La chambre a voté avec M. Berryer, non pas certes qu’elle veuille une troisième restauration, ni le triomphe des idées russes en Europe, ou la suprématie de la Prusse en Belgique, mais parce qu’en de pareils cas la chambre est composée, non pas de députés, mais d’arrondissemens, qui se jalousent les uns les autres. Nous parlons ici des députés qui appartiennent corps et ame à une localité. Quelques-uns sont d’un arrondissement, rien de plus; d’autres élèvent leurs vues jusqu’à l’horizon d’un département; il en est enfin qui embrassent dans leur patriotisme toute l’étendue d’un bassin. Ceux-ci du nord, ceux-là du midi. Dans le vote de la loi des chemins de fer par l’état, ce sont les députés du midi qui ont cru défendre les canaux contre les chemins de fer du nord. Le nord se vengera dans la discussion des canaux. Ce sont les membres de la fable, qui se battent les uns contre les autres. Dans la discussion des rentes, les membres étaient unis. Ils se bornaient à combattre l’estomac. Si la chambre était appelée à discuter une loi des chemins de fer en faveur des compagnies, les intérêts d’arrondissemens lèveraient la tête à leur tour. La discussion, déjà passablement rétrécie, dans les débats du chemin de fer du nord, deviendrait microscopique. On se battrait à coup de grains de sable, et Dieu sait ce qui adviendrait de la loi! De tels débats sont inévitables. On a beau avoir fait cent lieues pour se rendre sur son banc à la chambre, on ne peut tout à coup perdre de vue le clocher de sa commune. Ce conflit se reproduira chaque fois que s’engagera un grand débat d’intérêt général où se mêleront les intérêts locaux. Le ministère n’y peut rien. Le cabinet actuel savait parfaitement dans quel labyrinthe de petits obstacles il s’avançait, en s’engageant dans la discussion des chemins de fer. Il n’a pas reculé cependant. Le ministère a eu déjà à supporter, cette semaine, une discussion qui avait écrasé un autre ministère. Il ne dépendait pas de lui de changer la composition de la chambre, et c’est là que se trouve, nous ne dirons pas le mal, mais l’embarras. Qu’il s’agisse d’un vote d’où dépende la sûreté de la France, d’une dépense toute nationale, sans autre bénéfice pour personne que l’honneur et la sécurité qui en reviennent à tous, la chambre votera sans hésiter la mesure. Ou, si elle la rejette, il y aura lieu de reprocher au ministère d’avoir peu d’influence sur elle, et de manquer de la force qu’il faut au pouvoir pour diriger l’état. Mais, encore une fois, en pareil cas, la chambre sera toute française; elle soutiendra l’unité du pays, la centralisation nécessaire du pouvoir. Qu’il s’agisse, au contraire, de diminuer les rentes de Paris, d’augmenter la source des richesses du nord ou du midi, vous aurez alors une chambre aveugle, ou myope pour vrai dire, comme elle l’a été dans la discussion des chemins de fer. C’est à ce point que le gouvernement fédéral, la plus triste et la plus étroite de toutes les organisations politiques, la plus impropre à notre pays, s’établirait, à l’aide de la jalousie des localités, si jamais elle pouvait l’être en France. Nous jouirions ainsi de tous les inconvéniens du fédéralisme, qui sont les inimitiés locales, sans posséder ce qui en fait le lien. S’il est naturel qu’un esprit tel que celui de M. Berryer ait vu la question des chemins de fer d’un point aussi haut qu’il l’a fait, si un certain nombre de membres de la chambre sont excusables de l’avoir envisagée trop étroitement, en est-il ainsi des capacités de la coalition, et leur serait-il facile de dire le rôle qu’elles ont joué? L’avis de M. de Rémusat, qui est de ne rien laisser faire au ministère, ni chemins, ni canaux, ni monumens, a prévalu, sans doute, dans la coalition. M. Duchâtel déclarait, dans la derrière session, que les travaux par l’état devaient être préférés, parce que s’il y a des bénéfices, l’état les emploiera à faire d’autres travaux; s’il y a perte, elle ne sera pas supportée par le commerce et l’industrie. C’était un avis un peu exclusif; mais enfin c’était celui de M. Duchâtel. Cette année, M. Duchâtel est exclusif dans l’autre sens. M. Duvergier de Hauranne, qui écrit ses discours long-temps d’avance, comptant que le ministère se prononcerait exclusivement contre les compagnies, avait entassé une montagne d’argumens en leur faveur. C’est ce discours que M. Duvergier est venu lire en réponse à l’excellente improvisation de M. Martin (du Nord), qui proposait de donner les travaux aux compagnies en gardant deux lignes principales pour l’état. Pendant ce temps, M. Thiers, qui a toujours été pour l’exécution des travaux par l’état, disait à ses amis que, s’il montait à la tribune, il donnerait la chair de poule à la chambre, tant il lui causerait d’effroi, en déroulant le tableau des inconvéniens qui résulteraient de l’abandon des travaux aux compagnies! Enfin, comme en toutes choses, la coalition était un chaos d’opinions contradictoires à elles-mêmes et entre elles. Mais on s’entend sur un point. Un principe est commun à tous les membres de la coalition, principe populaire, et formulé en proverbe par la sagesse des nations. Il s’agit de faire vider leurs places aux ministres et de s’y mettre. Peu importe donc la sûreté du pays, l’avenir de la France! On y pourvoira quand on sera ministre. On a bien assez de capacité pour cela. Les chemins de fer pourraient mener le commerce du nord vers le midi, à travers la France, porter rapidement une armée auxiliaire sur les pays de notre rayon politique, faire voler, en peu d’heures, nos troupes sur nos frontières menacées; rien de mieux, mais les chemins de fer ne menaient pas la coalition au ministère, et la coalition les a condamnés. Ainsi, les hommes qui pouvaient le mieux triompher, dans la chambre, des petits instincts de localité, se sont servis, au contraire, de ces mêmes passions pour en venir à leurs fins. Les capacités, qui se sont élancées dans les hautes sphères de la société, à l’aide de la révolution de juillet, ont abandonné les intérêts les plus vrais, les plus vifs de cette révolution, pour courir au plus pressé, à leurs intérêts personnels du moment. Ils se sont dit : Périsse l’alliance anglaise, plutôt que l’alliance des doctrinaires et du tiers-parti! Maintenant que ce beau résultat est obtenu, on s’écrie que le pouvoir se rapetisse et s’abaisse, et le Constitutionnel se plaint avec douleur que «l’anarchie qui a été un moment en bas de notre société, est actuellement en haut.» Il est vrai que votre ambition personnelle l’a portée là, mais elle n’y fera pas d’aussi grands ravages que vous le pensez. «Rien n’est plus propre qu’une telle situation à porter une atteinte profonde à la moralité d’un pays,» ajoute le même journal, qui eût dit plus vrai, s’il eût dit la moralité d’un parti. Pour le pays, il n’est que simple spectateur en ceci. La chambre est une chambre nouvelle, son peu d’expérience lui cause quelque hésitation; l’esprit de localité qui y domine a favorisé les projets de la coalition; mais le Constitutionnel a beau dire qu’elle s’est séparée du ministère, que si les ministres restent, c’est que certains hommes d’état en sont venus à oublier le respect de soi-même, et que la représentation nationale serait frappée d’atonie, si elle ne les chassait pas; nous persisterions, à la place du ministère, à demander une preuve plus décisive de sa séparation, et heureusement l’occasion s’en présentera bientôt. Déjà, dans la discussion de la loi des monumens publics, nous avons vu échouer M. de Guisard, ancien directeur des monumens, qui portait l’esprit de coalition jusqu’à proposer, dans un rapport, le refus des crédits nécessaires aux établissemens les plus utiles, tels que l’hospice de Charenton et celui des Jeunes Aveugles. La chambre a voté les fonds nécessaires à l’achèvement du palais du quai d’Orsay, aux bâtimens des archives, à l’établissement de Charenton. Les efforts réunis de M. Guisard, de M. Duvergier de Hauranne, de M. Dufaure et de M. Gouin, n’ont pu l’entraîner, et elle a rendu hommage au ton de convenance et de modération parfaite avec lequel M. de Montalivet a répondu aux attaques unies des doctrinaires et de la section gauche de la coalition. Selon nous, M. de Montalivet aurait pu dédaigner de répondre aux vulgaires détails étalés par M. Jaubert, qui est venu énumérer le nombre de chaises et de tables placées dans les bureaux de la direction des monumens. Qui sait jusqu’où le ministre eût été obligé de suivre M. Jaubert dans ses secrètes et infatigables investigations! La chambre a pu voir, en cette occasion, jusqu’à quel point peut aller la complaisance, quand elle s’appuie sur un sens juste et droit. M. de Montalivet a répondu à tout; il a évité tout ce qui pouvait ressembler à une parole de désapprobation pour ses prédécesseurs; et, assurément, ce n’est pas d’eux qu’il a reçu cet exemple. Mais quand même ce vote, en faveur du ministère, n’aurait pas eu lieu, ce n’est pas de ceux qui souhaitent si ardemment de le remplacer qu’il doit prendre conseil. Il est vrai que le Constitutionnel le somme chaque jour de se retirer, en déclarant toutefois que la crise ministérielle serait grave à cause de l’espèce de désistement général des candidatures les plies hautes et les plus appuyées, à quoi un journal tout nouvellement enrôlé dans l’opposition, mais qui a déjà le mot d’ordre, répond avec candeur que les hommes politiques doivent rendre courage à leurs amis, déclarer à quelles alliances ils auront recours pour faire un cabinet, que leur devoir est de prendre pitié de cette pauvre France qui leur tend les bras, et qui meurt si la coalition ne vient la secourir. C’est au mieux; mais le ministère fera bien de s’adresser à la chambre, qui pourrait bien avoir aussi un petit avis à donner en tout ceci. Or, une loi toute politique va se discuter devant elle. Il s’agit de l’effectif de l’armée de l’intérieur, qui a été diminué par le contingent envoyé en Afrique. Le ministère demande que l’effectif de l’armée soit complété. Si sa demande est rejetée, il faudra retirer le complément de troupes qui se trouve en Afrique, ce qui équivaut à l’abandon d’Alger; sinon, il faudra laisser notre armée au-dessous du chiffre fixé pour ses cadres. Dans le premier cas, il s’agit de l’honneur de la France, dans l’autre, de sa sûreté. Ni dans le premier ni dans le second, le ministère ne fléchira. Le rapporteur est un membre de l’opposition. La coalition se dit maîtresse de la chambre, c’est le cas de le montrer. Le crédit refusé, le ministère se retirera. Les portefeuilles resteront abandonnés à la chambre, immédiatement après le scrutin, si le vote est contraire. La coalition est libre de rapprocher la discussion, puisque le rapporteur est de ses amis. Qu’elle se hâte donc. Le ministère n’a pas moins d’impatience qu’elle. On verra ce jour-là s’il a perdu le respect de soi-même, et s’il hésitera. Jusque-là le ministère continuera à faire les affaires du pays, et à les bien faire, comme par le passé; à réparer le mal que font les ambitions désordonnées qui s’agitent, à conjurer le trouble qu’elles évoquent, et à resserrer par ses négociations les alliances salutaires qu’elles affaiblissent par leurs votes. Quant à la collision que les partis coalisés se réjouissent déjà de voir naître entre les deux chambres au sujet de la réduction des rentes, le ministère s’efforcera de l’empêcher. En principe, le ministère a toujours appuyé la conversion. Entre lui et la chambre des députés, il ne s’agissait que d’opportunité. Il défendra le principe de la réduction, à la chambre des pairs, et il y a lieu de croire que son influence, bien reconnue dans cette assemblée, le fera triompher. S’il s’élève, après cela, une objection quant à l’opportunité, ce sera, il est vrai, une différence d’opinion entre les deux chambres, mais non ce qu’on appelle une collision. Les trois pouvoirs ont-ils donc été institués pour être toujours d’accord sur toutes les questions? Non, car alors un seul pouvoir suffirait. La chambre des députés a rempli ses engagemens envers ses électeurs en exigeant la conversion immédiate. Si elle était retardée, ce serait du fait de l’autre chambre. Ce n’est pas un changement de ministère qu’il faudrait pour remédier à ceci, mais un changement de la chambre des pairs. Or, on ne peut changer la majorité de cette chambre, d’après la constitution (et sans doute la chambre des députés ne veut pas en sortir), à moins d’une création de pairs. La chambre des députés serait-elle d’avis de créer cent pairs et plus pour avancer la conversion de six mois? Si M. Guizot et M. Thiers veulent aller grossir la minorité de la chambre des pairs, rien de mieux; et nous sommes sûrs qu’ils n’auront pas de peine à obtenir de siéger au Luxembourg. Mais nous ne voyons pas d’autre moyen. Si le ministère était opposé à la conversion, il lui resterait la dissolution de la chambre des députés; mais, en bonne conscience, M. Molé, qui est partisan de la conversion, et qui la regarde comme une mesure juste et utile, ne peut dissoudre la chambre parce qu’elle est de son avis. La chambre des députés aurait beau forcer le cabinet à se retirer; à moins de donner à M. Guizot et à M. Duchâtel la mission de monter à cheval et de traiter la pairie comme Bonaparte traita le conseil des cinq cents, nous ne voyons pas quel moyen coercitif elle pourrait employer contre la chambre des pairs. Heureusement, la chambre des députés n’est pas telle que la font les journaux de la coalition. Elle a obéi à ses impressions, à ses engagemens ou à sa conscience dans le vote des rentes, elle fera constitutionnellement tout ce qui est possible pour faire triompher son opinion; mais, de même que nous avons, Dieu merci, un souverain qui est bien éloigné des coups d’état et de toute résolution qui ne serait pas l’accomplissement de la charte, nous avons aussi une chambre qui ne rêve ni sermens du jeu de paume, ni révolution de 1930. Quelque respect que nous ayons pour les capacités qui s’agitent en ce moment, nous ne croyons pas que les impatiences d’une douzaine d’ambitions toutes personnelles causent dans le monde tant de bruit et de fracas! La France et l’Angleterre ont décidé, en ce qui les concerne, que les vingtquatre articles de la conférence, garantis par elles, devaient être maintenus à l’égard de la Belgique et de la Hollande. Ce traité, fait en faveur de la Belgique surtout, ne saurait, selon les deux cabinets, être méconnu par elle, quand le roi de Hollande déclare y souscrire. Quant à la dette, la Belgique aura droit de réclamer des indemnités, pour les dépenses que lui a causées l’état militaire qu’elle a été forcée de maintenir jusqu’à ce jour par le refus du roi de Hollande d’accepter les articles. Le gouvernement belge semble avoir approuvé d’avance cette décision des deux cabinets en blâmant les mouvemens qui ont eu lieu dans les provinces de Limbourg et de Luxembourg, et en faisant à cet égard une déclaration formelle. En attendant, et comme il se peut que quelques troubles partiels aient lieu à l’occasion de l’exécution territoriale du traité, les garnisons de nos villes du nord ont été renforcées. Plusieurs bataillons de ligne et quelques escadrons de cavalerie ont été dirigés de Strasbourg, de Nanci, de Metz, de Cambrai, d’Avesnes, de Landrecies et du Quesnoy, sur Thionville, Sedan, Valenciennes et Maubeuge. Ces mouvemens ont peu d’importance, et tous les bruits répandus par les journaux, au sujet de la formation d’un corps d’armée, sur la frontière de Belgique, sont absolument faux. DE L'ORGANISATION DES ECOLES EN SUEDE. A M. le Ministre de l’Instruction publique Les premières écoles dont il soit fait mention dans les annales de la Suède datent du XIIe siècle. Le christianisme n’arriva que très lentement au coeur de ces populations guerrières, qui adoraient le marteau de Thor, la lance d’Odin; et lorsque enfin il fut enraciné parmi elles, la pauvreté du pays, la dispersion des habitans, ne permirent pas aux établissemens d’éducation de prendre un développement aussi rapide que dans les contrées du sud. Le chapitre d’Upsal et celui de Linkoeping réunirent quelques élèves; peu à peu les autres chapitres suivirent leur exemple, et les couvens firent de même. Si, comme quelques historiens le supposent, chaque cloître eut son école, on pouvait compter en Suède, aux XIVe et XVe siècles, environ soixante écoles. L’enseignement de ces cloîtres, ainsi que celui des établissemens métropolitains, était très restreint. Les élèves apprenaient à lire, à écrire, à chanter; ils apprenaient à ergoter sur de prétendus principes de philosophie, et à parler un mauvais latin. Ceux qui avaient de l’ambition, ceux qui étaient favorisés par la fortune s’en allaient chercher ailleurs une instruction plus large. Les Suédois avaient, dès l’année 1290, une maison à Paris, et en 1373, sainte Brigitte leur en fit bâtir une autre à Rome. L’université d’Upsal, fondée en 1476, et l’imprimerie, introduite en Suède en 1482, furent le second point de départ de cette science scholastique, qui avait cheminé si lentement pendant l’espace de quatre siècles. Gustave Wasa lui donna une nouvelle impulsion. Sous son règne, les écoles de chapitres et de cloîtres furent réorganisées sur d’autres bases, placées sous une même surveillance, et assujetties à un même règlement. Ce règlement, qui date de 1572, fut refait par Gustave-Adolphe en 1620, et par Christine en 1649. On en a vu apparaître un autre en 1693, 1724, 1807. Dix ans plus tard, le comité pédagogique présenta à l’assemblée du clergé un projet de réforme, qui fut discuté, modifié, mis à l’essai, et enfin sanctionné par le roi en 1820. C’est celui qui existe encore aujourd’hui. Mais tous les changemens apportés à l’organisation du XVIIe siècle ne sont, on peut le dire, que des modifications prises à la surface du principe fondamental : l’idée essentielle est restée la même. L’esprit religieux de Gustave-Adolphe, l’esprit classique de Christine, animent encore le règlement actuel. Dans les gymnases, on étudie les auteurs grecs et latins avec la même assiduité qu’au temps de l’érudition scholastique, et les leçons commencent et se terminent par le chant des psaumes, par la lecture de la Bible, comme au temps de la réformation. En Danemark, il y a une alliance assez étroite entre les écoles et le clergé. Ici cette alliance est si forte et si intime, que les hommes qui prêchent et les hommes qui professent semblent ne former qu’un seul corps, et qu’on ne peut séparer le clergé des écoles ni les écoles du clergé. Dans les campagnes, c’est l’église qui alimente elle-même l’école; c’est la collecte du dimanche qui entretient l’instituteur; c’est le vicaire parfois qui se fait pédagogue. Dans les villes, c’est- à-dire dans les chefs-lieux de diocèse où il y a un gymnase, l’école perçoit un tribut sur les deux quêtes annuelles qui se font dans toutes les paroisses. Les professeurs sont membres du consistoire ecclésiastique, et, en cette qualité, gèrent, avec le prêtre de la cathédrale et l’évêque, les affaires du diocèse. Plusieurs d’entre eux prennent part aux revenus des prébendes, et plusieurs deviennent prêtres. Il y a dans cette organisation réciprocité complète d’influence si l’église agit sur les écoles par un droit de surveillance, l’école, de son côté, occupe une assez grande place dans l’administration de l’église. C’est l’école qui donne, comme je viens de le dire, des conseillers à l’évêque : c’est par les fonctions qu’ils ont remplies à l’école que plusieurs ecclésiastiques ont obtenu un presbytère; c’est par là que plusieurs se sont élevés aux grandes dignités sacerdotales. Quatre des prélats actuels les plus distingués de la Suède, celui de Carlstad, celui de Wexioe, celui de Hernoesand et celui d’Upsal, qui est le primat du royaume, ont été d’abord professeurs. Il y a donc entre ces deux corps communauté d’intérêts et communauté d’action. En même temps, il y a entre eux assez de points de séparation, et un équilibre assez juste de pouvoir, pour qu’ils gardent tous deux une place distincte, pour que l’église ne cherche pas à asservir l’école, ni l’école à dominer l’église. Le gouvernement actuel a toujours manifesté un grand zèle pour les progrès de l’instruction publique en Suède. Des hommes instruits sont allés par ses ordres en Angleterre, en France, en Allemagne, étudier les nouveaux systèmes d’éducation pour les faire connaître à leur pays. Des projets d’amélioration ont été plusieurs fois soumis aux diètes, et les livres d’enseignement, les cartes de géographie, les tableaux de mathématiques et d’histoire ont été revus avec un soin particulier. En 1827, le roi assembla, à Stockholm, une commission chargée de revoir le règlement de 1820, d’étudier l’état des écoles et de lui soumettre ses observations. Douze membres demandèrent diverses réformes; dix autres membres défendirent l’ordre de choses existant. L’opinion de la majorité parait avoir été la moins puissante. Jusqu’à présent du moins on n’a fait nul changement aux institutions de 1820. Mais il faut observer que tout changement est difficile à faire dans un pays qui a si peu de ressources. Avec son mince budget, le gouvernement suédois doit redouter tout ce qui l’entraînerait dans une dépense extraordinaire, tout ce qui lui imposerait pour l’avenir un surcroît de charge. Ainsi, il est forcé d’abandonner les gymnases à eux-mêmes. La contribution annuelle qu’il leur paie n’est pas en proportion avec leurs besoins; le traitement des maîtres, composé de fractions de dîmes et de collectes, est misérable. Il en résulte que la plupart des jeunes gens, sortant de l’université, n’entrent point dans l’enseignement, pour s’y vouer toute leur vie, mais pour y acquérir le droit d’obtenir un pastorat. Le gymnase est pour eux comme un vicariat, mais ce vicariat peut durer dix ans, et ils le quittent au moment où ils y apporteraient le fruit de leur expérience et de leur habileté. Le gouvernement a montré plusieurs fois qu’il comprenait tous ces inconvéniens, mais il comprend aussi que, pour renverser la base sur laquelle repose tout cet ancien édifice, il faudrait être prêt à en reconstruire, immédiatement une nouvelle, et ici la question d’argent l’emporte sur la question de progrès. Cet état de pénurie, qui entrave la marche des écoles dans les villes, se fait encore plus vivement sentir dans les campagnes, et l’état de dispersion de la population rend quelquefois ici tout établissement d’éducation publique impossible. Dans certaines, paroisses, c’est le sacristain qui remplit les fonctions d’instituteur. Il reçoit du pasteur la permission d’enseigner. Mais il est d’ordinaire si peu instruit, qu’il se borne à interroger les enfans sur le catéchisme. Dans d’autres paroisses, c’est le vicaire qui, pour une légère augmentation de salaire, donne des leçons à tout le village. Au nord de la Suède, on trouve comme en Norwège, des maîtres ambulans qui vont de hameau en hameau, passant six semaines dans l’un six semaines dans l’autre, et revenant ensuite continuer leurs leçons interrompues. Ces maîtres sont entretenus par les propriétaires des maisons dans lesquelles ils s’arrêtent; ils n’ont point de diplômes, mais ils doivent pourtant, avant d’exercer leurs fonctions, subir un examen devant le pasteur, qui leur donne ou leur retire à volonté la permission d’enseigner. Il y a des districts où toutes les habitations sont dispersées au loin à travers les montagnes, à travers les vallées, où la famille du paysan habite à dix ou douze lieues de l’église. Là on ne peut avoir recours ni au sacristain ni au vicaire, ni même au maître ambulant; les mères de famille instruisent elles-mêmes leurs enfans. Elles leur donnent chaque soir, d’hiver leurs leçons, et quand elles les mènent le dimanche à l’église, le pasteur leur explique le catéchisme. L’instruction passe ainsi traditionnellement d’un âge à l’autre. C’est l’héritage intellectuel que le paysan a reçu de ses ancêtres avec la bible et qu’il lègue à ses enfans. Tous les paysans de la Suède n’ont pas appris à écrire, mais tous savent au moins lire. Ceux qui ne sauraient pas lire ne trouveraient pas un prêtre pour publier leurs bans et les marier. La méthode lancastrienne fut introduite en Suède, en 1817. Elle n’a pas été adoptée dans tout le royaume (5). Le règlement de 1820 n’en fait pas mention. Il divise les écoles en deux classes : écoles apologistes ou élémentaires, et écoles savantes (apologiste skola, loerde skola). Il y a une école apologiste dans chaque ville, une école savante dans chaque chef-lieu de diocèse, c’est- à-dire dans douze provinces. L’école élémentaire se divise en deux sections. Dans la première, il y a un recteur et un maître; dans la seconde, un recteur et deux maîtres. On y enseigne l’écriture, le calcul, la langue suédoise, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les élémens d’histoire naturelle, quelques principes de la constitution et de l’histoire suédoise, la langue française et allemande. L’instruction religieuse, le chant d’église, y sont spécialement recommandés aux maîtres. Les élèves ont huit mois d’étude par année, trente-deux leçons par semaine, de plus quatre leçons de musique, et plusieurs leçons de gymnastique. L’enseignement est gratuit. Les élèves ne paient en se faisant inscrire qu’une légère rétribution. Ils peuvent entrer là à l’âge de huit ans, pourvu qu’ils aient déjà quelques élémens de lecture et d’écriture. La première section de ces écoles représente les écoles bourgeoises, les burger schule de l’Allemagne; la seconde correspond aux écoles d’un ordre plus élevé, aux realschule. En sortant de la première, l’élève possède les connaissances nécessaires à l’ouvrier. En sortant de la seconde, il est apte à gérer des établissemens d’industrie, à occuper quelque emploi dans un comptoir. Ces deux écoles forment partout deux établissemens distincts. On ne les a sans doute réunies dans le règlement de 1820 que pour en simplifier l’administration. L’école savante ou école latine, comme on l’appelle en Danemark, est divisée en trois sections : école de premier degré, école de deuxième degré (lagre och hoegre loerdoms skola), et l’école supérieure, hoegsta loerdoms skola, qui porte aussi le titre de gymnase. Ces trois degrés sont subdivisés en plusieurs autres qui équivalent aux différentes classes de nos collèges. Il y a dans la première section un recteur et deux maîtres; dans la seconde, un recteur, un prorecteur et deux maîtres; dans la troisième, six maîtres au moins et un adjoint. Chaque maître n’est pas chargé, comme en France, d’une ou deux choses, mais d’une branche d’éducation spéciale. Ainsi, il n’y a point de professeur de seconde, de troisième, de quatrième. Ce sont, comme en Allemagne et en Danemark, des professeurs de grec, de latin, d’éloquence, d’histoire qui enseignent tour à tour dans les différentes classes. Il y a ici, comme dans les écoles élémentaires, huit mois d’étude et trente-deux leçons par semaine. Dans la première de ces sections, les élèves continuent à étudier les langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, dont ils ont reçu les élémens dans les écoles apologistes. Ils étudient en outre le latin et le grec. Dans la seconde, on commence à leur enseigner la théologie et l’hébreu. La troisième leur offre, à un degré supérieur, la théologie, le grec, le latin, l’hébreu, le français, l’allemand, les mathématiques, l’histoire, la géographie, la philosophie, les élémens de physique et d’histoire naturelle. Ce cours d’études dure dix à douze ans. Au sortir de là, les élèves sont aptes à entrer à l’université. Il y a un examen public à la fin de chaque année, dirigé par le maître de chaque section, présidé par le consistoire et l’évêque. A la suite de cet examen, les membres du consistoire rédigent un protocole, dans lequel ils notent les dispositions et les progrès de chaque élève. Les élèves habitent en ville, mais les règles de discipline les suivent au dehors de l’école. Ils doivent être rentrés dans leur demeure chaque jour à neuf heures. Ils doivent assister ponctuellement au service divin, et il leur est sévèrement interdit de fréquenter les cafés, les auberges, les maisons de jeux. Le recteur est spécialement chargé de tout ce qui a rapport à la discipline intérieure et extérieure Il est secondé dans cette surveillance par un élève que ses camarades élisent eux-mêmes, et qui porte le titre de custos morum. Le rectorat passe chaque année d’un professeur à l’autre. Il n’y a point d’autre école normale en Suède que celle des établissemens lancastriens (6). Ceux qui entrent dans les gymnases doivent avoir pris à l’université le grade de magister philosophiae, ce qui équivaut au moins au grade de licencié en France. Munis de leur diplôme, ils se présentent devant l’évêque, qui les examine avec le consistoire. Le candidat doit soutenir une thèse latine, faire une leçon publique, et corriger devant les examinateurs le travail des élèves qui lui seront confiés. Les examinateurs décident, à la pluralité des voix, s’il mérite d’occuper la place qu’il sollicite. En cas de partage des votes, l’évêque décide. Une fois qu’il est nommé, son installation se fait en grande pompe; elle est accompagnée de chants et de prières, et lui et le recteur prononcent un discours latin. Les maîtres des écoles élémentaires doivent avoir fait les mêmes études, afin d’entrer plus tard dans les écoles latines, ou afin d’être aptes à obtenir un pastorat. Leur installation a lieu avec les mêmes cérémonies, seulement ils prononcent un discours suédois. Ces écoles sont à la charge des communes. L’état contribue à leur entretien par l’abandon d’une partie des dîmes royales. Il y a dans chaque diocèse trois caisses administrées par le chapitre métropolitain. L’une est destinée aux frais de construction et d’entretien des bâtimens, la seconde aux achats de livres et de cartes pour les élèves pauvres, aux récompenses à donner à ceux qui se distinguent dans leurs études. La troisième est une caisse de secours et de retraite pour les maîtres que l’âge et les infirmités empêchent de continuer leurs fonctions. Ces trois caisses sont alimentées par la contribution de l’état, par le produit de deux collectes faites chaque année dans toutes les églises, par la perception des revenus d’une année du prêtre qui meurt ou passe à un autre presbytère, s’il n’a ni femme ni enfans, par les dons des particuliers, les legs et contributions annuelles volontaires. Il y a encore une caisse spéciale pour la bibliothèque, à laquelle tous les ecclésiastiques et les fonctionnaires des écoles paient un tribut. L’évêque lui donne deux tonnes de seigle, le chanoine une tonne, le prêtre une demi-tonne. Les prédicateurs de régiment, de prison, les recteurs, lui paient de même une contribution en nature, selon leur traitement. Quand un fonctionnaire ecclésiastique meurt, la bibliothèque perçoit sur son héritage un huitième de tonne de seigle; elle reçoit un trente-deuxième de tonne des élèves qui entrent à l’école. Le produit des dîmes du roi, celui de quelques prébendes, les contributions spéciales du chef-lieu du diocèse, le droit d’inscription des élèves, quand ils entrent à l’école et quand ils passent d’une classe à l’autre, lequel droit ne s’élève pas à plus d’un seizième de tonne de seigle, voilà tout ce qui compose les revenus de l’école, revenus variables, précaires, et malheureusement incomplets. Dans plusieurs districts, le traitement des maîtres est si minime, que, pour pouvoir subsister, ils sont obligés d’employer leurs vacances à donner des leçons. Ce traitement augmente, il est vrai, avec les années de service; mais le plus ancien professeur d’un gymnase ne reçoit pas plus de 1,000 riksdalers banco (2,000 fr.). Comme compensation à cette exiguïté de rétribution, les maîtres ont ordinairement le logement gratuit; ils sont exempts d’impôts, et, quand ils font valoir leurs droits pour obtenir un pastorat, leurs années de service comptent double. Pour faire comprendre l’étendue de ce privilége, je dois donner à cet égard quelques mots d’explication. Les pastorats de la Suède soit divisés en trois catégories : il y a les pastorats royaux, c’est-à-dire ceux dont le roi dispose lui-même; les pastorats seigneuriaux, qui appartiennent à certaines terres, et les pastorats consistoriaux, pour lesquels le consistoire présente trois candidats à l’élection de la communauté. Parmi ces pastorats, il y en a. qui sont accordés au choix, d’autres à l’ancienneté. Le professeur qui brigue une prébende a donc un avantage marqué sur les vicaires de paroisse. S’il se distingue comme professeur, il obtient immanquablement un pastorat au choix; s’il est forcé d’avoir recours à l’ancienneté, il l’emporte, au bout de dix années de service effectif, sur celui qui a vicarié dix-neuf ans. Les écoles de campagne sont placées sous la surveillance immédiate des pasteurs; celles des villes, sous la surveillance du chapitre métropolitain et de l’évêque. L’évêque a le titre d’éphore; il doit visiter les écoles chaque année, assister aux examens, et présider à toutes les cérémonies d’installation. C’est lui qui prescrit, dans son diocèse, les livres d’éducation; c’est à lui que le recteur et les maîtres soumettent, au commencement de l’année, leur plan d’enseignement; c’est à lui que tous les comptes de recette et de dépense doivent être adressés, et c’est de lui qu’émanent les diplômes de capacité et les nominations de professeurs. Hors du chef-lieu de son diocèse, il nomme, dans chaque ville où il y a une école élémentaire, un inspecteur qui le représente dans toutes les circonstances, et qui agit en son nom. Au-dessus du consistoire et de l’évêque, s’élève le comité général de révision, qui se compose de sept membres : le secrétaire d’état des affaires ecclésiastiques, un secrétaire perpétuel, un professeur d’université, tantôt de Lund et tantôt d’Upsal; quatre maîtres choisis tour à tour dans quatre diocèses différens. Le roi y adjoint parfois quelques hommes spéciaux qui se sont distingués par leurs connaissances pédagogiques. L’archevêque et les évêques, quand ils sont à Stockholm, ont droit d’assister aux séances. Ce comité s’assemble tous les trois ans. Il examine l’état des différentes écoles sous le rapport matériel et scientifique, les nouvelles méthodes d’enseignement, les livres et les cartes; il indique les progrès qui ont été faits dans les divers établissemens d’éducation, les professeurs qui se sont distingués, et rédige, à la suite de toutes ses observations, un rapport qui, après avoir reçu la sanction du roi, est imprimé et distribué à tous les maîtres. X. MARMIER. Stockholm, 1er Avril 1838. Expédition au Pôle Arctique Pendant l’année 1836, l’Islande a été le but d’un voyage entrepris pour découvrir les traces de la Lilloise. La Recherche joignait à cette mission maritime une mission scientifique. L’exploration fut dirigée, on s’en souvient, par M. Paul Gaimard, qui apporta, dans l’accomplissement de cette tâche, l’expérience et l’activité qui le distinguent. Les travaux de la commission qui l’accompagnait secondèrent dignement ses efforts. L’astronomie, la géologie, recueillirent des observations précieuses, par les soins de MM. Lottin et Robert, et la littérature dut à M. Marinier des renseignemens pleins d’intérêt. Le gouvernement, par les encouragemens duquel s’est accompli le voyage en Islande, vient de mettre de nouveau la corvette la Recherche à la disposition de M. Gaimard. Un voyage d’exploration scientifique en Scandinavie, en Laponie et au Spitzberg, va servir à compléter les recherches précédemment faites en Islande et au Groënland. M. Gaimard est chargé de la direction de ce voyage; ses collaborateurs seront M. Marmier pour l’histoire, la littérature, la philologie; MM. Lottin et Bravais, pour la physique et l’astronomie; M. Mayer, pour la peinture et le dessin; M. Robert, pour la géologie; M. Courcier, pour la minéralogie, et M. Martins pour la botanique. En partant du Hâvre, dans le mois de mai, la commission doit se diriger vers Drontheim, où viendront se joindre à elle plusieurs savans danois, norvégiens et suédois. De là, elle doit se rendre à Hammerfest. Le temps du séjour dans les différentes villes sera calculé de manière à ce que la Recherche puisse arriver, s’il est possible, au Spitzberg vers le 1er juillet. Une lettre, où le plan de ce voyage est tracé avec quelques détails, a été adressée par M. Gaimard à M. Berzelius, à Stockholm. Cette lettre a été communiquée aux plus célèbres voyageurs, aux savans les plus distingués de l’Europe, entre autres à MM. de Humboldt, Gauss, Schumacher, Littrow, de Buch, en Allemagne; OErsted, à Copenhague; Quetelet à Bruxelles; Kreil à Milan; Back, Beechey, Franklin, Parry, Ross, Sabine et Scoresby en Angleterre. M. Gaimard, en leur adressant copie de sa lettre, leur a demandé des instructions et des conseils. M. Quetelet s’est empressé de satisfaire à cette demande; M. Alexandre de Humboldt a également répondu à M. Gaimard. La lettre affectueuse qu’il lui adresse renferme, sur plusieurs points de recherches importans, des observations curieuses et détaillées. Après cette réponse, après les conseils de la science, il est à désirer que l’expérience puisse aussi fournir à la commission le tribut de ses lumières, et si la science est dignement personnifiée dans M. A. de Humboldt, l’expérience ne saurait être mieux représentée que par les capitaines Ross, Parry, Scoresby, Graah, Sabine et Franklin. Il est à regretter que ces illustres explorateurs n’aient pas adressé au président de la commission quelques indications qui n’auraient pu manquer d’être précieuses. Voici, au reste, d’après la lettre à M. Berzelius, quelles sont les observations projetées par la commission pour les différentes parties du voyage. Du cap Nord au Spitzberg, la commission étudiera les courans de ces parages et fera quelques épreuves de températures sous- marines. Arrivée au Spitzberg, elle aura à refaire des mesures barométriques analogues à celles qu’ont déjà faites les capitaines Phipps et Sabine. La température intérieure des glaciers sera étudiée avec attention, et les instrumens pour forer la glace pénétreront au moins à trente pieds, Quelques expériences sur la végétation et la germination, sur la quantité d’acide carbonique contenu dans l’air de ces régions comparé à l’air de nos climats, doivent également être exécutées. Si l’état du temps et l’époque trop avancée de la saison ne s’y opposent, la commission tentera une exploration hydrographique de la côte est et sud du Spitzberg. La géologie, la minéralogie, la botanique, seront étudiées dans des excursions spéciales. Des observations de latitude et longitude, de marées, des observations magnétiques compléteront cette première série d’expériences. Du Spitzberg, la commission doit revenir à Hammerfest; cinq de ses membres passeront l’hiver dans cette ville, et une nouvelle série d’observations y commencera pour eux. Des observatoires seront construits pour les expériences d’astronomie et de magnétisme. Les aurores boréales seront l’objet d’une étude spéciale et approfondie. D’autres questions relatives aux températures, aux réfractions astronomiques, aux réfractions terrestres, aux étoiles filantes, seront également examinées par les voyageurs. Tels sont les travaux scientifiques projetés par la commission. En terminant sa lettre, M. Gaimard ajoute que les communications des savans du Nord, relatives aux instructions de l’Institut, des différens ministères, de l’académie de médecine, seront déposées parmi les manuscrits de la Bibliothèque royale, où chacun pourra venir les consulter et s’assurer de l’usage qui en aura été fait dans la relation du voyage. Cette collection précieuse pour l’histoire des contrées septentrionales doit servir aussi à constater la probité scientifique qui aura présidé aux travaux de la commission. Ainsi que le premier voyage en Islande, la nouvelle campagne de la Recherche ne sera pas sans utilité pour la Revue. M. Marmier, dont nos lecteurs connaissent les travaux sur l’Islande et la Suède, trouvera, dans ces contrées si peu connues qu’il va parcourir, d’importans sujets d’étude. Il aura de nouvelles moeurs à observer, de nouvelles traditions à recueillir. Dans une lettre adressée, le 10 Avril dernier, de Stockholm, à M. Gaimard, par notre collaborateur, on trouve sur les savans suédois qui viendront s’adjoindre à la commission envoyée par la France, quelques renseignemens qu’on nous saura gré de rapporter ici. «L’affaire de l’adjonction, dit M. Marmier, se traite avec le comte de Mornay et le comte de Loewenhielm, qui tous deux y mettent un zèle dont vous ne sauriez trop les remercier.» «Jusqu’à présent il n’est encore question que de deux personnes : 1° un prêtre lapon, M. Loestadius, qui est un botaniste distingué, et qui a écrit, sur le nord de la Laponie, un voyage fort intéressant; 2° un lieutenant-colonel du génie, M. Meyer, aide-de- camp du prince royal, qui est, dit-on, un homme fort instruit. M. Berzelius a désigné un jeune professeur de Lund, adjoint de M. Nilsson, M. Sundwal. Le comte de Loevenhielm a proposé la nomination de ce zoologiste, et cette affaire sera décidée d’ici à mardi prochain. Je pense qu’il serait assez difficile d’emmener M. Agardh fils, qui est arrivé dernièrement de son voyage dans le midi, et M. Nilsson, qui est retenu par ses devoirs de professeur. Mais rien n’empêchera, je l’espère, que ces savans s’adjoignent plus tard, comme vous le désirez, à nos travaux.» Parmi les personnes qui doivent s’adjoindre à la commission, M. Marmier cite encore un jeune officier d’artillerie, le comte Ulrich de Gyldenstolpe, qui appartient aux premières familles du pays; puis M. Duc. «Ce dernier, dit-il, est un officier de marine norwégien qui, depuis trois ans, travaille à faire des cartes hydrographiques dans le Nord, et qui, pour continuer plus aisément son travail, s’est établi avec sa famille à Tromsoe. Nous le trouverons là, et il aura l’ordre de nous accompagner. C’est lui qui accompagnait le professeur Hansteen de Christiania dans son voyage en Sibérie.» Le roi de Suède seconde les préparatifs de l’expédition de tout son pouvoir. Dans un entretien avec M. Marmier, il a exprimé, dans des termes pleins de bienveillance, l’intérêt qu’il prend aux travaux qu’annonce la commission. L’exemple de la Suède vient d’être imité par une nation voisine. Le roi de Danemark, par l’intermédiaire de M. de Boss, son ministre plénipotentiaire, a demandé à M. le président du conseil, sur le voyage de M. Gaimard, tous les renseignemens nécessaires pour le guider dans le choix des personnes destinées à faire partie du voyage et des moyens qu’il devra mettre à leur disposition. Le nouveau voyage de la Recherche se présente donc sous les plus favorables auspices. En terminant, nous devons rendre justice aux efforts éclairés du gouvernement pour assurer le succès de cette exploration intéressante. Le zèle qu’il porte aux intérêts de la science se prouve d’ailleurs par les faits mieux que par nos paroles. Aujourd’hui la commission que dirige M. Gaimard, va visiter les contrées les plus reculées du nord de l’Europe, et il y a quelques mois, M. Dumont d’Urville partait de Toulon pour tenter les approches du pôle austral. Le pôle nord et le pôle sud seront ainsi explorés, à peu près à la même époque, par les soins du département de la marine. L’activité de nos navigateurs ne s’est jamais, on le voit, moins ralentie. M. de Lamartine a publié un nouvel épisode du grand poème dont il nous a donné, dans Jocelyn, un si admirable fragment. La Chute d’un Ange, tel est le titre de ce nouveau poème, que nous apprécierons prochainement. Sous ce titre : Des intérêts matériels en France; travaux publics, routes, canaux, chemins de fer (7), M. Michel Chevalier vient de publier la première partie d’un grand travail, dont la seconde embrassera les banques et les institutions de crédit, et la troisième l’éducation professionnelle. Ce volume, qui forme déjà à lui seul un ensemble complet, répond à toutes les questions importantes que les travaux publics ont soulevées en ces dernières années, et ne peut qu’ajouter un titre nouveau et solide aux titres que M. Michel Chevalier a su déjà se créer comme économiste. Les lecteurs de la Revue ont déjà pu apprécier, dans les travaux qu’elle doit à M. Michel Chevalier, l’ensemble remarquable des vues de l’écrivain, et tout ce qu’il y a d’élévation dans ses plans, de rigueur dans ses calculs, d’habileté dans sa mise en oeuvre. Outre qu’elle répond à un mouvement qui est dans tous les esprits, à un besoin de notre temps, et qu’elle puise dans cette opportunité une sûre garantie de succès, la publication actuelle de l’auteur des Lettres sur l’Amérique du Nord a en elle-même une haute portée. Les différens modes de communication, canaux ou chemins de fer, qui font l’objet de ses recherches, auront à coup sûr une grande influence sur la société de l’avenir. Par ses travaux consciencieux, M. Michel Chevalier n’aura pas peu contribué à la solution importante de beaucoup de problèmes industriels qui intéressent la prospérité de la France. Le livre sur les Intérêts matériels en France est déjà à sa seconde édition. M. J. Salvador a fait paraître un nouvel ouvrage ayant pour titre : Jésus-Christ et sa Doctrine, ou Histoire de l’église, de son organisation, et de ses progrès pendant le premier siècle. L’importance du sujet, la gravité des questions qui s’y rattachent, la liberté d’esprit et l’élévation de talent dont l’auteur a déjà fait preuve dans son Histoire des Institutions de Moïse, recommandent ce livre aux méditations des lecteurs sérieux. Nous en rendrons compte. F Buloz. 31 Mai 1838. La notification de l’accession du roi de Hollande au traité du 15 Novembre 1831, faite à la conférence de Londres, il y a deux mois, donne lieu à de vives discussions dans la presse. On peut dire que la question n’est encore agitée que là, car une louable réserve a été observée jusqu’à ce jour, dans les chambres, à ce sujet; et au sein de la conférence tout s’est borné à deux communications verbales aux représentans des différentes puissances, qui les ont écoutées ad referendum, en attendant que les nouveaux pouvoirs qu’ils ont demandés à leurs cours respectives leur aient été adressés. Ce calme et cette réserve n’entrent pas dans la nature, et peut- être dans la mission des journaux. Aussi les alarmes et les bruits de guerre y prennent chaque jour plus de crédit. A les lire, l’Europe serait sur le point de tirer les épées restées dans le fourreau depuis vingt-trois ans, et souvent dans des circonstances bien autrement périlleuses et difficiles. N’importe : le gouvernement français a renforcé, par excès de prudence, quelques garnisons du nord et de la frontière, le long de l’ancien duché de Luxembourg; donc la France va prendre fait et cause contre le traité du 15 novembre, qu’elle a garanti et signé! La confédération demanderait, de son côté, disent aussi les journaux, des explications à la France; or l’on sait si la confédération germanique ne demande qu’à faire marcher son contingent, surtout dans ce moment où les différens états de cette confédération donnent l’exemple d’une union si touchante. Voyez plutôt la Prusse et la Bavière! D’une autre part, la Prusse, qui a tant à se plaindre de la France, surtout dans l’affaire des mariages mixtes et dans ses négociations avec la cour de Rome, se disposerait à assiéger Venloo pour le remettre au roi de Hollande! Enfin, la présence de l’empereur de Russie à Berlin n’est que le préambule d’uni congrès de souverains, où il sera décidé du sort de la Belgique, sans le concours de la France. Toutes ces choses sont bien menaçantes, à les voir dans les journaux, sans compter que la Belgique y est représentée comme prête à se soulever tout entière pour empêcher l’exécution du traité. Pour la Belgique, on nous la montre comme divisée en deux partis : l’un, tout industriel, qui ne veut pas que la Belgique paie sa part de la dette hollando- belge; l’autre, tout national, qui ne veut pas céder un pouce du territoire, tel qu’il se trouve aujourd’hui, grace à la non- exécution du traité du 15 Novembre 1831. Que veut donc la Belgique? Sans doute, elle n’a pas l’intention de faire la guerre à la Hollande. La situation industrielle des deux pays éloigne toute idée de ce genre, celle de la Belgique surtout, qui a engagé ses capitaux dans des entreprises qu’on peut regarder comme prodigieuses, vu l’étendue de cet état, et qui redeviendrait, au premier coup de canon, ce qu’elle a été trop souvent par malheur pour elle, le champ de bataille des avant- gardes de toutes les nations. Il s’agit donc simplement de débattre un traité qui ne convient plus aujourd’hui à la Belgique, et d’en changer les conditions. Or, ce serait partir d’une très mauvaise base pour asseoir des négociations que de rejeter 24 articles d’un traité qui n’en a que 26, que d’en repousser le principe et le fond, et de ne vouloir en remplir ni les conditions territoriales ni les stipulations financières. Beaucoup de choses sont en question par l’effet même du traité du 15 Novembre et de ses annexes, et il serait plus que malhabile, de la part de la Belgique, de rompre toute discussion par un refus pur et simple d’adhésion à ce traité en vertu duquel elle existe. En effet, l’article 26 du traité du 15 Novembre est un véritable traité de paix entre la Belgique, la France, l’Angleterre, l’Autriche, la Prusse et la Russie. N’est-ce donc rien que cet article, surtout quand on se reporte à la date du traité, et quand on songe que peu de mois auparavant, et sans M. de Talleyrand, qui insista pour transporter la conférence à Londres, et rendre ainsi la question anglo-française, de franco-anglaise qu’elle était, la réunion des plénipotentiaires aurait eu lieu à Paris, où il avait déjà été parlé, dans le cabinet même des affaires étrangères, du partage de la Belgique entre la France et deux autres puissances? On voit bien qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer du côté de la Belgique, et de penser que ce gouvernement pourrait troubler l’Europe par des prétentions qui seraient exagérées, et qui serviraient mal les intérêts actuels de ce pays. Le parti national, s’il est vraiment national, comprendra cette nécessité, et s’y soumettra sans nul doute. Nous tiendrons le même langage au sujet de la Hollande, qui se préparerait, disent encore quelques journaux mal informés sans doute, à se mettre en possession, par la voie des armes, de ce qui lui appartient. Le traité du 15 Novembre 1831 a été suivi de deux conventions conclues et signées également à Londres, les 22 Octobre 1832 et 21 Mai 1833. La convention du 22 Octobre a été conclue entre la France et l’Angleterre. Elle était relative à l’évacuation des territoires assignés à la Belgique et à la Hollande par le traité du 15 novembre. La France et l’Angleterre s’engageaient à requérir le roi des Belges de retirer ses troupes du territoire des Pays-Bas, et le roi de Hollande à évacuer le territoire belge. Les deux puissances contractantes devaient faire opérer, par la force, cette double évacuation, si elle n’avait pas lieu dans les délais fixés, délais d’ailleurs très courts (du 22 Octobre au 2 Novembre suivant). La convention que nous citons n’a donc pas été entièrement exécutée. Le siége d’Anvers n’en était que l’exécution partielle, et l’Angleterre pouvait, en quelque sorte, sommer la France, au nom de cette convention, de s’employer à faire évacuer, par la Belgique, la partie du Luxembourg et celle du Limbourg qui reviennent au roi de Hollande, par le traité du 15 novembre. Ceci prouve encore que les négociations tourneraient très mal pour la Belgique, si elles s’engageaient sur la question du territoire et sur l’impossibilité d’exécuter, sur ce point, les traités; car non-seulement la France est garant des traités, mais elle est tenue de les faire exécuter par la force même s’il le fallait; et ce que la France s’est engagée d’honneur à faire, ne doit jamais trouver d’impossibilité. On dira, comme on l’a déjà fait, que le Limbourg compte dans le cabinet belge trois ministres, pris dans ses habitans, que le Luxembourg et le Limbourg ont envoyé des députés aux chambres belges, et que l’Europe n’a pas protesté. L’Europe n’a rien à voir aux affaires intérieures de la Belgique; ce n’est pas à elle d’exclure les représentans des chambres belges. Tant que le roi de Hollande n’avait pas accédé au traité, l’abandon provisoire de ces provinces à la Belgique lui permettait de les administrer comme elle l’entendait. La Belgique elle-même, qui a eu autrefois ses représentans dans nos assemblées, n’a pas moins été séparée depuis de la France. De tels actes n’ont aucune valeur politique extérieure, et c’est d’une question extérieure qu’il s’agit ici pour la Belgique. Il y a mieux, c’est que la ratification du traité du 15 Novembre a été, si nous ne nous trompons, signée par un de ces ministres limbourgeois ou luxembourgeois. Que deviendrait alors le moyen d’exception tiré de cet amalgame? Nous voudrions voir la Belgique s’étendre jusqu’à Rotterdam, s’il était possible; mais, nous le répétons, ce n’est pas la limite territoriale qui peut faire question. Le traité du 15 Novembre est formel. Ce traité a constitué le royaume de Belgique. C’est sa charte d’existence en Europe, dans cette association d’états au milieu de laquelle il ne suffit pas d’être un peuple intelligent, industrieux et brave, pour trouver une nationalité, mais où il est nécessaire d’apporter sa part dans la balance des intérêts. La Belgique fut donc composée du Brabant méridional, des provinces de Liège, de Namur, du Hainaut, des Flandres occidentale et orientale, d’Anvers, de là partie du grand-duché de Luxembourg depuis la frontière de France à Rodange, ville laissée au grand- duché, jusqu’à la frontière de la Prusse, à l’extrémité de l’arrondissement de Diekirch. Cette partie du grand-duché de Luxembourg, cédée à la Belgique par le roi de Hollande, forme une sorte de parallélogramme presque régulier, dont la base la plus large s’appuie sur notre frontière, et s’étend de Longwy près de Rodange jusqu’à Charleville, ligne dont les points intermédiaires sont Mézières, Sédan et Montmédy. C’est donner une idée de l’étendue de ce territoire. En échange de cette cession, le roi des Pays-Bas recevait une indemnité dans la province de Limbourg. Les anciennes enclaves hollandaises de la province de Limbourg, sur la rive gauche de la Meuse, étaient cependant laissées à la Belgique, à l’exception de la ville-forte de Maëstricht et d’un rayon de douze cents toises sous son glacis extérieur, du côté du fleuve. Par l’article 5 du traité, le soin de s’entendre avec la confédération germanique et les agnats de la maison de Nassau, était laissé au roi de Hollande, comme grand-duc de Luxembourg. L’accession du roi de Hollande au traité ne suffit donc pas, et les ratifications ne seront de part et d’autre complètes que lorsque ce souverain aura excipé du consentement de la diète et des agnats de son auguste maison. C’est sous ce dernier rapport seulement que les négociations pourraient s’ouvrir au sujet de la question territoriale. Ajoutons ici que c’est par erreur qu’il a été dit, et même dans ce recueil, que l’article 25 du traité du 15 Novembre obligeait les puissances à faire exécuter le traité dans un bref délai. L’article 25 est ainsi conçu : «Les cours de France, d’Autriche, de la Grande Bretagne, de Prusse et de Russie, garantissent à sa majesté le roi des Belges l’exécution de tous les articles qui précèdent.» On voit qu’il n’est pas question de bref délai, et notre mémoire nous avait mal servis. L’article 27, qui est le dernier, contient la formule d’usage dans les traités au sujet de l’échange des ratifications. On y assigne pour délai un terme de deux mois. Les ratifications ne furent échangées que dans l’espace de six mois, et l’on sait qu’il y manquait celle du roi de Hollande. La question de la dette, si on s’y attache uniquement, pourrait amener, nous le croyons, de meilleurs résultats pour la Belgique, et quelques modifications conformes à ses voeux. Par le traité de novembre, la Belgique restait chargée, pour sa part, du service d’une rente annuelle de 8,400,000 florins, qui devait faire partie de sa dette nationale. La Hollande, ayant fait les avances de cette partie de la dette et devant les faire jusqu’au 1er Janvier 1832, devait en être remboursée, avec les intérêts de ses derniers paiemens. La Belgique aurait donc à payer le 1er Novembre prochain, à la Hollande, une somme de 38 millions 400,000 florins pour remboursement de ses avances, environ 136 millions de francs, sans compter les intérêts. Mais la Belgique a été forcée de soutenir pendant sept années un état militaire onéreux, la fermeture de l’Escaut a occasionné pendant une année des préjudices considérables à son commerce, elle a fait de grands travaux dans le Limbourg et le Luxembourg, et puisque la Hollande avait droit à des intérêts pour ses avances au moment de la conclusion du traité de 1831, la Belgique peut aussi réclamer les intérêts des dépenses que lui ont occasionné les refus du roi de Hollande. C’est une sorte de liquidation qui exigera une commission spéciale, et peut-être ces débats, tout financiers, pourraient-ils amener quelques modifications en ce qui concerne le territoire. On voit que tout n’est pas dit encore sur cette question, et que si l’Angleterre a le droit d’invoquer, en principe, la coopération de la France pour l’exécution du traité, elle ne saurait vouloir faire tout-à-fait cause commune, comme on l’a dit, avec les autres puissances représentées dans la conférence de Londres. Le cabinet anglais n’a, sans doute, pas le dessein d’affaiblir une alliance qui a conservé la paix à l’Europe, et tant que cette alliance sera étroitement maintenue, la paix ne sera pas troublée, pas plus du fait de la Belgique que de la part de la Hollande, nous ne craignons pas de l’assurer. Quant à la France, loin de s’efforcer de prolonger un tel état de choses, il est de son intérêt qu’une question dont la solution aura lieu en quelque sorte à sa frontière, se trouve désormais clairement établie, et ses avis ne seront pas repoussés à Londres et à Bruxelles, comme affectent de le penser ceux qui, voulant rabaisser seulement le ministère, s’attaquent en réalité à l’honneur et à la dignité du pays. On ne reprochera pas, du moins, à la marine française d’avoir été inactive cette aimée. Après l’affaire d’Haïti, nous avons l’affaire du Mexique; puis viendra sans doute celle de Buenos- Ayres, qui paraît difficile à éviter. En aucun temps, on peut le dire, le gouvernement français n’a protégé plus efficacement son commerce extérieur et les droits de ses nationaux à l’étranger. C’est ainsi qu’une grande puissance s’attire le respect des autres nations, et la France peut prendre rang aujourd’hui près de l’Angleterre et des États Unis, les deux puissances navales qui ont obéi le plus fidèlement au principe de la défense des intérêts particuliers. La lecture des documens officiels publiés, il y a quelques jours, montre suffisamment de quel côté se sont trouvés l’esprit de justice, la patience et la modération. Ces qualités ne distinguent pas, en général, les gouvernemens des républiques américaines du sud, et particulièrement celui du Mexique. M. le baron Deffaudis, notre ministre plénipotentiaire près de cet état, retiré à bord de la frégate l’Herminie, au mouillage de Sacrificios, a parfaitement exposé les motifs de plaintes de la France. Ces griefs datent de plus de treize ans, et tout en rendant justice à l’énergie de la démonstration qui se fait en ce moment, on ne peut s’empêcher de remarquer que durant ces treize années, les sujets anglais établis au Mexique n’y ont pas été exposés à autant de vexations. Les Anglais, tous protestans, sont cependant l’objet d’une haine plus vive de la part du peuple mexicain que les Français, qui professent, en général, la religion catholique. Toutefois les intérêts d’aucun étranger n’ont été respectés dans les troubles dont Mexico a été si souvent le théâtre, et si les Français ont plus souffert que les autres des différens pillages du Parian, le bazar de cette place, c’est qu’adonnés particulièrement au commerce de détail, ils se trouvaient en plus grand nombre dans cet établissement. Les autres vexations subies par nos compatriotes sont du fait même du gouvernement mexicain, et M. Deffaudis les énumère une à une pour en obtenir la réparation. La France l’obtiendra de gré ou de force, et quelle que soit la voie où l’entraînera le gouvernement mexicain, elle lui aura donné une leçon dont il profitera, sans doute, dans l’avenir. L’affaire du Mexique occupait M. Molé depuis un an, et il en était déjà question dans le dernier discours de la couronne. Nos grands intérêts commerciaux n’ont pas cessé d’occuper le président du conseil depuis qu’il dirige les affaires étrangères, et peut-être que les esprits impartiaux lui sauront gré de l’énergie apportée au dehors dans les actes d’un gouvernement qui se fait une loi de traiter les affaires intérieures avec un rare esprit de mesure et de conciliation. Le ministère a donné une nouvelle preuve de cet esprit qui l’anime, et de sa sollicitude pour les intérêts matériels du pays, en portant à la chambre deux projets de loi relatifs à des chemins de fer confiés à des compagnies, le chemin de Paris à Rouen, au Hâvre et à Dieppe, avec embranchemens sur Elboeuf et Louviers, et le chemin de Paris à Orléans. Les noms des plus grands propriétaires de la France figurent dans la première de ces compagnies, dont nous regardons la formation comme un fait très favorable pour les entreprises industrielles. D’où vient donc que des murmures ont accueilli, dans une partie de la chambre, la lecture de l’article du projet qui concède pour vingt-huit ans, à cette compagnie, le droit exclusif de posséder un chemin de fer sur cette route? C’est un privilége, exclusif! s’est-on écrié sur quelques bancs. C’est un privilége en effet, c’est celui de verser des sommes immenses dans une entreprise dont les gains sont encore bien éloignés; c’est le privilége de placer son argent à un intérêt très modéré, car les chemins de fer ne produisent nulle part des bénéfices considérables. Et ce privilége est accordé à des hommes que leur crédit, leur réputation et leur situation sociale obligent d’être des actionnaires sérieux et non des spéculateurs. Il est vrai que ces hommes ne consentent pas à se ruiner, ou à soutenir une affaire ruineuse, et celle-ci le serait si la concurrence était permise à des entrepreneurs téméraires qui feraient ainsi deux mauvaises affaires à la fois. Il semble, en vérité, que quelques députés se croient toujours sur la place du marché de leur commune, et qu’ils se soient réunis pour marchander, là six mois ou un an de privilége, ailleurs quelques milliers de francs sur des établissemens d’utilité ou de bienfaisance; après quoi, ils iront recevoir, dans leurs départemens, les félicitations dues à leur esprit d’économie. Il faut dire que la chambre a fait, depuis quelques jours, de glorieuses conquêtes en ce genre, entre autres les 20,000 francs qu’elle a enlevés à des établissemens thermaux, quand toutes les nations de l’Europe s’efforcent d’améliorer les leurs, et les 25,000 francs qui constituaient le fonds destiné aux publications administratives. Les sous-préfets, les maires et les conseils- généraux n’avaient cependant pas trop des documens qui leur étaient adressés, pour connaître les lois dont l’exécution leur est confiée. Nous sommes loin de blâmer l’esprit d’économie dans une chambre, mais nous le voudrions mieux entendu. Nous le voudrions, par exemple, accompagné de ces vues larges dont M. le marquis de Dalmatie a fait preuve dans le rapport de la commission des canaux. Quatre lignes de canaux avaient été demandées par le ministre des travaux publics. La commission a reconnu toute l’importance de ces canaux; elle a proposé toutefois d’en ajourner deux. Celui de la Marne au Rhin et le canal latéral à la Garonne lui semblent d’une prompte nécessité. Nous avons déjà démontré l’importance de ces canaux, dont l’un, complément de celui du Languedoc, ouvrirait aux départemens du midi le passage de la Méditerranée à l’Océan, du golfe de Lyon au golfe de Gascogne. Quant au canal de la Marne au Rhin, il offre cela de particulier, que c’est une entreprise à la fois prodigieuse et facile, gigantesque, et qu’on pourra réaliser rapidement. La ligne navigable du Hâvre à Paris est toute tracée; c’est la Seine, et l’on s’occupe de l’améliorer notablement. Dans la dernière session, des fonds considérables ont été votés pour le perfectionnement de la navigation entre Paris et Vitry-le- Français. Ces travaux sont en voie d’exécution. Le ministère propose, et la commission l’appuie, d’ouvrir un canal entre Vitry et Strasbourg, distance modérée. Cela fait, la Marne sera jointe au Rhin, et non pas seulement la Marne, mais la Seine. Un canal se trouvera pratiqué entre le Hâvre et Paris, entre Paris et Strasbourg, entre Strasbourg et Francfort-sur-le-plein, par le Rhin, et, bientôt entre le Mein et le Danube, c’est-à-dire entre Francfort et Constantinople. L’Europe sera coupée dans toute sa largeur par cette ligne de communication, et les marchandises portées au Hâvre, par l’Océan, pourront aller débarquer à Constantinople, à Rassova ou à Sébastopol, dans la mer Noire. Il serait long de développer tous les résultats de cette entreprise. La commission les a tous compris, et son rapporteur les a exposés avec une supériorité remarquable. Le rapport de M. le marquis de Dalmatie atteste qu’il est au courant de toutes les questions européennes, et qu’il est fait pour traiter avec avantage de tout ce qui intéresse la grandeur et la prospérité de la France. C’est une justice que lui rendront tous ceux qui liront son rapport. L’état des travaux qui restent à faire à la chambre, a été distribué par ordre du président. Trente-quatre projets de lois y figurent, et il s’en trouve de très importans. Ceux de l’effectif d’Alger, des canaux, des chemins de fer, ne peuvent être rejetés à une autre session. Nous regretterions de voir retarder, et encore plus de voir repousser le projet qui accorde une pension viagère à Mme de Lipano, la veuve du roi Milurat. On a cité le mot d’un député qui disait : Je n’examine pas la créance. Si nous devons, je paie; si nous ne devons pas, je donne. Il paraît que la créance est fondée néanmoins, et que si la France donne une pension à la soeur de Napoléon, à qui ce secours est nécessaire, elle fera plus qu’un acte de générosité, elle fera un acte de justice. L’Odéon, ce théâtre qui, depuis quelques mois, se traîne si péniblement à la suite de la Comédie-Française, vient enfin d’obtenir un succès avec le Bourgeois de Gand, drame de M. Hippolyte Romand. L’honneur et l’humanité sacrifiés par une ame généreuse au patriotisme, tel est le sujet de ce drame. Robert Artevelle est ressuscité pour devenir le secrétaire du gouverneur des Pays-Bas, et il excite son maître à verser le sang des Belges, parce qu’il sait que de ce sang répandu la liberté de ses concitoyens doit sortir. Au point de vue de la vraisemblance, on peut attaquer la donnée choisie par M. Romand. Brutus, Fiesque, Lorenzo de Médicis, ne justifient pas la conception de son Artevelle : il ne leur est pas arrivé de faire couler à flots le sang des Romains, des Génois, des Florentins, pour arroser, au prix de leur honneur et de la sécurité de leur conscience, l’arbre de la liberté de leur patrie. Il faut à Robert Artevelle une conviction bien profonde, une confiance bien inébranlable dans sa clairvoyance, pour répandre sans remords le sang de ses frères, le sang de d’Egmont, sur une terre que cette rosée affreuse peut laisser aride. Toutefois, cette donnée étant acceptée, M. Romand y a découvert, nous devons le dire, des sources abondantes d’émotion. Que cette émotion naisse de la sympathie ou de la surprise, toujours est-il que le public a sanctionné, par ses applaudissemens, la tentative du jeune écrivain. Plusieurs scènes méritaient, en effet, les suffrages qu’elles ont obtenus. A partir du second acte, l’oeuvre de M. Romand renferme des parties dignes d’éloge. Don Luis, qu’on croit le fils du duc d’Albe, est réellement le fils d’Artevelle, et n’a été élevé dans le palais du gouverneur que par suite d’une substitution. La scène où le comte de Lowendeghem révèle à don Luis sa naissance, la scène suivante, entre Lowendeghem et Artevelle, offrent des situations bien conçues et d’un grand effet. Au troisième acte, la lutte de l’amour paternel et du patriotisme dans le coeur d’Artevelle; au quatrième, la révélation qu’il adresse à Yseult et à don Luis, accueillie par une surprise compatissante, excitent de légitimes émotions. Enfin, malgré ses longueurs, le cinquième acte, rempli par la réhabilitation et le martyre d’Artevelle; termine dignement la pièce. L’interprétation des acteurs a été à la hauteur, des qualités comme des défauts de cet ouvrage, où, en dépit de l’exagération et de l’invraisemblance, les traces d’un travail consciencieux, d’un talent véritable, se découvrent. Nous ne chicanerons pas M. Romand sur la fausseté historique de son oeuvre; il n’a évidemment, pour mettre en scène Guillaume de Nassau, le duc d’Albe, d’Egmont, Artevelle, consulté que sa fantaisie. C’est pour cela aussi que nous nous abstiendrons de lui reprocher de n’avoir assigné, dans son drame, qu’un rang secondaire aux haines religieuses. Une publication d’un haut intérêt sort en ce moment des presses de l’imprimerie royale; elle a pour titre : Théâtre chinois, ou Choix des pièces de théâtre composées sous les empereurs mongoles, Le traducteur est M. Bazin, qui a fait ses preuves dans le Journal Asiatique, où il a inséré une piquante comédie chinoise : les Intrigues d’une Soubrette. Nous consacrerons un article au Théâtre chinois de M. Bazin. Le livre de notre collaborateur M. L. de Carné, des Intérêts nouveaux en Europe depuis la révolution de 1830, a paru ces derniers jours. Nous reparlerons de cette importante publication. Le cours de M. Sainte-Beuve à l’académie de Lausanne est entièrement achevé, et a obtenu tout le succès qu’on pouvait lui prédire. Nous comptons consacrer quelques lignes à l’exposition du sujet traité par M. Sainte-Beuve, et nous sommes heureux d’annoncer à nos lecteurs le retour d’un collaborateur dont les travaux nous sont aussi précieux que son amitié nous est chère. F Buloz. 14 Juin 1838. On ne dira pas que la session de la chambre des députés languit à son déclin. La discussion des crédits d’Alger, si complète et si animée, s’est terminée par le vote de ces crédits; ce qui n’empêchait pas certains journaux de dire, ce jour-là même, que le ministère échoue dans tous ses projets. M. Duvergier de Hauranne a ouvert, dans cette discussion, la série des attaques contre le ministère, ou plutôt contre notre possession d’Alger; car 101. Duvergier et M. Jaubert forment, avec quelques autres membres de la chambre, un parti anti-africain, qui s’applique à amener l’évacuation de l’Algérie. Il faut se hâter d’ajouter que ce parti a déjà diminué dans la chambre, et que le vote des crédits d’Alger le réduira encore à un plus petit noyau. Quand nous disons que M. Duvergier et ses amis veulent l’abandon d’Alger, nous n’entendons pas dire qu’ils proclament hautement l’exécution de cette mesure. M. Jaubert lui-même ne touche ce chapitre qu’en plaisantant; mais en se bornant à accorder des crédits pour le casernement et les hôpitaux, en répandant l’inquiétude et l’alarme, en exagérant les maux de l’occupation, maux inévitables que la France a eu à subir, à divers degrés, en Grèce, en Espagne, en Belgique, et partout où elle a envoyé ses soldats, depuis dix ans, même pour des expéditions pacifiques; en démontrant l’impossibilité de garder ce qu’on a conquis, on marche assez ouvertement au but qu’on se propose. Il est vrai qu’on y marche seul, et que la chambre a ouvertement refusé de suivre, en cette voie comme en beaucoup d’autres, M. Duvergier de Hauranne et ses amis. Notre possession d’Afrique a encore d’autres adversaires dans quelques hommes qui ont pris part à l’administration de l’Algérie, et qui, bien que, très capables, se sont laissé effrayer par des difficultés toutes nouvelles pour eux. Il faut encore ranger dans cette catégorie un ou deux membres des commissions qui ont été visiter Alger et notre territoire d’Afrique. Tels sont M. Bresson et M. Desjobert. Il est à remarquer que ce n’est que dans l’ordre civil que s’offre, parmi les fonctionnaires, cette répugnance pour le maintien de notre domination en Afrique, ce qui prouverait, comme l’a dit le général Bugeaud, que le système d’occupation militaire est encore le seul qui convienne à cette conquête, et que le temps de l’administration civile n’est pas venu. C’est là toute la conséquence que nous tirons du discours de M. Bresson et des écrits de M. Desjobert. Le général Bugeaud dit bien, il est vrai, qu’il n’aime pas l’Afrique; mais il n’a pas même la pensée de l’abandonner; et à défaut de goût, il s’est fait un devoir de donner au gouvernement tous les moyens de s’y maintenir. M. Bresson, au contraire, se livre entièrement à ses goûts en pareil cas, et son vote, favorable aux crédits, il est vrai, était conçu en termes qui nous eussent fait voter dans un sens tout contraire, si nous avions prononcé un tel discours. M. Th. Jouffroy, qui n’a pas eu, comme M. Bresson, la faculté d’étudier long temps et de près la terre d’Afrique, a jugé avec un sens parfait de la nature de domination qu’on pourrait y exercer. M. Bresson dit que les Turcs sont tombés un jour de leur puissance en Afrique, parce qu’ils avaient une armée et pas de peuple. Il nous semble qu’ils se sont maintenus si long-temps dans ce pays, justement parce qu’ils avaient laissé à ce peuple arabe son organisation et ses moeurs. M. Bresson a ajouté que nous ne pourrions pas fonder notre domination en Afrique, parce qu’il y a entre nous et les Arabes une haine inextinguible; et un journal, citant cette phrase, a ajouté, entre deux parenthèses, que le ministère paraissait consterné de cette déclaration. Voilà en effet de quoi éprouver une grande consternation, et c’est là une déclaration bien nouvelle! Pense-t-on que, malgré la communauté de moeurs et de religion, les Arabes vissent d’un oeil plus favorable les Turcs, qui les accablaient d’avanies et d’exactions? Soyons justes envers les Arabes, respectons leurs croyances, et nous aurons non pas leur amour, car on n’a jamais d’amour pour ses conquérans, mais leur soumission, et c’est tout ce que nous pouvons exiger d’eux. Dire, comme l’a fait M. Molé, en répondant à M. Bresson, qu’il n’y a pas de haine inextinguible, c’est parler comme doit le faire le chef d’un ministère qui s’efforce de répandre la civilisation en Afrique, et d’arriver, par la paix, à se rapprocher des Arabes. Il était juste aussi de répondre à ce mot, au moins imprudent dans la bouche d’un agent du gouvernement; mais en lui-même ce mot a peu d’importance, et l’opposition, qui semble tant tenir à nous voir haïs, a eu grand tort de s’en féliciter. M. l’intendant d’Afrique voulait aussi qu’on gouvernât l’Algérie en opposant Achmet-Bey à Abd-el-Kader. La France doit gouverner de plus haut; d’ailleurs, s’il était vrai que la France fût aussi profondément et aussi généralement haïe en Afrique que le dit M. Bresson, nous créerions, dans ce cas, deux agens de haine et de révolte au lieu d’un, et ce serait assurément une très fatale mesure. M. Desjobert va plus loin, mais il est plus conséquent. Il n’y a, selon lui, à recueillir en Afrique que des coups de fusil. A son avis, c’est la seule chose qu’on y reçoive, sans l’avoir apportée. Comme M. Jaubert a des états exagérés des millions dépensés en Afrique, M. Desjobert a une nomenclature vraiment fabuleuse des soldats qui y ont péri. Il y a une Afrique encore plus meurtrière et plus terrible que celle où nous nous sommes établis, une Afrique où le soleil dévore plus ardemment, où les maladies tuent plus vite : c’est l’Afrique de M. Desjobert, c’est celle dont il a déroulé le tableau devant la chambre. Aussi ne veut-il donner ni un homme, ni un écu pour garder cette Afrique-là. Peu lui importe que nous ayons des ports dans la Méditerranée, en face de Toulon, en face de l’Espagne, en face des Baléares, et vis-à-vis de la Sardaigne. M. Desjobert trouve le port de Toulon assez grand pour nos besoins maritimes, et la question d’Orient, comme toutes les autres questions extérieures, ne dérange pas sa préoccupation particulière. C’est à un degré plus élevé l’esprit de localité, qui domine l’honorable député. Les uns s’élèvent de la commune à la préfecture, les autres élargissent le cercle de la préfecture au département; de plus hardis étendent leurs vues jusqu’au bassin; M. Desjobert embrasse tout l’intérieur de la France. L’est beaucoup, c’est énorme, mais pas encore assez. Alger coûte de l’argent et des hommes à la France; donc tout serait dit en abandonnant Alger. M. Desjobert a terminé son discours en disant que si l’on supprimait l’impôt du sel et Alger, dans la dernière chaumière on s’écrierait : Vive Alger! Ce serait là, en effet, un propos de chaumière. Sans doute, on trouve souvent beaucoup de bon sens dans les chaumières; mais on doit trouver quelque chose de plus dans une chambre des députés. Un peu de prévision et de science politique n’y sont pas superflues, et si l’on parvient sinon à supprimer, du moins à diminuer l’impôt du sel, comme nous le désirons, il faut espérer que ce sera à l’occasion de quelque évènement plus favorable à la dignité de la France que ne le serait l’abandon d’Alger. Ce n’est pas non plus à M. Piscatory qu’on donnera l’épithète d’Africain, que M. Duvergier jette avec ironie aux partisans de la colonisation. Il veut, il est vrai, l’occupation des côtes, mais afin que nos 50,000 hommes soient tout prêts à se rembarquer au premier coup de canon qu’on entendra en Europe. Singulier procédé pour améliorer la situation des dominateurs d’un pays conquis, et pour consolider leur puissance, que de les tenir un pied dans l’eau du rivage! Toutefois M. Piscatory ne ferme pas tout-à-fait les yeux, comme M. Desjobert, sur les avantages d’une double position dans la Méditerranée. Il ne nie pas la bonté des stations maritimes d’Oran, d’Arzew, de Mostaganem, de Bougie, de Bone et de la Calle. Il va même jusqu’à consentir à l’amélioration du port d’Alger. Mais que seraient des positions maritimes toujours menacées de l’intérieur! car certainement la population arabe, abandonnée à elle-même, harcellerait sans cesse nos établissemens, qui ne seraient, comme l’entend M. Piscatory, qu’un refuge pour nos vaisseaux. M. Piscatory félicite cependant de la prise d’Alger la France, qui a obéi, en cela, dit-il, à une mission providentielle qu’elle a reçue de tous les temps depuis les croisades. L’abolition de la piraterie lui était réservée, comme les guerres d’Italie, qui joignirent la civilisation byzantine à celle de l’ouest de l’Europe. Nous pourrions encore chicaner sur ce petit trait d’érudition historique, car ce fut l’Allemagne qui se chargea la première de ce rapprochement dans ses guerres, qui précédèrent les nôtres; mais nous nous bornerons à parler de la mission que M. Piscatory donne ici à la France. Elle serait bien mal remplie, si nous nous mettions à nous blottir en égoïstes dans l’enceinte fortifiée de quelques ports d’Afrique, et à regarder paisiblement, d’entre les créneaux des murs, les effets de la barbarie qui s’étendrait autour de nous. Il n’y aurait là ni sûreté ni grandeur, et il vaudrait mieux s’en aller tout bonnement d’Afrique avec M. Desjobert, que d’y rester comme le voudrait M. Piscatory. Nous voudrions que l’Afrique française n’eût que des adversaires comme M. le général Bugeaud, C’est un de ces ennemis tels qu’on se les choisirait à soi-même; mais, malheureusement, on ne choisit pas ses ennemis. On n’aurait à attendre que des attaques loyales d’une ame aussi franche et aussi généreuse. M. le général Bugeaud avait déjà écrit sur Alger une brochure d’un style vif et prompt, pleine de ces expressions familières et naturelles qui distinguent son esprit. M. le général Bugeaud offre dans les camps un peu du caractère que M. Dupin montre au barreau. Il y a dans l’un une sorte de bonne humeur héroïque qu’on dirait empruntée aux compagnons d’armes de Henri IV, comme dans l’autre la rondeur bourgeoise d’un vieux magistrat du parlement. C’est cette modération particulière à nos vieilles moeurs, cette réflexion d’esprit sensé, qui ont fait résister M. Dupin à la tentation de garder un des portefeuilles qu’il a été quelquefois à même d’offrir aux autres, et qui ont arrêté le général Bugeaud au moment où, à la tête d’une belle division, campée le long de la Tafna, il aurait pu tenter la conquête du bâton de maréchal par quelque grande et lointaine expédition jusqu’au Grand-Désert. Le général Bugeaud a admirablement expliqué à la tribune le combat qu’il se livra à lui-même, quand il voyait autour de lui la division d’Oran, belle, jeune et complète, pourvue de tout, quoi qu’en ait dit M. Berryer, la division la plus confiante et la plus brave, qu’il avait déjà conduite aux Arabes de la Siclia en 1836, et qui savait bien, ainsi que son chef, qu’elle marcherait à la victoire. Dans ce moment, le général Bugeaud eut sans doute beaucoup de peine à ne pas tirer l’épée contre Abd-el-Kader, à ne pas obéir au sentiment de la gloire et à ce qu’il appelle militairement l’intérêt de sa division. «Mais, a dit le général Bugeaud, je crus devoir faire céder cet intérêt à l’intérêt du pays, et je dois dire à l’éternel honneur de ma division, qu’elle n’a pas fait entendre un seul murmure dans les rangs, que même j’ai été généralement approuvé, parce que cette division a le véritable sentiment de l’amour du pays. Elle sait très bien que la guerre ne se fait pas dans l’intérêt des armées et de leur gloire, mais toujours dans l’intérêt du pays.» Le long discours prononcé par le général Bugeaud, dans cette discussion, est rempli de traits aussi heureux, et de ces élans d’honneur qui émeuvent même ses adversaires, parce qu’on sent que l’orateur n’est pas dominé par des passions de parti, quoiqu’il soit passionnément d’un parti, qui est celui de la paix et de l’ordre en France, de sa dignité et de sa puissance. C’est un beau rôle que joue là M. Bugeaud, et c’est aussi un fait qui atteste de la haute civilisation d’un peuple, qu’un général, plein d’ardeur guerrière et d’énergie, venant vanter les avantages de la paix, et faisant le sacrifice des intérêts de sa renommée, de son avancement rapide, à ce qu’il regarde comme les intérêts de son pays. Trouvez un meilleur langage que celui du général quand il définit la guerre qu’il faudrait faire en Afrique. Il y a deux espèces de guerre, selon lui. Ce qu’il nomme la grande guerre, n’est comparable qu’à ce que tentait Napoléon quand il partait pour Moscou. M. Thiers, dont le regard étendu avait deviné tout ce qui est possible et tout ce qui est impossible cri Afrique, avait jugé cette grande guerre comme le fait le général Bugeaud dans son discours et dans sa brochure. On ne dominerait l’Afrique, par ce système de guerre, qu’en formant de grosses divisions, qu’on placerait le plus près possible du désert, afin d’y repousser toute la population qui ne voudrait pas se soumettre. Chaque colonne de 10,000 hommes, et il en faudrait dix, aurait sa sphère d’activité; sa tâche serait d’empêcher les Arabes de se livrer à leurs travaux agricoles, de brûler les moissons, de détruire les semences; et comme le désert ne produit rien, il faudrait bien qu’un jour les Arabes vinssent à merci. Une fois soumis, il faudrait encore les maintenir, et l’occupation du pays par 100,000 hommes serait sans fin. M. Bugeaud ajoute à ces nécessités dix autres colonnes mobiles, destinées à approvisionner les colonnes sédentaires, et un peuple entier de colons européens. Il y a là quelque exagération, et elle était inutile, car une guerre qu’on ferait, même avec 100,000 hommes seulement, ne serait du goût de personne, ni du ministère, ni des chambres, ni du pays. Reste la petite guerre, et le général Bugeaud s’y entend à merveille. M. Berryer a avancé que le général Bugeaud avait fait la paix, faute de moyens pour faire la guerre. Le général trouve, au contraire, qu’il en avait de trop pour le genre de guerre qu’il eût faite, et qu’il ferait toujours en Afrique. Pas de canons d’abord. Le général Bugeaud dit lui-même, dans son piquant langage, qu’en arrivant en Afrique, il avait trouvé un grand amour pour l’artillerie dans l’armée qu’il avait à commander. Le canon, disait-on, éloigne les Arabes. «Éloigner les Arabes! disais-je; mais, au contraire, il faut les rapprocher.» Et cette belle réponse, digne de nos meilleurs temps militaires, est tout un système de guerre. Les Arabes sont des oiseaux, a dit encore M. Bugeaud; ils s’envolent à notre approche. Les villages arabes sont des camps qui fuient, qui s’échappent à douze et quinze lieues de nos colonnes. Donc, ni chariots, ni canons, ni rien qui embarrasse la marche, ou qui la maintienne dans une ligne unique. Avec du canon, on est exposé à ce que les Arabes sachent d’avance les lieux où nos colonnes sont forcées de passer, et leur tendent des embuscades. On ne peut abandonner le matériel; il faut rester et le défendre, et, pendant ce temps, les Arabes harcellent nos flancs et nous déciment, Sans canons et sans bagage, au contraire, on peut prendre l’offensive, et les combats qui duraient tout un jour ne durent que trois quarts d’heure ait plus. Le général Bugeaud était monté à la tribune, non pour défendre son système de guerre, mais bien son système de paix, et répondre aux détracteurs du traité de la Tafna. Il l’a fait avec le même bonheur. Quant à la forme du traité et aux détails de sa conférence avec Abd-el-Kader, il a prouvé qu’il avait su maintenir en tout point la dignité de la France. Il a démontré que le traité même est favorable à la France. On a dit qu’il avait abandonné à Abd-el-Kader quatorze cent cinquante lieues de terrain; mais Abd- el-Kader les avait déjà. Le général offre de les reprendre avec huit mille hommes, mais il ne se charge pas de les garder, car la domination de l’émir et celle de la France consistent à parcourir cette vaste étendue de pays. Il fallait traiter avec les Arabes ou les exterminer. Pour traiter, il faut un chef, et toutes ces tribus errantes n’en avaient pas. Où donc les trouver? Abd-el- Kader était le seul Arabe qui eût pris de l’influence sur ses coreligionnaires; sa puissance existait, on ne l’a pas faite par le traité de la Tafna; il avait Médéah, Miliana, il commandait jusque dans le centre de la Mitidja; c’était le seul chef puissant, on l’a rendu responsable et on l’a accepté. Quant aux suites et aux interprétations du traité, le vague qu’on trouve dans ce passage jusqu’à l’Oued Kadara, le général déclare qu’il n’existe pas, et que cette phrase veut dire jusqu’à la province de Constantine. C’est donc au gouvernement de ne pas souffrir que l’émir s’établisse entre nous et Constantine. Il n’y a plus de vague là-dessus. Ayant ainsi défendu ses, actes, le général Bugeaud a rendu justice au ministère actuel, et après un discours tel que le sien, son témoignage a du prix. La Régence est pacifiée, a-t-il ajouté, et je dois dire que nous le devons à l’idée constante du ministère. Le ministère a eu cette pensée dès le commencement de 1837, il l’a poursuivie avec persévérance, avec fermeté, et le traité de la Tafna a accompli son voeu.» Le ministère se contentera sans doute de l’accord qui règne entre ses vues et celles des généraux, qui, tels que le maréchal Valée et le général Bugeaud, ont donné, en Afrique, tant de preuves de capacité, et il se consolera facilement de la désapprobation de M. Berryer, de M. Mauguin, de MM. Jaubert et Desjobert, et des autres ennemis de la domination de la France en Afrique. Nous ne suivrons pas M. Guizot dans son discours, qui a été rudement contredit par M. Jaubert. M. Guizot est de l’avis du ministère. La France doit dominer grandement en Afrique, et non pas se réduire à quelques comptoirs commerciaux. Les vainqueurs d’Alger, de Constantine, ne peuvent devenir le lendemain de simples marchands. La France ne doit pas abandonner l’idée de conquête, mais elle doit la faire successive et systématique. En un mot, M. Guizot croit à l’Afrique française, aux bons résultats de notre établissement, et, en cela, il se sépare de M. Duvergier de Hauranne, de M. Piscatory, de M. Jaubert, qui tous, plus ou moins, sous une forme plus ou moins ouverte, votent pour l’abandon. Après cet acte de conscience, M. Guizot s’est cru obligé de terminer par une petite épigramme contre le ministère, et il a envoyé, en quelque sorte, la chambre voir ce qui se passe en Afrique, en lui adressant ces paroles du chancelier Oxenstiern à son fils : «Allez voir avec quelle petite dose de sagesse le monde est gouverné!» Eh! mon Dieu, la chambre n’a pas besoin de se déranger pour faire l’expérience de ces paroles; qu’elle reste sur ses bancs et qu’elle écoute, comme elle l’a fait, les discours des amis de M. Guizot, leurs voeux contradictoires, leurs jugemens si hardis et si précis sur cette grande affaire d’Afrique qu’ils ont si légèrement étudiée, et elle se convaincra que la plus grande dose de sagesse n’est pas dans les mains de ceux qui ne gouvernent pas aujourd’hui. M. Jaubert l’a bien fait voir en attaquant aussi personnellement M. Guizot, en lui attribuant aussi clairement la pensée de se ménager, au moyen de son opinion sur l’Afrique, une entrée aux affaires avec le centre gauche. Nous n’oserions pas tenir ce langage à M. Guizot. Il est vrai que l’amitié a ses priviléges. M. Jaubert en use largement. M. Molé a parfaitement répondu à tous ces orateurs de l’abandon. Il a replacé la question en véritable homme d’état et en homme d’affaires. Il a relégué, dans les définitions historiques, les systèmes qu’on avait appelés arabe, turc, français; avec la netteté d’esprit qui lui est particulière, il a fait comprendre à la chambre qu’il n’y a que trois lignes à suivre : l’évacuation, la domination générale ou la domination restreinte. «C’est ce troisième système qui est le nôtre, qui l’a toujours été,» a dit M. Molé. Sait-on rien de plus explicite? A. M. Jaubert, M. Molé a répondu que la Tafna et Constantine ne sont pas une contradiction; que, si la France avait pu faire une paix honorable avec Achmet-Bey comme avec Abd-el-Kader, elle l’eût faite; mais que l’honneur et la sûreté voulaient cette expédition. Ailleurs, au contraire, une bonne politique voulait la paix, et le général Bugeaud l’a prouvé. A M. Duvergier, à M. Desjobert, M. Molé a déclaré que nos progrès en Afrique sont réels, et que huit ans de possession ont déjà produit leur fruit; à M. Piscatory, que la destruction de la piraterie, ce grand et noble fait, n’est pas suffisant pour la France, et qu’elle gardera tous les avantages réels que cet acte philantropique doit lui donner; enfin, à tous les partisans de l’abandon total, qui veulent que nous empêchions les autres puissances de s’établir sur les côtes que nous quitterions, il a répondu qu’il aime mieux occuper Bone et Oran, que de livrer, dans la Méditerranée, des combats inutiles. Ce discours, prononcé en si bons termes, et avec une simple dignité, a produit une vive impression sur la chambre, et l’on a reconnu l’esprit d’affaires qui obtient en Afrique, par sa persévérance, les bons effets signalés par le général Bugeaud. Dans la même séance, M. Molé est monté à la tribune pour repousser des attaques d’un autre genre. Il s’agissait de répondre à M. Berryer, grande tâche si l’on songe au talent de; l’honorable député, mais qui devient plus facile si l’on considère sa position. Placé comme il l’est, entre les partis et dans le parti où il s’égare, M. Berryer n’est qu’une puissance négative dans la chambre, et il ne peut apporter à la tribune que des négations. Il est vrai qu’il les varie avec un rare talent, mais l’arrière- pensée qui apparaît sous toutes ces formes amortit l’effet de son éloquence et paralyse toutes ses assertions. C’est là ce qui lui est arrivé dans la discussion des chemins de fer et dans celle du crédit d’Alger. Dans cette dernière discussion, l’éloquence de M. Berryer a -même été malheureuse, et elle a attiré à la restauration, de la part de M. Molé, un procès dont s’est mal tiré, contre son habitude, l’habile avocat de la dynastie déchue. M. Berryer avait débuté en accusant l’administration, en -lui demandant de préciser le but qu’elle se propose en Afrique, ce que M. Molé venait de faire quelques momens auparavant, et en des termes d’une clarté parfaite. M. Berryer lui-même indiquait ce but en établissant la question d’Orient sous son véritable jour, question dans laquelle ne pouvait s’engager le ministre des affaires étrangères. Si M. Berryer s’en était tenu là, il aurait pu faire quelque impression sur la chambre; mais la restauration n’eût pas été satisfaite, et il fallait la montrer bien supérieure à la monarchie de Juillet dans cette question d’Afrique. M. Berryer a donc fait l’historique secret de la conquête de 1830; il a cité un rapport fait au roi par le ministre de la guerre, le 14 Octobre 1827, où l’on établissait le droit de conquête en Afrique, et où, il faut le dire à l’honneur de ce ministre, on déclarait que le but de la France était d’obtenir un jour, d’une manière stable, la limite du Rhin à la cime des Alpes. M. Berryer affirme que l’alliance russe pouvait seule nous donner ces limites. Nous ne le contestons pas; mais on sait où nous menait l’alliance russe. La France aurait elle voulu payer de sa liberté ces limites du Rhin? Voici la question véritable. Eût-elle accepté une étendue de territoire en échange des ordonnances de Juillet? Nous convenait-il d’être un plus grand peuple que nous ne le sommes, mais d’être un peuple asservi; de perdre en dignité humaine, en grandeur morale, ce qu’on voulait nous faire gagner en développement territorial? La France avait refusé mieux de la main de Napoléon; elle avait salué avec joie Louis XVIII, qui revenait de l’exil, ne lui apportant ni grandeur, ni gloire, et dont le retour la privait des conquêtes qui lui avaient coûté vingt-cinq ans de combats et un million de ses enfans, morts dans les batailles. Elle lui avait tendu les bras, parce qu’il rapportait la liberté, car elle savait que la liberté lui rendrait un jour sa grandeur. Au contraire, la France a chassé Charles X au moment où il venait de lui donner la capitale d’un empire en Afrique. La gloire d’Alger n’a pu sauver sa couronne, et la France, qui venait de rompre avec son souverain et de faire un si grand acte d’énergie, n’a pas hésité à reconnaître les traités de 1815. L’alliance anglaise, c’est le maintien de la liberté en Europe pour tous les peuples qui l’ont acquise, la ligue des constitutions. Gardons ce que nous avons, les limites du Rhin viendront quand elles pourront; mais défions-nous des conditions auxquelles on nous les offrirait. M. Berryer, entre autres talens, en a un qui lui est propre, c’est de grouper tous les genres de mécontentemens, et de les faire servir à sa cause. Ainsi, le général Bugeaud n’avait pas le matériel nécessaire, et nous avons vu que le général se trouvait trop pourvu. Le maréchal Clausel manquait de tout, et on lui avait fait une mortelle injure en lui envoyant, au moment de l’expédition de Constantine, un général, pour le suppléer au besoin. Ce général était le général Damrémont, qui a été tué lui- même dans la seconde expédition de Constantine, et qui, heureusement, avait près de lui le général Valée pour le suppléer au besoin. Ainsi, en suivant le conseil de M. Berryer, en n’ayant pas de général supplémentaire, on eût manqué la seconde expédition de Constantine. Il est vrai que M. Berryer n’est pas tenu de nous donner de bons conseils. Le mécontentement des tories anglais a été également exploité par M. Berryer. Il a cité (en anglais) un passage du Times, où, disait-il, sir Robert Peel accusait le roi des Français d’avoir manqué à la parole qu’il avait donnée aux puissances, en gardant Alger. Ou M. Berryer, qui parle si bien français, comprend bien peu la langue anglaise en la traduisant ainsi, ou sa préoccupation a été grande. M. Molé s’est chargé de faire plus heureusement la version anglaise proposée par M. Berryer. Il a répondu que la déclaration du roi des Français, à laquelle faisait allusion sir Robert Peel, dans le parlement, le 18 Mars 1834, ne s’appliquait, en aucune façon, à notre possession; et quant à l’esprit de nationalité de la restauration, il a révélé que, non-seulement elle s’était engagée à consulter ses alliés sur l’usage qu’elle ferait de sa conquête, nais qu’elle avait négocié, à Constantinople, l’abandon d’Alger, en échange de certains droits commerciaux. Le reste du discours de M. Berryer est tombé pièce à pièce sous le poids des documens officiels dont M. Molé a donné connaissance à la chambre, dans sa vive et énergique improvisation. Il l’a terminée en annonçant que le gouvernement s’occupe, depuis quelque temps, d’organiser le culte de notre religion en Afrique. C’était le dernier reproche de M. Berryer. Il s’est trouvé qu’il n’était pas plus fondé que les autres. L’excellent discours de M. de Montalivet sur cette question d’Afrique, qu’il paraît avoir étudiée à fond, avec la conscience qu’il met dans ses travaux, a complété la bonne attitude du ministère dans cette importante discussion. En votant les crédits pour l’effectif des troupes, pour les travaux à exécuter à Alger et sur d’autres points, la chambre a prouvé qu’elle adopte les vues du cabinet, et qu’elle veut, comme lui, conserver l’Algérie. Voilà une question capitale résolue, et résolue à l’honneur de la France. Nous en félicitons la chambre, le ministère et le pays. Le budget de la guerre a été voté par la chambre, qui a passé outre quand M. Demarçay a élevé des objections sur l’avancement des princes de la famille royale, obéissant ainsi à un sentiment de convenance qu’elle a fait en même temps respecter. Des difficultés s’étaient élevées entre la commission du chemin de fer du Havre et les soumissionnaires. On espère qu’elles seront aplanies, et que les travaux de cette ligne pourront commencer cette année. Dans le vote général du budget de 1839, 204 voix contre 52 ont prouvé au ministère que la chambre n’obéit pas aux suggestions des partis. Un nouveau scandale, le dernier de la session, nous l’espérons, a été tenté hier par M. Gauguier, qui a renouvelé, en termes plus qu’inconvenans, sa motion annuelle sur les députés fonctionnaires. La chambre a répondu par son ordre du jour annuel. Nous n’attachons pas une haute importance au rejet ou à l’admission de la proposition de M, Gauguier, car nous pensons qu’il se trouvera toujours, dans la chambre, des députés modérés et prudens, disposés à maintenir l’ordre et à donner au gouvernement la force qui lui est nécessaire. Il suffit, pour cela, d’être propriétaire, industriel, père de famille, ou simplement homme sensé. N’avons-nous pas vu dans cette session les projets du gouvernement attaqués par des fonctionnaires? Ne compte-t-on pas parmi eux des députés doctrinaires et d’autres nuances de l’opposition? Et quand M. Gauguier s’est adressé de la tribune à ses collègues, en leur disant : «Vous, le conseiller de la cour de cassation; vous, le procureur-général; vous, le conseiller d’état; vous, le professeur de l’Université,» du ton que prenait Cromwell en reprochant aux membres du parlement qu’il évinçait, d’être l’un un joueur, l’autre un ivrogne, l’autre un débauché, on n’a pu qu’applaudir au rappel à l’ordre dont il a été frappé. Encore quelques sorties de ce genre, et l’on reviendra, comme on est revenu de tant de préventions, de cette sorte d’ostracisme appliqué aux fonctionnaires. Il semble à certaines gens que les hommes savans, capables, actifs, laborieux et souvent éminens, qui consacrent leur vie au service de l’état pour un salaire qui ne paraîtrait pas suffisant au plus mince industriel, soient des parias qu’il faille écarter à tout prix. Or, il n’y a pas de pays dans toute l’Europe (et l’Europe entière nous rend cette justice, si M. Gauguier nous la refuse) où les fonctionnaires du gouvernement soient plus droits et plus intègres. Le personnel de l’administration en France est cité partout en exemple, on vante son exactitude, sa conscience et sa probité, jusque dans les postes inférieurs; et parmi nous, il est de mode de déclamer contre les fonctionnaires! Un oisif, un spéculateur enrichi d’un coup de Bourse, un entrepreneur qui a réalisé une sorte de fortune, se croient bien au-dessus de tous les fonctionnaires. On est indépendant du gouvernement! C’est le grand mot, mot bien vide et bien contraire aux conséquences qu’on en tire, car cette dépendance entraîne avec elle des devoirs qui sont une garantie qu’on ne trouve pas ailleurs. Nous reviendrons sur ce sujet, parce qu’il y a quelque courage à s’attaquer à des lieux communs et à des erreurs triviales, et c’est un devoir auquel nous ne ferons jamais défaut. Nous ne reculerons pas plus devant les attaques de certaines feuilles qui, comme le Constitutionnel, ne voient d’indépendance que dans les injures qu’on adresse au pouvoir. La presse servile, selon nous, est celle qui obéit aveuglément aux instincts les plus grossiers qu’elle suppose dans ses lecteurs, et qui est injurieuse, en cela, non pas seulement à ceux qu’elle attaque, mais à ceux qu’elle défend de cette façon. Nous parlons du Constitutionnel, parce qu’il est à la tête de cette école de polémique surannée, qui mérite tout le ridicule dont l’a couverte, en termes si spirituels, la presse quotidienne littéraire. Pendant cette session, et durant quelques semaines seulement, ce pitoyable genre de discussion semblait avoir été écarté par le Constitutionnel; une connaissance hardie et profonde des affaires n’y excluait pas, dans certains articles, les formes polies et souvent généreuses; mais le génie de l’ancien Constitutionnel a reparu depuis, plus étroit encore peut-être, et plus livré à de mesquins intérêts. On lit aujourd’hui à chaque’ ligne du Constitutionnel que son goût, son élévation, sa science politique, sont allés en voyage. Nous souhaitons que la tempête et l’orage les épargnent, et qu’elles nous reviennent, mais en des lieux où tant de qualités seraient moins déplacées. Toutefois nous n’imiterons pas ce que nous blâmons, et nous ne rechercherons pas quels noms se dérobent sous les articles que publie le Constitutionnel. C’est une inconvenance qu’il a commise à notre égard, et nous croyons de notre droit de la lui interdire, comme c’est le sien de nier que tel ou tel écrivain, dont on a bien voulu lui faire honneur, coopère à sa rédaction. La liberté de la presse est assez grande pour tous, ce nous semble, sans aller aussi loin. Quand le Constitutionnel examine les titres de tous les membres de la Légion-d’Honneur nouvellement nommés, et s’élève contre la nomination de juges-de-paix et de maires de communes, nous nous contentons de rire de ce dédain aristocratique qui lui convient peu, et nous ne demandons pas si quelque nomination que ne motivent ni les services rendus à l’état, ni le mérite littéraire, n’a pas été favoriser quelqu’un de ses intéressés. Nous nous en tenons à la discussion des principes, nous nous bornons à réfuter ceux du Constitutionnel, quand l’occasion se présente, et nous réclamons une juste réciprocité. Ceci nous amène à parler d’un article publié récemment par un journal du soir, la Charte de 1830. Il y était dit, et d’un ton tout-à-fait ministériel, que certains journaux, ayant supposé que le dernier article de la Revue des Deux Mondes, sur la question belge, était écrit ou dicté par M. le président du conseil, on devait déclarer que le ministre des affaires étrangères n’a, dans la presse, aucun organe qui soit le dépositaire ou le confident de sa pensée. Cette protestation nous semble parfaitement inutile. En tous les temps, les ministres ont passé pour avoir des relations avec les journaux; certaines feuilles ont été même désignées comme renfermant l’expression de leur pensée, mais rarement on a vu des ministres prendre la peine de démentir ces bruits, soit qu’il leur semblât que leurs pensées étaient bonnes à connaître, soit qu’ils tinssent pour superflu de contredire des assertions hasardées. Le journal ministériel du soir ajoutait : «M. le comte Molé n’a, dans la presse hebdomadaire ou quotidienne, aucun organe qui soit le confident ou le dépositaire de sa pensée.» Or, à moins que la Charte ne fasse partie ni de la presse hebdomadaire, ni de la presse quotidienne, l’article qu’elle publie ne peut émaner de M. le comte Molé. Nous le tenons pour vrai, cependant; M. Molé ne confie sa pensée à aucune feuille, et nous ne voulons pas croire qu’il aurait daigné prendre la plume pour écrire dans un journal, et pour y dicter un article qui ne se trouverait ainsi qu’une fiction, dans le moment même où l’on déclare que M. le président du conseil n’a aucune relation, ni verbale, ni écrite avec les journaux. Nous avons eu beau retrouver l’article de la Charte de 1830 dans le Moniteur, nous ne croirons pas qu’il émane de M. Molé tant que nous ne le lirons pas dans la partie officielle. Aucun journal n’a donc la pensée de M. Molé, pas même la Charte, qui parle en son nom. Ce n’est pas nous, assurément, qui nous porterons à l’encontre de cette vérité. Personne ne nous a jamais surpris la prétention d’exprimer les idées de M. Molé, et nous ne nous sommes jamais donnés, que nous sachions, pour les organes de son opinion. Nous avons défendu le ministère, il est vrai, parce qu’en l’état d’aigreur où le cabinet précédent avait mis les esprits, nous avons jugé qu’il était de l’intérêt du pays d’avoir un ministère conciliant et facile. La paix, l’ordre et la prospérité qui règnent en France aujourd’hui, prouvent que nous ne nous étions pas trompés sur les résultats que nous attendions de cette administration. Nous dirons, en même temps, que nous ne nous étions pas non plus trompés sur cette administration elle-même; en la défendant loyalement, comme nous l’avons fait dans le cours de cette session, en lui indiquant avec vigilance tous les points par lesquels on devait l’attaquer, en suppléant, par nos plaidoyers assidus et chaleureux, à son silence dans quelques discussions, nous obéissions à une pensée qu’on peut dire, maintenant que ses dangers de tous les jours et de toutes les séances sont passés. Cette pensée, la voici. Nous appréhendions, avec beaucoup de bons esprits, que les notabilités de la chambre qu’on désignait pour un prochain ministère, n’y apportassent des idées politiques trop vivaces pour ce temps d’arrêt et de repos dont le pays avait besoin, après les alertes que lui avaient données les lois de disjonction, de dénonciation, et toutes les entreprises non consommées des ministres du 6 septembre. Il est vrai que M. Molé faisait partie de ce cabinet; mais nous connaissions trop bien la véritable nature des opinions politiques de M. Molé, et le sens fin et exquis qui les dirige, pour ne pas savoir qu’une fois uni à M. de Montalivet, il serait d’autant plus à la hauteur de sa mission, qu’il obéirait, sans obstacle, au penchant naturel de son esprit libéral. Or, c’est ce qui le rendait admirablement propre aux circonstances et à l’état de choses qu’il fallait établir. Dans cette année de repos, et non de langueur, comme on l’a prétendu, de grandes affaires ont été décidées, de grands travaux, bien utiles pour la France et bien nécessaires à sa tranquillité future, ont été votés, grace au ministère d’abord, mais grace aussi un peu aux défenseurs du ministère dans la presse quotidienne et hebdomadaire, dont le zèle et le dévouement au pays méritaient peut-être un langage moins dédaigneux que celui que leur tient la Charte de 1830. Mais le ministère voudrait manquer de gratitude envers ses défenseurs, qu’il n’y réussirait pas, car il ne leur doit rien. Il ne s’agissait pour eux que d’empêcher qu’une session aussi importante que l’a été celle-ci, ne fût stérile, comme elle pouvait l’être par l’effet du mécontentement des partis et par d’autres causes qu’il ne nous convient pas d’indiquer. La presse intelligente des intérêts du pays a atteint son but. La France aura des canaux, des chemins de fer; c’est là tout ce qu’elle voulait. Peu importent maintenant les questions personnelles. Que le ministère ait ou n’ait pas d’organes, la question n’est là ni pour les chambres, ni pour le pays, ni même pour la presse. Quant à nous, loin d’ambitionner cet honneur, nous conseillerions plutôt au ministère de s’en tenir à la déclaration de la Charte. En ne communiquant ses vues politiques à aucun journal, il évitera l’inconvénient qu’il a maintes fois éprouvé, celui de se voir attribuer des vues qui ne sont pas les siennes, ou qui pourraient ne l’être plus. La Charte de 1830 nous dit encore que, dans toutes les affaires diplomatiques, la discrétion est le premier devoir et la garantie du succès. C’est notre avis; nous sommes convaincus que ce secret ne saurait être trop religieusement gardé, et nous voudrions même qu’il le fût mieux encore, s’il se pouvait. Mais les affaires diplomatiques sont de deux sortes : l’une, qui doit rester dans le mystère le plus absolu; l’autre, dont la divulgation est une nécessité. L’affaire belge est de ce genre, en partie du moins. Cela est si vrai, que le ministère anglais, le ministère français, ainsi que le roi de Hollande, se sont hâtés, comme à l’envi, de divulguer la communication faite dernièrement par ce souverain à la conférence de Londres. C’est que, de part et d’autre, chacune des puissances sentait qu’elle n’arriverait à son but qu’en s’emparant de l’opinion, et le gouvernement français plus que tout autre, lui qui avait à lutter, en France et en Belgique, contre des idées exagérées selon nous, mais puissantes, mais populaires, mais presque nationales. Voilà pourquoi M. Molé, qui est un ministre entendu, devait tenir à ce que le traité du 15 novembre, traité qui lie la France et l’Angleterre, ne fût ni méconnu, ni contesté. Nous avons dit que, sous le point de vue de la délimitation du territoire belge et hollandais, il serait imprudent et malhabile, à la France comme à la Belgique, de le contester. Cette pensée est-elle venue aussi à M. Molé? Nous l’ignorons, mais nous savons qu’à sa place elle nous viendrait. Quant à nous, nous l’avons dite tout uniment, d’abord parce que c’est notre conviction, puis, parce que nous ne sommes pas ministres. Assurément, si quelqu’un a compromis le ministère en tout ceci, c’est la Charte de 1830, avec son langage officiel et ses dénégations embarrassées. Cette pensée, que nous avons exprimée, est encore la nôtre, et, que le ministère l’adopte, qu’il la conserve ou qu’il l’abandonne, notre avis est qu’elle prévaudra. Le traité du 15 novembre, invoqué par le roi de Hollande, ne peut être anéanti par notre bon plaisir. Le secret des négociations finira un jour, et l’on verra que si l’affaire de Belgique s’arrange au gré de ce pays, que si le gouvernement belge conserve, dans le Limbourg et le Luxembourg, quelques parties du territoire qu’il occupe provisoirement, ce ne sera qu’en s’appuyant sur les articles du traité relatifs à la question des finances, qu’on sera arrivé à ce but. C’est la seule, c’est la véritable protection que la France puisse donner aujourd’hui à la Belgique, à moins que le ministère ne soit décidé à déchirer, à coups de canon, le traité de 1831. Nous disions, et nous disons encore, qu’il pouvait s’ouvrir de nouvelles négociations au sujet de l’indemnité qui revient à la Belgique pour les dépenses que lui a causées le refus de sept ans du roi de Hollande. Ajoutons que, sous ce rapport, le traité a été très défavorable à la Belgique, dont la dette était bien moindre que celle de la Hollande lors de la réunion de ces deux pays, et qui se trouve grevée de la moitié de cette dette depuis leur séparation. Il reste d’ailleurs un traité à faire entre la Hollande et la Belgique, car ces deux puissances n’ont pas traité ensemble te 15 Novembre; elles ont seulement été mises en demeure d’accéder aux conditions qui leur étaient imposées par les brandes puissances. C’est alors que la Belgique pourra élever des réclamations au sujet des forces navales du royaume-uni des Pays- Bas, dont la Hollande s’est emparée, et qui doivent entrer dans le partage, comme la dette, comme le territoire. Or, les Pays-Bas possédaient, en 1830, au moment de la révolution, un beau matériel naval, dont voici l’indication : Zeeland, vieux vaisseau de 64 canons, lancé en 1798. Euridice, bâtiment de garde de 32 canons, lancé à Flessingue en 1802. Kenan-Hasselaar, bâtiment semblable, de 1805. Maria Reïgersbergenpeu, de pareil calibre, de 1808. De Eendragt, bâtiment de garde de 20 canons, de 1814. De Amsiel, bâtiment de garde de 54 canons, de 1814. De Ryn, bâtiment de garde de 54 canons, lancé à Flessingue en 1816. De Zwalaw, bâtiment de garde de 18 canons, de 1817. De Schelde, bâtiment de garde de 44 canons, lancé à Flessingue en 1817. De Komeet, bâtiment de garde de 28 canons, et De Dolfijn de 1818. De Kemphaan, bâtiment de garde de 18 canons, De Pellikaan, bâtiment de garde de 8 canons, De Sambre, bâtiment de garde de 44 canons, de 1821. De Ruppel et De Maas, bâtiments de garde de 44 canons, de 1822. Bellone, bâtiment de garde de 44 canons, de 1823. Waterloo, bâtiment de garde de 74 canons, Pollux, bâtiment de garde de 28 canons, Pallas, bâtiment de garde de 20 canons, De Valk, bâtiment de garde de 18 canons, De Brok, bâtiment de garde de 8 canons, de 1824. De Zeeuw, bâtiment de garde de 84 canons, De Kortenaar, bâtiment de garde de 74 canons, Algiers, bâtiment de garde de 44 canons, De Triton, bâtiment de garde de 28 canons, Curaçao, bâtiment de garde, de 1825. Rotterdam, bâtiment de garde de 44 canons, Atalante, bâtiment de garde de 28 canons, De Panter, bâtiment de garde de 18 canons, de 1826. Nehellenia, bâtiment de garde de 28 canons, Echo, bâtiment de garde de 18 canons, Surinam, bateau à vapeur, de 1827. De Windhoud, bâtiment de garde de 12 canons, Bordrecht, bâtiment de transport, de 1828. Palembang, bâtiment de garde de 44 canons, Jason, bâtiment de garde de 44 canons, De Vliegende-Visch, bâtiment de garde de 44 canons, de 1829. Cérès, bâtiment de garde de 44 canons, lancé à Flessingue, Amphitrite, bâtiment de garde de 32 canons, lancé à Flessingue, Hyppomènes, bâtiment de garde de 28 canons, De Heldin, bâtiment de garde de 28 canons, Pegasus, bâtiment de garde de 18 canons, De Meermin, bâtiment de garde de 18 canons, de 1830. On pourrait encore ajouter à cet état les vaisseaux lancés en 1831, dont les frais de construction se trouvent payvés pour 19/20es par la Hollande et par la Belgique réunies, ainsi qu’un vaisseau de 74, le Jupiter, lancé en 1833, dont les frais ont été faits depuis long-temps. Si la Hollande tient à conserver les deux moitiés de cet important matériel que ses colonies lui rendent nécessaire, ne serait-ce pas le cas de lui demander une portion de territoire dans le Limbourg et le Luxembourg, en compensation? Engager les négociations autrement, ce serait, nous le craignons bien, débuter par les rompre. On a parlé de l’unanimité des puissances du Nord, au sujet de l’exécution du traité des 24 articles. Nous ne sommes pas éloignés de le croire. Mais pense-t-on que la Belgique réussira à troubler cette unanimité, en repoussant en masse le traité du 15 Novembre? La Belgique ne peut se le dissimuler, état nouveau, royaume constitutionnel, née, comme la monarchie de juillet, d’une catastrophe, pour nous servir du langage qu’on tient dans les cours que nous citons, elle ne peut s’attendre à trouver de sympathie de la part des puissances absolues. Se déclarer formellement contre le traité de 1831, et les conventions qui en sont résultées, c’est se placer, en quelque sorte, en état d’hostilité avec le Nord, et s’appuyer uniquement sur la France. Assurément, rien n’est plus juste et plus naturel. La France a prouvé déjà assez nettement qu’elle ne laissera pas entamer la Belgique, et ce n’est pas le cabinet actuel qui serait l’instrument de cette faiblesse. On ne petit oublier qu’il est présidé par l’homme d’état qui disait, en 1830, aux ambassadeurs des puissances : «Si cinq hommes et un caporal prussien pénètrent en Belgique, la France y enverra aussitôt 50,000 soldats.» Or, depuis ce temps-là, la France n’est pas devenue plus faible, que nous sachions, les puissances du Nord plus fortes, et le ministre dont nous parlons, n’a pas non plus, ce nous semble, perdu l’habitude de parler avec dignité, quand il s’agit de soutenir l’honneur de notre drapeau ou de notre pavillon. Mais l’énergie et la vigueur ne sont pas les seules qualités à l’aide desquelles le gouvernement français a surmonté les difficultés de ces huit années, et pris, pour le pays qu’il dirige, le rang qu’il a aujourd’hui en Europe. C’est la loyauté, la fidélité aux traités, qui ont complété son ouvrage. Assurément, s’il est possible de faire admettre quelques changemens au traité du 15 Novembre 1831, le gouvernement français devra s’y employer avec ardeur; la justice, le bon droit, les évènemens qui ont eu lieu depuis sept ans, tout motive ces changemens, tout plaide en faveur de la Belgique; mais le traité existe, il faut d’abord le reconnaître dans ses bases, sauf à en débattre quelques parties ensuite. La Belgique peut bien demander à la France de l’aider à repousser cette loi, devenue si rude pour elle par l’effet de circonstances nouvelles; mais qui osera conseiller à la France de mettre le feu aux quatre, coins de l’Europe à cette occasion? La Belgique se plaint de sa situation présente, avec une vivacité que nous ressentons; elle déclare que vouloir exécuter le traité, c’est provoquer une crise financière qui commence déjà, et dont la France recevra le contre-coup. La crise serait-elle moins forte si la Belgique devenait le théâtre d’une guerre? Loin d’exiger de la Belgique le sacrifice qui lui répugne justement, la France s’emploie sans doute, à l’heure qu’il est, à le diminuer, en mettant toute l’autorité de sa loyale protection dans la balance. Toutefois, la France peut dire aux Belges qu’elle même aussi, elle a fait des concessions bien grandes à la paix de l’Europe, à la fidélité qu’on doit aux traités, lorsqu’en 1830, elle reconnut les traités de 1815. Cet acte de loyauté nous a été reproché comme une faiblesse; on peut répondre victorieusement aujourd’hui qu’il y a eu habileté et haute sagesse dans cette bonne foi, car ces traités n’ont pas empêché l’accomplissement de faits tels que l’établissement du royaume de Belgique, et de la monarchie constitutionnelle en Espagne, sans compter toutes les modifications qu’un avenir prochain opérera dans l’Europe de 1815. Quand le roi, qui a tiré autrefois noblement son épée pour défendre contre l’ennemi le territoire de la France, a commandé ce sacrifice à son ame toute française, il a donné un grand exemple qui ne sera pas perdu sans doute. Les liens étroits qui unissent les deux couronnes, nous sont une garantie du concert qui régnera dans les mesures qui se sont décidées, quelles que soient ces mesures. Encore une fois, nous n’avons pas la prétention de les connaître, ne fussent-elles même plus en discussion, comme elles le sont sans doute encore. Voilà pourquoi nous n’avons pas hésité à donner tout notre avis sur la question belge. Nous espérons qu’en le publiant de nouveau, et en le motivant mieux, nous servirons plus M. le président du conseil que nous ne le compromettrons. C’est en nous un désir d’autant plus sincère, que nous ne pouvons, en conscience, lui prêter aucune part dans l’article de la Charte de 1830; le ton de cet article nous fait un devoir de parler ainsi. Non, M. le comte Molé ne compromettrait pas si délibérément une réputation de politesse et de bonnes manières, qui fait partie intégrante de son existence politique, et ce langage, tout exceptionnel de sa part, ne s’adresserait pas à un recueil dont il n’a cessé de recevoir des témoignages d’estime et de sympathie depuis huit ans qu’il est fondé. F Buloz. 30 Juin 1838. Il paraît qu’en l’absence des chambres et des principaux chefs des partis, qui s’éloignent de Paris, la guerre vive et ardente faite au ministère pendant la session ne se ralentira pas. Nous avons déjà signalé ce redoublement d’attaques dans une feuille où une violence, qui sort des habitudes des feuilles sérieuses, a remplacé la polémique hardie et habile qui s’y était faite pendant quelque temps. Il ne nous convient pas de répondre aux diatribes que nous ont values nos remarques. Aujourd’hui, c’est la chambre des pairs qui partage avec le ministère l’animadversion de quelques organes de la presse. La chambre des pairs la mérite, en effet. Elle a rejeté, à une majorité de 124 voix contre 34, le projet de loi relatif à la conversion des rentes, et elle s’est déclarée compétente pour juger M. Laity, à la majorité de 133 contre 19. Il est évident que la chambre des pairs s’entend avec le ministère pour trahir les intérêts de l’état. Il n’y a pas lieu de s’étonner de ces attaques. Invoquer l’application des lois de septembre, constituer la chambre des pairs en cour de justice, ce sont là des actes qui ne peuvent, en bonne logique, être approuvés par ceux qui ne Voient pas grand mal dans la propagation des idées contraires aux bases même du gouvernement établi en 1830; mais que la décision du ministère soit blâmée par ceux qui blâmaient l’amnistie, et qui voyaient, dans cet acte de clémence, l’abandon des lois de septembre, et le rejet volontaire des moyens que donne cette législation pour réprimer les écarts de la presse, c’est là ce qui serait moins concevable, si la session qui finit ne nous avait fait faire de grands pas dans l’étude des partis. Un des accusés de Strasbourg publie la relation de cette affaire, en termes où le ministère voit une sérieuse culpabilité. Il défère l’auteur et la relation à la cour des pairs, c’est là son droit, et à ses yeux, c’est son devoir. S’il eût agi autrement, l’opposition de droite, qui l’attaque si vivement n’eût pas manqué de crier à l’abandon des lois de septembre, de proclamer la faiblesse du gouvernement, et d’annoncer la réalisation de toutes les sinistres prophéties qu’elle faisait à l’époque où fut prononcée l’amnistie. M. Duvergier de Hauranne, dans un écrit dont nous aurons à parler tout à l’heure, ne vient-il pas de renouveler le grief tant de fois élevé contre M. Molé, au sujet du procès des accusés d’avril? Ne l’accuse-t-il pas d’être le seul des ministres actuels qui n’ait pas combattu, dans les mauvais jours, pour la cause de l’ordre, tandis que M. Molé, comme on l’a dit et prouvé si souvent, n’avait quitté son siège que pour mieux faire constater l’impossibilité de terminer le procès sans disjoindre les causes; Que serait-ce donc si le ministère reculait devant l’emploi des lois de septembre, dans un cas qui lui semble grave? Le parti où figure l’écrivain dont nous parlons et ses amis, trouverait-il maintenant que le temps de l’application des lois de septembre est passé, et ses étroites affinités avec les députés du compte rendu l’auraient-elles converti à des idées de conciliation et de tolérance plus larges que le ministère de l’amnistie ne les conçoit? Chacun peut se convertir, même tardivement, comme bon lui semble, sans craindre d’être blâmé; mais des hommes raisonneurs et sérieux, tels que les doctrinaires, ne se convertissent pas sans de bonnes raisons, sans doute. Les leurs ne seraient-elles pas que les mauvais jours sont passés? Or, assurément, ces mauvais jours n’étaient pas passés, il y a un an, quand, se trouvant au pouvoir, ils ne croyaient pas la législation de septembre suffisante pour réprimer les délits politiques; quand, repoussant l’amnistie et toutes les mesures de douceur, ils insistaient pour l’adoption de nouvelles mesures, à l’effet de prévenir des complots tels que celui de Strasbourg. Dans ce temps si peu éloigné, la cour des pairs et la législation de septembre étaient encore des ressources trop faibles pour le pouvoir, et c’eût été, à leurs yeux, un acte de modération excessif, et blâmable comme une faiblesse, que de s’en contenter. Si donc, à présent, c’est se montrer excessif dans un sens contraire que d’en appeler à la cour des pairs et à cette législation, c’est, sans nul doute, qu’une grande révolution s’est opérée en France depuis un an, révolution toute pacifique qui n’est certes pas l’ouvrage de l’opposition dont la violence n’a fait qu’augmenter aussi depuis un an. Il s’ensuivrait, de l’aveu même de ceux qui blâment le ministère du point de vue que nous signalons, que l’esprit public s’est modéré en France à mesure que la presse de l’opposition et la minorité de la chambre s’échauffaient, et que les attaques de toutes couleurs, dont le gouvernement est l’objet, ont si peu de consistance aux yeux même des hommes intelligens de l’opposition, qu’ils se croient fondés à blâmer vivement le ministère qui leur donne assez d’importance pour les poursuivre avec les lois de septembre. Cependant on déclare hautement que tout s’en va, que tout est à l’abandon, que les masses sont saisies d’une vague inquiétude, et que le pouvoir ne s’exerce pas; tout cela en se plaignant d’excès de la part du pouvoir, et en attaquant ces prétendus excès au nom de la tranquillité des esprits et de la profonde paix du pays. De l’autre côté, on attaque le ministère en lui répétant tout ce qu’on disait autrefois aux doctrinaires avec lesquels on s’est allié aujourd’hui. C’est un ministère réactionnaire qui veut en finir avec le pays et transformer tous les délits de la presse en attentats dignes de la déportation. Le ministère est, en effet, un ministère bien réactionnaire! Il n’y a qu’à lire les journaux pour voir tout de suite quelles graves atteintes il a portées à la liberté de la presse. On supposait qu’il laisserait inactives les armes que lui a laissées le ministère du 11 octobre, qu’on voudrait cependant faire revivre. Il a trompé ces espérances des amis de la liberté. Il est évident qu’il va marcher maintenant tête levée dans la voie des réactions. On sera bientôt obligé d’appeler M. Guizot et ses amis pour arrêter, dans cette funeste pente, le cabinet du 15 Avril! Le silence est commandé sur une publication qui se trouve déférée devant une cour de justice, et d’ailleurs les principes doivent être les mêmes à l’égard de tous les accusés. Aussi ne s’agit-il pas de savoir si le ministère a bien ou mal fait de traduire M. Laity devant la cour des pairs. C’est maintenant à la. cour dos pairs de juger si la brochure incriminée offre le caractère qu’on lui attribue. Mais on met le ministère en cause; on dit qu’il a pris une mesure impopulaire, qu’il donne de l’importance à une opinion qui est en quelque sorte historique, et qui n’a pas de fondemens dans la réalité. On ajoute qu’il a mal choisi le moment, que ce n’est pas à l’heure même où la conversion des rentes se trouve indéfiniment ajournée par la chambre des pairs, qu’il fallait compromettre cette chambre par un procès plus impopulaire encore que le vote qu’elle vient de prononcer. Nous citons les termes mêmes de toutes ces attaques assez étranges, et qui nous semblent à la fois puériles et mal fondées. D’abord le ministère n’a pas choisi le moment de ce procès qu’on lui reproche, pas plus que les procureurs du roi, les substituts, et autres membres du ministère public, ne choisissent le temps des procès qu’ils portent devant les tribunaux. Ce privilège appartient, en général, aux accusés, et nous ne pensons pas que M. Laity ait consulté le ministère pour publier la brochure qui a nécessité le procès qui va s’engager. Si même ce moment avait été choisi par le ministère, il ne serait pas aussi défavorable qu’on veut le dire; car, sans parler de son indulgence pour le principal accusé de Strasbourg, c’est peu de jours après avoir demandé aux chambres une pension de 100,000 francs pour la soeur de Napoléon, que le ministère s’est vu forcé de sévir avec rigueur contre une tentative de propagande bonapartiste dans l’armée; car c’est un fait notoire que la brochure saisie avait été adressée à divers régimens. Nous nous hâtons d’ajouter que nous ignorons entièrement si l’auteur de l’écrit a eu part à cette distribution. Pour la chambre des pairs, que l’opposition craint tant de voir compromise, tout en l’attaquant si vivement, il n’est pas bien démontré que son vote, au sujet de la conversion des rentes, soit aussi impopulaire qu’on veut bien le dire. D’abord, il ne saurait l’être auprès des rentiers, et c’est déjà une classe de la nation, une classe nombreuse, et tout-à-fait populaire. La discussion de la loi des rentes dans la chambre des députés, avait d’ailleurs fait tomber déjà beaucoup d’illusions. Les hommes les plus versés dans les questions de finances avaient déclaré presque unanimement que la réduction des rentes ne procurerait aux départemens aucun des avantages qu’on leur avait promis, et on a vu que le rejet de la loi, pour cette année, a produit très peu de sensation. Dans un grand nombre de localités, on a vu les populations manifester la joie la plus vive, en apprenant l’adoption de quelques lois de chemins de fer. D’où vient que, dans les villes et dans les campagnes, où le taux de l’intérêt de l’argent semble élevé au commerce, on n’a manifesté aucun mécontentement de l’ajournement de la loi des rentes? C’est qu’on sait que ses effets seront tardifs, presque nuls, en ce qui concerne la prétendue élévation des propriétés et l’abaissement de l’intérêt. La chambre des pairs, qui est composée des plus grands propriétaires de la France, et qui aurait bien aussi quelque chose à gagner dans l’élévation du prix des terres, ne s’est donc pas vendue impopulaire par son vote; et quelle que soit sa décision dans le procès qui va s’ouvrir, elle ne se trouvera pas compromise par l’ordonnance qui l’a constituée en tribunal. Nous disons cela, non pour la chambre des pairs, qui le sait bien, mais pour ses amis de l’opposition, dont il faut se hâter de calmer les inquiétudes. Quant aux idées politiques qu’on a rattachées à ce procès, nous n’en voyons qu’une : celle de prouver que le gouvernement n’abandonnera pas la défense de l’ordre social, qui lui est confiée. On a dit qu’on avait voulu mettre le bonapartisme en cause. Pas plus le bonapartisme que toute autre opinion qui tenterait de changer l’ordre de choses existant. Ce qu’on appelle les idées napoléoniennes, n’a aucune valeur en France. Le souvenir de la gloire de Napoléon n’est pas une opinion politique; cette gloire appartient à toute la France, mais elle n’est pas disposée à en faire un héritage à quelque membre de la famille de l’empereur que ce soit. La France a conquis par elle-même, et sans Napoléon, ce que toutes ses conquêtes ne lui avaient pas donné : la liberté politique dans sa plus grande extension. Ce n’est pas quand elle a fait sa propre fortune qu’elle voudrait en confier le soin à quelques parens obscurs du grand homme qui l’en avait privée. Le bonapartisme n’est rien, il est moins que le légitimisme, parce qu’il ne représente rien, et qu’en réalité il n’est représenté par personne. Les véritables représentans du régime impérial, depuis la chute et la mort de Napoléon, ce sont les généraux, les hommes d’état, les administrateurs, qui ont pris part avec lui à ses guerres gigantesques, à la direction des nombreux pays conquis par ses armes, à la confection de ses codes. Où sont-ils aujourd’hui? Au sein même du gouvernement constitutionnel que la France s’est donné en 1830, et qu’ils soutiennent de leurs lumières, de leurs épées, de tout l’éclat de la gloire qui s’attache à leurs travaux passés. Le plus illustre débris de l’empire représente en ce moment à Londres le gouvernement de juillet. Les généraux de l’empire sont autour de la personne du roi; les hommes d’état de l’empire sont dans le conseil, à la tête de toutes les administrations. De qui donc se compose le parti bonapartiste? De quelques jeunes gens audacieux qui rêvent une France faite pour eux, et qui s’adressent à un parti aussi faible que le leur, au parti républicain, pour fonder le despotisme militaire. Certes, cette association d’idées n’est pas bien dangereuse en France, à l’heure qu’il est; mais si quelques têtes exaltées s’efforçaient d’y répandre le trouble, ne serait-ce pas le devoir du gouvernement de s’opposer à leurs desseins? Si quelque jeune membre de la famille de Napoléon, n’ayant encore pour toute illustration que le nom qu’il porte, se figurait qu’en usant d’indulgence pour sa jeunesse, le gouvernement de 1830 n’avait d’autre motif que la crainte de voir tous les anciens généraux de l’empire se soulever dans la chambre des pairs à la seule idée de juger un accusé de ce nom, ne serait- ce pas une salutaire leçon, donnée à ce petit parti et à son chef, que ce procès devant la chambre des pairs? Sans doute de pareilles considérations ne sauraient motiver une telle mesure; mais le procès une fois entamé, elles s’élèvent naturellement aux yeux de ceux qui en examinent les conséquences politiques. Après une tentative telle que celle de Strasbourg, on ne pouvait laisser passer inaperçue une relation aussi inexacte de cette affaire. On ne pouvait non plus laisser s’établir dans les esprits la pensée que, sans quelques petites circonstances fortuites, la France devenait l’empire d’un jeune homme qui lui est totalement inconnu. Il fallait aussi ôter à ceux-là même qui forment de tels complots les illusions qui les portent à troubler si audacieusement la tranquillité de la France. Ce triple but sera sans doute atteint par le procès qui s’instruit en ce moment à la cour des pairs; et, quelle qu’en soit l’issue, il n’en résultera, selon nous, qu’un fait fâcheux, c’est celui qui résulte de l’intérêt et des sympathies qu’excitent toutes les affaires de ce genre, de la part de l’opposition qui se dit attachée aux institutions que possède la France de 1830. Nous venons de faire mention d’un nouvel écrit de M. Duvergier de Hauranne. Les journaux de diverses couleurs qui sont d’accord pour blâmer le ministère d’avoir entamé le procès de la cour des pairs, sont aussi d’accord pour louer l’écrit de M. Duvergier de Hauranne. Une lecture rapide des fragmens qu’ils publient, nous fait voir que cette publication n’est que la conséquence du plan suivi par les doctrinaires, depuis leur sortie du ministère. Il consiste à blâmer, dans la presse, le pouvoir de tout ce qu’il fait, et dans la chambre, à entraver tous ses actes. Cette marche méthodique demande quelque talent, car il faut couvrir les désappointemens de l’ambition par des faux semblans de principes, et justifier des contradictions de tous genres. Un journal, qui fait partie de l’opposition, ne s’y trompe pas, et tout en citant le dernier écrit de M. Duvergier, en déclarant que ses vues sont excellentes, il recommande à ses lecteurs de se défier de l’écrivain. «Nous n’avons pas confiance dans les doctrinaires, dit-il, ils cachent toujours une partie de leurs opinions, et lorsque le parti était au pouvoir ou lorsqu’il se croyait à la veille d’y revenir, nous ne lisions pas, dans les journaux doctrinaires, ces fières protestations en faveur du pouvoir parlementaire. «En ce temps-là, c’était, en effet, M. Roederer et M. Fonfrède qui étaient les autorités du parti doctrinaire. La charte de 1830 n’était alors qu’un contrat insuffisant, où le pouvoir ne trouvait qu’une trop petite part. Depuis, le pouvoir ayant échappé à ceux qui le maniaient avec tant de délices, c’est en faveur de la chambre élective qu’ils voudraient faire leur coup d’état, moins inconséquens, en cela, qu’on ne pense, car ils ne font qu’obéir à la nature des idées absolues qui les dominent, et qu’ils portent dans tous leurs actes, soit qu’ils figurent au pouvoir ou dans l’opposition. Ainsi c’est de la meilleure foi du monde que les doctrinaires, qui blâment aujourd’hui le procès de la cour des pairs, s’élevaient avec violence contre l’amnistie, qu’ils regardaient comme une faiblesse. La force, pour eux, c’est la rigueur; ils la confondent avec la tracasserie, comme ils confondent aujourd’hui les idées parlementaires avec les vues d’ambition personnelle. Ils avaient établi la doctrine de la quasi-légitimité, ils avaient demandé les lois de septembre; ils s’en prennent aujourd’hui aux prétendues usurpations du pouvoir royal, et ne connaissent plus que le jury. Ils avaient proclamé à Lisieux et ailleurs la maxime que le roi règne et gouverne; maintenant ils travaillent à porter M. Odilon Barrot à la présidence de la chambre. Ils voulaient prolonger le ministère du 6 septembre en restant au pouvoir malgré la chambre, et en s’appuyant sur le seul assentiment du roi; ils veulent à présent rentrer au ministère en ameutant la chambre élective contre la couronne. Non pas au moins que les doctrinaires veuillent autre chose que ce qu’ils ont voulu, non pas que leurs instincts soient plus populaires et plus nationaux qu’autrefois; mais le pouvoir leur est nécessaire, il le leur faut à tout prix, et ils le veulent si ardemment qu’ils croient eux-mêmes aux opinions qui pourraient le leur rendre. C’est de bonne foi qu’ils sont parlementaires, aujourd’hui qu’ils espèrent renverser le ministère en accréditant que c’est un ministère en dehors des conditions du gouvernement constitutionnel. C’est de bonne foi qu’ils professeront des idées opposées, lorsqu’ils seront au pouvoir. Quand M. Guizot, quand M. Duvergier de Hauranne écrivent que le pouvoir s’amoindrit, que tout s’en va, qu’il y a un mal réel, un mal profond sous la tranquillité, sous la prospérité dont nous jouissons, ces honorables écrivains agissent dans toute la plénitude de leur conviction; leur bonne foi ne peut être mise en doute. Le mal profond, c’est que les amis de M. Duvergier de Hauranne ne sont pas au pouvoir; le mal réel, c’est qu’ils sont réduits à écrire des pamphlets politiques, et ce mal, nous ne le nions pas. Il y a une espèce de conscience dans cette admiration de soi-même, et on ne peut s’empêcher d’en faire quelque cas en ce siècle de doute. Il se peut que le parti doctrinaire n’ait pas grande foi en ses principes, et il le prouve en changeant totalement, comme il l’a fait dans cette session; mais il est certain qu’il a confiance en lui-même, et que, quels que soient les principes qu’on veuille appliquer au pays, régime d’exception ou régime parlementaire, 11 octobre, 6 septembre ou 15 avril, pourvu que ces principes soient appliqués par M. Guizot et ses amis, la France sera puissante, riche, heureuse, et tout ce qu’elle n’est pas depuis le 15 avril, que le parti doctrinaire figure plus ou moins ostensiblement sur les bancs de l’opposition. Nous n’enveloppons pas tout le parti doctrinaire dans ce panégyrique. Il y a dans ce parti, comme dans tous les autres, les illuminés et les hommes moins sérieux, des philosophes à la manière de Platon, et d’autres à la façon d’Épicure. Ces derniers, et M. Duvergier de Hauranne n’est pas du nombre, rient tout bas de la bonne foi et de l’ardeur avec laquelle leurs amis se jettent dans la défense des principes ultra-parlementaires; ils prévoient bien qu’il faudra en rappeler quand on sera au pouvoir, mais peu leur importe. Ils savent bien que la ferveur des illuminés leur fera voir les choses autrement, et qu’ils seront du pouvoir avec le même feu, avec la même aigreur, qu’ils sont de l’opposition. Ceux-là ont la prétention de jouer la gauche, et de s’en faire un degré pour remonter au pouvoir; les autres marchent franchement avec elle; il est vrai que la gauche se rit d’eux, tout en acceptant ces tardifs élans de libéralisme, et qu’ainsi la partie se trouve égale des deux côtés. M. Duvergier de Hauranne croit donc sincèrement que son parti a encore un système, et qu’ailleurs il n’y en a pas. On aurait beau lui demander ce qu’il y a eu en jeu dans cette session; si les partis coalisés qui y ont figuré, et qui y ont parlé le même langage, quoique venus des zones les plus opposées du monde politique, représentent un système; M. Duvergier n’hésiterait pas à répondre que oui, et même à le prouver. Aussi, ce n’est pas lui que nous espérons convaincre en lui répondant, encore moins ceux qui, dans son propre parti, rient tout bas de l’admirable franchise avec laquelle il soutient ses convictions. M. Duvergier reconnaît que tout est régulier, que tout est constitutionnel, dans ce qui se passe aujourd’hui. Que se passe-t- il qui le choque? Rien. Il ne saurait précisément le dire; mais il y a quelque chose cependant. Plus il s’examine, plus il examine ses amis, et plus il voit que tout n’est pas à sa place. Que voudrait-il donc? Il n’ose pas le dire. Rien ne s’oppose, en apparence, au libre jeu du gouvernement représentatif; cependant il menace de devenir inerte et impuissant. M. Guizot disait aussi dans son dernier écrit que tout va s’amoindrissant, que les esprits sont inquiets, et qu’il faut penser beaucoup à ce qui se passe. Mais ni M. Guizot, ni M. Duvergier de Hauranne, n’indiquent le remède de ce mal qu’ils ressentent. M. Duvergier, qui n’a pas, comme dit M. Jaubert de M. Guizot, une position ministérielle à ménager, en dit un peu plus, toutefois. Il faut, dit-il, une majorité; il faut, non-seulement des ministres, mais un ministère, un cabinet lié par des principes communs et par une confiance réciproque. D’où vient donc que M. Guizot, M. Duvergier de Hauranne avec leurs amis anciens et nouveaux, n’ont pu, même en faisant de si larges concessions à la gauche, même en marchant jusqu’au-delà de M. Odilon Barrot, réunir cette majorité compacte qu’ils demandent. Le ministère serait à eux maintenant, et ils pourraient rentrer en possession de leurs véritables principes. Les efforts n’ont pas manqué; ils ont même réussi quelquefois. A la voix des doctrinaires, les membres qui siègent aux bancs les plus élevés et les plus reculés de la gauche et de la droite, sont accourus voter avec eux. On a fait subir au ministère quelques échecs dont on a fait grand bruit; mais la majorité a voté pour le ministère dans un grand nombre de circonstances d’une haute importance, et chaque fois qu’il a jugé à propos de faire une question de cabinet, elle ne lui a pas refusé ses votes. Notre avis est que ce ministère qui a posé autant de questions de cabinet que l’avait fait le ministère du 11 octobre, n’en a pas encore posé assez, et nous pensons que plus son influence était contestée, plus il devait s’assurer qu’elle était réelle par de fréquentes épreuves. Toutefois, telle qu’elle a été, la session a prouvé que le ministère est accepté par la chambre. On a énuméré les échecs du ministère du 11 octobre. Ils ont été nombreux. Seulement, le langage des ministres, à cette époque, était plus vif et plus hautain. C’était un langage qui convenait à un temps de troubles civils, et si le parti doctrinaire était au pouvoir aujourd’hui, à moins qu’il ne ramenât les troubles passés, ce qui ne serait pas impossible, il se verrait forcé de tenir le langage mesuré et conciliant du ministère actuel. Disons le fait. On ne précise rien. On ne veut voir dans le ministère que des hommes isolés, et ce ministère a donné l’exemple de l’union et de l’harmonie dans les circonstances les plus difficiles. On l’accuse de laisser tout s’en aller, et jusqu’au commencement de cette session il a montré une action et une activité rares, même dans les temps les plus vantés. Ce ministère si faible a fait plus. Il a dissous la chambre et a procédé aux élections. «On sait, dit M. Duvergier de Hauranne, comment se sont faites les dernières élections. Elles se sont faites en dehors de tous les partis. Or, qu’est-ce que faire les élections en dehors de tous les partis? C’est se présenter au pays sans système, sans pensée, sans drapeau.» Ici nous joignons nos reproches à ceux de M. Duvergier de Hauranne. Le ministère a voulu, en effet, faire les élections en dehors de tous les partis, comme l’a dit le président du conseil, mais seulement en dehors de tous les partis qui prennent pour base l’ordre de choses actuel; en d’autres termes, et de l’aveu même de M. Duvergier, il a laissé la plus grande liberté possible dans les élections. Ce n’est pas de cela que nous blâmons le ministère, mais bien d’avoir accordé en quelques localités son appui au parti doctrinaire, qui reconnaît ici singulièrement cette générosité, en s’écriant : «On sait comment se sont faites les dernières élections!» Sans cette tolérance du ministère, il y aurait bon nombre de doctrinaires de moins dans la chambre, car les souvenirs encore récens de leur dernier ministère leur avaient donné peu de crédit dans les collèges électoraux. M. Duvergier de Hauranne répondra peut-être que le parti ne doit rien au ministère, qui appuyait les candidats doctrinaires, parce qu’il comptait sur eux. Le ministère en avait le droit. Il ne s’attendait pas, en effet, à ce qu’un parti qui se donnait pour le parti de l’ordre, s’appliquerait à entraver tous les actes du gouvernement, à exciter contre lui toutes les répugnances, à retarder tous les projets de loi conçus dans l’intérêt public, et il ne pouvait prévoir que ce parti irait jusqu’à renier ses propres doctrines et jusqu’à son chef, comme a fait M. Jaubert à l’égard de M. Guizot, pour satisfaire à ses appétits d’ambition! M. Duvergier parle de deux presses qui agissent en sens différent au bénéfice du ministère, de deux drapeaux, de deux systèmes. Il confond ici les choses par hasard ou à dessein. Le ministère s’est adressé, non pas à deux opinions, mais à deux nuances d’opinion très proches, dont l’une est la sienne, et il a voulu les réunir sous le même drapeau. C’est alors que les doctrinaires, voyant quelle force le ministère et l’ordre tireraient de cette réunion, se sont hâtés de se jeter dans les bras de l’opposition, confondant jusqu’aux membres les plus ardens de l’extrême gauche dans cette mêlée d’embrassemens. C’est là bien autre chose que d’élever deux drapeaux presque semblables! C’est aller se réfugier sous le drapeau contre lequel on s’est fait long-temps gloire de combattre, et amener son propre pavillon. Ce n’est plus là caresser un parti, comme le dit du ministère M. Duvergier de Hauranne; c’est se mettre à genoux devant un parti, et endosser, sans conditions, ses livrées. Encore, un ministère qui cherche à se rallier une majorité, a-t-il une mission qui ne peut être qu’une mission d’ordre, tandis qu’un parti qui déserte son poste en masse pour aller s’incorporer ailleurs, et qui ne le fait que pour attaquer des principes auxquels il accède dans le fond de son ame, n’agit et ne peut agir que dans un intérêt personnel. On ne dira pas, en effet, que ce sont les principes qui rapprochent M. Guizot de M. Odilon Barrot, M. Duvergier de Hauranne de M. Mauguin, de M. Michel de Bourges, et de tous les membres de la gauche, avec lesquels le parti doctrinaire a presque constamment voté dans toute cette session. N’oubliez pas, d’ailleurs, l’état où se trouvait le pays au 15 avril. Vous l’aviez profondément divisé, vous l’aviez si fortement aigri, qu’il était devenu nécessaire de montrer un esprit de conciliation qui, aujourd’hui, paraîtrait peut-être excessif. Il se peut qu’on ait déjà oublié, au milieu de l’heureux changement qui s’est fait, que le roi était alors renfermé dans son palais, que le jury absolvait les complots, que les attentats les plus criminels étaient à l’ordre du jour. On n’essaya pas de fléchir les partis, on ne renonça pas aux lois de septembre, on n’offrit pas l’amnistie en présence des attentats; mais on ne vit plus des ministres protéger de leur appui, de leurs éloges et de leur amitié, des déclamations violentes contre les libertés de la France. On revint à la législation existante, et on cessa de demander aux chambres des lois de réaction; on se montra confiant dans les forces que la charte de 1830 donne au pouvoir, et on déclara qu’on s’en contenterait. Dès-lors tout rentra dans l’ordre on ne sait comment, et les doctrinaires le savent moins que personne. L’admirable esprit de justice, le bon sens national qui règnent à un si haut degré en France, répandirent une faveur générale sur les actes de ce ministère, et comprimèrent des opinions dangereuses par cette éclatante et unanime manifestation. Ce fut alors que vint l’amnistie, tant blâmée par les doctrinaires, et, après l’amnistie, d’autres actes que nous rappelons quelquefois, parce qu’on affecte toujours de les mettre à l’écart, actes glorieux ou salutaires, tels que la prise de Constantine, le mariage du duc d’Orléans, et qui achevèrent d’exaspérer le parti à qui il semble qu’on dérobe son bien chaque fois qu’il est en dehors du pouvoir. En un mot, il fallait se rapprocher ou laisser périr la France dans les divisions. C’est dans cet esprit que se sont faites les élections, puisque M. Duvergier de Hauranne veut le savoir; mais en quelques collèges électoraux le ministère sema, sans le savoir, les dents du dragon, et il en sortit des doctrinaires, qui prirent les armes contre lui. L’oeuvre était faite toutefois, les semences de grandes discordes civiles étouffées, et les doctrinaires eux-mêmes durent renoncer à leur langage passé pour se produire dans le monde politique. Est-ce donc un ministère impuissant, que celui qui a forcé le parti doctrinaire à demander l’extension de la liberté, au lieu des restrictions qu’il travaillait de nouveau à établir? Et quant à caresser tous les partis, non pour les tromper tous, mais pour les faire sortir de l’état d’irritation où le ministère du 6 septembre les avait jetés, ou du moins pour en faire sortir les esprits les plus modérés, cette tentative n’a pas été vaine; et, loin d’être une action blâmable, elle entrait dans les devoirs du gouvernement! Ce temps est passé, il est vrai. On a pu voir qu’il est certains partis avec lesquels on ne gagne rien par les ménagemens, et dans ce nombre se trouve le parti doctrinaire! La politique de conciliation serait, à notre avis, bien impuissante à son égard, et le ministère s’est déjà trouvé bien, dans cette session, de l’avoir combattu deux fois avec vigueur. Ailleurs, M. Duvergier de Hauranne dit que la mission d’un gouvernement est de se mettre à la tête de la société pour la guider et la faire avancer. C’est, on le voit, une variation de la politique élevée demandée par M. Guizot. Quelle impulsion le ministère doctrinaire a-t-il donnée à la société? L’a-t-il moralisée? Les attentats à la personne du roi, qui ont signalé cette fatale époque, prouvent le contraire. Quelle grande loi d’organisation lui a-t-il donnée? car nous sommes de ceux qui comptent pour rien les paroles à la tribune. L’amnistie, au contraire, est un acte de moralité, qui a donné une véritable impulsion au pays. En fait d’honneur et de dignité nationale, on peut citer la dernière guerre en Afrique, les notifications faites à Saint-Domingue, le blocus du Mexique. Les lois des chemins de fer, des canaux, n’étaient pas seulement des lois matérielles, elles tendaient à ouvrir des communications rapides entre les départemens, à y augmenter l’aisance, qui est la source des lumières. Les travaux publics, l’instruction dirigée par des ministres ardens au bien et laborieux, ont reçu des améliorations sensibles, et toutes les lois que dédaigne M. Duvergier, celle qui touche aux justices de paix, à l’organisation départementale surtout, paraîtront d’une haute importance aux yeux de quiconque a étudié sérieusement l’état social du pays. La loi pénitentiaire occupe le gouvernement, et elle se prépare chaque jour par des enquêtes. La loi des faillites, votée dans cette session, améliore les rapports commerciaux, et protège la probité contre la mauvaise foi. La loi contre l’agiotage n’a pu être présentée cette année; mais on sait ce qui a rendu cette session si longue et si difficile, et ce n’est pas à M. Duvergier de reprocher au gouvernement les effets des embarras que lui et ses amis ont suscités. Telle qu’elle est, la session a été toutefois d’une immense importance pour le bien moral et pour le bien matériel de la France; et nous applaudirions au ministère des doctrinaires, si quelque jour ils étaient assez heureux et assez habiles pour doter le pays d’une masse de lois aussi bonnes. En attendant, nous ne pouvons que nous reporter à ce qu’ils ont fait quand ils étaient aux affaires. Qui les empêchait de présenter de pareilles lois? Au lieu de cela, nous n’avons vu que des lois politiques, des lois acerbes, heureusement impossibles à réaliser, et repoussées par la chambre. L’opinion n’était pas éparpillée alors, les opinions divisées, comme s’en plaint aujourd’hui M. Duvergier, et la majorité compacte qu’il cherche, se trouva à cette époque dont nous parlons. Elle se leva tout entière contre le parti doctrinaire, et le força d’abandonner ce pouvoir qu’il cherche à ressaisir. Quoique M. Duvergier de Hauranne et ses amis abusent un peu de leur position de vaincus, il faut respecter la douleur qu’ils éprouvent de se voir rejeter, par leur faute, loin du maniement des affaires; nous n’imiterons donc pas M. Duvergier de Hauranne, qui est impitoyable dans ses récriminations, et qui va jusqu’à tirer une conséquence grave pour la société, et contre le ministère, d’une réduction opérée par la chambre dans les bénéfices des receveurs-généraux. Nous ne rechercherons pas à qui s’adresse cette doléance; mais si l’on voulait énumérer les petits faits de la session, on verrait que le ministère, qui a obtenu la pension de Mme de Damrémont, celle de la comtesse Lipano, des travaux publics pour Paris, n’a pas à se plaindre de la rigueur de la chambre. Si ces faits rapprochés ont l’importance que donne M. Duvergier à ceux qu’il cite, il faudrait renverser les deux conséquences qu’il en fait ressortir. L’une de ces conséquences est que la chambre n’a pas voulu se laisser influencer par le ministère, l’autre qu’il a dû sacrifier la dignité du pouvoir, en subissant cet échec. Quant à nous, qui savons, comme tout député devrait le savoir, comment se votent le plus souvent les questions secondaires, nous ne conclurons rien de tout ceci, sinon que M. Duvergier de Hauranne est un ennemi bien minutieux. Finissant comme lui, nous nous bornerons seulement à rétorquer sa conclusion, et à dire : «Pour expliquer sa situation, dont il ne peut se dissimuler le danger, le parti doctrinaire se croit obligé d’imaginer je ne sais quelles ridicules chimères d’usurpations royales et d’avances à tous les partis! Qu’on veuille donc enfin comprendre que si la chambre a le droit de renverser les ministres, cette prérogative ne saurait être arbitraire, et que ce serait une prétention insensée que de vouloir diriger une assemblée puissante au gré de quelques ambitions individuelles qui lui sont étrangères, et auxquelles elle n’accorde qu’un appui négatif. Que l’on reconnaisse qu’un tel appui ne donne ni force, ni considération, et que si la tolérance de la chambre suffit pour qu’un tel parti vive, il faut, pour qu’il arrive au pouvoir, quelque chose de plus. « Que dire de cette violence de quelques partis, de ces attaques furieuses répétées par les journaux de toutes couleurs, au moment où des tentatives d’un autre genre semblent se préparer sur plusieurs points. Il semble que l’éloignement de la chambre ait été le signal d’un cri de désespoir et de colère, de la part de toute l’opposition, de celle qui s’attaque au ministère, et de celle qui s’attaque encore plus haut. Dieu merci, ces attaques ne troubleront pas le repos et la prospérité de la France. Plus elles sont violentes, moins elles sont dangereuses pour l’esprit public. La France a eu de grandes leçons; ce ne sont pas les exagérations et les entreprises extravagantes qui la feront dévier, et nous croyons qu’elle n’est aux caprices de personne; mais, dans cet état de choses, le pouvoir a de nouveaux devoirs à remplir. La politique de conciliation ne doit pas exclure l’énergie. Le ministère a été nié durant la cession, par ses adversaires. Qu’il s’affirme en faisant respecter l’autorité; et qu’à la session prochaine, M. Guizot, M. Duvergier et leurs amis ne puissent plus dire, même en paroles vagues, que le pouvoir s’amoindrit et s’en va. Si l’on soutient encore, après cette active et difficile session, que le ministère, qui l’a traversée et qui l’a rendue fructueuse, malgré tous les efforts de ses ennemis pour la stériliser, est un ministère faible, on ne se plaindra pas sans doute qu’il s’applique, sans être persécuteur, à repousser ces reproches d’ici à la session prochaine. Le moment est favorable. Le vieux bonapartisme, rajeuni sous des formes républicaines, relève la tête. Les légitimistes, toujours prêts à tendre la main à tous les ennemis de la révolution de juillet, énumèrent avec enthousiasme les soldats que peut faire marcher la Russie. La visite que vient de faire l’empereur de Russie au roi de Suède les enivre de joie. La presse légitimiste y voit déjà un renouvellement de ces conférences d’Abo, «où, dit une feuille de ce parti, on arrêta le plan de campagne de 1813, et toutes les éventualités de la chute de Napoléon, en ce qui touchait le gouvernement de France.» Et pour ne rien laisser en doute, une autre feuille ajoute que la Russie n’attend qu’un mot de son empereur pour étouffer l’anarchie qui déborde sur l’Europe. C’est au ministère à réprimer ces étranges écarts. L’alliance du parti légitimiste avec l’étranger n’est pas un fait nouveau; mais ce qui l’est, au moins, c’est l’oubli des répugnances de l’émigration pour l’empire, à qui elle n’avait pas pardonné depuis sa chute et pendant toute la restauration. Ainsi trois partis se donnent aujourd’hui la main dans la presse, les légitimistes, les bonapartistes et les républicains. Trois partis se donnent aussi la main dans l’opposition parlementaire, les doctrinaires, l’extrême gauche et la fraction du tiers-parti. On demandera peut-être ce qui reste à la France, d’après cette énumération. Il lui reste tout ce qui veut l’ordre et la paix, c’est-à-dire la presque totalité de la France qui a maintenu ces deux conditions de sa vie actuelle, en face de tous les partis en des temps plus difficiles. Or, quelques doctrinaires de plus ou de moins, alliés à quelques hommes de talent et de coeur, qui reconnaîtront bientôt leur erreur, n’affaibliront pas le parti de l’ordre en France. Le pouvoir sera d’autant plus soutenu par le pays qu’il sera plus violemment attaqué, tant est grand en France l’instinct de stabilité et de conservation qui y domine. Le ministère qui a soutenu une si terrible lutte dans la session, a encore une belle tache à remplir. Il y a un an, il arrêtait l’anarchie, prête à se répandre; qu’il recommence ses efforts de l’année dernière, et qu’il se présente, à la session prochaine, comme il se présenta à la dernière session, en montrant les partis rentrés dans l’ordre et les esprits pacifiés. La chambre comprendra alors que ce n’est pas un ministère faible que celui qui résiste à des chocs aussi violens, et qui réprime sans réaction, non pas les partis, car nous ne voyons rien qui ressemble à un parti dans ce ramas d’opinions en colère, mais, comme le disait très bien le Journal des Débats, tous les restes des partis mécontens. La joie de l’opposition, qui s’est jetée sur l’affaire de Belgique comme sur une proie, sera sans doute trompée. La Gazette d’Augsbourg a beau annoncer une campagne des troupes de la confédération, dans une correspondance venue peut-être de Paris, il paraît certain que l’Angleterre admet qu’une partie du traité des 24 articles peut être encore sujette à discussion. La France, ou plutôt la Belgique, n’est donc pas abandonnée, comme on l’a dit, par l’Angleterre, et tant que la France et l’Angleterre s’entendront pour la paix du monde, cette paix ne sera pas troublée. Toutes les lettres de Londres ne sont pas uniquement remplies des détails du couronnement. Les nôtres nous parlent des chances qui s’ouvrent pour les tories en Angleterre. Le ministère whig qui a l’appui de la reine dans la personne de lord Melbourne, se maintiendra sans doute encore; mais on peut prévoir les effets de la réaction qui commence en faveur d’idées plus stationnaires, en dépit de la répugnance de la jeune reine pour les tories. Les radicaux eux-mêmes désirent le retour des tories. Il espèrent puiser quelque force dans les mécontentemens qu’ils supposent devoir naître d’un ministère tory; mais ces espérances pourraient ne pas se réaliser de long-temps, car le state and church ont retrouvé une force qu’ils n’avaient jamais perdue qu’en apparence en Angleterre. Pour la France, le ministère de sir Robert Peel aurait aussi peu de conséquences fâcheuses que le ministère du duc de Wellington, qui reconnut en 1830 le gouvernement de juillet. Le ministère tory subirait les nécessités de l’Angleterre, et l’alliance de la France est une de ces nécessités, comme l’alliance de l’Angleterre en est une pour la France. Le parti tory, en rentrant aux affaires, ne retrouverait pas ce terrain tel qu’il l’a laissé, et là aussi s’élèveront de plus en plus de puissantes nécessités, auxquelles le gouvernement whig ou tory devra obéir. Ainsi, la réforme qui décline évidemment au point de vue politique, gagne du terrain, en Angleterre, du côté de l’administration. A cet égard, il s’opère des changemens considérables, mais dont la portée échappe presque toujours au parti tory, qui les adopte pour n’avoir pas l’air de repousser des améliorations inoffensives. C’est ainsi que la nouvelle législation sur les pauvres, par exemple, a fondé et tend chaque jour à constituer, par des attributions nouvelles, des corps électifs délibérans dans les localités, en supprimant l’ancien pouvoir territorial des vieux magistrats féodaux, de ces gentilshommes juges de paix, qui jouent un si grand rôle dans l’histoire des moeurs anglaises. A mesure que ces bases s’élargiront, et elles s’élargissent chaque jour, les ministères tories seront moins défavorables en Angleterre à la cause du progrès. L’aristocratie, qui se console en étalant sa richesse et son luxe dans la cérémonie du couronnement, ne dominera désormais qu’en servant les intérêts libéraux du pays; et, à cette heure, ces intérêts se trouvent défendus par la bonne harmonie qui règne entre l’Angleterre et la France. Au nord, les animosités contre la France sont moins actives qu’on ne le pense et que ne le voudrait le parti légitimiste. Il paraît que l’entrevue politique de l’empereur de Russie et du roi de Suède a eu principalement trait à quelques fortifications élevées dans la Finlande, qui formaient un sujet de difficultés entre les deux gouvernemens. Quant à la répétition de l’entrevue d’Abo, nous croyons qu’il y eût manqué un interlocuteur, le roi de Suède, en qui la prudence et l’attachement pour sa patrie d’adoption n’ont pas étouffé les sentimens patriotiques qu’il a conservés pour la France. Le désir de la délivrer d’une oppression qui lui semblait injuste, a pu le faire marcher une fois contre elle; mais ce n’est pas le roi élu et constitutionnel du Nord qui prendrait parti contre la monarchie constitutionnelle élue en 1830. Le roman de Stello, de M. Alfred de Vigny, vient d’être publié dans la collection de ses OEuvres complètes (8). C’est pour nous une nouvelle occasion d’applaudir à une publication si digne d’encouragemens et de la signaler à l’attention du public littéraire. Par sa généreuse ironie, par le scepticisme qui s’y révèle, Stello se distingue nettement des autres ouvrages de l’auteur d’Eloa. Discuter le mérite de cette oeuvre, est à présent une tâche inutile. L’élévation de la pensée, la finesse de la forme, ont, depuis long-temps, marqué la place de Stello parmi les plus durables productions de la littérature actuelle. Espérons que le Docteur Noir rompra bientôt le silence qu’il garde depuis trop long-temps, et que nous aurons prochainement sa Seconde Consultation, si impatiemment attendue. Parmi les publications nouvelles, nous devons signaler un roman de M. Hippolyte Fortoul, Grandeur de la vie privée. Déjà connu par des travaux critiques, M. Fortoul a révélé, dans cette oeuvre, des qualités remarquables qui appellent l’attention. Nous reparlerons de ce livre. F Buloz. 14 Juillet 1838. Si le gouvernement représentatif était réellement en danger, comme le disent chaque jour, d’une voix unanime, les quinze ou vingt journaux de toutes couleurs qui composent, à Paris, l’opposition de la presse, ce danger ne serait pas grand. Assurément, les véritables principes du gouvernement représentatif ne peuvent périr lorsqu’ils comptent un si grand nombre de défenseurs. Le ministère est d’ailleurs si faible, de l’aveu même de l’opposition, qu’eût-il les mauvaises pensées qu’on lui prête, ses projets seraient bien impuissans en présence d’une opposition aussi forte! N’eût-il même fait qu’abandonner momentanément ces principes, le ministère y serait bientôt ramené de force par l’influence de ces clameurs, si écoutées par le pays. Ainsi, de toutes manières, la France peut se tranquilliser. S’il est vrai qu’elle ait un ministère débile, qui s’écarte chaque jour, par excès de faiblesse, de la bonne voie, elle a une opposition vigoureuse, qui, ayant déjà mené les affaires durant toute la session (elle le déclare du moins), ne les abandonnera pas au gouvernement. Puisque l’opposition règne, et puisqu’elle est animée d’un si bon esprit, tout va le mieux du monde. Mais alors de quoi se plaint donc l’opposition? C’est un touchant accord. Les doctrinaires déclarent qu’ils n’auront pas de relâche jusqu’à ce qu’ils aient mis à la tête du conseil un président qui présidera réellement, et jusqu’à ce que la majorité parlementaire soit représentée dans le cabinet. Il nous répugne de revenir sans cesse sur les mêmes questions, mais cela n’est pas superflu; et puisque l’opposition s’obstine à présenter sans cesse le même thème, il faut bien s’obstiner à le renverser. Nous demanderons donc à M. Duvergier de Hauranne et à ses amis, s’ils entendent par l’admission de la majorité aux affaires, le retour au pouvoir de leur parti; c’est, en d’autres termes, demander si le parti doctrinaire est la majorité de la chambre. Ce parti répondra qu’à l’aide du contre gauche, de l’extrême gauche et des voix légitimistes, il se trouve en majorité. Nous le contesterions encore, et l’histoire de la session nous fournirait plus d’un exemple contraire; mais cette assertion fût-elle vraie, s’ensuivrait-il que cette majorité bariolée réunirait les conditions nécessaires pour gouverner le pays? Nous parlons des conditions parlementaires. Quand une opposition compacte, comme est en Angleterre l’opposition tory, depuis que le radicalisme ne vote plus avec elle, grossit numériquement au point de devenir une majorité, ou simplement même une imposante minorité, il est évident que ses principes l’emportent. Il faut lui ouvrir largement les portes du pouvoir. C’est, dans l’esprit du gouvernement constitutionnel, la voix du pays qui est censée parler. Lui obéir est un devoir; et quoi qu’on fasse en pareil cas, il est impossible d’écarter des affaires un parti qui se présente de cette façon. Mais c’est un parti. Il n’y a pas d’anarchie dans l’état, et le passage de la domination d’un principe à celle d’un autre principe, s’opère sans secousse. Telle est l’institution, tel est le but du gouvernement représentatif, qui n’est qu’une suite de révolutions paisibles, d’émeutes légales, dont toutes les perturbations sont signalées d’avance, prévues et calculées, afin qu’il n’y ait jamais d’autres secousses dont on ne pourrait pressentir la portée. Un ministère n’a pas besoin d’être attaqué avec la violence que nous voyons aujourd’hui, quand les choses en sont venues à ce point; c’est là le véritable régime constitutionnel; mais nous avons eu souvent l’occasion de le dire depuis le commencement de la session qui vient de se clore, une réunion, une cohue de minorités, pourrait- on dire, ne forment pas un parti. C’est là, si l’on veut, une assez forte opposition qui peut entraver les affaires, comme nous l’avons vu, mais ce n’est pas une majorité capable de les prendre et de les diriger. Ainsi le ministère ferait encore plus de mal qu’il ne fait, qu’il faudrait trouver d’autres élémens pour l’abattre. On s’écrie sans cesse qu’il tombera au commencement de la prochaine session; nous disons, nous, qu’il restera debout, si on l’attaque comme on l’a attaqué dans la session dernière; non pas qu’on l’ait faiblement attaqué, mais parce que l’opposition a pris une fausse route. Le bon sens du pays ne s’y trompe pas. Aussi l’émotion de la presse de Paris n’a-t-elle pas dépassé les barrières, et il est bon d’avertir les feuilles qui s’évertuent à crier à la ruine des idées constitutionnelles, que leurs discussions sont parfaitement inintelligibles dès la seconde borne militaire, et même, la plupart du temps, dans les faubourgs de Paris. Nous ne sommes pas de ceux qui crient à l’opposition comme une injure : «Vous n’êtes que des ambitieux! Vous ne voulez que le pouvoir!» Les ministres actuels ont été aussi des ambitieux avant que d’être ministres; eux aussi ils ont voulu le pouvoir. Rien de mieux que cette ambition si l’on y joint un peu d’amour de son pays. Or nous croyons que chacun aime son pays à sa manière; car le bien du pays est l’intérêt de tous, et l’ambitieux parvenu qui ne ferait pas avec zèle les affaires du pays, dans un gouvernement de publicité comme le nôtre, ferait assurément très mal les siennes. Un jour viendra où l’opposition aura, de son côté, quelque chose de mieux que des injures et des reproches de vénalité à répondre aux écrivains qui défendent les principes du gouvernement. Nous dirons, en attendant, que les adversaires du ministère dans la chambre, n’ont pas avancé la question d’un point par la polémique de cette session dans la chambre et dans la presse, et qu’ils ont donné une grande preuve de faiblesse en se réunissant uniquement pour la défense du principe de la présidence réelle. M. Guizot a-t-il formulé une accusation précise dans ses discours ou dans ses articles durant cette session? a-t-il fait entendre une autre accusation que celle-ci : «Le pouvoir se rapetisse, l’autorité diminue!» M. Duvergier de Hauranne a-t-il tenu un autre langage dans son dernier pamphlet? Dans la lettre écrite depuis au Journal du Cher, l’honorable député a-t-il dit autre chose, et les raisons qu’il donne pour motiver ses attaques contre le ministère sont-elles plus satisfaisantes que les raisons qu’il donne pour s’excuser de l’avoir défendu? La politique du ministère, selon M. Duvergier de Hauranne, énerve et dissout le gouvernement parlementaire, elle compromet le pouvoir royal, elle désorganise l’administration : toutes choses que le centre gauche disait et écrivait lors du ministère doctrinaire, et que les doctrinaires écrivaient et disaient lors du ministère du 15 avril. Si M. Duvergier de Hauranne disait que lui et ses amis n’appartiennent pas au parti ministériel parce que le ministère a fait l’amnistie, qu’ils blâmaient; parce qu’il veut garder Alger, parce qu’il a resserré notre alliance avec l’Angleterre, parce qu’il a marché vers les idées du centre gauche, qui étaient en discrédit dans le cabinet du 15 septembre; nous le concevrions. Si le centre gauche et la gauche disaient qu’ils combattent l’administration actuelle parce qu’elle n’a pas donné assez d’extension à l’amnistie, parce qu’elle n’a pas abrogé les lois de septembre, parce qu’elle s’est réunie à la majorité de la chambre pour repousser toute idée d’intervention en Espagne, nous comprendrions encore ce langage. Mais on se garde bien de parler ainsi dans l’opposition, parce que ce serait se montrer tel qu’on est, et qu’alors chaque fraction de cette grande et unanime réunion d’avis divers s’en irait chacune de son côté, et dériverait vers ses principes. Il est bien plus commode de dire que le pouvoir parlementaire se désorganise, surtout quand on se donne pour le pouvoir parlementaire, et qu’on réclame pour soi les forces qu’on dit abattues et qu’on prétend restaurer. Voyez aussi ce qui arrive! Grâce à cette enseigne, tous les mécontens peuvent venir se réfugier sous la même bannière. On a lieu de s’étonner, en vérité, qu’il y ait eu en France une révolution de juillet, quand on se met à lire avec quelque attention la devise de tous ces partis, dont les uns combattent et détruisent le gouvernement, croyant ne s’en prendre qu’aux ministres, et dont les autres n’en veulent qu’au gouvernement, et le frappent en réalité de toutes les attaques qu’ils semblent diriger contre le cabinet. Cette devise est la même pour tous : réalité du gouvernement parlementaire. Les doctrinaires veulent le gouvernement parlementaire. Ils ont combattu pour cela en 1830 (ont-ils combattu?). Le gouvernement parlementaire, faussé par la restauration, s’était retrouvé au 11 octobre, à l’époque où l’on mettait la capitale en état de siège et où l’on élaborait les lois de septembre. Il existait dans toute sa plénitude quand le ministère soumettait à regret à la chambre le traité des 25,000,000 dus aux Etats-Unis; quand M. Guizot et ses amis s’apprêtaient, en soupirant, à soutenir la loi d’apanage. Ce gouvernement s’est perdu depuis, il a cessé d’exister depuis l’amnistie, depuis que l’orgueil national se satisfait par la possession définitive de l’Algérie, depuis qu’on a renoncé à la loi de disjonction et à d’autres lois pareilles. Un ministère de récompense à qui le retrouvera! Le centre gauche veut aussi le gouvernement parlementaire. La partie du centre gauche, qui figure dans l’opposition, n’a, en effet, jamais transigé avec des idées moins absolues! On ne l’a jamais vue, depuis 1830, appuyant des mesures peu parlementaires comme, par exemple, la loi sur la gendarmerie dans les départemens de l’ouest et la mise en liberté de Mme la duchesse de Berry. N’importe, le centre gauche veut ce qu’on appelle le gouvernement parlementaire quand on n’est pas du gouvernement, et ce qu’on nomme le gouvernement impossible quand on est aux affaires. Au moins est-il juste de dire qu’il l’a toujours demandé en théorie, et c’est en cela surtout qu’il diffère des doctrinaires. Mais les amateurs, les défenseurs enthousiastes du pur gouvernement parlementaire ne se trouvent pas seulement dans ces deux nuances d’opinions. Les légitimistes, par l’organe de la Gazette; les républicains, par la voix du National; les bonapartistes, par leurs publications et proclamations, réclament tous à grands cris ce gouvernement constitutionnel que nous n’avons pas sans nul doute, et qui commencera, pour les uns, à la convocation des états-généraux; pour les autres, au prochain champ-de-mai ou à la réunion générale des comices populaires. Tout cela s’appelle confusément, pour l’heure présente, le gouvernement et les idées parlementaires; cet ensemble de vues si conformes, se nomme en masse l’opposition! C’est là ce qu’on énumère, quand on parle de la majorité de la chambre et de l’opposition des vingt principaux journaux de Paris! S’il s’agit d’entrer au ministère comme on est entré à l’Hôtel-de-Ville en 1830, pêle-mêle, sauf à se reconnaître et à s’éliminer après, à la bonne heure! Les doctrinaires ont alors quelque chance, même s’ils arrivent les derniers comme alors. Mais il nous semblait que nous n’en étions plus là, et que les leçons du passé nous avaient appris à tous à procéder avec moins de tumulte à l’arrangement de nos affaires. Il nous semblait qu’après tous ces enseignemens il y avait quelque espoir d’être écouté, en disant à l’opposition, que nous appellerons volontiers l’opposition au ministère : Renoncez à des attaques qui sont puériles de votre part, et qui donnent lieu à des attaques plus sérieuses de la part de l’opposition au gouvernement. S’il est vrai que vos principes soient assez différens de ceux de ce ministère, et qu’ils soient professés par un assez grand nombre pour former une majorité, prouvez-le en disant ces principes. Attaquez le ministère sur des faits. S’il a de coupables complaisances pour une influence extra-parlementaire, faites-le savoir. Cette complaisance se manifeste apparemment par quelques actes; et vous ne pouvez les ignorer, puisque vous signalez cette complaisance : divulguez les actes. Vous dites que le pouvoir diminue; en quoi diminue-t-il? Blâmez-vous la politique extérieure? Montrez-nous comment elle a failli, et en quelle chose. L’Espagne constitutionnelle est-elle plus en danger par le refus d’intervention qu’elle ne l’était au temps du ministère du 11 Octobre ou du 15 Avril? L’alliance anglaise vous semble-t-elle affaiblie par l’ambassade du maréchal Soult? Trouvez-vous des indices de désunion dans le dernier discours de lord Palmerston, où il reconnaît le droit de la France à s’asseoir d’une manière stable en Afrique? La question d’Orient se présente. Le pacha d’Egypte veut son indépendance. Son grand âge, dit-il, lui fait une loi de se presser de secouer la suzeraineté de la Porte, dont il ne veut pas mourir le vassal. Que feriez-vous de cette question d’Orient? De qui prendriez-vous la défense et la protection? En quoi le ministère péchera-t-il, s’il prend l’un ou l’autre parti? On est réellement un parti, une opinion, un camp politique, lorsqu’on parle un langage aussi net. On court alors effectivement la chance de saisir le pouvoir; mais se renfermer dans de vagues généralités, demander le gouvernement représentatif, crier à l’abaissement et au rapetissement, ce n’est rien qu’une tracasserie qui ne mène à rien. Nous nous en rapportons au témoignage du pays tout entier, qui est si tranquille, tandis que l’opposition est si exaltée; qui vaque tranquillement à ses affaires, qui commerce, qui récolte, qui jouit de sa paix, de son aisance et de sa liberté, tout comme si nous avions le gouvernement parlementaire, la présidence réelle, et tout ce que nous aurons infailliblement, dès que les cinq oppositions réunies auront composé et fait agréer un nouveau ministère de leur façon. Le procès intenté à M. Laity devant la cour des pairs s’est terminé par une condamnation. La peine prononcée par la cour des pairs est bien rigoureuse. Un jeune homme, un jeune officier, condamné à cinq années de détention, et de plus, pour sa vie entière, à cette serte de détention qu’on nomme surveillance de la police, c’est là sans doute une punition sévère. Mais M. Laity s’était exposé à une punition bien plus rigoureuse encore en prenant, à Strasbourg, les armes contre le gouvernement. Un intérêt réel s’attache à ce jeune officier qui a risqué de la sorte tout son avenir en faveur d’idées qu’il croit généreuses; mais le ministère a fait son devoir. En traduisant l’accusé devant la cour des pairs, il a usé d’un droit que lui confère la législation. N’est-il pas curieux qu’il soit blâmé par les auteurs même de cette législation? On parle de gouvernement constitutionnel. Dans sa courte existence politique, M. Laity en a éprouvé les avantages et les inconvéniens d’une manière bien éclatante. Acquitté par le jury quand il était sous le poids d’une accusation de révolte à main armée, acte qu’il ne niait pas, il a été condamné pour avoir publié une brochure dont toute la responsabilité morale ne pèse évidemment pas sur lui. Pour le ministère, il ne pouvait se soustraire à cet acte de vigueur; et les journaux qui l’ont attaqué ont eu soin de ne parler que de la publication de la brochure, en écartant le fait de la distribution à dix mille exemplaires au peuple et à l’armée. Encore une fois, nous plaignons le condamné, et nous espérons qu’un jour on adoucira sa peine; mais nous croyons que les esprits impartiaux approuveront le ministère. Nous ne parlons pas de ceux qui, l’accusant sans cesse de faiblesse, encouragent par ces accusations les tentatives du genre de celle qu’il a été forcé de réprimer d’une manière aussi péremptoire. Si nous blâmions le ministère, ce serait d’un autre procès que de celui de M. Laity. Le journal le Temps avait publié sous la forme dubitative, et comme des bruits de ville, quelques détails sur la délibération de la cour des pairs. Le ministère, en faisant saisir ce journal, en lui intentant un procès au nom des lois de septembre, en usant d’un droit qu’il a incontestablement, a-t-il fait un acte de bonne politique? Nous ne le croyons pas. Le Temps est un journal modéré, il a défendu le ministère pendant une grande partie de la session, il a servi de tout temps les intérêts de la dynastie actuelle. En 1830, en 1831, le Temps a rendu de véritables services. Est-ce pour de tels journaux qu’a été faite la législation de septembre? Le Temps a commis, il est vrai, une infraction aux lois de septembre en publiant quelques détails de la délibération de la cour des pairs; mais mille légères infractions aux lois de septembre n’ont-elles pas été tolérées depuis un an? D’où vient donc cette rigueur excessive à l’égard du Temps? Comme il n’est certainement entré dans la pensée d’aucun des ministres de faire sentir en cette occasion, au Temps, qu’il y a plus d’inconvéniens à attaquer le cabinet qu’à le défendre, nous dirons simplement au ministère qu’il a donné lieu à ses adversaires de lui supposer cette pensée. L’article du Temps eût passé inaperçu sans la saisie de ce journal. Cet article ne pouvait blesser ni le ministère, ni la cour des pairs. A quoi tend donc cette saisie? Si l’on veut procéder logiquement, il faudra saisir, l’un après l’autre, dix journaux de l’opposition, et comme nous pensons que le ministère n’a pas décidé de se soumettre, en frappant la presse, aux sommations d’énergie que lui fait l’opposition, nous sommes persuadés que cette petite mesure de rigueur sera sans suite et sans conséquences de la part du cabinet. Nous n’hésitons pas à ajouter que notre désir est qu’il en soit ainsi devant les tribunaux, et que le Temps soit acquitté. Nous avons assez souvent approuvé les actes du ministère actuel, pour avoir le droit de blâmer, sans être taxés de partialité, ceux qui nous semblent impolitiques, et celui-ci est du nombre. Le ministère actuel est du 15 avril, et non du 6 septembre; il ne doit pas l’oublier. L’ordonnance de clôture de la session a été portée aux deux chambres. Le ministère a de grandes affaires à traiter dans l’intervalle des deux sessions, et peut-être d’importans et rigoureux devoirs à remplir sur lui-même. L’opposition, absente avec la chambre, s’est déjà réfugiée dans la presse, dont la vivacité hostile a redoublé depuis peu de temps. Le ministère fera mieux de la combattre, ainsi qu’il l’a déjà fait, par des actes que par des réquisitoires. L’armée doit appeler d’abord l’attention du gouvernement. Elle est brave et instruite, brillante et Adèle, tout le monde le sait; mais les tentatives qui ont été faites auprès d’elle, demandent un redoublement de vigilance et d’énergie dans ceux qui la dirigent. Au dehors, les questions se pressent. La Navarre essaie de se pacifier et de se purger du parti qui en a fait le centre de ses opérations. Ce serait un beau commencement de session et une excellente réplique aux partisans de l’intervention, qu’un passage du discours du trône où l’on annoncerait la pacification de l’Espagne. Les affaires de Belgique ne tarderont pas à être portées devant la conférence, où le rôle de générosité et de protection auquel est appelée la France, trouvera plus d’une difficulté. En Orient, la déclaration d’indépendance du pacha appelle également le gouvernement français à user de sa prépondérance; et comme tout se tient, plus les questions se multiplient, plus la nécessité d’être logique les lie les unes aux autres. Ainsi un cabinet qui s’interposerait, à Alexandrie, pour que le traité de Koniah ne soit pas violé, serait mal venu à exiger, dans la conférence de Londres, la rupture du traité des vingt-quatre articles. Heureusement l’alliance de la France et de l’Angleterre répond à tout. Cette alliance, nous n’en doutons pas, maintiendra la paix en Egypte comme en Hollande, et simplifiera toutes les négociations qui s’ouvrent en ce moment. L’accueil fait au maréchal Soult n’est pas un fait insignifiant. A Saint- Pétersbourg, à Vienne, le maréchal pouvait recevoir un brillant accueil de cour. Cet accueil n’eut rien ajouté à l’éclat de son nom et à l’autorité de sa personne; mais, à Londres, il n’en est pas ainsi. Le peuple anglais, représenté dans les rues de Londres par sa démocratie, et dans Westminster par son élite aristocratique, a salué, dans la personne du maréchal, les souvenirs de la gloire de la France, souvenirs si odieux aux Anglais, il y a peu de temps, et cet accueil a cimenté l’alliance des deux pays. Dans une lettre très noble, le maréchal Soult a renvoyé avec modestie cet honneur au pays et au roi. C’est, en effet, au pays et au roi que devra profiter cet honneur; mais le maréchal Soult l’augmentera encore pour lui-même, s’il en retire les moyens de rendre de nouveaux services à ce pays et à ce roi qu’il vient de représenter à Londres, avec tant d’éclat. La réception du maréchal Soult à Londres et dans les comtés environnans, a fourni de singulières réflexions à quelques journaux. Ces réflexions s’adressent à M. le duc de Nemours, qui devrait, dit-on, être frappé des hommages qui s’adressaient particulièrement au maréchal pendant le séjour du prince à Londres. Il nous a semblé jusqu’alors que, de tous les Français qui se trouvaient à Londres, M. le duc de Nemours devait être le plus flatté de ces applaudissemens et de ces vivats dont on saluait le plus illustre des soutiens de la monarchie de Juillet : c’est là, sans nul doute aussi, le sentiment dont le prince a été animé. M. le duc de Nemours a eu le bonheur de voir plusieurs fois le feu de l’ennemi, et c’est un genre de bonheur dont peu de jeunes gens de son âge peuvent se glorifier aujourd’hui. Sa carrière commence, celle du maréchal Soult ne finit pas encore; mais elle a été longue, et il a été donné à peu de princes et à peu de généraux, même au temps de ces grandes guerres où le maréchal Soult s’est illustré, d’acquérir une renommée aussi haute. Comment donc M. le duc de Nemours pourrait-il être choqué des triomphes bien légitimes du maréchal, que le roi lui-même a préparés en envoyant le duc de Dalmatie à Londres, en qualité de son ambassadeur extraordinaire? N’a-t-on pas vu, depuis quelques années, les fils du roi rendre hommage, en toute occasion, à cette grande et vieille gloire du maréchal Soult, et se placer à ses côtés dans les instans périlleux où l’énergique soldat de l’empire est allé en personne réprimer la révolte et combattre l’anarchie? Les écrivains légitimistes qui font de telles réflexions, et qui souffrent au fond, plus que personne, de l’accueil fait à un officier de fortune, à un maréchal sorti des rangs de la révolution, sont ceux qui énuméraient récemment, avec joie, les forces de la Russie, et appelaient le Nord à venir rétablir l’ordre en France. Il est donc assez naturel qu’ils ne puissent bien juger des sentimens d’un jeune prince français à la vue de l’enthousiasme que produit parmi les étrangers un soldat de la France. D’autres feuilles, d’un parti opposé, ont reproduit une prétendue circulaire du ministre de l’intérieur, au sujet de la gendarmerie départementale, d’après cette pièce, la gendarmerie serait chargée de surveiller la presse, de réprimer ses délits, et de faire en quelque sorte l’office du procureur du roi. Le ministre de l’intérieur s’est hâté de faire démentir ces allégations; il eut suffi, pour toute réponse, d’envoyer aux journaux en question les circulaires véritables de M. de Montalivet, et entre autres l’excellente circulaire sur les prisons, qu’il vient d’adresser aux préfets des départemens, pièce qui montre assez dans quel esprit il dirige son administration. Cette instruction prescrit les soins les plus minutieux à l’égard du régime des prisons; elle oblige les préfets à visiter les prisons plus d’une fois par an; elle impose des inspections encore plus fréquentes aux maires, et admoneste ceux qui ne paraissent pas mensuellement dans les maisons de détention. Il est impossible de provoquer avec plus de sollicitude des changemens favorables dans cette partie de l’administration, et tous les termes de cette circulaire, oeuvre d’une philanthropie éclairée, font un véritable honneur à M. de Montalivet. De tels actes rempliront bien l’intervalle d’une session, et préparent la loi sur les prisons que le ministère se propose de présenter au commencement de la session prochaine. F Buloz. LETTRES SUR LA SITUATION EXTERIEURE. I Monsieur, La politique parait destinée à ne rien perdre de son activité pendant l’intervalle qui doit séparer les deux sessions. Mais cette activité changera de but et de caractère; elle s’exercera dans une autre sphère et sur un théâtre différent. Deux questions de la plus haute importance, qui se sont réveillées en même temps, occuperont le ministère, plus maître de ses mouvemens en l’absence des chambres, et rendu à toute la liberté dont il a besoin, pour se livrer plus complètement à l’étude silencieuse et à la froide discussion des intérêts qu’elles mettent en jeu. C’est de la question d’Orient et de la question belge que je veux parler. Quand le ministère, dans l’affaire de la conversion, opposait à l’impatience des partisans de cette mesure et de son exécution immédiate, des raisons d’inopportunité qu’il aurait pu indiquer avec moins de réserve, la mauvaise foi des partis refusait d’en tenir compte. On affectait de n’en pas croire ses plus solennelles assurances; on feignait une confiance toute nouvelle dans le maintien d’une sécurité que jusqu’alors on avait si souvent représentée comme mensongère et précaire; on renonçait, pour un moment, à évoquer le fantôme des coalitions du Nord; on ne voulait voir, dans l’état de l’Europe, que garanties de paix, que promesses de calme et de stabilité. Du ministère ou de l’opposition, qui était le plus sincère dans son langage? De quel côté se trouvaient la vérité, la raison, la juste appréciation des chances prochaines de l’avenir. Ce n’est pas que nous voulions, à notre tour, rien exagérer en sens contraire. Nous n’irons pas ainsi parler d’avance le langage que s’apprête à tenir l’opposition. Nous laisserons l’exagération du danger à ceux qui ont exagéré la sécurité; car on ne manquera sans doute pas maintenant d’annoncer tous les jours la guerre pour le lendemain, et d’exploiter tous les incidens, toutes les phases que les deux questions récemment soulevées ont encore à traverser, pour accuser le gouvernement d’imprévoyance, pour représenter le système de la paix comme à la veille de sa chute, et toutes les hostilités dont on avait conjuré l’explosion comme prêtes à éclater contre la France. Nous essaierons, pour notre compte, de garder l’équilibre entre des craintes prématurées et une confiance imprudente que l’état des affaires ne justifie pas suffisamment, envisageant la situation avec calme et donnant beaucoup aux puissans motifs qui, à travers tant de complications, ont maintenu la paix générale jusqu’à ce jour, sans méconnaître les dangers que pourraient lui faire courir des intérêts rivaux et des passions vainement contenues pendant quelques années, si l’on ne parvenait à concilier les uns et à réfréner les autres. La conférence de Londres est sur le point de reprendre sa difficile et pénible tâche pour l’arrangement de la question hollando-belge. Voyons d’abord au juste dans quel état elle doit la retrouver après une aussi longue interruption de ses travaux. Les relations actuelles de la Belgique et de la Hollande reposent sur une convention, celle du 21 Mai 1833, qui n’est à vrai dire qu’un armistice d’une durée indéfinie, qui n’a point reconnu de droits, qui n’a constaté qu’un fait, et par laquelle la Hollande s’est engagée à respecter ce fait, comme la Belgique à ne point en dépasser les limites. Sous le rapport du droit, il n’y a donc pas autre chose entre la Belgique et la Hollande; il n’y a donc pas d’autres engagemens qui soient communs aux deux états. La Belgique, il est vrai, a signé un traité, mais seulement avec les puissances qui se sont portées arbitres du différend; la Hollande, au contraire, n’a contracté d’engagement ni avec l’Europe, ni avec la Belgique; la Belgique et l’Europe ne connaissent d’elle que des protestations multipliées contre l’ensemble du traité des 24 articles. Voilà pour les relations des deux parties principales, et nous allons tout à l’heure déduire les conséquences de cet état de choses. A l’égard des autres parties intéressées, la démarche même du roi de Hollande prouve qu’il a obtenu le consentement de ses agnats de la maison de Nassau à l’échange d’une portion du Luxembourg contre la portion cédée du Limbourg, et que pour indemniser la confédération germanique, il s’est enfin résigné lui-même à fédéraliser le Limbourg, destiné à devenir hollandais, moins la place de Maestricht, et il est encore permis de supposer qu’il s’est assuré éventuellement de l’adhésion de la diète de Francfort à ces dernières combinaisons territoriales. Cette autre face de la question est aussi très grave, et il en découle immédiatement des conséquences de la nature la plus sérieuse. Disons-le tout de suite ici. Ce n’est pas du tout, comme on l’a prétendu, un malheur pour la Belgique que le traité des 24 articles ne contienne pas une clause fixant un délai de rigueur, passé lequel ce traité ne serait plus valable, s’il n’était pas accepté par la Hollande : à moins que cette annulation n’ait dû concerner que la Hollande seule, et que toutes les grandes puissances européennes aient dû rester liées par leur ratification. Car si l’on avait posé dans un article additionnel que le défaut d’acceptation de la Hollande annulerait tout simplement le traité, l’existence nationale de la Belgique, l’état belge, dans le droit des gens européen, eussent été remis en question; et la Hollande, n’accédant pas au traité, aurait infailliblement conservé, aux yeux de certaines puissances, des droits que maintenant elle n’a plus la faculté d’invoquer vis-à- vis d’elles. En un mot, il y a un royaume et un roi de Belgique pour la Prusse, pour l’Autriche et même pour la Russie, tandis que dans l’autre hypothèse, il n’y aurait très probablement pour ces trois cours que des provinces méridionales et un prince Léopold à leur tête, comme on s’exprime officiellement à La Haye. Si nous examinons maintenant quelles ont été les conséquences de ce défaut d’engagemens communs entre la Belgique et la Hollande sur le fond du droit, nous trouverons que la première a aussitôt annulé de fait les sacrifices auxquels elle avait consenti en signant le traité des 24 articles. Et en voyant ce que la Belgique a fait et ce que l’Europe a laissé faire, on est conduit à se demander si les cabinets, fatigués de négociations, n’ont pas volontairement fermé les yeux sur les difficultés qu’ils se préparaient pour l’avenir avec une pareille indifférence. En effet, comment la Belgique a-t-elle agi? Elle s’était constituée en 1830, avant toute négociation, en dehors du droit diplomatique. En 1831, après diverses négociations, son existence est régularisée, elle est consacrée diplomatiquement; le nouveau royaume, reconnu par l’Europe, mais reconnu sans la moitié du Limbourg et sans la moitié du Luxembourg, entre officiellement dans le système des états européens. Cependant la Belgique demeure organisée, après le traité, comme elle l’était avant le traité. Sa souveraineté continue à s’exercer tout entière sur des portions de territoire dont, à cette époque, et au moins pendant les premiers temps qui ont suivi son adhésion au traité du 15 novembre, elle devait être avec tristesse, mais avec une résignation sérieuse, disposée à se détacher. Il y a plus : aucun acte de sa part n’annonce aux habitans de ces provinces que le gouvernement qui reste chargé de leur administration ne considère cette situation que comme provisoire. Rien n’indique le désir ou la prévision d’un changement prochain, quoique ce changement dût mettre le dernier sceau à la formation de l’état belge et à sa complète reconnaissance par l’Europe; rien n’est calculé pour disposer ces provinces à leur séparation d’avec la Belgique, et pour les empêcher de se croire indissolublement liées à ses destinées. Tout, au contraire, semble annoncer que la Belgique a cessé de regarder comme obligatoire le traité des 24 articles; tout conseille aux populations du Limbourg et du Luxembourg de n’en tenir aucun compte; tout invite les divers élémens de la nationalité belge à resserrer leurs liens, comme si la Belgique elle-même et son roi n’en avaient pas de bonne foi sacrifié une partie pour conserver le reste. On croirait enfin, et peut-être aurait-on raison de croire, que le gouvernement belge a multiplié les obstacles à dessein, pour rendre un jour impossible l’exécution des pénibles engagemens qu’il a été forcé de contracter. L’évènement permettra seul de juger si ce calcul aura été heureux et sage. C’est donc seulement envers les puissances qui ont pris part à la conférence de Londres, comme signataires des traités de Vienne, que la Belgique est engagée. Mais quel est son titre auprès d’elles, si ce n’est le traité des 24 articles, et quels motifs invoquerait-elle aujourd’hui pour ne le point exécuter? En ce qui les concerne, elles ont exécuté le traité. Deux de ces puissances ont même activement concouru, avec le consentement au moins tacite des autres, à effectuer la libération de son territoire; elles l’ont reconnue et l’ont fait reconnaître de presque toute l’Europe : elles ont conclu avec elle des conventions, des alliances; elles ont établi divers rapports entre leurs intérêts matériels et les siens, dans la forme ordinaire des relations internationales. Il est vrai qu’elles n’ont pas fait exécuter tout le traité du 15 Novembre 1831 par la Hollande, comme elles s’y étaient engagées; mais cette inexécution n’a porté préjudice à la Belgique en rien de fondamental. Tous les droits qui lui avaient été garantis sont intacts; sa nationalité, dans les limites acceptées par elle, est restée inviolable. L’espèce d’incertitude que la non-acceptation du traité par la Hollande a pu entretenir, n’a d’ailleurs influé en rien sur la prospérité du nouvel état, qui a pris, au milieu de cette incertitude même, un essor inespéré. Commerce, industrie, manufactures, mouvement de la population, progrès matériels de toute nature, rien n’en a souffert, rien n’a été ni ralenti, ni entravé. Il est vrai encore, et c’est la seule ombre au tableau, que la Belgique, constituée neutre, s’est crue néanmoins obligée d’entretenir sous les armes, depuis 1881 jusqu’à présent, une armée considérable, hors de proportion avec ses ressources, le nombre de ses habitans et ses besoins ordinaires. Mais cela se résout en une question d’argent, et il n’est pas douteux que les arrérages accumulés de la dette ne doivent lui être abandonnés en dédommagement. Nous irons tout à l’heure plus loin sur ce chapitre. Vous aurez sûrement remarqué, monsieur, que dans tout ce que je viens de dire, je pars du traité des vingt-quatre articles, je prends toujours ce traité pour base; et le moyen, s’il vous plaît, que cela ne soit pas ainsi, dans l’intérêt même de la Belgique. Car elle ne voudrait pas apparemment que les choses fussent remises exactement dans l’état où elles se trouvaient avant le traité et avant l’incomplète exécution qu’il a reçue de la part de la France, par la délivrance d’Anvers. Lors du traité de Campo- Formio, le général de l’armée d’Italie pouvait s’écrier que la république française n’avait pas besoin d’être reconnue. Mais la Belgique, tandis que l’Europe traitait d’elle à Londres sans elle, ne pouvait en dire autant, et ce traité qu’elle rejette aujourd’hui lui a valu en Europe ce que la campagne de 96 avait valu à la république française. En 1831, la Belgique a fait sciemment à sa conservation le sacrifice d’une partie de ses élémens nationaux; elle l’a fait avec douleur, on le sait, mais de bonne foi, on n’oserait pas le nier; et aujourd’hui à te consommation de ce sacrifice lui paraît si dure, si les difficultés se présentent en foule, si le sentiment national se révolte, la Belgique doit bien un peu s’en prendre à elle-même. Quant à l’Europe, elle a maintenu contre les prétentions du roi de Hollande, contre ses regrets, contre ses répugnances, contre son orgueil de souverain en révolte, cet arrêt de 1831, qui, après tout, ne lui est pas si favorable, puisqu’il a fallu sept années et l’épuisement de son peuple pour vaincre sa résistance. Mais la question territoriale se complique bien plus encore, quand on examine ces rapports que j’ai indiqués plus haut, de la confédération germanique avec le roi de Hollande, comme grand-duc de Luxembourg. Aujourd’hui, la diète de Francfort consent à l’échange d’une partie du Luxembourg contre une partie du Limbourg, en ce qui concerne ses droits fédéraux, et la base sur laquelle reposeront désormais les contingens en hommes et en argent du roi grand-duc. Il faut ne pas connaître l’Europe et le rôle que la confédération germanique y joue dans le système du congrès de Vienne, pour s’imaginer qu’à moins d’une révolution immense qui emporterait tout ce système, on pût faire renoncer, sans indemnité, la confédération germanique à une partie quelconque du territoire qui lui a été assigné et dont sa constitution lui impose la stricte obligation de maintenir l’intégrité. C’est par des atteintes portées aux droits et à la constitution de l’ancien empire germanique, que la vieille Europe a été entamée en 1792. Quand le moment sera venu de renverser sur elle-même l’Europe du congrès de Vienne, organisée tout entière contre la France, c’est sur la confédération germanique qu’il faudra commencer par diriger ses efforts. Dans une lettre publique à lord Palmerston, M. de Mérode, un des hommes d’état les plus honorables de la Belgique, est allé au-devant de cette objection, et il a dit : Qu’à cela ne tienne. Les Hollandais et les Prussiens occupent la forteresse fédérale de Luxembourg, qu’ils y restent, et que le plat pays continue d’appartenir à la Belgique! La Belgique fournira toutes les facilités désirables pour l’entretien et le renouvellement de la garnison, et pour les communications des habitans de Luxembourg avec le reste de la province. Et cet expédient lui paraît si simple, qu’il fait à la Hollande la même concession pour Maëstricht! En vérité, on ne saurait prendre de pareilles idées au sérieux. Quoi! la province belge du Limbourg resterait indéfiniment dominée par les canons hollandais de Maëstricht, et contracterait à jamais envers la garnison de cette place une servitude militaire! La province belge du Luxembourg souffrirait paisiblement au milieu d’elle une forteresse fédérale, dont elle nourrirait la garnison. Mais cette forteresse fédérale, c’est la capitale naturelle de la province, c’en est la ville de beaucoup la plus peuplée; sa population est belge aussi, comme celle du reste de la province; et cependant on la laisserait, sans hésiter, sous la domination de l’étranger, dans un état complètement anormal, sous l’empire d’un régime purement militaire! Et là, du moins, le droit, ce droit qui devrait être inflexible, de la nationalité belge, plierait devant un fait brutal, le fait de l’occupation étrangère! Voilà donc à quelles conséquences est arrivé M. de Mérode, en plaidant la cause de la nationalité belge auprès de lord Palmerston. Et ne croyez pas, je vous prie, qu’un homme de ce mérite n’ait pas été frappé de la bizarrerie de l’expédient qu’il propose. On ne saurait le penser. Mais M. de Mérode a été poussé à son insu par une conviction que partagera tout homme sérieux en Europe, et à laquelle j’essaierais inutilement de me soustraire, c’est que tous les sacrifices faits depuis 1830, par tout le monde, pour maintenir la paix européenne, seraient perdus le jour où l’intégrité de la confédération germanique serait attaquée par le démembrement du grand-duché de Luxembourg, et son adjonction au royaume de Belgique. Et alors, pour éviter la guerre générale qu’il ne désire pas et qu’il jugerait cependant inévitable autrement, M. de Mérode a imaginé cette combinaison, par laquelle Luxembourg resterait forteresse fédérale, au milieu d’un pays tout entier défédéralisé. Mais cette combinaison ne soutient pas un examen sérieux; la Belgique ne devrait l’accepter ni pour sa sécurité, ni pour son honneur, et la confédération germanique elle-même la repousserait infailliblement comme insuffisante pour ses intérêts, et portant à ses principes constitutifs la même atteinte que le démembrement intégral de la province. Soyez-en convaincu, monsieur, tout arrangement de la question hollando-belge, qui n’indemniserait point la confédération germanique de la manière qu’elle veut être indemnisée, équivaudrait à la guerre, à cette guerre générale dont personne ne veut, et dont il me semble que la Belgique doit vouloir moins que personne, pour des raisons excellentes et que j’aurai le courage de vous faire connaître, afin que vous le redisiez à la Belgique. Or, la guerre générale, je ne la désire ni ne la redoute, et je ne pense pas qu’on doive tout faire ou tout souffrir pour l’éviter. Mais encore, monsieur, faut-il que la chose en vaille la peine; et en conscience, ce qui reste à résoudre de la question belge, ce qui fait l’objet du débat entre la Belgique et la Hollande, ce que la Belgique réclamera auprès de la conférence de Londres, ne me paraît pas remplir cette condition. En affaires comme en poésie dramatique, il faut, permettez-moi ce souvenir classique, ut sit dignus vindice nodus. Je m’explique : en protégeant de tout son pouvoir la séparation de la Belgique d’avec la Hollande, la France de Juillet a poursuivi un résultat, qui méritait que, pour l’obtenir, on courût le risque de la guerre. M. Molé ne s’y est pas trompé en 1830. Il s’agissait effectivement de rompre, sur une grande étendue de nos frontières, ce réseau de fer, cette ceinture compacte d’hostilités armées dans lesquelles nous avait enfermés le congrès de Vienne. Il s’agissait de détruire ou de neutraliser ces forteresses, bâties avec notre argent, et inspectées annuellement au nom de l’Europe, dont les canons n’étaient tournés que contre la France. Ce but a été atteint sans la guerre; mais son importance aurait justifié la guerre elle-même, si elle était devenue indispensable. Aujourd’hui je vois bien encore à deux pas de notre frontière la forteresse fédérale de Luxembourg, et assurément ce serait un grand bonheur pour la France que de la pouvoir désarmer. Mais voilà que les Belges eux-mêmes en font très bon marché, qu’ils ne s’en inquiètent nullement, et qu’ils trouvent tout simple de laisser les Prussiens à quelques lieues de Metz. En vérité, M. de Mérode a eu raison de s’adresser à lord Palmerston pour une pareille combinaison; car, je me trompe fort, ou l’idée d’exposer la France et l’Europe à un ébranlement général pour un aussi chétif résultat, aurait été fort mal accueillie par M. Molé. Oui, monsieur, il faudra peut-être un jour faire la guerre, mais croyez-moi, ce sera pour remanier profondément la répartition actuelle des territoires en Europe, et je veux que nous y trouvions notre compte et je vous laisse à penser si la Belgique y trouverait le sien. Pour moi, je ne le crois pas, et c’est même sous l’influence d’une conviction toute contraire que je vous écris. Les meilleurs amis de la Belgique, dans l’état actuel de l’Europe, seront ceux qui lui donneront le conseil de prévenir par-dessus tout une guerre générale et qui lui diront pourquoi : c’est qu’elle n’y survivrait pas. Elle possède aujourd’hui et elle a su mettre en oeuvre tous les élémens d’une grande prospérité; l’exécution des clauses territoriales du traité du 15 Novembre 1831, quelque pénible qu’elle soit, ne porterait à cette prospérité qu’une faible et passagère atteinte. Elle vivra ainsi, libre, heureuse et riche, préservée de tout danger extérieur, pour bien long-temps peut-être, par ce système universel d’ajournement dont fort peu d’esprits ont deviné la puissance, le lendemain de notre révolution de juillet. Après tout, monsieur, je ne sais pas ce qu’on va faire à Londres; je ne sais pas quelles instructions peuvent avoir reçues les ministres de la conférence; je désire qu’elles soient favorables aux prétentions de la Belgique. Mais j’en doute fort; quant à la question territoriale, je sais toute l’Allemagne très animée contre elle; je ne puis croire que la Russie veuille imposer au roi de Hollande des conditions plus dures que celles du traité, et l’on m’assure que le changement de dispositions qui s’est manifesté dans le cabinet anglais ne s’étend pas au-delà des modifications purement financières que réclament la justice et l’équité. Sans doute, les dispositions de la France permettraient de compter bien plus fermement sur son appui dans la conférence de Londres; mais il faudrait ou que la France ne fût pas seule, ou qu’elle fût résolue à jeter au besoin son épée dans la balance. Mais elle ne le fera pas, et j’ajouterai, monsieur, que, si la question ne change point de nature, elle ne doit pas le faire. Je ne parle pas de la foi des traités, et cependant, c’est bien quelque chose; car n’oubliez pas que la France est engagée envers le reste de l’Europe. Je parle de l’intérêt national, de l’intérêt français, qui ne me paraît pas; en cette circonstance, commander la guerre; vous me pardonnerez, monsieur, cet égoïsme national; c’est le droit de chaque nation d’être égoïste, et c’est le devoir de chaque gouvernement. La Belgique exerce son droit et accomplit son devoir, en cherchant à se soustraire aux conséquences du traité des vingt-quatre articles. Ne méconnaissons pas le nôtre, comme nous y sommes trop enclins; car j’ai entendu avec autant d’admiration que de surprise. Il y a quelques jours, dans la chambre des pairs, un fort éloquent discours qui avait le grand tort de sembler fait bien plus pour le sénat de Bruxelles que pour la tribune du palais du Luxembourg. Vous me demanderez maintenant, monsieur, en quoi les dispositions favorables de la France pour la Belgique serviront à Londres la cause belge, s’il est vrai, comme je le crains, que la question territoriale soit irrévocablement jugée? Je l’ai indiqué plus haut et je vais vous développer ma pensée. Le traité des vingt-quatre articles contient des stipulations financières que la conférence de Londres avait trop légèrement arrêtées, qui, dans le principe, n’étaient pas entièrement justes, et dont le rigoureux accomplissement serait bien autrement injuste aujourd’hui. D’abord, le partage de la dette n’a pas été fait sur des documens d’une exactitude irréprochable, et la conférence de Londres paraît même s’en être défiée au moment où elle en faisait usage pour ses calculs. Effectivement, on a prouvé que les charges particulières de la Belgique, antérieurement à la réunion, avaient été exagérées dans le travail de la conférence, que sa part dans la dette commune avait été fixée, pour ainsi dire, arbitrairement, sans tenir compte de tout ce qu’elle aurait dû porter en déduction, et qu’enfin on lui avait imposé, pour des avantages problématiques dont elle ne se soucie pas ou qu’elle ne veut pas acheter aussi cher, une charge additionnelle qu’elle a certainement le droit de repousser. Vous avez eu raison, monsieur, d’insister spécialement, dans une autre partie de ce recueil, sur cette marine hollandaise, créée presque tout entière après 1815, avec de l’argent belge pour les trois quarts, et dont la Belgique n’a rien conservé. Je trouve un grand sens et une grande valeur à la statistique ainsi faite, et soyez persuadé que ces chiffres, donnés pour la première fois, ont produit ailleurs une forte impression. Voilà donc, monsieur, ce qui est à réformer dans le traité des vingt-quatre articles, à modifier essentiellement en faveur de la Belgique. Voilà sur quoi doivent se porter, dans le cours des négociations nouvelles qui vont s’ouvrir, les efforts de ses amis, parce que c’est sur ce chapitre de la dette qu’ils seront heureux, n’en doutez pas, si la Belgique ne commet point de fautes. Je me rappelle ici que dans le premier plan de traité entre la Belgique et la Hollande, les arrangemens territoriaux étaient seuls considérés comme fondamentaux et irrévocables, tandis que les arrangemens financiers étaient qualifiés de propositions. Je crois que la conférence de Londres pourrait en revenir là, et je vais vous dire deux raisons qui me feraient espérer le succès des démarches que l’on tenterait dans ce but. Remarquez, en premier lieu, que ce n’est plus là une question de principes, de passions politiques, de système européen. On n’ébranle rien, on ne compromet rien, en réduisant la part de la Belgique, dans la dette commune, à 4 ou 5 millions de florins, au lieu de huit. Et si, comme j’en suis convaincu, ce résultat peut être atteint au moyen d’une révision rigoureuse de tous les élémens du compte, vous avouerez que cette circonstance fortifie singulièrement la probabilité du succès. Ma seconde raison, c’est la facilité même de l’exécution. En ce point, le roi de Hollande se trouve sans intermédiaire vis-à-vis du gouvernement belge, et comme le recours aux armes est interdit à l’un et à l’autre, tout l’avantage est du côté de la Belgique. Dans la question territoriale, le roi de Hollande s’est long-temps retranché derrière les droits de la confédération germanique, et aujourd’hui qu’il a épuisé ce moyen dilatoire, il peut s’adresser à elle pour être mis en possession des territoires que la confédération et lui ont un intérêt commun à faire rentrer, sous sa domination. Mais, dans la question financière, rien de pareil n’est possible; il n’y a pas à solliciter l’intervention d’un tiers; il y a un consentement à donner, une nécessité à subir, à moins de rompre encore une fois toute la négociation, de rentrer dans le provisoire, dont on prétend vouloir sortir, de perpétuer les dépenses sous lesquelles on succombe, de ranimer les mécontentemens auxquels on a cédé, de laisser indéfiniment les Belges à Venloo et dans toute la province de Luxembourg! Si c’est de bonne foi que le roi de Hollande a rétracté ses protestations antérieures contre le traité du 15 novembre, il ne peut se refuser à une négociation que tout le monde; juge nécessaire; et une fois cette négociation ouverte, le résultat n’est pas douteux. Il suffit, au reste, de jeter les yeux sur le traité pour voir qu’une négociation nouvelle est indispensable dans l’état actuel des choses; les engagemens qu’il consacre n’existent d’une part qu’entre les cinq puissances respectivement, et de l’autre, qu’entre les cinq puissances et la Belgique. Mais le traité devait être inséré mot pour mot dans l’arrangement définitif entre la Belgique et la Hollande, dont l’acceptation était supposée devoir immédiatement suivre. Or, il serait aujourd’hui impossible d’exécuter cette clause de l’insertion mot pour mot, qui se rapporte à une hypothèse non réalisée. Ceci est surtout important pour la question de la dette, et conséquemment pour celle des arrérages; et la rédaction des articles 13 et 14 devra être considérablement modifiée. Mais ici, la forme emportera le fond, et il faudra bien à l’occasion des mots aborder les choses, c’est- à-dire examiner jusqu’à quel point la Belgique, obligée, par l’attitude hostile que gardait le roi de Hollande, à entretenir son armée sur le pied de guerre, doit les intérêts de sa part de la dette, à partir du moment où, par sa ratification du traité, elle a mis son adversaire en demeure. Il est certain que la question des arrérages n’est nullement préjugée par le texte du traite, que c’est une question toute neuve à débattre, et que là encore peuvent s’exercer avec avantage pour la Belgique les bienveillans efforts des puissances amies de sa cause. Mais il ne faut pas, monsieur, que la Belgique gâte sa position, embarrasse ses amis, et donne à ses ennemis, si elle en a, la moindre apparence de griefs à faire valoir contre elle. Je vous ai exposé sincèrement, monsieur, mon opinion sur les droits et les prétentions de la Belgique. Je la crois fondée sur une interprétation exacte des engagemens qu’elle a contractés et que l’Europe a contractés envers elle, sur une juste appréciation des nécessités générales, et, en ce qui concerne la France, sur le droit, que son gouvernement ne peut abdiquer, de consulter aussi l’intérêt français. Je ne suis pas insensible au sort des populations du Limbourg et du Luxembourg destinées à redevenir hollandaises; et si l’on m’indiquait un moyen de les soustraire à cette nécessité, qui fût compatible avec la justice et le droit, je l’embrasserais avec ardeur. Mais, jusqu’à ce qu’on ait découvert ce moyen, je pense qu’on sert mal ces populations en les soulevant d’avance contre une destinée qu’il leur faudra peut-être subir, et que la Belgique elle-même leur a laissé imposer, quand elle a autorisé le roi Léopold, par la loi du 7 Novembre 1831, à signer le traité des vingt-quatre articles. Si vous me le permettez, monsieur, je reviendrai avec vous sur ce sujet dans quelque autre lettre, et je vous tiendrai au courant des négociations de la conférence. Elles ne marcheront pas si vite, que, dans l’intervalle de deux protocoles, je ne puisse vous parler à loisir du fait inattendu qui a ramené la question d’Orient sur le tapis, et de ce qui en a été la suite. 31 Août 1838. Les fêtes données à l’occasion de la naissance du comte de Paris sont terminées; mais les mécontentemens que cet événement a causés aux différens partis se font encore entendre. Le nom donné au nouvel héritier du trône, les paroles prononcées par le roi et le duc d’Orléans, tout, jusqu’au jour de la naissance du jeune prince, a servi de sujet et de texte aux déclamations et aux prophéties sinistres. Un journal légitimiste n’a-t-il pas fait remarquer que le comte de Paris est né le 24 août, jour anniversaire de la Saint-Barthélémy? S’il en est ainsi, 1838 sera une réparation des malheurs de 1572, mais nous ne devons pas nous étonner que les écrivains légitimistes, qui approuvaient la Saint- Barthélémy en la nommant un acte de rigueur salutaire, ne sentent pas toute la portée d’un événement qui assure à la France la perpétuation directe d’une dynastie fondée sur le principe de la liberté des cultes et de toutes les libertés politiques. Des esprits inquiets, mais moins hostiles, ont cru devoir remarquer que tant de réjouissances à l’occasion de la venue d’un héritier du trône, sont superflues, attendu que la naissance d’héritiers directs et pleins d’avenir, n’a pas empêché, depuis trente ans, les dynasties de tomber. Il est vrai que l’ambition effrénée de Napoléon a privé son fils du trône de France, et que le manque de foi royale de Charles X a envoyé le duc de Bordeaux en exil. C’est un exemple qu’il est bon de mettre, en tous pays, sous les yeux des princes; mais cet exemple est inutile en France, et surtout en pareille occasion. Est-ce au roi qu’on viendrait offrir un pareil exemple; au roi, qui depuis huit ans a fait respecter, et souvent au péril de sa vie, par tous les partis qui les ont attaquées, les institutions jurées en 1830? Est-ce à ses fils, à son héritier? Mais n’ont-ils pas secondé le roi dans toutes ces journées périlleuses où il fallait défendre la constitution, les armes à la main? n’ont-ils pas rempli leurs devoirs de prince et de citoyen, comme le soldat le plus obscur et le fonctionnaire le plus exact? Quel a été le premier acte du roi après la naissance de son petit-fils? N’a-t-il pas écrit de sa main au corps municipal pour lui annoncer cet heureux événement, en le qualifiant de garantie nouvelle à la stabilité de nos institutions? Le roi, qui nous a montré quelle éducation reçoivent ses enfans, avait bien le droit de parler ainsi d’avance de son petit-fils. Le trône ne manque pas aux princes qu’on élève de la sorte, car ils sont dignes de le remplir. Et peut-être n’eût-il pas manqué au duc de Bordeaux lui-même, si la France n’avait su qu’il n’y avait rien à attendre pour elle de l’élève de l’abbé Tharin. Ce ne sont pas, en effet, les naissances royales qui ont manqué à la France depuis quinze années; ce sont les éducations royales qui ont manqué aux princes que la providence avait accordés aux voeux du pays. Le roi de Rome eut le malheur de naître en un temps où le despotisme le plus pesant ne laissait parvenir que l’adulation au pied du trône. Les grands malheurs qui renversèrent si promptement cette haute fortune, furent l’effet même des fautes du fondateur de cette race, détruite dans son germe. Le duc de Bordeaux porte aussi le poids des fautes du chef de sa maison. Né dans un temps de liberté et de vérité, il eût peut-être profité de ces circonstances favorables; mais, au lieu de l’élever au milieu de la France et de la lui faire connaître, on le renferma dans le sein d’un parti, on lui répéta que les siens n’avaient jamais cessé de régner, on lui dissimula jusqu’aux faits de cette longue et immense révolution dont la connaissance seule pouvait le rendre propre à la conduire. En présence du régime constitutionnel qu’on lui apprenait à détester, au milieu d’un peuple libre et fier de ses droits nouveaux, le jeune prince vécut comme s’il était dans l’émigration; on l’entoura de ceux qui haïssaient le plus les institutions qu’il devait jurer de maintenir, et le premier acte politique dont l’étiquette de palais ne put lui dérober la connaissance, ce fut la violation d’une parole royale donnée solennellement trois fois à la face du pays. Les premiers coups de canon qu’il entendit, ce furent ceux que le roi son aïeul faisait tirer sur son peuple, et la première fois qu’on lui fit voir la France et ses populations, ce fut quand il les traversa pour se rendre en exil. Ces grands malheurs ont-ils au moins profité au dernier rejeton vivant des dynasties perdues? Les organes éclairés de la vieille légitimité, qui savent à quelles conditions on régnera désormais en France, quelque nom qu’on porte, en doutent, ou plutôt en désespèrent. La Gazette de France ne déclarait-elle pas elle-même, il y a peu de jours, que le règne de Henri V était incompatible avec une constitution quelconque? et la feuille que nous citons était bien informée. Voudra-t-on nier, en effet, que le petit-fils de Charles X dit hautement, en toute occasion, qu’il refuserait le trône de France si on le lui offrait avec une charte, et qu’il ajoute que la révolution de Juillet lui semble l’événement le plus heureux; car autrement il eût reçu la couronne avec l’obligation d’être un roi constitutionnel, comme l’était son aïeul, qui n’a qu’un tort à ses yeux, celui d’avoir attendu quatre ans avant de signer les ordonnances? Ces paroles sont authentiques, et mille témoins élèveraient la voix pour répondre à ceux qui les nieraient. Qu’on s’étonne maintenant que le trône ait manqué aux héritiers! Mais leurs pères et leurs cours ne l’ont-ils pas détruit eux-mêmes sous leurs pieds? Nous ne sommes ni courtisans, ni prophètes. Nous ne saurions prédire si la vie du comte de Paris sera prospère et glorieuse; si, dans l’Europe où tout vacille, les événemens seront pour lui; mais ce que nous savons bien, c’est que tout ce que la prudence et la sagesse humaines peuvent faire pour l’héritier d’un trône, son aïeul et son père le feront pour lui. Et pour accomplir ce dessein, ils n’auront pas besoin de chercher d’autres traditions que celles de leur famille, d’autres enseignemens que ceux qu’ils prendront en eux-mêmes. Le roi n’aura qu’à faire lire à son petit-fils l’histoire de son règne, pour lui apprendre ce que c’est qu’un roi constitutionnel. Le duc d’Orléans n’aura qu’à répéter au jeune prince les leçons qu’il a reçues dans nos collèges, qu’à lui communiquer l’expérience qu’il a puisée dans la simple fréquentation des hommes de tous les rangs, pour lui tracer les devoirs d’un héritier du trône, pour lui enseigner le métier de prince dans un pays libre. On voit que la Providence a déjà fait beaucoup pour le comte de Paris en le faisant naître où il est né. Ajoutons qu’elle l’a fait naître dans un temps où les passions violentes sont mal reçues, et dans un pays fatigué de commotions politiques, toutes choses qui ont manqué aux anciens héritiers du trône de France. Voilà bien des chances en faveur de celui-ci, et bien des raisons de ne pas s’inquiéter de son avenir. Le don d’une épée, votée par le conseil municipal, au comte de Paris, a naturellement donné lieu à beaucoup de critiques. Pourquoi une épée à un enfant? Pourquoi déclarer surtout, comme l’a fait le préfet de la Seine, que cette épée ne doit rappeler ni celle de Charlemagne ni celle de Napoléon, c’est-à-dire que ce doit être là une épée pacifique? Le roi a répondu en disant que cette épée sera toujours prête à préserver notre honneur national de toute atteinte et notre territoire de toute invasion, que si elle sort du fourreau, ce sera pour hâter le terme des maux de la guerre, et pour faire jouir la France de la conquête de la paix. Les paroles dites devant un berceau, en présence d’un enfant qui ne les entend pas, ont souvent une grande influence dans l’avenir; ce sont les premières paroles qu’on lui répète dès qu’il est en état de comprendre. Qui sait si les sages réflexions du fondateur de la dynastie, ne se présenteront pas à la pensée du comte de Paris dans des momens difficiles? Le voeu d’une ville capitale, représentée par ses délégués, n’est pas non plus un fait indifférent, et c’est, en quelque sorte, flétrir les annales d’une nation, que jeter du ridicule sur de pareils actes. Enfin, la harangue de M. l’archevêque de Paris au roi, à l’occasion du Te Deum d’actions de grâce, a fait naître d’autres rancunes et de nouvelles critiques. «La monarchie compose avec le clergé, s’est écriée l’opposition radicale. Le règne des jésuites ne tardera pas à revenir; le fameux parti-prêtre va de nouveau dominer, et (qui sait?) nous ramener aux ordonnances de juillet, sans doute.» Qu’est-il donc arrivé qui puisse motiver ces plaintes que nous voulons bien supposer sincères? M. l’archevêque de Paris a ondoyé l’héritier du trône, et il devait le faire. De son côté, le roi s’est rendu avec sa famille à l’église cathédrale, pour remercier Dieu de la grâce qu’il lui a faite. La France a-t-elle donc pris l’engagement d’être athée depuis la révolution de Juillet? Cet acte religieux révolte une certaine partie de l’opposition, qui ne voit aujourd’hui que théocratie et fanatisme. M. l’archevêque de Paris lui semble un cardinal de Retz, un turbulent qui se soumet en frémissant, et qui prend d’une main mille fois plus qu’il ne donne de l’autre. Quand donc laisserons- nous à chacun son caractère? Un archevêque, un prélat, ne peut avoir les idées d’un écrivain politique, ou d’un député constitutionnel. Le prélat dit au roi qu’il a demandé à Dieu d’abréger les temps, et de hâter le moment où tous les Français seront réunis dans les liens d’une même foi, en un seul troupeau avec un seul pasteur. Mais tel a toujours été le voeu de l’église catholique, voeu que manifestent les missions lointaines, les prédications, les martyres qui l’ont honorée, et, il faut bien le dire, les persécutions qu’elle a soulevées et qui l’ont quelquefois flétrie. Veut-on que l’église catholique abdique son principe fondamental, qui est le prosélytisme, et qu’elle ne se permette pas même un voeu innocent pour la conversion de ceux qu’elle voudrait voir dans son sein? L’article 5 de la Charte dit que chacun professe sa religion avec une égale liberté, et obtient, pour son culte, la même protection. Voudrait-on empêcher M. l’archevêque de Paris de professer sa religion avec la liberté que nous réclamons pour nous tous? Imiterons-nous le fanatisme voltairien du Constitutionnel, qui s’écrie à cette occasion «Voyez comme le prélat donne un large champ à ses passions d’intolérance, lorsqu’il appelle de ses voeux le jour où tous les Français seront convertis à la foi catholique!» C’est un prélat bien intolérant, en effet, que celui qui prie Dieu d’augmenter le nombre de ses fidèles. Les prêtres de toutes les religions font-ils autre chose? Disons la vérité, et ne reculons pas lâchement devant ces aveugles élans du vieux libéralisme. M. l’archevêque de Paris a parlé en archevêque, et le roi comme un roi, d’abord en blâmant les désastres qui ont frappé l’archevêché, en 1831, puis en disant «qu’il louait Dieu de tous les bienfaits que la main céleste a répandus sur la France, sur sa famille et sur lui.» Le temps d’épreuves dont a parlé M. l’archevêque de Paris, est passé, nous l’espérons; le clergé a subi les effets inévitables d’une réaction que quelques-uns de ses membres avaient provoquée, en se mêlant trop ardemment à la politique de la restauration et en l’entraînant dans des voies fâcheuses. Les paroles même du prélat prouvent que le gouvernement est loin de tout accorder au clergé, comme on l’en accuse; mais tous les égards, dus à un corps respectable, lui sont accordés sans réserve. En restant dans les limites du sacerdoce, il s’assurera la plus utile et la plus belle influence, et il la devra uniquement aux vertus dont le clergé français a tant de fois donné l’exemple. Quelques journaux français, de ceux qui ont le plus contribué à l’exaltation qui règne dans plusieurs cantons de la Suisse contre la France, annoncent le terme des difficultés nées entre le gouvernement français et la république helvétique. La déclaration du grand conseil de Thurgovie suffirait selon ces feuilles. Le grand conseil de Thurgovie a déclaré, en effet, que le vote de sa députation est maintenu dans tous ses points, et qu’en conséquence, Thurgovie repousse de la manière la plus formelle la demande faite par la France, de l’expulsion du prince Louis Bonaparte. En sa qualité d’état souverain, est-il ajouté dans cette déclaration, Thurgovie se propose de rechercher et de punir lui-même les intrigues politiques susceptibles de compromettre la tranquillité des autres états. En lisant cette déclaration si explicite, on est d’abord amené à se demander quels sont les moyens légaux à l’aide desquels le canton démocratique de Thurgovie peut empêcher M. Louis Bonaparte de conspirer contre la tranquillité de la France. Puis on se demande encore comment il se fait que le grand conseil de Thurgovie ait passé sous silence le défaut d’adhésion de M. Louis Bonaparte à l’article 25 de la constitution thurgovienne, circonstance qui réduit la qualité de citoyen de Thurgovie à un titre honorifique. C’est ainsi que la commune de Schutz et celle d’Oberstrass voulaient accorder le titre de citoyen, sans droits civiques, à M. Louis Bonaparte. S’ensuivrait-il qu’il serait citoyen de Lucerne et de Zurich? Nullement. La Suisse est maîtresse, il est vrai, de prendre M. Louis Bonaparte sous sa protection. Si la république helvétique croit avoir de grandes obligations à ce jeune homme; si le titre de prince qu’il porte lui donne, près des démocrates suisses, un crédit assez grand pour faire repousser par tous les cantons et par le directoire fédéral, les justes demandes de la France, rien de mieux. Assurément, les négociations seraient terminées, et notre ambassadeur n’aurait plus qu’à demander ses passeports; mais nous ne pouvons croire que les choses eu soient arrivées à ce point. D’abord, tous les journaux suisses sont loin de tenir le même langage. L’Allgemein déclare qu’il eût été dans les devoirs de bon voisinage d’engager M. Louis Bonaparte à s’éloigner du territoire de la confédération. Ce journal blâme les chefs radicaux qui ont, dit-il, en main les rênes de la confédération, d’avoir déclaré d’une manière si arrogante qu’ils ne consentiraient jamais à l’expulsion de M. Louis Bonaparte. L’Ami du Peuple, de Berne, dit que M. Louis Bonaparte ne considère son droit de citoyen suisse que comme un moyen de réaliser ses vues ambitieuses. La brochure Laity, dit l’Ami du Peuple, en est une preuve. Que de personnes n’a-t-il pas compromises par cet écrit! La feuille suisse n’est pas pour l’expulsion, mais elle est plus rigoureuse encore. Elle parle de citer M. Louis Bonaparte devant la diète, de lui faire l’injonction de rester tranquille, comme il convient à un citoyen suisse, et dans le cas où il agirait autrement, de l’envoyer réfléchir dans une chambre du château d’Arbourg. Le château d’Arbourg est une prison d’état. Une autre feuille compare M. Louis Bonaparte à la chauve-souris de La Fontaine, qui montre tour à tour ses pieds et ses ailes, et M. Louis Bonaparte lui-même justifie cette assertion par sa lettre au grand conseil de Thurgovie, où il ne parle de sa situation qu’en termes ambigus. Le droit de bourgeoisie de Thurgovie est le seul qu’il possède, dit- il; mais il ne déclare pas hautement qu’il a renoncé à sa qualité de Français. Ce langage équivoque n’est pas à la hauteur de la situation que voudrait se faire M. Louis Bonaparte, et nous devons lui dire qu’il y a bien loin de sa lettre à celle que Louis XVIII écrivit de Varsovie à Napoléon. Il n’est pas si facile qu’on le pense de prendre le langage et l’attitude d’un prétendant. Le directoire fédéral sera-t-il moins sage et moins modéré que les feuilles dont nous venons de citer quelques passages? Les rodomontades des radicaux suisses, copiées de celles qu’on adressait à M. de Bombelles, ambassadeur d’Autriche, quand il somma les cantons d’expulser les réfugiés qui s’étaient assemblés au Steinhalzli, seront-elles soutenues par le gouvernement de la république helvétique? Les membre du directoire voudront-ils sanctionner l’injure adressée à la France par un faubourg de Zurich et par un hameau de Lucerne, qui ont choisi cette circonstance pour décerner la bourgeoisie à M. Louis Bonaparte? La France peut bien ne pas se baisser pour regarder ces pygmées qui l’outragent, mais nous prévenons le directoire helvétique qu’il n’en serait pas ainsi de sa décision. La Suisse occupe une place importante en Europe, mais uniquement à cause de ses voisinages. Elle peut livrer le passage vers notre frontière de l’est et nous découvrir depuis Mulhausen jusqu’à Lyon. Elle peut jouer le même rôle vis-à-vis de la Lombardie. La Suisse est donc tout pour ses voisins; ses procédés à leur égard ont une importance double de celle des autres états, et entre la meilleure harmonie et une hostilité ouverte, il n’y a pas de milieu pour la France dans ses rapports avec la Suisse. Un système mixte serait tout-à-fait d’une fausse politique. La France doit faire sentir constamment à la Suisse les effets de sa bienveillance ou ceux de sa force, se faire aimer ou se faire craindre; sa sûreté le veut ainsi. Les capitulations que faisait autrefois la France avec les cantons étaient, selon nous, d’une excellente politique; tous les moyens de conciliation et de bons rapports doivent être employés, à défaut de ces conventions amicales qui ne sauraient plus avoir lieu aujourd’hui. Nous devons croire que ces moyens ont été tentés, et qu’ils le sont encore; s’ils ne réussissent pas, le devoir du gouvernement français est tout tracé. Genève est à deux pas du fort de l’Écluse; et de Bâle à Constance, qui est à quelques milles de Frauenfeld, la capitale de Thurgovie, il n’y a qu’une promenade militaire de deux jours, qui ne s’écarte pas de la ligne frontière. Le directoire fédéral s’abuserait étrangement s’il se figurait, comme le disent chaque jour les journaux de l’opposition, que la France verrait de mauvais oeil un acte de vigueur commandé par le sentiment de sa dignité. Nous avons sous les yeux plusieurs lettres de nos départemens. Toutes s’accordent à demander que la France ne subisse pas un refus injurieux. On a parlé des dommages qu’éprouverait le commerce. Le chiffre d’exportation des marchandises suisses, en France, dépasse de 2 millions celui des marchandises importées en Suisse par la France. A Lyon, tous les intérêts gagneraient à un blocus de la Suisse qui ne pourrait plus faire concurrence pour les exportations d’Amérique. lies déclamations des journaux de l’opposition ne sont rien que des déclamations, et, en France, on sait bien à quoi s’en tenir sur leur valeur. Nous serions fâchés que la Suisse l’apprit à ses dépens. Une affaire grave s’est élevée entre le conseil général de la Loire-Inférieure et le préfet de ce département. D’anciens dissentimens entre le conseil et le premier fonctionnaire paraissent avoir éclaté avec plus de force que jamais, et ont amené une lettre du conseil général au ministre de l’intérieur, par laquelle on offre l’alternative de la démission du conseil ou de la retraite du préfet. Cette lettre, consignée sur le registre des délibérations, ne parviendra à l’administration centrale qu’à la fin de la session des conseils-généraux; elle est donc encore comme non avenue, et on ignore ce que décidera le ministère. On peut toutefois prévoir qu’il ne reconnaîtra pas au conseil général le droit d’obliger le gouvernement à changer un préfet. Déjà un journal de l’opposition, le Constitutionnel, blâme sans réserve la conduite du conseil général. Nous aurions peine à employer des termes aussi rigoureux que ceux du Constitutionnel, à l’égard d’une assemblée où l’on compte des hommes aussi graves que le sont M. Delahaye-Jousselin, M. Bignon, M. Cossin, députés, et MM. les présidens Levaillant et Guillet. Nous n’avons pas besoin, nous, de témoigner notre adhésion au gouvernement par ces excès de rigueur pour ses adversaires, et nous attendrons le cahier du conseil général de la Loire-Inférieure pour juger ses actes. Mais en principe, sa lettre, qui est une sorte d’ultimatum, nous semble excéder ses pouvoirs, et le ministère aura, en cette circonstance, à bien marquer les limites qui séparent un conseil général d’une chambre des députés. C’est à son retour de sa belle résidence de Lagrange, où il va se reposer des fatigues d’une session difficile, que M. de Montalivet s’occupera de cette affaire. M. le comte Molé prend l’interim du ministère de l’intérieur; on peut être assuré qu’en ses mains les affaires ne péricliteront pas. Puisque nous parlons du Constitutionnel, nous devons le féliciter de la nouvelle route qu’il prend aujourd’hui. Le Constitutionnel s’était montré très irrité de la publication de la statistique des journaux que nous avons faite. Il y voyait une immoralité, une violation des secrets de l’industrie, connue si un journal qui demande au pouvoir de la déférence au nom du grand nombre de ses abonnés, et à qui l’industrie s’adresse pour annoncer ses produits, en raison même de ce nombre de lecteurs, pouvait et devait être assimilé à un négoce occulte. Le Constitutionnel contestait encore l’exactitude de nos chiffres. S’ils sont inexacts à son égard, c’est sans doute parce qu’on a compté, au timbre et à la poste, comme abonnemens du Constitutionnel, les feuilles qu’il échange avec les journaux de province et celles qu’il adresse gratis, en France et à l’étranger, à ses correspondans. Il s’ensuit qu’on serait plus exact en diminuant de quelques centaines le chiffre des abonnés du Constitutionnel, que nous avons donné. Mais, tout en contestant ce chiffre, le Constitutionnel a suivi nos conseils. Il a compris, comme nous le lui disions, que la perte de vingt mille abonnés qu’il a faite depuis 1830, époque où il comptait le nombre prodigieux de vingt-cinq mille abonnés, tient à quelque chose; et pour commencer sa réforme, il a renoncé aux attaques acerbes dont le gouvernement et ce qu’il nomme le château, étaient l’objet dans ses articles. Après avoir accordé, il y a peu de temps, de justes éloges à M. Molé, le Constitutionnel a salué avec enthousiasme et sans rancune, la naissance du nouveau prince, en protestant de son dévouement pour la monarchie, et en parlant de la bonne étoile de notre dynastie. Qu’il y a loin de cette loyale manifestation aux chroniques que faisait, il y a deux mois, le Constitutionnel, sur «la ville et la cour! «Nous l’en félicitons sans réserve, et nous ne doutons pas qu’il n’en recueille les fruits avant la publication de sa statistique d’abonnemens du prochain trimestre. Un journal du soir, plus fidèle à ses principes qu’à ses intérêts, et qui diffère en cela du Constitutionnel, l’avait sommé de déclarer pour qui et contre qui il combattait; à quoi le Constitutionnel, fidèle du moins à son système, avait répondu que, sans trop admettre le droit que s’arrogent certaines feuilles de lui faire subir un interrogatoire sur ses antipathies et ses sympathies, il allait cependant répondre. On voit que le Constitutionnel se croit en droit de cacher non-seulement le nombre de ses abonnés, mais encore ses opinions politiques, et qu’il s’imprimerait volontiers à huis clos, s’il osait. Toutefois, forcé dans son camp retranché, il déclare «que tous ses efforts tendront, comme par le passé, à préparer le renversement du ministère actuel dans son entier.» A la bonne heure! le ministère se contentera donc de se voir soutenu en détail, comme fait aujourd’hui le Constitutionnel, tantôt dans la personne de M. Molé, tantôt dans celle de M. de Montalivet, à propos du conseil général de la Loire-Inférieure. Nous regarderions déjà même comme un grand progrès du Constitutionnel la justice toute française qu’il rend au chef de notre gouvernement, et l’enthousiasme qu’il montre pour sa famille. A ce prix-là, le Constitutionnel évitera désormais les critiques que nous nous sommes permises, à notre grand regret, sur l’esprit injuste et passionné de sa rédaction. Et quant aux feuilles de l’opposition qui se postent derrière le Constitutionnel pour l’observer, à peu près comme ces régi mens qu’on place derrière des auxiliaires incertains, elles auront beau faire bonne garde, nous leur prédisons que le Constitutionnel leur échappera. Ceci n’est pas une conjecture. M. de Salvandy vient d’adresser, au roi, deux rapports qui feront époque dans l’histoire de l’instruction publique en France. Le ministre rappelle que l’ordonnance de 1816 supprima dix-sept facultés des lettres et trois facultés des sciences; et que, sur sa proposition, la création de nouvelles facultés a été sanctionnée par les chambres. C’est pour régler et améliorer l’enseignement dans ces facultés, que M. de Salvandy a proposé au roi, qui l’a approuvé, de faire enseigner les langues vivantes dans les départemens. Nous n’avons pas besoin de démontrer l’excellence de ces vues et de ces mesures; elles parlent elles-mêmes assez haut, et témoignent, ainsi que le rapport de M. de Salvandy sur les études théologiques, combien il a embrassé avec promptitude et élévation, toutes les parties de l’utile administration qui lui est confiée. LETTRES SUR LA SITUATION EXTERIEURE. IV. Monsieur, Les derniers jours de session du parlement anglais ont été marqués dans la chambre des lords par une discussion importante et qui mérite de fixer quelque temps notre attention. non qu’elle ait eu, ni qu’elle dût avoir de résultats positifs; mais elle a soulevé plusieurs questions graves, sur lesquelles il ne sera pas inutile de revenir, et provoqué des explications que je crois à propos d’enregistrer et même de développer. Je commencerai par vous exposer en peu de mots le double objet de la discussion que je veux examiner avec vous. Il y a deux mois à peu près, une assemblée de négocians s’est tenue à Glasgow pour entendre de grands discours et faire une pétition au parlement sur la décadence du commerce anglais, la diminution ou l’encombrement de ses débouchés, les pertes qu’il a subies et celles, plus considérables encore, qui le menacent, au dire de certaines personnes que je crois trop promptes à s’alarmer. Si cette manifestation n’était pas suggérée par M. Urquhart, au moins est-ce lui qui a joué le principal rôle dans l’assemblée de Glasgow et y a prononcé le plus long discours. Vous connaissez de réputation M. Urquhart; vous savez qu’il a fait ou dirigé une terrible guerre de plume contre la Russie; qu’il prêche la restauration de l’empire ottoman; qu’il a essayé de susciter une croisade anglo-française contre l’ambition moscovite, et qu’il n’a pas tenu à lui que la guerre s’allumât en Orient pour la prise du Vixen. M. Urquhart, auquel je ne contesterai cependant pas un certain mérite, s’est trouvé un beau jour, grâce à ses livres et à ses lettres de Constantinople, poussé, par la faveur populaire et le goût passager de lord Palmerston, aux fonctions éminentes de premier secrétaire d’ambassade en Turquie. C’était en 1836. Puis les dissentimens entre son chef et lui devinrent si graves, que le ministère anglais eut à opter pour les services de l’un ou les services de l’autre. Le poids de lord Ponsonby, allié de lord Grey, fit pencher la balance en sa faveur; lord Ponsonby resta ambassadeur d’Angleterre à Constantinople, et M. Urquhart revint dans sa patrie assiéger Downing-Street de ses mémoires justificatifs, accabler lord Palmerston de sa volumineuse correspondance, rédiger les pétitions de M. Bell, armateur du Vixen, et soulever dans la presse, ainsi que dans les deux chambres, des discussions hostiles sur la direction des affaires extérieures de la Grande-Bretagne. Telle est donc l’influence sous laquelle l’assemblée de Glasgow, dont cette digression nous a un peu éloignés, composa sa pétition. Lord Lyndhurst fut chargé de la présenter dans la chambre haute, et il s’est acquitté de cette tâche le 14 du mois dernier. Voilà l’objet dont j’ai d’abord à vous entretenir. Lord Lyndhurst est un homme de beaucoup d’esprit, un orateur éloquent, passionné et néanmoins fort habile. Ses connaissances de jurisconsulte, sa parole, l’étendue de son intelligence, en ont fait à la chambre des lords le chef de l’opposition tory, et je ne sais combien de grandes mesures ministérielles ont succombé depuis quelques années sous ses coups. Eh bien! avec toutes ces qualités, le discours qu’il a prononcé à l’appui de la pétition de Glasgow est, passez-moi le mot, un discours pitoyable. Il m’a rappelé ceux que, dans les premières années de la révolution de juillet, tenaient à la tribune de la chambre des députés quelques orateurs aujourd’hui bien tombés dans l’opinion publique et dans l’estime même de leur parti. Comme eux, lord Lyndhurst a parlé de tout à propos de rien, a fait des crimes à son gouvernement de tout ce que n’a pu empêcher ce pauvre gouvernement, des actes de puissances étrangères sur lesquels il ne pouvait exercer le moindre contrôle. Comme eux, lord Lyndhurst a dit pendant une heure : Il fallait faire ceci, ou bien, il fallait prévenir cela, et le tout sans se demander jamais si l’on en avait le droit ou si l’on en possédait les moyens; si la guerre, l’ultima ratio en pareilles matières, à supposer que la chose en valût la peine, pouvait même conduire au but et faire obtenir le résultat désiré. Enfin, pour que rien ne manque à la comparaison, le discours de lord Lyndhurst et ceux qu’il me rappelle offrent la même absence d’équilibre, ou plutôt la même contradiction entre l’objet qu’il se propose et les principes généraux de politique ou d’économie sociale dont cet objet est inséparable. La pétition des négocians de Glasgow roulait, comme je vous l’ai dit, sur la décadence du commerce de la Grande-Bretagne. Lord Lyndhurst, après avoir cité des chiffres qui prouvent effectivement un ralentissement dans les principales branches d’exportation, a donc parlé de l’union des douanes allemandes, de la Vistule fermée au pavillon anglais; de Cracovie, où l’Angleterre n’a point de consul, malgré les promesses de lord Palmerston; de Java, où les Hollandais exigent des droits ruineux, contrairement aux traités; d’Alger enfin, de notre Alger, dont on essaie tous les ans de dégoûter la France, et qui ne laisse pas d’exciter, chez nos voisins, des sentimens de jalousie bien ou mal fondés. Ainsi, voilà que lord Lyndhurst, pour faire vendre aux manufacturiers de Paisley, de Manchester et de Sheffield, quelques milliers de plus d’aunes de toiles de coton et autant de quintaux de grosse quincaillerie, voudrait sérieusement que son gouvernement fît la grosse voix contre les maîtres de Java, c’est- à-dire la Hollande; contre l’union des douanes allemandes, c’est- à-dire la Prusse; contre les possesseurs du cours de la Vistule; c’est-à-dire encore la Prusse et la Russie; contre les puissances protectrices de Cracovie, c’est-à-dire encore la Prusse et la Russie, avec l’Autriche de surcroît; contre les conquérans d’Alger, c’est-à-dire contre la France; en un mot contre toute l’Europe ou à peu près! Si c’est là de la politique, monsieur, je ne m’y connais pas, malgré les exagérations que l’on passe d’ordinaire à des marchands de mauvaise humeur et à toutes les oppositions du monde. Je vais vous parler tout à l’heure d’un autre orateur, lord Strangford, ancien diplomate cependant et homme d’affaires, qui ne se montre pas moins exigeant à l’endroit de nos griefs contre le Mexique et Buenos-Ayres et des moyens que nous avons pris pour en obtenir satisfaction. Le rôle d’un ministère ainsi attaqué n’est pas glorieux, et cependant ce ministère est dans le vrai, dans la raison, dans la politique, quand il vient opposer à des accusations incohérentes ces simples mots : Nous n’avons pas le droit, nous ne possédons pas les moyens de faire ou d’empêcher, au gré de vos désirs ou de vos alarmes. C’est ce que lord Melbourne a répondu à lord Lyndhurst. Je n’insisterais pas avec vous sur cette discussion, si nos ministères n’avaient eu souvent dans les deux chambres, surtout dans celle des députés, de pareilles interpellations à subir. Mais chez nous aussi, on a plus d’une fois dénoncé l’union des douanes allemandes, comme fort préjudiciable à notre commerce, et comme très dangereuse sous le point de vue politique. Chez nous aussi, on a fait un crime au gouvernement de ne pas avoir arrêté le développement de cette ligne puissante, qui a tant ajouté à l’influence de la Prusse en Allemagne. Chez nous aussi, on a souvent parlé de Cracovie, appelé en termes impératifs l’attention du ministère sur les événemens dont cette ville était le théâtre, sommé le ministre des affaires étrangères de dire ce qu’il avait fait pour y combattre l’irrésistible prépondérance des trois cours soi-disant protectrices de ce petit état. Eh bien! voici, monsieur, ce qu’a répondu lord Melbourne avec franchise et simplicité. Sans examiner s’il était vrai que l’union des douanes allemandes eût porté un aussi grand préjudice qu’on le prétend au commerce anglais, il a dit que l’Angleterre n’avait pu s’y opposer, que la formation de cette ligue commerciale n’était contraire à aucun traité, qu’aucune puissance étrangère n’avait droit d’intervenir dans des arrangemens de cette nature, essentiellement dépendans du libre exercice de la souveraineté locale. Quelque tort que puissent faire ces conventions au commerce d’une nation rivale, il n’y aurait, a fort bien ajouté lord Melbourne, qu’un moyen d’en neutraliser ou d’en atténuer l’effet : ce serait d’offrir à l’union des douanes tous les avantages au prix desquels elle serait disposée à baisser ses tarifs, comme cela se pratique toujours entre souverainetés égales et également libres. Je recommande cette réponse à M. Mauguin. Assurément, ce n’est pas un langage de matamore; mais c’est le bon sens pratique de l’homme d’état qui respecte chez les autres les droits qu’il veut pouvoir exercer chez lui. La déclamation perd toute sa force devant ce peu de paroles, et une opposition qui se laisse convaincre d’exigences déraisonnables court grand risque de n’être plus écoutée, même quand elle a raison. Lord Melbourne a été moins explicite à l’égard de Cracovie. Il s’est borné à dire qu’effectivement le ministère avait eu l’intention d’envoyer dans cette ville un agent consulaire, mais qu’il avait reconnu des obstacles à l’exécution de son projet, et qu’il l’avait abandonné. Je crois savoir de quelle nature ont été ces obstacles. On a dû déclarer à l’Angleterre que son agent ne serait pas reçu à Cracovie, et que l’intérêt commercial n’étant évidemment qu’un prétexte, si le gouvernement anglais persistait dans le dessein de nommer un consul à Cracovie, sa nomination serait regardée comme un acte politiquement hostile. Si mes informations sont exactes, cette déclaration a dû être faite au nom des trois puissances protectrices, la Prusse, l’Autriche et la Russie. Une fois la question ainsi engagée, il fallait examiner, ce me semble, si la vaine satisfaction d’avoir un agent officiel à Cracovie ne serait pas achetée trop cher au prix des graves embarras que l’on pouvait s’attirer en persistant à l’y faire reconnaître. Il fallait se demander si, même en cas de succès, la présence de cet agent serait bien utile à la liberté de Cracovie et à ce reste de nationalité polonaise qu’on prétendait y maintenir. Il fallait se dire enfin qu’une aussi éclatante démarche constituait presque l’engagement formel de prendre fait et cause pour Cracovie, à la première violation de son territoire ou du statut constitutionnel qui lui avait été accordé, à moins de reculer lâchement ou de paraître conniver avec ses oppresseurs. Je ne suis certainement pas loin de la vérité en supposant que toutes ces considérations, que ces graves conséquences se sont présentées à l’esprit du ministère anglais, et l’ont déterminé à l’abandon d’un projet dont il n’avait pas pris l’initiative, et qu’il avait trop légèrement adopté sur une motion impolitique faite dans la chambre des communes. Lord Melbourne n’a pas dit et ne pouvait pas dire tout cela; mais je crois que, s’il avait été forcé de le faire, il aurait facilement justifié dans cette question l’honneur de sa politique et la sagesse de son gouvernement. La politique de l’Angleterre, depuis la révolution de juillet, me paraît avoir le même caractère que celle des grandes puissances du continent. Temporiser et fermer les yeux sur les questions d’un intérêt éloigné, incertain, contestable; agir avec décision et vigueur sur les questions d’un intérêt immédiat et certain; concourir ainsi au maintien de la paix générale et conserver de bons rapports avec tous les gouvernemens : tel est, en peu de mots, le système que tous les cabinets mettent en pratique avec autant de persévérance que de succès. Dans l’exécution de ce système, qu’on retrouve à chaque page de l’histoire de ces dernières années, les gouvernemens se sont fait de grandes concessions, et ont toléré, les uns de la part des autres, un grand nombre d’actes qu’on ne saurait expliquer différemment. La question belge, celle d’Orient, celle d’Italie, celle de Pologne, celle de la Péninsule espagnole, sont trop présentes à tous les esprits dans leurs moindres détails, pour que vous ne me dispensiez pas de vous rappeler les diverses circonstances par lesquelles se trouve complètement justifiée l’opinion que je vous développe ici. Mais je la recommande à votre plus sérieuse attention, si vous voulez bien comprendre la situation actuelle de l’Europe, les dispositions respectives des élémens rivaux qui s’y agitent, les rapports compliqués de toutes les puissances, et les chances de durée que comporte cet état de choses. Permettez-moi encore, pour illustrer ce qui précède, quelques mots sur la manière dont on envisage, en Angleterre, notre conquête d’Alger. J’y suis, d’ailleurs, naturellement ramené par le sujet de cette lettre. Dans son discours à propos de la pétition de Glasgow, lord Lyndhurst avait parlé aussi d’Alger, comme de Java, de la Vistule et de Cracovie, et il avait accusé lord Palmerston d’avoir déclaré que le gouvernement anglais voyait avec plaisir les progrès de la puissance française en Afrique. Que répondit lord Melbourne? Non content de rectifier la citation faite par lord Lyndhurst, et de rétablir le véritable texte des paroles prononcées par lord Palmerston, il émit à son tour sa propre opinion; il fit connaître les sentimens que lui inspirait à lui-même, comme premier ministre d’Angleterre, notre conquête d’Alger. Lord Palmerston avait dit qu’on n’aurait point à nous adresser de représentations au sujet d’Alger, tant que nos armes ne franchiraient pas les limites de l’ancienne régence, tant que nous respecterions à l’ouest l’empire du Maroc, et à l’est le territoire de Tunis. Ce n’était donc qu’une reconnaissance formelle du droit que nous avait donné la prise d’Alger, de nous considérer désormais comme seuls et légitimes souverains de l’ancienne régence, sauf à ne consommer l’occupation que par degrés et selon nos propres convenances. En reconnaissant ce droit à la France, lord Palmerston ne faisait d’ailleurs que suivre l’exemple de la Porte ottomane elle-même, qui, depuis la prise d’Alger, n’a osé, malgré toutes ses protestations, transmettre ouvertement à personne, sur aucun point de l’Algérie, soit à Constantine, soit à Oran, le titre et les pouvoirs du dernier dey. Mais lord Melbourne a fait plus que lord Palmerston; il a reconnu le droit de la France, et il a dit en même temps que la conquête d’Alger par les armes françaises était un événement dont l’Angleterre avait lieu de s’affliger; que personne en Angleterre n’avait pu voir sans inquiétude et sans regrets cet agrandissement de la puissance française sur une vaste étendue de la côte africaine. Et néanmoins, a-t-il ajouté, nous ne pouvons faire que la prise d’Alger n’ait pas eu lieu; nous ne pouvons empêcher la France d’y consolider son établissement, d’y étendre sa domination; nous ne pouvons surtout l’empêcher d’y exercer sa souveraineté comme elle l’entend, et d’y mettre en vigueur tels réglemens commerciaux que bon lui semble. Lord Melbourne aurait pu dire ensuite : Il est vrai que maintenant nous prenons nos précautions du côté de Tunis, que nous avons constamment l’oeil ouvert sur cette régence, et que nous avons autorisé un officier anglais, le colonel Considine, à entrer au service du prince régnant, pour y diriger l’organisation des troupes, et déconcerter d’avance l’ambition possible du gouvernement français. Je n’examinerai pas ici, monsieur, jusqu’à quel point l’opinion de lord Melbourne sur la conquête d’Alger par la France est en elle-même raisonnable et juste; ce n’est pas la question qui m’occupe. Mais je veux constater par ces paroles remarquables que l’Angleterre, bien que blessée dans ses intérêts peut-être, et assurément dans ses préjugés nationaux, par certains événemens qui se sont accomplis au dehors depuis quelques années, sait pourtant se contenir, ne prend pas feu au moindre frottement, à la moindre discordance de vues politiques, à la moindre contrariété dans les relations commerciales. Croyez-vous qu’elle en pèse d’un moindre poids dans les destinées du monde, que son honneur en souffre, que sa véritable puissance y perde? Voit-on que, dans les questions vitales, elle fasse plus de concessions, agisse avec moins de décision et de vigueur, parle avec moins de hauteur et d’efficacité? Pour moi, j’aime cette liberté dans l’alliance des deux peuples; je n’entends pas que leur union soit une fusion complète; car une pareille fusion n’est pas possible; et, si l’on ne se réservait mutuellement quelque latitude, il y aurait bientôt, de part ou d’autre, infériorité, assujétissement, abdication des intérêts propres. L’Angleterre est l’alliée de la France, mais elle n’en est point le satellite; la France est unie à l’Angleterre par des liens très étroits, mais elle n’a pas la prétention de l’entraîner constamment dans son orbite. D’accord sur le but général, et sur quelques grandes questions européennes, les deux puissances obéissent ensuite sur des points secondaires à leurs affinités particulières, aux lois de leur situation, à des traditions diverses; elles poursuivent chacune leurs intérêts, bien qu’opposés quelquefois, et respectent l’une chez l’autre la dignité, la force et les nécessités de leurs gouvernemens. Voilà de quelle manière j’entends, pour mon compte, notre alliance avec l’Angleterre, et il faut savoir gré à lord Brougham d’avoir exprimé ces sentimens, d’avoir développé ces vues avec beaucoup d’élévation, de force et d’éclat, dans sa réponse au virulent discours de lord Strangford. Vous saurez donc que lord Strangford trouve fort mauvais le blocus des ports du Mexique et de la Plata par les forces navales de la France. Dans sa sollicitude pour les intérêts américains, il épouse même une petite querelle que nous avons maintenant avec le Brésil, au sujet des limites méridionales de la Guyane française. Le gouvernement ayant, par des motifs d’urgence, ordonné, en 1836, l’établissement d’un poste français sur un territoire dont la propriété nous est contestée par le cabinet de Rio-Janeiro, lord Strangford signale dans ce fait assez insignifiant une nouvelle preuve de la soif de conquêtes qui nous dévore, et plaint de tout son coeur cette malheureuse cour du Brésil, exposée à nos injustes agressions. A le voir transporté d’un si beau zèle pour l’indépendance des nouveaux états de l’Amérique du sud et l’inviolabilité de leur territoire, je ne m’étonne plus que d’une chose, c’est qu’à la fin de son discours lord Strangford n’ait pas jugé à propos de rappeler au gouvernement anglais qu’il détient sans titre, depuis quelques années, les îles Malouines ou Falkland, dont la confédération argentine se croit l’incontestable souveraine (9). Un pareil langage eût été assurément fort logique. Mais lord Strangford, en excellent patriote, ne voit que la paille dans l’oeil de son voisin, et se garde bien de faire mentir l’admirable sentence de l’Evangile. Encore s’il s’était borné à déplorer des collisions, qui portent, je le sais, un certain préjudice au commerce anglais; s’il avait engagé son gouvernement à provoquer, de la part du Mexique ou de Buenos-Ayres, une demande de médiation, pour y mettre un terme le plus tôt possible! je comprendrais cette recommandation et ne la prendrais point en mauvaise part. Mais lord Strangford va beaucoup plus loin : il fait positivement le procès à la légitimité des griefs de la France; il donne formellement raison aux deux gouvernemens qui, après avoir si long-temps abusé de notre modération et de notre patience, ne nous ont laissé d’autre alternative que le déshonneur ou la guerre. Lord Strangford discute les sujets de plainte, qui, après tant de funestes lenteurs, nous ont mis les armes à la main; il se récrie contre le chiffre d’une indemnité de pillage, réclamée par je ne sais quel marchand français à Mexico; il déclare que le gouvernement de Buenos-Ayres est fondé à violer, dans la personne des Français, tous les droits de l’humanité et tous les principes des relations inter-nationales. En vérité, monsieur, j’ai peine à me persuader qu’un homme d’état, familier, comme il l’est sans doute, avec le caractère des nouvelles républiques américaines et l’histoire de son propre pays, ait sérieusement soutenu ces opinions au milieu du parlement britannique; et je me demande à quoi sert donc la modération d’un gouvernement, si, dans une affaire où elle n’éclate que trop, on trouve le moyen de dénoncer une avidité sans bornes et une ambition démesurée. Ce n’est pas sans raison que je renvoyais tout à l’heure lord Strangford à l’histoire de son propre pays, pour apprécier plus justement la conduite de la France dans ces malheureux différends avec le Mexique et la confédération argentine; car enfin, l’Angleterre a aussi eu les siens; elle en a eu avec le Pérou, avec le Chili, avec Buenos-Ayres, avec la Nouvelle-Grenade, avec le Mexique lui-même; et pour moi, je ne vois pas d’humiliation à reconnaître que la supériorité de sa marine, et l’idée qu’on se fait généralement de sa puissance, dans des pays où son pavillon se montre fort souvent, où son commerce est immense, ont beaucoup contribué à terminer ces différends sans blocus, sans guerre déclarée. Mais on n’en a pas moins éprouvé, en Angleterre, combien la mauvaise foi, l’outrecuidance, la faiblesse des gouvernemens américains, multiplient les difficultés dans tous les rapports que l’Europe entretient avec eux. Aussi est-on obligé de prendre, avec ces gouvernemens, des précautions fort extraordinaires pour l’exécution des engagemens qu’ils contractent. L’Angleterre en sait quelque chose relativement à la dette colombienne. Par exemple, et c’est le discours de lord Strangford qui me fournit ce fait, le gouvernement de Mexico, incapable de garantir autrement le paiement régulier de ce qu’il doit à l’Angleterre, abandonne à cette puissance un sixième des droits de douane. Je ne blâme pas l’Angleterre d’avoir fait cet arrangement; mais je soutiens qu’il dénote, de sa part, très peu de confiance dans la bonne foi de son débiteur. Et puis, entre nous, monsieur, on connaît à l’Angleterre un certain appétit de possessions lointaines, d’établissemens et de points de relâche dans toutes les mers du globe, que les républiques américaines, si aveugles qu’elles soient, ne se soucient pas d’exciter par des dénis de justice trop prolongés. Le duc de Wellington, dans un discours moins aigre que celui de lord Strangford, et pourtant assez injuste aussi, s’est glorifié d’avoir terminé, pendant son dernier ministère, une affaire très grave avec le Mexique, par des procédés tout différens des nôtres. Je l’en félicite sincèrement, car la chose en vaut la peine. Mais je me rappelle avoir entendu dire qu’à cette époque on insinua au gouvernement mexicain que l’Angleterre jetait depuis long-temps un regard de convoitise sur la province du Yucatan (10), et que, si on la poussait à bout, elle pourrait bien se dédommager, par cette facile conquête, de toutes les pertes que le Mexique lui avait fait subir. Je n’oserais affirmer qu’il y ait eu projet sérieux d’occuper le Yucatan; ce dont je suis certain, c’est que le Mexique a pu le craindre, et je puis ajouter, avec la même certitude, que le Chili et le Brésil ont ressenti à plusieurs reprises des inquiétudes analogues. Je vous ai dit ailleurs ce qui était advenu des Malouines, et je vous laisse à penser quel effet doivent produire de pareilles appréhensions sur des gouvernemens d’une extrême faiblesse, quand on voit que l’Angleterre obéit à un besoin réel, en procurant ainsi à son immense navigation des avantages et une sécurité que le commerce maritime a poursuivis de tout temps. La France, qui semble aujourd’hui accomplir systématiquement, de ses propres mains, la destruction de ses dernières colonies, n’inspire assurément, ni au Mexique, ni à Buenos-Ayres, des craintes qui puissent la dispenser de recourir aux armes, pour en obtenir une justice trop long-temps refusée. Vous ne me reprocherez pas, monsieur, d’avoir pris trop au sérieux une boutade de lord Strangford contre la France. Il est malheureusement impossible de se dissimuler que nos moindres mouvemens sur terre ou sur mer excitent partout en Europe un vague sentiment d’inquiétude et de jalousie qui paraîtra bien mal fondé, si l’on réfléchit à tout ce que ce pays a pu et n’a pas voulu faire depuis 1830. Le discours de lord Strangford, celui du duc de Wellington, le peu de mots qui concernent la France dans le discours de lord Lyndhurst, sont l’expression de ce sentiment. Et remarquez, je vous prie, qu’en même temps le commerce de ces villes où le maréchal Soult recevait naguère un accueil si enthousiaste, s’assemble pour exprimer ses alarmes sur les conséquences des mesures de blocus décrétées contre le Mexique et Buenos-Ayres. Le ministère anglais, placé dans une position très difficile, ne peut que reconnaître timidement notre droit, et c’est ce qu’il a fait par l’organe de lord Melbourne, en répondant à lord Strangford. Mais c’est à nous qu’il appartient de nous défendre, par le plus puissant de tous les moyens, par la presse et la publicité, et de proclamer hautement, ce qui est vrai, que la France rend un grand service à l’Europe entière, quand elle fait respecter le droit des gens européen par les nouveaux états de l’Amérique du sud, comme elle l’a fait en détruisant pour jamais la piraterie sur la Méditerranée. Le duc de Wellington a très bien dit que, depuis la paix, l’Angleterre avait besoin de multiplier et d’étendre sans cesse davantage ses relations commerciales; que c’était pour elle une nécessité du premier ordre, et qu’il lui fallait, sous peine de périr, non seulement conserver tous les anciens débouchés de son inépuisable industrie, mais en créer toujours de nouveaux. Il en a tiré cette conséquence que le gouvernement de son pays ne devait pas regarder d’un oeil indifférent des collisions qui pouvaient, en peu de temps, faire subir des pertes considérables à sa marine marchande, retenir ses expéditions dans ses ports et ses produits fabriqués dans ses magasins. Je trouve cela fort sensé : mais, à moins que le duc de Wellington ne revendique pour l’Angleterre toute seule le commerce de l’Amérique du sud, il doit comprendre que nous aussi, nous y prenions à coeur les intérêts de notre industrie et la sécurité de nos nationaux. Quoique la France n’ait pas engagé dans ces contrées autant de capitaux que l’Angleterre, le commerce qu’elle y fait n’est cependant pas à mépriser, et lui donne le droit comme il lui impose le devoir d’y faire respecter les siens. Tous les Européens gagneront d’ailleurs au succès de sa cause particulière; car généralement la haine s’attache en Amérique, par un déplorable préjugé, à l’étranger industrieux et actif qui vient s’y enrichir, grâce à l’état d’enfance où les arts utiles et agréables y sont encore réduits; comme si cet étranger ne rendait pas à l’habitant du pays, en comfortable, en élagance, en jouissances de luxe, l’argent qu’il gagne à la sueur de son front, loin de sa patrie, sous un climat quelquefois mortel! Pendant les sept ou huit premières années de la restauration, l’Angleterre, qui venait de contribuer si puissamment à l’affranchissement de l’Espagne, a soutenu contre elle une lutte opiniâtre et sourde, pour empêcher les colonies espagnoles de retomber sous la domination de la mère-patrie, ou du moins pour que le principe de la liberté du commerce fût admis dans leurs nouveaux rapports. La politique du gouvernement anglais était en cela favorable aux intérêts de toute l’Europe, bien que le commerce britannique dût en retirer la plus grande masse de profits et la plus immédiatement réalisable. Aujourd’hui, de quoi s’agit-il, sinon de compléter ces résultats, en arrêtant les progrès de ce fatal esprit d’exclusion et de basse jalousie contre les étrangers que la race espagnole de l’Amérique du sud a hérité de ses pères et de ses anciens maîtres? Heureusement, monsieur, que notre mission est comprise, même en Angleterre; car c’est un journal anglais qui, à la première nouvelle du blocus de la Vera- Cruz, a imprimé ces lignes remarquables : «Le gouvernement français mérite la reconnaissance de toutes les nations civilisées en cherchant à faire respecter les règles du droit des gens par ces barbares sans principes. Au milieu de ce conflit, les négocians anglais peuvent être exposés à quelques inconvéniens : mais si les Français réussissent, toutes les nations profiteront de l’a leçon qu’ils auront donnée aux Mexicains; car, après tout, nous croyons que l’Europe s’est un peu trop pressée en traitant dès l’abord sur un pied d’égalité avec le Mexique et les autres gouvernemens de l’Amérique méridionale. «Ce noble et sévère langage me console, moi sincère partisan de l’alliance anglaise, des déclamations absurdes auxquelles le Times ne cesse de se livrer contre la France. Je n’aurais pas donné tant d’importance à la discussion soulevée par lord Strangford, si je ne savais quel retentissement ont en Amérique les moindres paroles prononcées dans les assemblées politiques de l’Europe sur les gouvernemens et les affaires du Nouveau-Monde. Avec leur mépris affecté pour nous, vous ne vous figurez pas, monsieur, combien les Américains du sud se préoccupent de nos jugemens sur leur compte. On fera grand bruit à Mexico et à Buenos-Ayres, j’en suis sûr, de la séance de la chambre des lords du 14 août, et il ne tiendra pas aux journaux de Bustamente et de Rosas que l’opinion de lord Strangford ne passe dans l’esprit des peuples pour celle de la nation anglaise tout entière. La Revue des Deux Mondes n’est pas une tribune aussi élevée que le banc du vicomte Strangford à la chambre des lords; mais elle a aussi sa grandeur et se fait entendre assez loin. Ma première lettre sur les affaires de Belgique vous a valu, monsieur, une réponse de M. de Mérode, dont la popularité a repris tout son éclat chez nos voisins. Qui sait quel nom celle-ci peut ajouter, sous trois mois, à la liste de vos correspondans politiques? F Buloz. 14 septembre 1838. Trois interpellations ont été adressées au gouvernement au sujet de l’affaire de Perpignan. Deux de ces interpellations ont été suivies de réponses catégoriques; la troisième n’en méritait pas. Le gouvernement, a-t-il été dit, avait été accusé d’avoir autorisé un bénéfice de 20,000 francs dans une livraison de fusils qui devait être faite à Abd-el-Kader; le ministre de la guerre déclare de la manière la plus formelle qu’il n’a ni autorisé à aucune époque, ni consenti en faveur de qui que ce soit, aucun bénéfice de cette nature. Quelques journaux, et non le général Bugeaud, à qui nous rendons toute justice, avaient dit que le gouvernement avait autorisé le général à accepter un présent de chancellerie de 100,000 boudjous, qu’il comptait employer aux chemins vicinaux de son département. La réponse du ministère a établi que le général avait, en effet, demandé l’autorisation d’accepter le présent de chancellerie d’usage dans le cas de la signature d’un traité, après l’expédition qu’il se disposait à faire en Afrique; à quoi il lui fut répondu que, le cas échéant, sa demande serait portée au conseil. Quelques jours après l’envoi du traité de la Tafna, le général Bugeaud demanda, en effet, l’autorisation de recevoir d’Abd-el-Kader un présent de 100,000 boudjous, qu’il destinait en partie aux chemins vicinaux du département de la Dordogne, et particulièrement de l’arrondissement d’Excideuil; l’autre partie devait être distribuée aux officiers et aux employés placés sous ses ordres. La réponse du gouvernement ne se fit pas attendre. La dépêche ministérielle fit connaître au général Bugeaud que le conseil des ministres avait refusé, à l’unanimité, sa demande. Aussitôt le général fit savoir à Abd-el-Kader qu’il n’accepterait pas son présent. Nous ne devons pas oublier de mentionner un fait que plusieurs journaux ont cru devoir passer sous silence : c’est que le général Bugeaud avait déclaré qu’il ne se contenterait pas d’une simple adhésion ministérielle à sa demande, mais qu’il n’accepterait le présent d’Abd-el-Kader que d’après une ordonnance insérée au Moniteur, voulant, disait-il, laisser à son département un souvenir des avantages qu’il aurait procurés à la France, par la pacification de l’Algérie. Il faut, en vérité, le vouloir bien fermement, pour trouver là les élémens d’un marché scandaleux et d’une convention secrète. En partant pour l’Afrique où il comptait faire une périlleuse campagne, atteindre Abd-el-Kader et le forcer à combattre, selon le plan qu’il communiquait au ministère, le général Bugeaud, dévoué depuis long-temps aux intérêts de sa localité, emportait la pensée de lui être utile, même dans cette campagne. Il savait qu’il était d’usage, en Afrique, de terminer une guerre par des présens, et, dans cette prévoyance, il demandait une autorisation ministérielle, non pas seulement pour accepter le présent d’Abd- el-Kader, mais pour en faire une donation publique et officielle à son arrondissement. Le général ne séparait pas l’acceptation de la donation qui devait s’ensuivre. Assurément, s’il y avait quelque illégalité dans ce projet, ce qui n’est pas en discussion à cette heure que la demande a été repoussée par le conseil, le général ne comptait pas du moins le soustraire à la discussion, puisque c’était au Moniteur qu’il voulait confier cette affaire secrète. Le ministre des affaires étrangères, en répondant au général qu’il en référerait au conseil en temps et lieu, s’écartait-il, de son côté, des principes constitutionnels? L’opposition ne dit-elle pas, chaque jour, que c’est au conseil des ministres que doivent se juger toutes les affaires, et non isolément? Qu’est-il résulté de cette délibération du conseil? un refus formel. Personne ne le niera. Ainsi, de quelque côté que nous portions les yeux, nous voyons que chacun a fait son devoir : le ministre, en portant la demande du général au conseil; le conseil, en la repoussant; et le général, en refusant le présent d’Abd-el-Kader. Qu’on veuille bien maintenant relire les journaux, au sujet de cette double affaire. Le général Bernard avait autorisé, selon eux, le général Bugeaud à disposer d’un bénéfice de 20,000 francs, au profit du général de Brossard, et peu s’en fallait qu’on ne proposât de mettre le général Bernard en accusation. Rien n’a arrêté les adversaires du gouvernement dans leurs accusations, rien n’en a modéré la forme, ni la longue carrière du général Bernard, ni cette glorieuse réputation d’intégrité qu’il a laissée en Amérique, où il a fait exécuter de si grands travaux. Quant à M. Molé, l’animosité que lui vaut sa présence aux affaires, qui se prolonge trop au gré des impatiens, a été plus loin encore. Un journal a affirmé, sans ambages, et comme la chose la mieux prouvée, qu’il avait gracieusement permis au général Bugeaud de disposer des 20,000 francs sur les fusils, à sa fantaisie. Ailleurs on a écrit que le président du conseil avait autorisé le général à stipuler un don de 100,000 boudjous par un article secret au traité de la Tafna, tandis, au contraire, que la demande du général fut faite quelques jours après l’envoi du traité. En même temps on invoque la morale publique contre M. Molé; on s’écrie qu’il est sous le poids d’une grave accusation, et l’on déclare que les hommes placés à la tête du pays autorisent des menées honteuses et de scandaleux tripotages. Puis, on demande à grands cris que le ministre coupable de ces forfaits soit appelé devant le tribunal des chambres. Voilà pourtant l’esprit de la presse! Mais l’opposition ne s’arrête jamais à moitié chemin, et elle fait sa tâche en conscience. Dans ses rapports confidentiels sur le général de Brossard, le général Bugeaud avait parlé avec toute la sévérité que lui commandaient les réglemens militaires. Bientôt, frappé des suites que devait avoir son rapport, il écrivit au chef de l’armée, pour recommander le général de Brossard à sa bienveillance. Le roi répondit en signant l’ordonnance qui envoyait le général de Brossard devant le conseil de guerre de la 21e division militaire. Comment souffrir de tels abus? dit à ce sujet un journal. S’adresser directement au roi, n’est-ce pas là le renversement de l’ordre constitutionnel? s’écrie un autre. A coup sûr, dit un troisième, si le maréchal Soult se fût trouvé à la tête du département de la guerre, un tel scandale n’eût pas eu lieu. Et on ajoute que de pareils faits tournent au détriment de la royauté, qui se trouve compromise aux yeux de ceux qui craignent sans cesse de la voir sortir de ses attributions. Il est vrai que le bout de l’oreille se trahit bien vite sous cette sollicitude pour la royauté, et qu’on termine en disant : N’est-il pas temps qu’un tel état de choses finisse, et qu’un ministère sérieux vienne mettre la monarchie à l’abri de ces dangers? Nous ne savons de quels dangers de la royauté parlent les feuilles en question. Si c’est du danger d’être attaqué par l’opposition actuelle, assurément il n’est pas de meilleur moyen d’en préserver le trône que de changer le ministère, et de donner les portefeuilles à la coalition, qui se montre si empressée de les saisir. Mais, à notre sens, le temps n’est pas encore venu, et le ministère actuel nous semble avoir assez bien réussi à prévenir le danger qu’il y aurait pour la royauté à sortir de ses attributions, en renvoyant le général de Brossard devant un conseil de guerre. En supposant même que, dans cette circonstance, le général Bugeaud eût un peu dépassé ses droits, en s’adressant directement au roi, pour obtenir que le général Brossard fût soustrait aux conséquences qui résultaient pour lui des rapports du général, le ministère n’a-t-il pas tout ramené à la légalité en n’ayant égard qu’au rapport du général au ministre, et non à ses pétitions au trône)? Qu’eussent fait de plus le maréchal Soult, dont la presse n’a pas toujours vanté, comme elle le fait aujourd’hui, les tendances constitutionnelles, et même le ministère normal que prépare l’opposition? Le ministère qui a soustrait Mme la duchesse de Berry à un tribunal civil ne serait- il pas un peu cousin de ce ministère encore en herbe dans la coalition, qui accuse le cabinet actuel d’avoir eu la pensée d’éviter un jugement militaire au général Brossard? C’est là, en vérité, faire bonne garde autour des principes constitutionnels, nous ne le nierons pas; mais nous ne savons si c’est une bien bonne sentinelle que celle qui jette des cris d’alarme quand le poste qu’elle surveille n’est pas même menacé. Le nom du maréchal Soult, jeté là en avant à propos de principes constitutionnels, explique ce qui se passe au sujet du général Bugeaud. On l’a accusé d’abord avec violence. Ses franches et loyales déclarations au conseil de guerre de Perpignan, l’examen rigoureux qu’il a fait de sa propre conduite, n’ont pas affaibli la violence des attaques dont il était l’objet; mais bientôt on s’est flatté de tirer quelque parti de la susceptibilité militaire du général Bugeaud, et l’on s’est mis à le louer pour l’exciter contre le ministère. Aujourd’hui, on s’efforce de lui persuader que c’est le gouvernement qui lui a valu toutes ces attaques; en déclarant qu’on ne l’avait pas autorisé à recevoir le présent qu’il a refusé, c’est évidemment le cabinet qui l’offense, et l’opposition qui le défend. La conséquence est facile à tirer. Le général Bugeaud n’aurait rien de mieux à faire qu’à se jeter dans ses rangs, et à combattre le gouvernement qu’il soutient depuis huit ans de tout son courage civil et militaire. L’opposition prouvera bien vite alors que le général Bugeaud a des idées plus exactes, en fait de principes constitutionnels, quelle n’avait pensé d’abord; et qui sait si, à son avènement aux affaires, elle ne lui votera pas, pour les chemins vicinaux de son département, les 100,000 francs qu’elle lui reprochait si violemment, il y a peu de jours? Sérieusement, c’est un spectacle instructif que celui-ci. Il fallait absolument un coupable, et plus il eût été élevé, plus la victoire eut été grande. Après l’avoir cherché dans l’armée, dans le ministère, et même plus haut, voyant que cette affaire de Perpignan est encore une affaire manquée pour elle, l’opposition se retranche dans une prétention plus modeste. Elle veut à toute force séparer du gouvernement un général qui lui a rendu de grands services, et qui a combattu les partis avec une énergie dont ils portent encore les marques. De bonne foi, est-ce là que le général Bugeaud irait aujourd’hui prendre des conseils? Il n’y a pas de milieu, disent les organes de la coalition, le général a calomnié le ministère, ouïe ministère a calomnié le général. Il y a un milieu cependant, ne leur en déplaise; et entre les paroles de M. Bugeaud, qui a déclaré qu’il avait demandé l’autorisation d’accepter le don d’Abd-el-Kader, et M. Molé qui déclare qu’il l’a refusée, d’accord avec le conseil, après avoir promis de le consulter, se place une vérité : c’est que le ministre et le général ont été de bonne foi, et que ni l’un ni l’autre ne se sont écartés, dans leur conduite, de la ligne des principes constitutionnels. Quant aux paroles que voudrait travestir la coalition, elles sont sans importance en présence des faits, et les faits répondent à tout. Ces faits seront portés à la tribune, et nous verrons si là les attaques de la presse, ou celles dont M. Duvergier de Hauranne menace le ministère, seront mieux venues que dans la dernière session. Après quelques délibérations, la décision de la diète helvétique sur la demande d’expulsion de M. Louis Bonaparte, a été ajournée au 1er octobre. La diète avait chargé une commission de rédiger un préavis dans cette affaire. La commission, se trouvant scindée en une majorité et deux minorités, a présenté trois conclusum différens. Celui de la majorité, où figurent M. Burckhardt et d’autres, consiste à inviter le gouvernement de Thurgovie à exiger de M. Louis Bonaparte une déclaration simple et précise qu’il renonce sans réserve à sa qualité de Français et à toute prétention ultérieure à cette qualité. A cet article, M. Burckhardt a ajouté que M. Louis Bonaparte serait sommé de n’entreprendre, de ne favoriser de son nom ou de sa participation aucuns actes qui auraient pour but, soit de l’appeler au trône de France, soit de troubler la tranquillité de ce royaume. Nous ne parlerons pas des rapports des deux minorités, et entre autres de celle qui se compose de M. Kopp tout seul, lequel propose sérieusement de renvoyer le gouvernement français devant les tribunaux du canton de Thurgovie! Cette question nous semble tout-à-fait épuisée. Tout a été dit, et bien longuement dit, de part et d’autre. L’état de Thurgovie, qui a une constitution dont l’article 25 refuse la nationalité suisse à tout individu qui n’aura pas fait acte de renonciation à sa nationalité antérieure; l’état de Thurgovie soutient que M. Louis Bonaparte est citoyen thurgovien, lui qui n’a pas rempli la formalité prescrite par l’article 25. De son côté, la majorité des états représentés à la diète adopte cette opinion, ou propose de faire renoncer actuellement M. Louis Bonaparte à sa nationalité, ce qui est non-seulement reconnaître d’une manière implicite qu’il n’est pas encore citoyen helvétique, mais avouer le déni de justice dont la France se plaint depuis le commencement de ces fâcheux débats. En cet état de choses, le gouvernement français doit s’en tenir aux principes de la dépêche du 14 août, à M. de Montebello, principes qui reçoivent plus de force des débats mêmes de la diète helvétique. Cette dépêche, dont des copies ont été distribuées aux membres de la diète, a le grand mérite d’avoir résumé les discussions de la diète, avant même qu’elles n’aient eu lieu. On y a prévu et détruit d’avance les argumens des députés des différens états. «Vous représenterez de nouveau au vorort, dit le ministre, qu’il s’agit ici de savoir si la Suisse prétend, sous le manteau de l’hospitalité qu’elle exerce, recueillir dans son sein et encourager de sa protection les intrigues, les intentions hautement avouées, et qui ont pour objet de troubler le repos d’un état voisin. Est-il un homme de bonne foi qui puisse admettre que Louis Bonaparte soit naturalisé Suisse, et prétende, en même temps, régner sur la France?.. Ne serait-ce pas se jouer de toute vérité que de se dire tour à tour, selon l’occurrence, Suisse ou Français : Français, pour attenter au repos et au bonheur de la France; Suisse, pour conserver l’asile où, après avoir échoué dans de coupables tentatives, on ourdit de nouvelles intrigues.» La question, ramenée à ce simple principe, s’éclaircira bientôt, sinon pour la Suisse, égarée par les déclamations des journaux français, du moins pour la France et pour l’Europe entière. Déjà toutes les puissances ont reconnu la justice de la demande du gouvernement français et appuyé sa réclamation, qui touche à la base même des principes des rapports internationaux. Cette démonstration n’ajoute rien, il est vrai, au droit de la France, qui est incontestable; mais au moment où M. Louis Bonaparte s’adresse aux puissances étrangères, elle n’est pas sans quelque valeur. Le Journal des Débats a annoncé, en effet, il y a peu de jours, d’après une lettre de Constance, que M. Louis Bonaparte avait fait solliciter une audience de l’empereur de Russie et avait demandé à servir dans les armées de ce souverain qui lui avait refusé l’un et l’autre. D’autres journaux, toujours disposés à tout nier et à tout affirmer sans preuves, selon leurs vues du moment, ont opposé une dénégation formelle à cette lettre. Le fait n’en est pas moins vrai, et c’est M. de Krudener, ministre de Russie, qui s’est chargé de transmettre à l’empereur la double demande de M. Louis Bonaparte, qui avait également sollicité, et encore en vain, une audience du roi de Wurtemberg, avec la permission de se rendre à Stuttgard. Le roi de Wurtemberg a répondu en appuyant la demande d’expulsion, et en faisant savoir à qui de droit, à Lucerne, que le Wurtemberg s’associerait aux mesures qui seraient prises en commun contre la Suisse, s’il fallait que la France recourût aux moyens de contrainte. Les conférences de Londres, relatives à l’affaire hollando-belge, s’ouvriront de nouveau le 25 de ce mois. Le roi Léopold paraît n’avoir fait encore que peu de progrès à Londres dans l’esprit des plénipotentiaires; mais on espère cependant que les conférences s’ouvriront sous des auspices favorables à la Belgique. L’affaire de M. Fabricius, et la façon dont en parle le Journal de La Haye, ne sauraient produire un effet très avantageux à la cause de la Hollande. Pour justifier M. Fabricius, le Journal de La Haye demande comment un ministre, rompu aux affaires par trente-six ans de carrière diplomatique, aurait pu faire un traité avec le sieur Chaltas, pour enlever frauduleusement des papiers appartenant à l’état? C’est là cependant ce qui a été fait par M. Fabricius, et puisque le Journal de La Haye prétend que l’ordonnance de non-lieu a été rendue sur des pièces supposées, qui n’ont jamais été écrites par M. Fabricius, on lui offre un moyen de s’assurer de la vérité. Les pièces dont il s’agit sont dans un dépôt de justice; M. Fabricius peut en faire prendre copie et les livrer à la publicité : c’est son droit. L’épreuve lui convient-elle? Nous prions à notre tour le Journal de La Haye, qui aime les réponses catégoriques, de nous en faire une. La justification de M. Fabricius est dans ses mains. S’il n’use pas de ce moyen facile, c’est qu’il aura de bonnes raisons pour s’abstenir, et l’on sera sans doute en droit de ne plus prendre part à une polémique qui serait désormais sans but. Si la bonne foi de M. Fabricius a fait école en Hollande, on pourrait aussi se dispenser d’examiner les chiffres de la dette hollando-belge, tels qu’ils ont été présentés par les commissaires hollandais. Toutefois, lord Palmerston, dans l’espoir d’arriver à un résultat équitable, a fait demander aux gouvernemens belge et hollandais les chiffres les plus modérés qu’ils pourront produire à cet égard, et il compte proposer à la conférence de prendre un terme moyen entre ces deux fixations. Cette démarche de lord Palmerston a été motivée, dit-on, par les dispositions des membres de la conférence, qui paraissent peu portés à entrer, avec les parties contendantes, dans la discussion du traité des 24 articles, et qui ont manifesté l’intention de fixer eux-mêmes la quotité de la dette. D’après ce que nous venons de dire, on peut prévoir que les séances de la conférence de Londres se prolongeront peut-être plus long-temps qu’on ne pensait, et donneront lieu à une opposition de la part des parties intéressées. Le rôle de la France est tout tracé. Elle n’abandonnera pas la cause de la Belgique; elle saura concilier, ici comme ailleurs, tous les devoirs que lui commandent ses intérêts politiques, ses alliances et sa dignité. L’amnistie que l’empereur d’Autriche vient d’accorder, à l’occasion de son couronnement comme roi de Lombardie, a causé une grande joie en Italie, et elle fait un pénible contraste avec les nouvelles rigueurs dont la Pologne vient encore d’être l’objet de la part de l’empereur de Russie. Les procédures politiques qui se trouvent pendantes devant les tribunaux sont annulées, les individus détenus pour machinations contre l’état seront mis en liberté, et tous les precetti politiques supprimés. Quant aux contumaces, l’empereur se réserve d’accorder lui-même les permissions de retour qui lui seront demandées, ce qui implique la faculté d’en refuser quelques-unes. Tel qu’il est cependant, cet acte d’amnistie n’est pas moins un acte de politique toute nouvelle de l’Autriche à l’égard de l’Italie, et il n’est pas étonnant qu’on en ait cherché les causes. Quelques journaux l’attribuent à la diminution de l’influence de M. de Metternich, qui ne serait plus, disent-ils, le ministre dirigeant, comme sous François II. Sans discuter ce fait, nous ne croyons pas qu’une mesure telle que l’amnistie ait pu être prise par l’empereur contre l’avis du chancelier de cour et d’état. La conférence ou le conseil privé, où figurent l’archiduc Louis et le comte Antoine de Kollowrath- Liebsteinsky, dont on a parlé comme enlevant les deux tiers des suffrages au prince de Metternich, qui y siège également, compte encore deux autres membres. C’est un conseil où M. de Metternich n’a pas cessé d’avoir la haute main, et l’amnistie autrichienne n’eût pas eu lieu sous sa direction, s’il avait été opposé à cette mesure. C’est parce que M. de Metternich est Autrichien qu’il n’eut pas assisté contre son gré à une détermination de cette importance, qui a sa source dans l’état actuel de l’Italie, bien connu du ministre de l’empereur. Le caractère de l’empereur François a contribué beaucoup plus que celui de M. de Metternich aux rigueurs dont l’Italie était l’objet. On ne peut avoir oublié le discours de François II à une université d’Italie qui lui exhibait ses manuscrits, et ses réponses aux députations des villes. Une haine froide et implacable pour tout mouvement d’idées faisait le fonds du caractère de l’empereur François. M. de Metternich est accessible, au contraire, à toutes les jouissances de l’esprit, et naguère sa politique se bornait à demander gaiement un répit de vingt ans à la révolution française. Nous avons vu, malheureusement, que la rigueur de M. de Metternich peut s’étendre loin quand il le juge nécessaire; mais M. de Metternich est, avant tout, un homme d’état, et, en cette qualité, il ne saurait vouloir des rigueurs inutiles. Laissons-lui donc la part qui lui revient, sans doute, dans l’amnistie de 1838. Nous avons sous les yeux un beau et volumineux rapport de M. de Montalivet au roi sur l’état des chemins vicinaux de la France. On ne saurait trop louer la méthode et l’utile développement de cet intéressant travail, qui fait honneur au ministre, dont les connaissances spéciales se retrouvent dans diverses parties de ce mémoire. Nous reviendrons en détail sur ce rapport, qui avance beaucoup l’une des plus intéressantes questions de prospérité publique, et qui montre combien le ministre de l’intérieur actuel comprend les nécessités d’un prompt achèvement de toutes les voies de communication. LETTRES SUR LA SITUATION EXTEREURE. V. Monsieur, Près de cinq ans déjà se sont écoulés depuis la mort de Ferdinand VII. Sept jours après, les provinces du nord-est de l’Espagne étaient en insurrection, pour défendre et leurs fueros qui n’étaient pas attaqués, et les droits de don Carlos à la couronne, que lui avait enlevés le testament de son frère, en rétablissant l’ordre de succession qui avait placé sur le trône de Madrid un petit-fils de Louis XIV. Aujourd’hui, non-seulement cette insurrection dure encore, mais elle embrasse la moitié du royaume; elle est soutenue par des armées nombreuses, elle a une diplomatie, elle se rattache par quelque chose de plus que des voeux et des espérances à un parti puissant en Europe, elle use les uns après les autres tous les hommes et épuise toutes les ressources de la Péninsule, reprenant toujours des forces nouvelles au moment même où ses amis et ses ennemis la croient le plus près de succomber. Les années se passent au milieu d’angoisses inexprimables; les ministres changent; les systèmes du gouvernement se modifient; tantôt les idées de modération et d’ordre, tantôt l’appel aux passions populaires; tout s’use en vains efforts, tout se brise contre des obstacles insurmontables jusqu’à présent, et l’on ne pense pas sans frémir que cette guerre de succession, si impitoyable, marquée par tant de catastrophes, aura bientôt duré aussi long-temps que la guerre de l’indépendance, commencée en Juin 1808 et terminée de droit en 1813. Ce tableau vous paraîtra bien sombre, quoique je n’en aie pas chargé les couleurs; et cependant, je ne sais si vous l’aurez remarqué, la question espagnole a perdu tout son intérêt. Le public ne suit plus que d’un oeil inattentif et distrait les vicissitudes de la guerre civile et la marche des affaires à Madrid. Bien des gens accusent, à tort ou à raison, la nation espagnole elle-même d’être devenue presque indifférente à ses propres destinées, et se sont enfin lassés d’y penser et de s’en préoccuper pour elle. Voilà le véritable état de l’opinion à cet égard. De temps à autre, un événement (et ils sont rares) réveille pour quelques instans des espérances ou des craintes inutiles, auxquelles on se reproche ensuite de s’être livré, car le résultat ne répond jamais à ce qu’on pourrait attendre des faits en apparence les plus graves; et au milieu de cette universelle indifférence, les passions politiques dont la question d’Espagne avait été l’aliment, à une époque déjà bien éloignée, ont eu le temps de prendre successivement deux ou trois autres devises. Je puis donc vous parler froidement de l’état actuel de l’Espagne, sans courir le risque de ranimer des discussions éteintes sur un terrain abandonné de tous les partis. L’Espagne a présenté l’année dernière un singulier spectacle. Le pouvoir y est sorti brusquement des mains révolutionnaires et fort peu habiles auxquelles l’avaient fait tomber les événemens de la Granja, et la représentation nationale, régulièrement organisée sur les bases de la constitution que venait d’élaborer une assemblée aux opinions très ardentes, a soutenu imperturbablement un ministère modéré. Ce n’est pas assurément le premier ministère modéré que l’Espagne ait eu depuis le mois d’octobre 1833; mais d’abord c’est celui dont le succès parlementaire a été le plus complet et le moins contesté; et puis, il faut le dire, c’est le seul qui n’ait pas eu à sa tête un homme directement compromis avec les idées libérales, par la proscription et l’exil sous Ferdinand VII. Non que M. d’Ofalia ne soit un homme très honorable, très éclairé, libéral même et sincèrement dévoué à la cause d’Isabelle II. Je l’estime tel, et je crois que tout le monde lui rend cette justice; mais je veux dire qu’en acceptant et soutenant un ministère présidé par M. d’Ofalia, l’Espagne constitutionnelle, ce pays ou plutôt ce parti si exclusif, si intolérant, si fanatique naguère, a dû faire un terrible effort sur elle-même, pour oublier que le nouveau secrétaire-d’état du despacho avait toujours servi Ferdinand VII, roi absolu, et qu’il avait mis le berceau de la jeune reine sous la protection du despotisme illustré. M. Martinez de la Rosa, M. Isturitz, M. de Toreno, premiers ministres de la constitution de 1837, je ne m’en étonnerais pas; ils ont été proscrits avant 1820 et après 1823, et leur fortune politique a subi toutes les vicissitudes de la cause libérale. Ne croyez pas cependant que le succès de M. d’Ofalia me fasse éprouver d’autre sentiment que celui de la surprise; je suis loin de considérer son ministère comme un malheur pour l’Espagne, et j’ai vu, au contraire, dans son retour au pouvoir, le symptôme d’une fusion désirable entre des passés divers, estimables à divers titres, qui ne peuvent et ne doivent plus avoir que le même avenir. Si cette fusion s’accomplissait autour d’un trône heureusement étranger aux ignominies et aux horreurs du passé, l’Europe civilisée verrait avec effroi don Carlos réduit, dans l’hypothèse d’un triomphe invraisemblable, aux Labrador, aux Calomarde, aux Eguia, aux hommes et aux moeurs politiques qui, pendant la plus grande partie du règne de son frère, ont causé tant de dégoûts et donné tant d’embarras à M. de Metternich et à M. de Nesselrode. D’ailleurs, à n’examiner que les actes du ministère présidé par M. d’Ofalia, il est incontestable que cette administration a rendu de notables services à l’Espagne. On avait essayé, sans succès, de l’exaltation révolutionnaire, des dons patriotiques, des armées de volontaires nationaux; il n’était résulté de tout cela que beaucoup de bruit, de fumée et de désordre. M. d’Ofalia prit les affaires avec l’intention systématiquement arrêtée de rendre à l’action gouvernementale toute la force que les nouvelles institutions permettraient de lui donner; il se proposa de rétablir l’ordre, troublé de mille manières, et de restaurer le principe d’autorité, méconnu en bien des points sous le régime de laissez-aller qui avait précédé. Il voulut désarmer les passions individuelles qui avaient joué un si grand rôle dans les commotions de 1835 et de 1836; il essaya de rassurer les consciences alarmées sur les tendances irréligieuses que le parti carliste reproche à ses adversaires. Ayant remarqué, avec raison, que tous les mouvemens anarchiques avaient, au moins momentanément, favorisé les progrès de la faction carliste et affaibli d’autant la cause de la reine, il appliqua tous ses soins à en prévenir le retour et surveilla les exaltés avec la dernière vigueur, mais sans sortir de la légalité et toujours soutenu par l’assentiment des deux chambres. Cependant, malgré l’intensité et l’énergie de son action à l’intérieur, il n’a pas encouru le reproche qu’on avait pu faire à des ministères précédens de la même opinion, d’avoir négligé la grande affaire de l’Espagne, la guerre civile; car jamais administration n’a fait plus d’efforts pour l’entretien et l’accroissement des armées, l’approvisionnement des places, et surtout pour se procurer ces ressources pécuniaires qui peut-être donneraient en peu de temps une prépondérance décidée aux armes constitutionnelles, si, par une combinaison quelconque d’emprunt ou de subsides étrangers, un ministère probe et raisonnable voyait enfin le service militaire assuré pendant un an. Que le ministère d’Ofalia n’ait pas bien mérité de l’Espagne sous tous ces rapports, c’est ce que ne saurait nier aucun homme de bonne foi, pour peu qu’il connaisse les faits. Mais, que vous dirai-je? le succès n’a pas été complet, et le ministère d’Ofalia vient de succomber devant Morella, comme aussi peut-être sous un redoublement d’intrigues secrètes qu’il est assez difficile de démêler. En un mot, il n’a pas été heureux, ou ne l’a pas été assez, crime que les ministres expient par leur chute; car on n’ignore pas que le général en chef de l’armée du centre avait réuni, grâce aux efforts inouïs du ministère, un matériel de siège formidable, que ses troupes étaient parfaitement pourvues, que des approvisionnemens considérables de vivres avaient été amassés et calculés sur la durée probable des opérations. Peu importe; la question n’est pas là pour les masses : il fallait réussir. Au reste, je veux ajouter tout de suite que la défense de Morella par les carlistes a été admirable, et que ce siège a été signalé de part et d’autre par des prodiges de résolution et de valeur. Mais, dans la place, c’était le courage du désespoir; les assiégés étaient résolus à s’ensevelir jusqu’au dernier sous ses ruines et à faire de Morella une seconde Numance; ils l’avaient inscrit sur un grand drapeau rouge où les soldats d’Oraa pouvaient le lire, et j’ai entendu parler d’un fleuve de poix brûlante employé comme moyen de défense, qui m’a rappelé les guerres de l’antiquité et du moyen-âge. La levée du siège de Morella est donc un grand malheur, et en elle-même, et parce qu’elle a déterminé la retraite d’un ministère honnête, éclairé, qui suffisait à sa mission et qui en comprenait toute l’importance. La retraite de ce ministère est d’autant plus fâcheuse, que, si le hasard ne s’en mêle. si Espartero n’est pas plus heureux que jusqu’à présent dans les provinces du nord, la formation d’un nouveau cabinet ne peut amener de changemens avantageux dans la situation des affaires. Vous savez quels noms on met en avant, et à qui la Gazette de Madrid donne la présidence du conseil. Mais, en vérité, il m’est impossible d’y attacher le moindre intérêt. Outre que M. d’Ofalia est certainement un homme politique supérieur à M. le duc de Frias, je me demande si l’ex- ambassadeur de la reine à Paris trouvera l’argent que son prédécesseur n’a pas trouvé, obtiendra les subsides qu’il n’a pu obtenir, créera plus de ressources qu’il n’en a créé. Soyez persuadé que les choses n’en iront ni mieux ni moins bien, et malheureusement il y a quelques chances pour qu’elles aillent plus mal. Ce qu’il faudrait connaître avant tout, c’est l’opinion du général Espartero sur ce changement de ministère, auquel il a poussé un des premiers, venant en aide à des intrigues de palais qui ne paraissent pas y trouver leur compte, au peu que j’en sais. Je ne vous parle pas des autres ministres, entrans ou sortans; il y a peut-être parmi eux tel nom qui ne manque pas de valeur à Madrid, et je me rappelle qu’on disait quelque bien des talens et de l’activité de M. Mon, ex-ministre des finances; mais ils n’ont aucune signification pour nous. Tout ce qu’on en sait le plus souvent, c’est qu’ils sont députés ou sénateurs, et qu’ils ont le courage de se laisser enregistrer pour un jour dans les fastes obscurs de la secrétairerie d’état (11). Quant à M. de Frias, au moins nous le connaissons. Nous l’avons vu promener ici partout sa joviale figure et l’embonpoint de sa personne, en véritable grand d’Espagne. On l’aimait dans la société, où il se montrait beaucoup, et tout le monde lui accorde de l’esprit; mais l’esprit ne suffît pas. M. de Frias manque d’autorité; il n’impose pas, et je ne me fais guère à l’idée d’un premier ministre qui n’ait pas plus grande mine, quoique M. Alcala Galiano soit petit et laid, et que M. Isturitz ne soit ni grand ni beau. Jusqu’à présent, monsieur, il n’y a pas eu de changement de ministère en Espagne où l’on n’ait accusé, tantôt la France, et tantôt l’Angleterre, d’avoir exercé, par leurs ambassadeurs, une influence décisive. Je ne réponds pas pour sir George Villiers. Tout ce que je sais et puis affirmer, c’est que la France s’est fait un devoir de ne pas intervenir dans ces questions de personnes. Sans doute elle a toujours eu ses prédilections et ses antipathies; mais elle s’est constamment abstenue d’exercer une action que le ministère formé sous ses auspices aurait ensuite interprétée comme un engagement pris de le soutenir par tous les moyens. Cette fois encore, je m’assure qu’elle n’a pas dérogé à ses principes de non-intervention rigoureuse. M. le duc de Fezenzac en est trop, pénétré pour avoir compromis son gouvernement par la moindre démarche en faveur de telle combinaison plutôt que de telle autre. Et d’ailleurs, on vivait en fort bonne intelligence avec M. d’Ofalia. Je doute que M. Villiers eut d’aussi douces relations avec un ministère qui comptait M. Mendizabal au nombre de ses ennemis les plus prononcés. Néanmoins l’influence anglaise est probablement étrangère aussi à ces derniers changemens, qui laissent toujours en dehors du pouvoir le parti auquel l’Angleterre s’est malheureusement attachée. De plus, tout cela s’est passé en l’absence de sir George, et s’il fallait tirer une conséquence du nom de M. de Frjas, je crois qu’il indiquerait plutôt une continuation de l’influence française qu’une réapparition du parti anglais sur la scène politique. Influence française! parti anglais! que veulent donc dire ces mots appliqués à l’Espagne, et comment s’accordent-ils avec le traité de la quadruple alliance, qui a identifié sur la question espagnole la politique des deux cabinets de Londres et de Paris? Monsieur, ces mots ne signifient rien ou fort peu de chose, et ce peu qu’ils signifient s’accorde avec le traité de la quadruple alliance, qui est moins encore. En effet, que ce fût Martinez de la Rosa ou Mendizabal, Isturitz ou Calatrava, M. Bardaxi ou M. d’Ofalia, la France et l’Angleterre, malgré leur sympathie pour les uns, leur éloignement pour les autres, n’en ont pas fait davantage pour l’Espagne. La France a gardé fidèlement la frontière des Pyrénées, et a facilité quelques petites opérations pour lesquelles on avait besoin de son territoire. L’Angleterre a maintenu le blocus des côtes de Cantabrie; elle a contribué par ses forces navales au salut de Bilbao; elle tient le Passage; elle transporte des troupes de Santander à Saint-Sébastien; et quand les carlistes menacent Valence, elle y envoie un vaisseau de ligne qui met ses artilleurs et ses marines à la disposition de la ville. Voilà tout; c’est le traité de la quadruple alliance. Pour les deux gouvernemens, il n’y a pas non plus grand avantage à faire triompher à Madrid ce qu’on appelle leur influence. Celui dont les partisans y occupent le pouvoir n’en est que plus importuné de vaines demandes de subsides, de garantie d’emprunt, de restrictions commerciales, par une administration qui croit devoir s’adresser plus spécialement à lui. Aussi n’est-ce pas en sa qualité d’ami de la France que l’on doit désirer le triomphe du parti modéré; mais uniquement parce qu’il fait mieux que son rival les affaires de l’Espagne, et parce qu’il dirigera mieux que lui l’emploi des moyens exclusivement nationaux par lesquels l’Espagne sera sauvée, si elle doit l’être. Ne prenez cependant pas trop au sérieux l’inquiétude que je vous témoigne sur l’issue définitive de la lutte. L’échec des troupes constitutionnelles devant Morella n’est qu’un succès négatif pour les carlistes, et il y a long-temps qu’ils n’en ont pas eu d’autres. S’ils ne reculent guère, ils n’avancent pas; les difficultés de leur situation sont immenses, et leur détresse pécuniaire encore plus grande que celle du gouvernement de la reine; car les alliés secrets de don Carlos, en Europe, le soutiennent moins que jamais, et l’intervention puissante qui a dernièrement essayé de lui faire obtenir quelques subsides en Allemagne, n’a pas réussi. Tous les cabinets de l’Europe, avec des sympathies différentes dans cette cruelle guerre, semblent donc d’accord pour empêcher l’une ou l’autre des parties belligérantes de recevoir des secours étrangers. Le but a été atteint. Jamais don Carlos n’a moins reçu en armes, en munitions de guerre, en argent, soit des puissances italiennes, soit de la Hollande, soit des légitimistes français, et il ne reste rien ou presque rien des deux légions étrangères qui étaient entrées au service de la reine, avec l’autorisation et sous les auspices des gouvernemens de France et d’Angleterre. La division portugaise est retournée en Portugal. Les débris de la légion française sont réduits à moins de 200 hommes (je crois que le chiffre exact est de 183, officiers et soldats), sur 5,000 qu’elle a comptés sous les drapeaux, et pas un n’y demeurerait, si le contrat, passé en 1835, avec l’Espagne, était aujourd’hui légalement annulé. La légion anglaise, qui a été beaucoup plus nombreuse, a peut-être laissé à Saint-Sébastien ou à Santander un millier d’hommes, dont l’organisation m’est inconnue et qui pourraient aujourd’hui disparaître jusqu’au dernier, sans que personne les regrettât. Mais, comme tous ceux qui manquent ne sont pas morts dans les hôpitaux de Vittoria ou sur les champs de bataille, comme il y a eu dissolution légale de la première légion Évans, cette coopération indirecte de l’Angleterre est maintenant une source féconde d’embarras et de tracasseries, tant pour le cabinet de Saint-James que pour celui de Madrid. L’Espagne doit encore des sommes considérables aux officiers, soldats, veuves et orphelins de l’ex-légion britannique, qui ont institué à Londres un comité de réclamations chargé de défendre leurs droits. J’ai eu récemment sous les yeux toutes les pièces d’une correspondance officielle à ce sujet entre les présidens du comité, lord Palmerston, M. Villiers et le ministre d’Espagne à Londres, M. d’Aguilar. Les officiers anglais, qui ont signé les mémoires et les lettres dont se compose en partie cette correspondance, sont le brigadier Mac-Dougal, les colonels Wetherall, Jacks, Fortescue, et le lieutenant-colonel d’artillerie Claudius Shaw, qui a publié une histoire de la légion. Le tout est fort instructif. Les signataires des mémoires représentent fort humblement au secrétaire d’état des affaires étrangères que le gouvernement anglais ayant provoqué et encouragé d’une manière non équivoque la formation d’une légion auxiliaire, destinée à servir en Espagne la cause de la reine, ils ont bien mérité de leur patrie en répondant à son appel, et qu’ils ont compté sur sa protection et sa justice, pour recevoir le prix de leurs fatigues et de leur sang. A quoi M. Strangways ou M. Backhouse, sous-secrétaires d’état des affaires étrangères, répondent fort poliment, au nom de lord Palmerston, que leur mémoire a été reçu et immédiatement transmis à l’ambassadeur de sa majesté à Madrid. Puis interviennent des transactions que le défaut d’argent empêche les autorités espagnoles d’exécuter. Nouvelles réclamations des comités; l’Espagne ne nie point la dette, mais elle n’a pas d’argent. Comme alors les officiers insistent sur les souffrances, les privations, la détresse auxquelles leurs régimens ont été condamnés dans les inutiles campagnes de 1835, 1836, et du commencement de 1837! Quel tableau ils tracent de l’imprévoyance des commissariats espagnols, de la mauvaise volonté des autorités locales, de la misère et de la nudité des hôpitaux, de l’effrayante mortalité qui éclaircissait si vite leurs rangs! Ce n’est pas tout; les soldats revenus en Angleterre, valides ou invalides, se trouvent sans ressources; on ne sait qu’en faire, sur quel point les diriger, comment subvenir à leurs premiers besoins. Enfin, après avoir épuisé toute leur éloquence et avoir acquis la conviction absolue que le gouvernement espagnol ne les paierait pas, ils se sont adressés au ministère anglais lui-même, pour qu’il eût à s’en charger, sauf recours ultérieur de sa part contre le trésor de Madrid, dans le cas d’une négociation d’emprunt ou d’un traité de commerce. Mais lors Palmerston leur a fait déclarer qu’il était impossible d’accéder à leur proposition, et je n’ai pas appris que cette déplorable affaire soit sortie de ces derniers termes. Je vous laisse apprécier la moralité d’une combinaison politique qui, après tant d’autre ignominies, est arrivée à un pareil résultat. Vous avez sans doute entendu dire, comme moi, que le général Espartero avait suspendu l’attaque d’Estella, par suite de ses dissentimens avec le ministère. Depuis on n’avait rien négligé pour le satisfaire; on lui avait sacrifié des fonctionnaires éminens, on avait mis à sa disposition de nouvelles ressources, et on croyait avoir conjuré une hostilité redoutable. Avait-on pleinement réussie? J’ai peine à me le persuader. Quoi qu’il en soit, Espartero n’en a pas moins commis la même faute que plusieurs de ses prédécesseurs; il a fait de la politique au lieu de borner son ambition et de mettre toute sa gloire à bien faire la guerre. Il y aurait bien, si l’on voulait, quelque politique à faire au quartier-général de l’armée du nord; mais ce n’est pas de celle qu’on y a faite jusqu’à présent. On a cherché à gouverner de là Madrid et la cour; je crois qu’il vaudrait mieux cherché à gouverner de là Madrid et la cour; je crois qu’il vaudrait mieux chercher à agir sur Onate, sur la petite cour et l’état-major de l’armée du prétendant, et principalement sur ceux des chefs carlistes qui ne combattent le gouvernement de la reine que pour maintenir les antiques institutions des provinces basques et de la Navarre. Je crois, en un mot, qu’il serait temps de proposer une transaction basée sur le maintien des fueros aux quatre provinces dans le sein desquelles a éclaté la guerre civile, et qui en sont encore le plus ardent foyer. En repoussant toute autre transaction avec la révolte, le ministère d’Ofalia semblait admettre la nécessité de celle que j’invoque. Il l’a présentée comme désirable et possible dans la Gazette de Madrid, peu de jours avant sa chute. Mais j’ignore s’il la préparait, et je me demande s’il aurait compté pour l’accomplir sur la tentative de Munagorri, dont je n’espère pas grand’chose. Je crains bien que ce ne soit encore une année perdue pour la cause constitutionnelle. Elle ne l’a pas été pour le rétablissement de l’ordre et de quelque régularité dans l’administration; mais pour le crédit, pour les finances, pour la guerre, on n’aura pas fait un seul pas vers le mieux, qui serait encore si loin du bien! Le discours de lord Strangford sur nos différends avec le Mexique, dont je vous parlais dans ma dernière lettre, a été, pour certains journaux anglais, le signal d’un redoublement d’attaques au sujet du blocus. L’irritation a même gagne ceux qui rendent ordinairement plus de justice à la France et qui ne se sont pas fait un système de l’aigreur et de la méfiance, à propos de ses moindres mouvemens. Le ministère, provoqué par une adresse de l’association commerciale du sud, s’en est ému aussi, pour In forme, j’aime à le croire, et a demandé des explications tout-à- fait inutiles sur l’expédition de l’amiral Baudin. Je ne comprends rien aux déclamations des journaux anglais La France exerce à l’égard du Mexique un droit absolu, qui n’est soumis au contrôle de personne. Elle n’a pas d’autorisation à demander aux négocians de Liverpool et de Bristol; elle n’a pas à consulter les convenances de la cité de Londres, et les représentations qu’on pourrait lui adresser au nom du commerce britannique ont un grave inconvénient : c’est d’encourager les Mexicains dans une résistance qui nous imposera sans doute de nouveaux sacrifices, mais dont il faudra bien que la France vienne à bout, puisque son honneur y est décidément engagé. On n’a pas l’air de s’en douter à Londres, quoique ce soit une conséquence toute simple de l’intérêt que l’Angleterre semblerait prendre à la querelle, et de la partialité qu’elle témoignerait en faveur du Mexique. A Londres, on raisonne autrement; on invoque les droits des neutres, qui, dit-on, souffrent davantage d’un blocus que l’ennemi lui-même. Mais, de bonne foi, qui a moins respecté les droits des neutres que l’Angleterre, et qui, au contraire, les a plus constamment défendus que la France? Aujourd’hui, ces droits sont-ils lésés par le blocus des ports mexicains? Non, monsieur, il n’y a que des intérêts de blessés. Je reconnais que la chose est fâcheuse. Malheureusement, elle est inévitable. Un blocus rigoureux est le seul moyen d’atteindre et de frapper au coeur une puissance éloignée, que les circonstances mettent presque à l’abri d’une guerre d’invasion, et qui tire ses principales ressources du commerce étranger. Il faut bien employer ce moyen-là. Le Mexique a refusé de satisfaire à de justes réclamations, poursuivies pendant longues années par les voies amiables avec une rare patience; il a donné à la France le droit de lui déclarer la guerre. Au lieu d’exercer ce droit, la France déclare ses ports en état de blocus, et maintient le blocus par des forces réelles. La réalité du blocus n’est-elle pas tout ce que les neutres peuvent exiger? n’est-ce pas le blocus fictif, le blocus sur le papier, en vertu d’un simple décret, que réprouvent les principes actuels du droit des gens? Le seul intérêt du commerce anglais, lésé par nos mesures de blocus, ne suffit donc pas pour donner force et valeur à ses réclamations; car si l’intérêt suffisait en pareil cas, il aurait aussi le droit de se plaindre le jour où la France déclarerait la guerre au Mexique, puisque l’état de guerre nuirait considérablement à ses opérations : et qui ne voit que cette conséquence absurde condamne toute l’argumentation des publicistes anglais? Ces messieurs sentent si bien, au reste, le faible de leur position quant au droit, qu’ils se jettent très vite à côté de la question dans les conjectures les plus invraisemblables et les récriminations les moins concluantes. Ainsi ils supposent à la France une ambition qu’elle n’a pas, des vues d’agrandissement qui sont démenties par toute la politique d’un gouvernement sage et ami de la paix, des projets d’établissement pour ses princes, qui, s’ils ne se rattachent pas à des idées entièrement chimériques, n’ont cependant jamais eu rien de sérieux. Vous voyez que je veux vous parler du prince de Joinville, dont le départ pour le Mexique, avec l’expédition de l’amiral Baudin, aurait, dit-on, inspiré quelques inquiétudes. Il est vrai, et cela fait grand honneur à la France, que plusieurs des personnages distingués du Mexique ont souvent désiré l’établissement d’une monarchie constitutionnelle dans ce pays, et jeté les yeux sur les enfans du roi, pour une couronne qui aurait pu être si belle. Qu’il y ait en quelque chose de plus; que ces voeux soient arrivés jusqu’au gouvernement français; qu’au milieu des guerres anarchiqueset cruelles dont le Mexique a été si fréquemment le théâtre depuis son émancipation, le parti français ait tenté d’ouvrir des négociations éventuelles, de former des intelligences à Paris, c’est ce que je croirais volontiers. Mais je sais que jamais on ne s’est laissé éblouir ici par l’attrait d’une couronne au-delà de l’Océan, et que jamais on n’a donné le moindre encouragement aux flatteuses illusions de ceux qui, sans avoir mission de l’offrir, pensaient que ce ne serait pas une conquête difficile pour un prince français. Le prince de Joinville est allé chercher de la gloire et des dangers, sous les formidables remparts de Saint-Jean d’Ulloa, si la résistance obstinée que semble annoncer le discours du président Bustamente au congrès, nous force à faire jouer le canon : voilà tout. C’est un jeune officier de marine et non un prétendant que l’amiral Baudin a sur son escadre. Si l’Angleterre a feint d’en être inquiète, on a dû la rassurer, et je ne doute pas que ses soupçons ne se soient bientôt dissipés. Les appréhensions qu’on témoigne de l’autre côté du détroit, les mesquines jalousies que l’on essaie de réveiller, les prétendues raisons qu’on allègue contre notre droit, les apologies que l’on présente du gouvernement mexicain, tout dans cette polémique est donc également injuste, maladroit, dénué de sens et de fondement. Mais cela prouve, monsieur, qu’il faut jouer serré avec nos voisins. C’est chez eux cependant que l’on a très bien résumé, dans les quelques lignes suivantes, la situation respective des parties intéressées. «Les Mexicains se sont habitués à croire qu’ils pouvaient impunément opprimer et voler les sujets des plus puissans états, dans la supposition que si l’Angleterre, ou la France, ou l’union de l’Amérique du Nord, finissaient par leur demander compte de leurs méfaits, il y aurait au moins une de ces trois puissances qui interviendrait en leur faveur. Ce calcul sera déjoué, il faut l’espérer; et nous n’irons pas nous brouiller avec la France pour défendre, contre elle, la cause du Mexique, ses extorsions et ses perfidies, comme si nous étions jaloux de lui voir énergiquement venger les droits méconnus de ses enfans, tandis que les nôtres sont négligés par lord Palmerston.» Un dernier mot là-dessus. Je n’adopte pas l’accusation portée ici contre lord Palmerston, et la tiens pour fausse de tous points. )Mais, je le répète cette fois encore, l’Europe entière est intéressée à ce que la France obtienne enfin justice du Mexique, et le commerce anglais, auquel le nôtre ne dispute point la prééminence en Amérique, y gagnera une sécurité, une liberté de développement dont nous ne lui envierons pas le bienfait. F Buloz. 14 Octobre 1838. Trois résultats favorables ont été obtenus récemment : ce sont la solution de l’affaire suisse, sans que la France ait été forcée d’en venir aux mesures de rigueur; l’acceptation du traité de Constantinople par le pacha d’Egypte, et la réélection du général Jacqueminot, à une grande majorité, malgré les efforts inouïs de la presse quotidienne. L’opposition n’imprimera pas moins, chaque jour, que c’est elle qui triomphe, et que le gouvernement est aux abois. La réponse du directoire de Lucerne à la note de M. de Montebello, réponse postérieure au départ de M. Louis Bonaparte, ne permet pas au gouvernement français d’insister davantage sur cette affaire.» Lorsque les grands conseils des cantons ont été appelés à répondre sur la demande de M. le duc de Montebello, dit le directoire fédéral, leurs votes se sont partagés sur la position de M. Louis Bonaparte, et sur la question de sa nationalité, mais non sur le principe que la demande d’expulsion d’un citoyen suisse serait inadmissible comme contraire à l’indépendance d’un état souverain.» Les grands conseils n’étaient pas, en effet, convoqués dans un autre but, et le directoire fédéral reconnaît par là que le gouvernement français ne mettait pas en question le principe de la souveraineté des états. Il se bornait à soutenir que M. Louis Bonaparte n’avait pas acquis le droit de cité en Suisse, car il n’avait pas renoncé à sa nationalité antérieure. Le gouvernement français réclamait donc l’expulsion d’un réfugié, d’un réfugie dangereux, qui mettait à profit la sécurité dont il jouissait en Suisse, pour inonder la France de pamphlets incendiaires. En facilitant les démarches de M. Louis Bonaparte pour sortir du sol de la confédération, le directoire fédéral a témoigné implicitement qu’il reconnaît la justice des réclamations du gouvernement français. En exprimant le désir de ne plus voir troubler à l’avenir la bonne harmonie de deux pays rapprochés par leurs souvenirs, comme par leurs intérêts, le directoire a donné une désapprobation éclatante aux meneurs qui s’efforçaient de troubler cette union. La réponse du gouvernement français à cette note sera, sans nul doute, ce qu’elle doit être; nous l’attendons digne de la noblesse d’esprit de M. Molé, digne en même temps du pays qu’il a représenté, en cette circonstance, avec une vigueur calme et une modération que n’exclut pas l’énergie. Cette réponse sera probablement ostensible, et nous ne doutons pas qu’elle satisfera à la fois les amis de l’ordre en France comme en Suisse. L’acceptation par le pacha d’Egypte du traité de commerce, signé à Constantinople, entre la Turquie, l’Angleterre, et reçu par l’amiral Roussin au nom de la France, seulement ad referendum, est un événement plus inattendu que la conclusion de l’affaire suisse, que tous les bons esprits avaient su prévoir. Quelques jours avant la réception de la dépêche qui annonçait cette nouvelle au gouvernement, les journaux français et anglais déclaraient, sur la foi de leurs correspondans d’Alexandrie, que le pacha n’adhérerait jamais à un traité qui abolit le monopole en Egypte. On rappelait que le traité de Kiutaia garantissait à Méhémet-Ali une indépendance absolue dans ses domaines d’Egypte, de Syrie et d’Arabie, et que ce traité se trouverait virtuellement abrogé par le traité de commerce de Constantinople. Les espérances trompées en Suisse se ranimaient du côté de l’Egypte. La Russie se préparait, disait-on, à reparaître devant Constantinople au premier signal des hostilités du vice-roi contre le grand- seigneur. On croyait déjà la guerre engagée en Europe, et la France entraînée dans le mouvement général qui se préparait. Ces espérances n’étaient pas tout-à-fait dénuées de fondement, non pas que la détermination du pacha dût avoir des suites aussi graves que celles qu’on voulait bien supposer; mais la paix de l’Orient n’eut pas moins été en péril, s’il eût suivi ses premières inspirations. Quelques jours après la réception du traité, le consul de France trouva, en effet, le vice-roi peu disposé à accéder à cette convention. Ses traits étaient calmes et sourians, et il se livrait à l’examen de sa situation avec le sang-froid qu’il puise, en toute occasion, dans la supériorité de son caractère. Le pacha développa avec beaucoup de sagacité les inconvéniens du traité de Constantinople, dont ni la France ni l’Angleterre ne retireraient, disait-il, les avantages qu’elles s’en promettaient, et il le qualifia de duperie. Quant à lui, ajouta-t-il, s’il insistait pour la continuation du monopole en Egypte, ce n’était pas qu’il en fût partisan. Au contraire, là et ailleurs il le blâmait; mais rien n’était préparé dans ses états pour le remplacer, il lui faudrait quelques années pour aviser à un autre mode d’administration. Ce mode, il le trouverait sans doute, car étant propriétaire de toutes les terres de l’Egypte, il serait toujours maître de fixer le prix du vendeur à l’acheteur. Toutefois, il voulait voir l’effet que produirait l’abolition du monopole en Turquie; en conséquence, il refusait de souscrire présentement au traité. Le consul crut de son devoir de faire sentir au pacha toute l’importance et toute la gravité de cette réponse; mais Méhémet-Ali, après l’avoir écoule patiemment, confirma sa déclaration dans les mêmes termes. Le pacha continua de se préparer à son voyage du Sennaar, au grand étonnement des représentans des puissances, qui prévoyaient de grandes complications dans les affaires. Ce fut à l’issue de cette conférence du pacha avec M. Cochelet, que les consuls informèrent leurs gouvernemens respectifs des dispositions du vice-roi d’Egypte, et que toutes les correspondances annoncèrent son refus formel d’adhérer aux engagemens pris par le grand-seigneur, à l’égard de l’Egypte, dans le traité de commerce de Constantinople. Trois jours après, le pacha invita de nouveau les consuls à se rendre auprès de lui, et leur déclara qu’après avoir fait de mûres réflexions, il avait résolu d’accéder au traité. Sans vouloir remarquer la surprise que causait cette résolution si éloignée de celle qu’il avait manifestée dans sa dernière audience, le vice- roi parla longuement des mesures qu’il aurait à prendre dans sa nouvelle situation, et des ressources administratives qu’il a en réserve; puis, il reçut ses principaux fonctionnaires, leur fit ses adieux, et partit pour le lointain voyage du Sennaar, avec Saïd-Bey, son fils chéri, qu’il a placé à la tête de sa marine, et qui donne les plus belles espérances. L’ordre de désarmer une partie de la flotte égyptienne fut donné aussitôt. Le grand âge de Méhémet-Ali, la dignité répandue sur toute sa personne, son calme et sa gaieté dans un moment si difficile, ont contribué à rendre cette scène à la fois touchante et solennelle. Nous croirions faire injure à la sagacité de nos lecteurs, en leur exposant toutes les conséquences que doit avoir, pour la paix de l’Orient, l’adhésion de Méhémet-Ali aux conventions diplomatiques conclues par le grand-seigneur, en ce qui concerne l’Egypte. Avant de parler des affaires intérieures du pays, nous voulons constater encore le succès des mesures adoptées pour le développement de la domination française en Afrique. Voici le résumé des dernières nouvelles, qui sont du 8 octobre, et de la plus haute importance. L’occupation de la province de Constantine se complète insensiblement par les soins du maréchal Valée, qui vient de s’y transporter. L’armée a pris possession d’une excellente position maritime, sur les ruines d’une grande ville romaine, dans la baie de Stora, et les juges les plus compétens proclament que cette position est peut-être la meilleure de tout le littoral africain, depuis l’embouchure de la Tafna jusqu’au-delà de Bone. Grâce à cette belle opération, que l’armée et le génie militaire avaient préparée par d’admirables travaux, Constantine n’est plus qu’à dix-neuf lieues de la mer, et désormais sera bien plus sûrement approvisionnée, et à moins de frais. Pour comble de bonheur, le pays qui entoure cette nouvelle et pacifique conquête est d’une grande fertilité : nulle part dans la régence, il n’y a d’aussi épaisses futaies, ce qui est un avantage inappréciable. Le gouverneur-général a donne le nom de Fort de France à l’établissement de la baie de Stora. Il a, en même temps, profité de son voyage dans la province de Constantine, pour en organiser le gouvernement d’une manière définitive. L’opposition a essayé ses forces dans l’élection du général Jacqueminot. Toutes les nuances de la coalition s’étaient réunies pour porter son concurrent, M. Bureaux de Pusy. Le parti parlementaire, les légitimistes, les républicains, se donnaient la main pour repousser M. Jacqueminot, qui a le tort très grave, aux yeux des uns, de ne pas croire à la violation du gouvernement représentatif, parce que les portefeuilles ne sont pas inféodés à quelques hommes dont il est le premier à reconnaître le talent et le mérite, et qui, aux yeux des autres, a commis le crime, bien grand, de réprimer les émeutes à la tête de la garde nationale, et de ne pas avoir soutenu la pétition de la réforme électorale. Il faut remarquer que le candidat qu’on opposait à M. Jacqueminot n’était pas lui-même partisan de la réforme, et qu’il ne demandait que l’admission des capacités au droit électoral. Il y a loin de là à vouloir que tout garde national soit électeur, et tout citoyen garde national. Mais il fallait bien trouver un concurrent présentable pour l’opposera M. Jacqueminot, et nous avons déjà vu, plus d’une fois, que pourvu qu’on se mette dans la coalition, elle demande peu compte des opinions qu’on apporte. M. Bureaux de Pusy était donc à la fois le candidat des comités carlistes, des clubs républicains, des réunions doctrinaires, et de la défection du centre gauche qui s’est égaré dans cette cohue. Son opinion, d’ailleurs assez modérée, représentait, par un privilège tout-à- fait heureux, la déclaration des droits de l’homme, les états- généraux de la Gazette, le gouvernement parlementaire, tel que l’entend M. Duvergier de Hauranne, et l’administration constitutionnelle ramenée à ses véritables principes, telle que la souhaitait M. Gisquet dans la dernière session. Quant à M. Jacqueminot, il était accusé de telles énormités, que ses anciens amis pouvaient à peine le regarder en face. N’était-il pas devenu lieutenant-général en 1838, lui qui n’avait que depuis 1834 le droit de l’être par les règlemens militaires et par ses états de service? N’était-il pas coupable de cumul d’un emploi dans la garde nationale et d’un emploi d’activité dans l’armée, lui qui a refusé également le traitement d’officier actif et celui de chef d’état-major de la garde nationale? Nous ne parlons pas d’autres faits moins graves reprochés à M. Jacqueminot, tels que l’oubli d’une amnistie pour les délits de garde nationale, et sa présence aux Tuileries dans les solennités publiques. En face de tous ces adversaires, le général Jacqueminot en était réduit à l’appui des citoyens paisibles, qui vivent en dehors des passions de parti, et qui pensent que la charte de 1830, telle qu’elle est, est une constitution assez libérale pour protéger toutes nos libertés. Or, ces honnêtes citoyens, ces électeurs pleins de sens se sont trouvés au nombre de six cents, c’est-à-dire en très grande majorité. La réélection de M. Jacqueminot a cependant réjoui l’opposition. Puisque les électeurs, ces odieux défenseurs du monopole, ont donné leurs voix à M. Jacqueminot, la réforme électorale est plus nécessaire que jamais. Hâtons-nous donc de signer la pétition de la réforme électorale! Quand chaque garde national sera électeur, nul doute qu’on ne nommera plus des députés tels que M. Jacqueminot. La garde nationale de Paris et de la banlieue, qui courait avec tant d’ardeur aux émeutes, et qui les réprimait avec tant d’énergie, va certainement chercher ses candidats dans les clubs républicains, à moins qu’elle ne les prenne dans les rangs du parti de la Gazette de France et de la Quotidienne, pour lequel elle a montré tant de sympathie en 1830! Nous sommes bien certains que cette nouvelle épreuve ne tournerait pas encore au profit de l’opposition; aussi ne compterait-elle pas s’arrêter là, si elle arrivait au résultat qu’elle se propose. La garde nationale n’aurait pas plus tôt le droit d’élection, qu’on s’occuperait à dénaturer la garde nationale; car telle qu’elle est aujourd’hui, la garde nationale est l’ennemie de tous les esprits remuans et des meneurs de clubs, de tous ceux qu’elle combat depuis huit ans, et qui se trouvent en première ligne parmi les partisans de la pétition. Mais voici qu’un capitaine de la garde nationale, qui désapprouve la réforme, vient de donner sa démission. Noble réponse à quelques gardes nationaux de sa compagnie, qui le menaçaient de lui retirer leurs voix aux prochaines élections! Dans un gouvernement de majorité comme le nôtre, rien n’est plus conforme aux principes constitutionnels qu’un tel procédé. Vous en appelez aux élections futures de la garde nationale? a dit M. Phalipon aux pétitionnaires; vous me menacez trois ans d’avance d’une non- réélection? et moi, je vous appelle aux élections à l’heure même. La majorité jugera entre vous et moi, et je vous offre l’occasion d’accomplir dès à présent vos menaces. Croirait-on que les feuilles de la coalition, que les organes du parti parlementaire, voient là une conduite blâmable, un acte inconstitutionnel? En donnant sa démission, M. le capitaine Phalipon entrave la liberté de signer la pétition, liberté que donne la charte à tous les citoyens! En se retirant du commandement, en rentrant dans les rangs, il gêne l’opinion de ses camarades! On a été même jusqu’à dire que la démission de M. Phalipon tend à désorganiser la garde nationale, tant la sollicitude des radicaux pour la garde nationale est devenue grande. Parfaitement : M. Phalipon est un grand coupable, un mauvais citoyen, comme M. Jacqueminot, comme tous ceux qui ne s’enrôlent pas sous la bannière levée par la Gazette de France, pour marcher à la liberté, perdue sans doute en 1830, et que les légitimistes. pieusement suivis des républicains, se chargent de retrouver! En attendant. il nous tarde de savoir si la compagnie de M. Phalipon nommera à sa place quelque signataire de la pétition pour la réforme électorale. Ils sont en si grand nombre, au dire du parti, qu’on n’aura que l’embarras du choix. Mais si, par impossible, M. Phalipon était réélu capitaine de la compagnie, serait-il permis d’en conclure que, dans cette compagnie de garde nationale du moins, on rejette la pétition de la réforme? Cependant vous verriez que certains journaux nous démontreraient le contraire et qu’ils nous prouveraient que cette réélection, si elle a lieu, est encore un triomphe pour eux, comme l’a été la réélection de M. Jacqueminot. La coalition n’a pas tort de vouloir détruire le corps électoral et changer la chambre. Elle a ses raisons, et sa logique est bonne. Nous avons vu la coalition échouer dans la dernière session, devant une chambre encore incertaine. On peut même dire que les résultats ont été magnifiques, après les tiraillemens qui étaient résultés du nouvel arrangement des partis. Que s’est-il passé depuis? Les partis se sont agités en raison inverse du besoin de repos et d’ordre qui domine la France. Qu’ont-ils produit? La pétition de la réforme électorale, quelques signatures qu’on arrache à grand renfort d’obsessions et d’articles de journaux. Et le résultat de cette pétition, que sera-t-il, sinon une preuve nouvelle du peu de consistance d’un parti qui se compose de dix partis différens, et qui ne cherche plus sa force qu’en dehors de toutes les institutions existantes? L’opposition a beau se recruter dans tous les rangs, elle ne se renouvelle pas; elle a beau voir ses idées repoussées, elle se présente sans cesse avec les mêmes plans et les mêmes projets, et c’est ce qu’elle fera encore à la session prochaine. Il est vrai que la réforme électorale et le suffrage universel, vieux thème usé sur toutes ses faces par un journal légitimiste et par les feuilles radicales, aurait un certain caractère de nouveauté dans l’opposition parlementaire, qui se dit encore dynastique et modérée. Mais le principe de la réforme sera-t-il adopté par les représentans de cette opinion dans la chambre? Nous en doutons, et nous espérons pour eux-mêmes qu’ils le rejetteront. Plusieurs feuilles qui se donnent pour les organes officiels de quelques députés influens, appuient déjà ouvertement la pétition pour la réforme électorale. D’autres l’encouragent, tout en enveloppant leur opinion de phrases un peu confuses. Quant à douter du droit qu’ont ces feuilles, de parler au nom des hommes d’état qu’elles invoquent, on ne le peut guère; leur langage est trop affirmatif. Ainsi un journal, appelant récemment l’attention publique sur la situation de l’Espagne, citait à la fois l’opinion du Journal Général, du Siècle et du Commerce, opinion conforme à la sienne, et en concluait que M. Guizot, M. Barrot, M. Mauguin et M. Thiers sont d’accord pour flétrir la politique du gouvernement français, qui perpétue les malheurs de l’Espagne. Donc, en s’attachant à l’ordre établi par le journal que nous mentionnons, M. Guizot parlerait dans le Journal Général, M. Barrot dans le Siècle, M. Mauguin dans le Commerce, et M. Thiers dans le journal qui constate ces faits. Ce journal est le Nouvelliste. Nous ne ferons pas ressortir tout ce qu’il y a de grave pour les hommes d’état qu’on vient de désigner, à se porter inspirateurs des journaux cités, cas beaucoup moins grave pour le patron du Nouvelliste, journal qui affecte des formes modérées et un langage assez digne, que pour M. Guizot, qui répondrait ainsi d’un journal violent et injurieux, où les plus simples convenances ne sont pas respectées. Nous nous en tiendrons simplement au fait. Les quatre feuilles en question sont d’accord sur un point, sur la nécessité d’en finir avec l’Espagne. «Les divisions s’effacent à mesure que nous marchons, dit la feuille du soir; les diverses nuances de l’opinion parlementaire s’effacent, et tous les grands intérêts se trouvent compris par tous les hommes politiques.» Et la même feuille ajoute qu’on lit dans le Journal Général, «qui reçoit les inspirations de M. Guizot et des membres les plus distingués de son parti,» un article qu’elle cite et qui tend à intervenir en Espagne, pour nous donner de la sécurité sur cette frontière, dans l’éventualité d’une conflagration générale et des grandes menaces d’un avenir qui peut être très prochain. Quoique nous ne partagions pas l’opinion de M. Guizot et des membres les plus distingués de son parti sur cette conflagration générale si proche, nous ne sommes pas moins ravis, charmés, de le voir en possession d’un avis net et décidé au sujet de l’Espagne. M. Guizot ne dira donc plus comme autrefois, quand il était le collègue de M. Thiers, qu’on peut prendre l’une ou l’autre voie; et le parti doctrinaire, qui était encore opposé à l’intervention lors des débats au sujet de l’adresse, dans la dernière session, a changé encore en ceci, comme sur tant d’autres points. Le Siècle ou M. Barrot est, de son côté, de l’avis du Journal Général ou de M. Guizot; il appelle l’attention des partis sur la situation de l’Espagne. Les hommes dévoués à la révolution, dit-il, s’irritent de l’abandon dans lequel est laissé ce malheureux pays, et à ce sujet il cite l’autorité pleine de force du Journal de Paris! Voilà, en effet, toutes les nuances d’opinions effacées et tous les hommes politiques d’accord. Au début de la session, dès que MM. Odilon Barrot, candidat du Constitutionnel, et du Siècle sans doute, sera mis en possession de la présidence de la chambre, on interviendra en Espagne, en attendant qu’on procède au renouvellement du corps électoral d’après le principe consacré par la pétition qui se signe en ce moment. Nous verrons ce qu’en pensera la chambre. Ce petit changement fait à la politique extérieure adoptée jusqu’à présent par le gouvernement et par les chambres, ne manquera pas d’en amener d’autres qu’on peut prévoir. Déjà l’opposition fait son plan de politique générale, et le tableau des alliances qui nous conviennent. Elle s’indigne d’abord, comme de raison et de coutume, de la conduite du ministère, qui ambitionne une alliance avec la Russie, quand cette alliance est de nature à compromettre, d’ici à longues années, tout ministère qui s’inclinera de ce côté. C’est, on en conviendra, une manière bien commode de trouver des torts au gouvernement, que de les lui prêter sans le moindre prétexte plausible. On part de là pour semoncer rudement ce ministère anti-national, ce cabinet anti-constitutionnel, qui cherche ses alliés au Nord, au lieu de les prendre parmi les gouvernemens qui nous sont analogues par l’esprit libéral et les institutions. En vérité, il semble, à écouter de telles accusations, que ceux qui les portent, ont préalablement déchiré tous les traités et brûlé les archives de toutes les chancelleries de l’Europe, tant la vérité est outragée, comme à plaisir, à chaque parole. Mais jetez les yeux sur la carte, ouvrez la collection des constitutions politiques, et dites-nous où est le pays constitutionnel avec lequel nous soyons en guerre, ou en état d’éloignement? Serait-ce le Mexique ou Buenos-Ayres? Pour ceux-là, nous l’avouons, et les constitutions les plus libérales du monde n’empêcheront jamais, nous l’espérons, de tirer vengeance des insultes des peuples qui n’ont pris de la liberté que ses excès. Nous cherchons vainement ailleurs. Le traité de la quadruple alliance n’est détruit que dans l’imagination de ceux qui voudraient voir la moitié de l’Europe croisée contre l’autre. L’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, la Belgique, voilà, ce nous semble, les pays constitutionnels où règnent les principes libéraux. Nos alliances sont-elles ailleurs, s’il vous plaît? Le gouvernement quête celle de la Russie? De quelle manière? Le gouvernement français entretient des forces imposantes dans les eaux de la mer Noire; ses vaisseaux, combinés avec ceux de l’Angleterre, font respecter la paix de l’Orient : est-ce ainsi qu’il quête l’alliance de la Russie? Jamais les réfugiés polonais n’ont trouvé, en France, une protection plus douce que sous ce ministère. Est-ce de la sorte que l’on sollicite le Nord? La France plaide la cause de la Belgique à Londres; elle répond par des actes pleins de dignité et de réserve à toutes les démarches de moindre importance du cabinet de Pétersbourg, réglant sa conduite exactement sur la sienne; et l’on vient nous dire qu’on ambitionne une alliance qui compromettra tous les ministères d’ici à de longues années! Il est vrai que la France ne brouille pas tout au gré des impatiens, et qu’elle observe avec calme la marche des affaires, bien assurée que la paix et la tranquillité de l’Europe sont un bien réel qu’il faudra maintenir de toutes ses forces, tant qu’il ne s’agira pas de l’acheter par des concessions indignes de nous. Il est vrai que le gouvernement, mieux informé que quelques journaux remplis chaque jour de fausses nouvelles, ne croit pas qu’il faille désespérer de l’Espagne constitutionnelle. Il est encore vrai qu’il ne croit pas de son honneur de déchirer le traité des 24 articles qu’il a garanti; mais il y a loin de là à s’humilier devant les puissances du Nord, et il ne faut pas nous dire, comme vous l’avez fait imprudemment, que le gouvernement condamne la France à une politique de vieillard; car la France pourrait bien vous répondre prochainement, par l’organe de la chambre, que cette politique est la sienne, et qu’elle l’a adoptée de préférence à celle que vous lui proposez, qui pourrait bien n’être que de la politique de jeunes gens. Aussi ne l’attribuons- nous pas aux hommes mûris par les affaires, sous la protection desquels on voudrait la mettre aujourd’hui. Au reste, il en est du système d’alliance du Nord comme de la vérité du gouvernement représentatif qu’on réclame. C’est une discussion toute factice, où l’opposition établit à son gré certains faits pour les combattre, un monologue en deux parties où elle joue tous les rôles en changeant sa voix. Est-ce aussi au nom des hommes d’état du parti modéré, que le journal qui se fait le plus spécialement leur organe demande la modification des lois de septembre? Est-ce un des ministres qui a travaillé à la confection de ces lois, qui laisse imprimer, avec son autorisation, que, parmi ceux qui ont voté la législation de septembre avec le plus de conviction, il y en a beaucoup qui se demandent, avec raison, si ces lois s’accordent avec l’époque actuelle et la disposition présente des esprits? Il faut donc s’attendre à voir la proposition de réviser ou d’abroger les lois de septembre, ajoutée à toutes celles que la chambre aura à essuyer dans la prochaine session. Quant à celle-ci, les pièces seront faciles à recueillir; elles se trouvent toutes dans le salon de lecture de la chambre des députes. La chambre n’aura qu’à se faire apporter les journaux et à les lire à la tribune; elle nous dira ensuite si le moment est bien choisi pour proposer l’abolition des lois de septembre! Nous avons vu souvent combattre un ministère, ou, pour être plus exacts, un gouvernement; mais jamais on n’a employé les armes dont on se sert actuellement. On en vient à un sentiment qui tient de l’admiration, à la vue de cette activité infatigable et de ce labeur prodigieux. Chaque jour amène un flux toujours croissant de fausses nouvelles, d’injures et de calomnies, si grand, qu’il faudra bientôt renoncer à les enregistrer et à les démentir. Dans cette alliance des partis, qui s’est faite au commencement de la session dernière, c’est à qui fournira sa part avec une conscience sans égale; légitimistes, républicains, journaux se disant modérés, chacun travaille à sa manière, mais tous dans un seul et même but. Le roi, les ministres, les fonctionnaires, les citoyens amis de l’ordre, tous ceux qui ne désespèrent pas de la possibilité de maintenir le pays dans la prospérité et le calme dont il jouit au milieu de cette exaspération quotidienne, sont chaque jour en butte à de violentes attaques, et c’est à ce moment qu’on vient demander l’abrogation des lois de septembre! Les écrivains qui font cette pétition ne lisent donc pas leurs propres écrits? Un seul fait autoriserait, à nos yeux, la demande qu’on propose, c’est que les lecteurs des journaux les plus effervescens se chargent eux-mêmes de la répression de la presse, en cessant de la lire. Ainsi, le chiffre des feuilles quotidiennes envoyées au timbre et à la poste a encore diminué depuis un mois. Le Journal des Débats est à peu près le seul qui fasse exception, et qui soit en progrès. Les lecteurs se montrent donc plus rigoureux envers la presse que la législation de septembre, qu’on applique avec tant de modération. Si le gouvernement imitait l’administration anglaise, qui publie, chaque mois, la liste et le nombre des feuilles envoyées au timbre, cette mesure suffirait peut-être pour maintenir la presse dans des limites qui lui seraient favorables, et pour la diriger dans un esprit de modération qui tournerait à son profit. Voici quelques-uns de ces chiffres qui appartiennent de droit à la publicité; le premier tableau est celui de la poste, le second est celui du timbre : POSTE En Juillet En Août En septembre Journal des Débats 4,764 4,878 4,914 Gazette de France 4,220 4,131 4,133 Constitutionnel 3,864 3,845 3,733 National 2,646 2,599 2,504 Quotidienne 2,301 2,314 2,319 Courrier Français. 2,236 2,243 2,208 Le Temps 2,033 1,952 1,932 Commerce 1,699 1,731 1,734 Journal Général 1,568 1,488 1,439 L’Europe 1,074 1,156 1,663 Journal de Paris 832 688 604 La France 818 789 750 Le Bon Sens 324 301 304 Messager 336 301 308 Journaux à 40fr. La Presse 7,518 7,229 7,278 Le Siècle 7,359 7,226 7,406 Moniteur Parisien. 413 418 416 TIMBRE. Journal des Débats 9,166 8,333 9,166 Gazette de France 5,000 5,000 5,000 Constitutionnel 5,833 5,833 5,833 National 3,333 4,000 3,332 Quotidienne 3,333 3,333 3,333 Courrier Français 5,000 5,000 3,333 Le Temps 2,433 3,400 2,700 Commerce 3,100 3,600 3,400 Journal Général 1,466 1,533 1,000 L’Europe 1,516 1,533 1,533 La France 1,333 1,000 1,333 Le Bon Sens 666 666 666 Journal de Paris 813 « « Messager 3,066 5,000 5,000 Journaux à 40 fr. La Presse. 9,700 9,700 9,666 Le Siècle 11,666 15,000 14,500 Moniteur Parisien 5,300 5,000 7,833 Nous ferons observer que ce n’est qu’en prenant le chiffre moyen du timbre d’une année, qu’on peut se rendre un compte exact de la situation des journaux, car chaque administration de journal peut envoyer au timbre le nombre de feuilles qu’elle juge convenable, et souvent un journal peut se charger de fournir les feuilles timbrées à un autre, comme fait, depuis deux mois, dit-on l’imprimeur du Messager à l’égard du Journal de Paris. En Angleterre, où les annonces se font en raison du nombre des abonnés, quelques journaux de Londres font timbrer, par spéculation, un grand nombre de feuilles qu’ils vendent aux journaux de province, et figurent ainsi pour un plus grand nombre d’abonnés que celui qu’ils ont réellement, dans les états du timbre qu’on publie chaque mois. VII. MONSIEUR, Une résolution généreuse du pacha d’Egypte trompe à la fois ses amis et ses ennemis : il accepte le fameux traité de commerce. En même temps, pour démontrer qu’il ajourne ses projets, et qu’il croit n’avoir de quelques mois rien à démêler avec les puissances qui ont exigé cet ajournement, dans l’intérêt de la paix générale, il est parti pour le Sennaar, comme il l’avait annoncé. L’un et l’autre fait sont également certains, quoi qu’on en dise dans les journaux allemands et anglais. Ce qui n’est pas moins certain, c’est qu’une pareille résolution entraîne pour lui la nécessité d’apporter les plus graves modifications dans tout son système administratif, car il n’entend rien changer à l’appareil extérieur de sa puissance; il fait toutes ses réserves pour l’avenir, et ne veut pas, à la fin d’une si grande carrière, redescendre au rang de simple préfet de la Porte, ce qu’il n’a du reste jamais été. La situation devient donc embarrassante. On espérait le forcer à une révolte ouverte, et le faire écraser par l’Angleterre et la Russie, ou le ruiner, et lui ne veut ni se révolter ni être ruiné. Il lui faut en conséquence un nouvel effort de génie, une nouvelle faveur de la fortune, pour sortir intact et toujours redoutable de cette crise, qu’il ne saura gré ni à l’Angleterre ni au sultan Mahmoud d’avoir provoquée. Je ne doute pas de son succès. Dans sa longue carrière, il n’a pas trouvé beaucoup de choses impossibles. Aujourd’hui, ce qu’il y aurait à craindre, ce serait que les forces et la vie vinssent à lui manquer. Mais rien encore ne trahit chez lui la décrépitude, et quand on connaît les moeurs des Turcs, on peut tout attendre d’un homme qui, l’année dernière, a licencié son harem, en déclarant aux consuls européens qu’il ne voulait pas user dans des plaisirs dangereux à son âge une existence qu’il avait besoin de prolonger encore quelques années. Me serais-je donc trompé, quand je vous exposais, dans ma dernière lettre, l’impossibilité où se trouvait Méhémet-Ali de reconnaître et de laisser exécuter dans ses gouvernemens le traité de commerce signé à Constantinople par lord Ponsonby? Aurais-je grossi à plaisir ce nuage, vers lequel je savais que tous les yeux étaient tournés avec inquiétude, et que je n’étais pas seul à croire chargé de tant de dangers pour la tranquillité du monde? Voilà ce que je me demande depuis quelques jours, maintenant que Méhémet- Ali accepte le traité, et que déjà, dit-on, son puissant génie lui a fourni les moyens de suppléer, par des combinaisons nouvelles, aux ressources qui bientôt lui manqueront. Si cela est vrai, on ne peut que s’en féliciter. Un pareil résultat, une solution aussi simple d’un problème si épineux et si grave, rentrent trop dans les vues de conservation, de progrès pacifique, de conciliation et d’ordre général, que je vous ai développées, pour que je ne m’empresse pas de les adopter avec joie. Mais il me reste des doutes, sinon sur le fait même de l’acceptation du traité par Méhémet-Ali, au moins sur la manière dont cette acceptation doit s’entendre, et de toute façon je crois qu’il y a des explications à donner sur l’état passé et présent des choses en Egypte, afin de bien comprendre ce dont il s’agit, et de mieux préjuger l’avenir, si faire se peut. On sait généralement, monsieur, que dans tous les pays orientaux, la propriété du sol n’existe pas sous les mêmes conditions, ni aussi parfaite et aussi absolue qu’en Europe. Les lois, ou plutôt les traditions qui la régissent, varient selon les lieux, les peuples, les degrés de civilisation et de richesse, et même selon certains faits antérieurs, comme celui de la conquête. En Syrie, par exemple, par l’effet de la conquête turque (c’est Volney qui l’atteste), le souverain était devenu seul propriétaire du sol; il possédait seul tous les droits qui se rattachent à notre idée de la propriété. Mais ces droits, il ne les exerçait pas tous, ou ne les exerçait qu’incomplètement. Le fait de la possession et d’une longue exploitation avait insensiblement transformé le droit précaire et révocable du fermier ou tenancier en un titre de jouissance presque inamovible. Sous le gouvernement des mamelouks, la condition de l’Egypte, à cet égard, était absolument la même. La propriété du sol s’y confondait avec la souveraineté du pays. Le paysan arabe, le fellah, n’était pas propriétaire. Mais les cheiks et les beys mameloucks se partageaient la propriété imparfaite des villages et des terres, dont le droit absolu résidait dans la personne du souverain, le sultan de Constantinople. Je vous demande pardon de l’aridité de ces détails qui sont indispensables ici. Laissons maintenant la Syrie de côté, et ne nous occupons que de l’Egypte. Tel est donc l’état dans lequel Méhémet-Ali trouva le droit de propriété territoriale en Egypte, et le laissa, si je ne me trompe, jusqu’en 1814. Pour le dire en passant, on peut voir dans l’admirable ouvrage de Volney à quelle misère cette condition de la propriété, jointe à plusieurs autres causes non moins actives, avait réduit l’une des contrées du monde les plus fertiles. Au reste, il serait, je crois, fort difficile de constater ce que devinrent légalement les villages et les terres des beys mameloucks pendant l’effroyable guerre civile qui désola l’Egypte, depuis la retraite des Français jusqu’à l’extermination du plus grand nombre des beys et la fuite des autres dans le Dongolah. Méhémet-Ali, qui fondait alors sa grandeur personnelle sur la ruine de ses ennemis du dehors et du dedans, et qui, à force d’habileté, s’élevait péniblement du rang de chef obscur d’une troupe d’Albanais à celui de pacha du Caire, élu par les habitans eux-mêmes, et confirmé, bon gré, mal gré, par la Porte; Méhémet- Ali, dis-je, avait à s’occuper d’autre chose que de la répartition des terres de l’Egypte. Quand les fellahs n’avaient point déserté leurs villages, ils cultivèrent, sans se soucier du propriétaire, pour leur chétive existence d’abord, et ensuite pour celui de leurs maîtres, albanais, turcs ou mameloucks, qui se trouvait momentanément le plus fort. Mais, en 1814, Méhémet-Ali, vainqueur de tous ses ennemis, reconnu déjà depuis sept ans pacha du Caire par le divan, préoccupé des grands desseins dont l’exécution devait transformer la face de l’Egypte, et préparer l’avènement d’une nouvelle puissance musulmane dans le monde, commença cette révolution par la confiscation et la concentration entre ses mains de toutes les propriétés territoriales dont les particuliers étaient restés ou s’étaient mis en possession à la faveur des derniers troubles. Cet acte est le point de départ d’une situation nouvelle et le principe de tout ce que le pacha d’Egypte a pu accomplir depuis. Sa flotte, son armée, la destruction des Wahabites, la conquête de la Nubie, du Dongolah et du Sennaar, la conquête de la Syrie, en 1832, les merveilles de son administration intérieure, les prodigieux ouvrages qu’il a exécutés à Alexandrie, tout est là, tout est en germe dans cette mesure hardie qui devait lui procurer des ressources immenses, et plus considérables qu’il ne l’espérait lui-même. Au commencement de 1814, pendant que Méhémet-Ali dirigeait en personne les opérations de la guerre d’Arabie contre les Wahabites, le kiaya-bey, qui gouvernait l’Egypte en son absence, reçut l’ordre de s’emparer de toutes les propriétés foncières appartenant aux particuliers, et s’empressa de l’exécuter. Il est probable que le pacha ne s’attendait point à une grande résistance de la part des propriétaires spoliés, puisqu’il confia l’accomplissement d’une mesure, en apparence aussi violente, à l’autorité subalterne d’un de ses lieutenans, et frappa ce coup à une époque où il n’y avait que peu de troupes en Égypte pour réprimer une révolte possible, et à laquelle son absence aurait encouragé les mécontens. Méhémet-Ali ne s’était pas trompé. En effet, l’exécution de ses ordres ne rencontra point de difficultés sérieuses, et ce fut ainsi qu’il se trouva bientôt maître de tout le sol de l’Egypte. Cependant il ne faudrait pas croire que cette dépossession, moins illégitime en Orient qu’elle ne le serait en Europe, n’ait pas donné lieu à des réclamations et n’ait pas occasionné quelques troubles. Dans le cours des deux ou trois années qui l’ont suivie, on remarque des événemens intérieurs auxquels elle se rattache comme cause principale ou comme accessoire. C’est, par exemple, une certaine agitation au Caire, puis la destitution d’un cheick accusé de quelques méfaits, mais coupable surtout d’avoir sans cesse réclamé la restitution des propriétés saisies. Plus tard encore, la vie et la puissance de Méhémet-Ali sont menacées par une conspiration, et au nombre des conjurés se trouvent des chefs turcs ou albanais qui ont perdu leurs villages. Une étude plus approfondie de ce qui s’est passé en Egypte, depuis 1814, ferait peut-être découvrir des tentatives de résistance plus nombreuses, et il n’est pas douteux que cette confiscation en masse des propriétés territoriales ne soit un fait essentiel dans l’économie sociale du peuple égyptien. Mais les détails que je viens de donner suffisent au but que je me propose. Il en résulte d’abord que la mesure fut exécutée, malgré les obstacles plus ou moins graves qu’elle put rencontrer; en second lieu, que la constitution économique de l’Egypte permettait d’envisager une pareille entreprise, sinon comme toute simple, du moins comme très praticable, et lui ôtait ce caractère de monstrueuse violence qu’elle aurait partout ailleurs qu’en Orient. Ces faits établis, voici les conclusions qu’on en peut tirer : Il n’y a plus, à peu d’exceptions près, d’intermédiaire en Egypte entre la puissance souveraine, représentée par le pacha, et le paysan qui cultive la terre. Tous les cultivateurs sont les fermiers ou les ouvriers du vice-roi. C’est donc au vice-roi que la récolte appartient. Seul, il a le droit de fixer l’espèce de culture à laquelle sera consacrée telle ou telle partie du sol. Ce n’est pas, à proprement parler, un monopole qu’il exerce en se réservant la vente des cotons ou autres produits, car il ne les achète pas au propriétaire. Il est payé en nature par son fermier, qu’il indemnise autrement de son travail. Je crois présenter ici sous leur véritable jour les rapports du pacha d’Egypte avec le fellah. C’est parce que le premier est le seul propriétaire du sol, qu’il est le seul marchand des produits, et que le second est obligé de les verser directement dans ses magasins. Aussi a-t-on justement comparé l’Egypte à une grande ferme, dans laquelle les préfets et gouverneurs de provinces exercent, avec le pouvoir politique, des fonctions analogues à celles des surveillans du travail des nègres dans les plantations des colonies. Telle est donc la source de mes doutes sur l’abolition des monopoles dans les pays gouvernés par Méhémet-Ali. Il est évident que si la propriété territoriale y est constituée comme je l’ai dit, la suppression du monopole de ses produits entraine un changement dans sa constitution même. Ceci ne s’applique, il est vrai, qu’au monopole des produits à exporter. Si Méhémet-Ali s’est encore attribué le droit d’acheter seul au marchand étranger certains objets de consommation pour les revendre en détail à la population égyptienne, soit directement, soit par des intermédiaires, je reconnais que ce droit lui est enlevé par l’acceptation du traité de commerce qui nous a engagés dans l’examen de cette question. Je sais qu’il existe effectivement des monopoles de ce genre sur les importations. Le pacha perdrait en y renonçant; mais pour ceux-là, du moins, on ne voit pas sur quel autre principe que le droit du plus fort il se fonderait pour les maintenir, une fois le traité de Constantinople loyalement accepté par lui. Je crains, monsieur, que ces explications ne vous paraissent un peu longues; je les ai cependant jugées indispensables, soit pour préparer les esprits à une interprétation restreinte du traité, que Méhémet-Ali pourrait vouloir baser sur l’état de la propriété en Egypte, soit afin que l’on comprenne mieux les combinaisons financières auxquelles il demandera l’équivalent des produits du monopole. Si vous en tirez la même conclusion que moi, vous me permettez de conserver mes incertitudes et mes doutes sur la portée de la résolution prise par le pacha d’Egypte. On peut d’ailleurs donner à cette résolution toute l’extension dont elle est susceptible, sans avoir pour cela tranché la question qui s’agite en Orient, et qui semble chaque jour se compliquer davantage. C’est maintenant l’attitude menaçante prise par l’Angleterre qui en est le trait le plus saillant. Admettons les prétentions de Méhémet-Ali écartées ou ajournées : un regard attentif et profond nous montrera la question posée plus nettement que jamais entre l’Angleterre et la Russie. Nous avons vu ces deux puissances ouvertement aux prises sous les murs d’Hérat, dans les conseils du souverain de la Perse. Tandis que le comte Simonich, ministre de Russie à Téhéran, pressait le shah d’entreprendre une expédition contre l’allié de l’Angleterre, M. Ellis et M. Mac- Neill, ministres anglais près de la même cour, voyaient toutes leurs remontrances et leurs avis contraires échouer devant l’influence prépondérante de la Russie, et l’expédition commencer et se poursuivre en dépit des plus grands obstacles; tandis que le même ministre russe dirigeait en personne les opérations du siège d’Hérat, et que des officiers russes conduisaient à l’assaut les troupes persanes, les officiers anglais qui étaient au service de la Perse depuis quelques années, quittaient ce pays par ordre de leur gouvernement et de leur ambassadeur. Bientôt après, l’Angleterre s’opposait à l’expédition du shah de Perse contre son allié, par l’occupation d’un point important du golfe Persique, et on annonçait que M. Mac-Neill sortait de la Perse avec tous les négocians anglais établis en ce pays. La cour de Téhéran, que se disputaient l’Angleterre et la Russie, échappe donc décidément à la première pour s’allier avec la seconde, pour subir la domination morale du cabinet de Pétersbourg et servir ses ressentimens ou ses projets. A Constantinople, une lutte du même genre paraît avoir une issue différente. La Porte Ottomane s’était laissée asservir par l’influence russe; M. de Boutenieff inspirait les résolutions du divan, changeait à son gré les principaux fonctionnaires de l’empire turc, exigeait et obtenait le concours de la Turquie à la guerre sanglante dont la Circassie est le théâtre. Mais aujourd’hui cet ascendant s’affaiblit; l’influence russe chancelle et semble près de succomber. Un rapprochement, qui revêt tous les caractères d’une étroite alliance, s’est opéré entre l’Angleterre et le sultan Mahmoud. Ce rapprochement est si manifeste, que déjà la voix publique, à tort ou à raison, le dit consacre par un traité d’alliance offensive et défensive dont les événemens de la Perse seraient le prétexte; et cette rumeur, peut- être mal fondée, coïncide avec des plaintes toutes nouvelles qui trahissent le mécontentement et l’inquiétude de la Russie. Vous avez sans doute lu, monsieur, cet étrange article de la Gazette d’Augsbourg dans lequel, sous la forme d’une lettre d’Odessa, le cabinet de Pétersbourg essaie tour à tour de la menace, de la séduction, de la forfanterie. D’abord, c’est la Russie méridionale qui se remplit de soldats et prend de toutes parts un aspect belliqueux : la Russie est donc préparée à tout événement; elle ne veut pas être prise au dépourvu, et sa formidable puissance se développera au premier signal. Puis on insinue que la Porte Ottomane, séduite par les souvenirs de son ancienne grandeur, apprécie mal sa situation et sa faiblesse présentes. On lui reproche de chercher au loin des amis équivoques, dont le secours incertain se ferait trop attendre et serait insuffisant, si elle était de nouveau menacée par les armes du pacha d’Egypte au coeur de l’Asie mineure. C’est évidemment contre la mission de Reschid- Pacha en Angleterre et en France que réclame l’interprète du gouvernement russe. Cette mission est donc jugée à Pétersbourg une espèce d’infraction au traité d’Unkiar-Skelessi, qui devait identifier à jamais la politique de la Russie et celle de la Porte Ottomane, et faire dépendre de la modération de l’empereur Nicolas l’existence du sultan Mahmoud! Ainsi le gouvernement russe se fonde sur tout le mal qu’il a fait à la Turquie, c’est-à-dire sur les conquêtes qui l’ont rapproché de sa capitale, pour que celle- ci se repose désormais sur lui seul de son avenir et de son indépendance. S’il faut en croire le correspondant de la Gazette d’Augsbourg, les prétentions de la Russie sont à peu près les mêmes à l’égard de toute l’Europe. C’est grâce à la modération et au désintéressement de cette puissance, que la paix n’est pas troublée, et pour que l’on n’y voie pas un signe de faiblesse, la Russie se hâte de proclamer qu’elle est l’arbitre du continent, que son influence est reconnue en Allemagne, que la Perse est son alliée, que la communauté d’origine, de langage et de religion la met à la tête de toutes les races slaves, qui ont les yeux tournés constamment vers elle, et reçoivent d’elle l’impulsion et le mouvement. Je ne sais comment l’Autriche, qui a des Slaves dans son empire, prendra cette rodomontade. La Russie va plus loin encore. Elle déclare que la France même recherche son amitié, ce qui vous paraîtra certainement, comme à moi, une exagération un peu forte et presque une impertinence. On conviendra en vérité que la Turquie a bien tort de ne pas exclusivement se fier à tant de puissance et de magnanimité. Malheureusement tout n’est pas forfanterie et mensonge dans ces déclarations que fait la Russie à l’Europe. Il est vrai, il est certain que de grands mouvemens de troupes ont lieu dans les provinces méridionales de l’empire, que des armées s’y rassemblent, que la marine déploie la même activité, et que plusieurs symptômes y accusent des pensées de guerre prochaine. Ces préparatifs, ralentis pendant quelque temps, ont même reçu depuis peu une impulsion nouvelle, et on donne à entendre qu’il ne s’agit plus seulement de la guerre de Circassie. De quoi s’agit-t- il donc, si ce n’est d’une campagne à Constantinople et dans l’Anatolie, au premier prétexte que donneraient une agression du pacha d’Egypte, un renouvellement de ses projets d’indépendance, ou quelque tentative sérieuse de la part du divan, pour échapper à l’influence russe? Car la Russie ne ménagera son ancienne ennemie, et son alliée bien équivoque du moment présent, qu’à une condition : c’est que son ambassadeur sera plus puissant à Constantinople que le sultan lui-même, qu’il y tiendra tous les fils du gouvernement et de l’administration, et restera le maître, comme il l’est aujourd’hui, de faire destituer les fonctionnaires qui encourageraient ou toléreraient le commerce de contrebande entre les ports turcs de la mer Noire et les peuplades du Caucase. Il est évident que l’Angleterre cherche maintenant à soustraire le divan à un ascendant qui lui pesé, et qu’elle a réussi, par l’entremise de Reschid-Pacha, à faire accepter des offres éventuelles de secours. La réunion de l’escadre de l’amiral Stopford avec celle du capitan-pacha, la parfaite intelligence établie entre les deux commandans, toutes les mesures prises pour assurer entre les deux flottes une coopération active et donner à leurs mouvemens une direction commune, ce sont là des faits bien remarquables et de nature à éveiller la jalouse susceptibilité du cabinet de Pétersbourg. Jamais, en effet, l’espèce de domination qu’il avait fondée à Constantinople, par le traité d’Unkiar- Skelessi, n’a dû paraître plus sérieusement menacée, et il y a dans une pareille situation les élémens d’évènemens plus décisifs. Je crois que les deux gouvernemens s’y préparent; mais l’opinion des gouvernés a devancé la résolution des gouvernans. En Angleterre surtout, la nation désire ardemment une guerre contre la Russie; c’est le voeu de tous les partis. Whigs et tories n’ont là-dessus qu’une voix, et, malgré la force des habitudes de notre civilisation, qui rapprochent les classes élevées de tous les pays de l’Europe, pour n’en faire qu’une seule société dont tous les membres ont les mêmes goûts et parlent la même langue, l’éloignement des Anglais pour les Russes s’est prononcé cette année en Allemagne, aux eaux et dans les cercles, avec une énergie hautement significative. Cependant voilà un nouvel ambassadeur d’Angleterre qui se rend à Pétersbourg. C’est lord Clanricarde, un des plus ardens réformistes de la chambre des lords, et par conséquent dans les mêmes principes politiques que son prédécesseur, lord Durham. Le marquis de Clanricarde a épousé la fille de Canning, et appartient à une ancienne famille irlandaise. Il est plus jeune que lord Durham et que M. Villiers, l’un des plus jeunes représentans de la Grande-Bretagne près des cours étrangères. On lui a donné, comme premier secrétaire d’ambassade, M. Henri Lytton Bulwer, frère du romancier, et qui a dû puiser, dans l’exercice des mêmes fonctions à Constantinople, sous lord Ponsonby, une connaissance approfondie de la question d’Orient. Depuis un mois que je ne vous ai parlé de l’Espagne, l’état de ce malheureux pays ne s’est nullement amélioré. Le ministère de M. le duc de Frias ne semble exister que dans la Gazette de Madrid. Cependant il est sorti tout récemment du provisoire et de l’intérim. M. de Valgornera, beaucoup plus connu en politique sous le nom de Torremejia, et M. de Montevirgen, ont définitivement consenti à garder les portefeuilles dont ils n’étaient que les dépositaires. On a appelé au ministère de la guerre le général Alaix, qui vient d’être battu en Navarre, et qui ne devait pas se trouver à Madrid au moment de sa nomination, car je crois qu’il est retenu à Pampelune par les suites d’une blessure reçue dans sa dernière affaire avec les carlistes. Enfin on a trouvé un ministre de la marine; c’est un sous-secrétaire-d’état, appelé M. de Ponzoa. Je ne pense pas que ce nouveau ministre ait jusqu’à présent beaucoup fait parler de lui. Il est possible que définitivement constitué, ce ministère n’offre plus le spectacle des tiraillemens et de l’impuissance qui ont tristement signalé les premiers jours de son existence. M. de Frias a eu néanmoins le mérite de comprendre que, dans une pareille situation, il fallait appeler les cortès autour d’un trône menacé, et rendre ainsi quelque courage à l’opinion modérée qui commence à désespérer d’elle-même. Mais en même temps il a eu de grandes faiblesses. Il a laissé le ministre de la guerre par intérim, le général Aldama, se rendre dans une assemblée d’officiers de la garde nationale et d’officiers de l’armée, pour y donner des explications parfaitement inutiles sur une mission que le gouvernement venait de confier au général Narvaez. Sa conduite n’a pas été plus décidée envers ce même général. Après l’avoir rappelé de la Manche pour l’envoyer dans la Vieille-Castille, il a hésité à lui faire exécuter ses ordres; il a reculé devant les plus sottes clameurs, et en présence de ces faiblesses, on s’est demandé avec douleur s’il y avait un ministère à Madrid. Pour comble de maux, la levée du siège de Morella et la retraite d’Espartero ont été suivies dans le Bas-Aragon et dans la Navarre de deux nouveaux échecs. En Aragon, la division Pardinas est détruite tout entière par Cabrera; en Navarre, Alaix essuie une défaite sur les bords de l’Arga, moins grave, il est vrai, mais dont l’effet ne pouvait être que déplorable sur des troupes mécontentes et démoralisées. Pardinas, que l’on dit mort ou prisonnier, était un général de fraîche date, qui avait remporté quelques avantages sur les bandes carlistes de la province de Tolède et dont la brillante valeur inspirait beaucoup de confiance au soldat. Le ministre d’Espagne à Londres, M. Aguilar, est sur le point de quitter cette résidence, où il sera remplacé par le général Alava, qui se trouvait ces jours derniers et qui est peut-être encore à Paris. M. Aguilar, envoyé à Londres par M. Calatrava après la révolution de la Granja, y avait éprouvé des désagrémens sans nombre, par suite du licenciement de la légion anglaise et des réclamations pécuniaires auxquelles la détresse du gouvernement espagnol n’a pas permis de donner satisfaction Le général Alava, bien connu d’ailleurs en Angleterre, a déjà occupé une fois, dans ce pays, le poste qu’il va reprendre aujourd’hui. C’est pendant son ambassade que les cours de Paris et de Londres se sont entendues pour cette création de légions auxiliaires, pour cette intervention indirecte dont les suites n’ont pas répondu à l’espoir qu’en avaient conçu les amis de la cause constitutionnelle. M. Villiers retourne de son côté à Madrid. M. Mendizabal et M. de Toreno font aussi leurs préparatifs de départ, pour assister aux premiers débats de la session. A moins d’évènemens extérieurs, que la fatigue universelle et le découragement de tous les partis ne donnent pas lieu de prévoir, l’opinion modérée conservera son ascendant au sein des cortès. Quelques divisions se manifestaient dans ses rangs; mais pour obvier à leurs funestes conséquences, les principaux personnages de ce parti ont fondé à Madrid une espèce de conférence où le plus généreux désintéressement s’est aussitôt manifesté chez les hommes que la supériorité de leur esprit et leur haute position sembleraient devoir convier à des prétentions ambitieuses. Le ministère trouvera infailliblement un appui dans cette réunion provoquée par la gravité des circonstances, et qui ne mérite pas le reproche de vouloir substituer son action à celle du gouvernement. En dehors, s’agitent les restes d’un parti désorganisé, auquel malheureusement ses successeurs au pouvoir n’opposent pas des victoires assez belles pour qu’il perde toute influence sur la nation. Ce parti, qui a pour lui, à Madrid, l’ayuntamiento constitutionnel et la députation provinciale, corporations élues sous le ministère Calatrava, leur a dicté, peu de jours après la formation du nouveau cabinet, des représentations qu’elles ont été admises à présenter à la reine, représentations vagues et déclamatoires, mais qui étaient au fond des actes d’hostilité contre M. d’Ofalia et l’opinion modérée. Dans l’état présent des choses, il cherchera à exploiter, par quelque démonstration du même genre, le double revers des armes de la reine. Toutefois, je ne crois pas qu’il réussisse à passionner la population, et si Espartero ne se laisse pas gagner par les intrigues, cette agitation, toute à la surface, ne sera suivie d’aucun effet. Vous voyez au reste, monsieur, que je ne m’étais pas trompé, quand je vous disais, il y a un mois, que c’était encore une année de perdue pour l’Espagne, je vous dirais bien pis, si j’en croyais mes pressentimens et l’opinion que je me suis faite depuis trois ans sur cette terrible guerre. Mais à quoi bon être prophète de malheur, quand on ne peut indiquer le moyen de salut? F Buloz. 31 Octobre 1838. Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’énumérer de nouveau tous les actes de l’opposition depuis la formation de ce ministère. Nous l’avons fait souvent, et, chaque fois, il nous est arrivé, bien involontairement, d’irriter l’opposition rien qu’en lui rappelant ses propres actes. Nous nous abstiendrons aussi de parler de son langage. Nous copierons, quelque jour, dans les principales feuilles des partis opposans, les phrases et les épithètes dont elles font le plus habituellement usage, et l’on verra si ce langage est celui, nous ne dirons pas d’une nation polie et éclairée, mais même d’un peuple civilisé. Hier encore, un journal, repoussant le reproche qu’on a fait à l’opposition de vivre sur les vieilles attaques du libéralisme d’autrefois, usait de cette noble comparaison : «Autant vaudrait entendre un accusé de fraude ou de vol reprocher au procureur-général de répéter contre lui des réquisitoires prononcés contre tous ses prédécesseurs coupables des mêmes délits.» Et quelques lignes plus bas, le même journal demande la révocation des lois de septembre! Puisque les choses en sont arrivées à ce point, il faut bien les subir. Nous ne croyons pas que la liberté soit en danger pour cela. Que l’opposition accumule les injures, les fausses nouvelles, les accusations calomnieuses, qu’elle accueille indistinctement tout ce qui sert sa passion, qu’elle crie avec fureur au despotisme, à l’anéantissement du régime constitutionnel; l’administration, modérée, conciliante, occupée avec ardeur des intérêts du pays, prêtant une oreille attentive à toutes les réclamations qu’on lui adresse, n’en poursuivra pas moins sa tâche. Elle la continuera avec zèle et courage, nous l’espérons, tant que cette tâche sera possible; la rage des partis ne la lassera pas. Mais, comme il faut tout prévoir, il n’est peut-être pas inutile de se demander ce que deviendrait le pays, si l’opposition triomphait, et si le ministère tombait devant de telles attaques; en un mot, ce que serait un cabinet né de circonstances semblables. Nous avons vu que les divers organes de la presse opposante ont affiché la prétention, quelques-uns de parler au nom des hommes les plus influens de l’opposition de la chambre, et d’autres, celle de les compter parmi leurs collaborateurs. Il s’ensuit que l’opposition de la presse doit être regardée, en l’absence de la chambre, comme l’organe de l’opposition parlementaire; et, puisque tous les intérêts et tous les principes ont été mis en commun, il n’y a pas la moindre injustice et la moindre exagération à établir une sorte de solidarité entre tous les membres des partis coalisés. Qu’a donc voulu l’opposition depuis la séparation de la chambre, et quel est en ce moment le programme des exigences et des volontés qu’elles a mises au jour par ses divers organes réunis dans un but commun? D’abord la réforme électorale, formulée pour les uns, et c’est le plus grand nombre, par le principe du suffrage universel; L’abolition de la législation de septembre, également demandée par une majorité dans l’opposition; L’intervention du gouvernement français en Espagne, question qui compte encore moins de dissidens dans l’opposition que les deux questions précédentes. En ce qui est des autres questions extérieures, l’opposition voulait encore qu’on renonçât à exiger l’expulsion de M. Louis Bonaparte; elle veut qu’on déclare la guerre à l’Europe plutôt que de laisser exécuter le traité des 24 articles que la France a signé. Elle exige, en outre, pour première garantie, que la chambre se mette sous la présidence de M Odilon Barrot, et pose encore, comme condition de son entrée au pouvoir, quelques articles sur lesquels nous aurons à revenir. Mais examinons d’abord ceux-ci. Il y aura bientôt deux ans que M. Thiers reconduisit M. Guizot, qui venait lui proposer une alliance, et avec cette alliance un portefeuille ministériel, en lui disant : «Les hommes sans les choses!» En effet, les choses sont restées en dehors de l’alliance qui a eu lieu depuis, si bien restées, qu’une feuille qui se donne pour l’organe du parti doctrinaire, se montre, sans trop d’embarras, favorable à l’intervention en Espagne. D’un autre côté, un journal qui passe pour renfermer la pensée de M. Thiers disait, il y a peu de jours, que M. Thiers est partisan de l’intervention, comme il l’a toujours été. L’opposition avait cependant donné à entendre, vers la fin de la dernière session, que l’opinion de M. Thiers à l’égard de l’Espagne avait éprouvé quelques modifications. Espère-t-on ramener la chambre élective à l’intervention.? Cette opinion se présente-t-elle avec plus d’avantage que l’an dernier? Nous le verrons tout à l’heure. Plus que personne nous avons admiré la conduite de M. Thiers quittant le ministère à cause de la question d’Espagne, et compromettant de nouveau sa fortune politique en remontant à la brèche par un discours sur cette question, au début de la dernière session. Admirable discours qui a été suivi du vote de la majorité contre la question. M. Thiers se présentera donc de nouveau avec cette opinion, à laquelle il a amené M. Guizot et ses amis, et en faveur de laquelle se sont ralliés à lui ses ennemis les propagandistes, qui espèrent voir sortir de l’Espagne, à l’aide de nos armées, toutes les tempêtes que Casimir Périer, aidé de M. Thiers et de M. Guizot entre autres, avait renfermées dans une outre, assez crevassée, grâce à de nouveaux efforts. Il en est de l’Espagne comme de la réforme électorale, comme de tout. Chacun espère en voir surgir la réalisation de ses espérances, même les légitimistes, qui se consoleraient d’une intervention dirigée contre don Carlos, en songeant aux embarras qui pourraient en résulter pour le gouvernement. Déjà, en ce qui est de l’Espagne, nous verrions donc se former un ministère où M. Guizot débuterait par une renonciation, sinon à une opinion, du moins à un parti bien pris et bien arrêté de n’en pas avoir une, et où le parti doctrinaire figurerait par ses individualités, abstraction faite de tous ses principes. En effet, le parti doctrinaire n’a fait que marcher de concessions en concessions depuis sa séparation du pouvoir, si bien qu’on peut dire qu’il n’a rien gardé de lui-même, et qu’il s’est dépouillé de ses vêtemens pièce à pièce, depuis le 6 septembre. L’amnistie, qu’il avait long-temps combattue, et qu’il avait refusée à toutes les demandes, lui a d’abord semblé dangereuse, puis trop restreinte. Les doctrinaires prophétisaient un sinistre avenir, les jours du roi étaient plus que jamais en danger, les ennemis de l’ordre social allaient abattre toutes les digues qu’on avait élevées contre eux. Bientôt, voyant le pays tranquille, les doctrinaires ont trouvé l’amnistie trop restreinte, et se sont mis à déclarer qu’ils l’eussent faite plus large. Dieu sait quand, il est vrai! Maintenant ils font partie d’une coalition où la majorité demande l’abolition des lois de septembre! Le parti doctrinaire n’est pas encore pour la réforme électorale et le suffrage universel; mais il a déjà cédé tant de terrain dans la coalition, qu’on ne peut prévoir les modifications qu’il est encore destiné à subir, surtout si ses alliés lui lancent souvent des attaques telles que celle-ci : «Les ministériels repoussent la réforme, parce qu’elle déplaît à la cour; les doctrinaires la repoussent, parce qu’il entre dans leur système, dans leur plan aristocratique, de dominer les élections, et par suite le pouvoir par la grande propriété.» Ces paroles sont extraites du Siècle du 26. Nous les citons pour répondre à un journal qui nie, en termes hautains, que personne dans l’opposition ait blâmé les doctrinaires de leur refus de coopérer à la réforme électorale. Le même journal, rédigé sous l’influence de M. Odilon Barrot, dit encore : Le remède des doctrinaires a tous les abus dont se plaint la société, ce serait peut-être de leur confier le gouvernement; mais celui-là ne paraîtrait rassurant qu’à leurs adeptes. On se souvient, en effet, non seulement des actes de certains ministres du 11 Octobre et du 6 septembre, mais de leurs professions de foi publiques sur l’intervention personnelle du roi dans les affaires et sur la légitimité des rémunérations accordées aux frais de l’état, soit aux localités, soit aux individus qui servent le gouvernement par leurs votes. Ce qui nous porte à supposer que les doctrinaires, ne pouvant faire accepter leur moyen, finiraient par adhérer à celui qui obtient l’assentiment presque unanime de l’opinion la réforme électorale, c’est d’abord qu’il va parmi eux des lumières et de la prévoyance; c’est ensuite que sur d’autres questions ils prennent conseil de l’expérience et reviennent d’eux-mêmes aux idées de l’opposition qu’ils ont eu à une autre époque le malheur de combattre Ainsi, nous avons été charmés de lire hier dans le Journal Général un article sur l’Espagne dans lequel on ne reconnaît plus du tout les dispositions de M. Guizot, collègue de M. Molé au 6 septembre, ni même l’hésitation du ministre du 11 octobre, qui disait : «On peut suivre également l’une ou l’autre conduite.» La feuille doctrinaire, après avoir présenté un exposé trop fidèle de la situation de l’Espagne et des dangers qui entourent le trône de la jeune reine, reprochait avec autant de force que de sens à M. Molé la violation des traités, l’inertie honteuse du gouvernement et cette quasi-trahison qui contemple dans une coupable immobilité les misères croissantes d’une notion amie et la chute rapide de toutes nos alliances. Puisque les doctrinaires se sont éclairés sur ce point, nous ne devons pas désespérer de les voir revenir prochainement à la vérité sur d’autres qui ne sont pas moins graves.» Dans des questions d’intérêt matériel, dans celle des chemins de fer, les doctrinaires ont aidé puissamment à faire exclure le gouvernement qui demandait à exécuter lui-même les lignes principales. Qu’on se rappelle maintenant ce qu’étaient les doctrinaires quand ils avaient le maniement des affaires, et qu’on les suppose, un moment, rentrés au ministère avec leur goût inné de lois de rigueur ou d’exception, avec l’irritabilité qui leur est propre, avec cette fièvre d’organisation aristocratique et un peu jésuitique qui les travaille, avec l’ardeur qu’ils mettent à dominer : qu’on se les figure approchant leurs lèvres ardentes de la coupe du pouvoir, et qu’on juge de leurs embarras, de leurs tentations et de leur supplice, en se voyant maîtres de tout, après avoir proclamé l’indépendance absolue des fonctionnaires, la nécessité de gracier même les contumaces qui refusent toute grâce, après avoir déclaré l’état incapable d’exécuter de grands travaux, après avoir dit et écrit tout ce qu’ils disent et écrivent depuis un an, dans un crescendo qui, s’il continuait, arriverait demain à l’abrogation des lois de septembre! La logique nous montre, en pareil cas, les doctrinaires dominés par leurs propres manifestations et par leurs amis de l’opposition, mais dominés surtout par M. Thiers, qui aurait accompli une tâche immense en soumettant des antagonistes si rebelles à son opinion la plus prononcée, et à qui reviendrait ainsi de droit la direction suprême de ce ministère. Assurément, si le mal que nous prévoyons pouvait être diminué, ce serait par cette domination toute naturelle de M. Thiers sur des collègues qui se trouveraient dans une position si fausse; mais M. Thiers lui-même serait-il le maître de son ministère? C’est ce qui nous reste à examiner. Par la vivacité, par les ressources de son esprit, par l’éminence et la diversité de son talent, et surtout par l’attitude qu’il a gardée lors des premières offres d’alliance qui lui furent faites par les doctrinaires, M. Thiers se trouve destiné à la première place dans le cabinet dont nous parlons, et son influence y effacera toutes les autres influences. M. Thiers absorbera donc les doctrinaires; mais toute la force de caractère qu’il a montrée durant ses divers ministères l’empêchera-t-elle d’être absorbé lui-même par les influences qu’il a dû prendre pour auxiliaires. M. Thiers est ouvertement opposé à la réforme; son esprit est trop juste pour n’avoir pas vu que le cens actuel est aujourd’hui la meilleure garantie des libertés de la France, et que l’étendre indéfiniment, c’est ouvrir les collèges électoraux aux intrigues des deux partis qu’il a combattus si énergiquement, la restauration et la république. Mais la réforme électorale et le suffrage universel sont le cri de ralliement des enfans perdus de la coalition, qui veulent entrer au pouvoir en brisant les portes. Ceci fait, sera-t-il séant ou même possible de les fermer sur eux, et de repousser la pétition de la réforme électorale? Et les lois de septembre, que M. Thiers a élaborées avec M. Guizot, ces lois plus nécessaires que jamais, les donnera-t-il à dévorer à la presse en remerciement de l’appui qu’elle lui prête aujourd’hui? Le fera-il? Ou bien obéissant à ses intérêts d’homme d’état, et frappé, dès son entrée au pouvoir, de cette illumination soudaine qui lui donna, en 1830, toutes les qualités gouvernementales le lendemain du jour où il cessa sa pénible tâche de journaliste, M. Thiers repoussera-t-il brutalement ceux qui le soutiennent? De leur côté, M. Guizot et son parti, s’abandonnant à leur nature, reprendront-ils leurs anciens erremens, recommenceront-ils laborieusement l’oeuvre de la quasi-légitimité commencée, suspendue et reprise par eux tant de fois? Alors qu’aurons-nous gagné à ce puissant ministère qui devait réparer tous les désastres essuyés et causés par celui-ci, depuis l’expédition de Constantine et l’amnistie jusqu’au traité d’Haïti et à l’établissement français de Stora? L’opposition, irritée de ses mécomptes, sera encore plus violente et plus débordée qu’aujourd’hui. Les partisans du suffrage universel attaqueront le gouvernement avec plus d’audace. Nous aurons les doctrinaires, les doctrinaires ayant passé deux fois, dans un an, de droite à gauche, et de gauche à droite, les doctrinaires devenus un embarras pour le pouvoir et pour l’opposition. Nous aurons M. Thiers, talent immense, esprit généreux et énergique à la fois, caractère dont nous apprécions toutes les ressources, que nous avons défendu contre d’infâmes calomnies, parties de ses amis actuels, même quand nous étions ses ardens adversaires; mais M. Thiers avec l’intervention, base de son ministère, et uni par cet acte politique a des hommes qu’il serait forcé de répudier sur tous les autres points. Qu’aura donc gagné la France, et qu’auront gagné eux-mêmes M. Thiers et M. Guizot? On nous dira qu’à ce compte les ministères seraient éternels. Nous répondrons d’abord, qu’à notre avis, l’état incomplet, défectueux, de quelques branches de l’administration, ainsi que les secousses fâcheuses et trop multipliées de notre ordre social, tiennent aux fréquens changemens de ministres. Nous avons eu souvent l’occasion de dire, même alors que nous n’approuvions pas la marche du gouvernement, à l’époque où les doctrinaires étaient au pouvoir, par exemple, qu’un cabinet qui durerait dix ans ferait plus de bien à la France que vingt ministères successifs de six mois, fussent-ils composés des plus hautes capacités du pays. Cependant nous rassurerons ceux qui trouvent le temps trop lent au gré de leur ambition. Non, les ministères ne seront pas éternels; car, dès que l’opposition sera convaincue qu’on ne pénètre pas dans les affaires par la violence, sa violence cessera. Quand la presse verra que la fureur ne mène à rien, sa fureur fera place à la modération; car la presse ne peut pas se tromper long-temps d’une manière aussi grossière qu’elle le fait, pressée qu’elle est par ses doubles intérêts, représentés par ses lecteurs et par les hommes d’état qui lui donnent l’influence et l’autorité, même en recevant son appui. La presse peut bien oublier un moment le premier de ces intérêts, dans l’espoir qu’elle sera dédommagée par le succès de l’oeuvre qu’elle entreprend; mais, quand tout lui manquera à la fois, elle suivra bientôt une marche plus profitable pour elle. Ce n’est donc pas seulement l’intérêt du gouvernement, c’est le bien du pays, c’est l’avenir même de la presse, c’est la moralité politique, qui veulent que l’administration actuelle ne s’écroule pas devant les attaques dont elle est l’objet, pour faire place à une autre, formée sous les auspices de dix partis violens et ennemis entre eux. Obéir à une opposition de ce caractère, ce serait donner une prime magnifique à l’injure, à la violence, à la calomnie; et cette opposition le sait si bien elle- même, que son premier cri est pour l’abolition des lois de septembre, cette digue opposée aux calomniateurs et à ceux qui vivent d’injures et de diffamations. Pour les hommes d’état égarés dans cette cohue, ils se dégageront, dans cette attente salutaire, d’alliés suspects dont l’enthousiasme ressemble beaucoup à du dédain, et qui déguisent à peine leur haine contre leurs amis d’à présent, comme on l’a vu par les citations que nous avons faites, et que nous pourrions multiplier. On s’est donné quelques momens d’ivresse, soit. Mais une orgie de ce genre ne peut durer toujours, et il nous semble qu’il serait bien temps de rentrer dans la réflexion et dans le calme. Quand ceux qui ont de l’avenir politique, et une ambition qui n’a pas dessein d’ajourner ses résultats à l’époque du retour de la convention nationale ou des états-généraux, montreront l’exemple de la modération, les opinions ne tarderont pas à reprendre leur niveau naturel. Quand le suffrage universel ne sera pas réclamé dans les rangs où figurent les auteurs des lois de septembre, quand chacun marchera sous son drapeau, quand l’émeute ne se déguisera pas en garde national, quand chacun articulera nettement ce qu’il veut, ce qu’il espère, et surtout ce qu’il repousse et ce qu’il redoute, alors la guerre parlementaire sera possible. Jusque-là on ne fait qu’escarmoucher pour la guerre civile, et la majorité qui aurait le malheur de livrer le ministère aux partis dans l’irritation où ils sont, livrerait tout l’ordre social et toutes nos libertés à leurs ennemis les plus acharnés. L’ordre et la liberté périraient à la fois, malgré les efforts des chefs actuels de l’opposition, qui n’auraient qu’une alternative, celle de se faire ses serviteurs aveugles, ou de passer à ses yeux pour des transfuges. Et dans ce dernier cas, où trouveraient-ils la force qu’il leur faudrait pour résister à l’opposition, après l’avoir aidée à désarmer le pouvoir pièce à pièce? En fait de force et d’appui donnés au gouvernement, nous avons besoin de chercher l’explication de quelques lignes qu’on lisait, il y a deux jours, dans le Journal des Débats. Remarquant le bruit que fait l’opposition au sujet de quelques prétendues conversions politiques, le Journal des Débats déclare qu’il n’aime ni le bruit ni l’éclat dans les conversions. Ce qu’il aime dans les conversions politiques, dit-il, c’est une certaine gradation habile et étudiée. Selon lui, il y a une théorie pour les conversions, une règle à suivre, une discipline à observer, non moins dans les matières de la politique que dans celles de la religion, et il y a un grave inconvénient à s’en écarter. Quant aux conversions religieuses qui se mêlent ici, très mal à propos, aux conversions politiques, nous ferons remarquer au Journal des Débats que saint Paul, et quelques hommes non moins illustres, qui ont eu justement de ces illuminations soudaines, n’eussent pas été admis à l’honneur de compter dans ses rangs. Mais pour s’en tenir aux conversions politiques, on devrait désirer que l’adresse fût inscrite sur cette lettre morale du Journal des Débats, qui se décide à l’écrire, dit-il, malgré son aversion pour toute question qui engage exclusivement les personnes, d’où il s’ensuit que des personnes sont engagées dans cet article. La suscription qui manque à cette épître eût amené une réponse qui n’eût pas été tardive, sans doute. Nous ne saurions croire qu’elle s’adresse collectivement à une autre feuille. Si c’était à nous, par exemple, nous ne pourrions que nous trouver très honorés de recevoir des leçons de conversion politique de la part d’un maître aussi expert et aussi consommé en pareille matière que l’est le Journal des Débats; et assurément, quand nous voudrons connaître le secret des conversions habiles et graduelles, c’est là que nous irons nous instruire. Néanmoins nous laisserons ce secret dormir encore dans les cartons du Journal des Débats; il nous est inutile. Partisans de l’homme honorable qui figure à la tête du cabinet, nous avons appelé l’attention publique sur ses qualités brillantes, sur sa connaissance parfaite des hommes et des affaires, pendant les trois années qui ont précédé son ministère, tandis que l’attention se portait ailleurs, et que les prédilections du Journal des Débats étaient sur une autre voie. Depuis l’établissement de ce ministère, auquel nous avons contribué de notre faible part, et autant qu’il était en nous, notre adhésion n’a pas varié; elle lui a été acquise, car il était la réalisation des voeux que nous avions exprimés hautement. Ces voeux étaient l’amnistie et le système de conciliation, opposé au système d’intimidation doctrinaire que défendait avec une rare énergie le Journal des Débats. Du 15 Avril jusqu’à la session, le Journal des Débats était indécis, il soutenait les doctrinaires d’une voix qui tombait successivement chaque jour, il est vrai, et avec une ardeur qui s’éteignait à mesure que le ministère prenait plus d’assiette. La gradation recommandée par le Journal des Débats a eu son cours; le ministère, qu’il voyait d’un oeil un peu louche, est devenu, pour lui, le défenseur de l’ordre, de la liberté et de la monarchie. Quant à nous, nous lui avions reconnu cette qualité quand le Journal des Débats vantait encore les doctrinaires, dont l’opposition grondait déjà. Bientôt la sympathie du Journal des Débats pour le parti doctrinaire ne s’exprima plus que par de brusques écarts, par des éclairs d’opposition, qui devinrent de plus en plus rares, et qui se sont enfin dissipés pour faire place aux rayons de bienveillance dont il couvre le ministère. La conversion du Journal des Débats s’est faite sans bruit et sans éclat; elle a été telle qu’il les aime et qu’il les préfère, et il a passé du centre droit au centre gauche en évitant ces secousses brusques et imprévues qu’il condamne. Ces convictions subites, dont le privilège n’est qu’à Dieu, dit-il, ne sont pas son fait. Les convictions du Journal des Débats se modifient, en effet, dans le plus grand ordre, selon des formes et des combinaisons très humaines et toutes vulgaires, et sans la participation divine. Les conversions d’en haut, nous le reconnaissons, portent un cachet tout différent. Nous sommes aussi très portés à repousser les questions qui semblent engager les personnes. C’est pourquoi nous nous sommes sincèrement réjouis, et réjouis en silence, en voyant le Journal des Débats revenir à un ministère droit et loyal, et le déclarer digne de soutenir les intérêts et l’honneur du pays, ce que nous savions et disions long-temps avant le Journal des Débats. Il est très vrai que le système de conciliation, et que la politique du ministère d’amnistie, qui commence une ère nouvelle, ont reçu plus de force par l’adhésion du Journal des Débats, adhésion qui eût été aussi bien venue, et peut-être plus efficace, si elle eut été moins graduelle. On doit toutefois en féliciter le gouvernement, car le Journal des Débats, dont nous ne méconnaissons ni l’habileté, ni le talent, est une force incontestable. Seulement il ne faut pas en abuser, et le Journal des Débats fera bien, à l’avenir, de ne pas analyser trop sévèrement les conversions d’autrui. De sa part, et pour nous servir de sa morale, ce serait, nous l’en avertissons, plus qu’une mauvaise action : ce serait une maladresse. L’opposition fait grand bruit du passage de la princesse de Beira et du prince des Asturies à traversées Pyrénées. Nous voudrions voir l’opposition chargée de garder les Pyrénées, et d’intercepter toute communication avec l’Espagne de ce côté de la France. Tout ce qu’il est humainement possible de faire, en ce genre, a été exécuté. Les cordons militaires ont été encore resserrés, toutes les mesures prises avec plus de rigueur; mais un passage isolé peut déjouer les meilleures mesures. Nous ne croyons pas que la cause du prétendant gagne beaucoup à l’arrivée de la princesse de Beira; sa présence au camp de don Carlos ne sera, au dire des personnes qui connaissent le mieux les affaires du carlisme espagnol, qu’un élément de discorde de plus introduit dans son sein. Quant au passeport donné, selon les journaux, par M. de Saint-Aulaire à la princesse et à son fils, d’accord avec M. de Metternich, c’est une de ces inventions quotidiennes sur lesquelles s’est déjà épuisée toute notre admiration. En tout autre temps, il suffirait d’indiquer l’impossibilité de ce fait, et de demander si un ambassadeur du roi des Français pourrait commettre un acte aussi hostile à un gouvernement allié de la France; mais en ce temps-ci, il n’est pas superflu de démentir une pareille assertion, et nous le faisons. Les mutations qui ont eu lieu dans le personnel des préfets ne pouvaient être approuvées par l’opposition. Elle n’y a vu que des arrangemens de famille, du népotisme, comme elle dit. Heureusement on sait à quoi s’en tenir, et M. de Montalivet, qui s’occupe si sérieusement et avec une expérience si consommée des intérêts des départemens, trouvera partout la justice qu’on lui refuse dans quelques journaux. Croira-t-on, par exemple, que c’est M. Fonfrède qui force la main à M. de Montalivet dans un choix, M. Decazes dans un autre; que le ministre a obéi à des influences de famille et de coterie, en nommant M. Meunier, beau-frère de M. Odilon Barrot; en faisant passer, de la sous-préfecture de Jonzac à la préfecture du Tarn, M. Narjot, beau-frère de M. Duchâtel; en nommant M. Desmousseaux de Givré, beaufrère de M. Villemain? L’éloignement de M. le comte de Preissac de la préfecture de Bordeaux a suscité encore d’autres griefs. M. de Preissac doit, dit-on, sa disgrâce, si disgrâce il y a, à son neveu, député de l’opposition. Il est vrai qu’on avait déjà dit, en d’autre temps, que M. de Preissac avait été nommé à la préfecture de Bordeaux, grâce à son neveu, qui ne figurait pas alors dans l’opposition. Le moyen de contenter l’opposition, pourra-t-on nous le dire? On nous assure qu’une longue querelle s’était engagée entre le préfet de la Gironde et le procureur-général, que l’un se faisait défendre par une feuille doctrinaire, l’autre par une feuille libérale ou radicale, toutes deux opposées au gouvernement, et que l’administration souffrait de ce conflit et de ce scandale. L’éloignement des deux fonctionnaires serait-il motivé par ces circonstances? Nous l’ignorons; mais, en tout cas, ce motif nous semblerait suffisant. Quant à la nomination de M. de l’Espée, ancien député doctrinaire, on a très bien fait observer à la presse qui se récrie contre la nomination d’un ancien député, attendu qu’il est officier d’état-major, qu’elle en agit, étrangement avec l’armée, en la repoussant des fonctions civiles, en même temps qu’elle signale à l’animadversion publique les militaires députés qui s’élèvent en grade. Encore une fois, comment satisfaire l’opposition? Il n’y a qu’une manière de savoir les choses, c’est de les savoir de près. On parle maintenant beaucoup de l’empire et on ne sait plus bien ce que c’était que l’empire. Un journal, qui en veut à M. le comte Molé, exhumant un des discours insérés au Moniteur en 1813, en faisait dernièrement une arme contre lui : c’est de bonne guerre. Il est piquant pourtant de savoir au juste comment la chose se passa. L’empereur, qui n’était guère contrarié souvent par le corps législatif, se lassa, on ne sait pourquoi, d’avoir à choisir un président de ce corps parmi les candidats qu’on lui soumettait, et qui étaient élus par leurs collègues. Il voulut choisir lui-même et directement ce président, en dehors de la chambre, et décida qu’un sénatus-consulte serait porté en ce sens. Qui conseilla cette mesure à l’empereur? Le journal n’hésite pas à désigner M. Molé comme instigateur. Avec un peu de réflexion, on aurait senti que l’empereur n’avait guère besoin qu’on lui conseillât de tels actes : ils lui venaient de lui-même et trop naturellement. Dans tous les cas, M. Molé, conseiller d’état, dans la position élevée, mais secondaire, où il se trouvait alors, n’était nullement consulté pour des sénatus-consultes qui se délibéraient dans des conseils de cabinet, si tant est qu’on délibérât beaucoup sur ce que la volonté d’un seul avait déjà tranché. Mais c’était simplement le tour de M. Molé, conseiller d’état, de porter, comme orateur du gouvernement, le sénatus- consulte au sénat. L’empereur le fit venir et lui dit : «Écrivez ce qu’il faudra dire.» C’était la seconde fois que M. Molé avait à écrire sous la dictée de l’empereur, ce qui n’était pas petite affaire; la plume ne suivait pas aisément cette parole saccadée, à rapides et brusques retours. Cette fois la parole était plus brusque, plus heurtée et accélérée que jamais, et surtout le discours était étrange. Il n’y avait pas moyen d’en passer par là. M. Molé, rentré chez lui, fit l’exposé qu’il jugea le plus convenable, le plus bref, le plus ménagé dans la situation; déjà une fois il s’en était tiré de la sorte, ne disant pas ce qui lui avait été dicté; et, le discours ayant réussi au corps législatif, l’empereur avait été content. Mais cette fois il arriva qu’ayant prononcé à sa façon son exposé de motifs au sénat, il lut le lendemain dans le Moniteur un tout autre discours imprimé : l’empereur avait tenu à sa dictée et n’avait pas voulu la perdre. Or, dira le journal de l’opposition, il aurait fallu réclamer, protester, écrire une lettre au Moniteur, le sommer de l’insérer au nom de la liberté de la presse. A la bonne heure! Nous conseillons à ce journal, et à ceux de l’opposition en général, de savoir mieux l’histoire de la quinzaine qu’ils ne se rappellent celle de l’empire. On commence à s’occuper beaucoup en France de la réforme des prisons. Nous avons sous les yeux un ouvrage traduit de l’anglais, sous le titre d’Esquisse de l’origine et des résultats des associations de femmes pour la réforme des prisons en Angleterre (12). L’auteur, mistriss Fry, s’est particulièrement dévouée à l’amélioration des prisons pour les femmes. A la tête d’une association de femmes courageuses, généreuses, ou, pour parler plus simplement, chrétiennes, cette personne de mérite a multiplié les observations, les essais; elle pratique et elle écrit. Mlle Ulliac Trémadeure, qui pratique elle-même, et que M. le ministre de l’intérieur a chargée d’une mission au sein de nos prisons de femmes, vient de traduire l’ouvrage de mistriss Fry. C’est par de telles études et de semblables comparaisons où la charité se conforme à l’expérience, où la ferveur morale s’appuie humblement à la patiente statistique, qu’on arrivera pas à pas à des effets sûrs et durables. En 1815, Mme de Krüdner faisait une visite à Saint-Lazare; elle prêchait éloquemment ces femmes vicieuses, et poussait tout d’un coup leur sensibilité aux gémissemens et aux larmes : mais rien ne sèche si vite qu’une larme. Le bien s’obtient plus lentement, avec moins de larmes encore que de sueurs. Le livre de mistriss Fry, traduit et augmenté par Mlle Trémadeure, sera donc consulté comme indispensable par les hommes d’état et les gens de bien qui s’occupent de cette oeuvre méritoire. Les résultats de Newgate et de Lancastre se combineront avec ceux de nos Saint-Lazare. La reconnaissance publique s’attachera aux noms des écrivains praticiens qui poursuivent cette oeuvre sainte des Howard selon la méthode positive des Parent-Duchâtelet. LETTRES SUR LA SITUATION EXTERIEURE VIII. Monsieur, Un événement grave, mais qui ne devait pas être inattendu, occupe tous les esprits en Angleterre; c’est la démission de lord Durham. Vous savez qu’après les derniers troubles du Canada, lord Durham fut investi par le gouvernement anglais du commandement général des possessions britanniques dans l’Amérique du Nord, avec une accumulation de titres et de pouvoirs extraordinaires qui donnaient à cette importante mission toutes les apparences d’une dictature. On pouvait d’autant plus s’y tromper que jamais circonstances politiques n’auraient mieux justifié pareille mesure. Une révolte avait éclaté dans les deux provinces du Canada; les troupes anglaises avaient fait contre les insurgés une campagne d’hiver qui avait eu ses dangers et ses revers, bien que la victoire fût définitivement restée aux autorités de la métropole. Toronto, capitale de la province supérieure, était tombée par surprise entre les mains des mécontens, je devrais dire des indépendans; car il ne s’agissait de rien moins que du renversement de la domination britannique et de la formation des deux Canadas en république indépendante. Ce n’est pas tout. Les conséquences de ces événemens menaçaient d’entraîner l’Angleterre dans une guerre avec les États-Unis, dont la population, dans les états limitrophes, avait manifesté, de paroles et d’action, la plus vive sympathie pour les insurgés canadiens, et les avait, sur quelques points, efficacement assistés. Enfin, dans la plus grande des deux provinces, la constitution coloniale était suspendue de fait et de droit, après une série de refus multipliés de concours qui avaient amené les affaires à ce point extrême de confusion, à cette situation violente et presque désespérée. Cependant, à l’époque où l’ouverture du Saint-Laurent permettait à lord Durham de se rendre à Québec, sur un des plus beaux vaisseaux de la marine britannique, la révolte était vaincue dans le Bas-Canada par les troupes anglaises, dans le Haut-Canada par des milices loyalistes, que commandait un homme fort énergique, peu difficile sur le choix des moyens, et qui avait rallié autour de lui un nombre assez considérable de nouveaux colons, très attachés à la mère-patrie. Mais sous cette tranquillité renaissante et toute à la surface, combien d’embarras, combien de dangers! Dès le commencement des troubles, il avait été fait à Québec et à Montréal beaucoup d’arrestations; les geôles avaient reçu aussi des prisonniers de guerre. Ce n’étaient pas, en général, des hommes obscurs et de la dernière classe du peuple. La plupart, au contraire, appartenaient à des familles connues et influentes; eux-mêmes avaient dans la société du pays une position personnelle assez élevée, soit qu’ils exerçassent des professions libérales, soit qu’ils fussent de riches propriétaires, soit même que la confiance de leurs concitoyens les eut portés à la chambre d’assemblée, pour y faire au gouvernement anglais cette opposition persévérante qui avait entièrement désorganisé l’administration du Canada. De ces prisonniers, les uns étaient réellement coupables ou de conspiration ou de révolte à main armée, les autres n’étaient que suspects, à fort bon droit, il est vrai; et en les faisant arrêter, on avait voulu enlever d’avance à l’insurrection les hommes qui se seraient mis à la tête du gouvernement qu’elle aurait essayé de fonder, si elle avait obtenu quelque avantage important. Il ne manquait pas de gens en Amérique et en Angleterre qui appelaient sur ces vaincus toutes les rigueurs de la loi, tous les abus de la force, qui imposaient au ministère, comme un devoir sacré, une réaction impitoyable, pour punir les méchans, disaient- ils, et rassurer les bons citoyens, qui, au péril de leur vie, avaient si courageusement maintenu la glorieuse intégrité de l’empire. Je crois qu’il y eut même un moment où le sentiment national se prononça fortement pour une répression très vigoureuse, dont l’énergie aurait pu se confondre avec la cruauté sans encourir la réprobation populaire. Le ministère anglais, je le dis à son honneur, sut résister à cet entraînement, et lord Durham, d’accord avec lui, partit d’Angleterre bien décidé à ne pas exagérer la répression, à user de clémence, à répandre le moins de sang possible. Ils avaient raison l’un et l’autre. Comment l’Angleterre civilisée, comment le gendre de lord Grey, comment un ancien ministre de la réforme auraient-ils pu, à la face de l’Europe, renouveler au Canada les exécutions inutiles, les froides atrocités qui ont déshonoré, pendant toute la guerre de l’indépendance dans l’Amérique du Sud, et le gouvernement espagnol et la plupart des chefs dont il s’est servi? D’ailleurs, si les morts ne reviennent pas, les vivans, qui restent toujours eu plus grand nombre, se souviennent et se vengent, eux, les leurs et leur pays; et il se serait encore présenté un autre inconvénient dans l’application d’un système impitoyable au Canada : c’est qu’il aurait fallu couvrir le pays de commissions militaires pour échapper à la juridiction ordinaire, qui, à peu d’exceptions près, aurait absous les accusés politiques; mais c’eut été aggraver le mécontentement général, et peut-être provoquer de nouveaux désordres au sein d’une population sourdement agitée, qui avait perdu les garanties publiques, et ne se serait pas vu, sans frémir, dépouiller encore des garanties privées. Je vous dirai tout à l’heure quelle fut la conduite de lord Durham relativement aux questions de personnes. Les questions de personnes se présentaient les premières; mais de plus graves et de plus difficiles apparaissaient dans le lointain. Il ne s’agissait pas seulement de réformer quelques abus, d’améliorer quelques lois, de faire quelques concessions. Il y avait à réorganiser un gouvernement constitutionnel et représentatif; car on ne pouvait songer, et ce n’était dans l’intention d’aucun parti, à maintenir la plus importante de ces colonies, le Bas-Canada, sous une administration facultative, sous un commandement à peu près dictatorial, quand les autres provinces ont leurs parlemens et jouissent, bien que sous certaines restrictions, des libertés et franchises constitutionnelles de la Grande-Bretagne. On ne pouvait pas non plus se contenter de remettre tout simplement en vigueur la constitution sous l’empire de laquelle était né le conflit actuel, sans que plusieurs dissolutions successives de la chambre d’assemblée, et des changemens fréquens de gouverneurs eussent empêché le dissentiment primitif de dégénérer en lutte ouverte. La partie essentielle de la mission de lord Durham consistait donc dans un examen profond de tous les élémens religieux et nationaux qui composent la situation politique du pays, afin de substituer à l’ancienne constitution, qu’il n’était pas possible de rétablir, un système nouveau de garanties publiques, système qui devait toujours aboutir, avec les modifications commandées par les circonstances, à la satisfaction du premier besoin de notre temps, la discussion régulière des intérêts généraux entre le souverain et les sujets, au moyen d’une représentation nationale élective. La solution du problème confié au libéralisme et à la sagacité de lord Durham embrassait deux données capitales qui répondent elles-mêmes aux deux causes dominantes des troubles du Canada : il s’agissait, en premier lieu, de dissimuler le plus possible au Canada tout entier, qu’avec tous les élémens d’une puissante indépendance, il n’était qu’une colonie, membre subordonné d’un grand corps, dont il doit recevoir l’impulsion et suivre les mouvemens; puis il fallait essayer de fondre la race française et catholique du Bas- Canada, dans l’unité d’une population coloniale, régie par les mêmes lois, fière du même nom, ralliée autour des mêmes intérêts. Je ne sais, monsieur, de ces deux parties du problème, laquelle est la plus facile, ou pour mieux dire, la moins difficile à résoudre; mais je crois que vous reconnaîtrez ici l’exposition nette et précise du problème tout entier. Lord Durham avait ses idées arrêtées sur le gouvernement futur des Canadas, lorsqu’il a solennellement annoncé son intention de déposer ses pouvoirs et de retourner en Angleterre. Il a déclaré lui-même aux délégués de toutes les colonies qu’il avait appelés à Québec pour s’entourer de leurs lumières, que déjà il avait mûri un projet d’organisation, susceptible, à ses yeux, de concilier les intérêts, de satisfaire les besoins respectifs de la métropole et de ses possessions coloniales, et de rattacher celles-ci plus solidement que jamais à l’empire de la Grande-Bretagne. On peut assurément, sans injustes préventions contre lord Durham, douter du parfait accomplissement de ce programme, même en avouant, comme je le fais, que l’attention la plus suivie de ma part ne m’a point encore donné la clé des projets de lord Durham. Tout au plus soupçonné-je qu’il s’agit peut-être de l’union des deux provinces (le Haut et le Bas-Canada), ce qui reproduirait un plan conçu vers 1822 par lord Bathurst, alors secrétaire d’état des colonies; mais ce n’est pas ici le lieu de développer un pareil sujet, qui demanderait un travail spécial. Je m’empresse néanmoins d’ajouter qu’à mon sens le moment de la séparation du Canada d’avec la métropole n’est pas venu, et que certaines combinaisons, très praticables aujourd’hui, pourraient encore le retarder pour long- temps. Lord Durham avait dans l’intelligence et dans la volonté les lumières et le sérieux nécessaires pour découvrir ces combinaisons; il avait autour de lui des esprits assez pénétrans, assez souples, assez pourvus de connaissances spéciales pour en préparer le succès, et je ne doute pas que sa retraite, si elle se confirme, n’ait une fâcheuse influence sur le sort du Canada. Il avait incontestablement réussi dans les questions de personnes, dont il me reste à vous parler, et dans la pacification matérielle du pays, préliminaires indispensables pour aborder le problème d’organisation sur un terrain mieux disposé. Voici donc la conduite tenue par lord Durham à l’égard des personnes. Il n’y a pas eu, si je ne me trompe, à proprement parler, de procès ni d’exécutions politiques dans le Canada. Les procès et les exécutions, en très petit nombre, qui ont eu lieu, se rapportent à des meurtres commis pendant l’insurrection et à propos de l’insurrection, c’est-à-dire que ces actes n’ont pas été considérés comme crimes d’état, et qu’en les accusant ou les punissant, on a entendu venger le sang répandu, et non pas la domination anglaise compromise. Cependant il y avait dans les prisons de Montréal et de Québec des prisonniers ou des criminels d’état accusés de haute trahison, comme chefs moraux de l’insurrection et moralement convaincus, soit par leurs antécédens, soit par des papiers saisis, de complicité dans la conspiration. De ceux-là, les moins dangereux pour l’avenir, ou les moins formellement compromis pour le passé, furent élargis par des mesures successives. A la fin de juin, il paraît que huit individus de cette catégorie, dont un seul porte un nom anglais, étaient encore détenus à Montréal. Seize autres, dont le célèbre M. Papineau, fugitif dès le commencement des troubles, étaient ou cachés ou sortis du territoire anglais. Or, c’est à ces vingt- quatre criminels d’état que s’applique une ordonnance rendue le 28 Juin par lord Durham en conseil spécial, afin de pourvoir, comme porte le litre, à la sécurité de la province du Bas-Canada. L’ordonnance dont il s’agit dispose que les huit détenus de Montréal, ayant avoué leur crime de haute trahison, et s’étant soumis au bon plaisir de sa majesté la reine, et les seize autres contre lesquels ont été lancés des warrants de haute trahison, s’étant enfuis ou cachés, ces vingt-quatre individus seront, autant que faire se pourra, déportés aux Bermudes, parce que h reine veut que toute poursuite pour crime de haute trahison soit abandonnée, et que d’un autre côté il est nécessaire de pourvoir à la sécurité future de la province. Il leur est de plus défendu de quitter les Bermudes ou de revenir, sans autorisation et grâce spéciale, sur le territoire anglais, sous peine de mort, et tous les autres prévenus sont amnistiés, sauf les meurtriers du lieutenant Weir et d’un sieur Joseph Bertrand. Vous comprenez, monsieur, l’esprit de cette ordonnance. Le gouvernement anglais et lord Durham ne veulent pas d’exécution pour crimes d’état (et, pour le dire en passant, c’est un exemple glorieux que la révolution de juillet, que son gouvernement et son roi ont donné les premiers dans le monde; ils ne veulent pas non plus que les chefs de la révolte jouissent du triomphe d’une absolution éclatante, comme la chose eût été à craindre, si on les avait déférés à la juridiction légale du pays. Il ne faut ni verser leur sang, ni les tenir éternellement en prison sans les juger, ni leur permettre de renouer les fils plutôt relâchés que rompus du vaste complot dont ils étaient les chefs. Que fait lord Durham? Il prononce leur déportation dans une colonie anglaise, non pas dans une colonie pénale, où ils seraient confondus avec les malfaiteurs et les prostituées des trois royaumes, mais au milieu d’une population honorable, qui vit librement par le commerce et l’agriculture. Tout semble concilié : les devoirs de la politique et les sentimens de l’humanité envers des hommes que la raison cosmopolite absout, quand le patriotisme anglais les condamne, et qui peut-être eussent été, avec la consécration du succès, les Adams ou les Jefferson de l’indépendance canadienne. Mais, monsieur, ce qui était à la fois politique et humain, n’était pas légal; lord Brougham, lord Ellenborough et lord Lyndhurst, qui sont tous les trois, en leur qualité d’anciens avocats, de nobles et savans lords, l’ont démontré fort doctement; et leur science, aiguisée par l’esprit de parti, fortifiée par une profonde haine personnelle contre lord Durham, a réussi enfin, après maints efforts inutiles, à paralyser entre ses mains les pouvoirs dont il avait été investi. J’arrive, vous le voyez, à la cause immédiate de la démission de lord Durham. Depuis que lord Durham est parti pour le Canada, quelques-uns de ses actes ont été, dans les deux chambres du parlement anglais, l’objet des plus vives attaques. Ainsi l’on a sévèrement censuré, avec cette aigreur et ce cant si peu charitable qui soulevaient le coeur de lord Byron, le choix que lord Durham avait fait pour l’accompagner dans sa mission, d’un M. Turton, jurisconsulte éminent et très versé dans les questions coloniales, mais qui avait eu le malheur, il y a quelque vingt ans, de se trouver compromis dans une affaire assez scandaleuse avec sa belle-soeur. Déjà, dans cette discussion, lord Melbourne s’était vu forcé de sacrifier le protégé de lord Durham à l’acharnement de ses vertueux accusateurs. Mais l’ordonnance du 28 Juin présentait aux ennemis du gouverneur-général des colonies américaines l’occasion de lui porter un coup décisif; ils la saisirent avec empressement, et à peine cette ordonnance fut-elle connue en Angleterre, que lord Brougham proposa dans la chambre un bill d’indemnité qui avait pour but d’annuler l’ordonnance, et de mettre son auteur à l’abri de toutes poursuites. L’objet ultérieur, le but réel, étaient d’embarrasser le ministère, d’obtenir un vote formel de censure contre lord Durham, comme avant violé la loi, de le blesser dans son orgueil, qu’on sait très irritable, et finalement de le réduire à l’impuissance, s’il ne préférait, ce qu’on eut aimé mieux encore, renoncer à ses fonctions. Le ministère fut effectivement très embarrassé; puis, comme il jugea à propos de reconnaître l’illégalité fort contestable de la conduite de lord Durham, le vote de censure fut obtenu des deux chambres, et enfin lord Durham, exaspéré contre ses ennemis, assez mécontent de la tiédeur de ses amis ou de ses défenseurs naturels, les conseillers responsables de la couronne, sentant, comme tout le monde, que désormais son autorité morale aurait perdu la plus grande partie de son ascendant, prit la résolution de se retirer. Cela nous vaudra, dans la session prochaine, une belle lutte entre l’ex- gouverneur-général du Canada et son ancien collègue dans le ministère de la réforme. J’oserais prédire que lord Brougham devenu en cette occasion, pour satisfaire ses ressentimens, le chef et l’allié des tories, lord Brougham qui n’a pas, dans le caractère, la même dignité que son adversaire, lord Brougham qui prêche aujourd’hui le radicalisme après avoir, en 1834, aigrement prêché contre lord Durham la nécessité de s’arrêter sur la voie périlleuse des innovations, lord Brougham que les tories méprisent en le caressant, que les whigs détestent, dont les radicaux se défient et que la cour n’aime ni n’estime, j’oserais prédire que lord Brougham, malgré son immense esprit, n’aura pas le dessus dans la lutte qui se prépare. Au premier abord, la retraite de lord Durham m’a paru une nouvelle cause d’affaiblissement pour le ministère anglais, et en elle-même et par les conséquences qu’elle peut avoir au Canada. Il est certain que le cabinet n’a pas été fort heureux sur cette question au point de vue parlementaire. Soutenu par des majorités éclatantes sur le principe du maintien de la domination britannique, à tout prix, dans les colonies de l’Amérique du Nord, il a vu ensuite modifier essentiellement, par sir Robert Peel, le projet de loi qu’il avait présenté pour régler les pouvoirs de lord Durham. Puis est survenu le bill d’indemnité au sujet de l’ordonnance du 28 Juin; et il lui a fallu encore courber la tête devant l’opposition, ce qu’il a fait de très mauvaise grâce, au risque évident de perdre l’instrument qu’il avait choisi pour la pacification du Canada, et de se faire un ennemi de plus. Maintenant, reste à savoir l’effet que produira, sur les bords du Saint-Laurent, la démission de lord Durham. N’est-il pas à craindre qu’elle ne rende quelque courage aux mécontens, qu’elle ne provoque une nouvelle explosion qui serait encore favorisée par la population des états limitrophes de l’Union? Car le fond des sentimens n’a pas subi d’altération chez l’Américain du Nord en faveur d’une séparation complète entre l’Europe et le Nouveau- Monde, et ces sentimens trouvent, en ce moment même, un aliment de plus dans la prolongation d’un vieux différend entre l’Angleterre et les États-Unis, pour la fixation des frontières au nord et à l’ouest. Si le départ de lord Durham était le signal d’une reprise d’hostilités, si l’insurrection, comprimée l’année dernière et au commencement de celle-ci, reparaissait en force, de pareils événemens pourraient entraîner la chute d’une administration qui, cependant, n’en serait pas aussi coupable que ses adversaires. Une réflexion se présente ici tout naturellement à ma pensée. On reproche quelquefois à notre chambre des députes de sacrifier les grands intérêts aux petites choses, de ne pas dignement apprécier la portée politique de certains votes, qui rejaillissent d’une manière fâcheuse sur le crédit du pays et la puissance du gouvernement au dehors. Cela est vrai; mais notre parlement n’est pas le seul qui commette de pareilles fautes. Voilà, monsieur, le parlement anglais, exercé de plus longue date aux affaires et plus politique, dit-on, qui, pour une mesquine subtilité de légiste, servant de couvert à l’esprit de parti et à des rancunes personnelles, compromet la tranquillité d’une colonie importante, et avec elle l’intégrité de l’empire britannique. Aussi n’est-ce que justice envers les meneurs de cette intrigue, lord Brougham, lord Ellenborough et lord Lyndhurst, de répéter sur leur compte le mot d’un journal anglais :» Ces messieurs ont beaucoup d’esprit; ils ont découvert un infaillible moyen pour faire un petit empire avec un grand.» Je n’ai pas besoin, monsieur, de vous justifier ces longs détails. Vous jugez sans doute, comme moi, la personne de lord Durham assez importante, et la question de savoir si le Canada restera aux Anglais, assez grave pour mériter notre plus sérieuse attention. C’est assurément, après ce qui nous concerne directement, un des points les plus intéressans de l’histoire contemporaine. La question belge vient d’être remise à l’ordre du jour de la politique, et par le progrès des travaux de la conférence, et par l’ouverture des états généraux, qui a eu lieu récemment à La Haye. Vous avez vu que dans le discours de la couronne, le roi des Pays- Bas se plaint de n’avoir pas encore reçu de réponse à sa déclaration du mois de Mars dernier, qu’il continue à traiter les Belges d’insurgés, ce qui n’est peut-être pas de fort bon goût à la veille d’un arrangement définitif, et que de ce côté on ne parle que des droits de la Hollande, comme s’ils étaient menacés, comme si l’Europe hésitait à sanctionner toutes les prétentions du cabinet de La Haye, comme si le traité des 24 articles devait subir d’importantes modifications. Je ne comprends pas ces plaintes. Il est vrai que le roi des Pays-Bas n’a pas reçu encore de réponse officielle; mais il sait probablement à quoi s’en tenir sur les dispositions de la conférence, et je ne crois pas qu’il ait à s’en plaindre, malgré la lenteur avec laquelle on a procédé à Londres. Il sait ou doit savoir que le cabinet de Saint-James n’a pas montré une grande partialité en faveur du nouveau souverain de la Belgique, quels que soient les liens qui l’attachent à la famille royale et l’affection qu’on lui porte en Angleterre, quelle que soit la part que lord Palmerston ait personnellement prise à son élévation. La conférence n’a pas répondu par une acceptation immédiate à la déclaration néerlandaise du mois de Mars; mais la non-exécution du traité pendant sept années, par le seul fait de l’inutile obstination du roi Guillaume, avait fait naître des difficultés, avait soulevé des questions qu’il fallait mûrement examiner. Le roi Guillaume ne s’attendait pas, sans doute, à ce qu’au premier mot sorti de sa bouche, la Belgique reconnaissante et soumise lui portât les clés de Venloo, lui payât l’arriéré de la dette, ne demandât point à l’Europe une révision quelconque du procès jugé en 1831, n’essayât point de se soustraire à quelques clauses évidemment trop rigoureuses de l’arrangement qu’elle avait accepté alors pour en finir et pour prendre rang parmi les nations. Or, la Belgique a réclamé, comme elle devait le faire, et contre le paiement de l’arriéré que rien ne justifierait, et contre le partage de la dette, partage réglé sur des documens incomplets, sur des données inexactes et sans débats contradictoires entre les deux parties; elle a réclamé aussi contre certaines stipulations relatives à la navigation des eaux communes et intermédiaires. Elle en avait pleinement le droit, car s’il est vrai de dire, selon l’expression d’un homme d’état anglais, que la Belgique n’existe pas en dehors du traité des 24 articles, ceci ne doit certainement s’entendre que des stipulations territoriales, les seules qui fussent d’intérêt européen, ainsi que le faisait observer M. le comte Sébastiani dans une dépêche du 1er Mars 1831, adressée au prince de Talleyrand. Et vraiment, c’était, il me semble, bien assez de reconnaître que l’inexécution du traité pendant sept ans n’avait pas fait perdre au roi des Pays-Bas ses droits sur une partie du Luxembourg et du Limbourg, sans aggraver encore les sacrifices de la Belgique par le maintien de clauses financières que la conférence elle-même n’avait adoptées en 1831 qu’avec une certaine hésitation, avec des réserves qui indiquaient une conscience alarmée sur la justice de son verdict, et faute des renseignemens qui l’auraient obligée à prendre une résolution différente. Ce que la Belgique avait le droit de faire, elle l’a donc fait. Depuis qu’elle avait cessé de craindre pour son existence, plusieurs de ses publicistes avaient eu le loisir d’étudier et de vérifier les calculs en vertu desquels la conférence lui avait imposé en 1831 une dette de 8,400,000 florins de rente annuelle; et de cet examen était résultée la preuve qu’on l’avait surchargée. A la reprise des négociations, le gouvernement belge ne manqua point de faire valoir ce résultat, et pour le corroborer, il nomma une commission spéciale, chargée d’informer officiellement sur tous les élémens de la dette. MM. Dujardin et Fallon, très versés l’un et l’autre dans ces matières, se rendirent à Paris, où le ministère des finances leur communiqua des documens précieux et d’une incontestable exactitude, sur cette partie de la dette belge qui provenait du temps de la réunion avec la république et l’empire. On décomposa encore d’autres chapitres, et on trouva qu’il y avait eu de la part du cabinet de La Haye, qui avait fourni les chiffres, exagération des charges que devait supporter la Belgique. Telles sont les bases sur lesquelles est fondée une demande de réduction, faite à la conférence par le plénipotentiaire belge, et appuyée par les mêmes commissaires spéciaux, MM. Fallon et Dujardin. Je n’ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le plénipotentiaire français reçut l’ordre de soutenir cette demande avec force, d’insister sur une réduction considérable de la dette, et en général de ne s’arrêter qu’aux limites du raisonnable et du possible, toutes les fois qu’il s’agirait des intérêts de la Belgique. Ainsi la question n’est pas sortie des termes que j’avais nettement posés dans mes premières lettres : adoucissement en faveur de la Belgique dans les clauses financières du traité, et dans les stipulations fluviales; maintien des stipulations territoriales, je ne dirai pas contre la Belgique, mais dans le sens de son acquiescement primitif, acquiescement inévitable alors, contre ses regrets et ses protestations d’aujourd’hui. Comme nous tâchons de faire ici de la politique sérieuse, j’ai voulu, en traitant avec vous la question belge, me défendre de toute illusion, de tout entraînement sentimental, de toute déclamation révolutionnaire, non pas faute de sympathie pour la Belgique, d’intérêt pour sa nationalité, d’attachement pour la cause libérale en Europe; et, sous ce rapport, M. de Mérode ne m’a pas rendu justice. Mais je croyais qu’il était essentiel de préciser tout de suite le possible, et je ne m’y suis pas trompé. D’ailleurs, je pouvais, en ma qualité de Français, au point de vue des intérêts de mon pays et de la situatien générale, ne pas m’échauffer là-dessus comme les publicistes belges. Aussi ne me suis-je pas reproché le langage peut-être un peu dur que j’ai tenu dans cette polémique, et aujourd’hui comment me le reprocherais- je, moi qui sais que le gouvernement belge se reconnaît dans l’impossibilité absolue de demander à la conférence un changement quelconque dans les stipulations territoriales du traité de 1831? Pour la dette, c’était bien différent, quoique le traité fût un, et qu’il eût été intégralement signé par les plénipotentiaires belges, approuvé par le congrès, ratifié par le roi Léopold. Et néanmoins, je le répète, c’était bien différent; on invoquait l’équité, on rappelait les réserves de la conférence, ses hésitations, leur effet moral, que rien n’avait pu annuler. Pour les questions fluviales, l’intérêt de la Belgique se confondait avec celui de la Prusse, de la confédération germanique et de l’Angleterre. Ajoutez-y des principes de justice conformes à ces intérêts, et vous verrez qu’on pouvait, qu’on devait réussir à les faire résoudre en faveur de la Belgique. Pour les questions territoriales, au contraire, rien de pareil : les prétentions de la Belgique sur le Luxembourg condamnées dès l’origine, et par les autorités les moins suspectes; un échange de partie du Luxembourg contre partie du Limbourg consenti avec la plus grande peine, et cela se conçoit, par le roi Guillaume, par ses agnats de la maison de Nassau, par la confédération germanique; trois puissances, l’Autriche, la Prusse et la Russie, formellement opposées à toute modification; l’Angleterre plus qu’indifférente; le gouvernement belge, plus effrayé que satisfait des démonstrations populaires, des comités patriotiques et autres manifestations extralégales qui inquiètent toujours un gouvernement; la France, comprenant sans doute l’inconvénient d’avoir à portée de sa frontière la forteresse fédérale de Luxembourg, mais liée comme les autres puissances par ses engagemens de 1831, ayant déjà beaucoup fait pour la Belgique, et ne se devant pas à elle-même de provoquer la guerre européenne, pour que les Hollandais ne soient pas à Venloo, et que les Belges conservent tout le Luxembourg. Voilà, monsieur, la situation tout entière; jugez si j’ai eu tort ou raison d’en apprécier rigoureusement les conséquences dès l’abord, et de ne pas les déguiser au peuple belge. Il faut maintenant que je revienne sur ce qui s’est passé à La Haye dans le sein des états-généraux depuis l’ouverture de la session. On y trouve des manifestations dont il est impossible de ne pas tenir compte, et qui ont produit partout, je le sais de science certaine, une sensation très vive. On avait remarqué, depuis 1834 à peu près, un mécontentement croissant de la part des états-généraux contre l’obstination du roi des Pays-Bas à rejeter le traité du 15 novembre. Dans les deux dernières sessions, ce mécontentement s’était prononcé avec plus de force. Les embarras financiers allaient en augmentant; la guerre européenne, sur laquelle avait paru compter le cabinet de La Haye, n’éclatait pas et ne semblait pas prochaine; la prospérité du royaume de Belgique s’affermissait et se développait chaque jour, ainsi que la solidité de son gouvernement; un état militaire fort onéreux écrasait la nation néerlandaise, et le patriotisme batave se fatiguait non moins que l’attachement à la maison d’Orange. Le roi sentit qu’il fallait enfin céder, et au mois de Mars de cette année, se déclara prêt à signer les arrangemens conclus en 1831, et qu’il avait repoussés jusqu’à ce jour. C’est en conséquence de cette déclaration que la conférence de Londres a repris ses travaux, et cherche maintenant à terminer la question. Le roi Guillaume recueille aujourd’hui le fruit de la concession qu’il a faite aux désirs de son peuple. On a répondu à son discours par une adresse votée presque d’enthousiasme, par un acte éclatant d’adhésion à sa politique. On y prend l’engagement solennel de le soutenir, dans la lutte nouvelle que pourrait nécessiter la résistance des Belges. On lui fait un devoir de défendre des droits irrévocablement acquis, puisqu’ils sont consacrés par un traité que les puissances médiatrices ont maintes fois déclaré définitif et irrévocable. Et ce n’est pas une majorité équivoque, une majorité flottante qui tient un pareil langage au roi des Pays-Bas. C’est toute une assemblée. Onze dissidens auraient voulu une rédaction plus belliqueuse encore. Un seul membre, homme d’une grande influence, il est vrai, et d’un caractère fort élevé, trouvait cette manifestation imprudente et de nature à rendre plus difficile une transaction devenue nécessaire. Fort de cette adhésion, le gouvernement néerlandais ne peut manquer de défendre avec plus d’énergie et de raison que jamais l’intégrité du territoire et les droits de la famille régnante. Si quelque chose pouvait l’embarrasser désormais, ce serait même plutôt l’excès que le défaut d’ardeur, dans le cas où la nation et les pouvoirs publics viendraient à se persuader que l’acceptation tardive du traité des vingt-quatre articles par le roi exclut toute modification dans les arrangemens qu’il contient. Cependant, monsieur, quoique des journaux allemands aient essayé, sous l’inspiration du cabinet de La Haye, de combattre le premier travail de M. Dumortier sur la dette belge, il me semble que cet honorable représentant a victorieusement établi, et dans cet essai et dans les explications toutes récentes qu’il vient de publier à Bruxelles, l’inexactitude des calculs fournis à la conférence par les plénipotentiaires néerlandais. La nécessité qui en résulte de réduire la part de la dette afférente à la Belgique, ne saurait être honnêtement contestée. Il est à espérer que la Néerlande elle-même finira par s’y rendre, s’il est vrai, connue je le crois, qu’on ait adopté à Londres, mais sans lui donner encore la forme officielle, un projet de dégrèvement dans la proportion de huit à cinq, Je vous parlerai donc protocoles, aussitôt que je le pourrai, et vous n’en rirez pas. Il n’y a que les sots qui se moquent de la diplomatie et des protocoles. Les protocoles et les traités sont pour les plus grands intérêts des nations, ce que sont les contrats de mariage et toutes les autres conventions légales pour les plus précieux intérêts des individus. La volonté des parties ne suffit pas davantage pour constituer une union légitime et donner un état dans la société civile, que l’insurrection pour constituer un gouvernement et donner sa place à un peuple au rang des sociétés politiques. Pour cela, il faut des protocoles, des traités et des plénipotentiaires, toutes choses qui valent bien de banales déclamations. Puisque le mot de protocole s’est présenté sous ma plume, je vous dirai, monsieur, en terminant cette lettre, que j’ai jeté les yeux sur un libelle intitulé : le Dernier des Protocoles, par un ancien diplomate français, qui vient de paraître ici. Je vous engage à ne pas vous laisser séduire par le titre, et si vous n’aimez pas les calomnies, l’histoire écrite en style bouffon, les ressentimens politiques descendant aux injures personnelles, à ne pas lire cette bizarre production de quelque orangiste en verve de scandale. Les Van de Weyer, les Lehon, les Nothomb, les Lebeau, sont au-dessus des ridicules que leur prête si généreusement ce pamphlétaire. Leur réponse est toute faite. C’est ce gouvernement qu’ils ont fondé, cette indépendance qu’ils ont établie, cette puissance nouvelle qu’ils ont donnée à la Hollande pour voisine et pour rivale; c’est enfin ce souverain de la Belgique, avec lequel il faut maintenant compter, que l’Europe tout entière apprécie et reconnaît, et que même à La Haye on appellera bientôt le roi Léopold. F Buloz. Notes. (1) Librairie de Dondey-Dupré. (2) Chez Jules Renouard, rue de Tournon, 6. (3) Chez Prévost-Crocius, passage du Commerce. (4) Chez Warée, libraire, 21, quai Voltaire. (5) M. le comte de La Gardie est un de ceux qui ont le plus contribué à faire sentir l’utilité de ces écoles et à les propager dans les campagnes. On évalue à vingt mille environ le nombre d’enfans qui y sont élevés. (6) Cette école normale est établie à Stockholm. Elle a été fondée par les dons des particuliers. Les états lui ont seulement donné 2,000 riksd. banco (4,000 fr. ). Les communes y envoient des élèves de toutes les parties du royaume. J’aurai plus tard l’occasion d’y revenir en parlant des établissemens particuliers de Stockholm. (7) 1 vol. in-8°, librairie de Gosselin. (8) 7 vol. in-8°, chez Delloye, place de la Bourse. (9) Le 3 Janvier 1833, un bâtiment de la marine royale britannique prit fort cavalièrement possession de l’établissement buenos-ayrien de la Soledad, dans une des Malouines, en expulsa le gouverneur qui y résidait au nom de la république argentine, et renvoya à Buenos-Ayres la corvette américaine destinée à protéger cet établissement naissant. Quoique les Anglais aient occupé, dans le siècle dernier, une des Malouines, ils ont reconnu, en restituant par la suite cette possession à l’Espagne, une souveraineté dont les provinces-unies du Rio de la Plata paraissent avoir très légitimement recueilli l’héritage. Cependant, quelques démarches qu’ait faites à Londres le gouvernement de Buenos-Ayres, je ne sache pas qu’il ait rien obtenu, et la prise de possession des Malouines par l’Angleterre est devenue un acte irrévocable, à moins que la marine anglaise n’y trouve pas les avantages qu’elle s’en était promis. Si l’on voulait être rigoureux, on aurait peut-être le droit de signaler dans ce fait un abus de la force, auquel l’établissement du poste français sur la rive droite de l’Oyapock ne saurait être comparé. Mais il faut ajouter, pour la consolation de Buenos-Ayres, que si l’Angleterre n’avait pas occupé les Malouines le 5 Janvier 1835, les États-Unis s’en seraient peut-être emparer le 4. (2) On sait que les Anglais ont un établissement à Balize, entre le Yucatan et le Guatemala. Quant à leurs vues antérieures sur ce littoral, il est bon de se rappeler qu’ils se sont emparés, en 1780, de la place de San Fernando d’Omoa, et qu’ils ont occupé l’île de Roatan, sur la côte de Honduras, de 1642 à 1650, de 1742 à 1780, et de 1796 à 1797. (10) La plupart des nouveaux ministres nommés jusqu’à présent ne le sont que par intérim. Celui des finances, M. de Monlevirgen, a figuré dans l’opposition que M. Martinez de La Rosa eut à combattre. Quant au ministère de la guerre, qui est le plus important, il serait à désirer que le général Aldama, homme dans la force de l’âge, voulut l’accepter, ce qui est douteux. On pense à le confier au général Tacon, ex-capitaine-général de Cuba, en ce moment à Paris. Tacon a des qualités assez remarquables, et il se distingue par une grande fermeté de caractère. Mais il est un peu usé, et peut-être trop habitué ii l’exercice d’une autorité despotique, dont la rigueur ne serait pas aussi convenable à Madrid qu’elle était nécessaire à la Havane. (11) 1 vol. in-8°, chez Didier, quai des Augustins, 47. Source: http://www.poesies.net.