Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome VI TABLE DES MATIERES 14 Juillet 1837. 31 Juillet 1837. 31 Août 1837. 14 septembre 1837. 14 Octobre 1837. 14 Décembre 1837. 31 Décembre 1837. 14 Janvier 1838. 31 Janvier 1838. 14 Février 1838. 28 Février 1838. 14 Mars 1838. Notes. 14 Juillet 1837. La dissolution prochaine de la chambre et les élections occupent tous les esprits. Tous les partis s’agitent, les espérances abattues renaissent, et tout annonce que les élections, si elles ont lieu, seront vivement disputées sur tous les points de la France. Un journal de l’opposition a sagement remarqué que l’extrême gauche n’obéissait pas à un sentiment bien entendu de ses intérêts en demandant à grands cris, comme elle le fait, la dissolution de la chambre. Tout porte à croire, en effet, que la gauche ne fera pas ses affaires dans les nouvelles élections. Sans doute, ce parti se trouvera renforcé à la chambre, ainsi que le sera le parti légitimiste, de quelques députés nouveaux; mais l’adjonction de ce petit nombre de députés ne servira qu’à donner aux centres une énergie plus vive, et peut-être même à changer en humeur agressive contre les deux partis extrêmes l’esprit de conservation qu’ils ont montré dans cette session. Nous avons laissé les centres calmes et disposés à soutenir un ministère modéré; on les retrouverait alors, tels qu’ils étaient en 1830 et 1831, vifs, emportés, prêts à marcher avec un ministère d’intimidation. En pareil cas, les élections tourneraient au profit des doctrinaires. Est-ce là ce que demandent le parti de la restauration et le parti du mouvement? Le parti doctrinaire a calculé ses chances, et l’on peut être assuré qu’il travaillera partout dans les collèges électoraux, pour lui-même d’abord, puis pour les légitimistes, toutes les fois qu’il aura lieu de craindre l’élection d’un député modéré. Les légitimistes serviraient cette fois à rétablir la fortune politique des doctrinaires, fondée sur l’opposition républicaine, qui leur fait défaut aujourd’hui. Depuis deux ou trois ans, en effet, les doctrinaires vivaient d’un reste de peur de la république; ils faisaient encore aux yeux des faibles quelques lambeaux de ce vieux fantôme évanoui. L’amnistie et ses suites, toutes différentes de celles que les journaux du parti avaient prédites, en ont fini du système de la peur. Au grand regret des doctrinaires, le parti républicain, vaincu par tous les hommes d’ordre, dont la plupart figurent ailleurs que dans les rangs doctrinaires, le parti républicain est retourné dans ses ateliers. Parmi les amnistiés, les uns ont accepté franchement l’ordre social qu’ils ont trouvé fermement établi au sortir de leur prison; les autres, gardant leur rancune, mais reconnaissant leur faiblesse, se sont soumis aux lois. A peine si quelques infractions partielles à la loi d’amnistie donnent prise au Journal de Paris, le Moniteur des doctrinaires, et lui fournissent le prétexte de demander l’abolition des mesures de surveillance. Il faut donc trouver d’autres ressources. Le parti légitimiste les fournira. On sait déjà qu’un grand nombre de légitimistes se disposent à se présenter dans les collèges électoraux, où ce parti n’ira pas tout entier, car la condition du serment en éloignera tous les purs; mais on espère qu’il s’en trouvera un assez grand nombre pour créer dans la chambre nouvelle une opposition de droite qui irritera les centres. On achèvera de les passionner en les effrayant de l’alliance de la restauration et de la république, qu’on leur montrera assise à leur gauche, et rien n’empêcherait plus la formation du ministère normal, du ministère qui doit tout remettre à sa place, et rendre à la France la prospérité, le bonheur, l’ordre, la tranquillité, au roi la sécurité, toutes choses perdues sans doute, depuis que M. Guizot a quitté le ministère de l’instruction publique, et M. de Rémusat le poste de sous-secrétaire d’état. Le parti doctrinaire l’a dit lui-même : le maniement des affaires lui reviendra quand ses prédictions journalières se seront réalisées, quand la France sera livrée à de nouveaux troubles, quand une administration sage, précautionneuse, prudente et modérée, ne lui conviendra plus. L’amnistie a eu ses suites bien constatées et bien réelles : elles se font sentir tous les jours. Le journal doctrinaire par excellence nomme cette situation des esprits une détente; il se plaît à croire qu’elle ne sera que passagère; selon lui, la force (lisez la violence) peut seule gouverner le pays. A la bonne heure; nous admettons, avec les doctrinaires, que la tension des esprits a cédé devant les mesures d’ordre et de conciliation à la fois, qui ont été prises depuis la formation du ministère actuel. C’est donc au ministère à faire en sorte que les esprits ne se tendent pas de nouveau. Or, quelques troubles partiels, quelques actes de désordre isolés ne seraient pas pour nous une démonstration suffisante d’une nouvelle tension des esprits, et nous ne pensons pas que le pays, que les électeurs en tireraient la conclusion que la France serait assez malade pour être livrée aux remèdes héroïques que lui gardent les doctrinaires. En attendant que ce jour arrive, le parti se console en semant la nouvelle d’une division profonde entre M. Molé et M, de Montalivet. Il s’agirait ou de la dissolution de la chambre, ou de la question d’Afrique, ou des affaires d’Espagne, ou de toute autre chose, il n’importe. La chose importante est que la division existe, ou qu’elle ait lieu bientôt. C’est la consolation qu’on se donne en attendant le grand jour des troubles, qui arrivera infailliblement. Nous sommes bien fâchés de ravir cette consolation aux doctrinaires; mais M. de Montalivet et M. Molé, tombés tous deux, le même jour, dans leur disgrace, et par le même motif, se sépareraient moins que jamais au moment de les combattre en bataille rangée, dans les élections, comme ils se le proposent. Le parti doctrinaire a nié le mouvement à ce cabinet, et il a marché; il l’a défié de faire quelques actes importans, le ministère en a fait aussitôt plusieurs, que le parti doctrinaire n’eût jamais osé faire; et, maintenant, il se dispose à se présenter face à face à ses adversaires, et à faire loyalement décider la question entre eux et lui. Et devant ce défi, les doctrinaires se bornent à comploter tout bas et à chercher des germes de division parmi les membres du ministère! N’avions-nous pas dit avec raison, il y a deux mois, qu’on verrait bientôt de quel côté se trouvent l’action, le courage, la résolution, et qui sont les timides et les faibles de ceux qui accusent chaque jour les autres de lâcheté et de poltronnerie, et de ceux qui poursuivent leur route en dédaignant de répondre. Le Journal de Paris, si largement doté par les doctrinaires, rédigé aujourd’hui par toutes les fortes têtes du parti, doit être regardé comme son organe. Après avoir renié le Journal de Paris quand ils étaient au pouvoir, les doctrinaires l’adoptent et le soutiennent aujourd’hui. Or, le Journal de Paris professe toujours les mêmes principes; rien n’a changé dans cette feuille, ni ses idées, ni son langage. Si ces idées appartiennent aujourd’hui au parti doctrinaire, il faut que ce parti ait changé lui-même d’idées, ou, ce qui est plus vrai, qu’il les ait dissimulées lorsque ses membres les plus influens faisaient partie du ministère. La situation actuelle vaut mieux des deux parts; elle est plus franche, plus nette, et les élections la rendront encore plus claire. En cherchant donc, dans l’organe officiel, les idées du parti sur les élections, nous y trouvons une longue discussion où l’on montre tout le danger des mandats impératifs. Nous ne sommes pas des partisans absolus de cette manière de régler les rapports d’un député avec ses électeurs. Nous en sentons tous les inconvéniens. Mais sans adopter le principe du mandat impératif, il nous semble juste de reconnaître aux électeurs la faculté de donner au député de leur choix un mandat en quelque sorte conditionnel. N’est-il pas juste, en effet, que les électeurs s’entendent avec le député sur les principes que celui-ci doit défendre à la chambre, et la profession de foi exigée des députés n’est-elle pas déjà une sorte de traité entre les contractans? Que serait-ce donc, si cette sortie contre les mandats se trouvait motivée par un fait qui intéresserait autant le parti que l’élection de M. Duchâtel au Havre? M. Duchâtel, on le sait, fut élu par un arrondissement où sa famille possède de grandes propriétés; mais une élection au Havre, cité commerciale de premier ordre, serait un beau fleuron à la couronne d’un ancien ministre du commerce! Les électeurs du Hâvre, les principaux commerçans surtout, sont très bien disposés, et donneraient volontiers leurs voix à M. Duchâtel, dont personne ne saurait nier les connaissances spéciales et la capacité administrative. Mais tout en rendant justice à ces hantes qualités, les électeurs du Hâvre voudraient, dit-on, recevoir de leur nouveau député l’assurance qu’il ne partage pas les idées exagérées d’un parti dont l’éloignerait sa connaissance des affaires, des hommes et des choses. Ce ne serait pas là un mandat impératif. Une simple profession de foi, bien précise, bien nette, de la part de M. Duchâtel, suffirait aux électeurs du Hâvre, et c’est contre cette demande que le parti cherche à le fortifier. On craint que, lié par cet engagement, M. Duchâtel ne se jette de plus en plus dans les idées de modération qui lui sont naturelles, et on veut lui ôter tous les moyens de sortir de l’enceinte du camp doctrinaire. L’élection de M. Duchâtel au Hâvre ne se fera cependant qu’à de certaines conditions, conditions honorables sans nul doute, et qui n’obligeraient l’ex-ministre à renier aucun de ses antécédens. Mais ce n’est pas le compte du parti, qui en est aujourd’hui à l’exagération de ses propres principes. Périssent donc les élections plutôt que les doctrines! La loi des sucres a été votée à la chambre des pairs à la majorité de quatre-vingts voix contre trente-huit. Le ministre des finances s’est en vain efforcé de l’améliorer. L’engagement qu’il a pris de l’examiner dans l’intervalle de la session, et d’en méditer les effets avant l’époque de sa mise en vigueur, est le seul espoir qui reste à tous les intérêts qui se trouvent blessés par cette loi. Le plus important de ces intérêts, celui de l’état, doit particulièrement en souffrir, car la loi des sucres est faite pour nuire à nos rapports avec nos colonies, et pour détruire l’activité de la marine marchande, cette source féconde de matelots pour notre marine royale. La loi des primes pour la pêche de la baleine a créé, depuis quelques années, plus de deux mille matelots, les meilleurs marins du monde; elle a donné un mouvement inouï à deux de nos principaux ports; une loi des sucres bien faite eût encore augmenté ce mouvement, et elle eût fourni un plus grand nombre de matelots. Le ministère sent aussi bien que personne les inconvéniens de celle-ci, et nous ne doutons pas que dans l’intervalle des deux sessions il ne prépare tous les travaux nécessaires pour ramener avantageusement cette question devant la chambre prochaine. La mission que s’est donnée le ministère actuel, de calmer les esprits et de consolider l’ordre par une bienveillante fermeté, doit l’appeler sur le terrain des améliorations matérielles. Les actes politiques, si importans et si nombreux qu’il a faits, ont absorbé toutes ses pensées. Maintenant il doit s’attacher à procéder à cette seconde partie de sa tâche. L’adoption de la loi des sucres, l’ajournement de la loi des chemins de fer, laissent un vide que ne combleront pas toutes les lois de travaux publics adoptées dans les dernières séances de la chambre, lois utiles d’ailleurs, dont on ressentira bientôt les effets. Que les élections, si elles ont lieu, ne lui fassent pas négliger ce devoir, dont il s’occupe déjà, nous le savons; que les lois d’industrie qui doivent vivifier le commerce soient présentées dès le début de la session prochaine : il n’aura rien à craindre des intrigues d’un parti qui, pour un homme spécial et utile qu’il renferme dans son sein, compte tant d’ames aigries et d’esprits égarés, occupés uniquement de satisfaire leur ambition aux dépens des intérêts réels du trône et du repos de la France. La constitution du royaume de Hanovre, détruite par le nouveau roi, existait en vertu d’une déclaration royale du 12 Août 1814 et d’une charte du 7 Décembre 1819 (1). Toutes les branches du pouvoir exécutif étaient réunies dans la main du roi; le pouvoir législatif et le droit de voter les impôts, partagés entre le roi et les deux chambres. Dans la première chambre siégeaient les seigneurs des états, les possesseurs de majorats, les députés de la chevalerie, et ceux qui avaient ce droit en vertu de certains emplois. Dans la seconde chambre se trouvaient les députés des villes, les chefs des corporations et les possesseurs de terres libres. Tous les députés étaient nommés par l’élection pour six ans. Les présidens, vice-présidens, syndics-généraux et vice- syndics-généraux étaient élus par les chambres. Les états du royaume tenaient une diète annuelle. Le royaume de Hanovre, que son nouveau roi traite avec tant de rigueur, n’est pas aussi restreint qu’on semble le croire. Le cercle de Hanovre compte 320,000 habitans et onze villes. Celui de Lunebourg, 300,000 habitans et douze villes; et les sept cercles réunis, qui composent le royaume, ont ensemble 1,600,000 habitans. La Prusse sera sans doute appelée, par les évènemens et par sa situation, à recueillir les résultats de la conduite du roi actuel de Hanovre. Nous donnons textuellement la proclamation de l’ancien duc de Cumberland. «Ernest-Auguste, par la grace de Dieu, roi de Hanovre, prince royal de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, duc de Cumberland, duc de Brunswick et Lunebourg, etc. «Il a plu à la divine Providence d’appeler à elle feu notre souverain Guillaume, roi de la Grande-Bretagne et de Hanovre, et de jeter ainsi dans une douleur profonde notre maison royale et tous ses fidèles sujets. Le royaume de Hanovre nous étant advenu par succession, suivant le droit de primo-géniture établi dans notre maison royale, nous en avons pris possession avec tous les droits héréditaires et attributions qui y sont attachés. En conséquence, nous annonçons, par la présente, notre avènement au trône, et nous espérons avec confiance que tous nos serviteurs, vassaux, sujets royaux, ecclésiastiques et séculiers, nous prêteront serment de fidélité et d’obéissance, et nous seront toujours dévoués avec amour et sympathie; de notre côté, nous les assurons de notre bienveillance royale et de notre protection souveraine, et ce sera le but de nos voeux les plus ardens et de nos constans efforts, de travailler avec une sollicitude paternelle à la prospérité et au bien-être des sujets que la divine Providence nous a confiés. «Après avoir ainsi déterminé le but de nos efforts, nous avons acquis la conviction que, sous plus d’un rapport, la loi fondamentale ne répandait pas à nos désirs, dont l’objet unique est d’assurer le bien-être de nos fidèles sujets. Résolu de manifester immédiatement et avec franchise notre opinion sur cet objet important, nous n’hésitons pas à déclarer à nos fidèles sujets que nous ne trouvons pas dans la loi fondamentale, qui d’ailleurs n’a aucune force obligatoire pour nous, une garantie suffisante de leur bonheur que nous cherchons à consolider par tous nos efforts, conformément aux devoirs que nous a imposés la divine Providence. Toutefois nous sommes bien éloigné de vouloir arrêter notre résolution sur cet objet si intéressant avant d’avoir approfondi et examiné avec soin les questions qui peuvent s’y rattacher. «Notre volonté royale, au contraire, est de soumettre à l’examen le plus consciencieux la question de savoir s’il faudra changer ou modifier la constitution, ou s’il conviendrait de revenir à l’état de choses qui a existé jusqu’à l’époque de la promulgation de la loi fondamentale actuelle; à cet effet, nous convoquerons les états-généraux pour leur communiquer notre résolution royale. Nos fidèles sujets ont trouvé autrefois leur bonheur et leur satisfaction dans les dispositions de l’ancienne constitution héréditaire de leur pays. Un lien de dévouement, de fidélité et de confiance envers le souverain, transmis de génération en génération, assurait le bonheur du prince et celui de ses sujets. Nous souhaitons avec ardeur établir un rapport aussi avantageux. Nous n’avons pas exigé de nos ministres d’état et de cabinet, liés par un serment prêté à la loi fondamentale, leur contre-seing pour le présent décret d’avènement. Il n’a été contresigné que par notre ministre d’état et de cabinet, de Schele, qui a prêté serment entre nos mains, en laissant de côté tout engagement envers la loi fondamentale. «Plein de confiance dans l’amour du peuple hanovrien, nous espérons que nos fidèles sujets attendront avec calme, et avec la plus grande confiance dans nos intentions paternelles, l’examen que nous ferons de la loi fondamentale, et qu’ils seront convaincus que nous aurons sous les yeux leur bien-être en procédant à cette investigation. Nous voulons en même temps que, jusqu’à nouvel ordre, tout suive dans notre royaume la marche accoutumée, et nous ordonnons que la présente proclamation soit affichée dans tous les lieux publics, et que, deux mois après, elle soit renvoyée à notre ministre de cabinet, après que la publication en aura été constatée. Hanovre, 5 juin. «Ernest-Auguste.» «G. V. Schele.» Un arrêté de M. le préfet de la Seine a prescrit d’enlever, avant le mois d’août prochain, tous les monumens funèbres élevés dans le cimetière de l’Ouest (barrière de Vaugirard), antérieurement à 1824. Quelques-uns de ces monumens ont été érigés à la mémoire d’hommes de lettres morts sans postérité, et dont les tombeaux auraient été ainsi dispersés par les agens de l’administration. L’Académie française ayant été informée de cette circonstance, le secrétaire perpétuel a adressé au préfet de la Seine la lettre suivante, qui honore également l’Académie et la mémoire des écrivains qui en sont l’objet «Monsieur le Préfet, «L’Académie française me charge d’avoir l’honneur d’appeler votre attention bienveillante sur un fait pour lequel on réclame de sa part une intervention qu’elle ne peut exercer que sous la forme d’un avertissement et d’une prière. Parmi les pierres tumulaires dont le déplacement a été ordonné par la préfecture de la Seine sur le terrain de l’ancien cimetière de Vaugirard, se trouvent la tombe et les restes d’un écrivain célèbre, M. de La Harpe, mort sans postérité, et sans représentant de famille. «Il semble à l’Académie, monsieur le préfet, qu’à défaut d’héritiers directs d’un homme qui a honoré les lettres, sa mémoire, et tout ce qui l’intéresse, demeurent sous la protection de l’état, et des autorités déléguées par lui. «Si, dans cette pensée, monsieur le préfet, vous jugiez convenable de prendre des mesures pour assurer la translation et le dépôt funèbre dans un autre lieu des restes de M. de La Harpe, l’Académie s’empresserait de s’associer par une députation à ce témoignage honorifique, qu’elle ne peut provoquer que de ses voeux, dans l’intérêt des lettres; et elle serait reconnaissante de la bonté que vous auriez de lui en donner avis, et de lui indiquer peut-être d’autres dispositions semblables que vous auriez également ordonnées, par respect pour d’autres souvenirs que la même enceinte peut renfermer, et qui toucheraient à la gloire littéraire de la nation, puisque le nom de Colin d’Harleville s’y trouve compris «Agréez, etc. «VILLEMAIN.» Nous ne faisons qu’annoncer aujourd’hui la récente publication que M. Michelet vient de donner de deux volumes, dont l’un continue son Histoire de France(2), et en forme le tome troisième, et dont l’autre est un appendice de cette histoire. Notre vieux droit avait quelques symboles, quelques formules poétiques; ces formules et ces symboles, dès l’époque de saint Louis et surtout sous Philippe-le-Bel, disparaissent et sont rayées par les légistes. M. Michelet a pensé qu’il serait neuf et piquant d’en exposer l’origine et le caractère, au moment où les traces en vont disparaître. De là son volume sur les Origines du Droit français, digression du texte narratif, mais devenue trop considérable pour y être intercalée. Quant au volume même qui continue le texte de l’Histoire de France, il commence aux vêpres siciliennes et va jusqu’à la mort de Charles V, et presque à la fin du XIVe siècle. Ce qu’une lecture extrêmement rapide nous fait entrevoir d’intérêt, de vues et de tableaux dans cette portion de récit, ne saurait trouver place dans une courte note; nos lecteurs ont pu en juger déjà par le morceau des Templiers. Nous tâcherons un jour d’aborder, avec l’examen et le détail qui conviennent, cette oeuvre historique d’un homme aimé du public, et que recommandent tant de qualités brillantes, ingénieuses et patientes, tant d’imagination et d’érudition. Ce nous sera même une occasion, peut-être, d’entamer une série des historiens modernes qui a manqué à la Revue jusqu’ici et de caractériser dans leurs travaux et leur manière, les Augustin Thierry, les Fauriel, et aussi M. Michelet. Cette idée qu’il a eue de faire entrer dans sa publication récente, un volume sur les Origines du droit, puisées dans les symboles, cette idée, qui est une application à la France de ce que M. Grimm a tenté et accompli pour le droit germanique, se rattache aussi à certaines vues chères à Vico, et l’ingénieux et éloquent interprète de ce dernier n’a donc fait, dans cette digression considérable, que suivre l’ordre naturel de ses inspirations et de ses vues. Le Cours d’embryogénie comparée, professé par M. Coste au Muséum d’histoire naturelle de Paris, vient de paraître. On sait qu’envisageant la science du développement de l’homme et des animaux sous un point de vue plus vaste et plus philosophique qu’on ne l’avait jamais fait avant lui, M. Coste, aidé par l’Institut et par le gouvernement dans les nombreux sacrifices qu’il s’était imposés lui-même, a pu porter cette étude au rang des sciences naturelles les plus avancées, et que l’embryogénie comparée devient, en quelque sorte, son oeuvre, aucun savant, avant lui, n’ayant essayé de réaliser un semblable travail. Cette publication, accompagnée d’un atlas et d’un texte explicatif des planches, est donc, sous tous les rapports, un ouvrage complètement original, qui manquait à l’enseignement, et dont le besoin était d’autant plus vivement senti, que l’embryogénie semble appelée à porter sa part de solution dans les plus grands problèmes philosophiques. M. Coste a tâché de démontrer dans son cours comment le panthéisme et le matérialisme devraient se retirer devant les inductions et les lumières qui se tirent de l’embryogénie. Ses nombreux auditeurs retrouveront dans la publication de ce cours tous les détails qui ont pu leur échapper, et ceux qui n’ont pas entendu le professeur liront avec intérêt un ouvrage dans lequel les connaissances naturelles sont présentées comme une démonstration scientifique des doctrines spiritualistes. F Buloz. 31 Juillet 1837. Le Moniteur du 18 Juillet a enfin publié ce traité de la Tafna, qu’on avait, sans le connaître, attaqué avec tant de violence. Aujourd’hui qu’on le connaît, on ne l’en attaque pas moins; mais il faut bien se garder de croire tout le mal que l’on en dit, et peut-être même ne faut-il pas s’en étonner. Nous nous sommes fait, tous tant que nous sommes, de si grandes illusions sur Alger; nous avons là-dessus de si fortes erreurs à reconnaître et à rectifier; nous avons tant de vérités modestes à apprendre, et tant de mensonges d’amour-propre à oublier; nous avons tellement sur cette question tout à refaire dans notre esprit, idées et expressions, qu’il ne faut pas trop sévèrement condamner les intelligences qui se cabrent à l’encontre du vrai, du réel et du possible, pour se rejeter par habitude dans le domaine des chimères et de l’impossible où l’on a malheureusement vécu jusqu’à ce jour. A parler sans métaphore, tout ce que nous pouvons dire du traité conclu par le général Bugeaud avec Abd-el-Kader, c’est que les données générales de la situation ne permettaient rien de plus avantageux, rien de plus brillant. Quand on se place en dehors des faits, des faits présens comme des faits accomplis et irrévocables; quand on juge des hauteurs de la théorie, oh! sans doute, on peut secouer la tête et critiquer d’un ton superbe l’état de choses consacré par le traité de la Tafna. Mais un gouvernement a d’autres devoirs. Un gouvernement est obligé de compter avec les faits, le climat, l’éloignement des lieux, les hommes, les ressources actuelles, les besoins possibles de l’avenir. Un gouvernement, dans un pays constitutionnel, doit surtout compter avec les chambres et le budget, deux réalités puissantes qu’il ne méconnaîtrait pas impunément. Eh bien! quand on se sera mis à sa place, quand on aura établi en conscience un compte sérieux avec tout cela, après avoir fermé soigneusement la porte à nous sommes persuadés que tout esprit impartial approuvera le traité. La conservation d’Alger une fois décidée, il s’est présenté deux systèmes, la paix et la guerre, ou, ce qui revenait au même, l’occupation restreinte et l’occupation absolue. En effet, la conquête entière, l’occupation absolue de tout le territoire qui composait l’ancienne régence d’Alger, était la guerre, une guerre acharnée, longue et dispendieuse. Combien longue, combien dispendieuse en hommes et en argent? c’est ce que personne ne saurait dire. Combien de milliers de soldats il aurait fallu jeter et maintenir en Afrique, pour se rendre maître incontesté du pays? c’est ce qu’on ne sait pas. Et il faut remarquer que plus on s’est étendu à l’ouest et à l’est dans les limites de l’ancienne régence, plus on a pénétré dans l’intérieur, plus on a eu de moyens d’apprécier la force des populations, plus on s’est accordé, involontairement et sans préoccupation systématique, à élever le chiffre des troupes que pourrait exiger leur assujettissement complet. On s’est bien dit : Mais pourquoi le gouvernement français, maître d’Alger, ne se mettrait-il pas à la place du dey d’Alger et n’exercerait-il pas les droits de souveraineté qui lui appartenaient, sur toutes les populations de la régence? Cela paraissait bien simple; mais on oubliait deux choses, d’abord que nous avions contre nous des préjugés religieux presque insurmontables, ce dont on s’aperçoit chaque jour, et ensuite que les Arabes, soumis par la force au régime turc, aimeraient mieux, une fois ce joug brisé par nos armes, s’appartenir à eux-mêmes, autant que possible, et ne pas relever de nouveaux conquérans, étrangers, infidèles, qui avouaient hautement l’intention de les déposséder tôt ou tard, insensiblement ou par masses, au profit de colons européens. L’occupation absolue, c’était donc, nous le répétons, la guerre sur tous les points à la fois, une guerre chanceuse, dont les frais, la durée, les résultats, sont également incertains. Assurément ceux qui voulaient l’occupation absolue ne la voulaient pas en vue de la guerre, ou de l’extermination impossible de la race arabe; ils ne voulaient pas la guerre pour elle-même. Mais peu importe, si la guerre était l’inévitable condition du résultat qu’ils croyaient nécessaire d’obtenir et de poursuivre sans relâche, jusqu’à ce qu’on l’eût obtenu. C’est avec beaucoup de raison qu’on a appelé «la guerre mal faite» l’espèce de système suivi, ou plutôt l’état habituel des choses et l’ensemble d’évènemens que l’on remarque dans l’histoire de notre possession d’Alger depuis sept ans. Mais il faut ajouter que la guerre n’a pas pu être bien faite, et que la faute en est à tout et à tout le monde, excepté à nos soldats, qui se battaient bien, mais qui étaient trop peu. Voici, au fait, la véritable situation dans laquelle on se trouvait à cet égard. On voulait d’instinct ce qui n’était pas possible sans cette guerre générale dont nous avons parlé, et on ne l’avouait ni à soi-même, ni aux autres; ni à soi, parce qu’on entrevoyait vaguement les énormes difficultés de l’entreprise; ni aux autres, c’est-à-dire aux chambres et au pays, parce qu’on n’était pas assez sûr de l’opinion du pays et qu’on l’était trop de celle des chambres. Il en est résulté cette guerre mal faite, par saccades et avec des moyens insuffisans, que tout le monde aujourd’hui s’accorde à réprouver, et à laquelle le gouvernement vient de substituer, par le traité de la Tafna, un système pacifique, fondé sur l’occupation restreinte. C’est au moins un essai à faire, et on le fera cette fois sur une grande échelle, dans toute l’étendue de la régence, sauf la province de Constantine, et avec des conditions de succès assez heureusement combinées. Ce n’était peut-être pas ici le lieu de présenter ces développemens sur la question générale d’Alger : mais nous y avons été amenés par tout ce que nous lisons depuis quelque temps sur le traité de la Tafna, et par les accusations fort peu concluantes auxquelles il a servi de texte. Si on ne l’avait pas sous les yeux, et si on ne connaissait pas les faits, on pourrait croire que la France avait cédé d’un trait de plume des provinces entières, des villes populeuses, un vaste pays, riche et fertile, qui aurait été bien tranquillement soumis à sa domination, où des garnisons bien établies, communiquant facilement entre elles, auraient maintenu sans peine les populations dans l’obéissance, et où seulement il aurait fallu attendre quelques années encore pour recueillir les fruits certains de sacrifices légers et tout ordinaires. Au lieu de cela, quelle est la réalité? On n’a rien cédé de ce qu’on possédait sauf Tlemcen, point excentrique, dont le ravitaillement exigeait chaque fois une grande et coûteuse expédition. Pour tout le reste du territoire dont Abd-el-Kader est reconnu par la France le maître responsable, la guerre ne l’avait point donné, la paix ne l’enlève point à la France. Le maximum des forces dont le gouvernement aurait pu disposer pour continuer la guerre, tout susceptible qu’il fût de recevoir au gré des circonstances une extension irrégulière, n’aurait certainement suffi ni à la conquête, ni à la garde de ce qu’on renonce pour le moment à disputer aux Arabes. D’où viennent donc tant de clameurs contre le traité de la Tafna? Est-ce que la France a perdu une seule des positions maritimes dont la conservation serait précieuse pour maintenir sa puissance dans la Méditerranée? Pas une. Entre la régence de Tunis et l’empire de Maroc, elle conserve toutes celles que ses amis ont souhaitées, que ses ennemis ont craint de lui voir acquérir, toutes celles qui ont une utilité reconnue et un avenir assuré. Est-ce que le terrain manque à l’affluence des émigrans européens? Est-ce que tous les essais publics de colonisation et de cultures nouvelles n’ont pas autour d’Alger, dans la plaine non encore assainie de la Mitidjah, autour d’Oran, dans les trois cents lieues carrées où la France règne sans partage, un champ assez vaste et une assez large carrière? Avant de se récrier sur les bornes imposées à notre domination, qu’on laisse arriver les colons, défricher ces terres fertiles, dessécher ces marais, diriger le cours de ces eaux trop rares, mais souvent mal employées, et puis on verra. Oh! sans doute, le traité de la Tafna, ce n’est pas la paix de Campo-Formio; mais nous n’avons pas eu de ce côté notre campagne d’Italie, et, qui plus est, nous ne l’aurons pas, pour bien des raisons que nous ne voulons pas dire. Cependant nous en dirons bien une : c’est que le régime constitutionnel n’est pas tout-à- fait celui des grandes choses, et surtout des grandes choses par la guerre. Honni soit qui mal y pense! Nous ne voulons pas de mal au régime constitutionnel; mais il faut bien le dire, une commission du budget calcule trop exactement ce que coûteraient la grandeur et la gloire, et trouve le plus souvent qu’elles coûtent trop cher. Alger s’en est cruellement ressenti; les économiseurs de la chambre lui ont fait une guerre plus terrible que les Arabes, et pour peu que cela dure, nous nous trouverons, sans nous en douter, réduits à l’impuissance de tenter quelque grande entreprise ou de soutenir quelque grand choc. Aussi, je ne ferais pas de propagande constitutionnelle par amour de la liberté et de l’humanité; mais je voudrais, comme le renard de la fable, que tout le monde eût la queue coupée. Voyez l’Angleterre. N’a-t-on pas été obligé de lui faire, pendant deux ans, des contes à dormir debout sur les progrès et les desseins de la Russie, pour obtenir de sa chambre des communes qu’elle ne laisse pas périr sa marine, qui est la vie de l’Angleterre et l’indispensable élément de sa puissance? Je ne sais trop de quoi il faudra nous faire peur, à nous Français; mais il faudra nous faire peur de quelque chose, pour que nous ne nous contentions pas d’être heureux et libres dans le présent, mais pour que nous éprouvions aussi le besoin d’être grands et forts, afin d’assurer l’avenir, et pour que le monde qui les oublierait, si on n’y prenait garde, ne perde pas de vue trop long-temps les couleurs de notre glorieux pavillon. Nous voilà un peu loin d’Alger et du traité de la Tafna. Nous n’avons pas l’intention d’y revenir, mais encore un mot, et nous en finissons avec l’Afrique. L’expédition de Constantine est résolue. C’est bien. Nous avons là une injure à venger. Elle sera vengée, nous l’espérons. Le ministère apporte la plus louable activité à tout disposer pour le succès de la campagne. Quand nous aurons pris Constantine et humilié Achmet-Bey, nous pourrons faire la paix. Alors commencera dans toute l’étendue de la régence une grande et solennelle épreuve du système pacifique. Mais c’est alors aussi qu’il faudra bien se tenir en garde contre les économiseurs de la chambre, si l’on veut fonder en Afrique une puissance durable et un établissement sérieux. Des économies, on pourra en faire, et c’est un des bons résultats de la paix, sur l’entretien des troupes, qui coûtera moins cher à mesure que la culture s’étendra autour de nos places fortes, et quand les Arabes viendront à l’envi approvisionner nos marchés. Mais qu’on ne diminue pas l’effectif des troupes, comme si la France succombait sous ce fardeau, et qu’on épargne aux Arabes, dont il faudra encore se défier long- temps, la dangereuse tentation de nous rejeter dans la mer en nous voyant affaiblis. Pendant que la royauté de Juillet s’affermissait par l’amnistie, et que la France saluait dans le mariage du duc d’Orléans, un nouveau gage de force et de perpétuité; pendant qu’un ministère conciliateur cherchait à rallier autour de lui toutes les opinions honorables, que faisaient les meilleures têtes du parti légitimiste? Quelques hommes, aveugles au milieu de la sécurité universelle, confiaient à des lettres infidèles le secret d’espérances plus folles encore qu’elles ne sont coupables, et de ridicules agitations qui ne s’élèvent pas même jusqu’au complot. Ce sont d’obscures manoeuvres, dont un gouvernement fait bien de chercher à couper tous les fils et découvrir toutes les ramifications, parce qu’il est gouvernement pour prévenir moins que pour réprimer. L’un vaut même mieux que l’autre, surtout en fait de conspirations. Mais c’est faire trop d’honneur à de pareilles extravagances et en même temps c’est ne pas être difficile sur les argumens, que de les invoquer contre l’amnistie et le système de conciliation, comme l’a essayé un journal, organe de ressentimens inexplicables et défenseur maladroit de principes qui ne périclitent pas. Malheureusement pour le Journal de Paris, ce n’était pas une conspiration bien terrible, et le cabinet ne sen effrayait pas trop en accomplissant le devoir que lui imposait une première découverte. En vérité, le parti légitimiste se fait de bien étranges illusions. Voilà un grand orateur et des hommes d’esprit qui écrivent à Prague, ou ailleurs, qui croient peut-être, dans ce calme profond où nous sommes restés, que la France marche à des convulsions nouvelles, et que ces convulsions tourneront au profit de leur cause! Et cependant ils voient marcher le monde, ils vivent au milieu de lui; on ne doit pas les supposer étrangers à la réalité qui les presse de toutes parts et leur donne quelquefois de bien dures leçons. Un livre parait sous leurs couleurs, écrit par un de leurs partisans, dans l’intérêt de leurs opinions. Ce livre est déféré au jury, qui le condamne, et le jury n’a de rigueurs que pour eux. Dieu nous garde d’appeler des persécutions contre la presse; ce n’est ni notre rôle, ni notre goût. Mais puisque ce procès a été fait, nous sommes en droit de le montrer aux légitimistes comme un éclatant témoignage du peu de sympathie que la nation éprouve pour leurs affections, leurs regrets, leurs doctrines de gouvernement. Profiteront-ils de cette expérience? Il est permis d’en douter. Ils continueront à se bercer des mêmes rêves, à protester par mille subterfuges, par mille déguisemens, contre l’oeuvre solennelle, et quoi qu’ils en disent, l’oeuvre durable de juillet. Ils continueront à prédire tous les trois mois une révolution, comme ils le font depuis sept ans, et à discuter gravement, de Paris à Prague, la légitimité de Louis XIX et de Henri V, toutes choses dont la France ne s’inquiète pas beaucoup, et dont le ministère fera bien de ne pas s’effrayer plus qu’elle. Au reste, en attendant que ces hautes questions de légitimité soient résolues, on se laisse faire, qui préfet, qui conseiller d’état, maître des requêtes, directeur des affaires d’Afrique, membre du conseil royal de l’instruction publique, comme s’il n’y avait plus de légitimité, voire même plus de doctrine en ce monde. Vainement M. Napoléon Duchâtel a-t-il été supplié de prendre patience, de veiller encore une heure ou deux. M. Napoléon Duchâtel a très gracieusement reçu des mains de M. de Montalivet et de M. Molé sa belle préfecture de Pau, tandis que son frère se console de n’être plus ministre en épousant une fort riche héritière, Mlle Paulet, belle-fille du général Jacqueminot. Ce sont probablement les myrtes, j’allais dire les lauriers, de l’ex- ministre des finances, qui ont empêché M. Napoléon Duchâtel de dormir; et puisqu’il voulait être préfet, bien a-t-il fait de l’être de par le ministère du 15 avril. Qui sait quand il en viendra un autre, et si même cet autre eût été d’aussi bonne composition? On a généralement approuvé toutes ces nominations dans l’ordre administratif, publiées par le Moniteur du 25 de ce mois. Ce sont à la fois des actes de bonne administration et de bonne politique. M. Bande rappelé au conseil d’état, M. Laurence chargé de la direction des affaires d’Alger, M. Saint-Marc Girardin nommé membre du conseil royal de l’instruction publique, M. Nisard, un des talens les plus sérieux de ce temps, appelé à seconder M. de Salvandy; il n’y a rien dans ces mesures que d’honorable, de juste et de réparateur. M. Nisard, M. Laurence et M. Bande, sont des conquêtes utiles faites par le gouvernement, utiles à lui-même, utiles à la France, et nous lui souhaitons de n’en jamais chercher que de ce genre, de ne pas trop caresser, comme s’il en craignait quelque chose, des esprits moins graves, des capacités plus contestables, des caractères moins solides. Il y a des gens qui, le voyant fort, lui arriveront toujours assez tôt. Il a été question, ces jours derniers, de plusieurs mutations dans les postes diplomatiques de second ordre. M. de Rumigny, appelé à l’ambassade de Rome, serait remplacé à Turin par M. de Montebello, qui aurait pour successeur, à Berne, M. le baron Mortier; et on aurait disposé du poste de La Haye, qui était occupé par M. Mortier, en faveur de M. de Varennes, qui éprouve une aversion décidée pour la résidence de Hambourg. Nous ne croyons pas les choses aussi avancées, et nous avons même lieu de penser que, dans le travail dont s’occupe M. Molé, elles ne seront pas tout-à-fait arrangées de cette façon. Le gouvernement s’est enfin décidé à prendre contre Naples des mesures de représailles, que sollicitaient depuis long-temps l’hostilité de cette cour et ses mauvais procédés envers notre commerce. Fidèle à ses principes de modération, parce qu’elle est sûre de sa force, la France a voulu ajourner un pénible éclat, tant qu’elle a pu espérer quelque chose de négociations amicales avec le cabinet napolitain, malgré la froideur de nos relations. Mais, en dernier lieu, les tracasseries mesquines, suscitées sans raison et contre l’intérêt évident du royaume de Naples lui-même, aux paquebots à vapeur de notre marine, chargés du beau service de la correspondance d’Orient, ont déterminé le gouvernement français à tenter une autre voie pour réduire cette opiniâtre malveillance. Nous n’attendions pas moins de M. le président du conseil, qui a fait adopter la mesure de représailles contenue dans l’ordonnance royale du 24 juillet. Nous savons que le soin des intérêts et de l’honneur de la France ne pourrait être placé en de meilleures mains, et que ce n’est pas M. Molé qui hésitera jamais dans une question de dignité nationale. Les élections anglaises, commencées depuis le 23 juillet, se poursuivent au milieu des violences, des brutalités, des corruptions ordinaires. Ni d’un côté, ni de l’autre, on ne se fait faute de recourir à tous les moyens de succès qu’une longue habitude a en quelque sorte consacrés. Partout, ce sont des votes achetés, des électeurs enivrés, des masses de peuple soudoyées par le plus riche des deux partis, pour injurier, siffler, accabler de projectiles les orateurs du parti contraire, pour étouffer leur voix par des cris sauvages, par une musique bruyante. M. O’Connell et l’ex-duc de Cumberland, jouent le plus grand rôle dans les discours adressés à la foule du haut des hustings, dans les exclamations qui les interrompent, dans les saillies populaires qui les égaient. Le tory anglican jette à la tête du réformiste O’Connell, et le papisme, et la messe, et le rappel de l’Union; tandis qu’en fait de raisons à opposer aux tories, la plus victorieuse est toujours ce pauvre duc de Cumberland, qui jouit en Angleterre d’une popularité colossale. Rien n’y manque. Les candidats sont obligés de se défendre d’avoir reçu de lui l’ordre des guelfes, et de déclarer qu’ils ne l’en aiment pas mieux pour cela; à la fin de chaque élection libérale, après les trois salves d’applaudissemens pour la jeune reine et pour le réformiste qui vient d’être élu, le peuple se met à pousser les trois grognemens de rigueur (three groans) pour sa majesté hanovrienne, qui doit en avoir les oreilles rompues de l’autre côté du détroit. On ne peut encore affirmer, en sûreté de conscience, que la majorité soit décidément acquise aux réformistes, et par eux au ministère Melbourne. Sur les élections déjà connues, et qui ont été vivement disputées, ils la revendiquent avec raison; mais leurs adversaires contestent le chiffre. Reste à savoir comment tourneront les élections des comtés. Cependant il y a un résultat important à constater, c’est que les radicaux ont beaucoup perdu, et ils perdront encore davantage; leurs projets ont effrayé, et les ministres l’ont si bien senti, que tous ceux qui sont partis de la chambre des communes les ont désavoués et se sont séparés d’eux dans leurs discours aux électeurs. Le langage de lord John Russell et de M. Spring-Rice, l’un ministre de l’intérieur, l’autre chancelier de l’échiquier, a été très remarquable sous ce point de vue. Ils ont pris tous deux les engagemens les plus formels sur la constitution de la pairie, sur le maintien de la religion de l’état, sur les grandes questions fondamentales que les radicaux ont soulevées dans ces derniers temps. Il ne tient aujourd’hui qu’à la chambre des lords de consommer la séparation du parti whig d’avec le radicalisme. Le moyen, c’est de céder sur les mesures de réformes qu’elle a repoussées jusqu’à ce jour. Elle peut être sûre qu’ensuite le ministère n’ira pas plus loin, qu’il aura besoin de s’appuyer sur elle, et que la lutte politique sera transportée sur un autre terrain, où elle ne recevra pas les premiers coups. Pendant tout ce mouvement électoral, on a un peu oublié lord Durham, dont on parle moins. L’influence de lord Melbourne dans le nouveau gouvernement est sans bornes et très solidement établie, et même, s’il faut en croire les impressions de quelques observateurs exercés, ou s’accoutume à l’idée de voir retourner encore une fois lord Durham à son poste d’ambassadeur près la cour de Russie. L’expédition de don Carlos n’est pas heureuse. Non-seulement il n’a pu entrer dans Valence; mais après l’avoir menacée pendant quelques jours, il a été battu non loin de ses murs par le général Oraa, qui lui a tué beaucoup de monde et fait un grand nombre de prisonniers. Un chef de bandes que le prétendant avait laissé en arrière, s’est vu aussi obligé de lever le siège de Castellon de la Plana, courageusement défendue par les habitans et une faible garnison. Depuis, des manoeuvres encore bien confuses ont paru indiquer, de la part de ce prince, l’intention de repasser l’Èbre, pour retourner en Navarre par l’Aragon. Cependant une autre expédition carliste, forte de 6,000 hommes au plus, est entrée en Castille, soit pour se réunir aux forces que don Carlos avait laissées du côté de Sarragosse et en avant de Cantavieja, tandis qu’il se dirigeait de ce dernier point sur Valence, soit pour tenter une diversion par le nord. Jusqu’ici les généraux de la reine semblent ne pas s’en être occupés. On a peut-être exagéré l’importance de l’échec essuyé par don Carlos à Chiva. Nous ne le croyons pas capable d’aller à Madrid; mais pour nous rassurer pleinement et pour proclamer que son expédition est manquée, nous attendrons une victoire plus décisive des troupes constitutionnelles. Au reste, il est permis d’en concevoir l’espérance; elles sont supérieures en nombre; leur organisation est meilleure, elles ont de l’artillerie, et appuient leurs mouvemens sur les places fortes du pays, dont le prétendant ne peut se rendre maître. Quoi qu’il en soit, et même sans victoire décisive, les carlistes et leurs partisans en Europe ne doivent plus se croire aussi sûrs du triomphe qu’il y a un mois. Les entrevues de Toeplitz finiront encore sans qu’un évènement assez grave en faveur de don Carlos ait provoqué de résolution définitive à son avantage, de la part des gouvernemens qui font des voeux pour sa cause. Ces gouvernemens prennent trop leurs désirs pour des réalités. Le parti de la reine est plus faible que celui de don Carlos n’est fort voilà ce qu’ils ne voient pas bien, quoique cette vérité ressorte clairement de tout ce qui se passe; et si la lenteur, l’incertitude ou la nullité des résultats les étonnent et les irritent sans cesse, c’est qu’ils ne comprennent ni le pays qui en est le théâtre, ni les hommes qui en sont les instrumens, ni la situation réelle des deux partis en lutte. La nouvelle constitution de la monarchie espagnole sera prochainement appliquée dans ce qu’elle a de plus important, la composition du corps législatif. Les cortès, divisées en deux chambres, sont convoquées pour le 19 novembre, et déjà on commence à s’occuper des élections. Toujours la même incertitude sur le fameux emprunt et le traité de commerce avec l’Angleterre, qui serait la condition de la garantie de cette puissance. Une insurrection militaire en faveur de la charte de don Pedro a éclaté en Portugal, dans la province dont Oporto est la capitale. La population, qui est toute miguéliste, n’y a pris aucune part, et a laissé faire les soldats. Les insurgés n’étaient pas d’abord en grand nombre; mais on craint que les troupes envoyées pour les combattre ne fassent cause commune avec eux, ce qui est arrivé au premier détachement qu’on a dirigé sur le foyer de la sédition. Le gouvernement a pris des mesures; des troupes ont été embarqués pour Oporto; les cortès ont accordé des pouvoirs extraordinaires et de l’argent; on a fait aussitôt, à Lisbonne, beaucoup d’arrestations parmi ce qu’on appelle les chamorros, c’est-à-dire les partisans de l’ordre de choses renversé par la révolution du mois de septembre dernier. Mais avec tout cela, l’issue est encore douteuse. La reine et le prince Ferdinand, son époux, déplorent cette funeste tentative des chartistes, funeste, quel qu’en soit le résultat, et pour le gouvernement et pour le pays. Sera-t-elle plus heureuse qu’en Novembre? Tout dépend de l’armée. Ces évènemens pourraient exercer sur les affaires d’Espagne une fâcheuse influence; car si la guerre civile se prolongeait, le cabinet de Lisbonne rappellerait la division auxiliaire portugaise que commande le baron das Antas. Déjà on accuse l’Angleterre de favoriser le soulèvement des chamorros. Nous ne pensons pas qu’elle l’ait fomenté; mais toutes les traditions de sa politique autorisent à croire qu’elle en désire le succès. Quant à la France, elle n’a aucun motif de prendre parti dans cette question, et tout ce qu’elle doit désirer, c’est que don Carlos ne trouve pas un nouvel allié dans ces perpétuelles révolutions de la Péninsule. La proclamation d’avènement du nouveau roi de Hanovre (3) continue à occuper et à inquiéter, non-seulement le Hanovre lui-même, mais encore tous les états constitutionnels de l’Allemagne. Cependant cette démonstration menaçante n’a pas été suivie de mesures bien décisives, et tout reste dans l’incertitude, soit que l’ex-duc de Cumberland hésite à brûler ses vaisseaux, soit, comme le prétendent aujourd’hui ses partisans, qu’il ait simplement voulu ajourner la reconnaissance de la constitution jusqu’à ce qu’elle ait subi quelques changemens. Reste à savoir, même dans cette hypothèse de circonstances atténuantes, ce qu’il faut entendre par ces changemens, sur quelle partie du système ils porteront, et jusqu’à quel point les bases essentielles du régime représentatif seront respectées. Une polémique fort active s’est établie à ce sujet, dans les journaux censurés de la confédération germanique. Tandis que les sérieuses appréhensions des esprits sages et des partisans de la liberté constitutionnelle ont leurs organes dans le Courrier Allemand de Stuttgardt et même dans la Gazette d’Augsbourg, les prétentions du roi Ernest-Auguste ont aussi leurs défenseurs, qui s’évertuent à prouver que la constitution donnée au Hanovre, par Guillaume IV, n’est pas obligatoire pour son successeur. Singulière thèse déjà condamnée par la diète de la confédération germanique dans l’affaire du duc Charles de Brunswick, qui refusait, lui aussi, de reconnaître une constitution donnée à ses sujets par son tuteur, pendant sa minorité! Le cas était plus favorable; mais le duc Charles n’en fut pas moins condamné par la diète, et perdit son procès avec dépens. Nous savons bien que le duc de Cumberland a toujours protesté contre les innovations introduites dans le gouvernement du royaume de Hanovre, et déclaré que s’il était un jour appelé à la couronne, il entendait régner comme avaient régné ses pères. Mais quoi qu’en disent certaines feuilles de l’indifférence générale sur cette question, le peuple du Hanovre n’est pas d’humeur à se laisser ainsi enlever, par un caprice, une constitution qu’il a prise fort au sérieux, dont il se trouvait assez bien, et dans laquelle le pouvoir royal et l’aristocratie étaient très bien partagés. En attendant, rien ne se prononce. L’agitation qui existe dans les esprits ne se traduit pas en révolte ouverte; on prépare des pétitions, et on s’encourage à résister, si le roi veut passer outre. Voilà tout jusqu’ici. Le roi, de son côté, n’a pas encore renvoyé son ministère, qu’il m’aime pas, et où figurent des hommes honorables, qui, sans être de bien ardens libéraux, ont appliqué la constitution de bonne foi, et l’ont défendue dans les états de 1832, contre l’opposition de l’aristocratie. Il visite les casernes, commande des exercices, fait des revues, annonce des changemens d’uniforme, tire à la cible avec beaucoup d’adresse, dit-on, et prend connaissance de l’état des choses. Après une visite à Brunswick, il doit se rendre aux bains de Carlsbad. Pendant son absence, une commission présidée par le nouveau ministre d’état, M. Scheele, qui a la haute main en tout ceci, examinera jusqu’à quel point la constitution est obligatoire pour le nouveau souverain, quels changemens on pourrait lui faire subir, s’ils seront discutés dans les états-généraux existans, ou dans ceux de la constitution de 1819, ou dans l’assemblée unique instituée par un décret de 1814, ou s’ils émaneront de la seule volonté du monarque; questions très épineuses. On dit que le roi veut rappeler aux affaires M. le comte de Munster, qui en est écarté depuis 1831, à la grande satisfaction du peuple hanovrien. Ce serait de mauvais augure. Ses opinions effraient, et les talens qu’on lui reconnaît, en les exagérant un peu, ne rassurent pas. En tout, c’est une situation fort compliquée, dont l’Allemagne entière attend le dénouement avec une sorte de terreur. Il est au moins douteux que la Prusse, malgré ses liens de parenté avec le nouveau roi et son désir de voir entrer le Hanovre dans l’union des douanes, approuve une politique téméraire, de nature à ébranler l’équilibre qu’elle s’est tant efforcée de mettre à l’abri de toute secousse, et peut-être faut-il espérer quelque chose de sa salutaire influence. Depuis six ans la Revue s’est fait un devoir de faire connaître à la France la physionomie politique et morale des points les plus importans du monde civilisé. Les deux Amériques, la Grèce, l’Angleterre, le midi et le nord de l’Europe ont été successivement l’objet de nos études et de nos explorations. Aujourd’hui c’est le tour de la Russie, vers laquelle toute l’Europe tourne ses regards avec une curieuse anxiété. L’an dernier, un de nos collaborateur a visité l’empire russe; à son retour, il a rédigé sur ce qu’il avait vu, sur ce qu’il avait appris, un mémoire qui, pour avoir été mis sous les yeux d’un auguste personnage, n’en était pas moins destiné par l’auteur à la publicité. Nous avons publié dans notre dernier numéro la première partie de cet intéressant travail; quelques profonds publicistes en ont conclu que désormais la Revue serait rédigée dans les intérêts de la Russie. Il y a des gens qui calomnient parce qu’ils ont un mauvais esprit, d’autres parce qu’ils n’en ont pas du tout : dans quelle catégorie faut-il placer ceux qui affectent de prendre la publication de documens statistiques et de faits positifs pour une désertion des intérêts français? Nous parlons de la Russie, parce que la Russie est à l’ordre du jour. Nous ouvrons notre recueil aux travaux d’un publiciste qui signe ce qu’il écrit, apparemment parce qu’il veut en répondre devant l’opinion; nous livrons à la discussion de l’esprit public et des hommes de bonne foi des faits peu connus, et dont la notoriété importe à l’Europe. Le patriotisme ne saurait, à nos yeux, consister dans l’ignorance ou dans la fastidieuse répétition de quelques lieux communs usés. Ces grands politiques qui, du fond de leur cabinet, se font des opinions si arrêtées sur ce qu’il ne leur a jamais été donné de voir, seraient sans doute bien étonnés si nous leur apprenions qu’en ce qui touche son gouvernement, ce que la Russie demande et désire par- dessus tout, c’est le silence. La Revue devra-t-elle être accusée de préoccupations russes, parce qu’elle continuera de publier les travaux de M. Loève-Veimars? parce qu’aujourd’hui même elle fait connaître les ouvrages de Pouchkin? parce qu’un littérateur russe, M. Gretsch, est venu offrir à son directeur, de publier sur la Russie des notices purement industrielles ou littéraires, dont le prix est destiné à la veuve du colonel Conrad, qui a été élevée en Russie et qui traduirait les manuscrits originaux? Autant vaudrait dire que dans le siècle dernier, les écrivains dont s’honore notre pays, d’Alembert, Diderot, Voltaire, trahissaient les intérêts de la France par leurs relations avec Catherine et Frédéric. Depuis six ans, la Revue a contribué à répandre, dans l’un et dans l’autre hémisphère, le nom, les idées et les travaux intellectuels de la France : elle a trouvé, au-delà des frontières, estime et sympathie, parce qu’on a reconnu, dans l’esprit qui l’anime, du patriotisme sans égoïsme et une affectueuse intelligence pour tout ce qui est grand et bon en tous pays et sous toutes les formes. Voilà qui peut nous consoler d’ineptes et calomnieuses insinuations. Nous avons été surpris de trouver au nombre des agresseurs de mauvaise foi, un journal qui vit sur une ancienne réputation de loyauté, et qui n’a aucun intérêt aujourd’hui à adresser, à qui que ce soit, des accusations personnelles. Nous l’engageons à plus de prudence et de modestie. La Revue continuera ses courses et ses explorations, pleine de confiance dans l’équité et le discernement de la France, qui veut tout savoir, tout connaître, et qui comprend que la publicité de tous les faits est la meilleure sauvegarde de l’indépendance des peuples. Les nombreuses publications sur l’interprétation de la Bible et sur l’exégèse, qui se multiplient en Allemagne, semblent trouver peu d’écho en France, où la sympathie est réservée à des travaux plus actuels. Parmi ces tentatives, si rares ici, il est pourtant juste de distinguer la traduction nouvelle du Pantateuque, publiée par M. Glaire, professeur d’hébreu à la Sorbonne. La première livraison, contenant la Genèse, se fait remarquer, outre la correction du texte, par une grande exactitude et une scrupuleuse précision, qui rétablissent en bien des points le sens et la clarté. La couleur orientale de la Bible puise dans cette fidélité de traduction une nouvelle fraîcheur et une nouvelle vie. Il n’est pas jusqu’au son bizarre de ces noms hébreux, que M. Glaire a restitués, comme a fait M. Augustin Thierry pour les noms franks, qui ne prête à cette oeuvre consciencieuse et patiente un caractère nouveau de scrupuleuse reproduction. Mauprat, déjà connu des lecteurs de la Revue, paraîtra dans les premiers jours d’août en deux beaux volumes in-8° (4). Nous ne doutons pas que les épisodes variés de ce beau récit n’obtiennent, à une seconde lecture, un succès éclatant et durable. La Revue consacrera prochainement un article spécial aux OEuvres complètes de George Sand. F Buloz. 31 Août 1837. La question de la dissolution de la chambre se trouve entièrement absorbée en ce moment par les affaires extérieures. L’Espagne, le Portugal, la Sicile et Naples se présentent dans l’ordre politique avec des complications nouvelles. Heureusement, le calme qui règne en France, l’esprit d’ordre et de conservation qui y domine, permettent au ministère de tourner toute son attention vers les pays où l’horizon semble se rembrunir. Quelques journaux ont trouvé moyen de se plaindre à la fois de l’inactivité et de l’esprit d’intrigue de notre diplomatie, de son peu d’influence en Espagne et en Portugal, et en même temps de la part qu’elle a prise, dit-on, aux derniers mouvemens politiques qui se sont opérés dans ces deux royaumes. Il ne serait pas difficile de repousser ces doubles reproches, les journaux qui parlent ainsi se répondant à eux-mêmes, et se réfutant involontairement les uns les autres. Il est bon cependant d’ajouter que toutes les lettres des hommes impartiaux et bien informés s’accordent à reconnaître que M. de Latour-Maubourg n’a pas pris à l’affaire d’Espartero la part qu’on lui attribue dans cette tentative, et qu’il ne s’est écarté en rien de la ligne que s’est tracée jusqu’à ce jour le gouvernement français. Si dans l’extrémité où l’avait réduite la démission de son ministère, la reine s’était adressée à l’ambassadeur de France, comme on l’a prétendu, M. de Latour-Maubourg se serait bien gardé de lui donner le moindre conseil, de lui indiquer un nom, de lui montrer du bout du doigt le chemin à suivre. C’eût été compromettre son gouvernement; c’eût été témoigner à un homme, à un parti, une sympathie que cet homme, ce parti, auraient pu mal interpréter; c’eût été préparer à la France de nouveaux embarras. Aussi M. de Latour-Maubourg, quoi qu’on en ait dit sur la foi de correspondances équivoques, s’est-il abstenu en cette circonstance, comme il s’est abstenu en toute autre. Plusieurs fois sondé depuis dix mois, au nom d’hommes considérables, sur des projets de réaction, pour savoir si l’appui de la France leur serait acquis, il les a toujours réprouvés, afin de ne pas lier la politique de la France, envers l’Espagne, au triomphe ou à la chute d’aucun parti, et pour maintenir son gouvernement dans cette attitude de neutralité bienveillante où il se renferme depuis la révolution de la Granja. En agissant autrement, et quand bien même il aurait pris toutes les réserves imaginables, l’ambassadeur de France aurait encouragé, malgré lui, un espoir qui ne devait pas se réaliser; on y aurait vu, malgré toutes ses protestations, la perspective d’un changement de politique, et son intervention aurait été plus funeste qu’avantageuse à la cause de la reine, et au peu d’influence que nous pouvons encore vouloir conserver dans les affaires d’Espagne. Abandonnée à elle-même, car ce n’est pas non plus l’Angleterre qui lui a donné le moindre conseil au milieu de cette crise, la reine a pu remettre les modérés, les partisans du statut royal, en possession du ministère. Ils se sont présentés; ils lui ont fait leurs propositions; ils ont dit à quelles conditions ils prendraient les cartes dans un moment où la partie était si compromise, et pour peu qu’ils aient de sens, ils ont dû ajouter que même à ces conditions-là, ils n’étaient pas sûrs de la gagner. Or, voici leur programme : Considérer comme non-avenu tout ce qui s’était fait depuis la révolution de la Granja, dissoudre les cortes, en convoquer d’autres, ressusciter la chambre des proceres, et confier à la législature ainsi composée le soin d’élaborer une nouvelle constitution. C’était beaucoup à la fois; la reine pensa que c’était trop, et remercia les modérés qui ne l’étaient guère dans leurs prétentions, pour nommer un ministère qui voulût bien prendre le pays, les hommes et les choses au point où tout cela en était, sans reculer d’un an, puisqu’aussi bien les conséquences de cette année, les faits accomplis, les revers essuyés, ne se pouvaient anéantir. Elle a cru, avec raison, que dans l’état actuel de l’Espagne les questions constitutionnelles n’avaient aucune importance, que le plus pressant n’était pas de rétablir la chambre des proceres, mais de rendre quelque confiance à l’armée, de tranquilliser certaines provinces sur leurs intérêts industriels, d’éloigner les carlistes de Madrid, et de trouver de l’argent, si c’était possible. D’ailleurs la reine a dû penser que le parti modéré n’était pas à craindre, qu’il lui suffirait de ne plus voir M. Mendizabal aux affaires pour se rallier au gouvernement, et qu’il serait toujours temps de l’y faire entrer, si la chute du ministère de la Granja n’était pas le signal d’un nouveau soulèvement. Nous savons que bien des gens, qui se croient de profonds politiques, haussent les épaules à chaque nouvelle qui arrive d’Espagne, et se croient dispensés d’en rien prendre au sérieux. Pour nous, c’est une indifférence que nous ne comprendrons jamais. Il faut, hélas! quoi qu’on en ait, prendre au sérieux tout ce qui se passe en Espagne. Qui que nous soyons, nous y sommes intéressés malgré nous, et c’est en vain que les évènemens semblent tendre à nous dégoûter de l’Espagne, à en détacher nos esprits et nos yeux, c’est toujours une question française; c’est toujours, sous un double point de vue, une question de prépondérance ou d’humiliation pour notre politique; c’est la robe de Nessus attachée à nos flancs, quelques efforts que nous ayons faits pour la secouer, depuis que la reine d’Espagne a reçu d’un envoyé français, le lendemain de la mort de Ferdinand VII, le solennel témoignage de l’intérêt que lui portait la France. Les évènemens du Portugal présentent les mêmes complications. On a voulu également y reconnaître une influence étrangère. Là comme à Madrid un chef de corps est soupçonné d’agir secrètement avec le pouvoir royal pour changer la forme de la constitution. L’intervention anglaise terminerait-elle cette lutte? Assurément, si la diplomatie française déploie à Lisbonne quelque activité, c’est sans doute pour empêcher ce principe de s’y exercer; car la France sera aussi forte, et se montrera aussi influente au dehors en arrêtant les interventions étrangères, de quelque nature qu’elles soient, qu’en intervenant elle-même d’une façon active. Empêcher par sa médiation amicale l’intervention de l’Angleterre en Portugal, arrêter par ses négociations tout projet d’intervention en Sicile et à Naples, ce serait là remplir toutes les conditions du système de modération que la France s’est imposé jusqu’à ce jour. C’est là sans doute aussi ce qu’elle fait en ce moment. A en croire quelques journaux légitimistes, l’Europe, pour nous servir d’une expression romantique, l’Europe craquerait encore d’un autre côté. On affecte de grandes inquiétudes pour la santé du roi de Suède, afin de rappeler les prétendus droits d’un jeune prétendant à la couronne de Wasa. Le prince Wasa, comme on l’appelle, et qui est tout simplement un prince de la maison de Holstein-Eutin, se trouverait appelé au trône, non pas seulement par la protection de l’Autriche et de la Russie, mais par les voeux des états et du peuple. Si ces pensées ont été conçues de bonne foi, nous pouvons rassurer ceux qui les ont adoptées. Ce n’est pas à l’avènement d’un jeune prince, aujourd’hui tout-à-fait inconnu en Suède, et dont le mérite est bien peu propre, dit-on, à le tirer de l’oubli, que doit aboutir le règne du roi de Suède actuel, long règne qui a été consacré tout entier à la prospérité du pays. La France n’a trouvé qu’un reproche à faire au roi Charles-Jean, c’est celui d’avoir été trop Suédois depuis son adoption par la Suède, et ce ne seront certainement pas les Suédois qui le puniront, dans la personne de son successeur, du dévouement absolu qu’il a montré à sa seconde patrie. Les bruits que nous relevons ne sont pas d’une extrême importance; mais ils dénotent une activité nouvelle dans le parti légitimiste, qui espère vainement ressaisir dans les élections une position perdue, et cherche inutilement des points d’appui dans toute l’Europe. Le ministère a bien fait de pousser avec énergie et persévérance les préparatifs de l’expédition de Constantine, pendant qu’on discutait les propositions d’Achmet-Bey. En effet, les négociations entamées avec lui ont été rompues au moment où l’on s’y attendait le moins, par un caprice inexplicable, si toutefois il n’est pas plus naturel de supposer que ce chef voulait gagner du temps et ne cherchait qu’à suspendre, par des offres trompeuses, les envois de troupes et de matériel en Afrique. Si c’était là son but, il l’a manqué complètement; car, depuis quelques mois, on n’a pas perdu une minute pour assurer le succès de l’entreprise et pour être en mesure de commencer l’expédition dans la saison favorable. M. le duc d’Orléans a pris part aux derniers conseils tenus sur cette grande question, et on annonçait hier qu’il était sur le point de partir pour l’Afrique, où il devait prendre le commandement de l’expédition. Mais alors il n’y avait encore rien de résolu, et aujourd’hui, au moment où nous écrivons ces lignes, il, est décidé que M. le duc d’Orléans n’ira point exposer à la carabine d’un Kabyle une existence qui est devenue doublement précieuse. L’ordre d’entrer en campagne a dû être expédié au, général Danremont. Espérons qu’il aura bientôt vengé l’injure de la France et rétabli en Afrique l’honneur de nos armes! On a dit que les doctrinaires s’opposaient à la dissolution de la chambre, et qu’ils s’étaient efforcés de faire repousser cette mesure en haut lieu. Il est notoire qu’une rencontre, que le Journal de Paris nous donne comme fortuite, rencontre qui a eu lieu à l’heure de dîner, dans une taverne célèbre, a fait, pendant quelques jours, le sujet de toutes les conversations. Le Rocher de Cancale ressemblait assez, ce jour-là, à l’auberge où Candide, d’innocente mémoire, rencontra les trois rois qui venaient uniquement pour passer le carnaval à Venise. C’est ainsi que M. Guizot, M. le duc de Broglie et M. Duchâtel, partis au hasard de trois points différens, pour venir respirer un peu d’air politique à Paris, se trouvèrent à une même table, où se discutèrent de graves questions. Dans ce temps de disette en fait de nouvelles intérieures, on a longuement commenté les propos de ces trois éminens convives. Nous ne pensons pas que le ministère ait été ébranlé des suites de ce dîner. On croit savoir, toutefois que la dissolution de la chambre a paru un incident favorable aux chefs du parti doctrinaire, et qu’ils s’occupent activement de renforcer leur minorité dans la chambre. On dit même qu’un d’eux aurait déclaré que si le ministère actuel n’opérait pas la dissolution, elle se ferait par un cabinet doctrinaire. Voilà donc un point sur lequel tombent d’accord tous les partis. Nous ne dissimulerons pas au ministère une impression dont se sont trouvés frappés ceux-là même qui éprouvent le plus de sympathie pour ses actes, et qui approuvent la ligne qu’il a suivie jusqu’à ce jour. Une feuille qui depuis quelque temps s’est vouée à défendre les actes du ministère, a adressé, au sujet des futures élections, une sorte de manifeste aux doctrinaires, et comme une invitation ministérielle de se présenter dans les collèges électoraux, en leur donnant l’assurance que le ministère verra leur élection, non pas seulement sans déplaisir, mais avec une sorte de satisfaction. Quel pourrait être le but de cette agacerie ministérielle? De calmer les doctrinaires, de les attirer à soi? Mais ne sait-on pas que la qualité la plus précieuse des doctrinaires est d’être implacables, de ne jamais céder à ceux qui leur tendent la main, et de ne transiger qu’avec une force supérieure à celle dont ils disposent? Le caractère du parti est si authentiquement établi, qu’on a été tenté de croire que le cabinet actuel tendait vers la doctrine, et se disposait à lui céder la place, ou du moins quelques places dans le ministère. Il n’en est rien cependant. Assurément, M. Molé, qui a si énergiquement et si noblement lutté avec M. Guizot, et dont la politique s’est de plus en plus séparée, par l’amnistie et par tant d’autres, actes, du système doctrinaire, n’est pas disposé à prendre la route où il a refusé de s’engager, il y a quelques mois. Serait-ce M. de Montalivet qui ouvrirait ainsi la porte du ministère à M. Guizot et à quelques-uns de ses amis? Mais M. de Montalivet n’a-t-il pas refusé, aussi positivement que M. Molé, de coopérer à la formation d’un cabinet doctrinaire? M. de Montalivet ne demandait-il pas, lors de la dernière crise, que M. Guizot consentit à rester au ministère de l’instruction publique, et que les deux portefeuilles si importans de l’intérieur et des affaires étrangères fussent en des mains qui n’eussent pas été disposées à s’en dessaisir en faveur des doctrinaires, ministres ou non? On ne peut douter que toutes ces appréhensions ne soient chimériques; mais il est important pour le ministère de les dissiper, car elles ne manqueraient pas de jeter le découragement dans les collèges électoraux, et elles pourraient, si elles étaient habilement entretenues, amoindrir ou même dissiper des majorités qui lui sont acquises, s’il persévère loyalement, comme nous n’en doutons pas, dans la voie qu’il a suivie avec tant de succès jusqu’à ce jour. Ce serait, en vérité, faire trop beau jeu au parti doctrinaire, que de le compter aujourd’hui parmi les nécessités de la session prochaine. Que demandait ce parti? Que promettait-il au pays en échange des lois de rigueur, des destitutions, des coups d’état dont il le menaçait? La paix, l’ordre, le respect des lois (d’exception!), le repos. Toutes ces choses sont venues sans coups d’état, sans destitutions, sans lois de rigueur. Elles sont venues par des moyens tout contraires à ceux que le parti doctrinaire avait proposés dans les conseils du roi. Elles sont venues par une amnistie, acte réprouvé par les doctrinaires et regardé par eux comme le signal de la chute de la monarchie; elles sont venues par un système de tolérance et de conciliation, système tout opposé aux grands moyens d’intimidation conçus par M. Guizot et ses amis. Ces actes ne pouvaient avoir lieu, selon les doctrinaires, qu’au moyen de larges concessions fatales à la monarchie de juillet, par un abandon de tous les principes qui ont soutenu le gouvernement depuis le 13 mars, par l’oubli de la politique qui maintint la paix et l’ordre dans le pays depuis le ministère de Casimir Périer. Ces actes ont eu lieu, et les principes n’ont pas été toutefois abandonnés; aucune grande concession politique n’a été faite; les lois de septembre, que nous avions nous-mêmes jugées trop rigoureuses, n’ont pas été abandonnées! Les tentatives contre la personne royale ont cependant cessé; la licence de la presse a pu être réprimée sans loi d’exception, l’anarchie prévenue sans une destitution de fonctionnaires en masse. La paix, l’ordre, se sont consolidés, uniquement parce que l’acrimonie a disparu du pouvoir. Et aujourd’hui, quand cet heureux changement s’est accompli, quand on a passé sans secousse de l’état si alarmant où le ministère doctrinaire avait jeté l’opinion publique, à la situation calme et rassurante où nous nous trouvons aujourd’hui, on songerait à rappeler au pouvoir ceux qui n’ont su ni reconnaître le mal, ni appliquer le remède; on concevrait l’idée de partager avec eux ce pouvoir, qui disparaissait, dans leurs mains, à force de secousses! Ce n’est assurément ni un membre du cabinet actuel, ni un de ses amis sincères, qui a pu concevoir une telle pensée. Il se peut que quelques-uns des membres les plus influens du parti doctrinaire entrent à la chambre dans les prochaines élections; mais le ministère ne concourra certainement à l’élection d’aucun d’eux, et ceux qui ne pourraient avoir de majorité dans les collèges qu’avec l’appui du ministère, resteront en arrière, nous ne pouvons en douter. Le ministère sait bien que chaque doctrinaire qu’il appuierait lui coûterait dix voix, et qu’il ne gagnerait même pas celle du doctrinaire qu’il aurait fait nommer. En fait de suppositions injustes, il nous resterait encore beaucoup à dire. Nous dira-t-on, par exemple, le juste degré d’impudence où sont arrivés quelques journaux français ou étrangers, qui ont affirmé, avec toute l’honnêteté et la sincérité dont ils sont susceptibles, que M. Gretsch, conseiller de l’empereur de Russie, s’était fait introduire près des rédacteurs du Journal des Débats et de la Revue des Deux Mondes pour faire agréer quelques-uns de ses articles politiques sur la Russie, soumis à la censure russe? Nous ne connaissons M. Gretsch que pour l’avoir vu une fois dans nos bureaux, où il ne s’est fait introduire par personne. M. Gretsch s’est présenté à nous en présence de plusieurs témoins. Il nous a offert quelques articles littéraires que nous n’avons ni refusés ni acceptés, parce que nous ne les avons pas vus; il n’a jamais été question de traité entre lui et nous, et nous avons lieu de croire qu’il en a été ainsi au Journal des Débats, où M. Gretsch n’a peut-être jamais paru, et où il n’a été présenté par personne. Toute assertion contraire à ce que nous avançons ici est fausse, mensongère, inventée à plaisir, et nous défions tous les journalistes de ce côté du Rhin et de l’autre de citer un seul fait à l’appui de leurs calomnies. Nous avons inséré dernièrement un mémoire d’un de nos collaborateurs, fait consciencieusement, signé de lui, et fruit d’un long voyage. Il est vrai que dans ce mémoire, l’auteur n’avait pas jugé à propos, pour plaire à quelques prétendus libéraux, de traiter l’empereur Nicolas de Cosaque et de Tartare; mais il prouvait, avec des formes convenables et polies, que la Russie, gênée par les dépenses exorbitantes de sa flotte, par les suites de ses guerres en Pologne et en Orient, engagée, depuis peu, dans la voie du crédit public où elle n’avait pas encore fait un seul pas avant ce règne, ne peut s’ériger en arbitre violent et despotique des puissances européennes. C’était démontrer que la France est libre d’agir comme bon lui semble en Espagne et en Afrique, qu’elle ne doit écouter que la voix de ses intérêts nationaux, et ne pas redouter les volontés hautaines d’une puissance qui ne domine ni l’Autriche, ni la Prusse, comme on l’a cru, et qui a assez d’embarras intérieurs pour ne pas s’en créer capricieusement de plus grands au dehors. Voilà le pamphlet russe qui a été victorieusement réfuté, à coups d’injures et de calomnies, par d’honorables publicistes qui n’ont pas daigné le lire, et qui nous a valu des accusations dont nos lecteurs feront, comme nous, justice par le dédain. Nous continuerons désormais nos publications sans répondre à ces lâches turpitudes; nos investigations se porteront, avec impartialité, sur la Russie, comme sur l’Espagne, sur l’Italie et tous les états dont nos collaborateurs ont pu apprécier la tendance et la situation; mais on peut être assuré que ces articles ne seront jamais soumis à aucune censure, russe ou prussienne, et que ce n’est pas à des voyageurs ou à des fonctionnaires étrangers que nous nous adresserons jamais pour la rédaction de nos travaux politiques. La présence du roi à la distribution des prix du concours général a donné à cette solennité un éclat et un intérêt inaccoutumés. Il faut féliciter le ministère de s’être associé au mouvement qui a porté Louis-Philippe à venir prendre sa part, comme tous les pères des enfans couronnés, de cette fête de tant de familles. Quant au ministre qui la présidait, ç’a été une bonne fortune, et nous dirions presqu’un admirable exorde en action, pour son beau discours sur le travail, que l’arrivée inattendue du roi, roi par le travail, venu à une distribution de prix pour y voir couronner deux de ses fils, les premiers aussi d’entre leurs concurrens par le travail. Le discours du ministre, grand-maître de l’Université, a été digne de l’auditoire tout entier. Des pensées libérales, fermes, élevées, exprimées dans un bon langage; notre civilisation célébrée avec une heureuse concision; l’égalité, fruit du travail, proclamée par la loi le principe vital de la société française; des hommages sincères plutôt que des flatteries officielles au roi, lequel était loué pour les services et les labeurs qui l’ont fait roi, plutôt que pour cette grandeur matérielle, indépendante de la personne, où la flatterie va toujours s’inspirer; une émotion modeste et une sensibilité vraie, en prononçant des paroles venues du coeur, toutes ces choses ont fait écouter le discours de M. de Salvandy avec une sympathie et une confiance qui imposent au ministre de l’instruction publique de graves obligations pour l’avenir. Il faut, en ce qui le regarde particulièrement, qu’il tienne les promesses solennelles qu’il a faites au travail au nom du gouvernement dont il est membre; il faut que le travail trouve en lui protection et garantie; il faut que le talent et les services, appréciés par les juges compétens, et non pas exagérés par la banale complaisance des recommandations, se voient faire toute la place qu’il est possible qu’on leur fasse dans notre société encombrée, où il y a cent concurrens pour une position. Même dans cet encombrement, qui n’est la faute de personne, un ministre équitable et laborieux peut faire beaucoup de bien, et de deux manières : d’une part, en élargissant l’horizon devant tous ceux qui, parmi les hommes de mérite, en ont le plus; et d’autre part, en laissant à tous ceux qui demeurent momentanément en dehors de l’avancement, l’opinion que l’administration n’a rien négligé pour les y faire entrer. M. de Salvandy paraît vouloir que son discours soit regardé dans l’Université comme le programme de sa conduite. Outre plusieurs mesures de détail, et, en général, une grande activité dans l’exercice de ses fonctions, il vient d’ouvrir la voie des améliorations par un acte qui pourrait passer pour la première et la plus urgente de toutes, et qui ne peut avoir une médiocre portée. Il s’agit de l’entrée des inspecteurs-généraux dans le conseil royal. C’est un retour au décret de 1808, et une remise en vigueur de cette disposition si sage et si féconde qui admet au droit de délibération, dans les hauts conseils de l’Université, ceux qui en voient de plus près et périodiquement la marche générale et le détail. Quelques jours après la distribution des prix du grand concours, ces fonctionnaires ont été invités à venir, en conseil royal, lire et discuter leurs rapports. Cette admission, qui paraissait ne devoir être que temporaire, plusieurs séances consécutives en ont déjà fait une sorte de collaboration régulière et amiable entre les inspecteurs-généraux et les membres du conseil royal. Nous ne voyons pas qui pourrait s’effaroucher d’une semblable mesure. Elle ne peut pas créer d’embarras sérieux, tout au plus peut-il en résulter un surcroît de travail; mais qui oserait, pour un pareil motif, y faire une opposition déclarée, surtout aux yeux de tout le corps enseignant, dont l’état exige tant de travaux pour de si médiocres salaires? C’est donc une bonne mesure que celle qui n’a que des inconvéniens dont personne ne peut se plaindre sans s’accuser soi-même, et qui offre d’ailleurs, pour quiconque veut y penser un moment, tant d’avantages. Aussi tous les professeurs, sans exception, ont-ils applaudi à la mesure prise par M. de Salvandy dans l’intérêt de tout le monde : dans celui du corps enseignant, pour qui c’est une nouvelle garantie; dans celui du conseil royal, dont l’autorité, comme toutes les autorités raisonnables, se fortifiera par ce contrôle intérieur, et qui profitera d’ailleurs de la popularité des actes qui en résulteront; enfin dans celui du ministre lui- même, qui, en s’éclairant ainsi de tant de lumières réunies, se met à l’abri des erreurs du premier mouvement et échappe à l’obsession des demandes sans titre et des ambitions sans droits. REVUE MUSICALE Certes voici un temps où l’on est mal venu à parler de musique. En effet, que voulez-vous qu’on dise? Le Conservatoire n’a plus d’échos, le Théâtre-Italien chôme dans la solitude, et l’Opéra traverse sans faire trop de bruit les mois difficiles avec un répertoire que le magnifique talent de Duprez relève encore, à la vérité, mais si connu qu’il n’en faut plus parler. Voilà pour les théâtres; ainsi des grands maîtres de la scène. Rossini est à Bologne, plus avide et plus jaloux que jamais de son repos et de ses loisirs, et bien résolu à ne plus troubler à l’avenir, par la composition de quelque vain chef-d’oeuvre, un temps si précieux, qu’il consacre avec tant de profit aux embellissemens de son palais de marbre! Meyerbeer est à Baden, où il écrit trois partitions. Que dire de l’oisiveté sublime de Rossini ou du travail si profondément mystérieux de Meyerbeer, qui compose à la première aube dans une chambre étroitement fermée, d’où rien au monde ne transpire, et fait sa musique comme un alchimiste son or? Quant au public, je vous le demande, où trouveriez-vous, à l’heure qu’il est, ce public si plein de chaleur et d’enthousiasme, qui se passionne dans la même journée pour Beethoven et la Grisi. Voilà donc les théâtres, les maîtres et le public qui chantent, qui composent et s’amusent chacun de son côté. Attendez donc, pour revoir la musique, que les premiers froids de l’hiver resserrent entre eux les élémens de cette unité harmonieuse, dissoute par les chaleurs de la belle saison. Il faut chercher long-temps avant de trouver dans l’air une note curieuse qu’on saisit au hasard. En général, la saison du soleil, des ombrages verts et des belles eaux, n’est guère celle des symphonies et des cavatines. La musique s’enfuit devant le printemps de la terre, on dirait qu’elle craint d’aventurer ses sons réguliers et parfaits dans une lutte folle avec les mille bruits inappréciables de la nature. Elle s’enfuit pour ne plus revenir qu’aux premiers jours d’automne; alors seulement, elle descend pour nous de son beau ciel bleu d’Italie, alors elle chante sans mesurer les heures, elle chante les nuits entières, comme pour nous consoler des fleurs qui ne sont plus, des oiseaux silencieux et transis, et de toutes ces petites joies de l’ame qui ne s’épanouissent qu’au soleil. Après, tout, la musique fait bien peut-être de se laisser oublier, de la sorte à certaines époques. Autrement, que deviendrait-elle? Irait-elle chanter dans le désert d’une salle abandonnée, ou suivre en poste ce monde fatigué des eaux que le désoeuvrement accable, et qui chaque année, au même temps, s’agite, se remue, et se met en travail, pour retrouver sur les grandes routes l’ennemi mortel qu’il laisse à Paris l’ennui, qu’il retrouve partout, dans les sources de Marienbad, sur le tapis vert de Baden, au fond de l’Océan. Autant la musique est grande et noble chez elle, lorsqu’elle remplit, l’hiver, la salle du Conservatoire ou de l’Opéra, de sa voix sublime qu’on admire, autant elle est chétive et digne de pitié, quand elle se produit seule et nue, sans orchestre ni choeurs, devant un public indifférent, qui lui donne son or pour tout hommage. Figurez-vous une pauvre petite fille sortie à peine de l’école, qui vient au piano avec sa plus belle robe et ses plus belles fleurs dans les cheveux, et là, sans désemparer, se met à chanter quatre ou cinq cavatines italiennes qu’elle estropie à plaisir, avec un accent alsacien, si on est à Baden, anglais, si on est à Boulogne ou à Dieppe. Vers la fin du troisième morceau, les plus considérables personnages de l’assemblée donnent signe de vie et, tirent leurs mouchoirs; on s’éveille, on bâille un moment, on chuchotte, on se demande qui a composé cette musique si savante. Les noms de Rossini, de Meyerbeer ou de Mozart courent dans toutes les bouches des rares assistans; puis, le silence se fait de nouveau, les têtes s’inclinent comme par le passé, et l’on s’endort pour la seconde fois, en attendant de s’être assez diverti pour aller se coucher le coeur net. Voilà pourtant quel rôle joue la musique dans toutes les villes de bains; voilà comment cela se passe deux fois par semaine à Vichy, à Cotterets, à Dieppe et à Boulogne; croyez ensuite aux merveilles qu’on vous raconte de l’affluence du public à ces concerts, et surtout de son enthousiasme. Le public des eaux se repose le soir au concert des promenades et du bain de la journée. Il dort beaucoup et n’applaudit guère. Sitôt que le chant a cessé, il se réveille comme en sursaut. Alors on entend çà et là quelques cannes isolées battre le parquet, en signe de haute approbation, et la pauvre cantatrice, qui commence à s’apercevoir qu’on ne l’a pas écoutée, retourne à sa place, confuse et maussade. Je ne sais rien de plus triste au monde que de voir en cet état ces malheureuses jeunes filles, si ce n’est pourtant de les entendre. Que dire maintenant de ces concerts forains dont Paris regorge. On ne peut plus faire un pas désormais sans heurter une symphonie en plein vent; les orchestres ont remplacé les orgues dans les carrefours; et quelle musique, bon Dieu, que tout cela! Vous revenez le soir de la campagne, tout préoccupé d’idées sereines; vous enviez l’homme des champs de l’abbé Delille; tout à coup vous voyez le boulevart en feu, le peuple se rue et se pousse; et, pour compléter la scène, on sonne le tocsin! Vous croiriez à l’embrasement de la ville, pas du tout, c’est M. Julien qui conduit sa symphonie; et l’on appelle cela de la musique d’été! une musique qui se fait avec d’horribles pots de flammes du Bengale, avec des chaises qu’on brise et des cloches qu’on met en branle. Vraiment, il faut avouer que la flûte de Lubin qui charmait les ombrages au temps de cet excellent M. Lebrun, valait encore cent fois mieux que ces saturnales inventées de nos jours. Au moins cette flûte, si niaise et si ridicule dans ses prétentions d’imiter la voix du rossignol, pouvait s’exercer du soir au matin sans ruiner l’arbre sous lequel elle roucoulait; mais quelle végétation serait capable de résister à de pareilles musiques? Quels bourgeons voulez-vous qu’ils poussent au printemps ces arbres où vous suspendez des cloches, qu’on tire à tour de bras, et que vous incendiez chaque soir? Ah! pitié pour les pauvres arbres du boulevart, le seul ombrage de ce peuple, dont vous prenez à tâche de briser le tympan et de pervertir le goût. Voilà pourtant à quoi devait aboutir le système imprudent où des maîtres illustres et sérieux ont engagé la musique! Du jour où le succès a proclamé que le sentiment de la sonorité pouvait tenir lieu du sentiment divin de la mélodie, chacun s’est creusé le cerveau pour y trouver un moyen de faire plus de bruit que son voisin. Le plus mince échappé du Conservatoire se croirait déshonoré s’il lui arrivait une fois de ne se servir que des instrumens employés par Beethoven ou Mozart. Comment donc son génie pourrait-il s’exercer en un champ si étroit? Chaque jour invente des ressources nouvelles, auxquelles ces deux grands maîtres n’avaient pas songé; hier c’était le cornet à piston; aujourd’hui c’est la cloche, demain ce sera la chaise cassée, qui viendra, tout en boitant, demander droit de cité dans l’orchestre. La nomenclature s’accroît à toute heure; Rossini lui-même serait fort dépourvu s’il voulait se mêler d’écrire. On se passerait, au besoin, de violons, de flûtes et de cors, mais de grosses caisses, de triangles et de cimballes, non pas, vive Dieu! Enfin, pour ne citer qu’un exemple, M. Batton, celui de tous les compositeurs dont le nom éveille les pensées les plus riantes et les plus douces, sinon les plus mélodieuses, l’homme des frais jasmins, des bruyères tremblantes et des coquelicots épanouis; le musicien dont la fantaisie aimable a créé tant de pleurs auxquelles la nature n’avait pas pensé, M. Batton quitte, l’autre jour, ses bucoliques pour écrire un opéra qui a pour titre le Remplaçant, et dans l’ouverture de cet opéra ne trouve rien de plus ingénieux à mettre qu’une cloche, une cloche énorme, qui étouffe sa musique sous son poids! A tout prendre, j’aime mieux l’orchestre de Dieppe où l’Océan fait sa partie. Mais patience, encore quelques jours, et le Théâtre-Italien ouvrira ses portes. Aux noms accoutumés que le public affectionne, le programme de cette année en a joint plusieurs nouveaux à la tête desquels figure celui de la Tacchinardi, la voix la plus agile et le plus gracieux talent de l’Italie, à l’heure qu’il est. Du reste, c’est toujours Rubini, toujours la Grisi, Tamburini et Lablache. Rubini, l’infatigable chanteur, qui ne se repose jamais, vient de profiter du court loisir que lui laisse la clôture du théâtre de Londres, pour s’en aller rendre visite à ses dignes compatriotes de Bergame. Il est allé là naïvement, comme dans sa famille, pour donner à sa ville natale la part qui lui revient de ce magnifique talent, qui cessera de se produire sitôt qu’il cessera de grandir. Voilà qui nous promet de vives sensations musicales cet hiver; il faut que cette voix merveilleuse ait trouvé en soi de nouvelles ressources pour que Rubini juge le temps venu d’aller la faire entendre en Italie. Le grand succès de Duprez pourrait bien avoir fait le miracle, qui sait? Vous verrez qu’à son retour, Rubini aura le front de vouloir nous prouver qu’il est toujours, quoi qu’on fasse, le premier ténor de ce temps, et qu’il gagnera la partie sans conteste. On parle encore du début, dans Arsace, d’une jeune cantatrice douée d’une fort belle voix de contralto et que Rossini affectionne : Mlle d’Erlo. Avec un ensemble aussi complet, l’administration ne serait plus en droit de retenir loin de la scène certains chefs-d’oeuvre du répertoire de la Pisaroni, laissés là depuis longtemps. L’activité de l’Opéra ne se dément pas. Si les partitions nouvelles font défaut, les débuts se succèdent avec une rapidité singulière. Duprez n’a pas eu le temps de se produire encore dans tous ses rôles, que déjà voici Mme Stoltz. Il ne dépendra plus désormais de Mlle Falcon d’interrompre, par son absence, le succès des grands ouvrages du répertoire. C’est l’affaire d’un directeur habile de se soustraire ainsi, quand il le peut, à cette domination que ne manquent jamais d’exercer les cantatrices qui se sentent seules maîtresses de leur emploi. Je dis quand il le peut, car pour cela il ne suffit point seulement d’une volonté énergique, il faut encore que le talent dont on veut secouer l’humeur impérieuse, soit de ceux que certains voisinages inquiètent et diminuent, et que cela se passe dans une sphère inférieure. Ce que l’Académie royale a presque toujours tenté avec succès à l’égard de ses premières cantatrices, elle n’a jamais pu le faire complètement pour les premiers ténors, qui, de tout temps, par la vertu singulière de leur talent et la vive sympathie qu’ils ont trouvée dans le public, se sont maintenus trop haut pour que les petits calculs d’administration puissent les atteindre. Il est bien évident que jamais M. Lafont n’a remplacé Nourrit, pas plus que M. Alexis ou tout autre de cette force ne remplacerait aujourd’hui Duprez. Tout au contraire, Mme Stoltz s’empare en une fois du répertoire de Mlle Falcon, et lève à ses côtés une rivalité dangereuse. Voilà qui est plus fâcheux peut- être pour Mlle Falcon que glorieux pour Mme Stoltz, qu’on aurait bien tort de prendre à l’heure qu’il est pour une grande cantatrice. Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui a tant contribué à pousser la réputation de Mlle Falcon à ce point où elle s’est arrêtée si tôt, c’est moins peut-être la supériorité plus ou moins contestable de son propre talent, que la déplorable faiblesse des jeunes filles sans expérience qu’on a lancées au hasard dans ses rôles. On sait aujourd’hui que penser d’une réputation qu’une cantatrice étrangère du second ordre peut ainsi réduire sans fonder la sienne. La voix de Mme Stoltz parcourt avec aisance toute la gamme du soprano le plus étendu. Les cordes basses ont quelque chose de voilé qui leur donne parfois une expression charmante, les notes hautes sortent bien; mais c’est surtout dans le milieu qu’elle se développe dans toute son ampleur et sa magnificence. Lorsque le mouvement se ralentit, que tout se combine autour d’elle à souhait, la voix de Mme Stoltz a des vibrations d’une sonorité métallique, et telles que l’émission brute vous ravit; car Mme Stoltz, elle aussi, aspire à ralentir la mesure; seulement ici le grand art du chanteur ne vient pas, comme chez Duprez, fort à propos, pour farder la nécessité et lui donner un air délibéré auquel le public se laisse prendre. Cette nécessité, pour Mme Stoltz, de chanter presque toujours plus lentement qu’il ne convient, ne fait que mettre à nu davantage la pauvreté de sa manière. Il y a encore entre Duprez et Mme Stoltz certaines ressemblances qui vous frappent, surtout dans les défauts. Ainsi la voix de Mme Stoltz, sonore, expressive et puissante d’ailleurs, ne sait pas dominer, je ne dirai point un finale, mais le moindre ensemble. D’où vient cela? ce n’est pourtant pas la vibration aiguë qui lui manque, comme à Duprez; il y a donc là quelque vice de méthode que le temps et des études persévérantes doivent corriger. Duprez et Mme Stoltz finiront par s’entendre à merveille; le système, aujourd’hui aboli, de déclamation lyrique où s’est fourvoyée Mlle Falcon, ne conviendra jamais, quoi qu’on dise, aux allures simples et calmes du grand chanteur; Mme Stoltz, au contraire, n’a pas le moins du monde l’air de vouloir représenter une école. Elle aura bientôt fait bon marché de ses gestes exagérés qu’elle nous apporte de province, et dès-lors il restera en elle de quoi faire un jour une grande cantatrice, une voix de soprano du timbre le plus rare, et une ame énergique et fière capable de sentir et de rendre les intentions du maître avec des élémens pareils et le voisinage de Duprez, Mme Stoltz n’a qu’à vouloir. Il en est pour Duprez du rôle du bonhomme Eléazar, comme il en sera de tous les rôles du répertoire de Nourrit, c’est-à-dire qu’il trouve des effets sublimes là où nul encore n’en avait soupçonné, et qu’en revanche il échoue en certains endroits véhémens et rapides, où la voix métallique de Nourrit tintait avec bonheur, dans la strette de la cavatine du quatrième acte, par exemple. Ce n’est pas l’affaire de cette voix large et puissante, qui se comptait surtout dans les mouvemens tempérés, de saisir la note d’un bond et de la porter haut comme faisait Nourrit. En somme, le caractère du vieux juif demeure une création de Nourrit, et le véritable triomphe de Duprez reste toujours Guillaume Tell, parce que Duprez est surtout un grand chanteur, et qu’entre tous les opéras du répertoire, Guillaume Tell est surtout un grand chef-d’oeuvre. Puisque l’Opéra s’occupe de réforme, il devrait un peu songer à M. Levasseur, qui demande le repos et les doux loisirs de la campagne avec les plus tristes élans d’une voix fatiguée et déjà rauque. M. Levasseur ferait bien de se retirer aux champs pour quelques mois, et de chercher à réparer, dans un silence absolu, les brèches que le temps a faites à sa voix. Si la voix de M. Levasseur s’écroule, celle de Mme Dorus se relève et gagne en puissance, sans rien perdre de son agilité précieuse. Dernièrement, la reprise de Guillaume Tell a donné à Mme Dorus l’occasion de conquérir les plus vives sympathies du public, et depuis, chaque épreuve qu’elle tente lui réussit à souhait. On dit que Mme Dorus quitte l’Opéra, sans doute pour faire placé à Mlle Nau, on à d’autres qui avancent d’un pas si ferme dans la carrière. A moins que l’Opéra ne tienne en réserve quelque sujet mystérieux destiné à soutenir son répertoire, il est impossible qu’on songe sérieusement à se séparer de Mme Dorus, la seule femme, après tout, qui puisse chanter Guillaume Tell et le Comte Ory, la seule qui ne fasse pas défaut à Duprez dans un duo où l’expression musicale l’emporte sur la pantomime. Il semble cependant qu’il serait temps de laisser reposer un peu la Juive. Voilà bien des débuts qui se font dans la Juive. Les beautés profondes de cette imposante musique commencent à lasser un peu l’admiration du public. M. Halévy, qui exerce sur l’administration de l’Opéra une si haute influence, devrait songer un peu à varier le répertoire. N’y aurait-il donc pas moyen de remettre à la scène la Tentation? Mlle Elssler jouerait le personnage de Miranda; quant à Duprez, il serait facile de lui tailler en plein drap quelque rôle d’Astaroth ou de Belzébuth dont il ferait son profit. De la sorte, la Juive pourrait se reposer pendant les répétitions de Cosme de Médicis, et le public n’y perdrait rien, car la musique de la Tentation est encore de M. Halévy, comme chacun sait. En attendant que ces combinaisons se réalisent, on s’occupe fort de la Muette, qui va se produire dans quelques jours avec deux élémens infaillibles de succès et de fortune, Duprez et Fanny Elssler. A propos de Fanny Elssler, elle est rentrée hier, par le Diable boiteux, plus jeune, plus vive, plus, harmonieuse que jamais, et les bouquets sont tombés à ses pieds comme à Vienne, comme à Baden, comme partout. Le théâtre de la Bourse, qui poursuit, été comme hiver, le succès avec une persévérance infatigable, vient enfin d’en trouver un légitime et de bon goût, qui, pour s’être fait sans un grand bruit d’annonces et d’applaudissemens, n’en mérite pas moins toute l’attention de la critique, car il recommande au public un nom tout jeune et qu’entourent de grandes espérances. La Double Échelle est un de ces petits opéras de la famille d’Actéon, qui doivent réussir, car chacun y trouve son compte. Les vieux habitués de l’orchestre, qui portent cannes à pomme d’ivoire et parlent de Mme Saint-Aubin en rajustant leurs perruques, peuvent s’attacher avec ferveur à suivre les combinaisons plus ou moins laborieuses d’une intrigue, après tout assez divertissante, et se réjouir à leur aise des bons mots du Trial qui leur rappelle les beaux jours. Quant aux gens plus sérieux qui veulent, dans un opéra, trouver de la musique, il y a là pour eux un quintette et un duo d’assez bonne école pour qu’ils s’en contentent. Il s’agit beaucoup, dans l’opéra de M. Planard, d’un sénéchal qui a épousé en cachette une présidente, veuve depuis six mois, et qui sort tous les matins de chez elle, à la première aube, au premier chant de l’alouette, non comme Roméo à l’aide d’une échelle de soie, mais plus prudemment, et comme il convient à un homme de son poids et de sa qualité, au moyen d’une échelle de bois peint en vert, et solidement fixée à terre. Il est fort question aussi d’un certain chevalier ridicule, qui, pour s’introduire plus facilement auprès de sa cousine, imagine de prendre avec lui une grosse commère qu’il donne pour sa femme, et qui se trouve justement mariée à je ne sais quel rustre venu par hasard au château, pour tailler les arbres du jardin. De là, toutes sortes de méprises et de rencontres, qui aboutissent, pendant une heure, à des combinaisons plus ingénieuses que musicales. Comme on le voit, il y a dans la pièce de M. Planard tous les élémens premiers d’un opéra comique du bon temps : rien n’y manque, ni la présidente, ni le sénéchal, ni le chevalier, ni le jardinier, ni le bosquet de roses. A tout prendre, tout l’Opéra-Comique est là. Otez à l’Opéra-Comique son bosquet de roses, toujours en fleurs, que lui restera-t-il? Où voulez-vous que Lucas se mette pour surprendre les amours nocturnes de Colette avec le seigneur du village, et Lubin où se cachera-t-il, pour imiter le chant du rossignol sur sa flûte? Quoi qu’on en puisse dire, l’Opéra-Comique est tout entier dans le bosquet de roses, il est sur le balcon de la présidente qui soupire, il est dans la bouteille du gros jardinier et sous la perruque du président. Telle qu’elle est, cette pièce peut, à bon droit, passer pour l’une des meilleures bouffonneries du théâtre de la Bourse; avec un peu plus de finesse et de bon goût, et surtout avec un peu moins de recherche dans ce qu’on appelle aujourd’hui les moyens dramatiques, M. Planard aurait pu faire un acte charmant à la manière des vieilles comédies italiennes. La musique de M. Ambroise Thomas convient à merveille au caractère du sujet, et, dans certaines scènes, révèle, chez le jeune maître, une verve bouffe excellente. Il y a, vers le milieu de la partition, un quintette digne en tout point d’être remarqué; la mélodie en est vive, pétulante, originale, l’ordonnance adroite et simple tout à la fois, et l’harmonie fort heureusement traitée; la phrase emportée, rapide, toute d’un jet que chante Mlle Prévost, a pour elle une franchise d’allure, une chaleur de mouvement qui vous entraîne. Cette phrase vaut les meilleures que M. Auber ait écrites en ce genre, et M. Auber en a de merveilleusement jolies, comme chacun sait. On trouve à chaque instant, dans la musique de M. Ambroise Thomas, des qualités généreuses, et qui, par malheur, deviennent de plus en plus rares chez les musiciens de ce temps; je veux parler de la verve et de l’humeur comique. Le quintette et le duo que chantent les deux hommes sur le haut de l’échelle en font foi. Si M. Halévy, ou tout autre aussi peu doué que l’auteur de l’Éclair du vrai sentiment bouffe, avait eu ces deux scènes à traiter, assurément il ne s’en serait pas tiré de la sorte. On aurait donc grand tort d’attribuer à l’influence d’un sujet imposé la révélation de ces deux qualités dont je parle. Si M. Ambroise Thomas comprend la juste vocation de son talent, il travaillera désormais à donner à ses mélodies une forme plus neuve et plus originale, et persistera vaillamment dans le genre qui lui a valu l’autre jour son premier succès. Puisqu’il est dit que tout homme doit relever d’une école, en attendant que le public le proclame maître à son tour, je conseille à M. Ambroise Thomas de se ranger tout simplement du côté de Cimarosa. On se lasse aujourd’hui de ces tristes imitateurs de Beethoven, qui finissent, ou plutôt qui commencent tous par avorter dans le bruit et dans l’impuissance. Peut-être est-il plus glorieux désormais de chercher son succès dans la simplicité de la belle école italienne, plus glorieux parce que c’est plus difficile. H. W. La Maison rustique du dix-neuvième siècle est arrivée à ses dernières livraisons, avec un succès qui s’accroît chaque jour. La place de cet excellent recueil est désormais marquée. Il vient remplir le vide laissé dans l’enseignement pratique de l’agriculture et des sciences qui en sont l’accessoire obligé. L’ancienne Maison rustique de 1755, on le conçoit sans peine, ne pouvait plus offrir, en 1837, une grande sûreté de savoir sur beaucoup de points; elle se taisait complètement sur un plus grand nombre d’autres que la science a de nos jours créés et perfectionnés. La Maison rustique du dix-neuvième siècle honore, par son exécution, les savans et les praticiens qui y ont concouru, et dote le pays de l’un des ouvrages les plus précieux qui aient paru depuis long-temps. F Buloz. 14 septembre 1837. La dissolution de la chambre des députés qui approche, et dont l’ordonnance ne peut tarder à paraître, a vivement occupé les esprits pendant cette quinzaine. Au nombre de ses conséquences prévues est une création de pairs dont nous parlerons tout d’abord, parce qu’elle précédera sans doute l’ordonnance de dissolution, ou du moins la réunion des collèges électoraux. La pairie, en effet, ne se recrutant plus par elle-même au moyen de l’hérédité, il faut bien que le gouvernement supplée d’année en année aux vides que la mort, les maladies, l’âge et ses infirmités font dans ses rangs. À la veille d’élections générales, une création de pairs est opportune, en ce qu’elle jette un nouvel élément dans la chambre haute, au moment où la seconde chambre est aussi sur le point de se renouveler, et de plus en ce qu’elle permet d’assigner une honorable retraite à quelques vétérans de la carrière représentative. On cite parmi les hommes qui doivent être promus à la pairie : MM. le général Durosnel, le général Tirlet, le général Meynadier, Odier, François Delessert, Kératry, Bignon, Rouillé de Fontaine, de Vandeul, Bessières, Joseph Périer Dans une autre catégorie se trouve M. Aubé, ex-président du tribunal de commerce de Paris, membre du -conseil-général de la Seine, et que ses services ont placé au premier rang des notabilités municipales. Il est, en outre, question de plusieurs généraux qui ne font pas partie de la chambre des députés, et dont les noms figureraient convenablement dans la chambre haute. Nous croyons aussi que M. Casimir Delavigne était sur cette liste; mais on assure qu’il a refusé. Tout le monde se prépare donc aux élections prochaines, le gouvernement, les partis, les ambitions individuelles. De tous côtés, chacun calcule ses chances. Le ministère interroge ses préfets; les partis font la revue de leurs forces, lancent des programmes, essaient de former des comités, proposent des alliances; les candidats, et ils sont nombreux, travaillent les électeurs, cherchent des amis, comptent les suffrages dont ils se croient assurés. Néanmoins tout ce mouvement, qu’on prendrait de loin pour quelque chose, n’existe réellement qu’à la surface du pays. Le pays lui-même est calme, satisfait du présent, sans inquiétude pour l’avenir. Ses dispositions envers le pouvoir sont bienveillantes et raisonnables; il y a dans les esprits confiance et sécurité. Les intérêts matériels qui ont repris le dessus et qui absorbent une grande partie de la nation électorale, se montrent plus exigeans que les passions politiques dont ils tiennent la place; rien n’annonce que les élections doivent donner de graves embarras au pouvoir, et on ne saurait guère, dans l’état actuel de la société, imaginer de circonstances où cette crise nécessaire dans la vie des gouvernemens représentatifs ait chance de se passer plus doucement. Est-ce que les partis auraient donné leur démission? Non, certes; ils existent, ils parlent tous les jours au pays par la presse; ils en appellent tous les jours à l’opinion publique des nombreux mécomptes qu’ils ont essuyés depuis sept ans. Mais ils sont évidemment beaucoup plus faibles que le pouvoir; ils n’ont pas de symbole commun; ils ne peuvent s’accorder, ni sur le but, ni sur les moyens; ils se rendent mutuellement responsables des avantages que le gouvernement s’est assuré, et se reprochent à l’envi leur esprit d’exclusion et d’intolérance. L’attitude de l’opposition trahit en effet, depuis quelques jours, la gravité des embarras qui l’assiègent, la profondeur des dissensions qui l’affaiblissent, et, par-dessus tout, le manque, aujourd’hui bien constaté, d’un cri de guerre commun, au nom duquel elle puisse raisonnablement espérer que le pays s’émeuve et se passionne. Voyez le parti légitimiste qui a pris les devans et lancé le premier son programme, sous l’inspiration malheureuse de quelques prétendus habiles, maintenant désavoués par le plus grand nombre des leurs. Unanimement repoussé par toutes les nuances de l’opposition libérale, il a sacrifié en pure perte ses doctrines politiques, renié en vain son passé, caché son drapeau, sans réussir à enrôler personne sous le drapeau étranger qu’il arborait. Son programme n’est pas seulement une faute, c’est une abdication et l’aveu d’impuissance le plus clairement formulé que ses ennemis aient pu désirer. En vérité, ce serait perdre le temps à plaisir que d’en aborder la démonstration sérieuse, et nous ne nous croyons nullement obligés de l’entreprendre. Mais, il faut le dire, c’est une étrange folie que celle de gens qui, après avoir gouverné la France pendant quinze ans, la croient assez oublieuse pour lui offrir en leur nom et comme leurs doctrines de gouvernement, tout le contraire de celles qu’ils ont appliquées pendant ces quinze ans par des instrumens divers et avec tous les moyens imaginables de mettre en oeuvre d’autres théories politiques, s’ils en avaient eu. Les carlistes ont des regrets, des affections, des espérances, que la France nouvelle est bien loin de partager. Il n’y en a pas un qui, pris isolément, ne s’en fasse gloire. Pourquoi donc le parti tout entier les dissimule-t- il comme autant de crimes, quand il agit collectivement et en sa qualité de parti, si ce n’est parce qu’il n’a pas foi en lui-même et qu’il craindrait de n’être pas compris en parlant sa propre langue? Et voilà pourtant, ce que les journaux légitimistes, je me trompe, deux sur quatre, prônent comme un chef-d’oeuvre de tactique et d’adresse au milieu de la risée universelle! Les autres élémens de l’opposition n’ont pas eu jusqu’ici beaucoup plus de bonheur. On a initié le public à un projet de comité central qui se serait formé à Paris, sous les auspices d’hommes éminens, pour diriger les élections. On a prononcé quelques noms, de ceux qui figurent au premier rang, soit dans la presse opposante, soit sur les bancs de la gauche dans la chambre des députés. Il a été aussi question de manifeste électoral, de devise à prendre, de bannière à planter au milieu du champ de bataille; et puis, un beau matin, tout s’est trouvé rompu. Les journaux se sont remplis de récriminations fort aigres, de violentes accusations, d’amers et méprisans sarcasmes. Pour tout dire enfin, et pour résumer toute cette querelle en deux hommes qui personnifient deux systèmes, M. Odilon Barrot n’a pas voulu siéger auprès de M. Garnier-Pagès. Il y a donc maintenant aussi loin de l’opposition du compte-rendu aux combattans du cloître Saint-Méry, que de la majorité de Casimir Périer au camp ultrà doctrinaire qui a pris pour drapeau le Journal de Paris. Dans l’état d’affaiblissement où sont les partis, quelle sera, quelle doit être l’attitude du gouvernement? Comment s’exercera son influence? de quel coté penche-t-il? où sont ses préférences et les candidats selon son coeur? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord se demander où le ministère du 15 Avril a trouvé sympathie, force et faveur dans la dernière session, quels y ont été ses adversaires, quels y ont été ses amis; car il est bien évident que tous ceux qui l’ont, non pas supporté, mais soutenu, doivent être de nouveau désirés et rappelés par lui dans la chambre prochaine, pour y former sa majorité, la majorité sympathique et ferme dont il a besoin. Eh bien! c’est dans l’appui des deux centres qu’il a trouvé sa force. Le centre gauche échappait de plus en plus au gouvernement; le ministère du 15 Avril l’y a rattaché. Quant au centre droit, il lui est resté presque tout entier, moins un petit nombre d’hommes de passion, aux yeux desquels le bien change de caractère, quand il n’est pas fait exclusivement par eux et pour eux. A l’exception de ces quelques hommes, vingt ou trente, qui le lendemain de la formation du ministère du 15 Avril lui ont jeté le gant et se sont précipités dans une opposition violente, le reste du centre droit s’est montré bienveillant et juste envers le gouvernement. Le ministère, en effet, ne se présentait pas moins comme ministère de fusion entre les élémens divisés de l’ancienne majorité, que comme ministère de conciliation; et ce caractère, il l’avait par lui- même, et, pour ainsi dire, indépendamment de ses actes. Les hommes et les partis sont ainsi faits, que toute combinaison ministérielle parle d’elle seule, et que l’une sépare, tandis que l’autre rapproche et confond. C’est de cette dernière nature qu’était la combinaison Molé et Montalivet, la meilleure possible dans l’état où se trouvaient le pays et la chambre, parce qu’en apaisant l’irritation évidente des esprits, elle donnait à l’ordre toutes les garanties nécessaires, parce qu’elle ne jetait pas le gouvernement tout d’un côté, comme l’eussent fait d’autres combinaisons, et parce qu’elle rétablissait un équilibre dérangé que celles-ci eussent entièrement rompu. «Aujourd’hui donc, peut et doit se dire avec raison le cabinet du 15 avril, que cet équilibre est rétabli par mes soins, le gouvernement prendra-t-il l’initiative, et se donnera-t-il spontanément la tâche de le rompre au profit d’un des centres.» Pour continuer ce raisonnement, le ministère suivra-t-il le conseil que lui donnent quelques-uns de ses amis? Nous ne le pensons pas, s’il veut rester fidèle à son origine, car il ne se croit pas seulement du centre droit; et si dans les élections prochaines il portait exclusivement d’un côté toutes ses préférences et le poids de l’influence légale du gouvernement, il ferait un acte peu politique, il faut le reconnaître, et déplacerait de lui-même son point d’appui, au risque de se mettre à la merci d’une section de la chambre qui ne l’aurait pas adoptée complètement. En tenant, comme il l’a fait jusqu’à présent, la balance égale entre les deux fractions de l’ancienne majorité du cabinet Périer, le ministère peut espérer qu’il la reconstituera dans son intégrité, à peu de chose près, et nous savons que c’est là son ambition. Mais pour cela, rien ne l’empêche de tendre une main amie à tous les hommes modérés que sa présence au pouvoir invite à s’y rallier, et qui ont même besoin d’un ministère tel que lui pour se rattacher au gouvernement; car, si tout le monde arrive insensiblement à ce qui dure, les amours-propres demandent qu’on leur ménage la transition, et elle se fait surtout par des administrations qui parlent moins du passé que de l’avenir, de combats que d’organisation, qui ne brandissent point sans cesse l’épée après la victoire, et ne forcent pas les gens à une confession publique de leurs torts avant de les admettre dans le temple. Le bruit courait, depuis quelque temps, que M. le comte Molé avait poussé très loin une seconde négociation de mariage pour une des princesses filles du roi. Nous croyons qu’on peut maintenant le féliciter d’un second succès, et que le mariage de la princesse Marie avec le duc Alexandre de Wurtemberg est aujourd’hui une certitude. Le duc Alexandre avait passé récemment une dizaine de jours au sein de la famille royale, et on l’y avait dignement apprécié. Il appartient à une branche de la maison régnante de Wurtemberg, et par sa grand’mère, à la famille royale de Prusse. Son père, général en chef au service de Russie, où il a dirigé toutes les communications de l’empire avait épousé une princesse de Saxe-Cobourg. Lui-même est général-major de cavalerie au service russe, et sa soeur a épousé le duc régnant de Saxe- Cobourg, frère du roi Léopold et de la duchesse de Kent. Ce mariage resserre les liens qui unissent la France à plusieurs des maisons souveraines de l’Allemagne, et c’est une preuve nouvelle de l’heureuse impulsion donnée à nos relations diplomatiques par M. Molé. M. le duc de Nemours s’est embarqué à Toulon, pour l’Afrique. L’expédition de Constantine aura donc décidément lieu, et les négociations pour la paix que l’on disait reprises avec Achmet- Bey, ou ne l’ont pas été, ou à peine renouées se sont rompues de nouveau. Nous ne le regrettons pas; nous aimons mieux que la paix soit faite sur les murs de Constantine, et imposée par une armée victorieuse, aux conditions qu’il nous plaira d’y mettre. Un peu de gloire en Afrique ne nuira point à la France, au milieu du repos de l’Europe, et nous vaudrons davantage aux yeux des Arabes, quand nous leur aurons donné une nouvelle preuve de notre force. La cause d’Alger, si compromise par toutes les incertitudes de nos systèmes, y gagnera beaucoup; et si Achmet-Bey est battu, comme nous n’en doutons pas, si nous entrons dans sa capitale, dussions- nous même ne pas la garder, ce sera un évènement qui retentira jusqu’à Tlemcen, au sein du divan de l’empereur du Maroc, et dans les conseils de Constantinople. Avec des Barbares, il faut faire le plus souvent de la force. Commencez par être forts, et soyez ensuite justes et modérés, pour que votre justice et votre modération ne soient pas perdues, pour qu’elles ne soient pas interprétées comme des preuves d’impuissance, et pour qu’on ne se croie pas tout permis contre vous. Voilà le conseil que nous donnerons au gouvernement, sans nous embarrasser d’ailleurs et avant de nous occuper du système qu’il peut vouloir appliquer en Afrique, car ce sont des questions entièrement distinctes. Aussi l’expédition de Constantine nous satisfait-elle dans l’intérêt de notre prépondérance en Afrique, persuadés comme nous le sommes que le gouvernement n’a rien négligé pour la faire réussir. Nous aurons en effet, dans la province de Constantine, vingt mille hommes disponibles, tant pour l’expédition que pour l’occupation des points intermédiaires entre Constantine et Bone, et pour la défense de cette dernière place. Tous les préparatifs sont faits sur une grande échelle et dans de larges proportions. Le ministère, qui les avait poussés très loin pendant les négociations, les a complétés depuis la rupture. L’armée ne sera plus exposée, comme l’année dernière, à manquer de vivres; un matériel considérable est accumulé à Bone, à Guelma, au camp de Medjz-Hammar, et l’artillerie sera commandée par le premier des généraux de cette arme, le lieutenant-général Vallée. Au reste, il n’y a rien de trop dans toutes ces mesures. Ce n’est pas à un méprisable ennemi qu’on doit avoir affaire, et à moins que les habitans, fatigués de la tyrannie d’Achmet, ne nous en ouvrent les portes, Constantine ne sera pas enlevée d’un coup de main. Achmet y a fait de grands travaux; ses redoutables alliés, les Cabaïles, lui sont restés fidèles, et peut-être la population arabe, incertaine sur nos intentions pour l’avenir, n’osera-t-elle se déclarer pour nous. Mais au moins le bey de Constantine en sera réduit à ses propres ressources et à celles de la province dont il est maître, sans recevoir du dehors un appui matériel et moral qui aurait doublé ses forces. La position prise à Tunis par l’escadre française aux ordres du contre-amiral Gallois, préviendra toute tentative de débarquement de la part des Turcs, et tout changement préjudiciable à nos intérêts sur la frontière orientale de la régence; car ce n’est pas seulement contre les Arabes d’Abd-el- Kader et les Cabaïles d’Achmet que nous avons à défendre notre conquête, mais encore contre la Porte ottomane, qui renouvelle ses protestations à chaque instant et ne perd pas une occasion de revendiquer ses prétendus droits. L’année dernière, un peu avant la chute du ministère de M. Thiers, une démonstration était devenue nécessaire pour protéger notre allié, le bey de Tunis, et empêcher quelque folle entreprise de la Porte sur l’ancienne régence d’Alger. On devait croire que, suffisamment avertie par cette épreuve, la Porte s’abstiendrait d’un nouvel essai de ses forces, et ne nous demanderait pas une seconde leçon. Et cependant elle a encore une fois cédé à de perfides conseils, et forcé le gouvernement français, son allié, à prendre contre elle la résolution éventuelle d’un nouveau Navarin, s’il le fallait. C’était pourtant une bien dure extrémité que celle-là, et c’eût été une rude atteinte portée au système de statu quo et d’immobilité, qui, est dans les affaires d’Orient, celui de l’Angleterre et de la France. Pour nous, en applaudissant à l’énergie de la résolution, nous aurions vu avec peine que l’exécution en devint nécessaire, et nous préférons de beaucoup que la seule attitude prise par la France ait conjuré un double danger. Si nous avions pu conserver quelques doutes sur l’influence dont émanait le projet de la Porte, un article récent de la Gazette d’Augsbourg les aurait levés. Dans cet article, qui porte un cachet tout russe, et ne s’adresse qu’aux aveugles passions du divan, on cherche à mettre en contradiction les actes et le langage des deux cabinets qui surveillent et gênent le plus les ambitieux projets de la Russie en orient. On fait observer que ces deux cabinets ont, à plusieurs reprises, empêché le sultan de rétablir son autorité en Syrie contre son insolent vassal, le pacha d’Égypte, et que M. l’amiral Roussin est revenu à Constantinople avec la stricte mission de maintenir à tout prix un statu quo humiliant et ruineux pour l’empire ottoman; et enfin pour dernier trait, ce qui trahit toute l’intention de l’article, on ajoute qu’au reste la valeur des protestations amicales de la France envers le sultan va être mise à l’épreuve; qu’une expédition est partie pour Tunis, chargée d’y opérer la destitution d’un pacha infidèle; que le sultan verras bien si la France, qui se dit son alliée, entend lui laisser les mains libres, et lui permettre de rétablir son autorité comme et où bon lui semble. Ainsi voilà pourquoi l’influence de la Russie pousse le sultan à une folle et dangereuse entreprise, c’est-à-dire pour river ses fers, pour avoir le droit de lui répéter que la France est son ennemie, et pour le forcer à se rejeter, plus souple, plus docile que jamais, entre les bras de son puissant et désintéressé protecteur! Que si, dans une collision possible entre les deux escadres, la flotte turque avait été anéantie, c’eût été à Saint- Pétersbourg un double triomphe. Mais c’est déjà quelque chose que d’avoir prévenu le relâchement de l’alliance consacrée par le fatal traité d’Unkiar-Skelessi, alliance contre nature, et qui ne se peut maintenir qu’à force d’expédiens, de machiavélisme, de menaces secrètes et de caresses publiques. Les dernières nouvelles de l’Italie sont plus rassurantes. L’ordre se rétablit en Sicile, et il n’a plus été troublé dans les Calabres ni dans l’Abruzze. Mais en Sicile, des exécutions nombreuses et de grandes rigueurs ont signalé la présence du général del Carretto, ministre de la police, et investi parle roi de pouvoirs extraordinaires pour comprimer la révolte. Le général del Carretto a parcouru les principales villes et s’est même avancé dans l’intérieur de l’île, avec de forts détachemens de troupes, qui n’ont éprouvé de sérieuse résistance nulle part. Le châtiment de la révolte a été prompt, cruel, impitoyable. Comme partout, la présence ou la crainte du choléra avait servi de prétexte aux plus coupables excès, il a été facile de confondre les délits politiques avec des désordres et des actes de férocité ignorante et sauvage, que doit punir toute société civilisée, et de les envelopper dans la même répression. Néanmoins l’ensemble et la portée réelle des évènemens qui eut lieu sont restés couverts d’un voile que la diplomatie étrangère n’a pas elle-même complètement percé, pas même la diplomatie de l’Autriche. Ce qu’il y a de certain, c’est que la mission du général del Carretto s’est prolongée au-delà du terme qu’on lui avait d’abord assigné et que l’ordre ne s’est rétabli qu’au moyen de rigueurs dont il ne nous appartient pas d’apprécier la nécessité et de présenter la justification. Le général del Carretto est revenu inopinément à Naples, il y a quelque temps, sans doute pour y faire connaître au roi les résultats obtenus et l’éclairer complètement sur la situation du pays. Il n’est resté que vingt-quatre heures à Naples, et il est aussitôt reparti pour la Sicile, d’où son retour définitif n’était attendu que pour dix ou quinze jours après. On croit qu’il sera contraint d’y laisser beaucoup de troupes, ce qui dégarnira peut-être trop la partie continentale du royaume; mais on n’y aperçoit pas de symptômes menaçans. Le cabinet de Vienne n’aura donc pas l’occasion d’intervenir dans l’Italie méridionale. Le désirait-il, comme l’ont fait supposer pendant quelque temps les publications alarmantes de la Gazette d’Augsbourg? Il est permis d’en douter, quand on pense aux immenses embarras et aux complications redoutables qui en eussent été infailliblement la conséquence. M. de Metternich ne l’ignorait pas; et si des représentations lui avaient été faites, si des avertissemens lui avaient été donnés sous quelque forme et par quelque voie que ce pût être, fût-ce même par l’intermédiaire de la presse française, il n’aurait pas dû s’en étonner. Le gouvernement français a ses nécessités politiques, comme le gouvernement autrichien a les siennes, et nous croyons les unes plus importantes que les autres au maintien de la paix en Europe. L’Autriche prétend vivre en bons rapports avec la France. Elle en a certainement besoin pour imposer à la Russie, et pour que sa politique ne soit pas entièrement absorbée par celle du cabinet de Saint-Pétersbourg. D’où vient donc que nous la trouvons partout sur notre chemin, à Turin comme à Naples, pour nous attirer, de la part de ces faibles gouvernemens, des mesures hostiles et des refus blessans? C’est l’Autriche qui, dans l’intérêt de ses bateaux à vapeur de Trieste, empêche le gouvernement napolitain d’admettre les nôtres dans ses ports comme vaisseaux de l’état; c’est l’Autriche qui, dans une question à peu près pareille, nous fait opposer, par le cabinet de Turin, une mauvaise volonté inconcevable et d’interminables lenteurs, grace aux préventions de M. de la Marguerite. Il serait cependant de meilleur goût de renoncer à toutes ces tracasseries, si l’on veut réellement vivre avec nous en bonne intelligence, et si c’est loyalement que l’on rend hommage à la sagesse et à la modération du gouvernement français. L’Espagne continue à présenter un déplorable spectacle. Tout y est confusion, impuissance et désordre. Les massacres et les révoltes militaires ont cessé; mais on y est et l’on se croit toujours à la veille de nouveaux troubles, parce que l’ordre, imparfaitement rétabli, ne repose sur aucun fondement solide. L’assemblée des cortès et le nouveau ministre restent divisés, et se renvoient de l’un à l’autre la tâche difficile de sauver la patrie et la liberté. Les faibles ressources pécuniaires que le gouvernement s’est procurées à grand’peine ont servi à calmer l’exaspération des soldats, aigris par la négligence dont ils accusaient le précédent ministère à leur égard; mais on est retombé aussitôt dans la même détresse. Aucun service n’est assuré pour un mois, et la désorganisation universelle ne fait que s’accroître. Au milieu de circonstances aussi critiques, il n’est pas de projets extravagans, coupables et dangereux, que le désespoir n’enfante chaque jour dans des imaginations exaltées par le ressentiment, la crainte, les périls de la situation. Il y a un parti qui veut rompre avec la France, ôter la régence à la reine Christine et essayer de la terreur; ce parti, qui compte dans ses rangs des généraux, des députés aux cortès, des ministres déchus, voulait faire massacrer M. de Senilhes à Pampelune, pour forcer la France à retirer son ambassadeur de Madrid, et laisser, disait-on dans ses conciliabules, la nation espagnole livrée à sa propre énergie. Et c’est pour animer cette énergie, pour réveiller cette nationalité, qui s’est assoupie en comptant mal à propos sur des secours étrangers, que d’atroces calculs ont sacrifié, dans ces derniers jours, tant de victimes; car on rattache généralement aujourd’hui à un plan formel les massacres des généraux et les révoltes militaires qui ont immédiatement suivi le dernier changement du ministère espagnol. Aussi, l’impression qu’en rapportent des observateurs dignes de foi est-elle plus défavorable que jamais à la cause de la reine et de la liberté constitutionnelle. Trois corps d’armée, en communication les uns avec les autres, entouraient don Carlos à la fin du mois de juillet. Sur la nouvelle de la prise de Ségovie par les carlistes, Espartero se porta avec le sien dans les environs de Madrid; on sait quels évènemens en furent la suite. Oraa et Buerens restèrent seuls chargés d’observer et de tenir en échec le gros des forces du prétendant; mais ils agissaient isolément. A la fin du mois dernier, tandis qu’Espartero s’éloignait de Madrid, après l’espèce de coup d’état que sa présence y avait provoqué, Buerens a été battu dans une affaire sérieuse, qu’il ne voulait pas engager, et qu’il n’a engagée que pour prévenir une insurrection de son corps d’armée. Cependant les carlistes n’ont pas tiré un grand parti de cet avantage, et maintenant Espartero, revenu dans ses positions de la fin de juillet, les menace de nouveau dans les leurs avec Oraa et les restes de la division Buerens, qu’il a ralliés. Ce qui rend toutefois la situation des carlistes moins dangereuse, et ce qui leur conserve toutes leurs chances, c’est le désaccord d’Espartero et d’Oraa. Leurs troupes ont opéré leur jonction; mais il paraît que les deux généraux ne se sont pas vus, et qu’Espartero, commandant en chef, ne peut compter sur l’obéissance de son subalterne. Les troupes elles-mêmes partagent les antipathies de leurs chefs, et chaque division suit, en politique, un drapeau différent. Que celle d’Oraa se trouve à portée de Madrid, elle y fera peut-être à son tour une réaction révolutionnaire en faveur de M. Mendizabal; que celle d’Espartero y soit rappelée, il est à craindre qu’exaspérée de la nomination du général Seoane à la présidence des cortès et de quelques autres actes de cette assemblée, elle ne fasse un 18 brumaire complet. C’est une révolution envisagée dès aujourd’hui, à Madrid, comme plus que possible, comme probable, si, dans la nécessité de défendre la capitale, Espartero se rapprochait du siége du gouvernement. A la faveur d’un pareil état de choses et d’une dissolution si entière du parti qui lui est opposé, nous ne serions pas surpris de voir don Carlos prendre un ascendant qui finirait par lui ouvrir les portes de Madrid. Un grand nombre d’hommes politiques s’y attendent, et envisagent ce dénouement avec une résignation que nous ne comprenons guère. Tel est le chemin que la question espagnole a fait dans les esprits et dans la réalité depuis fort peu de temps. Nous ne saurions en dire autant de la question portugaise, ou de la guerre que se font en Portugal les constitutionnels et lés partisans de la charte de don Pédro. L’issue de cette guerre est encore incertaine, et, jusqu’à présent, il y avait eu peu de sang versé; mais nous apprenons ce soir même qu’une sanglante affaire a eu lieu dans les environs d’Alcobaça (au nord de Lisbonne), entre les constitutionnels et les chartistes, commandés, ceux-ci par les maréchaux Saldanha et Terceire, les autres par MM. de Sa Bandeira et Bonifim. Tout l’avantage est resté aux troupes constitutionnelles. L’infanterie ayant très vivement engagé la bataille, celle des deux maréchaux a été écrasée, malgré une opiniâtre résistance. Ils ont alors fait avancer leur cavalerie; mais à peine les deux corps étaient-ils en présence, que le cri de halte! s’est fait entendre, et les soldats se sont donné la main sur le champ de bataille. Étonnés de ce résultat imprévu, Saldanha et le duc de Terceire ont demandé à parlementer, et on est convenu d’un armistice. Les deux armées s se sont repliées en arrière, et les généraux victorieux ont aussitôt dépêché à Lisbonne le brigadier Celestino, pour instruire le gouvernement de leur succès et lui demander de nouveaux pouvoirs, afin d’accorder une capitulation aux partisans de la charte, s’ils sont disposés, comme on le croit, à désarmer. Les maréchaux ont perdu beaucoup de monde; le général San-Cosme a été tué, et la jeune noblesse qui avait quitté Lisbonne pour combattre sous les drapeaux de la charte, a été décimée par le fer et le feu des constitutionnels. Ces nouvelles sont du 30 août, et quoiqu’elles soient apportées par le paquebot de Falmouth, avec des correspondances de Lisbonne de la même date, les journaux anglais n’en font aucune mention. Ils disent, au contraire, que la situation était toujours la même, et que les maréchaux devaient entrer au premier instant à Lisbonne, sans que MM. de Sa Bandeira et Bomfim pussent y mettre obstacle. Les journaux anglais nous paraissent avoir mal jugé cette question et d’un point de vue aussi étroit qu’intéressé. Les deux plus grands noms militaires du Portugal sont, il est vrai, du côté de la charte, et c’est en général le parti de l’armée. Mais la constitution, et les cortès qui viennent d’en achever la réforme dans un sens très raisonnable, ont de leur côté la bourgeoisie armée de Lisbonne, que soutient dans sa résistance une haine assez vive contre les Anglais, véhémentement soupçonnés, et non sans raison, de préférence pour le parti contraire. C’est, ce qui rend leurs correspondances de Lisbonne si injustes et si niaisement hostiles envers M. de Bois-le-Comte. Moins fortement prévenu que lord Howard de Walden en faveur des chartistes, M. de Bois-le-Comte est nécessairement, à leurs yeux, un démagogue forcené qui hante les clubs de Lisbonne et rédige leurs proclamations un peu sauvages. Nous aurions beau jeu à répondre, si la chose en valait la peine. Mais, nous nous ferions scrupule de découvrir toutes les plaies de l’alliance anglaise, qui est assez délabrée en ce moment, peut- être faute de grands intérêts qui puissent lui rendre sa première vigueur; car le fond des dispositions de l’Angleterre, à notre égard, est resté le même, et sa politique générale n’a pas fait un changement de front. Lord Durham s’était bien rendu à Londres avec son projet favori d’alliance russe, qui est la clé de bien des contradictions apparentes dans la conduite du gouvernement anglais à l’égard des affaires d’Orient; mais il n’a pas réussi à le faire goûter, et peu à peu on a vu pâlir son étoile, un moment si brillante et qui menaçât d’éclipser l’astre de lord Palmerston. Lord Durham n’a conservé, en effet, ni dans la presse anglaise, régulateur et thermomètre de l’opinion publique, ni auprès de la jeune reine, la faveur qui avait salué son retour à Londres, alors qu’on le croyait presque appelé à devenir, d’un instant à l’autre, l’ame et le chef d’un nouveau ministère. Ce changement, du reste, remonte et s’étend plus haut. L’auguste protectrice de lord Durham, la duchesse de Kent, mère de la reine, ne paraît pas avoir conservé elle-même tout l’ascendant qu’elle avait exercé jusqu’alors sur elle, et dont la jeunesse et l’inexpérience de sa fille semblaient devoir lui assurer une plus longue possession. La jeune reine, dit-on, a voulu l’être de fait et de nom; elle a un caractère décidé, la prétention de voir, de juger, de choisir par elle-même, et c’est ce qui a rejeté un peu dans l’ombre la duchesse de Kent et M. Conroy, ainsi que lord Durham. On s’occupe maintenant de donner à la reine un secrétaire particulier; nous disons qu’on s’en occupe, parce que nous ne croyons pas la chose terminée. M. le baron Stockmar, honoré de toute la confiance du roi Léopold, a eu, et il a sans doute encore, bien des chances pour être revêtu de ces fonctions délicates, qui demandent un homme parfaitement en dehors de la sphère des partis. Mais sa nomination aurait rencontré des difficultés dans l’intérieur de la maison royale, et nous ne pensons pas que ce choix, dont la France n’aurait qu’à se féliciter, soit définitivement arrêté. Quant au ministère anglais, il est toujours aux genoux de sa jeune souveraine, investi d’une confiance et jouissant d’un crédit que rien encore n’a ébranlés. Il se prépare, non sans quelque crainte, à la session prochaine, la première d’un parlement où sa majorité sera bien faible. Peut-être espère-t-il plus de ménagemens de la part des lords, et leur assentiment aux deux ou trois mesures capitales qu’il ne peut abandonner sans déshonneur, comme a semblé le promettre le duc de Wellington au nom de son parti, dans une déclaration fort remarquée à l’époque où elle fut faite. Ce qui justifierait cet espoir, c’est que depuis le duc de Wellington a continué à tenir le même langage, et tout récemment encore on le recueillait avec empressement de sa bouche au château de Windsor, où la reine, toute whig qu’elle est, et la nouvelle cour l’ont accablé de caresses, de prévenances et de flatteries. Un colonel Vidaurre a fait au Chili, dans les premiers jours de juin, à la tête de quelques troupes qu’il commandait, une tentative de révolution qui a échoué, et dont nous ne parlerions pas, si elle ne se rattachait à des évènemens d’une grande importance, et ne devait probablement avoir de graves conséquences pour la majeure partie des nouvelles républiques de l’Amérique méridionale. La guerre était sur le point d’éclater entre le Chili et Buenos-Ayres d’une part, et de l’autre la confédération peru- bolivienne, composée de la Bolivie et des huit départemens de l’ancien Pérou, sous le protectorat du général Santa-Cruz. Cette guerre avait pour principal motif l’agrandissement subit de la puissance bolivienne et de Santa-Cruz, à la faveur des derniers déchiremens du Pérou. Par sa réunion avec la république voisine, sous l’habile gouvernement de l’ambitieux protecteur, la Bolivie, qui n’avait pas un port de mer, s’était avancée jusqu’aux rivages de l’Océan Pacifique, et menaçait de ce coté la suprématie maritime du Chili. Des ressentimens personnels s’étaient joints aux raisons politiques; le parti dominant au Chili accusait le général Santa-Cruz d’avoir favorisé une expédition de proscrits chiliens contre le gouvernement actuel de leur patrie; et le ministre de la guerre de cette république, don Diego Portalès, homme fort distingué d’ailleurs, ne pardonnait pas au général Santa-Cruz des talens et un bonheur qui l’avaient rendu l’arbitre d’un tiers de l’Amérique méridionale. Enfin, après quelques négociations inutiles, accompagnées, de la part du Chili, de procédés fort extraordinaires, Portalès avait déterminé son gouvernement à déclarer formellement la guerre au général Santa- Cruz, et entraîné dans sa querelle le général Rosas, président de la République Argentine (provinces unies de Rio de la Plata). Les choses en étaient là, et une expédition se préparait au Chili pour commencer les hostilités, quand a eu lieu le soulèvement dont nous avons parlé plus haut. Le colonel Vidaurre désapprouvait la guerre entreprise contre la Bolivie, et c’est un sentiment que l’on croit assez général dans la population. Mais, comme nous l’avons dit, ce soulèvement a été réprimé, les troupes insurgées ont été mises en déroute, et Vidaurre a pris la fuite. Cependant, comme le ministre Portalès, principal instigateur de la guerre, a perdu la vie dans ce mouvement, il est à présumer que le gouvernement du Chili changera de politique, et que la guerre sera au moins ajournée, Si elle se poursuivait, nos voeux seraient pour le général Santa- Cruz, dont les dispositions envers la France ne laissent rien à désirer, tandis que nous avons des différends avec le Chili et la République Argentine; car en ce moment même, il est question de faire appuyer par quelques démonstrations navales nos réclamations à Buenos-Ayres., auprès de Rosas, dont nous avons beaucoup à nous plaindre. Et en général, c’est un moyen de nous faire rendre justice, auquel les nationaux établis dans ces contrées lointaines, à la merci de gouvernemens faibles et passionnés, trouvent que la France n’a pas recours assez souvent. Il serait à souhaiter que la marine française exerçât en leur faveur une protection plus constante, en se montrant bien plus fréquemment dans les ports de l’Amérique du Sud. Ainsi on aurait peut-être évité par une autre attitude les différends actuels avec le Mexique, où nos affaires ne paraissent pas menées avec toute l’énergie convenable; et s’ils ne sont pas terminés à notre satisfaction, ce n’est pas la faute du brave amiral La Bretonnière. On nous permettra, en terminant, de revenir encore une fois sur les imputations calomnieuses que notre travail sur la Russie nous a values de la part d’un libéralisme étroit et inintelligent; c’est pour leur opposer, en deux mots, une réponse péremptoire. Nous venons d’apprendre que le numéro de la Revue qui contient ce travail a été prohibé en Russie par ordre du gouvernement, et nous avons reconnu dans un journal allemand, dont les relations avec la chancellerie de M. de Nesselrode ne sont ignorées de personne, un essai de réponse aux piquans détails que nous avons donnés, dans notre chronique du 15 août, sur l’état des relations du cabinet de Saint-Pétersbourg avec ceux de Vienne et de Berlin. Nous ne saurions ajouter rien de plus, et nous livrons ces deux faits avec une entière confiance au jugement des esprits droits et impartiaux. REVUE MUSICALE. Mme Stoltz a continué ses débuts à l’Opéra dans les Huguenots. Après doña Anna, caractère sublime au-dessus de toute comparaison, le rôle de Valentine est, sans contredit, aujourd’hui le plus grand et le plus beau du répertoire; aussi, quoique la cantatrice n’ait pas réalisé, le premier jour, toutes les espérances de ses nombreux amis, on peut féliciter Mme Stoltz de s’en être encore tirée si bien. Le rôle de Valentine, comme du reste toutes les créations de l’école à laquelle appartient Meyerbeer, réclame une force de composition dramatique, une puissance d’organe, une sorte d’enthousiasme que Mme Stoltz possède en elle, nous n’en doutons pas, mais que certaines raisons, plus ou moins indépendantes de sa volonté, et dont nous parlerons tout à l’heure, l’ont empêchée jusqu’ici de produire sur notre scène. Mme Stoltz n’est pas, certes, une cantatrice italienne, loin de là; ni la Malibran, ni la Sontag ne lui ont dit leur secret. Si jamais elle tient le premier rang, nous ne pensons pas que ce soit par la grace flexible de son chant et l’irréprochable pureté de sa manière. Il faut donc qu’elle s’efforce d’acquérir, ou, pour mieux dire, de produire les qualités d’expression qu’exige cette école, que, pour notre part, nous n’aimons pas, car nous trouvons qu’elle aboutit à l’exagération dramatique, aux cris, à la ruine de la mélodie, mais qui, après tout, vaut bien qu’on s’y conforme, puisqu’elle est en honneur aujourd’hui. Voilà pourquoi, même au milieu du succès bien légitime qui l’a, dès son début, accueillie dans la Juive, il était facile de prévoir que Mme Stoltz sortirait avec moins de bonheur de l’épreuve des Huguenots. La grande musique ne soutient guère que les forts. A mesure que la musique s’élève, elle dépouille tous ces petits artifices de métier, au moyen desquels la plus médiocre cantatrice gagne la partie, pourvu qu’elle sache tordre ses membres à propos et rouler ses grands yeux à souhait. La musique de la Juive nous semble admirablement combinée pour ce genre d’effet. Dans le caractère de Valentine, tout au contraire, on sent une préoccupation presque constante de l’idéal; l’effet tombe moins sous le sens, il est plus dans le coeur que dans le geste, plus dans l’expression simple de la voix que dans l’expression du regard. En passant ainsi, presque à l’improviste, de la Juive aux Huguenots, Mme Stoltz devait trébucher, faute d’avoir bien calculé les distances. Il en serait de même, si demain elle s’attaquait à Mozart. On aurait tort cependant de donner à ce petit échec, bien réparé depuis, plus d’importance qu’il n’en mérite. L’avenir des cantatrices ne dépend pas d’une seule épreuve, il faut bien aussi leur tenir compte de ces funestes inquiétudes du premier début, qui recommencent pour elles à chaque rôle nouveau. Depuis quelques jours, Mime Stoltz se rassure, et tout va mieux; il y a plus de confiance et moins de fausses notes. En vérité, c’est une rude affaire pour la critique que d’avoir ainsi à se prononcer à tout moment sur des talens Qu’elle ne peut juger dans leur ensemble. Hier ils ont réussi, ce soir ils échouent; à toute occasion ils varient; et si vous faites comme eux, on prétend aussitôt que vous les exaltez par caprice, ou que vous les diminuez à plaisir. Il y a des chanteurs accomplis et parfaits sur le compte desquels il n’est point permis d’hésiter; ceux-là se font reconnaître d’un seul coup; une cavatine suffirait au besoin pour donner leur mesure. Après Guillaume Tell et les Huguenots, on pouvait, sans être un grand sorcier, parler hardiment de l’avenir de Duprez; mais que dire de ces talens, jeunes et sans expérience, qui font quelques pas, puis s’arrêtent, et ne se révèlent jamais que par boutades? Quoi que la critique fasse à leur égard, il ne tient qu’à eux de lui donner un démenti. Nous l’avons déjà dit, Mme Stoltz possède une des plus belles voix de soprano qui se puissent entendre. C’est une vibration, une limpidité, et, par momens, une puissance dont rien n’approche. Tout l’avenir de Mme Stoltz est dans cette voix. Il s’agit maintenant pour elle de l’assouplir, de la rendre obéissante et juste, sinon parfaitement agile, et surtout d’en égaliser les registres. Pour bien apprécier la beauté naturelle de cette voix, il suffit d’entendre les effets qu’elle trouve presque au hasard et dans l’état inculte où elle est encore. Ainsi, dans le magnifique duo du quatrième acte, lorsque Valentine éperdue avoue à Raoul, pour le retenir auprès d’elle, le secret de sa passion, Mme Stoltz, par l’élan seul de son organe, émeut toute la salle, et remplace de la sorte le mouvement spontané où Mlle Falcon s’abandonne. Du moment où Mme Stoltz sera parvenue à modérer, à son tour, cette voix qui, aujourd’hui, la gouverne et l’entraîne souvent hors de la mesure, Mme Stoltz n’aura plus de rivale sérieuse sur la scène de l’Opéra. On reproche beaucoup à la jeune cantatrice de Bruxelles de manquer de chaleur dramatique et d’enthousiasme sacré. C’est à tort. Nous croyons, nous, que Mme Stoltz, sans affectionner plus qu’il ne convient toutes les extravagances de pantomime inventées par le théâtre moderne, sent assez vivement le drame qu’elle exprime pour ne pas lui faire défaut. Seulement, la préoccupation incessante où elle est de la mesure et de l’intonation concentre en elle toute inspiration et l’empêche de se produire au dehors. Mme Stoltz hésite dans la musique; de là tous les défauts qu’on lui reproche. Comment voulez-vous qu’une cantatrice s’abandonne aux élans généreux de son ame, quand elle tremble pour la note qu’elle va saisir? Mme Stoltz se renferme dans sa partie et n’en sort pas : on voit trop que les soucis qui dévorent Valentine viennent moins de la querelle des catholiques et des huguenots que des embarras d’attaquer certaine note aiguë qu’elle attend au passage. La plupart du temps Mme Stoltz tient ses yeux fixés sur l’orchestre ou Duprez qu’elle semble interroger; l’inquiétude qui se trahit sur son visage, tôt ou tard se communique au public, et finit par glacer toute sympathie : car en effet rien n’est insupportable comme de se méfier de sa cantatrice et de redouter à tout moment la pointe d’une fausse note qui vous pique au vif. Cette alternative vous impatiente et vous irrite; vos sensations changent vingt fois en deux minutes, de telle sorte qu’une cavatine finit par devenir un pari de tapis vert. Or, on ne va pas au théâtre pour y chercher les émotions du jeu. Que Mme Stoltz acquière les qualités musicales dont nous parlons, et vous verrez si ces apparences fâcheuses ne tardent pas à s’évanouir; je défie qu’une femme de talent et de coeur devienne cantatrice sans devenir en même temps comédienne. Le travail se fait sans qu’elle y prenne garde, presque, insensiblement. Aux Italiens du moins, cela s’est toujours passé de la sorte; pour trouver des exemples du contraire, il faudrait les aller chercher, l’Opéra Comique, où l’on naît comédien, mais où en revanche l’on ne meurt guère chanteur. Qu’avant tout Mme Stoltz apprenne à modérer sa voix. Il est impossible, quand on se sent le pied sur un terrain qui glisse, d’aller et de venir librement, comme il convient; on demeure à sa place, immobile; on hésite, on n’ose faire un pas, on garde en soi toute chaleur, crainte de trop s’aventurer en voulant tenter plus. L’intonation, encore une fois! mais c’est là tout le secret d’une cantatrice, c’est la puissance de son geste, la beauté de son regard, l’aisance de sa démarche, l’harmonie enfin de toute sa personne. Dans le caractère de Raoul, Duprez trouve des effets inouïs. Au quatrième acte, surtout, rien n’égale son enthousiasme, et la magnificence de sa voix. Comme il chante la cavatine que Meyerbeer a mise dans le duo! Comme il traduit à merveille les moindres nuances de cette profonde musique! Il y a au commencement de ce duo, qui est un chef-d’oeuvre, une inspiration adorable, une phrase de quelques mesures si rapide et si délicieuse, qu’elle passe comme un éclair, mais comme l’éclair d’un diamant. Duprez dit cette phrase avec un charme qu’on ne saurait exprimer. Après la dernière mesure, au lieu de s’arrêter, et de conclure la période comme faisait Nourrit, il continue et jette encore un son voilé qui s’évanouit doucement comme un soupir, de sorte qu’on dirait que la note divine de Meyerbeer se reflète dans le cristal de sa voix. La partition du Duc de Guise, que l’Opéra-Comique à représenté cette semaine, est une oeuvre qui se recommande par les hautes qualités de style et d’instrumentation qui ont valu à M. Onslow cette belle renommée que nul en France ou en Allemagne ne lui conteste. Il serait à souhaiter que les musiciens qui écrivent aujourd’hui pour l’Opéra-Comique voulussent bien se régler sur ce modèle et composer leur musique dans de semblables dimensions. La partition du Duc de Guise est un chef-d’oeuvre de style, et cela sans affectation scholastique; à peine si dans l’ouverture on trouve un motif traité en fugue; c’est la science la plus pure et la plus aimable, la science qui se sait assez forte pour être naïve et ne point afficher, à tous propos, ces formules de Conservatoire dont nul ne se soucie aujourd’hui. Cependant, il faut le dire aussi, cette musique manque un peu d’invention dans le rhythme, et la mélodie n’a que trop souvent rien à faire avec les beautés qui la distinguent. On sent trop constamment chez le maître des préoccupations instrumentales funestes à la voix; quand M. Onslow aurait négligé, pendant qu’il écrivait le Duc de Guise, de se souvenir qu’il a fait d’admirables quatuors et de fort belles symphonies, le public ne l’aurait pas oublié pour cela. M. Onslow apporte à la scène des habitudes de symphonie tout comme d’autres des habitudes de romances et d’ariettes ridicules. A Dieu ne plaise que je veuille ici faire des comparaisons! M. Onslow est placé trop haut pour cela; et d’ailleurs il pourrait invoquer pour lui l’exemple de Beethoven, ce qui ne l’excuserait pas à mon sens. Du reste, pour témoigner de la vérité de ce que j’avance, il suffit de citer le meilleur morceau de l’ouvrage, celui que le public recherche surtout avec amour, et qui est tout simplement un fragment de symphonie; je veux parler d’un entr’acte où l’effet des sourdines, si heureusement traité par Weber dans l’ouverture d’Eurianthe, se trouve mis en oeuvre avec un bonheur rare, et produit l’effet le plus curieux. Il est impossible de rendre plus habilement la sombre et froide mélancolie d’une nuit de Décembre en pleine campagne. Le vent pleure et gémit dans les bruyères, la pluie tombe, la grêle bat les vitres; c’est de la musique imitative à la manière de la symphonie pastorale de Beethoven. F Buloz. 14 Octobre 1837. La dissolution est prononcée, et la chambre des pairs compte cinquante membres de plus. Ce sont là les deux grands événemens de la quinzaine, événemens prévus, annoncés depuis long-temps, mais que l’impatience publique accusait de se faire trop attendre, et dont les intéressés devançaient néanmoins de toutes parts la promulgation officielle. On ne s’attendait pas généralement à une création de pairs aussi nombreuse. Mais il paraît que les demandes de pairie s’étaient multipliées au-delà de toutes les bornes qu’on avait d’abord assignées à cet exercice de la prérogative royale, à mesure que les prétendans possibles avaient l’occasion de comparer leurs titres à ceux des personnes que désignaient comme déjà placées sur la liste les demi-révélations de la presse et les bruits de salon. Il a donc fallu compter au moins avec quelques- unes des candidatures qui surgissaient chaque jour, et comme en effet les catégories de la loi sont très larges, comme elles admettent expressément un très grand nombre de titres, il n’est pas étonnant que dans les législatures passées et présentes, dans les cours royales, dans les conseils-généraux, l’état-major des armées de terre et de mer, la diplomatie active ou en retraite, que sais-je encore? parmi les anciens ministres, dans les académies, on ait trouvé cinquante noms à transporter dans la chambre des pairs. On en aurait trouvé cent, si l’on avait voulu; car cette aristocratie légale de fonctions, de services rendus, de mérite très réel, est nécessairement fort étendue dans un grand pays comme la France et dans l’immense personnel administratif, diplomatique, militaire, que présente ce livre précieux, manuel de tout homme politique, l’Almanach Royal. Aussi, à très peu d’exceptions près, ne se demande-t-on jamais dans le public pourquoi monsieur un tel est pair de France, mais pourquoi monsieur tel autre ne l’est pas. La dernière promotion de pairs est donc à peu près tout ce qu’elle pouvait être, et d’ailleurs, puisqu’on préfère des fournées, pour nous servir du terme un peu vulgaire, mais consacré par l’usage, à des nominations individuelles et fréquentes, qui pourraient suivre assez régulièrement les extinctions, il faut bien réparer à la fois les pertes de plusieurs années par une promotion considérable. On se plaint, il est vrai, de ce qu’avec ce mode de recrutement, la chambre des pairs se peuple de vieilles expériences beaucoup plus que de jeunes talens; mais c’est un inconvénient qu’il ne faut pas s’exagérer, et après tout, si c’est là le côté faible de l’institution actuelle, c’est aussi en grande partie le but qu’on a voulu atteindre. Il y a, nous le savons, des imaginations fertiles qui ont trouvé à cela un remède et qui en ont généreusement fait part au pouvoir. Ce remède, le voici. Ce serait tout simplement de transporter dans la chambre des pairs toutes les supériorités politiques, oratoires, intellectuelles, qui se sont développées dans l’autre chambre. Ainsi on nommerait pairs de France d’un même coup M. Dupin l’aîné, M. Odilon Barrot, M. Berryer, M. Thiers, et on laisserait la tribune de la chambre élective à MM. Gauguier, Fulchiron, Auguis et autres orateurs de cette force. Les auteurs de cette belle invention n’ont oublié qu’une chose : c’est que s’il n’y a pas de loi qui défende de solliciter la pairie, ce que les ministres savent trop bien, il n’y en a pas non plus qui ordonne de l’accepter et qui autorise à l’imposer. Mais, dit-on, ce serait pourtant l’infaillible moyen de faire passer du côté de la chambre des pairs tout l’intérêt, toute la puissance que l’autre chambre attire trop à elle, et d’établir le gouvernement de discussion dans une sphère plus élevée, dans une région moins orageuse et plus sereine. A merveille! mais il faudrait pour cela toute une révolution politique et sociale que la restauration, qui ne demandait pas mieux, n’a pu accomplir dans des conditions mille fois plus favorables, et avec un ensemble de lois, de traditions et de noms bien autrement organisé pour le succès de cette entreprise. Laissons là ces rêveries, et occupons- nous de ce qui occupe tout le monde, le gouvernement, la nation, les partis, de la composition de la prochaine chambre des députés. On assure que l’administration, d’après la correspondance de ses préfets, ne porte pas à plus de soixante-dix ou quatre-vingts le nombre des nouveaux élus qui doivent y figurer. C’est assez pour donner à la chambre des députés une physionomie nouvelle, et y changer tous les rapports, toutes les combinaisons antérieures des partis. Jamais, d’ailleurs, ces partis eux-mêmes ne nous ont paru aussi complètement dissous qu’ils le sont aujourd’hui, à la veille des élections générales. Le pêle-mêle des opinions qui se disputent la confiance des électeurs ne peut guère être poussé plus loin, et si, dans un certain monde, on cherche encore quelquefois à les diviser et subdiviser en nuances presque insaisissables, c’est un travers dans lequel ne donnent point la plupart des candidats, plus soigneux de confondre que de séparer les origines et les tendances. Nous avons déjà parlé de plusieurs conversions merveilleuses déterminées par l’approche des élections. Depuis, on nous en a signalé bien d’autres. Il y a plus d’un membre de l’ancienne opposition qui sollicite maintenant l’appui du ministère, se présente sous ses couleurs, et promet pour la session prochaine un rapprochement ostensible. Cela se comprend, et il est permis de s’en réjouir. Nous vivons dans un pays où l’on a besoin du pouvoir, et où l’on se fatigue très vite, à moins de grandes passions et de motifs bien sérieux, de lui tenir tête, quand, d’ailleurs, il est indulgent et débonnaire, quand il ne demande, lui aussi, qu’à oublier, et quand une prospérité générale a désarmé bien des préventions. Or, voilà où la France en est, et il est tout simple que, dans une pareille situation, le gouvernement tende les mains à droite et à gauche, pour élargir sa base et pour agrandir en même temps la majorité constitutionnelle et dynastique qu’il appelle à se grouper autour de lui. Parmi les noms nouveaux que nous espérons voir sortir de l’urne électorale, il en est deux que tous les esprits sérieux ont depuis long-temps appréciés, MM. de Tocqueville et de Carné. Nous regrettons, en cette circonstance, de ne pouvoir mettre à côté d’eux un troisième candidat, qui réunirait aussi tous les titres que donne une célébrité précoce, acquise par d’utiles et importans travaux, M. Michel Chevalier. Mais on dit qu’il n’a pu accomplir à temps les formalités nécessaires pour établir une candidature, qui n’aurait pas manqué d’être fort sérieuse. Nous le regrettons, moins encore pour M. Michel Chevalier que pour la chambre élective, où nous désirons voir arriver toutes les capacités solides et tous les talens éprouvés dans la science de l’économie sociale et de la politique. C’est à ce double titre que nous y appelons de tous nos voeux MM. de Tocqueville et de Carné. Nous n’ignorons pas, cependant, que d’étroites préventions ont essayé de jeter des doutes sur le dévouement de M. de Carné à nos institutions libérales et au gouvernement de Juillet; mais nous croirions lui faire tort que de prendre sérieusement sa défense contre des insinuations qui n’oseraient pas se produire au grand jour, et qui sont empreintes de la mauvaise foi comme de l’ignorance la plus grossière. Esprit indépendant et progressif, M. de Carné connaît son siècle et marche avec lui; en fait de libéralisme, il n’a de leçons à recevoir de personne, et toutes les questions qui touchent à l’honneur national trouvent en lui intelligence et patriotisme. Avons-nous besoin de dire que M. de Carné apporterait à la chambre des connaissances générales, quoique positives, de l’ordre le plus élevé, et que le résultat de ses belles études sur le système européen, sur la place que doit y revendiquer la France nouvelle, sur le mouvement des nations qui nous avoisinent, y éclairerait utilement les plus hautes discussions? Pour nous, nos principes et notre dévouement à la révolution de Juillet ne nous défendent pas d’accueillir des hommes qui ne se sont pas crus obligés, par le hasard de la naissance, à séparer leur avenir de celui du pays, et qui, pour ne pas s’en séparer, ont eu peut-être à lutter contre les affections du foyer domestique ou les sarcasmes de la société. La candidature de M. de Flavigny, dans le département d’Indre-et-Loire, est aussi une de celles dont nous désirons le succès; car, si les électeurs n’envoient pas à la chambre quelques jeunes gens versés dans la connaissance pratique des grands intérêts de l’Europe et familiers avec ce qui s’est passé au dehors depuis une vingtaine d’années, il n’y aura bientôt plus personne qui ait lu les traités de Vienne et qui ait étudié nos relations positives avec les autres puissances. M. Bignon laissera, sous ce rapport, dans la chambre des députés un vide qu’il sera glorieux de combler. Il ne faut pas que, s’il s’élève une question du droit des gens, une discussion sur le texte ou les conséquences d’un traité, on en soit réduit aux sèches et froides citations de M. Isambert, l’homme texte, qui, malheureusement, n’a pas l’esprit aussi étendu, ni le jugement aussi sûr que la mémoire. Et encore la réélection de M. Isambert est-elle fort douteuse. Celle de M. Mauguin ne l’est pas moins, malgré ses grandes prétentions à régénérer la chambre et à faire continuellement la leçon au ministère, à l’opposition, à tout le monde. M. Mauguin a de l’esprit et des connaissances, de l’esprit surtout : personne ne le conteste; mais il le dépense à la tribune en subtilités qu’il croit embarrassantes, et qu’un seul mot de bon sens, comme les discours dont il était le plus satisfait lui en ont souvent attiré de la part des vrais homme d’état, réduit en poussière. Et puis M. Mauguin a le malheur de ne pardonner à aucune supériorité et de ne se plier à aucune discipline; sa parole n’a pas assez d’autorité pour en faire le chef de l’opposition; il le voit et le sent bien; mais, au lieu de prendre son rang qui pourrait encore être assez beau, il aime mieux marcher isolé, courir un peu à l’aventure le long des flancs de la colonne, batteur d’estrade parlementaire qui gène, qui harcèle et ne porte pas de bien rudes coups, que ses adversaires ne redoutent guère, et que ses alliés naturels de l’opposition volent sans trop de chagrin se fourvoyer loin d’eux et considèrent à peine comme un des leurs. La réélection de M. Mauguin est, disons-nous, très douteuse. Il a pour concurrent à Beaune, M. Marey, colonel des spahis, un des plus brillans officiers de notre armée, et ce qui vaut mieux, parce que c’est plus rare, un excellent organisateur. M. Marey est un petit-fils du célèbre Monge. Il se trouve actuellement à Beaune, où l’on dit que la franchise de ses allures militaires, sa réputation de bravoure et de capacité, son langage loyal et droit, ont le plus grand succès. Au reste, les candidatures n’ont jamais été plus nombreuses. Toutes ne nous paraissent pas également fondées; toutes ne se recommandent pas également par les meilleurs titres, par ceux dont la réunion doit entraîner les suffrages de la majorité des électeurs. Mais s’il y a, comme toujours, beaucoup de prétentions sans titres suffisans, il y a aussi beaucoup plus d’ambitions méritantes et honorables qu’à l’ordinaire, et c’est la marque d’un véritable progrès dans les moeurs du gouvernement représentatif. Nous concevons qu’au milieu de tant de candidatures, l’administration se trouve quelquefois embarrassée dans l’exercice de sa légitime influence, et se condamne à rester neutre en plus d’une rencontre. C’est, en vérité, ce dont on ne saurait la blâmer sans lui faire un crime de sa prudence ou de sa probité même. Il résulte néanmoins de tout ceci que le caractère de la chambre prochaine ne pourra être apprécié d’avance sur la seule donnée de sa composition. Elle sera dynastique et constitutionnelle, il n’y a pas à en douter; mais en temps ordinaire, et quand la lutte est finie, ce n’est pas tout; il reste à savoir quelle sera dans ces limites sa tendance particulière. Une chambre nouvelle sentira le besoin de s’établir dans l’opinion, comme vis-à-vis d’elle-même, et pour cela elle voudra faire quelque chose qu’on ne sait pas encore. Le grand art du gouvernement sera de pénétrer cet instinct latent pour le diriger et lui donner son cours. C’est ce qui prêtera un vif intérêt aux premières épreuves de la session. Le ministère en a, cette année, fixé l’ouverture à une époque un peu plus avancée que de coutume. Est-ce pour donner un commencement de satisfaction aux députés, qui se plaignent en général de ce que les sessions s’ouvrant fort tard, les travaux législatifs les retiennent à Paris jusqu’au mois de Juillet? Après de longs et pénibles tiraillemens, une partie de l’opposition est enfin parvenue à former le comité électoral depuis si long-temps annoncé. Nous disons une partie, car ce n’est pas l’opposition tout entière que ce comité représente, puisque M. Odilon Barrot n’en est pas et n’a pas voulu en être; et nous ne disons pas l’opposition dynastique et constitutionnelle, puisque M. Garnier-Pagès y donne la main à M. Mauguin, et que M. de Cormenin y siégea côté de M. Laffitte. S’il fallait plus exactement caractériser l’opposition qui se résume dans le nouveau comité électoral, nous dirions que c’est l’opposition puritaine, celle qui n’a pas accepté les faits accomplis, pour nous servir d’un mot devenu historique. Le National et le Courrier Français, le Bon Sens, le Commerce, c’est-à-dire la vieille gauche et la république, l’opposition d’affaires et le radicalisme théorique, ont leurs représentans au comité. Mais si M. Odilon Barrot se tient à l’écart, ce qui n’est pas moins remarquable, un des organes les plus distingués de l’opposition dynastique, le Siècle, et le vieux mais toujours fidèle champion du libéralisme, le Constitutionnel, sont restés en dehors de cette coalition de doctrines hétérogènes. Nous les en félicitons hautement, et nous croyons qu’aux yeux de la France, le comité électoral perdra beaucoup à ne pas compter M. Odilon Barrot dans ses rangs. Seul il lui aurait pu donner, avec une couleur plus rassurante, une action de quelque importance. Il en eût été le chef politique, et maintenant nous ne croyons pas que le comité soit disposé à reconnaître la suprématie de M. Mauguin. Une session extraordinaire du congrès vient de s’ouvrir dans un pays voisin, la Belgique, dont nous ne suivons peut-être pas avec assez d’intérêt les progrès en tout genre. Depuis que les deux chambres se sont séparées, celle des représentans a été renouvelée par moitié, conformément aux dispositions de la loi fondamentale; mais ce renouvellement, qui portait sur 51 membres, n’a pas essentiellement changé le caractère de l’assemblée, où se retrouvent presque tous les noms de la chambre précédente. On doit reprendre dans cette session la discussion d’un projet de loi fort important pour les relations commerciales de la France avec la Belgique, et destiné à modifier la rigueur des tarifs de douanes établis par l’ancienne administration du royaume des Pays-Bas. Ce qui a été fait à cet égard dans la dernière session n’est pas tout ce qu’on pouvait attendre des sentimens d’amitié qui doivent unir les deux pays, et des principes que tous les gouvernemens éclairés cherchent à introduire dans leur législation commerciale. Mais quand des intérêts nombreux et puissans se sont établis et développés sous la protection de certaines lois, il est si difficile de les amener à une transaction raisonnable, qu’il faut accepter avec empressement le moindre sacrifice de leur part; c’est toujours un premier pas dans une voie meilleure. Il reste encore bien des adoucissemens à obtenir sur plusieurs points, et ce doit être l’objet d’une discussion qui ne se fera pas long- temps attendre. Les ministres belges y apportent des dispositions favorables, et on peut espérer que les deux chambres se montreront aussi disposées à acquitter une dette d’honneur contractée envers la France. Or, dans l’état actuel de nos relations politiques, nos relations commerciales ne sauraient, sans une contradiction monstrueuse, rester sur le même pied qu’avant 1830, et c’est même une question qui aurait dû être abordée plus tôt. M. David, conseiller d’état et chef de la direction du commerce extérieur au ministère du commerce et des travaux publics, vient d’accomplir en Belgique une mission qui n’est sans doute pas étrangère au projet de loi dont les chambres belges vont avoir à s’occuper de nouveau. Il aura pris et donné les renseignemens les plus propres à éclairer le ministère du roi Léopold et à l’affermir dans ses bonnes dispositions. Notre ministre à Bruxelles, M. Serurier, qui est retourné à son poste, à peine convalescent d’une maladie grave qui l’avait retenu à Paris, suivra cette grande affaire avec toute la sollicitude qu’elle mérite, et les intérêts de la France auront en lui un zélé défenseur. La Belgique est à juste titre fière de son indépendance, de sa prospérité, du calme dont elle jouit; elle montre avec orgueil, au voyageur étonné, cette belle ligne de chemins de fer, achevée sur beaucoup de points, et qui dans dix-huit mois se développera sans interruption d’Anvers à Aix-la-Chapelle; son commerce extérieur s’accroît; le mouvement de ses ports augmente d’année en année; la marine marchande entreprend des expéditions lointaines qui nécessitent, cette année même, l’établissement de plusieurs nouveaux consulats. La France jouit de tout ce bonheur et ne lui porte pas envie; mais il est impossible que dans les deux pays on ne songe pas quelquefois à la politique désintéressée, généreuse, résolue au jour du danger, qui a permis à la Belgique affranchie de développer avec sécurité toutes les ressources de sa nature industrieuse, de son sol et de sa position. Nous croyons que ce sentiment n’est pas étranger à la Belgique, mais nous ne sommes pas bien sûrs qu’il ait toujours chez elle, dans la pratique, autant d’influence qu’on serait en droit de le supposer, et nous désirons que les esprits s’y abandonnent avec moins de réserve qu’à l’ordinaire, dans la prochaine discussion du nouveau tarif des douanes, envers les produits de l’industrie française. Nous ne voulons répéter sur les grandes manoeuvres de Wossnesensk, ni les fougueuses descriptions que les admirateurs enthousiastes de la Russie en ont faites, ni les détails révoltans que l’on a donnés, d’après des correspondances fort suspectes, sur les moyens employés pour rendre les fêtes plus complètes et plus brillantes. Nous nous défions presque également des unes et des autres, et nous voudrions être justes même envers la Russie, parce que c’est à la fois plus simple et de meilleur goût. Eh bien! pour être justes, nous dirons d’abord que si l’empereur Nicolas a voulu imposer à l’Europe occidentale par ce grand déploiement de forces militaires, il a manqué son effet; car on sait fort bien, par toute l’Europe, que le gouvernement russe peut réunir un armée considérable, qu’il a une nombreuse cavalerie, et que les colonies militaires sont puissamment organisées pour lui assurer, sous ce rapport, d’immenses ressources. Mais ce qu’on sait bien aussi, c’est que pour mettre en mouvement ces masses énormes, il faudrait à la Russie des moyens pécuniaires qu’elle n’a pas, ou du moins qu’elle n’a pas encore, et que la population, c’est-à-dire le premier élément des forces productives de ce vaste empire, ne répond ni à son étendue, ni à l’appareil de puissance militaire que l’empereur déploie avec tant d’ostentation et avec une prédilection poussée quelquefois jusqu’au puéril. Mais enfin, l’empereur s’est donné là un beau spectacle; il a fait manoeuvrer cinquante à soixante mille cavaliers; il a nommé la grande- duchesse Marie colonel d’un régiment de cuirassiers; il a distribué des grades supérieurs dans l’armée russe à l’archiduc Jean d’Autriche et aux deux princes prussiens qui ont assisté aux revues de Wossnesensk, ce qui, du reste, ne calme pas du tout les secrètes inquiétudes des cabinets de Vienne et de Berlin; il s’est livré à toute sa fougueuse passion pour le mouvement, le bruit, l’éclat, le théâtral; il a posé pendant dix jours dans une petite ville du gouvernement d’Ekaterinoslaf, et il a, comme Pompée, joui des applaudissemens de son parterre, que d’habiles échos ont ensuite répétés de distance en distance, dans toute l’étendue du continent. Il y a bien un revers de médaille. Ce grand spectacle a coûté fort cher; le territoire des colonies militaires en souffrira beaucoup par suite des énormes réquisitions de chevaux, de bois, de matériel de toute espère, dont on a frappé les populations, et qui ont arrêté sur un grand nombre de points les travaux de l’agriculture. Nous n’ajoutons pas une foi entière aux récits que l’on a faits de l’enlèvement des jeunes Polonaises, et des scènes sanglantes auxquelles il aurait donné lieu; mais nous ne croyons pas qu’un despotisme aussi vigoureusement organisé que celui de la Russie soit très scrupuleux sur les moyens d’accomplir l’objet présent, quel qu’il puisse être. Cet objet, depuis que le village de Wossnesensk avait été choisi pour une grande et pompeuse représentation militaire, était d’y accumuler, pour un état-major nombreux, pour la suite de l’empereur, pour la maison de l’impératrice, pour les princes et généraux étrangers invités à s’y rendre, non-seulement toutes les nécessités de la vie, mais toutes les somptuosités d’une longue et immense fête. Aussi a-t-on dépouillé fort loin à la ronde, et surtout, dit-on, dans l’ancienne Pologne, les domaines et les châteaux séquestrés, des meubles, de la vaisselle, des serviteurs, de tout l’attirail enfin qu’il fallait concentrer à Wossnesensk, pour y exercer pendant quinze jours une large et fastueuse hospitalité. Il est vrai que les princes et généraux allemands, invités à ces grandioses solennités militaires, n’ont pas cherché à savoir ce qu’elles coûtaient au trésor impérial, et si, pour leur donner tant d’éclat, l’action d’un despotisme irrésistible ne s’était pas fait sentir un peu plus durement aux populations. Ils rentrent maintenant dans leurs habitudes modestes, émerveillés et éblouis; c’est à peine s’ils commencent à s’apercevoir de la fatigue du voyage, et à se demander, en comparant les déserts incultes qu’ils ont traversés avec l’abondance et le luxe qu’ils ont trouvés à Wossnesensk, s’il n’y a pas quelque charlatanisme dans toutes ces pompes. Néanmoins, c’est un mot que l’on murmure tout bas en Allemagne à l’occasion de ces revues si multipliées; et qui sait? peut-être ceux-là même que l’empereur y convie, sont-ils les premiers à le prononcer au retour. Les princes sont si ingrats! Quoiqu’il en soit, l’empereur de Russie est déjà bien loin du théâtre de sa gloire. Il veut aller à Tiflis, dans les provinces transcaucasiennes, et nous connaissons tels de ses fidèles serviteurs qui ont craint un instant qu’il ne s’obstinât à traverser l’Abasie, au risque de s’y faire enlever par un parti de ces audacieux et indomptables Tcherkesses. Quand l’empereur aura visité Tiflis, s’il étend jusque-là son voyage, il reviendra passer quelques mois à Moscou, pour remplir la promesse qu’il a faite aux habitans de cette ancienne capitale, centre et foyer de la nationalité russe. Les provinces transcaucasiennes se plaignent vivement du régime militaire auquel elles sont soumises; l’empereur y aura été précédé du sénateur Hann, chargé de la mission d’étudier leurs besoins et leurs intérêts. Il pourra donc se faire un mérite de quelques mesures faciles à prendre en leur faveur, et rattacher au souvenir de sa présence l’accomplissement de quelques-uns de leurs voeux; car si l’empereur Nicolas donne beaucoup à l’ostentation, il y a aussi de la vraie grandeur dans sa personne comme dans son gouvernement, comme dans les gigantesques progrès de son empire. Cette cavalerie, cette armée puissante, dont il a le tort de vouloir effrayer l’Europe, elles existent dans la réalité de leur force; et la marine russe, dont on parle moins, ne cesse de s’accroître et de se perfectionner. Il n’y a pas encore deux mois qu’on a lancé à la mer deux nouveaux vaisseaux de ligne, le Wola et le Constantin, l’un de 84, et l’autre de 76 canons, construits d’après les méthodes les plus récentes, et enrichis de toutes les améliorations introduites par le génie des Anglais dans ce genre de travaux. Nous avons dit en commençant que nous voulions être justes, même envers la Russie; nous avons tenu parole. Mais à Pétersbourg on trouverait que nous avons été bien rudes; et il y aura infailliblement ici de fortes têtes qui n’en croiront pas moins tout ce qui précède, écrit par quelque conseiller intime russe en mission extraordinaire auprès de... la presse. La guerre civile que l’insurrection des maréchaux Saldanha et Terceire avait allumée en Portugal au nom de la charte de don Pedro, est arrivée à son terme plus promptement qu’on ne s’y attendait. C’est le vicomte Das Antas qui a porté le dernier coup au parti chartiste, avec le petit nombre de troupes restées fidèles au gouvernement constitutionnel. Le lendemain de la bataille de Ruivaes, Saldanha et le duc de Terceire ont signé une capitulation, par laquelle tous les chefs et principaux moteurs de l’insurrection s’engagent à sortir du royaume. Mais la fin de cette guerre civile n’est malheureusement pas en même temps la fin des embarras inextricables qui assiègent la cour et le cabinet de Lisbonne. Le ministère qui a soutenu la lutte, et sous les auspices duquel a triomphé la constitution, recule devant sa victoire, par suite de la défiance qu’il semble inspirer à la reine, à une partie de la cour, et au prince Ferdinand. Le nom, l’influence secrète, l’action avouée du ministre anglais à Lisbonne, lord Howard de Walden, se mêlent plus ou moins à ces complications, qui ne sont pas sans danger, et entretiennent l’exaspération du parti dominant contre l’Angleterre. C’est à la fois une situation fort critique pour le Portugal, qui a besoin de vivre en bonne intelligence avec ses anciens alliés, et une source de graves embarras pour l’Angleterre elle-même, dont l’attitude inspire de chimériques espérances aux ennemis des institutions actuelles. On s’est beaucoup occupé du rôle que M. Bois-le-Comte a joué à Lisbonne dans ces conjonctures difficiles, et le ministère anglais s’en plaint. Avec les plus grands ménagemens possibles pour l’alliance anglaise, M. Bois-le-Comte pouvait-il se conduire autrement? Toute question de personnes mise à part, pouvait-il cesser de reconnaître comme le légitime gouvernement du Portugal le ministère existant à Lisbonne, marchant d’accord avec les certes, plein d’égards pour la reine, dont il a toujours fait respecter la personne et la liberté? Aurait-il fallu que le ministre de France, prenant parti dans une funeste querelle, se mît officiellement en relations avec la régence établie par les maréchaux, sous prétexte que la reine n’était pas libre? Nous croyons que les deux légations doivent agir de concert autant que possible, et nous désirons que cela soit toujours; néanmoins il ne faut pas exiger de la France qu’elle renonce à tous ses principes de neutralité, et qu’elle méconnaisse toutes les conditions de sa politique générale dans un intérêt fort équivoque, et pour des chances fort incertaines. Au reste, nous craignons bien que l’Angleterre ne se soit trop avancée pour reculer maintenant devant les dernières conséquences de l’attitude qu’elle a prise, et que tout cela ne finisse par un coup de force qui tranchera la question. Si le Portugal fait, comme on le voit, une prodigieuse consommation de ministères, l’Espagne ne le lui cède guère sous ce rapport. M. Pio Pita, ministre des finances, renversé par un vote des cortès, a entraîné dans sa chute trois de ses collègues, et le vieux M. Bardaxi, resté seul debout, a choisi, pour terminer la session le plus tranquillement possible, des noms obscurs et insignifians, qui ne donnent pas de prise aux haines des partis ou à leurs illusions. Ce serait peine perdue que de les enregistrer; car, à moins de nouvelles commotions politiques, ce ministère ne paraît destiné qu’à garder la place, en attendant que les premiers actes des deux chambres récemment élues, et qui doivent se réunir le 19 novembre, désignent d’autres noms à la prérogative royale. Le bruit a couru ces jours derniers que don Carlos était dangereusement malade, qu’il ne pouvait plus se tenir à cheval et ne songeait plus qu’au salut de son âme. Nous ne savons là-dessus rien de positif, et il nous a été impossible de remonter à la source de cette nouvelle, qui a trouvé un certain crédit dans l’opinion publique. La vie qu’on fait mener au prétendant depuis cinq mois est sans doute assez fatigante pour qu’il n’ait pas impunément essuyé tant de vicissitudes, auxquelles sa robuste organisation pourrait bien finir par succomber. La reprise de Valladolid par les généraux de la reine n’avait été suivie jusqu’à ces derniers jours d’aucun engagement sérieux avec les carlistes. Les deux armées se concentraient dans le pays montagneux qui domine au nord la vallée du Duero, où celle de don Carlos, affaiblie et désorganisée par ses derniers revers, semblait chercher un autre fort de Cantaviéja, pour s’y reconnaître et rétablir ses cadres. Mais on annonce aujourd’hui même que don Carlos ayant attaqué à Retuerta le général Lorenzo, Espartero, qui est arrivé pendant la bataille avec des troupes fraîches, a rejeté le prétendant sur ses anciennes positions, et lui a fait éprouver une perte considérable. Cette affaire, sur laquelle on n’a pas encore assez de détails, affermit la supériorité récemment acquise aux généraux de la reine, et les justes espérances que leurs derniers succès ont permis de concevoir. En Catalogne, les troupes constitutionnelles, commandées par le brigadier Carbo, ont remporté sur plusieurs bandes réunies un avantage considérable, et d’autant mieux apprécié que de ce côté toutes les chances de la guerre avaient depuis long-temps passé aux carlistes. Ceux-ci toutefois restent toujours très forts dans cette province, ainsi que dans la Navarre, où de petites places, importantes comme positions, leur tombent chaque jour entre les mains. Quoi qu’il en soit, il est bien difficile que don Carlos se maintienne sur la rive droite de l’Elbe, entouré comme il l’est par des forces supérieures aux siennes; il faudrait, pour le lui permettre, une diversion, soit de la part des siens, soit de la part des exaltés, qui l’ont constamment si bien servi; et ce qui pourrait lui arriver de plus heureux dans ce moment, ce serait une nouvelle insurrection du parti exalté, pour annuler le résultat des élections. En somme, l’état des affaires du prétendant est beaucoup moins brillant qu’il y a un mois, et c’est la seconde fois de cette année que la balance, un moment égale entre les deux parties belligérantes, recommence à pencher en faveur de la cause constitutionnelle. Nous ne savons pas trop ce qu’en pensent à Naples M. le comte d’Orgaz, et à Berlin M. le marquis de la Lapilla y Monasterio, grand d’Espagne de première classe, l’un et l’autre envoyés de don Carlos auprès de ces deux cabinets. Mais il est probable que ce nouvel aspect des affaires y ajoute aux embarras de leur mission; et ce n’est pas eu présence de tant d’incertitudes, pour ne pas dire davantage, que les gouvernemens amis de leur maître se départiront de leur prudente et timide neutralité. Tandis que l’ancien monde se débat ainsi dans des guerres de succession et des rivalités de principes politiques, l’Amérique du Nord, si fière de ses gigantesques progrès, paie elle-même son tribut aux vices des institutions humâmes, quelles qu’elles soient, et aux passions de notre nature. Une crise financière dont les effets se sont étendus jusqu’en Angleterre et en France, et qui paralyse en ce moment le commerce, l’agriculture et l’industrie des Etais-Unis, s’est déclarée, il y a sept ou huit mois, sur toutes les places commerciales, dans tous les centres d’affaires de l’Union américaine. Les causes en seraient trop longues à déduire; mais elle a eu pour résultat de suspendre dans toute l’étendue de la république les paiemens en numéraire de la part des banques et des maisons de commerce, pour lui substituer des valeurs en papier ayant cours forcé, qui, dans les transactions du commerce et de l’industrie, perdent inégalement d’un état à l’autre, et même sur le lieu de l’émission, d’après le plus ou moins de confiance qu’inspirent les établissemens de crédit autorisés à émettre ce papier. Il est facile de concevoir les embarras d’un pays commerçant où le régulateur de toutes les affaires est livré à une pareille confusion. Le gouvernement fédéral, qui a juré au système des banques une guerre d’extermination, se trouve atteint par cette crise. Il avait la prétention d’exiger que toutes les obligations des particuliers envers lui fussent acquittées en numéraire; mais quand les paiemens en espèces ont été suspendus partout d’un commun accord, il a bien fallu que le gouvernement accordât des modifications, des adoucissemens, des ajournemens, pour les droits de douanes, principale source de ses revenus, et il en est résulté un déficit considérable dans le trésor de l’Union. C’est ce qui a principalement motivé une convocation extraordinaire du congrès des Etats-Unis, fixée au 4 septembre, par le nouveau président, M. Van Buren. Le congrès s’est donc ouvert le 4 septembre, et il a reçu, le même jour, un immense message du pouvoir exécutif, dans lequel on attribue tout le mal aux spéculations extravagantes, favorisées par les établissement de crédit; mais le pouvoir exécutif ne se croit pas autorisé par la constitution à intervenir dans la crise commerciale, ni à rien faire directement pour en accélérer le dénouement. Il se borne à proposer les moyens de pourvoir aux embarras du trésor, et de subvenir à ses besoins. Puis il se déclare plus opposé que jamais au rétablissement d’une banque centrale des États-Unis et proclame la ferme résolution de retirer aux banques la perception et la distribution du revenu public, qu’elles accomplissaient comme intermédiaires entre l’administration du trésor et les citoyens. Le moyen de subvenir aux besoins du gouvernement consistée reprendre pour son compte une somme considérable en espèces ou en lingots, reste de l’excédant du revenu qui devait être distribué aux états et l’a été en grande partie. Cette somme, retirée de la circulation, était demeurée en dépôt dans plusieurs banques provinciales, favorisées par l’ancien président Jackson, qui l’avait fort brutalement enlevée à la banque des États-Unis. On évitera, en recourant à ce moyen, de contracter un emprunt ou d’augmenter les taxes; et, comme il sera impossible de recouvrer immédiatement les fonds confiés à des banques généralement peu solides et fort embarrassées pour le moment, le pouvoir exécutif demande l’autorisation de créer, jusqu’à concurrence du déficit, des billets du trésor de 100 dollars au moins (533 francs) chacun, portant intérêt à six pour cent. Au reste, nous le répétons, le commerce est abandonné à lui-même par le gouvernement fédéral, si ce n’est qu’on propose d’accorder un nouveau délai de six mois pour l’acquittement en numéraire de toutes les obligations envers le trésor; cependant il est possible que dans le cours de la session, il se développe quelque plan combiné de manière à préparer une solution plus favorable, et on croit que M. Rives, ancien ministre des Etats-Unis en France, et qui se trouve à Washington le chef d’un parti mitoyen entre l’opposition et le gouvernement, s’occupe d’un projet destiné à remplir ce but. Ces détails incomplets sur une question fort aride manquent peut- être d’intérêt; mais toute la vie, toute la prospérité d’un grand peuple sont là pour le moment. De la Nouvelle-Orléans aux frontières du Canada, cette question aride passionne les esprits et les coeurs aussi fortement que peuvent le faire ailleurs les conquêtes, la gloire, la liberté; et après tout, elle vaut nos misérables querelles de coteries. L’Europe elle-même n’a pas le droit d’y demeurer étrangère, et si le revenu de l’Angleterre pendant l’année 1837 (du 10 Octobre 1836 au 10 Octobre 1837), dont on vient de publier le tableau, présente un déficit de plus de cinquante millions de francs sur celui de l’année précédente, la crise financière et commerciale qui préoccupe les Etats-Unis est pour plus de moitié dans ce déplorable résultat. Une discussion s’est élevée dans les journaux quotidiens entre M. Augustin Thierry et M. Nisard au sujet du travail que la Revue a publié le 1er Octobre sur Armand Carrel. La Revue regrette sincèrement de n’avoir pu prévenir cette discussion, qui nous paraît résulter d’un malentendu entre deux honorables écrivains. M. Nisard a, en toute occasion, professé trop d’admiration pour l’illustre historien, pour qu’il soit entré dans sa pensée d’attribuer à Carrel une part quelconque dans la composition ou l’exécution de l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. C’est ce que démontrera, nous l’espérons, à tous les esprits désintéressés l’ensemble du travail de M. Nisard. LA CHAIRE d’ARCHEOLOGIE ÉGYPTIENNE DU COLLÈGE DE FRANCE. Une chaire d’archéologie a été créée au Collège de France, dans le mois de Mars 1831. Voici les circonstances qui donnèrent lieu à cette fondation nouvelle. Chargé d’aller sur les rives du Nil recueillir les matériaux d’un supplément au magnifique ouvrage publié par la commission d’Egypte, M. Champollion avait accompli cette mission. Il était de retour à Paris, possesseur d’une riche collection de dessins, ayant fait beaucoup pour la science et regrettant que les premières atteintes du mal auquel il succomba plus tard, ne lui eussent pas permis de faire davantage. Son absence avait duré deux années; il en eût fallu le double pour remplir la tâche qu’il s’était proposée. D’autres, nous l’espérons, pourront quelque jour conduire à fin cette oeuvre que la souffrance l’obligea de laisser inachevée. L’importance des résultats obtenus par M. Champollion dans le cours de ses tentatives pour interpréter, à l’aide de la langue égyptienne, les écritures antiques, l’importance de ces résultats, disons-nous, parut assez grande pour qu’on en fît l’objet d’un enseignement public. Il n’y avait point encore une science bien arrêtée; de nombreuses modifications aux opinions adoptées provisoirement devaient résulter, sans doute, des travaux des recherches qui se continuaient chaque jour; mais des bases étaient posées, la langue égyptienne était reconnue comme seul moyen d’interprétation. Si les rapports des écritures avec elle devaient encore, long-temps peut-être, laisser des doutes, des incertitudes sur divers points, cette langue du moins donnait lieu elle-même à un enseignement tout-à-fait positif; une chaire fut donc instituée à côté des riches collections égyptiennes du Louvre et de la Bibliothèque du Roi, et pour servir de complément à ces collections. Un cours d’archéologie grecque et romaine existait déjà comme annexe du cabinet des antiques; un cours d’archéologie égyptienne fut fondé au Collège de France, et M. Champollion dut prendre pour objet de son enseignement la langue égyptienne et ses rapports avec les anciennes écritures. Dans les études qui ont pour objet les sociétés grecque et romaine, la langue est exclue du cadre de l’archéologie. Les nombreux écrits qui sont venus jusqu’à nous servent de base à cette science, mais leur interprétation constitue une science tout-à-fait différente. Il n’en est point de même pour les études relatives à l’Egypte; qui dit archéologie égyptienne, ne dit pas autre chose, du moins quant à présent, que science de l’interprétation des écritures dont faisaient usage autrefois les habitans de la vallée du Nil, c’est-à-dire connaissance de la langue égyptienne et de ses rapports avec les caractères, soit écrits, soit sculptés, qui recouvrent tous les antiques débris dont est jonché le sol de l’Egypte, depuis l’objet de la plus petite dimension jusqu’aux constructions les plus gigantesques. «M. Champollion exposera les principes de la grammaire égyptienne- copte, et développera le système entier des écritures sacrées, en faisant connaître toutes les formes grammaticales usitées dans les textes hiéroglyphiques et hiératiques.» Tel était le programme du cours d’archéologie; et ce programme, commentaire contemporain de la fondation, fixe le sens dans lequel se trouvait pris, par le fondateur, ce mot si vague, si élastique, archéologie. Il n’était pas possible d’ailleurs, dès qu’on l’appliquait aux études qui ont l’Egypte pour objet, il n’était pas possible, nous l’avons déjà dit, de l’entendre autrement, et nous allons voir que c’est ainsi qu’il a été entendu de tout le monde, pendant les cinq années qui ont suivi l’institution de la chaire nouvelle. Ce fut le 10 Mai 1831 que M. Champollion prononça le discours d’ouverture. Tous les faits nouveaux dont les études égyptiennes devaient enrichir les sciences historiques furent par lui signalés, puis il termina de la sorte : ce D’aussi importans résultats ne sauraient acquérir leur poids et toute leur certitude que de l’intelligence réelle des innombrables inscriptions sculptées ou peintes sur les monumens égyptiens, et l’étude de la langue parlée doit précéder celle des textes où elle est employée. Ce sera donc par l’exposé approfondi des principes de la grammaire égyptienne et des signes qui leur sont propres, que nous commencerons des leçons d’où leur sujet même doit bannir tout ornement, etc.» Après trois ou quatre leçons, le cours fut interrompu par suite de l’état de souffrance du professeur. Le mal ne tarda point à s’aggraver; l’interruption, qui semblait ne devoir être que de courte durée, se prolongea; M. Champollion ne devait plus reparaître dans cette chaire fondée pour lui, et qu’il n’avait occupée qu’un instant; la mort l’enleva dans les premiers mois de l’année suivante. Si la chaire nouvelle eût eu pour objet les branches diverses de l’archéologie générale, on eût procédé sur-le-champ, suivant l’usage, au remplacement du professeur que la science venait de perdre; mais, persuadés que cette chaire appartenait exclusivement à l’archéologie égyptienne, et ne voyant personne qui pût, à cette époque, être chargé de la continuation d’un enseignement si malheureusement interrompu, les professeurs du Collège de France obtinrent que le remplacement serait ajourné. Des études qui ne faisaient alors que commencer pouvaient être continuées, développées avec succès; le temps aidant, un successeur se pouvait présenter, capable de suivre les traces du premier titulaire, et d’enseigner, avec la langue égyptienne-copte, les principes suivant lesquels on la doit appliquer à l’interprétation de ces monumens qui recouvrent le sol de l’Egypte et qui remplissent nos musées. Une année s’écoula de la sorte, puis deux, puis trois; aujourd’hui l’ajournement date de cinq années entières, pendant lesquelles l’espoir de trouver un professeur d’archéologie égyptienne s’est toujours maintenu dans le sein du Collège de France. Cependant le délai devait avoir un terme. Le traitement attaché à la chaire vacante courait toujours; le Collège le touchait exactement et l’employait à compléter ses collections scientifiques, ce qui était fort bien au fond, mais peu régulier pour la forme. Le ministre de l’instruction publique a donc cru devoir exiger que cette affaire se termine, qu’un professeur soit nommé s’il est possible, sinon, que la chaire, et par suite le traitement, soient supprimés. Là-dessus, première réunion des professeurs, décision préliminaire prise par eux, qui modifierait la nature de la chaire, et ajournement fixe de la présentation, dans les conditions nouvelles, aux premiers jours de Novembre prochain. La décision dont nous parlons, fondée sur l’acception la plus étendue du mot archéologie, ouvrirait la chaire vacante à toutes les branches de l’histoire du passé, y compris une partie de notre histoire nationale. A l’époque où cette chaire fut instituée, le ministre d’alors, dit-on, prévoyant telles circonstances dans lesquelles l’enseignement commencé par M. Champollion ne pourrait être continué, supprima la qualification d’égyptienne que l’on avait d’abord accolée au titre du cours nouveau. Nous acceptons ce fait. Si, après la mort prématurée de M. Champollion, qui ne laissait aucun élève capable de lui succéder, on eût immédiatement introduit dans la chaire devenue vacante une autre branche d’enseignement, cet arrangement n’eût permis aucune objection. Mais on a tardé cinq années, pendant lesquelles on a laissé aux amis des études égyptiennes l’espoir que dans cette chaire, veuve si promptement de son premier titulaire, l’enseignement de M. Champollion pourrait être repris; et cet espoir a peut-être encouragé la continuation de bien des travaux. Faire aujourd’hui ce que l’on n’a point fait il y a cinq ans, serait, nous n’en doutons pas, porter un coup mortel aux études qui ont l’Egypte pour objet; ce serait déclarer impuissans les efforts de tous ceux qui, depuis la mort de M. Champollion, ont fait de la langue égyptienne-copte le sujet de leurs travaux. Mais, si cette langue a été reconnue pour la seule voie qui puisse conduire à l’interprétation des légendes hiéroglyphiques; si la langue égyptienne-copte a été signalée par le célèbre auteur de l’alphabet phonétique, comme formant la base de toutes ses découvertes et fournissant leur démonstration, elle n’est point elle-même une découverte récente. Imparfaitement connue pendant long-temps, elle n’attendait, pour l’être mieux, que les études auxquelles devait donner lieu son importance nouvelle; les matériaux ne manquent pas pour la bien connaître; mais pour que ces matériaux fussent recherchés, réunis, appréciés, pour qu’ils donnassent toutes les conséquences que l’on en peut tirer, il fallait qu’un intérêt puissant appelât sur la langue égyptienne l’attention qu’elle n’avait point obtenue par elle-même. Lorsque dans l’idiome copte, si long-temps dédaigné, on fut obligé de reconnaître le langage de ces Egyptiens qui, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, élevaient, décoraient les temples d’Esné, de Denderah; lorsqu’on vit cet idiome employé par M. Champollion porter la lumière dans les mystérieuses légendes dont sont couvertes les vastes parois de ces constructions gigantesques; alors on sentit qu’il était appelé à se placer au premier rang parmi les idiomes orientaux qui, dans le Collège de France, sont l’objet d’un enseignement public. Malheureusement, M. Champollion n’eut que le temps d’annoncer dans son programme que la langue égyptienne-copte formerait le texte de ses leçons; le nouvel enseignement fut suspendu avant d’avoir été commencé. Ne conviendrait-il pas aujourd’hui d’examiner avant tout si des études nouvelles n’ont point rendu possible la reprise de l’enseignement annoncé par M. Champollion? Quand on aura reconnu l’impossibilité de marcher dans cette voie, que l’on songe à sortir de la spécialité primitive de la chaire, à la bonne heure; mais que ce soit dans ce cas seulement. Les professeurs du Collège de France ne peuvent pas vouloir que l’oeuvre de M. Champollion reste inachevée; M. Silvestre de Sacy, dont les encouragemens et les éloges ont accompagné constamment l’illustre auteur de la Grammaire égyptienne; M. Letronne, qui a pris part à ses travaux, n’approuveront certainement point un changement de destination qui frapperait d’un coup funeste des études créées par M. Champollion. Le ministre de l’instruction publique, nous en sommes sûrs, ne l’approuverait pas davantage. Est-ce, en effet, quand, aux riches collections égyptiennes qui ont peine à trouver place dans les vastes galeries du Louvre, quand, aux précieuses antiquités du même genre qui se groupent dans les salles de la Bibliothèque du Roi, il est question d’ajouter encore la collection, non moins riche, non moins précieuse, apportée par M. Mimant; est-ce, quand sur une de nos places publiques vient de se dresser un des prodigieux obélisques de Thèbes, empreint sur chaque face d’une triple série de caractères sacrés; est-ce, disons-nous, lorsque tant de faits s’accumulent qui témoignent de la sollicitude du gouvernement pour le progrès des études égyptiennes; est-ce, au milieu de circonstances pareilles, qu’un ministre, protecteur ardent de tous les travaux de science, laisserait enlever à l’enseignement de la langue égyptienne, qui seule donne la clé de tant de richesses archéologiques, une chaire ouverte exprès pour cet enseignement, la seule chaire qui lui ait jamais été consacrée? Non, le ministre de l’instruction publique n’y consentirait pas, nous en avons la certitude; il n’y consentirait pas, parce qu’il sait que, chez nous, l’étude de la langue égyptienne est loin d’être abandonnée; il sait que des gens de conscience et de dévouement ont sacrifié à cette étude obscure des carrières brillantes; il sait que ce dévouement n’a point été sans quelque succès, que la patience, la persévérance, pendant longues années, n’ont point été sans porter des fruits qui méritent considération. Le ministre se rappelle avoir chargé un de nos amis, le docteur J. Dujardin, d’une mission qui supposait une connaissance approfondie de la langue égyptienne. Nous n’avons point appris que celle connaissance, assez chèrement achetée, selon nous, lui soit contestée par personne; nous ne parlons, bien entendu, que de ceux qui sont en état de juger. Nous savons bien que l’expression franche, et parfois un peu âpre, d’un doute consciencieux à l’occasion de certaines assertions dénuées de preuves qui se présentent trop fréquemment dans les écrits de M. Champollion, a soulevé contre lui des préventions fâcheuses chez quelques personnes. Dès que la mort, enlevant si malheureusement M. Champollion à des recherches inachevées, ne lui avait point laissé le temps de joindre la preuve à bon nombre d’aperçus que son coup d’oeil lui avait donnés pour vrais, que devaient faire ceux qui venaient après lui? Croire sur parole? Tel a pu être l’avis de quelques-uns. A noire avis, la seule marche raisonnable était de remettre en doute tout ce qui n’était point prouvé, jusqu’à l’instant où des recherches nouvelles auraient conduit à la démonstration nécessaire. Après un moment de réflexion, ceux qui ont pris pour une offense la demande d’une preuve, auraient senti que si cette vérité, qu’ils admettaient et voulaient faire admettre sans examen, était bien la vérité, des recherches sérieuses, faites avec conscience, et prenant pour base une connaissance aussi complète, aussi approfondie que possible de la langue égyptienne, devaient forcément conduire à la reconnaître, à lui rendre témoignage, celui-là même qui s’était établi sur le terrain du scepticisme le plus absolu. Le doute chez un adversaire consciencieux n’est-il pas toujours pour la vérité une occasion de triomphe? et celui-là qui pèse avec scrupule, qui examine avec rigueur, n’est-il pas cent fois plus utile à la science qui vient de naître, à la science incomplète et subissant encore les mille transformations de cette première époque; n’est-il pas plus utile que celui qui se jette en aveugle dans la route à peine tracée, incapable de redresser une erreur, de remplir une lacune? Mais il semble que nous fassions une apologie, et cela n’est point dans notre intention. Nous avons voulu montrer seulement que changer aujourd’hui la destination primitive de la chaire d’archéologie du Collège de France serait contraire aux intentions du ministre qui l’a fondée, et fatal aux intérêts de la science dont M. Champollion a jeté les fondemens. Nous soumettons nos observations au jugement éclairé de M. de Salvandy, qui doit prononcer dans cette affaire, et à celui des professeurs appelés à donner leur avis. La chaire d’archéologie du Collège de France a été créée pour l’enseignement de la langue égyptienne et de ses rapports avec les écritures anciennes; nous espérons qu’on ne l’enlèvera point à cet enseignement, tant qu’il ne sera point démontré que cet enseignement est impossible. Or, l’examen de la liste des candidats qui se présentent nous paraît fournir une démonstration contraire. Nous y voyons figurer d’abord un membre de l’Académie des Inscriptions, M. Guérard, dont les recherches ont eu constamment pour objet les premiers siècles de notre histoire nationale; puis, un autre membre de la même académie, M. Lajard, qui s’occupe depuis longues années de l’interprétation des symboles assyriens, persans, chaldéens; ensuite, un conservateur-administrateur de la Bibliothèque du Roi, M. Lenormant, qui paraît embrasser dans ses recherches l’antiquité tout entière; enfin, M. Dujardin, qui a fait de la langue égyptienne-copte l’objet d’une étude longue et approfondie. Nous ne citons point un étranger, M. Salvolini, dont les travaux ont été récemment appréciés dans la Revue, car il nous semble, à voir les résultats de cette appréciation, que, de sa part, la candidature ne saurait être sérieuse. Convaincus comme nous le sommes que la chaire vacante doit conserver sa spécialité première, nous n’avons point à nous occuper des titres de M. Guérard, non plus que de ceux de M. Lajard; nous dirons seulement que le ministre de l’instruction publique, disposé à créer toute chaire nouvelle dont l’utilité lui sera démontrée, ne consentirait point à laisser entrer notre histoire nationale au Collège de France par une porte dérobée. Que serait, en effet, une archéologie française, sinon un ingénieux artifice pour adapter l’histoire de France au titre de la chaire vacante? Passons à M. Lenormant. Du point de vue où nous nous sommes placés, nous n’avons à considérer dans ses travaux que ceux qui sont relatifs à l’Egypte. Il faut le dire, M. Lenormant nous paraît avoir pris à rebours la question de l’archéologie égyptienne; au lieu de commencer par la base, il s’est adressé tout d’abord aux sommités de l’édifice; il a pris le chemin le plus court pour arriver plus rapidement; aussi la valeur des résultats obtenus a-t-elle été tout ce qu’elle pouvait être en cas pareil. Mais si des explications flottantes, creuses, sans appui réel, peuvent défrayer un cours d’histoire égyptienne fait dans une chaire d’histoire moderne, elles sont fort loin de convenir à un cours d’archéologie sérieuse. Il faut, pour occuper la chaire de M. Champollion, une connaissance complète, approfondie, de la langue égyptienne-copte, et cette connaissance manque tout-à-fait à M. Lenormant : il en convient lui-même. M. Lenormant paraît ne s’être pas fait une idée bien juste de la voie dans laquelle devaient être portées les découvertes de M. Champollion pour donner tous leurs fruits; il s’est trompé grandement, s’il a cru que ces fruits se pouvaient obtenir indépendamment de la langue égyptienne. M. Lenormant, étranger à l’idiome copte, seule base de toute archéologie égyptienne, ne saurait occuper la chaire vacante, quelque familier qu’il puisse être avec la forme des monumens divers dont se composent nos musées. D’ailleurs, quand le motif dont nous venons de parler ne serait pas déjà plus que suffisant, nous avons peine à croire que le ministre de l’instruction publique, qui vient de placer M. Lenormant dans une position fort brillante à la Bibliothèque du Roi, consentît à le nommer, quelques mois plus tard, professeur au Collège de France. Reste M. Dujardin, qui, pour arriver au but, l’interprétation des écritures hiéroglyphiques, a eu le courage de prendre la voie la plus longue, mais aussi la plus sûre, et, disons-le, la seule qui fût rationnelle; sentant que dans la langue copte se trouvaient et les fondemens et la démonstration des découvertes de M. Champollion, il a dédaigné des fruits prématurés, mais aussi trompeurs que faciles à obtenir, pour acquérir, par une application sans partage, une connaissance de la langue égyptienne complète, autant qu’elle peut l’être dans l’état présent des choses. Nous n’hésitons point à le dire, M. Dujardin convient à la chaire de M. Champollion, et il est le seul qui lui convienne. Nous espérons donc que l’enseignement commencé par M. Champollion sera repris et continué dans la chaire vacante; cette continuation est devenue possible; l’intérêt des études égyptiennes, pour lesquelles le gouvernement a tant fait jusqu’à ce jour, la demande, l’exige. Il n’en faut pas davantage, nous en sommes certains, pour prévoir l’avis qui sera donné par les professeurs du Collège de France et par les membres de l’Académie des Inscriptions; il n’en faut pas davantage pour qu’il nous soit permis de préjuger la décision du ministre. R.-F. AVENTURES OF CAPTAIX BONNEVILLE, OR SCENES BEYOND THE ROCKY MOUNTAINS OF THE FAR WEST, by Washington Irving (5). Les Montagnes Rocheuses ont été pendant les années 1832, 1833 et 1834, le théâtre d’une entreprise aventureuse dont la relation est appelée, nous n’en doutons pas, à un légitime succès. Nous voulons parler de l’expédition du capitaine Bonneville à l’ouest des États-Unis d’Amérique, et par delà ces montagnes. Le héros de cette audacieuse campagne appartient à la France par son origine. Fils d’émigré, M. Bonneville est entré au service de l’Amérique après avoir terminé son éducation à l’école militaire de West- point. Dans ses cantonnemens de l’ouest, il a eu plus d’une fois l’occasion de s’entretenir avec des marchands indiens et des pionniers du désert. Le récit de leurs aventures, le tableau qu’ils lui traçaient de régions inconnues et magnifiques, éveillèrent dans l’âme du capitaine d’impatiens désirs qui se convertirent bientôt en une ferme résolution. Une entreprise ayant pour but d’explorer les Montagnes Rocheuses devint l’unique objet de ses pensées. Il obtint un congé de deux ans; il fit approuver son expédition par le major-général Macomb : une compagnie de New- York fournit les fonds nécessaires. Tout obstacle étant levé, le capitaine Bonneville partit en Mai 1832 pour ne revenir que dans l’automne de 1835. A son retour, il se trouva rayé des contrôles de l’armée. Le quartier-général de Washington, n’ayant reçu de lui aucune nouvelle, l’avait regardé comme mort et définitivement perdu. Ce ne fut qu’après plusieurs mois de démarches que le capitaine obtint d’être considéré de nouveau comme faisant partie de l’armée. Il fut cantonné au fort Gibson, sur la frontière occidentale des États-Unis. Nous devons aux loisirs forcés qui l’attendaient à son retour le récit détaillé de cette campagne de trois ans dans le désert. M. Washington Irving, chargé par le capitaine de la publication de son manuscrit, lui a fait subir diverses modifications dont il rend compte dans une introduction intéressante. Ainsi, la narration de M. Bonneville a été entremêlée de détails et de faits recueillis dans les conversations et les journaux de ses compagnons. Nous ne blâmons pas non plus l’élégant écrivain d’avoir cherché, comme il l’avoue lui-même, à donner le ton et la couleur à un récit sèchement exact. Il y a de la grâce sans recherche dans la manière de M. Irving. Sans atteindre à l’énergie de Cooper, il peint avec élégance, et décrit avec précision. Les voyages de M. Bonneville ont acquis sous cette plume habile un nouvel intérêt; hâtons-nous de dire qu’ils n’ont rien perdu de leur valeur comme ouvrage sérieux et journal de recherches. C’est assez long-temps nous occuper de la forme dans un ouvrage qui, à la rigueur, pourrait ne devoir son succès qu’à la narration la plus simple et la plus naïve. On jugera de la vérité de notre éloge par l’itinéraire de M. Bonneville que nous allons tracer rapidement. Parti le 1er Mai 1832 de la frontière du Missouri, le capitaine avait franchi la crête des Montagnes Rocheuses le 24 Juillet de la même année. Le 26, après d’excessives souffrances, il atteignait les bords du Colorado. Le 19 septembre, il établissait son camp d’hivernage près des eaux supérieures de la Rivière du Saumon. L’année suivante, au retour de l’été, il continue ses explorations dans le désert, en se dirigeant vers le fleuve de la Longue-Corne et le pays des Corbeaux. L’hiver le retrouve campé à un endroit appelé Port-Neuf. Mais il ne peut supporter long-temps le repos; il rêve une expédition de reconnaissance, vaste et périlleuse. Il s’agit de pénétrer jusqu’aux établissemens de la baie d’Hudson, sur les rives de la Colombie. Le plan du capitaine est d’établir, sur un point quelconque de la partie inférieure de la rivière, un poste commercial dont la création puisse un jour compenser, pour les États-Unis, les pertes résultées de la prise d’Astoria, depuis 1814. Cette expédition l’oblige à traverser les Montagnes Bleues, théâtre des désastres de plusieurs bandes astoriennes, dirigées par MM. Hunt et Crooks, qui les premiers, explorèrent ces défilés. M. Bonneville n’est retenu ni par d’effrayans souvenirs, ni par les rigueurs de la saison. Il ne prend avec lui que trois hommes et cinq chevaux. De nombreux obstacles, des souffrances de toute espèce, ébranlent plus d’une fois le courage du capitaine, pendant cette périlleuse excursion; mais son opiniâtre volonté reprend bientôt le dessus. Il arrive à la baie d’Hudson le 4 Mars 1834. Le 12 mai, il est revenu au Port-Neuf. Le 3 juillet, à la tête de vingt-trois hommes, il se rend de nouveau à l’embouchure de la Colombie, où il espère ouvrir avec les indigènes des relations Commerciales. Mais l’influence hostile de la compagnie anglaise de la baie d’Hudson rend impuissans tous les efforts du capitaine pour ouvrir un commerce avec les Indiens. M. Bonneville retourne à regret sur ses pas, et il se trouve en automne au rendez-vous général qu’il a donné à ses compagnons sur les bords de la Rivière de l’Ours. Après un hiver passé dans l’abondance, le capitaine reprend sa route vers les Etats-Unis. Le 22 Août 1835, M. Bonneville et sa caravane arrivent à la frontière, après trois années de courses dans les steppes et les montagnes. «Là, s’il faut l’en croire, dit M. Irving, on eût pu prendre sa cavalcade pour une procession d’Indiens déguenillés, car ses hommes étaient presque nus, et trois années de séjour dans le désert leur avaient donné l’aspect le plus sauvage.» Ce livre a tout l’intérêt des romans de Cooper, il a de plus que ces romans la réalité. S’il faut en croire un voyageur allemand dont l’ouvrage a plus d’un rapport avec celui du capitaine (Transatlantische Skizzen, Zurich, 1825), les trappeurs et les Indiens de Cooper sont des types fantastiques qui n’ont jamais existé que dans l’imagination du romancier. Les voyages (le M. Bonneville nous montrent le véritable trappeur dans toute sa fierté indépendante, et aussi, nous devons le dire, dans son implacable férocité. Pour ces natures indomptables, la liberté des États-Unis est encore une contrainte. Il leur faut le désert, la vie du chasseur, l’indépendance de l’Indien, la nature sauvage et sans bornes. Nous citerons à ce propos un épisode remarquable des voyages du capitaine; c’est l’excursion de quarante trappeurs aux possessions espagnoles de la Californie. Si on lit après cet épisode le chapitre intitulé : Voyage dans un bateau de buffle, on aura une connaissance exacte de la vie aventureuse du trappeur et de ses penchans effrénés. La conclusion du livre annonce toutefois une modification prochaine dans la vie de ces sauvages montagnards. Le commerce des fourrures est, suivant l’auteur, d’un caractère essentiellement passager. «Les bandes rivales des trappeurs, dit M. Irving, ont bientôt épuisé les cours d’eau, surtout lorsque la concurrence les pousse à une destruction inutile du castor. Quand il n’y aura plus d’animaux à fourrure, la scène changera totalement. Le trappeur pimpant et son coursier, dans leur costume sauvage, couvert de grelots et de colifichets; le guerrier peint et panaché, toujours aux aguets; la caravane du marchand serpentant en longue file dans la plaine déserte avec les Indiens embusqués sur son passage; la chasse aux buffles, le camp de chasse, le gala au milieu du danger, l’attaque nocturne, l’alerte, l’escarmouche au milieu des rochers, tout ce roman de la vie sauvage qui existe encore dans les montagnes, n’existera plus que dans les légendes de la frontière et ressemblera aux fictions de la chevalerie ou de la féerie.» Ce sont là de tristes prévisions; mais on se consolerait aisément si l’on devait croire que la civilisation gagnât quelque chose à cette révolution inévitable. La question est résolue par M. Irving d’une manière négative. Il représente les solitudes de l’ouest comme incapables de culture. «Là où rien ne saurait tenter la cupidité du blanc, il sortira, dit-il, avec le temps, un mélange de tribus diverses et de blancs de toutes les nations, une race de montagnards pareils aux Tartares du Caucase... Ces hommes deviendront un jour, sur l’un et l’autre versant des montagnes, le fléau de la frontière civilisée.» M. Irving ne révèle toutefois le mal qu’en indiquant le remède, et l’établissement de postes militaires dans ces pays sauvages lui paraît un moyen sûr de mettre fin aux violences et aux déprédations des Indiens. VOYAGES EN CORSE. Les Voyages de M. Valéry en Corse, à l’île d’Elbe et en Sardaigne, se recommandent par de précieuses qualités d’observation et de conscience. «J’ai essayé, dit l’auteur dans sa préface, de peindre une Italie nouvelle, et, si j’ose le dire, inconnue..... Au lieu de tableaux et de statues, j’avais en Corse des actions et des hommes.» Ce peu de mots explique le livre. M. Valéry entre en Corse par Bastia, l’ancienne capitale; il parcourt successivement les riantes vallées du Cap-Corse, la fertile Balagne, cette contrée la plus riche, selon lui, et la plus civilisée de l’île. Après la Balagne, il traverse les forêts célèbres d’Aytone et de Valdoniello, s’arrête à Ajaccio, Bonifacio, Sartène, et revient à Bastia par la magnifique plaine d’Aléria. La description des villes principales occupe plusieurs chapitres, où l’érudition historique se mêle, sans affectation, aux souvenirs du voyageur. Ainsi, à propos de Bastia, M. Valéry consacre plusieurs chapitres à l’appréciation de quelques écrivains peu connus de la Corse, tels que Petrus Cyrneus, Filippini, Vincent Giubega, dont il cite un sonnet plein de grâce. Corte lui rappelle le séjour du général Paoli et les grandes actions de Gaffori, le Brutus de la Corse. On voit que M. Valéry a recueilli soigneusement les traditions du pays qu’il visitait; il les cite à propos, et fait servir, en quelque sorte, l’histoire de complément à la géographie. Ce livre révèle, mieux que tout autre, de quelle utilité sont les études historiques à un voyageur. M. Valéry aurait, à coup sûr, écrit un ouvrage moins consciencieux et moins utile, si, avant de visiter la Corse, il n’avait lu son vieil et national historien Filippini. «La terre de Corse, dit-il en rapportant un beau trait de Cervoni, la terre de Corse rappelle à chaque pas de nobles et courageuses actions; elle n’a jamais eu qu’assez peu d’habitans; elle compte prodigieusement d’hommes et même de femmes.» Ce jugement n’a rien d’exagéré; chaque page du livre le prouve, et l’on peut croire que M. Valéry s’est borné à choisir parmi les traditions héroïques du pays. Un travail plus complet sur cette matière eût dépassé les limites de son livre. L’histoire de cette petite nation a le même caractère de grandeur épique et de merveilleux que l’histoire des républiques anciennes. Les hommes d’Athènes et de Sparte pourraient tendre la main, sans rougir, aux patriotes de Sartène et de Corte. La Corse peut citer avec orgueil, à côté des héros anciens, les trois Sampiero, les Paoli, les Cervoni, les Abbatucci. M. Valéry n’a pas cependant laissé l’histoire usurper la place de la description et des souvenirs. A côté de la tradition, il a fait une part assez large an tableau des moeurs et du pays qu’il parcourait. La nature est admirée franchement, sans emphase. La simplicité du plan de ce livre, son but, qui est d’instruire avant d’amuser, ne comportaient pas plus d’abandon, plus d’aisance dans les développemens pittoresques. M. Valéry, en restant simple et concis, a fait preuve d’un excellent goût; son livre n’a pas cessé d’être intéressant en devenant substantiel. La seconde partie des Voyages est entièrement consacrée à l’île d’Elbe. Le séjour à Porto-Longone et Porto-Ferrajo, la visite au Mont-Serrat, sont des chapitres pleins de charme et d’intérêt. Les habitans de l’île d’Elbe ne ressemblent en rien aux sauvages montagnards de la Corse. C’est la douceur, l’élégance de la civilisation toscane succédant à la rudesse africaine. Ce contraste a été bien compris par M. Valéry. L’histoire de l’île d’Elbe est toutefois peu féconde en grands souvenirs. Le voyageur a justement apprécié l’importance de cette île en peu de mots : «L’île d’Elbe, dit-il, qui n’a que dix-sept mille habitans, fut, depuis Rome jusqu’à l’empire français, un de ces points rares, isolés, espèces de vastes casernes jetées en Europe pour l’observer ou la contenir. L’occupation militaire, la conquête, faisaient leur vie; ils languissent et meurent par la paix.» Au résumé, la critique ne doit que des encouragemens à cette publication, dont le premier volume a seulement paru. Le livre de M. Valéry deviendra certainement, pour les voyageurs qui visiteront la Corse et l’île d’Elbe, un compagnon indispensable et le plus éloquent des cicérone. C’est dire assez que nous le plaçons au même rang que les Voyages historiques et littéraires en Italie, et que nous lui prédisons le même succès. Le roman de Valérie, de Mme de Krüdner, dont les éditions devenaient rares, vient d’être réimprimé en 2 volumes in-8°. Il est précédé de la Notice de M. Sainte-Beuve, que nos lecteurs ont lue dans la livraison du 15 juillet. F Buloz. 14 Décembre 1837. À peine complétée par les élections de la Corse et de Ploërmel, la nouvelle chambre des députés a déjà un vide à combler dans ses rangs, par la mort de M. Semerie, compatriote et ami de M. Thiers, M. Semerie, jeune encore, avait succédé, comme procureur-général d’Alger, à M. Réallier-Dumas, qui occupe aujourd’hui les mêmes fonctions en Corse, et qui a cessé de faire partie de la chambre. Le ministère n’a pas encore remplacé M. Semerie dans la direction du parquet d’Alger, qui devient de jour en jour plus importante, à mesure que la domination française s’affermit et s’enracine dans la régence, et que le voeu d’une occupation large, féconde, progressive, se prononce de toutes parts avec une irrésistible énergie. Les chambres vont donc s’ouvrir; les partis vont donc se trouver en présence; tous les calculs de majorité, d’opposition, d’équilibre, de centre droit et de centre gauche, auxquels on se livre depuis un mois, vont subir la décisive épreuve du scrutin, et on va savoir, pour quelque temps du moins, de quel côté souffle le vent de la puissance parlementaire. Nous croyons, nous, que ce sera légèrement à gauche; d’autres, il est vrai, disent non, mais pour l’avenir seulement, à ce qu’il paraît, car pour le passé ils adoptent pleinement la marche que le vaisseau ministériel a suivie sous cette influence. Amnistie, dissolution de la chambre, abandon de la loi d’apanage, des lois de déportation et de non-révélation, adoucissement général du système de résistance; tout cela, ils l’approuvent, et s’ils ne l’ont pas fait, vraiment ils en sont au désespoir, et il y a de quoi. C’est toujours quelque chose de gagné; et puisqu’on s’exécute maintenant de si bonne grâce, il n’y aura pas de récriminations à essuyer contre une politique sanctionnée par l’approbation de ceux-là mêmes qu’elle condamne. Aussi doit-on s’attendre à les voir s’applaudir les premiers de la situation dont le ministère ne manquera pas de retracer le tableau dans le discours de la couronne. Jamais il n’y aura eu dans une chambre de députés plus de monde satisfait à la fois. Nous conseillons au centre gauche de rendre à son voisin le centre droit politesse pour politesse, et de ne pas être exclusif dans la première question sur laquelle la chambre devra se dessiner, celle des vice-présidences et de l’organisation du bureau. Agir autrement, ce serait se montrer aussi intolérant dans un sens que les doctrinaires l’étaient dans un autre, et, disons plus, ce serait une faute de tactique; car maintenant la supériorité étant acquise au centre gauche, comme elle appartenait précédemment au centre droit, il lui convient d’attirer et d’absorber en lui tout ce qui est susceptible d’entrer dans la majorité dont il doit incontestablement former le noyau? On se demande quel parti prendra le ministère dans toutes ces questions, quels candidats il adoptera plus directement comme les siens. Evidemment il ne sera pas exclusif; il ne le peut, ni ne le doit. Encore moins croyons-nous qu’il ait l’intention de se jeter complètement à droite. Certains rapprochemens, qui ont fait beaucoup de bruit, ne peuvent aller jusque-là sans imprudence, et nous supposons qu’ils témoignent plutôt de la force du ministère que de ses craintes. On lui rend hommage en venant à lui, et c’est assez pour lui d’accueillir ceux qui se rallient à son drapeau. Ils n’ont pas de conditions à lui faire, ils ne peuvent qu’accepter les siennes. D’ailleurs la vérité des situations ne se change pas au gré de l’homme d’état. Elles dominent ses volontés ou ses caprices; elles lui font la loi et lui montrent la route; s’il n’y entre pas, il perd de sa force et prépare lui-même sa chute. Nous comprenons que le ministère ait à coeur de gagner, parmi ses anciens ennemis, telle capacité financière, telle spécialité économique dont l’appui lui serait utile dans une discussion embarrassante. Rien de mieux assurément : c’est de la politique, et pour s’être heurté une fois ensemble sur le chemin des affaires, on ne doit pas rester éternellement ennemis. Mais il ne faut pas non plus retourner en arrière pour relever celui qu’on a renversé. Si l’on se retrouve, tant mieux; mais on ne doit pas se rechercher. C’est un aveu d’impuissance ou de faiblesse que les partis et les ministères, qui sont toujours des partis, bon gré mal gré, ne font pas impunément. La situation du ministère est bonne, on ne saurait le nier. Cependant elle a ses difficultés naturelles au début d’une session, et, qui plus est, au début d’une législature nouvelle. Ces difficultés proviennent surtout de l’incertitude d’esprit où l’on peut supposer qu’arriveront à la chambre les nouveaux députés, qui en forment à peu près le tiers. Mais il y a pour le ministère un moyen de fixer l’irrésolution de tous ceux qui n’ont pas de parti pris, et c’est le plus grand nombre. Le moyen, c’est que le ministère marque tout d’abord très nettement sa propre position, et cela conformément à son passé. Qu’il hésite, qu’il attende l’impulsion, qu’il semble avoir besoin de certaines alliances, on le croira faible, on le croira dominé; il y aura confusion dans les idées, et personne ne saura plus à quoi s’en tenir. Eh bien! nous croyons que cette position sera hautement prise dans le discours de la couronne, et que tout le monde y pourra reconnaître un plan de politique bien arrêté, à tendances libérales pour le dedans, nationales pour le dehors. Au reste, il se pourrait faire que l’année atteignît son dernier jour, sans que la chambre fût définitivement constituée. La vérification des pouvoirs demandera beaucoup plus de temps qu’à l’ordinaire, à cause du grand nombre de nouveaux députés qui auront à produire leurs titres, et des élections contestées qui soulèveront certainement des discussions assez vives. En attendant, le ministère s’occupe d’élaborer divers projets de lois d’intérêts matériels, parmi lesquels on en cite un sur la réduction du timbre des journaux. M. de Montalivet et le ministre des finances doivent appeler les gérans des principaux journaux à concourir à la rédaction de ce projet de loi, qui cette fois ne sera pas conçu en haine de la presse, ainsi que le voulait, sous le ministère du 6 septembre, un jeune sous-secrétaire d’état fort acharné contre le vieux journalisme, comme on disait alors, et qui développait avec chaleur ses idées sur l’abolition du timbre, uniquement pour tuer la vieille presse, qui lui a pourtant pardonnée avec une si touchante abnégation. Les chambres auront aussi à consacrer, par le vote des allocations nécessaires, quelques-uns des changemens que plusieurs ministres ont faits dans l’intérieur de leurs départemens, et les améliorations introduites par M. de Salvandy dans l’enseignement supérieur. On n’a pas rendu aux efforts du ministre de l’instruction publique la justice qu’ils méritent, ni reconnu toute la sollicitude qu’ils attestent pour les progrès de la science, dans la direction qu’ont prise les hautes études. Ainsi trois chaires nouvelles viennent d’être instituées par ses soins, l’une au Collège de France, l’autre à la Faculté des Sciences, la troisième à la Faculté de Droit, et confiées à des hommes spéciaux, dont le choix, celui des deux premiers surtout, a mérité l’approbation générale. M. de Salvandy a donné celle de mécanique expérimentale à M. Poncelet, de l’Académie des Sciences, et celle de l’histoire naturelle des corps organisés à M. Duvernoy, doyen de la Faculté des sciences de Strasbourg et collaborateur de Cuvier. La troisième est la chaire de législation pénale comparée. Nous ne saurions trop encourager M. de Salvandy à porter sur des créations de ce genre l’activité d’esprit dont il a fait preuve depuis qu’il a recueilli l’héritage de M. Guizot. Il a transpiré jusqu’ici fort peu de chose d’un complot que nous avons lieu de croire assez informe et encore éloigné heureusement de sa maturité, contre les jours du roi. Une haine fanatique et qui a survécu à l’amnistie, ce grand acte de clémence et de sagesse, couronné d’ailleurs de si heureux fruits, aurait poussé un homme obscur à faire, sous un faux nom, successivement plusieurs voyages en Angleterre pour y appliquer à la construction d’une nouvelle machine infernale les prodigieuses ressources de l’industrie la plus avancée, et ce serait un dessin, trouvé par hasard dans un portefeuille égaré, qui aurait mis l’autorité sur les traces du projet régicide. Nous ignorons jusqu’à quel point les découvertes qu’ont dû amener les arrestations faites depuis quelques jours, peuvent être sérieuses; mais nous croyons que si elles ont mis le gouvernement dans le secret de voeux et d’espérances coupables, elles ne lui ont pas fourni assez de moyens pour établir la culpabilité actuelle de ceux que la tranquillité publique condamne à se repaître de leurs impuissantes illusions. Irons-nous, à ce propos, déclamer contre notre temps? à Dieu ne plaise! Toutes les révolutions laissent les mêmes passions, les mêmes dangers, les mêmes ressentimens après elles, et il ne faut connaître ni l’humanité, ni l’histoire, pour imputer exclusivement à notre siècle ce qui est de tous les temps. Le parlement anglais sera probablement sur le point de se séparer au moment où nos chambres se réuniront, et dans cette courte session il aura été saisi des questions les plus graves, il aura offert les luttes les plus animées. Déjà le ministère de lord Melbourne a obtenu plusieurs votes politiques d’une haute importance et gagné la bataille toutes les fois qu’il l’a engagée ou acceptée. Sa dernière victoire est celle qu’il a remportée dans la question des pensions accordées par la couronne, et il y a eu de sa part autant d’habileté que de raison à donner spontanément cette satisfaction à l’opinion publique sur un des points qu’elle a le plus vivement pris à coeur. Dans la discussion de l’adresse, le chancelier de l’échiquier avait promis de faire lui-même sur les pensions de la liste civile, jusqu’à présent respectées à chaque changement de règne, une proposition qui atteindrait le but auquel tendaient depuis plusieurs années tous les efforts des radicaux, et consacrerait l’intervention du parlement dans la distribution des faveurs de la cour. C’est la promesse qu’il est venu accomplir en demandant à la chambre des communes la formation d’un comité d’enquête et d’examen sur les pensions, dont le chiffre est considérable, et qui ne sont pas toujours très convenablement placées, s’il faut en croire des rumeurs peut-être exagérées, mais au moins fort accréditées dans le public. Ce qui est incontestable, c’est que l’aristocratie anglaise a largement exploité la faveur et la générosité du souverain depuis l’avènement de George III à la couronne, et de plus, que la longue domination des tories a naturellement donné aux libéralités royales une direction politique fort avantageuse pour les plus illustres familles de ce parti. On trouvera sans doute sur la liste des pensions un certain nombre de récompenses bien méritées et qui répondent à des services réels; mais souvent elles en dépasseront la valeur, et la grandeur des fortunes qu’elles viennent accroître, leur donnera, de la part du souverain qui les accordait, le caractère d’une prodigalité condamnable, et de la part-du lord opulent qui les acceptait, celui d’une avidité scandaleuse. Les tories ont opiniâtrement disputé le terrain et réuni toutes leurs forces contre la proposition du chancelier de l’échiquier, qui n’en a pas moins été adoptée par une majorité triomphante de soixante-deux voix. Le ministère a présenté aussi le nouveau bill de réforme des corporations municipales d’Irlande, question de vie ou de mort pour lui, et qui servira de pierre de touche aux dispositions conciliantes que l’on attribue à la majorité de la chambre des lords. Aucune alliance n’est possible entre les tories libéraux et les whigs conservateurs, si cette mesure et celle de la commutation des dîmes, avec le fameux principe de l’appropriation qui a renversé le ministère de sir Robert Peel, ne sont préalablement accordées au cabinet Melbourne; mais quand il aura une fois obtenu ces deux gages, il pourra définitivement rompre avec les radicaux et retrouver sur les bancs de l’ancienne opposition les alliés qu’il perdra sur ceux de son ancienne majorité. O’Connell même, à peu près satisfait pour son Irlande, continuerait peut-être à l’appuyer ou garderait au moins beaucoup de ménagemens avec lui, et l’Angleterre se reposerait quelque temps dans cette réforme parlementaire que lord John Russell proclame une mesure finale, tandis que de nombreux meetings en demandent la réforme. C’est lord John Russell qui a raison : non pas, certes, qu’il n’y ait encore beaucoup à faire, beaucoup à réformer, beaucoup à détruire ou à refondre en Angleterre; mais le parlement, tel qu’il est constitué, suffit à la tâche, et pour apprécier les services qu’il peut rendre à la cause du progrès, de la justice et de l’égalité, il n’y a qu’à voir ceux qu’il lui a déjà rendus. Ce serait une belle histoire à faire que celle des immenses améliorations introduites en quelques années dans toutes les institutions de l’Angleterre. Administration, finances, législation du paupérisme, régime industriel, liberté commerciale, liberté municipale, liberté religieuse, tout s’est ressenti de l’impulsion donnée par la réforme parlementaire, fille elle-même de la révolution de juillet. Les whigs peuvent justement s’en enorgueillir, car ils ont bien mérité de leur patrie et de l’humanité. Cette vieille société anglaise, dont les plaies sont ainsi une à une soudées et montrées au grand jour, était cependant bien puissante. Avec tous ces vices au fond du coeur, ces inégalités, ces privilèges absurdes, ces règlemens vexatoires ou barbares, elle a soutenu, contre la révolution française et l’empire, une lutte gigantesque d’un quart de siècle, et elle a eu le dernier mot, tant il est vrai que, dans un état vigoureusement organisera puissance extérieure n’a rien de commun avec la bonté des institutions, quant au bonheur et à la liberté des individus. L’Angleterre pourrait bien être appelée au premier jour à faire un essai de ses forces contre une colonie de plus en plus rebelle à ses lois. L’agitation menaçante qui se propage dans le Bas-Canada, prend le caractère le plus grave; et ce qui prouve que le ministère anglais en voit les progrès avec inquiétude, c’est qu’il adopte des mesures militaires et songe à nommer gouverneur le lieutenant-général sir John Colborne, c’est-à-dire apparemment à concentrer tous les pouvoirs entre les mains du commandant des troupes. Il y a eu récemment à Montréal une rixe sérieuse entre le parti canadien et le parti anglais, qui a révélé l’existence d’une association contre le gouvernement, pour servir les projets des séparatistes; car aujourd’hui on ne saurait douter qu’il n’y ait dans la population canadienne un mouvement d’opinion qui la pousse à l’indépendance, puisqu’elle réclame des droits qui annuleraient de fait l’autorité de la métropole. Les Canadiens se plaignent de l’inégale répartition des emplois, qui constitue en faveur des Anglais une espèce de monopole; ils se plaignent de l’opposition constante du conseil législatif, dont les membres sont nommés par la couronne, à tous les voeux de la chambre d’assemblée, qui émane de l’élection; ils se plaignent encore de la partialité du conseil exécutif, composé de trente-cinq membres, aussi à la nomination de la couronne, et de l’organisation vicieuse du pouvoir judiciaire. Si l’on avait des informations plus complètes sur l’ensemble de la question, il est probable qu’à côté des griefs politiques on en trouverait qui se rattachent à la législation des rapports commerciaux. Mais aucune puissance n’a d’agens consulaires dans les colonies anglaises; et, malgré la liberté de la presse, on ne connaît qu’imparfaitement les détails de la querelle entre le Canada et le gouvernement britannique. La situation actuelle, sans parler des désordres matériels et de l’agitation qui se manifeste partout, est une situation violente et extra-légale, en ce que l’assemblée législative refuse les subsides depuis plusieurs années, n’est plus réunie que pour la forme, et oblige chaque fois le gouverneur, par sa turbulence et la vivacité de son langage, à la renvoyer au bout de quelques séances. En attendant la fin d’un pareil état de choses, les officiers de la couronne ne sont pas payés, et toutes les affaires dans lesquelles il faut que l’assemblée législative intervienne, sont forcément suspendues. Mettre un terme à cette lutte, pourvoir, sans le concours de l’assemblée législative, aux frais d’administration de la province, tel était le but des résolutions que lord John Russell a fait adopter, dans la dernière session, par la chambre des communes. Mais elles n’ont pas obtenu force de loi, parce que la chambre des lords n’a pas eu le temps de les discuter, et c’est à leur seule annonce que le mécontentement des Canadiens s’est traduit en actes plus expressifs, qui ont à leur tour provoqué des rigueurs nouvelles de la part du gouvernement. Le ministère anglais se trouve sans doute fort embarrassé de l’attitude que prend la plus belle moitié du Canada. Cependant il ne paraît pas, jusqu’ici, disposé à essayer de quelques concessions pour y rétablir le calme; et peut-être, sans trop le savoir, au lieu de se poser comme arbitre impartial entre deux nationalités jalouses, est-il resté sous l’influence exclusive de l’une des deux, qui défend ses privilèges avec d’autant plus d’opiniâtreté qu’elle se sent la plus faible. Le côté politique de la question d’Espagne a repris toute son importance depuis l’ouverture de la nouvelle session des cortès, ainsi que le faisaient pressentir l’esprit des élections et le discours de la reine régente. Le parti modéré ne pouvait pas rentrer dans les affaires sans remuer aussitôt, à tort ou à raison, les idées et les espérances qui se sont identifiées avec lui, et que l’on doit regarder comme la base de sa politique. S’appuyer sur la France, en invoquer les secours, demander une plus large interprétation du traité de la quadruple alliance, faire valoir le triomphe de ses opinions, le rétablissement de l’ordre et de la discipline, l’effacement des tristes souvenirs de la Granja, la reprise des erremens du ministère Isturitz, tels devaient être l’attitude et le langage du parti modéré. Il l’annonçait lui-même à Madrid avant la réunion des cortès, et, dès leurs premières séances, il a ainsi développé ses vues et marqué sa position. Mais en même temps il a eu bien soin d’éloigner toute apparence de réaction, d’abjurer le statut royal, de constater solennellement que la constitution de 1837 avait réalisé ses désirs, et qu’il l’adoptait entièrement, sans arrière-pensée de modification ou de réforme. Cette conduite du parti modéré est aussi habile dans l’intérêt de sa propre cause qu’elle est sage dans l’intérêt de l’Espagne. Il a brisé par là une des armes les plus dangereuses employées contre lui par ses adversaires, qui n’avaient cessé de le représenter comme attaché au principe d’une charte octroyée et contraire à celui d’une constitution librement débattue entre la nation et le souverain. Maintenant c’est une ressource qui manque au parti exalté, sous l’empire duquel a été faite cette même constitution de 1837. Ses rivaux se sont placés sur son terrain, et, hâtons-nous de le dire, ils s’y sont placés de bonne foi. Agir autrement, c’eût été de la maladresse et de l’ingratitude; car la première application d’une loi fondamentale, votée sans leur concours, leur a été trop favorable pour qu’ils n’aient pas da s’empresser de s’y rallier franchement, et d’autant mieux que le triomphe de l’opinion modérée dans les élections n’est pas un effet du hasard, mais provient certainement du principe de l’élection directe, substitué aux trois degrés de la constitution de 1812. Le parti modéré se trouve donc pour l’Espagne et pour lui-même dans une excellente position. Il n’est pas responsable du mal qui s’est fait, de l’extension que la guerre civile a prise dans le cours des deux dernières années, et il se crée un mérite aux yeux du pays, en adoptant comme définitif son état légal, avec plus de sincérité peut-être qu’un certain nombre de ceux qui ont voté la constitution. Voyons maintenant ce qu’il peut faire, ce dont il est capable, quelles chances de salut il représente, ce qu’il apporte de ressources et de forces à la cause libérale; car, si les destinées de l’Espagne ne lui sont pas encore officiellement confiées, il n’en exerce pas moins dès aujourd’hui une influence décisive sur la marche du gouvernement, puisqu’il est en majorité dans les deux chambres, que les deux présidens lui appartiennent, qu’il semble avoir inspiré le discours de la couronne et qu’il a rédigé les deux adresses, puisque le vent de l’opinion publique souffle dans ses voiles, et que tout le convie à tenter encore une fois la difficile épreuve du pouvoir. Eh bien! nous le disons à regret, le parti modéré a d’abord commis une faute; il a trop vile laissé voir qu’il désespérait de sauver l’Espagne par ses propres moyens, et que l’intervention étrangère était toujours son idée fixe. Il est possible qu’en théorie, le parti modéré ait raison; que l’Espagne n’ait pas d’autre chance de salut que l’intervention de ses alliés, ou du moins qu’elle soit condamnée, si on ne lui accorde pas l’intervention, à se débattre et à s’épuiser, on ne sait combien d’années encore, dans les vicissitudes de la guerre civile et les convulsions de l’anarchie. Mais il ne faut, ni dans le gouvernement des nations, ni dans celui des intérêts privés, aller se briser le front contre une barrière infranchissable, sous prétexte que c’est le meilleur ou le plus court chemin. Nous accordons sans peine au parti modéré qu’il a fait preuve de sens, de lumières et de vrai patriotisme, en foulant aux pieds un ridicule orgueil national pour demander l’intervention en 1835; nous lui accorderions même davantage, s’il le fallait, en ce qui concerne l’intérêt de la France et l’honneur de la révolution de Juillet dans cette question. Mais quand nous lui aurons fait toutes ces concessions, il n’y aura gagné que d’avoir raison en théorie et non de réussir en pratique. L’intervention ne sera pas devenue plus possible, et on ne sera pas plus près de faire produire, au traité de la quadruple alliance, autre chose que l’insuffisante fermeture de la frontière. Dans un discours très remarquable prononcé sur cette question, M. Martinez de la Rosa semble attribuer uniquement à la révolution de la Granja l’inexécution du plan de coopération anglo-française offert à l’Espagne par le ministère du 22 février. C’est une erreur. La nouvelle de la révolution de la Granja est arrivée à Paris au milieu d’une crise ministérielle, causée par la résistance que rencontraient déjà les mesures nécessaires à l’accomplissement de ce projet, et les événemens de Saint- Ildephonse n’ont fait que fortifier, à juste titre, il faut le reconnaître, les répugnances qui s’étaient déjà prononcées. Or, s’il est vrai que le nouvel ambassadeur d’Espagne auprès de la cour des Tuileries, M. le marquis d’Espeja, vienne plaider en faveur de l’espèce de réaction qui s’accomplit contre les hommes et les choses de la Granja, pour obtenir du gouvernement français la reprise des mesures offertes à M. Isturitz, nous craignons que l’Espagne n’aille au-devant d’un mécompte qui refroidira les populations pour la cause de la reine, sera exploité par les carlistes et rendra des chances de retour au parti exalté. On a beaucoup remarqué dans ces derniers jours l’approbation formelle donnée par le gouvernement de la reine à l’exécution du colonel Iriarte, rigueur d’Espartero que tout le monde n’a pas favorablement jugée. Cependant il est à noter que l’adresse du sénat contient aussi, sur ces mesures destinées à rétablir et à venger la discipline militaire, un paragraphe où elles sont applaudies sans réserve, ce qui indique la profonde horreur que tous les honnêtes gens avaient ressentie des assassinats de Saarsfield et d’Escalera. Les armées espagnoles avaient besoin de ces terribles exemples. Elles ont trop souvent, depuis les premiers jours de la guerre de l’indépendance, impunément donné celui du meurtre de leurs généraux, comme s’il les dédommageait des privations ou des revers de la campagne. La guerre civile n’est pas très active en ce moment. Dans les provinces du nord, on se tient des deux côtés sur la défensive; mais on se prépare à une campagne sérieuse pour l’époque de la reprise des opérations. Les carlistes conservent la plupart des positions qu’ils ont occupées et fortifiées, et le comte de Luchana vient de reconnaître qu’il fallait renoncer à rompre, dans l’état actuel des choses, leur principale ligne. La mauvaise saison se passera donc à s’observer, en recevant, au milieu du travail de réorganisation des deux armées, le contre-coup, heureux ou malheureux, des événemens politiques du dehors. Sur tous les autres points du royaume les bandes rebelles font toujours à peu près ce qu’elles veulent, parce qu’elles ne tentent plus de grandes opérations, et que les généraux constitutionnels suivent la même tactique. L’Estramadure est la seule province où le mal se soit aggravé. Les factieux y ont pris un accroissement considérable et communiquent avec le Portugal d’où ils tirent même quelques ressources, parce qu’ils ont dans leurs rangs des officiers miguélistes. On s’en plaint également à Madrid et à Lisbonne; mais les deux gouvernemens de la Péninsule manquent de force pour faire mutuellement respecter leurs frontières, et il n’y a pas de jour que les correspondances du Portugal et d’une partie de l’Andalousie avec Madrid ne soient interceptées et brûlées. Déjà les certes, avant de s’engager dans la discussion de l’adresse, ont demandé des explications au ministère sur la longue impunité de ces brigandages. On devine bien ce que répond le ministère, ce qu’il promet, et le peu qui résulte de pareilles interpellations, dont les chambres espagnoles ne sont pas assez sobres. Le cabinet présidé par M. Bardaji, qui en est à la fois le chef et le seul homme sérieux, paraît devoir bientôt faire place à une administration qui réunirait un plus grand nombre de notabilités libérales et de capacités de tribune. On désignait, il y a un mois, M. le duc de Gor, membre du sénat, comme devant être mis à sa tête, et ce choix eût fait honneur à la reine régente. Il aurait d’ailleurs été agréable aux deux gouvernemens de France et d’Angleterre. Mais aujourd’hui, sans vouloir dire que cette combinaison soit abandonnée, il est permis de croire que la rentrée en Espagne de MM. de Toreno, Isturitz, Cordova, et autres personnages influens du parti modéré, aura eu pour effet d’en faire soumettre l’idée à une nouvelle discussion; et s’il faut en dire toute notre pensée, nous craignons maintenant que beaucoup d’intrigues ne tardent pas à se renouer autour de la reine, à la faveur d’une situation qui encourage toutes les espérances et provoque toutes les prétentions. Du moins on peut affirmer d’avance que l’ambassade de France y restera complètement étrangère. Au milieu de cette évolution des partis en Espagne, qui a fort inutilement réveillé la question d’intervention, il est curieux d’observer comment le grand intérêt qui unit la cause de la reine à celle de la révolution de juillet, disparaît, aux yeux de certaines gens, devant une pure question départi, et comment on retombe ainsi dans la faute commise, il y a deux ans, par les journaux de l’opposition. De ce que M. Martinez de la Rosa et les opinions modérées qu’il représente ont reconquis leur ascendant à Madrid, de ce que le général Espartero sévit avec une rigueur, qui n’est tout au plus que tardive, contre des attentats qui ont indigné l’Espagne et souillé l’honneur de ses armées, on tire cette conséquence étrange, que si l’intervention avait lieu maintenant, nos soldats iraient avec répugnance prêter l’appui des armes françaises à une réaction contre-révolutionnaire. Nous tenons d’abord à rassurer les esprits qui accueillent de pareils scrupules. Il n’y aura pas d’intervention, et la question n’est plus, sous le point de vue pratique, de celles que la discussion puisse faire avancer. Mais nous n’en disons pas moins à ceux qui apportent dans ce débat des passions si exclusives et des préjugés si étroits, qu’avec tous ces raisonnemens ils contribuent pour leur part à égarer l’opinion. S’ils trouvent que l’intervention serait mauvaise, quand le parti modéré, allié politique du gouvernement français, domine à Madrid, le gouvernement, de son coté, n’a pas eu tort de juger la question au point de vue de ses affinités politiques, et de refuser l’intervention au parti exalté, qui n’a jamais fait mystère de ses sentimens hostiles envers la France, depuis qu’il est arrivé au pouvoir dans la personne de M. Mendizabal. Il serait digne de ceux à qui nous répondons ici de souhaiter à l’Espagne quelque nouveau bouleversement, la constitution de 1812 et des juntes, par exemple, comme moyen de salut, vu le grand bien que lui ont fait depuis trois ans les mouvemens révolutionnaires et l’heureuse impulsion que leurs chefs, M. Mendizabal et autres, ont donnée à ses affaires. C’est une politique de niveau avec celle qui a dicté contre l’intervention, sous le ministère du duc de Broglie, des déclamations stupides, et qui aboutirait infailliblement à la ruine de l’Espagne. Nous ne quitterons pas cet important sujet, qui reviendra long- temps encore sous notre plume, sans dire que l’opinion publique suit avec une vague inquiétude le développement des travaux que font les Anglais au Passage, les envois de troupes anglaises sur la côte nord de l’Espagne, toutes les mesures enfin qui caractérisent, de la part du gouvernement anglais, une espèce de prise de possession. Il est probable que dans la discussion de l’adresse on demandera au ministère quelques explications sur la réalité et sur l’étendue de ces mesures, peut-être exagérées à dessein par des rapports inexacts. Mais cet état de choses mérite d’autant plus de fixer sérieusement l’attention, que, jusqu’à présent, les carlistes ont paru assez peu se soucier des forces anglaises, qui, en effet, n’ont été ni heureusement ni habilement employées au service de la cause constitutionnelle, et n’ont gêné en rien l’exécution des plus dangereuses entreprises de don Carlos. Nous n’avons pas encore parlé d’un événement qui a fait une grande sensation dans toute l’Allemagne et provoqué de fort aigres discussions entre les feuilles catholiques et les journaux protestans, l’arrestation de l’archevêque de Cologne, M. le baron Droste de Vischering, que le gouvernement prussien a fait enlever et transporter dans une place de guerre, en lui interdisant tout exercice ultérieur de ses fonctions épiscopales. Ce dénouement inattendu de la question qui s’agitait depuis long-temps entre l’obstiné prélat et le cabinet de Berlin, a causé un étonnement général. Le gouvernement prussien, quoique dirigé sous l’influence personnelle du roi dans un esprit fort remarquable de religiosité protestante, avait affecté pour les provinces rhénanes, foyer d’un ardent catholicisme, des ménagemens et une bienveillance qu’il fait aujourd’hui valoir comme une preuve éclatante de sa tolérance. Depuis la révolution de Belgique, ces ménagemens étaient devenus plus nécessaires encore, pour arrêter le mouvement naturel des catholiques rhénans vers les catholiques belges, aux mains desquels est arrivé le pouvoir après quelques oscillations, et qui ont de grandes chances pour en rester maîtres. Le cabinet de Berlin avait trouvé, dans le prédécesseur de l’archevêque actuel, des lumières, de la modération, des dispositions conciliantes et une certaine facilité à fermer les yeux sur des faits que condamne la doctrine catholique appliquée dans toute sa rigueur. Mais M. de Vischering manifesta dès l’abord un tout autre esprit, et ce qui a peut-être le plus vivement offensé le gouvernement prussien, dont la hiérarchie administrative est si sévère, c’est que le prélat a voulu se mettre, en matière de religion, au-dessus des lois de l’état, ne relever que du saint- siège, ne reconnaître que les brefs de la cour de Rome, et refuser au pouvoir temporel tout droit d’ingérence dans l’exercice de ses prérogatives spirituelles. Ainsi l’archevêque a, de son autorité privée, condamné des doctrines théologiques enseignées à l’université de Bonn par le professeur Hermès, qui leur a donné son nom et qui a laissé des disciples. Après avoir condamné les doctrines, l’archevêque a interdit ceux qui les professaient, et refusé la consécration cléricale aux jeunes étudians qui les auraient embrassées, le tout sans avoir songé à se concerter avec un gouvernement très jaloux de ses droits. La cour de Rome a donné raison au prélat. Mais, quoi que monseigneur Capaccini, sous- secrétaire d’état des affaires étrangères, chargé récemment d’une mission politico-religieuse dans le nord de l’Allemagne, en ait pu dire à Berlin, le ministère prussien n’a pas pardonné à M. de Vischering ses allures indépendantes et ses audacieuses prétentions. On avait encore avec lui un autre sujet de dissentiment. L’archevêque de Cologne a voulu exiger que tous les enfans qui naîtraient de mariages mixtes fussent élevés dans la religion catholique, et en a fait une question de validité pour les unions de ce genre, tandis que l’usage, conforme, si nous ne nous trompons, à un article spécial du traité de Munster, est d’élever les enfans dans la religion du père. Nouvelles négociations à ce propos entre le gouvernement prussien et l’inflexible prélat. M. d’Arnim, ex-président de régence à Aix-la- Chapelle, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Rome, fervent unioniste, mais homme sage et modéré, y ont épuisé tous leurs moyens de persuasion. M. de Vischering avait fini par refuser de les voir et n’écouter personne. Ce n’est qu’après de vains efforts pour éviter un scandale, que le cabinet de Berlin, poussé à bout, a fait enlever le prélat, et nommer à sa place un administrateur du diocèse par le chapitre de la cathédrale. Voilà toute la vérité sur cette affaire; M. de Bunsen doit être parti de Berlin au commencement du mois pour retourner à son poste auprès de la cour de Rome, et conjurer, par les explications nécessaires, l’infaillible mécontentement du chef de l’église. On ne saurait dire encore jusqu’où peut aller celui de la population catholique des provinces rhénanes. Ce sont des actes qui ne produisent point immédiatement leurs résultats, mais qui s’enfoncent dans la mémoire des peuples, et dont le souvenir reparaît souvent plus tard avec toutes ses conséquences. Pour le moment, si l’interdiction de M. de Vischering peut créer au gouvernement prussien quelques embarras à Cologne et à Trêves, cette mesure n’en a pas moins été favorablement accueillie par l’opinion publique en Allemagne. On y a vu la contre-partie des tendances ultramontaines et monastiques auxquelles s’abandonne de plus en plus le roi de Bavière, avec un zèle peu éclairé et dans un esprit de réaction qui descend jusqu’à la puérilité; car il est difficile de caractériser autrement une ordonnance récente du roi Louis, qui supprime les dénominations des huit cercles de la Bavière, empruntées, selon le système français, aux principales rivières qui traversent chacun d’eux, comme l’Inn, le Danube, la Regnitz, pour leur substituer les anciennes dénominations de Bavière, Franconie, Palatinat. C’était appliquer au gouvernement les rêves de l’école historique de la Gazette y qui pourra y voir un commencement de restauration du provincialisme. Puisque le roi de Bavière est en si beau chemin et soupire si ardemment après la réhabilitation du passé, nous avons un conseil à lui donner : c’est d’effacer le dernier souvenir des odieux bienfaits de la révolution française, en déposant la couronne et le titre de roi dont il lui est redevable, et en restreignant la souveraineté dans les limites de la suprématie territoriale, de la simple landes hoheit, dont jouissaient les électeurs de Bavière et les électeurs palatins, les ducs de Deux-Ponts et les ducs de Simmern qu’il représente. Il n’y aura plus de cette façon ni traditions françaises, ni souvenirs révolutionnaires, ni principes de la philosophie du XVIIIe siècle, dans son gouvernement, qui voguera désormais à pleines voiles sur la haute mer de l’école historique. FACULTE DES LETTRES. L’enseignement public de M. Patin à la faculté des lettres remonte à 1831. Il paraissait alors comme suppléant dans cette chaire où M. Villemain laissait le souvenir d’une éloquente parole et d’une critique si habilement fertile en aperçus brillans et nouveaux. M. Patin sut arriver à un succès bien difficile au milieu des traditions si récentes du maître illustre. Depuis lors, avec une persévérance que la faiblesse de sa santé rend plus louable encore, M. Patin, devenu titulaire de la chaire de poésie latine, n’a cessé d’y apporter ce charme exquis des détails, cette proportion délicate du cadre et de l’ensemble, cette finesse d’appréciation, qui semblent une pure émanation des grâces antiques. Les années précédentes, M. Patin avait traité des origines de la poésie latine, et on se souvient encore de ces ingénieuses leçons qui, avec la traduction de M. Naudet, ont rendu sa vraie place à Plante. L’an dernier, il a parlé de Catulle avec un sentiment vif et adroitement ménagé, une convenance et un bon goût qui lui ont fait une place à part dans l’enseignement. La Revue se proposait depuis long-temps de ne point rester étrangère aux cours publies et d’en entretenir ses lecteurs. Nous espérons pouvoir donner, cette année, à ce projet, au moins un commencement d’exécution. Par malheur, dans ces comptes rendus de l’enseignement supérieur, la critique devra souvent avoir une plus grande place que l’éloge. Ce n’est point ici le lieu d’entrer dans aucun développement; mais nous pouvons au moins annoncer, dès aujourd’hui, que nous suivrons M. Jouffroy dans ses leçons de psychologie, M. Géruzez dans l’excursion qu’il fait cette année au sein de la littérature du règne de Louis XIII, M. Fauriel dans son histoire des lettres en Espagne, et enfin notre collaborateur, M. Ampère, dans ses consciencieuses et savantes investigations sur la littérature du moyen-âge et les origines de la langue française. La leçon d’ouverture du cours de M. Patin a pour sujet les poètes du siècle d’Auguste; nous la donnons en entier. Messieurs, La suite de ces leçons, sur l’histoire de la poésie latine, nous a conduits, en cinq années, par une route bien longue, mais dont les lenteurs, dont les détours même n’étaient peut-être pas sans utilité, jusqu’à cette époque poétique, si célèbre, si étudiée, si connue, que les exemples de la Grèce préparèrent à Rome pendant les deux derniers siècles de la république, dont l’achèvement se rencontra avec la fondation de l’empire, à laquelle Auguste, qui en favorisa à son profit le développement, sut attacher son nom. Cette époque eut pour principaux caractères une correction de formes, une perfection de goût, bien péniblement acquises et qu’elle ne pouvait garder long-temps, qui devait presque aussitôt s’altérer pour bientôt se perdre, semblables en cela au théâtre même où se produisaient de tels mérites, à ce monde romain formé pièce à pièce par la conquête, et qui, à peine complet, commença à s’ébranler et à se dissoudre. Le siècle d’Auguste, je prends ce mot dans son acception littéraire, en la restreignant à ce qui est particulièrement de mon sujet, à ce qui regarde la poésie, le siècle d’Auguste commence pour nous à Virgile, et il se termine avec Ovide, qui avait vu Virgile, mais qui n’avait fait que le voir, Virgilium vidi tantum (6), et qui, malgré toutes ses grâces, semble déjà loin de la vérité, de la pureté, de la beauté virgiliennes. Si au premier de ces deux noms nous ajoutons celui d’Horace, qu’une certaine conformité de génie, de succès et de destinée en a rendu inséparable, si nous faisons précéder l’autre de ceux qui l’ont en effet devancé, et comme annoncé, de ceux de Properce et de Tibulle; si, dans cette courte liste, nous tenons compte, comme nous le devons, des poètes didactiques, Gratius et Manilius, si même nous y comprenons, à raison de son exquise élégance, le fabuliste Phèdre, qui n’a probablement rien publié avant le règne de Tibère, nous aurons rappelé à peu près tout ce qui représente aujourd’hui la poésie d’un âge de loisir social, où l’art des vers, mêlé aux plaisirs et aussi aux vices des Romains, parure de leur luxe et de leur corruption, occupait, avec un peuple d’amateurs, une fort nombreuse élite d’écrivains distingués. Que de productions applaudies, admirées, dont quelques-unes méritaient de l’être, et qui ont péri, péri tout entières, jusqu’aux ruines, comme dit le poète. A peine en rencontrons-nous quelques débris insignifians, particulièrement chez les grammairiens qui les ont conservés, non par considération pour leur valeur poétique, mais pour constater certaines curiosités de mètre, de langage, d’ortographe! Le plus souvent ce qui en reste, ce sont des noms, seulement des noms, mentionnés en passant par la critique ou par l’histoire, ou bien encore que les suffrages de l’amitié ont fait arriver, jusqu’à nous dans les vers de quelque poète plus heureux, destiné à toujours vivre. Veut-on un exemple frappant de ces vicissitudes de gloire contemporaine et puis d’éternel oubli? Le biographe d’Alticus compte parmi les personnes distinguées auxquelles cet illustre romain rendit service dans des jours malheureux, L. Julius Calidus, le poète le plus élégant, dit-il, que son temps ait produit après la mort de Lucrèce et de Catulle : Quem, post Lucretii Catullique mortem, multo elegantissimum poetam nostram tulisse oetatem, vere videor posse contendere (7). Or, ce poète, ainsi célébré, et par un bon juge, sans le témoignage unique de Cornélius Nepos, nous ne saurions pas même qu’il a vécu. Le siècle d’Auguste a compté bien des célébrités pareilles, auxquelles il nous faut croire également sur parole. Et, pour ne pas les rappeler toutes, ce qui serait infini, pour nous borner, parmi tant de grands auteurs oubliés, à ceux dont l’oubli est demeuré le plus illustre, que savons-nous des élégies de Gallus, des comédies de Fundanius, des tragédies de Pollion et de Varias, rivales de la Médée d’Ovide, des épopées du même Varius, et de Rabirius, et de Cornélius Severus, et de Pedo Albinovanus, des poèmes didactiques ou descriptifs de Macer, qu’en savons-nous, que le peu qu’en ont dit un rhéteur comme Sénèque le père, un critique comme Quintilien, un historien comme Velleius Paterculus, Virgile, Horace, Ovide, qui les traitaient d’égaux et quelquefois de mieux que cela? Ces poètes, qui pourtant ont charmé leur temps, dont les vers, selon l’expression latine, volaient sur les lèvres des mortels, n’ont laissé après eux, comme le vulgaire, que ces espèces d’épitaphes. Le temps, qui a traité avec rigueur quelques-uns d’entre eux, a fait, on doit le croire, justice au plus grand nombre. Le temps, disait Eschyle, ne respecte point ce qui se fait sans lui, et vous avez appris d’Horace, ce grand maître dans un art, connu avant lui du seul Catulle et assez généralement ignoré de son temps, dans l’art, professé depuis par Boileau, de faire difficilement des vers faciles; vous savez par ses chagrines ou malignes confidences, bien des fois répétées, qu’on se piquait alors à Rome d’inspiration soudaine, de composition précipitée, qu’on redoutait, qu’on dédaignait le lent travail de la lime, qu’on eût rougi de corriger, peut-être de relire, qu’on se fût cru sacrilège en revenant sur des vers dictés apparemment par Apollon. De là des surprises d’un jour, des succès sans lendemain, de brillantes, mais périssables ébauches dont s’amusait un moment l’oisiveté romaine et puis qu’elle abandonnait, faites pour durer ce que duraient ces couronnes des festins que nous peint Properce, se séchant sur le front des convives et parsemant de leurs débris les coupes encore pleines. Ac veluti folia arentes liquere corollas, Quæ passim calathis strata natare vides (8). Parmi tous ces versificateurs qui s’arrêtaient amoureusement aux premiers caprices de leur esprit, qui se complaisaient dans leur négligence, qui confondaient avec l’art les procédés expéditifs du métier, se rencontrèrent quelques poètes, d’un génie plus patient et plus sévère, qui, les yeux attachés sur le modèle idéal de la beauté, prétendirent à l’exprimer dans des oeuvres plus durables que l’airain, comme ils le disaient eux-mêmes avec une confiance que les siècles n’ont pas démentie : Exegi monumentum ære perennius (9). L’un d’eux, détachant sa main mourante du monument qu’il avait voulu élever à son pays et à son siècle et qu’un patriotique enthousiasme avait proclamé d’avance plus grand que l’Iliade, chef-d’oeuvre inachevé auquel il pouvait dire, comme à son Marcellus : Si qua fala aspera rumpas.... léguait à ses amis le soin, non pas de le donner au public qui l’attendait, mais de le détruire, le jugeant trop loin encore de cette perfection, l’objet de sa constante poursuite depuis tant d’années, et par laquelle seule il lui semblait que méritaient de vivre les productions de l’esprit. Ce testament, cassé par Auguste, et dans les formes, c’est-à-dire en beaux vers, me semble un des titres de Virgile; il témoigne presque aussi hautement que ses chefs-d’oeuvre, de son respect pour l’art, de la grandeur de sa vocation, de son courageux et puissant labeur; il explique comment il lui a été donné, à lui et au petit nombre de ses vrais émules, de représenter seuls, comme je le disais tout-à-l’heure, la poésie d’un grand siècle littéraire. Ovide lui-même, dont les vers semblaient la langue naturelle, n’a pas eu de moindres scrupules. On sait que, partant pour l’exil, il voulut, ainsi que Virgile et peut-être à son imitation, supprimer, ne les pouvant corriger, ses Métamorphoses. Il les brûla de sa main, mais d’indiscrètes copies, qui s’en étaient répandues, les conservèrent, contrariété à laquelle il lui fallut bien se résigner. Je ne suppose pas qu’il ait eu connaissance de ces copies et je le crois plus sincère que ne le fut Lulli, lorsque, dans une maladie, il sacrifia chrétiennement aux religieuses instances de son confesseur le manuscrit d’une partition dont il avait un double. Ecoutez en quels termes ce charmant Ovide permet à ses Métamorphoses de vivre, tout imparfaites qu’elles sont, ou du moins qu’il les juge. «Ce poème, comme beaucoup d’autres écrits, je l’avais, lors de mon départ, livré aux flammes, plein de tristesse..... soit par ressentiment contre les muses, causes de ma disgrâce, soit parce que mon oeuvre ne me semblait qu’une ébauche encore informe. Si elle n’a pas péri tout entière, si elle existe encore, c’est, je pense, que quelque copie l’avait reproduite. Qu’elle vive, je le demande maintenant, et qu’amusant les loisirs du public, elle s’emploie avec ardeur à le faire souvenir de moi. Mais, pour qu’on en supporte la lecture, il faut qu’on sache que le poète n’y a pas mis la dernière main; qu’elle a été enlevée de l’enclume à peine forgée; que le poli de la lime lui a manqué. Aussi, ce n’est point la gloire, c’est l’indulgence que je sollicite; ce sera me louer, ô lecteur! autant que je souhaite l’être, que de ne me point rejeter. Encore une prière : place en tête de mon livre, si tu juges à propos de les transcrire, ces six vers que je t’envoie. O vous, qui que vous soyez, aux mains de qui tombera ce volume orphelin, donnez-lui pour le moins asile dans cette Rome, restée votre séjour! Rappelez-vous, pour lui être plus favorable, qu’il n’a pas été publié par son auteur, qu’on l’a comme sauvé de mon bûcher funèbre. Tout ce qu’un travail interrompu y a laissé de fautes, songez que, si le sort l’eût permis, je les eusse corrigées.» Hæc ego discedens, sicut bene multa meorum, etc. (10). Ces poètes, si peu indulgens pour eux-mêmes, ont eu toutefois le sentiment de leur supériorité, et ils se sont appliqués à la constater, en se séparant, non moins par la différence de leurs allures que par celle de leurs écrits, de la foule des autres poètes. Il y avait alors à Rome, c’est par eux que nous le savons, une littérature toute traditionnelle, toute officielle, qui vivait commodément des lieux-communs de l’imitation, qui reproduisait sans relâche les mêmes genres et les mêmes sujets, qui s’exerçait surtout assiduement à la louange du prince, plus tôt fatigué qu’elle de tant de panégyriques toujours les mêmes; littérature médiocre, copiste, obséquieuse, bruyante, importune, qui fatiguait le pouvoir, mais en était protégée; en possession de tous les honneurs, grands et petits, qu’on décernait aux lettres; dictée dans les écoles, étalée chez les libraires, applaudie sur les théâtres et aux lectures d’apparat, couronnée dans le temple, conservée dans la bibliothèque d’Apollon-Palatin. Nos poètes l’honoraient fort, comme tout le monde; mais ils se gardaient de s’y mêler, de s’y confondre, s’en excusant avec une humilité peu sincère et suspecte d’ironie. Ces genres épuisés, ces sujets rebattus, étaient, disaient-ils, trop difficiles et trop hauts; ils n’osaient y prétendre, ils désespéraient d’y atteindre, ils devaient chercher quelque chose de plus à leur portée. La faiblesse de leur génie leur faisait craindre de compromettre, en y touchant, la gloire du souverain. Sans doute ils ne renonçaient pas à l’honneur, au bonheur de la célébrer, mais dans leur mesure, à leurs heures, selon l’occasion; et ils le faisaient en courtisans habiles, accordant ce qu’ils semblaient refuser, louant comme sans dessein, par rencontre, sous forme de prétermission et d’épisode, évitant soigneusement ces tours directs, insupportables même à la vanité qu’ils embarrassent, cette louange maladroite et brutale, contre laquelle Horace nous dit que regimbait, que se tenait. En garde la délicatesse d’Auguste. Du reste, ils n’inquiétaient guère l’ambition des poètes lauréats; ils leur abandonnaient complaisamment les riches récompenses, les honneurs éclatans, les applaudissemens, le bruit; ils ne voulaient pour eux-mêmes qu’un peu d’aisance et de loisir, une retraite studieuse, le droit d’y amuser en paix leur fantaisie poétique, l’approbation obscure de quelques amis. Mais ces amis, c’étaient ceux de César, et César lui-même, les esprits les plus délicats, les meilleurs juges de Rome, ceux dont l’opinion devait infailliblement former l’opinion publique et préparer les arrêts de la postérité. Mais dans cette solitude où ils demandaient qu’on les laissât, dans ces sentiers infréquentés du Parnasse où ils voulaient errer seuls loin des regards, ils retrouvaient les traces négligées de Théocrite et d’Hésiode, d’Alcée et de Sapho, de Philetas et de Callimaque. Par eux, la poésie latine, embellie, rajeunie, s’enrichissait chaque jour de quelque nouveauté piquante; elle devenait, ce qu’elle n’avait pas encore été, du moins au même degré, morale, lyrique, élégiaque, l’interprète des sentimens du poète et des pensées de la société, la voix d’un seul et de tous, personnelle, universelle, romaine, originale. L’originalité, qu’on leur conteste trop, ils la durent à cet isolement volontaire, qui, les rendant étrangers à l’esprit de routine, de coterie, d’intrigue, moins touchés du succès que de l’honneur de bien faire, leur permit de comprendre et de suivre, sans préoccupation, le mouvement naturel des esprits et des lettres. L’homme, dans ses productions poétiques, débute par se répandre hors de lui-même, il raconte, il expose, il met en scène, il est épique, didactique, dramatique, jusqu’au moment où, ayant épuisé ce monde extérieur de sa pensée, n’ayant plus où se prendre, comme dit Corneille, il se ramène en soi, et là, dans le mystère de ses passions fatales et de ses volontés changeantes, dans l’infinie variété de ses sentimens, de ses affections, de ses travers, il découvre un monde nouveau, plein d’un intérêt et d’un merveilleux que l’autre ne pouvait plus lui offrir. Alors il se contemple, il s’étudie, il se peint, il se chante, il devient à lui-même son propre héros. Rome, sous Auguste, en était là de son histoire littéraire, et ce fut la force des choses, presque autant que l’inclination particulière des écrivains, qui lui donna à la fois tant d’oeuvres de formes diverses que réunit un même esprit : ces satires et ces épitres, où Horace, reprenant avec plus de précision et d’élégance la libre mesure, le langage familier de Lucilius, retraça une image enjouée des ridicules et des vices de la société romaine, qu’il avouait être un peu les siens; où il professa les maximes de cette morale, plus ennemie des excès, qu’amie de la vertu, qui plaçait le bien dans le bien-être, dans la modération des désirs et l’économie des jouissances; ces odes, je ne parle point de celles qui eussent pu vaincre aux concours d’Apollon-Palatin, odes ministérielles, odes artificielles, mais admirablement artificielles, dans lesquelles Horace, un peu à son corps défendant, après s’être fait prier, célébrait en vers magnifiques les gloires de l’empire; je veux parler de la partie en quelque sorte privée de son recueil, de celle où il chante pour son compte et sans ordre, de tant de pièces charmantes, si libres et si vraies, où sa muse, sa musa pedestris, montant le char lyrique, tourne en sentimens et en images ce qui était idée dans les satires et les épitres, tout ce qu’elles révèlent de ses aimables faiblesses et de sa molle philosophie; enfin, ces élégies, où Properce, où Tibulle, où Ovide, développant dans des morceaux de quelque étendue, qui forment un tout par leur réunion, et semblent les actes d’un drame ou les chapitres d’un roman, développant de cette manière ce qu’avaient seulement indiqué, ou esquissé légèrement dans les épigrammes érotiques, dans les essais élégiaques du siècle précédent, Catulle et Calvus, Valérius Caton, Varron d’Atax, Memmius, Cornifîcius, Ticidas, peignaient, après Gallus, en traits si vifs, l’ivresse des plaisirs, les transports, les faiblesses, les contradictions, les mécomptes de la passion, toutes les joies, toutes les misères de l’amour, naïves confidences dont ils ont su faire une histoire générale du coeur, où chacun se retrouve encore. Je ne prétends pas que les Grecs aient été entièrement étrangers à ces productions, mais seulement que les cadres métriques et poétiques fournis par eux à l’imitation latine, les moeurs romaines les ont remplis de peintures qu’on peut dire originales. Oui, là vit et respire cette société corrompue par les vices de l’univers qu’elle a conquis, énervée par la guerre civile, assoupie par le despotisme, désintéressée de la vie publique et de ses graves devoirs, toute au repos, toute au bonheur, qu’elle cherchait sans le trouver, que lui refusaient les profusions d’un luxe insensé, les brutales satisfactions des sens, l’emportement même, l’étourdissement de la passion, tandis que quelques sages, les moins vicieux de l’époque, pratiquaient et chantaient les seules vertus dont elle fût capable, si ce sont des vertus : l’oubli du lendemain, l’emploi de l’heure présente, la recherche des biens naturels, l’usage réglé des plaisirs, l’art d’être heureux selon Aristippe et selon Épicure. Ceux à qui nous devons ce portrait l’ont fait sans trop y songer, ne voulant que s’amuser d’eux-mêmes et un peu des autres; ils ont été, en se jouant, les peintres de leur siècle, ses vrais, presque ses seuls poètes, ce qui eût fort surpris assurément, si on le leur eût dit, les écrivains aux grandes prétentions tragiques, épiques et autres, chefs reconnus et comme brevetés de la littérature impériale. Cela leur fut insinué, une fois entre autres, avec beaucoup de grâce et d’esprit, dans une pièce qui vous montrera comme aux prises les deux partis poétiques que je me suis attaché à distinguer. C’est une élégie de Properce, adressée au poète Ponticus. Mais qu’est-ce, me demanderez-vous, la question est naturelle, que le poète Ponticus? Un de ces faiseurs d’épopées, nommés en si grand nombre par Ovide, dans ses mémoires en vers, qu’il appelle ses Tristes, ou qu’il date du Pont; aussi célèbre en son temps, aussi ignoré du nôtre que Priscus, Largus, Lupus, Carus, Montanus, Tuticanus, Camerinus, tous grands poètes épiques, comme on disait alors. Apparemment que Ponticus, du haut de la Thébaîde qu’il construisait, regardait avec quelque dédain les vers élégiaques de Properce, écrits sans dessein et sans suite, au gré de la passion de chaque jour, mais qui la rendaient si énergiquement. Vous allez voir avec quel heureux mélange de déférence respectueuse et de malice. Properce remet Ponticus à sa place et prend lui-même son rang. «Tandis que tu chantes, Ponticus, la Thèbes de Cadmus, avec ses tristes guerres, ses fratricides combats, et que, sur mon bonheur, tu menaces de disputer le prix même à Homère, si toutefois la destinée se montre douce pour tes vers; moi, selon ma coutume, je songe à mes amours, et cherche à écrire quelque chose sur les rigueurs de ma maîtresse. Ce n’est pas comme toi le génie, c’est la passion qui me gouverne et me force de déplorer sans cesse les misères de ma vie. Ainsi se consument mes jours, je ne cherche point d’autre gloire, d’autre titre à la durée de mes oeuvres et de mon nom. Qu’on dise, Ponticus, que seul j’ai su plaire à une docte fille, que j’ai quelquefois éprouvé ses injustes emportemens. Que je devienne l’assidue lecture de l’amant maltraité qu’instruiront mes disgrâces. Mais toi, si quelque jour, l’enfant cruel venait à te percer de ses flèches trop sûres, triste sort que puissent ne jamais filer pour toi mes divinités tu pleurerais, infortuné, tes sept chefs avec leurs bataillons languissant loin de toi et pour jamais dans la poussière et le silence; tu voudrais composer de tendres vers, il serait trop tard, l’amour ne t’en dicterait point. Alors je ne te semblerais plus un si humble poète, tu m’admirerais, tu me préférerais aux plus grands génies de Rome, comme fera la jeunesse romaine, qui ne pourra s’en taire sur mon tombeau, et viendra s’y écrier : Ici tu reposes, grand poète, qui chantas nos ardeurs. Crains donc de mépriser trop orgueilleusement mes vers : l’amour fait quelquefois payer cher sa venue trop tardive.» Dum tibi Cadmeæ dicuntur, Pontice, Thebæ, etc. (11). Que pensa Ponticus de cette ironique élégie? Il en fut probablement plus blessé que corrigé, et, avec sa Thébaïde, reprit ses grands airs épiques. Je comprends qu’on me demande comment je rattache à ces poètes d’une inspiration personnelle et locale, chez lesquels je crois trouver l’expression originale de la pensée de leur temps, l’auteur des Églogues, des Géorgiques, de l’Enéide, qui, par le choix de genres et de sujets où il n’était guère intéressé, semble d’abord plus conforme aux habitudes d’imitation routinière de l’école des Ponticus. Je réponds qu’un des plus grands charmes de la poésie de Virgile, c’est précisément l’intervention lyrique et élégiaque du poète dans des ouvrages où elle n’était guère attendue, ces éclats soudains qui révèlent son âme simple et candide, ses affections tendres et mélancoliques. Je réponds encore que ces ouvrages ne sont pas si exclusivement littéraires qu’on s’imagine, et que Virgile y a fait une large part aux besoins intellectuels et moraux, aux goûts de ses contemporains. Quoi! même dans les Églogues? Et qu’importaient aux héritiers de la guerre civile, hommes de sang et de rapine, perdus de luxe, perdus de débauche, des tableaux pris de la vie des champs? beaucoup assurément, beaucoup plus qu’ils n’eussent fait même au vieux Caton, bien qu’il cultivât la terre et qu’il écrivît sur l’agronomie, ou peut-être à cause de cela. Caton, comme les Curius, les Fabricius, les Cincinnatus, ses devanciers, c’était un sublime paysan, qui ne voyait dans la nature champêtre que les produits qu’il lui arrachait. Pour qu’elle devînt un objet d’intérêt poétique, il fallait, ce qui ne tarda pas d’arriver, que les raffinemens de la civilisation eussent par degrés éloigné d’elle, qu’on la regrettât, qu’on la redemandât, qu’on en recherchât l’apparence ou l’image. Il y avait long-temps qu’il en était ainsi chez les grands elles riches de Rome quand Horace leur disait : «Vous chassez la nature, mais elle revient malgré vous; elle triomphée votre insu de vos injustes dédains. N’élevez-vous pas des forêts parmi vos colonnades? Ne voulez-vous pas des maisons d’où votre oeil puisse s’égarer au loin dans de vastes campagnes?» Nempe inter varias nutritur sylva columnas, Laudaturque domus longos quæ prospicit agros. Naturam expellas furca, tamen usque recurret, Et mala perrumpet furtim fastidia victrix (12). On comprend qu’une telle société ait accueilli avec faveur cet homme qui lui venait du bourg d’Andes avec ses manières villageoises, ses vers si élégamment, si harmonieusement rustiques. Ainsi avait été accueilli à la cour non moins somptueuse, non moins corrompue, non moins ennuyée des Ptolémées, le modèle de Virgile, Théocrite. Tous deux furent les introducteurs de la poésie pastorale à sa véritable époque, lorsque ses rudes et grossières chansons quittant les Arcadies, où elles prennent naissance et charment, pendant des siècles, les obscurs loisirs des bergers, se traduisent en langage plus poli pour l’amusement des villes, blasées par l’abus de toutes les recherches, ramenées à force d’ennui au goût de la simplicité primitive; lorsque la description de la nature sensible, ressource de la poésie qui s’épuise, remplace dans ses tableaux la figure de l’homme, auparavant son principal et presque son seul objet, que l’acteur s’efface et disparaît pour ne laisser voir que le théâtre. Ajoutons qu’un intérêt de circonstance s’attachait à ces poèmes où Virgile plaignait le sort des habitans de la campagne chassés par les vétérans, le sort de la campagne elle-même condamnée, par ces dépossessions violentes, par les longues dévastations de la guerre civile, à la stérilité. On a cru, non sans vraisemblance, que Virgile, dans ses Géorgiques, suivant les instructions de Mécène, tua Moecenas haud mollia jussa, avait voulu seconder, autant qu’il était permis à un poète, les intentions réparatrices de la politique d’Auguste; c’est un dessein qu’on ne peut méconnaître à cette même époque dans certaines odes d’Horace, dirigées contre un nouveau genre de ravages, ceux des villas qui se multiplient, qui s’étendent, chassant devant elles les cultivateurs, étouffant la culture sous leurs bosquets et leurs parterres (13). La sympathie publique dut répondre à ces efforts de la poésie pour réhabiliter, ramener les vertus laborieuses de l’antique Italie, des vieux Sabins, de l’Étrurie, de cette cité, à son origine pastorale et agricole, qui y avait puisé sa force, trouvé les premiers élémens de sa future grandeur. Hanc olim veteres vitam coluere Sabini; Hanc Remus et frater; sic fortis Etruria crevit Scilicet et rerum facta est pulcherrima Roma (14). Rome, c’est sous des titres divers le perpétuel, le véritable sujet de la muse nationale de Virgile. Dans la maturité de son âge, il rassemble toutes ses forces pour l’honorer par une épopée, noble et difficile entreprise, si légèrement, si vainement tentée depuis Naevius et Ennius jusqu’à lui, dans tant de compositions de caractère ou mythologique ou historique dont presque lui seul se souvient. Mais lequel de ces deux genres épiques doit-il traiter de préférence? La mythologie? elle est devenue une redite insupportable contre laquelle personne ne s’est plus déclaré que lui. «... Qui ne connaît le dur Eurysthée, les autels du détesté Busiris? Qui n’a chanté le jeune Hylas, l’île flottante de Latone, et Hippodamé, et Pelops à l’épaule d’ivoire, aux coursiers rapides?» ......... Quis aut Eurysthea durum Aut illaudati nescit Busiridis aras? Cui non dictus Hylas, puer, et Latonia Delos, Hippodameque, humeroque Pelops insignis eburno, Acer equis?...........(15) Fera-t-il, de l’histoire en vers? L’histoire est bien voisine, bien réelle, bien ennemie de la fiction, bien prosaïque, et d’ailleurs les historiens sont déjà venus. Son oeuvre sera à la fois mythologique et historique, elle suivra les deux directions entre lesquelles s’est partagée jusqu’ici l’épopée latine. Virgile se place au sein de fables contemporaines de la guerre de Troie, et de là il s’ouvre de hardies perspectives dans l’avenir; il voit de loin les Latins, les Albains, les Romains, Romanos rerum dominos gentemque togatam (16), la république, l’empire, Auguste et sa dynastie,... les Césars dans l’Elisée errants. Ainsi, par le choix de son point de vue, se déplaçant lui-même, puisqu’il ne peut déplacer, reculer l’histoire, il réussit à lui donner ce lointain poétique qui lui manquait; il donne eu même temps plus de réalité à la fable devenue le préambule presque historique des annales romaines. Cette fable, c’est la fable grecque, mais rajeunie par son mélange avec la fable ausonienne : ces deux mondes poétiques habilement conciliés, tous les souvenirs de la littérature homérique, toutes les traditions, toutes les antiquités du pays, trouveront place dans une oeuvre de proportions vastes et régulières, capable de répondre, comme on l’a dit du génie de Cicéron, à la grandeur d’un empire qui comprend dans ses limites tous les peuples, qui enferme tous les dieux dans son panthéon. Voilà, selon moi, la conception de Virgile; elle le sépare, non moins que les merveilles de l’exécution dont je ne parle pas, de la tourbe héroïque, ou prétendue telle, qui l’entoure. Ce n’est pas la faute du chantre de l’Enéide, si les sentimens et le langage s’étant polis depuis Homère, il tombe quelquefois dans l’anachronisme, à peu près inévitable, d’une poésie plus moderne que les moeurs qu’elle exprime. Ce n’est pas sa faute si les choses de la vie ont perdu la nouveauté qui les rendait poétiques, si la religion tourne à la philosophie, si les croyances ne sont plus, chez les classes élevées, qu’une sorte de foi littéraire, assez semblable à cette convention de l’esprit par laquelle, nous autres modernes, nous nous faisons un instant païens pour lire et goûter l’antiquité. Sans doute les sources du merveilleux, et naturel et surnaturel, se tarissent; mais Virgile sait encore y puiser de quoi animer cette production, dont les monumens sont bien rares, l’épopée permise aux siècles qui ne sont plus épiques, image savante et industrieuse de l’épopée naïve des premiers âges. Si Virgile, à cet égard, peut être regardé comme le Tasse du siècle d’Auguste, Ovide, on l’a dit quelquefois, en est l’Arioste. La mythologie n’est pas prise plus au sérieux dans les Métamorphoses que la chevalerie dans le Roland Furieux. Toutes ces fables dont le poète forme le léger et ingénieux tissu de ses quinze livres, il veut seulement en égayer son imagination sceptique et la bénévole crédulité de ses lecteurs : In non credendos corpora versa modos (17). Le sérieux même du début et de la conclusion, l’un tout cosmogonique, l’autre tout historique, semble une protestation contre l’absurdité voulue des merveilles qui s’y encadrent; l’aveu, bien reçu sans doute d’un temps fort indévot, que la religieuse épopée n’est plus qu’un badinage littéraire assez profane. Ce caractère des Métamorphoses est aussi celui des Fastes, poème moins artistement composé, qui reproduit trop le décousu de ce qu’il traduit, le calendrier; poème qu’une intention didactique rend parfois plus sévère. La légende y domine, la légende d’un temps de civilisation avancée, mensonge consacré, qu’imposent la religion et la politique, et auquel consentent, sans y croire, la vanité nationale qu’il flatte, et la poésie qui s’en inspire. L’érudite Alexandrie avait donné l’exemple de ces poésies archéologiques, dont les Fastes ne furent pas le premier essai latin, qu’avaient tentées, avant Ovide, Properce et Aulus Sabinus (18). L’esprit du moment les appelait. Rome, sur son déclin, n’attendant rien de l’avenir, aimait à s’entretenir du passé, à s’enchanter des souvenirs de son histoire, réelle ou fabuleuse. La nouveauté de la forme achevait de distinguer les Métamorphoses et les Fastes, de ce qui se publiait alors. Ce n’était plus l’unité, recommandée par Horace : Denique sit quod vis simplex duntaxat et unum (19), mais en sa place, comme dans certaines pièces par lesquelles Euripide avait essayé de renouveler la scène grecque, un intérêt collectif. Le poète faisait courir son lecteur sur une multitude d’aventures, réduites par un procédé nouveau, emprunté au théâtre, et qui avait produit assez récemment l’Ariane de Catulle, l’Io de Calvus, la Smyrna de Cinna, la Scylla attribuée ou à Gallus ou à Virgile, enfin, dans les Géorgiques, l’épisode d’Orphée et d’Eurydice, dans L’Enéide, celui de Didon, à quelques situations d’élite, d’un intérêt dramatique, d’une expression passionnée. Ces recueils, on peut leur donner ce nom, offraient l’extrait, le résumé de toute la littérature épique et tragique; mais ils en annonçaient la fin, ils en étaient le testament, bien que ces genres décrépits ne pussent se résigner à mourir. Un des plus obstinés à vivre, c’était le poème didactique, devenu, comme chez les Alexandrins, comme partout, un exercice habituel de versification, pour lequel tous les thèmes semblaient bons, l’astronomie, ou mieux l’astrologie, les sciences physiques et médicinales, l’histoire naturelle, la chasse, la pêche, que sais- je encore? Ce poème, même chez Macer, même chez Gratins, chez Manilius, qui nous sont mieux connus, dont nous pouvons apprécier par nous-mêmes l’élégance ou l’énergie, déjà mêlées l’une et l’autre de quelque dureté, ne brillait que d’un éclat assez froid. Il ne devait plus retrouver l’intérêt présent et général qu’avaient su lui donner Virgile, Horace, Ovide, si habiles à choisir leurs sujets, lorsqu’ils avaient entrepris d’enseigner aux descendans du rustique Caton, maintenant hommes de lettres et hommes de plaisir, l’art de la culture, l’art des vers, l’art de la galanterie. Rien de durable comme le lieu commun : mais le lieu commun épique surtout, semblait prétendre, chez les Romains, à l’éternité de l’empire. Le fleuve continua de couler, et à pleins bords, roulant dans ses flots monotones, emportant, vers les abîmes de l’oubli, des Perséides, des Herculéides, des Theséides, des Amazonides, des Thébaïdes, des Achilléides, des Phoeacides, des Argonautiques, des Ante-Homériques, des Post-Homériques, des poèmes sur la première, sur la seconde Prise de Troie, sur l’Enlèvement, sur le Retour d’Hélène, sur Memnon, sur Antenor, cent autres, est-ce assez dire? mille de cette sorte. Sur la rive, se retrouvèrent échouées, par un hasard qu’on n’ose dire heureux, ces productions banales dans lesquelles Stace, Silius Italiens, Valerius Flaccus, Claudien, avaient consumé, sans fruit, un talent qui pouvait être mieux employé. Lucain seul, dans ces derniers âges, interrompit, par quelques beautés nouvelles, la trop fidèle tradition d’une imitation stérile contre laquelle ne cessaient de réclamer les seules muses qui n’eussent pas vieilli à Rome, celles de l’épigramme et de la satire, dans des vers cependant qui, après tout ce qu’avaient dit de semblable Virgile, Horace, Properce, Tibulle, Ovide, pouvaient eux-mêmes passer pour un lieu commun. «Quoi! toujours écouter, et sans réplique, tant de fois opprimé par la Théséide de l’enroué Codrus! C’est donc impunément qu’ils m’auront récité, l’un ses drames, l’autre ses vers élégiaques! J’aurai, sans me venger, perdu tout un jour à entende l’immense Télèphe, et cet Oreste, qui déjà remplit un volume, page et revers, déborde sur la marge, et n’est pas achevé. Nul ne connaît sa maison aussi bien que me sont connus le bois sacré de Mars et l’antre de Vulcain, voisin des îles Éoliennes. Les tempêtes soulevées par les vents, les supplices dont Éaque châtie les ombres, l’or de cette toison enlevée à une contrée lointaine; les frênes, javelots énormes du centaure Monychus, voilà ce dont retentissent sans cesse les allées de platanes de Fronton, ce qui fait rompre les colonnes de marbre de ses portiques, à la voix d’infatigables lecteurs. Qu’on n’attende désormais rien autre chose de nos poètes, grands ou petits.» Semper ego auditor tantum? Nunquam ne reponam, Vexatus toties rauci Theseïde Codri? Impune ergo mihi recita verit ille togatas, Ilie elegos? Impune diem consumpserit ingens Telephus? Aut summi plena jam margine libri Scriptus, et in tergo, necdum finitus Orestes? Nota magis nulli domus est sua, quam mihi Lucus Martis, et Æoliis vicinum rupibus antrum Vulcani. Quid agant venti, quas torqueat umbras Æacus, unde alius furtivæ devehat aurum Pelliculæ, quantas jaculetur Monychus ornos, Frontonis platani, convulsaque marmora clamant, Semper et assiduo ruptæ lectore columnæ. Expectes eadem a summo minimoque poeta (20) Voilà ce que disait Juvénal et ce qu’il ne devait pas dire le dernier. Mais c’est trop nous écarter de l’époque poétique dans laquelle nous devons nous renfermer, et que j’ai cherché aujourd’hui à vous faire embrasser d’une seule vue, rassemblant, dans cette espèce de statistique préliminaire, tous les élémens d’originalité qui ont contribué à la produire. Deux de ses poètes particulièrement, les premiers de tous, Virgile et Horace, devront désormais nous occuper et suffiront de reste aux études de notre année par la variété de leurs oeuvres et des questions qui s’y rattachent. Nous aurons à instruire de nouveau ce vieux procès des littératures primitives et des littératures d’imitation, du génie grec et du génie romain. Nous pouvons prévoir que nous ne le terminerons point, et que, les parties entendues, nous prononcerons dans notre impartialité comme ce juge que fait parler un de nos auteurs : et vitula tu dignus et hic (21). Aussi bien est-ce le jugement des siècles auquel il est sage de s’en tenir, qu’il ne s’agit point de réviser, de casser, mais seulement de comprendre et d’expliquer. Je souhaiterais que ces explications ne vous parussent pas indignes d’être entendues, et je trouverais dans votre présence, dans une bienveillante attention, qui ne m’a point manqué jusqu’ici, l’encouragement et la récompense de mes efforts. La sixième livraison des OEuvres complètes de George Sand, qui se compose des deux volumes d’Indiana, vient de paraître. Ainsi, douze volumes, sur dix-huit que formera cette belle collection, sont maintenant publiés. Cette édition complète, imprimée avec le plus grand soin, sera terminée, en Avril 1838, par la publication de Lélia, augmentée d’un volume inédit. M. Edgar Quinet vient de mettre sons presse un poème en trois parties, qui a pour titre : Prométhée, et qui paraîtra à la fin de Janvier prochain. F Buloz. 31 Décembre 1837. Le pays se trouve depuis quelques jours dans une situation toute nouvelle; non-seulement parce que la chambre est constituée, mais parce qu’elle a manifesté son esprit, et qu’au lieu de conjectures à faire sur la tendance politique des dernières élections ou sur les dispositions de la majorité future, on a maintenant à compter avec des réalités. Ces réalités, tout épineuses et délicates à manier qu’elles soient, sont au reste ce qu’elles devraient être, ni plus, ni moins, et ne devraient avoir, à bien dire, rien de surprenant, rien d’inattendu pour personne. On n’avait pas sans doute, après tout ce qui s’était passé dans le cours de la dernière session, fait un appel à l’opinion publique; on n’avait pas avancé, d’une année au moins, le terme de la législature, pour demander au pays la réintégration complète de la majorité précédente, de cette majorité qui d’ailleurs n’avait pas suffi et qui ne répondait plus aux besoins de la situation. Aussi, même avant de connaître le résultat des élections, voyait-on bien qu’il allait s’opérer un changement considérable dans le sein de la puissance parlementaire, et que le centre gauche allait former le noyau de la majorité, au détriment du centre droit, qui n’en serait plus que l’appendice. On ne pouvait se méprendre au caractère des principaux évènemens qui avaient précédé la dissolution, et qui l’avaient rendue inévitable. La signification précise de ces évènemens avait été assignée par M. Thiers dans ce discours si politique, si habile, si vrai, qui, après l’éloquente improvisation de M. Guizot, fit une sensation plus profonde et plus durable, parce qu’il marquait la fin d’une époque et en inaugurait une autre. Pourquoi donc aujourd’hui serait-on étonné de voir M. Benjamin Delessert, remplacé au fauteuil de la vice- présidence par M. Hippolyte Passy, et M. Jaubert par M. Dubois (de la Loire-Inférieure)? N’est-ce pas la conséquence rigoureuse d’une dissolution prononcée contre le parti doctrinaire et malgré lui, qui était elle-même la conséquence de la formation d’un ministère sans lui et contre lui? Assurément, si nous croyons que ces deux grandes mesures eussent été accomplies au hasard et les yeux fermés, nous concevrions sans peine que les suites en pussent causer quelque surprise; mais ce serait méconnaître l’intelligence et la sagacité politique dont elles portent l’empreinte, et nous ne supposons pas que le ministère de M. Molé en soit à se repentir ou de son existence ou de ses actes. Nous ne voyons pas, en vérité, comment il aurait eu à se féliciter du triomphe de M. Jaubert, ni à quel titre il aurait dû accorder à M. Benjamin Delessert une préférence décidée sur M. Passy. Qu’on y prenne garde! le cabinet du 15 Avril aurait bientôt perdu son caractère primitif, sa signification véritable, s’il se livrait à cet esprit d’exclusion contre le centre gauche, s’il entrait en défiance de certains hommes qui lui ont été bien plus favorables qu’hostiles, qui ont la même origine que lui, et appartiennent au même ensemble de traditions et d’idées politiques. On se demande quelle force il pourrait se flatter d’obtenir, en inclinant vers le centre droit, qu’il s’est proposé d’affaiblir en prononçant la dissolution, et à qui, certes, il n’a pas tenu que l’existence du cabinet fût bien courte; ce qu’il pourrait gagner en s’éloignant de ses premiers amis, qui aujourd’hui même n’auraient pas l’air de lui être opposés, si, libre d’opter, il n’avait pas paru pencher vers l’autre parti. Mais, dit-on, le ministère se plaint de ce que la nouvelle chambre se fractionne, comme l’ancienne, en diverses réunions qui arborent chacune un drapeau, et qui ont eu l’intention de le combattre, ou celle de lui faire la loi en le soutenant, et pour prix de leur assistance. Ainsi, à la réunion Périer, M. Guizot dirait : Nous appuierons le ministère, s’il fait ce que nous voulons : à la réunion du centre gauche, chez M. Ganneron, M. Thiers en dirait tout autant; et il ne se trouverait pas une autre réunion dont les membres diraient : Nous appuierons le ministère pour qu’il fasse librement et en sécurité ce qu’il veut. Il y a de l’exagération en ceci, car le ministère a son parti dans la chambre; mais il y a aussi du vrai, et selon nous, en voici la cause, ce sera peut-être en même temps indiquer jusqu’à un certain point le remède. Le ministère, qui a fait l’amnistie si à propos et avec tant de bonheur, semble croire que ce grand acte puisse suffire à la plus longue carrière d’un cabinet, répondre à tout, défrayer toutes les discussions, et qu’il soit destiné à clore l’ère de la politique dans notre gouvernement parlementaire. C’est trop demander à l’amnistie. L’amnistie a honoré le souverain vis-à-vis de l’Europe; elle lui a rendu sa liberté; elle a noblement caractérisé le système du nouveau cabinet, et prouvé dans l’homme d’état qui le dirige un instinct sûr et prompt. Maintenant est-il raisonnable de partir de là pour demander à la politique sa démission? Nous ne le croyons pas. La politique ne veut point donner sa démission; le gouvernement constitutionnel est son oeuvre, sa plus vaste carrière, son champ le plus fécond. En certains momens, elle consentira tout au plus à se calmer, à baisser la voix, à moins exiger pour elle; mais elle voudra rester maîtresse de son domaine, et elle ne souffrira de long-temps que les partis cessent de s’appeler des noms qu’elle leur a donnés, et de se battre pour les intérêts qu’elle leur a faits. Voilà pourquoi nous trouvons que le ministère se prive d’une grande force en désavouant trop tôt la politique, et en prétendant l’exclure du terrain qu’elle a le droit d’occuper. Non pas que ce ne fût peut-être fort beau d’abolir les classifications de partis, au profit des chemins de fer et des canaux, des réformes industrielles et des projets philanthropiques. Mais il est bien clair que maintenant ce serait tenter l’impossible, et que la politique, chassée par la porte, rentrera par la fenêtre. Eh bien! s’il en est ainsi, pour qu’une chambre n’échappe pas à la direction d’un ministère, pour qu’elle ne se fractionne pas en coteries plus ou moins nombreuses, d’où parte l’impulsion, et qui annuellement de fait un ministère, il faut que celui-ci soit toujours à la tête d’une grande idée, d’un grand intérêt politique, susceptible de passionner et de rallier autour de lui une majorité. Le gouvernement y gagnera en dignité, et le pouvoir n’en sera que plus facile. La marche du monde, les révolutions de la société, si variées dans leurs principes, leurs élémens, les rapports qu’elles détruisent, qu’elles créent, qu’elles affectent, donneront toujours à une administration intelligente, qui saura s’en emparer, le moyen de diriger et d’alimenter ainsi ce besoin d’action et de mouvement que le système représentatif ne fend que trop, mais tend de toute nécessité, à développer chez nous. Si le gouvernement, au contraire, par une sagesse mal placée, ou par une réserve mal entendue, repousse les occasions d’agir qui se présentent, d’autres les saisissent et s’en font une arme contre lui, arme d’autant plus dangereuse qu’ils ne sont point retenus par les difficultés de l’application, et qu’ils n’ont à faire que de la critique et de la théorie. Mais en agissant lui-même, en prenant la conduite d’une affaire, quand elle est arrivée à sa maturité, le pouvoir aurait le double avantage de remplir sa mission, et de prévenir ces écarts de la théorie contre lesquels il a constamment tant de peine à lutter. Nous pourrions nous en tenir à ces généralités. Néanmoins, pour qu’on ne nous reproche pas d’abuser du droit de critique et de théorie, nous allons essayer de sortir du vague où elles laissent la question du moment; et pour les appliquer à ce qui se passe, nous dirons que le ministère qui a fait l’amnistie et qui a passionné les esprits au nom de cette habile mesure, doit maintenant se présenter sur le champ de bataille parlementaire avec un drapeau dont les couleurs soient plus fraîches, et avec une idée politique qui ait le mérite de ne pas encore être réalisée. Nous ajouterons que le centre gauche ayant, de l’aveu de tout le monde, le dessus dans la chambre, ne devant sous aucun rapport effrayer le ministère, et lui offrant la force dont il a besoin pour mener une existence tranquille et assurée, le ministère doit, sinon lui dérober absolument telle ou telle question pratique, du moins lui emprunter sa tendance générale, pour se l’attacher sans en être dominé. C’est une expérience à renouveler sur les erremens du 22 février, qui doivent être familiers à M. de Montalivet. Le ministère du 22 Février avant très décidément pour lui le centre gauche tout entier, jusqu’à M. Odilon Barrot exclusivement, ce qui n’empêchait pas le juste milieu, même doctrinaire, de vivre avec lui en fort bonne intelligence, malgré les vélléités belliqueuses de quelques-uns de ses adptes; et à la fin de la session de 1836, M. Thiers avait certainement conquis, tout en gardant ses couleurs, une des plus imposantes majorités sur lesquelles ait jamais pu compter un ministère. L’ordre et la monarchie ne seraient donc pas en si grand danger, si le cabinet du 15 avril, retenu par les premiers votes de la nouvelle chambre dans ses voies originaires et dans les traditions de son berceaux, réclamait d’abord et obtenait du centre gauche un honorable appui, sans perdre ses droits à être soutenu par l’autre fraction du parti gouvernemental. Il y a eu dans la vérification des pouvoirs deux votes importans, celui sur la validité de l’élection de M. Jacques Lefèbvre, en concurrence avec M. Laffitte, et celui sur l’élection de M. Flourens à Béziers, en concurrence avec M. Viennet. La chambre a validé l’une et infirmé l’autre; et, dans ces deux circonstances, c’est le centre gauche qui a décidé la question, la première fois contre M. Laffitte, la seconde fois contre M. Viennet. Le rapport de M. Vivien et les explications données par M. Ganneron sur les opérations électorales du deuxième arrondissement ont fait, à double titre, une vive sensation; et pendant que l’opposition en masse, M. Odilon Barrot à sa tête, votait pour M. Laffitte, le vote contraire du centre gauche ne pouvait manquer d’être pris pour ce qu’il était réellement, pour une manifestation politique. Il est vrai que la même fraction de la chambre a donné beaucoup de voix à M. Odilon Barrot pour la vice-présidence; mais c’était moins une tactique pour faire nommer le lendemain M. Teste et M. Passy, qu’un témoignage de considération personnelle accordé à M. Barrot, pour la conduite qu’il avait tenue à l’époque de la formation du comité électoral. Du reste, nous ne croyons pas à la prétendue alliance de M. Thiers avec M. Barrot, ni à la fusion de l’opposition dynastique avec le centre gauche, et encore moins du centre gauche avec l’opposition dynastique. M. Thiers et M. Odilon Barrot ont chacun des vues particulières sur la politique intérieure comme sur la politique extérieure; ils ne songent ni l’un ni l’autre à les abdiquer, et ils ne peuvent pas les mettre en commun. Sans récriminer sur le passé, on peut dire que ces deux hommes d’état ont des idées trop différentes sur l’organisation même du pouvoir, sur les ressorts et les moyens d’action du gouvernement, pour s’associer utilement dans l’accomplissent de la même tâche. Le premier demande beaucoup, et avec raison, pour la force et la grandeur de l’ensemble, le second sacrifierait trop volontiers la force de l’ensemble à la liberté des parties. Le premier veut surtout voir la France grande, puissante et respectée, quoique libre; le second veut surtout la voir libre dans tous les actes de sa vie intérieure, dans tous les ressorts de son action sur elle-même. Les idées de l’un se reportent toujours à la constitution si lâche de 1791; les idées de l’autre à la vigoureuse et puissante organisation du consulat. M. Odilon Barrot est essentiellement un homme de théorie; il a la rigueur et la subtilité d’esprit du légiste; il a besoin de constituer la société sur un certain modèle, d’après certains principes bien arrêtés; M. Thiers, c’est la pratique, l’action, le mouvement; ce qu’il cherche d’abord à connaître, ce sont les intérêts et les forces auxquelles il peut avoir affaire dans un moment donné, et quand il les a reconnus, quand il en a calculé la puissance, il s’arrange avec eux, ce qui a toujours été toute la politique. Comme ministre du commerce, c’est l’esprit qu’il a apporté dans les questions de liberté commerciale; et comme ministre des affaires étrangères, c’est ainsi qu’en 1836, ne pouvant faire l’intervention, il a cherché à faire la coopération, c’est-à-dire essayé d’atteindre, quoique plus lentement, le même but par d’autres moyens. Plus les hommes qui ont étudié et compris le caractère de M. Thiers y réfléchiront, plus ils seront convaincus qu’il n’y a pas d’alliance gouvernementale possible entre M. Barrot et lui, quand même le premier se rapprocherait encore davantage de la politique dont il est resté l’adversaire, bien qu’avec plus de modération et des intentions plus nettement définies. Il s’est fait, dit-on, du côté opposé, un travail inattendu pour le renouvellemeent d’une autre alliance. On ajoute qu’il n’a pas réussi. Nous ignorons si le moment en viendra; mais assurément il n’est pas venu. S’il fallait en accuser les hommes plutôt que les choses, ce ne serait pas à M. Thiers qu’en serait la faute. On est, il faut le dire, et de plus d’une part, coupable envers lui de beaucoup d’injustice et d’une bien maladroite ingratitude. La nomination des membres de la commission de l’adresse a caractérisé, mieux encore que tout le reste, les tendances de la chambre nouvelle. On n’y compte qu’un seul doctrinaire, et les chefs du parti se sont effacés à dessein, pour faire reporter leurs voix sur des noms moins significatifs. Ainsi M. Guizot, qui, dans la formation des bureaux, avait échoué pour la présidence du deuxième bureau contre M. Bérigny, a fait voter ses amis en faveur de ce dernier pour la commission de l’adresse; et, malgré ce revirement, M. Chaix-d’Est-Ange l’aurait certainement emporté, si M. Glais-Bizoin, un de ces hommes qui n’apprennent et n’oublient rien, n’avait demandé de prime abord, avec toute l’intempérance de langage qu’on lui connaît, l’abrogation des lois de septembre. À ne consulter que les antécédens de ses membres, la commission de l’adresse sera partagée, pour le choix du rédacteur, en deux fractions égales : MM. Dufaure, Étienne, Passy, Dupin et Boissy- d’Anglas d’un côté; MM. Saint-Marc Girardin, de Belleyme, Bernard de Rennes, Bérigny et Jacqueminot de l’autre. Ce sera au ministère de faire pencher la balance, par l’action qu’on lui suppose sur M. Boissy-d’Anglas. Le gouvernement anglais s’est décidé à frapper un coup vigoureux dans le Canada. Il a donné l’ordre d’y arrêter les principaux chefs des mécontens ou du parti français, qui, dans la dernière session du parlement provincial, s’étaient distingués par leur animosité contre l’administration coloniale, et qui depuis avaient organisé toutes ces réunions des comtés, où l’on avait menacé l’Angleterre d’une insurrection générale. En conséquence, des arrestations nombreuses ont été faites à Québec et à Montréal, sous la prévention du crime de haute trahison; le peu de troupes qui occupaient la province du Haut-Canada, dont le gouvernement se croit sûr, ont été concentrées dans la province inférieure, et des régimens se sont mis en marche du Nouveau-Brunswick pour la même destination. Mais le nombre des troupes anglaises, à Québec et à Montréal serait encore insuffisant, malgré toutes ces mesures, si la population se soulevait en masse, et si les forces de la métropole n’étaient soutenues par quelques corps de volontaires, recrutés parmi les Canadiens d’origine anglaise. Quoique les ordres d’arrestations aient été exécutés à l’improviste, les plus dangereux meneurs du parti de l’indépendance canadienne ont échappé aux magistrats anglais chargés de cette mission. Ainsi le docteur Cote et M. Papineau n’avaient pu être saisis, et c’est pour s’emparer de leurs personnes qu’ont été tentées à la fin du mois de Novembre deux expéditions simultanées dirigées, l’une contre Saint-Denis, par le colonel Gore, et l’autre contre Saint-Charles, par le lientenant- colonel Wetherall. On savait que ces deux villages servaient de point de ralliement aux insurgés, qui s’y étaient fortifiés et rassemblés en grand nombre. De plus, tout le pays était en armes et les patriotes avaient détruit plusieurs ponts sur les routes qui y conduisent. Arrivés, non sans d’immenses difficultés, à cause de l’affreux état des chemins, à une portée de fusil des deux villages qui étaient le but de leur expédition, les deux commandans anglais trouvèrent les patriotes retranchés derrière des barricades et autres ouvrages de défense élevés à la hâte, mais néanmoins assez forts. Le lieutenant-colonel Wetherall en triompha cependant et détruisit le village de Saint-Charles, où il fit quelques prisonniers, et où les insurgés perdirent beaucoup de monde. Le colonel Gore fut moins heureux; ses troupes, épuisées et à moitié mortes de froid (une forte gelée avait succédé soudain à la pluie), après avoir inutilement attaqué un grand bâtiment en pierre, qui défendait l’entrée du village et sur lequel on lança en vain une soixantaine de boulets, se retirèrent en assez bon ordre, pour ne pas être coupés sur les derrières, et se replièrent sur le point d’où elles étaient parties. Mais il fallut enclouer l’obusier qui retardait le mouvement de retraite. Les communications entre Montréal et les comtés du nord sont souvent interceptées. Le lieutenant-colonel Wetherall ayant, après la prise de Saint-Charles, demandé par courrier des instructions au général Colborne, commandant militaire de la province, l’officier chargé de porter la réponse tomba entre les mains des insurgés, à peu de distance de Montréal; et quand Wetherall, qui ne pouvait se maintenir dans le village ruiné de Saint-Charles, se replia en arrière, il fut obligé de disperser des bandes d’insurgés qui voulaient lui disputer le passage. C’est dans cette retraite qu’il a enlevé aux patriotes deux petits canons montés sur des charrettes, les seuls qu’ils parussent avoir. Mais ils ne manquent pas de poudre, comme l’atteste le feu bien nourri qu’ils ont entretenu contre les Anglais à Saint-Denis et à Saint-Charles. Voilà donc la guerre engagée dans le Canada. Le gouvernement anglais ne reculera certainement pas, et sera soutenu sur cette question par une immense majorité dans les deux chambres du parlement. Le député radical de Westminster, M. Leader, demandant hautement la séparation, n’a trouvé aucune sympathie dans la chambre des communes; et, malgré les ménagemens obligés du ministère de lord Melbourne pour les radicaux, ses organes habituels dans la presse, toujours plus libéraux qu’il ne l’est lui-même, ont fort maltraité M. Leader pour son apologie de la rebellion des Canadiens. Il faut ajouter que MM. Leader, Roebuck et Hume, ardens défenseurs de M. Papineau, viennent de perdre leur interprète quotidien, le journal le True-Sun, et ne disposent plus que d’un ou deux recueils hebdomadaires. Nous croyons à priori que les Canadiens-Français ont des grifs réels et sérieux contre l’administration coloniale. Il s’était depuis long-temps établi entre les deux chambres du parlement provincial du Bas-Canada, la chambre d’assemblée, composée presque entièrement de Français, et le conseil législatif, nommé par le parlement, une lutte qui devait se rattacher à des intérêts positifs, sur lesquels les deux partis étaient en dissidence. Mais on doit reconnaître que le gouvernement anglais ne peut pas abandonner les colons d’origine anglais, qui ont compté sur sa constante protection, d’autant plus que le Haut-Canada, qui est tout anglais, ne remuant pas, si la province inférieure devenait indépendante, les relations de la métropole avec la colonie seraient à la merci d’un état rival, et maître du Saint-Laurent sur une grande partie de son cours jusqu’à son embouchure. Ce sera la première question soumise au parlement lors de sa très prochaine réunion, qui est fixée au 16 janvier, car l’insurrection canadienne est précisément le motif qui a fait prononcer un ajournement de si peu de durée. Lord Stanley jouera un des principaux rôles dans la discussion qui ne peut manquer de s’engager aussitôt sur les affaires du Canada. C’est sous son administration, comme secrétaire des colonies, que se sont développés les évènemens qui aboutissent à la crise actuelle, et s’il n’est pas entièrement de l’avis du ministère sur tous les détails de la question, il partagera au moins avec lui les fatigues de la guerre contre les radicaux. Jusqu’à ces derniers temps, les ordonnances du roi de Hanovre contre la constitution de 1833, et tous les changemens qu’il introduit dans l’administration supérieure de ses états, n’avaient entraîné aucune violence contre les personnes, et la résistance se bornait dans le pays à discuter paisiblement la question constitutionnelle, soulevée par le premier acte du nouveau souverain, la fameuse patente d’avènement du 5 juillet. Mais à mesure que les vues du roi se développent, et que les mesures destinées à les réaliser sont mises à exécution, les évènemens prennent un caractère plus grave, la résistance une attitude plus décidée, toutes les conséquences de la sourde lutte engagée dès à présent entre le pouvoir et la nation une tournure plus fâcheuse pour le Hanovre. Quelque temps après la promulgation de l’ordonnance royale du 1er novembre, qui a définitivement rétabli les états de 1819, c’est-à- dire substitué le régime consultatif à la monarchie parlementaire, sept des plus illustres professeurs de l’université de Goettingue, qui envoie un député à l’assemblée des états, ont déclaré, par une protestation adressée au curatoriat universitaire, que leur conscience ne leur permettait de prendre aucune part à l’élection du député qui serait à nommer, et qu’ils entendaient y rester étrangers. À peine signée, cette protestation se répandit en Allemagne et fut aussitôt rendue publique par la voie de la presse dans plusieurs pays voisins du Hanovre, où la question constitutionnelle excite le plus vif intérêt. Trois des signataires, MM. Dahlmann, Jacob Grimm et Gervinus, avaient principalement travaillé à la propager, et cette circonstance vient de les faire bannir du royaume, tandis que les autres ont été seulement suspendus de leurs fonctions. Mais le mal ne s’est pas arrêté là. Un autre incident est venu achever de porter le trouble dans l’université de Goettingue et l’a entièrement désorganisée. Le roi avait reçu le 30 novembre, à Rothenkirchen, maison de campagne où il a passer quelques jours, après son voyage dans les provinces, une députation de l’université, composée du prorecteur et de quatre professeurs, qui lui adressa les félicitations d’usage sur son avènement à la couronne, et les journaux du Hanovre en parlèrent d’abord sans y attacher la moindre importance. Mais ensuite la Gazette officielle publia un discours qui aurait été prononcé à cette occasion par le chef de la députation universitaire, et dans lequel celui-ci blâmait ouvertement la protestation du septemvirat (c’est le nom que les élèves ont donné aux sept professeurs). Or, il paraît que ce discours n’a pas été prononcé tel que l’a rapporté la Gazette de Hanovre, que le protecteur s’est abstenu d’y blâmer la démarche de ses collègues, et que s’il l’avait fait, il aurait parlé contre le voeu de l’université presque toute entière. C’est ce que plusieurs professeurs, au nombre desquels se trouve le célèbre Ottfried Müller, ont publiquement déclaré, en s’associant par là même à la protestation des sept autres. Il en est résulté que la plupart des cours sont fermés, et que les étudians, maltraités par les troupes royales à l’occasion des témoignages de sympathie qu’ils ont donnés à leurs professeurs, sont retournés chez eux, propager dans tout le royaume, et même dans toute l’Allemagne, la douloureuse sensation produite par ces maladroites violences. Le roi de Hanovre et M. de Scheele se sont embarqués là, dans une entreprise bien hasardeuse, et pour un bien mince intérêt. Les résistances se multiplient de tous côtés. Les municipalités des villes protestent contre le serment de foi et hommage qu’on leur impose, et ne le prêtent qu’avec des restrictions offensantes pour le gouvernement qui l’ordonne. On se prépare ainsi à une campagne plus sérieuse dans le sein de la seconde chambre des états, et malgré tout le flegme des Allemands, les choses pourraient aller fort loin. Le peuple hanovrien se sentira soutenu par l’opinion publique de toute l’Allemagne constitutionnelle, et, ce qui est d’ailleurs un fait bien remarquable sous d’autres rapports, il lui arrive des encouragemens du Schleswig et du Holstein, provinces danoises de langue allemande, qui témoignent ainsi de leur inébranlable attachement à la nationalité germanique. Ce qui encourage sans doute l’ex-duc de Cumberland à consommer l’expérience, c’est la persuasion, assez fondée d’ailleurs, que les Hanovriens, enchantés de posséder leur souverain chez eux, lui passeront tous ses caprices. De nos jours, même en Allemagne, c’est un calcul dont le succès peut être douteux. Mais il y a une circonstance particulière au nouveau roi qui en détruit l’effet. Sa royauté ne présente aucune garantie pour l’avenir, et c’est un établissement dynastique fort incomplet qui laisse la porte ouverte à bien des éventualités et des chances diverses. L’héritier présomptif de la couronne de Hanovre est frappé de cécité. Le mal a résisté jusqu’à ce jour à tous les efforts de la science. Si ce jeune prince était reconnu inhabile à régner, le sceptre du Hanovre passerait aux mains du duc de Sussex, frère puîné du roi actuel, aussi libéral que son frère l’est peu. Mais le duc de Sussex à son tour n’a pas d’enfans légitimes : du moins les lois anglaises qui régissent la famille royale ne reconnaissent-elles pas son union avec lady Murray, dont il a un fils, assez pauvre d’esprit, qui n’est que trop connu en Allemagne et se fait appeler sir Augustus d’Este. La conclusion de tout ceci est que la couronne de Hanovre pourrait bien appartenir un jour, très prochainement peut-être, au duc de Cambridge, frère des ducs de Sussex et de Cumberland, oncle de la reine Victoria comme eux, et qui a long-temps été vice-roi de Hanovre, où il a laissé une bonne réputation. En cas de difficulté, pourquoi le peuple hanovrien n’aimerait-il pas mieux anticiper de quelque temps sur un avenir si probable? L’Europe monarchique n’aurait pas, ce nous semble, grand’chose à dire à un pareil avancement d’hoirie. L’Espagne fait en ce moment l’essai d’un nouveau ministère. Il est composé de M. d’Ofalia, président du conseil et ministre des affaires étrangères, de M. Mon, ministre des finances, de M. le marquis de Someruelos, ministre de l’intérieur, du général Espartero, ministre de la guerre, de M. Castro, ministre de la justice, et de M. Canas, ministre de la marine. Ce cabinet, dont la couleur politique est très modérée, répond assez bien par cela même à l’esprit de la majorité dans les deux chambres, et le général Espartero y représente la réaction militaire opérée entre M. Calatrava et M. Mendizabal. Cependant on peut lui reprocher les antécédens trop peu libéraux de son chef, M. d’Ofalia; qui est du reste un homme de bien, et de plus, un homme fort éclairé. Ce qui étonne encore dans sa composition, c’est que M. de Toreno, M. Martinez de la Rosa et le général Cordova n’aient pas été appelés à en faire partie, au lieu des deux ou trois noms assez obscurs qui sont groupés autour de M. d’Ofalia. Mais les deux premiers y sont représentés, l’un par M. Mon, et l’autre par M. de Someruelos. Le général Cordova n’y est représenté par personne; il était même, si nous sommes bien informés, partisan d’une combinaison toute différente. Parti de Paris en mauvaise intelligence avec M. de Toreno, son intention était de chercher appui auprès de M. Villiers, ministre d’Angleterre, et de former, sous sa médiation, un parti nouveau, dans lequel seraient entrés M. Calatrava et quelques-uns des hommes les plus raisonnables de cette nuance. Il ne croyait pas prudent d’exclure entièrement des affaires, comme il l’est maintenant, tout parti qui a gouverné l’Espagne depuis le mois d’août 1836, et qui a résisté avec plus ou moins de succès aux conséquences de la révolution de la Granja. En effet, si le ministère modéré que la reine vient de former ne poussait pas la guerre avec assez d’énergie, faute de volonté ou de moyens, s’il essuyait dans les Provinces quelque sérieux échec, il serait fort à craindre que le parti exalté n’en tirât avantage pour rappeler sur lui-même un peu de la faveur publique qu’il avait si complètement perdue. C’est là probablement ce que le général Cordova aurait voulu prévenir, en opérant une fusion entre lui, qui n’est pas suspect à la reine, et plusieurs hommes qui ne le sont point à l’Angleterre, et qui auraient pu contenir l’irritation inévitable du parti exalté. D’un autre côté, M. Martinez de la Rosa venait de se prononcer si formellement sur le traité de la quadruple alliance, il avait si hautement déclaré que dans son opinion ce traité obligeait la France à plus qu’elle ne fait et ne veut faire, que son avènement à la présidence du conseil, ou son entrée dans le ministère, aurait positivement annoncé une démarche dans ce sens auprès du gouvernement français, et par suite nécessité une rupture, si la démarche n’avait pas réussi, car en continuant borner l’effet du traité de quadruple alliance au blocus de la frontière, sans vouloir aller plus loin, le gouvernement français est fort embarrassé des amis que la France compte à Madrid. Plus ils mettent d’empressement à l’appeler, plus leurs dispositions sont favorables à ses intérêts et à sa politique, plus ils aspirent à se placer sous l’influence de ces principes d’ordre et de liberté si heureusement conciliés dans notre pays, plus aussi ils nous gênent et nous contrarient. C’est une vieille maîtresse qui aime trop. À la rigueur ceux qui nous injuriaient et nous tracassaient devaient beaucoup mieux nous convenir, car ils justifiaient notre éloignement par le leur. Ce n’est pas que le ministère actuel, présidé par M. d’Ofalia, qui se rapproche des afrancesados par ses idées politiques, et soutenu par M. de Toréno, ne soit très disposé à demander humblement l’intervention ou la coopération; mais au moins, il ne porte pas la demande d’intervention écrite sur la figure, et si, après avoir fait quelque secrète tentative pour obtenir des secours de la France, il est obligé de se contenter de quelques bonnes paroles et des états de saisies opérées par les douaniers de la frontière, il n’aura pas tellement attaché son existence à une solution différente de la question, qu’il se trouve aussitôt dans la triste nécessité de faire place à d’autres. Le traité de la quadruple alliance et les évènemens qui ont provoqué la dissolution du ministère du 22 Février ne manqueront ni d’historiens, ni de commentateurs, et des plus élevés. Aux explications si remarquables données par M. Martinez de la Rosa, et rectifiées par M. Sancho dans la discussion de l’adresse, M. Calatrava vient d’ajouter les siennes dans une lettre que publient les journaux de Madrid. Il y démontre que la suspension des mesures de coopération offertes au ministère Isturitz par M. Thiers est antérieure aux évènemens de la Granja, et ne peut avoir été motivée, par ces évènemens; que la dissolution du cabinet qui les avait conçues était accomplie le jour même où le télégraphe fit connaître à Paris la nouvelle de cette révolution, et qu’il en résulta même pour le ministère de M. Thiers un prolongement d’agonie jusqu’à la fin du mois d’août, entre les prétentions opposées du roi et de la majorité du cabinet. Ce qu’il a de plus fâcheux dans cette lettre de M. Calatrava, c’est que le roi y est pris positivement à partie, sans violence mais avec une amertume déplorable. M. Calatrava attribue au roi, sur la question espagnole, des vues trop formellement arrêtées pour que l’Espagne obtienne jamais de la France des secours effectifs, quelque soit le parti et le ministère qui dirige les affaires à Madrid. Le changement du ministère espagnol entraînera peut-être un changement d’ambassadeur à Paris. Le voyage du marquis d’Espéja, nommé par M. Bardaxi a ce poste important et difficile, paraît ajourné, et il serait fort possible que l’influence de M. Toréno fît accréditer derechef auprès du cabinet des Tuileries M. le duc de Frias, qui n’a pu encore se résoudre à nous quitter, et dont nous voyons tous les soirs la joviale figure s’épanouir dans les salons politiques de la capitale. Un ministre étranger qui depuis long-temps résidait à Paris, M. de Mulinen, envoyé du Wurtemberg, est définitivement rappelé par sa cour. Nous ne savons à quel propos un journal légitimiste, qui a de grandes prétentions à la connaissance des secrets diplomatiques, a fait de ce rappel un acte d’opposition au cabinet des Tuileries. C’est précisément le contraire. On a pensé à Stuttgardt que dans le nouvel état des relations du Wurtemberg avec la France, il valait mieux envoyer auprès du roi des Français un ministre qui ne fût pas converti de si fraîche date à l’établissement de sa dynastie. De la Réforme Pénitentiaire Une des questions les plus graves de notre époque est la réforme pénitentiaire. Des travaux remarquables ont été publiés sur cette question. MM. De Beaumont et Tocqueville, M. Vasselot, M. Bérenger MM. de Metz et Blouet, l’ont approfondie dans tous les sens, Les conseils-généraux l’ont examinée sur plusieurs points. La presse devra maintenant la discuter. Son rôle est de préciser le système qui paraît le plus conforme au caractère et aux besoins de notre pays. Dans une question de ce genre, l’opinion publique, livrée à elle- même, pourrait facilement s’égarer. Des préjugés anciens, des habitudes locales, une commisération puérile, un faux instinct de philantropie, protègent encore les innombrables abus qu’il faut détruire. Des esprits étroits et timides repoussent l’idée d’un changement, et encore plus la dépense qu’il peut entraîner : c’est à la presse de prouver que ce changement est nécessaire, que l’intérêt du pays l’exige, et que la réforme, dans tous les cas, ne peut être plus coûteuse que les abus. Les états modernes, pour la plupart, ont modifié le régime de leurs prisons. La réforme, commencée en Flandre et en Angleterre; s’est établie d’une manière plus large aux États-Unis. Seuls, parmi les nations que la liberté éclaire et mûrit, nous conservons des usages surannés que la justice et la raison condamnent. Nous commençons cependant à entreprendre l’amélioration matérielle du pays : pourquoi négliger son amélioration morale? Plus nous sommes libres, plus nous devons songer à purifier les moeurs de la nation. Dans les gouvernemens où l’autorité est faible, et où la religion a peu d’empire sur les ames, c’est aux citoyens à se défendre eux-mêmes contre le flot des mauvaises passions, et à établir des règles rigoureuses, qui soient capables de protéger la société. Aucun peuple n’a mieux compris cette vérité que les États-Unis. Dans ce gouvernement libre, où la loi politique est faible, la loi morale est forte. C’est dans cette loi que se trouve le véritable frein qui assure l’ordre, et qui a empêché jusqu’ici les révolutions. Aussi, c’est aux États-Unis que la réforme pénitentiaire a été étudiée avec le plus de soin. C’est là que tous les systèmes ont été le mieux éprouvés. L’expérience des États-Unis suffit donc en grande partie pour nous éclairer. Notre tâche sera d’appliquer ses résultats, avec les modifications que réclament nos moeurs et nos lois. Deux systèmes pénitentiaires sont en balance aux États-Unis, ou plutôt l’un commence à perdre la faveur qu’on lui avait accordé jusqu’ici, c’est le système de Philadelphie. On sait que le système d’Auburn prescrit l’isolement des détenus pendant la nuit, avec travail en commun et en silence pendant le jour. Le système de Philadelphie prescrit l’emprisonnement solitaire jour et nuit, avec travail pendant le jour. Ce dernier système, après avoir appartenu exclusivement à la Pensylvanie, semble au moment d’être adopté par les autres états de l’Union. Le gouvernement anglais vient de se prononcer pour lui Le motif de cette préférence vient des défauts que l’expérience a signalés dans le système d’Auburn. La réforme pénitentiaire d’Auburn semblait, dans l’origine, offrir des garanties précieuses. L’isolement de nuit et le travail en silence pendant le jour paraissaient devoir empêcher la corruption. Le rapprochement silencieux des condamnés favorisait l’instruction primaire et l’enseignement industriel. De plus, le condamné était l’objet d’une surveillance perpétuelle, on pouvait facilement apprécier chaque jour par sa conduite la mesure de son repentir, et le changement moral qui s’opérait en lui. Tels étaient les avantages que le système d’Auburn semblait offrir. Mais l’application a prouvé que ce système était vicieux par le bas : le maintien absolu du silence a été reconnu impossible. L’emploi des châtimens corporels, infligés arbitrairement et avec une excessive rigueur, n’a pas même été un moyen infaillible d’obtenir le silence dans l’atelier d’Auburn; et dès qu’on s’est privé de cette ressource, ainsi qu’on l’a fait à Westersfield, le pénitencier est devenu aussitôt un lieu de licence et de scandale, où la discipline n’a pu se rétablir qu’à coups de fouet. Il a été démontré ensuite que ce silence, obtenu par la terreur ne suffisait pas pour produire l’isolement moral des condamnés. Rapprochés les uns des autres, travaillant quelquefois aux mêmes métiers, forcés de résister sans cesse contre ce besoin de communication, si naturel, l’homme, et rendu si violent par la circonstance; n’ayant par conséquent qu’une même pensée, celle de maudire leurs gardiens, et de tromper la vigilance qui les menace, tous les détenus, dans l’atelier d’Auburn, se lient par un solidarité de ressentimens et de souffrances; association dangereuse qui est un germe de révolte dans le présent, et une source de rapports criminels pour l’avenir. Dans cette réunion contagieuse, où les mauvais sentimens sont sans cesse entretenus par les mauvais exemples, il est bien difficile que le coeur du condamné retourne au bien; et si sa conversion s’opère dans la prison, il est encore plus difficile qu’elle se maintienne dans le monde où se retrouveront, pour le corrompre ou le flétrir, ceux qui ont partagé sa honte avec lui. Tels sont les dangers du système d’Auburn. Celui de Philadelphie présente des garanties plus sûres. La séquestration absolue prévient toute espèce de contagion et de corruption entre les condamnés, pour le présent et pour l’avenir; elle rend la surveillance plus facile et surtout plus humaine; elle exclut les châtimens corporels qui nuisent à la réforme morale du condamné en le dégradant. Elle a surtout pour effet de provoquer le retour du condamné sur lui-même, de donner à ses réflexions une pente sérieuse, d’exalter en lui le sentiment du remords, et de lui offrir, dans le travail et dans la religion, des soulagemens nécessaires qu’il s’empresse d’accepter pour guérir son ame. La présence d’un prêtre, d’un inspecteur, d’un gardien, ou de toute autre personne dans la cellule solitaire de Philadelphie, est un bien que le condamné demande avec prière; c’est une consolation qu’on lui donne. On a soin de la répéter assez souvent pour prévenir le désespoir qui pourrait naître d’une solitude trop longue; et c’est dans ces entretiens, si ardemment désirés, et obtenus par l’accomplissement du devoir, que s’opèrent de véritables conversions, où la raison du condamné s’éclaire, où son coeur est profondément ému, et où sa persévérance dans le bien est garantie par l’isolement même qui le préserve de tout contact dangereux. Il est possible que l’instruction primaire et industrielle soit d’une application plus prompte dans le système d’Auburn que dans celui de Pensylvanie, où la ressource d l’enseignement mutuel disparaît : mais il ne faut pas s’exagérer les avantages qu’on peut tirer de cet enseignement dans les prisons par la force des choses, il ne pourra jamais s’adresser qu’à un petit nombre de détenus. D’abord il faut excepter les prévenus et les accusés, dans l’intérêt desquels la séquestration permanente est obligée; puis, parmi les condamnés eux-mêmes, ceux qui ont une instruction suffisante ou un métier; ensuite, ceux qui ont des dispositions particulières pour telle étude ou profession, non pour telle autre; enfin, ceux qui ne savent rien et ne veulent ou ne peuvent rien apprendre. Restent donc ceux qui pourront et qui voudront recevoir une instruction intellectuelle, apprendre le métier qu’on leur donnera, et dont l’emprisonnement sera d’une assez longue durée pour qu’on puisse leur enseigner l’un et l’autre : ceux-là seront toujours peu nombreux dans chaque pénitencier, et il suffira de quelques instructeurs pour répandre dans les cellules un enseignement qui ne sera jamais une charge bien lourde pour le budget. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que le premier objet du pénitencier, après l’expiation judiciaire, qui venge et qui rassure la société, c’est l’instruction morale Celle-ci passe, selon moi, avant l’enseignement intellectuel et industriel elle est la source et la garantie de toute réforme. Or, l’instruction morale aura toujours plus d’accès dans la solitude du condamné, livré à l’examen douloureux de sa vie et sous le poids de ses remords, que dans une réunion en masse, où le repentir sera sans cesse comprimé par une fausse honte, où la crainte d’être soupçonnés de lâcheté fera prendre aux plus timides un air de cynisme et d’effronterie, où les exhortations les plus pressantes n’exciteront souvent qu’un rire amer ou une indifférence stupide. Quel succès attendre d’une prédication religieuse dans une réunion d’hommes pour qui la religion a toujours été le sujet d’infâmes plaisanteries? Portée au contraire dans la solitude des cachots, la parole du prêtre aura une autorité plus grande. Ses accens pourront d’ailleurs varier selon le caractère de ceux qui l’écouteront. Avant d’enseigner les vérités religieuses il pourra enseigner les vérités morales; ce sera le moyen de préparer ces ames grossières à entendre avec respect, puis avec vénération les noms sacrés qu’elles ont souillés de leurs blasphèmes. Enfin, quand la semence religieuse aura ainsi pénétré dans les cachots par des entretiens individuels, rien n’empêchera que le prêtre ne donne à ses instructions un caractère plus animé et plus pathétique par le moyen des prédications. M. de Metz nous apprend que le système de Pensylvanie n’exclut pas les instructions religieuses en commun. «Un rideau placé, dit-il, au milieu de la galerie permet de laisser toutes les portes des cellules ouvertes, et les détenus, sans se voir, peuvent profiter tous à la fois des instructions du chapelain.» Ce moyen ingénieux concilie tout. Il permet à la parole évangélique de se communiquer à tous, sans troubler, chez les détenus, le recueillement qui est nécessaire pour le recevoir avec fruit. Une grande simplicité dans les moyens d’exécution, une surveillance facile, point de révoltes à comprimer, point d’évasions à craindre, les associations coupables rendues impossible entre des hommes complètement séparés les uns des autres, la contagion détruite par l’isolement, la nécessité du travail et de la religion, seuls refuges où puissent s’abriter des ames tourmentées par la douleur ou par l’ennui, voilà ce qui recommande a nos yeux le système de Pensylvanie Quant au système d’Auburn, la nécessité des châtimens corporels rend son adoption impossible pour la France; On peut, il est vrai, changer les châtimens corporels en une détention solitaire dans une cellule ténébreuse : c’était le plan du philantrope Howard, en 1773; mais ce système ne supprime pas tous les dangers qui peuvent naître de la communauté tacite des condamnés, de plus, à la place d’un châtiment, il offre en quelque sorte un moyen de distraction et de repos. Ce qui fait l’horreur salutaire de la cellule de Pensylvanie, c’est que le condamné, en y entrant, sait que la porte en est fermée sur lui jusqu’à l’accomplissement de la peine; mais pour le détenu qui se lassera de travailler en commun, et qui troublera l’ordre, quelques jours passés dans la cellule obscure, loin de troubler son ame, ne seront qu’une satisfaction donnée à sa paresse et à ses mauvais penchans. Si l’on trouve l’isolement absolu de Pensylvanie trop dur, si l’on craint, malgré les preuves contraires qui nous viennent des États-Unis, que la santé physique et morale des détenus ne résiste pas à une épreuve si forte, ce qu’on peut faire, c’est de l’adoucir en rendant les visites des employés et des étrangers plus fréquentes. Mais ce qu’il faut éviter par dessus tout, c’est l’aveuglement d’une sensibilité puérile, qui dénaturerait le but de la réforme par des concessions imprudentes à l’esprit de philantropie et qui laisserait ainsi subsister la moitié des abus dont nous souffrons. La réforme doit être complète pour être sûre. Elle doit embrasser une foule de points que la raison publique, appuyée des résultats d’études profondes, aura bientôt résolus. C’est un scandale, dans notre siècle, que de voir le régime actuel de nos prisons. Le peuple le plus humain et le plus civilisé de la terre est celui qui renferme de ce côté le plus de fléaux. C’est un fait connu de tout le monde que nos prisons, malgré des améliorations récentes, n’engendrent que l’impunité, la corruption et l’expérience désastreuse du crime. Lisez le rapport de M. Bérenger, vous verrez que le nombre annuel des récidives monte à près de 9,000; il a doublé depuis six ans; 110,000 individus, de tout âge et de tout sexe, entrent annuellement dans les prisons; 40,000 libérés, soumis à la surveillance de la haute police, menacent notre ordre social, tandis que 40,000 autres individus, voleurs ou assassins de profession, cachent leurs crimes dans l’ombre, et réussissent à déjouer toutes les poursuites. Ajoutez 75,000 mendians, et au-delà de 1,830,000 indigens, que la misère livre sans défense aux séductions criminelles, qui les entourent; voilà la plaie qui dévore notre société. Pour lutter contre ce péril imminent, nous avons un système pénitentiaire qui l’aggrave de jour en jour. Point de séparation entre les détenus; tous sont confondus pêle- mêle, nuit et jour, innocens ou coupables, accusés, prévenus ou condamnés, enfans ou vieillards, quelquefois même sans distinction de sexe; dans le plus grand nombre des prisons, le travail est nul; dans d’autres, les deux tiers du produit d’un travail machinal et presque libre sont absorbés en coupables dépenses par les prévenus. A Brest, les forçats travaillent jusqu’à midi; ils boivent et se reposent jusqu soir, en jouant aux cartes. Les cantines, les pistoles, le denier de poche, le pécule, sont devenus des sources d’abus révoltans. Par suite de ces abus, une singulière inégalité s’est introduite dans la répression. L’absence du travail dans les maisons d’arrêt et de justice, prisons plus mal entretenues que toutes les autres; et destinées principalement aux accusés et aux prévenus, fait que ces derniers, privés du pécule et du denier de poche, sont plus à plaindre, quand ils sont pauvres, que les condamnés des maisons centrales, qui dépensent une partie de ce qu’ils gagnent; et ceux-ci, à leur tour, sont moins favorisés que les forçats des bagnes qui travaillent en plein air, et qui trouvent dans leur existence plus de mouvement. Ainsi, plus on avance dans le crime, plus notre régime pénitentiaire s’adoucit. Il n’est pas besoin de dire que l’influence de la religion n’est comptée pour rien dans ces repaires affreux; et l’enseignement intellectuel n’y pénètre pas plus que l’instruction morale, Le seul remède est un changement complet, absolu, qui attaque le mal à sa racine, et qui le suive jusque dans ses derniers développemens. On a demandé quels étaient les moyens d’arrêter la démoralisation de ces classes abjectes qui forment la lie des grandes villes, et que la corruption et la détresse tiennent toujours prêtes pour seconder tout attentat contre l’ordre social. Il faut s’occuper de résoudre cette question, la première de toutes. La misère dépravée est la source la plus féconde du crime; il faut chercher les moyens de la tarir. Dans ce but, une des premières réformes à introduire, c’est celle des maisons de correction, destinées à réprimer les égaremens d’une jeunesse vicieuse, et à la remettre dans le droit chemin. Ces maisons ne sont aujourd’hui que des écoles de crime. Quiconque en franchit le seuil est perdu pour la société. Les juges craignent d’y envoyer les enfans coupables; et les parens n’osent user de ce moyen, qui est dans leur droit, pour purifier leur famille des membres qui la corrompent. La dépravation, si grande qu’elle soit, est toujours moins forte au dehors de ces prisons qu’au dedans. Les États-Unis offrent à cet égard l’exemple admirable de leurs maisons de refuge. Quelques hommes vertueux ont déjà mis chez nous, pour leur propre compte, cet exemple en pratique : c’est au gouvernement de développer leur oeuvre, et de l’organiser sur tous les points. La translation des détenus a déjà éveillé le zèle de l’administration. Le service des chaînes est supprimé La France ne verra plus ces expositions lentes, qui outrageaient la pudeur publique par le cynisme le plus révoltant. Le ministre de l’intérieur, M. de Montalivet, dont le nom se rattache à tant de réformes utiles dans l’administration, a adopté pour le transport des forçats le système cellulaire. Il est à désirer que ce système s’applique à toutes les autres catégories de détenus. Il est important aussi de fixer le sort des prévenus et des accusés dans les prisons. Nous l’avons dit, les maisons qui les renferment sont celles où les abus sont le plus à déplorer. Tout le monde comprendra que l’isolement absolu doit être adopté pour les prévenus et pour les accusés sans restriction. Des conseils- généraux ont prétendu que cet isolement serait une peine qu’on n’avait pas le droit de leur infliger. Cet isolement, loin d’être une peine, est une protection pour eux. Il défend leurs moeurs et leur innocence présumée contre toute communication corruptrice. Du reste, leur cellule ne peut être soumise à une règle sévère. On pourra y introduire les soulagemens que l’ordre et la garantie de la justice ne repousseront pas. Quant aux condamnés, tout ce que nous avons dit sur la réforme pénitentiaire les concerne principalement. Que l’on adopte le régime d’Auburn ou celui de Pensylvanie, les principes désormais établis seront : la séparation complète des détenus pendant la nuit, leur isolement, au moins moral, pendant le jour, le travail, l’instruction morale et religieuse. Ces principales réformes en amènent d’autres, qui s’enchaînent étroitement avec elles. Ainsi, le système cellulaire rend les classifications inutiles, et entraîne l’uniformité des peines, qui ne différeront que par la durée. Le système de Pensylvanie aurait surtout l’avantage de faciliter les rapprochemens des crimes et des âges les plus différens dans une même prison Comme la séparation serait permanente, ce rapprochement n’offrirait point de dangers. Les cantines et les pistoles sont des abus qu’il faut bannir de toutes les prisons où se trouvent des condamnés. L’inégalité de la répression pour les mêmes délits ou les mêmes crimes est contre le voeu de la loi. Il en est de même du denier de poche, et, selon nous, du pécule. Le travail du condamné est dû à la société, comme réparation du tort qu’il lui a causé et comme indemnité des charges qu’il lui coûte. Tout ce que petit faire la société, tant que le détenu est en prison, c’est de lui commander un travail utile qui lui assure pour l’avenir la connaissance d’une profession ou d’un métier. Mais il y a un autre devoir pour la société. Un des plus grands dangers qu’elle puisse courir est la résolution que prend le condamné libéré à sa sortie de prison. La surveillance de la police a été jusqu’ici le seul moyen dont elle se soit servie pour garantir sa propre sécurité; mais ce moyen est peut-être contraire au but qu’on veut atteindre Il inquiète et il flétrit le libéré; il le gêne dans les efforts qu’il fait pour se créer une existence nouvelle. Des associations de bienfaisance, telles que les colonies agricoles, et des sociétés de patronage, dirigées par le gouvernement, seraient nécessaires pour aider les premiers pas du libéré à son retour dans le monde. Ce serait offrir à la société un gage de repos, et au malheureux qu’elle rappelle dans son sein un moyen de rendre sa réforme complète. Voilà les différens points sur lesquels la réforme pénitentiaire doit insister. Tels sont les moyens de lutter contre le crime, depuis sa première apparition dans le coeur du coupable jusqu’à ses plus affreux développemens. Par l’emploi de ces diverses mesures, le nombre des récidives diminuerait; et la société, délivrée d’un de ses fléaux les plus terribles, marcherait plus librement dans les voies de civilisation politique, morale et matérielle, où elle est entrée. Une des conséquences naturelles de la réforme pénitentiaire serait de modifier quelques-unes, de nos lois pénales d’abord les mesures flétrissantes devraient disparaître complètement. On conçoit en effet que toute peine infamante est inconciliable avec un système qui se propose la réforme morale du condamné. Tout être dégradé, à ses propres yeux, comme à ceux du monde, ne voit plus de refuge dans la vertu Les bonnes moeurs, le travail, le repentir sincère, ne peuvent effacer le crime, que si le crime n’a pas laissé dans l’ame ou sur le corps du coupable le sceau de l’infamie. Ce qui de plus, en France, ferait nécessairement de toute réforme pénitentiaire une cause d’adoucissement dans nos lois criminelles; c’est que le système à introduire dans nos prisons aurait principalement pour but d’en rendre la discipline plus sévère. A un régime sans force, qui encourage le crime et qui consacre l’impunité, nous devons substituer un régime assez rigoureux pour jeter un effroi salutaire dans les consciences. Par-là, quelques dispositions de la loi doivent changer : les rigueurs de la prison devront diminuer quelques rigueurs inutiles du code. La durée de l’emprisonnement devra être abrégée; ce sera le moyen de rétablir l’équilibre dans la justice; ce sera aussi le moyen de rendre les conversions plus utiles à la société. Mais, on ne saurait trop le répéter, ce qu’il faut le plus éviter dans ces changemens, c’est de suivre les conseils d’une fausse philantropie. Telle est, dans son ensemble, une des réformes que les besoins actuels du pays exigent le plus impérieusement. L’administration, nous en sommes sûrs, a les yeux fixés sur elle; la question sera sans doute soulevée dans la session. Remarquons toutefois que le devoir du gouvernement, dans cette question, n’est pas de présenter aux chambres un système détaillé, complet, dont tous les points soient arrêtés, dont toutes les difficultés soient résolues d’avance : l’expérience joue ici un grand rôle, et la pratique seule peut déterminer la valeur des moyens qu’on emploiera. C’est donc aux chambres de laisser sur cette question une certaine latitude au gouvernement. Elles ne doivent pas voter les yeux fermés; mais elles peuvent, en donnant les crédits nécessaires, exiger que le gouvernement présente les points généraux de réforme, et plusieurs bases d’après lesquelles il agira sous sa propre responsabilité. Il n’y a pas d’autre marche à suivre pour rendre la réforme possible, praticable, sur tous les points de la France, et pour l’éclairer de plus en plus des lumières de l’expérience et de la raison. Théâtre-Français. Caligula L’étude d’une grande figure historique, relevée par les séductions de la poésie, et par les plus puissans prestiges de l’optique théâtrale, promettait enfin ces émotions littéraires dont le public se montre si avide, et que nos théâtres lui procurent si rarement. L’empressement inaccoutumé de l’auditoire, son air de fête, son attention soutenue; nous dirons plus, le respect de lui- même qu’il a apporté dans ces fonctions de juge qu’il daigne à peine remplir d’ordinaire, ont été remarqués comme un présage favorable pour l’avenir de la pièce. La curiosité excitée par les premières représentations se soutiendra-t-elle? Nous le désirons, et nous l’espérons. On réussit parfois au théâtre, autant par les défauts d’un ouvrage que par ses qualités. Or, si nous regrettons d’avoir à signaler, dans Caligula, une profusion d’incidens, qui devait rendre presque impossible l’étude approfondie des caractères, et la savante personnification des types indiqués par l’histoire, nous reconnaître en même temps que l’imprévu des situations, les contrastes, l’agitation un peu désordonnée des figures, l’éclat scénique, les illusions de la perspective sont des moyens d’effet auxquels la foule se laisse toujours prendre. Pour être juste envers M. Dumas, il faut le suivre sur le terrain où il s’est laissé entraîner, et apprécier dans son oeuvre dramatique l’effort d’une puissante imagination, sans essayer de la battre en brèche au nom de la logique et du sentiment. L’affranchi Protogène, le mauvais génie de Caïus, a apprisque la boutique d’un barbier est le rendez-vous de la jeunesse oisive, et que l’opposition contre le gouvernement impérial s’y traduit en railleries et en bravades insensées. Cette circonstance lui inspire une ruse de police assez bizarre, c’est de faire enlever, pendant la nuit le barbier, et de s’installer à sa place, afin de pouvoir noter les dangereuses indiscrétions du lendemain Après cette expédition qui ouvre la pièce, la place publique redevient assez obscure et silencieuse pour protéger un mystère d’amour. La porte dérobée d’un lieu suspect donne passage à Choeréa, tribun des gardes prétoriennes, sur qui la maîtresse de l’empereur, Messaline, a laissé tomber un de ses regards lascifs. Mais les tendres adieux sont interrompus tout à coup par un grand bruit. Au sortir d’une orgie, trois jeunes patriciens se donnent le plaisir de chasser à coups de fouet les soldats du guet et les manans attardés. Ces dignes représentans de la classe abâtardie qui n’a su conserver des anciens Romains que le nom et l’insolence, arrêtent Choeréa, et pour le disposer à. la confiance, se font connaître eux-mêmes par de longs récits que le public écoute, parce qu’ils sont étincelans d’esprit, mais que le tribun devrait subir avec moins de complaisance à cette heure, et au sortir d’un rendez-vous qui le rend en quelque sorte coupable du crime de lèse-majesté. Le jour se lève. La place publique s’emplit alors et prend un aspect qui dramatise assez heureusement le train journalier de la vie antique. Des cliens se rendent par troupes à l’audience du patron; les élégans se dirigent vers les maisons de bains; depuis l’esclave, jusqu’à l’agent de l’autorité, chacun reprend machinalement le rôle de la veille qui sera celui du lendemain. Quant à la populace, on la voit se distribuer en groupes, et suivre de l’oeil les dés qui roulent sur les dalles du Forum. Pendant ce temps, la boutique du faux barbier s’est ouverte,.et les trois étourdis y sont entrés. L’un d’eux, l’épicurien Lépidus, se fait lire les actes diurnaux, tandis qu’il livre son menton à l’épilateur, et chaque nouvelle concernant l’empereur et les affaires publiques lui fournit, l’occasion d’un sarcasme et d’une réflexion injurieuse. Il ne tarde cependant pas à sentir qu’il a donné tête baissée dans un piége : sa dernière ressource est de tromper par le suicide la joie cruelle de l’affranchi Protogène; il adresse à ses amis de touchans adieux, et va se faire ouvrir les veines dans un bain parfumé, se résignant ainsi, en vrai disciple d”Épicure, au sommeil sans rêve qui doit le reposer de la vie. Une émotion pénible dont il est difficile de se défendre, est bientôt effacée par le tumulte populaire. Les clameurs, les fanfares, annoncent la rentrée triomphale de l’empereur après ses prétendus exploits dans les Gaules. On remarque en cet instant un noble Gaulois qui perce la foule et dispute une place pour une jeune et belle femme. Caïus César paraît enfin. Il est debout sur un char traîné par des captifs, et couronné par la Victoire, dont Messaline a emprunté les attributs mythologiques. Des enfans sèment des fleurs sous ses pas; des jeunes filles chantent des vers à sa louange, et le cortége, traversant lentement le Forum, se dirige vers le Capitole, tandis que des licteurs, conduits par Protogène, portent le corps de. Lépidus aux gémonies. Telle est la conception que M. Dumas a qualifiée de prologue. C’est plutôt, selon nous, un cadre comique où passent successivement tous les personnages du drame qui doit suivre; c’est une exposition en dehors de la pièce. Ce premier tableau est animé sans confusion, et vrai sans trivialité. Le contraste entre la réalité pittoresque et les souvenirs classiques, entre la Rome de Suétone et celle de Corneille, présentait une antithèse piquante que M. Dumas a su exploiter avec beaucoup de verve et d’esprit, et à laquelle le public a pris un plaisir marqué. Au début de la tragédie, Junie, la vieille nourrice de l’empereur, est agenouillée devant ses dieux domestiques; elle leur demande avec ferveur le retour de Stella qu’elle a envoyée dans la Gaule narbonnaise, pour la soustraire aux fantaisies odieuses du vieillard de Caprée. En effet; Stella arrive chez sa mère, en compagnie du Gaulois qui l’a choisie pour épouse. Après une absence de quatre ans, les embrassemens sont tendres, et les confidences inépuisables. Mais Stella abuse peut-être du privilège quand elle paraphrase longuement l’Évangile, et embrouille l’histoire des trois Marie Madeleine pour faire comprendre qu’elle est chrétienne. La digne matrone n’a pas le temps d’exprimer son étonnement. On introduit l’empereur, qui prodigue à sa nourrice des témoignages d’affection filiale, et ne veut pas s’éloigner sans avoir celle qu’il appelle sa soeur. Stella paraît. Sa beauté augmente les désirs que les courtisans ont fait naître. Après le départ de l’empereur, Aquila, c’est le nom du Gaulois, sort avec sa femme et rentre aussitôt couvert de sang. Stella vient de lui être arrachée. Il a dû céder au nombre, mais il est temps encore de faire appel aux amis de sa famille, de poursuivre les ravisseurs. Il s’élance, mais il est retenu sur le seuil par Protogène, que suivent le préteur et quatre cliens. L’affranchi de Caligula réclame effrontément le Gaulois comme esclave, sa propriété, confirmée avec serment par les faux témoins, entraîne une sentence qui ravit la liberté à un homme libre liberté à un homme libre. Malgré ses protestations, sa résistance et l’étonnement douloureux qui plaide en sa faveur, l’impétueux Aquila est traîné sans délai sur le marché aux esclaves. Au second acte, l’empereur est enfermé dans son palais. L’orage gronde et ébranle douloureusement la constitution épileptique de Caligula. Il plie le genou devant les dieux; mais l’orgueil et le blasphème doivent revenir avec le premier rayon du soleil. La blonde Stella est amenée, et livrée sans défense à un homme qui ose dire à sa soeur de lait, qu’il a beaucoup aimé ses trois soeurs. Ce début fait craindre une lutte effrénée, et on respire quand survient la nourrice qui tombe aux pieds de Caïus, espérant que l’empereur lui fera retrouver sa fille chérie. L’hypocrite pleure avec la pauvre mère, proteste de son empressement à la servir, et lui offre une asile au palais, ce qui n’est qu’une ruse pour la faire garder à vue. Cependant Messaline a compris que les charmes pudiques d’une jeune femme pourraient bien neutraliser les philtres qui lui ont asservi l’ame et les sens de Caligula. Elle déchaîne la sédition pour occuper le monstre, et le distraire de son nouvel amour. Le peuple affamé a mis en fuite les licteurs; il s’est emparé du consul, et l’a condamné à la périlleuse mission de porter à Caligula ses doléances. Que demande donc ce peuple? Un sacrifice pour apaiser les dieux que l’empereur a outragés? Le magnanime Caïus, qui ne sait rien faire à demi, accorde au voeu public une victime humaine : il jette le consul par la fenêtre, et nomme à sa place son cheval Incitatus! Choeréa reparaît au troisième acte. Dans un temps d’opprobre où la délation est un moyen de fortune assez, sûr pour séduire les amis eux-mêmes, Choeréa n’ose ouvrir son coeur qu’en présence des dieux. Incliné et la tête voilée devant ses pénates, il révèle, dans une sorte de confession, que sa servilité apparente cache une ame républicaine. Cependant, malgré sa prudence, le tribun est devenu suspect à Caligula, ou plutôt, à Protogène; on lui envoie les deux jeunes amis de Lepidus qui se sont imprudemment compromis dans l’émeute. Réduit a se prononcer sur leur sort, il fait taire ses sympathies et les condamne, sacrifice douloureux, mais impérieusement commandé par le grand dessein qu’il médite, car il conspire avec Messaline contre Caligula; il se flatte même d’avoir rencontré dans l’esclave gaulois, qu’il vient de faire acheter, un fidèle instrument de vengeance, mais Aquila se souvient que l’empereur s’est assis sous le toit de Junie sa belle-mère, et il se refuse à frapper celui que, dans sa candeur, il respecte comme son hôte. Choerea immolerait sans doute l’esclave a sa sûreté, sans l’arrivée de Messaline, qui raconte qu’une jeune femme, enlevée la veille, occupe déjà toutes les pensées de Caïus Le barbare sait enfin le secret de son malheur : il demande un poignard, et se dévoue à la vengeance des conjurés En effet, il ne tarde pas à être introduit, par la mystérieuse puissance de Messaline, dans une chambre du palais impérial où Stella est retenue. Par quelle fatalité les portes se referment- elles aussitôt? c’est ce qui n’est pas expliqué au spectateur. Les époux comprennent qu’ils n’ont plus qu’à mourir. Stella, que soutient la ferveur religieuse, détermine Aquila à recevoir le baptême. A vrai dire, la conversion, est un peu brusque, et quand le barbare répond Je le crois, aux phrases versifiées du catéchisme, il ressemble moins à un néophyte qu’a un bon mari qui craint de contrarier sa femme. La vertu de l’eau sainte opère néanmoins, et les amans chrétiens se sentent pleins de force en présence du tyran. Caligula exaspéré ordonne poétiquement à ses soldats de séparer le lierre du chêne. Stella est entraînée violemment. Aquila, attaché à une colonne et condamné à voir le supplice d’une épouse adorée, hurle et se tord dans ses liens Attirée par des cris, la vieille Junie accourt assez tôt pour voir expirer sa fille; elle pousse un cri de malédiction contre le monstre qu’elle a nourri, et d’un coup, de poignard, elle fait tomber la corde qui retenait son fils d’adoption. Cette corde servira plus tard à la vengeance. Nous retrouvons Caligula dans la salle du festin, mollement couché à la façon antique, et jouissant de tous les raffinemens de la sensualité romaine; Avec Caïus, il n’y a pas de bonne fête sans intermède sanglant Il veut jouir de l’agonie de quelques condamnés. Le choix tombe sur les jeunes patriciens dont Choeréa a dû prononcer la sentence. L’empereur s’était promis d’offrir en spectacle à ses affranchis deux représentans des nobles familles humiliés et tremblans. Les deux condamnés bravent Caligula et le dévouent hautement aux dieux infernaux. Ce présage fait succéder aux joyeux ébats de l’ivresse des émotions sinistres. Convives et serviteurs se retirent tristement, et Caligula, resté seul, tombe accablé sur son lit. C’est l’instant épié par Junie et Aquila. Ils paraissent, l’une agitant son poignard, l’autre la corde qu! il a conservée. Les cris de Caligula ne servent qu’à attirer plusieurs conjurés. Rome est un instant sans empereur. La première pensée de Choeréa est pour la république; mais déjà l’éveil a été donné aux prétoriens, qui ont besoin d’un César, et Claude leur a été désigné comme le futur maître du monde. A moi l’empire se dit Claude tremblant de peur et de surprise, en se voyant élevé, sur le pavois, et Messaline, dans l’orgueil du triomphe laisse échapper le secret de son ambition, en s’écriant : «A moi l’empire et l’empereur!» On voit, par cette analyse, que la fantaisie a fourni à l’auteur autant de matériaux que la chronique. Le Caligula de la pièce n’est qu’un odieux tyran, qui n’a plus même la monomanie pour excuse. Ses cruautés, ses railleries atroces, frappent au hasard et impunément patriciens et plébéiens, alliés et ennemis; et comme l’exécration unanime poursuit le monstre, on ne comprend plus par quel prestige il se soutient au pouvoir. On ne s’explique pas davantage pourquoi l’auteur a substitué à Césonie, figure assez intéressante dans l’histoire, Messaline, dont le nom seul était fait pour effrayer les spectateurs. Sa luxure est loin d’être un ressort indispensable de la conjuration; et, à vrai dire, l’auteur la réduite aux mesquines proportions d’un de ces personnages de mélodrame, qui devinent les secrets de chacun, et devant qui toutes les portes s’ouvrent comme par enchantement. Cette Messaline, qui a surpris les sens de Caligula par des philtres, qui est réellement toute-puissante dans le palais des Césars, a-t- elle grand intérêt à l’élévation de Claude, qui, dans la pièce ne nous est pas présenté comme son mari? En tous cas, ne serait-il pas plus sûr et plus facile pour elle d’empoisonner la coupe qu’elle présente à l’empereur dans ses orgies, que de solliciter le poignard de Choeréa, qu’elle n’aime pas, puisqu’elle le sacrifie à la fin de la pièce? Et Choeréa lui-même se peut-il concevoir après la métamorphose qu’il a subie dans le drame? Le tribun, dans la réalité, devait avoir environ soixante ans, puisqu’il était déjà centenier à l’avènement de Tibère. Son dévouement à la cause des empereurs lui a mérité le poste de confiance qu’il occupe auprès d’eux, et il ne songe à conspirer que du jour où la mauvaise humeur du maître lui fait craindre pour sa sûreté personnelle. Substituez à cet égoïste vulgaire, un Romain fidèle à l’ancien culte de la patrie, et les énigmes se multiplient. Pourquoi se prête-t-il lâchement à des caresses infâmes? Il n’a pas besoin de Messaline pour atteindre. Caligula, puisqu’il est lui-même attaché à sa personne. Choeréa nous semble aussi coupable d’avoir différé pendant quatre ans son généreux projet, et insensé d’en confier l’exécution à un esclave qu’il vient d’acheter, et dont il ne peut apprécier la fidélité. Celui des conjurés qui frappa le coup mortel n’a prêté que son nom au Gaulois de la tragédie. Aquila est un personnage d’invention, neuf au théâtre, et conçu dans le véritable esprit de l’histoire; son entrée en scène est toujours annoncée dans la salle par un frémissement d’intérêt. La figure de Stella est chaste et gracieuse, quoique un peu pâle. Pour en faire une chrétienne, l’auteur a dû fausser les indications chronologiques, et s’emparer d’une de ces fables religieuses qui eurent cours pendant le moyen- âge, et que le clergé lui-même a repoussées depuis. On regrette que le christianisme de Stella ne soit pas devenu un des ressorts de l’action, et qu’il n’ait fourni que des lieux communs empruntés à cette mythologie religieuse qui est en faveur aujourd’hui. La conversion d’Aquila paraît également incomplète : les premiers chrétiens ne se vengeaient pas de leurs persécuteurs par l’assassinat; ils marchaient au martyre. Il y a deux manières de constituer le drame historique. Le plus souvent, on imagine une de ces fables qui n’ont de modèles que dans les annales du théâtre. On combine des évolutions assez multipliées pour tenir le spectateur en haleine; chaque personnage prend ensuite le ton de son époque, et de son pays, en s’appropriant les mots célèbres, en paraphrasant les chroniques et les documens connus. L’érudition ainsi plaquée est inintelligible pour les ignorans, et sans attraits pour ceux qui savent : l’histoire fait place à une anecdote de pure fantaisie. Les figures historiques, entraînées violemment dans les détours d’une intrigue, n’ont pas le temps de se poser franchement; elles n’obéissent plus à cette logique instinctive qui préside à l’enchaînement des actions humaines, et à laquelle se mesure toujours la vraisemblance théâtrale. Cette première méthode, la plus expéditive, la plus facile, est celle que M. Dumas paraît avoir suivie. L’autre est plus laborieuse, mais plus sûre : elle consiste à se pénétrer de l’esprit d’un siècle, à saisir son rôle dans la série des âges, autant que l’état de la science historique le permet. Pour le poète qui plonge dans le passé, avec l’intention de le ranimer sur la scène, tout paraît d’abord obscur et confus : mais, s’il persévère, son regard gagne bientôt en pénétration; les masses se coordonnent, les physionomies se dessinent : et livrent à la fin des types parfaitement caractérisés. C’est seulement par la fidèle et vigoureuse personnification de ces types que le drame historique se trouve réalisé. On a déclaré, par exemple, que le règne du troisième des Césars ne fournissait pas les élémens d’un poème théâtral, parce qu’en effet il ne présente à la première vue qu’une série incompréhensible de crimes et d’ineptie et que Rome, à cette époque, donne l’idée d’un réceptacle d’aliénés. Mais l’étude attentive ne tarde pas à découvrir l’élément dramatique, et la figure de Caligula devient même assez monstrueusement grande, pour emplir la plus vaste scène. L’empereur a perdu la raison par suite d’une maladie ou d’un breuvage, et, comme il arrive d’ordinaire, sa folie n’a fait qu’exaspérer son instinct dominant. En sa qualité d’empereur, il était le représentant des classes opprimées sous l’ancienne constitution; son bras devait être toujours armé, toujours suspendu sur la tête des patriciens : devenu fou il ne se contente plus de frapper les suspects; il en fait la risée de la populace; il les humilie à tel point, que le dernier des esclaves doit s’estimer heureux de n’être, pas né sénateur. Chacune des extravagances qui révolteront la postérité, caresse les passions haineuses de la foule. Le Caligula de M. Dumas porte un défi au peuple, quand il lui donne son cheval pour consul; selon l’histoire, au contraire, le peuple dut battre des mains le jour où le fou arracha les insignes des personnes consulaires qui baisaient la poussière de ses pieds, pour en couvrir le fier Incitatus. L’explication que nous donnons ici du rôle politique de Caligula, n’est pas hasardée, il serait facile de la confirmer par des citations; de rappeler par exemple, que l’empereur insulté publiquement, ne dit mot, parce que,.ajoute expressément Dion Cassius, il avait affaire à un savetier. Nous le répétons, l’instrument aveugle et déréglé d’une des plus grandes révolutions que l’humanité ait subies, devient éminemment dramatique, dès qu’on entrevoit le ressort de sa puissance, c’est-à-dire, dès qu’on le complète en groupant autour de lui les différens types populaires, le plébéien, le prétorien, l’affranchi, l’esclave, l’étranger mercenaire. Assurément, si M. Alex. Dumas avait étudié son sujet assez long-temps pour arriver à cette perception historique, il eût trouvé une action moins surchargée d’incidens, d’une logique plus satisfaisante, et dans laquelle se fussent merveilleusement encadrées les heureuses figures d’Aquila, de Stella et de Lépidus. II n’est pas permis de se prononcer sur le style d’un ouvrage important et de longue haleine d’après une seule audition. Nous nous contenterons de dire que beaucoup de saillies dans le prologue, de traits brillans dans la pièce, ont été applaudis, et que le public a paru agréablement entraîné par le mouvement poétique. La mise en scène et l’exécution ont été satisfaisantes. M. Ligier a lutté avec courage et talent contre les défauts du rôle principal. M. Beauvalet, plus heureusement partagé, a fort bien rendu la physionomie à la fois rude et sympathique d’Aquila. M. Menjaud, qui ne paraît que dans le prologue, joue de manière à faire regretter la mort trop prompte de Lépidus. L’attention du public s’est particulièrement portée sur la débutante. Melle Ida s’est concilié la bienveillance par un certain charme naïf qui lui appartient, et qui la soutiendra sur notre première scène, surtout si elle parvient à accentuer plus nettement son débit. Pour résumer en deux mots toutes nos impressions, nous dirons que la représentation de Caligula peut être un succès pour la Comédie- Français, mais que nous avons trop bonne idée du talent de M. Dumas pour croire qu’il fait tout ce qu’il peut faire. La séance publique et annuelle de l’Académie des Sciences morales et politiques a eu lieu à l’Institut, mercredi dernier, avec une curiosité et une affluence qui font honneur au goût sérieux de la plus aimable portion de l’auditoire. L’Académie, par l’organe de son président, M. Bérenger, a d’abord décerné à M. Barthélémy Saint-Hilaire un prix pour un mémoire sur le Logique d’Aristote. L’examen et l’éclaircissement des travaux, à la fois si différens et si vastes de l’auteur de l’Organon, semblent être devenus à juste titre le but des recherches proposées par la cinquième classe de l’Institut. II y a deux ans encore, dans la séance qui précéda d’une année celle où M. Mignet lut une notice sur Sieyès, que les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas oubliée, l’Académie couronnait l’écrit si remarquable de M. Ravaisson sur la Métaphysique d’Aristote, et, proclamant l’éclatante supériorité de ce mémoire, accordait un second prix à M. Michelet de Berlin. Après le programme des sujets proposés par l’Académie, pour les prochaines années, est venu la lecture de M. Mignet, sur Roederer. Ce morceau a obtenu le succès le plus flatteur Jamais la plume de M. Mignet n’avait été plus fertile en déductions brillantes, en résumés lumineux, en expositions pleines d’un charme grave, qui sait ramener les moindres détails au niveau des faits et des évènemens généraux. Si. M. Mignet n’a pu convenablement, dans un éloge académique, déterminer en termes précis et rigoureux la part des humaines faiblesses et des douteuses rencontres, s’il n’a pas redit le mot incisif de Mme de Staël : M. Roederer s’empresse toujours de porter secours au vainqueur; du moins toutes les grandes lignes de cette vie, mêlée à tant d’hommes et de choses, ont-elles été admirablement tracées dans la belle étude qu’apprécieront nos lecteurs. M. Mignet, avec cette manière ferme et nette qu’on lui sait, a aussi parfaitement caractérisé Roederer comme écrivain, en montrant cette humeur belliqueuse de style, qui lui faisait transporter dans l’histoire les formes acerbes de la polémique quotidienne. A cette lecture de M. Mignet, si justement applaudie, a succédé un morceau de M. Rossi sur notre droit civil considéré dans ses rapports avec l’état économique de la société, morceau qui, malgré la sévérité du sujet et l’emploi fréquent des formules générales et affirmatives empruntées à l’école de M. Guizot et de M. Sismondi, a attiré l’attention par l’élévation des idées et la profondeur des vues. F Buloz. 14 Janvier 1838. La discussion de l’adresse a rempli seule toute la durée de cette quinzaine. Cette discussion est chaque année un évènement d’une gravité réelle. Elle offrait, cette fois, un intérêt plus vif et plus puissant que jamais. Le ministère du 15 Avril se présentait devant une nouvelle chambre, et, par un incident qu’il était facile de prévoir, il devait provoquer une décision de cette chambre sur un point de politique qui avait déjà causé la dissolution d’un cabinet. Et à combien d’influences diverses se trouvait livrée, en cette circonstance, une chambre en partie inexpérimentée, et qui n’avait pas eu le temps de se connaître elle-même; influence des hommes et influence des évènemens! Double et triple complication, dont la chambre, le ministère, et, il faut le dire, l’opposition (l’opposition modérée), se sont tirés avec un rare bonheur. D’abord les élections portaient le caractère du centre gauche, où M. Thiers a placé son avenir et sa fortune. Or, quand M. Thiers s’était noblement retiré du ministère à l’occasion d’une dissidence politique, cette dissidence avait porté sur la question de l’intervention en Espagne. Un ministère qu’on est convenu de regarder comme appartenant, par une partie de ses membres, au centre droit, avait succédé au ministère que présidait M. Thiers. La question se présentait de nouveau en présence d’un autre ministère, qui a donné un nouveau caractère à la situation par une politique conciliante, aimable, et il ne faut pas le taire, par une politique qui s’est trouvée heureuse. Cette chambre, née dans les collèges électoraux sous l’influence des idées du centre gauche, avait donc, dès les premiers jours de son existence, à se prononcer sur la question qui avait fait sortir M. Thiers des affaires, c’est-à-dire qu’elle se trouvait dans la nécessité de l’en tenir encore écarté ou de l’y faire rentrer. Elle avait encore à prononcer entre le ministère et M. Thiers, à les juger sur le point, peut-être unique, où leur politique diffère. Il s’agissait, chose délicate pour de nouveaux députés sortis des élections de 1837, de voter par un premier vote, par un vote décisif, par un vote qui engage presque toute la session, de voter avec M. Guizot et ses amis contre M. Thiers et les siens; en un mot de faire pencher la balance parlementaire du côté droit, aux oeuvres encore toutes récentes du côté gauche dans les élections. Et quelle question que cette question de l’intervention, qui touche à tout, qui est devenue plus brûlante que jamais, par les sollicitations du gouvernement espagnol, par les progrès du prétendant et par les espérances que ces progrès ont fait naître au nord et au midi de l’Europe, au sein des cabinets qui ne nous sont pas favorables! D’un côté, l’honneur et l’intérêt de la France, sa sécurité intérieure, sa considération au dehors, ses engagemens avec ses alliés, de l’autre, l’éventualité d’une démarche immense, la suspension de ses réformes et de ses améliorations pacifiques; et un surcroît de dispositions défavorables chez ses adversaires, secondé peut-être par nos embarras; sans compter la responsabilité pour la chambre d’un ministère renversé par ceux-là même qui veulent son maintien... Jamais, on en conviendra, une législature ne se vit placée, dès son début, sur un terrain, plus glissant. Les devoirs : du ministère envers lui-même étaient plus pressans, mais aussi moins difficiles à remplir. M. Casimir Périer avait laissé une sorte de tradition politique que n’ont certainement oubliée ni M. de Montalivet ni M. Guizot, ni même M. Thiers qui a dû comprendre aussitôt la marche qu’on se disposait à suivre. Ceci consiste à s’avancer droit sur une chambre nouvelle, comme avait fait M Périer, et à la forcer d’accorder une éclatante approbation, ou à frapper un de ces coups décisifs que les chambres nouvelles ne frappent guère, à moins que ce ne soit à leur insu. Le ministère actuel avait d’autant moins à hésiter, que, malgré ses actes, qui parlent assez haut, on était convenu en quelque sorte qu’il n’a pas de politique, que son système n’est pas seulement la négation de tout système (ce qui en serait déjà un), mais que son système participe de tout, de la droite, de la gauche, ou du centre, selon l’occasion. M. Guizot et ses amis, dont la politique conservatrice a pris l’engagement de ne pas troubler l’esprit d’accommodement que chacun semble vouloir apporter dans les affaires, et qui s’étaient d’ailleurs, assez mal trouvés, dans la session dernière, d’une vivacité que leurs amis du second ordre traduisaient en rudesse, M. Guizot et ses amis avaient leur rôle tracé dans la mêlée qui se préparait : soutenir le ministre dans une question de politique où ils se trouvaient, par exception, penser comme lui, donner ainsi des gages d’esprit de conciliation, et enfin, on nous permettra cette petite supposition, prendre du terrain chez lui, et le saisir au corps, en combattant coude à coude avec lui dans le même rang. Une seule nuance d’opinion dans la chambre, et nous serions plus exacts en disant un seul homme, n’avait.pas d’intérêt positif à faire tracer nettement la situation, et : à tout dire en deux séances. C’était M. Thiers. Et cependant qui a abordé la question avec plus de franchise que M. Thiers? qui s’est montré plus loyal à ne laisser aucun doute dans la question? Qui s’est plus généreusement exposé? qui s’est plus entièrement sacrifié à ses convictions, dans un débat où tout le monde apportait les siennes? Jamais homme n’a répondu par un acte de conscience plus net et plus ferme à ceux qui l’avaient un jour méconnu. Nous le disons sans embarras. Voilà donc, en deux mots, de quelle manière cette discussion s’est engagée, et cette discussion a appris à la France beaucoup plus de choses qu’on n’en a dites. A savoir, d’abord, que le ministère est loin d’avoir méconnu la nécessité qui appelle la France exercer une action constante sur la révolution espagnole, comme à empêcher le malheur immense de la contre-révolution en Espagne; et secondement, qu’au centre gauche ne siégent pas des partisans effrénés d’une expédition militaire, des esprits avides de mouvement, qui s’embarqueraient autrement qu’au dernier jour, et à la dernière heure, dans les périls et les conséquences d’une intervention. Et pour tout résumer sous deux noms, M. Molé a montré en cette occasion, une résolution et un parti pris qui ne permettent plus de le taxer d’incertitude, tandis que M. Thiers a fait assez de concessions aux temps et aux circonstances pour éviter le reproche d’opiniâtreté que lui adressaient quelques-uns de ses adversaires. Les détails de cette mémorable discussion sont déjà de l’histoire. Il n’en est pas un qui ne soit un acte décisif dans la vie politique de celui qu’il intéresse. M. Saint-Marc Girardin avait été nommé rédacteur de l’adresse, avec l’assentiment du ministère; il avait été nommé à la majorité de six voix contre quatre. Par conséquent M. Boissy d’Anglas lui avait donné la sienne, et formé ainsi une majorité dans la commission, qui semblait partagée en deux fractions égales. D’après le nom du rédacteur et les circonstances de sa nomination, on ne devait guère s’attendre à une adresse qui embarrassât le ministère et l’obligeât à chercher sur les bancs d’amis équivoques un éditeur responsable pour un amendement au projet. Ce fut pourtant ce qui arriva. M. Saint-Marc Girardin lut à la chambre une adresse où la conscience publique signala aussitôt un passage qui, rapproché du discours de la couronne, semblait indiquer, à propos de l’Espagne et du traité : de la quadruple alliance, le voeu; la possibilité, la nécessité éventuelle d’une politique plus efficace que par le passé. Or c’était évidemment là la question politique de l’adresse, la seule sur laquelle pût s’engager un débat sérieux, celle qui depuis quelque temps, grace à des circonstances nouvelles, préoccupait le plus vivement l’esprit public. Comment s’expliquer une pareille dissidence entre le ministère et une commission dont la majorité lui était favorable, une pareille surprise faite à l’opinion, un résultat si différent de ce qu’on s’était promis de la nomination du rédacteur? L’explication est bien simple. Il y avait majorité dans la commission pour le ministère du 5 Avril : il n’y avait pas majorité pour le système de la non-intervention absolue; il n’y avait pas majorité pour l’approbation sans réserve de ce qui s’était fait en vertu du traité de la quadruple alliance, en ce sens qu’il n’y aurait, en aucun cas, ni plus ni mieux à faire pour atteindre le but de ce traité. A l’article des relations avec les puissances étrangères, le rédacteur de l’adresse proposa d’abord une phrase insignifiante, écho inoffensif du même passage dans le discours de la couronne. Mais aussitôt on se récria dans le sein de la commission même; l’expression des sympathies de la France pour la cause de la reine Isabelle «était trop faible, dit-on, dans le projet du rédacteur; il fallait quelque chose de plus; il fallait, sans rien compromettre, sans rien imposer combiner une rédaction qui présentât plus d’espoir aux amis de l’Espagne, et qui fût d’un plus grand appui moral pour la cause constitutionnelle. Et vous ne pouvez pas vous y opposer, disait-on avec raison à M. Saint-Marc Girardin; vos opinions sont connues, et si vous ne parliez qu’en votre nom, vous iriez certainement beaucoup plus loin, vous demanderiez beaucoup plus; vous ne seriez satisfait de rien moins que l’intervention, et peut-être même de l’intervention immédiate, à travers toutes les vicissitudes de la question espagnole, vous êtes resté fidèle à la cause de la reine Isabelle II qui n’a pas cessé d’être, à vos yeux, la cause même de la France, de la révolution de Juillet et de la nouvelle dynastie! «M. Saint-Marc Girardin, avec la loyauté qui le caractérise, reconnut que c’était vrai, qu’il pensait aujourd’hui comme il pensait il y a deux ans, et comme il l’écrivait alors avec tant d’énergie, de conviction et de talent : aussi laissa-t-il substituer une autre rédaction à la sienne. Nous ne savons pas précisément qui s’en chargea; on assure que ce fut l’honorable président de la chambre. Voilà comment le ministère se trouva embarrassé par la commission où ses amis étaient en majorité, et par un projet d’adresse dont il avait, en quelque sorte, fait nommer le rédacteur. Au reste, dans cette affaire, tout a roulé sur des interprétations et des subtilités de mots que le sens qu’on est convenu d’y attacher a relevées et agrandies De ce que la rédaction primitive de la commission recommandait au gouvernement d’exécuter fidèlement le traité de la quadruple alliance, on en a conclu que la commission n’était pas bien sûr que ce traité eût été jusqu’alors fidèlement exécuté. La commission protestait au contraire, et par la bouche de M. Saint-Marc Girardin, et par celle, de M. Dufaure, qu’elle n’avait pas entendu s’occuper du passé, qu’elle ne le condamnait ni ne le flattait, et qu’elle laissait au gouvernement toute liberté sur les moyens d’atteindre le but qu’elle lui indiquait bien nettement. Une autre difficulté d’interprétation, une autre subtilité de mots s’est développée parallèlement sur l’amendement de M. Hébert. Vous engagez le gouvernement à continuer,.disaient les adversaires de cet amendement, à continuer l’exécution donnée au traité de la quadruple alliance; c’est lui conseiller de ne pas l’exécuter autrement.Non, répondaient M. Hébert.et le ministère, l’amendement approuve le passé, il est vrai, et nous avons besoin de cette approbation du passé; mais il respecte l’indication d’un but auquel nous reconnaissons qu’il faut tendre, et dont l’accomplissement pourrait en effet exiger d’autres mesures, des résolutions différentes. Tel était le débat; mais ces difficultés, presque grammaticales, étaient tout un monde. Le ministère, l’opposition, les circonstances, l’avaient ainsi voulu. Cela est si vrai, que la supposition du refus de cette rédaction par la chambre eût entraîné la chute du ministère, et la formation d’un cabinet, qui, n’importe sous quel nom, eût été forcé, pour obéir à son origine, d’intervenir en Espagne, à la première demande de M d’Ofalia. Aussi M. Thiers, qui eût voulu être le maître de choisir et le temps et les circonstances, ne se souciait probablement pas de renverser le cabinet, et encore moins de l’éloigner à son profit. On a cru grandir ce débat, qui n’avait pas cependant besoin d’être grandi, en disant qu’il s’agissait là d’une question de cabinet. Il s’agissait de bien plus encore, n’en déplaise à personne. Il s’agissait, pour M. Thiers de ne pas se jeter sur un pouvoir dont la possession immédiate, avec les vues qu’on lui prêtait, l’eût forcé d’aller plus vite et plus loin qu’il ne voulait; et il s’agissait pour le ministère, pour M. Molé surtout à qui se trouve confiée notre sécurité extérieure, de rester ministre, non pas pour rester ministre, mais pour ne pas livrer le pays à un système dont l’exécution intempestive doit, selon lui, le mettre en péril. Chacun a bien rempli sa tâche, et dût-on voir ici une naïveté, et se tromper à notre dire, nous ajouterons que chacun est bien arrivé à son but. Ce qui serait une naïveté réelle, ce serait de louer M. Thiers du magnifique talent qu’il a déployé dans la discussion, de l’adresse comme orateur, M. Thiers est depuis long-temps au-dessus des éloges. Cette discussion a valu aussi à M. Molé, dans la chambre des députés, ce titre d’orateur qu’on ne lui avait jamais contesté dans la chambre des pairs, qualité qui ne comprend pas seulement une parole lumineuse et brillante, mais la distribution habile des moyens de défense et des argumens, ce qui n’était pas de pratique facile dans la double situation où se trouvait le président du conseil, ministre des affaires étrangères. En cette double qualité, M Molé était obligé de défendre deux situations toutes différentes en ce moment-là. La chambre ne voulait pas de l’intervention, il est vrai; mais sa répugnance n’était pas encore très nette, et surtout elle n’était pas entière. En un mot, elle ne voulait pas s’engager, se rendre responsable d’une entreprise aussi grave. La chambre des députés est ainsi faite de tous les temps. Sauf quelques époques d’enthousiasme et d’ivresse, époques toujours fatales, qui marquent quelque funeste crise dans le pays, la chambre est timide comme les intérêts individuels qu’elle représente par-dessus tout, toute fiction constitutionnelle à part. La chambre se fût peut- être entendue sur l’intervention avec un ministère qui ne l’eût pas consultée. – «C’est la prérogative du roi de faire la paix ou la guerre, et non celle de la chambre, disaient quelques députés. Et en effet, c’est peut-être la seule prérogative royale sur laquelle la chambre est très disposée, vu les suites, à ne pas vouloir exercer une prétention d’omnipotence. Le tableau des inconvéniens et des périls qu’il y aurait à se jeter en Espagne, que M. Molé s’est vu forcé de faire à la chambre, n’était donc pas de trop, sachant surtout quelle puissante parole il allait avoir à combattre. M. Molé n’ignorait pas cependant qu’en montrant à découvert aux puissances étrangères tous les obstacles qu’il trouve à aller étouffer la contre-révolution espagnole, il se liait les mains de plus d’une manière dans ses négociations; mais c’était à la chambre qu’il avait affaire. En ce moment, c’était le président du conseil, le ministère entier qu’il fallait secourir. M. Molé crut bon d’aller au plus pressé. Il rappela les jours de puissance de Napoléon à l’époque du traité de Tilsitt, quand il se décida à entrer en Espagne, et il montra comment le conquérant en était sorti. Il étendit la main vers l’Orient, où la vigilance la plus habile nous fait tenir nos flottes en mouvement depuis plusieurs mois; vers l’Afrique, où le sol est encore ébranlé de sa dernière secousse sous le pied de nos soldats; vers le Rhin, où deux cent mille hommes suffiraient à peine en cas d’une collision, qu’une campagne malheureuse en Espagne pourrait rendre possible. Enfin, il montra les nécessités de tous les genres qui nous entourent, parmi lesquelles il faut placer en première ligne, comme l’a répété M. Guizot, celle de nous tenir prêts à intervenir partout où il serait besoin, repoussant ainsi, comme par la méthode homéopathique, l’intervention par l’intervention. Et qu’on ne dise pas que M Molé cherchait, en parlant : ainsi, d’autre but que celui de faire passer ses appréhensions dans la chambre; qu’on n’allègue pas qu’il voulait se concilier quelques cabinets étrangers, qui redoutent notre intervention en Espagne, tout en la désirant peut-être, dans l’espoir qu’elle nous attirera des embarras. M. Molé sait que l’Italie est ébranlée de la question espagnole, c’est-à-dire que les gouvernemens italiens se montrent plus difficiles dans leurs relations avec nous, selon les succès ou les défaites de don Carlos, et qu’ils ne seraient pas maniables, une fois que le prétendant serait entré à Madrid. Le ministre des affaires étrangères sait cela mieux que personne et cependant le président du conseil n’en craint pas moins l’intervention. M. Mole, pour citer un exemple contraire, sait aussi que la Russie ne verra dans l’adresse que le passage relatif à la Pologne et que le ministère qui ne l’a pas combattu, ou combattu en termes qui équivalaient presque à l’insertion du passage, ne sera pas vu d’un oeil plus favorable que par le passé à Saint-Pétersbourg, qu’il veuille ou non l’intervention. Les raisons de M. Molé étaient donc toutes françaises, toutes prises dans des considérations intérieures; c’est aussi dans ce sens qu’elles ont été reçues et goûtées. Ceci fait, ce point gagné par le président du conseil, il restera au ministre des affaires étrangères à s’arranger avec les puissances; et il est assez habile et consommé pour remplir cette tâche qui le regarde, sans appeler la chambre à son secours. M. Thiers nous a montré l’autre face de cette médaille : l’affaiblissement de notre alliance avec l’Angleterre, la force donnée aux puissances du nord par une contre-révolution au midi, le Portugal arraché à la quadruple alliance, la rupture de la ligue constitutionnelle du sud. M. Thiers a vu en Europe, et d’un long coup d’oeil, toutes les conséquences de la non-intervention; M. Molé y a vu celles de l’intervention avec toute la sagacité d’un esprit non moins pratique. On peut dire que sous ce double point de vue, les deux discours complètent l’ensemble de notre situation diplomatique, et que leurs auteurs, vigies attentives, placées au nord et au midi, nous ont signalé tous les dangers qui leur apparaissent de la position élevée qu’ils ont prise. C’est ainsi que nous entendons le pouvoir, mais c’est surtout ainsi que nous entendons l’opposition, non plus déclamatoire et aveugle, mais utile au pays, et lui prodiguant sans amertume ses conseils, même dans le pays ajourne ou écarte ses conclusions. Nous sera-t-il permis de répondre par un mot à ces deux cris d’alarme, qu’une prévoyance un peu sinistre a fait jeter dans deux directions différentes, à M. le comte Molé et à M. Thiers? On est, il nous semble, bien près de s’entendre sur la question de la répression de la contre-révolution espagnole, qu’on la nomme comme on voudra, ou la guerre, ou l’intervention, ou la coopération; ceux qui la veulent, avouant qu’ils ne la voudraient pas tout de suite, et ceux qui ne la veulent pas, déclarant qu’ils pourraient y consentir dans un jour peu éloigné. Nous nous en tiendrons, comme tant d’esprits éminens, à cet état d’option qui semble plaire à tout le monde, en leur faisant observer toutefois, que quel que soit le parti que l’on adopte, l’Europe n’est pas si préparée qu’on a bien voulu le dire, à nous faire payer cher l’une ou l’autre de ces résolutions. Qu’on veuille bien déployer une carte d’Europe, on verra un chancre rongeur attaché au sein de chacune des puissances qui la composent, une plaie qui la condamne à l’immobilité si elle ne veut l’agrandir. La Russie venir au Rhin! dites-vous? Mais la côte de Circassie, mais la ligne du Caucase, mais les provinces de la Russie-Blanche, et la Pologne! Et avec qui viendrait la Russie, s’il vous plaît? Avec la Prusse, qui laisserait derrière elle le duché de Posen, ses provinces saxonnes, et qui nous appellerait ainsi dans s’es provinces rhénanes? Avec l’Autriche, dont la surveillance suffit à peine au royaume lombardo-vénitien? Craindriez-vous la réunion des états secondaires de l’Italie à cette ligue? Celle de Naples, par exemple, qui vient de s’engager plus que jamais dans une neutralité forcée, en poussant à bout la Sicile? La Sardaigne n’a- t-elle pas à veiller sur Gênes et même sur Turin? Le saint-père sur la Marche d’Ancône? Est-il un seul état marqué sur cette carte qui puisse se dire libre dans ses mouvemens, et notre alliée l’Angleterre n’a-t-elle pas autre chose à faire qu’à se brouiller avec nous pour la non-intervention, comme d’autres pourraient le faire pour l’intervention, ne fût-ce qu’à pacifier le Canada, et à contenir l’Irlande? Non, la France est moins gênée qu’on le pense dans ses allures; sans doute, elle s’exposerait à de grands périls et à des périls mérités, j’ose le dire, si elle troublait, par son ambition, l’ordre public européen, et un statu quo qu’elle a consenti elle- même et quelle consent encore, après chaque changement qui le dérange, soit qu’il nous satisfasse ou non! Mais la France n’est pas même exposée à de pareils soupçons; elle a donné assez de garanties de ses interventions pacifiques pour être regardée avec crainte, et, disons-le bien haut, avec respect, chaque fois qu’elle se croit forcée de faire un geste menaçant. En cette affaire d’Espagne, ce qu’elle jugera devoir faire, elle ne le fera que pour veiller à sa propre conservation, et elle pourra, nous le croyons, ne se décider que d’après un ordre d’idées prises dans ses intérêts directs. L’Europe ne se placera pas entre la France et l’Espagne, et les embarras du Rhin n’auront pas lieu tant que la France sera gouvernée par le système de politique générale actuel qui est à la fois, à quelques nuances près, celui des deux ou trois partis modérés qui se livraient bataille dans la discussion de l’adresse. M.Molé a défendu avec talent la position que le cabinet voulait prendre; il a été constamment su la brèche, où l’appelaient à chaque instant des interpellations pressantes, des provocations chaleureuses. C’est à lui que le ministère doit sa victoire, dans cette grande lutte, dont l’issue a même dépassé toutes ses espérances. La chambre a voté à une majorité considérable, l’amendement de M Hébert, qui contenait l’approbation du passé, et le ministère a déclaré à plusieurs reprises qu’il ne voyait là ni l’engagement ni le conseil de rien faire de plus dans l’avenir pour atteindre le but du traité de la quadruple alliance. Pour notre compte, nous acceptons de grand coeur cette interprétation de l’amendement et du vote de la chambre; nous avons fait plus, nous avons essayé de prouver, d’après tous les incidens et toutes les péripéties de la discussion, que c’était ainsi qu’il fallait interpréter l’un et l’autre. Maintenant nous nous demandons avec anxiété si l’opinion publique de l’Europe, si l’Espagne constitutionnelle, si la cour et le camp de don Carlos, si la diplomatie carliste accréditée auprès de la plupart des cabinets étrangers, ne seront pas autrement affectés, et si l’on ne verra pas dans l’adoption de l’amendement la confirmation sans réserve, à tout hasard, d’une politique qui a certainement fait plus que des voeux, qui a donné plus que des sympathies, mais qui n’a pas encore sérieusement embarrassé don Carlos : A cet égard l’avenir seul peut répondre. Cependant le principal organe du parti légitimiste a déjà anticipé sur sa décision, et le même soir il s’est formellement emparé du vote de la chambre, pour la remercier d’avoir renoncé, au nom de la France, à empêcher une restauration carliste en Espagne, si l’accomplissement de ce but, exigeait d’autres mesures que le rigoureux blocus de la frontière des Pyrénées. C’est un grand malheur assurément que la possibilité d’une interprétation pareille; mais nous avons trop de confiance dans les lumières et la loyauté de M. Molé, pour ne pas croire qu’il lui donnerait, au besoin, un démenti solennel. Nous dirons plus, nous croyons que le ministère est obligé, dès aujourd’hui, à faire quelque chose pour l’Espagne, plus ou moins, ceci ou cela; mais quelque chose de nouveau, quelque chose de suffisamment efficace, et c’est un conseil que lui donnent maintenant plusieurs de ceux qui ont adopté l’amendement Hébert. Et comment ne le lui donnerait-on pas? Il y a dans le parti doctrinaire, qui a voté en masse pour le ministère, des noms très compromis sur l’intervention et pour l’intervention; il y a des hommes qui restent convaincus que ç’a été une faute de ne pas intervenir en 1835, et qui ont cent fois dit, écrit, imprimé, comme M. Dufaure. «L’intervention le plus tard possible, l’intervention à la dernière extrémité, l’intervention pour dernière ressource; mais la contre-révolution, jamais.» On se flatte, nous le savons bien, de ne pas voir arriver cet extrême danger pour la cause d’Isabelle II, de ne pas voir la contre-révolution imminente en Espagne. On croit que la guerre civile peut encore durer des années sans approcher sensiblement d’une solution favorable à don Carlos; on espère qu’au moins ces tristes vicissitudes se prolongeront assez au détriment des deux partis, avec un égal affaiblissement des deux côtés, pour qu’ils transigent d’eux-mêmes sans médiation et sans garantie étrangère. Eh bien! on se trompe peut-être; le ministère modéré qui avait si imprudemment compté sur notre assistance, est aux abois. Il reconnaît que si la France n’accorde pas quelque secours à la cause de la reine, il sera bientôt obligé de faire place à une opinion différente, au parti anglais. Le ministère d’Ofalia, plus sincère que les administrations précédentes, dit encore que l’épuisement des finances est arrivé à son dernier terme, que les carlistes, ont réorganisé leurs forces sur tous les points, et que les armes et les généraux de la reine sont profondément découragés. Et tout cela est rigoureusement vrai! Une expédition carliste vient en effet de passer l’Ebre; elle a opéré sa jonction avec Cabrera, et elle est entrée dans Catalayud, tandis que le général en chef de l’armée qui devait la combattre et qui aurait dû poursuivre Cabrera, donne sa démission! Voilà donc la situation dans laquelle le vote et la discussion de la chambre des députés vont trouver les deux parties belligérantes. Du côté de la reine, un ministère modéré, un ministère ami de la France, qui se décourage; du côté de don Carlos, des bandes que l’on disait vaincues et démoralisées, qui reprennent coeur, qui tentent, au milieu de l’hiver, de nouvelles entreprises et qui agrandissent derechef le théâtre de la guerre, momentanément resserré dans ses anciennes limites Le sort de l’Espagne peut dépendre dans une pareille situation, du sens qu’elle attachera au vote de l’amendement Hébert, réclamé par le ministère avec tant d’insistance; et comme nous craignons qu’après tout l’Espagne interprète mal ce vote, nous disons que le ministère devrait, dans son intérêt et dans un intérêt plus grand que le sien, chercher à en fixer le sens par une combinaison quelconque, de nature à servir la cause constitutionnelle. S’il ne le fait pas, tout est à redouter du désespoir des uns, et d’un redoublement d’audace chez les autres. Mais, encore une fois, nous avons confiance dans le ministère. M. Molé a dit d’abord, en parlant de la contre-révolution espagnole, que ce serait un grand malheur; puis, frappé des réflexions de M. Thiers, la justesse de son esprit lui a fait ajouter que ce serait un malheur immense. Ce mot est le fait qui est résulté de la discussion La France ne se résignera pas, sans de grands efforts pour le détourner, à subir un malheur immense; et si le danger ne paraît pas assez immense pour le repousser par une coopération active, le ministère aura sans doute quelque moyen à proposer à cette chambre si disposée à l’aider en tout ce qu’il demandera. Un journal dont les opinions ne sont pas toujours les nôtres, le Journal des Débâts, a prononcé le mot subsides, et l’a appuyé de raisons d’une justesse parfaite, alléguant qu’en fait de subsides, on peut s’arrêter où l’on veut, et rester seulement dans la mesure du sacrifice qu’on s’est imposé. Il n’y a pas là, ajoute cette feuille, de cylindre où passe toute le corps dès qu’on y a mis le doigt. La proposition nous semble à la fois honorable et judicieuse, et les raisons qu’on en donne de nature à être discutées avec avantage dans la chambre. Elle ne verrait pas dans cette proposition, comme elle l’a cru voir dans la discussion, une sorte de tendance à l’entraîner sur le terrain d’une guerre de principes, et à lui arracher un vote qui serait accueilli par les agitateurs de tous les pays comme le fameur décret de la Convention du 19 Novembre 1791, qui promettait appui à tous les peuples révoltés ou prêts à se révolter contre leur gouvernement. De son côté, le gouvernement espagnol verrait assurément dans cette mesure une haute marque d’intérêt, et l’Europe saurait que si nous n’accordons que notre secours pécuniaire, c’est qu’il n’y a pas encore lieu d’accorder autre chose. Il y aurait un autre avantage dans ce mode de coopération : c’est que l’Angleterre pourrait y prendre part avec d’autant moins d’opposition qu’il se trouve conforme à tous ses antécédens. Nous répéterons, au sujet de cette mesure mixte, qu’il ne faut pas alarmer l’Europe, mais qu’il ne faut pas non plus s’alarmer de ce qu’elle pourrait faire contre nous. L’Europe nous craint; mais les peuples eux-mêmes ne sont pas tels que beaucoup de personnes les supposent en France. On ne sait pas assez de quelles mesquines concessions la plupart d’entr’eux se contenteraient. Ne mettons donc en ligne de compte dans nos calculs politiques ni l’aversion des gouvernemens, ni l’affection des peuples pour nous. Toutes ces choses sont beaucoup moindres qu’on ne pense. Ne comptons que sur nou-mêmes, et reposons-nous aussi un peu sur la sagesse que notre gouvernement a montrée depuis sept ans. Dans l’origine de l’établissement de juillet, on se berçait, en Europe, de l’espoir de notre chute prochaine. Le caractère de stabilité que prend le gouvernement de la France a réveillé de fâcheuses dispositions, et le défaut de bienveillance s’accroît en raison du sentiment qu’on a de notre durée et de notre force. C’est une seconde phase à passer, pour arriver à la troisième, qui sera peut-être tardive, mais qui viendra, nous n’en doutons pas. On rend hommage à notre force par les mauvais vouloirs même qu’on nous porte; en n’abusant pas de son influence, la France atteindra bientôt à son ancienne et immense position qu’elle regagne chaque jour dans la société européenne. La discussion de la questiond ’Espagne est faite pour servir notre cause et nous avancer dans cette voie; couronnée par une résolution généreuse et pacifique à la fois, comme un vote de subsides, elle aura l’approbation de tous les hommes éclairés. Quant à l’alliance prétendue du ministère avec M. Guizot et ses amis, nous dirons, sans craindre d’être démenties, qu’elle n’existe pas, du moins de la part du cabinet. Nous avons dit plus haut les raisons qui avaient décidé M. Guizot et ses amis à appuyer, par circonstance, le ministère, dans la question d’Espagne. Ces raisons font honneur à leur sagacité, et montrent l’esprit de conduite de ceux qui y ont obéi; mais il y a loin d’une rencontre fortuite d’intérêts à une alliance, M. De Montalivet, qui a montré un si beau talent dans les discussions de l’adresse à la chambre des députés et à la chambre des pairs, a parfaitement défini la situation actuelle en disant : «C’est une ère de maintient et de consolidation des droits politiques.» Or, je le demande, est-ce là le système qui a présidé aux derniers actes politiques de M. Guizot et de ses amis quand ils étaient au pouvoir, aux écrits qui se publiaient sous leur patronage, entre autres à la rédaction du Journal de Paris? Non, sans doute. Or, sur quelle base se ferait l’alliance annoncée? Nous estimons trop M. Molé et M. Guizot pour supposer qu’ils puissent se joindre ailleurs que sur le terrain des principes; et encore une fois, il y a à peine un an que les principes les ont séparés. Nous parlera-t-on des avances publiques de M. Le comte Jaubert? Mais ne sait-on pas que M. Jaubert, qui unit l’humeur et les caprices d’une jolie femme à la malice d’un homme d’esprit, jouit, dans son parti, d’une indépendance qui l’en sépare presque sans cesse? A la fin de la session, ne faisait-il pas seul, de tous les siens, la guerre au ministère? Serait-il donc bien étonnant qu’il fît seul la paix aujourd’hui? sans compter qu’il pourrait bien trouver quelque secret plaisir à afficher le ministère et à la compromettre par ses embrassemens. La mort de M. Le comte Reinhart laisse deux places vacantes à l’Institut, l’une à l’Académie des sciences morales, qui paraît destinée à M. Michelet; l’autre à l’Académie des inscriptions, qui fournira sans doute à ce corps l’occasion de réparer une grave injustice. On n’a pas oublié comment l’intrigue a égaré, à la dernière vacance, le choix de l’Académie des inscriptions. La place de M. Raynouard appartenait naturellement à son successeur au secrétariat de l’Académie française; mais une majorité assez faible montra comment une coterie politique peut l’emporter sur une réputation européenne et sur des titres aussi variés qu’ils sont solides. Nous reviendrons sur cette élection, quand les candidats au fauteuil laissé par M. Reinhart seront définitivement connus. M. Théodore Jouffroy a ouvert, il y a quelques semaines, son cours de psychologie à la Faculté des lettres, avec une clarté d’exposition, une rigueur d’analyse et un ton de supériorité digne et calme, qui font regretter que la santé du professeur interrompe aussi souvent ses leçons. Après avoir exposé l’état actuel d’une science qui a déjà trouvé, en France, deux interprètes bien divers, dans MM. Laromiguière et Royer-Collard, dont l’un finissait noblement l’école du XVIIIe siècle, et dont l’autre posait hardiment les bases de la théorie nouvelle, M. Jouffroy a indiqué, à l’aide de ce procédé fin et délié qui le distingue, les différences et les rapports de la physiologie et de la psychologie, ainsi que le parallélisme et les variations de la méthode de ces deux sciences. Nous reviendrons sur les leçons de M. Jouffroy, quand elles présenteront un ensemble susceptible d’analyse et d’examen. Le cours de M. Patin sur la poésie latine, devant présenter de grandes divisions qu’il importe de suivre, nous attendrons aussi, pour en reproduire les plus gracieuses parties, qu’une notable portion du programme soit remplie. Il en sera de même des leçons de M. Fauriel sur la littérature espagnole et du cours de M. Ampère. L’ingénieuse excursion que M. Geruzez fait cette année dans une époque qui nous est assez familière, la littérature du règne de Louis XIII, nous sera une occasion de parler quelquefois d’hommes assez peu connus, et dont l’étude pourtant ne manque pas d’intérêt. La publication des leçons de M. Geruzez sur l’éloquence religieuse et politique du XVIe siècle, ne peut manquer non plus de donner lieu, dans ces comptes rendus de l’enseignement, à un examen détaillé où l’approbation trouvera sa place à côté de la critique. Enfin, si nous ne nous arrêtons guère devant les vieilles déclamations de M. Lacretelle, devant les communes et pâles improvisations de M. Tissot, si nous ne parlons pas de l’histoire du XVIIIe siècle faite dans une chaire d’histoire ancienne, et de l’archéologie phénicienne enseignée dans une chaire d’histoire moderne, il nous restera pourtant encore assez d’opinions à réfuter, assez de nobles paroles à reproduire. Depuis dix ans, on peut le dire, toute une révolution s’est accomplie dans la manière de construire les pianos. A mesure que les grands artistes trouvaient dans l’exécution des ressources, nouvelles, l’instrument se développait comme sous leurs doigts A la tête des hommes qui sont parvenus, à force de persévérance et de travail ingénieux, à élargir ce champ donné au génie des maîtres, il faut citer M. Pape. M. Pape a long-temps fabriqué ses pianos en employant le mécanisme ordinaire. Les succès qu’il a obtenus pouvaient suffire à sa fortune, mais l’art demandait plus. Les marteaux qui touchaient la corde en dessous et la poussaient hors du sillet la frappent maintenant par-dessus et l’attaquent avec bien plus de force et de soudaineté, cette manière de procéder n’exigeant pas autant de complication dans le système de l’échappement. La corde, qui formait un angle au point du sillet, afin de résister aux efforts du marteau, qui tendaient à l’en détacher, est droite et vibre dans toute sa longueur. M. Pape avait déjà donné ce mécanisme aux pianos à queue, mais le piano carré devait en tirer de bien plus grands avantages, puisque l’on peut livrer à la table d’harmonie toute l’étendue de l’instrument. On sait que cette table est échancrée en triangle et perd un quart de sa largeur quand il faut donner passage aux marteaux placés sous la corde. Dans les nouveaux pianos carrés de ce facteur, la table d’harmonie occupe tout le plafond du piano. Le mécanisme qui règne au-dessus, indépendant, frappe, les cordes avec plus de vigueur, les affermit sur le sillet, et la table vibre dans tous les sens. Ces deux raisons contribuent également à augmenter les moyens sonores dont les résultats sont admirables. La corde attaquée par en haut éprouve une impression plus régulière et tient plus long-temps l’accord. Le tirage, ne portant plus à faux, n’exige pas qu’on lui oppose autant de résistance, et l’instrument, moins grand et beaucoup moins lourd, donne des résultats plus brillans. Cette découverte renverse de fond en comble le système du piano, on peut le dire sans figure, puisque ce qui était dessous se trouve maintenant en dessus, et augmente dans une progression immense les moyens sonores de l’instrument. En 1832, la société d’encouragement apprécia les avantages de ce nouveau système; le rapport fait en 1833, à l’Académie des Beaux- Arts, par M. Berton, n’est pas moins favorable à M. Pape. Son nouveau système y est approuvé sous tous les points, et ce rapport était signé par Boieldieu, Lesueur, MM. Cherubini, Auber, Paer et Berton. Cette invention de M. Pape méritait d’être signalée, et on ne saurait trop recommander les nouveaux pianos qui sortent de ses ateliers. L’auteur de Volberg, dans sa préface, essaie de nous démontrer que la poésie est encore de ce monde et que notre époque n’est pas stérile en grands écrivains; il discute gravement l’influence du progrès matériel sur les dévoloppemens variés de la pensée et de la fantaisie, et après un laborieux raisonnement, il nous assure, avec le cri de surprise qu’arrache une découverte, que la poésie doit survivre à notre siècle et qu’elle ne cessera pas d’être florissante, en dépit de la science et de l’industrie. Ce sont là, sans doute, de bien grandes vérités; mais nous engageons M. Pécontal à employer, pour nous les dire, moins de phrases prétentieuses et de périodes solennelles. En consacrant vingt pages de préface à amplifier un texte rebattu, M. Pécontal a fait preuve de maladresse ou de vanité. Ou il a crut nécessaire de prouver l’évidence, et sa préface est insignifiante au point de vue de la logique; ou il a cru pouvoir racheter la pauvreté du fond par les richesses de la forme, et alors il est coupable de vanité. Dans les deux cas, M. Pécontal aurait bien fait, puisqu’il combattait des chimères, de défendre la cause des poètes avec plus de calme et de mesure. Nous ne savons où il a entendu nier l’existence de la poésie dans les temps modernes; mais nous croyons bien que plus d’une fois on a pu, devant lui, déplorer qu’elle se manifestât si rarement dans une oeuvre digne de la représenter et ranger parmi les essais médiocres ou insignifians, la plupart des recueils lyriques ou des poèmes qui se publient de notre temps. Ceux qui pensent ainsi, ne méritent point d’être traités d’esprits chagrins, inquiets ou aveugles. M. Pécontal devra au contraire, s’il est juste, reconnaître leur impartialité et leur clairvoyance. Nous ne rangeons pas le poème de Volberg parmi les livres dont nous parlons. S’il a de commun avec eux une mauvaise préface et des prétentions démesurées, il les dépasse dans certaines parties par l’exécution. Quelque reproche, que méritent le choix du sujet et les réminiscences du style, on ne peut contester à l’auteur de Volberg la supériorité que nous lui accordons. Il exprime avec assez d’éclat et de facilité, des pensées graves et d’énergiques convictions. A quelques égards, Volberg se distingue donc de la foule des débuts poétiques. La donnée du poème est la lutte du scepticisme et de la foi. M. Pécontal n’a pas reculé devant un sujet aussi vaste et tant de fois traité avec magnificence. Il est nécessairement tombé dans l’imitation; et malheureusement il n’a pas toujours imité avec talent. On excuserait volontiers l’imitation en elle-même; il est bon peut-être de préférer, en commençant, l’étude d’un modèle à une recherche ambitieuse de la nouveauté. Mais si l’imitation est maladroite, la critique peut justement se plaindre et reprocher à l’écrivain non un défaut d’originalité, mais un manque de goût. La création de Volberg, le héros du poème, n’a rien coûté à M. Pécontal. En traçant ce caractère, il s’est souvenu du René de M. de Châteaubriand, du Faust de Goethe et du Manfred de Byron. Nous ne voulons pas nous arrêter sur les nombreuses imperfections de la copie. Une fois décidé à personnifier le doute, M. Pécontal ne pouvait guère mettre en oubli les types dont nous parlons, et presque involontairement il devait chercher à les reproduire. L’ironie, le désespoir et l’orgueil s’expriment donc tour à tour par la bouche de Volberg; mais c’est, nous l’avons dit, une imitation sans chaleur et sans portée. Il y a aussi quelques vers sur la pâleur de Volberg, sur les rides de son front et sur la tristesse de son sourire, qui rappellent tout ce que des copistes maladroits ont pu dire sur le même sujet. P. Pécontal n’a eu que la peine de traduire ou de consulter sa mémoire. Nous eussions mieux aimé qu’il se confiât en ses forces. Le second personnage du drame est une personnification de la foi. Pour celui-là, M Pecontal ne s’est souvenu que de Jocelyn. Ce personnage est un curé de campagne qui emploie volontiers la parabole pour rendre plus clairement sa pensée et qui prodigue les.dissertations pieuses sur la poésie du christianisme. Mais dans le beau livre de M. de Lamartine, c’est l’amour qui égare le prêtre; dans Volberg, c’est le voltairianisme qui joue le rôle de l’amour La passion, en se purifiant, ramène Jocelyn au sentiment religieux; l’ami de Volberg ne comprend le christianisme que lorsque sa raison est convaincue comme son coeur. C’est la lecture de l’évangile, ou plutôt c’est le raisonnement appliqué à cette lecture qui le ramène à la foi. A part cette différence, le prêtre dans Volberg est une réminiscence évidente du pasteur de Valneige. Nous ne parlerons pas du troisième personnage qui figure sans doute dans le poème, l’amour méconnu et sacrifié. Noëmi n’a d’autre emploi que de servir au dénouement. Nous serions embarrassé de lui assigner un meilleur rôle et d’expliquer autrement sa brusque apparition, au milieu des pieux entretiens de Volberg et du prêtre. Pourtant M. Pécontal paraît attacher à cette création une certaine importance. En traçant le portrait de Noëmi, il s’écrie avec un naïf enthousiasme : «C’est Ophélia, c’est Anna; c’est Elvire; on aurait tort cette fois de s’en rapporter au jugement du poète. Ni Shakespeare, ni Mozart n’ont rien à revendiquer dans la création de Noëmi. Il y avait assurément dans la personnification du doute, de la foi et de l’amour, tous les élémens d’une tragédie solennelle; l’action pour être vraisemblable et attachante n’avait qu’à se déduire de la philosophie. L’auteur de Volberg a-t-il su disposer avec art les matériaux précieux qu’il avait choisis? a-t-il satisfait à toutes les exigences d’une donnée aussi vaste? Nous ne le croyons pas, et pour justifier notre assertion il nus suffira sans doute d’exposer rapidement l’action de Volberg. Au début du poème, le sceptique, découragé, veut chercher dans la mort un remède à ses tourmens. Un prêtre rencontre Volberg fort à propose et relève avec indignation ses blasphèmes. Volberg ému, se résigne à vivre et assure au prêtre en le quittant, qu’il viendra le revoir. Il tient parole, et alors s’établit entre Volberg et le pasteur une controverse animée. Celui-ci réfute complaisamment toutes les attaques renouvelées de Voltaire et de l’encyclopédie, que Volberg dirige contre la bible et l’évangile. L’action est suspendue au milieu de ces doctes entretiens et on pourrait croire que le poème entier se réduit à un dialogue philosophique. Il n’en est pas ainsi pourtant, et les conversations de Volberg et du prêtre son interrompues par l’arrivée de Noëmi. Cette jeune fille a été aimée de Volberg, qui l’a abandonnée après l’avoir séduite. L’amour a troublé son esprit et elle ne vit que dans l’espoir de revoir un jour celui qui l’a trahis. Volberg en retrouvant Noëmi sent son amour renaître, et il veut réparer sa faute. Noëmi revient à la raison dans les bras de son amant; mais cette émotion trop vive a brisé son coeur, et au moment où le prêtre bénit le mariage de Noëmi et de Volberg, la jeune fille meurt en priant Dieu pour son époux. Volberg ne voit dans la perte de sa bien aimée qu’une raison pour nier devant le prêtre la bonté divine et pour maudire encore une fois la vie. Heureusement le prêtre ferme la bouche au sceptique en lui exposant le dogme de l’immortalité de l’ame. Volberg convaincu, se résigne et déclare, devant le lit de mort de Noëmi, que le doute est sorti pour jamais de son coeur. Il est superflu de faire ressortir l’insignifiance de cette conception. Les parties du poème qui devaient être les plus développées, sont précisément celles que l’auteur a traitées avec une concision irréfléchie. Il n’a consacré que quelques pages au triomphe de l’amour et de la foi sur le doute, et s’est plu à développer sous toutes les formes l’antithèse du savant et du prêtre. A-t-il pu croire que les raisonnemens du pasteur étaient de force à convaincre Volberg et que cette controverse religieuse préparait le dénouement? S’il en est ainsi, que n’a-t-il fait de Volberg un esprit humble et crédule! On concevrait peut-être alors qu’il se rendit sans trop de peine à des explications sans valeur et sans portée; mais un homme qui a sondé tous les systèmes, épuisé toutes les jouissances, un rêveur qui a vieilli avant l’âge dans la poursuite de ses chimères, orgueilleux comme Manfred, savant comme Faust, blasé comme don Juan, peut-il se laisser convaincre par un curé de village, qui lui traduit dans un langage sans pompe et sans énergie la prose du Génie du Christianisme? On comprendrait le pouvoir qu’exerceraient sur une imagination jeune et tendre des preuves puisées à cette source poétique, mais Volbert devrait depuis long-temps avoir réfuté les raisonnemens aussi frivoles. Il n’a pas demandé inutilement le secret de son origine et de sa fin aux religions de l’Inde, de la Chaldée, de l’Égypte et de la Grèce, pour trouver une solution de cette énigme dans une démonstration poétique du christianisme. Quoi qu’en dise M. Pécontal, nous ne pouvons consentir à voir dans ce Volbert un nouveau Manfred; c’est un écolier maladroit qui n’a de commun avec son maître que les rides du front et la tristesse du sourire. Mais pour peu qu’on le presse et qu’on lui expose un peu vivement des preuves insignifiantes, il reste interdit et trouve à peine dans sa mémoire les premiers mots d’une leçon mal étudiée. L’erreur de M. Pécontal vient de ce qu’il n’a pas composé logiquement son oeuvre; Il ne s’est pas bien rendu compte de ce qu’il voulait démontrer. Deux manières s’offraient à lui de traiter la question du doute. Il pouvait comprendre ce mot dans son acception la plus large et attaquer le scepticisme non pas seulement dans ses rapports avec une foi déterminée, mais dans son influence universelle qui s’applique à l’amour, à la philosophie, à la science aussi bien qu’au dogme chrétien. Il pouvait aussi limiter sa tâche et ne combattre que le doute religieux ou le doute du coeur. M. Pécontal s’était arrêté à ce point de vue moins vaste de la question. Son livre avait pour but de réfuter le doute religieux. Pour réaliser cette donnée, il lui fallait personnifier la foi chrétienne et le doute chrétien. L’un de ses personnages représente en effet la foi chrétienne; c’est le prêtre. Mais Volberg ne figure pas avec une égale exactitude le doute chrétien. Volberg est au contraire une personnification du doute universel. Aussi le dénouement n’est-il pas vraisemblable. Il est absurde, que des raisonnemens tirés de Jocelyn réussissent à convaincre Manfred. Le style de Volberg prouve que M. Pécontal a déjà quelque habitude de la forme poétique; en général, il est supérieur à celui des poèmes ou des odes qui révèlent chaque année au public indifférent une ambition ridicule et promptement déçue. Mais M. Pécontal fera bien de traiter désormais de moins vastes sujets, de s’imposer une tâche plus facile et qui l’expose moins à imiter maladroitement de belles oeuvres. L’ode ou l’élégie conviendraient peut-être mieux au talent de M. Pécontal que le poème philosophique. Ainsi contenue, sa pensée s’exprimerait sans doute avec plus d’éclat et d’originalité. Nous ne passerons point de la critique d’ensemble à la critique de détails. Nous ne croyons pas devoir insister sur les taches du style, sur les rimes hasardées, et autres incorrections. .Le mépris des poètes pour ces minuties, est un fait bien connu. Toutefois nous recommandons à M. Pécontal de ne plus confondre, comme il l’a fait dans sa préface, M. Casimir Delavigne avec Goethe et lord Byron. L’élégante versification du Paria et des Messéniennes, ne peut valoir en aucune manière à M. Delavigne le rang que lui accorde si complaisamment M. Pécontal parmi les premiers poètes du siècle. Une semblable erreur, si elle se répétait, ferait mettre en doute l’instinct poétique de l’auteur de Volberg, et le public serait fondé cette fois à traiter son oeuvre avec indifférence. Une des parties les plus intéressantes et les moins connues de l’histoire.de notre littérature dramatique vient d’être traitée par.M. Onésime Leroy dans un livre intitulé : Etudes sur les mystères dramatiques et sur les manuscrits de Gerson. M. Leroy est remonté aux meilleures sources, et son ouvrage est presque entièrement rédigé d’après des manuscrits d’un haut intérêt. Les qualités d’une oeuvre littéraire s’y allient d’ailleurs à celles d’un bon travail historique. Une critique judicieuse accompagne les recherches savantes et un style élégant leur prête un attrait de plus. Nous reviendrons sur ce livre intéressant, auquel le Roi vient de souscrire pour ses bibliothèques. F Buloz. 31 Janvier 1838. Depuis le vote de l’adresse, l’existence des deux chambres se concentre en quelque sorte dans leurs bureaux. C’est là qu’on reconnaît et qu’on mesure ses forces. C’est là que les membres des deux assemblées font le mieux ressortir les qualités qui les distinguent, et déploient ou l’esprit de conciliation, ou le talent résumer une discussion, ou les connaissances spéciales qu’ils ont acquises. La chambre des pairs a fait même un pas décisif qui donnera une plus grande importance à ses discussions. La chambre des pairs avait la coutume d’abandonner à son président la nomination des membres des commissions chargés de l’examen des projets de loi. Ces choix, il faut le reconnaître, étaient faits, en général, avec la sagacité et l’expérience qui distinguent le président de la chambre des pairs. Sans doute, la délégation était en de bonnes mains; mais le seul fait de l’abandon d’un droit, qui peut avoir des conséquences bien graves, semblait manifester une sorte d’indifférence et d’inertie dont la chambre des pairs a repoussé même l’apparence, en prenant en considération une louable proposition de M. Cousin. Spirituellement faite, à propos de deux projets de loi tout-à-fait inoffensifs (les lois relatives aux tribunaux de commerce et aux vices rédhibitoires des animaux domestiques), cette proposition s’est trouvée adoptée sans obstacle, et ce précédent règlera sans doute désormais la conduite de la chambre des pairs. Peutêtre l’examen des projets de loi ne sera-t-il pas confié à des hommes plus spéciaux que ne l’étaient les membres désignés par M. le baron Pasquier, pour faire partie des commissions; mais le choix des membres de ces commissions sera l’expression de la majorité de la chambre, et l’on sait quelle influence exercent les commissions sur les décisions d’une assemblée. Le succès de la proposition de M. Cousin nous semble un fait d’autant plus heureux, que le système de M. Pasquier, qui rassemblait dans les commissions la totalité des hommes spéciaux sur la matière qui s’y traitait, offrait souvent le désavantage à la discussion, dans la chambre, tous ceux de ses membres qui auraient pu le mieux l’éclairer. On doit, en même temps, rendre justice à M. Pasquier. Il a senti, comme pair de France, toute l’importance que l’exercice de cette prérogative donne à la chambre qu’il préside, et il la lui a remise avec une bonne grace qui tenait de l’empressement. L’histoire des bureaux de la chambre des députés, pendant cette quinzaine, a eu tout l’intérêt que pourraient offrir des séances publiques. Le projet de loi sur les faillites a donné lieu a de bonnes et solides discussion, ainsi que le projet de loi sur les tribunaux de première instance, qui agrandit la compétence du dernier ressort, et diminuera la durée des procès en même temps que les dépenses des justiciables. On doit regarder ce projet de loi comme un commencement de réforme judiciaire en France, et comme le premier principe d’une organisation où dominera l’extension des tribunaux inférieurs. L’agrandissement de la compétence des juges de paix diminuera aussi le nombre des causes devant les tribunaux d’arrondissement, tandis que l’établissement des tribunaux de prud’hommes dans toutes les cités commerçantes diminuera à sont tour la tâche des juges de paix, et procurera deux degrés de juridiction aux parties appelées en conciliation. La diminution des frais en justice sera la conséquence naturelle de cette réforme, qui figurera parmi les actes les plus louables de ce ministère, s’il l’accomplit, comme nous l’espérons. Le projet de loi sur les mines et les chutes d’eau renferme aussi d’importantes améliorations, et crée des ressources financières que l’industrie, plus favorisée, accordera sans peine. La commission a eu lieu de se convaincre encore, dans cette circonstance, de l’esprit de justice qui anime le ministère, L’état, grevé de tant de dépenses de navigation, qui tournent toutes au profit de l’industrie, propose de frapper d’une redevance les concessions de chutes et prises d’eau faites sur les fleuves et canaux qui dépendent du domaine public. Jusqu’ici ces concessions avaient été gratuites, et la commission ayant demandé si les anciennes concessions seraient révocables sans indemnités, il lui a été répondu qu’elles suivraient la loi de leur établissement, et que la nouvelle loi ne changerait rien aux droits des anciens concessionnaires. Or, ces redevances, destinées aux frais de curage et de navigation des eaux et des rivières, tourneront ainsi au profit de ceux qui les supporteront, et permettront d’étendre le nombre des concessions de ce genre. Créer de tels Impôts et renoncer aux impôts des jeux et de la loterie, c’est assurément remplit tous les devoirs d’une bonne administration, et il ne faut pas regretter le temps que met la chambre à discuter de semblables questions dans ses bureaux. Les bureaux de la chambre ont encore examiné la loi sur l’appel de 80,000 hommes, et la loi qui accorde une pension à la veuve et aux enfans du général Damrémont. Quelques députés se sont élevés contre l’allocation de 1°,000 francs qu’ils ont trouvée trop forte. Ces députés ont rencontré plus tard chaleureux contradicteur dans M. Thiers, qui, à propos de la ridicule et longue discussion du costume, a su s’élever contre la mesquinerie avec laquelle on débat une récompense nationale, et le prix de la vie d’un brave général, tué sur la brèche, dans une expédition victorieuse. Nous ne nous faisons les rapporteurs du travail, peu remarqué, des bureaux de la chambre des députés, que pour prouver que la dispute du frac noir et de l’habit brodé n’a pas absorbé tous ses instans. On voit que nous voudrions bien, autant qu’il est en nous, justifier la chambre des puérilités qu’on lui prête; mais nous ne pouvons nous dissimuler qu’elle a donné un fâcheux spectacle en cette circonstance. Existe-t-il aujourd’hui un habit de cour, comme le répètent quelques députés, et un habit du peuple, comme le disent avec emphase quelques autres? Qu’est-ce qu’un habit de cour que tout le monde peut porter? Et le maître de la maison, comme on l’a nommé spirituellement, le maître de la maison qui admet à sa table et à ses fêtes des maires village et des sous- lieutenns de la garde nationale, a-t-il sérieusement le projet de fonder une cour, comme on le dit? La question même du costume, est-ce au château ou à la chambre qu’elle a soulevée et qu’elle a donné lieu à dispute? Les fracs noirs des députés (nous en avons vu de bleus et de bruns, n’en déplaise à l’opposition), les fracs noirs ont-ils rencontré le moindre obstacle? Ne les avons-nous pas vus gravir fièrement les escaliers des Tuileries; et les augustes hôtes de ce palais ne les ont-ils pas reçus avec leur affabilité ordinaire? Il ne faut donc pas étendre cette question et agrandir une chose si mince. L’affaire du costume n’est rien qu’une sorte de petite altercation entre députés, et nous serions plus exacts en disant entre quelques députés. Si donc plusieurs d’entre eux ont voulu donner un costume à la chambre, ç’a été une fantaisie et une inspiration dont personne ailleurs ne doit répondre. Assurément (et les observateurs n’ont pas manqué), le ministère n’a porté aucun intérêt à toute cette discussion; on n’a vu s’y mêler aucun membre de la chambre un peu influent, si ce n’est M. Thiers, qui a parfaitement fait ressortir la futilité de la question, en parlant contre le, costume, après avoir déclaré qu’il en porte un, et qui a rejeté en riant l’honneur d’être commissaire de son bureau pour une affaire d’habits. Cet honneur a été déféré à un homme qui le mérite mieux que M. Thiers, à M. Auguis, qui devra, s’il veut, être conséquent avec lui-même, proposer l’adoption du frac vert-jaune, qui est son costume habituel. L’opposition du frac noir a beau s’envelopper de cette couleur grave, elle a aussi beaucoup de futiles paroles à se reprocher dans cette discussion. II n’y a qu’un mot à dire à MM. les députés : sous quelque habit qu’ils se présentent, ils ne seront jugés que sur leurs discours et sur leurs votes. Le reste n’est rien. «Mangez un veau, et soyez chrétien,» disait le père Feuillet au frère, un peu libertin, de Louis XIV, à MONSIEUR, qui reculait devant un biscuit qu’on lui, offrait un jour de jeûne. Venez en veste de ratine ou en habit de velours, mais soyez les défenseurs de l’ordre et de la liberté, dirons-nous aux députés qui hésitent sur le costume. Dans peu de jours, ces débats s’absorberont dans des questions vraiment importantes. Le ministère se propose de demander à la chambre une augmentation peu considérable, il est vrai, de notre armée de terre. Le vide que laissent les 23,000 hommes qui se trouvent en Afrique, et qui complètent le contingent de 44,500 hommes, nécessaire en ce moment pour le maintien de notre puissance dans cette contrée, n’est pas assurément un vide alarmant; mais encore faut-il le compter. En accordant au ministère les moyens de rendre l’armée plus complète, la chambre prouvera que, tout en refusant de s’associer aux entreprises qui lui semblent hasardeuses, elle n’hésite pas à fournir au pouvoir tous les moyens d’assurer la réussite de celles qu’elle approuve Il est bon, maintenant que l’Europe sait que la chambre ne veut pas de l’intervention en Espagne, qu’on sache aussi que la chambre ne lésine pas quand il faut soutenir la dignité de la France. A voir les nombreux incidens qui se sont élevés dans la politique européenne, il est impossible de ne pas sentir la nécessite de prendre une attitude de plus en plus forte et respectable, et cela même dans l’intérêt de la paix générale. La conduite pacifique de la France depuis plusieurs années, alors même qu’elle se livrait à quelques entreprises militaires, telles que le siége d’Anvers, l’expédition de Constantine; son attitude vis-à-vis de l’Espagne, qu’on pourrait même trouver trop réservée, tout, dans ses rapports extérieurs, est fait pour inspirer la confiance en sa modération. La France doit à cette conduite une influence qu’on ne peut méconnaître, et qui est, certes, plus réelle que l’influence à laquelle elle aura pu prétendre par une politique d’intimidation extérieure, qu’on nous passe ce ternie, déjà oublié, Dieu merci. Cette politique noble et généreuse a toujours été celle de la France à ses belles époques : nous n’en excepterons que deux, celles de Louis XIV et de Napoléon. Tout le génie de ces deux souverains n’a pu préserver la France des maux qui ont été la suite de l’abandon du système vraiment libéral nous commandent notre situation au centre de l’Europe, et nos rapports si divers avec les puissances. La France recueille déjà le fruit de ce retour qu’elle a fait aux principes qui doivent sans cesse la diriger. Des troubles partiels, des troubles qui ne sont encore, à vrai dire, que des mésintelligences, ont éclaté tout autour de nous; eh bien! il n’est pas un cabinet, quelque défavorable qu’il soit au nôtre,qui nous accuse de les fomenter. Il y a peu d’années que les différends survenus entre l’administration prussienne et les populations catholiques du Rhin, que les aigres dissentimens de la Bavière et de la Prusse, que la fermentation de l’université du pays de Hanovre, que tout ce qui se passe enfin depuis l’extrémité de l’Italie jusqu’à l’extrémité de l’Allemagne, depuis le détroit de Messine jusqu’à l’Elbe et au Weser, eût été regardé comme notre ouvrage. La sainte-alliance eût resserré ses rangs et se fût hâtée de rapprocher ses troupes de nos frontières, tandis qu’aujourd’hui nos rapports avec les gouvernemens étrangers sont restés les mêmes. La Prusse porte toute son attention sur les bords du Rhin, sans jeter un regard inquiet au-delà, pour s’assurer si nous restons dans les termes d’une alliance fidèle; et l’Angleterre s’occuper de pacifier le Canada, où éclate une insurrection presque française, sans que nos fougueux adversaires au parlement aient prononcé le nom de la France. Il en est ainsi partout; le mot de faiblesse ne se prononce qu’en France. Ailleurs, ce qu’on caractérise ici par ce mot prend le nom de loyauté! L’’Europe ne prendra donc pas d’alarmes quand elle nous verra compléter notre effectif de paix; et comme, après tout, elle sait, comme nous, que la loyauté, si elle est une force, n’est pas un rempart, il ne lui viendra pas la pensée que nous ayons des projets hostiles contre la paix, à laquelle nous avons tant contribué. Ces considérations, que nous touchons en passant, se présenteront naturellement avec plus de développement à la chambre, dans la discussion qui se prépare, et qui pourra se résumer ainsi : donner au gouvernement quelques mille hommes de plus pour lui assurer plus de moyens de maintenir la paix au milieu des complications nouvelles qui viennent de naître. La discussion qui a eu lieu dans le parlement anglais, au sujet du bill du Bas-Canada, est un évènement dont on ne peut se dissimuler l’importance. Aux grands évènemens les petites causes ne manquent pas; mais il faut se garder de les réduire à ces petites causes. Nous savons que le parti tory s’est trouvé divisé au sujet de ce bill, et que le duc de Wellington qui ne partageait pas la manière de voir de sir Robert Peel à ce sujet, voulait qu’on laissât le bill tel qu’il était, mettant ses suites sous la responsabilité de lord John Russell et de ses collègues. Placé entre les deux partis, et sollicité par tous deux de prendre une décision, le duc de Wellington se retira à la campagne et les laissa s’arranger entre eux. Ce fut pendant la retraite de son noble ami que sir Robert Peel engagea la lutte, d’où il est sorti, il faut le dire, avec de grands avantages, avantages qui diminueront à nos yeux en songeant à leur résultat. Ce résultat a été de permettre à sir Robert Peel de prendre le pouvoir, et de le forcer d’avouer, par son hésitation à sen saisir, la faiblesse de son parti, qui ne se trouve ni assez uni ni assez fort pour former un ministère tory. Cette situation de sir Robert Peel et de ses amis n’a-t-elle pas quelque analogie avec telle d’un parti qui n’a pas eu d’aussi belles chances pour renverser le cabinet où il ne figure pas, mais qui semble avoir ajourné, avec une égale prudence, ses projets d’ambition? Au reste, nous ne pensons pas qu’il y aurait lieu de s’alarmer, même dans le cas du renversement du cabinet anglais. Il y a des nécessités qui commandent, et auxquelles les hommes d’état obéissent, en dépit de leurs penchans; et nous nous souvenons d’avoir entendu de la bouche d’un homme qu’on nomme assez en disant que la France lui doit peut-être l’alliance anglaise, qu’après la révolution de Juillet il avait trouvé mille fois plus de facilité à traiter pour la France avec le duc de Wellington qu’avec son successeur, lord Grey, et les whigs qui faisaient partie de ce ministère. Quant au bill qui a changé la situation du ministère anglais, il est en luimême, et par ses modifications successives, un exemple frappant du progrès de l’esprit public en Angleterre. A la nouvelle de la révolte du Bas-Canada, le premier mouvement de lord John Russell, du cabinet et de tous les bancs ministériels du parlement, fut d’anéantir à la fois la rébellion et les rebelles au nom de cette vieille maxime, bonne en soi, qui veut qu’on ne transige pas avec des insurgés. L’opposition radicale eut son premier mouvement, non moins fougueux, dont elle n’est pas revenue, il est vrai. De ce côté-là, il s’agissait tout simplement, de déclarer l’indépendance absolue du Canada, fondée en principe sur les coups de fusil que Papineau et ses amis ont tirés pour l’obtenir. C’était la une plus mauvaise méthode encore que celle de l’extermination, et qui n’eût pas produit des désastres moins grands. Quelques jours de réflexion suffirent pour amener le bill qui a fait le sujet de la discussion, et dont le préambule était une consécration des droits, par conséquent des griefs du Canada contre l’administration établie par l’Angleterre. Amendé tel qu’il est par sir Robert Peel, le bill est encore la reconnaissance du droit que possède le Canada de traiter comme état constitutionnel avec l’Angleterre, autre état constitutionnel qui le régit à de certaines conditions. Lord Durham n’est donc qu’un haut commissaire de l’Angleterre, chargé de remettre ces conditions en équilibre. C’est la seule mission qu’il accepte, et il a manifesté l’intention de retourner, en Angleterre dès qu’il l’aura remplie. Il est beau, en revenant d’une longue mission en Russie, et après y avoir été l’objet de la faveur du souverain, de rapporter une aussi grande pureté de vues constitutionnelles. Lord Durham sera sans doute accueilli comme il.doit l’être au Canada, où la première effervescence est déjà calmée, et ce qui semblera manquer au bill aux yeux des membres du conseil du Canada, on l’attribuera à sir Robert Peel et aux tories, non à lord Durham et à lord John Russell. Un des côtés du caractère de Lord Durham qui est de se passionner pour la tâche qu’il accepte et d’éprouver une sorte de fièvre jusqu’à ce qu’il l’ait accomplie, le servira encore dans cette circonstance. On peut donc conjecturer d’avance que l’Angleterre se tirera passablement de ce mauvais pas, et que l’esprit de justice et de modération qui domine aussi dans le ministère de l’autre côté du détroit le fera durer, comme il fait durer le ministère de l’amnistie. Il est beaucoup, question des envahissemens d’Abd-el-Kader. Il paraît que la politique de justice et de modération, que M. Molé nous a si bien fait apprécier en France, ne nous profite guère en Afrique. La nécessité de laisser au complet l’armée est ainsi rendue évidente. Le traité de la Tafna n’a cependant pas été une faute; car il est bien différent d’entreprendre une expédition après en avoir terminé une victorieusement, que d’en commencer deux à la fois. Le ministère ne veut pas plus la guerre en Afrique qu’il ne la veut en Espagne et sur le Rhin; mais il la fera, sans nul doute, plutôt que de perdre un pouce de ce qu’il s’est réservé par les traités. Nous donnerons plus tard des détails précis sur la situation d’Abd-el-Kader et sur nos rapports avec lui. A Naples a eu lieu une petite révolution de palais, qui a été mal rapportée. Le baron de Schmuker, secrétaire des commandemens de la reine-mère, a été, dit-on, arrêté par ordre du roi, et conduit aux frontières, malgré la reine-mère, dont il dirigeait la maison. On attribue cette disgrâce, disent les journaux, à des relations que le baron entretenait avec le prince Charles de Capoue. Il n’en est rien, et les relations du baron de Schumuker avec le prince se bornent à de très mauvais traitemens qu’il en a reçus. Le baron de Schmuker, autrefois lieutenant au service d’Autriche, épousa une jeune personne qui était femme de chambre de la reine-mère, et entra au service de Naples comme commissaire des guerres (inspettore di guerra). Bientôt il donna sa démission pour devenir précepteur de langue allemande près des jeunes princesses de Naples, puis secrétaire des commandemens de la reine-mère, dont il a géré les affaires avec intelligence. Pendant le dernier séjour de la reine-mère en Suisse, il y a peu de mois, M. de Schmuker fut remplacé, en sa qualité de secrétaire des commandemens de la reine-mère. Par le général Bosco, âgé de soixante ans, et il paraît que c’est à la demande même de la reine-mère que M. de Schmuker a été éloigné de sa personne. On voit que cette circonstance change tout-à-fait le rôle qu’on prête au roi de Naples dans cette affaire Aussi est-ce uniquement pour rendre justice à ce souverain que nous rectifions le récit de cet évènement, qui a peu d’importance, même dans un pays où tout fait évènement. Au nord, les difficultés s’étendent et se prolongent. Le roi Ernest-Auguste trouve de graves oppositions dans les différens états de l’empire germanique, où il semble que sa venue ait été le signal des discordes. La sagesse du gouvernement prussien, passé en proverbe, n’a pu prévenir et ne peut étouffer les mécontentemens des populations catholiques du royaume. La Bavière irrite tout par son zèle religieux; le clergé belge a peine à se contenir dans une question qui le touche de si près; et tout à coup, au moment le plus inattendu on dirait que l’Allemagne va se réveiller avec ses fureurs religieuses de la guerre de trente ans, et ses désirs. de liberté, de 1815. Heureusement pour la tranquillité de l’Europe, que la France ne cherche pas à profiter de ces dispositions et qu’elle est satisfaite de sa situation actuelle. Il est vrai que tout son rôle est d’attendre, et que si elle sait garder la paix pendant dix ans, et la faire, garder aux autres, elle se trouvera en possession d’une prépondérance que vingt ans de guerre, et même de victoires, ne lui donneraient pas. Revue musicale Le Théâtre-Italien est en ruines. La voix fière et puissante de Mozart est la dernière qu’ait entendue, sous ses lambris, ce sanctuaire charmant de la musique heureuse et facile; ces murailles teintes de pourpre, ces colonnettes d’or, ces voûtes sonores, sans cesse parfumées de mélodieuses haleines, devaient encore une fois tressaillir aux accens terribles du grand maître, puis se tordre dans les flammes et crouler pour ne plus se relever jamais. Comme on le pense, cette dernière soirée du Théâtre- Italien a donné lieu à toutes sorte d’inventions fantastiques; chacun a voulu écrire son histoire sur un sujet si beau : Hoffmann se trouvait là tout exprès sous la main, Hoffmann et don Juan, quelle fortune! quelle rencontre heureuse et combinée, à souhait par le hasard,ce grand maître des choses de ce monde! Les uns avaient entendu dans la soirée des voix mystérieuses s’échapper de l’orchestre (tout juste comme dans le conte allemand); les contre- basses frémissaient par intervalles, les cordes des violons se brisaient, et le clavier de M. Tadolini rendait, durant l’entr’acte, des sons lamentables et précurseurs de quelque grand fléau; d’autres, à l’ensemble inouï des chanteurs à cette représentation, à l’enthousiasme de leurs gestes, au feu de leurs regards à l’expression surnaturelle de leurs voix, avaient senti que c’était là le chant du cygne. Pour nous qui n’aimons guère la poésie que là où Dieu l’a mise, et tenons pour ce qu’elles valent ces sornettes prophétiques inventées après coup, nous dirons tout simplement que cette dernière représentation a été l’une des plus médiocres que le Théâtre-Italien eût encore données, et si l’on voulait à toute force chercher une cause à ce fait incontestable, on la trouverait, sans nul doute, dans la fatigue des chanteurs qui avaient déjà exécuté la veille le chef-d’oeuvre de Mozart. D’ailleurs, entre toutes les partitions du répertoire, Don Giovani est peut-être celle qui convient le moins à ces voix formées par les douces cantilènes de Bellini Giulia Grisi gazouille avec une gentillesse rare les jolis fredons qu’on pointe pour sa voix, mais d’aucun temps cette cantatrice agréable n’a passé pour une dona Anna sérieuse; ce serait une singulière folie que de vouloir chercher l’idéa1 du caractère de Mozart dans cette belle personne toute florissante d’embonpoint et de fraîcheur, qui récite le sublime monologue du premier acte de Don Giovani, sans plus s’émouvoir que s’il s’agissait d’un motif des Puritains. Hoffmann lui-même y perdrait son allemand. La partie de Zerlina est écrite trop bas pour la voix de la Persiani, et quant à Tamburini, il n’a ni la force ni la puissance qu’il faut pour aborder le grand rôle de don Juan. Restaient donc Lablache, remarquable seulement dans la strette du septuor, et Rubini, qui chante Il mio tesoro, cette phrase de mélancolie et d’amour, avec une expression inouïe, un style incomparable, une voix qui semble reculer chaque jour ses limites. Mais c’étaient là prodiges auxquels Rubini nous avait tous dès long-temps accoutumés; chaque fois que Rubini chante Il mio tesoro, il y met toute sa voix et toute son ame. De ce que Rubini dit une cavatine de Mozart d’une façon surnaturelle, s’il fallait en conclure que la salle va brûler, vraiment alors le prince des ténors devrait se résigner à ne plus chanter qu’en plein air. Voici plus de trois mois que la saison s’est ouverte, et nous n’avions point encore parlé du Théâtre-Italien. Pour la critique, qui ne peut se préoccuper des menus détails d’une représentation, qui trouve puéril de commenter les petits airs qu’une prima donna a pris la veille, et de conter chaque matin, aux gens désoeuvrés, les frémissemens des loges à certains endroits d’une cavatine, c’est là une tâche qui devient de jour en jour plus difficile. Que dire en effet des mêmes chefs-d’oeuvre, exécutés par les mêmes chanteurs devant le même public. Pour nous, nous avions mieux aimé attendre une occasion, par exemple, la mise en scène de quelque opéra nouveau de Dionzetti où la voix de la Persiani pût se déployer à son aise dans une partie écrite à son intention. Le talent de la Persiani, qui, depuis tantôt six ans, occupe presqu’à lui seul tout l’enthousiasme de la Scala et de San-Carlo, ne montera plus, au contraire; il entre dans sa première période de décroissance, le travail et la fatigue ont mûri cette belle voix avant le temps. Mais quelle agilité savante! quelle noble, expression par moment! quel souvenir de la grande école italienne! Les éclairs de la Persiani ont fait pâlir l’astre de la Grisi. Du reste, la troupe demeure la même, que par le passé, et les variations survenues à ces voix chéries du public ne valent pas la peine qu’on s’en inquiète. Lablache est toujours cet atlas énorme qui porte un finale sur ses épaules, cependant le caractère grotesque a tellement envahi toute sa personne, qu’il n’y reste plus la moindre place pour le sérieux. Si Lablache nous en croit, il renoncera désormais aux rôles graves du répertoire. En effet, il est impossible maintenant de le regarder en face sans pouffer de rire; son visage s’enlumine de la plus curieuse manière, sa poitrine devient de jour en jour plus vaste et plus épaisse, son ventre plus copieux, et l’on conçoit que si ces élémens de pesanteur font qu’il est sublime dans le grotesque, en revanche ils ne contribuent pas médiocrement à le rendre grotesque au plus haut degré dans le sublime. Il suffit d’avoir assisté à la dernière représentation de la Norma pour savoir s’il est possible de se contenir et de garder son sang-froid devant cette incomparable figure d’Oroveze, qui vous rappelle si singulièrement le podesta de la ’Gazza, le vieux marquis de Montefiascano, et tant de types de gaieté bruyante et sympathique. Le grotesque ressemble un peu au pied de cheval de Méphistophélès une fois que vous êtes marqué de ce signe, il faut qu’il perce; quel que soit le vêtement dont Lablache s’affuble, la robe de Moïse ou le manteau sacerdotal du grand prêtre gaulois, la casaque du bouffon se laisse toujours voir au public par-dessous, et provoque son rire intérieur aux plus beaux endroits. Je défie qu’on regarde la couronne de chêne dont le joyeux compère imagine de se ceindre les tempes dans Norma, sans penser aussitôt à ce ruban singulier qui fixe une coiffe extravagante sur le crâne du bonhomme Geronimo. Tamburini n’a rien perdu de son agilité merveilleuse et de cette expression à la fois aimable et monotone qui répand un certain air de ressemblance sur presque toutes les cantilènes qu’il affectionne. La Grisi, malgré l’embonpoint singulier qui s’épanouit autour d’elle, gazouille aussi agréablement que jamais, et fredonne, avec une gentillesse inexprimable, le joli rôle de Desdemona, où la Malibran avait la prétention de vouloir être sublime. Quant à Rubini, l’état de détresse où sa récente indisposition avait mis le théâtre prouve quelle haute influence cette voix magnifique exerce sur le public. Sans Rubini, il n’y aurait pas d’Italiens possible; tant que l’absence de Rubini a duré, l’alarme était partout, les loges commençaient à bouder, le balcon à se plaindre, et le parterre à murmurer; on poussait même l’irrévérence, et la colère jusqu’à trouver que les choeurs chantaient faux, et que le grand-prêtre Oroë portait, dans la Semiramide, une fort ridicule perruque; or, de tout temps, au Théâtre-Italien, les choeurs ont chanté faux, et les grands prêtres se sont affublés de chevelures lamentables; mais il fallait l’absence de Rubini pour qu’on en vînt à le remarquer tout haut. En effet, cette voix fait de tels prodiges, que, lorsqu’on l’entend, il est impossible de rien voir à l’entour. L’illusion se multiplie alors, elle est partout, dans les décors, dans l’orchestre, dans les choeurs; les pauvres diables de choristes du Théâtre-Italien ressemblent à des hommes quand Rubini chante, on dirait que cette voix d’or brode leurs vêtemens et change en étoffes de prix ces misérables guenilles dont on les couvre. Si, comme on le dit, Rubini n’attend que la fin, de la saison pour se retirer, c’en pourrait bien être fait de la fortune du Théâtre- Italien. Il y a des entreprises qui s’acheminent long-temps, à petits pas, vers la prospérité, puis, une fois arrivées au plus haut, diminuent et s’éteignent insensiblement dans l’oubli et l’indifférence du public, d’autres qui finissent tout d’un coup, au milieu de la gloire et de la splendeur. Telle aura peut-être été la destinée du Théâtre-Italien; il sera mort à sa plus belle fête, mort sur le bûcher, comme Sardanaple, environné de ses plus harmonieuses figures, Anna, Juliette, Desdemona, Elvire, toutes les créations de Mozart, de Rossini et de Bellini, toutes ces voix divines qui vont se taire désormais sans retour. Et cette ruine du Théâtre-Italien n’aura peut-être, pas été aussi imprévue qu’on se l’imagine. Depuis long-temps, de sinistres éclairs, qui glissaient çà et là dans le ciel, laissaient pressentir l’incendie, et déjà plus d’une fois le public enthousiaste, qui fréquentait le sanctuaire de la mélodie et du bon goût, avait pâli en voyant filer dans l’air des signes qui lui annonçaient de loin la fragilité du plus charmant de ses plaisirs : l’an passé, la mort de la Malibran fut un de ces signes précurseurs. La Malibran, nous le savons, ne faisait plus partie de la troupe italienne; mais n’importe, du fond de la Scala, de San-Carlo et de Drury-Lane, ce nom radieux protégeait le théâtre Favart. Tant que la Malibran a chanté, nous gardions tous l’espérance de la revoir sur cette scène de Paris qu’elle avait tant illustrée, de ses premiers triomphes, et, si l’on y pense, c’est une grande affaire pour une administration que d’entretenir dans le coeur du public un espoir qui peut se réaliser d’un jour à l’autre : avec l’avenir on fait accepter le présent, et certes, le présent du Théâtre-Italien était loin d’être contestable Mais on se lasse de tout si facilement en France; un beau soir on pouvait se dire : Rubini, Lablache et Tamburini sont d’admirables chanteurs; mais il semble que voilà bien long-temps que nous les entendons; si nous passions à d’autres? Qui peut répondre des fantaisies du public? Le public ne paie si cher ceux qui l’amusent que parce qu’il se réserve le droit de les répudier sans façon, et comme, il lui plaît. D’ailleurs la dissolution pouvait se mettre dans le trio célèbre; Rubini pouvant s’en aller à Bergame, Lablache rester à Londres, Tamburini perdre sa voix; que sais-je? Alors la Malibran serait venue, renouveler le répertoire, et semer partout sous ses pas la vie et la fécondité Quelque belle jeune fille aurait grandi sans nul doute à cette noble école, et nous aurions vu renaître les rivalités magnifiques d’autrefois, lorsque la Sontag jouait Aménaïde ou Sémiramis, et la Malibran, Arsace ou Tancrède. La Malibran avait en elle au moins six florissantes années du Théâtre-ItaIien. Quelque temps avant, un jeune maître, que sa nature choisie et mélodieuse entraînait vers des tentatives nouvelles, Bellini, s’était arrêté au milieu de son triomphe des Puritains. Certes, nous ne prétendons pas dire ici que l’auteur de la Sonnanbula fut destiné à régénérer la musique italienne, à Dieu ne plaise! Une tâche si laborieuse et si rude n’était pas réservée à ce talent mélancolique et doux, dont on aime jusuq’à la faiblesse. N’importe, Bellini aurait alimenté le répertoire, et fourni ça et là aux chanteurs l’occasion de se produire dans toute la belle simplicité de leur expression. Bellini et la Malibran! la mélodie et la voix! Peut-être le nuage qui a passé sur ces deux astres jumeaux au ciel de la musique aura-t-il eu sur les destinées du Théâtre Italien une plus triste influence qu’on ne se l’imagine d’abord. L’incendie de la salle Favart n’a mis en ruine que les murailles, c’est-à-dire ce qui se relève à force d’or, de temps et de travail; mais des inspirations mélodieuses, des ames pour les sentir, des voix pour les transmettre à la multitude, tous ces trésors du ciel, où les trouverez-vous quand vous aurez une fois épuisé les ressources dont vous disposez de la même façon et depuis si long-temps. Les représentations ont recommencer plus splendides que jamais dans la salle Ventadour, on peut le dire d’avance, et si nous émettons quelque sollicitude pour ce théâtre charmant que nous aimons entre tous, c’est que nous croyons voir plus loin dans son avenir, car du présent il n’y a pas à s’en occuper; qui en doute? L’enthousiasme si véhément du public va s’accroître encore d’une bien vive sympathie que le récent désastre lui inspire. Ensuite toute cette foule attardée depuis dix ans frappait aux portes de la salle Favart, trop étroite pour l’admettre, aura bientôt envahi les loges innombrables et profondes : de Ventadour, et le triple rang de ses galeries immenses. Les houras vont éclater et les fleurs pleuvoir; il y aura des applaudissemens, des couronnes et de l’or pour tous Mais ensuite, lorsque la première ardeur se sera ralentie, on s’apercevra que cette vaste salle manque parfaitement de sonorité, et d’ailleurs, dût-on s’en contenter de gré ou de force, il faudra y renoncer à la saison prochaine. La salle Ventadour est louée depuis un an au théâtre de la Renaissance. Au mois d’octobre, lorsque les oiseaux mélodieux traverseront la mer pour venir s’abattre parmi nous, ils trouveront leur nid occupé par toute sorte d’orfraies et de hiboux qui croasseront à l’envi des refrains de mélodrames; alors sous quel toit s’abriter? quelle voûte sonore choisir pour y chanter Mozart et Cimarosa, Rossini et Bellini? l’Odéon, grand Dieu! Mais mieux vaudrait pour le Théâtre- Italien rester enfoui sous les cendres de la salle Favart, que d’aller volontairement s’ensevelir dans ce sépulcre morne et silencieux qui a déjà dévoré tant de royautés. M. Crosnier offre de reconstruire la salle Favart, et ne demande pour prix des charges qu’il s’impose que le privilège du Théâtre-Italien qu’il exploitera sans subvention pendant quarante ans Ce temps révolu, l’édifice entrera dans le domaine du gouvernement. Voilà certes une entreprise hardie. M. Crosnier semble voué au culte des ruines : il a relevé l’Opéra-Comique aboli, et le voilà maintenant qui s’attaque aux murs croulés de Favart. Prendre à des conditions pareilles l’administration du Théâtre-Italien avec les chances menaçantes dont nous avons parlé, nous semble une affaire grave et de haute responsabilité. S’il ne s’agissait ici que d’une simple spéculation, nous n’aurions garde d’entamer la querelle; permis à qui veut d’aventurer, comme il lui plaît les millions dont il dispose; mais si l’on y réfléchit, il y va bien aussi quelque peu de l’intérêt de l’art et de l’avenir de la musique en France. La fortune énorme et rapide de M. Severini a piqué au vif l’activé de tous les gens qui se mêlent de spéculations. Dans la fièvre chaude qui les pousse, ils ne tiennent compte ni du temps, ni des circonstances dont l’ancienne administration avait à profiter; On ne voit là qu’une mine d’or où l’on se rue. Et d’abord cette mine pourrait bien être moins profonde qu’on ne le croit. Chacun sait aujourd’hui que ce n’est pas seulement dans le Théâtre-Italien que M. Severini avait élevé si haut le chiffre de sa fortune. M. Severini s’occupait d’affaires de bourse et réussissait souvent. Autant à déduire du capital énorme qui soulève à l’heure qu’il est tant de prétentions ambitieuses. Si M de Montalivet conserve toujours pour la musique cette sollicitude qu’il a si dignement témoignée à la dernière distribution des prix au Conservatoire, il se méfiera des spéculateurs et des fermiers. On ne sera point en peine, nous le savons, de reconstruire la salle, de prendre le privilège sans subvention, de l’acheter même cent mille écus, s’il le faut; mais une fois le maître, vous verrez comme on traitera l’art, comme on fera payer à la musique les frais de son installation. On vous dira : Lablache est engagé à King’s-Théâtre, voici M. Zuchelli ou tout autre; Rubini s’est retiré à Bergame, prenez M. Bordogni, que nous avons là sous la main; la Malibran est morte et la Sontag ne chante plus que dans le salon de l’ambassadeur de Sardaigne à Francfort, écoutez Mme Damoreau, qui consent par grace à revenir sur le théâtre de ses premiers débuts. N’ayez plus de Théâtre-Italien si vous croyez que le Conservatoire de la rue Bérgère suffit à vos besoins, et que vos chanteurs peuvent se passer désormais de cette grande école; mais, si vous en avez un, ne ménagez ni l’or ni les prévenances pour le public d’élite qui le fréquente; qu’il soit, avant tout, comme par le passé, un théâtre de luxe, d’élégance et de bon goût, et, puisque vous vous êtes mis une fois sur le pied de donner le ton, en cette affaire, à toutes les autres capitales de l’Europe, renoncez-y plutôt que de dégénérer. En attendant, Rubini se retire; et, si vous lui demandiez comment il se fait qu’il s’arrête ainsi dans toute la puissance de son talent, sans doute qu’il vous donnerait les mêmes raisons que l’auteur de Sémiramide et de Guillaume Tell. Quels biens la musique lui donnerait-elle désormais, dont il n’ait pas joui jusqu’à satiété? de l’or? il en a plus qu’il n’en souhaitait; de la renommée? on lui enlève une statut à Bergame. Le prince des ténors partagera avec le duc de Wellington cette gloire de pouvoir saluer tous les matins et tous les soirs sa propre image debout sur un piédestal. Qu’on vienne ensuite nous parler d’idées révolutionnaires qui fermentent au coeur de l’Italie. L’Italie! elle fond des couronnes d’or à la Ungher, et taille des statues de marbre à Rubini. La vierge en honneur sur cette terre frivole, la déesse dont le pied fait sortir du sol l’enthousiasme et les acclamations du peuple, ce n’est pas la Liberté, mais la Mélodie. L’Autriche peut dormir tranquille sur son lit de fleurs tant qu’il y aura dans les états vénitiens et milanais des chanteurs de cavatine à glorifier. La question qui s’agite en ce moment au théâtre de la rue Lepelletier, est de savoir si Mlle Falcon chantera le premier rôle dans l’opéra de M. Halévy. Dernièrement, la voix de Mlle Falcon était dans un tel état d’altération, que la jeune cantatrice dut renoncer à sa partie; Mme Stoltz, qui se trouvait là fort à propos pour empêcher le répertoire d’être suspendu, voulut bien se charger alors, avec une complaisance toute gracieuse, du travail des répétitions. Les choses se passèrent ainsi jusqu’au jour ou M. Halévy changea d’humeur, et trouva bon de reprendre son rôle des mains de Mme Stoltz, pour le confier à Mme Dorus. A cette nouvelle, Mlle Falcon, qui se disposait à partir pour l’Italie, crut sentir sa belle voix de ses débuts, sa voix d’Alice, de donna Anna, de Valentine, lui revenir comme par miracle, et l’affiche annonça tout à coup sa rentrée, au moment où l’on s’y attendait le moins. Fâcheuse rentrée, où le public de Opéra accueillit sa jeune cantatrice avec une réserve, une froideur, une indifférence qui ressemblaient à de l’ingratitude : Certes, ce n’était plus, nous l’avouons, cette voix sonore, puissante, magnifique, pleine d’expression et d’éclat, mais encore aurait-on dû tenir compte à Mlle Falcon de l’émotion inséparable d’une rentrée à laquelle elle n’était peut-être guère plus préparée que le public, et surtout de cinq années d’incontestables succès. En attendant que cette voix eût recouvrée, dans les cordes hautes, cette vibration cristalline, ce timbre d’or, qui l’aidaient si merveilleusement à s’élever au-dessus de toutes les autres, il eût été de bon goût de l’encourager par quelques applaudissemens donnés, sinon à l’heure présente, du moins aux services rendus dans le passé. Depuis cette rentrée, Mlle Falcon n’a plus chanté. On dit cependant qu’elle reparaîtra dans Cosme de Médicis. Il est à souhaiter que la jeune cantatrice trouve dans le repos et l’éloignement de la scène cet organe limpide, égal harmonieux et sûr, qui lui a si cruellement fait défaut l’autre soir. En attendant, M. Halévy profite de ces retards, qui semblent se multiplier à plaisir, pour écrire sa musique; car l’auteur de la Juive et de l’Eclair a pour habitude de se mettre à l’oeuvre le jour où les répétitions commencent. Dès-lors on conçoit facilement combien ces transpositions sans cesse renaissantes de rôles qui changent de mains à tout propos, combien ces transpositions, ruineuses pour un théâtre, plaisent au musicien attardé : Pendant que Mme Stoltz répétait la partie de soprano, M. Halévy aura écrit son troisième acte; le temps qu’on a dû perdre lorsque Mme Dorus est survenue, aura sans doute servi à l’enfantement du quatrième, et je soupçonne fort que M. Halévy va s’occuper de mettre la dernière main à sa partition, aujourd’hui que Mlle Falcon recommence sur de nouveaux frais de vocalisation et de mémoire. Voilà, on peut le dire, une admirable manière de composer, et qui, outre qu’elle aide plus que toute autre au recueillement indispensable dans une oeuvre de conscience et d’art, a l’avantage singulier de graver la musique d’un opéra dans la mémoire de chacun. De la sorte, les indispositions ne peuvent rien sur le succès. La prima donna ne peut chanter, une autre se trouve là toute prête, qui, pour savoir le rôle aussi bien, n’a qu’à se souvenir. A voir M. Halévy prendre de si louables précautions, on peut dire que désormais, quoi qu’il advienne, Cosme de Médicis sera représenté à l’Opéra, tous les soirs où l’on ne jouera pas la Juive. En vérité, c’est là une déplorable influence que M. Halévy exerce sur la destinée de l’Opéra. Si vastes que soient les dimensions de son oeuvre il est clair que sans toutes les raisons dont nous avons parlé, elle se serait depuis long-temps produite à la lumière. Il faut des gloires plus radieuses que celle de l’auteur de la Juive pour absorber en elles seules, durant six mois, la fortune et la vie d’un théâtre comme l’Opéra, et certes, il est bien temps qu’on en finisse avec ces blocs de pierre qui encombrent la place, et forcent ainsi tous les autres courans à remonter. A ce sujet, la commission royale s’est assemblée; on parle d’un arrêt qu’elle va rendre, et grace auquel un auteur ne pourra désormais entrer en répétition, si son oeuvre n’est ponctuellement achevée. Ainsi, on aura souffert que M. Halévy abusât pendant six mois du droit que lui donnait son tour, et l’arrêt entrera en vigueur lorsqu’il s’agira d’une partition de quelque musicien exact et scrupuleux, de M. Meyerbeer, par exemple, qui ne livrerait pas son oeuvre, s’il y manquait une seule note : Voilà, on peut le dire, une surveillance exercée avec une prévenante intelligence. Heureusement pour l’Opéra qu’il trouve encore, dans les chefs-d’oeuvre du répertoire, des ressources contre une mise en scène si lente et si laborieuse. Les Huguenots tiennent bon; on ne se lasse pas de cette musique imposante et fière, pleine de mystérieuses beautés qui ne se laissent point prendre, mais conquérir, sous la rude écorce qui les enveloppe comme des diamans. Et c’est peut-être là, dans cette profondeur obscure au premier coup d’oeil, mais qui s’illumine et se découvre à la pénétration, dans les innombrables choses qui s’y agitent confusément d’abord, puis avec ordre et mesure, qu’il faut chercher le secret de ces succès immenses de Meyerbeer, de ces succès qui durent dix ans, et résistent à toutes les épreuves. Cette musique est animée et vaste comme la mer, et; cependant limpide et transparente à sa manière. Si vous ne faites que vous incliner dessus en passant, le vertige vous prend, et vous demeurez étourdi; mais ensuite, à mesure que vous regardez au fond, le miroir s’éclaircit, vous découvrez une étoile, puis une autre, puis enfin mille apparitions harmonieuses qui vous retiennent ou vous appellent avec des voix de syrènes. Quand Duprez ne chante ni les Huguenots, ni Guillaume Tell, Fanny Elssler joue le Diable Boiteux. Pour varier son répertoire, qui n’a guère qu’un rôle, la charmante danseuse vient de composer un ballet en un acte. Sitôt après Cosme de Médicis paraîtra cette imagination de la jolie Viennoise. Certes, nul mieux que Fanny Elssler ne doit savoir tout le parti qu’on peut tirer de ce beau talent, qui n’a trouvé encore qu’une seule occasion de se produire, et le rôle qu’elle se destine ne peut manquer d’être fait à sa taille. Ensuite viendront les débuts de M. de Candia, ce fils de famille, qui affronte la vie de théâtre avec une insouciance de vingt ans. Les bravos de Rubini : et de Duprez, les séductions sans nombre qui rayonnent autour de ces deux royautés de la scène, ont troublé M. de Candia dans ses nuits de plaisir, et voilà maintenant qu’il polit et façonne pour le public cette belle voix de ténor d’un timbre si pur, qui, jusque-là, ne s’était dépensée que dans les salons et les joyeux soupers. M. de Candia a choisi déjà Robert-le-Diable pour son premier rôle, et Meyerbeer va écrire un air à l’occasion de ces curieux débuts. Voilà, certes, de belles soirées qui se préparent dans l’avenir, et qui, feront attendre avec patience l’arrivée de deux jeunes cantatrices dont on dit merveilles, et la partition dont M. Auber s’occupe, un sujet aérien, une fantaisie à la manière d’Oberon, que l’auteur du Domino Noir compose à l’heure qu’il est, et qui tremblote déjà comme un point lumineux dans les vapeurs de l’horizon. Le Conservatoire vient d’ouvrir ses portes. Beethoven a fait, comme d’habitude, les frais des deux premières séances. Beethoven est le dieu de ce sanctuaire. L’admirable orchestre que M. Habeneck gouverne avec tant de précision et de puissance, a exécuté le premier jour la symphonie avec choeur, le second la symphonie en la. Nous avons dit plus d’une fois notre avis sur cette dernière composition; c’est là un magnifique chef-d’oeuvre qu’on ne peut entendre sans recueillement, jamais la musique instrumentale ne s’est élevée et maintenue plus haut. Là Beethoven demeure égal à lui-même; du commencement à la fin, on dirait que le sublime est l’élément où il se meut, et, chose très rare. Dans des oeuvres de pareille dimension, l’ordre ne s’y trouble pas un instant; vous ne perdez jamais de vue la pensée dominante, une ligne calme et sereine environne la création mélodieuse. Certes on n’en peut dire autant de la symphonie avec choeur : ici Beethoven divague; à force de s’élever, il se perd dans l’infini, et si l’on nous : contestait cette vérité, nous citerions cette incroyable profusion de théories que mille cerveaux en travail inventent chaque jour, dans le but de commenter cette oeuvre du grand maître. La symphonie avec choeur est un champ qu’ils ensemencent à loisir des plus étranges billevesées; chacun y voit ce qu’il lui plaît d’y voir, l’un.dit que c’est la Bible, l’autre soutient que c’est l’Iliade, celui-ci penche pour l’Enéide, celui-là polir la Divine Comédie. Ils trouvent tous là-dedans Homère, Virgile, Dante, Goethe, que sais-je moi? et nul n’y cherche Beethoven. Ridicule prétention née de l’impuissance! on prête au génie sa propre faiblesse, on mesure Beethoven à sa petite taille, on s’imagine qu’un homme de cette trempe ne peut composer sans avoir un texte et des paroles sur son pupitre, que l’esprit ne peut exister sans la lettre. Eh! Messieurs! Beethoven n’a fait ni l’Iliade d’Homère, ni l’Énéide de Virgile, ni la Comédie de Dante, ni le Faust de Goethe; il.a fait tout simplement la symphonie en la, et la symphonie avec choeur de Beethoven L’Opéra-Comique a trouvé dans le Domino Noir une miné de succès qu’il exploite depuis deux mois aux applaudissemens de tous. C’est qu’en effet M. Auber n’a jamais eu encore plus de grace, d’esprit et de goût. En vérité, on ne peut se défendre d’un certain étonnement en face de cette inspiration charmante qui ne tarit pas, de cette verve d’où les motifs découlent par milliers, comme les perles du gosier de Mme Damoreau. Cela ne peut guère s’appeler un opéra, nous le savons; il n’y a guère là que des couplets et des choeurs, point de trio, point de quatuor; un seul duo au premier acte. Mais n’importe, la grace, la coquetterie et la fraîcheur abondent; à cause de ses petites proportions, ce n’est pas un chef-d’oeuvre, mais un bijou. Du reste, l’Opéra-Comique se prépare à de plus hautes destinées musicales; nous croyons savoir, pour notre part, qu’on s’y occupe activement d’une oeuvre qui portera sur son titre deux noms, dont un seul suffit au succès. Lorsque Weber mourut sa famille trouva dans ses papiers une partition qu’il laissait inachevée. Des deux actes un seul était entamé, et encore, quel manuscrit, bon Dieu! des idées semées çà et là pêle-mêle et sans ordre, des mélodies tracées à peine sur des lignes où les taches d’encre se confondent avec les notes; comment trouver la lumière dans un pareil chaos? C’était au point qu’il aurait fallu renoncer au manuscrit, sans la sublime patience d’un homme qui se voue à la gloire de ses amis, avec autant de zèle et de conviction qu’à la sienne propre. Meyerbeer a pris entre ses mains le précieux cahier et cherche maintenant sans relâche les traces du génie de Weber, sur ce terrain mouvant et presque effacé. Ce sera certes, on peut le dire, un spectacle intéressant et curieux d’assister à l’hyménée de ces deux belles intelligences faites pour se comprendre et s’aimer, et les sympathies ne manqueront pas à l’auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots, s’efforçant d’ajouter un fleuron à la sombre et royale couronne de l’auteur de Freyschütz et d’Euryante. H. W. Collège de France Cours de philosophie grecque et latine Le Collège de France a toujours tenu une haute place dans l’enseignement et bien qu’en ait dit M. Roederer, il faut rendre à François Ier la gloire d’une fondation qu’il sut appuyer dès l’abord sur des hommes tels que Danès, Vatable, Ramus et Budée. La chaire de philosophie grecque et latine, que la démission de M. Jouffroy venait de rendre vacante, remonte par sa création à l’année 1543. M. Barthélemy Saint-Hilaire, désigné pour cette chaire, en a pris possession vendredi dernier. Son cours, qui sera consacré cette année à la logique d’Aristote, paraît destiné pour long-temps à l’exposition et à l’histoire du péripatétisme. Nous ne doutons pas que cet enseignement ne se distingue par une érudition saine et une philologie sûre. La traduction complète d’Aristote qu’a entreprise M. Saint-Hilaire indique à elle seule une persistance philosophique qui ne peut manquer de donner à ce cours des qualités vraiment solides. A cette heure que les grands recueils historiques sont devenus presque impossibles, et que le Collège de France n’a pas plus son Goujet, que l’université n’a son Du Boulay ou son Launoy, c’est à la presse de remplir ce but, autant du moins qu’il est en elle. Aussi la Revue a-t-elle inséré volontiers le discours d’ouverture de M. Saint-Hilaire. Tout ce qui touche à l’aristotélisme a acquis une valeur nouvelle par les travaux récens sur le Stagyrite. Le beau travail d’un concurrent de M. Saint-Hilaire, que son âge a écarté, M. Ravaisson, a eu, en ces derniers temps, assez de retentissement, et les sujets mis au concours par l’Académie des sciences morales ont assez ramené l’attention sur le péripatétisme, pour qu’on n’ait plus besoin, comme au XVIIIe siècle, de se justifier lorsqu’on parle d’Aristote. Messieurs, Le sentiment le plus vif que j’éprouve en paraissant pour la première fois dans cette enceinte, c’est le besoin de témoigner hautement ma gratitude pour le corps illustre qui a bien voulu m’y appeler par son choix; c’est le besoin de faire remonter cet hommage jusqu’à notre cher pays lui-même, dont la générosité, admiration et exemple de l’Europe, assure de libres tribunes à tous les enseignemens, encourage tous les efforts, récompense tous les travaux utiles, et dont j’ai déjà moi-même, ailleurs qu’ici, reçu les bienfaits. Je suis heureux et fier de voir s’accroître la dette de ma reconnaissance; et je m’efforcerai de l’acquitter en redoublant d’énergie et de persévérance dans la vaste et laborieuse carrière où m’ont soutenu tant d’honorables suffrages, où me soutiendra, je l’espère aussi, messieurs, votre bienveillance si nécessaire aux débuts de e cours. Je resterai fidèle au titre de cette chaire et aux devoirs qu’il m’impose. Je n’oublierai pas que vous venez chercher ici l’histoire entière de la philosophie grecque et celle de la philosophie latine; je n’oublierai pas que je vous dois l’examen de toutes les écoles, de tous les systèmes, de toutes les questions, qui composent le trésor de l’antiquité philosophique. Mais dans cette période immense de deux mille ans qui s’étend depuis Thalès jusqu’à la prise de Constantinople, il faudra, chaque année, limiter nos investigations, en les variant, pour les rendre plus fructueuses; il sera bon, après tant de recherches antérieures, de toujours diriger les nôtre sur les points les moins connus, ou les plus négligés de notre temps. Voilà pourquoi je compte, cette année, demander le sujet de nos leçons à la philosophie d’Aristote, source féconde où bien des siècles puisèrent avant nous, où notre siècle après eux ne dédaignera pas de puiser, quelque riche que soit son propre fonds. Quels sont les motifs de la préférence que j’accorde cette année au péripatétisme? Au milieu de quelles circonstances reparaît-il encore une fois? De quelle utilité la rénovation de cette doctrine antique peut-elle être pour notre temps? Telles sont, messieurs, les questions que je vais aujourd’hui examiner avec vous. Il n’y a guère moins de trois cents ans que le grand nom d’Aristote n’a retenti sous ces voûtes; on dirait que de lugubres souvenirs l’avaient exilé du Collège de France, on dirait que la mémoire sanglante de Ramus commandait ce pieux silence, qui, depuis la nuit de la Saint-Barthélémy, n’a point été rompu. C’est en effet dans cette chaire, accordée comme un refuge après bien des traverses, illustrée par d’utiles et audacieuses tentatives de réforme, que Ramus prépara sa gloire. C’est dans cette chaire, disputée contre les violences d’adversaires implacables, perdue malgré l’appui des plus grands personnages politiques de l’époque, puis de nouveau conquise, et enfin arrachée par la mort, qu’il prépara le triste dénouement de ses travaux. Dans un siècle où la philosophie put compter tant de victimes enlevées aux rangs des écoles les plus diverses, dans un siècle d’innovation ou l’innovation philosophique fut punie, comme toutes les autres, par le meurtre judiciaire et par l’assassinat, la mort de Ramus a excité plus de regrets qu’aucune autre. L’histoire et la postérité, à l’exemple de quelques amitiés infidèles, n’ont point eu assez de larmes pour la déplorer; et nous-mêmes aujourd’hui, messieurs, ne sommes-nous pas saisis d’une bien douloureuse angoisse, en nous rappelant tant d’efforts et de courageuse indépendance, entravés pendant vingt années par des persécutions dont un roi, qui cependant fonda le Collège de France, eut le malheur de se faire l’instrument, et payés enfin par le martyre et les outrages des gémonies? C’est que, parmi tous les défenseurs de l’esprit nouveau, dans le XVIe siècle, Ramus, l’un des premiers, a compris et proclamé, au risque de son repos et de sa vie, ce besoin de liberté intellectuelle qui fait la gloire et le caractère des temps modernes; c’est qu’à ce titre, du moins, si ce n’est à d’autres, il a été le véritable précurseur de Bacon et de Descartes. Avec un génie très inférieur sans doute, mais avec autant de foi et de courage, il a combattu pour cette grande cause de l’indépendance de l’esprit, qui n’a plus besoin de notre secours, depuis cinquante ans qu’elle est enfin victorieuse, mais qui dans les souvenirs de l’histoire reçoit encore nos sympathies les plus vives. C’est pour cette cause que Ramus a souffert; c’est pour elle qu’il a péri. Mais j’ai hâte de le dire, l’histoire, en flétrissant un forfait, n’en a point accusé la philosophie. Les témoignages contemporains sont partagés : il en est qui attestent que l’adversaire lui-même de Ramus a pleuré sur son cadavre mutilé par une jeunesse indisciplinée et féroce. Le fanatisme religieux et politique, qui conseillait un effroyable massacre, fut seul ici coupable; si Ramus n’eût point été protestant, les inimitiés philosophiques qu’il avait soulevées et qu’il bravait avec trop d’imprudence, ne l’eussent jamais frappé de coups si cruels. C’est au nom d’Aristote que François Ier l’avait persécuté; mais c’est au nom du catholicisme que des écoliers, devenus bourreaux, l’égorgèrent sans pitié. Devant la tombe de Ramus, le péripatétisme a dû se taire. Vainqueur par une détestable catastrophe, il eût semblé y applaudir et en profiter, s’il eût repris aussitôt la parole. Depuis Ramus il n’a point reparu dans cette chaire, et ce n’est point faire une vaine métaphore que de dire que ce long silence, imposé d’ailleurs par tant d’autres causes, a été comme une funèbre expiation. C’était un devoir de respecter des accusations qui, si au fond elles étaient injustes, avaient du moins pour elles le préjugé des persécutions antérieures. L’école péripatétisme n’a point eu depuis lors, parmi nous, l’intention de remonter sur la scène philosophique, et elle a dû se condamner doublement à l’obscurité quand, à de si tristes souvenirs, un parlement venait ajouter le scandale d’une protection encore plus aveugle et plus atroce. Sous Louis XIII, en 1629, le premier corps de magistrature du royaume osait défendre, sous peine de mort (hélas! l’arrêt existe), d’attaquer la doctrine d’Aristote. Ainsi le catholicisme et les gouvernemens conspiraient à détruire cette doctrine par leur monstrueuse faveur, en même temps que l’esprit nouveau la ruinait par ses découvertes, bien plus encore que par ses sarcasmes. Dans notre siècle heureux d’absolue tolérance, il nous serait permis, avec une égale sécurité, de combattre Aristote ou de le défendre, d’imiter Ramus en le continuant, ou de réfuter l’exagération de ses attaques. Grace à cette liberté sans limites qui protège les deux partis avec une impartialité profonde, grace à cet apaisement des inimitiés et des protections, le péripatétisme peut aujourd’hui renaître, soutenu par le souvenir seul des services qu’il a rendus à l’esprit humain. Il n’est point, vous le savez, de système qui présente à la vénération des siècles des titres supérieurs aux siens. Aujourd’hui même, en face de la science moderne, toute grande qu’elle est, et précisément parce qu’elle est aussi grande, le péripatétisme peut revendiquer sa place sans que personne la lui conteste. Mais, je désire qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions et sur le sens de mes paroles. Si je viens, après tant d’autres, relever encore une fois le drapeau péripatéticien, ce n’est pas une restauration que je prétends faire : les restaurations sont aussi caduques en philosophie qu’en politique. Le passé ne se refait jamais qu’à la condition de la faiblesse et de l’instabilité. L’humanité marche sans cesse; le moment écoulé n’appartient plus qu’à ses souvenir et à ses regrets; ce n’est que dans le présent et dans l’avenir qu’elle peut vivre réellement : dans le passé, elle ne vit pas, elle a vécu. Une restauration est donc toujours en soi une entreprise insensée, que la piété et les illusions de la reconnaissance peuvent désirer, tenter même, mais que la raison réprouve et que les faits condamnent. Pour ma part je n’en essaierai certainement pas une; je connais trop l’esprit de mon siècle qui est aussi celui de tous les siècles antérieurs; je connais trop les lois nécessaires du progrès qui a commencé avec le genre humain, et qui ne finira qu’avec lui; je sens trop sincèrement les mérites réels du péripatétisme et les services qu’il peut encore nous rendre, pour aller le compromettre dans : une tentative qui serait infructueuse pour lui comme pour nous. Mais si l’on ne refait le passé qu’avec la menace et sous les dangers d’une ruine imminente, on peut toujours l’étudier avec profit : son vaste enseignement a des leçons pour tous les âges, des lumières pour tous les esprits, des germes pour toutes les pensées et toutes les découvertes. Nous pouvons toujours lui emprunter les trésors de son expérience, les trésors des vérités qu’il a conquises, les trésors même des erreurs qui l’ont égaré et dont son exemple nous doit garantir à notre tour. Tel est donc mon destin, il ne va pas au-delà d’une étude nouvelle et approfondie du péripatétisme. En réintégrant encore une fois cette étude dans une chaire publique, je crois rendre service à l’esprit de mon pays et de mon siècle, restituer parmi nous, à l’histoire de la philosophie, l’un de ses titres les plus illustres; je crois exercer à la fois une grande justice envers une gloire obscurcie et méconnue, et un acte de reconnaissance pour l’un des génies qui ont été le plus utiles à l’humanité. Ce n’est pas, au reste, vous le savez bien, ce n’est pas la première fois que, dans le cours des âges, le péripatétisme reprend un rôle quelque temps abdiqué, mais qu’il ne peut jamais perdre. Trois fois déjà, à trois grandes époques, il a soutenu l’esprit humain dans sa marche incertaine, il l’a guidé dans ses essais d’indépendance et de progrès; et si notre siècle, dans sa virilité, n’a plus besoin d’appui comme ceux qui l’ont précédé, il a besoin encore de connaître un passé qui fut si grand, et dont moins que tout autre, il prétend contester la haute valeur. Rappelez-vous la décadence intellectuelle de l’antiquité; rappelez-vous les premiers pas du moyen-âge, en Arabie et en Europe; rappelez-vous aussi les puissantes innovations du XVIe siècle dans les sciences et en philosophie; songez à la domination que le péripatétisme a exercée dans ces trois périodes, et surtout dans la seconde; et dites s’il est une doctrine qui mérite plus que celle-là notre attention et notre étude. Sans doute, elle n’a point été seule à servir en philosophie les développemens de l’intelligence humaine; ce serait exagérer de beaucoup ses mérites, et les méconnaître en même temps, que de lui attribuer cette influence exclusive; ce n’est pas moi qui nierai tout ce qu’a fait à côté d’elle au-dessus d’elle, si vous voulez, la doctrine de Platon, à laquelle a tant emprunté le christianisme. Mais le platonisme n’a point pesé d’un poids égal dans les destinées de la science moderne. S’il a fourni d’impérissables élémens à la plus pure religion que jamais l’ame humaine ait conçue, il n’a point été, comme le péripatétisme l’instituteur de l’esprit humain. Ce n’est pas lui qui l’a guidé dans cette pénible initiation de la science, qui devait peu à peu nous conquérir cet héritage dont notre siècle est si fier à bon droit. Ce ne serait point à moi de défendre ici le platonisme; mais l’attaquer, en louant le péripatétisme, est encore plus loin de ma pensée. Le péripatétisme et le platonisme se sont, il est vrai, proscrits et persécutés tour à tour sous des bannières diverses, à des époques différentes, et l’on a pu dire que leur lutte avait rempli le monde. Mais est-ce de nos jours, messieurs, que ces combats se sont livrés? Est-ce dans notre siècle qu’ils peuvent encore l’être? Aujourd’hui, ces attaques, ces persécutions, ne seraient pas même odieuses, elles ne seraient que profondément ridicules. Aujourd’hui, à côté du platonisme spiritualiste, peut prendre place, en toute sécurité, le péripatétisme, sensualiste par ses conséquences et par ses disciples, s’il ne l’est pas réellement en lui-même. Qui peut sérieusement parmi nous à s’inquiéter de ce pacifique voisinage? Malgré mon admiration pour le génie d’Aristote, je ne me crois pas plus obligé à l’attaque que je ne me crois exposé à la nécessité de la défense. Je ne nie donc point l’influence du platonisme sur la pensée moderne; mais je crois que le moment est venu où l’on peut produire au grand jour d’autre titres trop long-temps négligés. Depuis Bacon et Descartes, il avait été reçu comme une opinion de bon goût et une preuve d’originalité, de dédaigner profondément l’antiquité. Ce dédain appuyé sur l’autorité de ces deux grands exemples, fit fortune en France et en Angleterre. Aristote surtout en avait été l’objet; et c’est à peine s’il y a quelques années que ce superbe mépris n’a plus de succès parmi nous. Les meilleurs esprits n’avaient pas su se défendre de ce préjugé et de cet aveuglement de l’égoïsme moderne. Reid, le chef de l’école écossaise, tout circonspect qu’il est, par les habitudes de son caractère et par l’esprit même de sa doctrine, Reid se croit encore tenu d’insulter Aristote, passez-moi le mot, car il est vrai, et il va jusqu’à dire qu’il ne sait si, dans le précepteur d’Alexandre, le sophiste ne l’emporte pas sur le philosophe. Chez nous, il y a vingt ans à peine, l’illustre M. de Tracy affirmait, sans réclamation contraire, que jamais doctrine n’avait autant nui que celle d’Aristote à l’esprit humain Brucker, le grand historien de la philosophie, n’est pas plus équitable que Reid et M. de Tracy. Quand les philosophes eux-mêmes en étaient arrivés à ce point, on peut imaginer sans peine ce que devait être le sentiment de la foule qui, sur ces matières, recevait nécessairement ses opinions toutes faites, des juges compétens. Molière avait raillé Aristote sur la scène; et les sarcasmes du poète, spirituels et vrais, quand il les faisait, parce qu’alors ils pouvaient être dangereux pour lui et utiles à la société, étaient seuls demeurés, dans un siècle où cependant ils n’avaient plus ni sel ni même de signification. Vous ne me reprocherez pas, messieurs, de m’arrêter à ces détails qui, pour des yeux attentifs, ne sont pas aussi peu importans qu’on pourrait le croire. Ce n’est pas nous, hommes du XIXe siècle, qui devons mépriser l’opinion des masses, en philosophie pas plus que dans tout le reste. Si dans la foule les juges sont peu éclairés, ils sont du moins fort nombreux; et, à ce titre, ils sont fort importans. Si la philosophie tombait jamais dans le mépris des masses, c’en serait fait d’elle; car, de ce jour, elle serait inutile. Au XVIIIe siècle, Aristote et l’antiquité toute entière avec lui pouvaient être dédaignés; mais la philosophie ne l’était pas : la preuve, c’est que le XVIIIe siècle s’est proclamé lui-même le siècle de la philosophie, et la postérité ne lui contestera pas ce titre, tout orgueilleux qu’il est, parce qu’au fond il est parfaitement vrai. Ce dédain même du passé, bien qu’il allât jusqu’à l’ignorance la moins excusable, tenait cependant aux plus nobles qualités de ce siècle, et contribua, plus qu’on ne saurait le dire, à l’accomplissement de ses destinées. Croyez- vous, messieurs, que si le XVIIIe siècle avait compris et respecté le passé comme nous commençons à le comprendre et à le respecter nous-mêmes, il eût osé porter sur lui cette main impitoyable et irrésistible qui a fait, sur le sol de l’Europe le grand nivellement de notre révolution? Non, sans doute; et si le XVIIIe siècle a rempli virilement son oeuvre de destruction, c’est que son coeur comme son esprit détestait le passé; c’est que son coeur n’était sensible qu’aux abus intolérables du présent, et au magnifique avenir que, sur leurs ruines, il rêvait pour l’humanité; c’est que son esprit ne voulait s’éclairer que des lumières nécessaires à l’oeuvre imminente de la régénération. Vertus et bienfaits du passé, il oubliait les uns et méconnaissait les autres. Et comme tout se tient dans l’humanité, ce mépris du passé que Bacon avait mis à la mode, que Descartes avait sanctionné philosophiquement en élevant la conscience individuelle à la souveraineté, ce mépris du passé, malgré l’enthousiasme factice de quelques imitateurs, s’étendis de la philosophie à la religion, à la politique, et facilita cette rénovation dont nos pères ont été les glorieux acteurs, et dont nous sommes les héritiers et les dépositaires. Je ne me plaindrai donc pas, même dans cette chaire, que le péripatétisme avec l’antiquité ait été oublié par le XVIIIe siècle. Il devait l’être, lorsque tant d’autres choses, bien plus graves encore, étaient oubliées comme lui; mais ce que je crois, c’est que cet oubli doit avoir un terme, c’est que ce qui fut bon et utile, un siècle ou deux avant nous, serait aujourd’hui mauvais et inique. Il me semblerait même, en insistant sur une assertion aussi évidente, faire une sorte d’injure à mon siècle. Aujourd’hui que les passions, nécessaires au combat, n’ont plus d’objet après la victoire, aujourd’hui que la lutte a cessé, par le plus juste triomphe, on a senti, de toutes parts, un besoin de conciliation et de tolérance, qui s’est satisfait d’abord dans la politique, mais qui doit aussi pacifier la philosophie. Dans la science, il ne s’agit plus de débris et de ruines; mais il y a encore des proscriptions, des oublis, des injustices à réparer. Le péripatétisme en a long-temps souffert, mais il ne doit pas en souffrir plus long-temps encore, et tout m’annonce autour de moi, si je ne me trompe, que le moment de la réparation n’est pas éloigné. Quand je parle de cet oubli du passé, il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout de la France et de l’Angleterre, et des autres nations de l’Europe, qui, satellites dociles de ces deux- là, règlent sur elles les phases de leur pensée et de leur foi intellectuelle mais l’Allemagne a toujours fait exception. Par suite d’une foule de causes très complexes, elle fut, au XVIIIe siècle, le pays qui ressentit le moins vivement l’influence des idées générales et dominantes. La philosophie sensualiste et, avec elle, l’abolition du passé, compte peu de partisans en Allemagne. La piété des souvenirs y était restée dans toute sa pureté, et le péripatétisme, à ce titre, y avait été respecté, entretenu, comme toutes les autres grandes manifestations du passé. D’ailleurs quelques motifs, plus spéciaux le recommandaient encore à l’Allemagne. Lorsqu’au XVIe siècle, la doctrine péripatéticienne, puisée par les études de quatre ou cinq siècles antérieurs, attaquée par l’esprit d’innovation et par les besoins les plus légitimes de progrès, embarrassée d’ailleurs et obscurcie par les subtilités de la scholastique, était près de succomber avec l’unité même de la foi chrétienne, le protestantisme était venu lui offrir un appui tout-à-fait inespéré. Des écoles catholiques où elle se mourait, cette doctrine était passée plus pure, plus dégagée, plus vivante, dans les écoles protestantes. Melanchthon, ramenant les fougueuses inimitiés de Luther, avait réconcilié Aristote avec les principes et les études des novateurs. Sous le costume emprunté de la scholastique, il avait discerné le véritable péripatétisme, et avec cet esprit de douceur et de fermeté qui, politiquement, fut si utile à la réforme, Melanchthon avait imposé l’étude du péripatétisme à ses disciples et à ses coreligionnaires. Ainsi la doctrine d’Aristote, au XVIe siècle, était encore nécessaire aux progrès de l’esprit humain, que les novateurs les plus énergiques en furent aussi les plus énergiques soutiens. Certainement elle avait, parmi les catholiques, de fervens adeptes, à Bologne,.à Padoue et dans l’université de Paris, qui, pour elle, persécutait Ramus; mais le culte qu’on lui rendait en Italie et en France, pâlissait à côté de celui que lui vouèrent les écoles de l’église réformée. Depuis Melanchthon, ce culte modifié par l’esprit du temps, et restreint dans les justes limites d’une étude sérieuse et constante, n’a jamais péri. Leibnitz le reçut des mains de ses maîtres, et l’entretint lui-même avec une ardeur qui ne se démentit pas. II tenta même, et en cela il n’aurait fait, je l’espère, que devancer notre temps, il tenta même de prouver qu’Aristote et la science moderne n’étaient pas irréconciliables. Il était peut-être besoin de démontrer au reste de l’Europe la possibilité de cette union; mais pour l’Allemagne, elle ne fit jamais un doute. Au milieu des préoccupations révolutionnaires du XVIIIe siècle, l’Allemagne protestante, illustrée d’ailleurs par tant de merveilles philologiques, poursuivit, sans distraction, l’étude du péripatétisme. Une si pieuse vénération ne resta pas sans récompense : c’est Kant, c’est Hegel, ce sont les Allemands eux-mêmes, qui nous ont dit tout ce que la prodigieuse fécondité philosophique de leur patrie, à la fin du XVIIIe siècle, avait reçu de germes et de puissance, dans son commerce séculaire avec le plus vigoureux dogmatisme qu’ait jamais enfanté la philosophie humaine. Hégel surtout a proclamé son admiration et sa reconnaissance, et sa loyale modestie a signalé tous les emprunts que son système avait faits à celui du Stagyrite. Il n’est pas de plus noble ni de plus précieux aveu. Cet exemple de l’Allemagne n’a certainement point été perdu pour nous. On aurait tort d’en méconnaître l’influence, dans cette rénovation des études péripatéticiennes qui, depuis quelques aunées, signale notre pays, et qui s’accomplit sous le patronage d’une des classes de notre immortel Institut. Mais cet exemple ne nous était pas nécessaire. Sans lui,.et par la force seule des choses, le péripatétisme aurait reparu parmi, nous. J’en ai pour garans tout ce qu’a fait la philosophie française depuis vingt-cinq années, et l’esprit même de notre temps, qu’elle a si bien compris et si bien secondé, après en avoir reçu toutes ses directions principales Nous pouvions nous passer de l’Allemagne, mais elle nous aura servis puissamment, et, sans parler de secours plus récens qu’elle nous a fournis, je dois rappeler ici, chose d’ailleurs trop peu remarquée, que c’est à elle surtout et à l’inspiration de ses études que nous devons la première histoire régulière de la philosophie, qui ait été tentée parmi nous, et qui parut, il y a plus de trente ans. J’insiste à dessein sur ce fait, dont il me semble qu’on n’a pas assez tenu compte. Pour moi, je pense que l’Histoire comparée des systèmes de Philosophie, toute restreinte qu’elle était, a contribué certainement à la direction nouvelle que prit la philosophie française vers l’année 1811, et qu’elle dut aussi en grande partie aux travaux solitaires, mais si originaux et si profonds de M. de Biran. Il n’est rien comme une revue générale des idées et des systèmes antérieurs, pour montrer les vices et les lacunes des idées et des systèmes dominans. Qu’on ne l’oublie pas, la publication.de l’ouvrage de M. de Gérando a précédé de plus de sept années le mouvement que M. Royer-Collard et M. Laromiguière donnèrent à la philosophie nationale, sous les dernières années de l’empire. Vous savez tous, messieurs, ce que ces deux illustres professeurs ont fait pour elle : il ne m’appartient point d’en parler, à moi qui ai pu les entendre, quand leurs élèves, leurs disciples fidèles, pourraient vous dire, au besoin, tout ce que leurs leçons ont eu de puissance et de fécondité. Partis l’un et l’autre de doctrines toutes diverses, ils tendaient cependant au même but et conspirèrent à produire le même résultat, c’est-à-dire une réaction contre la philosophie du siècle précédent. L’attaque de M. Laromiguière, quoique moins directe, moins vaste et moins préméditée, eut presque autant d’effet que celle de M. Royer- Collard, plus franchement hostile, plus générale, et qui ne perdit rien de son énergie et de son éclat pour rester enfermée dans le cénacle de l’école. Leur enseignement fut de bien courte durée; les points de discussion, débattus et mis en lumière, furent bien peu nombreux; mais à dater de ce jour, déjà si loin de nous, un grand fait était acquis à la philosophie, et l’on doit ajouter à notre siècle : de ce jour, l’on put affirmer que le XIXe siècle était entré dans une nouvelle voie philosophique. L’on put affirmer qu’il avait un caractère lui, complètement distinct, et qui le sépare du siècle précédent. Il venait de s’accomplir une révolution réelle dans le sein de la philosophie, révolution toute pacifique dont ne s’alarma point la susceptibilité si ombrageuse du maître de l’empire; révolution bien grave cependant, faite pour révéler dès-lors, aux hommes attentifs, l’esprit nouveau dont le XIXe siècle était animé, et qui ne devait pourtant faire un décisif avènement que quelques années plus tard. Ainsi, la philosophie de notre âge avait reçu l’empreinte qui lui est propre long-temps, avant que la littérature, long-temps avant que l’ensemble même du siècle reçus définitivement la sienne. De 1811 à 1813, la philosophie française inspirée peut-être, je ne le nie pas, par les deux grands génies littéraires qui ouvrent avec tant de splendeur la carrière intellectuelle du XIXe siècle, d’accord eux aussi, malgré leur opposition apparente, avec la pensée réorganisatrice du consulat, inspirée sans doute aussi par ce noble besoin de création qui travaille éternellement la pensée humaine, la philosophie française avait posé les bases d’un système nouveau. L’école de Condillac, par l’organe même de M Laromiguière, avait reconnu, non pas son impuissance, comme on l’a dit à tort selon moi, mais ses lacunes et toutes ses imperfections, signalées déjà par la sagacité féconde de M. de Biran. Toutefois ce n’était encore là qu’une négation; M. Royer- Collard eut la gloire d’énoncer le premier dans une chaire, quelques-unes des affirmations du dogmatisme naissant. De ce moment c’en était fait de la philosophie du XVIIIe siècle, non pas dans ses résultats politique et sociaux, à Dieu ne plaise que jamais un pareil blasphème sorte de ma bouche! mais c’en était fait de l’école de Condillac. Bonne pour la lutte et le combat, bonne pour la destruction, qu’elle aussi servit admirablement, elle ne pouvait durer après la victoire; parce qu’il lui était impossible de construire l’édifice nouveau Elle ne pouvait pas même réparer ses propres ruines. Sortie d’une réaction, la philosophie nouvelle dut, pour se faire sa place, et constater son existence, débuter par la polémique; mais elle eut bientôt traversé ce stérile domaine. La polémique d’ailleurs était presque inutile, tant les convictions étaient préparées à délaisser les anciennes idées, tant elles se sentaient mal à l’aise, tant elles étaient à l’étroit dans le système de Condillac. Elles se hâtèrent en général de fuir cet abri insuffisant et malsain, et se donnèrent avec toute sécurité à des doctrines qui leur offraient un asile plus spacieux et plus salubre. Quel était donc le dogmatisme de la philosophie nouvelle? ce n’est point à moi de le dire, et ce ne serait point ici le lieu. C’est une question à laquelle il n’est point temps encore de répondre, et que l’avenir seul pourra résoudre; mais ne croyez pas, que je m’abstienne de répondre par une sorte de prudence cauteleuse, qui serait bien peu digne de l’auditoire auquel je m’adresse, de la chaire où je parle, de la noble science à laquelle j’ai dévoué ma vie. Si je garde le silence sur le dogmatisme de l’école nouvelle, c’est que ce dogmatisme n’est point achevé, c’est qu’il est une oeuvre d’hier, une oeuvre d’aujourd’hui, qui n’est point faite, et qu’il serait téméraire de juger, d’exposer même, à moins de s’en porter le défenseur ou le promoteur personnel. Tout ce qu’il convient de dire ici, c’est que le dogmatisme nouveau, qui chaque jour encore s’étend et s’élabore, est, avant tout, spiritualiste. C’est un mot bien grave que je viens de prononcer là, messieurs : si le dogmatisme de l’école nouvelle est spiritualiste, et qu’elle soit sortie, comme le fait est incontestable, d’une réaction, il s’ensuit que la philosophie antérieure n’était pas spiritualiste. Il s’ensuit que la philosophie antérieure a nié l’existence de l’esprit, et avec elle toutes les conséquences qu’elle entraîne invinciblement. C’était là du moins que la logique conduisait le sensualisme : mais heureusement que les lois inflexibles de la logique, si la raison de l’homme les découvre et les classe, ne règlent pas toujours ses actions. Heureusement que nous sommes inconséquens à notre propre pensée, parce qu’une pensée supérieure à la nôtre nous conduit et nous sauve à notre insu. Quoiqu’on l’ait souvent répété, le sensualisme proprement dit n’a pas nié les conséquences spiritualistes sans lesquelles l’humanité ne saurait vivre : le sensualisme n’a pas nié l’immortalité de l’ame et de l’existence de Dieu. Mais, s’il n’a pas prétendu détruire cette idée suprême, cette idée impérissable, puisqu’elle a pu vivre et se produire au sein même de nos convulsions révolutionnaires, il l’a du moins ébranlée, il l’a du moins obscurcie, ne faisant encore en cela qui suivre ces lois éternelles de nos développement qui, à certaines époques, à des temps donnés, et l’on pourrait presque dire périodiques, viennent voiler les antiques croyances pour les abolir et les renouveler. Le sensualisme a ébranlé la foi du genre humain. Il ne l’a pas voulu sans doute; car sa devise constante, avouée, sincère, était le bien de l’humanité, et la philosophie du XVIIIe siècle n’en adopta jamais d’autre. Mais que chacun de nous s’interroge, et qu’il dise si, dans ce temps d’incertitude, de confusion et de doute, il n’a pas senti chanceler en lui ce fondement unique de toute existence, de toute pensée; qu’il dise si, dans notre âge de transition et de scepticisme, il n’a pas souvent appelé à son aide l’appui d’une foi qu’il ne trouvait ni dans son propre coeur, où la tradition ne l’a point mise, ni dans la société, où les débris en sont aujourd’hui si rares et si dispersés Eh bien! le spiritualisme nouveau est venu rallier les ames inquiètes, apaiser les consciences éperdues, et, dans nos essais de réorganisation sociale, il est venu proclamer encore une fois, et dès les premières années de ce siècle, le seul principe inébranlable sur lequel les sociétés humaines se soient jamais solidement assises. Que ce soit là son premier et son plus beau titre de gloire. À ce mérite vraiment social l’école nouvelle en a adjoint encore d’autres, et, pour n’en citer qu’un seul, rappelez-vous, messieurs, tout ce qu’elle a fait depuis vingt ans pour l’histoire de la philosophie, et en même temps pour cette autre étude, si grave, si féconde et si neuve encore, la philosophie de l’histoire. La philosophie de l’histoire, je le sais, n’appartient pas l’école nouvelle; elle est fille du XVIIIe siècle, et je ne crois pas commettre du moins une erreur, si je fais un paradoxe, en affirmant qu’elle appartient à Voltaire, dont l’Allemagne d’abord, et le France après elle, l’ont héritée. Ainsi, par une contradiction flagrante, mais bien précieuse, le siècle qui détruisait à jamais le passé fondait pourtant la science générale de l’histoire, c’est-à-dire la science même du passé. C’est qu’en effet cette passion immense, dévorante du XVIIIe siècle pour l’humanité, cette noble passion, dont aucun homme illustre de ce grand siècle n’a manqué, qui les a tous inspirés, jusque dans leurs écarts les plus désordonnés, cette inépuisable passion ne pouvait être à demi féconde. En transportant si vivement vers l’avenir tous les esprits généreux, elle ne leur montrait qu’une partie du tableau, la plus belle si l’on veut, parce que l’espérance dépasse toujours la réalité, quelque splendide que soit la réalité : mais l’avenir, tout comme le présent, a ses racines dans le passé. Le niveau de l’humanité s’élève à chaque siècle; mais elle repose toujours sur le sol immuable des siècles écoulés. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’humanité a réellement commencé à comprendre tout ce qu’elle était; c’est seulement alors qu’après bien des épreuves elle a eu pleine et absolue conscience de sa dignité, de son importance et de ses forces. De là, le caractère tout historique du siècle où nous vivons; de là, cet intérêt sans égal dont le passé du genre humain est aujourd’hui l’objet, et que n’altèrent même pas des préoccupations trop souvent égoïstes pour le passé national. Les historiens, dont je reconnais d’ailleurs tous les mérites, n’ont pas fait la philosophie de l’histoire; ils l’ont demandée aux philosophes : c’est de la main des philosophes qu’ils ont reçu les idées générales de la science, c’est-à-dire, l’essence même et l’explication de leurs propres travaux. A plus forte raison, était-ce aux philosophes de faire l’histoire de la philosophie, leur domaine spécial, et en quelque sorte exclusif. Pour vous dire tout ce qu’a fait la philosophie nouvelle dans ce vaste champ, je n’ai qu’à vous rappeler des faits bien connus de vous, des faits que votre mémoire, j’en suis sûr, n’a pas oubliés : d’abord, cette Histoire comparée des systèmes, dont je vous ai déjà parlé; puis, de 1813 jusqu’à nos jours, la publication des OEuvres inédites de Proclus et d’Abeilard, celle des Oeuvres de Descartes, la publication du Globe, recueil célèbre où rayonnèrent, de 1825 à 1830, toutes les idées novatrices en philosophie, en littérature, en politique même, sous la main puissante et féconde d’un écrivain dont je m’honore d’être l’élève et l’ami; puis la traduction de Reid, le chef de l’école écossaise, la traduction des principaux ouvrages de Dugald Stewart, celle de Herder, celle du Manuel de Tennemann, l’Histoire de la Philosophie contemporaine, l’Histoire de la Philosophie allemande depuis Leibnitz; la traduction de l’Histoire de la Philosophie ancienne de Ritter, celle de quelques ouvrages de Kant; puis, pour terminer par l’oeuvre la plus laborieuse de toutes, la traduction de Platon, commencée l’une des premières, et que cette année sans doute verra finir. Dans cette énumération rapide et incomplète, où des omissions ne peuvent être prises pour des injustices, vous avez reconnu sans peine, et sans que je les nomme, les acteurs principaux de ce mouvement philosophique dont notre patrie peut être glorieuse; vous avez reconnu celui qu’un choix récent de la Sorbonne vient d’appeler à seconder M. Royer- Collard, puis le professeur à qui la psychologie devra tant un jour, et à qui elle doit déjà tant d’observations neuves et profondes, le professeur qui, en se retirant, a bien voulu me désigner pour cette chaire; enfin le plus illustre des élèves deM. Royer-Collard, celui dont l’infatigable activité dans la chaire, dans l’administration, dans l’Institut, a donné à toutes les branches de l’histoire de la philosophie une si vive et si salutaire impulsion; qui, depuis plus de vingt ans, a porté presque seul tout le poids des études philosophiques de notre temps, et qui a su joindre à tous les devoirs de sa vie passée, les devoirs patriotiques qu’imposent les besoins de l’instruction populaire. A côté de tous les travaux que j’ai cités, je pourrais ajouter les travaux de l’enseignement et de la presse; puis ces autres travaux, tout actuels, qui ont signalé le réveil du péripatétisme, et dont je viens ici vous apporter pour ma part un faible écho. Ainsi, l’école nouvelle a touché dans l’histoire de la philosophie à toutes les grandes époques, depuis les plus reculées jusqu’aux plus récentes : l’antiquité, la scholastique, la renaissance, et les temps modernes. Tout dernièrement, elle vient de citer à la barre de la clarté et de la précision françaises, les systèmes aventureux et trop souvent obscurs qui depuis soixante ans ont fait la gloire de la philosophie allemande. Elle a demandé à l’Ecosse la prudence de sa méthode, la certitude de ses résultats : mais élargissant les vues des professeurs d’Édimbourg, elle a cherché dans leurs principes une régénération et une construction nouvelle des sciences philosophiques. Dans son impartiale équité, elle a remis en honneur tous les grands noms, les noms des hommes qui furent utiles aux progrès de l’esprit humain Elle a comblé bien des lacunes et réparé bien des injustices ou des erreurs. Dans ce vaste inventaire des trésors de la pensée, elle ne pouvait omettre le péripatétisme; et par l’organe de cette classe nouvelle qu’avait créé notre révolution et qu’a rétablie la révolution de juillet, l’Institut de France évoque en quelque sorte du tombeau cette grande figure qui avait conduit et dominé tant de siècles. Il ne se pouvait, messieurs, une réparation ni plus éclatante ni plus décisive. Du reste, c’était bien à notre pays de la faire, et non point à un autre; notre pays avait contracté envers Aristote une sorte de dette personnelle. Au moyen-âge, c’était la France, c’était l’université de Paris qui avait d’abord adopté Aristote, malgré l’église elle-même, et qui ensuite l’avait imposé à l’Europe entière, avec cet illustre enseignement, qui faisait dès lors; dans le monde occidental, cette fortune que nos armes et nos idées devaient avoir plus tard sous Louis XIV et sous le fils belliqueux de la république. Au moyen-âge, la France ne s’était pas trompée en se rangeant sous la bannière du Stagyrite; c’était avec son aide que la pensée moderne, encore au berceau, avait creusé ce premier et bien pénible sillon où elle devait déposer les germes les plus précieux de son avenir et de son indépendance; c’était avec l’aide d’Aristote qu’elle avait construit toutes ces sciences, qui peuvent aujourd’hui provoquer, par leur bizarre formalisme, le dédain et l’ironie, mais dont les nôtres sont cependant issues. Je crois donc qu’au XIXe siècle la France se devait à elle-même cette sorte de réhabilitation d’un génie dont elle reçut jadis tant de bienfaits, dont elle n’a jamais contesté la puissance, maïs qu’elle ne peut pas encore, à l’heure qu’il est, lire dans une traduction française. Tels sont donc les antécédens du péripatétisme parmi nous; telles sont les circonstances où il reparaît, et les travaux parmi lesquels il vient reprendre sa place. L’étudier aujourd’hui de nouveau, c’est un acte de gratitude. Mais je crois que, de plus; notre siècle peut trouver dans cette étude une réelle utilité. Ce qui domine surtout dans Aristote, ce qui a donné à son style cette forme particulière et inimitable que vous lui connaissez, ce qui marque toutes ses paroles de cette gravité magistrale et axiomatique qui devait en faire le dominateur impérieux de l’école, c’est l’esprit de système ou, en d’autres termes, l’esprit de synthèse scientifique. Ce cachet spécial, vous le retrouverez partout le même, partout aussi vif, dans ses grandes conceptions; soit qu’elles embrassent la nature et ses innombrables phénomènes.soit qu’elles étudient l’homme et sa pensée ou les arts de sa pensée. Cette rigueur de dogmatisme a certainement contribué, non moins que ses autres qualités, à la prodigieuse fortune d’Aristote; aujourd’hui, c’est elle encore peut-être qui nous sera la plus utile. De l’aveu même des savans, quel est de nos jours le desideratum le plus grave de la méthode scientifique? N’est-ce pas la synthèse? La plaie la plus dangereuse qui menace la science, n’est-ce pas, cette analyse exagérée qui produit, si l’on veut, des spécialités fécondes, mais qui détruit, du moins pour le présent, l’unité de la science? Cette direction exclusive est un fait dont tous les yeux sont aujourd’hui frappés; je le constate, je ne le blâme point car il est possible que cette analyse quelque disséminée qu’elle soit, quelque confuse qu’on la suppose, soit une nécessité pour ce moment et un bien pour l’avenir. Il est probable qu’elle est, même dans ses écarts, une des conditions essentielles de la future synthèse, qui ne manquera pas plus à notre siècle qu’elle n’a manqué à toutes les grandes époques de l’esprit humain. Mais, nécessaire, utile même, cette analyse ne peut point être le but de la science. L’analyse n’a de signification et de valeur réelle, qu’à la condition de la synthèse ultérieure dont elle est l’élément et le préliminaire. Je ne crois pas qu’il soit bon qu’à aucune époque, l’analyse toute seule marche sans le système ou du moins sans des essais de système général. Je sais également que la synthèse, quand elle ne s’appuie pas sur une division exacte et intelligente, est sujette à bien des erreurs, à bien des extravagances, que risque beaucoup moins la prudence un peu étroite de la méthode opposée. Je ne me porte donc point l’adversaire de l’analyse scientifique de notre époque, mais je pense qu’il est bon que dès aujourd’hui, les esprits philosophiques se préoccupent des élémens de cette nouvelle synthèse, déjà prédite par d’autres que moi, qu’amènera sans nul doute, et peut-être plus tôt qu’on ne le suppose, cette exubérance même de détails; le XVIIIe siècle, qui est le siècle même de l’analyse, a bien eu son essai systématique, informe si l’on veut, mais d’une incomparable hardiesse, dans le chaos même de l’Encyclopédie. Le commerce d’Aristote aidera certainement la science contemporaine dans les tentatives qu’elle non plus ne manquera pas de faire. Le système aristotélique viendra, comme représentant de l’antiquité grecque, prendre une place incontestée auprès de ces grandes constructions cosmologiques, que notre émulation va ravir à l’Allemagne, et auprès de ces autres synthèses formidables, dont nous devrons bientôt la révélation aux labeurs de l’orientalisme, et devant lesquelles le génie occidental lui-même aura peut-être à s’incliner. La synthèse aristotélique, il est à peine besoin de le dire, ait transmise à nos études et à notre admiration. Ne croyez point que pour elle, ils s’agisse le moins du monde de ces hypothèses gigantesques, mais injustifiables, dont le bon sens de notre siècle aurait si vite raison, et qu’il dédaignerait même à si juste droit. Je ne vous demande point de m’en croire sur parole, moi qui, venant ici au nom même du péripatétisme, pourrais être suspect de partialité. Mais sans vous en rapporter ni à mon témoignage, ni même à celui des vingt-un siècles qui nous ont précédés, interrogez Linnée, interrogez Buffon, interrogez surtout Cuvier, ce grand naturaliste, dont la parole retentissait naguère dans l’enceinte du Collège de France, et dont La science n’a point encore réparé la perte prématurée; ils vous diront, et vous en croirez des juges aussi compétens, dans des études qui ont fait la gloire impérissable et l’occupation constante de leur génie, ils vous diront que jamais une observation plus sage et plus patiente, une analyse plus laborieuse et plus sagace, n’a été au service d’un esprit plus synthétique. Ainsi, Aristote ne sera pas seulement pour nous un modèle de synthèse; la science moderne pourra encore, toute circonspecte qu’elle est, se fier à la certitude de ses observations. Elle pourra, en toute sécurité, recevoir son témoignage sur des faits qu’elle ne peut plus étudier, ni dans les mêmes circonstances ni sous les mêmes influences; car, vous le savez, si la part d’Aristote est immense dans les sciences rationnelles, c’est-à- dire dans celles qui, comme la logique, sortent tout entières de la raison humaine, cette part, n’est pas moindre dans les sciences naturelles, où la pensée de l’homme est bien toujours l’agent qui les crée, mais n’est plus le sujet même qui les fournit. Ce n’est donc pas la philosophie toute seule qui doit gagner à cette renaissance du péripatétisme, ce n’est même pas l’histoire de la philosophie, non plus que l’histoire générale de l’esprit humain, qui doivent toutes seules en faire leur profit; c’est la science contemporaine toute entière. Dans sa méthode la fois, et dans ses détails, dans ses besoins de synthèse et dans ses travaux d’analyse, elle peut consulter avec fruit celui qui fut l’oracle scientifique de tant de siècles, et qui peut encore être l’utile conseiller du nôtre. Je ne pense pas que mon admiration, toute sincère qu’elle est, me fasse illusion; je ne pense pas davantage que les éloges que je rends au péripatétisme, puissent blesser en rien la susceptibilité de notre age. Le XIXe siècle sait trop bien comment s’est formé l’héritage scientifique dont il jouit et qu’il accroît à son tour, pour s’étonner que le grand homme dont les travaux y contribuèrent si largement, reçoive encore une fois parmi nous l’hommage qui lui est dû; le XIXe siècle sait trop bien tout ce que méritaient de respect et de pieuse étude les enthousiasmes passés du genre humain, pour s’étonner de l’enthousiasme qu’excite encore de nos jours l’un des plus grands génies auxquels le genre humain ait dû ses directions intellectuelles. C’est précisément parce que je me fie aux lumières et à l’impartialité de mon siècle, que je parle ici d’Aristote et de sa juste gloire, avec une sécurité qui peut- être n’eût pas toujours été prudente, avec une franchise qu’un autre siècle aurait eu sans doute de la peine à comprendre. Mais si ma conviction était moins ferme, si quelque doute pouvait s’élever dans mon esprit sur les dispositions que le péripatétisme doit rencontrer parmi nous, un grand fait, dont nous sommes tous les témoins, serait là pour rassurer mon incertitude. N’avons-nous pas vu de quels applaudissemens notre siècle a salué la renaissance du platonisme, d’abord dans la publication d’un de ses commentateurs alexandrins, et ensuite dans la traduction des oeuvres entières du disciple de Socrate? Je reconnais bien hautement, et avec une joie toute philosophique, où l’amitié même n’a point de part, le tribut de style éclatant et d’éloquente sagacité qu’un jeune professeur, devenu depuis un maître illustre, mit au service du platonisme, il y a déjà plus de vingt ans. Je reconnais bien hautement tout ce que le talent du traducteur fit alors pour ranimer encore une fois l’éclat d’une gloire qui, comme celle d’Aristote, avait pâli depuis quelques siècles; mais je crois aussi que l’esprit même du temps préparait ce brillant succès, qui est de plus un grand service rendu à la philosophie et que l’histoire’ n’oubliera pas. La direction de l’école nouvelle, spiritualiste comme elle l’était, devait nécessairement avoir pour premier résultat, dans l’étude du passé, la réhabilitation du fondateur même du spiritualisme. Le christianisme, tout grand qu’il est, n’avait pas pu se passer de Platon; il lui avait emprunté quelques-unes de ses croyances essentielles. Qui pourrait s’étonner que la philosophie du XIXe siècle, née elle-même d’une réaction plus chrétienne encore que catholique, ait puisé son tour à cette source auguste, où les pères de l’église avaient puisé sans crainte? Je comprends donc sans peine que le platonisme ait dû recevoir les premiers et fervens hommages de la philosophie contemporaine; elle est revenue ait platonisme par un sentiment de piété filiale dont aucune école spiritualiste n’a jamais manqué. Mais certainement l’école nouvelle se serait fait défaut à elle- même, elle aurait mutilé ses propres destinées aussi bien quelle aurait mutilé l’histoire, si de la doctrine de Platon elle n’avait procédé à celle d’Aristote. C’est qu’en effet Platon et Aristote, apparus tous eux à l’époque la plus brillante du génie grec, sur cet étroit, mais étincelant théâtre de la gloire athénienne, sont depuis deux mille ans les phares inextinguibles dont l’humanité a suivi la lumière Dans les siècles de ténèbres et d’obscure organisation, ils ont l’un et l’autre éclairé la marche religieuse et scientifique des générations incertaines. C’est que l’un et l’autre ils s’étaient partagés le monde de la pensée. C’est qu’Aristote, spiritualiste autant que Platon, avait cependant donné au spiritualisme de son maître le sage contrepoids de la réalité et de l’observation scientifique, dont plus tard d’autres écoles devaient faire exagération et abus. Une voix éloquente a pu dire qu’ils étaient l’un et l’autre comme «les deux pôles de l’intelligence humaine.» L’histoire de la philosophie est là pour attester que c’est entre ces deux limites extrêmes touchées par Aristote, et Platon, que doivent osciller tous les systèmes qui aspirent à rendre compte de cette grande énigme du monde et de la pensée, de la nature et de l’homme, de la raison et de la sensibilité. A aucune époque, l’une de ces deux magnifiques synthèses n’a reparu sans que l’autre, par une sorte d’équilibre inévitable, ne reparût à son tour. L’esprit humain porte en lui ces deux solutions du problème; mais la loi même de son unité fait, que du moment où l’une semble menacer de devenir exclusive, l’autre aussitôt se produit, pour tempérer ce que pourrai avoir d’excessif la prédominance de la solution opposée. Dans la réalité, dans l’essence même des choses, les deux solutions coexistent, ou pour mieux dire elles n’en forment qu’une. Comprendre cette grande unité, dans son infinie variété, s’en rendre compte dans ses genres essentiels, dans ses manifestations complexes, tel a été l’objet permanent, toujours nouveau, que les siècles ont cherché dans leurs incessantes méditations. Tel est l’objet des méditations du nôtre. Dans cette investigation à la fois si vieille et si jeune, et pour parler comme Aristote, toujours actuelle, appuyons-nous, messieurs, sur ces deux génies tutélaires qui peuvent encore aider notre âge, après en avoir aidé tant d’autres. Il n’en fut jamais de plus grands. Les vénérer pieusement, avouer tout ce que leur doit la pensée moderne, ne peut coûter ni à notre reconnaissance ni à notre impartialité historique Les étudier, ne peut coûter davantage à notre amour- propre qui n’est après tout qu’une juste confiance aux forces que nous nous sentons. Quant moi, messieurs, je suis heureux que des travaux indépendans et solitaires m’aient amené à ces graves études, au moment où les efforts de la philosophie contemporaine, où l’impulsion régénératrice donnée aux études philosophiques, où les besoins mêmes de l’esprit de mon temps, manifestés par l’un des grands corps qui représentent la science nationale, semblent conspirer tous à la fois pour atteindre ce noble but. Ma destinée philosophique n’aura point été perdue, si je puis, en m’associant à eux, contribuer, pour ma part, à ce grand résultat. BARTHELEMY SAINT-HILAIRE Trois volumes ont déjà parus des Oeuvres complètes (22) de M. Alfred de Vigny. Ces volumes contiennent le roman de Cinq-Mars et les Poèmes antiques et modernes. Chacun de ces ouvrages précise une phase de la vie littéraire de M. de Vigny, et après eux, Stello, dont la nouvelle édition ne tardera pas sans doute à paraître, nous a révélé ce beau talent sous une face nouvelle. La publication des oeuvres complètes permettra donc de saisir nettement ces trois aspects également curieux sous lesquels s’est montré le poète. Il est possible de faire dériver de ces trois ouvrages de M. de Vigny tous ses autres livres, de rapporter, par exemple, la Maréchale d’Ancre à Cinq-Mars, Chatterton à Stello, la trilogie sur la Servitude et la grandeur militaires aux Poèmes modernes. Dans cette suite d’oeuvres d’une exécution sévère, l’enthousiasme, la méditation et le doute se révèlent successive ment; on le voit sous la triple forme du poème, du drame historique et de la fantaisie. La critique a déjà consacré aux oeuvres de M. de Vigny des appréciations étendues. Il nous suffira donc d’insister après elle, en quelques lignes, sur la sagesse de conception et la vérité historique de Cinq-Mars ainsi que sur la forme délicate et l’élévation des poésies. Depuis long-temps la place de Cinq-Mars est marquée parmi les plus beaux romans de l’époque. Moïse, Éloa, Dolorida, n’ont pas seulement aidé à la réforme plastique de notre poésie; ils peuvent revendiquer une autre gloire, celle d’avoir uni pour la première fois à la nouveauté de la forme la profondeur de la pensée et du sentiment. Certaines parties de l’oeuvre de M. de Vigny qui n’avaient été sérieusement goûtées d’abord que par un public choisi, seront mieux appréciées de tout le monde, nous l’espérons, après un nouvel examen. L’art grand et pur ne saurait long-temps rester incomprise. A coup sûr, Eloa et Stello peuvent prétendre à la popularité aussi bien que Chatterton et Cinq-Mars M. Ch. Didier vient de publier un nouveau roman, Charvornay, qui paraît destiné à un plus grand succès encore que Rome Souterraine du même auteur. Nous consacrerons prochainement un article à Chavornay (23). F Buloz. 14 Février 1838. Le moment de discuter les grandes questions est enfin venu, et nous en félicitons la chambre des députés. Le budget, la conversion et le remboursement des rentes 5 pour 100, l’augmentation de l’armée, l’organisation générale des lignes de chemins de fer, voilà enfin de quoi occuper la chambre et la tirer des discussions futiles qui se changent en questions de personnes. Dans ces discussions qui se préparent, la chambre aura à regagner tout ce qu’elle a perdu dans ses débats sur le costume, qu’elle a adopté et rejeté à la fois, sur la pension de Mme de Damrémont, qu’elle a réduite de 4,000 francs, avec le plus vif enthousiasme pour la belle mort du général, et dans quelques autres séances où ont éclaté, tout à l’aise, grand nombre de petites passions contradictoires. Il est bon vraiment, et bon pour tout le monde, que la chambre des députés entre dans les grandes questions. On saura enfin ce qu’elle est, elle le saura elle-même, et l’on verra bien ce qu’il est permis d’ignorer, si elle tient plus à une certaine petite popularité auprès de quelques journaux et de quelques électeurs, qu’à la dignité extérieure, à la sécurité de la France et au maintien de l’ordre dans le pays. Une des premières questions qui se trouveront à l’ordre du jour est la proposition de M. Gouin, renouvelée cette année par l’honorable député. On peut voir, en lisant la proposition de M. Gouin, qu’il restera beaucoup à faire dans la discussion, au sujet du projet de loi sur la réduction des rentes; car toutes les difficultés qui s’opposent, depuis plusieurs années, à l’exécution de ce projet, devront se trouver résolues dans l’ordonnance royale insérée au Bulletin des Lois. En un mot, M. Gouin charge le ministère de trouver, d’inventer un projet de remboursement qui concilie la morale et la justice avec la nécessité de cette mesure, qui ne dépouille pas trop brutalement les rentiers, et qui les dépossède toutefois; qui ne jette pas la France dans un embarras financier au moment où semblent s’élever quelques embarras d’une nature grave. M. Gouin se borne à son projet de réduction, qu’il garde en réserve et qu’il élabore depuis deux ans, pendant lesquels il ne lui est venu à l’esprit qu’un seul moyen d’exécution : le remboursement par séries tirées au sort; moyen que n’aurait pas le droit de prendre un gouvernement qui a supprimé et qui punit avec tant de rigueur les loteries et les jeux de hasard. Il est hors de doute que M. Gouin proposera quelque autre mode d’exécution, lorsqu’il aura à développer sa proposition devant la chambre; car, outre que celui-ci serait doublement immoral, fondé qu’il serait sur un jeu de hasard prohibé par une loi, et mis à exécution par le pouvoir qui a sanctionné cette loi, une objection déjà faite, il y a dix ans, par M. Laffitte, suffirait pour le combattre. De quel droit, pourrait-on demander, divisez vous les rentiers en plusieurs classes, et dites-vous aux uns : «Vous perdrez un cinquième ou un sixième de vos revenus;» aux autres : «Vous garderez votre revenu intact pendant plusieurs années encore» Et supposez que des circonstances imprévues, mais possibles, survinssent pendant le remboursement, et qu’il fallût le suspendre indéfiniment, pour ne pas priver le trésor des ressources à l’aide desquelles on pourrait faire face à ces circonstances, il résulterait donc que la perte du cinquième ou du sixième n’aurait frappé qu’une partie des rentiers, et que l’autre, grace aux embarras du pays, se trouverait posséder intégralement sa rente. C’est là un point dont M. Gouin ne voudra sans doute pas laisser la solution à d’autres qu’à lui, qui a soulevé cette immense difficulté. Nous sommes impatiens de savoir comment il s’y prendra pour la résoudre. En Angleterre, vers 1818, quand on s’occupait de la réduction de la dette publique, on prit une mesure qui ne froissa personne. L’intérêt d’une portion des fonds fut alors converti, d’un taux inférieur à un taux plus élevé; les 3 pour 100 furent portés à 3 et demi; de cette manière on effectua une réduction assez grande de la dette, en engageant les détenteurs du premier fonds à acheter le dernier à un prix plus élevé. Une nouvelle opération eut lieu en 1830; on essaya de convertir en 3 et demi les 4 pour 100, créés en 1822, mais on inséra dans l’acte cette clause que le nouveau fonds ne serait pas rachetable avant le 5 Janvier 1849. On voit que les égards dus à des créanciers ont été respectés dans cette mesure. La nature de la proposition actuelle ne supposant pas même la pensée d’un remboursement amiable, il n’y a donc qu’à se demander si on compte garder avec tous les intérêts les formes légales qu’on n’abandonne jamais en pays civilisé, même dans les exécutions. Mais supposez que toutes les difficultés de la conversion soient aplanies par l’ordonnance royale insérée au Bulletin des Lois que M. Gouin a laissée en blanc dans sa proposition; il ne restera plus qu’à s’emparer (comme dit l’article premier du projet) du montant de la réserve de la caisse d’amortissement, et de l’affecter au remboursement des rentes. Nous savons qu’on nous dira que la valeur des terres, étant à 3 p. 100 et même à 2 et demi, et le taux de l’intérêt de l’argent à 3 et demi et à 4, les rentiers s’empresseront tous de prendre des inscriptions de rentes 4 et demi, cri échange de leurs inscriptions, ou de placer leurs fonds sur la rente 4 p. 100, et qu’ainsi le remboursement n’aura lieu que sur un petit nombre de rentes. L’objection peut être juste; mais, d’abord, on ne fonde pas une opération financière, et une opération aussi colossale que celle du remboursement des rentes, sur une éventualité. Or, il faudrait regarder autour de soi, et voir toutes les entreprises industrielles qui s’élèvent, soit par actions, soit par simple commandite, pour s’assurer que les appâts ne manquent point aux capitalistes embarrassés de leurs fonds. Et la réalisation de la plupart de ces entreprises prouve que les capitaux se dirigent de ce côté avec un certain empressement. On dira que presque toutes ces conceptions sont fausses, trompeuses, et que les rentiers s’y ruineront. Sans doute, nous le croyons aussi; mais quel bien résultera-t-il pour l’état de ce qu’un rentier remboursé se trouvera ruiné ensuite? La réserve de l’amortissement, au lieu d’entrer dans la poche de ce rentier, ira dans la caisse sans fonds d’une entreprise industrielle pat actions! La réserve d’amortissement n’aura pas moins été détruite, en partie, par le remboursement, et diminuée par cette disposition qui applique l’amortissement seulement aux rentes au-dessous du prix. Et, comme par l’effet de la loi de remboursement, les rentes se trouveront au-dessous du pair, le fonds d’amortissement, qui n’aura pas servi à rembourser les rentiers, suffira à peine au service de la réduction de la dette. Rien de mieux, si aujourd’hui le fonds d’amortissement restait oisif dans la caisse du trésor; mais oublie-t-on que les 60 millions que la rente au pair laisse disponibles, sont employés à l’amélioration des voies fluviales, au creusement des canaux projetés, à l’achèvement des canaux anciens, aux routes stratégiques, qui ont déjà augmenté en six ans, d’un tiers, le prix des terres en Vendée et en Bretagne? Faut-il donc dire aux propriétaires des départemens, qui font la guerre aux rentiers, que le cours élevé de la rente, qui permet de disposer ainsi d’une partie du fonds d’amortissement, élèverait en peu d’années le prix des terres, par la multiplication des voies de communication et par tous les grands travaux qu’on pourrait faire? À la fin de la session dernière, la chambre avait voté le curage et l’élargissement de vingt rivières, des travaux de navigation, des prolongemens de canaux, qui doivent se faire au moyen de l’excédant d’amortissement. La chambre actuelle ne voit-elle pas qu’elle va annuler tous ces votes et s’interdire des votes semblables en dévorant ce fonds pour produire, dans quelques années, une économie de 8 ou 10 millions par an? Si les chambres employaient, dans ce même nombre d’années, l’excédant du fonds d’amortissement, à augmenter et à améliorer les communications dans l’intérieur de la France, le budget des recettes augmenterait de 15 millions, que lui vaudrait l’augmentation du prix des terres; mais il ne faudrait pas vivre sur de vieilles idées de finances, déjà surannées en 1824, et combattues alors par tous les hommes avancés. Nous croyons savoir que le ministère ne se jettera pas dans la discussion financière de cette proposition, dont il serait cependant si facile de montrer toutes les difficultés, rien qu’en s’en tenant aux principes les moins abstraits de l’économie politique; mais qu’il se bornera à démontrer l’inopportunité de la mesure. Cette tâche ne sera pas moins facile. Il suffira de prier la chambre de jeter ses regards au nord et au midi, et de se dire si les affaires d’Espagne, si la question du Luxembourg, si la complication des affaires du Canada, qui peut amener de graves différends entre l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique, si la situation générale de l’Europe est de nature à permettre, en ce moment, une opération dont on ne sortirait qu’avec plusieurs années de calme et de sécurité parfaite? Quand la chambre saura bien qu’elle se lie les mains en ce qui concerne les améliorations matérielles du pays, et ses moyens de prépondérance au dehors, elle pourra du moins voter en connaissance de cause la loi du remboursement des rentes. Le ministère aura fait son devoir en lui faisant connaître toute la responsabilité qui s’y attachera. Ce qui rend toujours les affaires difficiles à traiter dans un pays où tout le monde a droit de les discuter, et où un grand nombre exerce la prérogative de les résoudre, c’est le défaut des lumières qui seules peuvent les simplifier. Ainsi, il y a peu de temps, le gouvernement a accordé une faveur, ou, pour mieux dire, une récompense honorifique à deux diplomates. Cette distinction n’a rien coûté à l’état; au contraire, elle lui a rapporté quelques milliers de francs, ce qui n’est pas à dédaigner dans un temps où l’on discute tout un jour pour gagner 4,000 francs sur la mort d’un général en chef. Voilà aussitôt tout le monde en rumeur. On revient à la féodalité, à la monarchie de Louis XIV, ou tout au moins à la restauration! Assurément la France constitutionnelle va périr, et la contre-révolution est proclamée, puisque la caisse du sceau des titres s’est ouverte pour recueillir un tribut dont on voudrait voir la source à jamais tarie! Les journaux légitimistes n’ont pas été des derniers à s’emparer de cette bonne aubaine. Cette fois, la révolution de Juillet se trouve bien et duement convaincue, selon eux, d’avoir dévié de son principe. Créer des nobles! quel cas pendable! Pour la restauration, à la bonne heure. La presse et le parti légitimistes n’ont-ils pas honni, pendant quinze ans, la noblesse de Napoléon, tout en se servant des nobles de l’empire? Nous ne sommes donc pas surpris de les voir attaquer avec les mêmes armes la noblesse de juillet, s’il y en avait une; car cette noblesse dériverait d’un principe à peu près semblable à celui qui inspira à Napoléon la création de sa noblesse : du principe de l’égalité. Plus un gouvernement multiplie les moyens de récompenser le mérite et les services qu’on lui rend, plus il multiplie ses chances de durée et de force. Dans un gouvernement absolu, rien de plus facile que de prodiguer les grades, les pensions et les emplois, sauf à grever l’état et à léguer à son successeur le soin de rétablir les finances délabrées par ce système. Dans un gouvernement constitutionnel, la question change, et les distinctions honorifiques sont souvent les seules distinctions par lesquelles on peut payer des services éminens. Or, dans un état de choses où tous les genres de mérite sont excités et mis en quelque sorte en mouvement, il est absurde de vouloir diminuer les moyens et le droit de les reconnaître. Nous concevons que les ennemis du gouvernement se donnent cette tâche, qui est fort habile; et si nous leur répondons, c’est uniquement pour les empêcher d’égarer quelques ames sincères qui pourraient bien se laisser prendre à ce grand mot d’égalité qu’on se garde bien de définir. L’égalité que nous voulons autant que personne, et pour laquelle nous avons combattu toute notre vie, consiste, selon nous, à permettre à tous les citoyens de se placer au niveau des classes les plus élevées, et non à faire descendre ceux qui se trouvent aux sommités sociales, pour plaire à ceux qui sont en bas. C’est là une des faiblesses les plus communes dans notre pays, et Mme de Staël compatissait gaiement à ce défaut un peu national, quand elle disait : «On en veut à la noblesse, eh bien! qu’on en finisse, et qu’on fasse la France marquise.» Certes, cela vaudrait mieux que de faire les marquis roturiers, comme l’a essayé la convention. Les marquis sont restés et la convention a passé; cependant personne ne s’avise de dire que l’égalité ne règne pas en France. Elle n’y règnerait pas, si, dans un état social tel que le nôtre, il existait une distinction que le souverain n’eût pas la faculté d’accorder; l’égalité disparaîtrait de nos moeur s, si un paysan, en quittant sa bêche et sa blouse pour prendre le fusil et l’uniforme, se disait qu’un jour, à force de courage, de fatigues et de sang versé, il pourra bien devenir maréchal de France, mais non pas comte ou baron, comme son voisin du château. Il n’y aurait plus d’égalité, si, la noblesse existant, étant admise, reconnue par la loi fondamentale de l’état, le livre d’or de nos illustrations se trouvait à jamais fermé, sans que la main royale pût l’ouvrir; si le roturier qui aurait servi son pays par les armes, comme le faisaient jadis les Montmorency et les Crillon, et plus récemment les Soult, les Ney et les Davoust, devait perdre l’espoir d’inscrire son non à la suite de ces grands noms sur le nobiliaire de France. Les services rendus dans la magistrature, dans le barreau, dans la diplomatie, dans l’administration, tenez- vous-le donc pour dit, ces services ne mèneront plus qu’à des places et à des pensions. Colbert et Mathieu Molé ont bien fait de naître jadis; ils ont légué à leurs descendans des distinctions que toute leur gloire ne pourrait donner aujourd’hui. Les rangs de la noblesse sont fermés, la liste est close, et la seule chose inestimable, impayable en France aujourd’hui, parce que personne ne peut y atteindre, s’il ne l’a trouvée dans son berceau, c’est un titre de comte ou de marquis! Nous qui prétendons donner l’exemple du libéralisme à l’Europe entière, nous restons quelquefois, en fait d’idées simples et justes, en arrière des états que nous croyons les moins avancés. En Autriche, il y a tel ordre de chevalerie qui donne la noblesse, et un soldat qui gagne cette croix sur le champ de bataille, devient noble à l’instant. Il en est ainsi dans plusieurs petits états de l’Allemagne, sans parler de la Russie, qui n’est pas, assurément, un pays libéral, mais où tout fonctionnaire d’un certain rang reçoit la noblesse et tous les priviléges qui y sont attachés. Le roi des Français, le roi constitutionnel, n’a, Dieu merci, pas de priviléges à donner avec les titres de noblesse dont il a le droit de disposer. Ce droit consiste à élever les hommes distingués assez haut pour que ceux qui ne voient d’autre mérite que la noblesse, ne puissent même pas leur contester ce mérite-là. C’est une décoration de plus dont le roi peut honorer ceux que l’estime publique désigne à son choix. La croix de la Légion- d’Honneur blesse-t-elle l’égalité? N ’est-elle pas la croix de tout le monde? nous entendons de tout le monde qui doit être distingué. Un dernier mot, encore, au sujet des titres accordés aux deux diplomates qu’on a cités. Une récompense de cette nature, accordée à un ambassadeur et à un chargé d’affaires, est une récompense d’autant mieux placée, qu’elle leur donne plus d’influence encore dans les cours où ils sont envoyés; car il faut se servir en tout pays de la monnaie courante. Faire servir les distinctions au profit de l’état, n’est-ce pas le plus utile et le plus honorable emploi de la prérogative royale, et les hommes de bonne foi verront-ils encore là quelque chose qui choque l’égalité? Enfin, pour en finir avec cette question, n’a-t-on pas dit s’apercevoir, dans la discussion de l’affaire Damrémont, que le gouvernement n’a qu’un seul moyen de récompenser les familles de ceux qui l’ont servi : l’argent? Triste moyen quand on se croit obligé de le distribuer à de si petites doses que l’a fait, en cette circonstance, la chambre des députés! La nomination du président de la commission du budget a tellement préoccupé tout le monde pendant quelques jours, qu’on en a oublié le budget. Sera-ce M. Duchâtel? sera-ce M. Passy? C’étaient là les questions que se faisaient les journaux et qui se répétaient dans le monde et à la chambre. On a longuement parlé des négociations qui ont eu lieu entre le ministère et les doctrinaires à ce sujet; on a fait nombre de suppositions qu’on a présentées comme des certitudes, mais le fait est que la nomination de M. Duchâtel ou celle de M. Passy devait fort peu inquiéter et peu séduire le ministère. M. Duchâtel siége au centre droit, et M. Passy est placé au centre gauche, deux nuances de la chambre auxquelles le ministère doit plutôt demander de la justice et de l’impartialité que du dévouement et de l’affection. M. Passy et M. Duchâtel étant deux hommes droits et justes, on pouvait attendre d’eux tout ce que désire le ministère, et ce qu’il doit trouver dans celui que le scrutin a désigné comme président de la commission du budget; tous deux ayant été ministres, et connaissant les embarras des affaires, ainsi que les nécessités d’un gouvernement, le ministère n’avait à craindre ni dénégations de ses besoins, ni refus passionnés, ni réductions exagérées. Il n’y a donc pas eu pour lui de défaite dans la nomination de M. Passy, et il ne pouvait s’en trouver une dans la nomination de M. Duchâtel. On a beaucoup parlé d’une prétendue alliance du ministère avec les doctrinaires; si elle était réelle, il y aurait un avantage pour le ministère dans la nomination de M. Passy, puisque le ministère se trouverait sûr du centre droit, et verrait en même temps le centre gauche voter pour lui, du moment où il se serait entendu sur le budget avec M. Passy et la majorité de la commission, qui représente en cette circonstance le centre gauche. Mais nous ne croyons pas plus à la défaite qu’à la victoire, et nous attachons moins d’importance à la nomination de M. Passy et à la non-élection de M. Duchâtel, qu’on n’a voulu leur en donner. Le budget a déjà donné lieu à de sérieuses discussions. Ces discussions ne paraissent devoir porter ni sur le budget de l’intérieur, qui offre une économie, toute compensation faite, ni sur le ministère des affaires étrangères, qui ne demande que deux crédits, l’un de 500,000 francs, pour la reconstruction du palais de l’ambassade de France à Constantinople, détruit en 1831 par l’incendie, et l’autre, de 105,000 fr., pour l’entretien des maisons consulaires de France en Barbarie et dans le Levant, pour les frais de service des consulats, et quelques dépenses, telles que celles que nécessite le renchérissement des vivres aux États- Unis. On doit toutefois s’attendre à quelques-unes des déclamations annuelles qui ont toujours lieu à propos de ce budget, et auxquelles on répondra sans doute quelque jour par le budget des envoyés et des ambassadeurs. On verra alors qu’il n’est peut-être qu’un seul poste diplomatique où le traitement alloué par l’état soit suffisant, et que toutes les autres missions, sans en excepter d’autres que celle-là, ne peuvent être remplies avec dignité sans des sacrifices personnels. Ce tableau répondrait péremptoirement aux discussions qui se font d’habitude sur la prétendue énormité de quelques traitemens diplomatiques, qu’on ne pourrait diminuer sans obliger les titulaires à vivre plus mesquinement que les envoyés des petites puissances, et sans fermer définitivement la carrière diplomatique aux hommes qui, hors leur talent et leur mérite, ne possèdent pas une grande fortune; ce qui est le cas d’un grand nombre de diplomates distingués. Une diminution de 500,000 francs sera demandée par le ministère sur les fonds secrets. La grande discussion aura lieu au sujet du ministère de la guerre, et l’opinion bien connue de M. Passy sur Alger aura peine, sans doute, à s’accommoder d’une demande de 8,902,074 francs que nécessite notre situation actuelle à Alger. Le ministère se propose aussi de demander une augmentation de l’armée. La situation de l’Europe, qui se complique, sans toutefois devenir alarmante, nécessite cette demande, pénible sans doute, mais qu’on ne pourra accorder à un ministère plus jaloux de maintenir la paix et de ne pas engager la France dans des entreprises hasardées. Il nous semble bien difficile d’accorder cette demande d’augmentation de l’armée avec l’adoption immédiate de la proposition de M. Gouin. L’une entraîne le refus de l’autre; car accorder l’augmentation, c’est reconnaître qu’il y a quelques chances de perturbation, assez marquées pour se tenir prêts à tout évènement; et adopter la mesure, c’est déclarer que la France et l’Europe sont dans un état de calme que rien ne viendra troubler pendant quelques années. Voyons donc si la chambre a lieu de s’abandonner à une sécurité si grande. L’état de l’Espagne n’a pas changé. La France n’a, que nous sachions, aucune garantie contre une nouvelle révolution de ce côté; rien ne lui démontre qu’elle puisse toujours conserver la situation de surveillance à laquelle elle a borné sa tâche en ce moment. On parle d’une demande d’intervention adressée au ministère, par les provinces basques et par la Navarre, qui s’engageraient à déposer les armes, si un corps de quinze mille Français venait les garantir des vexations carlistes. Mais nous ne savons jusqu’à quel point ce bruit est fondé. Dans tous les cas, que cette demande fût accueillie ou non, serait-ce le moment de laisser une lacune dans le personnel de l’armée, et de se mettre hors d’état de disposer d’un corps de troupes pour une nécessité imprévue? Le gouvernement des États-Unis évite de blesser l’Angleterre au sujet du Canada, et M. Van Buren n’a pas dit après l’affaire de la Caroline, comme un de ses plus illustres prédécesseurs, Jefferson, après celle de la Chesapeake, en 1808 : «Si l’Angleterre ne nous donne pas satisfaction, nous prendrons le Canada.» Ce ne sont au contraire que protestations de neutralité, de désintéressement, de fidélité aux traités; ce ne sont qu’instructions du secrétaire d’état américain, M. Forsyth, pour empêcher toute communication entre les patriotes canadiens et leurs partisans dans les états voisins, pour prévenir tout envoi d’argent, de secours et de munitions aux insurgés. Bien plus, M. Van Buren demande au congrès des pouvoirs extraordinaires et une réforme des lois existantes, pour forcer à la neutralité les citoyens de New-York, de Vermont, du Michigan, qui pourraient envisager la question canadienne sous un autre point de vue que le gouvernement fédéral. Le congrès paraît lui-même animé de sentimens analogues à ceux du président, et les orateurs de l’opposition se sont contentés de faire malignement observer que le cabinet de Washington n’avait pas eu tous ces scrupules dans la question du Texas. La raison de cette différence ne serait-elle pas dans la faiblesse du Mexique et dans la puissance de l’Angleterre? ou le gouvernement des États-Unis serait-il devenu subitement, sous la direction de M. Van Buren, plus religieux observateur des traités, plus modéré dans ses prétentions, plus juste dans ses rapports avec les puissances européennes? Nous ne croyons ni l’un ni l’autre, et selon nous, c’est à des motifs bien graves et d’un ordre différent qu’il faut attribuer la conduite actuelle des États-Unis relativement au Canada. Tout le monde a remarqué que depuis quelques années il a été fort souvent question, à Washington, des intérêts opposés du nord et du midi de l’Union, et qu’il a fallu beaucoup d’habileté pour maintenir l’équilibre entre ces deux grandes portions de la république. Les hommes les plus éclairés, les meilleurs esprits et les meilleurs citoyens de l’Union désirent que cette harmonie se maintienne, que le lien fédéral continue à embrasser tous ses membres, dont il fait la force, et qui s’affaibliraient en s’isolant. Mais ils comprennent que, pour assurer la durée de ce système, il est nécessaire de respecter le statu quo actuel, de conserver la proportion présente des forces, de ne pas introduire dans l’Union des élémens nouveaux qui pourraient en déranger l’équilibre. C’est pourquoi sans doute, après avoir efficacement aidé le Texas à conquérir son indépendance, les Américains du bord ne l’ont pas admis dans l’Union, et le laissent se constituer auprès d’eux en république faible et misérable. Ils pourraient, il est vrai, suivre la même tactique à l’égard du Canada, l’aider indirectement à s’affranchir de la domination anglaise, puis reconnaître son indépendance, et y régner, par leur protectorat, jusqu’à ce que les circonstances permissent la réunion. Mais on se demande s’ils auraient un assez grand intérêt à la seule émancipation du Canada, pour favoriser les insurgés au risque de s’attirer sur les bras la formidable puissance de l’Angleterre, et d’exposer à une nouvelle crise commerciale un pays encore tout ému de celle qui a signalé l’année dernière. Les États-Unis nous paraissent donc avoir, en ce moment, le même besoin du statu quo que la vieille Europe, pour d’autres raisons, mais pour des raisons aussi graves. C’est ce qui nous fait comprendre leur attitude dans l’affaire du Canada, bien qu’elle ne soit certainement pas d’accord avec les principes généraux de leur politique, ni avec la théorie de leurs intérêts. Si d’ailleurs le gouvernement des États-Unis prévoit, comme tout l’indique, une collision prochaine avec le Mexique; c’est un motif de plus pour qu’il observe, du côté du nord, une neutralité complète et sérieuse. Cependant nous ne regardons pas l’insurrection canadienne comme terminée, malgré les succès de sir John Colborn dans la province inférieure, et l’énergie, quelquefois téméraire, déployée par les Anglais. Le cabinet de Saint-James affecte de ne pas douter du succès, et déclare que le Canada ne lui arrachera aucune concession par la force, certain d’obtenir du parlement toutes les ressources nécessaires, en hommes et en argent, pour sauver l’honneur national, engagé dans cette question. C’est fort bien, et au chiffre des majorités qui le soutiennent dans les deux chambres, on peut juger qu’il ne se fait pas d’illusions sur les sentimens du pays. Mais les hommes d’état qui composent le ministère anglais ont trop de sens pour croire que le Canada puisse longtemps encore appartenir à l’Angleterre. Ils reconnaissent que ce n’est pas dans la nature des choses, et que toutes les colonies dont le fond de la population sera une race européenne, doivent finir par ne plus relever d’un gouvernement placé à deux mille lieues de distance par-delà les mers. Ils entrevoient donc une séparation, et ils citent déjà l’exemple des États-Unis, pour montrer que cette séparation ne porterait point de préjudice aux relations commerciales, et par suite à la prospérité de la métropole. Voilà ce que lord Melbourne a laissé entendre dans une des dernières séances de la chambre des pairs; et quelques jours avant, lord Aberdeen, ancien secrétaire d’état des colonies, ministre des affaires étrangères dans le cabinet présidé par le duc de Wellington, avait tenu le même langage. Mais ce que veut lord Melbourne, c’est que la séparation se fasse un jour à l’amiable, comme un divorce par consentement mutuel, après que les deux parties auront fait leurs conventions et stipulé leurs avantages. L’Angleterre ne peut pas oublier, en effet, qu’elle a puissamment soutenu le mouvement d’émancipation des colonies espagnoles, auquel elle avait commencé à travailler dès la fin du siècle dernier; et s’il est vrai que son système d’administration coloniale est beaucoup plus libéral, plus raisonnable, mieux entendu que ne l’était celui de l’Espagne, à cela près, c’est néanmoins encore aujourd’hui dans la question du Canada la même cause et le même droit, la cause et le droit de l’Amérique contre l’Europe. Si l’Angleterre en est réduite à faire la guerre au Canada, elle la fera, nous en sommes surs, et jusqu’à extinction. Mais ce sera une guerre de point d’honneur. Toutefois on ne doit pas oublier que les Anglais se sont vus forcés de violer le territoire américain, d’y poursuivre et d’y détruire un bâtiment armé pour le compte des insurgés. La population des États-Unis, déjà disposée en faveur des Canadiens, est dans un état d’exaspération bien difficile à contenir dans un pays où le pouvoir a si peu de moyens d’exécution. Il se peut donc que de graves complications aient lieu d’un jour à l’autre, et qu’une guerre maritime entre les deux puissances nous oblige à nous entourer de tous les moyens de faire respecter notre neutralité. Une mission française s’est rendue à Haïti pour obtenir, par les négociations, le redressement de quelques griefs. On ne peut dire encore quel sera le résultat de cette négociation, et l’on sait que les négociations n’ont que deux issues : la paix ou la guerre. On sait quelle haine divise les deux réformateurs de l’Orient, Mahmoud et Mohammed-Ali. Le sultan ne saurait pardonner au pacha sa rébellion; le pacha d’Égypte ne peut oublier que le sultan lui a deux fois envoyé le cordon. On dit même qu’il existe entre ces deux hommes une inimitié personnelle, qui aurait une cause morale plus encore que politique. Aujourd’hui, le feu, mal éteint par le traité de Kutahieh, serait à la veille de se rallumer. Toutes les nouvelles d’Orient annoncent de sérieux préparatifs de guerre en Syrie. Le grand duel entre les deux réformateurs recommencerait. L’Europe en a fourni les armes, car c’est surtout pour se faire la guerre l’un à l’autre que Mohammed-Ali et Mahmoud ont importé dans leur pays la civilisation européenne. Quelques politiques prétendent que Mohammed-Ali n’agit que par l’influence de la Russie, qui, sous prétexte de la défendre, s’emparerait une seconde fois de Constantinople, mais pour ne plus lâcher sa proie; d’autres pensent que Mohammed-Ali veut profiter de la diversion opérée par la guerre de Circassie, et qu’il croit avoir l’assurance que la France et l’Angleterre ne laisseraient point intervenir la Russie dans le débat. Peut-être Mohammed-Ali n’agit- il que par lui-même. En 1833, il est allé jusqu’à trois journées de Constantinople; il espère y arriver en 1838. Cette nouvelle pointe sur la cité que tous les souverains envient, et qui semble ne pouvoir appartenir à aucun, compliquerait beaucoup la question orientale. L’escadre française est en observation dans les eaux de Smyrne, l’escadre anglaise croise sur les têtes de Syrie. Sans concevoir de craintes pour la paix de l’Europe, est-ce le moment d’agir, comme si elle ne devait pas être troublée de long-temps. Agir ainsi, ne serait-ce pas plutôt s’ôter les moyens de la maintenir? Enfin les dernières nouvelles de la Grèce ne sont pas, dit-on, tout-à-fait rassurantes, et l’affaire du Luxembourg n’est pas terminée, comme on sait. Voilà de grands motifs, non de s’alarmer, mais d’être prudens et de ne prendre que des mesures prospectives, comme disent les Anglais, c’est-à-dire de prévoyance. C’est une nécessité qui frappera dans la chambre, où l’on est du moins d’accord sur un point, la nécessité de faire respecter la France. Les dernières nouvelles d’Afrique sont bonnes. La plus grande confiance régnait à Constantine, où le commerce avait repris son cours, et se trouvait même plus actif qu’au temps du bey. Achmet s’était retiré à l’extrémité de la régence de Tunis, avec ses femmes et ses serviteurs, mais sans parti, et tout-à-fait isolé. Les nouvelles venues de Bone ne s’étaient pas confirmées, et nul sujet de plainte n’était donné par Abd-el-Kader. L’Allemagne entière continue à s’occuper des différends du cabinet de Berlin avec la cour de Rome, au sujet de l’affaire de Cologne. C’est une petite guerre de religion, soutenue d’un côté par le catholicisme ultramontain de la Bavière et de la Belgique, et de l’autre par le sévère luthéranisme de la Saxe et du Hanovre. Les journaux de la Prusse elle-même sont beaucoup plus modérés; mais, au dehors, le protestantisme, froissé par les prétentions du clergé des provinces rhénanes, demande hautement la rupture des concordats conclus avec le saint-siège, exhorte le gouvernement prussien à ne pas faiblir et cherche à ranimer l’impuissante chimère d’une église nationale allemande, qui serait catholique, mais séparée du centre de la catholicité; nous ne croyons pas que tout cela soit bien grave, et si l’Autriche ne défend pas le roi de Bavière, la Prusse a plus d’un moyen de réduire au silence les journaux bavarois, auxquels une censure, ordinairement si rigoureuse, permet de l’attaquer sans ménagemens. Le cabinet de Berlin, se voyant ainsi en butte à de perfides accusations, vient de prendre le parti le plus raisonnable et le plus sûr pour mettre l’opinion de son côté : c’est de publier les pièces du procès et de les faire distribuer, avec un mémoire historique très simple et très complet, à toutes les cours de l’Europe. Cette réponse nous paraît victorieuse, et on ne petit plus reprocher à la Prusse que la dureté de la forme dans l’arrestation et l’enlèvement de l’archevêque de Cologne. Pour le fond, il est incontestable qu’elle a entièrement raison. Le prélat dépossédé avait pris des engagemens qu’il n’a pas tenus, engagemens formulés et acceptés sans restriction par son prédécesseur sur le siège de Cologne. Il affirme, il est vrai, que l’étendue de ces engagemens lui était inconnue et devait l’être, puisqu’il s’agissait d’une convention restée secrète entre le gouvernement prussien et son prédécesseur. Mais, dans les longues et patientes négociations engagées avec l’archevêque, le cabinet de Berlin, sans révoquer son assertion en doute, bien qu’elle dût l’étonner, lui a toujours laissé l’alternative, ou d’exécuter ses promesses, ou de renoncer à la dignité qui ne lui avait été conférée qu’à cette condition; et M. de Droste de Vischering a constamment repoussé l’une et l’autre proposition. La seconde alternative était cependant, comme le fait remarquer avec raison le cabinet prussien, strictement conforme aux lois ordinaires de l’honneur. Aujourd’hui, la question est transportée à Rome. La cour papale demande d’abord, à ce qu’il paraît, la réparation des violences faites à l’archevêque de Cologne; le cabinet de Berlin, au contraire, prétend d’abord obtenir du saint-siége qu’il fixe le sens du bref pontifical et de l’instruction du cardinal Albani aux quatre évêques des provinces rhénanes, relativement aux mariages mixtes; car il sera justifié, par cela seul, que la cour de Rome aura reconnu pour valable l’interprétation que leur avaient jusqu’à présent donnée dans la pratique, et le prédécesseur de M. de Droste, et les autres évêques des provinces rhénanes. Au reste, la question théologique et la question d’intérêt temporel sont également graves dans cette affaire : il s’agit de conserver ou de détruire la paix religieuse d’une partie considérable de la monarchie prussienne, et, quoiqu’on ne puisse blâmer le souverain pontife de vouloir stipuler quelques réparations en faveur d’un prélat d’ailleurs très vénérable, il est à croire que la cour de Rome n’en viendra point à une rupture sérieuse avec un gouvernement dont elle n’a jamais eu à se plaindre, et qui est fermement résolu à défendre ses droits. Une députation de la noblesse de Westphalie, qui s’était rendue à Berlin pour y faire entendre des représentations sur l’enlèvement de l’archevêque, a été fort mal reçue, et quelque agitation s’est manifestée d’abord dans les principales villes des provinces rhénanes; mais on a fort exagéré ce mouvement d’opinion. L’engagement pris par la direction du Théâtre-Français de faire jouer annuellement, sur la scène de l’Odéon, douze pièces nouvelles, dont deux au moins en cinq actes, a reçu enfin un commencement d’exécution. Le Camp des Croisés, tragédie en cinq actes et en vers de M. Adolphe Dumas, vient de subir, assez malheureusement, il est vrai, cette première épreuve. Cette composition bizarre, sans consistance, échappant par cela même à tous les procédés analytiques, rend aujourd’hui notre tâche de rapporteur fort difficile. Il ne serait pas impossible que le poète mystique de la Cité des hommes considérât son dernier ouvrage comme la traduction scénique, comme le symbole vivant de quelque théorie sociale et palingénésique. Néanmoins l’intention de la pièce est si peu marquée, qu’il est impossible de faire porter la discussion sur les doctrines de l’auteur. On ne peut pas non plus prendre au sérieux les promesses du titre, et accepter la composition de M. Dumas pour un drame historique. S’il avait eu pour but d’animer la chronique, et de faire revivre sur la scène les représentans des grands intérêts qui ont mis aux prises l’Orient et l’Occident, il n’eût pas consacré aux alternatives d’une rivalité d’amour entre deux personnages d’invention, l’étendue de quatre actes au moins sur cinq : il eût fait quelques efforts pour enchaîner dans sa trame scénique les figures que l’histoire et la poésie ont éclairées d’une si vive lumière. Le rôle assigné à Godefroi de Bouillon, dans le Camp des Croisés, est insignifiant et de nul effet. Les sentimens d’abnégation et de pieux dévouement qu’il exprime en assez beaux vers dans la scène des assises, son élan prophétique, quand il pénètre dans l’église du Saint-Sépulcre, n’expliquent pas l’ascendant conquis par le duc de la Basse-Lorraine, sur les autres chefs de la première guerre sainte. Les dissensions, les haines jalouses qui ont si souvent mis en péril l’armée chrétienne, ne sont indiquées qu’au premier acte, et par une tirade du comte de Toulouse, qui devient aussitôt étranger à l’action. Les rôles de Bohémond et de Tancrède pourraient, sans inconvénient, être confiés à des figurans. En un mot, on dirait que le poète n’a su découvrir dans la croisade qu’une date et des points de vue favorables au décorateur et au costumier. Suivant la conjecture la plus probable, M. Adolphe Dumas s’est laissé séduire par l’idée de mettre en contraste deux civilisations, de personnifier le type chrétien dans le jeune comte de Provence, et la race orientale dans l’Arabe Ismaël. Or, cette prétention de faire prendre chair à de pures abstractions, utiles peut-être pour l’intelligence de l’histoire, mais sans réalité possible sur la scène, la nécessité d’amener violemment sur le même terrain les deux types que l’auteur voulait mettre en présence, ont dû produire une action inanimée, sans ordonnance logique, et dont les incidens ne sauraient être facilement justifiés. Qu’on en juge par l’aperçu des principales situations. Le comte de Provence, laissé pour mort dans un combat, a été secouru par une jeune fille arabe, qui s’est attachée à lui. On la voit, dans la première scène, couchée aux pieds du beau chevalier, avec qui elle échange des propos d’amour. Tout à coup une voix sinistre retentit jusqu’au coeur de Léa. Cette voix est celle d’Ismaël, qui raconte la lamentable histoire d’une fille infidèle à son amant, prophétisant ainsi à Léa le sort qu’elle se prépare à elle-même. On ne comprend guère, d’ailleurs, comment Ismaël, l’ennemi du nom chrétien, se trouve dans le camp des croisés, et, s’il est captif, comment il a conservé ses armes et l’apparence de la plus entière liberté. La seconde moitié du premier acte est occupée par le comte de Toulouse, qui, comme nous l’avons déjà dit, versifie longuement les seules pages empruntées à l’histoire. Au second acte, le comte de Provence et Léa ont à se défendre devant le tribunal de Godefroi. L’amour, qui est leur seul crime, les inspire vainement tour à tour. Ils sont condamnés, le premier à chercher une mort glorieuse sur les murailles de la ville assiégée, la jeune Arabe à être reconduite hors du camp. L’amant se résigne douloureusement à cette sentence, et confie la sûreté de Léa à son page, enfant de douze ans, qui accepte la mission d’autant plus volontiers, qu’il est lui-même amoureux de l’exilée. La décoration de l’acte suivant, qui est d’un admirable effet, transporte les spectateurs dans les murs de Jérusalem. Léa et le jeune page, devant qui les portes de la ville assiégée se sont ouvertes, Ismaël, qui a quitté le camp des croisés, et le comte de Provence, qui s’est jeté en désespéré dans la place, se retrouvent miraculeusement en présence. Ismaël, qui ne devrait guère douter de l’amour de Léa pour le comte de Provence, après ce qu’il a pu voir et entendre pendant son séjour au camp, imagine une singulière ruse pour arriver à une entière conviction. Il laisse deviner le dessein d’empoisonner son rival. Si la jeune fille y met obstacle, Ismaël provoque le comte. Un duel à mort s’engage; l’Arabe a senti, dès les premiers coups, que son adversaire est affaibli par sa blessure; il se fait une blessure semblable pour égaliser les chances, et la toile tombe sur un combat de mélodrame. On apprend plus tard que les ennemis ont été séparés. Le quatrième acte est consacré à la conversion de Léa. Enfermée dans l’église du Saint-Sépulcre avec son amant, elle adopte facilement sa croyance pour partager plus complètement son sort. La victoire des croisés a dissipé fort à propos le peuple qu’Ismaël voudrait faire servir à sa vengeance. Dès-lors il n’y a plus d’obstacles à ce que Léa soit saluée comtesse de Provence. En effet, le dernier tableau nous la montre dans l’abandon de la tendresse conjugale; mais bientôt survient Ismaël qui propose à la femme adorée de délaisser pour lui l’époux de son choix, et qui répond à un refus par un coup de poignard. L’auteur paraît dédaigner le dialogue dont la liberté fait le charme et la puissance du drame, et il procède volontiers par couplets lyriques, dans lesquels certains vers sont ramenés comme des refrains, et les lois de la versification souvent violées avec une sorte de jactance. Cependant on sent dans le Camp des Croisés un souffle d’inspiration jeune et ardente. Peut-être M. Adolphe Dumas a-t-il déjà compris à cette heure qu’une pièce logique dans tous ses développemens, dont l’intérêt repose sur l’étude de l’humanité, vaut mieux que toutes les combinaisons de mélodrame. Sous le titre de Fondation de la régence d’Alger, il vient d’être publié, par MM. Rang et Ferdinand Denis, deux volumes qui jettent un grand jour sur les obscures origines d’une ville, dont l’histoire a maintenant pour la France un intérêt national. Cette consciencieuse publication, entourée de tous les précieux renseignemens que peut fournir une érudition variée et une critique sévère, ajoute un important et inconnu document à l’état de la science sur le nord de l’Afrique. Une chronique arabe du XVIe siècle, dont la traduction, déposée aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi, est due à l’habile orientaliste Venture de Paradis, interprète de Bonaparte en Égypte, ouvre ces deux volumes, après une ingénieuse introduction. Cette intéressante chronique contient l’histoire des deux Barberousse, Aroudj et Khaïr-Eddin, et ajoute de nouveaux faits à ceux déjà révélés en Espagne par Marmol, Sandoval et Diégo de Haédo. Les nombreuses notes jointes à ce récit le complètent, en rapprochant les témoignages des écrivains européens de l’enthousiasme un peu épique du chroniqueur arabe. Un savant tableau de l’expédition de Charles-Quint et un aperçu statistique du port d’Alger terminent l’ouvrage, et donnent à cette publication une valeur contemporaine et actuelle. Le livre de MM. Denis et Sander-Rang trouvera naturellement sa place dans l’examen détaillé que la Revue consacrera bientôt aux diverses publications sur les possessions françaises en Afrique. F Buloz. 28 Février 1838. Le ministère a présenté à la chambre deux projets de loi qu’on a qualifiés de gigantesques, et ils le sont, en effet. L’un est relatif aux canaux; l’autre concerne les chemins de fer. À la fin de la session de 1837, un crédit de 193 millions a été ouvert pour des travaux de routes, de canaux et de navigation des rivières. Ces travaux, déjà votés, se trouvent aujourd’hui coordonnés et liés entre eux par le système général de navigation intérieure et de communications qu’établissent ces deux projets de loi, qui sont, en quelque sorte, un budget moral des travaux publics à exécuter en France pour en faire le marché central de l’Europe. Au moyen des chemins de fer indiqués par le projet de loi, Paris se trouverait communiquer, par la voie la plus rapide, avec Rouen, le Hâvre, Dieppe, Boulogne, Calais, Dunkerque, Lille, Valenciennes, Metz, Nancy, Strasbourg, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes et Bayonne; il y aurait une ligne de chemins de fer de Bordeaux à Marseille, et une autre de Marseille à Strasbourg, le long des frontières de l’est. Des départemens tout- à-fait inconnus les uns aux autres, sous le rapport commercial, se trouveraient, pour la première fois, avoir de directes communications. Pour les canaux, une ligne de navigation s’étendrait de Bordeaux sur l’est, le nord et l’ouest, c’est-à-dire de l’Océan à la frontière d’Allemagne, à la mer du Nord et à la Manche; de Marseille, c’est-à-dire de la Méditerranée à la frontière de l’est, à la mer du Nord et à la Manche. En outre des lignes transversales mèneraient de Bayonne à Marseille, de Brest à Nantes et à Strasbourg, du Hâvre à Strasbourg par Paris, etc. Un canal latéral à la Garonne, complément de celui du Languedoc, ouvrirait aux départemens du midi le passage de la Méditerranée à l’Océan, du golfe de Lyon au golfe de Gascogne. Un chemin de fer latéral au Rhône, en se liant par la Saône avec le canal qui unit déjà le bassin du Rhône avec celui du Rhin, établirait une troisième ligne de transit des ports de l’Océan sur l’Allemagne. En sorte qu’une fois le canal de jonction du Rhin au Danube terminé, une route navigable s’ouvrirait pour l’Europe des côtes de la Manche à celles de la mer Noire, du Hâvre à Constantinople et à Odessa. Il est facile, même sans jeter un regard sur la carte, de se pénétrer de la grandeur et de l’importance de ce projet; et en même temps il suffit de suivre d’un coup-d’oeil les cours des grands fleuves de l’Europe, pour reconnaître la possibilité de son exécution rapide. Unir par une ligne navigable Paris, le Hâvre et Constantinople, semble d’abord un rêve; mais la ligne de navigation du Hâvre à Paris se trouve déjà tracée, et elle doit recevoir prochainement de grandes améliorations. Des fonds considérables ont été votés dans la session dernière pour le perfectionnement de celle de Paris à Vitry-le-Français par la Marne; enfin le ministère demande l’autorisation d’ouvrir un canal entre Vitry et Strasbourg, c’est-à-dire de joindre la Marne au Rhin. De là la ligne de communication entre la France et la Turquie, par le centre de l’Europe, est presque une ligne droite, et déjà faite, en suivant le cours du Rhin jusqu’à Francfort, et le cours du Mein depuis Francfort jusqu’à Bamberg. On s’occupe en Allemagne, dit le projet ministériel, d’un canal de jonction du Rhin au Danube entre Strasbourg et Ulm; mais, sans nous arrêter à ce projet, nous devons faire remarquer qu’un canal est déjà tracé du Mein, ce vaste fleuve, au Danube, ce fleuve plus vaste encore. Ce canal s’étend de Bamberg jusqu’à Kelheim, près de Ratisbonne, distance très courte, et depuis Kelheim le Danube coupe majestueusement l’Autriche, la Hongrie, la Servie et la Valachie, jusqu’à Rassova, d’où un canal de peu de lieues, déjà projeté, versera le Danube dans la mer Noire, entre Odessa et Constantinople, à une demi-journée de navigation de ces deux ports. On se demande où l’on pourrait trouver une pensée plus simple que celle-ci. Une barque et une voile suffiront pour mener, sans transbordement, des marchandises du Havre à la mer Noire, cette mer fermée, qui se trouvera avoir ainsi deux portes, l’une pour la guerre aux Dardanelles, l’autre pour la paix et le commerce à Rassova par le Danube. C’est bien cette fois que la question de navigation de la mer Noire deviendra européenne, et que la France se trouvera avoir des liens communs avec toutes les puissances centrales de l’Europe. Un seul gouvernement nous paraît, dans son système actuel, intéressé à l’inexécution de ce projet. C’est la Russie. Ne serait-il pas bien curieux maintenant que ce fût la France qui s’y opposât? Au reste, que la France comprenne ou ne comprenne pas ses intérêts véritables, qu’elle soit aveugle ou clairvoyante, que son regard ne se porte pas au- delà de sa frontière où qu’elle voie son avenir, la navigation du Rhin à la mer Noire est une pensée déjà en voie d’exécution, qui s’accomplira d’une manière surprenante. Le Danube offre, depuis plusieurs années, à l’Autriche, des ressources qui l’excitent à lui demander davantage. Depuis son embouchure jusqu’à Vienne, les bords du fleuve, couverts de forêts, fournissent d’excellens bois de construction; et près d’Orsova ainsi que dans la partie inférieure du fleuve, existent des mines de charbon de terre qui approvisionnent déjà les paquebots du Danube, tandis que les paquebots de la Méditerranée, où l’Autriche a une marine, sont forcés d’acheter, à de très hauts prix, à Livourne et à Gênes, des charbons de Newcastle et de Durham. Le Wurtemberg, le duché de Baden, ce petit état où coulent les deux plus grands fleuves du monde, après le Danube, feront des efforts inouïs pour l’union de leurs fleuves à ce roi des fleuves; et n’a-t-on pas entendu s’élever tout récemment, en Allemagne, la proposition de créer une marine germanique qui protégerait tous les intérêts allemands de la grande association de douanes prussiennes? Nous disions tout à l’heure que les projets de lois du ministère sur les canaux et les chemins de fer sont gigantesques; mais en voyant ce que projette l’Allemagne, ce qu’exécutent déjà des états tels que Baden et le Wurtemberg, et en reportant ses yeux sur l’étendue, sur la richesse de la France, on se demande si nous ne serions pas au contraire mesquins ou du moins arriérés en fait de civilisation et d’améliorations matérielles. Louis XIV avait conçu et exprimé la grande pensée de ce projet long-temps avant l’invention des rails et des locomotives terrestres et navales par la vapeur, quand il publia le bel édit de 1666, par lequel il ordonna l’ouverture du canal du Languedoc. Dans le préambule de cet édit, Louis XIV disait qu’il voulait donner à toutes les nations du monde, ainsi qu’à la France, la faculté de faire en peu de jours, par l’intérieur du royaume, un trajet qu’on ne pouvait entreprendre que par le détroit de Gibraltar, avec beaucoup de dépenses et de temps. Maintenant que nous n’avons plus à alléguer ni les troubles civils, ni la guerre extérieure, laisserons-nous dormir encore un siècle la pensée de Louis XIV, quand l’Europe tout entière se réveille autour de nous avec des pensées qui semblent inspirées par celle-ci? Resterons- nous en arrière du mouvement général, et voudrions-nous prendre dans l’ordre moral des nations une situation analogue à notre position géographique : en tête de l’Espagne et à la queue de la Prusse et des états du Rhin? Ou au contraire, saisissant la place que Dieu semble nous avoir assignée en nous accordant tant d’illustres génies et tant de grands rois, nous mettrons-nous entre deux civilisations, celles du Nord et du Midi, leur tendant à toutes deux les mains, ouvrant notre territoire à leurs intérêts, qui serviront les nôtres, et tractant de l’une à l’autre des routes et des canaux, pour les accroître et les rapprocher? Ce rôle est plus digne de la France; mais il s’élève d’étranges objections. N’a-t-on pas dit que les lois des chemins en fer et des canaux nuiraient au remboursement de la rente, à la conversion du cinq pour cent, que demande M. Gouin, sans indiquer la route à suivre? Franchement, s’il en est ainsi, et s’il faut opter, nous croyons qu’il est plus urgent de faire des canaux et des routes, et que l’habitant de l’Auvergne, qui manque de pain, voyant arriver le blé dont on ne sait que faire au fond de la Bretagne, croira plus à la sollicitude du gouvernement, que s’il se trouvait imperceptiblement dégrevé de sa part dans l’économie annuelle de 10 millions que donnera peut-être un jour la conversion des rentes. C’est sans doute quelque chose que dix millions, et une économie de cette importance ne doit pas être dédaignée; mais aussi quel accroissement de revenus la France ne trouvera-t-elle pas dans un accroissement de communications intérieures et extérieures? Qu’on se reporte au passé, qu’on songe à ce que la France a gagné par ses routes, tout incomplètes qu’elles sont! En Vendée, où l’on trace des routes militaires, le prix des terres a augmenté d’un tiers en trois ans. M. Lafitte a dit, dans un opuscule en faveur de la réduction des rentes, ces paroles qui parlent encore bien plus haut contre la réduction, si elle doit empêcher l’exécution des chemins de fer et des canaux : «La progression des richesses, quand le mouvement est donné à un peuple, est immense. Elle est telle que le capital d’autrefois n’est rien près du capital d’aujourd’hui. Que serait, en effet, la dette du Régent, ou de l’abbé Terray, ou de Calonne, pour la France actuelle? Que seraient pour nous les 56 millions qui affectaient si douloureusement M. Necker? Le capital de la France ne s’est-il pas accru en peu de temps de plus de 10 milliards? Veut-on savoir ce que coûterait aujourd’hui, sur un seul point de la capitale, le terrain nu de l’habitation de quelques moines? 18 millions.» A notre tour, nous demanderons ce que sera l’économie du demi pour cent, quand les communications projetées seront faites? Et ne sera-t-il pas toujours temps d’opérer cette réduction, tandis que chaque retard apporté dans l’exécution des lignes de chemins de fer et de canaux met l’avenir commercial de la France en péril? Louis XIV est devenu grand, et grand au point où il l’a été, par lui-même d’abord, mais aussi par deux hommes, Colbert et Lyonne, c’est-à-dire par la plus forte tête commerciale et par la plus forte tête diplomatique que la France ait produites. L’un employa pendant plus d’un quart de siècle son génie à négocier pour mettre l’Espagne sous le sceptre protecteur de Louis XIV, lui donner l’Alsace, la Flandre; et l’autre s’appliquait déjà, dès les premiers jours de cette conception, à lier la France, l’Alsace, la Flandre et l’Espagne dans un vaste réseau d’intérêts communs. Ce fut la pensée qui s’exprimait ainsi dans l’édit de Louis XIV : «Permettre aux nations de faire par l’intérieur de la France le trajet du Rhin au détroit de Gibraltar.» Or les idées commerciales et les idées politiques se touchent encore de plus près dans notre temps. N’est-il donc pas bien important que l’Espagne et la Belgique, nos alliées politiques, ne soient pas écartées de nos alliances commerciales? Qu’y a-t-il de plus pressant que d’ouvrir de vastes débouchés à travers la France, du midi au nord et du nord au midi? et serait-ce le moment de tarder quand la Belgique travaille à ses chemins de fer, et menace de se jeter dans l’association des douanes prussiennes, si nos rails ne se hâtent d’aboutir aux siens? Nous savons qu’on a objecté que le chemin de fer de Paris à Bruxelles donnerait trop d’importance au port d’Anvers. Mais il n’en est rien, d’abord parce que la direction du commerce maritime d’Anvers est toute différente de celle de nos ports de la Manche, et qu’un embranchement du chemin de fer de Paris au Hâvre, vers le chemin de Bruxelles, embranchement déjà marqué, augmenterait, au contraire, l’importance du Hâvre. Nous ne dirons pas tous les intérêts secondaires (intérêts énormes cependant) qui se rattachent à la prompte exécution des canaux et des chemins de fer. Quiconque voudra étudier quelques heures cette question, reconnaîtra bientôt la grandeur de cette nécessité, et à moins qu’une pensée étrangère ne le préoccupe, l’importance du projet du ministère se fera sentir à son esprit. Ce projet est-il irréprochable? Il est trop vaste pour ne pas demander un examen mûri, et il se peut qu’il subisse de grandes améliorations, bien qu’il ait été conçu par nos premiers ingénieurs. Déjà on a dit que, dans ce projet, les chemins de fer cherchaient les plateaux, tandis que les canaux n’abandonnaient pas les vallées. On a vu là une sorte d’idée de justice distributive, et l’on a reproché aux nouveaux chemins de fer de s’éloigner des populations industrielles qui se trouvent, en général, dans les vallées, pour aller visiter des contrées moins populeuses et moins actives.«Vous avez voulu consoler des populations pauvres et inertes, s’écrient les feuilles qui ne se disent fondées que pour plaider les intérêts des classes souffrantes, est-ce là une idée commerciale et économique? Un chemin de fer est une spéculation, et, en pareille affaire, on doit s’interdire le sentiment!» Pour nous, on nous permettra de penser que l’établissement d’une ligne de chemins de fer, par un gouvernement, doit porter sa pensée politique, et qu’il est justement d’une bonne politique de faire du sentiment avec les populations pauvres, c’est-à-dire de leur donner la vie et le mouvement qui font la prospérité des masses. Outre ce sentiment, plus administratif encore que philantropique, il est des lignes de communication où doit dominer une pensée tout-à-fait politique, comme dans la création du chemin de fer de Paris à Bruxelles. Ainsi, la Belgique, qui est à cette heure, pour nous, une véritable frontière gardée contre le Nord, sera couverte et à l’abri dès qu’une route en fer nous permettra de transporter rapidement un corps d’armée à Valenciennes et à Mons. Le ministère ayant à coeur de doter le pays de ces grands travaux, a cherché à s’assurer toutes les possibilités. La dernière chambre ayant montré une répugnance marquée pour les compagnies, le ministère n’a pas vu d’inconvénient à charger l’état de ces travaux, quoiqu’il eût peut-être préféré les compagnies avec la clause des concessions directes. Il est en effet de notoriété commerciale que, dans de telles opérations, les adjudications par concurrence livrent les marchés aux entrepreneurs les plus téméraires, qui s’aventurent plus que les grands capitalistes, et finissent par éluder le contrat, ou qui exécutent mal les travaux. La commission nommée par la chambre semble aujourd’hui pencher pour les compagnies. La discussion portée sur ce principe n’en sera que plus instructive et plus utile; mais nous ne pensons pas qu’on puisse élever des barrières à l’exécution des voies proposées, car si c’est prendre une grande et hardie responsabilité que de proposer de tels projets de loi, ce serait en assumer une bien plus grande encore que de les réduire au néant. Un autre projet de loi a été présenté par le ministère au sujet de l’emprunt grec, pour l’exécution du traité du 7 Mai 1832, dont un article engage la garantie non solidaire de la France, de l’Angleterre et de la Russie, dans un emprunt de 60 millions. L’emprunt souscrit par le gouvernement grec, sous cette triple garantie, a été divisé, comme on le sait, en trois parties ou séries de 20 millions. Les deux premières séries ont été réalisées, la troisième ne devait l’être que plus tard; mais postérieurement à la formation du ministère du 22 février, le gouvernement grec, pressé par un déficit, s’adressa aux trois cours protectrices, et sollicita d’elles la disposition au moins partielle de la troisième série, leur déclarant que, s’il ne l’obtenait pas, il ne pourrait pas faire face au service courant des intérêts et à l’amortissement des deux premières séries. Après quelques conférences à Londres et à Paris, M. Thiers, alors ministre des affaires étrangères, émit, d’accord avec lord Palmerston, une partie des bons de la troisième série. Mais aujourd’hui le ministère ne se croit pas suffisamment autorisé à continuer et à prolonger un tel état de choses. Dès le mois d’août dernier, le cabinet français avait déjà fait connaître à la conférence de Londres qu’il était résolu à ne plus autoriser aucune émission de la troisième série, tant qu’on ne serait pas tombé d’accord sur les mesures à prendre pour régulariser la situation financière de la Grèce. Cette déclaration a été renouvelée le 6 de ce mois par M. Sébastiani, notre ambassadeur à Londres, et la conférence délibère encore sur cet objet. Mais en attendant, il était nécessaire de mettre la Grèce en mesure de servir le semestre courant qui échoit le 1er mars. Le ministère est donc venu demander à la chambre l’autorisation de pourvoir, au défaut du gouvernement grec, au paiement des intérêts et de l’amortissement de l’emprunt, dans la proportion de notre garantie, c’est-à-dire du tiers de l’emprunt. La garantie donnée jusqu’à ce jour, par les trois puissances signataires du traité du 14 Juin 1833, était de 20 millions chacune. Le trésor français ne s’est encore engagé; jusqu’à ce jour, que pour 15,194,112 fr. La France a donc, selon ses engagemens, à émettre encore pour 4,805,888 fr. de bons en faveur de la Grèce. M. Laffitte a demandé qu’on précisât le chiffre du crédit. On voit qu’il lui eût été facile de le préciser lui-même. Quant à l’Angleterre et à la Russie, elles ont garanti, jusqu’à présent, un million de plus. La France, on doit le dire, s’est alarmée la première. Un homme spécial et éclairé, capable de juger la question sur tous les points, a séjourné en Grèce pour étudier les ressources financières du pays. C’est M. Regny. Ses rapports sont favorables à la Grèce. Selon lui, elle est en état de rembourser l’emprunt. En peu d’années, les revenus du pays ont doublé, et une bonne administration les augmenterait encore dans une rapide proportion. C’est après avoir examiné les rapports de M. de Regny que le ministre des finances a proposé à la chambre de faire face au paiement du semestre grec, en même temps que M. Molé proposait à lord Palmerston des mesures qui avaient déjà l’approbation du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il s’agissait d’autoriser la vente des terres du domaine public, affectées par la Grèce comme garantie de l’emprunt, et de n’en conserver qu’un tiers. Cette vente eût fourni au gouvernement grec les moyens de faire le service courant des intérêts et de l’amortissement de son emprunt; et comme la plupart de ces terres sont incultes, le fait seul de leur possession par des mains actives eût encore augmenté les ressources du pays. Lord Palmerston a répondu, dit-on, qu’en fait de garanties, le tout vaut mieux qu’un tiers, et les négociations se sont trouvée suspendues par cette inexorable règle de trois. En attendant, voici le 1er mars, et il ne serait ni prudent ni habile de laisser choir jusqu’à l’insolvabilité un gouvernement notoirement solvable, auquel il ne faut qu’une surveillance intègre, et quelques généreux délais. Or, en ce qui concerne cette surveillance, le ministère est décidé à se montrer rigoureux, et la mesure temporaire du paiement du semestre actuel une fois prise, à n’accorder aucune émission de bons, si le gouvernement grec ne prend l’engagement de ne pas les employer au paiement des sommes réclamées par la Bavière. Le traité passé entre la Bavière et la Grèce oblige la première de ces puissances à donner à la seconde tous les secours dont elle pourrait avoir besoin; or, le plus grand secours que la Bavière puisse donner à la Grèce, celui dont elle a le plus besoin, c’est la jouissance des sommes de l’emprunt garanti par la France, la Russie et l’Angleterre. L’en dépouiller comme la Bavière l’a déjà fait, lors de l’émission partielle des bons de la troisième série par le ministère du 22 février, c’est aller contre tous les termes du traité, et la France doit s’opposer, elle s’opposera à ce que pareil cas se renouvelle. On voit, au reste, qu’ici comme ailleurs la France joue toujours le même rôle. Elle ne veut garantir la troisième série de l’emprunt et ne l’émettre qu’à de certaines conditions toutes favorables à la Grèce; elle exécute fidèlement les traités, mais elle veut qu’ils soient exécutés avec fidélité par tout le monde. Tout ministère qui ne marchera pas dans cette voie ne fera pas long-temps les affaires de la France. Le crédit de 1,500,000 fr. demandé par le ministère, qui a proposé lui-même une réduction de 500,000 fr. sur le crédit du dernier exercice, a nécessité de longues explications dans les bureaux de la chambre. Celles de M. de Montalivet n’ont pas duré moins de trois heures, et l’on assure que, sans compromettre le secret des affaires de police et de sûreté générale, le ministre a su faire en quelque sorte apparaître jusqu’aux nécessités de détail qui ont forcé le ministère à s’arrêter à ce chiffre de 1,500,000 fr. dans sa demande de réduction. Nous ignorons l’effet produit par les explications du ministre de l’intérieur; mais il paraît certain que le ministère a insisté sur la nécessité absolue d’un crédit sans lequel il ne se croirait pas en mesure de faire face aux difficultés du gouvernement. Le ministère de la guerre a demandé un crédit pour augmenter l’effectif de l’armée d’Afrique. Si ce crédit était accordé, l’effectif de 1838 serait de 48,000 hommes et de 11,372 chevaux. Un second crédit serait ouvert pour effectuer l’agrandissement de l’enceinte d’Alger, dont la population croît sans cesse, et pour couvrir ses faubourgs. Ce crédit serait encore employé à fortifier les villes de Blida et Coleah, à les lier entre elles par des travaux sur la rive orientale de la Chiffa; à couvrir d’ouvrages militaires les camps et les plateaux de Bone à Constantine, à relever le poste de la Calle, à améliorer les ports et les rades, entre autres celle de Mers-el-Kébir, dont les avantages maritimes sont si grands; enfin à nous établir en Afrique par les travaux, par les fortifications, par les facilités des communications maritimes, de manière que nous puissions successivement diminuer l’armée d’occupation, que nous sommes forcés d’augmenter aujourd’hui faute de ces ressources. Voilà l’esprit des deux projets dépendans de ces deux crédits. On y retrouve tout l’esprit de sagesse et de combinaison dont le général Bernard a donné tant de preuves en Amérique et en Europe. Personne n’hésite à rendre justice à l’Angleterre, quand il est question de colonies et d’établissemens lointains; mais on ne songe guère aux sacrifices qu’elle sait faire avec tant de grandeur pour l’avenir de ces possessions. Nous ne citerons que le Canada, puisqu’il attire tous les yeux en ce moment. Il se peut qu’il échappe quelque jour à l’Angleterre, parce que les dominations étrangères si éloignées sont soumises à des chances bien diverses ou bien imprévues; mais l’Angleterre a gardé le Canada pendant de longues années, et les dépenses qu’elle y a faites, non-seulement lui ont assuré cette possession pendant tout ce temps, mais se sont trouvées compensées pour les nouveaux rapports qui ont été ainsi créés entre le Canada et l’Angleterre. On sait que le Canada nous appartenait déjà du temps de François Ier, que le marquis de la Roche et le marquis de Chauvin y furent successivement revêtus de la dignité de vice-rois. Sous le règne de Henri IV, cette dignité passa tour à tour du prince de Condé au maréchal de Montmorency, et à son neveu le duc de Ventadour. On ne peut donc dire que la possession du Canada ait été traitée comme une affaire de peu d’importance. On s’en occupa activement, ardemment, ce qui n’empêcha pas la colonie de se rendre aux Anglais sur une simple menace du général Kirk. Quand le Canada nous fut rendu, sous Louis XIII, par le traité de Saint-Germain, la vice-royauté de la colonie, sa prospérité, furent tour à tour confiées aux hommes qu’on jugea les plus capables, à d’Aillebout, à Lauzon, au marquis d’Argenson, au baron d’Avangour. On essaya plus tard, en 1663, d’un conseil souverain composé de sept membres, qui avait la connaissance de toutes les affaires civiles, et criminelles, qu’il jugeait conformément aux usages du parlement de Paris. On concéda des droits qu’on n’accordait à aucune colonie; on essaya de tout, même du gouvernement de la Compagnie des Indes occidentales, à laquelle Louis XIV livra le Canada. Courcelles, Fontenac, La Bare, le marquis de Vaudreuil, s’y appliquèrent tout à tour, et cependant, à la capitulation de Québec, quand le Canada resta définitivement aux Anglais, après avoir été deux cent seize ans dans nos mains, toute sa population ne s’élevait qu’à 27,000 ames. Vingt ans après la conquête des Anglais, en 1783, elle était de 113,000 ames! D’après le dernier recensement, elle est de 911,229. Les terres cultivées sont évaluées à 15,200,000 livres sterling, et les terres non cultivées à 3,333,000 livres sterling. Les terres mises en état de culture ont triplé depuis 1811. Le commerce s’est développé dans une égale proportion, et la consommation des produits des manufactures anglaises, depuis cette époque, a été annuellement de plus de 50,000,000 de francs. Le secret de l’Angleterre n’est pas difficile à pénétrer. Il se trouve dans tous ses actes officiels. Il résulte du rapport du comité des finances que les fortifications du Canada, dont on poursuit le plan depuis deux ou trois ans, conteront près de 75,000,000 de francs. Des sommes considérables ont été dépensées pour les routes et les établissemens publics. Le seul canal entre Montréal et Kingston, au moyen des rivières Rideaw et Ottawa, a conté déjà plus de 400,000 livres sterling, d’après l’ordonnance officielle du 26 Mars 1836. La balance se trouve cependant aujourd’hui en faveur de l’Angleterre. Elle a plus reçu du Canada qu’elle ne lui a donné, et si elle perd cette possession, il lui restera les ressources d’un traité de commerce, dont les résultats peuvent être encore immenses pour l’ancienne métropole. Nous n’avons pas craint de nous étendre sur ces faits, car ils ne nous semblent pas tout-à- fait inutiles à faire connaître, au moment de la discussion qui se prépare sur les travaux que le ministère propose de faire dans nos possessions d’Afrique. Qu’on veuille bien arrêter maintenant sa pensée sur cette petite histoire, très incomplète, des affaires politiques, pendant deux semaines. Sont-ce bien là les propositions d’un ministère faible, hésitant, étroit, comme se plaît à le montrer l’opposition? Ce ministère si timide, qui voudrait, dit-on, se dérober à tout, a rempli l’intervalle des deux sessions d’actes qui ont une certaine valeur politique. Ce sont, si on les a oubliés, l’amnistie, le mariage de l’héritier du trône, l’expédition de Constantine, la pacification de l’Afrique et les élections générales. Il a fermé les jeux publics, proposé un commencement de réforme judiciaire, créé des travaux de navigations et de routes dans tous les départemens, et aujourd’hui il se présente devant les chambres avec un ensemble de vues qui tendent, les unes à l’affermissement du pouvoir de la France en Afrique, les autres à faire de la France le centre des rapports commerciaux de l’Europe entière, et toutes à l’accroissement de la grandeur du pays. Lui déniera-t-on maintenant la prudence, la réflexion, la timidité, si l’on veut, qu’on lui a jetées jusqu’à ce jour comme des reproches? Voudra-t- on supposer, qu’un ministère qui n’avance, dit-on, qu’après avoir tâté deux ou trois fois le sol, s’est élancé sans réflexion dans la voie qu’il vient d’ouvrir, et qu’il veuille courir en étourdi à la ruine de la France? Le ministère, qui craint d’engager sa responsabilité en émettant pour quelques centaines de mille francs de bons de l’emprunt grec, et qui vient se mettre à l’abri en invoquant une décision de la chambre, accepterait la responsabilité et les suites d’une loi d’un milliard, s’il n’avait calculé sérieusement les ressources du pays! On a beau être de l’opposition ou du parti ministériel, il y a toujours un intérêt commun entre citoyens d’un même état. Qui peut se croire exempt des suites de ces lois, si elles étaient funestes? Quelle fortune n’en serait pas atteinte? C’est là une raison de les discuter sérieusement et longuement; mais c’est aussi un motif de croire à la solidité réelle et aux pensées consciencieuses de ceux qui les ont présentées. En tout cas, il faut choisir dans les accusations. Si ce ministère est réellement mesquin et étroit, ne semblez pas effrayé de ses projets de loi; en les repoussant, vous donneriez au ministère un brevet d’audace, et vous ne seriez pas conséquens! A M. LERMINIER Monsieur, Nous vous remercions d’avoir bien voulu nous répondre et tenons votre lettre pour une preuve d’estime. C’est aussi pour une preuve d’estime que vous avez dû tenir la nôtre. Nous nous réjouissons de voir, dans vos dernières explications, que vous êtes, en plusieurs points, plus rapproché de nos opinions que nous ne l’avions cru d’abord. Quant à ceux qui restent encore en litige entre nous, nous croyons devoir nous abstenir de tout nouveau commentaire, et laisser juger la question à nos lecteurs. Comme, selon nous, votre second travail est la reprise et le développement du premier, nous ne pourrions y répondre qu’en répétant les argumens de notre première lettre. Nous nous contentons donc de persister dans nos conclusions, en vous laissant persister dans les vôtres. Quant aux conseils que vous voulez bien nous donner, nous les recevons avec beaucoup de reconnaissance; mais nous craindrions, en vous priant de nous admettre au nombre de vos disciples, d’être un peu gênés dans nos sympathies. Nous disons sympathies, n’osant pas dire principes, car vous nous prouvez victorieusement qu’à moins d’avoir les vastes connaissances que vous déployez dans votre réponse, et dont vous produisez les titres en rappelant tous vos précédens écrits, on ne peut prétendre à exprimer des convictions de quelque valeur. Ici, des raisons de haute considération pour tout ce que vous avez professé et publié, nous ferment la bouche, et nous fuirons une discussion qui n’aurait pour but que la défense de nos oeuvres littéraires et de nos principes. Cette discussion n’intéresserait guère le public, et vous donnerait trop d’avantage sur nous. Agréez, monsieur, l’assurance de notre haute considération. GEORGE SAND. Un nouveau roman de M. de Latouche, Aymar, a paru, il y a peu de jours, chez le libraire Dumont, et est déjà arrivé à sa seconde édition. Nous reviendrons sur le nouveau livre de M. Latouche et ses précédens ouvrages. F Buloz. 14 Mars 1838. Nous avons, depuis quelques jours, sous les yeux un spectacle fait pour apprendre, en peu de temps, tous les secrets de la vie parlementaire aux nouveaux membres de la chambre des députés. Assurément, il y aura de la mauvaise volonté de la part de ceux qui ne sauront pas à quoi s’en tenir sur le désintéressement, le dévouement au roi et la fermeté des principes de quelques-uns de leurs graves et éminens collègues, qui les avaient peut-être édifiés jusqu’à ce jour. Cette comédie avait été parfaitement jouée, il est vrai, pendant deux mois; mais il paraît que ceux qui y avaient pris des rôles l’ont trouvée eux-mêmes un peu longue, et voyant venir le moment où tant de semblans de gravité seraient perdus, sans résultat pour eux, ils ont jeté le masque et montré leurs passions à découvert. La transformation a même été si subite, que quelques députés peu faits à ces reviremens, que quelques nouveaux-venus naïfs, doivent chercher autour d’eux leurs collègues d’hier, sans les reconnaître dans les personnages actuels. Nous sommes loin de blâmer le parti doctrinaire des efforts qu’il fait dans ce moment. Il est logique, en quelque sorte, qu’un parti composé d’hommes actifs, remuans, ambitieux, qu’un parti qui ne dédaigne aucun moyen de se maintenir au pouvoir quand il s’y trouve, use aussi de tous les moyens qui se présentent à lui pour y remonter quand il en est dépossédé. C’est peut-être la seule identité de vues qui se trouve dans les doctrinaires au pouvoir et les doctrinaires hors du pouvoir. Autrement, il y a deux hommes dans chaque membre de ce parti. Hors du pouvoir, les libertés du pays n’ont pas de plus chaleureux défenseurs; au pouvoir, leur présence se signale toujours par des attaques officielles contre ces libertés, et à la fois par des menaces, faites en leur nom, contre les droits qu’ils se réservent d’attaquer plus tard. L’histoire du parti peut être faite tout entière sous ce double point de vue, et les pages qu’il vient d’y ajouter cette semaine le présenteront de nouveau, à qui sait y lire, sous ces deux faces diverses. À l’approche de la discussion des fonds secrets, où l’existence du ministère actuel devait être mise en question, une grande fermentation se faisait sentir dans le parti doctrinaire. Déjà, il y a peu de temps, M. Guizot avait lancé dans la presse un article où il examinait la tendance de la religion dans les sociétés modernes. L’esprit de conciliation, qui semble n’avoir pas été départi, en politique, à l’illustre député, domine dans toutes les parties de ce petit traité religieux, écrit avec une onction digne de Fénelon. «C’est l’esprit du temps, dit M. Guizot, de déplorer la condition du grand nombre. La condition du grand nombre n’est, en effet, ni facile, ni riante, ni sûre. Cela est douloureux, très douloureux à voir, très douloureux à penser. Et il faut y penser, y penser beaucoup.» Dans ce style, tout-à-fait nouveau, et créé pour la circonstance, M. Guizot explique que tout le mal de la société actuelle vient de ce que les docteurs populaires parlent au peuple un langage tout différent de celui que tenaient jadis ses précepteurs religieux. Ils lui disent que cette terre a de quoi le contenter, et que, s’il ne vit pas heureux, il faut s’en prendre à l’usurpation de ses pareils. Et l’on s’étonne, ajoute l’écrivain, l’on s’étonne de l’agitation profonde, du malaise immense qui travaille. les nations et les individus, les états et les ames! Pour moi, je m’étonne que le malaise ne soit pas plus grand.» Dans cet état de choses, M. Guizot appelle la religion au secours de la politique; il rend grâce aux hommes vraiment catholiques, qui prêchent aux masses le détachement des biens terrestres, et dirigent, à défaut du bien-être que la politique ne peut donner à tous, les regards de la multitude vers le ciel, où elle trouvera les biens qui lui sont refusés sur la terre. M. Guizot, marchant dans cette voie ascétique, n’a pas oublié, sans doute, qu’il était autrefois un de ces docteurs populaires, qui promettaient, au nom de la science sociale, une vaste carrière d’avenir et de prospérité à toute la jeune génération qui l’écoutait avec respect. Naguère encore, à l’Académie, M. Guizot parlait un langage qui sentait beaucoup le XVIIIe siècle. D’où vient donc, aujourd’hui, cet appel à la religion catholique, de la part d’un protestant si indépendant, et si éclairé? Espère-t-il calmer ainsi les alarmes de quelques catholiques sincères, au sujet de deux mariages protestans? Nous ne savons si nous devons assigner un terme si positif et si rapproché à des vues si célestes, et qui semblent dirigées si haut? On a osé le dire cependant, et nous ne serions ici que les échos d’une opinion déjà répandue. Tandis que M. Guizot rassurait le catholicisme et lui donnait ainsi à entendre que les mariages politiques qui se feront sous son ministère seront tous des actes orthodoxes, M. Duvergier de Hauranne rassurait également, par une publication, ceux qui seraient assez aveugles pour ne pas croire encore aux vues toutes constitutionnelles des doctrinaires. Rien n’est tel que le zèle d’un nouveau néophyte. M. Duvergier de Hauranne est aujourd’hui un constitutionnel ardent, comme M. Guizot est un fervent catholique. Son article n’a qu’un but; il s’agit simplement, pour l’auteur, de prouver que, dans notre gouvernement, la prépondérance appartient en définitive à la chambre des députés. Or, ce morceau d’éloquence est adressé à M. Fonfrède, qui soutenait sous le ministère doctrinaire, et d’accord avec lui, des doctrines toutes contraires à celles-ci. Les doctrines de M. Fonfrède n’ayant pas réussi près du grand nombre, ses anciens amis le jettent par-dessus le bord pour alléger le navire, espérant arriver ainsi plus tôt au port si désiré. Le sacrifice est bien complet. Les véritables principes représentatifs siégeront désormais avec les doctrinaires. Pour eux, selon M. Duvergier, tout est dans la chambre des députés «qui représente le progrès.» En cas de conflit entre les pouvoirs, c’est la chambre des députés qui doit l’emporter. La souveraineté parlementaire est établie, par M. Duvergier, dans toute sa rigueur. Les doctrinaires n’ont plus rien qui les sépare de l’opposition de gauche, et c’est au nom de ces principes si nettement exprimés, qu’ils se disposent, sans doute, à voter avec elle. En refusant, l’an dernier, de s’associer à M. Guizot, M. Thiers avait dit : les hommes sans les choses. Il semble que M. Duvergier ait uniquement voulu remplir le programme de M. Thiers. Mais que devient alors le discours de M. Guizot aux électeurs de Lizieux? Mais ce n’était là, en quelque sorte, que la précaution oratoire du mouvement politique qu’on se disposait à opérer. Déjà le public et la chambre devaient se trouver bien avertis qu’une grande réforme s’était faite dans le parti doctrinaire, et qu’on en avait écarté tout ce qui pouvait encore empêcher les catholiques de la droite et les constitutionnels de la gauche de se réunir à lui. Il paraît qu’il y a peu de jours on a passé à l’action, et qu’une sorte de coalition s’est formée entre quelques membres du centre gauche et le parti doctrinaire. Il faut rendre justice à la partie du centre gauche dont nous parlons. Ce sont les doctrinaires qui viennent à elle avec des paroles et des principes qui appartiennent en propre au centre gauche, sauf à changer de ton, quand il y aura lieu. Or, si le centre gauche est dupé en cette affaire, assurément les avis ne lui auront pas manqué. La discussion des fonds secrets, pour laquelle on avait fait tous ces préparatifs, s’est ouverte par un discours de M. Jaubert qui avait été annoncé d’avance, et, selon quelques journaux, lu, relu et amendédans une réunion où figuraient tous les membres influens du parti doctrinaire. Il en résulte que ce discours ne peut être regardé, ainsi que la plupart des discours de M. Jaubert, comme un acte isolé. Si les bouffonneries où se complaît si souvent l’esprit d’ailleurs assez distingué de M. le comte Jaubert, l’ont déjà fait comparer à la trompette des tréteaux de la foire, on peut dire aujourd’hui qu’elle a été embouchée par quelques hommes sérieux, et qu’elle mérite ainsi davantage qu’on l’écoute. Assurément il est commode de jeter contre ses adversaires un homme vif et léger, qui n’attache pas lui-même une grande importance à sa parole, et se livre à toute la passion dont affectent de se montrer dépouillés ceux qui l’applaudissent et qui l’excitent. Il en était ainsi quand M. Fonfrède s’escrimait, dans le Journal de Paris, contre toute notre organisation sociale. On se réservait de recueillir le fruit de ses boutades, si elles avaient réussi, ou de le renier, comme vient de faire M. Duvergier de Hauranne. Mais cette méthode, toute commode qu’elle est, ne saurait durer long- temps; et aujourd’hui personne ne doute dans la chambre que M. Jaubert n’ait été l’écho de la pensée intime de ses amis, un indiscret lancé à dessein. M. Jaubert venait donc sommer le ministère de dire ce que la chambre a fait depuis trois mois qu’elle est assemblée, tandis que M. Jaubert et ses amis se plaignaient ailleurs de la quantité de projets de loi dont le ministère encombre la chambre. M. Jaubert voudrait donc que le ministère examinât lui-même les projets de loi, et fit l’office des commissions? Mais voyons le reproche en lui-même. Le ministère a présenté le budget d’abord; un projet de loi d’économie politique, qui a été discuté; un projet de loi d’organisation judiciaire, à la discussion duquel ont pris part les meilleurs esprits de la chambre; un projet de loi départementale, dont le ministre de l’intérieur a soutenu la discussion avec un talent remarquable; une loi de travaux publics, qui est, à elle seule, un travail immense; une loi concernant les travaux à faire à Alger, et l’augmentation de l’armée d’Afrique; et M. Jaubert demande ce que le ministère a fait dans cette session? Que ne lui demande t-il aussi ce qu’il a fait entre les deux sessions, lui, membre d’une législature que le ministère a convoquée après deux ou trois actes politiques non moins importans que les élections générales? Nous le demandons, à notre tour, tous les hommes impartiaux, M. Jaubert ne se moque-t-il pas un peu de la chambre et de lui-même en faisant de telles questions? Mais l’inévitable grief de M. Jaubert, ce qui domine dans son discours, c’est la rancune qu’il garde à la presse, et notamment au Journal des Débats. Le Journal des Débats s’était exprimé franchement, la veille, sur les tentatives de M. Jaubert et de ses amis pour renverser le ministère; le Journal des Débats n’avait rien vu de bon, ni pour eux, ni pour le pays, dans l’alliance qu’ils rêvaient avec M. Thiers et le centre gauche; il avait exprimé nettement sa pensée à ce sujet, et formulé son avis en termes qui avaient produit une vive impression. Oubliant dès-lors le temps peu éloigné où il accourait au Journal des Débats, pour surveiller lui-même l’impression de ses discours, la distribution de ces petites parenthèses si flatteuses (profond silence, sensation, rire général), M. Jaubert attaque avec violence les relations des écrivains et des ministres, et ces chaires politiques où le premier venu peut professer à son aise. Acrimonie injuste, doublement injuste de la part d’un parti qui n’est composé que d’écrivains et de journalistes, journalistes encore à cette heure, après avoir été fonctionnaires et ministres, et à qui la tribune, cette chaire politique si importante, ne suffit pas. M. Jaubert ne devrait-il pas se contenter de la publicité dont il dispose à la chambre, et se trouver heureux de ce que des hommes qui ont plus de talent que lui, plus de science, plus de connaissance des affaires, et une position sociale au moins au niveau de la sienne, se contentent d’exprimer leurs idées dans les journaux, et ne viennent pas lui disputer dans les élections une place qu’ils occuperaient à la chambre avec plus de dignité que lui? On ne finirait pas si on voulait réfuter toutes les assertions de M. Jaubert que l’aigreur a conduit jusqu’à parler de ses propres affaires à la tribune nationale, et de quelles affaires encore! D’un prêt de 1,000 fr. au Journal de Paris, qui a trouvé sans doute qu’une pareille somme n’était pas suffisante pour admettre les élucubrations de M. Jaubert. Le Journal de Paris a répondu noblement à M. Jaubert en lui renvoyant ses 1,000 fr., qu’un acte passé devant notaire l’autorisait à restituer. Le prêt de M. Jaubert avait été fait à raison de onze pour cent, dit le Journal de Paris. Après cela, M. Jaubert aurait, en vérité, bien mauvaise grâce à venir parler pour la conversion des rentes; car il faut convenir que les rentiers se montrent plus chrétiens que lui dans leur contrat de prêt avec l’état. Nous n’ajouterons qu’un mot. Dans son discours plus que vif, M. Jaubert, faisant un crime au ministère de son esprit de conciliation, et se montrant fort logique en cela, lui a reproché d’avoir accordé des faveurs à des écrivains qui avaient manqué autrefois au respect dû au roi et à sa famille. Nous ne savons de qui veut parler M. Jaubert, et il eût été plus honorable à lui de s’expliquer davantage. Nous savons seulement que sous ce ministère quelques écrivains avancés dans l’opposition anti-doctrinaire se sont fait un devoir de soutenir le gouvernement du roi. Ceux-là n’ont outragé personne, et le roi moins que personne; mais ils ont apprécié avec courage et indépendance, et depuis long-temps, la conduite du parti doctrinaire. Ils sont prêts à le faire encore, quoi qu’il puisse arriver, et M. Jaubert, ainsi que ses amis, doivent s’attendre à trouver en eux de loyaux adversaires le jour où la France aura le malheur de retomber en leurs mains. Au reste, M. Jaubert, qui compromet son parti à chaque mot de son discours, frappe cette fois sur M. Thiers, qu’il voudrait faire passer pour son allié, car c’est sous le ministère de M. Thiers que se sont ralliés les écrivains dont nous parlons; ils se font un devoir de le rappeler, et s’il y a crime à les avoir accueillis, c’est à M. Thiers que doit en revenir la responsabilité. Finissons-en de M. Jaubert. Son dernier discours est un triste exemple du danger qu’il y a pour un homme d’esprit à faire divorce avec le bon sens et la modération. En ce sens-là, M. Jaubert a bien véritablement rompu, et sans retour, son mariage de raison. Quant à la séparation de M. Jaubert et du ministère, ce n’est qu’un acte dérisoire; M. Jaubert n’a jamais cessé d’être l’ennemi actif de ce cabinet, et la boule blanche qu’il lui accorde dans le vote des fonds secrets prouve seulement, un peu plus encore que son discours, que ses idées politiques sont dans un état de confusion réelle. C’est ainsi que M. Jaubert, dont quelque vivacité d’esprit, un organe agréable et une certaine facilité de manières pouvaient faire un des bons orateurs de seconde classe de la chambre, s’est perdu par cette ambition des premiers rangs, par cette soif d’orgueil qui frappe à la porte de tous les coeurs, comme dit si bien M. Guizot dans son homélie catholique. M. Jaubert a commencé par être mordant, spirituel, et on l’a applaudi; bientôt, pour avoir plus d’applaudissemens, il s’est fait emporté, déclamateur et violent. A présent son histoire est finie, et peut s’écrire en deux paroles : il a d’abord fait rire des autres, maintenant il fait rire de lui. Nous ne savons ce qu’on pensera de la séance d’hier, où M. Gisquet, ancien préfet de police, s’est servi, à la tribune, des renseignemens qu’il avait recueillis dans l’exercice de ses fonctions, pour désigner comme excessif le chiffre des fonds de police, qu’il trouvait trop minime quand il était en place. Nous ne savons si la chambre a approuvé les excellentes paroles de M. de Montalivet, qui a accusé M. Gisquet d’avoir manqué à la réserve imposée aux anciens fonctionnaires. Toujours est-il que M. Guizot a dû se rappeler, dans cette séance, la lutte qu’il eut autrefois avec M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine. Comme ministre de l’intérieur, M. Guizot imposait une réserve semblable à son subordonné, et lui traçait encore plus rigoureusement la ligne de ses devoirs, quoique le poste de préfet de la Seine ne commande pas une réserve aussi minutieuse que la place de préfet de police. On avait annoncé un discours de M. Guizot dans cette discussion. Il n’eût plus manqué à la confusion des idées et des principes de la nouvelle opposition, que de voir M. Guizot répondre au discours de M. Montalivet. Rien d’impossible, du reste, quand les passions se font jour. M. Thiers, à qui les doctrinaires ont donné leur voix comme président de la commission des travaux publics, n’avait-il pas été attaqué, après le 22 février, avec une violence rare, par M. Duvergier de Hauranne et par M. Jaubert, au sujet des travaux publics et du crédit de 100 millions? N’est-ce pas M. Guizot, ministre de l’instruction publique, qui a octroyé 200,000 francs au gérant d’un journal politique, pour une entreprise littéraire? Où était alors M. Jaubert? Se plaignait-il des relations du ministère et des écrivains? La tribune n’était-elle pas là pour défendre ses amis politiques contre ce qu’il appelle le joug de cette puissance irrégulière? Non, tout s’efface, tout s’oublie et change au gré de quelques intérêts. A la bonne heure. Qu’on se montre sans fiel et sans rancune, assurément rien de mieux; mais que cette haine et ce fiel ne se reportent pas aussitôt ailleurs. Qu’on ne se gêne pas avec ses principes politiques, et qu’on les dépose comme des fardeaux trop lourds pour des piétons forcés de monter péniblement au pouvoir; mais qu’on n’affecte plus le rigorisme et la sévérité à l’égard des autres. Un peu de charité ne messied à personne. Ceci s’adresse aux catholiques comme aux protestans. Venant à des idées plus sérieuses, ne serait-on pas tenté de s’adresser aux doctrinaires qui demandent, par la bouche de M. le comte Jaubert, et pour eux-mêmes, une grande influence et une haute direction dont la nécessité, disent-ils, se fait sentir, et de les sommer d’exposer leur système? Nous croyons qu’ils seraient très embarrassés de le faire connaître, car, hors les mesures de rigueur, ils n’ont jamais brillé, que nous, sachions, par la décision des vues politiques. Plusieurs questions ont été soulevées, par le ministère. Il y a l’Espagne, d’abord. M. Guizot et ses amis veulent-ils ou ne veulent-ils pas l’intervention en Espagne? Répondront-ils comme fit un jour M. Guizot, au conseil, sur cette même question : «On peut suivre l’une et l’autre voie.» Il y a Alger. Veulent-ils la possession ou l’abandon d’Alger? Partagent-ils l’opinion de M. Thiers? Veulent-ils étendre nos possessions ou les laisser stationnaires? Et la rente? Sont-ils pour ou contre la conversion? S’ils formaient un ministère avec M. Thiers, sur quel principe s’entendraient-ils, à propos de cette mesure financière? Accorderaient-ils la conversion, afin que M. Thiers renonçât à l’intervention en Espagne? Cette fois ce ne serait pas là un mariage de raison, car pour l’accomplir il se ferait, de part et d’autre, de bien grands sacrifices; et ce serait, en réalité, le côté droit abandonné dans son principe vital, et le côté gauche privé de son idée favorite, qui payeraient les frais de la noce et les violons. Viendrait ensuite la question des chemins de fer. Les doctrinaires veulent-ils ou non les grandes lignes? Les veulent-ils par concession directe ou par concurrence libre? Préfèrent-ils l’exécution des travaux par l’état? C’est seulement quand les orateurs doctrinaires se seront exprimés nettement sur ces questions, qu’on pourra leur accorder qu’ils croient sérieusement à la nécessité d’une plus haute direction et d’une plus grande influence politique, quoique cette définition ne soit pas très claire. Alors seulement on saura au juste ce qu’ils demandent, et l’on ne sera pas tenté de croire que ce qu’ils voulaient uniquement, c’était le pouvoir et les fonds secrets. M. de Montalivet avait bien défini la question à l’égard de M. Gisquet, déjà avant qu’une indisposition ne l’eût forcé de quitter la tribune où il était monté pour répondre aussi à M. Jaubert. M. Guizot en avait jugé ainsi quelques années auparavant. «Une fois, a dit le ministre, qu’on laisse la porte entr’ouverte, elle pourra l’être un jour tout entière.» En effet, un ancien fonctionnaire est-il le juge des révélations qu’il lui plaira de faire? et n’est-ce pas manquer à la chambre elle-même qui a reconnu la nécessité du secret, quand elle a accordé les fonds destinés à cet emploi? Le ministre a déclaré qu’il n’entendait pas attaquer l’indépendance du député, qu’un ancien préfet de police était entièrement le maître d’accorder ou de refuser les fonds secrets, un ex-directeur des ponts-et-chaussées de réduire les travaux publics, etc., mais qu’il contestait une seule liberté, celle de divulguer, sous quelque forme que ce soit, les secrets qui ont été confiés à un député, en sa qualité de fonctionnaire du gouvernement. Et à cette occasion, loin de se refuser à la discussion, M. de Montalivet, tout souffrant qu’il était visiblement, a donné quelques explications sur la nature des services qui nécessitent les fonds secrets. M. de Montalivet avait déjà produit des explications de ce genre dans les bureaux de la chambre, où elles avaient été appréciées. C’est au moment où M. de Montalivet abordait la situation actuelle, qu’il a été forcé de quitter la tribune, et d’abandonner le sort du projet de loi à M. Molé, qui l’a défendu avec une rare dignité. Le discours de M. Molé restera comme un modèle des nobles paroles qu’un homme de coeur et de talent peut trouver dans une situation épineuse. La délicatesse la plus élevée a pu seule dicter ces mots : «Lorsqu’il s’agit de fonds dont on ne rend pas compte, il faut en poser le chiffre scrupuleusement, et se rendre à soi-même un compte sévère de l’emploi des fonds.» Après de telles paroles, on ne pouvait que conclure comme a fait M. Molé : «Je regarderais toute réduction comme un refus de confiance de votre part. C’est à vous de porter votre arrêt.» Et l’arrêt a été rendu à une majorité de 116 voix, en faveur du ministère. On ne s’attendait pas peut- être à une majorité si grande. Elle ne nous a pas étonnés après avoir entendu le discours de M. Molé. Jamais la susceptibilité de l’honneur n’avait parlé plus haut. On ne parlera plus maintenant de l’indécision du ministère, et de ses transactions avec les doctrinaires. Le divorce pour incompatibilité d’humeur répond, une fois pour toutes, aux avances et aux bouderies de M. Jaubert. M. Molé l’a rejoint sur le terrain de l’esprit et du sarcasme, et il l’a battu de ses propres armes, terrassé de ses propres argumens. Aussi M. Guizot a-t-il jugé prudent de prendre la responsabilité du discours de M. Jaubert, et de le protéger. C’est un acte de courage, un acte de courage véritable, et de courage malheureux, pour parler comme M. Guizot. Il a dû paraître au moins étrange d’entendre M. Guizot réclamer pour le gouvernement plus de grandeur morale, et exiger que la politique soit élevée, au milieu du trouble causé par son parti, par son parti seul, qui venait mettre toutes les passions en émoi pour l’intérêt personnel le moins déguisé! L’étonnement de la chambre, sa surprise, se sont manifestés par un profond silence, et par un vote d’approbation éclatante pour le ministère du 15 avril. Nous le répétons, M. Guizot ne s’était jamais montré plus courageux. Quant à M. Passy, M. Molé lui a prouvé que M. Passy, ministre, n’avait été ni aussi décidé, ni aussi heureux que lui-même; il a spirituellement déclaré à M. Guizot que c’est dans ses mains et dans celles des doctrinaires que se trouve le remède à la difficulté de la position, et non dans un changement de cabinet. Mais, en pareil cas, on peut être assuré que M. Guizot et ses amis imiteront le philosophe Fontenelle, et tiendront leurs mains fermées. Somme toute, les doctrinaires avaient choisi la question des fonds secrets pour le terrain de leur attaque; le ministère doit les remercier de ce choix. Le ministère anglais a eu aussi sa crise. Sir Williams Molesworth a accusé lord Glenelg, ministre des colonies, d’être, par son incurie, l’auteur de tous les désordres qui se manifestent dans le système colonial de la GrandeBretagne, au Canada, à la Nouvelle- Galles du sud, dans les Antilles et dans les établissemens du sud de l’Afrique. L’honorable membre proposait, en conséquence, une adresse à la reine, pour se plaindre de l’administration de lord Glenelg, et solliciter son éloignement. Il était soutenu, dans cette motion, par M. Leader et les radicaux, qui espéraient se trouver d’accord avec sir Robert Peel et le parti tory. Mais le parti tory et le parti des whigs ont donné, encore cette fois, un exemple à leurs voisins de France, du centre droit et de la gauche. Cette velléité d’alliance entre deux partis opposés a été rompue aussitôt que formée, et rompue des deux parts. Le parti tory jugea que l’alliance radicale n’était pas faite pour lui, et chargea lord Sandon de présenter un amendement à la motion de sir Williams Molesworth. Par cet amendement, tout le ministère se trouvait compris dans l’accusation de lord Glenelg. On savait d’avance que : les amis de sir Williams ne s’engageraient pas dans une telle entreprise. En effet, après deux jours de débats, la motion principale fut retirée, et 316 voix contre 287 rejetèrent l’amendement tory. Les tories et les whigs ont donc montré quelque dignité en cette affaire : les tories, en refusant de prendre le pouvoir de la main des radicaux, et en déclarant qu’ils ne rentreront aux affaires que lorsqu’ils pourront y faire triompher leurs principes; les radicaux, en refusant de s’associer à l’amendement par lequel ils se trouvaient amenés à blâmer l’ensemble des mesures du cabinet, dont quelques-unes reposent sur leurs principes. Il y a dans tout ceci quelques notions de dignité, et des traditions de gouvernement représentatif, sur lesquelles nos hommes d’état feraient bien de méditer pendant quelques momens. Les journaux ont parlé d’un démêlé entre M. de Flahault et M. le général Beaudrand, premier aide-de-camp de M. le duc d’Orléans. Tout ce qui touche au prince royal offre un degré d’intérêt qui ne permet pas de traiter ce débat comme une affaire tout-à-fait insignifiante, et nous croyons qu’elle mérite d’autant plus d’attention, qu’on a semblé insinuer que M. le duc d’Orléans avait sacrifié M. de Flahault au général Beaudrand. Le caractère de M. le duc d’Orléans éloigne cette pensée; mais M. Beaudrand est le précepteur de M. le duc d’Orléans; sa place est marquée près de lui, et ce n’est pas M. de Flahault, dont la loyauté et le caractère sociable sont si connus, qui pourrait désirer l’éloignement de M. le général Beaudrand. Le débat roulait sur un fait qu’il n’était au pouvoir de personne de changer. M. de Flahault, premier écuyer du prince, a vingt ans de grade de lieutenant-général de plus que le général Beaudrand. Il s’ensuivait que M. Beaudrand, plus ancien dans la maison du prince, se trouvait naturellement amené à céder le pas à M. de Flahault dans toutes les solennités militaires. Toutes les difficultés semblaient aplanies par M. de Flahault, qui avait consenti à se mettre sur un pied d’égalité, si M. le général Beaudrand n’eût rédigé un traité précédé de considérations auxquelles M. Flahault ne pouvait souscrire. M. de Flahault a donc donné sa démission, emportant avec lui l’estime et l’amitié du prince royal. Tout serait dit si nous ne voulions faire justice d’une accusation banale portée contre M. de Flahault. On a avancé quelque part qu’il avait voulu introduire un esprit d’aristocratie et d’étiquette dans la maison du duc d’Orléans. C’est mal l’apprécier. L’aristocratie du mérite a toujours été la seule qu’il ait voulu reconnaître dans toutes les invitations qu’il a données pour M. le duc d’Orléans, et en cela il était d’accord avec le prince, si bon appréciateur des talens. Il suffirait, au reste, d’entrer dans la maison de M. de Flahault pour se convaincre que cette règle le guide aussi dans le choix de la société qui l’entoure. C’est une justice qui sera rendue à M. de Flahault par tous ceux qui le connaissent. La question de la propriété littéraire qui intéresse à tant de titres les esprits sérieux, et dont la législation actuelle est si incomplète et si insuffisante, a été, il y a quelques jours, au conseil d’état, l’objet d’une longue discussion dont M. de Salvandy peut revendiquer la plus notable part. A l’aide d’une certaine manière distinguée et personnelle qui le caractérise comme écrivain, et qui vient à propos se joindre à la dignité de pensée, M. de Salvandy a singulièrement éclairé cette question obscure de la propriété littéraire. Il était difficile de jeter sur un point aussi ardu un jour plus net et plus vif. Enfin un remarquable talent d’application pratique, une perspicacité ingénieuse, ont présidé à cette discussion et en ont de beaucoup hâté la solution, nous l’espérons. Le cours de M. Sainte-Beuve à l’Académie de Lausanne sur Port- Royal, sans être arrivé à sa fin, approche pourtant du terme qui rendra à la Revue la présence d’un collaborateur aimé, dont, mieux que personne, elle a senti l’éloignement. Presque toute la littérature du XVIIe siècle aura donc été soumise de nouveau à l’appréciation élevée et délicate de M. Sainte-Beuve, et sa critique, qui, dans sa première vivacité, avait abordé naguère l’art du règne de Louis XIV au point de vue polémique, aura sans doute, du haut de ce cloître austère et calme de Port-Royal, trouvé encore de graves et ingénieux aperçus sur les écrivains du grand siècle. Nourri ainsi d’un long et assidu commerce avec le génie sévère de Pascal, la poésie de Racine, et la théologie d’Arnauld et de Nicole, M. Sainte-Beuve nous reviendra avec des qualités nouvelles, qui, jointes aux finesses habituelles de sa manière, ne seront que plus précieuses chez un écrivain possédant à un si haut degré la science difficile du style. M. Sainte-Beuve détachera bientôt, pour la Revue, une de ses études sur Port- Royal, que la fréquence de son cours l’avait jusqu’ici empêché d’écrire. Le nouveau poème de M. Edgar Quinet, Prométhée, vient de paraître, Le temps et la place nous manquent pour parler aujourd’hui de cette oeuvre remarquable, que nous apprécierons prochainement. F Buloz. Notes. (1) Voir notre (1) de la chronique de la quinzaine du 31 Juillet 1837. (2) Librairie de Hachette, rue Pierre-Sarrasin. (3) Nous devons rectifier ici une erreur qui s’est glissée dans notre dernière chronique, à propos du Hanovre. Nous avons dit que la constitution non reconnue par le nouveau roi était de 1819: elle n’est pas de 1819, mais de 1833. Il y a bien eu en 1819 une constitution donnée au Hanovre, mais fort incomplète et peu satisfaisante. En 1833, à la suite des mouvemens de Gottingue et d’Osterode, le duc de Cambridge, vice-roi du Hanovre, promit, à l’ouverture des états, qu’elle serait réformée de concert avec le gouvernement de Guillaume IV. En effet, on dressa un projet, qui fut soumis à une commission, revisé à Londres, et discuté par les états-généraux avec le plus grand soin, dans les années 1832 et 1833; puis il fut envoyé en Angleterre, d’où il revint avec quelques modifications et sanctionné par Guillaume, à Windsor, sous la date du 26 septembre 1833. Depuis lors, cette constitution a régi le Hanovre. Bien loin d’être révolutionnaire, elle conserve des traces nombreuses du régime féodal. Cependant elle satisfaisait le pays et lui a valu quelques bonnes lois, jusqu’à ces derniers temps que la chambre haute, prévoyant l’avènement du duc de Cumberland, s’est abstenue de toute participation à l’exercice du pouvoir législatif. (4) Chez Félix Bonnaire, rue des Beaux-Arts, 10. (5) 2 vol. in-8°. La traduction des Aventures du capitaine Bonneville se trouve à la librairie de Charpentier, rue des Beaux- Arts, 6. (6) Ovid., Trist., IV, 52. (7) Corn. Nep. in T. Pomp. Attico, cap. XII. (8) El., II, 14, 52. (9) Hor., Od., III, XXI, 1. (10) Trist., I, VII, 15 sq.; cf. ibid., II, 555, III, XIV, 19sq. (11) El., I, VII. (12) Epist., I, X, 22sq. (13) Hor., Od., II, XII; XV, 23 sq. (14) Virg., Georg, II, 5, 37, 59. Cf. Hor, Od., III, VI, 23 sq. (15) Virg., Georg., III, 4 sq. Cf. Virg., Cul., 29 sq. (16) Virg., Æn, I, 282. (17) Trist., II, 64. (18) Voyez Propert., El., IV, I, 69; Ovid., de Pont., IV, XVI, 18. (19) De Art. poet., 35. (20) Sat., I, 1 sq. (21) Virg., Eglog., III, 109. (22) Librairie Delloye, place de la Bourse. (23) 2 vol. in 8°, chez Dupont, rue Vivienne. Source: http://www.poesies.net.