Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Le Patron De Presse. Tome V TABLE DES MATIERES 14 Décembre 1836. 31 Décembre 1836. 14 Janvier 1837. 14 Février 1837. 28 Février 1837. 14 Mars 1837. 31 Mars 1837. 30 Avril 1837. 14 Mai 1837. 31 Mai 1837. 14 Juin 1837. 30 Juin 1837. Notes. 14 Décembre 1836. L’expédition de Constantine est le sujet de toutes les conversations, et l’on peut dire, de la douleur publique. On déplore les revers amenés par un système qui n’a su être, pour l’Afrique, ni guerroyant ni pacifique avec franchise et résolution. Ce système est celui de M. Guizot et du parti qu’il représente. On se rappelle qu’au mois de Juin dernier, une discussion vive et solennelle mit à découvert les opinions et les différences qui pouvaient partager les partis et les hommes politiques sur la conduite à tenir dans notre colonie. M. Guizot condamna les expéditions qui seules pouvaient assurer la conquête. Selon lui, ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de se fortifier, de s’établir solidement dans certaines parties du territoire, d’entretenir des relations amicales avec les indigènes, sans les inquiéter sur leur indépendance, sans inquiéter les divers chefs sur la petite portion de souveraineté à laquelle ils prétendent. Et voilà que, sous une administration dont M. Guizot est un des principaux membres, on s’engage, pendant l’hiver, dans l’expédition la plus difficile que nous ayons encore tentée en Afrique depuis six ans. M. Guizot est donc bien différent de lui-même, ou son influence bien affaiblie. Constantine est, pour les indigènes, une position d’une bien autre importance que Mascara ou Tlemcen : elle est le siège de la civilisation turque; capitale de la province la plus orientale des états algériens, sa population est riche et nombreuse, et sa position naturelle lui permet une défense facile et redoutable. Ou il fallait faire cette expédition dans les premiers jours de septembre, ou il fallait la remettre au printemps. En vain on espérerait se justifier en rejetant sur le maréchal les fautes et les désastres; au maréchal la responsabilité militaire, mais non pas la responsabilité politique. Non-seulement on ne devait pas laisser au maréchal Clausel la faculté de partir ou de rester à son gré, mais on devait lui enjoindre de ne se diriger vers Constantine que sur un ordre exprès. Agir autrement, c’est abdiquer le pouvoir dirigeant et les devoirs véritables de tout gouvernement. Qu’est-il arrivé? Le maréchal, livré à lui même, s’est facilement persuadé qu’il triompherait des obstacles qu’il devait rencontrer de Bone à Constantine; il a pu penser, d’ailleurs, qu’en lui envoyant un prince du sang, on le provoquait à cueillir sur-le-champ des lauriers qui pussent ombrager d’autres fronts; il a voulu réparer des délais irritans pour son amour- propre militaire; il sera parti sans préparatifs suffisans, sans objets de campement, et se sera trouvé sans défense contre les sévices du climat. Quant à la défense que devait faire Constantine, on ne peut s’expliquer comment le gouvernement a pu ignorer ce qui était de notoriété publique dans les parages du Levant. Comment ne savait- il pas qu’à Tunis un parti puissant prêtait à nos ennemis un appui formidable? A Malte, il n’était bruit que des ressources immenses du bey de Constantine, et de la résistance qu’il devait opposer à nos armes. Ce qu’on ne peut trop blâmer, c’est cette indécision qui fait tenter à moitié des entreprises qu’on n’aime pas. C’est avec le ministre qui a blâmé le système inquiet et agité, que nous nous permettons nos plus grandes témérités, parce que le cabinet n’a pas le courage de ses propres opinions, et a tout sacrifié à l’espoir de trouver dans les bulletins du maréchal le thème d’une phrase sonore pour le discours de la couronne. Si on eût signifié au maréchal Clausel d’attendre le printemps pour son expédition, si on eût annoncé l’intention de porter devant les chambres la proposition d’un supplément de crédit, on se serait au moins montré fidèle à la politique pacifique dont on avait fait profession. Mais on n’a osé ni ordonner ni défendre, et cette indécision a porté à notre puissance, en Afrique, le coup le plus funeste qu’elle ait encore reçu. Ce triste incident ne contribuera pas à affermir le ministère doctrinaire, déjà si fortement ébranlé. Plus le moment de la session approche, plus la situation de M. Guizot devient critique et singulière. On entend beaucoup de députés, arrivant de leurs départemens, dire qu’ils ne reconnaissent plus dans M. Guizot l’homme grave et parlementaire : M. Guizot a de nouvelles alliances, des amis extraordinaires, des soutiens équivoques; il est transformé ou plutôt travesti. Ce chef d’une ancienne majorité est devenu méconnaissable; ses anciens partisans le délaissent, et ses nouveaux alliés le compromettent. M. de Broglie se montre à son égard d’une indifférence qui a toute la rigueur d’une condamnation sans appel. En vain M. de Rémusat voudrait-il de nouveau concilier à l’administration de M. Guizot l’amitié de M. de Broglie; ce dernier demeure impassible et froid; il refuse les confidences de ses anciens amis. C’est là un grave enseignement pour le président du conseil. M. Molé ne peut manquer de faire des réflexions sur la sûreté du commerce de M. Guizot, sur cette amitié politique funeste tour à tour à M. de Broglie, à M. Thiers.; il doit se rappeler les attaques dirigées contre lui pour sa retraite lors du procès d’avril; il ne peut ignorer que quelques feuilles doctrinaires des départemens l’ont harcelé même depuis son entrée à la présidence. Peut-être M. Molé a-t-il déjà laissé le champ trop libre aux envahissemens de son collègue. Les positions dans lesquelles se retranche M. Guizot sont l’instruction publique, l’intérieur, le département de la justice, les finances. Avec ces quatre ministères, M. Guizot espère diriger toutes les grandes affaires intérieures : à l’instruction publique, il tient dans ses mains les bourses des collèges royaux, les encouragemens pour les études historiques, les sciences et les arts. A l’intérieur, il a sous sa dépendance, par l’intermédiaire de M. de Rémusat, les préfets et les sous-préfets, auxquels il imprime le mouvement politique; il a les fonds secrets, la police. A la justice, M. Renouard, dévoué à M. Guizot plus encore qu’à M. Persil, dispose des nominations de la magistrature, des juges-de-paix, des tribunaux et des cours royales, ce qui est encore un assez puissant moyen d’action. Aux finances, M. Duchâtel a spécialement auprès de lui M. Vitet, conseiller d’état attaché à ce ministère, comme l’ont été autrefois MM. Thiers et Duchâtel; non que M. Vitet soit financier, mais il travaille à la nomination des percepteurs de contributions, des receveurs particuliers, dont on fera au besoin autant d’agens électoraux dévoués. Malgré ces fortes positions qu’il a su s’assurer, M. Guizot voit s’éloigner chaque jour les résultats qu’il s’en promettait. Quel rôle serait donc celui de M. Molé en s’associant de jour en jour plus intimement à une fortune qui chancelle? Ne serait-il pas plutôt temps pour lui de réfléchir sérieusement sur son passé et sur l’avenir difficile qu’il se prépare? Qu’il se rappelle qu’il appartient au centre gauche de la chambre des pairs, et que s’il a commis une faute aux yeux de la majorité constitutionnelle, en acceptant le pouvoir avec M, Guizot, il peut encore la réparer en mettant un terme à une solidarité fâcheuse. On peut oublier son alliance momentanée avec M. Guizot, s’il la fait suivre d’une combinaison moins antipathique au pays. La pierre de touche pour M. Molé n’est-elle pas cette faiblesse toujours croissante que tous les efforts de M. Guizot ne peuvent déguiser? Non-seulement M. Guizot n’ose pas disputer la présidence à M. Dnpin qu’il aime peu, qu’il traite assez cavalièrement avec ses familiers; mais il souscrit encore à la vice-présidence de MM. Passy, Pelet et Calmon : il n’a d’autre candidat à lui que M. Benjamin Delessert, banquier fort honorable, mais président malencontreux et qui s’enfuit un jour son chapeau à la main d’une séance qu’il ne pouvait parvenir à diriger et à calmer. La vice- présidence de M. Delessert a pris place parmi les souvenirs les moins sérieux de la chambre. La majorité ministérielle, si tant est qu’elle existe, pourra-t-elle résister long-temps au choc des quatre oppositions? L’extrême gauche, l’extrême droite, le parti de M. Odilon Barot, le centre gauche, forment ensemble plus de 200 voix que des défections peuvent grossir encore. N’oublions pas que la chambre connaît toutes les défiances qu’elle inspire à M. Guizot et à ses amis : elle n’ignore pas les travaux incessans qui se font à l’intérieur pour faire face à une réélection générale que le ministre caresse toujours dans son esprit. La chambre sera peu tentée de prêter son appui aux doctrinaires; elle sait comment elle en serait récompensée, une fois le budget obtenu. La chambre a fait son temps, a dit M. Guizot; il en faut une autre. Il est probable que la majorité pensera que ce n’est pas elle qui a fait son temps, mais le ministre de la résistance quand même, et elle ne tardera pas à trouver une question qui soit pour l’administration actuelle un inévitable écueil. Quand même, sur l’intervention on la coopération espagnole, la chambre hésiterait et n’imposerait pas une politique décidée, dont, selon nous, le principe était juste et le succès certain, il faudra bien que sur d’autres points elle témoigne de ses tendances et de ses sympathies, qu’elle montre si elle veut aller au centre droit ou au centre gauche. La seule question de la conversion des rentes suffirait à embarrasser mortellement M. Guizot. La chambre s’est engagée à vider cette question en 1837, et M. Guizot s’est retiré au 22 Février pour ne pas opérer cette conversion. Le ministre de l’instruction publique trouvera défiance et hésitation sur bien des points, même dans le centre ministériel. Que de fonctionnaires, déconcertés dans leurs habitudes, se demanderont s’il est bien prudent de prêter un appui persévérant à un homme qui est ouvertement l’ennemi politique de M. de Montalivet et de M. Thiers. Est-ce que M. de Montalivet n’est plus un homme sûr? demandait ironiquement un député à M. Guizot, qui disait n’avoir pu s’entendre avec l’ancien ministre de l’intérieur. De son côté, M. de Montalivet ne se gêne pas pour dire à ses amis, que tant qu’il y aura au ministère M. Guizot, M. Gasparin, M. Persil, ou un morceau doctrinaire, il n’y entrera pas. M. Guizot n’a pas pris garde qu’il est peu politique de mettre à d’aussi rudes épreuves des députés ministériels qui ne se sont pas engagés à incarner à perpétuité le gouvernement dans sa personne. Depuis quelques jours la presse ministérielle a commencé à sonner le clairon du combat contre M. Thiers; on l’attaque, puis on revient à le flatter encore; on l’adjure de ne pas se mettre à la tête des adversaires du cabinet; on lui rappelle son passé pour lui interdire l’avenir; on lui remet en mémoire les jours et les dangers passés ensemble. Dans les conversations particulières, on descend aux aveux les plus naïfs. Si vous saviez, dit-on, combien nous avons aimé M. Thiers! Que de déférence, que d’empressement autour de lui! S’il avait mal aux nerfs, M. de Broglie se disait malade, et M. Guizot se serait volontiers mis au lit. Mais sous ces intrigues et ces doléances comiques se déroule une situation sérieuse et nouvelle. On sent de toutes parts que les doctrinaires ne sont plus que les hommes d’une époque passée, et que le gouvernement de 1830 est mis en demeure par les circonstances de s’affirmer lui-même, et de ne plus se réduire à une pâle contre-épreuve de la restauration. Malgré ses fautes, M. Thiers semble désigné par l’opinion comme l’homme de cette situation nouvelle, et il est rare que l’instinct public tombe à faux sur d’aussi grands intérêts. Dans son ardeur d’asseoir la dynastie qu’il voyait menacée par des collisions violentes, M. Thiers a pu commettre des imprudences et blesser souvent ce qu’il devait respecter dans ses souvenirs et ses traditions politiques. Il est de la nature de son esprit d’aller au fond des choses, de les entreprendre non-seulement avec ardeur, mais avec un luxe de témérité dont il doit se repentir, sitôt l’effervescence de l’action passée. Il ne s’est pas assez aperçu combien les doctrinaires exploitaient sa résolution et sa hardiesse; souvent ils s’en sont servis à leur profit et contre lui. Mais M. Thiers n’en appartient pas moins au parti de la révolution de 1789 et de 1830; il n’est pas moins vrai qu’il se trouve maintenant l’adversaire le plus redoutable de nos tories. Les premières discussions de la chambre montreront comment M. Thiers entend la politique extérieure du gouvernement de juillet. Amis et adversaires attendent, avec une égale impatience, ce premier discours, qui dessinera la nouvelle position de l’ancien président du conseil. L’origine de la scholastique, c’est-à-dire de tout le mouvement philosophique de la pensée au moyen-âge, les premiers essais de la pensée humaine, qui préparent la grande époque de Roscelin, de Guillaume de Champeaux, d’ Abeilard, suivie bientôt de celle de saint Thomas, de Scott, d’Albert-le-Grand, en un mot, toutes les questions capitales pour l’histoire de l’esprit humain, dans les temps modernes, ont été traitées, par M. Cousin, d’une manière supérieure et éclairée dans son introduction aux ouvrages inédits d’Abeilard qu’il vient de mettre au jour. Un article de cette revue sera consacrée à cette importante publication. L’ouvrage de M. Michel Chevalier (Lettres sur l’Amérique du Nord) a paru depuis quelques jours. Ce livre d’une haute portée obtient dans le monde sérieux un succès légitime. Nous reviendrons sur les travaux de M. Michel Chevalier. M. J.-J. Ampère ouvrira son cours de littérature française au collège de France le lundi 19 Décembre. F Buloz. 31 Décembre 1836. Faut-il croire qu’une fatalité irrémédiable pèse sur nous, et viendra toujours arrêter l’éducation constitutionnelle du pays? Au moment où, après une longue attente, les chambres allaient soumettre à la justice d’une discussion sévère la politique ministérielle, voilà qu’un nouvel attentat menace encore d’intervertir le cours naturel des choses, et de faire perdre au parti de la modération le terrain qu’elle avait si patiemment conquis. C’est encore de l’imprévu, mais de l’imprévu hideux et presque déshonorant pour la société au sein de laquelle il éclate. Il faut l’avouer, il y a dans notre pays quelques hommes atteints d’une lèpre morale, pour lesquels l’assassinat est une satisfaction légitime, un dogme religieux! Le nombre en est heureusement bien petit, mais la démence d’un seul, arrivant à son dernier paroxisme, suffit à jeter partout le désordre et l’effroi. Cependant il est à remarquer qu’après la première impression de surprise douloureuse et de dégoût profond, l’opinion publique s’est, pour ainsi dire, repliée sur elle-même pour retrouver des orces et pour échapper au découragement. On ne peut vraiment consentir à ce que le crime d’un fou furieux frappe de stérilité les pensées, les intentions et les efforts des hommes le mieux dévoués à la cause de la vraie liberté. On se reprend à vouloir agir, à vouloir secouer une torpeur qui, en se prolongeant, deviendrait une complicité avec le crime même. La société a besoin de montrer, par la persévérance de son activité, que si, au milieu d’elle s’agitent quelques malheureux infectés d’un mal affreux, elle au moins n’est pas malade et n’abdique pas la direction de ses destinées. Mais dans la sphère politique proprement dite, ces catastrophes exercent toujours une influence funeste : elles peuvent prolonger l’existence d’une administration impopulaire. Beaucoup d’hommes qui veulent sincèrement le bien du pays, s’effraient à l’idée d’attaquer un ministère dont ils condamnent ia politique; ils lui prêtent un appui qu’ils regrettent, et que dans d’autres circonstances ils lui auraient retiré avec éclat. Ce nouvel attentat prolonge l’existence du ministère, voilà ce qui s’est dit de toutes parts. Que dire d’un cabinet qui a besoin, pour durer, de la stupeur qu’inspire un crime imprévu? Ces appréhensions qui sont aujourd’hui la plus grande force du ministère, ne sauraient durer bien long-temps; toutefois dans les premiers momens elles sont inévitables, et les hommes les plus fermes ne peuvent se défendre de les partager quelque peu. Mais si quelque chose, indépendamment des autres motifs, doit relever et exciter le courage de l’opposition constitutionnelle, c’est l’imperturbable fatuité d’une coterie qui, sur les débris des espérances publiques, se proclame seule nécessaire et seule capable de sauver l’état. Avant l’attentat du 27 Décembre, elle dénonçait le péril extrême que courrait la France si l’administration passait dans d’autres mains que celles de M. Guizot et de ses amis; après l’attentat, elle veut tirer de ce crime une nouvelle force, et porte le défi qu’on lui retire le pouvoir, sous peine de mort pour la société. Quelques hommes ont décrété qu’eux seuls étaient doués de patriotisme et de talent, qu’en eux seuls s’étaient réfugiées la capacité et la vertu politique. Ces nouveaux importans redoublent tous les jours de morgue et d’intolérance; quelque temps ils avaient consenti à marcher avec des hommes dont ils jalousaient les talens et l’influence; aujourd’hui ils les déclarent suspects et ennemis. Des gens qui se disent les vrais soutiens de la révolution et de la monarchie de 1830, comptent aujourd’hui parmi leurs adversaires politiques, MM. Thiers et Montalivet, M. Passy et M. Dupin. Ils ne subissent que par nécessité la présidence de ce dernier, et les plus intraitables, au nombre de trente-six, ont porté leurs voix sur M. Humann, pour témoigner, autant qu’ils pouvaient, leur mauvais vouloir envers M. Dupin. Ni l’intelligente modération de M. Passy, ni les longs services de M. Thiers, ne sauraient trouver grâce devant nos importans, qui seuls ont l’entente de la situation et la science gouvernementale. Nous ne connaissons pas de plus grands révolutionnaires que ces hommes, qui se refusent à toute conciliation, à tout développement. Nous avons vu tel moment où les esprits tendaient à se rapprocher, où quelques réformes heureuses devenaient possibles dans la pratique et le jeu de la constitution; mais toujours l’intolérance d’une coterie est venue se jeter à la traverse de ces dispositions et de ces espérances. C’est ainsi qu’on rend inévitables les révolutions et les crises violentes. Les véritables conservateurs, dans un état représentatif, sont ceux qui veulent tirer, de la constitution consentie, tous les progrès et tous les avantages dont elle porte avec elle les principes, et qui peuvent ainsi montrer aux esprits ardens, que le travail et la patience ont aussi, en politique, leurs conquêtes et leurs triomphes. Au contraire, on pousse aux révolutions, on est révolutionnaire d’une manière étroite et perverse, quand on ferme de gaieté de coeur toutes les issues aux ardeurs généreuses, quand on envenime les dissentimens, au lieu de les adoucir; quand, avec une vanité qui ne désarme jamais, on met hors la loi tous les talens et tous les caractères qui ont besoin d’indépendance et de dignité. Il paraît que nos imporlans sont arrivés au dernier degré d’exaltation et de colère contre l’ancien président du conseil, qui les désespère par la netteté et la décision de ses vues politiques. Il est vrai que M. Thiers juge avec une sagacité peu commune la portée d’une situation. Dès l’apparition de M. Casimir Périer aux affaires en 1831, il sentit la puissance de cette énergique volonté, et s’attacha à sa fortune. Aujourd’hui M. Thiers, et ce jugement remonte au 22 février, a pressenti que la petite coterie doctrinaire avait plus de passé que d’avenir; aussi il accepta le pouvoir sans elle, et même contre elle. Ce parti pris était, de la part de M. Thiers, un jugement accablant. Il est triste d’être abandonné par un homme qui a l’esprit juste, l’oeil perçant et sûr; et quand la retraite volontaire de M. Thiers, qui sacrifiait avec résolution un présent dont il n’était plus le maître aux chances d’un grand avenir, eut laissé le champ libre à ses anciens alliés, ceux-ci revinrent en disant qu’ils ne lui pardonneraient jamais d’avoir voulu les metlre au grenier comme de vieux meubles. Malgré le douloureux événement qui peut prolonger l’existence du cabinet du 6 septembre, nous tenons pour juste l’arrêt porté par M. Thiers. Au fond, le parti doctrinaire qui s’agite et intrigue depuis six ans, est bien près de sa fin. Lui-même n’est pas sans s’apercevoir des dangers qu’il court; aussi que de colères, que d’irritations! mais d’un autre côté, que de soins, que d’activité! On marche au combat avec une discipline admirable; on ne permet pas à un seul homme d’être absent du champ de bataille; on a des voitures pour amener à la chambre les indolens et les retardataires; on aiguillonne, on surveille tout le monde; on a des argumens pour toutes les consciences et pour toutes les opinions. «Comment! vous votez contre nous? disait un ministériel à un légitimiste, dans l’élection d’un vice-président; et ne voyez-vous pas que le ministère travaille pour Henri V? Ce mot a été prononcé dans la chambre, et a profondément indigné tous ceux qui n’ont pas encore consenti à faire plier le genou à la révolution de Juillet devant la légitimité. Pourquoi faut-il que l’opposition ne veuille pas combattre ses adversaires par le même zèle et la même activité? Plus de cent députés sont encore absens, de la chambre, et le plus grand nombre appartient aux bancs de la gauche et du centre gauche. Quelle idée se font donc de leurs fonctions politiques les hommes qui les sacrifient ainsi à leurs affaires, à leurs convenances, peut-être même à leurs plaisirs? On brigue la députation par vanité; on en trahit les devoirs par impuissance ou par inertie. Tant que les électeurs n’exerceront pas, comme en Angleterre, une surveillance assidue sur leurs mandataires, nous aurons toujours à nous plaindre de ces scandaleuses négligences. C’est à l’opinion, par ses sévérités publiques, à ramener aux devoirs de la vie politique ceux qui les méconnaissent. Tel rougirait de manquer à un engagement pris, dans les affaires de la vie domestique, d’être absent quand il s’agit d’assister un ami, et qui désertera sans scrupule le champ clos des débats parlementaires et des intérêts sociaux. La fidélité aux devoirs de la députation n’a jamais été plus nécessaire, car de vives questions sont en jeu. La discussion de l’adresse roulera sur les difficultés les plus sérieuses de la politique étrangère et intérieure; nous ne voyons pas pourquoi la juste indignation qu’a soulevée l’attentat du 27 Décembre lui ferait perdre de sa vivacité. Loin de là, dans les crises exceptionnelles, les pouvoirs parlementaires doivent redoubler d’énergie et de sincérité. Le discours de la couronne appartient à la discussion constitutionnelle; il y a des ministres qui doivent en recevoir le choc, et qui doivent accepter sans réserve la responsabilité des paroles royales. La Charte défend à l’opposition de faire remonter plus haut que le ministère les reproches qu’elle adresse au gouvernement : tant mieux; en limitant le terrain de la discussion, la Charte le rend à la fois plus ferme et plus inviolable. Nous n’avons pas à discuter la valeur philosophique de l’irresponsabilité royale; nous l’acceptons comme un fait, et nous en reconnaissons l’empire. Mais aussi, plus le roi est mis hors de toute atteinte, plus les ministres doivent s’offrir eux-mêmes aux coups de leurs adversaires. Le ministère n’est donc pas recevable à venir parler à la chambre de politique royale; il doit parler de la sienne et la défendre. Alors la chambre pourra discuter la valeur de ces phrases du discours de la couronne, après les avoir blâmées dans leur forme : «Je m’applaudis d’avoir préservé la France de sacrifices dont on ne saurait mesurer l’étendue, et des conséquences incalculables de toute intervention armée dans les affaires intérieures de la Péninsule.» «La France garde le sang de ses enfans pour sa propre cause, et lorsqu’elle est réduite à la douloureuse nécessité de les appeler à le verser pour sa défense, ce n’est que sous notre glorieux drapeau que les soldats français marchent au combat.» Que d’objections à faire! Est-il vrai que l’entrée en Espagne de vingt mille Français eût eu des conséquences incalculables? S’agissait- il de dépenser 100,000,000 et d’armer cent mille hommes, comme en 1823? Les officiers français qui reviennent de la Navarre s’accordent à dire que les partis n’attendaient que quelques régimens français pour désarmer sans honte. La France garde le sang de ses enfans pour sa propre cause! est-ce là un dogme politique qui ne souffre pas d’exception, et vrai de toute éternité? La France ne connaît-elle plus d’intérêts humains et généraux? Refusera-t-elle désormais toute solidarité avec le reste du monde? Puissent un jour les autres nations ne pas reprocher durement à notre pays cette politique étroite qui n’a ni prévoyance ni charité! D’ailleurs, est-il vrai que la question espagnole ne touche en rien les intérêts de la France? Les hommes politiques, les amis des libertés constitutionnelles qui voulaient tendre à l’Espagne une main amie, sont-ils autant de don Quichotte avides de courir des aventures au pays des chimères? La question nous paraît parfaitement posée et résumée par ce mot d’un député : a L’intervention en Espagne est encore une question intérieure; don Carlos est la moitié de Charles X.» Partout la même question se représente, tant à l’intérieur que dans nos relations étrangères. Saurons-nous, en face de l’Europe absolutiste, nous affirmer et nous établir comme un peuple libre et constitutionnel? Recueillerons-nous les fruits des deux révolutions de 1789 et de 1830? Saurons-nous satisfaire les tendances de notre siècle par un compromis loyal entre quelques formes du passé et les justes exigences de nos jeunes générations? A l’extérieur, serons-nous le centre et les tuteurs redoutés d’une Europe constitutionnelle? Aurons-nous avec l’Angleterre une alliance sincère et féconde? Relèverons-nous l’Espagne? Fonderons-nous enfin notre puissance en Afrique? Il semble que toutes les questions capitales se soient donné rendez-vous pour demander aux hommes politiques lumière et dévouement. Jamais l’opposition constitutionnelle n’a eu de plus graves devoirs à remplir; qu’elle sache résister au premier découragement qu’inspire toujours une catastrophe imprévue; il faut vivre dans notre siècle au milieu des épreuves les plus amères et les plus soudaines. On a dit que le coup de pistolet avait ôté trente voix à l’opposition. Elle les retrouvera, ces voix, quand les premières impressions seront tout-à-fait dissipées. Le temps lui donnera raison sur certains points qui peuvent encore paraître douteux à plusieurs. En s’attachant avec une fermeté sincère à l’esprit de la constitution de son pays, on est en règle avec sa conscience et avec tous les évènemens possibles. M. Paul de Musset vient de publier un ouvrage nouveau qui a pour titre : Anne Boleyn (1). Il y aurait, à propos de ce livre, une dissertation à faire sur ce qu’on nomme le roman historique, car l’intérêt purement romanesque s’y allie d’un bout à l’autre à la vérité la plus scrupuleuse. C’était une entreprise difficile, et plus nouvelle qu’on ne le pense peut-être, que d’offrir au lecteur une étude à la fois aussi sévère et aussi attachante; sauf le respect que nous devons aux maîtres, nous croirions presque cette alliance parfaite du roman et de la chronique aussi malaisée que l’illustre adultère du grotesque et du terrible, qui, jadis, fit bruit, comme on sait. Dans une préface pleine de bon goût et de vraie modestie, M. Paul de Musset annonce clairement quelles ont été ses intentions, et développe, mieux que nous ne pourrions le faire, la théorie qui lui sert de guide : «Le roman historique, dit-il, tel que Walter Scott l’a créé, est, à mon sens, d’une difficulté extrême. Walter Scott puise ses sujets dans une anecdote, une légende, ou, le plus souvent, dans les trésors de son imagination; puis il rattache son invention par un fil imperceptible à quelque fait historique. De cette manière il y a cent raisons pour que la fable et la réalité se nuisent réciproquement; et il ne fallait pas moins que le génie du romancier écossais pour traverser heureusement tant d’écueils. Je me suis figuré qu’un roman biographique offrait moins de dangers. Le sort a fait, sans y penser, dans la destinée d’Anne Boleyn un roman. J’ai respecté scrupuleusement les faits; le reste, il faut bien le créer soi-même.» Nous ne doutons pas que ces simples paroles, écrites à la première page d’un livre, ne donnent à penser aux érudits et ne disposent favorablement les lecteurs les plus indifférens. C’est une qualité si rare aujourd’hui que le défaut de vanité! Mais ce n’est qu’une qualité de préface; aussi nous risquerons-nous, non sans crainte, à citer ici l’utile dulci. En rendant compte du dernier ouvrage de M. Paul de Musset, Lauzun, nous avions adressé à l’auteur quelques reproches sur son dénouement, où la vérité était sacrifiée à l’effet; la même impartialité doit nous faire dire aujourd’hui que de la vérité consciencieusement rendue résulte, dans Anne Boleyn, un effet terrible et dramatique qu’on ne s’attendait pas à trouver dans un sujet dont la fin est prévue. Après avoir vu la naïve jeune fille à la cour de France, après l’avoir suivie au château d’Hever, puis à Londres, puis à la cour, et dans tous les hasards de sa fortune, ce n’est qu’en tremblant et le coeur ému qu’on arrive avec elle au pied de l’échafaud. M. de Musset n’a pas songé à poétiser une si grande douleur; il a laissé, sous sa plume attentive, la réalité être poétique, comme le sont, dans les esquisses de Schnetz, les contours et les lignes. Mais ce que nous devons surtout signaler, et ce dont nous devons le plus sincèrement complimenter l’auteur, c’est que, dans le nouveau sujet qu’il vient de traiter, il a fait preuve d’une chaleur de coeur et d’une sensibilité (nous demandons pardon aux roués du jour de ce terme) qu’on cherchait trop peut-être, et en vain, dans sa manière habituelle. C’est, à notre avis, une preuve de progrès plus louable encore que l’exactitude de détails; non que nous voulions annoncer par là au public qu’il trouvera dans Anne Boleyn de ces déclamations brillantes et parfois ampoulées qui s’aiguisent en pointes et visent au trait; mais, tout en se bornant à dire, il y a cent façons d’exprimer, et nous l’avouons, nous sommes de ces vieilles gens qui aiment à sentir les larmes venir quand on leur raconte la vie d’une belle et honnête femme. Tout ce qui se rattache aux dernières années de l’empire, est marqué pour nous d’un indicible cachet de douleur et d’illustration. Nos triomphes n’ont pu être égalés que par nos défaites; mais aucun désastre ne s’est imprimé aussi profondément dans la mémoire des nations, aucun événement ne nous apparaît entouré d’un cortège de circonstances aussi lugubres que la retraite de la grande armée. Il appartenait à Napoléon de reculer les bornes des souffrances humaines, comme il lui avait été donné d’éblouir le monde de ses succès inouïs. M. le marquis de Sérang, maréchal-de-camp, fut un de ces jeunes rejetons de la noblesse française qui sentirent se réveiller en eux une ardeur chevaleresque à la vue de cet autre Alexandre; il se distingua à Ratisbonne, à Essling, à Wagram. À vingt-cinq ans il était chef d’escadron. «Vous allez vite, lui dit l’empereur en lui donnant le grade d’officier-supérieur, mais vous allez bien! Au mois d’avril 1812, la grande armée se mit en marche; c’était plus qu’une armée, c’était tout un peuple, c’était l’Europe. Naples, la Lombardie, le Piémont, l’Autriche, la Prusse, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg, ajoutèrent leur contingent à celui de l’empire français qui l’étendait alors jusqu’au Rhin et sur les Alpes. Des ouvriers de tous les métiers, organisés militairement, suivaient l’expédition. Le marquis de Sérang, attaché à l’état- major, faisait partie du corps de Ney, chargé de la tâche périlleuse de protéger les derrières de l’armée. Blessé d’une balle à la poitrine, dans une rencontre avec les Cosaques, et laissé pour mort sur le champ de bataille, il fut recueilli par M. de Makowski, noble Polonais, qui lui prodigua les soins les plus empressés. M. de Sérang justifie le titre de son livre : les Prisonniers français en Russie (2), par les détails les plus curieux sur le sort de ses malheureux compagnons d’armes, livrés à toute la rapacité des juifs, maltraités par les Cosaques, et succombant, pour la plupart, de douleur et de misère. La plume recule devant le récit des horribles vengeances exercées par les soldats russes sur leurs prisonniers. Ainsi, ils faisaient asseoir de force leurs victimes, à moitié décomposées par le froid, sur une pierre énorme, rougie par le feu; une épaisse fumée, mêlée de flammes, annonçait bientôt que le corps du malheureux venait d’être consumé. On réunissait les cadavres par monceaux et on les brûlait. Tous les prisonniers qui ne pouvaient suivre les convois dirigés vers l’intérieur des terres étaient assommés à coups de crosse. Les nobles Polonais se montrèrent, en cette occasion, plein d’humanité, et cependant, combien n’avaient-ils pas à se plaindre de Napoléon qui avait éludé toutes les prières qui lui furent adressées pour reconstituer un royaume de Pologne? Un ami de l’hôte de M. de Sérang, le comte Paluski, dont la fille joue, dans cette curieuse relation, le rôle le plus touchant et le plus dramatique, avait fait partie de la députation que les anciennes provinces polonaises envoyèrent à Napoléon; les détails de cette entrevue sont fort curieux. D’ailleurs, ce livre offre le plus piquant mélange de scènes douloureuses et de brillans faits d’armes, de descriptions locales, de conversations qui font connaître le véritable caractère de la Pologne? Nous ne doutons pas qu’il ne puisse servir de complément utile à l’histoire de la grande armée de M. de Ségur. F Buloz. 14 Janvier 1837. La saison politique vient enfin de s’ouvrir, et nous sommes aux préliminaires des débats importans des deux chambres. On peut remarquer partout, dans les deux assemblées législatives comme dans les salons politiques, une gravité soucieuse, qui montre combien les esprits sont préoccupés du sérieux des circonstances. Chacun sent que l’avenir du pays est en cause. Il ne s’agit pas de savoir si tel homme gardera son portefeuille, ou si tel autre reprendra le sien, mais bien si nous sommes gouvernés par des institutions progressives ou par l’entêtement d’un système immobile. L’année qui commence est destinée à mettre à nu toutes les situations et toutes les pensées. Depuis six ans, beaucoup d’élémens s’étaient associés, pour la résistance, contre des dangers, soit réels, soit imaginaires. Aujourd’hui, on se prend à se reconnaître, et les alliances forcées sont bien près de leur fin. Tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, les questions se posent avec une clarté redoutable, et il devient de plus en plus difficile de donner le change aux parties intéressées. Ainsi l’éclatante délivrance de Bilbao, en témoignant que toute énergie n’est pas éteinte chez les constitutionnels espagnols, prouve que la coopération française aurait assuré la défaite définitive de don Carlos. C’est le propre des idées justes de se rencontrer vraies dans toutes les hypothèses. Si Bilbao eût succombé sous l’effort des carlistes, sa chute eût hautement accusé l’inertie de la France; sa délivrance l’accuse également, puisqu’il dépendait de nous, par une coopération intelligente, de tout terminer. Peut- être les carlistes vont-ils recommencer leurs tentatives; on dit qu’ils occupent la position de Santo-Domingo, qui domine Bilbao. Peut-être la lutte va-t-elle recommencer avec un nouvel acharnement, et avec des chances qui peuvent déplacer la victoire. La discussion de l’adresse, à la chambre des pairs, a roulé presque tout entière sur la question espagnole. Il est vrai que M. de Dreux-Brezé a fait entendre ses doléances annuelles sur les vices et les méfaits qui appartiennent inévitablement à tout gouvernement d’origine révolutionnaire, mais la chambre a paru peu touchée de ces homélies, dont elle connaît la monotonie périodique. M. de Dreux-Brezé serait plus utile à la cause et aux convictions dont il veut se faire l’interprète, s’il apportait dans ses harangues et dans ses agressions un esprit plus positif et plus pratique, s’il imitait un peu le tact et la modération de M. de Noailles que M. Guizot a félicité avec affectation de sa parfaite justesse d’esprit. M. Guizot aime beaucouplesadversairescommeM.de Noailles; ils le font valoir; il se donne le plaisir de leur enseigner comment il faut entendre la liberté et les doctrines constitutionnelles; il a pour eux des paroles élogieuses et bienveillantes, réservant à d’autres adversaires son amertume et son ressentiment. Au surplus, on ne pouvait aborder, à la chambre des pairs, que les préliminaires de la question espagnole, qui ne devait être vraiment traitée que dans le discours du chef du ministère du 22 février. Toutefois la discussion n’a pas été sans intérêt. M. de Broglie a expliqué avec une heureuse lucidité les caractères de l’intervention et de la coopération d’après les principes du droit des gens, et il a montré avec loyauté jusqu’à quel point le ministère du 11 Octobre qu’il présidait, était entré dans la coopération. Il est toujours plus avantageux pour le talent de M. de Broglie de parler à côté d’un ministère qu’au nom du pouvoir même; son esprit a besoin de l’indépendance d’une dissertation désintéressée. On a peine à concevoir comment M. le maréchal Soult a pu qualifier de honteuse la coopération que la France pouvait prêter à l’Espagne. Il a donc oublié ses propres actes, le général Solignac envoyé en Portugal; la coopération était alors franche et ouverte, elle était du fait de M. Soult, qui apparemment à cette époque ne l’estimait pas honteuse. Il est fâcheux que le maréchal ait montré un empressement si maladroit à briguer la faveur de la cour et du ministère. M. le duc de Dalmatie ne devrait pas oublier que portant le premier nom militaire du pays, et pouvant à chaque moment devenir un homme nécessaire, il doit mettre dans ses paroles plus de sens et de réserve. Déjà même à la chambre des pairs les divisions et la rivalité de MM. Molé et Guizot ont éclaté. M. Molé s’est dit à la tribune le continuateur du système du 22 février, et M. Guizot a imposé au Moniteur l’omission de cette phrase. M. Molé a protesté de son adhésion à l’alliance anglaise, et M. Guizot, en répondant à M. de Noailles, a déclaré que le ministère mettait tous ses soins à donner à la quadruple alliance le moins déportée possible; c’est ce qu’il a appelé faire preuve de liberté. Nous verrons dans quelques semaines comment le cabinet whig répondra à ce commentaire carliste d’une alliance qui avait été faite dans l’intérêt des libertés de l’Europe. Les débats de la chambre élective ne sont ouverts que depuis deux jours, et déjà deux fois le ministère a vu une majorité se lever contre lui. L’épisode le plus piquant de la discussion générale a été le discours de M. Duvergier de Hauranne, qui semble vouloir prendre l’habitude de clouer à chaque session une espèce de préface, macédoine satirique dont il fait pleuvoir les traits sur toutes les parties de la chambre. M. de Hauranne ne manque ni de talent ni d’esprit, mais son talent paraît ne pouvoir trouver d’autre forme qu’une sorte de taquinerie pointilleuse, et ce n’est jamais qu’avec aigreur qu’il se montre spirituel. Il a transporté dans sa politique ses anciennes habitudes de critique littéraire. C’était lui qui, au milieu de ses amis et de ses collaborateurs, se chargeait avec empressement des agressions les plus vives et des exécutions les plus impitoyables. La tribune ne l’a pas adouci, on l’a vu cette année rapporter de la campagne un factum d’une amertume longuement élaborée et distribuée à tous avec une édifiante impartialité. On est tombé d’accord de toutes parts qu’il est impossible d’assembler dans un seul discours plus d’élémens de discorde, plus de dissolvans. Beaucoup de membres de cette bonne vieille majorité, dont M. de Hauranne a vanté les beaux jours écoulés, se sont plaints hautement de tant d’imprudence et de colère. On disait aussi que si la majorité de M. Guizot était une bonne vieille, c’était tant pis pour elle, car d’ordinaire les bonnes vieilles n’ont pas très long-temps à vivre. Hier la chambre a passé de la discussion générale au vote des paragraphes. M. Odilon Barrot a proposé cette phrase additionnelle : «Le repos de l’Europe ne sera jamais plus fortement garanti que quand il sera fondé sur le respect des droits consacrés par les traités, et parmi ces droits la France ne cessera de mettre au premier rang ceux de l’antique nationalité polonaise.» L’honorable orateur a déclaré qu’il ne croyait pas nécessaire de développer ce paragraphe, qui a figuré jusqu’à présent dans toutes les adresses à la couronne. Profond silence sur les bancs du ministère. Le paragraphe a été mis aux voix sans discussion. Le centre gauche et la gauche, quelques membres du centre droit et des sections intérieures se sont levés pour l’adoption. Le reste de la chambre, y compris les ministres députés, se sont levés contre. Après deux épreuves déclarées douteuses, la chambre a passé au scrutin secret, dont le dépouillement a donné 189 boules blanches, 181 boules noires. En conséquence, le paragraphe a été adopté. M. Odilon Barrot a montre un grand tact en s’abstenant de tout développement : il a élevé sa proposition à la hauteur d’une tradition politique dont la chambre ne pouvait s’écarter sans péril et sans honte. Ce vote de la chambre est une protestation éclatante contre toute politique qui tendrait à rompre la solidarité morale de l’Europe constitutionnelle. Reproduire dans l’adresse à la couronne le nom, les souvenirs et les droits de la Pologne, c’est dire à la Russie que la France entend maintenir l’intégrité de son génie démocratique et de ses espérances; c’est rendre plus saillantes les antipathies qui séparent la cause de la liberté européenne des prétentions de l’absolutisme russe. Sur une question si grave, le ministère a cru pouvoir garder le silence; il n’a pas parlé, mais il a voté contre le paragraphe, et il a eu contre lui une majorité de huit voix. Il est impossible de prêter à des tendances anti-nationales de plus piteux dehors de poltronnerie et de mauvaise honte. Placé entre la Russie et l’Angleterre, le ministère, n’a pas osé donner à M. de Pahlen le déplaisir d’une adhésion aux voeux exprimés pour la Pologne, et il a craint de mécontenter outre mesure l’Angleterre et le cabinet whig, s’il combattait ouvertement la motion de M. Barrot. Il s’est donc réfugié dans le silence; mais ce triste expédient ne l’a pas sauvé d’une défaite. Après ce vote victorieux de l’opposition, un des incidens les plus curieux qui, depuis long-temps, aient agité la scène parlementaire, est venu porter de nouveaux coups à l’administration du 6 septembre. M. Odilon Barrot, qui a commencé et fini la séance du 13 avec une égale habileté, a redemandé la parole pour poser cette question : Est-il vrai que le gouvernement français, après avoir envoyé en Suisse l’espion Conseil, en ail demandé l’extradition? A cette interpellation, M. Molé a laissé échapper le cri d’un homme d’honneur : jamais Conseil n’a été pour lui qu’un réfugié; M. Molé a trouvé à son ministère une lettre de son prédécesseur à M. de Montebello, où M. Thiers affirmait que Conseil était pour lui un réfugié et nullement un espion. La parole appartenait nécessairement à M. Thiers, qui a raconté les faits avec une loyale lucidité. Après avoir exposé les principes en matière de droit d’asile, et montré la justesse des réclamations portées devant la diète, l’ancien président du conseil a déclaré sur l’honneur qu’il y a six mois il ignorait ce qu’était Conseil, qu’il l’ignore encore; que s’il a demandé à la Suisse son extradition, c’est sur la provocation de M. de Gasparin, sous-secrétaire d’état de l’intérieur, et que jamais ni M. de Montebello, ni le ministre des affaires étrangères, n’ont connu Conseil comme agent de police, mais toujours comme émigré. Cette déclaration, si explicite, a causé dans la chambre une satisfaction inexprimable : elle mettait au-dessus de tout soupçon l’honneur de la France et de sa diplomatie. Mais l’intérêt devait croître encore. Tous les yeux étaient dirigés vers M. de Gasparin; tous les regards l’appelaient à la tribune. Déjà, dans la commission de la chambre, M. de Gasparin avait fait, d’une manière embarrassée, de singulières confessions; il n’avait pas osé, avait-il dit, avouer au président du 22 Février l’envoi de Conseil eu Suisse comme espion; l’ambassadeur était abusé comme le ministre, et on lui faisait demander l’extradition, comme émigré, d’un agent de la police. Le moment était venu pour M. de Gasparin de s’expliquer devant le pays : on peut dire qu’il n’est pas monté à la tribune, mais qu’il s’y est traîné. Au lieu d’improviser des explications nettes et précises, M. de Gasparin a tiré de sa poche un manuscrit, ainsi qu’au sein de la commission il tirait un calepin pour répondre aux moindres questions. Enfin M. de Gasparin n’a ouvert la bouche que pour dire qu’il se taisait, qu’il ne faut jamais soulever le voile dont la police doit être couverte, et qu’au milieu des périls qui nous entourent, il ne fallait pas apporter de nouvelles entraves à l’administration. M. de Gasparin a fait pitié à tout le monde sur tous les bancs de la chambre; on se demandait comment le ministère laissait porter le poids d’une discussion si embarrassante à une aussi incurable médiocrité. Après quelques mots d’une généreuse indignation prononcée par M. Teste, M. Persil s’est enfin décidé à venir au secours du ministre de l’intérieur; et, par une inspiration des plus malheureuses, il a provoqué de nouveau la présence de M. Thiers à la tribune, en lui renvoyant la responsabilité des faits qui s’étaient passés sous sa présidence. On peut penser quel silence et quelle anxiété dans la chambre au moment d’entendre la réponse si imprudemment demandée! M. Thiers a parlé avec une sobriété pleine d’esprit et d’à-propos. Il n’a pas nié qu’on ait eu raison d’invoquer sa responsabilité. «J’ai commis une faute, a-t-il dit, j’aurais dû tout savoir, je n’ai pas tout su.» Le ministre avait eu entre les mains une lettre signée de M. de Gasparin; il a pensé que cela devait lui suffire : il ignore le reste; voilà tout ce qu’il sait. Si la modération de M. Thiers a été cruelle, en vérité on ne saurait lui en faire un reproche. M. Odilon barrot a terminé la séance avec un rare bonheur : il a prié la chambre d’accorder à M. de Gasparin jusqu’à demain, afin qu’il pût obtenir l’autorisation nécessaire pour parler. Le ministère s’est opposé vivement à ce que cette discussion continuât; mais il a encore été battu sur cet incident, et la chambre a témoigné par son vote qu’elle ne voulait pas laisser échapper la vérité au moment de la connaître. Aujourd’hui M. de Gasparin est venu déclarer à la chambre qu’il n’avait rien fait dans l’expulsion de Conseil comme dans toutes les autres affaires de haute police que par l’ordre du ministre de l’intérieur du 22 février, et il a formellement accepté le rôle d’un agent irresponsable et secondaire. Après cette déclaration, M. B. Delessert, évidemment dépêché à la tribune par le ministère, a essayé l’aigreur et l’ironie contre l’administration du 22 février. Quelques mots dédaigneux de M. Thiers ont fait justice de cette tentative oratoire du banquier doctrinaire, qui n’est pas plus heureux dans ses improvisations que dans ses essais de présidence. M. Thiers avait à peine terminé sa courte et incisive réplique, que M. Molé a demandé la parole pour donner lecture à la chambre d’une lettre de M. de Montalivet, dans laquelle cet ancien ministre assume sur lui toute la responsabilité des actes du ministère de l’intérieur depuis le 22 Février jusqu’au 6 septembre, et déclare qu’il n’y a pas un acte de l’administration qui n’ait eu pour but le véritable intérêt du pays et la sûreté de la personne du roi. Aussitôt après la lecture de cette lettre, la chambre n’a pas eu d’autre pensée que de clore la discussion; elle s’est arrêtée devant le nom du roi. Il est évident qu’elle n’a pas voulu pousser plus loin les débats, et que, puisqu’elle pouvait trouver autre chose qu’un ministre responsable, elle a volontairement fait halte. Le paragraphe 7 de l’adresse est venu enfin appeler l’attention de la chambre sur le plus haut intérêt de politique étrangère qui se soit débattu depuis six ans. Il s’agit, en effet, de savoir si on enveloppera dans la proscription de la propagande révolutionnaire la politique constitutionnelle et la solidarité de l’Europe libérale. Après M. Molé, que la chambre a écouté avec une silencieuse estime, M. Thiers a occupé la tribune. Son discours, qui a duré deux heures, embrasse dans toute son étendue et dans tous ses détails la question espagnole, les différentes phases de la révolution qui a produit successivement le statut royal et la résurrection de la constitution de 1812. Tout, dans cette belle improvisation, a été net, franc, lumineux. M. Thiers a produit une impression profonde quand il a montré qu’il ne s’est rejeté sur la coopération que parce qu’on lui avait refusé l’intervention, qui lui a toujours semblé l’acte le plus conforme à l’instinct et à la grandeur de la France. C’était répondre d’une manière victorieuse au reproche que lui adressaient quelques courtisans d’avoir quitté le pouvoir avec trop de promptitude. M. Thiers a fait tous les sacrifices compatibles avec l’honneur et l’intelligence d’une politique responsable, mais il n’a pas voulu descendre jusqu’à une hypocrisie cauteleuse, qui ne laissait même pas à la coopération indirecte ses effets naturels. Il semblait qu’au chef de l’ancien cabinet l’administration du 6 septembre devait opposer un digne adversaire; mais sa prudence l’a empêché d’accepter sur-le-champ le combat : elle a lancé à la tribune un procureur du roi, qui s’est mis à interpréter le texte de la quadruple alliance en véritable clerc d’avoué; M. Hébert a parlé de contrat entre simples particuliers, de nullités, de cul- de-sac; on lui a conseillé de dire impasse, et la chambre, après de fréquens accès de gaieté, l’a fort applaudi quand il a déclaré qu’au reste il ne se sentait pas appelé à traiter les hautes questions politiques. Depuis long-temps ministère n’avait subi en deux séances tant d’humiliations et de mécomptes. Mais aujourd’hui son principal organe l’engage à ne pas s’en troubler et à rester au pouvoir, quelque dure que soit la vie qu’on lui prépare. Si M. Dupin l’a vivement attaqué, c’est de la part du président de la chambre un accès d’humeur qu’il ne faut pas prendre au sérieux; si M. Barrot lui a arraché un paragraphe qui fera froncer le sourcil à M. de Pahlen, on s’efforcera d’atténuer cette défaite en ne s’en plaignant pas; si M. Thiers l’a convaincu d’être infidèle à l’esprit et à la lettre de la quadruple alliance, il hésitera dans sa réponse, et pour se ménagerie temps de l’élaborer, il opposera à un homme politique de premier ordre, un légiste subalterne, obligé de bégayer des excuses sur son incompétence. Qu’a donc fait M. Guizot de sa fierté? S’il est difficile de croire au génie et à la durée du ministère, on peut croire à sa résignation. C’est le parfait chrétien. F Buloz. 14 Février 1837. Nous ne vivons pas dans une époque d’héroïsme, mais de banque; gardons à tout prix nos positions et nos places, supportons tout et ne lâchons rien; voilà quel est aujourd’hui le mot d’ordre d’une partie du cabinet. Le ministère ne peut se dissimuler à lui- même ses divisions et sa faiblesse; mais on est convenu de rester immobile et de tout couvrir des dehors d’une magnanime indifférence. Le moindre changement paraît offrir trop de périls. Aussi M. de Gasparin est aujourd’hui reconnu comme un ministre convenable et comme une capacité suffisante. On nie les dissensions de MM. Molé et Guizot; on s’impose de grands sacrifices; on aurait bien désiré se fortifier davantage, placer plus d’amis dévoués dans les postes importans; mais on a senti qu’on pouvait tout compromettre en accusant davantage la couleur réactionnaire du cabinet. La chambre ne supporterait pas un ministère entièrement composé des amis de M. Guizot, et l’on s’est résigné à temporiser, à attendre. Si M. Molé eût été au fond de cette situation, il eût mis plus de décision dans sa conduite; il n’eût pas craint d’opposer sur quelques points une résistance énergique. Pourquoi la loi de non- révélation a-t-elle été présentée à la chambre des pairs contre sa volonté, quelques-uns disent même à son insu? M. Molé ne se rappelle-t-il plus qu’il appartenait au centre gauche de la chambre des pairs? Beaucoup de personnes sont peu disposées à lui pardonner ce qu’elles appellent sa défection; et il doit penser qu’il rencontrera plus d’inimitiés en acceptant les prétentions de M. Guizot qu’en ramenant ce collègue incommode au rôle secondaire qu’il jouait dans le ministère du 11 octobre. Le ministre de l’instruction publique, quand il siégeait dans le conseil aux côtés de M. Thiers, s’était résigné à voir repousser la plupart de ses propositions : dans maintes questions, il adoptait, avec une édifiante docilité, l’un ou l’autre parti, tant il craignait que la retraite volontaire de son collègue vînt brusquement dissoudre le cabinet. M. Molé doit bien se convaincre que sa présidence actuelle n’aurait pour lui ni sens ni dignité, s’il se réduisait à suivre des opinions réactionnaires qu’au fond il ne partage pas. Il y a dans la chambre beaucoup de députés qui verraient avec plaisir M. Molé incliner au centre gauche, et effacer les aspérités doctrinaires par une politique plus pratique et plus tolérante. De cette façon, la conduite de M. Molé serait plus d’accord avec ses précédens politiques elle pourrait lui ménager une assez longue existence ministérielle, et des alliances nécessaires. On sent si bien que, malgré ses résolutions passagères de statu quo, le ministère est condamné à un prochain remaniement, que les bruits les plus étranges ont couru à cette occasion. On a parlé d’un rapprochement entre MM. Thiers et Guizot et de l’éventualité d’une nouvelle alliance. Une rencontre fortuite a donné lieu à cette ridicule rumeur. Comment croire à une transaction dans laquelle l’une des parties aurait tout à gagner et l’autre tout à perdre? Au surplus, l’ancien ministre des affaires étrangères a beaucoup ri de ce prétendu rapprochement, et s’est expliqué sur ce sujet, dit-on, avec l’énergie la plus précise et la plus nette. M. Thiers peut aimer le pouvoir, mais pour obtenir en l’exerçant de véritables résultats politiques. D’ailleurs, il n’ignore pas qu’une position prise avec éclat ne peut plus être abandonnée; il est aujourd’hui chef reconnu du centre gauche, et il ne peut rentrer aux affaires que par et avec son parti, parti qui compte dans ses rangs les hommes les plus honorables et des talens spéciaux fort distingués, mais qui a besoin de la direction d’un homme d’état qui donne à ses forces, un but et une application. Que le centre gauche prenne exemple sur les bancs doctrinaires : quel zèle! quel accord! quelle discipline! Là on ne connaît pas de découragement; là on fait des sacrifices avec un dévouement inépuisable : il faut être juste envers ses ennemis et leur prendre leurs qualités pour les vaincre. Napoléon apprit aux Allemands à triompher de lui en leur faisant trop souvent la guerre. Que M. Guizot, qui n’est ni un Napoléon ni un César, finisse par apprendre à ses adversaires sa tactique et son secret. Ce n’est pas, il faut l’avouer, le parti doctrinaire qui se serait laissé enlever par l’ennemi une position dans la presse et un organe de publicité; la conquête du Journal de Paris par M. Fonfrède est un échec pour le centre gauche. On ne doit pas oublier que l’influence sociale et la puissance politique n’ont jamais été le prix de la parcimonie et de l’isolement. Nous convenons qu’il est difficile de former en France un parti vraiment politique. Les individualités se montrent ombrageuses, susceptibles, indolentes, égoïstes, et l’absence de traditions publiques un peu anciennes les abandonne à elles-mêmes, à leurs caprices, à leurs faiblesses. Cependant il s’agirait de tenter aujourd’hui, par les forces parlementaires, une entreprise dont peut dépendre la sécurité de l’avenir; il s’agirait d’enlever la majorité et le pouvoir à une coterie rétrograde qui compromet et use à son profit toutes les ressources de l’état, tous les ressorts de la constitution, qui se couvre d’une autorité légalement inviolable, et qui prend pour bouclier le nom du chef irresponsable de l’état. Or, comme l’a fort bien dit M. Odilon Barrot, si le roi est le bouclier, il recevra tous les coups. En défendant le Siècle, le chef de l’opposition parlementaire a traité admirablement la question constitutionnelle du gouvernement des trois pouvoirs. On ne saurait à la fois mieux défendre les libertés nationales et satisfaire aux convenances politiques. Le Journal des Débats'', suivant une tactique assez grossière, s’est efforcé de compromettre M. Barrot par des éloges qui avaient au moins dans ses colonnes le mérite de la nouveauté : il a presque mis sur la même ligne la harangue de M. Guizot à Lizieux et l’éloquent plaidoyer de M. Barrot; mais cette mauvaise foi sera sans succès, et personne ne croira à cet accord de principes entre M. Guizot et l’orateur de la gauche. Dans le procès du Siècle, les récusations du ministère public s’adressant à trois avocats et à d’autres jurés exerçant des professions libérales, ont produit au Palais la plus pénible impression. On se demandait comment, dans une question de droit public, les agens du pouvoir repoussaient avec empressement les jurisconsultes et les hommes que leur éducation prépare davantage à l’intelligence des controverses constitutionnelles. En général, les dernières lois proposées par le ministère ont fait, dans le juste-milieu même, dans le commerce, dans la banque, dans le barreau, un ravage effrayant; elles y ont porté la désaffection, la défiance de l’avenir. Les jurisconsultes sont scandalisés de la légèreté avec laquelle on bouleverse les principes de toute procédure; on trouve exorbitante la demande d’un majorât à perpétuité au capital de 40 millions; est-il habile d’exiger tant d’argent d’un pays auquel on prêche chaque matin le culte exclusif des intérêts matériels? On commence à s’occuper beaucoup de Constantine. L’Afrique prend de jour en jour plus d’importance dans les affaires de la France. La disgrâce que les élémens ont fait éprouver à nos armes a tourné sur Alger et sur nous l’attention de l’Europe. On nous regarde; on nous examine. Saurons-nous reprendre sur l’Arabe l’ascendant que nous n’aurions jamais dû perdre? Il y va de l’honneur de la France et de la réputation de notre armée. Sans doute, dans les chambres, personne n’osera contester la nécessité d’une expédition nouvelle; mais les ennemis de la colonisation africaine se préparent à diriger leurs attaques contre l’occupation même de l’Afrique par nos armes, et contre la noble entreprise de la civiliser par nos moeurs et nos lois. Il est triste de dire que l’événement de Constantine, non-seulement a relevé le courage des anciens adversairesde la colonie, mais a fortement ébranlé la conviction d’hommes sincères qui, jusqu’à présent, avaient été favorables à notre séjour en Afrique. Et cependant qu’y a-t-il de changé depuis l’été dernier? Une expédition mal conçue, mal dirigée, a échoué, non pas même contre la valeur arabe, mais contre la malignité des saisons et des élémens, et l’on veut conclure de ce fâcheux contre-temps qu’il faut renoncer à l’occupation de l’Afrique! Mais depuis quand, dans les grandes entreprises, ne rencontre-t-on ni obstacles ni revers? Les Romains ont-ils été sur cette même terre toujours heureux? L’échec de Constantine est un avertissement sévère qui doit, non pas nous abattre lâchement, mais nous faire envisager tout le sérieux de l’occupation africaine, et commencer pour nous une ère nouvelle d’expéditions habilement concertées et de vastes combinaisons. On ne doit pas se dissimuler qu’il sera plus difficile de prendre Constantine la seconde fois qu’il ne l’eût été la première. L’Arabe est averti; il fait contre nous de grands préparatifs. Tunis approvisionne Constantine : elle lui envoie des armes, des canons, des combattans; quelques-uns de nos ennemis d’Europe ne se refuseront pas le plaisir de prêter à Achmet-Bey le secours de la science européenne. A coup sûr, toutes ces difficultés ne feront qu’aiguillonner notre armée; mais il ne faut pas qu’ici elles servent à répandre le découragement et l’effroi. Il faut le dire, la question d’Afrique est une espèce de pierre de touche qui sert à distinguer dans les partis et dans les hommes la politique bourgeoise de la politique d’état. C’est à regret que nous rencontrons, parmi les adversaires de la colonie, un homme parlementaire dont nous aimons à louer le talent quand il s’applique aux questions constitutionnelles et légales qui lui appartiennent par une incontestable compétence. Pourquoi M. Dupin a-t-il été se jeter étourdiment dans la question d’Afrique? Qui l’y poussait? Voit-on en Angleterre les grands jurisconsultes de la chambre des communes et de la chambre des lords aborder inconsidérément les questions étrangères à leurs études et à leur profession? Ne voudra-t-on jamais se persuader qu’un homme est plus fort en se limitant lui-même, et en ne répandant pas au hasard sa parole vagabonde? Mais, enfin, puisque M. Dupin avait pris à partie le maréchal Clausel, pourquoi a-t-il voulu se tirer d’affaire en attaquant l’Afrique elle-même? Cette sortie inconsidérée contre notre colonie a vivement affligé les nombreux amis de M. Dupin; l’honorable président de la chambre doit ménager son influence et son intervention à raison même de leur importance. Au surplus, il n’a pas tardé à rencontrer de vigoureux contradicteurs dans la sphère la plus élevée. Jeudi dernier, à l’hôtel de la présidence, M. le duc d’Orléans a brillamment combattu l’avis de M. Dupin; il a montré sur quelles larges bases il entendait l’occupation de l’Afrique par les armes et la civilisation de la France. Les nobles et vives paroles du prince ont produit sur l’assemblée une impression profonde; il y avait, dans cette manière d’envisager l’Afrique, de l’homme d’état et de l’homme de guerre. L’abandon d’Alger est, au reste, une lâcheté chimérique à laquelle on n’arrivera jamais, et il y a de la justesse dans ce propos d’un diplomate qui disait : Vous n’aurez pas de dix ans un gouvernement assez fort pour abandonner Alger, car; en abandonnant Alger, vous auriez à reprendre les frontières du Rhin. Il est déplorable que l’esprit politique soit si peu répandu même chez les hommes qui ont mission officielle de s’occuper des affaires publiques, qu’il n’y ait pas unanimité à considérer Alger comme une arène nécessaire à nos soldats, comme une station nécessaire à nos flottes, comme un débouché à la surabondance de notre population et de notre activité intérieure. Si des fautes ont été commises, il faut les punir; mais il serait insensé d’envelopper la colonie dans une fâcheuse solidarité. A ce propos, il nous semble que M. le maréchal Clausel montre une singulière patience à attendre le moment d’une explication publique et parlementaire sur ses actes et sa gestion. C’est trop de résignation et d’apathie. M. le maréchal devrait attacher plus de prix à instruire sur-le-champ l’opinion; ne lui a-t-on pas offert dans les rangs de l’opposition de provoquer en son nom une explication immédiate? C’était son droit; c’est son devoir. M. Clausel a préféré passer son temps à visiter les ministères et les bureaux, à quêter la promesse du commandement de la nouvelle expédition. Jusqu’à présent on l’a leurré, on s’est attaché à le tenir en suspens sans rien refuser ni promettre; mais aujourd’hui il ne saurait se flatter de ramener nos soldats sous les murs de Constantine. Le choix de son successeur comme gouverneur-général, choix qu’il ne peut ignorer, doit lui faire pressentir une disgrâce complète. Au sujet du gouvernement d’Alger, il avait passé dans quelques hautes têtes de la doctrine une imagination toute poétique qui leur paraissait le chef-d’oeuvre du machiavélisme. On avait songé à proposer à M. Thiers la vice-royauté d’Alger, avec la perspective d’une gloire immense et le surnom d’africain à conquérir. A ces insinuations, l’ancien ministre des affaires étrangères demanda si les doctrinaires, qui se montraient si généreux, pouvaient garantir pour eux-mêmes la durée de leur propre pouvoir; s’ils avaient cinq ans de ministère assurés, s’ils pouvaient promettre à leur vice-roi cinquante mille hommes et quarante millions à dépenser par an. La réponse a coupé court aux propositions. M. Thiers avertit aussi en souriant qu’on prît bien garde à lui s’il allait en Afrique, qu’il pourrait bien attaquer Tunis et Maroc. Il a fallu renoncer à l’idée de précipiter l’ancien président du conseil dans une gloire lointaine et nouvelle; M. Thiers restera en face des doctrinaires et n’ira pas en Afrique. Le coup fatal qui frappe M. Guizot dans ses affections les plus chères, intervertit l’ordre des travaux de la chambre, qui ne saurait discuter la loi sur l’instruction secondaire sans la présence du ministre de l’instruction publique. On va passer un peu à contre-coeur à la discussion de la loi sur l’organisation de la garde nationale, dont on se soucie assez peu sur tous les bancs. On est préoccupé et on attend; l’ingratitude de la situation pèse sur tout le monde. Le ministère ne croit pas à l’adhésion franche de la chambre; la chambre, de son côté, sent très bien que le ministère manque d’union et de durée, et cependant elle semble craindre d’amener elle-même sa chute par une manifestation un peu franche. La fraction doctrinaire a perdu l’espoir de constituer à elle seule une administration; mais elle s’attache à tenir en échec les forces qui ne sont pas les siennes; on peut demander jusqu’à quel point il est gouvernemental de travailler à empêcher l’avènement d’un pouvoir homogène, quand on est dans l’impuissance de l’établir soi-même. Cette situation si perplexe doit s’aggraver encore, si la chambre, paralysée par de vagues menaces de dissolution, ne se détermine pas à prêter un appui positif aux élémens anti-doctrinaires de l’ancienne majorité. La chambre ne saurait se préoccuper de cette intimidation de nouvelle espèce; elle peut, sans péril pour elle- même comme pour le pouvoir, travailler au remaniement du cabinet, puisqu’elle a dans son sein une majorité pour appuyer sur-le-champ une administration qui s’éloignerait des voies réactionnaires du 6 septembre. On lui dit que le rejet des lois présentées n’amènerait pas la chute du ministère : n’importe, qu’elle les rejette toujours, si elle les trouve impraticables et funestes. Un pouvoir politique ne doit jamais manquer à sa position et à ses devoirs; il se rend l’avenir plus facile en suivant sincèrement ses convictions; si le pouvoir parlementaire usait avec franchise de son autorité constitutionnelle, non-seulement il se relèverait, mais il rendrait au gouvernement même la force morale qui lui manque aujourd’hui. M. Janin, dans un de ses derniers feuilletons du Journal des Débats, s’est permis de qualifier cette Revue de médiocre et d’obscure, ajoutant que c’était une revue de l’autre monde, et autres facéties. La phrase est d’une crudité choquante que le Journal des Débats a, en général, pour principe d’éviter, et qui sort de ses habitudes de prudence assez polie. Comme ce journal est semblable à ces états despotiques où le gouvernement répond de tout ce qui s’imprime chez lui, nous tenons compte à la direction du journal de cette agression tout-à-fait indécente, et qui a été certainement, sinon commandée, du moins permise. En ce qui concerne particulièrement M. Janin, la Revue des Deux Mondes doit pourtant reconnaître qu’elle a mérité cette offense. Elle a refusé d’insérer sur l’auteur du Chemin de traverse tout article plus ou moins connu et agréé de lui; elle n’a pas consenti à le laisser juger et louer comme il l’entendait lui-même; et, nonobstant toute sollicitation, elle l’a fait apprécier dans un article indépendant, avec une étendue, avec une attention qu’un amour- propre mieux placé aurait dû trouver déjà fort indulgente et fort honorable. La tentative hasardée par M. Alfred de Vigny, pour tirer l’art dramatique de la voie fausse où il était engagé, commence enfin à porter des fruits. Voici un jeune écrivain plein d’avenir, qui s’élance, sur les traces de l’auteur de Chatterton, à la découverte du drame philosophique. Le Riche et le Pauvre est une oeuvre conçue dans des idées de progrès social en même temps que de progrès littéraire, ce qui est un double titre à l’approbation des esprits sérieux. Sans vouloir parler ici du roman de M. Emile Souvestre, dont cette pièce est tirée, roman sur lequel nous comptons revenir d’ailleurs, félicitons l’auteur de s’être proposé un but sensé. Ce qui plaît dans le drame de M. Emile Souvestre, c’est que, d’abord, c’est une oeuvre de travail et de conscience; ensuite, c’est que l’on n’y remarque pas la prétention d’imposer un système au public. Cependant nous reprocherons à M. Souvestre d’avoir trop donné peut-être dans la réaction. Sans doute il est misérable de voir l’art dramatique réduit à une fantasmagorie perpétuelle; sans doute il est puéril de faire d’un drame un prétexte à décorations, mais ce n’est point à dire pour cela que le Spectacle doive être oublié complètement. Or, dans le Riche et le Pauvre, M. Souvestre s’est plus préoccupé évidemment de satisfaire notre coeur que nos yeux. La balance n’est pas égale. A tout prendre, néanmoins, il vaut encore mieux sentir que voir. L’idée du drame dont nous parlons est fort simple. L’action se passe entre deux acteurs, comme l’indique le titre, un pauvre et un riche, Antoine et Arthur. Pendant les deux premiers actes, nous sommes témoins de la destinée diverse des deux héros. Nous voyons d’un côté l’élégant Arthur, à qui tout sourit, que tout sert, qui arrive à tout par cette seule raison qu’il est riche; de l’autre, Antoine dans une mansarde, écrasé sous le poids de son infériorité sociale : tout lui est contraire, tout lui est hostile; au fond de toute tentative généreuse il ne rencontre que le découragement. Pourquoi? parce qu’il est isolé dans le monde. Pourquoi est-il isolé? pourquoi, comme Arthur, n’a-t-il pas des amis qui le protègent? parce qu’il est pauvre, et que, dans le monde, le vice, le crime peut-être, est moins méprisé que la pauvreté. Après le développement de ces deux positions si différentes arrive le troisième acte, qui est vraiment beau. Ce n’est plus seulement la misère qu’Antoine doit combattre; ce n’est plus seulement contre la faim qu’il doit lutter, c’est contre sa propre mère, qui, aigrie par les mauvais succès de ce fils en qui elle avait placé tant d’espérances, le rudoie, le maltraite, le maudit. Et comme si ce n’était pas assez de tant de souffrances pour briser le coeur du pauvre Antoine, l’amour se déclare encore contre lui, II aime; mais il oublie qu’il ne peut rien offrir à celle qu’il aime que le partage d’un martyre silencieux. C’est alors que le riche Arthur se rencontre encore sur sa route pour l’écraser. Louise, la jeune fille pour qui soupire Antoine, devient la maîtresse d’Arthur. Antoine lue Arthur. Il n’y a pas une grande invention en apparence dans ce sujet, et pourtant M. Emile Souvestre en a tiré si grand parti, que l’intérêt ne languit pas un seul instant pendant les cinq actes dont se compose cette pièce. Le caractère de la mère d’Antoine est tracé de main de maître. Le troisième et le cinquième actes sont pleins de larmes et d’émotions. Avoir réussi à marier une idée philosophique à une intrigue amoureuse avec assez de bonheur pour que l’enseignement ne soit pas monotone, c’est assurément la preuve d’une extrême habilité et le présage d’un grand talent dramatique. Bocage a pour sa part, vaillamment contribué au succès de M. Emile Souvestre. Le rôle d’Antoine est sans contredit la plus belle, la plus intelligente de ses créations, sans en excepter Antony. Les trois premières séances de musique instrumentale données dans les salons de M. Érard, par MM. Liszt, Urhan et Batta, ont obtenu un succès bien légitime. Le choix des morceaux et la pureté de l’exécution ne pouvaient manquer d’exciter dans l’auditoire une admiration générale, et c’est ce qui est arrivé. Les trios et les sonates de Beethoven sont des oeuvres du premier ordre, et qui soutiennent dignement la comparaison avec les symphonies de ce maître illustre. M. Liszt, en exécutant la partie de piano de ces créations exquises, a su concilier le goût et l’ardeur. M. Batta a tiré du violoncelle des accens pleins de grâce et d’émotion. M. Adolphe Nourrit a été excellent dans plusieurs mélodies de Schubert. De pareils concerts sont de véritables services rendus à la musique sérieuse. Aussi la foule se presse-t-elle dans les salons de M. Erard, foule attentive, éclairée, qui ne bat des mains qu’après s’être assurée que les applaudissemens sont mérités. La quatrième et dernière séance aura lieu samedi prochain, 18. Beethoven, comme dans les trois premières séances, fera les frais de la soirée. Nous recommandons au public, comme un des plus beaux livres à illustrations, les Fables de La Fontaine que publie en ce moment le libraire Fournier. Rien n’a été négligé pour faire de cette édition l’une des plus correctes que nous ayons. Le typographe y a mis ses plus jolis fleurons, et Grandville l’a illustrée; Grandville, à qui nous devons les nouvelles gravures des chansons de Déranger, et les charmantes scènes des Métamorphoses du jour. C’était à lui qu’il appartenait de donner un costume, une physionomie à ces animaux que le bon fabuliste a si bien fait parler, et il s’est acquitté de cette tâche difficile avec un art exquis. Parfois il a traduit fidèlement la pensée du poète, parfois aussi il l’a développée, il l’a habillée à sa manière. Il a donné au chien le collier de fer et l’habit de livrée, au loup la veste en lambeaux et la massue de l’outlaw. Sa cigale est une petite demoiselle fort éveillée qui se croit venue au monde tout exprès pour danser, et la fourmi est une bonne femme bien avisée et bien prudente qui pense à l’avenir. Avec ces dessins, les Fables de La Fontaine n’ont besoin ni de notes, ni de commentaires, le crayon de Grandville est le plus spirituel et le plus habile de tous les commentateurs. F Buloz. ERRATUM. Dans l’article de M. Sainte-Beuve sur M. Ampère, page 419, ligne 15, au lieu de : «........ sur la structure atomique et moléculaire des corps organiques,» lisez : «.......... sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques.» 28 Février 1837. Nous recevons de Tunis des renseignemens intéressans sur la situation de Constantine. Ces renseignemens ont été recueillis à Tunis, de la bouche de quelques voyageurs qui faisaient partie d’une caravane arrivée en cette ville le 8 février. Le bey de Tunis est très peu disposé à accorder des secours efficaces au bey de Constantine, et à l’aider autrement que par des prières au prophète. De grands obstacles s’opposent à l’union des deux beys. Celui de Constantine n’a pas oublié les mauvais procédés et même l’inimitié ouverte du bey de Tunis, quand le dey d’Alger le tenait sous sa domination. En 1831, des négociations furent ouvertes pour déposséder Achmet de son beylik, et Achmet ne les a pas ignorées. Le bey de Tunis sait qu’Achmet est en relation avec le pacha de Tripoli; il sait aussi que la Porte, qui a des projets hostiles contre lui, soutient le bey de Constantine; il évitera donc à la fois de rendre son adversaire trop puissant et de déplaire à la Porte, en l’abandonnant d’une manière trop ouverte. D’ailleurs les deux beys ont un point d’union; le danger que court la religion orthodoxe par les progrès de l’armée française, motif bien faible, mais qui cesserait entièrement si nous avions la bonne politique des Anglais dans leurs possessions des Indes, et si nous eussions montré, nous ne dirons pas plus de tolérance, car ce n’est pas le fanatisme religieux qui domine nos soldats, mais moins de mépris pour la religion de nos sujets mahométans dans nos possessions d’Afrique. La Russie, que nous regardons comme moins avancée et moins éclairée que nous, peut cependant nous offrir de bons exemples à suivre. Dans ses voyages au sud de l’empire, l’empereur fait sa prière dans les mosquées, et les soldats musulmans accomplissent, sans qu’on les trouble, leurs ablutions légales jusque dans le palais du souverain à Saint-Pétersbourg. Une discipline sévère à cet égard dans notre armée équivaudrait à un renfort de cent mille hommes. Le bey de Tunis et celui de Tripoli vivent en bons rapports. Une goélette arrivée de Tunis à Tripoli a apporté au bey des lettres qui ont paru le satisfaire. Cependant cinq cents chevaux que demandait Tahir-Pacha au bey de Tunis lui ont été refusés, sous prétexte que les chevaux sont très rares. Les voyageurs les mieux instruits, parmi ceux qui composaient la caravane de Constantine à Tunis, s’accordaient à présenter ainsi la situation de cette première ville. Le bey compte cinq à six mille combattans dévoués qui composent sa garde. Elle est formée d’Arabes alliés (Houallas), de Zouaves et de Turcs soldés. La population de Constantine s’élève à trente ou quarante mille âmes, avec un millier de juifs. La ville a dix-neuf cents maisons. Sur cette population, huit ou neuf mille hommes seulement sont en état de porter les armes. Hadji-Achmet, après en avoir fait le dénombrement, a remis à chacun d’eux vingt piastres pour acheter un fusil, et a ouvert un registre d’inscription, afin que ces fusils se transmettent de père en fils, et restent la propriété du beylik. On voit que Hadji-Achmet vient d’organiser ainsi une véritable garde nationale, qui sans qu’il s’en doute, sera plus occupée de défendre sa propriété dans un moment critique que de maintenir la domination du bey. Quinze à dix-huit cents hommes ont été affectés au service de l’artillerie; ce sont des Turcs, des Koulouglis ou fils de Turcs, des Zouaves et des transfuges de Tunis, nizams. Ceux-ci sont au nombre de soixante. Le bas peuple est animé d’un fanatisme violent contre les Français, qu’on accuse de vouloir détruire la religion mahométane; mais la classe aisée et les grandes familles, parmi lesquelles on cite celles de Bel-Bajoni, du kaïd Addar, chef de la ville, Oubd Sidi scheik, premier saint de Constantine, et le kadi de Hanaf, sont bien disposées pour nous. Elles s’étaient même compromises dans la première expédition, et deux membres de cette classe, El Morabet El Arabi et Sidi El Houessin, furent décapités après notre retraite. D’un autre côté, les Arabes ne sont pas très dévoués à Hadji-Achmet; les Zouaves peuvent réunir dans leurs montagnes (Gibel Flis) 60,000 hommes de guerre bien armés; mais ils ont déclaré qu’ils voulaient rester neutres, et cette circonstance est très favorable pour nous. Les armes sont très recherchées à Constantine, et la poudre y est si rare, qu’on la paie 4 piastres le rottili qui équivaut à une livre, et qu’on a peine à en trouver. Un seul Européen se trouve à Constantine : c’est un marchand génois; quant aux soldats de la légion étrangère, on les a tous forcés à embrasser la religion mahométane. Mais ce n’est pas seulement par les Européens qu’on peut se ménager des rapports dans le beylik de Constantine. Achmet-Bey ne s’appuie, en réalité, que sur la basse classe. Lui-même, il n’appartient pas à une tribu qui ait des liens intimes avec les classes élevées du pays. La tribu d’Achmet-Bey est celle d’Ouled Biayona, qui habite le revers des monts dans le désert, où le bey ne manquerait pas de se retirer s’il éprouvait un échec, et où peut-être il parviendrait à rallier contre nous les tribus des montagnes, qui sont nombreuses et bien armées, comme nous l’avons déjà dit. Ainsi l’on doit s’attendre à de nombreux combats, même après l’occupation de Constantine, et il est important de ne commencer cette expédition qu’en s’assurant de puissans moyens de conserver les avantages qu’on se serait procurés par les premiers combats. Une lettre ultérieure de Tunis (du 12 février) nous apprend que le bey y éprouve aussi de grands obstacles. Le bey de Tunis a imaginé tout récemment d’imiter ce qui a lieu dans les villes de la côte, et de vouloir établir la conscription dans son beylik. A cet effet, il a fait faire un recensement de tous les jeunes gens de Tunis, depuis l’âge de vingt ans jusqu’à l’âge de vingt-cinq, et il leur a donné l’ordre de s’enrôler dans le nizam. La résistance a été vive, et les ordres du prince repoussés par une vive opposition, où figuraient tous les hommes éminens de la ville. Le bey, étonné de cette résistance, ordonna aux cheïks de choisir trente notables, dix de la ville et vingt des deux faubourgs Bab- Soccegha et Bab-Alivaha pour venir rendre raison de cette conduite au Barde, qui est le lieu de la résidence du bey. Mais personne ne voulut aller au Barde, et pour cause; les notables indiquèrent Djama-Zeitoun, la principale mosquée, comme le lieu qu’ils prendraient pour conférer avec le bey. Là ils se plaignirent de la violation de leurs privilèges. On les avait exemptés du service militaire, eux et leurs enfans, moyennant un impôt; cet impôt avait été augmenté de 25 pour 100 sur les objets de consommation, et d’un seizième sur les loyers, et on venait encore leur enlever leurs fils pour en faire des soldats! Il y eut aussi un long débat, qui se termina par un refus formel d’obéir aux ordres du prince. Au départ de la lettre, le medjles ou tribunal religieux était assemblé, le bey semblait décidé à faire respecter la décision, et le peuple attendait avec impatience le jugement du tribunal. On croyait à la possibilité d’une insurrection. Ou voit que l’expédition de Constantine ne se présente pas sous un aspect très défavorable. Les renseignemens que nous donnons sont puisés à la meilleure source; les uns ont été recueillis sur les lieux mêmes; les autres sont dus aux pèlerins des caravanes, et ont passé sous l’examen d’un esprit éclairé par une longue expérience et une connaissance parfaite de ces contrées. Ces rapports nous montrent le pays divisé, les beys affaiblis par la discorde et la jalousie qui règnent entre eux, affaiblis encore par les obstacles qui se rencontrent au sein même de leurs beyliks, et celui de Constantine livré aux caprices d’une populace qui l’abandonnera dès qu’il sera vraiment en péril. Reste à marcher sur Constantine et à opérer dans une saison favorable. Aussi se demande-t-on avec anxiété ce que fera le ministère, et s’il songe, comme on l’a dit, à abandonner cette importante expédition. Quant à l’époque favorable, il y a deux versions. Les uns assurent, et un certain nombre d’officiers sont de cet avis, que l’armée devrait déjà se trouver rassemblée en Afrique, avec ses vivres, ses ambulances et son état-major; d’autres prétendent, au contraire, que l’arrière-saison est le temps marqué par toutes les observations faites en Afrique depuis nombre d’années; et les militaires marquans apprécient cette opinion, et la renforcent par l’autorité des gens du pays. Il y a deux autres opinions encore : Marchera-t-on contre le bey de Constantine ou contre Abd-el-Kader? et une troisième qui consiste à faire marcher deux armées à la fois contre nos deux principaux adversaires d’Afrique. Il paraît que le cabinet, après avoir été divisé sur ces questions, a penché vers l’avis de M. Molé, qui consiste à opérer immédiatement et en grand contre Abd-el-Kader, et à ne commencer l’expédition de Constantine qu’après avoir vidé à fond cette grande et principale affaire, car Abd-el-Kader est, dit-on, l’ennemi qu’il faut abattre d’abord, et celui dont la chute découragera surtout ceux qui résistent avec lui contre nous. Il eût fallu demander 25 millions à la chambre et employer 40,000 hommes pour faire simultanément les deux expéditions. On en demandera douze, et l’armée d’expédition de Tlemcen sera chargée d’opérer sur Constantine, quand elle aura accompli cette première mission. Assurément, ce n’est pas là de quoi satisfaire à l’impatience de ceux qui voudraient voir notre gouvernement constitutionnel fonctionner à la manière de la république romaine ou de Napoléon, et décréter que les princes, grands ou petits, qui nous résistent, ont cessé de régner. Mais c’est là, au milieu de beaucoup d’avantages, l’inconvénient de la monarchie représentative, fondée sur l’influence de la classe moyenne. On n’a pas affaire, comme à Rome, à des patriciens qui se plaçaient facilement au-dessus des considérations matérielles et des questions d’argent, quand il s’agissait, même sans nécessité extrême, d’élever encore la gloire de la nation; on n’a pas non plus affaire au peuple, au véritable peuple d’en bas, si facile à enflammer et à conquérir par l’éclat d’une épée ou par de brillantes images de guerre. Ici il faut parler à des bourgeois qui pèsent la valeur de la gloire, et mettent dans la balance, pour contrepoids, le fardeau, toujours croissant, du budget. Il paraît donc que le ministère ne demandait pas mieux que de nous donner de la gloire pour notre argent; mais que la chambre, pressentie là-dessus, a répondu comme l’avare, et demande à faire grande chère à peu de frais. L’armée d’Afrique fera donc l’office de maître Jacques, l’homme aux deux fonctions; quand elle aura battu encore une fois Abd-el-Kader, elle ira faire le siège de Constantine. Nous ne croyons pas qu’il en résultera une économie pour le trésor; mais la chambre est ainsi faite : elle n’aime pas ouvrir les deux mains à la fois! Une considération d’un ordre plus élevé ou plus matérielle encore, si l’on veut, a pu déterminer le ministère à ne pas insister auprès de la chambre sur le vote d’un crédit pour les deux expéditions; c’est que l’armée est loin d’être au complet, et en état de fournir, sans inconvénient, le nombre de soldats nécessaire. L’économie, qui prévaut ici trop, là trop peu, a fait admettre un système de congés qui a vidé les cadres. On a peine à croire que ce soit seulement à l’occasion du projet d’expédition de Constantine qu’on se-soit aperçu de cette insuffisance de troupes, et de l’embarras où l’on se trouverait si on dégarnissait le pays de quarante mille hommes! Il en est ainsi cependant, et ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement représentatif s’est laissé aller à un tel excès d’imprévoyance. L’amirauté anglaise, fière de la prépondérance de l’Angleterre, et s’endormant dans sa vieille gloire maritime, comme nous sous nos antiques lauriers de l’empire, avait tellement laissé dépérir la marine depuis quinze ans, qu’on s’aperçut un beau jour que l’Angleterre avait à peine une flotte capable de protéger le quart de sa marine marchande. La crainte du parlement, qu’on avait intérêt à ménager, avait été, en partie, cause de cet abandon de soi-même. Il fallait des crédits, et d’immenses crédits; ce fut alors que la presse ministérielle commença à effrayer le pays et à parler des empiétemens de la Russie dans l’Inde. La Russie se disposait, disait-on, à gagner la province de Kaboul, et à attaquer l’Angleterre dans ses propres mers. Il fallut bien voter des crédits pour l’augmentation de la flotte, et l’amirauté répara ainsi ses négligences de quinze ans. Mais cet exemple n’excuse pas l’incurie et la timidité de nos différens ministres de la guerre; et il faut se hâter de suppléer, par les rappels sous les drapeaux et par une nouvelle levée, à l’insuffisance de notre état militaire, qui pourrait d’un jour à l’autre avoir des inconvéniens bien plus graves que celui de retarder une expédition à l’extrémité de nos possessions d’Afrique. Si nos ministres ignoraient le nombre de nos soldats, ainsi que l’état de notre matériel et de nos places fortes, ils n’avaient qu’à s’adresser aux ambassadeurs étrangers qui savent à fond ces choses, homme par homme, pièce par pièce, qui ont le compte exact de nos boulets et de nos quintaux de poudre, et qui connaissent à un écu près les valeurs que renferment nos arsenaux. C’est une affaire plus importante encore et une dépense plus urgente que la confection des routes et des chemins vicinaux; c’est aussi une vérité assez utile à dire à la chambre pour qu’on prenne le courage de parler intelligiblement à ce souverain si flatté, qu’on n’aborde que le sourire à la bouche et le chapeau à la main. Soit par l’effet de cette économie d’une armée que nous allons faire à Constantine, soit par tout autre motif, il paraît que les relations du cabinet actuel avec le ministère anglais se sont améliorées. Nous en féliciterions sincèrement M. Molé, si, comme nous le pensons, ce rapprochement ou cette diminution de froideur était son ouvrage et le résultat de ses soins. Ce serait un grand pas qu’il aurait fait dans le cabinet pour s’assurer une influence dont notre opinion nous fait désirer le triomphe, et il serait satisfaisant de le voir comprendre, nonobstant les erreurs de ses collègues, cette vérité incontestable, que notre force dans le Nord et le degré de considération qu’on nous y accordera dépendent uniquement du plus ou moins d’accord qui régnera entre notre cabinet et le gouvernement anglais. Toujours est-il que lord Palmerston a cru devoir donner à notre chargé d’affaires à Londres des explications au sujet de l’omission du nom de la France dans le discours de la couronne pour l’ouverture du parlement. La situation périlleuse du ministère, et ses inquiétudes au sujet de la loi des municipalités d’Irlande, lui avaient imposé la nécessité d’éviter, autant qu’il se pourrait, des complications dans la discussion, et l’annonce d’une union plus intime avec la France n’eût pas manqué de fournir de grandes argumentations au parti tory comme au parti whig exagéré, qui se plaint de notre mollesse dans l’exécution du traité de la quadruple alliance. Lord Palmerston ajoutait qu’il saisirait l’occasion de son premier discours pour détruire l’effet de cette omission, et parler de l’alliance française dans les termes les plus favorables. A la bonne heure, les accès de bile de lord Palmerston ne durent pas au moins long-temps; et il faut espérer qu’il appuiera réellement, par le bon procédé qu’il promet, les raisons qu’il allègue en faveur de son silence. L’affaire du Vixen occupe toujours lord Palmerston; le Morning- Chronicle, son journal officiel, y revient sans cesse, et ce n’est pas sans raison; car l’embarras de lord Palmerston est complexe : il se trouve avoir à choisir entre la guerre avec la Russie, s’il soutient l’illégalité du blocus, et la guerre avec le commerce anglais, qu’il n’a pas prévenu, si le blocus est reconnu légal. En attendant, le journal, qui est l’organe particulier de lord Palmerston, a reçu et publié une lettre de Constantinople, où la population turque est présentée comme très inquiète de la décision de l’Angleterre, et où l’on s’efforce de prouver, par des assertions un peu puériles, de quelle importance il est pour la Grande-Bretagne de disputer pied à pied la côte de Mingrelie au gouvernement russe, qui veut définitivement s’y établir. Dans notre dernière lettre politique, nous donnions des raisons plus importantes même que celles du Morning-Chronicle, et cependant il est douteux que l’Angleterre fasse la guerre à la Russie pour le blocus de la côte d’Abasie, elle qui a souffert tous les traités qui ont amené cette puissance sur cette rive de la mer Noire. L’Angleterre menacera seulement la Russie, qui ne cédera pas, parce que tout son avenir commercial se trouve renfermé dans ces trente lieues de côtes. Déjà nous avons dit que la Russie avait rejeté d’avance la médiation du gouvernement français; nous savons qu’elle a fait la même notification à l’Autriche; double démarche qui pourrait bien créer un lien commun entre la France et l’Autriche, vu l’intérêt qu’ont ces deux puissances d’empêcher une guerre entre leurs alliés respectifs. Il est rare de trouver la diplomatie russe en faute quand il s’agit de ses intérêts; aussi nous nous hâtons de constater celle-ci. Le Morning-Chronicle a énuméré les motifs qui doivent décider le gouvernement anglais à arrêter la marche des Russes sur la côte de Circassie. Voici quelques-unes des raisons que le gouvernement russe a devers lui pour s’emparer, à tout prix, de ce territoire. On verra que la France n’est pas aussi désintéressée dans la question que l’imaginent nos écrivains politiques. Le territoire que l’empire russe a acquis ou conquis au-delà du Caucase, est destiné à doubler la richesse de la Russie, à devenir ce que Saint-Domingue était pour la France; immense territoire qui a une étendue de 500 werstes de large sur mille werstes de longueur, sous le ciel le plus favorable, couvert d’une population laborieuse, placé entre deux mers (la mer Caspienne et la mer Noire), dont l’une ouvre une route commode pour expédier les produits du midi de l’empire, des ports de la Mingrelie, et Turquie, et dans toute l’Europe, et dont l’autre offre une voie de transport peu coûteuse, pour approvisionner, par Astrakan, tout l’intérieur de l’empire, et l’inonder des produits transcaucasiens. Or, l’énumération seule de ces produits est de nature à faire réfléchir tous les peuples commerçans. Ce sont les grains de toute espèce, maïs, riz, etc.; les produits naturels propres à la fabrication, et les objets manufacturés, coton, vin, tabac, bois de construction, chanvre, etc.; les plantes oléagineuses; les plantes propres à la teinture; les épices, les plantes médicinales les plus usuelles, la soie, la cire et le miel; le bétail, tel que chevaux, ânes, mulets, boeufs, moutons, porcs et chèvres soyeuses; les fourrures, l’alun, le sel, le sel naturel de Glauber, les naphtes et les métaux. Le gouvernement russe ayant vu, sur le rapport des missionnaires, que le coton à longue soie avait été naturalisé et cultivé avec succès dans les provinces de la Chine qui s’étendent jusqu’au 41° nord, où les fleuves gèlent pendant l’hiver, a pensé avec raison qu’il réussirait au-delà du Caucase, entre le 39° et le 43°, dans un pays protégé contre les vents du nord par de hautes chaînes de montagnes, et où l’hiver est inconnu dans les vallées. Aussi la Russie, qui payait, en 1825, 46,609,807 roubles à l’étranger pour ses achats de cotons bruts et manufacturés, a vu réduire chaque année cette somme, au point que dans six autres années, elle pourra peut-être exporter les cotons de ses provinces du Caucase. Pour le vin, en 1830, 60,000 chariots chargés d’outrés (ce système grossier disparaît déjà), avaient été conduits à Tiflis. Un chariot porte trois outres, chaque outre renferme 600 bouteilles, total 108,000,000 de bouteilles. La vigilance du gouvernement et sa sollicitude ont déjà tellement perfectionné et étendu cette branche d’industrie, que le vin du Caucase, envoyé de Baka par Astrakan, à Moscou, se vend dans tout le nord de la Russie, où se vendaient, il y a peu d’années, des vins de France. Un voyageur estimé (Marschall), dans un tableau des provinces situées entre les fleuves Tarek et Kour, critique le mode de culture de la vigne dans ces contrées; mais il ajoute : «Je suis persuadé que des vignerons habiles et assidus ne manqueraient pas d’obtenir, surtout dans les montagnes entre les deux Chamakhis, des vins qui peut-être ne le céderaient pas de beaucoup aux vins rouges de la France.» Or, ces procédés s’introduisent chaque jour, et quand une route commerciale sera tracée entre les villes au-delà du Caucase vers Redoute-Kale, d’un côté sur la mer Noire, et vers Baku de l’autre sur la mer Caspienne, les vins et toutes les marchandises du pays afflueront à Odessa et dans la Turquie, comme à Astrakan et dans tout l’empire. Alors la garance, qui n’est nulle part aussi belle et en aussi grande quantité que dans les montagnes d’Ourmij; le safran, qu’on cultive en si grandes masses à Derbend et à Bakor; la soie, qui est indigène dans les provinces du Caucase, où un fabricant français y opère à lui seul une manipulation de 30,000 poudes (40 livres) de cette matière; la soie, dont les Russes ont appris la tordaison, le tramage et l’organsinage, grâce aux agens qu’ils ont envoyés en Piémont et dans nos provinces du midi; le coton, qui s’améliore chaque jour par une meilleure culture, iront concourir à l’affranchissement de l’industrie russe, en approvisionnant les nombreuses fabriques de Moscou et de toutes les provinces environnantes, d’où ces produits, travaillés à si bon marché, reviendront en partie vers la côte de Mingrelie, pour traverser la mer Noire, et se répandre dans la Turquie, dans la Grèce et dans tout le midi de l’Europe. C’est ainsi que la Russie devient réellement menaçante pour les nations qui se fortifient contre elle, parce qu’elles s’attendent à la voir s’avancer avec des baïonnettes et des canons, tandis qu’elles s’apprête silencieusement à fondre sur l’Europe avec des soieries, avec des tissus de laine et des toiles de coton! Mais ce grand mouvement commercial de la Russie, qui doit lui donner ce qui lui manque, le crédit, ne peut s’opérer que par la possession tranquille de tout l’isthme qui sépare la mer Caspienne et la mer Noire, où se trouvent au côté occidental du Caucase, cette côte d’Abasie et ce pays Tcherkesse qui résistent encore. Ce point gagné, la Russie aura vu couronner l’oeuvre de sa patience, d’une patience de cinquante ans! Mais ces longues combinaisons, dont les résultats ne s’accompliront que dans un certain nombre d’années, ne sont pas faites pour être combattues par une politique viagère comme celle de l’Angleterre et de la France; la gigantesque question de la Circassie et de son littoral se réduira à l’affaire du Vixen aux proportions d’un schooner, à une consultation d’avocats de la couronne, et se terminera par quelque indemnité accordée en secret à un armateur. Le Morning-Chronicle n’en est-il pas à présenter comme un symptôme politique favorable à l’Angleterre, l’apparition d’un petit drapeau Tcherkesse, agité à travers une jalousie du sérail par une des femmes du grand- seigneur! Au lieu de ces puérilités, ne serait-il pas temps de créer de grandes conventions commerciales entre la France et l’Angleterre, et d’élever contre ces combinaisons un rempart d’intérêts français et anglais, qui sont loin d’être aussi incompatibles qu’on le pense? En France, nous avons d’autres affaires. Il s’agit de savoir quel est le parti révolutionnaire, de M. Fonfrède et de ses amis, ou du Journal des Débats, en tête de ceux qui veulent la monarchie de juillet, tel que l’entendait le ministère du 11 octobre, avec les lois de septembre et autres, que M. Fonfrède trouve insuffisantes, et déjà trop arriérées. Ainsi le parti gouvernemental y après s’être scindé en centre droit, en centre gauche, voit se former encore un tiers-parti dans le parti de la droite, comme il s’en était déjà formé un dans la nuance opposée. En vérité, la politique devient si subtile et si compliquée, que les meilleurs esprits ont peine à la suivre. Nous voici arrivés aux épurations à l’espagnole, et il ne faut pas désespérer de voir tomber un jour, à Paris, quelque publiciste d’Aubenas ou de Carcassonne, qui viendra, à son tour, traiter M. Fonfrède de negro! A voir ces folies sous leur côté sérieux, c’est un triste spectacle que celui qui se présente; et M. Guizot, qui n’est, à vrai dire, ni un proscripteur ni un ennemi mortel de nos institutions, ne doit pas être le dernier à faire d’amères réflexions sur ce qui n’est, après tout, que le résultat exagéré et l’interprétation inintelligente de ses doctrines. M. Guizot s’était créé une sorte d’absolu constitutionnel; il cherchait à donner au pouvoir une force assez grande pour dominer, sans effort, les résistances qui sont dans la nature même de notre régime. Bientôt les amis de M. Guizot ont exagéré ses principes, comme il arrive d’ordinaire; et aujourd’hui nous voyons les amis des amis du chef de la doctrine les pousser tous à la fois dans un avenir sans nom et vers un but qu’on ne saurait dire. M. Guizot, qui nous a si souvent et si éloquemment engagés à nous défier de la mauvaise queue de la révolution, n’est-il pas embarrassé de la sienne à cette heure? N’est-ce pas un peu l’histoire de la poutre et de la paille de l’Evangile? Assurément M. Guizot ne veut pas aller où voudrait aller M. Fonfrède, si toutefois M. Fonfrède sait où il va. Certes, M. Guizot, nous ne disons pas le ministère, car M. Molé est à l’abri d’un pareil soupçon; certes M. Guizot, quoiqu’on l’en accuse, n’en est pas à rêver des coups d’état, un 18 fructidor ou un 18 brumaire, ni rien de semblable à cela. M. Guizot a trop de confiance dans le pouvoir de la parole, et de sa parole surtout, pour aider un parti, qui le voudrait, à renverser la tribune. Le gouvernement de discussion lui a été trop favorable pour étouffer la discussion dans le gouvernement, et personne plus que lui peut- être ne souffre de ces déclamations gasconnes qui finiront par lui enlever ses amis les plus utiles. Mais M. Guizot, cherchant partout sa force gouvernementale, et voulant la placer partout, avait cru faire un coup de politique consommée, en favorisant la création d’une nouvelle presse, comme on dit, qui pût se servir de toutes les armes de la plus violente opposition, d’une polémique dure, violente, personnelle, ivre souvent jusqu’à l’injure, comme si un gouvernement gagnait en force ce qu’il perd en prudence et en dignité. L’essai a réussi; M. Guizot a eu ses hommes tout prêts à descendre dans la rue et à faire le coup de poing politique; mais il avait oublié que les corps francs et les fédérés ne sont pas disciplinables, à quelque parti qu’ils appartiennent, et aujourd’hui ils se sont élancés avec tant d’ardeur, qu’ils ont laissé le général en arrière, et qu’ils n’entendent plus ses cris qui les rappellent. Heureux M. Guizot si on ne l’accuse pas d’avoir ordonné tout le ravage qu’ils font! M. Thiers semble frappé de ce spectacle que lui offre M. Guizot, et tandis que l’anarchie montait à l’assaut du ministère où siège M. Guizot, M. Thiers, usant avec modération de ses connaissances spéciales et de ses belles études, défendait la centralisation financière, c’est-à-dire la force réelle du pouvoir contre le ministère qui oubliait ce principe dans la loi sur les caisses d’épargne. Il s’opposait à la création d’une commission chargée de diriger la caisse des dépôts et consignations sans le concours du ministre des finances, et indépendante de lui, ralliant ainsi à lui M. Roy, M. Humann et tous les hommes qui font autorité dans cette matière. Tant d’esprit, uni à tant de sens, est bien fait pour laver M. Thiers de l’épithète de révolutionnaire, prise dans sa plus mauvaise acception, que lui jettent ses adversaires, et qu’il mérite aussi peu que M. Guizot mérite les accusations qu’il s’attire par sa déférence pour des amis dangereux. C’est dans cet état si compliqué des partis que vont s’ouvrir les plus grandes discussions. Nous ne doutons plus que le ministère n’ait sa majorité toute prête pour les lois qui sont encore à voter; mais le zèle ardent, trop ardent peut-être, de la chambre des députés, pourrait lui causer quelque embarras dans la chambre des pairs. On dit que la loi de la garde nationale, présentée à la chambre par complaisance pour M. Jacqueminot, et que la chambre a votée par complaisance pour le ministère qui ne s’en soucie guère et qui en voit peut-être tout le danger, sera sévèrement amendée par la chambre des pairs. Il ne s’agit pas de moins, en effet, que de faire entrer dans la garde nationale de Paris, de couvrir d’un uniforme et démunir d’un fusil quinze mille hommes, pour la plupart très opposés à cette institution et à toutes les institutions qui nous régissent. On a calculé que sur ces quinze mille hommes, il se trouverait environ cinq mille carlistes et huit mille républicains. Nous ne voudrions offenser personne, mais il ne serait pas impossible que des Meunier et des Champion se glissassent dans ces rangs, et la machine infernale de Fieschi serait toute trouvée dans un peloton de gardes nationaux composé d’après le principe de coercition consacré par la nouvelle loi. Et ces dangers, il faudrait les faire courir à l’état et au roi pour complaire au goût particulier de M. Jacqueminot, de M. Delessert et de quelques autres qui aiment à s’entourer d’épaulettes et de bonnets à poils! Jamais meilleure occasion de rendre à l’état et à l’ordre public un de ces services éclairés qu’on a droit d’attendre de sa vieille expérience, ne s’offrit à la chambre des pairs. F Buloz. 14 Mars 1837. Ce qui se passe depuis quelques jours est un spectacle tout nouveau, et dans la chambre et dans le ministère. Tout à coup, au moment où le ministère se croyait le plus assuré de sa majorité, la chambre des députés, où il se plaisait à compter un excédant de plus de cinquante voix en sa faveur, lui dénie son concours pour une loi politique, et lui refuse les moyens de répression qu’il regardait, lui, comme les seuls propres à assurer la tranquillité du pays. Ce n’est pas tout, ce fait si étrange est suivi d’un fait non moins nouveau. Le ministère n’accepte point le refus de concours de la chambre comme un avis de se retirer; il reste, se dispose à resserrer ses rangs, repousse toutes les modifications qui lui sont offertes ou conseillées par ses officieux ou ses amis, et l’opposition, au lieu d’user de sa victoire, répond par des votes favorables, et tels que le ministère n’aurait jamais pu les espérer. Encore une fois, c’est un spectacle neuf, singulier; et, de jour en jour, il devient plus difficile d’en prévoir le dernier acte. Assurément, si le ministère était composé de deux nuances bien distinctes sans lien commun, il lui serait facile de savoir où il va, comme à la chambre de deviner le résultat de ce qu’elle vient de faire. Le rejet de la loi de disjonction disait assez haut à M. Molé qu’il est temps, ou de quitter le ministère ou de le modifier par l’adjonction du maréchal Soult, ou du moins de M. de Montalivet, qui veut aussi un pouvoir fort, qui a toujours combattu pour le gouvernement, mais qui n’est pas regardé comme un partisan de l’école doctrinaire. En quoi consiste l’esprit de cette école? Nous serions peut-être aussi embarrassés de le dire que ceux qui la composent; mais toujours est-il qu’elle existe, qu’elle est unie, qu’elle entre tout à la fois dans un ministère, envahissant tous les postes les plus importans, qu’elle en sort aussi tout à la fois ou à peu près, et qu’elle forme une sorte de camp retranché dans la chambre; en un mot, qu’elle a tout le caractère d’un parti, avec ses chefs qui se placent à la cime des affaires, qui dominent et transigent tout à la fois selon l’occasion et la nécessité; avec son gros d’armée qui obéit et répète la parole des chefs; avec son arrière-garde et ses partisans qui dépassent quelquefois la tête, qui la compromettent, qui l’entraînent et lui font souvent la loi. On ne peut nier que dans ce parti, qui est d’ailleurs bien connu et qui est loin de vouloir cacher ses ressources, on ne veuille avec ardeur l’ordre, la force dans le pouvoir, l’obéissance dans les subordonnés, tout ce qui est indispensable dans une société qui veut durer et ne pas périr à la moindre secousse; mais enfin ces choses si nécessaires, on les veut là, d’une façon si rude et si absolue, en se préoccupant si peu des nécessités d’en bas et de quelques garanties de plus en plus essentielles, à mesure qu’on augmente la force du pouvoir, que ceux-là même qui voudraient tout ce que veulent les doctrinaires, le veulent autrement qu’eux. Or, c’est ainsi que s’est formé le présent ministère, composé de deux, et même de trois membres qui voulaient l’ordre et la force dans certaines conditions, d’un chef qui veut la force et l’ordre avec une volonté moins âpre, quoique tout aussi prononcée, et de quelques autres qui suivent le flot, lequel grossit toujours du côté de la majorité numérique. Deux lois politiques seulement ont été présentées par ce cabinet. La première vient d’être rejetée, et les partis encore tout haletans se préparent à se rencontrer de nouveau, quand viendra la discussion de la seconde de ces lois. Nous ne savons ce qui en adviendra, mais il est certain qu’en frappant ces deux lois, la chambre frapperait tout le cabinet. Il n’est pas très constitutionnel de scruter l’intérieur d’un cabinet et de rechercher la pensée de chacun de ses membres, quand la responsabilité des mesures est eu quelque sorte commune; mais quoi de moins constitutionnel que tout ce qui se passe en ce moment entre la chambre et le ministère? et nous pouvons bien, sans scrupule, passer outre, comme fait tout le monde en ce temps- ci. On a dit que les deux lois politiques de la session avaient été rédigées à l’insu de M. Molé, et adoptées dans le conseil par une majorité dont il ne faisait pas partie. Ce fait n’est pas exact. Il paraît que M. Molé approuvait, au contraire, la loi de disjonction, et que, ne la regardant pas comme contraire à la Charte, il s’était franchement disposé à la défendre à la fois contre les amendemens du parti ultra-ministériel et contre les attaques de l’opposition. On assure, au contraire, et l’on croit savoir que la loi de non-révélation n’était pas de son goût, et que s’il n’eût obéi qu’à ses penchans (ce qu’on n’est pas toujours maître de faire dans un cabinet, même quand on en est le chef), cette loi n’eût pas été présentée à la chambre. La chambre jugera cette loi, comme elle a fait pour l’autre, avec certaines idées et certaines préventions qu’on ne peut blâmer et qui sont bien naturelles. Sa manière d’agir lors de ce dernier vote, bien que la forme n’en soit pas irréprochable, prouve que, loin d’avoir méconnu son origine dans ses vieux jours, elle est, au contraire, restée tout-à-fait l’enfant de ses pères et le fruit de l’oeuvre populaire des électeurs. Il faut se mettre à tous les points de vue. Le point de vue de la chambre ne peut être tout-à- fait celui du ministère. Celle-ci a beau venir chez les ministres, leur tendre la main, leur offrir son constant et parfait concours; quand vient une circonstance décisive, et quand elle peut agir en toute liberté sous l’incognito du scrutin secret, l’esprit déliant et actif de la commune se manifeste aussitôt, et la déclaration des droits se dresse toute vivante au milieu d’elle, au moment où l’on s’y attend le moins. De son côté, le ministère apporte toujours sur son banc la pensée qu’il y représente le roi et ses prérogatives, et qu’à lui est dévolu le soin de la dignité du souverain et de sa conservation personnelle. Et c’est ici la véritable pensée qui unit le ministère; ce qui l’a mis d’accord sur un grand nombre de questions, où il y avait d’abord divergence; ce qui l’a empêché jusqu’à ce jour de se disperser sur des routes différentes, ce sont les dangers, c’est la situation du roi. C’est pour cela qu’on s’est empressé de présenter les lois de famille qui pouvaient encore attendre une session; c’est ainsi que les lois politiques ont été rédigées et consenties, parce qu’on s’est dit qu’il fallait défendre le roi contre les conspirateurs et contre les assassins. On a donc fait une loi pour punir les conspirateurs et une autre loi pour découvrir les assassins, la loi de disjonction et la loi de non-révélation, auxquelles ou peut sans doute reprocher, à l’une d’être irrégulière, mais certes moins choquante et moins en dehors de nos moeurs que la trahison sous le drapeau; à l’autre de manquer de moralité, mais qui est assurément moins immorale que tous les projets homicides, exécutés ou non, que nous avons vus depuis deux ans. Encore une fois, voilà pourquoi le cabinet a été d’accord, voilà sur quelle pensée il s’est réuni, et comment M. Molé, le modérateur du cabinet, de l’aveu même des organes de la presse qui voudraient lui contester ce rôle et surtout l’empêcher de le jouer, a trouvé, dans le sentiment de ses devoirs, l’abnégation nécessaire pour adopter une mauvaise loi politique qu’il n’avait pas approuvée, et pour marcher momentanément dans les voies d’un système où pouvaient l’arrêter quelques-uns de ses scrupules. On nous assure même que M. Molé poussera jusqu’au bout l’accomplissement du pénible devoir de sa position, et qu’il a insisté dans le conseil, contrairement à d’autres avis, pour que la loi de non-révélation soit discutée à la chambre des pairs et présentée, dans un bref délai, à la chambre des députés. Or, il y a d’autant plus de courage dans cette résolution de M. Molé, qu’il ne se dissimule aucun des embarras que lui prépare cette discussion, et que ses anciens rapports d’amitié avec M. Royer- Collard ont dû lui apprendre que ce vieux et puissant défenseur de la légalité, sous la restauration, a lu, il y a deux jours, à ses amis intimes, un brillant discours contre la loi, où il montre, dans un curieux épisode, de Thou forcé d’aller vendre à Richelieu la tête de son ami Cinq-Mars, si la loi de non-révélation eût existé du temps de Louis XIII. Il y a sans doute plus d’un argument de ce genre dans le discours de M. Royer-Collard, dont l’esprit bien trempé n’est pas de ceux qui s’engourdissent dans le repos. Voilà deux lois politiques qui causent de terribles embarras au ministère, et qui ne paraissent pas venir d’une manière bien puissante à son aide. La loi de disjonction était presque inexécutable, à cause des difficultés de procédure sans nombre qu’elle élevait. Quant à l’autre, la loi de non-révélation, outre qu’elle n’a pas l’inconvénient de toucher au jury, et qu’elle n’a pas l’air, comme semblait celle-ci, d’être une vengeance contre le verdict de Strasbourg, qu’il faut subir en songeant chrétiennement aux autres profits de l’institution qui nous l’a valu, les amendemens de la chambre des pairs lui ôtent, en grande partie, le caractère de délation intime. Il y a quelque chose d’inquiétant dans ce mot de révélation; et, en 1832, où l’on faisait encore plus la guerre aux mots qu’aux choses, la France entière (on sait que la chambre des pairs faisait à peine partie de la France en ce temps-là), la France entière applaudit quand on supprima de notre Gode pénal le délit de non-révélation. C’est que toute la France n’avait pas été juge de délits politiques, c’est-à-dire placée, par la loi, dans la nécessité de condamner, avec quelques conspirateurs très sérieux, une foule de conspirateurs à la suite qui avaient médité la ruine de l’état, sans trop apercevoir les conséquences de leur complot à travers la fumée de l’estaminet, au fond duquel on allait les séduire. Quant à ces criminels obscurs, et stupides jusqu’à l’innocence, la cour des pairs et les jurés trouvaient souvent dans la loi de non-révélation, dont les peines n’étaient pas très graves, un moyen d’être démens sans trop entamer leur conscience. Ils les jugeaient comme non-révélateurs y au lieu de les traiter comme coupables du crime de haute trahison, et un simple emprisonnement faisait justice de quelques pauvres diables, très indignes, en vérité, de monter sur l’échafaud. Ajoutez que la crainte de l’emprisonnement faisait quelquefois révéler un complot, et que d’autres fois, un conspirateur dévoilait un danger pour l’état, décidé par la certitude qu’il avait de changer de rôle en agissant ainsi. Sans doute la morale se révolte à l’idée d’une telle trahison; mais les conspirations ne sont que des trahisons légalisées quand elles réussissent; et quant à la révélation simple, la morale souffre bien aussi quelque atteinte de celui qui voit préparer en silence, près de lui, une machine de mort, sans avertir celui qu’elle doit frapper. On peut contester l’excellence des moyens, mais le ministère, et particulièrement M. Molé, ont eu en cela l’intention bien formelle de défendre les jours du roi. Il n’est pas un membre de l’opposition, même de la gauche extrême, qui n’eût cherché quelque moyen semblable, si le roi s’était adressé à lui, comme il l’a dû faire à ses ministres, en les sommant de lui donner la protection dont jouit en France le plus obscur citoyen. Le moyen, en effet, quand on est ministre, de rester les bras croisés et de répondre seulement par un soupir plaintif, quand le chef de l’état vous demande, au nom de sa famille en larmes, la sécurité que son gouvernement a donnée à tous les citoyens, qui peuvent, grâce à la paix dont jouit le pays, traverser jour et nuit les cités et les routes, voyager à travers les forêts et les montagnes, sans que leur vie et leur bourse courent le moindre risque, tandis que le roi ne peut descendre l’escalier de son palais sans s’exposer à recevoir une balle; ou bien, si c’est un complot contre sa maison et son trône. quand il se plaint de voir le complot impuni, tandis que le vol d’un mouchoir, la tentative d’incendie d’une meule de foin, ou tout autre délit, sont si rapidement punis ou réprimés? Mais on a vu, et non peut-être sans raison, dans ces lois toute la préface d’un système, un pont pour arriver à la terre promise que nous montrent de loin les sentinelles perdues de la doctrine. Peut-être tout autre ministère, celui de M. Thiers, par exemple, qu’on ne pouvait suspecter, eût-il fait passer ces lois, ou quelques lois de cette nature; car de quoi s’agissait-il? de ce que veut tout le monde, de la sûreté du roi, c’est-à-dire du repos du pays. Mais sur le rempart que la prudence ministérielle élevait autour du prince, et auquel travaillaient presque d’accord M. Molé et M. Guizot, on voyait la presse avancée, la jeune presse ministérielle, comme elle se nomme, se hâter de braquer des canons, et montrer déjà dans ses mains la mitraille dont elle comptait bien les charger pour la confusion des factieux, c’est-à- dire de tous ceux dont le zèle monarchique n’est pas aussi pétulant que le sien. La chambre a refusé la loi. On ne peut blâmer la chambre. Maintenant la discussion va s’ouvrir sur les fonds secrets. La chambre les accordera sans doute. C’est, nous dit-on, un moyen d’étendre la police, un moyen non politique de préserver le roi. Le ministre des affaires étrangères demande aussi un supplément de fonds secrets, car ce n’est pas seulement en France que doit s’exercer la surveillance du gouvernement. Les dépêches reçues récemment de Bruxelles et de Darmstadt prouvent que les machines infernales et les pensées d’assassinat s’expédient à présent du dehors au dedans, et que cette maladie contagieuse se dispose à faire le tour de l’Europe, comme la grippe et le choléra. Il parait que la connaissance qu’il a des dispositions de la chambre au sujet de la loi des fonds secrets, n’a pas peu déterminé M. Molé à insister sur la prochaine discussion de la loi de non-révélation. Le ministère a hâte de savoir ce que lui garde la chambre sous les votes de cette complaisante et immense majorité, dont il se sent un peu embarrassé. Cette tactique de l’opposition est vraiment remarquable et non moins nouvelle que l’est toute la marche des affaires depuis peu de jours. Un journal qui voit tout en noir, et qui semble vouloir élever le trône sur les décombres de ce régime, y voit l’abus et la ruine du gouvernement représentatif. Ceci est l’abus de la critique et du droit de vitupération. Avec un peu plus de calme et d’impartialité, on reconnaîtrait, au contraire, dans la méthode actuelle de l’opposition, une habileté qui n’est pas blâmable, et même quelque chose de mieux. Si on recherchait tous les abus du gouvernement représentatif, si on fouillait dans cette chambre de fonctionnaires et jusque dans les rangs de ces députés indépendans, qui n’envient les fonctions de personne, mais qui ont des parens et des amis pourvus, de leur fait, de toutes sortes d’emplois; si on allait par-delà encore, on s’assurerait sans doute et sans peine que le gouvernement représentatif n’est mu par des anges, ni d’une part, ni de l’autre, et que ce sont des hommes faillibles, préoccupés d’intérêts personnels, et animés de passions souvent peu nobles. qui mettent ses rouages en mouvement. Là, comme ailleurs, il faut se réjouir du bien, n’importe d’où vient sa source. Or, ce que nous voyons est un progrès, c’est une amélioration réelle. Quel que soit le motif de ce changement, il parait certain que l’opposition systématique, qui voulait qu’un ministère eût tort tous les jours, à toutes les heures, dans tous ses discours et dans tous ses actes, soit qu’il fît marcher une armée ou confectionner un pont, percer une route ou signer un traité, soit qu’il se crût en droit de destituer un fonctionnaire ou d’en créer un, que cette opposition n’est plus supportable aujourd’hui. Il est donc avéré que l’opposition doit être juste, si elle veut qu’on l’écoute. Nous savons aussi bien que personne que c’est là simplement une tactique; mais, enfin, la tactique est bonne, et l’opposition s’honore en l’adoptant. Quoi qu’il en soit, la loi de non-révélation sera discutée. Le Journal de Paris a dit, avec plus d’esprit et de verve que de justesse, que la loi de disjonction a été tuée par le silence de M. Guizot et par la parole de M. Molé; il lui est peut-être réservé de voir ces paroles démenties par les faits, et la loi de non-révélation périr par une marche contraire. Peu nous importe que ce pressentiment se réalise, car le ministère ne nous inspirera aucune inquiétude tant que M. Molé le couvrira de son nom. M. Molé agira dans ce cabinet, nous le pensons, comme il a agi à la chambre dans cette mémorable discussion. Ainsi qu’il se levait pour protester contre les amendemens qui étaient contraires à la constitution, ainsi il se lèverait sans doute dans le conseil pour s’opposer à toutes les infractions contre la Charte. C’est là son rôle; il n’en a pas d’autre, et il ne saurait y faire défaut sans perdre aussitôt son influence dans le conseil, sa position dans la chambre, et manquer à la fois aux traditions de famille qui doivent le guider. Si nous ouvrons les mémoires du temps, nous verrons Mathieu Molé défendre la loi, tantôt dans le parti des princes, tantôt dans le parti de la cour, le centre gauche et le centre droit de l’époque, et se rendre ainsi propre à modifier tour à tour les deux partis et les préserver de leurs excès, ainsi que pourrait faire alternativement son successeur dans un ministère de centre gauche, où ses opinions le placeraient comme un élément de centre droit, et comme il devrait faire, comme il fait peut-être dans le présent ministère, où il représente assurément le centre gauche, avec sa modération qui n’est pas dépouillée d’énergie, et sa fermeté qui n’est pas revêtue de formes acerbes. Avec l’autorité de son nom et de sa conduite, M. Molé peut donc, par sa parole, décider la chambre à voter pour la loi de non- révélation, dont il n’est pas l’auteur. Ce jour-là M. Molé aura sauvé son ministère, et sans doute il y prendra l’influence qui lui serait bien due. Qu’on ne dise pas que nous voulons tracer deux sillons à ce ministère, ou le diviser par une vieille tactique. Nous n’y songeons pas; mais il y a une évidence qu’on ne peut se refuser à reconnaître. C’est la présence réelle de deux nuances d’opinion dans le conseil. Lisez la discussion de l’adresse, pesez les paroles de M. Molé et les paroles de M. Guizot, là est la nuance. Le refus d’admettre M. de Montalivet au ministère de l’intérieur, lors de la formation du cabinet, prouve que la nuance de M. Guizot dominait alors; depuis le rejet de la loi de disjonction, il est permis de croire que l’influence de M. Molé augmente, si elle ne domine pas encore. En disant ces choses, nous n’avons pas la prétention de révéler un secret; tout le monde les sait comme nous, et ce serait feindre que de vouloir les ignorer à présent. L’unité du cabinet existe cependant; mais elle n’existe que dans une pensée principale, dans celle de la sûreté du roi. Si donc le ministère succombe par le rejet de la loi de non- révélation et de la loi de disjonction, ce sera la faute de ceux qui ont donné à ces lois une couleur qu’elles ne devaient pas avoir, après tout. Nous ne parlons pas de l’opposition; c’est son métier, et elle l’a très bien fait. Nous avons en vue les écrivains qui gourmandent le président du conseil, quand il se rend chez le président de la chambre, comme si le chef d’un ministère était jamais dispensé des lois de la politesse envers le représentant d’un pouvoir de l’état; ceux qui, ayant de reste tant de logique et tant de verve, l’emploient à servir des passions qui ne sont pas même celles de leurs amis, et à épouvanter ceux-là même qui trouveraient un bon côté à leur système. Si la loi de non-révélation est adoptée, au contraire, ce ne sera qu’autant que le ministère effacera cette première impression de la chambre qui s’est manifestée par un vote défavorable, et qui se reproduirait infailliblement en présence de la soeur jumelle de la loi repoussée. Cette tâche appartient à M. Molé, et il ne peut la remplir qu’en adoucissant, par l’autorité qu’il vient d’acquérir, le système politique qu’il a consenti jusqu’à présent. Une vérité triviale à force d’avoir été dite, c’est que la France hait à la fois le despotisme et l’anarchie, les ordonnances de Juillet et les journées de Juin; elle se défie également de ceux qui lui disent qu’il faut changer le système électoral, qui s’en vont criant que la chambre ne suffit pas aux besoins de la liberté, et de ceux qui crient tout aussi haut que la Charte ne suffit pas aux besoins du pouvoir. Nulle de ces opinions n’aura d’accès dans la chambre, et la majorité se montrera inexorable envers ceux qui seront même soupçonnés de les encourager et de les répandre. Que le ministère se règle là-dessus. Celui des ministres qui comprendra le mieux cette vérité, sera le plus influent. F Buloz. 31 Mars 1837. Même après avoir lu tous les journaux, même après avoir écouté tous les propos des salons ministériels et des couloirs de la chambre, on ne saurait croire tout ce qu’il y a de petites misères dans l’intérieur d’un cabinet. Sans doute, dans un ministère composé, comme celui-ci, d’hommes spéciaux, plus ou moins capables, très capables même, disons-le, dès qu’ils se trouvent sur leur terrain, il se rencontre des jours de hautes et graves pensées que tout le monde pourrait entendre, et qui donneraient une grande considération au conseil, si ces jours-là il était loisible d’en ouvrir les portes au public, et de faire assister la France à la discussion. Ces jours-là, quand il s’agit de théories sociales et d’enseignement, si les passions politiques ne sont pas trop près de la question, quel homme commande plus l’attention que M. Guizot? En fait de crédit et de diminution de tarifs, si les intérêts du parti ne sont pas en jeu, qui peut mieux se faire écouter que M. Duchâtel, en qui se trouvent assez bien combinées les qualités que donnent la maturité et la jeunesse? De son côté, M. Martin (du Nord) ne se présente-t-il pas au conseil avec une science consommée, tant qu’il ne s’agit ni de commerce ni de travaux publics, et quand sa capacité législative n’est pas officiellement contrainte de se porter sur des tracés de chemin de fer, qui ne lui sont pas familiers, ou sur des constructions d’aqueducs et de ponts, qui lui sont plus étrangères encore? Au contraire, M. le général Bernard, qui occupe le ministère de la guerre, ne serait-il pas le premier ministre des travaux publics de l’Europe, et la lumière ne naît-elle pas de chacune de ses paroles, quand il daigne empiéter sur les attributions de M. Martin (du Nord), en donnant quelques notions de géométrie appliquée et de génie civil, tandis que celui-ci pourrait expliquer, à son tour, les principes de la justice militaire et l’organisation magistrale des conseils de guerre? Quant à M. le vice-amiral Rosamel, qui est, grace à Dieu, à son véritable poste, n’est-il pas une des gloires du pavillon français? sa réputation n’est-elle pas populaire sur nos flottes, établie dans toutes les mers, à ce point que, depuis vingt ans, les matelots anglais ôtent leur bonnet quand ils entendent prononcer son nom, et sa courte administration n’a-t-elle pas été l’objet des suffrages publics dans tous nos ports? Et M. le comte Molé, dont la parole est toujours d’une convenance et d’une modération si parfaites, qui sait mieux que lui les rapports des états entre eux? Quelle expérience de ministre des affaires étrangères peut être préférée à la sienne, si ce n’est celle de M. de Talleyrand, qui en a trop pour vouloir d’un ministère? Qui figure mieux à la tête de notre corps diplomatique que le premier soutien du système de non- intervention en 1830, puisque le vieux fondateur de la quadruple alliance s’est mis depuis longtemps hors des rangs? Voilà pourtant un ministère composé de capacités, d’hommes faits pour se respecter entre eux! D’où vient donc ce que nous voyons et le spectacle que nous donnent ces sagesses qui s’animent les unes contre les autres, et quelques-unes de ces gravités qui s’agitent avec tant de fougue? On est tenté de se demander si derrière toutes ces questions de personnes ne s’élèvent pas de véritables dissentimens de principes; car le pays ne serait pas si dépourvu de sens que de s’occuper de ces débats, s’ils étaient aussi vides; et le gouvernement n’est pas si puéril que le représentent les écrivains de toutes nuances, qui prennent en pitié le régime représentatif, parce qu’il fonctionne trop lentement au gré de leurs passions, soit qu’ils aient la passion du pouvoir illimité ou celle de la désobéissance absolue. Des hommes d’une valeur si reconnue, se dit-on, des hommes qui, dans le monde, se passent avec toute sorte d’urbanité leurs mutuelles insuffisances, ne deviendraient pas tout à coup incompatibles et exigeans, de ce seul fait qu’ils se trouveraient réunis, comme ministres, dans un cabinet. On est donc porté à croire qu’il y a quelque chose d’inconnu là-dessous, et que cela n’arrive pas par des causes futiles, mais parce que, comme dit M. Berryer. Assurément, deux systèmes politiques bien tranchés ne sont pas ici en présence. Ce sont deux nuances qui se combattent, deux nuances qui pouvaient faire la force du cabinet, mais qui semblent devenues aussi inconciliables que si elles étaient des opinions ennemies. La nuance que représente M. Guizot est soutenue au ministère des finances par M. Duchâtel, et au ministère de l’intérieur par M. de Gasparin, que M. Guizot y a établi de sa main, et auprès duquel il avait placé M. de Rémusat. M. Guizot ne partage pas absolument les doctrines politiques et la manière de voir de M. Molé, cela est évident; autrement il n’aurait pas jugé nécessaire de s’assurer, par ses amis, de deux postes aussi importans que le ministère de l’intérieur et le ministère des finances. Il ne se serait pas opposé au maintien de M. de Montalivet au ministère de l’intérieur quand il refusa de prendre ce poste lui-même au 6 septembre. M. Guizot n’est pas homme à faire des choses inutiles, et il faisait une chose très logique en s’assurant d’une notable portion d’influence pour lui et pour les siens. De quelle nature est le dissentiment politique qui a nécessité l’emploi de ces précautions? L’opinion publique peut se tromper; mais, à tort ou à raison, elle désigne M. Guizot comme le partisan le plus ardent de la politique de guerre civile, qui pouvait être bonne quand les factions étaient armées, quand il était question de dissoudre de turbulentes associations, mais qui est tout-à-fait hors de propos dans un pays tranquille, où l’on a soif de l’ordre, et où les cas de rébellion, de désobéissance et d’indiscipline ne sont plus que des cas isolés, qu’un gouvernement ferme et modéré peut réprimer sans efforts. A tort ou à raison, on suppose M. Guizot sans cesse préoccupé, avec ses amis, de la composition d’une loi nouvelle, prête à être présentée à chaque évènement nouveau, remettant ainsi en question l’organisation politique du pays, et soulevant tout l’état social par sa base, ce qui n’est pas toujours le moyen d’assurer sa solidité. À tort ou à raison, les mesures conservatrices de M. Guizot semblent âcres et violentes, plutôt faites pour propager les divisions que pour les éteindre; tandis que les procédés politiques de M. Molé, qui diffèrent peu, au fond, de ceux de M. Guizot, se présentent sous des formes plus acceptables et plus faciles. La chambre voyait donc avec complaisance, dans ces temps de détresse, mais de calme, la fougue de M. Guizot modérée par l’esprit de M. Molé; elle se plaisait à voir l’influence du président du conseil, sinon dominer, du moins se faire sentir, n’eût-elle servi qu’à arrêter cette grande consommation de lois que M. Guizot et ses amis sont toujours disposés à faire, et à empêcher que le terrain politique ne fût labouré et remué de fond en comble par ces infatigables hommes d’état. De bonne foi, qu’on nous dise ce que représenterait la présidence de M. Guizot, qui a l’avantage, après tout, de faire tolérer sa politique sous la présidence actuelle? On la regarderait comme le début d’un grand système de rigueur et d’intimidation qui serait à la veille d’éclore. A qui la faute si les discours d’un ministre semblent inquiétans, tandis que la parole d’un autre rassure? La chambre ne doit compte qu’à elle- même de ses impressions, il suffit de les constater, et elle les manifeste, ce nous semble, d’une manière assez claire. En pareil cas, il était peut-être d’une bonne politique de ne pas méconnaître cette direction de la chambre, de se contenter de la prépondérance qu’on avait acquise par l’occupation de trois ministères dans le cabinet, et de ne pas choisir le moment actuel pour vouloir s’étendre et s’établir plus fermement. C’est cependant ce qui a été tenté, dit-on, par M. Guizot. Assurément, M. Guizot a autant que personne, plus que personne peut-être, le droit de vouloir à son tour se placer à la tête d’un cabinet, et lui imprimer une direction qui lui convienne. Son incontestable talent, la rigueur même de son caractère, ses longues et fréquentes haltes au pouvoir, lui donnent toute l’importance et la gravité qu’il faut pour justifier cette ambition; mais M. Guizot essayait seulement d’augmenter sa part dans le pouvoir sans augmenter sa part dans la responsabilité. Il fallait vouloir plus ou se contenter de moins. Demander le portefeuille de l’intérieur sans la présidence du conseil, ce n’était faire qu’un pas timide, quoique très hasardé. On étonne et on réussit souvent par un coup d’audace; mais il ne faut pas l’exécuter à demi, et si M. Guizot croyait le moment venu, il devait se frayer une plus large route. Quand on n’est gouverné que par la pensée d’appliquer des vues politiques, et non par une ambition personnelle, on a bien le droit de marcher ferme à son but. Il est vrai de dire que tout récemment les plans de M. Guizot se sont agrandis. Il y a peu de jours, M. Guizot, voulant satisfaire les voeux de ses amis politiques, avait manifesté la volonté de quitter le ministère de l’instruction publique qu’il comptait laisser à M. de Rémusat, et de passer au ministère de l’intérieur pour y remplacer M. de Gasparin. Il fut objecté à M. Guizot que M. de Gasparin avait été appelé au ministère de l’intérieur par M. Guizot lui-même, et un refus de consentement fut opposé à ce projet par le président du conseil. On ajoute que les amis de M. Guizot répondirent à ce refus, en offrant, de leur propre mouvement sans doute, le ministère des affaires étrangères au général Sébastiani, le ministère de la guerre au maréchal Soult, et le ministère du commerce, augmenté d’un grand nombre d’attributions, à M. de Montalivet, qui, tous, ne virent rien de sérieux dans ces propositions, et refusèrent de les écouter sous cette forme. On se réduisit alors, dit-on, à inviter M. de Montalivet à entrer seul dans le ministère, en acceptant le portefeuille des travaux publics; mais on assure que l’ancien ministre de l’intérieur déclara qu’il était prêt à reprendre les fonctions qu’il avait exercées, et non pas d’autres, et exigea, en outre, que M. Guizot consentit à ne pas quitter le ministère de l’instruction publique, afin que le ministère actuel rentrât dans les conditions qui avaient été proposées lors de sa formation, quand M. Molé demandait que l’intérieur fût confié à M. de Montalivet. Les choses en restèrent là on ne proposa plus rien ni de part ni d’autre; le ministère, moins uni, ne se trouva pas disloqué, comme on l’a dit, et, en réalité, tout se bornait encore à une pensée restée sans exécution. Cette pensée avait été conçue par M. Guizot, qui essayait de devenir ministre de l’intérieur par égard pour ses amis, et qui consentait à rester ministre de l’instruction publique par égard pour ses collègues; mais il paraît que cette résolution pacifique de M. Guizot fut de courte durée, et les nombreuses démarches faites par ses amis devinrent bientôt l’objet de l’attention générale. On a tant parlé de ces démarches, qu’il nous est bien permis d’en parler à notre tour; et les voeux de M. Guizot ont été exprimés si clairement par les feuilles qui lui sont dévouées, que pour les méconnaître, il faudrait volontairement se fermer les yeux. La première démarche aurait eu lieu près du général Sébastiani, qu’on aurait mis dans la nécessité de répondre, en homme d’esprit et de caractère, par un mille fois non! fortement prononcé, aux instances qui lui étaient faites pour accepter la présidence du conseil et le ministère des affaires étrangères. Le maréchal Soult avait déjà refusé des propositions presque semblables, et M. de Montalivet en était aussi à son second refus. On songea alors à donner le ministère de la guerre au général Rohault de Fleury, qui s’est distingué surtout dans les troubles de Lyon, où il a acquis son grade, grade bien acquis sans nul doute, mais dont l’origine rappelle de pénibles souvenirs. M. Guizot se décidait, dans cette nouvelle combinaison, à prendre la présidence du conseil et le ministère de l’intérieur. Mais la difficulté de trouver un ministre des affaires étrangères, l’acceptation de M. de Barante étant plus que douteuse, empêcha la formation de ce cabinet, auquel eût encore manqué l’adhésion du roi, des chambres et de l’opinion, légères difficultés, d’ailleurs, qui n’arrêtent ni M. Guizot ni ses amis. M. Guizot revint alors à M. Molé, qui n’ignorait pas sans doute toutes ces manoeuvres, et insista pour que le ministère de l’intérieur lui fût livré; mais de graves raisons, puisées dans des considérations politiques que tout le monde appréciera, et dans un sentiment de dignité personnelle, décidèrent, dit-on, M. Molé à s’opposer à l’exigeante de M. Guizot. Et pour mettre M. Guizot à même d’agir en toute liberté, le président du conseil pria le roi de charger le ministre de l’instruction publique de former un ministère à sa convenance. C’est alors qu’on lut dans quelques journaux dévoués à M. Guizot ces étranges manifestes où l’on rayait M. Molé de la liste des hommes politiques, pour n’y laisser que M. Guizot, M. Thiers et M. Odilon Barrot; M. Guizot, essentiel, indispensable, unique, dans le moment présent; M. Thiers, qu’on laissait entrevoir comme un homme possible dans l’avenir, et M. Odilon Barrot, qu’on reléguait dans le lointain comme le ministre des temps fabuleux. Une fois M. Guizot et les siens seuls maîtres des affaires, on eût facilement prouvé que M. Thiers n’était pas bon à grand’chose, et que M. Odilon Barrot n’était bon à rien. Quant au programme politique lancé dans le monde de la publicité par les doctrinaires, rien n’est plus magnifique et plus beau. C’est l’annonce avec toute sa splendeur et avec toute sa pompe transportée dans les grandes affaires politiques. «La politique de M. Guizot, est-il dit dans un de ces programmes, aurait de plus que la politique de M. Guizot, membre d’un ministère de coalition, de la netteté, de la franchise, de la vigueur, et par conséquent une efficacité beaucoup plus grande.» En d’autres termes, M. Guizot, qui demandait, après le rejet de la loi de disjonction, la destitution de tous les députés fonctionnaires qui n’avaient pas voté cette loi, et qui voulait faire payer ainsi le résultat du scrutin secret à MM. Dupin, Legrand (de l’Oise), Vivien, Félix Réal, et à tant d’autres, ne trouverait plus M. Molé sur son chemin, qui s’opposa avec fermeté à de pareilles mesures, en déclarant qu’il se retirerait si elles étaient adoptées. M. Guizot, qui voulait déférer le Courrier français à la cour des pairs, une fois débarrassé de M. Molé, qui s’est opposé presque seul, mais efficacement, dans le conseil, à ce projet; M. Guizot agirait avec toute la vigueur et toute la franchise dont il est susceptible, et traduirait la presse en masse devant cette haute juridiction, qui lui en saurait beaucoup de gré sans doute. Mais M. Guizot se réserve, selon le programme que nous citons, quelques moyens de popularité. Son premier soin serait «de pourvoir à la formation d’un grand nombre de hautes positions secondaires pour fonder un corps politique, et comme une pépinière de candidats futurs du pouvoir.» C’est-à-dire que M. Guizot s’occuperait, dès qu’il serait chef du cabinet, à fonder un séminaire politique, une école secondaire de la doctrine, où les élèves qui y seraient admis auraient une haute position, et seraient, en quelque sorte, des agrégés-ministres. Quel stimulant pour ceux qui hésiteraient encore à entrer dans les rangs des doctrinaires, où l’on apprendra désormais les affaires dans de hautes positions? Ceci ne ressemble-t-il pas au langage des raccoleurs qui promettaient les épaulettes de colonel à toutes les recrues dès qu’elles commenceraient à savoir l’exercice? ou, pour prendre un exemple plus digne d’être appliqué à un grave historien, ne dirait-on pas Guillaume-le-Bâtard distribuant d’avance les terres de la conquête? Il ne s’agit plus que de jeter l’ours à terre et de le dépecer! Les amis de M. Guizot nomment, dans leur langage, ce partage amiable l’avènement des intelligences. Ces plans ne se bornent pas à des théories de journal, et des amis non moins actif s’efforçaient, pendant ce temps, de former l’impossible cabinet et le ministère normal qui sera l’ancre de salut de la monarchie. Il parait qu’on s’est arrêté, en dernier lieu, à M. de Saint-Aulaire, comme ministre des affaires étrangères, au général Sébastiani, mais au général Tiburce Sébastiani, faute de mieux, comme ministre de la guerre; M. Martin (du Nord) aurait le ministère de l’intérieur, s’il lui plaisait de l’accepter, ce dont nous doutons, et les amis connus de M. Guizot occuperaient les autres postes. Quant à M, Guizot, il prendrait la présidence et conserverait le ministère de l’instruction publique, sans doute pour fonder l’école secondaire des hautes positions. Que pense M. Molé de ces manoeuvres? nous l’ignorons. On a dit que les propositions faites dans ce moment critique, au nom de M. Guizot, à M. de Montalivet et à tant d’autres, délivraient M. Molé des engagemens qu’il avait contractés en acceptant la présidence. En fait de loyauté, de délicatesse et de fidélité aux engagemens, il faut s’en rapporter à M. Molé, qui, en cela, sera meilleur juge de sa cause que personne; mais il parait que M. Molé n’avait encore songé à faire usage de cette liberté que pour mettre à l’aise son collègue de l’instruction publique et lui permettre, s’il lui était possible, de fonder un autre cabinet, ou pour lui fournir les moyens de prolonger l’existence de celui-ci, Le remplacement de M. de Gasparin, demandé par M. Guizot et par M. de Gasparin lui-même, eût été alors le seul changement qui se fût opéré dans le ministère; et M. de Montalivet, invité par M. Guizot et ses amis à en faire partie, eût pris cette place vacante qu’il connaît si bien, et où il a laissé de si bons souvenirs. Mais M. Guizot repousse absolument ces transactions. Assurément, s’il y avait deux systèmes opposés dans le cabinet, il y aurait eu de la folie à vouloir faire vivre en paix ces deux systèmes; mais il n’en est rien. M. Thiers et M. Guizot, par exemple, ne pourraient pas durer huit jours ensemble; car M. Thiers s’est placé au centre gauche, en le renforçant de toutes les idées d’ordre et de conservation qu’il a appliquées depuis six ans, ainsi que beaucoup de membres de ce côté de la chambre, qu’on affecte de traiter néanmoins d’ennemis de l’ordre public, tandis que M. Guizot s’est décidément établi au centre droit, vis-à-vis duquel M. Molé fait, en quelque sorte, l’office de résistance, par la fermeté avec laquelle il s’oppose à toutes les mesures violentes. M. Molé et Ai. Thiers se trouvent ainsi les modérateurs, l’un du centre droit, l’autre du centre gauche; sans l’un, le parti doctrinaire irait quelque jour à M. Berryer; sans l’autre, le tiers-parti irait à M. Odilon Barrot. Or, nous le répétons, tant que M. Molé fera partie de ce ministère, le cabinet aura un élément de durée devant la chambre, et même devant celle qui lui succéderait. On a dit que l’opposition voulait piquer l’amour propre des ministres, jeter entre eux une jalousie de pouvoir et de talent. C’est au ministère à se défendre contre ces tentatives, qui ne seraient pas nouvelles ni neuves, on peut le dire; et il serait d’autant moins excusable d’y succomber, que jamais il n’y eut moins de sujet de rivalité entre deux hommes. Qu’ont de commun l’aménité, la science des affaires, la grande fortune et tous les avantages de M. le comte Molé, avec le talent de parole et les connaissances philosophiques de M. Guizot? En quoi l’une de ces notabilités peut-elle offusquer l’autre? et, au contraire, combien n’auraient-elles pas pu s’entr’aider par leur caractère si divers, on peut dire si opposé? Mais, pour se soutenir, il fallait s’entendre; or est-il toujours bien facile de s’entendre avec M. Guizot? Nous avons dit que les capacités spéciales ne manquent pas dans ce ministère. M. Molé, M. Duchâtel, M. Guizot, le vice-amiral Rosamel, s’y trouvent appliqués aux objets de leurs constantes études. Le général Bernard aux travaux publics et au commerce, M. de Montalivet à l’intérieur, et le maréchal Soult à la guerre, s’il eût été possible de le satisfaire, complétaient cette réunion d’hommes spéciaux. Au milieu d’un tel ministère, M. Guizot et ses amis se seraient trouvés à l’abri des accusations qui pleuvent sur eux chaque jour; leurs idées politiques, fortifiées du talent du chef, eussent trouvé plus d’une occasion d’y prévaloir; mais elles en seraient sorties, à l’heure de l’application, heureusement modifiées par les élémens qui devaient les entourer, et dépouillées de ces formes acerbes qui leur ont nui si souvent, même dans les chambres. Une autre accusation, qui n’a pas moins nui dans la chambre au ministère, ou plutôt à une partie du ministère, serait tombée alors d’elle-même. On eût cessé de regarder comme les organes secrets du cabinet, certains orateurs et certains écrivains, lesquels ressemblent un peu au démon familier d’une vieille ballade, qu’un sorcier inexpérimenté avait évoqué pour venir laver sa maison, et qui la voyait submergée, faute de puissance pour retenir le zèle de son serviteur. Aujourd’hui, M. Guizot s’arrête à l’idée de former un ministère et d’appliquer lui-même ses idées de gouvernement, en mettant sur table tout ce qu’il a de réputation, de fortune politique et d’avenir. A la bonne heure, c’est une résolution digne de son courage; en adversaires loyaux, nous lui souhaitons qu’il l’exécute, si la chambre y consent toutefois, si elle ne craint pas que le pays, ne mettant aussi tout au jeu de son côté, la partie ne devienne trop inégale. Cependant, n’en déplaise à celui qui a dit : Ce qu’il y a dans ce ministère, ce sont des hommes courageux et des poltrons, n’en déplaise à M. Guizot, et il le verra plus tard sans doute, les hommes courageux ne sont pas ceux qui grossissent les partis dans leur imagination, à force d’en avoir peur, et qui amoncèlent des murailles de lois pour se défendre contre eux, mais ceux qui, mesurant avec calme l’étendue du danger, ne se l’exagèrent pas, ne s’excitent pas sans cesse pour le conjurer, et se trouvent suffisamment armés quand il s’agit de le combattre. THÉÂTRE-FRANÇAIS. – LA VIEILLESSE D'UN GRAND ROI. La pièce représentée mardi dernier au Théâtre-Français, est absolument sans importance, et nous consentirions volontiers à n’en pas parler, si nous ne pensions qu’il est utile de signaler, dans cet ouvrage si parfaitement nul, l’imitation des procédés familiers à M. Scribe. La Vieillesse d’un grand roi, de MM. Lockroy et Arnould, sans être précisément construite avec la même adresse mécanique, la même habileté extérieure, que Bertrand et Raton, l’Ambitieux et la Camaraderie, se rapproche pourtant de l’école de politique bourgeoise fondée par le plus fécond de nos vaudevillistes. Dans le drame de MM. Lockroy et Arnould, comme dans les comédies qui ont mené M. Scribe à l’Académie, l’anecdote est constamment substituée à l’histoire. Les petits moyens, les petites scènes, les petits personnages occupent sans relâche les premiers plans. Nous serions indulgens et ferions bon marché de nos scrupules, si la pièce produisait le rire ou les larmes, si elle se distinguait par l’intérêt ou la gaieté. Malheureusement, en présence de l’ennui, nos scrupules demeurent entiers. Nous ne tenons pas à prendre parti pour le duc de Saint-Simon, à soutenir qu’il a eu raison d’attaquer le caractère de Mlle de La Chausseraie; mais ce n’est vraiment pas la peine de mettre en scène Louis XIV et Mme de Maintenon, le duc du Maine et Mme de Caylus, pour n’offrir qu’un imbroglio sans mouvement et sans nouveauté. Les mémoires les plus indolentes ont retrouvé dans Louis XIV le bonhomme Argan, à la vérité près, dans Mme de Maintenon Mme Evrard, dans l’abbé Simon Michel Perrin, dans le duc du Maine un traître de mélodrame, dans Mme de Caylus une parleuse sans esprit, qui paraît ordinairement dans l’exposition de toutes les pièces dites historiques. Il n’y a pas de raison pour que ces personnages appartiennent à l’année 1715, plutôt qu’à toute autre époque; ni les sentimens ni le langage ne rappellent le commencement du XVIIIe siècle, ni surtout la cour de Louis XIV. Le roi n’est qu’un vieillard malade et n’a rien de royal; Mme de Maintenon n’est qu’une gouvernante rusée qui veut avoir place au testament d’un célibataire imbécille. Quant à Mlle de La Chausseraie, c’est une ingénue, une rosière couronnée depuis long- temps par tous les baillis de village. Si c’est ainsi que MM. Arnould et Lockroy conçoivent l’emploi de l’histoire au théâtre, il n’est pas hors de propos de protester contre de pareilles niaiseries. De semblables compositions conviendraient tout au plus à un pensionnat de jeunes demoiselles; mais il faut une hardiesse singulière, ou une candeur bien ignorante, pour offrir au public, sur un théâtre qui se dit littéraire, la Vieillesse d’un grand roi. Le premier acte est consacré tout entier au choix d’un interprète pour les langues orientales; le second, à une mascarade qui ferait honneur aux Funambules, et le troisième, à l’extorsion d’un testament. De ces trois thèmes, un seul peut-être contenait des élémens dramatiques. Il n’eût pas été sans intérêt d’assister à la lutte d’un roi usé par l’âge et le plaisir contre une femme dévote et rusée. Mais pour féconder un pareil sujet, il fallait un homme plus sérieux, plus inventif que M. Scribe ou ses élèves; car, malgré quelques paroles sonores qui de temps en temps révèlent, chez MM. Lockroy et Arnould, le souvenir et le respect de MM. Dumas et Hugo, il est avéré pour nous que la Vieillesse d’un grand roi appartient à l’école de M. Scribe. Le candidat proposé à Louis XIV par Mlle de La Chausseraie est un curé de village vertueux, inoffensif, dangereux sans le savoir pour le parti des princes légitimés, investi d’un emploi qu’il n’a pas demandé, et tout étonné, comme Michel Perrin, de son importance inattendue. La mascarade du second acte serait à peine digne des tréteaux du boulevart. Il est possible, et rien ne le prouve, que Louis XIV ait été joué dans une occasion pareille; mais lorsqu’il prit un rôle dans cette ridicule bouffonnerie, il était de bonne foi. Et pour croire qu’il se soit prêté de bonne grace à cette mystification, il faut ignorer profondément le sens et la valeur de la royauté dans les premières années du XVIIIe siècle. Cet ambassadeur qui parle un jargon digne du bourgeois-gentilhomme n’est pas seulement une grave inconvenance, c’est une éclatante absurdité; et le public l’a si bien compris, qu’il est demeuré froid devant cette audace inutile. Le testament et la mort de Louis XIV ne sont pas traités avec plus de bon sens que l’ambassade. Les dernières paroles de ce prince sont assez imposantes pour mériter de n’être pas travesties. Le vainqueur de la Hollande conserva jusqu’à son dernier soupir l’intelligence et la passion du rôle royal. Il trouva la force d’adresser à son héritier des conseils et des enseignemens que l’histoire a enregistrés. Nous avons peine à deviner pourquoi MM. Lockroy et Arnould ont substitué à cette réalité si belle un évanouissement qui n’amène aucune leçon. Cette pièce, malgré les emprunts nombreux dont elle se compose, ne s’est pas crue assez sûre d’elle-même pour ne pas recourir à l’apologue. Il y a dans la Vieillesse d’un grand roi une scène assez longue entre Louis XIV et l’abbé Simon, garnie de sentences sur le bonheur de la vie de famille, sur la nécessité de ne pas rompre les vieilles relations à l’heure de la vieillesse. J’attendais quelques vers de Philémon et Baucis sur le néant de la grandeur et de la richesse; mais mon attente a été trompée. Les acteurs, avec la meilleure volonté du monde, ne pouvaient métamorphoser la pièce, émouvoir en prononçant des paroles insignifiantes. Il serait plus qu’injuste de reprocher à Volnys la nullité du rôle de Louis XIV. Talma lui-même n’aurait pas triomphé de cet Argan couronné. Samson, dans l’abbé Simon, a eu des momens assez heureux. Quoique son talent manque habituellement de naturel, il a donné quelque valeur à ce personnage vulgaire. Mlle Noblet, sous les traits de Mme de Caylus, a été plus gauche, plus raide, plus guindée que jamais. Non-seulement elle néglige d’assouplir sa voix, mais encore elle s’habille mal et manque de grace. C’est quelque chose que la jeunesse; mais ce mérite, si grand qu’il soit, ne dispense pas de parler simplement, de prononcer avec netteté et de songer à plaire autrement que par des grimaces. Mlle Mars, chargée du personnage de Mlle de La Chausseraie, s’est montrée aussi parfaite que nous pouvions l’espérer. Mais dans la Vieillesse d’un grand roi, comme dans Marie, elle tenait une gageure insensée et devait perdre la partie. Paraître à son âge, en robe blanche, avec les épaules découvertes, et vouloir dérober au public les deux tiers de ses années, c’est un entêtement inconcevable, une folie positive. Je reconnais que Mlle Mars a dit avec une adresse merveilleuse les mots, bien peu nombreux, qui avaient l’air d’être pathétiques ou spirituels en passant par sa bouche. Je reconnais même qu’elle n’a pas chanté, et qu’elle est toujours demeurée dans le ton de la conversation; mais ce perpétuel prodige ne la justifie pas. Une représentation n’est pas une lecture; bien dire n’est pas jouer. Le rôle de Mlle de La Chausseraie n’exigeait pas un talent consommé, et la jeunesse qui ne suffit pas à Mlle Noblet, qui ne suffit à personne, eût été de bon goût et de bon effet dans ce personnage. On avait beaucoup parlé du costume de Volnys; le chiffre des frais avait même été publié. C’est une maladresse que nous devons oublier. Le costume de Volnys, sans être d’une grande richesse, est bien dessiné et n’a rien de mesquin. Soyons raisonnables, et n’exigeons pas d’un premier sujet qu’il s’habille comme Louis XIV, pour la modique somme de 4500 francs. Que les banquiers de la chaussée d Antin s’amusent à singer Chambord et Versailles, Anet et Fontainebleau, avec du bois et du papier mâché, à la bonne heure! c’est une entreprise que Turcaret n’eût pas désavouée. Mais Volnys a fait preuve de bon sens en n’essayant pas de nous éblouir. Mlle Mars, selon son habitude, s’est affranchie de la fidélité du costume; quels que soient le lieu et la date de la pièce qu’elle représente, elle conserve toujours la même coupe de robe; ses toilettes s’appliquent obstinément à tous les siècles de l’histoire; je suis sûr que pour jouer la reine Clotilde, elle ne changerait ni le corsage, ni la jupe qui lui ont servi pour Mlle de La Chausseraie. Est-ce que l’auteur d’une pièce n’a pas le droit d’exiger que ses personnages soient vêtus d’après les données de l’histoire? Le choix des décorations mérite d’être signalé. Celle du premier acte n’était pas précisément dans le style de Louis XIV; mais comme elle rappelait la première moitié du XVIIIe siècle, à la rigueur elle était acceptable. Celle du second acte était moitié Louis XVI, moitié consulat; l’alliance est heureuse. Enfin celle du troisième acte était pure renaissance. Comment expliquer cette étonnante variété? Est-ce ignorance, caprice, ou économie? L’ignorance n’est pas permise aux hommes chargés de savoir quelque chose; le caprice n’est pas une méthode d’administration; quant à l’économie, nous ne croyons pas qu’elle autorise un théâtre qui reçoit 200,000 francs de subvention à lésiner sur les décorations d’une pièce nouvelle. On nous assure que M. Vedel veut justifier la confiance de MM. les comédiens ordinaires du roi par une activité sans exemple, et qu’il se propose de régénérer ou plutôt de ressusciter la tragédie; c’est une louable intention. Mais le nouveau directeur fût-il capable de nous rendre Cinna et Britannicus, le Cid et Andromaque, il serait encore de son devoir de connaître la date d’un plafond. G. P. Les Lettres sur l’Islande, que la Revue des Deux Mondes a publiées successivement, viennent de paraître en volume, recueillies et augmentées. Quoique nous n’ayons point ici à faire l’éloge d’un collaborateur et d’un ami, qu’il nous soit permis de rappeler aux lecteurs l’importance de cette littérature qui se rattache à l’Islande, et aussi de remarquer la façon intéressante et modeste dont M. Marmier a abordé ce savant sujet. La littérature qui s’est conservée en Islande et que nous représentent les deux Eddas, a été celle du nord même de l’Europe, qu’elle se partageait avec la vieille littérature germanique. Cette littérature scandinave, de plus en plus refoulée par le christianisme, n’a trouvé de dernier refuge qu’aux confins du monde habitable, et elle s’y est gardée au sein des glaces sans dépérir ni se corrompre, à peu près comme on retrouve des corps de grands éléphans en Sibérie. Le sujet est donc d’un intérêt bien autrement général que le nom d’Islande ne semble l’indiquer. Cette littérature, objet, dans le Nord, de si savans travaux, n’était encore connue chez nous que par les excellentes, mais brèves analyses de M. Ampère et par quelques articles de M. d’Ekstein. M. Marmier contribue aujourd’hui, pour sa part, à étendre cette connaissance, et il la fait vivre, il la fait aimer. Il n’a voulu rien découvrir, rien annoncer d’inconnu avant lui; il a voulu se mettre sérieusement au fait des travaux des érudits du Nord, et s’inspirer de cette poésie elle-même dans la terre sauvage des poètes. Il a su raconter, animer tout cela, dans des analyses et des récits à la fois fidèles et pleins d’une émotion où éclate le vrai sentiment de son sujet et tant d’autres sentimens d’un coeur aimable et honnête, Ces lettres, lues de suite et dans leur enchaînement naturel, gagneront encore, et on y apprendra beaucoup avec aisance et charme. Ce qui est du pays même et de la nature d’Islande, a du mouvement naïf et de la vie; nombre de passages peuvent se comparer à des gouaches franches et bien venues. Nous recommandons les pages qui commencent le chapitre des deux Eddas : la manière de M. Marmier, et cette sensibilité qu’il mêle à ses analyses, s’y montrent heureusement. M. Marmier, au reste, n’est sorti de sa première tâche que pour la reprendre de plus haut et la pousser plus loin; il part en ce moment pour aller en Danemarck et en Suède approfondir, auprès des maîtres, une étude vers laquelle il se sent de plus en plus attiré, et dont il veut nous rendre faciles les fruits. Il emporte avec lui tous les voeux de ceux qui ont suivi jusqu’ici les efforts et les progrès d’un talent consciencieux, ingénieux et sensible. L’Ame exilée, tel est le titre d’une légende qui vient de paraître chez Delloye, sous un pseudonyme qu’une partie de la société de Paris a déjà pénétré. Il ne faut pas demander à ces quelques pages encadrées entre d’élégantes arabesques et des épigraphes bibliques, ce dramatique intérêt par lequel une nouvelle obtient un succès de larmes dans les cabinets de lecture ou un succès d’esprit dans les salons. Mais si des couleurs antiques harmonieusement fondues par un pinceau délicat, si un mysticisme chrétien par sa profondeur, judaïque par sa pensée sévère, sont de nature à fixer l’attention distraite et fatiguée, on lira ce chant de foi qui s’exhale un soir dans la plaine de Gédora, qu’enveloppe un voile de douleur. Une jeune fille qui a vécu quelques heures de la vie du ciel, et à laquelle la terre apparaît pâle et nue, sans joies et sans amours, quoique sa douce mère et son beau fiancé soient auprès d’elle; une mère conduite à maudire l’heure où sa fille lui a été rendue par une miraculeuse intervention, la terre vue du ciel, le ciel entrevu de la terre, ce sont là d’étranges données pour une oeuvre de ce temps-ci. Peut-être indiquent-elles l’imminence d’une réaction spiritualiste. Le succès de ce petit ouvrage constaterait au moins la possibilité de la tenter. L’Ame exilée paraît n’être qu’une pierre d’attente. Un roman en trois volumes est annoncé pour paraître très prochainement. Nous suivrons avec intérêt le développement d’un talent nouveau qui s’éloigne des routes battues, et s’inspire à des sources aussi élevée et aussi pures. M. J.-J. Ampère a terminé l’introduction de son cours, au Collège de France; il commencera, le lundi 10 avril, l’histoire de la littérature française au moyen-âge, comparée avec les littératures étrangères, et continuera ce cours les lundi et jeudi, à une heure. F Buloz. Nos souscripteurs recevront avec cette livraison les feuilles destinées à remplacer les pages 623 à 634 de notre livraison du 1er mars, où se trouvait une transposition. 30 Avril 1837. La marche des affaires, la situation du trône vis-à-vis de la chambre, et celle de la chambre vis-à-vis du trône, la direction de l’opinion publique, ont-elles subi quelque changement depuis la modification du dernier ministère, et depuis la retraite de M. Guizot? C’est là le véritable point de vue d’où il convient de juger le nouveau cabinet. Un simple coup d’oeil sur sa situation suffira pour répondre à toutes les vaines déclamations qu’on a pris à tâche de substituer, depuis quelque temps, à la saine et calme discussion des affaires. Il est à remarquer que cet excès de bile et d’humeur signale toujours la présence d’un certain parti au pouvoir. La force, qui donne d’ordinaire du calme et de la sérénité à ceux qui l’acquièrent, ne fait, au contraire, qu’accroître l’irritabilité et l’impatience de ce parti. On sent que l’instrument est trop lourd dans sa main, et qu’il le secoue, par de vains efforts, avec colère, dans l’impossibilité où il se trouve de le manier dignement. Et, comme il faut bien justifier ces tracasseries et ces violences, on met d’accord sa logique et son humeur, en montrant la royauté jetée comme sur une mer mouvante et exposée à tous les orages. On dirait, à entendre les organes de ce parti, que le trône de Juillet a été apporté sur notre sol par une invasion étrangère, et que le roi qui l’occupe, se trouve avoir à lutter contre toute une nation armée contre lui. La violence et la rigueur, voilà les bases sur lesquelles ils voudraient fonder tout le système du gouvernement. Hors de là, il n’y a que lâcheté, que faiblesse, que des périls sans nombre et une chute prochaine. Le ministère, selon eux, doit être un tribunal qui juge toujours sur la présomption de culpabilité, guilty, comme on dit dans la jurisprudence anglaise il n’y aurait d’élus, dans ce sombre système, qu’un petit nombre d’esprits bilieux et ardens; ceux-là se trouvent seuls exceptés, et doivent, en quelque sorte, faire le métier de commandeurs, armés du fouet et du bâton. Puis, pour bien assurer l’exécution de ce système, il faut la confier au ministre qui est, comme dit M. Fonfrède, l’expression la plus nerveuse des moeurs monarchiques de la France! Dans cette royauté utopique, conçue par un philosophe qui ne fait pas des rêves aussi rians que ceux de Platon, tous les hommes qui pensent qu’on peut gouverner un peuple éclairé par d’autres voies que par celles de la contrainte et de la rudesse, sont impitoyablement rejetés parmi les ennemis du gouvernement, coupables volontaires ou non, mais toujours coupables, et indignes par conséquent. Le trône lui-même n’est pas à l’abri de leurs censures, quand la majesté de cette institution se refuse à servir leurs principes passionnés, ou, pour mieux dire, leurs passions déguisées en principes. Il y a quelque chose de l’inquisition, qui forçait un roi d’Espagne à s’ouvrir une veine et à donner quelques gouttes de son sang en expiation de son indulgence pour les hérétiques, dans cette audace qui monte brutalement les degrés du trône, et vient réprouver en termes impérieux les décisions de la couronne quand elles ne sont pas conformes aux prédilections et aux penchans doctrinaires. A qui persuadera-t-on que ces paroles empruntées à une feuille qui, dans son programme, se disait instituée pour défendre les intérêts monarchiques, se renferment dans les limites d’une opposition respectueuse pour le premier pouvoir de l’état? Il faut remarquer que ces plaintes sont postérieures à la formation du nouveau ministère. «On s’est efforcé de persuader à la couronne que les doctrinaires avaient été bons pour défendre la royauté dans les jours du péril, mais que ces temps de lutte étaient passés; qu’en s’y livrant avec ardeur les doctrinaires avaient attiré sur eux la haine et l’impopularité; qu’il fallait profiter de la victoire et leur laisser le poids des haines qu’ils avaient encourues. Ce calcul est immoral, impolitique et faux.» Or ce parti immoral, impolitique et faux, venait justement d’être embrassé par la volonté souveraine, quand les lignes qu’on vient de lire furent écrites! Voilà les hommes qui accusent les autres de saper le pouvoir et de diminuer l’éclat de l’autorité qui doit émaner du trône. La pensée des amis de M. Guizot s’explique plus clairement dans les lignes suivantes : «M. Guizot, disaient-ils le même jour, M. Guizot est, il faut le dire, l’homme le plus populaire de France, l’homme en qui tous les hommes monarchiques ont foi et espérance, l’homme vers lequel se tourneront tous les regards, le jour que la monarchie sera menacée; et la couronne, qui l’a déjà appelé deux fois pour cette raison, s’expose bien fatalement à paralyser les croyances monarchiques qui restent encore pour la soutenir, dans les jours de dangers qui s’approchent, par l’éloignement de ses conseils.» Voilà donc M. Guizot proclamé le seul homme capable de sauver la monarchie des dangers qui s’approchent, désigné comme un ministre dont la retraite met le trône en péril, comme un libérateur qui l’a sauvé deux fois d’une chute certaine, qu’on n’a pu écarter qu’en descendant à un calcul immoral, impolitique et faux! Il en résulte que M. Guizot est plus nécessaire à la France que le trône même, puisque le trône peut faillir, et faillir si dangereusement en éloignant M. Guizot, tandis que M. Guizot, qui ne se trompe jamais, et qu’il faut rappeler sans cesse, est venu au monde pour réparer les fautes du trône et les erreurs où il se jette quand M. Guizot ne figure pas dans les conseils de la couronne. Mais M. Guizot n’a jamais figuré, que nous sachions, dans ces conseils d’une manière à absorber en lui tout un système. Il y a été appelé deux fois, il est vrai, une fois avec M. Thiers et M. de Broglie, qui représentaient bien aussi quelque chose dans le conseil, et une autre fois, avec M. Molé, qu’on n’a jamais autant accusé d’impuissance et de faiblesse que depuis qu’il a eu la force et la volonté accomplie de résister à M. Guizot. Si M. Guizot a sauvé le trône dans les conseils du 11 octobre, assurément M. Thiers, qui exerçait un ascendant non moins prononcé dans ce cabinet, et qui occupait un poste bien autrement important et bien autrement dangereux que le ministère de l’instruction publique, où figurait M. Guizot; M. Thiers a également sauvé le trône, et son absence actuelle du pouvoir n’est pas moins faite pour hâter l’accomplissement des sinistres prédictions de M. Fonfrède, que l’absence de M. Guizot! Et si M. Guizot a de nouveau sauvé la France pendant la durée du ministère du 6 septembre, comme le proclament ses amis, n’est-il pas juste d’accorder une petite part de cette grande gloire à M. Molé, qui figurait humblement comme président du conseil dans ce nouveau ministère de M. Guizot? Or, comme, de l’aveu même du journal de M. Guizot, le parti doctrinaire nous a procuré la victoire sur les factions, il faut espérer qu’il aura, quoique absent du conseil, la générosité et la clémence de laisser le trône jouir en paix de cette victoire, tout en le taxant d’ingratitude; et, de la sorte, l’éloignement de M. Guizot et de ses amis, victorieux des partis, aura des conséquences moins terribles que si les partis étaient encore debout et puissans, comme le disent encore quelquefois, pour motiver les rigueurs du système doctrinaire, ces mêmes écrivains dont nous venons de recueillir les aveux. Il est bon de s’entendre. Nous ne voulons pas diminuer le mérite de M. Guizot. Ce n’est pas nous qui avons jamais refusé de rendre hommage à ses talens, politiques et autres, et de reconnaître tout ce qu’il y a d’éminent dans son esprit; mais notre culte n’est pas aveugle, et tout en voyant ce que M. Guizot a fait dans les divers ministères où il a figuré, nous voyons qu’il ne l’a pas fait seul, comme on voudrait nous le persuader. Quand M. Guizot gagnait des victoires pour la monarchie de juillet, M. Thiers, M. de Montalivet, M. Dupin, le maréchal Soult, M. d’Argout, et nombre d’hommes qui ne figurent pas dans le parti doctrinaire et que les journaux du parti n’ont pas admis dans la région des indispensables, se trouvaient, avec M. Guizot, dans un même camp, et prenaient part à la même impopularité, aux mêmes périls. C’était le système de résistance que Casimir Périer n’avait pas légué aux seuls doctrinaires, et qu’il eût sans doute continué sans eux, lui qui ne voulait pas s’écarter de la légalité. M. Thiers, alors ministre de l’intérieur, montait à cheval contre l’émeute, et faisait abattre sous ses yeux les barricades. Le maréchal Soult marchait en personne, avec M. le duc d’Orléans, contre Lyon révolté. M. Dupin ne quittait pas la tribune, où toute l’extrême gauche se ruait contre lui. Chacun faisait courageusement son devoir à son poste, depuis le chef de l’état et l’héritier du trône, qui payaient de leur personne au milieu des périls, jusqu’à M. Guizot, qui faisait aussi le sien en combattant les associations à la tribune, mais qui n’avait pas, lui ministre de l’instruction publique, à s’exposer aux balles comme le roi et le prince royal, les chefs de l’armée, comme le ministre de la guerre, et le ministre de l’intérieur, chargé de la tranquillité et de la police du royaume; car, grace à Dieu, les écoliers n’avaient pas pris part à l’émeute, et les collèges royaux n’étaient pas insurgés. Les fatigues et les périls de l’oeuvre de la résistance furent donc loyalement partagés par dix hommes de coeur, tous en première ligne, loyalement soutenus aussi par un grand nombre d’hommes moins éminens. Le parti doctrinaire, tel qu’il se compose aujourd’hui, se trouvait représenté parmi les premiers, par M. Guizot; car M. Duchâtel, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, et M. Piscatory, n’étaient encore que des jeunes gens pleins de bonne volonté, encore à naître dans la sphère politique, et ces chefs actuels du parti doctrinaire n’ont pas assisté de leur personne, que nous sachions, aux luttes de la tribune, non plus qu’aux luttes de la rue de cette terrible époque. Après la victoire, un peu plus tôt, un peu plus tard, tous les hommes qui avaient triomphé, par leurs efforts, de la guerre civile, se répartirent selon leur manière d’envisager la nouvelle situation. Ici M. Thiers, là M. de Montalivet, ailleurs le maréchal Soult, tous plus ou moins influencés par les évènemens du dehors et du dedans. Ils avaient soutenu en commun la dynastie de juillet. Depuis, chacun d’eux s’est placé selon ses convictions, mais nul d’eux n’a déserté le pouvoir. Autrefois ils étaient tous réunis dans une pensée commune, quand le trône, encore neuf, vacillait sous les mains qui cherchaient à le soutenir. Sept années de règne l’ont affermi; il est solide aujourd’hui, qui le niera? Alors on ne connaissait encore que les vertus privées du duc d’Orléans, ses goûts de prince et ses moeurs de simple citoyen; comme roi, comme prince ferme et modéré, courageux et patient à la fois, il était encore nié par un grand nombre. Mais à mesure que son influence a augmenté, que la confiance publique s’est ralliée à ses prudentes vues, à mesure que la nécessité du roi (avouons-le, au risque de déplaire à M. Guizot et à ses amis, la seule nécessité qu’on puisse admettre en France) a été démontrée, les haines privées, les fureurs, heureusement impuissantes, de l’écume des partis, se sont attaquées à sa personne. C’est la lie du vase. Le calice révolutionnaire aura été vidé. Ceci passera, et le pays restera, avec les honnêtes gens, le pays qui est pour le trône d’où nous vient l’ordre, et d’où nous viendront aussi une prospérité stable et l’affaiblissement encore plus rapide des partis, si l’on continue, comme on fait aujourd’hui, de fermer l’oreille à des récriminations insensées et à des conseils funestes. La guerre civile finie, grace à tous les hommes que nous avons nommés, et grace au roi d’abord; le parti républicain réduit à se nier lui-même, pour ne pas être confondu avec de misérables assassins; le parti légitimiste perdu dès qu’il se montre au jour, réduit à un esprit de mode aristocratique, vivant de riens, et toléré seulement dans la chambre grace à l’aménité d’un immense talent isolé, il se trouva que de tous ceux qui avaient concouru à cet état de choses, M. Guizot seul avait gardé l’épée au poing. Franchement, que combat aujourd’hui M. Guizot, resté seul de son système? D’où vient que son humeur belliqueuse et exclusive a augmenté en raison inverse des dangers publics? Comment! on ne serait un homme de gouvernement qu’autant qu’on partagerait les idées sur le pouvoir qui se trouvent défendues par la Paix et par le Journal de Paris! On n’aurait le droit de se dire monarchique qu’en adoptant, à l’égard de la royauté, les doctrines de M. de Maistre en ce qui est de Rome et du chef de l’église! Un ministre n’échapperait à l’accusation de lâcheté, de faiblesse et de couardise, qu’en professant l’infaillibilité du pouvoir royal et sa propre infaillibilité, deux infaillibilités à qu’il arriverait souvent de se contredire, comme celles du pape et des conciles! C’est à ce compte que M. Guizot est l’expression la plus nerveuse des idées monarchiques en France. C’est à ce compte que M. Thiers, qui a fait arrêter Mme la duchesse de Berri, est moins homme de résistance que M. Guizot, qui a relâché le prince Louis Bonaparte par l’entremise de M. de Gasparin! M. Thiers, qui a enfermé la république sous les verroux du mont Saint-Michel, est moins un homme de gouvernement que M. de Rémusat, qui a vécu paisiblement, dans ces sept années d’angoisses, tout près du pouvoir et dans le pouvoir, mais à l’abri de l’irresponsabilité dont il s’est plu à couvrir sa vie politique et administrative! M. de Montalivet, qui, étant ministre, escortait lui-même, à cheval, les ex-ministres de Charles X, et faisait respecter, au péril de ses jours, un arrêt de la cour des pairs, est un défenseur moins hardi du pouvoir que M. Duchâtel! M. Molé, qui maintenait le principe de la non- intervention, et déclarait nettement qu’il ferait entrer une armée en Belgique si la Prusse y envoyait un bataillon, M. Molé n’a pas été aussi utile à la France, par sa décision, que l’a été, lors de la discussion de la loi des conseils de guerre, M. Jaubert, par ses menaces de destitution adressées aux fonctionnaires de la chambre! En vérité, il faut se tromper étrangement sur soi-même et sur les autres, pour concevoir de telles idées, et distribuer ainsi à droite et à gauche des reproches de lâcheté et de faiblesse à des hommes qu’on a été bien aise de trouver près de soi et devant soi aux jours du danger, à des hommes qui seraient sans doute les premiers au rendez-vous, si un véritable danger reparaissait encore! Ceux qui parlent tant de courage devraient mieux connaître cette vertu. Le courage, c’est l’opportunité de la force. M. Guizot était infiniment plus courageux et plus résolu quand il montait une fois par semaine à la tribune, soutenu de M. Thiers, de M. Dupin et d’autres, qu’aujourd’hui où il se démène seul contre... nous ne saurions en vérité dire contre qui, à moins que ce ne soit contre les associations, qui sont mortes dans quelque coin obscur, ou contre l’émeute, que les patrouilles de la garde nationale cherchent depuis trois ans dans tous nos faubourgs, livrés au travail ou manquant d’ouvrage, sans avoir pu encore la rencontrer. Encore une fois, l’à-propos, c’est le secret de tous les mérites et de toutes les gloires. Le célèbre chevalier de la triste figure n’était un homme déraisonnable qu’eu égard à son pays et à son temps, dont la tranquillité ne comportait pas ce grand déploiement d’énergie et de force. S’il était monté à cheval quelques siècles plus tôt, don Quichotte eût été un héros réel, le Cid ou Roland! Est-ce la presse que combat M. Guizot? Mais, d’abord, la presse, qui soutient M. Guizot, attaque plutôt qu’elle ne défend; et d’ailleurs, la législation de septembre, que M. Guizot a établie pour sa part, ainsi que ses anciens collègues, est là pour rassurer les ministres passés et présens. Qui donc? Quelques pauvres ouvriers égarés; sans doute, ce sont là des ennemis dangereux, puisqu’ils peuvent tout à coup frapper la France d’une manière si cruelle; mais de tels ennemis sont de ceux contre lesquels doit s’armer le bras et non l’intelligence; ils sont du domaine du juge et non du législateur. Un homme d’état philosophe, tel que M. Guizot, devrait voir en eux les instrumens de la Providence, qui se sert de cette terrible voie pour achever la ruine du parti démagogique, déjà si abattu depuis l’attentat de Fieschi jusqu’à celui de Meunier. Que d’écrivains de l’opposition la plus vive ont brisé leur plume, crainte de voir le sang royal en découler! Que M. Guizot le sache bien, le 13 mars, le 11 Octobre sont passés, comme passent les années et les saisons dans l’ordre de choses ordinaires. Nous ne disons pas qu’ils soient passés sans retour. De pareils évènemens à ceux de ces époques ramèneraient sans doute au pouvoir de pareilles blessures. Mais on ne reconstitue rien sans causes. M. Guizot n’a-t-il pas haussé les épaules de pitié, en voyant les clubs s’amuser à reconstruire la montagne? En 1830, il était cependant plus probable que l’Europe coalisée attaquerait la France, qu’il n’est probable aujourd’hui que le parti démagogique attaque le trône. En 1830, on s’est défendu, par une attitude résolue contre l’Europe, et cela a suffi; on se défendra aujourd’hui contre les partis par une police vigilante et sévère, par l’exécution rigoureuse des lois existantes, et cela suffira aussi. Dieu nous garde du 2 septembre 1793 et du régime de la terreur! mais le ciel nous préserve aussi de l’état de siège et du système de l’intimidation! Nous avons dit, en commençant, qu’un coup d’oeil jeté rapidement sur la situation des affaires en dirait plus que tous les raisonnemens. Voyons, en effet, où en est ce ministère si faible et si abandonné, qui ne vit que de la pitié des doctrinaires! Les rouages du dernier ministère s’étaient arrêtés, non pas, comme on l’a rapporté avec une foule d’inexactitudes, par l’effet d’une intrigue, mais par le rejet de la loi de disjonction. Ce vote déconcerta tout le plan de la session. Une majorité, peu considérable, il est vrai, s’était déclarée contre les lois politiques du ministère; elle menaçait les lois financières, dont le rejet eût été une atteinte à la couronne. Une partie du ministère était d’avis de marcher bravement contre cette majorité, l’autre voulait rester dans les termes du gouvernement représentatif. C’est celle-ci qui l’a emporté, et le changement des dispositions de la chambre prouve qu’elle sait gré au pouvoir des ménagemens qu’il a eus pour elle. Dans les journaux doctrinaires, ceci prend un autre nom; le ministère abandonne lâchement les droits de la couronne; il étend, par une complaisance funeste, la plus dangereuse de toutes les influences, l’influence parlementaire, comme si le rejet formel d’une ou deux lois devait augmenter l’influence du ministère, comme si un nouvel échec du cabinet, joint à celui de la loi de disjonction, subi par le cabinet où figurait M. Guizot, était de nature à grandir notablement le pouvoir du trône! A s’en tenir aux faits, le premier résultat du changement de ministère a été le vote spontané d’un million annuel à M. le duc d’Orléans, et d’un million à la jeune duchesse future. Grace à quelques explications très sommaires et fort dignes, après tout, la dot de la reine des Belges a été votée également à une grande majorité. En même temps, le roi accordait la grace de l’homme qui a lâchement attenté à ses jours et aux jours de ses enfans. Voilà les trois principaux faits qui ont signalé la première quinzaine de ce ministère, faits qui ont succédé au rejet d’une loi politique, à l’impossibilité reconnue de faire passer les deux lois de famille, et au parti pris d’une destitution en masse de fonctionnaires, que M. Guizot présentait comme le seul moyen de salut pour la monarchie. Au lieu de cela, le roi a gracié Meunier. Telle est la situation du ministère et de la chambre, où nous avons eu le singulier spectacle de vingt doctrinaires, parmi lesquels on distingue M. Duchesne, votant contre le projet de loi de dot de la reine des Belges, et donnant à la famille royale ce témoignage de respect et d’affection, tandis que quelques membres de la gauche déposaient des boules blanches dans l’urne. Comment donc concilier ces votes avec l’influence incontestée de M. Guizot au sujet duquel une feuille, rédigée par ses amis, se livrait hier encore à ces déclamations : «Oh! que s’il eût été ministre, s’il avait eu l’honneur d’être responsable des brèches faites au trône par d’indignes calculs de comptoirs, des affronts qu’on lui faisait subir sur cet autre lit de Procuste; oh! comme l’on aurait entendu l’homme à la parole grave s’élever de toute la puissance de sa raison, de toute sa vénération pour le trône, de toute l’indignation de son patriotisme, contre cette honteuse parcimonie...)» En vérité, les amis de M. Guizot sont bien peu habiles, et l’on serait en droit de lui demander, après ces plaintes si plaisamment véhémentes, s’il n’a de vénération pour le trône que lorsqu’il fait partie d’un ministère, et si l’indignation de son patriotisme ne s’élève que lorsqu’elle est stimulée par la possession du pouvoir? Autrement qui l’empêchait de joindre son indignation à celle que M. de Montalivet a fait éclater, en termes assez vifs, ce nous semble, contre M. de Cormenin, et quelle considération l’a fait se dérober volontairement à cette occasion unique peut-être de confondre la calomnie, comme dit la Paix, que nous citons? car enfin, il ne s’agissait pas ici du ministère, mais du trône, et le silence de M. Guizot pourrait faire douter de cette vénération et de ce dévouement dont on fait tant d’étalage en son nom. Si l’on veut mieux juger encore la situation du cabinet actuel, c’est dans les journaux du parti doctrinaire qu’on peut apprendre à la connaître. Dans leur empressement à frapper sur ce ministère, qu’ils espèrent renverser au bénéfice d’un cabinet de pur sang, comme on dit, c’est-à-dire de l’expression la plus nerveuse du système d’irritation et d’intimidation, ils frappent sans cesse sur eux-mêmes, et avec moins de ménagement que ne feraient leurs plus ardens ennemis. Tel est l’effet de l’exagération et de la partialité. Les votes de la chambre, en faveur du cabinet, ne s’enlèvent, selon les organes du parti, qu’à force de maladresse et d’incapacité de la part du ministère; la prostration de l’autorité gouvernementale irrite et afflige à la fois la chambre, et dans la discussion de la dot de la reine des Belges, et des crédits d’Alger, ç’a été, à les entendre, un concert général de douleur et de consternation. Après ce lugubre tableau, il n’y a plus qu’à se voiler la tête, et attendre la fin du monde avec résignation! Nous avons suivi attentivement les débats de l’affaire d’Alger. M. Guizot y a développé son système d’occupation pacifique. M. Guizot, qui tient à établir, en France, le règne de la force, ne veut dominer en Afrique que par les idées. Aux Arabes et aux Kabaïls, M. Guizot garde sa mansuétude et tout ce qu’il a de conciliation dans l’esprit. La rudesse et la violence de son système politique ne s’adressent qu’à ses compatriotes, aux barbares de Paris, de Bordeaux, de Strasbourg, de Lyon. Quant aux têtes éclairées du Tafna, de la Shika, aux ames si accessibles à la persuasion qu’on trouve dans les montagnes de l’Atlas et dans la plaine de la Mitidja, M. Guizot s’oppose à ce qu’on songe à les vaincre autrement que par la douceur et les remontrances philosophiques. Rien de plus paternel et de plus édifiant que le système doctrinaire en Afrique; et il fera bon sans doute de passer quelque temps en Algérie à l’avènement du ministère pur sang. Dans cette même discussion, M. Thiers a fait entendre un langage plein de chaleur et de dignité. La France, a-t-il dit, ne doit et ne veut pas abandonner Alger. Mais pour arriver à cette occupation définitive, pacifique, s’il est possible, militaire toutes les fois qu’il le faudra, la France devra faire ce qu’elle n’a pas encore fait : avoir un but, une pensée, faire bien la guerre pour ne plus la faire après, la faire sur une grande échelle, sans marchander, sans regretter les sacrifices, sans vouloir reprendre, homme par homme, écu par écu, les subsides qu’elle a votés. Ajoutez à ces pensées tout l’éclat, toute la verve de la parole de M. Thiers, et vous aurez à peine une idée de l’effet produit par ce discours, après lequel la chambre, entraînée de nouveau par M. Guizot, se trouvait entre la guerre et la paix, entre le système de conquête indéfinie et le système d’occupation timide, restreinte et réduite à ses moindres limites. Il y avait donc à opter entre deux conseils qu’il n’était pas facile de suivre. La prétendue incapacité du cabinet a jugé ce qu’il y avait à faire, et la chambre l’a suivi dans cette voie. Ce qu’il fallait faire, c’était de réparer le désastre essuyé en Algérie par nos armes, de rétablir notre suprématie ébranlée, de soumettre Abd-el-Kader, de marcher en maîtres du Tafna à Constantine; c’était de faire d’abord la guerre comme le veut M. Thiers, une guerre vigoureuse; et, à l’heure où nous écrivons, on la fait. Puis, quand la guerre nous aura rendus forts, puissans et respectés, le temps viendra de songer au système de M. Guizot, et de voir si on peut obtenir plus en Afrique par les négociations que par les armes. Il en sera de ceci comme de l’acte de clémence royale, qui trouve peu d’écho dans le parti doctrinaire; le succès justifiera ou condamnera la mesure qu’on prend. Toutefois, si le ministère a peu parlé dans la discussion, on ne niera pas qu’il n’ait tiré quelque parti des lumières qui en ont jailli. Or, parler n’obvie pas toujours à tout; car l’éloquence, qui place M. Guizot si au-dessus de ses anciens collègues, n’a empêché ni le désastre de Constantine, ni même le rejet de la loi de disjonction. F Buloz. 14 Mai 1837. Les questions avancent rapidement, non pas avec les hommes qui parlent, mais avec ceux qui agissent. Tandis que M. Guizot faisait, à la tribune, d’admirables distinctions entre l’aristocratie et la démocratie, le ministère accordait l’amnistie et ouvrait l’église Saint-Germain-l’Auxerrois. M. Guizot, et ses amis diront sans doute encore que c’est là de la faiblesse; nous pensons, au contraire, qu’il y a de la force à s’élever ainsi au- dessus des partis. Le parti doctrinaire repoussait l’amnistie en principe. Dans ses jours de clémence, il consentait à accorder quelques graces individuelles à l’occasion du mariage de M. le duc d’Orléans, mais à condition que les condamnés demanderaient leur grace, en faisant amende honorable. C’était mettre la rigueur dans le pardon même. Le ministère actuel a répondu à ces vaines frayeurs par une amnistie complète, car l’amnistie n’excepte que les contumaces, qui ont, en effet, le droit d’être jugés, droit qu’on ne saurait leur enlever s’ils le réclament, et qui seront naturellement appelés à participer au bénéfice de l’amnistie, quand ils auront déféré à la citation du tribunal où ils étaient appelés. Voilà pour l’acte en lui-même; quant aux circonstances qui l’ont accompagné, elles ne parlent pas moins haut. Le secret de l’amnistie a été gardé pendant toute la journée du dimanche où eut lieu la revue de la garde nationale. Par l’effet d’une pensée haute et noble, d’un sentiment vraiment royal, le roi s’était opposé à ce que l’amnistie fût proclamée en présence de la garde nationale rassemblée; le roi craignait qu’on ne supposât qu’il quêtait l’enthousiasme dont il a recueilli ce jour-là les témoignages sans condition. Pendant la discussion au sujet de l’allocation des fonds secrets, pas un seul mot relatif à l’amnistie n’a été prononcé par les ministres, et cependant était déjà résolue. Mais on voulait éloigner toute immoralité, quelque légère qu’elle fût, de ce grand acte de clémence, et l’entourer, au contraire, de tout l’éclat que donnent les pensées droites et nobles, exécutées avec franchise. La France peut juger maintenant et dire quels ont été les faibles, les timorés et les impuissans, de ceux qui, ayant le projet d’établir un système d’oppression et de rigueur, n’ont eu ni le crédit ni l’énergie de l’exécuter, ou de ceux qui ont assez cru à leur force pour accomplir des actes de clémence dont ils avaient la pensée. Le ministère devait cette preuve d’estime et de confiance au pays, tant calomnié par les organes du parti doctrinaire. Faire des lois de répression telles que les lois de septembre, c’est, si l’on veut, obéir à une nécessité sociale, à un besoin en de certaines circonstances; mais ces lois faites et en vigueur, et les maux dont on se plaignait déjà presque entièrement réprimés par ces lois, il est injuste et d’un mauvais calcul de crier sans cesse que la société est plus en danger que jamais et qu’elle va périr. C’était là cependant toute la tactique du parti que le bon génie de la France vient d’éloigner des affaires. Elle consistait à semer l’épouvante, à répandre des prédictions sinistres, et à crier à ceux qu’on ne pouvait effrayer, et que toutes ces sombres déclarations laissaient impassibles et calmes. Vous êtes des lâches, vous qui n’avez pas peur, et qui ne vous armez pas pour combattre avec nous les fantômes que nous évoquons! Les lâches ont prouvé qu’ils n’avaient pas peur, même des doctrinaires, et en peu de jours ils ont éclairci tout l’horizon politique, qui commençait à se rembrunir sérieusement. Une circonstance doit être remarquée dans le premier acte politique de ce cabinet. C’est le choix du moment où l’ordonnance d’amnistie a été rendue. La crise commerciale se fait encore sentir. Une gêne cruelle et une souffrance de tous les intérêts pèsent sur nos plus grandes villes, et s’étendent sur toute une partie de la France; mais la tranquillité et l’esprit d’ordre ont régné partout, comme pour répondre aux accusations dont le pays est l’objet, et comme pour manifester bien hautement que ceux qui l’accusent, se trompent d’époque. La France a vraiment donné le spectacle touchant d’une grande famille, dont aucun membre ne souffre sans que tous les autres ne s’empressent de le secourir. On a oublié toutes les différences d’opinion pour payer son tribut à l’infortune. Le gouvernement a vu quelles ressources on peut trouver dans la nation, quand on s’adresse à ses passions généreuses, et c’est ce moment qui a été choisi pour accomplir un acte de clémence. Les prisons ont été évacuées, les coupables pardonnés; ceux que ne touchera pas l’indulgence qu’on leur montre, et qui n’accepteront pas l’oubli dont on leur donne l’exemple, on les délie en quelque sorte de troubler l’ordre établi sur de si belles bases, et on s’en remet à la société elle- même, qui a droit que l’on compte sur elle, du soin de repousser les tentatives qu’on ferait pour la troubler. Les détenus délivrés par l’amnistie seront bientôt frappés eux-mêmes du changement qui s’est opéré en France pendant leur captivité. S’ils ne sont pas sous les mêmes préoccupations que les doctrinaires, ils s’apercevront que les idées d’ordre ont repris leur place dans tous les rangs, que les ambitions se sont régularisées, et ils ne s’étonneront pas que le ministère du 11 Octobre ait fait place au ministère du 15 avril. Ce qui doit sans doute le plus les surprendre dans l’ordre social actuel, c’est, comme disait le doge de Venise à Versailles, c’est de s’y voir; mais leur présence même prouve que la société qui les admet, est assez puissante pour les contenir dans leurs devoirs de citoyens, et qu’elle ne les reçoit que parce qu’elle les a vaincus. Le parti s’empresse de crier à l’abandon des lois de septembre que ces indices sembleraient annoncer. Il peut se rassurer. Les lois de septembre ne seront pas abandonnées, parce qu’elles sont des lois, et parce que le ministère, qui ne fait pas de nouvelles lois politiques à chaque circonstance, a promis de conserver en vigueur celles qui existent. M. Thiers, qui a fait les lois de septembre, tout comme M. Guizot, ne se rangerait pas du côté d’un ministère créé pour l’abandon de ces lois; M. Molé, M. de Montalivet, qui les ont votées, ne viennent pas pour les détruire; et si les lois de septembre sont la barrière qui s’oppose aux troubles et aux désordres dans le pays, le parti doctrinaire ne doit plus se mettre en souci : ces lois seront aussi puissantes que s’il était au pouvoir pour les faire exécuter. Ce n’est donc pas, comme il le dit, par la faiblesse et le manque d’énergie que pèche le ministère actuel. Il n’y a pas de faiblesse assurément à donner la liberté à ses ennemis et à leur dire qu’ils ne sont plus à craindre. Il n’y a pas manque d’énergie à se séparer franchement d’un parti politique qui se dit puissant, avec quelque raison peut-être, mais qu’on aime mieux combattre que de se soumettre à ses vues. Il faut renoncer à attaquer le ministère de ce côté; et quant à l’accusation d’inhabileté, sa conduite répond suffisamment, à ce reproche. Il resterait à lui dire qu’il est sans vie et sans couleur; mais, tandis que M. Guizot et ses amis lui niaient le mouvement, pour toute réponse il se mettait à marcher et à s’éloigner à grands pas de la doctrine. Ce ne sera pas, si vous voulez, un ministère d’éloquence et de parole; mais on ne lui refusera pas le titre de ministère d’action, et si on ne le juge par ses discours, du moins on le jugera par ses actes. Or, ces actes, on peut déjà les compter : le renvoi des doctrinaires, l’amnistie, l’ouverture de Saint-Germain-l’Auxerrois, et le mariage de M. le duc d’Orléans. Pour un cabinet de quinze jours, on conviendra que ce n’est pas perdre son temps. Il est curieux d’écouter les récriminations de l’opposition doctrinaire contre le ministère de l’amnistie. D’abord, dit-elle, il était juste et moral (car le reproche d’immoralité est l’arme des doctrinaires, comme l’accusation d’impiété était celle des jésuites) de laisser à M. Guizot le mérite d’une amnistie, puisqu’on l’avait mis dans la nécessité d’assumer sur sa tête toute l’impopularité des rigueurs. Ainsi, d’après ce nouvel aveu, le système de rigueur ne serait pas le système propre de M. Guizot, et le refus constant d’amnistie ne venait pas de lui, qui s’était cependant prononcé si hautement contre cette mesure dans le conseil! Voilà donc M. Guizot, dont toute l’ambition, dont toute l’importance consiste à être l’homme de ses idées, voilà M. Guizot qui reproche avec tant de dédain à ses adversaires et à ses successeurs de manquer de conceptions politiques, ou de n’avoir pas le courage d’exécuter le petit nombre de celles qu’ils ont; voilà M. Guizot présenté, par ses amis eux-mêmes, comme un homme sans système, qui prête généreusement son nom et la puissance de sa parole à d’impitoyables menaces de rigueur, qu’il verrait cesser avec plaisir, si on lui permettait de faire de la clémence et de la commisération En vérité, nous n’en avons jamais tant dit contre M. Guizot; et il aurait raison de nous en vouloir, si nous prenions la liberté de le traiter de cette sorte. Ce sont encore là des marques d’estime et de considération, telles que lui en donnaient ces mêmes amis, quand ils s’écriaient, au sujet de la dot de la reine des Belges, que M. Guizot se serait élevé de toute sa vénération pour le trône, et de tout son patriotisme, contre l’opposition de l’extrême gauche, s’il eut été ministre! Nous pourrions citer vingt traits semblables, qui prouveraient jusqu’où peut aller l’esprit de congrégation et de coterie, car l’esprit de parti raisonne avec un peu plus de suite. Tantôt il y a au fond de cette amnistie qui cause tant de désespoir à ceux qui craignent qu’elle ne les éloigne sans retour des affaires, une grande immoralité politique. L’amnistie, aux yeux de ceux qui parlent ainsi, n’est, qu’on nous passe le mot, qu’une niche faite par les ministres actuels à l’ancien collègue de M. Molé. La clémence du roi, l’effusion de sa joie, le noble mouvement spontané d’appeler ses ministres au milieu d’une nuit et de leur proposer une mesure qui, par une rare coïncidence, lui semblait à la fois humaine et politique; les sentimens du conseil tout entier, qui se montra heureux à son tour de ne voir dans la situation calme et paisible du pays rien qui s’opposa à ce grand acte de conciliation, tout cela est ravalé sans façon, par les amis de M. Guizot, à un tour d’écolier, à une escapade faite au savant professeur qui venait de quitter le ministère! C’est encore là un des mille exemples du respect des doctrinaires pour le trône, dont ils prétendent ainsi relever la dignité, et de la haute et morale idée qu’ils se font du métier d’homme d’état! Vauvenargues, en disant qu’il n’y a de véritable dignité morale qu’en ceux qui savent respecter celle des autres, a mieux apprécié que nous ne pourrions le faire le procédé que nous citons. Les mêmes hommes disent encore : «La nécessité où l’on s’est cru d’attacher à un bienfait un reste de rigueur infamante, et de mettre sous la surveillance des hommes avec lesquels on prétend se réconcilier, cette nécessité prouve hautement contre l’opportunité de l’amnistie.» Quelle touchante sollicitude conçoivent tout d’un coup les doctrinaires pour les condamnés politiques de Juin et d’avril! Eh, quoi! M. Guizot n’en serait pas seulement à regretter qu’on ne lui ait pas laissé faire l’amnistie; il serait encore affligé de voir qu’elle n’est pas aussi complète qu’il l’eût donnée! Voilà une révélation à laquelle nous ne nous attendions guère. «En rendant d’anciens ennemis à la vie commune, nous voudrions, nous, pouvoir les rendre aussi à la dignité de citoyen,» ajoute l’organe du parti doctrinaire que nous citons. En vérité, les détenus ont grandement perdu à la chute de M. Guizot, nous devons le leur dire, car sans doute ils ne s’en douteraient pas; graciés par M. Guizot, ils seraient rendus à la dignité de citoyens, pourvus d’emplois publics, sans doute; et il est aujourd’hui évident que M. Guizot et ses amis ne retardaient l’amnistie que pour la rendre plus complète! Franchement, les doléances des écrivains de ce parti nous semblent moins sérieuses que bouffonnes, et nous rappellent le ton de racoleur dont ils promettaient, dans la dernière crise, aux partisans qu’ils voulaient enrôler, de hautes positions secondaires, où l’on apprendrait, avec de gros traitemens, le difficile métier d’homme d’état. Aujourd’hui, en lisant sur la porte de l’école doctrinaire cette promesse d’amnistie intégrale et complète, ayant pour complément l’élévation au titre de citoyen, et d’autres faveurs encore, ne se croirait-on pas devant ces enseignes de taverne où on lit toute l’année Ici on fera crédit demain! Mais dites plus vrai, ne pensez-vous pas que le défaut de surveillance faciliterait quelques désordres de la part des prisonniers délivrés, et justifierait vos objections contre l’amnistie? N’est- ce pas le secret de votre prédilection pour les hommes que vous traitiez sans pitié tout à l’heure, et ne seriez-vous pas un peu tentés de faire d’eux des citoyens turbulens, au lieu de surveillés paisibles qu’ils seront, grace aux mesures que prend le gouvernement? Le régime d’intimidation doctrinaire est mort, mais il pourrait renaître par le désordre et par l’émeute, et il est bien permis, ce nous semble, d’attribuer un petit calcul personnel à ceux qui distribuent sans scrupule aux autres le reproche d’immoralité! On a dit aussi, mais avec un peu plus de sérieux et d’habileté, il est vrai : «Le pardon ne sied qu’à la force; la clémence a besoin de courage, et la générosité n’est permise qu’à ceux qui ont combattu. Nous n’avons jamais admis la possibilité de l’amnistie qu’à la condition qu’elle fût tout à la fois le dernier triomphe et la confirmation de la politique forte qui a fait le salut et la gloire de cette monarchie.» En d’autres termes, nous voulions l’amnistie, quand nous aurions épuisé toutes les rigueurs; nous voulions l’amnistie, quand nous aurions destitué tous les fonctionnaires qui n’ont pas pour principe de voter en toutes choses pour tous les ministères qui se succèdent; nous voulions l’amnistie, quand nous aurions fait passer la loi sur la liberté individuelle que méditait M. Guizot; nous la voulions, mais après avoir étouffé de nos mains les libertés publiques, c’est-à-dire quand il eût été assez indifférent d’être dans les prisons ou hors des prisons; quand la prison eût été partout, nous eussions consenti à vider celles que nous n’aurions pu remplir davantage. Mais pour arriver là, il fallait nous laisser encore quelques années au pouvoir, afin de nous donner le loisir de mener jusqu’au bout notre système et de voir jusqu’où pouvait aller la patience du pays. Voilà comment on peut expliquer cette pensée de clémence unie à la force. On pourrait aussi demander si la force s’est retirée du pouvoir en même temps que M. Guizot sortait du ministère de l’instruction publique, et M. de Rémusat de son bureau de sous-secrétaire d’état, et si la faiblesse y est entrée avec M. de Montalivet et M. Barthe, deux collègues de Casimir Périer; mais ce serait trop souvent répondre à des fanfaronnades dont nous avons encore tout récemment fait justice, et suivre avec trop d’assiduité le dépit dans toutes les formes qu’il prend pour s’exhaler sous l’apparence de l’amour de l’ordre et de la sollicitude pour le bien du pays. Nous n’ajouterons qu’un mot. Ce qui doit frapper principalement les esprits calmes et droits, c’est le regret, vraiment comique, qui s’échappe involontairement à chacun des actes du ministère. Est-ce l’amnistie? On voudrait l’avoir faite. On l’eût faite certainement. L’ouverture de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois? Mais c’est la conséquence directe du système qu’on suivait! On y eût songé sans nul doute. Le temps, l’occasion seuls ont manqué. Aujourd’hui, on dit déjà que ceux qui ont ouvert cette église, n’ont agi que par esprit de parti, et demain on s’écriera, sans doute, que la messe de Saint-Germain-l’Auxerrois est une immoralité de plus à ajouter à toutes les autres. Il en sera ainsi de tout ce que fera le ministère, nous entendons de tout ce qu’il fera de bien; ce seront autant de vols faits au parti doctrinaire, qui n’accorde pas au pouvoir le droit de se faire petit, mais qui s’efforce de le rapetisser par tous ses actes et par tous ses écrits, tant qu’il ne se trouve pas dans ses mains. Cippes funéraires peints trouvés au Pirée Depuis la publication du Jupiter Olympien de M. Quatremère de Quincy, toutes les questions relatives à la sculpture et à l’architecture polychromes, chez les anciens, ont vivement préoccupé les antiquaires et les artistes. Récemment, une branche importante de l’histoire de l’art, l’emploi de la peinture monumentale, a été l’objet d’une discussion animée entre deux antiquaires français. Nous avons pensé que nos lecteurs nous sauraient gré de leur présenter la traduction d’une lettre écrite d’Athènes au rédacteur du Kunstblatt par M. L. Ross, savant archéologue allemand, conservateur des monumens antiques à Athènes, et qui a présidé à un grand nombre de fouilles exécutées dans cette ville, au Pirée, et en plusieurs autres lieux de l’Attique. Cette lettre contient l’annonce d’une découverte qui promet de jeter beaucoup de jour sur l’anciennelithochromie, c’est-à-dire, l’usage de colorier la pierre même des monumens, et d’y exécuter des peintures. «La forme la plus ordinaire des pierres sépulcrales est, comme on sait, celle d’un cippe allongé, légèrement pyramidal, couronné par une espèce de fronton ou aëtoma. Ce fronton est orné tantôt d’une simple palmette, tantôt (dans les cippes plus grands) d’un feuillage très richement travaillé et presque de haut relief. Au- dessous de la petite corniche qui sépare le fronton de la surface inférieure du cippe, se plaçaient un ou plusieurs noms, séparés l’un de l’autre par deux rosaces; sous les noms, se trouve très fréquemment un bas-relief représentant le défunt ou les défunts en diverses actions; c’est communément une scène d’adieux et de séparation d’avec les survivans. Il s’est conservé une multitude de ces monumens, plus ou moins ornés, parce que, même dans le temps du plus grand mépris pour l’antiquité, les prêtres, les citadins et les paysans, séduits par la délicatesse du travail de ces tombeaux, les ont recueillis et encastrés dans les murs des églises et des maisons. «Pendant un long séjour dans l’Attique, mes amis et moi nous avons été fréquemment surpris de voir des cippes, principalement de petite dimension, dans lesquels, non-seulement l’aëtoma, mais toute la surface, jusqu’à l’inscription, étaient entièrement polies. Plus notre attention avait été éveillée sur l’application des couleurs dans l’architecture grecque, plus nous mîmes de zèle à rechercher de tels cippes. Nous y trouvâmes fréquemment des ornemens polychromes, tels que palmettes et fleurs sur le fronton, oves et feuilles sur le bourrelet placé au-dessous... Mais la surface inférieure, laissée vide, restait pour nous un problème. Enfin nous découvrîmes, dès 1833, au Pirée, une pierre sépulcrale du même genre, sur la surface de laquelle se voyaient distinctement les contours et les restes des couleurs d’un groupe de trois figures peintes sur le marbre poli. Cette pierre se conserve maintenant dans le temple de Thésée. Plus tard, nous trouvâmes à Syros deux pierres semblables, apportées de Rhénéa, où l’on apercevait des figures, mais moins distinctement. Je donnai alors dans cette feuille quelques renseignemens sur cette classe, nouvellement découverte, de monumens sépulcraux. Mais notre attention fut bientôt détournée de cet objet. «Au printemps de l’année dernière, dans une fouille exécutée parmi les tombeaux du Pirée, sous ma direction, on découvrit de nouveau plusieurs pierres tumulaires avec des ornemens architectoniques peints, propres à confirmer mes premières conjectures. Mais je persistais à ne considérer ces monumens que comme des exceptions. «La découverte toute récente (faite à l’occasion du comblement du marais au Pirée) de neuf ou dix cippes pareils, avec des traces de peintures, plus ou moins bien conservées, m’a donné lieu, pour la première fois, de présumer toute l’importance de ce fait pour la connaissance du système de l’ancienne lithochromie. «Les temples de la Grèce, qui. nous ont été conservés, sont en petit nombre; et, quoique le dessin des ornemens peints dans les diverses parties de l’entablement, du fronton, du plafond, des chapiteaux d’antes, etc., soit le plus souvent facile à reconnaître, néanmoins, dans plusieurs de ces parties, le choix des couleurs reste obscur ou douteux. La découverte d’ornemens colorés, sur les cippes sépulcraux, ouvre un champ vaste et nouveau pour la recherche de la lithochromie en architecture. En effet, pour me borner à l’Attique, les ports et la plupart des autres lieux de ce pays sont tombés en décadence de si bonne heure, que beaucoup de leurs cimetières ont été abandonnés à une époque peu éloignée des beaux temps de l’art : les monumens, n’ayant été enlevés par aucun nouvel habitant de ces champs du repos, sont restés en place; à mesure que le temps les renversait, la terre les recouvrait peu à peu, et le sol desséché de l’Attique assurait leur conservation. C’est ainsi qu’ils gisent maintenant par milliers depuis le Pirée jusqu’au golfe de Salamine, depuis l’Ilissus jusqu’au promontoire Zoster. Par la comparaison d’un grand nombre d’entre eux, on pourra obtenir les notions les plus distinctes sur le choix et la réunion des couleurs, et l’on obtiendra des types certains pour la restauration de cette branche de l’art des anciens. «Encore plus importans, peut-être, seront les figures et les groupes peints, qui, sur les monumens en question, prennent la place des bas-reliefs. On doit abandonner sans doute l’espoir de retrouver en Grèce, sur des monumens encore enfouis (car où pourraientils être?), des échantillons de l’art d’un Polygnote, d’un Micon ou de leurs élèves : mais, notre découverte de ces pierres sépulcrales promet aussi, de ce côté, les plus beaux résultats. Sans parler des deux cippes de Syros, où le style ne peut-être assez clairement distingué, les figures peintes sur les deux cippes du Pirée sont d’un dessin assez élégant et correct pour donner la conviction que des maîtres de l’art, non des élèves peu exercés, étaient employés pour exécuter ces peintures. Pourquoi n’espérerions-nous pas qu’un hasard heureux amènera tôt ou tard la découverte de quelque monument de plus grande dimension, conservé avec toute la richesse de ses couleurs primitives?» L. Ross. Athènes, 5 Octobre 1836. Nous n’ajouterons que peu de mots à cette lettre intéressante. La surprise que cette heureuse découverte cause au savant archéologue allemand, la satisfaction qu’elle lui donne, et les espérances qu’il en conçoit, sont un garant de l’intérêt avec lequel il aurait lu les recherches de M, Letronne sur les tombeaux des Grecs peints à l’extérieur. Dans les Lettres d’un antiquaire à un artiste (pag. 232 et suiv.), il avait démontré que les trois tombeaux, décorés de peintures, dont parle Pausanias, savoir celui de Bura, de Sicyone, et celui de Tritaea, en marbre blanc, peint, par Nicias, ne pouvaient être que des cippes ou des tombeaux à quatre faces en marbre, dont une paroi, peut-être deux, avaient été peintes (pag. 250). De ces trois exemples, comparés à d’autres, tirés de Pline et de l’Anthologie, il avait conclu que, chez les Grecs, non-seulement dans les beaux temps de l’art, mais à l’époque romaine, les tombeaux, formant édifice isolé, étaient revêtus de peintures exposées à l’air, uniquement protégées par leur fronton saillant, et que ces peintures extérieures furent exécutées souvent par de grands artistes, tels que Nicias et Nicomaque, sur la pierre même, au moyen d’un procédé bien durable, puisque l’oeuvre de Nicias à Tritaea se conservait encore, sans notable altération, au temps de Pausanias, 450 ans après la mort du peintre. Cette théorie sur les peintures extérieures des tombeaux avait beaucoup surpris quelques antiquaires; on s’était même avancé jusqu’à la déclarer contraire au génie de l’antiquité toute entière (Raoul Rochette, dans le Journal des Savons, 1836 juin, p. 345.), quoiqu’elle ne fût qu’une conséquence naturelle des textes anciens, entendus comme ils devaient l’être. Voici maintenant qu’elle se trouve pleinement confirmée par les découvertes récentes que vient d’exposer M. Ross. Déjà les idées du même antiquaire sur les frontons peints de certains temples, avaient reçu une confirmation remarquable par la découverte des mésopes des Propylées, alternativement creuses et planes, les unes remplies par des bas-reliefs, les autres couvertes de figures peintes. Le savant, du fond de son cabinet, avait donc deviné justement ce que le voyageur devait découvrir plus tard sur le sol classique. Les exemples d’une confirmation aussi frappante sont trop rares, et honorent trop la science, en montrant toute la confiance qu’elle mérite d’inspirer, pour que nous n’ayons pas saisi avec empressement l’occasion d’en signaler un de plus à l’attention de nos lecteurs. La précieuse collection d’autographes de M. Franc Graffer, libraire à Vienne, en Autriche, contenant plus de mille pièces des écrivains et des artistes les plus célèbres, est à vendre; la mise à prix est de mille ducats d’or. Les personnes qui seraient tentées d’en faire l’acquisition, peuvent s’adresser à MM. Treuttel et Würtz, libraires, rue de Lille, 17, à Paris, qui en délivrent un catalogue détaillé. C’est demain que paraît la première livraison des Mémoires du général Lafayette, publiés par sa famille(3) Nous rendrons compte très prochainement des précieux documens historiques que contiennent ces volumes; tout ce que nous en pouvons dire aujourd’hui, c’est qu’ils exciteront le plus vif intérêt. F Buloz. 31 Mai 1837. Malgré les déclamations journalières de quelques esprits malades, et en dépit de leurs sinistres prédictions, le pays se montre parfaitement calme et rassuré après l’amnistie. Le roi est accueilli partout avec joie. Le mariage de M. le duc d’Orléans, dont les fêtes commencent à peine, se célèbre au milieu des transports d’enthousiasme des populations, et on semble avoir tout-à-fait oublié qu’il y a un mois, le gouvernement ou quelques- uns de ses membres proclamaient la nécessité d’entretenir une sainte terreur et de frapper de grands coups politiques, si l’on voulait conserver la tranquillité et l’ordre dans le pays. Ces faits sont notoires. Les journaux du parti doctrinaire annonçaient chaque jour, en termes menaçans, cette fatale nécessité; les deux lois politiques, de dénonciation et de disjonction, ne leur suffisaient pas; une sorte de maladie sombre s’était emparée de tous les hommes de ce parti, même de ceux qui passaient pour avoir quelque modération; et M. Guizot lui-même, entraîné par les déclamations de ses nouveaux amis, des derniers venus et des plus ardens, comme étaient les travailleurs de la parabole de l’Évangile, M. Guizot se montrait frappé d’inquiétude à la vue de l’état des choses, et semblait entièrement les méconnaître. On peut lire encore, dans les journaux qui ont égaré le parti à ce point, les accusations de poltronnerie et de lâcheté qui pleuvaient chaque jour sur ceux qui ne partageaient pas les frayeurs des doctrinaires. Le trône devait s’écrouler si on entr’ouvrait seulement la porte d’un cachot; sans les lois de disjonction et de non-révélation, la monarchie allait périr; il y avait hâte d’élever une prison au bout du monde, pour y envoyer tous ceux qu’on allait se voir dans la nécessité de condamner en vertu des lois de septembre. C’était un concert général d’effroi et de menaces au pays, dans le parti doctrinaire. Il retentit encore à toutes les oreilles, personne ne l’a oublié; et maintenant que l’amnistie est faite, après avoir essayé d’en dénaturer les suites, et de les montrer comme fatales au repos public, le parti doctrinaire se plaint chaque jour qu’on l’ait exclu de cet acte de clémence; il ne le trouve pas assez étendu; il voudrait que les contumaces y eussent été compris; il s’étonne qu’on ait frappé des citoyens d’une surveillance de police; et quand on lui parle de ses faits passés, de sa volonté exprimée cependant bien haut, il s’écrie qu’on le calomnie. C’est le calomnier que lui parler aujourd’hui de ce qu’il voulait hautement hier. A la bonne heure! Mais le Journal des Débats, qui élève contre nous cette accusation, a-t-il bien réfléchi qu’il calomnie lui-même ses amis en les accusant d’avoir changé si subitement d’opinion? Nous voudrions savoir qui exprime les opinions de M. Guizot et de ses amis, du Journal des Débats qui prononce hardiment le mot de calomnie, quand on prête aux doctrinaires la pensée de changer l’ordre légal qui ne leur semble pas suffisant, ou de deux autres feuilles, notamment admises aux confidences du parti, rédigées par des hommes pris dans son sein, et qui ne ménagent pas au Journal des Débats les termes que ce journal jette si durement à d’autres? Que dirait-on si les rôles avaient été habilement distribués par le parti doctrinaire, et si, tandis qu’un ex-sous-secrétaire d’état, prudemment caché sous la responsabilité du Journal des Débats, comme il se cachait naguère sous la responsabilité d’un ministre, défend avec aigreur son parti d’avoir conçu de nouvelles lois d’exception; un autre fonctionnaire, éloigné des affaires en même temps que lui, criait, dans une autre feuille, à l’insuffisance des lois actuelles? Nous voulons croire que le Journal des Débats n’a été que l’instrument complaisant de ces petites intrigues; autrement nous prendrions la peine de lui prouver, par mille exemples, pris dans sa propre rédaction, que s’il y a calomnie à tirer une conséquence des principes hautement avoués par un parti, le Journal des Débats se rend chaque jour coupable de ce délit. Non, ce n’est pas en cela que consiste la calomnie, et il ne faut pas porter avec tant de légèreté une accusation si grave. Une véritable calomnie, par exemple, ce serait de supposer, d’écrire, de publier dans un journal aussi répandu que le Journal des Débats, le tout sans en avoir les preuves, qu’un ambassadeur étranger aurait écrit à sa cour une dépêche remplie de faits injurieux pour le gouvernement français; ce serait de donner la teneur même de cette dépêche, d’en signaler les phrases les plus remarquables, et de ne répondre que par des paroles ironiques au démenti formel et public donné par l’auteur supposé de cette lettre. Nous citons cet exemple, uniquement pour montrer au Journal des Débats la différence qu’il y a entre une calomnie et un jugement porté de bonne foi, d’après des opinions hautement émises; c’est un simple cas de politique légale, dont nous le faisons juge, afin que ses propres jugemens sur les autres soient, à l’avenir, un peu plus chrétiens. Nous nous consolons un peu de la rigueur que le Journal des Débats a montrée à notre égard, en songeant que ses amis les meilleurs ne sont pas mieux traités par lui que ceux qui ont le malheur de ne pas partager toutes ses opinions. Ainsi, M. de Salvandy, l’un des plus anciens rédacteurs du Journal des Débats, l’un de ses collaborateurs les plus actifs, n’a pas obtenu de ce journal une seule marque d’intérêt, même la plus faible, pendant la lutte cruelle qu’il a soutenue pour sa réélection. Quelques mots du Journal des Débats eussent cependant opéré une diversion dans le collège électoral d’Evreux, où les doctrinaires ont, dit-on, voté avec les carlistes et les républicains. Il est vrai que la défaite de M. de Salvandy étant bien avérée et le résultat du scrutin électoral bien connu, le Journal des Débats a pris dès-lors la défense de M. de Salvandy contre les calomnies dont il avait été l’objet près des électeurs. Pourquoi donc le silence qui avait régné jusqu’alors dans le Journal des Débats? ce champ de bataille où M. de Salvandy a si long-temps combattu, avait il, en quelque sorte, autorisé ces calomnies? Et le panégyrique tardif de M. de Salvandy, inséré dans le Journal des Débats, n’est-il pas une dérision bien amère? Les regrets même étaient-ils de nature à satisfaire M. de Salvandy, et à le dédommager du long silence qu’on avait gardé? Quelques mots honnêtes ne suffisaient pas en pareil cas, et le Journal des Débats; rédigé par des hommes si versés dans les affaires, aurait pu offrir à ses lecteurs quelques exemples de défaites pareilles, qui les auraient frappés. En Angleterre, on a vu plus d’une fois un ministre soumis à la réélection, perdre son mandat, sans qu’il en ait rejailli sur l’homme une défaveur publique, et sans qu’il se soit cru obligé de sortir du cabinet. Pour ne citer qu’un fait récent, à l’époque du ministère Grey, sir John Hobhouse, ministre de la guerre, échoua dans les élections de Westminster, où il avait pour concurrens sir Francis Burdett et M. Evans; et le ministre actuel des affaires étrangères en Angleterre eut à subir un échec à Hampshire avant de prendre une place permanente dans le parlement. Ce sont là les chances du gouvernement représentatif; les localités sont souvent influencées par des faits indépendans de la politique générale, et tout en attachant à l’élection l’importance réelle qu’elle a, et qu’elle mérite assurément, il n’est pas juste de faire uniquement dépendre la vie d’un homme politique des suffrages d’un collège électoral. La session se terminera par quelques questions d’intérêt matériel, discutées sérieusement. Les séances des chambres, suspendues aujourd’hui par les fêtes de Fontainebleau, ont été marquées par des discussions saines et presque dépouillées d’aigreur, bien que quelques doctrinaires aient essayé d’envenimer la question des sucres, ce qui est, tout jeu de mots à part, pousser l’amertume un peu loin. A la chambre des pairs, un spirituel discours de M. Molé, spirituel surtout par l’appréciation des choses, par la manière digne et calme d’envisager la situation des affaires, a obtenu beaucoup de faveur. Le succès du dernier discours de M. Thiers tenait également à ce genre d’esprit. L’acrimonie et la rudesse ne sont justifiées aujourd’hui par aucun danger, par aucune attaque violente contre le pouvoir, et ceux qui ne parlent pas comme font M. Molé et M. Thiers n’ont, malgré toute leur éloquence, que bien peu de chances d’être écoutés. Nous recueillons un fait curieux qui prouve que cette pensée germait bien haut avant de faire en quelque sorte partie du programme politique du gouvernement, et que la clémence royale, comprimée quelque temps par les circonstances, par la nécessité, avait marqué de loin le jour où elle pourrait s’accomplir. Un de nos peintres déjà les plus célèbres, M. Ziegler, avait composé, il y a plus d’un an, par ordre du roi, le carton d’un admirable vitrail pour la chapelle de Compiègne. Sur ce vitrail, exposé aujourd’hui à Sèvres, on voit deux anges. L’un figure l’amour ou le pardon; l’autre la justice. L’artiste avait mis dans les mains du premier une croix, et une épée dans les mains du second. Sous les pieds de l’un on lisait : ama; sous ceux de l’autre : time. Celui-ci était le système de l’intimidation en personne. Il y a un an, quand ce dessin fut soumis à son examen, le roi exigea qu’au lieu d’épée, on mît un livre dans la main de l’ange de la justice, et ajouta qu’il avait eu l’espoir de voir la peine de mort disparaître sous son règne. Voilà ce que disait le roi, tandis que les assassins s’armaient contre lui! Les affaires extérieures prennent quelque gravité par la maladie du roi d’Angleterre, qui paraît plus dangereuse qu’on ne pensait d’abord. Nous en parlerons prochainement. L’évènement de ces jours-ci, l’évènement politique et plus que politique, celui qui absorbe toutes les curiosités et défraie toutes les conversations, est, à vrai dire, le mariage de M. le duc d’Orléans. Les détails qui arrivent à chaque instant sur les moindres circonstances des solennités de Fontainebleau, et qu’enregistrent les feuilles quotidiennes, nous dispensent de venir ici un peu tard en reproduire le récit. Ce qui ressort à travers toutes les descriptions de ces pompes et l’enthousiasme d’usage en pareille occasion, c’est le véritable intérêt que la jeune princesse a su faire naître et justifier déjà par d’heureuses paroles, par une attitude pleine d’émotion et de convenance intelligente. Quoiqu’il soit un peu vulgaire et populaire de s’émouvoir au sujet des hyménées illustres et d’en concevoir de soudaines espérances, il est bien certain qu’aujourd’hui il ne saurait être indifférent à aucun ami de l’ordre et du pays que l’épouse que M. le duc d’Orléans vient de placer à côté du trône soit une personne d’esprit, d’intelligence et de coeur; et les rapports les plus divers tendent à assurer que la princesse Hélène est tout cela. Sans entrer dans le détail des circonstances assez obscures et des manoeuvres toutes locales qui ont fait échouer la réélection de M. de Salvandy à Evreux, il nous semble à regretter que la majorité des électeurs se soit laissée aller à des sentimens d’hostilité, qu’aucune raison politique avouée ne justifiait, contre un ministre qui a participé à de bons actes dans le conseil, et qui, dans l’intérieur de son département, a déjà su manifester mieux que de bonnes intentions. Nous savons plusieurs traits d’une bienveillance efficace, et où il n’entre pas, comme trop souvent, de l’arrière-pensée politique, qui honorent vraiment le ministère si récent de M. de Salvandy. On est heureux, on est presque surpris (tant il y a eu d’abjurations des anciens rôles) de retrouver dans un ministre, qui a écrit autrefois des pages généreuses, une chaleur tout d’abord et une générosité de coeur qui répond à l’idée qu’on s’en serait faite naturellement. En ce qui concerne les commissions d’histoire et de beaux-arts attachées à son département, le nouveau ministre a montré déjà qu’il les accueillait avec zèle, qu’il était ouvert à toutes les idées de développement utile, et qu’il tenait à perfectionner et à faire vivre ce qu’un autre avait posé. Cette faculté d’exécution prompte, dont M. de Salvandy a fait preuve lorsque étant écrivain, il représentait, en quelque sorte, à lui seul, la presse politique contre le ministère Villèle au temps de la dernière censure, cette faculté, s’employant au pouvoir, ne devra pas s’en tenir aux ajournemens et aux promesses vaines. Nous regretterions donc que l’échec d’Evreux empêchât le ministre actuel de l’instruction publique de faire le bien qu’il veut, et de vivre de toute la vie d’un cabinet où il est à sa place, et qui s’honore d’intentions louables et de procédés concilians. La séance académique du jeudi 25 Mai a été l’une des plus brillantes et des plus courues. La même foule qui se pressait aux réceptions de M. Thiers et de M. Guizot, venait assister à celle de M. Mignet, et la plus aimable moitié de l’assemblée avait encore redoublé, cette fois, de curiosité flatteuse. M. Mignet a dignement répondu à cette attente, et comme il convient à un historien politique, par une parole grave, solide, et qui ne cherchait l’éloquence qu’avec la pensée : son discours, qui a justifié la faveur de l’auditoire, ne satisfait pas moins la raison. Il a su peindre à grands traits le caractère et le double mérite de M. Raynouard comme poète et comme érudit, sans trop entrer dans les détails qui iraient mieux à des lecteurs qu’à une assemblée. Les pensées sérieuses et élevées, le ton simple et convenablement sévère, étaient une partie du bon goût de ce morceau. Lorsque M. Mignet, après une courte discussion de la réalité historique, telle que l’avait observée ou plutôt négligée l’auteur des Templiers, en est venu à déclarer le caractère propre du drame et à le séparer de l’histoire, il a été noblement éloquent; et cet hommage, cet appel à l’idéalité de l’art, dans la bouche d’un des principaux organes de l’école historique, acquérait plus d’autorité encore. Nous ferons comme l’assemblée, et, après avoir applaudi au discours de M. Mignet, nous nous garderons de dire mot de celui qu’on lui a adressé en réponse, et que nous n’avons guère entendu. Sous le titre, la Cape et l’Épée, M. Roger de Beauvoir a publié (4) un recueil de ses poésies qui se distingue par de vives et piquantes qualités. Ce sont de petits romans espagnols comme Svaniga, ou fashionables comme les Nuits de Zerline, ou des pièces diverses de moindre dimension et que je préfère, tout-à-fait bien tournées, et bien troussées comme on peut dire, d’un ton cavalier et familier, et qui représentent à merveille les fantaisies, les élégances, les goûts, et même les travers poétiques de ce temps- ci. Si la poésie tout entière de notre époque disparaissait par hasard, et qu’on n’en retrouvât, après quelque cent ans, que ce volume mondain, il suffirait presque au critique pénétrant, avec ses échantillons encore frais et un peu bigarrés, pour l’aider à recomposer les caractères divers et les modes de nos inspirations évanouies. Des voyages en maints lieux pour remettre en frais l’imagination avide de couleurs, une Espagne, une Italie où l’on cherche à retrouver le rêve, beaucoup de souvenirs du Don Juan de Byron, un peu de religion par accès et la croix revenant à propos dans l’intervalle des coquets adultères, la Florence des vieux peintres et des sculpteurs chevaleresques regrettée du milieu de la vie du boulevard ou du bois, des chasses aussi féodales qu’on le peut sous le régime parlementaire, et la poésie de tous les jours autant qu’elle est loisible de par la loi Jacqueminot; voilà ce qui se reflète en mille facettes dans le recueil de M. Roger de Beauvoir. Lui-même il est le premier à railler son inspiration, à déjouer sa description, quand elles deviennent un peu sérieuses. Il se montre souvent un touriste plein de désinvolture, un Puckler-Muskau de la poésie. A travers ce cliquetis attrayant qu’il affecte, on pourrait citer plus d’une jolie pièce comme Tristesse, où perce un coin de sensibilité de cour. Le tout est en rhythme excellent, fort bien manié, et qui, aux conditions sévères qu’il remplit, ne sent pas l’amateur et charme nos poètes. Mais ce qui nous a surtout frappé et ce que nous recommandons, c’est une qualité qui depuis long-temps semble avoir fait place dans notre poésie à l’éclat, à l’imagination, à la religion, au sentiment; une qualité que M. Alfred de Musset a heureusement réintroduite dans les vers, et dont M. Roger de Beauvoir à son tour vient de faire preuve dans les siens, l’esprit. Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France, depuis le XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe, publiée par MM. Michaud et Poujoulat (5). Peu de collections méritent plus la faveur publique que celle dont on vient de lire le titre. Nous souhaiterions pour notre compte, dans l’intérêt des lettres et des études historiques en particulier, que le jugement que nous en portons contribuât à la répandre. Pour ce qui est de l’utilité, le titre seul en dit assez. Aussi bien cette utilité n’est pas d’hier : on a compris, même avant ce premier quart du XIXe siècle, que les élémens de l’histoire véritable étaient les chroniques et mémoires, pourvu qu’ils fussent, non pas feuilletés dédaigneusement comme ils l’ont été par beaucoup d’historiens, mais lus avec patience et comparés avec sagacité. Ç’a été l’un des mérites de notre temps. Il en est résulté une manière d’écrire l’histoire plus exacte, plus profonde, et, si nous pouvons dire, plus familière. Nous y avons gagné, outre de bons livres, un goût très vif et très général pour notre histoire nationale, jusque-là sacrifiée, il faut le dire, à l’histoire de la civilisation, qui était le but et qui a été l’oeuvre du XVIIIe siècle. La meilleure manière d’entretenir ce goût, d’où sortira peut-être une histoire complète de notre France, c’est d’abord de multiplier les recherches et les publications de mémoires; c’est ensuite d’accommoder ces publications aux facultés pécuniaires de notre époque, où les esprits éclairés sont si nombreux et les fortunes si réduites. La collection dont nous parlons a rempli cette double condition. D’une part, elle a ajouté à nos richesses existantes, et nous lui devrons, soit des restitutions, soit des complémens de mémoires qui avaient été mal imprimés ou seulement analysés dans les collections antérieures; et d’autre part, sous ce format compacte, qui doit renouveler toute la librairie moderne, elle renferme en vingt-cinq volumes la matière de deux cents volumes dix fois plus coûteux. Des notices dues à la plume savante et sûre de M. Michaud, ou à celle de son collaborateur, M. Poujoulat, précèdent chaque ouvrage, en exposent le sujet, le rattachent, soit à l’histoire générale, soit aux mémoires de la même époque, et font la biographie des auteurs. Ces notices sont exactes, simples, sérieuses, et écrites dans le style qui convient au sujet, ce qui est le plus grand éloge qu’on en puisse faire dans un temps où les sujets et les styles se contredisent si souvent. Enfin, aucune des conditions matérielles qui recommandent et honorent une entreprise de ce genre, ne manque à cette collection. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, elle est fort supérieure à certaines collections analogues, qui du même coup ont exploité et discrédité le format compact, et elle mérite toutes les préférences du public. OEuvres philosophiques de Descartes, publiées d’après les textes originaux, par M. Adolphe Garnier, professeur de philosophie à l’École Normale (6). Cet ouvrage fait partie d’une autre collection plus spéciale qui se publie sous le titre de Bibliothèque philosophique des temps modernes. Ce n’est pas un recueil d’oeuvres choisies, suivant le goût plus ou moins arbitraire d’un éditeur, mais une publication de tout ce que Descartes a écrit de philosophie pure, dans le sens qu’on donne à ce mot, quand on l’oppose aux sciences philosophiques et mathématiques. L’admirable Discours de la méthode, les Méditations, les Principes de la philosophie, les Passions de l’ame, la polémique à laquelle ont donné lieu les méditations, enfin des lettres et quelques ouvrages posthumes de Descartes, composent les quatre volumes de ce précieux recueil. Chaque ouvrage est précédé d’un sommaire très étendu qui en est tout à la fois l’historique, l’analyse et le jugement critique. Des notes, rejetées à la fin des volumes, expliquent les difficultés du texte, assez nombreuses dans les traités écrits par Descartes, en latin, et donnent tous les éclaircissemens nécessaires. A la tête du recueil, une notice fort étendue et rédigée avec talent d’après la grande histoire de Baillet, la correspondance familière de Descartes, et les témoignages contemporains, nous fait connaître la vie de ce grand homme. L’introduction qui les suit résume sa doctrine, laquelle n’est exposée complètement dans aucun de ses écrits, et dont il a fallu que M. Garnier recherchât les élémens épars dans tous les ouvrages sortis de cette plume féconde. De telles publications se recommandent d’elles-mêmes; elles ne peuvent pas être l’ouvrage d’un homme médiocrement instruit ni médiocrement habile. Le public n’y peut jamais être trompé; ce genre de travaux n’est pas de ceux qui tentent les charlatans; il faudrait se donner beaucoup de peine même pour n’y réussir pas. Mais ici les lecteurs ont deux garanties : la nature même du travail, et, de plus, le nom de M. Adolphe Carnier, si justement estimé de tous les hommes qui s’occupent de philosophie. Le laconisme obligé de nos notes bibliographiques ne nous permet que dé recommander un recueil où, après avoir lu des ouvrages où l’on ne sait qu’admirer le plus du philosophe ou de l’écrivain, on peut retrouver ses propres impressions résumées, éclairées, et quelquefois rectifiées, dans les travaux si judicieux et si solides du commentateur. L’Histoire de la Marine du siècle de Louis XIV, que M. Eugène Sue vient de compléter par la publication d’un cinquième volume (7), est un livre plein d’intérêt, qui mérite de prendre place dans les bibliothèques. L’auteur, en fouillant dans les archives de Versailles, dans celles du département de la marine et les archives des affaires étrangères, a découvert des documens de la plus haute importance, qui donnent un grand prix à cet ouvrage, et font apprécier, sous un jour tout nouveau, les diverses luttes du règne de Louis XIV. M. Auguste Barbier vient de réunir, en un fort volume, les divers poèmes qui lui ont fait une si belle place dans l’opinion publique. Les Satires et Poèmes, qui viennent de paraître, contiennent les Iambes, il Pianto, Lazare, et plusieurs pièces inédites. Nous reviendrons sur ce remarquable recueil. La quatrième livraison des OEuvres de George Sand, composée des deux volumes de Jacques, paraît aujourd’hui. Cette édition nouvelle, revue par l’auteur, est exécutée avec le plus grand soin. F Buloz. 14 Juin 1837. Au moment où nous écrivons, les fêtes de Versailles ont déjà leur retentissement dans toute la France. Elles ont dépassé en somptuosité tout ce qu’on pouvait attendre. Les détails de ces fêtes sont partout. L’hospitalité royale, qui avait éclaté déjà avec tant de magnificence depuis quelques années, aux Tuileries et à Fontainebleau, s’est montrée là si large et si complète, qu’il faut renoncer à en donner une idée, à moins de se livrer à une description qui serait tout un livre. D’abord l’hôte royal avait, en quelque sorte, créé le lieu de la fête. Depuis six ans, au milieu des émeutes, des tentatives d’assassinat, des embarras sans nombre du dedans et du dehors, des changemens ministériels, à travers les innombrables soins de sa tumultueuse royauté, le roi poursuivait patiemment l’oeuvre de la régénération de Versailles. Au risque d’augmenter ses dangers, le roi y allait sans cesse, voyait tout lui-même, ordonnait, dirigeait les travaux, les faisait recommencer souvent, les détruisant quand ils étaient mesquins, indiquant lui-même la place des tableaux, marquant la division des salles, et faisant tout concourir, sous son oeil régulateur, au plan qu’il avait conçu. Que l’on compte les heures de travail données par le roi depuis six années à ses ministres, les devoirs divers qu’il se plaisait à remplir, les voyages, les revues, les visites aux monumens publics, les audiences, les négociations; qu’on imagine une vie si bien remplie, et qu’on vienne ensuite à Versailles, voir quel en a été le délassement! Une oeuvre devant laquelle avaient reculé Napoléon et les deux souverains qui lui ont succédé : la restauration du palais de Versailles, où l’on voulait tantôt transporter les Invalides et tantôt les malades de l’Hôtel-Dieu! Le palais de Versailles, dont on voulait faire une caserne ou un hôpital, est aujourd’hui plus brillant et plus digne d’un roi qu’il ne l’était du temps de Louis XIV, et ceci est l’ouvrage d’un roi constitutionnel. Il y aura de grandes choses à dire un jour d’un roi qui a donné la paix à la France et à l’Europe, et qui utilise ainsi les loisirs de cette paix. Encore quelques années de ce règne, et la France aura vu se relever tous les anciens monumens, comme elle a déjà vu terminer tous les nouveaux. Chaque jour amène et fait éclore d’utiles et de grandes pensées. En même temps que l’on couvre d’or Versailles, on s’occupe de couvrir nos routes de fer, de rendre nos rivières plus navigables et d’augmenter le nombre des canaux. La restauration de Versailles tient donc à tout un ordre de pensées conçues pour augmenter la prospérité et l’éclat de la France; l’envisager autrement, ce serait rétrécir l’idée qui a à cette tâche, et méconnaître encore un esprit organisateur et bienfaisant, à qui la justice a tardé trop long-temps de venir pour qu’elle ne lui soit pas rendue tout entière. Nous n’avons que peu de mots à dire de cette fête si splendide, dont toute l’Europe ne tardera pas à connaître les détails; car trente dépêches ont sans doute porté aux cours étrangères l’expression de l’étonnement que nous avons vu se manifester parmi les membres du corps diplomatique, à l’aspect de tant de magnificence. Dès le matin, les appartemens de Versailles avaient été ouverts aux personnes invitées, et à trois heures la foule se pressait dans les principaux salons. Presque tout ce que la France compte d’hommes illustres, de grands généraux dont les murs de Versailles retracent les batailles, de noms historiques qui se lient à tous les souvenirs de ce glorieux château, les hommes d’état, les savans, les étrangers marquans, les pairs, les députés, les académies, le conseil d’état; toute cette cour enfin où l’on figure par l’ancienneté et l’éclat de ses services, par son mérite, par son talent, les uns sortis des rangs parla fortune de la guerre, les autres par le choix de leurs concitoyens; cette cour, si on peut l’appeler une cour, attendait le roi, heureuse et fière de pouvoir le saluer dans le Panthéon même où il a déposé d’une main si libérale tous nos titres au respect et à l’estime des autres nations. Que l’on se figure si l’on peut cette marche triomphale du roi et de sa famille à travers les grandes solitudes de Versailles, alors peuplées de cette foule d’élite, sous ces voûtes si sombres et si désolées il y a peu de temps, aujourd’hui si brillantes et si parées! Le maréchal de France, couvert d’ordres, de broderies et de rubans, payés des flots de son sang et sortis, au bout de trente ans de guerre, du fond de sa giberne, passait sous les tableaux où il figure, jeune et obscur, marchant pieds nus à la conquête de ses galons de sergent ou de sa première épaulette. De vieux membres de la commission d’Égypte, en levant les yeux, se voyaient assis dans les temples du désert, épelant la science qui les a menés à la fête royale de Versailles, sous l’habit de l’Institut. On voyait les doyens de la diplomatie et de la chambre des pairs entrer avec émotion dans la chambre de Louis XIV, la seule chambre royale en Europe où ils n’avaient pas encore pénétré. Là s’est arrêté le roi avec sa famille. Le roi, qui guidait sa fille, la reine des Belges, a montré au roi des Belges et à Mme la duchesse d’Orléans le lit de Louis XIV. C’est là, a dit le roi, dans ce lit, que Louis XIV est mort et qu’il a dicté ses dernières volontés. Mme la duchesse d’Orléans a baissé la tête en signe de respect, et ses regards, parcourant cette chambre majestueuse, se sont portés, comme par sympathie, sur le portrait de la duchesse de Bourgogne, cette jeune et charmante princesse, qui contribua tant, par son aménité et le charme de son esprit, au bonheur du prince qui l’épousa et à l’agrément de la famille royale au sein de laquelle elle vécut. La salle ou plutôt les salles de banquet étaient préparées. Dans la grande galerie des glaces, et dans les dix grands salons latéraux, vingt tables avaient été dressées. Quinze cents convives furent placés; et dans le salon de Vénus, où présidait le prince de Joinville, une table de quarante couverts resta vide, tant la fête avait été ordonnée avec profusion. Nous avons assisté, en différens pays, à des fêtes royales justement vantées, à des banquets de cour dignes des plus grandes cours, jamais une pareille recherche, une si énorme abondance, une telle perfection des détails, ne s’étaient offertes à nous. Après le banquet, a eu lieu la réception du corps diplomatique; puis le roi a traversé tout le château, et s’est rendu solennellement à la salle de spectacle, éclairée, dorée et décorée avec une splendeur inouie. Il faut encore désespérer de rendre l’effet de ce public couvert d’ordres, de broderies d’or et d’argent, de ces femmes chargées de diamans, dont des glaces immenses reflétaient l’éclat dans cette salle de Louis XIV, où brillaient les armes du grand roi, soutenues par deux gigantesques figures d’anges dorées, étendues sur des nuées d’argent. Plusieurs fois le spectacle a été interrompu par des cris spontanés d’enthousiasme adressés au roi, qui en paraissait vivement ému. Il était trois heures du matin quand se termina la promenade aux flambeaux, dans les appartemens, qui mit fin à cette fête unique. Le lendemain, un feu d’artifice illuminait le parc et toute la forêt voisine, tandis que le château de Versailles apparaissait sur la hauteur, au milieu d’un nuage de feu qui en dessinait les moindres contours. Plus de trente mille personnes, accourues de Paris et des campagnes environnantes, assistaient à cette nouvelle inauguration. Tandis que le roi employait si dignement sa fortune à faire revivre toute une cité, ensevelie, comme Herculanum, sous les cendres du passé, et qu’il appelait tous les représentans de la France à partager ses nobles plaisirs, le ministère s’occupait des intérêts de quelques millions de Français qu’on ne pouvait tous convier aux fêtes de Versailles, il faut en convenir. Plusieurs projets de loi se votaient à la chambre, tous destinés à des améliorations locales et à de grands travaux dans les départemens. Ainsi les ports de Dunkerque, de Calais, de Boulogne, de Tréport, de Granville, de Saint-Malo, de Landernau, de Lorient, de la Ciotat, de Cannes, vont être perfectionnés; six millions ont été affectés à ces travaux. Trois millions seront employés à améliorer le port de Honfleur, le canal si intéressant et si utile de Caen à la mer, le port de Dieppe et celui de Port-Vendres; deux millions sont donnés pour le perfectionnement de la navigation de la rivière de l’Aa et des ports de Palais et de Bourbourg; sept millions sont destinés au perfectjpnnement de la navigation de la Meuse depuis Sédan jusqu’à la frontière de la Belgique; une somme de 11,700,000 fr, est consacrée à l’établissement de deux canaux latéraux à la Marne, etc., etc. La richesse territoriale de la France doublera quand elle aura ainsi acquis les voies de communication qui lui manquent, et ses ressources commerciales augmenteront dans une proportion égale; les travaux même répandront l’aisance dans les classes inférieures, qu’il est si urgent de secourir, et féconderont déjà les départemens avant même que les grands résultats qu’on attend de ces travaux soient obtenus. Le ministère de l’amnistie complète ainsi son ouvrage et prouve qu’il entend bien sa mission. C’est ainsi que, parmi toutes les faveurs distribuées à l’occasion du mariage de M. le duc d’Orléans, nous le féliciterons partculièrement d’avoir accordé la croix de la Légion-d’Honneur à M. Henri Fournel, ingénieur des mines, pour un utile ouvrage, intitulé; Étude des gîtes houilliers du Bocage vendéen. Le parti légitimiste, qui se réduit chaque jour, a beau détourner la tête avec humeur du banquet de Versailles, il aura sa part, malgré lui, du grand banquet des améliorations matérielles qui va avoir lieu, et l’exploitation des houilles de la Vendée, encouragée par le gouvernement, achèvera de porter la prospérité dans un des départemens les plus intéressans et long-temps le plus négligé de la France. Jamais les questions d’intérêt matériel n’auront tenu tant de place dans la fin d’une session. Hier encore, les chambres votaient, avec quelques réductions, des projets de loi relatifs à la navigation de la Seine, de l’Yonne, de la Charente et du Lot, au perfectionnement du chemin de hallage et du lit de la rivière depuis Paris jusqu’à Rouen. Dans ces dernières discussions, l’opposition de M. Jaubert, qui ne fait que commencer, comme il le disait si bien à la tribune, n’a trouvé que peu d’écho dans la chambre, où le parti doctrinaire a reçu un nouvel échec par la publicité donnée à l’étrange emploi des fonds destinés à l’encouragement des lettres fait par M. Guizot. Il reste encore à la chambre d’importans travaux à voter; nous parlons des chemins de fer, et il faut espérer qu’elle ne se séparera pas avant d’avoir voté le chemin de fer de Paris à Bruxelles, que soumissionne M. Cockerill. Le gouvernement belge a déja autorisé la construction de ce chemin jusqu’à nos frontières, et si les chambres renvoyaient à une autre session cette importante question, il se pourrait que la Belgique, si ardemment sollicitée de se jeter dans le système de douanes de la Prusse, se dirigeât de ce côté, et que nos rapports commerciaux avec cette jeune puissance ne fussent atteints d’une manière irréparable. Ce serait mal choisir le moment de s’éloigner de la Belgique que celui où la chambre des représentans belges vient de se livrer à l’examen d’un projet de loi qui doit introduire dans le tarif de douanes de ce royaume des modifications favorables à la France. On sait combien les rapports commerciaux des deux pays sont établis sur des principes hostiles. Les premiers pas ont été faits de notre côté, en 1835, par la levée des prohibitions sur les tapis et les tulles belges, par la diminution des droits sur les toiles, par l’abaissement des taxes sur la houille, le fer, le cuivre et le zinc, et par plusieurs autres mesures empreintes d’un esprit de libéralisme et de générosité. La Belgique semble apprécier aujourd’hui ces procédés. C’est du moins dans cet esprit que se trouve conçu le projet de loi soumis à la chambre des représentans, qui tend à abolir les prohibitions portées sur nos draps et nos verreries, et à diminuer les droits sur la bonneterie, les porcelaines, et un grand nombre de produits français. Nous attendons même qu’un traité spécial au sujet de la contrefaçon littéraire, qui nuit si cruellement à la librairie française, sans donner de grands bénéfices au commerce belge, si on peut appeler le vil trafic de la contrefaçon un commerce, sera négocié avec le gouvernement belge, à l’époque où le projet de loi dont nous parlons (ajourné au mois d’août) sera de nouveau soumis à l’examen des représentans. La chambre des députés sentira sans doute la nécessité d’établir la voie de communication la plus rapide avec la Belgique, et quelques heures données au projet de loi du chemin de fer auront un grand résultat pour la France. Le traité de paix signé par le général Bugeaud avec Abd-el-Kader, et les détails consignés dans la dépêche du général, ont occupé vivement les esprits. Deux opinions avaient été émises dans le conseil, au sujet de nos relations avec l’Afrique. Plusieurs ministres penchaient pour un plan qui consistait à semer la division parmi les chefs arabes; deux d’entre eux, M. de Montalivet en particulier, étaient d’un avis contraire. Dans leur opinion, il fallait donner à Abd-el-Kader les moyens de conserver son influence en se réservant de le dominer; il fallait profiter de son ambition pour organiser les Arabes, et les agglomérer au lieu de favoriser, par la guerre de montagnes, la facilité qu’ils ont à s’éparpiller et à échapper à toute domination. Abd-el-Kader, devenu sultan par le traité, s’il est ratifié, de chef subalterne qu’il était, donne, on ne peut le nier, une vaste carrière à son ambition. Cette ambition va plus loin, dit-on; Abd-el-Kader voudrait arriver à se faire empereur du Maroc, et dans les deux prières obligées que font les Arabes, l’une pour le roi de Maroc, l’autre pour le grand-seigneur, le nom d’Abd-el-Kader a déjà remplacé, dans les tribus qu’il domine, celui du premier de ces princes. La faible organisation physique de ce chef fait qu’il cherche à s’assurer une domination civile, et le traité qu’il propose tend à lui créer des intérêts conformes aux nôtres. Il est vrai que le territoire de la régence que nous occupons se trouvera restreint par ce traité; mais il est possible que la ratification ne soit accordée qu’à de certaines conditions qui rendraient cette cession presque nominative. Abd-el-Kader s’engage déjà à payer un premier tribut considérable, et la souveraineté de la France se trouverait tout-à-fait établie, si on lui imposait, en outre, un tribut annuel. Si ce traité s’accomplit tel que la dignité de la France l’exige, le ministère actuel aura encore résolu une des difficultés qui lui avaient été léguées par le dernier cabinet, difficultés qui étaient nombreuses et grandes, et que le petit ministère, comme le nommaient les orateurs du parti doctrinaire, qui mettent tout le gouvernement dans les discours de tribune, a soulevées sans trop de peine. L’amnistie a été faite, le roi délivré des précautions qui l’entouraient, le mariage de M. le duc d’Orléans accompli; la colonie d’Alger aura été pacifiée, si elle peut l’être honorablement; la tranquillité publique aura été conservée, consolidée même, au milieu de la plus grande crise commerciale; en deux mois toute la face des affaires aura été changée, l’impopularité du pouvoir effacée, l’acrimonie de la discussion, les menaces, les sinistres prédictions oubliées, l’action substituée partout à la parole, et tout cela par le ministère sans nom, par le ministère provisoire, par le petit ministère, qu’on ne souffrait que par pitié. Que l’on compare la situation actuelle à la situation des affaires il y a deux mois, et qu’on nous dise si nous avions tort d’insister sur la nécessité d’unir M. Molé à M, de Montalivet, et de les isoler du parti doctrinaire! Toutes les nouvelles que nous recevions deLondres depuis quinze jours, nous faisaient connaître la gravité de la maladie du roi d’Angleterre. Les membres du parti tory, entourant son lit de mort, ont eu beau cacher les progrès de sa maladie, et les journaux anglais se piquer de loyalty, en ne publiant pas les nouvelles alarmantes qui transpiraient de temps en temps; le moment est venu de connaître la vérité. Dans peu de jours, le roi d’Angleterre aura cessé de vivre, et peut-être à cette heure la princesse Vittoria est déjà reine d’Angleterre. Ainsi les trois royaumes alliés à la France, en Europe, se trouveront gouvernés par trois reines, et un seul roi figurera dans le traité de la quadruple alliance. Un grand mouvement extérieur sera la conséquence naturelle de la mort de Guillaume IV. On peut se faire une idée de ce mouvement diplomatique en songeant qu’il s’agit de donner un mari à la princesse Vittoria, un roi à l’Angleterre, et de jeter ainsi le poids d’une immense influence dans la balance de l’équilibre européen. On ne doit pas oublier que le roi Léopold exerce une certaine influence près de la princesse, et qu’il a été déjà question d’un mariage avec un prince de Saxe-Cobourg. Une telle alliance rapprocherait encore la France de l’Angleterre, on doit le croire du moins, et les intérêts des deux peuples agiront encore plus puissamment que les alliances en cette occasion. Quoi qu’il en soit, l’avenir est gros de cet évènement; de grands intérêts vont se retrouver en question, et jamais notre diplomatie n’aura eu besoin d’une main plus ferme et plus prudente pour la diriger, et d’agens plus capables pour accomplir les ordres qui leur seront donnés. C’est un avis que le ministère nous permettra de lui adresser. La Revue des deux Mondes et les écrivains qui y travaillent viennent de perdre un collaborateur qui était pour presque tous un ami. M. Fontaney, dont les piquans souvenirs sur l’Espagne, publiés sous le pseudonyme de lord Feeling, ne sont certainement pas oubliés, est mort, il y a peu de jours, âgé de trente-quatre ans environ, après une maladie de langueur qui pourtant ne faisait pas craindre une fin si prompte. M. Fontaney était un homme parfaitement distingué, dans le sens propre du mot, un de ces hommes auxquels il n’a manqué qu’une situation plus heureuse et plus élevée qui fit valoir en eux tous les mérites de l’esprit et du caractère. Dès 1827, il commença de se lier avec les écrivains et poètes de l’école nouvelle, vers laquelle l’attirait une vive inclination. Ami de Charles Nodier, de Victor Hugo et des autres, il jouissait surtout de comprendre, et ne s’exerçait lui-même que rarement, bien qu’avec distinction et sentiment toujours. Sa vocation, ce semble, si elle avait pu se développer naturellement, eût été le commerce des poètes, des artistes, parmi lesquels il n’aurait pris, à titre de poète lui-même, qu’une place modeste; il se faisait de l’art une si haute idée, il avait un tel dédain du goût vulgaire, qu’il n’admettait guère les essais incomplets et qu’il ne voulait que les oeuvres sûres. Ajoutez à cette noble qualité de l’esprit toutes les délicatesses et les fiertés de l’honnête homme et du gentleman, pour parler son langage de lord Feeling; on comprendra quelles difficultés et quelles amertumes une telle nature dut rencontrer dans la vie. Il souffrit beaucoup. La révolution de juillet, qu’il épousa avec ardeur et dévouement à l’heure de la lutte, le laissa de côté et en dehors : de tels hommes pourtant auraient mérité d’être employés. Des fonctions vagues d’attaché à l’ambassade d’Espagne; sous M. d’Harcourt, ne lui procurèrent d’autre résultat qu’une première connaissance de ce pays, quelques amitiés qui lui restèrent, et d’ailleurs beaucoup de désappointemens personnels. Il n’eut jamais d’autres fonctions; mais depuis, chargé de correspondance pour certains journaux, il revit l’Espagne, il visita l’Angleterre; il savait à merveille ces deux pays, parlait leur langue dans toutes les propriétés de l’idiome, chérissait leurs poètes, leurs peintres il était intéressant à entendre là-dessus. Sa douleur, son inquiétude seulement se demandait s’il parviendrait à rendre et à produire tout cela. Des infortunes pnivées, tout un roman désastreux que tous ses amis savent, s’y joignirent et achevèrent de ruiner, non pas son courage qui fut grand jusqu’au bout, mais sa santé et ses forces. D’une main affaiblie il écrivait encore dans cette Revue, il y a peu de temps, de bien fermes et spirituelles pages sur les romans et poésies du-jour (8); si quelque ironie chagrine y perce, il n’est aucun des blessés, aujourd’hui, qui ne le lui pardonne. Nous publierons prochainement un dernier travail que nous avons de lui. Ses contemporains, ses amis de dix ans déjà, perdent, en M. Fontaney, un de ces hommes avec qui l’on sent, avec qui l’on est d’accord même sans se revoir, et qui font, en disparaissant successivement, que notre meilleur temps se voile, et que la vie devient comme étrangère. L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN DANEMARK M. Marmier, en partant pour continuer ses études et ses travaux sur la littérature du Nord, avait été autorisé et invité par M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique, à lui adresser des lettres sur l’instruction populaire et sur les écoles du Danemark et de la Suède. M. de Salvandy, avec le zèle bienveillant dont il se montre animé, s’est empressé de réaliser l’intention de son prédécesseur, et de confirmer la mission de M. Marmier. Nous donnons ici la première lettre adressée à M. le ministre par notre collaborateur. Kiel, 8 Mai 1837. MONSIEUR LE MINISTRE, Je vous écris d’une université appartenant au Danemark, et je suis encore en Allemagne. Les deux duchés de Schleswig et de Holstein, tout en suivant les lois que leur donne le gouvernement auquel ils sont soumis, maintiennent avec orgueil leur principe de nationalité allemande, et l’université de Kiel, située au bord de la mer Baltique, est comme une forteresse destinée à défendre cette nationalité contre toute invasion étrangère. Dans plusieurs occasions cet amour de l’Allemagne s’est manifesté avec une étrange susceptibilité. C’est ainsi, par exemple, que tous les efforts tentés pour introduire l’usage de la langue danoise dans le pays de Holstein et de Schleswig ont complètement échoué. En vain le gouvernement a-t-il établi à Kiel une chaire de langue danoise, en vain a-t-il prescrit l’étude de cette langue à tous ceux qui aspiraient à obtenir un emploi, le professeur a toujours vu sa salle déserte, et quand le jour de l’examen est venu, les étudians ont appris juste le peu de mots nécessaires pour obtenir le certificat qu’on exige d’eux. Certes, les habitans des deux duchés ne peuvent pas faire contre l’usage de la langue danoise les objections que les Belges ont souvent alléguées contre la langue hollandaise. Comme vous le savez, monsieur, l’allemand et le danois sont tellement apparentés, que la transition de l’un à l’autre n’exige ni grande patience, ni grand travail. Il n’y a donc en ce cas, de leur part qu’une obstination étroite et mal appliquée, car ils pourraient, sans renoncer à l’Allemagne, s’associer aux progrès de la littérature danoise, aux travaux des antiquaires du Nord. L’université de Kiel représente le caractère dominant du pays. Elle a conservé le principe de son origine. Elle est restée allemande par ses institutions, par son caractère, par sa tendance générale. Ses professeurs sont Allemands, et ses études de prédilection se tournent du côté de l’Allemagne. Cette université fut fondée, en 1665, par le duc Christian-Albert de Gottehorp. Elle porte encore le nom de son fondateur : elle s’appelle Christiania-Albertina. Le prince qui l’établit n’était pas riche; mais il se dévoua à cette oeuvre intelligente, et il fut secondé par plusieurs districts du pays. On assigna d’abord à l’université le cloître des franciscains, dont l’état s’était emparé après la réformation. Plus tard, ce cloître tomba en ruine, et l’on bâtit un nouvel édifice : c’est celui qui existe encore; mais il ne renferme que la grande salle où se font les examens, et le cabinet d’histoire naturelle. Les professeurs font leurs cours chez eux. Dans l’origine, il devait y avoir 19 professeurs : 3 pour la théologie, 5 pour le droit, 2 pour la médecine, 9 pour la philosophie. Maintenant on n’en compte plus que 16 : 3 pour la théologie, 3 pour le droit, 5 pour la médecine, 5 pour la philosophie. Viennent ensuite les professeurs extraordinaires : 2 pour la théologie, 3 pour le droit, 1 pour la médecine, 4 pour la philosophie. 11 privat-docent : 1 pour le droit, 4 pour la médecine, 6 pour la philosophie; 3 professeurs de langues : danoise, française, anglaise. En tout, 39. Le traitement de ces professeurs varie selon leur âge, la durée de leurs services et la réputation qu’ils se sont acquise. M. Falck, professeur de jurisprudence, reçoit 1,500 thalers(9). Les autres reçoivent 1,000 à 1,200 thalers, les professeurs extraordinaires 5 à 600, et quelques privat-docent ont obtenu 100 thalers. Ils jouissent en outre de plusieurs priviléges, d’une exemption de droits de douanes, de droit d’achat, etc. Une pension de 150 thalers est assurée à leur veuve, et réversible en partie sur leurs enfans. Ils sont tenus de faire chaque semaine deux cours publics (ou gratuits), et ils en font ordinairement huit particuliers, c’est- à-dire qu’ils ont environdix à douze heures de leçons par semaine; plusieurs en ont quinze. L’étudiant paie pour chaque cours particulier 1 thaler par semestre; mais plusieurs, en alléguant leur peu de fortune, sollicitent une exemption et l’obtiennent; d’autres demandent à être crédités. Ils ne paient rien pendant toute la durée de leurs études, et on leur accorde ensuite six années encore pour s’acquitter. Passé ce temps, ils peuvent être contraints juridiquement à solder le prix des leçons qu’ils ont reçues. Enfin, il y a pour les étudians les plus pauvres un assez grand nombre de stipendium. Les deux principaux sont : le Convicts-stipendium et le Philologisches-stipendium. Le premier est aussi ancien que l’université. Le duc Albert avait fondé une table gratuite de quarante-huit couverts. Les abus résultant de ce mode de distribution l’ont fait abolir; mais l’institution de bienfaisance a été maintenue, et les élèves admis au convict reçoivent chaque année une pension de 50 thalers. Ils peuvent obtenir ce stipende dès leur entrée à l’université, après avoir subi un examen oral et écrit sur les études qu’ils ont faites au gymnase, sur le grec et le latin, l’histoire, la géographie, les mathématiques. Cet examen équivaut à celui qui a lieu, en France, pour le baccalauréat. Le résultat de l’examen se divise en quatre degrés vorzüglich würdig, würdig, nicht unwürdig, noch nicht würdig. L’élève qui aspire au stipende doit obtenir au moins le second degré. Les deux stipendes philologiques se composent chacun d’une somme annuelle de 1.00 thalers. Ils ont été fondés par le gouvernement pour soutenir l’étude de la philologie. Les élèves ne peuvent concourir pour les recevoir qu’après avoir passé un ou deux ans à l’université. Si les étudians n’aspirent pas aux stipendes, ils n’ont nul examen à subir en entrant à l’université, et nul examen pendant toute la durée de leurs études, mais un seul à la fin, et celui-ci est définitif. Il donne la promotion de docteur à l’étudiant en philosophie et en médecine, et il donne au théologien et au juriste le titre nécessaire pour recevoir une place. De là vient que les études sont ordinairement ici de plus longue durée que dans les universités où cet examen en entraîne encore une autre. Les élèves restent ici quatre ans, souvent cinq, quelquefois six. Les philosophes et les médecins passent leur examen devant les professeurs de la faculté; les juristes, devant les membres du tribunal supérieur de Kiel, auquel est adjoint un professeur; les théologiens, devant une commission spéciale composée de huit membres : trois employés civils supérieurs, un professeur de la faculté, le second membre du clergé, et trois ecclésiastiques. Le professeur qui doit assister à cet examen change tous les six mois; les trois ecclésiastiques sont nommés pour cinq ans. Le prix des promotions est très élevé. Le grade de docteur en droit coûte 125 thalers, celui de docteur en médecine 150 thalers, celui de docteur en philosophie 40. L’examen des théologiens est gratuit. Les étudians sont soumis, comme en Allemagne, à la juridiction universitaire. Le recteur a le droit de réprimande et d’admonestation. S’il s’agit d’une faute qui entraîne l’incarcération, on assemble le consistorium privatum, qui se compose du recteur, des quatre doyens et d’un syndic. Ce consistoire instruit l’affaire, et la porte devant le consistorium plenum, composé de tous les professeurs, qui absout ou condamne. S’il s’agit de la relégation ou de l’emprisonnement dans la forteresse, le consistoire doit soumettre, dans le premier cas, son jugement à la chancellerie royale; dans le second, au tribunal supérieur de Kiel. Dans les dernières années, plusieurs élèves de cette université ont eté mis en jugement comme ayant pris part aux associations prohibées par la diète. Peu de temps avant mon arrivée, quinze d’entre eux venaient d’être condamnés à la relégation pour un ou deux ans. Un autre avait été condamné à deux années d’emprisonnement. En général cependant, les élèves de l’université de Kiel se distinguent par leur soumission à toutes les règles de discipline, par leur caractère calme, positif, réfléchi. Les sciences spéculatives leur offrent peu d’attraits, et la poésie ne les séduit pas. Tout ce pays de Schleswig et de Holstein est très peu poétique. C’est peut-être, comme me le faisait remarquer un professeur, la seule province d’Allemagne où l’on ne trouve pas un volkslied, et les étudians conservent, sous le régime universitaire, l’esprit d’application, l’esprit pratique qui forme un des caractères de leur nationalité. Tous ceux qui sont nés dans l’un des deux duchés et qui se destinent à un emploi public, doivent, d’après un édit royal, passer au moins deux années à Kiel ou à Copenhague. Cependant il y en a beaucoup qui obtiennent une dispense, et qui s’en vont dans les autres universités d’Allemagne. Mais tous les étudians de Kiel appartiennent au pays même. Quelques-uns seulement sont des provinces limitrophes, des villes anséatiques et du Mecklembourg. Il y a eu autrefois ici trois cent quatre-vingts étudians : il y en a maintenant deux cent cinquante. Cette diminution provient en partie de l’absorption toujours croissante des autres universités, notamment de celle de Berlin, en partie de la difficulté que les élèves même les plus distingués trouvent aujourd’hui à obtenir un emploi. Il y a pour chaque place vacante une quantité de candidats recommandables à tous égards. Il y a des docteurs en médecine dans chaque village, et des théologiens autour de chaque presbytère. Dans un tel état de choses, les jeunes gens sont forcés de prendre une autre carrière, et au lieu de venir passer six années à l’université, ils entrent à la Realschule, et se consacrent au commerce et à l’industrie. Il est juste de dire aussi que l’université de Kiel ne présente pas, à beaucoup près, autant de moyens d’attraction que la plupart des autres universités. D’abord elle est très éloignée du centre de l’Allemagne, et les étudians ne se décideraient à y venir que dans le cas où ils y trouveraient des hommes d’une grande réputation. Mais dès qu’un professeur s’est acquis ici quelque célébrité, les autres universités le demandent, et le gouvernement ne fait rien pour le retenir. C’est ainsi que M. Dahlmann, le professeur d’histoire, est parti, il y a quelques années, pour Goettingue. C’est ainsi que M. Ritter, le professeur de philosophie, va partir à la fin de ce semestre. Cependant il reste ici plusieurs hommes d’un haut mérite, plusieurs professeurs ordinaires dont les oeuvres et la parole exercent de l’ascendant, et des professeurs extraordinaires et des privat-docent pleins de force et de jeunesse, qui tendent sans cesse à raviver par leurs travaux les diverses branches de l’enseignement. Pour juger cette université sous son vrai point de vue, il faut se rappeler que ce n’est point, comme celles de Berlin et de Goettingue, une école qui s’adresse à l’Allemagne entière, mais une école toute locale, une sorte de république littéraire reléguée au nord, consacrée au Holstein, gouvernée par des professeurs du Holstein, et fréquentée par des élèves du Holstein. Les établissemens publics qui appartiennent à l’université, ne présentent que de très humbles dimensions, mais ils sont entretenus avec soin et renferment tout ce qu’il y a d’essentiel pour l’étude. Tel est, par exemple, le cabinet d’anatomie et le cabinet d’histoire naturelle. La bibliothèque a été formée avec les débris de deux autres bibliothèques appartenant à des églises. Elle s’est agrandie successivement par des dons de livres et d’argent. Elle compte aujourd’hui 70,000 volumes, et l’on ne saurait trop louer l’ordre et l’intelligence avec laquelle elle est administrée par M. le professeur Ratien. On n’y trouve, il est vrai, ni manuscrit précieux, ni rareté bibliographique, mais beaucoup de documens sur l’histoire des deux duchés et un bon choix de livres d’étude. Chaque professeur, en entrant en fonctions, doit payer, pour la bibliothèque, 12 thalers (57fr.). Chaque étudiant, à sa promotion de docteur, en doit payer 8. Elle reçoit aussi une partie des droits d’inscription, une partie des amendes imposées aux étudians. Tous ces tributs lui rapportent, par année, environ 250 thalers. Le gouvernement lui en donne 1000. C’est là son revenu. Elle est ouverte au public deux fois par semaine; mais on prête des livres à tous les étudians qui en demandent, sur la simple recommandation d’un professeur. Deux fois par an, le bibliothécaire fait la révision des ouvrages qu’il a prêtés. Je ne sache pas qu’il ait jamais trouvé de déficit. L’université a eu plusieurs fois un journal à elle. Elle a eu des Feuilles littéraires; des Annales, une Chronique. Toutes ces entreprises ont échoué l’une après l’autre. Maintenant les Feuilles de Holstein et le Correspondant de Kiel lui servent quelquefois d’interprète. Mais il s’est formé, au sein de l’université, deux sociétés dignes d’attention. L’une a pour but d’étudier les antiquités du Nord, elle recherche les monumens épars dans le pays. Elle a formé un musée d’antiquités nationales, sur le modèle de celui de Copenhague, et elle publie chaque année le résultat de ses recherches et de ses travaux. L’autre, qui porte le titre de société historique, s’attache à l’histoire des trois duchés de Schleswig, Holstein et Lauenbourg; elle recueille les anciens documens, les anciennes chartes. M. Michelsen, professeur d’histoire à Kiel, a publié, sous le titre d’Archiv für Staats und Kirchengeschichte der Herzogthümer, deux volumes qui renferment les premiers travaux de cette société. Un troisième doit paraître prochainement. Ces archives formeront, au bout de quelques années, une collection d’un haut intérêt, non-seulement pour l’histoire des trois duchés auxquels elles sont spécialement consacrées, mais pour celle des provinces voisines, et pour la connaissance plus exacte des faits, des coutumes, des institutions du moyen-âge dans le Nord. Agréez, monsieur le ministre, etc. Marnier. F. Buloz. 30 Juin 1837. On peut regarder la session comme terminée. Un grand nombre de députés a déjà repris le chemin des départemens, et demain la chambre sera sans doute officiellement avertie de la fermeture de la session. Le vote du budget, contrôlé par la chambre des députés, occupera quelques jours la chambre des pairs, et le ministère aura définitivement traversé la fin de l’orageuse session qui lui a donné naissance. Le ministère actuel, en fermant la session, peut répondre avec avantage à ceux qui le présentaient, lors de sa formation, comme un ministère d’expectative; car il a de nombreux actes à offrir à ses adversaires, et de quelque manière qu’on envisage ces actes, il ne sera pas possible, du moins, de lui adresser le reproche d’inactivité. L’amnistie, la première des mesures prises par le ministère du 15 avril, est aujourd’hui hors de la discussion. Le parti doctrinaire a bien voulu laisser au roi le mérite de sa clémence, et ne plus épouvanter la France des suites de cet acte important. L’opposition du parti se jette aujourd’hui, faute de mieux, sur les détails. M. Guizot se tait; mais M. Jaubert parle. C’est ce spirituel et imprudent orateur qui semble avoir été chargé, par ses amis, de soutenir la discussion, et d’exercer les fonctions de commissaire. Depuis le rejet de la loi de disjonction, si âprement défendue par M. le comte Jaubert, la fortune ne s’est pas prononcée pour l’éloquence de l’honorable député, et les différens projets de loi, ainsi que les articles du budget attaqué par M. Jaubert, ont été adoptés par la chambre. Voilà pour ce qui est des faits. Quant aux principes, à prendre les affaires en détail, comme fait M. Jaubert, la chambre s’est demandé ce que voulaient M. Jaubert et son parti, en bornant leur opposition de tribune à des chicanes de personnes, telles que la recherche des appointemens de M. Vatout, comme directeur des bâtimens, et la nécessité de rétablir les fonctions de sous-secrétaire d’état de l’intérieur, laissées vacantes par la retraite de M. le comte de Rémusat. En sorte que M. Jaubert et ses amis se proposaient, en réalité, d’augmenter le budget, de le grever, d’une part, d’un traitement que M. Vatout ne demande pas, et de le charger, d’une autre part, d’un fonctionnaire à gros appointemens, que l’expérience et l’activité du ministre de l’intérieur actuel rendent parfaitement inutile. A cette occasion, M. de Montalivet a défini, avec une convenance et une modération parfaite, les fonctions d’un sous-secrétaire d’état du ministère de l’intérieur, quand il y a réellement un ministre. «Cet emploi, a dit le ministre, me parait tout-à-fait inutile. On vous a parlé de l’encombrement des affaires. Eh bien! depuis que je suis de retour au ministère, et malgré mes vives souffrances, je puis dire que jamais les affaires n’ont été plus promptement expédiées. J’invoque le témoignage de tous les préfets, de tous les administrateurs, de tous mes collaborateurs!» Si M. de Montalivet ne s’était pas fait un devoir de ne pas se servir du langage qu’on blâme dans ses adversaires, et de ne pas s’écarter de la ligne de dignité et de modération qu’il s’est tracée, il aurait pu dire à M. Jaubert que les choses interverties par les doctrinaires ont été remises à leur véritable place. Au temps peu éloigné, où M. de Rémusat avait le titre de sous secrétaire d’état au ministère de l’intérieur, les détails de l’administration se trouvaient confiés au ministre de ce département, et M. de Rémusat exerçait en réalité, avec M. Guizot, la direction-politique. En ce temps-là, il eût été logique de demander la suppression du ministre et le maintien du sous-secrétaire d’état. Le ministère de l’intérieur était alors dans les mains de M. de Rémusat, il était au ministère de l’instruction publique, il était chez M. Duvergier de Hauranne, et même chez M. Jaubert; il était partout, excepté dans les mains de M. de Gasparin. Mais, aujourd’hui que ce ministère est confié à M. de Montalivet, qui suffit à sa tâche, et qui défend assez bien ses attributions contre M. Jaubert et son parti, nous ne voyons pas la nécessité de placer un second ministre entre M. de Montalivet et ses chefs de division. Nous nous souvenons très bien que le parti doctrinaire, qui accuse violemment le pouvoir de répandre des faveurs pour se créer des partisans, annonçait par ses journaux la création d’une école de hautes positions secondaires, pour ceux qui voudraient s’enrôler sous sa bannière. L’honneur de cette sublime création est entièrement réservé à ceux qui l’ont conçue, et le système des places doubles, des titulaires sans fonctions, des ministres exerçant dans un autre département que le leur, sera ajourné, n’en déplaise à M. Jaubert, jusqu’à la rentrée de M. Guizot au ministère de l’instruction publique, et de M. Gasparin, flanqué de M. de Rémusat, ainsi que de quelques autres bénévoles assistans, dans les autres ministères. Si l’on voulait s’élever plus haut, et ne pas se jeter dans les débats de personnes, comme fait l’orateur qui représente actuellement le parti doctrinaire à la chambre, la question se simplifierait beaucoup. Il s’agit de deux partis ou de deux opinions. L’un de ces partis a un système dont il redoute tellement les effets, qu’il n’ose le mettre ouvertement en pratique, et qu’il recule lui-même chaque fois qu’on lui propose de l’appliquer. Une fois aux affaires, ce parti cherche à se dissimuler à lui-même. Son chef se retire, en apparence, dans une spécialité modeste, dont il ne s’occupe guère en réalité. Les fonctions importantes des différens ministères sont, en apparence aussi, livrées à d’autres. Dès-lors toute la politique, tout le travail intérieur du parti consiste à placer ses membres du second degré, qu’on nous passe ce mot, en sentinelle près du pouvoir, et de diminuer, soit par la presse ou par des instigations continuelles, l’influence des ministres non doctrinaires que le parti a jugé nécessaire de s’adjoindre. Ce sont là les complications ingénieuses et méthodiques que le parti doctrinaire nomme l’art du gouvernement. Hors du pouvoir, les doctrinaires se concentrent, vivent entre eux et dissimulent moins leurs principes, qui ne courent pas d’ailleurs les dangers de l’application. Leur tactique est alors celle de tous les partis. Ils ne se sont pas fait faute d’essayer de toutes les séductions, tandis qu’ils étaient aux affaires; d’accorder à leurs soutiens, dans la presse, de colossales souscriptions littéraires; de répandre parmi leurs amis des croix et des places; et à chaque nomination, même à celles qui sont le plus méritées, ils s’écrient que tout est faveur et corruption. Ils n’ont jamais hésité de transiger avec toutes les opinions; ils accusent leurs successeurs, quels qu’ils soient, de se recruter dans tous les rangs. Hors du pouvoir, le parti doctrinaire est donc un parti comme un autre. Il ne vaut ni plus, ni moins; et là encore, il a une qualité qui le distingue : c’est l’unité et la discipline qui règne dans ses rangs. Nous en citerons un exemple tout nouveau. Une réunion a eu lieu cette semaine, à l’effet de consolider l’existence du Journal de Paris. Cette réunion a été présidée par M. Guizot. Après avoir reconnu tous les services rendus au parti par cette feuille, il a été décidé qu’une souscription serait ouverte séance tenante, pour subvenir à ses besoins. Cette souscription, remplie, dit-on, par MM. Duchâtel, Jaubert, Duvergier de Hauranne, de Rémusat, Eynard de Genève, etc., s’est élevée à 300,000 fr. On parle d’espérances données aux souscripteurs, pour l’époque prochaine où la possession du pouvoir permettra d’assurer plus largement encore l’avenir de l’organe aujourd’hui officiel du parti. Enfin, en peu d’heures, toutes ces garanties ont été données, tous ces sacrifices consommés, avec un empressement et un zèle qui doivent donner à réfléchir. Rien de mieux et rien de plus louable que d’assurer la défense et la propagation de ses opinions; mais que deviennent toutes les dénégations du parti doctrinaire, qui se plaignait amèrement, durant le dernier ministère, des imprudences du Journal de Paris, et qui affectait de séparer ses principes de ceux de ce journal? Que devient le reproche de calomnie adressé par le Journal des Débats à ceux qui jugeaient le parti doctrinaire d’après les articles que publiait le Journal de Paris, et qui se permettaient de supposer que M. Guizot et ses amis ne trouvaient pas suffisantes, pour l’exécution de leur système, les lois actuelles sur la presse et la liberté individuelles? Quand M. Jaubert disait à la tribune que le Journal de Paris n’est pas une feuille subventionnée, il avait certes, plus que personne, le droit de parler ainsi; car, la veille de ce jour, il avait généreusement tiré de sa poche une somme considérable pour soutenir ce journal. Il est permis de croire que cette subvention doctrinaire a été accordée au Journal de Paris, autant pour récompenser ses anciens services que pour en obtenir de nouveaux. Or, les anciens services du Journal de Paris consistaient à attaquer violemment une partie du ministère au profit de l’autre; et ce ne fut même qu’en réponse au Journal de Paris que d’autres feuilles, bien disposées pour le ministère, s’attaquèrent à la partie doctrinaire du cabinet. Le parti gémissait alors de ne pouvoir arrêter le zèle et l’ardeur du Journal de Paris, il se plaignait hautement de ce dangereux auxiliaire. Aujourd’hui il le soutient et le subventionne. Cet acte en dit plus que toutes les réflexions que nous pourrions faire. La fin de la session achèvera de porter le calme dans les affaires intérieures. M. Guizot quitte Paris dans peu de jours; M. Duvergier de Hauranne, M. de Rémusat, M. Jaubert, vont se reposer dans leurs terres des fatigues de la campagne législative, et M. Duchâtel se dispose à entreprendre un voyage à Lyon, à Bordeaux, et à visiter plusieurs autres villes de commerce et de manufactures. En général, le parti se flatte de revenir très prochainement au pouvoir. Ses principaux membres parlent avec confiance de leur nouveau ministère, et se regardent comme destinés à rétablir la tranquillité publique, qui doit être troublée avant peu; on dirait, du moins, qu’ils l’espèrent. Il est réel, en effet, que l’ordre et la tranquillité publique ont été garantis, en quelque sorte, par le ministère actuel; mais tout porte à croire, au contraire, et à espérer que la clémence du roi produira les meilleurs effets. Le Journal de Paris a parlé avec une spirituelle ironie d’une mission donnée par le ministre de l’instruction publique à M. Dujardin, chargé d’aller examiner des manuscrits coptes à Leyde, où, suivant ce journal, il n’y a pas de manuscrits coptes. M. Dujardin est un savant modeste et laborieux, qui a renoncé à l’étude de la médecine, et s’est réduit à la vie la plus médiocre, pour se livrer à l’étude de la langue copte. On a pu même remarquer, dans la dernière livraison de la Revue des Deux Mondes, un curieux travail de M. Dujardin sur l’Interprétation des hiéroglyphes. M. Guizot, à qui nous sommes heureux de rendre cette justice, avait accordé à M. Dujardin, sur la demande de M. Fauriel, les moyens de remplir la mission que ce savant vient d’entreprendre. M. de Salvandy n’a donc fait que remplir les louables intentions de son prédécesseur, en envoyant M. Dujardin à Leyde, où il se trouve des manuscrits coptes d’une grande valeur; et le Journal de Paris; en se moquant de cette mission, a frappé sans le vouloir sur ses amis, comme il lui est arrivé souvent. Plut à Dieu que M. Guizot, pendant son ministère, n’eût accordé d’encouragement qu’à des hommes tels que M. Dujardin. Les lettres et les sciences et le parti doctrinaire lui-même, s’en seraient bien trouvés. On assure que l’Angleterre a refusé sa garantie à l’emprunt espagnol. Les secours accordés par la France et par l’Angleterre à l’Espagne prouvent assez l’intérêt que ces deux puissances portent à ce malheureux pays; mais la responsabilité d’une garantie, et de la garantie d’un emprunt espagnol, sortait des limites qu’ont dû s’imposer les cabinets anglais et français. Une telle garantie serait aussi dispendieuse qu’une intervention, et elle n’aurait pas, pour la reine, les mêmes chances de réussite. Le système qui repousse l’intervention, devait donc logiquement repousser l’autre mesure; et en ce point, comme sur tant d’autres, l’Angleterre s’est encore trouvée d’accord avec la France. On a aussi parlé ces derniers jours du départ du maréchal Clausel, qui serait appelé au commandement en chef de l’armée espagnole. Ces bruits nous semblent dénués de fondement. Nous n’avons pas oublié ce qui se passa lors du ministère de M. Thiers. Quand ce ministre conçut le dessein d’envoyer un corps français de vingt mille hommes en Espagne, il fit proposer au gouvernement de la reine de donner le commandement de ce corps au maréchal Clausel, qui devait avoir aussi sous ses ordres le corps anglais et le corps portugais, ce qui l’eût amené plus tard à prendre le commandement de l’armée espagnole. Les officiers anglais avaient demandé eux-mêmes à être commandés par un général français. Le gouvernement de la reine refusa ces propositions, alléguant que les généraux et officiers espagnols seraient mécontens, et feraient manquer les opérations du maréchal. En effet, la jalousie des généraux espagnols est sans bornes. Ils n’ont rien négligé pour dégoûter la légion étrangère et les soldats d’Evans, et n’ont cessé de leur tendre des pièges jusqu’au dernier moment. Les généraux ne manquent pas à la reine. Le baron de Meer est, dit-on, un officier très capable. Ce qui manque, c’est l’argent pour payer les troupes, et empêcher la désertion. Si on avait de l’argent, tout changerait de face. La responsabilité ministérielle a reculé devant la garantie de l’emprunt. Peut-être est-il quelque autre moyen de rendre des services pécuniaires à l’Espagne; mais envoyer le maréchal Clausel ne remédierait à rien, et l’envoyer sans argent, ce serait lui préparer une expédition plus désastreuse encore que celle de Constantine. L’activité du ministère se tournera sans doute, dans l’intervalle des deux sessions, sur les affaires extérieures. Il parait certain que l’expédition de Constantine va avoir lieu. Les ordres ont été déjà donnés pour les préparatifs, et à moins que Achmet Bey ne se soumette, nos troupes ne tarderont pas à agir dans cette partie de l’Algérie. A coup sûr, ce n’est pas là de la faiblesse. Le traité avec Abd-el-Kader a été envoyé au général Bugeaud avec quelques modifications importantes, et si ce chef les accepte, on aura rétabli nos relations avec les Arabes, sans qu’il en coûte rien à l’honneur de la France. Le droit de frapper monnaie à son effigie, droit souverain, et celui d’apposer son cachet à un traité où se trouverait la signature royale, ont été refusés, entre autres conditions, à Abd-el-Kader. Toutes les précautions ont été prises, en outre, dit-on, pour lui ôter les moyens d’exercer le pouvoir qui lui est conféré, sans la suzeraineté de la France. Pour les autres conditions, on a jugé qu’entretenir de bons rapports avec les Arabes, c’était un des meilleurs moyens d’assurer et d’étendre notre domination en Afrique. L’expédition de Constantine prouvera aux Arabes que nous n’avons pas renoncé à la voie des armes, et que nous savons les employer au besoin. Le ministère concilie ainsi deux idées, et essaie, selon les nécessités diverses, en deux localités de l’Afrique, deux différens systèmes. Nous ne savons si le succès suivra ses efforts; mais on ne peut y méconnaître une véritable habileté. Lord Durham est à Londres; sa brillante mission en Russie semble terminée. L’ordre du Bain lui a été accordé, par le feu roi, quelques jours avant sa mort, et l’ordre de Saint-André, le premier des ordres russes, lui a été donné par l’empereur. L’empereur Nicolas avait eu l’attention de faire demander au roi Guillaume IV l’autorisation, pour lord Durham, de porter cet ordre; et il a remis à la fois à lord Durham les insignes de Saint-André et le rescrit du roi d’Angleterre. Lord Durham est, à Londres, l’objet de la curiosité et de L’intérêt public. Dans sa courte mission, il a surmonté de grandes difficultés. Son attitude à Saint-Pétersbourg a été pleine de dignité et de noblesse. L’affaire du Vixen a été arrangée, grace à son influence personnelle. Lord Durham a fait ouvrir de nouveau, par un traité de commerce, aux marchandises anglaises, les ports de la Russie, qui leur étaient fermés, comme à nos produits manufacturés, depuis dix ans. On peut dire qu’il a retrouvé, en Russie, toute son influence, qui commençait à décroître en Angleterre, par l’effet de circonstances qui ont disparu depuis. Lord Durham a perdu lui- même, dans le maniement des affaires extérieures, sans rien perdre de ses principes, une certaine vivacité d’opinions, qui le faisait redouter dans la sphère du pouvoir. On ne doit donc pas être surpris de le voir désigné comme le chef futur du cabinet. Il paraît, cependant, que les hommes bien informés en Angleterre ne croient pas à sa nomination, et pensent qu’il s’élèverait des difficultés de plus d’un genre, s’il en était sérieusement question. Un des doyens du corps diplomatique à Paris, l’un de ses membres les plus spirituels et les plus distingués, M. le comte de Loewenhielm est sur le point de partir pour Stockholm, où il est question, dit-on, de lui offrir le poste de ministre des affaires étrangères, laissé vacant par la mort de M. de Wetterstedt. Ce serait une grande perte pour la société de Paris que l’éloignement de M. de Loewenhielm. Son activité, sa rare expérience, son jugement rapide et sûr, seraient sans doute d’un grand secours dans le poste qu’on lui désigne; mais on pense qu’à moins d’une nécessité absolue il reviendra reprendre à Paris la place qu’il occupe depuis si long-temps, et où il a rendu tant de services. Ce qui se passe en ce moment à l’Opéra justifie à merveille toutes nos prévisions. Duprez, à mesure que son talent se développe et grandit sous nos yeux, s’isole de plus en plus du reste de la troupe. Les voix que nous écoutions jadis avec une complaisante bienveillance nous semblent discordantes et pauvres, aujourd’hui que le grand art italien a mis le pied sur notre scène. C’est une vérité reconnue aujourd’hui du public, qu’entre Duprez et les autres chanteurs de l’Opéra il n’y a point de relations possibles. Il faut maintenant pourvoir à des combinaisons nouvelles, à moins qu’on ne veuille renoncer à le produire dans des morceaux d’ensemble, ce dont les exigences de la musique nouvelle pourraient bien ne pas s’accommoder. Cette absence d’harmonie qui nous avait déjà frappés dans Guillaume Tell et les Huguenots, vient de se faire sentir plus vivement à la reprise de Stradella. Soit l’influence de la chaleur, soit le découragement que le voisinage de Duprez leur inspire, les chanteurs paraissaient ce soir-là ne pas se préoccuper de leurs rôles le moins du monde. M. Levasseur ne cherchait pas même à dissimuler les outrages que le temps fait à sa voix. Mlle Falcon a été d’une médiocrité désespérante. Quant à M. Dérivis, il avait trouvé plus ingénieux de ne pas chanter du tout. Une transposition qui faisait passer au rôle de Duprez une phrase que M. Dérivis prétendait lui être dévolue, avait causé cette singulière boutade, qui, du reste, n’a pas eu d’autre suite. M. Niedermeyer a profité de cette occasion pour augmenter son oeuvre d’un air de ténor, ce qui serait à merveille, pour peu que M. Niedermeyer eût bien voulu prendre la peine de donner à cet air, sinon des formules nouvelles, du moins quelque apparence de mélodie. Mais non, M. Niedermeyer a taillé tout simplement ce morceau sur l’air si dramatique et si beau du troisième acte de Guillaume Tell; et pour ce qui regarde l’expression et la mélodie, il s’est abstenu de s’en préoccuper. Il suffit que Duprez soulève l’enthousiasme du public avec la cavatine de Guillaume Tell, pour que tous les musiciens de notre temps se mettent à refaire cette cavatine. Voilà bien l’andante sévère et mélancolique qu’on répète deux fois, voilà aussi la cabalella di bravura; mais l’inspiration de Rossini, qu’est-elle devenue? Ce qui distingue cet air, ce sont justement des qualités qui ne s’imitent pas. Otez-en, dans la première partie, le style, touchant à la fois et magnifique, du grand maître; dans la seconde, sa verve, son entraînement, son impétuosité triomphante, il ne vous restera plus qu’une forme banale, et qui traîne depuis dix ans sur tous les théâtres d’Italie. On écrit une pauvre musique, qui ne manque pas d’échouer doublement; car, outre qu’elle n’émeut personne dans la salle, on lui reproche encore la fatigue dont elle accable le chanteur. En effet, voyez Duprez; l’enthousiasme qu’il excite dans Guillaume Tell lui coûte moins de peine et de travail que les applaudissemens isolés qui suivent son air de Stradella. Lorsqu’un chanteur comme Duprez est aux prises avec une musique inspirée et vraiment belle, la sympathie commune lui est déjà presque gagnée; il ne lui reste que peu de chose à faire pour réussir. Dans le cas contraire, sa position est fausse, et la fatigue qu’il en ressent, est double; il lutte contre une puissance sur laquelle il doit pouvoir s’appuyer sans arrière- pensée. La fortune de l’Opéra dépend, à cette heure de Duprez. C’est là une grave responsabilité que le succès lui donne, et qui pourrait devenir peut être dangereuse un jour, si l’administration ne cherchait à la diminuer en appelant à ses côtés des voix plus dignes de la sienne. On parle de l’engagement de Mme Stroltz, que des études, désormais indispensables, de vocalisation tiendront jusqu’à l’hiver éloignée de la scène. On ne peut qu’applaudir à une pareille mesure, surtout quand on assiste à la décadence de tant de jeunes talens qui s’annonçaient si bien, et qui, pour avoir tout sacrifié à l’exagération dramatique, périssent dans le découragement et l’indifférence du public. Il faut absolument que la troupe de l’Opéra se renouvelle, et que la réforme commencée par Duprez d’une si vaillante façon s’accomplisse jusqu’au bout. Trois sujets bien choisis y suffiront; en Italie ou en France, qu’on les trouve, et qu’on les produise au plus vite à la place de tous ces petits talens avortés ou vieillis, trop verts ou trop mûrs, qui réclament l’école ou la retraite. Il a déjà été question dans la Revue (livraison du 18 Octobre 1833) d’une notice sur M. Thurot, due à la plume attique d’un des plus savans représentans actuels de l’école du XVIIIe siècle. Cette notice avait paru à la tête de l’ouvrage de M. Thurot sur l’Entendement et la Raison. Un nouveau volume, tiré à petit nombre(10), comprend les Leçons de grammaire et de logique, et complète ainsi la partie originale des travaux de M. Thurot. La préface qui précède cette publication est un digne appendice au morceau dont nous avons déjà parlé, et elle se distingue par les mêmes qualités de clarté ingénieuse et de solidité polie. La première notice avait fait aimer dans M. Thurot l’homme probe et modeste, le philosophe érudit de cette école qui, par Garat, Cabanis, M. de Tracy et Condorcet, remontait à Bacon, et surtout à Gassendi. La préface du nouveau volume expose, avec un bon ton simple et pourtant cultivé, les idées de M. Thurot sur la grammaire générale et la logique, idées qui continuent dignement, sur un autre point, les théories exposées dans l’ouvrage sur l’Entendement et la Raison. Aux yeux de ceux-là même qui aiment à remonter plutôt à Leibnitz ou à Descartes qu’à Condillac et à Locke, ce livre, apprécié au point de vue où il a été écrit, n’est pas un fils illégitime des bonnes traditions du XVIIIe siècle, auquel il se rattache par la limpidité de la forme et la précision de l’analyse, non moins que par le fond de la doctrine. F Buloz. Notes. (1) Victor Magen, quai des Augustins, 21. (2) Les Prisonniers français en Russie, Mémoires et Souvenirs de M. le marquis de Sérang, recueillis et publiés par M. de Puybusque. 2 vol. in-8°, chez Arthus Bertrand. (3) Chez. H. Fournier aîné, rue de Seine, 16. L’ouvrage formera six volumes; trois sont en vente. (4) 1 vol. in-8°, chez Suau de Varennes, rue Chabanais. (5) Paris, chez Bobée, rue des Petits-Augustins, 24. (6) Paris, chez Hachette. (7) 5 gros vol, in-8°, accompagnés de plus de 40 gravures sur acier, plans et cartes. Chez F. Bonnaire, rue des Beaux-Arts, 10. (8) Articles signés. Y. C’était M. Fontaney aussi qui avait écrit dans la Revue des esquisses sur le parlement anglais fort remarquées, et signées Andrew O’Donnor. (9) Thaler de Holstein, qui vaut 4 fr. 80 cent. (10) Librairie de Hachette. Source: http://www.poesies.net.