Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome IV TABLE DES MATIERES 31 Janvier 1836. 14 Février 1836. 29 Février 1836. 14 Mars 1836. 30 Avril 1836. 14 Mai 1836. 14 Juin 1836. 30 Juin 1836. 14 Juillet 1836. 31 Juillet 1836. 14 Septembre 1836. 14 Octobre 1836. 14 Novembre 1836. 30 Novembre 1836. 31 Janvier 1836. Depuis quinze jours que M. Humann a jeté au milieu de la chambre des députés l’ardente question de la réduction des rentes, le ministère s’est senti fortement ébranlé et a eu peine à respirer un moment. On ne peut se dissimuler, et le ministère lui-même ne se dissimule pas que la retraite de M. Humann a laissé dans le cabinet un vide qui est loin d’être comblé par M. d’Argout. M. d’Argout a beau prendre au sérieux sa nomination improvisée au ministère des finances; au château, à la chambre, dans les bureaux, on ne la prend pas ainsi. M. d’Argout ne peut rester au ministère des finances dans un moment de crise ministérielle, pas plus qu’il n’eût été possible de le laisser au poste de ministre de la marine, au moment d’une guerre maritime; ceci sans attaquer en rien le mérite personnel de M. d’Argout. Le ministère se sent donc incomplet; mais il n’ose bouger et chercher à se compléter par l’adjonction de quelque capacité spéciale, de peur de s’écrouler et de tomber en poussière sous cet effort. Au moment de l’explosion de cette grosse question des rentes, soulevée d’une manière si inattendue, on s’est compté, on s’est examiné réciproquement, avec plus d’attention que jamais, dans le ministère, et le résultat de cet examen a fait branler les têtes les plus sages. M. de Broglie, qui s’est hâté si imprudemment et si loyalement à la fois, de se dessiner à la tribune contre la proposition de M. Humann, qui a déclaré avec tant de franchise que le cabinet qu’il préside est formellement opposé à la mesure et décidé à ne pas prendre d’engagement à cet égard pour l’avenir, qui a rendu toute transaction impossible, et qui, non content d’avoir parlé à coeur ouvert et sans restriction, a terminé par ce mot qui restera : Est-ce clair? M. de Broglie s’est déjà vu plusieurs fois sur le point de signer sa démission. De son côté, M. Guizot, qui n’a rien dit, qui semble même avoir posé quelques réserves dans le Moniteur du Commerce, où la réduction des rentes a été approuvée chaleureusement, M. Guizot ne survivrait pas cependant au suicide politique de M. de Broglie. L’adoption de la proposition de M. Gouin entraînerait toute cette partie du cabinet, c’est-à-dire le cabinet tout entier, dont M. de Broglie et M. Guizot sont le gouvernail et la pensée. Ce serait à la fois la réduction de la rente et la réduction du ministère que la défection et la retraite de M. Humann auraient entraînées. Dans cet état de choses, le ministère resterait à M. Thiers, qui le recomposerait à son gré, et qui arriverait ainsi, plus tôt qu’il ne le pensait lui-même, à la réalisation de ses plus chers projets. M. Thiers serait président du conseil, ou chef du cabinet sous une présidence factice. Il deviendrait véritablement ministre, ce qu’il n’est pas aujourd’hui. Du fond du ministère de l’intérieur où ses collègues actuels se plaisent à le voir occupé de bahuts et de tableaux, ou absorbé par quelques grandes combinaisons industrielles, encore fort ténébreuses, M. Thiers, débarrassé une bonne fois de ses deux pédagogues, affranchi de la tutelle politique sous laquelle il se cabre chaque jour, gouvernerait enfin à sa guise. Et dans quel moment viendrait cette divine et bienheureuse toute-puissance à M. Thiers, et à ses industrieux et habiles amis? Au début d’une ère nouvelle d’agiotage et d’un immense mouvement de fonds créé par la nouvelle loi des rentes, lorsque cette révolution financière se trouvera encore activée par l’effet du mouvement imprimé au crédit, grace à la réalisation de tous les projets de chemins de fer, dont les études ont été alimentées par les 500,000 francs de crédit accordés, il y a trois ans, à M. Thiers, à cet effet. Il ne s’agit plus ici de quelques misérables constructions de bois et de toile peinte, d’un vaisseau de juillet, de barraques, et d’arcs de triomphe provisoires; on peut voir déjà toute cette foule d’agioteurs et d’entrepreneurs de toute espèce, qui assistent au lever du ministre de l’intérieur, et dont la présence a été révélée publiquement par maint scandale judiciaire, se presser plus étroitement que jamais autour du maître futur du cabinet, et dévorer de l’oeil toutes ces gigantesques affaires, tous ces larges gains qui leur apparaissent sous les coupons de l’emprunt et les innombrables actions des chemins de fer. On n’a peut-être pas oublié la pensée qui présida à la formation du ministère tel qu’il est aujourd’hui. Les scandales dont nous parlions tout-à-l’heure, et quelques actes plus graves encore, avaient fait sentir, en haut lieu, la nécessité de la retraite du maréchal Soult, et une sorte de revirement dans le cabinet. Le maréchal Gérard y fut appelé pour effacer, par l’éclat et la pureté de son renom, quelques-unes de ces taches qu’on avait cru devoir faire disparaître; et depuis on s’attacha surtout à mettre à la tête du conseil des hommes qui le couvraient dune haute réputation de délicatesse et d’intégrité. Ce fut la grande qualité du malheureux duc de Trévise, et son titre à la présidence; M. de Broglie, qui lui a succédé, est l’expression bien manifeste d’une semblable pensée. Personne ne l’a nié, des désordres de tous genres avaient eu lieu dans plusieurs ministères. Le renvoi de quelques employés, et une enquête faite dans les bureaux, par ordre du maréchal Gérard, ailleurs un procès fâcheux, ont suffisamment attiré l’attention sur ces faits. L’opinion publique se tint pour avertie. Elle fut écoutée, et on lui fit droit en cette circonstance. Nous ne disons pas qu’il y eût au ministère de l’intérieur autre chose que de l’incurie et un défaut de surveillance, coupable néanmoins; mais il n’est pas moins vrai que cette incurie, cette insouciance, de quelque nom que vous vouliez l’appeler, nécessita l’appel successif de deux ou trois noms propres à couvrir cette avarie, et que cette nécessité, commandée jusqu’à trois fois, fit sortir M. de Broglie de sa retraite et l’amena dans le conseil. Bien que nous vivions, Dieu merci, dans le pays de l’oubli, cette nécessité présiderait encore, il faut l’espérer, à la formation d’un nouveau cabinet, s’il y avait lieu à reconstituer le ministère. Ce n’est pas, il faut le croire, au moment où la surveillance, où l’ordre, et l’esprit de désintéressement le plus élevé, où le besoin de ne compter autour des ministres que des hommes sûrs, éprouvés, à l’abri du soupçon d’agiotage et de spéculation, seraient plus nécessaires que jamais, qu’on mettrait la direction du cabinet sous des influences qu’on s’est vu forcé de circonscrire ou d’écarter. Aussi ne croyons-nous pas aux bruits de reconstitution ministérielle, bien vagues, il est vrai, qu’on a fait courir cette semaine. La position nouvelle que M. Thiers a prise dans le ministère, a sans doute occasionné ces bruits. M. Thiers a blâmé hautement M. Humann de sa conduite. Cette manifestation de l’opinion particulière d’un ministre, faite à la tribune, et en opposition directe avec les sentimens de la majorité du conseil, lui semblait avec raison choquer tous les principes du gouvernement constitutionnel. M. Thiers blâmait donc M. Humann; il le blâmait surtout en présence de ses collègues, et ne trouvait pas de termes assez forts pour qualifier un procédé si inouï. Mais dans les conversations de la chambre, au milieu des députés partisans de la mesure, et dans son salon, le ministre approuvait fort la mesure en elle-même; il s’en déclarait le partisan le plus dévoué, et il semblait n’aspirer qu’à l’honneur de la proposer. Sans doute, en ce moment, M. Thiers ne songeait pas que c’était soupirer pour l’éloignement de ses collègues de l’instruction publique et des affaires étrangères. La position que M. le ministre de l’intérieur a prise est, ce nous semble, une position assez forte. Que la proposition de M. Gouin succombe ou soit ajournée, M. Thiers, qui n’a pas imité M. Hamann, et qui s’est rangé officiellement à l’avis du cabinet, restera tranquillement ministre, et tous ses soins, ainsi que ceux de ses amis, se concentreront sur les chemins de fer, jusqu’à de meilleurs jours. Que l’opinion de M. Humann l’emporte au contraire, que la chambre s’enflamme pour les économies promises par la réduction projetée, M. Thiers, qui est l’homme des économies, le partisan de la réduction, l’ennemi des gros intérêts et du taux élevé de l’argent, M. Thiers prend la place qui lui convient dans le nouveau ministère, il y fait valoir sa spécialité financière, qui date de ses essais sur Law, comme il ferait valoir, au besoin, sa spécialité militaire, qui date de ses récits stratégiques des guerres d’Allemagne et d’Italie. Qui sait? M. Thiers, qui a certainement tous les titres du monde à diriger un cabinet, sera peut-être ministre des finances et président du conseil, à moins que le portefeuille du ministère de l’intérieur ne lui semble bon à garder en ce moment. Mais la présidence lui échoierait infailliblement, et, dans l’un ou l’autre cas, nous aurions en lui ou M. de Villèle ou Casimir Périer. Mais il est à craindre que M. Thiers reste tout simplement M. Thiers, car la chambre commence à s’attiédir et à voir avec un peu plus de circonspection les avantages prétendus de la conversion des rentes. La chambre d’abord ne songe pas à renverser le ministère; les plus ardens partisans de la conversion voudraient la concilier avec le maintien du cabinet, et ils ont vu avec effroi que la prise en considération de la proposition forme déjà un noyau d’opposition prise dans toutes les nuances de la chambre. Ainsi M. Laffitte se trouve, par ce fait, rapproché de M. Giraud, et M. Thiers, qui est aussi partisan de la mesure que qui que ce soit, se trouverait naturellement amené à prendre sa place dans un ministère de conversion, où figurerait M. Laffitte. De leur côté, les journaux de l’opposition, qui s’étaient si habilement ralliés au maréchal Gérard quand il entra dans le cabinet, s’introduisent de nouveau dans la place, par cette brèche de la conversion. Ils poussent M. Humann en avant bien malgré lui, le digne homme; ils lui crient qu’il ne tient plus à lui de reculer, qu’il a proposé la mesure et qu’il la soutiendra, et ils semblent vouloir le faire ministre à toute force, à peu près comme on fit Sganarelle médecin. M. Humann lui-même est presque effrayé de sa position, et se demande d’où lui viennent tant d’amis si obligeans et si inattendus. La question elle-même, dégagée de tous les bouleversemens politiques qu’elle entraîne, offre déjà moins de séductions à la chambre, depuis qu’un commencement de discussion l’a montrée sous son véritable jour. Il ne s’agit pas de savoir si l’état a droit ou non de rembourser, si n’ayant pas à sa disposition les trois milliards de capital qu’il faudrait pour faire face au remboursement des cinq pour cent, il peut dire aux rentiers : Vous subirez une loi qui vous force à reprendre votre argent, que je ne pourrais vous restituer, si vous vouliez le reprendre réellement. La question de droit a peu d’influence en pareil cas; chaque fois que l’intérêt de l’état l’a commandé, on a foulé aux pieds bien d’autres droits; mais l’intérêt de l’état veut-il cette mesure? Il y a huit jours encore, la chambre n’en doutait pas. Aujourd’hui elle hésite à le croire, et demain peut-être elle ne le pensera pas. Nous ne parlons pas de quelques banquiers et de quelques agioteurs qui ne sont pas la chambre. Il est évident, pour ceux qui réfléchissent, que le résultat de la réduction de l’intérêt de la rente sera un emprunt. L’état empruntera pour rembourser les rentiers. Au lieu de trente mille rentiers qui affectionnaient un ordre de choses où leurs créances étaient respectées, et leurs revenus fidèlement conservés, l’état aura pour créanciers dix banquiers qui réaliseront les bénéfices de l’emprunt, sous forme de commission, d’escompte et de frais de toute sorte. Trente mille fortunes auront été atteintes et ébranlées pour augmenter quelques fortunes qui sont déjà assez belles. Les trente-huit millions épargnés sur l’intérêt de cinq pour cent, iront dans d’autres coffres que dans ceux de l’état, et le gouvernement, qui a aujourd’hui sur les bras la grosse question du monopole, se trouvera moins que jamais en état de la résoudre, au profit des masses qu’il a tant d’intérêt à ménager, car les banquiers, les agioteurs auront conquis une nouvelle force et une nouvelle puissance. Une de ces questions importantes qui mûrissent chaque jour, c’est la législation actuelle sur les sucres. Les délégués des colonies françaises qui se voient menacées par les principes de la métropole, et à la veille de subir la suppression de l’esclavage, se sont habilement jetés sur les prohibitions et les droits excessifs dont on frappe les denrées des colons. Cette question ne laisse pas que d’être embarrassante pour un gouvernement qui se pique de principes philantropiques et libéraux. Vous vous élevez contre l’esclavage! nous disent les colonies; vous voulez établir partout l’égalité devant la loi, reconnaître les droits de tous; rien de mieux. Bien que nos intérêts souffrent de ces principes, que notre sécurité même soit en péril, si on se hâte de les mettre à exécution, nous baisserons la tête quand ce principe qui gouverne la métropole nous commandera d’obéir. Mais vous-mêmes, ne comptez-vous pas subir ce principe dans toute son étendue? Sommes-nous donc aussi inférieurs à vous que les nègres semblent inférieurs aux colons, que vous ayez pour nous une législation commerciale et un tarif exceptionnels? D’où vient que nos sucres sont frappés d’un droit que ne supportent pas les vôtres? Eh quoi! vos sucres indigènes n’ont pas seulement l’avantage de ne pas nécessiter les frais d’un long transport maritime, ils sont encore exempts des droits que nous payons pour les nôtres dans vos ports? Sommes-nous donc des étrangers pour vous, que vous nous traitiez ainsi? Sommes-nous des nègres, et non pas des Français comme vous? Frappez-vous d’un droit exorbitant les marchandises que les Français du Hâvre adressent aux Français de Bordeaux? Frappez vos sucres d’un droit égal, ou affranchissez les nôtres! Voilà ce que disent les colonies par l’organe de leurs délégués, dans une lettre officielle adressée à la fois aux ministres des finances, du commerce et de la marine. Elles ajoutent que, si cette demande leur est refusée, elles sommeront la métropole de leur accorder la liberté du commerce avec le monde entier, et le droit de libre exportation de leurs produits. Ces questions sont embarrassantes, sans doute, si on veut les résoudre par la justice et le droit; les colons, attaqués sur leur côté faible, ont répondu par une attaque habile; ils ne demandent pas à la France de renoncer à ses principes de libéralisme en leur faveur, mais ils exigent qu’elle ne se départisse pas de ses principes en ce qui concerne les colonies. Que fera le ministère? Ces considérations, élevées par les délégués des colonies, méritent bien qu’on y songe avec quelque attention. La question des chemins de fer mériterait bien aussi un examen sérieux; nous ne parlons pas des études et des plans des ingénieurs, mais de la constitution des sociétés, qui paraît éprouver de grandes difficultés. Aujourd’hui on annonce que la société du chemin de fer de Paris à Bruxelles vient de renoncer à son projet qui était très avancé. On parle de conditions exorbitantes que les actionnaires n’auraient pas voulu supporter. Il ne nous convient pas d’aller au fond de ces motifs qu’on ne tardera sans doute pas à connaître d’une manière plus formelle. On nous adresse une question. M. d’Argout est à la fois gouverneur de la banque et ministre des finances. Si la banque, comme il est arrivé fréquemment, se trouvait en contestation avec le ministère des finances, qui serait juge de la question? Le métier de Maître- Jacques a ses inconvéniens. M. Dosne, beau-père de M. Thiers, a été enfin élu régent de la banque, comme nous l’avions annoncé. C’était une soirée charmante, samedi dernier, à l’Opéra-Comique. À voir le public élégant et choisi, on se serait cru aux Bouffons, et vraiment l’illusion aurait pu se prolonger, non sans quelque raison et ne pas être seulement pour les yeux, car on allait entendre Mme Damoreau, une vraie Italienne pour la coquetterie et l’art merveilleux de chanter; Mme Damoreau, qui débutait dans un rôle de son goût, dans un rôle selon la voix et la mesure de son talent; c’est dire assez que la partition nouvelle était de M. Auber. J’ignore si Actéon servira beaucoup à la gloire de M. Auber; mais ce que l’on peut dire, c’est que toute cette musique est vive, pétulante, spirituelle; qu’elle bondit, sautille, danse et court d’un pied si léger, qu’elle finit par disparaître sans laisser la moindre trace de son passage. N’importe, elle atteint son but, car elle amuse et réjouit fort les gens distraits qui l’écoutent. M. Auber affectionne surtout les petits airs, les petites chansons, et toutes ces choses délicates et gracieuses de la musique aussi dans ses oeuvres les plus charmantes, dans Actéon par exemple, il n’y a ni ouverture, ni introduction, ni duos, ni quatuors, mais de petits motifs légers et pétulans que l’on chante à deux ou trois ou quatre voix, selon qu’il convient mieux. Vous trouvez à chaque instant des phrases presque imperceptibles qui s’inquiètent fort peu du sentiment et de la situation, et seraient fort embarrassées de vous dire pourquoi elles tiennent Cette place plutôt que telle autre, tant elles sont insouciantes et semées au hasard. M. Auber est un homme d’une facilité prodigieuse; reste à savoir s’il faut l’en complimenter, ou lui en faire un tort. Là s’élève une grave question que l’avenir décidera, ou plutôt qui pourra bien demeurer éternellement incertaine, car je doute fort que l’avenir s’en occupe. L’imagination de l’auteur du Philtre et de la Bayadère est une source intarissable de motifs ingénieux et jolis. Sitôt que M. Auber s’assied à son clavier, la musique se répand et déborde. Certes, on ne peut guère lui faire un crime de son inspiration. La seule chose qui soit à lui reprocher, c’est de prendre tout sans trier, et de jeter l’or et la paille dans le creuset de sa partition. Aussi, quand on vient me dire que M. Auber a écrit une oeuvre en dix-huit jours, ce qui m’étonne, c’est qu’il ait mis tant de temps à la faire. Lorsqu’il s’agit d’une facilité semblable, toute chose paraît possible; je croirais volontiers quelqu’un qui m’affirmerait que M. Auber a composé un opéra en dormant et l’a trouvé tout écrit à son réveil; mais, par exemple, j’avoue que je n’accueillerais pas avec autant de confiance un homme qui me conterait une pareille histoire de Beethoven. Quoi qu’il en soit, cette facilité dont M. Auber a tant de fois abusé d’une déplorable façon, donne souvent à sa musique cette apparence mélodieuse qui en fait la fortune. Si M. Auber n’avait d’autre mérite que celui d’écrire une partition en quinze jours, et de combiner laborieusement les ressources instrumentales selon les règles de la scolastique qui s’apprend au Conservatoire, M. Auber passerait à juste titre pour un musicien vulgaire, et certes il s’en faut de beaucoup que cela soit. L’auteur du troisième acte de la Muette n’est pas un homme à confondre avec les imitateurs ordinaires de l’école italienne. Les compositions de M. Auber, écrites avec simplicité, mais toujours avec élégance et correction, portent en elles quelque chose d’ingénieux, de vif, de pétulant et de français, qui les rehausse et les distingue de tout ce qui les entoure; et cette originalité d’afféterie (car c’en est une) appartient en propre à M. Auber. Nulle part ces qualités dont je parle n’abondent plus que dans cette petite pièce d’Actéon. La Muse de M Auber n’aime ni les bois druidiques ni les grands horizons, ni les solitudes profondes; elle se perdrait dans les palais de marbre de Babylone ou de Venise; il lui faut un petit jardin entouré d’une haie de rosiers, une petite chambre bien close; plus le sujet s’amoindrit, plus elle devient heureuse. Aussi c’est merveille comme elle se trouve à son aise dans Actéon, qui est un vrai bijou d’opéra comique. Il faut voir Mme Damoreau jouer cela avec une gentillesse extrême; il faut entendre cette voix si flexible s’épuiser en gazouillemens inouïs, en folles cadences, en trilles merveilleux, et dépenser des richesses sans nombre, avec une insouciance qui épouvante les chanteuses ordinaires de l’endroit; pour comprendre combien ces deux talens sont étroitement liés l’un à l’autre, combien la voix de Mme Damoreau est soeur de la musique de M. Auber, et combien elles doivent toutes les deux s’aimer et s’appeler sans cesse. Actéon était destiné d’abord à l’Académie royale de Musique; les anciens directeurs, homme de tant de goût, en avaient deviné le succès et l’auraient représenté immédiatement après le grand ouvrage de M. Meyerbeer, dont les répétitions vont se prolongeant toujours; par malheur les évènemens en ont autrement disposé; je dis par malheur, car, en passant de la rue Lepelletier au théâtre de la Bourse, l’opéra de M. Auber a dû renoncer à ses plus charmans effets de mise en scène. Les belles filles de l’Opéra, avec leur taille haute et svelte et leur jarret si souple, auraient fait meilleure contenance sans doute que ces pauvres figurantes qui semblent tout étonnées de se voir si nues et grelottent de froid et de pudeur sous la peau de tigre des nymphes de Diane. Mais, après tout, qu’importe? l’ouvrage de M. Auber devait suivre la fortune de sa cantatrice, et pour peu que l’on veuille y réfléchir, on verra que ce qu’il a perdu est chose bien chétive auprès de ce qu’il pouvait perdre. Je le répète, ce qui fera le succès d’Actéon, c’est Mme Damoreau. Mme Damoreau est à l’Opéra-Comique comme la prima donna dans les théâtres d’Italie; tant qu’elle parle ou chante, on écoute, on applaudit, on se passionne; sitôt qu’elle se retire et laisse la place au ténor, toutes les têtes rentrent dans les loges, les causeries reprennent leur cours, et l’on oublie Actéon, pour les bals de lord Granville, et les soirées de M. le duc de Fitz-James. Ce sera une nouvelle gloire à Mme Damoreau d’avoir introduit en France cette manière italienne, la seule d’entendre la musique. Ce qu’il y a de remarquable dans la carrière musicale de Mme Damoreau, c’est qu’au rebours des autres cantatrices, à mesure que son talent grandit, et que sa réputation augmente, elle descend à plaisir d’un degré l’échelle dramatique. Ainsi, quand elle n’était encore qu’une petite fille ignorée et tremblante, Mme Damoreau chantait au premier théâtre de Paris, au Théâtre-Italien; plus tard sa voix se développa, son talent se forma à la fréquentation de Mozart et de Paisiëllo, de Paër et de Rossini, et de ce faite où l’écolière s’était maintenue, non sans honneur, l’artiste descendit à l’Opéra; aujourd’hui que sa renommée est au comble, comme son talent, qu’elle n’a qu’à se montrer pour que tous les bouquets d’une salle tombent à ses pieds, voilà qu’il lui prend fantaisie de se réfugier à l’Opéra-Comique, le troisième théâtre dans la hiérarchie, si toutefois il y a une hiérarchie pour les théâtres. Qui sait? c’est peut-être là une coquetterie de Mme Damoreau; quoi qu’il en soit, sa présence ouvre des temps nouveaux pour l’Opéra-Comique; ce vieux sol portera des fruits, pourvu qu’on le déblaie avec persévérance. Renvoyez en province, où vous avez été les prendre, vos chanteurs et vos chanteuses d’autrefois; qu’ils emportent dans leurs bagages autant d’ariettes que Philidor et Marsollier ont pu en écrire; engagez à prix d’or une basse comme Lablache, un ténor comme Dupré; commandez des opéras à Meyerbeer, à Donizetti, à Auber, à Rossini, s’il daigne vous en faire, et le grand monde fréquentera votre maison, et Mme Damoreau se croira toujours sur le premier théâtre de Paris. M. Scribe a été inauguré dans son fauteuil d’académicien par une éloquente réponse de M. Villemain. Jamais M. Scribe n’avait été aussi finement critiqué, aussi spirituellement loué. M. Scribe est accoutumé aux succès; mais celui-là doit compter assurément parmi les plus flatteurs. M. Scribe a été sévère pour la presse; la presse aurait bien voulu répondre, mais elle rit encore des charmantes épigrammes de M. Scribe. La confédération germanique vient de rendre un décret qui oblige tous les gouvernemens allemands à intenter des poursuites contre les auteurs et éditeurs de l’association dite la jeune Allemagne, à laquelle appartient, selon la diète, M. Henri Heine. Ce brillant écrivain a réclamé contre cette décision par une lettre pleine de convenance, insérée dans le Journal des Débats. M. Henri Heine se défend, dans cette lettre, des tendances dont on l’accuse, et demande à la diète la faculté de se défendre par la presse allemande. Malheureusement, la devise de M. Dupin, libre défense des accusés, n’est pas en honneur auprès de la diète. Nous apprenons avec surprise qu’un article inséré dans la Revue du 15 Janvier 1835, sous le titre des Indiens de la Pampa a donné lieu à une réfutation à peu près officielle de la part du gouvernement de Buénos-Ayres. Les expressions injurieuses ne sont pas ménagées. Nous étions loin de penser qu’un article, écrit avec aussi peu de prétention que de partialité, dût exciter tant de colère. En admettant que des erreurs involontaires s’y fussent glissées, au moins ne peut-on pas s’empêcher d’y reconnaître l’absence la plus complète de haine ou de mauvaise foi. Plusieurs phrases de l’article ont été mal interprétées; on a affecté, par exemple, de donner un sens général et absolu à ce qui était tout-à-fait particulier; on a pris certains mots dans une acception entièrement fausse; ainsi, la réfutation s’irrite de ce qu’on a osé dire que le pays n’est pas cultivé; or, d’après nos idées européennes, appelle-t-on cultivé un pays consacré à l’éducation des bestiaux, mais dans lequel on ne trouve plus de charrues ni de champs ensemencés, hors des limites toujours fort circonscrites des banlieues respectives de chaque ville. Mais le malentendu porte spécialement sur ce que l’armée de Buénos-Ayres, sous le commandement du général Rosas, aurait rendu d’immenses services à la république. Alors il faut en conclure que les affaires ont changé de face depuis l’époque dont il est question dans l’article, époque suffisamment déterminée par des faits exacts que la réfutation n’attaque pas. Il est dit dans l’article incriminé que les trois divisions ne se réunirent point, et que le but de l’expédition fut manqué. Si l’une des trois armées, isolée, séparée des deux autres, est parvenue à faire à elle seule ce qu’il était difficile d’espérer de leurs forces réunies, ce dut être à une époque ultérieure, impossible à prévoir; qu’on veuille donc bien se rappeler qu’il y eut un moment de démoralisation et de crainte, lorsque deux des divisions revinrent dans leurs quartiers, l’une rappelée par une révolution, l’autre par des motifs qui nous sont restés étrangers. Si, en effet, les Indiens sont refoulés dans leurs déserts, on doit une grande reconnaissance aux généraux dévoués qui se chargèrent de ces expéditions difficiles et dangereuses, et nous serons les premiers à les en féliciter; mais encore une fois, ce but n’était pas encore atteint en Septembre 1833; et les choses rapportées dans l’article ne vont pas au-delà. Dans ce cas d’ailleurs, la plus grande gloire reviendrait à la seule armée de Buénos-Ayres, et non à l’expédition; et c’est de celle-ci seulement qu’il était question. Sous le titre de Trésor de la Poésie Française (1), MM. Danton et Cantan ont récemment publié un choix de morceaux classiques avec notes et commentaires. Si les Arts poétiques et les Rhétoriques peuvent souvent servir à constater l’état des partis et des opinions en littérature, ce petit livre n’est pas sans intérêt, comme exprimant et renouvelant la doctrine classique des écrivains de la Décade, en poésie, dans son extrême rectitude. Les jugemens de Ginguené, de Garat, de Fontanes, y sont cités et discutés, comme d’hier; les moindres nuances sont précieusement gardées. On y retrouve des morceaux peu connus de poètes qui brillèrent au commencement de ce siècle, particulièrement des fables, des fragmens de discours en vers ou de description, par Victorin Fabre. Cela fait regretter que ces pièces, en partie inédites ou dispersées, pièces remarquables par l’étude, souvent par l’éclat, et surtout par l’élévation, n’aient pas été recueillies dans leur ensemble. Nous avons appris du moins avec plaisir, depuis qu’il a été parlé, dans la Revue, de ce regrettable écrivain, que le grand ouvrage politique auquel furent consacrées ses dernières années, n’est pas aussi inachevé que nous l’avions craint, et que des circonstances plus favorables en pourront amener une publication que nous voudrions annoncer comme prochaine. La quatrième édition de l’ouvrage de M. de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique, vient de paraître (2). Le succès de ce beau livre va toujours croissant, et on nous assure qu’il a produit chez nos voisins d’outre-mer, une vive sensation. Voici le jugement qu’en porte, dans son dernier numéro, la Revue de Londres, recueil nouvellement fondé par quelques-uns des hommes les plus notables du parlement. «Le livre dont nous venons d’esquisser le plan a été exécuté d’une manière digne d’un si noble sujet. Déjà il a pris place parmi les plus remarquables productions de notre temps. C’est un livre que doivent approfondir, tant pour les faits qu’il constate que pour les spéculations qu’il présente, tous ceux qui ont le désir ou la mission d’exercer quelque influence sur leur époque; il contribuera à donner un caractère nouveau aux débats qui s’agitent parmi nous. Jusqu’à ce jour, l’aristocratie et la démocratie ont été jugées tout d’une pièce, exaltées comme excellentes ou repoussées comme détestables dans leur ensemble. Le temps est venu de les examiner de plus près, et de porter sur elles un jugement plus impartial. Parmi les partisans de la démocratie, M. de Tocqueville a été le premier qui l’ait analysée, qui ait distingué les uns des autres ses traits particuliers, qui ait montré celles de ses tendances qui en elles-mêmes sont bonnes ou mauvaises, et la liaison plus ou moins nécessaire de chacune d’elles avec toutes les autres; qui enfin ait dit jusqu’à quel point ses impulsions peuvent être arrêtées ou affaiblies, soit par le hasard, soit par de sages prévisions. Afin de fournir sa course, il a pris pour terrain une grande nation; ce terrain, il l’a d’abord examiné avec un soin extrême, faisant, avec un discernement dont nous n’avions jamais eu d’exemple, le choix des faits fondamentaux, puis portant sur ces faits la lumière de ses observations, qui attestent une grande expérience et une profonde maturité. Nous n’admettons pas toutes ses conclusions, mais nous les croyons toutes dignes d’être sérieusement méditées, parce qu’elles ont toujours au moins un grand fonds de vérité. Le génie de l’auteur nous paraît ressembler, surtout parmi les écrivains français, à celui de Montesquieu. Le livre de la Démocratie en Amérique est tel que l’eût écrit Montesquieu, si, avec son génie, il eût eu les lumières qui sont nées d’une période dont on peut dire qu’en cinquante années on a vécu des siècles.» (Voyez London Review, n° 3, pag. 94) Le nouvel ouvrage de M. Alfred de Musset, la Confession d’un Enfant du siècle, paraît aujourd’hui, 1er février. F Buloz. 14 Février 1836. Il est des jours où le talent, l’esprit et l’adresse ne suffisent pas. M. Thiers a dû être frappé de cette vérité le jour où il a prononcé à la chambre son dernier discours contre la réduction de la rente. Avec quelque peu de conviction, M. Thiers eût entraîné la chambre; mais la chambre entière savait que M. Thiers attachait peu d’importance à l’ajournement et à la prise en considération de la proposition de M. Gouin, et que toutes les questions du monde se trouvaient, pour M. Thiers, dans cette affaire, hormis la véritable question. M. de Broglie et M. Guizot, dont la prépondérance et l’influence n’étaient pas encore contestées, avaient fait de la réduction de la rente une question de cabinet; et M. Thiers, qui désirait ardemment se débarrasser de la tutelle de ses deux collègues, mais qui le désirait en homme prudent et habile, M. Thiers n’osait pas trop se lancer dans cette question, de peur d’être entraîné par elle. On peut dire que ce fut une des circonstances les plus critiques de la vie, si souvent hasardeuse, de M. Thiers. Tout en vantant sans cesse sa loyauté et sa fidélité à ses engagemens politiques, tout en parlant de l’inaltérable amitié et de l’aveugle confiance qui les unissaient à M. Thiers, M. de Broglie et M. Guizot le surveillaient avec une constante sollicitude. On savait aux ministères des affaires étrangères et de l’instruction publique quel langage tenait dans son salon, et au milieu de ses intimes, le ministre de l’intérieur, quand cette question de la rente s’agitait; non pas que M. Thiers fût un partisan très chaud de la réduction, mais il trouvait que c’était risquer son existence ministérielle sur un terrain bien mouvant, et il cherchait à se ménager un refuge, dans le cas où ses collègues succomberaient. C’est alors que M. Guizot et M. de Broglie s’adressèrent à l’éloquence et à la faconde de M. Thiers, passé maître en finances, d’ailleurs, grace à ses essais sur Law et aux onctions qu’il remplissait sous le ministère de M. Laffitte. La défection de M. Humann ne laissait plus au cabinet que M. Thiers qui pût parler, avec quelque autorité, en matière de finances. Il fallut bien s’exécuter et prendre la parole à la chambre; mais le discours du ministre se ressentit de l’embarras qu’il éprouvait, et ses chiffres, groupés d’ordinaire avec tant d’adresse et de décision, pouvaient aisément servir à rétorquer le discours ministériel. Le discours, tout entier, n’était qu’une longue équivoque; M. Thiers semblait avoir choisi les plus faibles argumens; sa parole, son geste, tout semblait dire à la chambre le peu de cas qu’il faisait d’elle, de ses collègues, de la question qu’il traitait, et de sa propre pensée. On sait ce qui advint. Une majorité de cent voix répondit, par un vote aussi foudroyant qu’inattendu, à ce discours; et tout le banc des ministres fut emporté par la tempête; tous ont été engloutis, c’est à peine si M. Thiers, cet habile nageur, pourra trouver entre deux eaux une planche de salut. Cet évènement eut lieu le 5. Ce jour-là, on lut la note suivante dans le journal ministériel du soir : «Au sortir de la séance de la chambre des députés, tous les ministres se sont rendus aux Tuileries, où ils ont déposé leur démission entre les mains de S. M.» Ce jour-là aussi, on vit venir chez le roi M. le duc Decazes, M. de Montalivet, M. Dupin et M. Humann. Dès le lendemain, M. le duc de Broglie donna l’ordre de déménager, et annonça l’intention de coucher le soir même à son hôtel. M. Guizot fit quelques dispositions, régla quelques affaires, se mit à jour, en un mot; mais M. Thiers ne bougea pas; il continua sa vie ministérielle comme par le passé, c’est-à-dire qu’il ne donna pas une minute aux affaires de son département. Cependant le 6, on faisait déjà circuler une liste ministérielle. Sur cette liste, le maréchal Gérard figurait comme président du conseil et ministre de la guerre. M. Dupin, choisi par le roi pour composer un ministère, en avait offert la direction au maréchal Gérard, disait-on. Depuis, chaque jour, de nouvelles listes se succédèrent. Elles n’étaient pas exactes sans doute, et elles partaient même d’un principe faux, car le roi avait si peu chargé M. Dupin de lui choisir des ministres, que le spirituel président de la chambre disait avec sa vivacité ordinaire : «Je ne sais comment je ne suis pas ministre, tout le monde me propose le ministère; il n’y a que le roi qui ne me l’offre pas.» Cependant ces listes reproduisaient assez fidèlement le mouvement de l’opinion. L’une d’elles fut même mise en circulation par les trois députés appelés par le roi, qui cherchaient par-là à connaître l’état des esprits; et toutes avaient été rédigées d’après quelques démarches faites officieusement par les chefs de la majorité ou par le château. Aussi n’est-il pas sans intérêt de les reproduire. LISTE DU 6. Président du conseil, ministre de la Guerre, M. le maréchal Gérard. Ministre des Affaires étrangères, M. Molé. Intérieur, M. Sauzet. Finances, M. Humann. Instruction publique, M. Villemain. Justice et Cultes, M. Teste. Commerce, M. Passy. Marine, M. l’amiral Duperré. LISTE DU 7. Président du conseil, ministre de la Justice, M. Dupin. Ministre des Finances, M. Gouin. Affaires étrangères, M. Bresson. Instruction publique, M. Sauzet. Commerce, M. Passy. Intérieur, M. Gasparin. Guerre, M. le maréchal Soult. Justice et Cultes, M. Dupin. Marine, M. Duperré. LISTE DU 8. Président du conseil, ministre des Affaires étrangères, M. Thiers. Ministre de la Justice, M. Dupin. Intérieur, M. de Montalivet. Finances, M. Humaun. Guerre, Le maréchal Molitor. Commerce, M. Passy. Instruction publique, M. Sauzet. Marine, M. Duperré. LISTE DU 9. Présidence et Guerre, Le maréchal Gérard. Ministre de la Justice, M. Dupin. Intérieur, M. de Montalivet. Finances, M. Passy. Commerce, M. Sauzet. Instruction publique, M. Villemain. Affaires étrangères, M. Bresson. Marine, M. Duperré. LISTE DU 10. Présidence et Justice, M. Dupin. Ministre de la Guerre, Le maréchal Molitor. Finances, M. Gauthier. Intérieur, M. de Montalivet. Affaires étrangères, M. de Flahaut. Commerce, M. Passy. Instruction publique, M. Sauzet. Marine, Le vice-amiral Rosamel. Le 11, M. Dupin, M. Passy et M. Sauzet, mandés chez le roi pour former un ministère, se refusaient à cette mission, en alléguant les refus de MM. Gérard, Molé et de Montalivet. Le 12, M. Molé, mandé chez le roi, cherchait à former un ministère, composé de MM. Thiers, Humann, Passy, Sauzet, Montalivet et de lui-même. Ce jour-là on colporta la combinaison suivante. Présidence et Affaires étrangères, M. Thiers. Ministre de l’Intérieur, M. de Montalivet. Justice, M. Dupin. Finances, M. Duchâtel Instruction publique, M. Sauzet Commerce, M. Passy. Marine, M. Duperré. Président de la chambre des députés, M. Guizot. Ambassadeur à Londres, M. de Broglie. Ambassadeur à Naples et maréchal deFrance, M. Sébastiani. M. Persil devait être nommé pair de France et procureur-général près la cour des pairs. Ces listes offrent toute l’histoire de la crise ministérielle, et une histoire instructive, en vérité. La première de ces listes présente le nom de M. Humann, et il était naturel, en effet, que la prise en considération de la proposition de M. Gouin, qui n’est que le développement de la pensée de M. Humann, amenât ce dernier au ministère. Mais M. Humann, qui a eu le courage d’abandonner ses collègues, et qui a causé la chute de l’édifice ministériel, déjà lézardé de tous côtés, il est vrai, n’a pas eu l’énergie d’accepter toutes les conséquences de sa conduite. M. Humann a voté pour l’ajournement, et il a refusé de faire partie d’un ministère de réduction. Où sont donc les convictions qui entraînaient si fort M. Humann, qu’il s’est cru obligé d’abandonner à la tribune la majorité du conseil dont il faisait partie? Cependant, après avoir épuisé contre M. Humann, tour à tour dans la chambre et dans le ministère, tous les termes du mécontentement, voilà qu’on revient à M. Humann, lequel acceptera peut-être le ministère avec M. Thiers, qui, le 8, disait au roi, en réponse à une offre semblable : «Sire, si vous me proposiez de faire une chose périlleuse, je l’accomplirais à l’instant; mais vous m’offrez de faire une chose qui me déshonorerait, et je me vois dans la douloureuse nécessité de refuser votre majesté.» Aujourd’hui on parle de la rentrée au ministère de M. Thiers, qui trouve sans doute fort honorable de faire maintenant ce qu’il trouvait déshonorant le 8. Il est vrai que nous sommes arrivés au 15. Huit jours de fidélité à ses opinions et à ses amis, n’est-ce pas un bien long veuvage pour M. Thiers? M. Thiers parlait ainsi le 8. Il est vrai que la chambre ne songeait pas à lui, et que la bienveillance du roi n’était pas appuyée d’un autre suffrage. Le 9, M. Dupin, M. Passy et M. Sauzet furent mandés, comme on sait, au château, où la conversation s’engagea sur un ton d’aménité et de bonne humeur, qui éloignait les démonstrations sérieuses. M. Sauzet seul aborda la question. Interrogé sur le système politique qui serait à suivre, il répondit que pour lui, qui avait été rapporteur des lois de Septembre, il ne pouvait que vouloir leur exécution et le système qui s’y rattache. Ceci fut approuvé; mais il n’y eut pas de proposition formelle. En se reportant aux listes que nous avons citées, on verra que cette conversation, très vague, donna l’idée d’un ministère où figuraient le maréchal Gérard, M. de Montalivet et M. Villemain, ainsi, que M. Bresson, notre ambassadeur à Berlin, qui se trouve à Paris en ce moment. Une visite du matin, faite par M. Dupin au maréchal Gérard, qui refusa de parler de politique avec lui, fit sans doute prononcer le nom de ce dernier. De son côté, M. Villemain, causant avec quelques-uns de ses collègues de la chambre, qui lui parlaient du bruit du jour, répondait qu’il n’entrerait pas dans un ministère sans quelques membres de la chambre des pairs, et M, de Montalivet résistait avec une opiniâtreté nerveuse aux deux cens personnes qui l’assiégeaient, dans son hôtel, dès sept heures du matin. Ce même jour, M. Thiers et M. Dupin dînèrent chez M. de Montalivet, et firent quelques tentatives pour le décider à entrer au ministère de l’intérieur. Quelle était la pensée de M. Thiers? on l’ignore. Toujours est-il que M. de Montalivet refusa. Toutefois le 10, on désignait encore M. de Montalivet comme ministre de l’intérieur. On nommait M. de Flahaut comme successeur de M. de Broglie; et M. de Talleyrand prit la peine de venir apporter lui-même cette nouvelle à M. de Broglie, qui n’avait pas quitté le ministère des affaires étrangères où il est encore, et qui recevait, le soir, tranquillement, dans le salon de la duchesse. Le 14 fut une grande journée pour tous ceux qui aspirent, soit à entrer dans le ministère, soit à y rester. Le matin, M. Dupin fut mandé chez le roi avec ses deux amis. Le message du président Jackson avait jeté quelque consternation dans la chambre. Le roi proposa à M. Dupin, de former un cabinet. Ce fut la première proposition de ce genre qui lui fut faite par le roi. Jusque-là tout s’était passé en conversation, d’une part très respectueuse, et de l’autre très civile. M. Dupin, qui avait connaissance des dispositions du maréchal Gérard, de M. Molé et de M. de Montalivet, répondit qu’il ne pouvait accepter cette mission, mais qu’il apportait, avec ses deux collègues, le contingent de la chambre des députés, et que c’était à la chambre des pairs à fournir le sien. Le roi, releva, dit-on, en deux mots, l’inexactitude de cette théorie. Il ne s’agissait pas de former un ministère mi-parti de pairs et mi-parti de députés, mais de charger M. Dupin seul de composer un cabinet. M. Dupin refusa. Pareille offre fut faite alternativement à M. Sauzet et à M. Passy; tous deux refusèrent également. On assure que quelques propos de ville furent relevés dans cette entrevue, et qu’il fut question de mander le baron Fain pour écrire la conversation qui avait lieu, afin que le compte qu’on en rendrait fût fidèle; mais nous n’accueillerons pas ce bruit. Une pareille défiance eût été un triste début pour un ministère, et il eût été même inutile de conférer après un tel préambule. D’un autre côté, M. Dupin semblait croire que le refus des trois pairs que nous avons désignés, tenait à une sorte de coalition et d’intrigue secrète; il paraissait tirer quelque induction de l’absence de M. Molé, qui s’était dispensé d’assister à un dîner diplomatique donné le 9 par M. Dupin et où s’était rendu M. de Broglie; mais l’honorable président de la chambre était, à coup sûr, mal informé, et ses défiances, bien légitimes en certains cas, étaient poussées trop loin dans celui-ci. Le soir, il y eut réception à l’hôtel de la présidence de la chambre des députés. Les grands salons du palais Bourbon, encombrés de députés et de fonctionnaires, offraient un aspect animé. M. de Montalivet, qui se présenta dans cette réunion; y parla avec véhémence aux députés qui l’invitaient à accepter le ministère de l’intérieur, et à donner à ses collègues de la chambre des pairs l’exemple d’une bonne résolution. Il répondit qu’il n’était pas assez assuré de la majorité, et se tournant vers quelques journalistes qui se trouvaient là, il ajouta que la presse ne l’avait pas traité avec assez de faveur pour qu’il vint bénévolement s’offrir à ses attaques. Nous devons signaler cette sorte de déférence craintive de M. de Montalivet, qui veut bien compter pour quelque chose cette presse pour laquelle M. Thiers professe tant de mépris. Pour M. Dupin, il avait renoncé à s’occuper désormais d’un ministère, et il exprimait hautement le désir de conserver la présidence de la chambre, d’où il eût consenti à descendre, disait-il, si la nécessité de se rendre utile au pays, lui eût commandé de prendre un portefeuille dans une nouvelle combinaison, M. Molé, qui semble n’avoir pas décliné la mission de finir tous ces embarras, en reviendra peut-être à son idée favorite, qui est de former un cabinet dont il ne ferait pas partie. Le maréchal Soult, qu’on attend de jour en jour, sera-t-il le pivot de cette combinaison? c’est ce que nous ne saurions dire. Il se peut que les offres de M. Molé, jointes aux instances du roi, finissent par entraîner M. de Montalivet. M. Passy et M. Sauzet, que M. Dupin a déliés de tout engagement avec lui, consentiraient sans doute à faire partie de ce ministère, où l’on ne désespère pas de placer M. Humann. M. Humann revient de bien loin. Quant à M. Thiers, qui s’était déjà mis en rivalité avec M. Guizot pour la présidence de la chambre, à laquelle ils aspiraient tous les deux, il y a lieu de croire qu’on parviendra facilement à vaincre ses répugnances, et qu’il ne se regardera ni comme déshonoré ni comme en péril en acceptant le ministère des affaires étrangères, où le porte M. de Talleyrand. Personne n’est meilleur juge que M. de Talleyrand de la capacité d’un ministre des affaires étrangères, et nous consentons volontiers à reconnaître l’aptitude de M. Thiers en ceci; mais nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que M. Thiers semble toujours merveilleusement propre à remplir les postes qu’il n’a pas occupés. Tout le monde semble d’accord pour l’éloigner du ministère de l’intérieur; c’est comme un besoin général de lui retirer la manutention des fonds secrets, l’administration des communes, la direction des beaux-arts; députés, préfets, artistes, chacun, en ce qui le concerne, se réjouit à l’idée de voir M. Thiers passer aux négociations diplomatiques et à la direction de la politique extérieure. Qu’en diront les ambassadeurs, la diplomatie française et les puissances? Nous l’ignorons; mais peut-être M. Thiers passera-t-il bientôt aux affaires étrangères pour un excellent ministre de la marine et de la guerre. Quant à la difficulté de trouver des ministres universels et propres à toutes les combinaisons, tel qu’est M. Thiers, nous ne nous en plaindrons pas. Ce peu d’empressement à s’emparer des ministères, ces longues réflexions que font les hommes que l’opinion publique tire de la foule et désigne comme des nécessités du moment, ce coup d’oeil inquiet qu’ils jettent autour d’eux, le soin avec lequel ils choisissent leurs collègues, toutes ces précautions et ces craintes, ne sont pas les signes d’une décadence politique, au contraire, il est évident, d’après ces symptômes, que le gouvernement représentatif jette de plus profondes racines, et qu il triomphe peu à peu des obstacles qu’on lui suscite. Sans doute, la nécessité de compter une majorité dans les chambres, est pour beaucoup dans les irrésolutions des candidats-ministres; mais enfin, ces irrésolutions prouvent que les majorités ne sont pas au premier venu, qu’il ne suffit pas d’être ministre pour les conquérir et les captiver, et que si la corruption est un agent bien actif et un grand mobile, ce n’est pas tout encore, et nous nous en réjouissons. M. Thiers n’hésiterait-il que huit jours avant de s’asseoir sur le banc ministériel, à la place encore chaude de ses amis de la semaine dernière, que ce serait huit jours donnés à la morale et au respect humain. Prenons toujours ces huit journées, en attendant mieux. Quel que soit le ministère qui se forme, il apportera avec lui un nouvel exemple de la rapidité avec laquelle s’écroule un cabinet, et de la longueur des difficultés qu’on éprouve à le reconstruire. Peut-être aussi les nouveaux ministres en concluront-ils qu’il faut un autre lien que l’ambition, pour fonder une association qui puisse, non pas durer, mais produire de grandes choses; car le dernier cabinet, en fait de choses de langue durée, n’a produit que lui-même, à moins qu’on ne lui compte les lois d’intimidation, que ses propres violences avaient rendues nécessaires. Tout autre intérêt s’efface devant la formation du nouveau cabinet, et nous remettons à un autre temps l’exposé des affaires politiques qui attendent des ministres pour les diriger. ABRÉGÉ DE L’HISTOIRE DE LA MÉDECINE, Considérée comme science et comme art, dans ses progrès et son exercice, depuis son origine jusqu’au XIXe siècle, par L. F. GASTÉ. Il fallait l’érudition et la patience germanique des Sprengel, père et fils, pour entreprendre et terminer leur Histoire de la Médecine. Cet immense recueil des erreurs et des découvertes de trente ou quarante siècles a été traduit en notre langue par M. Jourdan. Il se compose de neuf volumes, que bien peu d’élèves et même bien peu de praticiens ont entièrement parcourus. Et cependant, s’il est une science dont l’histoire soit importante à connaître pour ceux qui osent la pratiquer, c’est la médecine. Hippocrate, comme on sait, commence ses aphorismes par celui-ci : «La vie est courte, l’art long à acquérir, l’occasion glissante, la pratique dangereuse, le jugement difficile.» Que devraient donc faire tous les médecins? Ajouter sans cesse à ce qu’ils peuvent avoir appris dans les écoles et avoir observé par eux-mêmes les réflexions et les observations de leurs prédécesseurs. C’est le seul moyen d’allonger cette vie dont la brièveté effrayait Hippocrate, quand il considérait l’immense difficulté d’un tel art. Sans doute il est pour le médecin des qualités essentielles et toutes spéciales, que rien ne peut suppléer; nous ne voulons pas dire que l’érudition puisse suffire à le former : mais l’érudition devrait être la nourriture habituelle de son génie, son inspiratrice, son appui et son guide. Malheureusement pour nous, jamais peut-être, à aucune époque, les médecins n’ont été aussi peu soucieux d’érudition que de notre temps; aussi que de vieux systèmes on leur a donnés pour du neuf! Ils ne se doutent pas même que leur profonde ignorance de l’histoire de la médecine est tout aussi ridicule que la pédanterie savante des médecins tant ridiculisés par Molière. Remercions donc M. le docteur Gasté d’avoir songé à abréger l’ouvrage des Sprengel; son travail pourra donner aux jeunes médecins le goût d’une instruction plus étendue et plus complète. L’ouvrage de M. Gasté est divisé en six parties. La première comprend les recherches historiques sur la médecine des plus anciens peuples et sur les doctrines médicales des Grecs et des Romains. Les principes d’Hippocrate y sont exposés avec quelque étendue, ainsi que les principales théories dogmatiques qui lui succédèrent. La deuxième partie embrasse l’histoire de la médecine depuis Asclépiade de Bithynie jusqu’à l’école de Salerne. C’est l’époque du moyen-âge, des écoles arabes, de la scolastique, de l’astrologie, et de l’exercice de la médecine par les moines. La troisième partie contient l’histoire de la médecine du XVIe siècle. On y fait remarquer la tendance au rétablissement des écoles hippocratiques, l’influence de la révolte de Ramus contre la scolastique, l’éclat de la théorie mystique de Paracelse, et en même temps les découvertes anatomiques si importantes qui précédèrent et suivirent celle de la circulation par Harvey, au commencement du XVIIe siècle. La quatrième partie est consacrée à l’exposition des doctrines chimiques et iatromathématiques du XVIIe siècle, et à celle des écoles dynamiques du siècle suivant. Le système d’Hoffmann et celui de l’irritabilité hallérienne sont reproduits avec des détails proportionnés à la vogue qu’ils ont eue. Les écoles empiriques de cette période, l’histoire de l’inoculation, et l’invasion de la médecine des thaumaturges à la suite de Mesnier, terminent cette section. La cinquième partie est remplie tout entière par les dix dernières années du XVIIIe siècle. Cette époque, si célèbre pour l’histoire politique de l’Europe et de la France en particulier, ne l’est pas moins dans les fastes de l’art de guérir. L’auteur s’est attaché à présenter le résumé des principaux ouvrages qui parurent alors, en anatomie, en physiologie, en pathologie, en thérapeutique, et en matière médicale. La découverte de la vaccine termine dignement ce siècle si fécond en évènemens extraordinaires. Enfin, là sixième et dernière partie, sorte d’appendice séparé du reste de l’ouvrage, est une exposition des phases principales de la médecine opératoire, depuis son origine jusqu’au XIXe siècle. L’auteur a cru devoir placer ce résumé à part, pour ceux qui attachent de l’importance à séparer la médecine de la chirurgie. Cette indication des matières suffit pour montrer l’utilité de cet ouvrage. La préface que M. Gasté a mise en tête de son livre nous a paru importante à d’autres égards. C’est un tableau des malheurs de tout genre, qui résultent pour le peuple, comme pour les médecins eux-mêmes, de l’absence de toute organisation dans la pratique de la médecine. Le médecin a bien plus souvent affaire aux pauvres qu’aux riches. A Paris, le tiers de la population meurt dans les hôpitaux. Sur deux cent soixante-un mille trois cent soixante personnes décédées dans cette ville de 1821 à 1830, il y en a deux cent treize mille cinq cent trois (83 sur 100) qui sont mortes, soit dans les hôpitaux, soit dans les maisons particulières, sans laisser de quoi se faire enterrer, c’est-à-dire sans laisser quinze francs de réserve. La même misère s’observe, dans une proportion à peu près égale, dans toutes les grandes : villes. Quant au peuple des campagnes, payer un salaire au médecin lui parait odieux. Tout ce qui est manouvrier et prolétaire regarde les secours de la médecine, s’ils ne lui sont pas donnés gratuitement, comme au-dessus de ses ressources. De là, des maux de tout genre : des maladies légères deviennent graves et mortelles; une maladie, avec la cessation de travail qu’elle entraîne et la dépense qu’elle occasione, est pour le pauvre une cause de ruine et de malheurs irréparables. Quant aux enfans, M. Gasté remarque avec raison que la médecine n’existe pas pour eux; que l’immense majorité de ceux qui périssent meurent, sans avoir reçu les soins d’un médecin mais si le peuple, c’est-à-dire la presque totalité de la nation, ne peut, faute, d’économie faute de richesse, user à temps et convenablement de la médecine, ne voit- on pas clairement quel doit être le sort des médecins? Ce sont des producteurs : dont les produits n’ont pas cours; on ne veut pas de leurs services; ou, si l’on en veut, on ne peut les payer convenablement. En vain le peuple en a besoin, en vain la mort menace et frappe, en vain les calamités se succèdent; le médecin, qui pourrait être si utile, reste oisif, ou est forcé de donner ses soins sans récompense. D’un bout de la France à l’autre, la misère des médecins est notoire. Quelques exceptions ne changent rien au fait général. Que Dupuytren ait gagné trois ou cinq millions à soigner des princes et des banquiers, cela n’empêche pas la foule des médecins de vivre dans la détresse. Combien de médecins, et des plus distingués, meurent comme leurs cliens, les gens du peuple, sans laisser, de quoi se faire enterrer, sans laisser quinze francs de réserve! De là aussi tant d’abus monstrueux dans la pratique de cet art. Comme un métier que dévore la concurrence; l’art médical est livré à toutes les ruses, à toutes les fourberies qu’emploient les marchands pour falsifier et vendre leurs marchandises. La probité est inutile, le savoir inutile, là où l’intrigue et le hasard font tout. Plus la difficulté de retirer un salaire convenable de cette profession est grande, plus ceux qui l’exercent s’ingénient à se donner un faux éclat, une fausse réputation, par toutes les voies, par tous les moyens, per fas et nefas. De là tant de mensonges qui souillent et tâchent la réputation de médecins même considérables et estimables à divers égards. Mais lorsqu’on voit de véritables médecins se livrer ainsi, par nécessité ou par cupidité, à un triste charlatanisme, comment le charlatanisme dénué de toute science ne songerait-il pas à faire ses affaires dans ce champ si bien préparé pour lui? Tout l’y convie et l’y invite. Lorsque des hommes qui ont du mérite peuvent être sans injure traités de charlatans, les charlatans, qui ne sont pas hommes de mérite, ont droit de se montrer et de tendre à leur aise leurs filets. On arrive ainsi aux dernières infamies. On arrive à ces spéculateurs qui font des fortunes avec des remèdes insignifians ou nuisibles, vantés, à tant la ligne, dans les journaux, et qui trouvent des hommes de lettres pour rédiger sous leur nom des ouvrages de médecine ou des voyages qu’ils n’ont pas faits! Vraiment, quand on considère cette triste situation de la plus noble des professions, on n’est pas étonné des réclamations presque universelles qu’elle a fait naître depuis quelques années. Le mal, heureusement, est aujourd’hui avoué et bien connu : des médecins isolés, des réunions de médecins, le corps entier représenté par l’Académie de médecine, l’ont tour à tour signalé. Au surplus, ce mal est celui d’une foule d’autres professions, c’est celui de toutes les industries livrées à la concurrence, à l’individualisme. Le problème à résoudre est de trouver des remèdes qui respectent la liberté. Parce que cette liberté, accompagnée d’une complète imprévoyance, nous a engendré beaucoup de maux, n’allons pas nous en prendre à elle de nos souffrances et nous tourner contre elle comme des insensés. Ce n’est pas la liberté qui est un mal, c’est l’imprévoyance que nous avons mise à côté d’elle. Il s’agit d’organiser la liberté et non de la détruire. Nous avons détruit les anciennes corporations, il serait absurde de les reconstruire purement et simplement. L’oeuvre de la civilisation n’est pas une toile de Pénélope. M. Gasté n’a pas prétendu traiter sous tous les rapports cette question de l’organisation de la profession médicale; mais il apporte sur ce point le tribut de son expérience. II propose d’étendre à toute la France l’institution des médecins cantonnaux, introduite en 1826 dans le département du Haut-Rhin, et qui existait déjà bien antérieurement dans le Bas-Rhin. M. Gasté, ayant été lui-même médecin cantonnal, a pu apprécier tous les avantages de cette institution, et ce qui résulterait de son extension, soit pour la condition hygiénique du peuple en général, soit pour la moralité et le bonheur des médecins. Nous engageons ceux de nos lecteurs qui s’intéressent à ce point d’administration sociale à lire les faits que cite M. Gasté, et les détails d’organisation qu’il propose. La première édition de la Confession d’un enfant du siècle, par M. Alfred de Musset, a, été presque épuisée en quelques jours. C’est un des plus beaux succès qui se soient vus depuis long-temps. Le nouveau poème de M. de Lamartine, Jocelin, paraitra dans quelques jours (3). Nous qui connaissons en partie ce poème, nous pou vous assurer que c’est une des plus belles productions de l’auteur. F Buloz. 29 Février 1836. L’élévation de M. Thiers au poste éminent de président du conseil et de ministre des affaires étrangères est la conséquence forcée des actes de sa vie entière. M. de Broglie et M. Guizot sont allés rejoindre dans le gouffre tous les amis de M. Thiers qui ont été successivement sacrifiés depuis dix ans à sa dévorante ambition. Maintenant, M. Thiers se trouve seul au faîte. La France assiste à ce spectacle curieux avec une sorte de nonchalance et de désoeuvrement, qui atteste le peu d’intérêt qu’elle prend à ce singulier revirement politique. Personne, et M. Guizot ainsi que M. de Broglie moins que personne, n’a dû s’étonner de la nouvelle défection de M. Thiers. Nous croyons qu’en lui-même, M. Guizot ne bâtissait pas de grands projets d’avenir sur la fidélité politique de M. Thiers; il sait aussi bien que qui que ce soit, que M. Thiers ne tient pas plus aux hommes qu’aux principes, et il n’ignorait pas, que d’un jour à l’autre, M. Thiers devait se séparer de lui. Peut-être la séparation lui a-t-elle paru un peu brusque, mais c’est que le jour était venu sans doute où ceux qu’on nomme doctrinaires ne pouvaient plus être utiles à son crédit. Ce jour-là M. Thiers les a traités comme il traite, dans son histoire, les puissances tombées, et il a passé à celle qui s’élève. Au milieu de son triomphe, M. Thiers n’est pas toutefois sans quelques embarras. Depuis qu’il est à la tête d’un ministère formé de sa main, il est occupé à chercher, avec tout le discernement qui lui est propre, les forts et les puissans, pour accommoder ses principes aux leurs et pour leur apporter quelques convictions à leur usage; mais cette puissance que M. Thiers cherche avec tant de soin, semble s’effacer et se cacher malignement, comme pour lui faire pièce. Où donc est la majorité? demande partout M. Thiers; à droite, à gauche, au nord, au couchant? Où est-elle? que je la serve et que je l’adore. Mais la majorité est sourde, elle ne se montre nulle part, ou plutôt elle est partout, et M. Thiers ne sait plus à qui entendre. Sera-t-il homme de juillet, comme en 1830? Passera-t-il au tiers-parti, dont il a déjà écrémé la surface pour nuancer son ministère? ou bien se fera-t-il de nouveau doctrinaire? Peu lui importe. Il a des discours et des professions de foi au service de tout le monde. Mais, au nom du ciel, ne le laissez pas dans cette incertitude, et ne le placez pas plus long-temps, comme il l’est aujourd’hui, entre le centre gauche et le centre droit, une main sur la large épaule de M. Arago, et l’autre dans la main fidèle de M. Berryer, dont l’étreinte ressemble à un coup de grace. Cette position ne peut se supporter; M. Thiers demande qu’on le délivre et qu’on le fasse passer de l’un ou de l’autre côté, n’importe de quel côté! En jetant un coup-d’oeil sur cette chambre vraiment renouvelée par la manière inattendue dont elle se groupe, M. Thiers a cru voir quelques têtes de plus du côté de la gauche, et déjà il insiste moins sur la nécessité de continuer le ministère du 13 Mars et celui du 11 octobre. M. Thiers a pris le parti d’être en ce moment un ennemi de l’aristocratie et des privilèges, et le Constitutionnel s’est chargé de le présenter comme un homme de juillet, qui sort enfin le front levé de sa longue captivité doctrinaire, durant laquelle il a été forcé de sacrifier aux faux dieux, et de voter, le coeur déchiré, les lois de Septembre, l’état de siège, et toutes les mesures de rigueur qui ont marqué cette fatale époque, mais qui vient maintenant, le rameau d’olivier à la main, tout réparer, tout apaiser, et qui brûle d’embrasser ses frères dont il a été séparé si long-temps. Le Constitutionnel en verse des larmes d’attendrissement. Permis à M. Thiers d’attendrir le Constitutionnel et ses sensibles abonnés, et de se présenter à eux sous la face qu’il lui convient le mieux de prendre à cette heure; mais n’est-ce pas dépasser un peu le but, et dépenser trop d’habileté en un jour que de faire représenter M. Guizot et M. de Broglie, ses deux collègues d’hier, comme des aristocrates furieux et ne rêvant que le rétablissement de la monarchie de Louis XIV? M. Thiers n’aurait-il vécu six années dans l’intimité de M. de Broglie et de M. Guizot, que pour les connaître si mal? En vérité, il y a quelques dupes ici, et nous craignons que ce ne soient les nouveaux alliés de M. Thiers. M. Guizot est, en effet, un homme de la restauration, c’est-à-dire qu’il a rempli sous la restauration, et à différentes époques, des fonctions publiques, comme ont fait tant d’autres soutiens actuels et sincères de la révolution de Juillet; comme eût fait M. Thiers, s’il eût été, en ce temps-là, un personnage connu, considéré, considérable, ou apprécié, si vous aimez mieux. M. de Broglie est aussi, en effet, un homme de la restauration, c’est-à-dire qu’il a figuré, pendant toute la restauration, dans les rangs de l’opposition de la chambre des pairs; c’est-à-dire que ses discours et ses écrits avaient déjà rendu son nom célèbre, et qu’il a fait partie de toutes les associations philanthropiques qui tendaient à l’élévation graduelle de la classe moyenne et à l’amélioration du sort des classes inférieures. Voilà ce qu’a été M. de Broglie et ce qu’il est encore. Il se peut qu’il ne manie pas la parole avec cette flexibilité qui distingue M. Thiers à la tribune, et que l’âcreté de ses principes donne quelquefois une rudesse choquante à ses pensées; peut-être n’entend-il pas l’art de demander des crédits au nom de l’économie, des fonds secrets et des surcroîts de pouvoir au nom de la révolution et de la liberté; mais une haute probité politique le distingue, et ses professions de foi publiques sont l’expression sincère de ses sentimens. Or, M. de Broglie n’a jamais manqué l’occasion d’exprimer son éloignement pour les actes de tous les ministères de la restauration, qu’il a combattus d’ailleurs avec une ténacité qui a quelque mérite, en un rang où il pouvait se livrer à tous les projets d’ambition que M. Thiers n’eût pas manqué de réaliser à sa place. Pour M. Guizot il apparaissait, sous la restauration, ainsi que l’homme des communes. On l’accusait d’être un bourgeois de l’essence la plus factieuse, un de ces quarteniers têtus et hardis, qui combattaient l’aristocratie du temps de Louis-le-Gros, qui relevèrent leur caste à force de gravité et de bonnes moeurs, qui s’affranchirent à force de droiture, d’habileté, d’obstination et de courage. Les écrits de M. Guizot sont tous en faveur de la classe bourgeoise; toujours il dépend ses droits, toujours il l’admoneste de ne pas se constituer en aristocratie, mais en démocratie forte et vigilante, maintenant l’ordre dans l’état contre l’esprit d’envahissement des grands, et contre l’esprit de désordre de ceux qui ne possèdent pas encore. Pour la classe vraiment inférieure, M. Guizot veut son bien; mais il a, selon nous, un sens faux à son égard. Ses lumières s’effraient trop de ses ténèbres; il ne la regarde pas comme un élément assez actif de le société. Mais il y a loin de cette erreur à l’esprit de la restauration, et jamais M. Thiers, qui avait tant de moyens d’action dans le ministère de l’intérieur, n’a daigné s’occuper de cette classe de la société, pour laquelle M. Guizot a tant fait par l’organisation des écoles primaires. Il est vrai que M. Guizot a été l’un des promoteurs les plus violens de l’état de siège, et l’un des auteurs les plus actifs des lois de Septembre sur la presse; mais le nouveau ministère accepte tous ces titres d’honneur, et ceux qui adresseraient des reproches à M. Guizot, à cet égard, frapperaient aussi directement sur M. Thiers. Quant à nous, qui n’avons pas ménagé, à ces deux époques, les plus rudes interpellations à M. Guizot, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître que ces deux fautes politiques, dont il s’enorgueillit aujourd’hui sans doute, ainsi que M. Thiers, sont des taches qui affaiblissent, à nos yeux, l’intérêt que sa chute pourrait nous inspirer. Mais en réalité, nous cherchons inutilement comment M. Guizot se trouve être aujourd’hui l’homme de la restauration, et M. Thiers l’homme de la révolution de juillet, après un ministère dont nous n’entendons pas approuver les actes, où ils figuraient tous les deux, et où, marchant l’un et l’autre vers la réaction, M. Guizot se trouve avoir toujours été dépassé par M. Thiers. En 1830, le choix des préfets les plus libéraux fut l’ouvrage de M. Guizot. Les deux ou trois préfets, sortis de l’extrême gauche, qui figurent encore dans l’administration, ont été placés par M. Guizot, pris parmi les anciens amis de M. Thiers, que M. Thiers repoussait déjà, et qui ont eu beaucoup de peine à se maintenir en place sous son administration. Quel a été le dernier choix de M. Thiers? M. Mahul. Et qu’on ne vienne pas nous dire que c’est en faveur de M. Guizot que cette nomination a été faite, elle est tout-à-fait du choix de M. Thiers, de M. Thiers seul, qui n’accordait rien en ce genre à ses deux collègues, de peur qu’on ne le crût dominé par eux. Cette pensée occupait si fort M. Thiers, que, il y a peu de temps, il refusa obstinément de nommer à la sous-préfecture de Sancerre un jeune homme distingué et d’une capacité réelle, estimé de M. Thiers lui-même, et qu’il repoussait uniquement parce qu’il avait le malheur d’entretenir des relations intimes avec M. Guizot. Qui de M. Thiers ou de M. Guizot voulait l’intervention en Espagne? Qui s’écriait sans cesse dans le conseil qu’il fallait aller, à la tête de cent mille hommes, étouffer la démocratie qui levait la tête en Espagne, et menaçait de pénétrer en France, à travers les Pyrénées? Qui opposa une froide raison et une insurmontable force d’inertie à ces projets de croisade anti- démocratique formés par M. Thiers, si ce n’est M. Guizot? Qui s’opposa, dans la discussion des lois de Septembre, à la modification de l’institution constitutionnelle du jury, si ce ne furent MM. de Broglie et Guizot? Et qui l’emporta dans le sens opposé, si ce n’est M. Thiers? Quel autre que M. Thiers a parlé sept heures à la tribune, en faveur de l’hérédité de la pairie? Quel est celui d’entre les membres du cabinet de la derrière quinzaine qui a prononcé le dernier discours, et le discours le plus explicite, contre la conversion des rentes? Quel a été, dans ce même cabinet, l’adversaire le plus acharné de l’amnistie? Lequel traitait le tiers-parti et la gauche avec le plus de dédain? Lequel se refusait à accorder la moindre capacité, le moindre esprit d’affaires aux membres qui siègent de ce côté? M. Thiers dira peut-être que c’est M. Guizot; mais tout le cabinet se lèvera et dira que c’est M. Thiers; et M. Guizot seul le dirait, qu’on en croirait M. Guizot, tout homme de la restauration et tout ministre déchu qu’il soit à cette heure. Quel aristocrate, bon Dieu! que M. Guizot, qui a traversé toute la restauration, et qui, après avoir rempli plusieurs fois d’éminentes fonctions, est arrivé aux jours de Juillet sans avoir accepté ni une sinécure, ni une distinction, ni un titre de noblesse, et qui s’est contenté d’une chaire de professeur, dont il a été destitué à cause de son indépendance! Quand M. Thiers, riche, chamarré de rubans et doté de quelque ambassade, aura quitté le ministère, sa voiture éclaboussera l’aristocrate Guizot, qui, depuis huit jours, va de nouveau à pied dans les rues, pour se rendre de la Chambre à sa modeste petite maison, noble propriété dont l’immense revenu (3000 francs) compose à peu près toute sa fortune. Il est vrai que M. Guizot pourra se consoler en lisant cette page tirée de ses propres écrits, qu’il a oubliée sans doute, et que nous livrons à ses méditations «Quel homme, en prenant part aux affaires publiques, n’a été amené plus d’une fois à considérer avec tristesse cette fluctuation des sentimens, des existences, des relations, des liens hasardés sur cette mer orageuse? Vainement, le cours du monde nous en offre chaque jour le pénible spectacle, quand une nouvelle épreuve de ce peu de solidité des choses les plus sérieuses vient saisir l’ame, et la pousse à se replier sur elle-même, elle n’est plus tentée d’abord que de s’affliger et de déplorer, avec Bossuet, ces volontés changeantes, et cette illusion des amitiés de la terre qui s’en vont avec les années et les intérêts. Cependant, lorsqu’elle échappe à ce premier trouble et se relève de son propre mal; lorsqu’elle reporte sa vue sur les causes innombrables de nos maux et la faiblesse de notre nature, tant de convictions opposées et suivies, tant de conduites pures et ennemies, tant d’hommes engagés par l’arrêt du sort ou sur la foi d’une idée, à s’ignorer mutuellement, à se combattre, à se détruire; et au milieu de ces naufrages individuels, dans cette éternelle mobilité pleine d’une éternelle incertitude, la droiture des coeurs conservant seule, mais conservant toujours ses droits à l’estime... Alors, si elle ne se console, l’ame se rassure; elle reconnaît notre condition, apprend la justice sans abandonner ses croyances, et se décide à poursuivre dans l’obéissance à ce qu’elle juge la vérité, acceptant avec résignation tous les mécomptes, même toutes les luttes qu’il plaît à la Providence d’imposer à la bonne foi.» (Du Gouvernement de la France. Septembre 1820. ) Nous ne tarderons pas à savoir sans doute comment M. Thiers prétend se montrer l’homme de la révolution de juillet, et gagner les votes de la gauche qui lui a fait crédit jusqu’à présent dans de petites questions, mais qui ne lui donnera pas ses voix, sans conditions, dans une circonstance importante, comme serait, par exemple, une demande de crédits et de fonds secrets. Cette demande ne manquera pas de se produire prochainement, car M. Thiers a laissé la caisse du ministère de l’intérieur exactement vide, et même obérée par des engagemens. M. Thiers disait gaiement à M. de Montalivet qui lui remontrait l’état de détresse dans lequel le nouveau président du conseil lui livrait les finances de l’intérieur. Arrangez-vous comme vous voudrez! Or, M. de Montalivet n’a qu’une manière de s’arranger, c’est de demander de nouveaux crédits à la chambre. Ces crédits consolideront pour quelque temps le ministère; mais la gauche les livrera-t-elle sans prendre quelques garanties? Se contentera-t-elle de l’assurance donnée par M. Thiers qu’il ne veut rien changer au système suivi jusqu’à ce jour? C’est ce dont il est permis de douter. Et alors que deviendront les déclarations de M. Thiers? Quant au système extérieur, si l’on veut former quelques conjectures plausibles, il faut bien jeter un coup-d’oeil sur la formation et l’origine de ce ministère, et s’arrêter même aux plus minces détails qui ne sont pas sans importance, quand il s’agit d’un ministère formé par M. Thiers. Le 21, M. Thiers espérait encore faire entrer M. Duchâtel dans le cabinet. Il avait demandé formellement, à M. Guizot, cette garantie, c’est le terme dont se servit M. Thiers. Dans le conseil de ce jour, M. Thiers avait déclaré nettement et sans ambages, que les doctrinaires avaient perdu la majorité dans la chambre, et, qu’il était temps de se séparer d’eux. Chargé par le roi de former un nouveau cabinet, il ne pouvait accepter cette mission, si importante et si urgente en même temps, si MM. de Broglie et Guizot ne le déliaient de l’engagement qu’il avait contracté avec eux, et s’ils ne lui promettaient de ne pas le combattre dans la chambre. L’engagement de M. Thiers lui fut remis, non sans un sourire ironique, et on lui promit de ne pas le combattre, s’il suivait, ainsi qu’il l’annonçait, le système de gouvernement adopté depuis le 11 octobre. Ce fut alors que M. Thiers demanda une garantie, un otage, et cet otage, c’était M. Duchâtel. Toute liberté fut laissée à celui-ci par ses collègues, mais il refusa d’accepter le ministère des finances ou tout autre ministère dans la nouvelle combinaison. M. Thiers comprit toute la valeur de ce fait, et il se tourna ailleurs; nous ne saurions dire où. Il semble que ce soit vers la gauche; mais si sa démarche était franche, M. Thiers trouverait au-dessus de lui des obstacles à cette conversion. D’abord, la gauche accepterait-elle une alliance avec la Russie, compliquée des chances d’une rupture avec l’Angleterre, dans le cas d’une guerre d’Orient; l’alliance russe avec tout ce qui s’y rattache, l’abandon absolu, même moral, de la Pologne, la sainte-alliance, la compression violente de tous les principes qui pourraient l’inquiéter, tout 1815 enfin avec son cortége de frayeurs et d’humiliations? Le moyen, s’il vous plait, de rattacher cette alliance aux principes de l’homme d’état de Juillet! C’est là cependant la base du ministère de M. Thiers; c’est la pensée qui l’a porté au ministère des affaires étrangères, et qui a causé tant de démarches, tant de pas et de visites à Mme la princesse de Lieven et à Mine la duchesse de Dino; car le ministère populaire de M. Thiers a été édifié par les mains blanches et aristocratiques de ces deux nobles dames. Il y a deux mois environ, une entrevue eut lieu pour la première fois entre Mme la princesse de Lieven et M. Thiers à un dîner donné tout exprès par M. de Werther, ambassadeur de Prusse. La princesse et l’ambassadeur firent valoir avec beaucoup de sens et d’esprit à M. Thiers la force qu’il tirerait, pour ses vues, de leur alliance, les appuis qu’elle lui donnerait en Europe, le pas de géant qu’il ferait dans l’aristocratie, la facilité qu’il aurait à s’emparer du ministère des affaires étrangères, qui le séduisait tant; on s’appuya de l’autorité de M. de Talleyrand, qui, depuis son retour de Londres, a cessé d’être enthousiaste de l’alliance anglaise, et qui garde d’ailleurs une rancune profonde au cabinet anglais actuel. On ne parla pas sans doute de la joie qu’éprouverait M. de Talleyrand à marier, non pas seulement l’Autriche et la Russie avec la France, mais la fille de Mme de Dino avec le prince Esterhazy. Peu de jours après, la princesse dîna pour la première fois chez M. Thiers. Ce dîner fut une affaire; on avait tant parlé de Mme de Lieven, on avait tant remarqué son absence aux soirées du ministère de l’intérieur! Ce fut un triomphe. L’appétit prodigieux de Mme la princesse de Lieven, qui a passé en proverbe en Angleterre et en Russie, fut admiré comme un excès de bonnes manières qu’on s’efforça d’imiter; et depuis ce temps. M. Thiers eut des relations suivies avec ce diplomate célèbre. Au bal de M. Dupin, on a remarqué que Mme de Lieven s’était emparée de Mme Thiers, tandis que M. de Pahlen escortait le nouveau président du conseil. Ce sont là de vulgaires détails, mais ils servent à caractériser les faits. L’alliance avec la Russie est un système comme un autre. C’est à la chambre à savoir si elle veut abandonner le système de la triple alliance pour adopter celui-ci. Avant peu, on verra que le ministère actuel se base, à l’extérieur, sur cette pensée. Nous ne disons pas que cette pensée s’exprimera nettement et qu’elle sera formelle. Nullement. M. Thiers se trouve entre le roi, qui a créé le vaste projet d’une coalition constitutionnelle pour balancer la puissance des états despotiques, et M. de Talleyrand, qui, soit par un motif, soit par un autre, se montre aujourd’hui dégoûté de l’alliance anglaise, qui a été le rêve de toute sa vie. M. Thiers agira en cette circonstance comme il agit dans la chambre, où il dit à la gauche qu’il est le représentant de la révolution, et au centre qu’il est l’homme du 11 octobre. Ailleurs il dira : «J’ai toujours été contre l’alliance anglaise. Tandis que vous y poussiez dans la chambre des pairs, sous la restauration, j’écrivais que la Méditerranée est un lac français, comme l’a dit Napoléon, et qu’il ne faut pas y souffrir la domination de l’Angleterre.» Et en plus haut lieu : «Ne suis-je pas pour l’Angleterre? N’ai-je pas travaillé avec M. de Broglie à consolider cette alliance indispensable à la prospérité de la France?» Tout ceci nous présage, dans les chambres et hors des chambres, un grand accord de vues de la part du nouveau ministère! Quant à l’union intérieure des ministres, elle nous semble plus difficile encore. Déjà M. Thiers a mandé les chefs de division de deux ou trois ministères, et leur a intimé ses ordres souverains, au mépris de toutes les idées reçues en matière de hiérarchie. Nous doutons que M. de Montalivet soit homme à supporter de pareilles prétentions. M. Thiers se rappelle sans doute que Casimir Périer faisait attendre dans son antichambre le président de la chambre des députés. Il est vrai que ce n’était pas M. Dupin. Le nouvel opéra de Meyerbeer, les Huguenots, a été représenté hier. Il est impossible, à une première audition, de juger une partition de cette importance, qui a été écoutée religieusement, et dont nous rendrons compte dans le plus grand détail. Les deux derniers actes nous ont semblé surtout dignes de l’auteur de Robert le Diable. Pour ce qui est de la mise en scène de cette grande composition, nous devons dire qu’elle est mesquine. Nous avions blâmé, dans le temps, les retards de la Juive, causés par les lenteurs des forgerons et des armuriers qu’employait avec profusion M. Duponchel, alors simple directeur des costumes de l’opéra, qu’il faisait dessiner par de jeunes et habiles peintres. M. Duponchel est devenu plus modéré dans ses goûts depuis qu’il puise dans sa propre bourse. Ainsi, nous avons reconnu, au premier acte (et nous défions qu’on nous démente), la décoration du premier acte de Gustave, déguisée par quelques écussons, et au quatrième acte, un bal intérieur du ballet de l’Orgie, que M. Duponchel a aussi fait déguiser par quelques ornemens de mauvais goût. De compte fait, sur cinq décors, M. Duponchel en a créé trois nouveaux, et quant aux costumes, nous en avons remarqué un grand nombre repris du troisième acte de la Tentation et d’autres opéras. Est-ce pour agir ainsi que M. Duponchel reçoit une subvention de 630 mille francs? Voyage sur le Danube de Pest à Routchouk par navire à vapeur, et notices de la Hongrie, de la Valachie, de la Servie, de la Turquie et de la Grèce, par M. J. Quin, traduit de l’anglais par J.-B. Eyriès (4). Ce livre fort modeste et fort curieux a obtenu un grand succès en Angleterre. L’auteur se met si peu en scène, qu’il n’a même point fait connaître les motifs de son voyage. Il présente sur la Turquie et la Grèce plusieurs observations politiques, qui dénotent un esprit judicieux et élevé. M. Quin s’embarqua à Pest, ville toute moderne, bien bâtie, et de fait capitale de la Hongrie, tandis que Presbourg en est la capitale nominale. Aucun fleuve n’est plus sinueux que le Danube. Il abonde en portions de rives saillantes, qui, vues d’une certaine distance, ressemblent à des promontoires, et sont d’un effet très pittoresque. Les eaux du fleuve étaient alors tellement basses, que le bateau à vapeur toucha deux ou trois fois le fond naturel du fleuve. Au-dessous de Koubin, plusieurs groupes d’îles diminuent le caractère majestueux que le Danube conserverait sans cela depuis Semendria jusqu’aux frontières de Valaquie. Ces îles sont très bien boisées, en osiers et en arbrisseaux toujours verts, offrant un asile sûr à des oiseaux aquatiques de toutes sortes. Quelquefois un aigle solitaire traversait la voûte azurée en gagnant les montagnes, qui se montraient comme une ligne blanche à l’horizon. La surface unie du Danube réfléchissait toute la voûte du ciel; l’image du soleil, prêt à nous quitter, se plongeait sur les eaux, où elle paraissait comme une colonne perpendiculaire de lumière. - Voici maintenant le portrait d’une femme valaque, que le voyageur rencontra près de Moldava. «Elle portait un court mantelet de laine blanche, sous lequel était une robe de calicot imprimé, dont on n’apercevait que la partie qui dépassait le bas du mantelet par derrière; une chemise très propre en toile de lin était plissée sur son sein, au-dessous duquel étaient attachés un joli tablier de basin et un jupon de toile. Nulle espèce de chaussure ne cachait ses pieds, qui auraient pu servir de modèle à Phidias. Les femmes bulgares portent leurs cheveux d’un brun foncé, tombant en tresses sur leurs épaules, et ornés de petites pièces d’argent. Elles sont vêtues de tuniques de laine fine, marquées d’une croix rouge sur la poitrine gauche, pour faire voir qu’elles sont chrétiennes, et par conséquent non sujettes à l’obligation d’être enveloppées d’un voile.» Le second volume s’occupe de Constantinople, de la Grèce et de l’Italie. La traduction est claire, facile et exacte. M. Eyriès est, avec M. de la Renardière et M. Walckenaër, un des hommes qui s’occupent aujourd’hui le plus sérieusement d’études géographiques. Ce nouveau produit de son activité de traducteur suffirait au besoin pour le prouver. Nous nous fesons un plaisir d’annoncer, la publication des deux premiers numéros de l’Université catholique, qui avaient été devancés et annoncés dignement par un discours préliminaire de M. l’abbé Gerbet, où se retrouvaient, dans un cadre savant, toutes les qualités philosophiques, ingénieuses et affectueuses, de cet écrivain. Indépendamment des articles de littérature et d’histoire ecclésiastique, l’Université catholique, fidèle à son titre, a commencé sa série de travaux scientifiques : M. Margerin a débuté par des considérations sur la géologie. M. de Villeneuve-Bargemont a abordé la question à la fois économique et chrétienne du paupérisme. Parmi des écrivains dont la collaboration ne nous est pas jusqu’ici ou ne nous restera pas, nous l’espérons, étrangère, M. de Cazalès a donné une introduction du cours de littérature qu’il professe à Louvain; et M. de Montalembert a communiqué l’introduction d’une histoire de sainte Elisabeth de Hongrie qu’il prépare depuis long-temps. Ce morceau étendu, qui remplit la plus grande partie du second numéro de l’Université catholique, offre un tableau savant, animé, du XIIIe siècle; la foi du catholique, appuyée d’un savoir neuf et profond, et servie d’une noble éloquence d’écrivain, colore cette peinture; c’est un préambule d’un beau présage pour l’ensemble de la publication que M. de Montalembert se décidera, nous le désirons bien, à ne plus différer. Mme Desbordes-Valmore vient de publier, sous le titre de : le Salon de lady Betty (5), de charmantes esquisses de la vie anglaise, une suite de récits variés et dramatiques. F Buloz. 14 Mars 1836. Il s’est présenté peu d’époques dans notre histoire où les affaires extérieures de la France aient offert un aspect aussi compliqué qu’aujourd’hui. Jamais plus de suite, plus de décision, plus de hautes et nobles pensées n’ont été nécessaires pour régler les rapports du pays avec les puissances étrangères, pour lui assurer une situation indépendante et respectée, pour lui conserver son rang, pour lui faire reprendre celui qu’il doit avoir chaque fois que de grandes rivalités éclatent en Europe, et rompent les coalitions contre lesquelles il a eu à lutter à diverses reprises, et qui seules peuvent le dominer ou le réduire. Jamais, peut-être, la France n’eut une occasion aussi belle d’accomplir la pensée de Frédéric-le-Grand, qui nous accordait la puissance d’empêcher qu’un coup de canon ne fût tiré en Europe sans notre permission; jamais elle n’eut autant besoin de placer, en face de la diplomatie étrangère, un homme honoré à cause de son caractère et de la fixité de ses principes, un homme tout dévoué à la patrie, ne rêvant que sa prospérité et sa grandeur, sûr et désintéressé, vigilant, actif, préoccupé des grandes choses, étranger aux combinaisons mesquines, et marchant droit à son but, avec la dignité et la hardiesse que donne la confiance du pays, On nous permettra de douter que la France ait trouvé toutes ces choses dans la personne de M. Thiers. Tous les états de l’Europe s’étaient émus en apprenant la révolution de juillet, les uns par sympathie, le plus grand nombre par terreur. Bientôt, quand les plus fâcheux résultats de cette révolution éclatèrent, quand on vit la France livrée à l’anarchie et à la guerre civile, l’Europe prit une nouvelle attitude; la sainte-alliance, un moment indécise, se rassura et se prépara à profiter de nos désordres. Cette situation dura plusieurs années, et alors la direction de la diplomatie française nécessita une certaine unité, qui la rendait en quelque sorte facile. On n’avait pas à négocier, car les négociations, du moins les négociations usitées dans la diplomatie étaient devenues inutiles; partout on repoussait nos ouvertures. Nos ambassadeurs et nos chargés d’affaires, quand ils étaient admis, étaient éloignés avec affectation des cours où ils étaient censés représenter la France. Peu importait le choix des agens, tous étaient mal venus, tous étaient dédaignés. La diplomatie se fit alors de souverain à souverain; nous ne savons de quelle nature furent ces négociations toutes autographes, quelles garanties on promit, quelles séductions on employa; nous voulons seulement constater que ce fut la seconde période de notre diplomatie depuis le mois de Juillet 1830. A la juger sous le point de vue constitutionnel, elle n’était pas régulière; et c’était pour nous, non pas seulement un droit, c’était un devoir de la blâmer; mais où était alors la régularité dans les affaires? En un mot, c’est vers le commencement du premier passage de M. de Broglie par le ministère des affaires étrangères, que finit cette période, et que commence l’époque des relations plus régulières entre la France et les autres états; relations où le ministère des affaires étrangères reprit une influence et une action, que le rétablissement des rapports de puissance à puissance rendait nécessaires et assez faciles à exercer, il faut en convenir. M. de Broglie trouva l’alliance anglaise déjà consolidée; les gouvernemens constitutionnels du midi s’établirent pendant son premier ministère, et vinrent se grouper autour des deux puissances protectrices unies. La Russie, encore fort altière, un pied sur la Pologne et l’autre sur la Turquie, s’apercevait cependant que le temps de nier la France et de la menacer était déjà passé pour elle. On avait renoncé à interdire la France, à l’isoler en Europe; on sentait l’impossibilité de l’entourer d’un cercle de baïonnettes, et on rendait hommage à sa prépondérance et à sa force, en cherchant à l’affaiblir et à la ruiner par d’autres moyens. M. de Broglie, qui avait tant étudié les ressorts de la grande famille des états européens et les forces politiques de la France, semblait convenir admirablement à cette situation. La tâche du ministre des affaires étrangères s’était bien simplifiée. La main irresponsable qui s’était, en quelque sorte, emparée de ce département depuis la révolution de juillet, s’était retirée volontairement avec sa prudence ordinaire, après avoir ouvert à nos agens diplomatiques toutes les routes des capitales de l’Europe, que nous avions vues se fermer devant eux depuis 1830. Tout le personnel de l’ancienne diplomatie, où l’on trouvait des hommes capables et disposés à servir le gouvernement nouveau, était à la disposition du ministre. Le caractère de la royauté de Juillet lui permettait de chercher de nouveaux agens en dehors des familles aristocratiques, à qui semblait dévolu le monopole des missions politiques et des ambassades. On pouvait recruter, pour ce corps diplomatique appauvri, dans les rangs élevés de la magistrature et du barreau, de l’administration de la guerre et de la marine, où l’on trouve tant de mérite, de dignité et de savoir. Ce n’était même pas déroger aux usages de notre monarchie, et Louis-Philippe pouvait bien prendre ses ambassadeurs dans les rangs où Louis XIV, Henri IV, et tant d’autres rois, étaient allés chercher les leurs. Avait-on oublié que Pierre Jeannin, ambassadeur et ministre d’état pendant plus de cinquante ans consécutifs, et sous sept rois de France, était le fils d’un obscur échevin de la ville d’Autan? Le plus illustre de nos négociateurs, Armand d’Ossat, ambassadeur dans presque toutes les cours de l’Europe le fils d’un maréchal-ferrant; ce qui ne l’empêche pas de partager avec Sully une partie de la gloire du règne de Henri IV. Louis XIV choisissait le plus grand nombre de ses agens diplomatiques dans le tiers-état, et la diplomatie de la France, à cette époque, fut admirable. Dubois, dont nous devons reconnaître la capacité et toutes les hautes qualités, si nous voulons être conséquens avec l’esprit de notre époque, Dubois était un homme plus qu’obscur quand on le nomma ambassadeur à Londres. Sous Louis XV et sous Louis XVI, la classe moyenne prit une part active à toutes les grandes transactions diplomatiques, et, sous l’empire, les diplomates les plus distingués étaient issus de la bourgeoisie. Il est vrai que les ministres de la restauration, et M. de Polignac surtout, avaient suivi un tout autre système dans le choix des agens diplomatiques, grands et petits. M. de Polignac, entre autres, avait formé autour de lui une pépinière aristocratique de secrétaires d’ambassade et d’attachés, variété inutile de l’espèce, qui pullula de son temps. Dans son ambassade à Londres, M. de Polignac avait été frappé, en travaillant au Foreign Office, de la qualité des commis que le ministre anglais faisait accourir au bruit de sa sonnette. Ces élèves diplomates appartenaient aux plus nobles et aux plus opulentes familles de l’Angleterre. M. de Polignac n’oublia pas ce qu’il avait vu, et quand il fut nommé président du conseil et ministre des affaires étrangères, son premier soin fut de créer une semblable institution. Il forma dans son ministère un bureau qu’il remplit de jeunes gens destinés à monter rapidement, et à fonder une nouvelle noblesse diplomatique. Ce bureau se composait de M. le marquis de Gabriac, de M. le baron de Bois-le-Comte, du vicomte de Flavigny, de M. de Viel-Castel, du chevalier de Tamisier, de comte G. de Caraman, du vicomte de Marcellus, et quelques autres, arrêtés dans leur carrière par la révolution de juillet. M. de Broglie trouva ce petit troupeau dispersé, mais très disposé à rentrer dans la bergerie, d’où les loups de Juillet l’avaient expulsé. Il trouva en outre, dans son ministère et dans les postes diplomatiques, une foule d’hommes distingués qui ne s’étaient pas compromis sous la restauration, et qui ne s’étaient jamais identifiés avec le principe qui perdit la branche aînée. Les uns appartenaient à la bourgeoisie, les autres à la noblesse, et les prédilections du ministre ne tardèrent pas à se manifester d’une manière fâcheuse. Dès-lors, les actes et les choix de M. de Broglie eurent une tendance pareille. C’est avec franchise que nous allons nous expliquer. Nous n’avons jamais laissé passer l’occasion de vanter la loyauté et la haute probité politique de M. de Broglie; mais comme si le ciel voulait déconcerter notre philosophie, il arrive souvent que la droiture et l’honnêteté perdent les meilleures causes, sauvées quelquefois par des qualités opposées. Il se peut donc que les fautes de M. de Broglie soient réparées par son successeur, et nous le désirons; mais ces fautes sont réelles, nombreuses, et les partisans de M. de Broglie eux-mêmes ne sauraient se les dissimuler. M. de Broglie a trouvé la France effacée du ban diplomatique et admise à faire valoir ses droits en Europe, par les négociations, sans être forcé de recourir à son épée. Dès ce moment, la Prusse commença à étendre son système de douanes vers les états du Rhin. Les agens de la France ne laissèrent pas ignorer au ministre des affaires étrangères les démarches de la Prusse, la suite admirable, la persévérance qu’elle mettait à ses négociations. Les hommes les plus nouveaux dans la diplomatie jetèrent l’alarme dans leurs dépêches; M. de Vaudreuil, M. de Mornay, implorèrent en vain l’attention et l’appui du ministre; M. de Broglie ne s’émut pas, et tour à tour la Bavière, la Hesse, Bade, et tous les états du Rhin, accédèrent au système de douanes de la Prusse, qui vient de se faire ouvrir les portes de Francfort-sur-le-Mein et de Berne, et qui frappe maintenant aux portes de la Belgique qu’on lui ouvrira. Si la guerre éclate un jour entre la France et le Nord, elle sera provoquée par l’extension de ce système de douanes, qui fait de la Prusse le siège du crédit de l’Allemagne, et qui nous cerne plus étroitement que ne pourraient le faire des armées. M. de Broglie avait trouvé des négociations ouvertes avec les États-Unis au sujet des vingt-cinq millions, et deux fois M. de Broglie a occupé le ministère sans mener à fin cette négociation qui se complique tous les jours. L’affaire de Bâle-Campagne, née d’un malentendu et d’une distraction de M. de Broglie, qui avait mal interprété nos conventions avec les cantons helvétiques, s’est envenimée par l’inflexibilité du ministre, et quelque jour, au moment le plus inattendu, une rupture avec les treize cantons sera le résultat de cet abus de pouvoir et de cette triste obstination. L’occupation de Cracovie avait été annoncée à M. de Broglie, et Cracovie a été occupée sans que nous eussions envoyé un agent diplomatique pour protester contre cette nouvelle infraction à des traités dont il nous importe de constater l’anéantissement par les puissances intéressées à les maintenir. Voilà quelques-unes des nombreuses fautes du dernier ministre des affaires étrangères, que nous n’avons mission ni de grossir ni de dissimuler. Puisque nous accomplissons cette pénible tâche, nous ajouterons que la probité cassante de M. de Broglie nous eût successivement brouillés avec les puissances des deux continens. Un trait distinctif du caractère de M. de Broglie, c’est le goût des exclusions. Il aime à borner le plus étroitement son estime et ses affections; dans les chambres, il s’adressait toujours au plus petit nombre; dans son salon, et dans ses réunions intimes, il se plaît à n’être compris que de quelques adeptes, les seuls à qui il accorde quelques explications. Trois auditeurs suffisent à M. de Broglie, et il en préférerait deux ou même un seul à ces trois. De là le peu d’influence qu’exerce l’incontestable, mais ténébreuse supériorité de son esprit; de là aussi le nombre si minime de ses partisans. M. de Broglie avait ainsi élu quelques états de l’Europe, qu’il avait admis dans le cercle étroit de ses relations. Quant aux autres nations, il les traitait comme il traite les hommes qui ne sont pas de sa coterie; il ne les reconnaissait pas, et prenait à peine note de leur existence sociale. Or, les nations, pas plus que les hommes, n’aiment à être dédaignées, et le canton de Bâle-Campagne s’était insurgé contre M. de Broglie en même temps que le tiers-parti. Ces vues, M. de Broglie les a également appliquées au personnel des affaires étrangères, où les hommes portant un nom de quelque ancienneté, obtenaient immanquablement la préférence du ministre. Dans les derniers temps de l’administration de M. le duc de Broglie, les journaux français de l’opposition ont loué à juste titre lord Palmerston, au sujet de la nomination de M. Urquhart, plébéien distingué, au poste important de premier secrétaire d’ambassade à Constantinople. Lord Palmerston avait établi un heureux précédent, disait-on, en élevant rapidement ce jeune homme, inconnu dans les salons de l’aristocratie, et que recommandaient seulement son instruction et son talent. Rien de mieux; mais la presse eût rempli plus complètement sa mission, si, en se montrant aussi éveillée sur les tendances honorables d’un gouvernement étranger, elle eût examiné en même temps la conduite bien différente de notre gouvernement. Eh bien! il suffit de jeter un coup-d’oeil sur la liste des nominations faites depuis cinq ans, pour s’assurer qu’un grand nombre d’hommes, tous semblables à M. Urquhart, ont été sacrifiés, comme par le passé, à de puériles considérations, bonnes tout au plus à Saint-Pétersbourg, où la diplomatie extérieure a cependant été dirigée bien long-temps par un homme sans naissance, M. Pozzo di Borgo. Dans les promotions qui ont eu lieu depuis 1830, et particulièrement sous les deux ministères de M. le duc de Broglie, quand des hommes appartenant à la classe de la bourgeoisie et parvenus par leur mérite, obtiennent la grace de sortir de l’inaction, et sont nommés à un poste diplomatique, c’est toujours dans les contrées les plus éloignées et sous les climats les plus pernicieux qu’on les envoie représenter la France. Leurs épreuves sont toujours incomparablement plus longues et plus pénibles que celles de leurs nobles compétiteurs, et l’on voit toujours ceux-ci parvenir aux postes les plus agréables, les plus élevés et les mieux rétribués de la diplomatie, tandis que les premiers sont relégués dans des villes obscures et sans autre importance que celle qu’un homme de talent confère toujours au poste qu’il occupe. Nous excepterons de cette catégorie M. Bresson, élevé au rang d’ambassadeur à Berlin par des circonstances particulières et fort heureuses, puisqu’elles ont mis en relief un homme de mérite, menacé comme tant d’autres de végéter inconnu. Ici nous devons combattre un vieux principe qui semble avoir trouvé quelque crédit auprès de M. de Broglie, et dont les plus gothiques diplomates eux-mêmes reconnaissent aujourd’hui la fausseté. Il semble que l’aristocratie seule puisse représenter dignement la France auprès des cours étrangères. On fait peu de cas de la noblesse pour soi-même, dit-on : on sait aussi bien que personne qu’elle ne remplace ni le talent, ni l’expérience, ni l’instruction; mais on ajoute que les souverains étrangers, les ambassadeurs qui résident près de leurs cours, et leurs ministres, n’ont d’égards et de condescendance que pour les hommes d’une haute naissance. C’est ainsi qu’on se justifie de préférer, en maintes circonstances, l’ignorance titrée au mérite bourgeois qu’on écarte avec une douleur réelle, et qu’on relègue dans des postes où il ne saurait se produire. Cette erreur est grande, et il est temps d’achever de la détruire. En France, comme ailleurs, on ne reconnaît, dans la diplomatie, que les services et l’ancienneté du rang. Dès qu’un de nos ambassadeurs arrive en terre étrangère, on ne s’informe pas de sa famille, mais des postes qu’il a occupés, des négociations où il a figuré, et de l’époque où il a commencé de prendre part aux affaires. A Madrid, sous Ferdinand VII, M. de Rayneval, simple bourgeois, trouva un crédit et une influence que le descendant des ducs d’Harcourt n’eût obtenus en aucun temps. On rapporte même que la naissance illustre de M. le comte Eugène d’Harcourt, qui remplit quelque temps les fonctions d’ambassadeur du gouvernement de Juillet à Madrid, nuisit singulièrement à ses négociations. M. Salmon était ministre des affaires étrangères. C’était un bourgeois de Madrid, un vieux commis, parvenu à force de capacité et de service; et dans les conférences, chaque fois que l’ambassadeur élevait la voix ou insistait avec vivacité sur un point en litige, le ministre levait la séance, en disant que la hauteur aristocratique du grand seigneur français rendait impossible toute discussion. M. d’Harcourt quitta Madrid, d’où l’éloignèrent ces fâcheuses et injustes préventions, et un premier secrétaire d’ambassade termina toutes les affaires sans trouver les mêmes difficultés. Il est vrai que ce premier secrétaire d’ambassade était un bourgeois, non pas arrivé inopinément à son poste, par la seule recommandation du nom de ses ancêtres, mais parvenu de grade en grade, après dix ans de services et une vie entière consacrée à l’étude de la diplomatie. Nous sommes loin d’espérer que M. Thiers mettra un terme aux intrigues et aux manoeuvres de son nouveau département. Nous ne pensons pas, nous l’avouons, que là plus qu’ailleurs il ait la pensée de faire naître l’ordre, la bonne foi et la moralité, ni qu’il lui plaise de reconstituer la carrière diplomatique, en donnant l’essor au talent, et en reléguant dans une sphère secondaire les prétentions aristocratiques, quand elles ne sont fondées que sur un nom. M. Thiers n’a, pour opérer une telle réforme, ni la volonté, ni la liberté, ni la puissance qu’il faudrait. Dans la situation que lui a faite son impatiente ambition, M. Thiers ne saurait faire un pas vers le bien; il restera, comme par le passé, l’agent d’une intrigue de théâtre, comme le lui disait spirituellement un journal où il compte des amis cependant. Dans la crainte qu’on ne l’accuse de dévier vers la gauche, dans la sainte terreur que lui inspire encore l’influence des doctrinaires, il flottera indécis entre les idées les plus opposées; il cherchera à donner le change à tous les partis, à tromper tout le monde, faute de pouvoir dominer personne, et il continuera, aux affaires étrangères, l’administration de M. de Broglie, moins l’attachement aux principes et le respect pour les engagemens, qui faisaient, quelquefois oublier la rudesse et la fausseté des vues du dernier ministre. Jamais, en effet, situation ne fut plus équivoque que celle de M. Thiers, placé entre le parti doctrinaire et le tiers-parti, entre la Russie et l’Angleterre, traitant aujourd’hui avec M. Guizot et demain avec M. Barrot, l’allié de lord Granville et l’ami de M. de Pahlen; situation où l’activité et le talent sont dépensés en misérables subterfuges, qui épuiseraient l’intelligence la plus noble et la plus haute! Quel rôle jouerait cependant aujourd’hui un ministre des affaires étrangères qui apporterait avec lui une pensée politique, et qui entendrai réellement la dignité de son pays Quelle puissance la France exercerait par ses agens diplomatiques à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Constantinople, si les plus hautes capacités dont elle dispose figuraient dans ces trois résidences, où va se régler tout le mouvement européen! Non pas que nous élevions des doutes sur le talent de M. de Barante, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et sur le caractère de l’amiral Roussin, notre envoyé à Constantinople; mais l’amiral est parfaitement inconnu comme diplomate, et M. de Barante n’a d’autres titres que son ambassade de Turin, au poste si important qu’il occupe. Pour M. Sébastiani, s’il représente quelque chose à Londres, c’est l’administration de M. Thiers, sans doute, ombre d’administration, fantôme impotent, qui n’a que le souffle, comme l’ombre qui figure à Londres, sous le nom dérisoire d’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi des Français. Les hommes capables et rompus aux affaires sont, toutefois, en grand nombre dans notre diplomatie. La supériorité de M. de Rayneval est reconnue dans toute l’Europe, et elle est telle que son aversion notoire pour les gouvernemens représentatifs ne l’empêche pas de rendre les plus grands services dans la position qu’il occupe, moins toutefois qu’au temps où le régime absolu florissait en Espagne. A Vienne, M. de Saint-Aulaire montre tout l’esprit et toute la grâce qu’il eût fallu pour tenir le premier rang en Russie, au temps de la czarine; mais ces qualités brillantes n’excluent pas la solidité et l’expérience que lui donnent de vieux services. À Turin, M. de Rumigny a fait preuve d’activité et de zèle; sa vigilance et son travail assidu l’ont aidé, à surmonter les difficultés fréquentes qui s’élèvent dans ce poste difficile et ingrat; et à Rome, M. de Latour-Maubourg sait concilier sa pieuse adoration pour le pape avec son dévouement pour la France. Dans les postes inférieurs, on distingue des hommes adroits et intelligens, appelés à figurer un jour sur de plus vastes scènes, pour peu que les principes de M. de Polignac, remis en honneur par M. de Broglie, fléchissent en leur faveur. On peut diviser les agens inférieurs en trois classes : 1 ° ceux qui ont servi la restauration, sans partager les principes qui ont amené sa chute; 2° ceux qui sont entrés dans la diplomatie depuis la révolution de Juillet; 3° ceux que cette révolution a déplacés, ou que leurs principes politiques ont décidés à donner leur démission. Quant à ces derniers, leur situation devient fort critique, et la plupart d’entre eux se pressent pour obtenir leur réintégration, les réglemens fixant à cinq ans la durée de la disponibilité. Parmi eux figurent M. le marquis de Gabriac, quasi-gendre de M. Sébastiani, et traité, à ce titre sans doute, avec des égards inouïs, car son traitement de disponibilité lui est continué au- delà du terme fixé par le règlement, au moyen de petits arrangemens bien connus dans les bureaux. Dans la seconde catégorie figurent : M. le comte Charles de Mornay, homme d’esprit et de coeur, qui a occupé quatre ans le poste de ministre à Carlsruhe, où il a lutté avec ténacité contre l’introduction du système de douanes prussien. Cet honorable apprentissage lui a valu récemment le titre de ministre à Stockholm. M. de Saint-Priest, ministre à Lisbonne, homme spirituel, plus occupé de poésie et de littérature légère que de diplomatie, et qui doit à son nom un rapide avancement. M. de Talleyrand, ministre à Copenhague, homme parfaitement nul, dont la nomination prouverait, s’il était encore nécessaire, la vaste capacité de son illustre parent, M. le prince de Talleyrand- Périgord. M. Humann, secrétaire à Berlin, dont M. de Broglie trouvait le nom trop peu sonore, et qui n’a cependant que ce nom pour toute recommandation. M. Casimir Périer, secrétaire à la Haye. M. Casimir Périer a une immense fortune. Il ne faut pas le confondre avec son père, Casimir Périer, qui est mort, comme chacun sait. M. Drouyn, premier secrétaire à Madrid, homme instruit et distingué. M. Ternaux, que des dégoûts de tout genre ont forcé d’abandonner la carrière diplomatique. La première classe est la plus nombreuse. Comme l’ancienneté est un titre dans la diplomatie, nous suivrons l’ordre des dates, en désignant ceux qui figurent dans cette série. M. Desages, M. Dubouzet, M. Cintral, chefs de division des affaires étrangères, sont des hommes versés dans tous les secrets de la science, indispensables et propres à seconder toutes les vues d’un ministre qui aurait des vues. M. Belloc, à Florence, est un homme de mérite, fait pour un poste important. Si M. Belloc, qui a vingt ans de service, se nommait Gabriac ou Talleyrand, il serait aujourd’hui ambassadeur à Saint-Pétersbourg ou à Londres. M. de Bourgoin, à Munich, est un homme d’esprit; et comme M. Pontois, à Rio-Janeiro, n’est qu’un homme de mérite et de distinction réelle, après quatre ans de séjour, on vient de le renvoyer au Brésil, de peur que ses talens ne déplaçent un homme médiocre en Europe. Les services de M. de Bourqueney, premier secrétaire d’ambassade à Londres, datent de 1816; une longue interruption que lui fit subir la restauration, fut remplie par des travaux politiques au Journal des Débats. .A Londres, M. de Bourqueney exerce réellement le métier d’ambassadeur, dont M.’ Sébastiani a le titre. M. Billing est à la fois l’un des plus anciens et l’un des plus jeunes agens diplomatiques de la France. Il a laissé d’honorables souvenirs à Madrid, où il a rempli les fonctions de chargé d’affaires; M. de Broglie avait réduit M. Billing à l’inactivité, malgré le talent reconnu de ce jeune diplomate. M. de Bacourt, qui a remplacé à Carlsruhe M. de Mornay, est un homme fin et distingué, qui ne languira jamais ni dans l’inactivité, ni dans la retraite. M. de Talleyrand protége efficacement M. de Bacourt, qui mérite d’ailleurs d’être protégé. M. Billecoq, secrétaire à Stockholm, joue, dit-on, fort bien la comédie. En général, la cour de Suède veut que les secrétaires d’ambassade chantent passablement l’opéra-comique. Notre ministre à Dresde est M. Edmond de Bussière, qui jouit d’une protection plus haute encore que celle de M. de Talleyrand; M. de Bussière, qui figure dans la diplomatie depuis 1825, est cependant une des conséquences les plus immédiates de la révolution de juillet. M. de Grouchy, secrétaire à Turin, est un homme laborieux et intelligent. Nous ne nommerons pas les autres; disons toutefois, sans désigner personne, que si l’esprit et le tact distinguent nos agens diplomatiques, la science et l’instruction sont une chose bien rare parmi eux. Si l’on excepte M. de Carné, publiciste distingué, que la révolution de Juillet a écarté du ministère des affaires étrangères, MM. Bois-le-Comte, Cintral, Billing et Viel-Castel, on ne trouverait peut-être pas deux de nos agens diplomatiques qui aient lu la correspondance de Lyonne, les lettres du cardinal d’Ossat, les négociations du président Jeannin, ou qui aient songé à remonter, au-delà de 1814, dans l’histoire des transactions diplomatiques qui ont marqué les trois derniers siècles. Il est vrai que les jeunes gens versés dans ces matières n’ont pas eu à se plaindre de leur destinée. Sous le ministère de M. de Broglie, M. Guizot les employait à collationner et à étiqueter de vieux parchemins à la Bibliothèque, et leur donnait un sou par manuscrit! Il leur manquait un nom historique pour faire valoir leur connaissance de la politique de l’histoire. Nous parlerons prochainement de la diplomatie étrangère et des agens politiques qui résident à Paris. Un ouvrage important, les Archives curieuses de l’Histoire de France, depuis Louis XI jusqu’à Louis XVIII, par MM. Cimber et d’Anjou (6), déjà parvenu au septième volume, se compose d’un grand nombre de pièces, mémoires, chroniques, etc., ou entièrement inédits, ou inexactement connus et devenus fort rares. Par leur position au sein de la Bibliothèque royale, les auteurs de cette collection ont pu choisir parmi tant de pamphlets, de récits particuliers, de procès-verbaux, etc., imprimés au seizième siècle, et de plus en plus rares, ceux qui par leur intérêt historique méritaient d’être sauvés de l’oubli et d’être remis dans la circulation, à l’usage des personnes instruites et curieuses que ces études occupent : ils ont en même temps puisé aux manuscrits de cette Bibliothèque et aux Archives du Royaume, pour beaucoup de pièces non encore publiées. C’est ainsi qu’on doit leur savoir gré d’avoir reproduit dans leur collection, avec une fidélité qui dispense des originaux, le Cabinet du roi Louis XI, le Vergier d’honneur, la Vie de Bayard par Symphorien Champier. Sans donner en entier le journal de Burchard, qui au reste n’a jamais été publié totalement, ils ont extrait et choisi toute la portion relative à l’entrée et au séjour de Charles VIII dans Rome, et tout le monde peut apprécier directement les confidences naïves, souvent citées sur parole, de ce Dangeau de la cour des Borgia. En commençant à partir de Louis XI, c’est-à-dire à partir du moment de l’invention de l’imprimerie, l’intention des éditeurs des Archives curieuses est de ne laisser échapper aucune de ces feuilles légères, intéressantes pour l’histoire politique ou pour celle des moeurs et des arts, qui ont dû échapper à ceux qui ne recueillaient que les mémoires plus considérables et volumineux; c’est de glaner après eux, après les Guizot, les Petitot, etc., toutes les particularités plus fugitives et plus détournées qui étaient restées de côté et derrière; c’est enfin de former un appendice et un supplément indispensable à ces grandes collections. Des dépenses de festins royaux, de simples quittances données par des artistes, sont, entre leurs mains, des renseignemens précieux qu’ils offrent à l’interprétation des lecteurs. Mais ils trouvent abondamment, sur leur chemin, de plus amples sujets; toute une moitié du cinquième volume est consacrée à Calvin, dont ils reproduisent la vie par Théodore de Bèze et une autre vie par Bolzec. Ces morceaux essentiels pourraient fournir matière à une intéressante étude sur Calvin, qu’on comparerait utilement avec Luther, tel que le dernier livre de M. Michelet nous l’a montré. Le septième volume en entier est relatif à la Saint-Barthélemy, et apporte à la connaissance du lecteur toutes les pièces de cet affreux et sanglant problème historique. Une dissertation sur cette journée, par l’abbé de Caveirac, tend à en diminuer, sinon l’horreur, du moins la préméditation ancienne, et le caractère religieux.. Mais les écrits du temps, qui précèdent sa dissertation, témoignent tous combien l’impression des contemporains fut autre. MM. Cimber et d’Anjou n’ajoutent aux pièces qu’ils publient que de courtes préfaces et des notes indispensables; ils sentent, et remplissent dans son étendue, leur rôle d’éditeurs consciencieux et impartiaux. Nous n’avons voulu aujourd’hui qu’appeler l’attention sur leur publication, déjà si avancée et d’un intérêt soutenu. Elle pourra un jour nous fournir matière, par plus d’une de ses parties, à quelque article développé de biographie ou d’histoire. Le principal avantage de ces travaux recommandables, c’est de divulguer de plus en plus, non pas les résultats, mais les élémens de la science historique, c’est de les mettre à portée de toutes les mains, et d’affranchir les personnes studieuses qui vivent en province, ou qui n’ont pas tout loisir, de tant de conditions pénibles, de tant d’obstacles que leur opposent la distance des lieux, la rareté des documens, le haut prix des originaux; grace à ces collections bien faites, les moindres documens vont, pour ainsi dire, au-devant de l’homme studieux, et lui abrègent d’autant ces recherches matérielles, qui dérobent toujours à l’esprit bien des heures. Deux compositions dramatiques dignes d’intérêt ont fait récemment leur apparition à la rue Richelieu et au boulevart Saint-Martin. Lord Novart de M. Empis est une comédie politique, de facture assez habile, mais sans élévation et sans portée; c’est une satire d’Horace dans une époque à la Juvénal. Ce n’est ni la hardiesse dans les idées, ni l’intempérance de style qui manquent au drame de M. Mallefille : Les Sept infans de Lara. Malheureusement, il n’a pu traduire toutes ses intentions dans un langage clair et transparent; c’est une oeuvre longuement méditée, péniblement élaborée, mais M. Mallefille a emprunté une forme déjà vieillie; néanmoins ce drame, fort bien joué par Bocage, mérite d’être signalé à l’attention publique. F. BULOZ 30 Avril 1836. On lisait, il y a peu de jours, dans le Moniteur : « LL. AA. RR. les ducs d’Orléans et de Nemours partiront dans les premiers jours du mois de Mai pour faire un voyage en Allemagne. Les deux princes se rendront à Berlin pour assister aux manoeuvres du printemps. Ils se dirigeront ensuite sur Vienne, et seront de retour en France dans les premiers jours de juillet.» A cette annonce officielle, toute la presse s’est émue. On savait que le roi de Prusse avait écrit lui-même pour offrir aux princes l’hospitalité dans son palais; on savait aussi que M. de Metternich avait écrit une lettre semblable au nom de l’empereur Ferdinand. Les uns demandaient si ce voyage ne cachait pas des projets de mariage, s’il ne rattachait à une union politique plus intime avec le Nord, tandis que les autres s’écriaient que ces rapports personnels de l’héritier du trône et de son frère avec les souverains de la sainte alliance annonçaient de nouvelles concessions à faire, et de nouvelles exigences à subir. « Ce fait est d’une haute importance, disait le Constitutionnel; il a produit une vive sensation dans les salons politiques! Les fils du roi des Français en Allemagne, à Vienne, à Berlin, au camp des manoeuvres de l’armée prussienne; il y a de quoi surprendre!» le Temps, l’impartial, le Courrier, s’étonnaient à leur tour, et le Journal des Débats déclarait que M. le duc d’Orléans allait traiter avec les rois et dans toutes les langues qu’il parle si bien. L’étonnement a même passé jusqu’aux Anglais, et the Courier répète le cri de surprise du Constitutionnel : il y a là de quoi surprendre! Nous ne savons si M. le duc d’Orléans va dans le Nord traiter avec les rois, jeter les premières bases du mariage qu’un journal lui prépare avec l’archiduchesse Thérèse-Isabelle, fille du prince Charles, ou si les deux princes vont seulement assister à des fêtes et à des manoeuvres; mais toujours est-il, comme le dit le Constitutionnel, qu’il y a là de quoi surprendre. Ce voyage, l’annonce que le ministère a cru devoir en faire dans le Moniteur, la lettre flatteuse du roi de Prusse, l’invitation de M. de Metternich, toutes ces choses, et d’autres encore, annoncent un changement dans la situation du gouvernement français en Europe. La France n’est plus au ban des souverains alliés, et le prince royal de Prusse, qui s’apprête à recevoir les jeunes hôtes de son père, n’en est donc plus à dire comme autrefois «La France est un volcan qu’il faut cerner et laisser se consumer de son propre feu!» En nous reportant à l’époque peu éloignée où le prince royal de Prusse parlait ainsi, nous voyons la France isolée, et le cratère terriblement enflammé, il est vrai. La France alors n’avait et ne pouvait avoir qu’une pensée, celle de s’allier avec l’Angleterre, et de chercher au-delà du détroit le point d’appui que lui refusait le continent; car une nation a beau être grande, riche, courageuse et fière, s’étendre de Strasbourg aux Pyrénées, et se nommer la France, encore faut-il qu’elle ait des alliances autour d’elle, pour assurer sa sécurité. L’alliance anglaise était donc notre refuge et, le premier besoin de notre politique dans les circonstances où nous nous trouvions. Cette alliance se fit. On sait qu’elle fut établie avec quelque solidité par M. Talleyrand, qui jouissait d’un si grand crédit auprès du ministère du duc de Wellington, et qui recommença patiemment son oeuvre quand le ministère de lord Grey vint à succéder au ministère tory. L’alliance anglaise fut étendue et consolidée par le traité de la quadruple alliance, qui divisait l’Europe politique en deux parts, on peut dire en deux, camps, car toute l’Europe était armée et sur ses gardes. Dans l’un de ces camps étaient réunis le Portugal, l’Espagne, la France et l’Angleterre; au-dessus de l’autre, flottaient les drapeaux de l’Autriche, de la Prusse et de toutes les puissances secondaires, que ces grandes puissances entraînent à leur suite. La France se trouve avoir recueilli, aujourd’hui, tous les bons effets qu’elle pouvait espérer de cette union. Grace à Dieu, la Belgique a été secourue et Anvers délivrée, sans que notre intervention ait amené la guerre avec la Prusse; Ancône est restée occupée sans que l’Autriche en ait fait le sujet d’une rupture; le gouvernement constitutionnel de l’Espagne s’est maintenu, tant bien que mal, sans qu’une expédition française ait été nécessaire; les bonnes et amicales relations de la France et de l’Angleterre ont soutenu le ministère whig et produit des améliorations matérielles, communes aux deux pays; tout ce qui pouvait amener le désastre, la ruine et la guerre, a fait naître la prospérité, le calme, et assuré la paix. Que la France et l’Angleterre restent donc unies pour le repos du monde, qu’elles tiennent, dans leurs puissantes mains, et pour la liberté qui trouvera toujours, ici ou là, un port et un refuge! Mais cette alliance de la France et de l’Angleterre ne saurait plus être aujourd’hui la seule, l’unique alliance de la France, avec une puissance du premier rang. Sans doute les principes politiques que doit professer le gouvernement français, l’obligent à conserver précieusement les liens qu’il a contractés avec les gouvernemens constitutionnels qui ont signé le traité de la quadruple alliance; mais se renfermer absolument dans ce traité, s’isoler de toutes les puissances qui n’y ont pas pris part, c’est en quelque sorte adopter un état de guerre, ou du moins de paix armée, et la France doit désirer maintenant une situation moins précaire. Or, ce voeu sera d’autant plus facile à réaliser, que les autres gouvernemens semblent venir au-devant d’elle et lui tendre les mains. L’alliance avec l’Angleterre, qui est un avantage réel et immense pour la France, ainsi que pour l’Angleterre, dans les conjonctures où l’Europe se trouve aujourd’hui, n’a pas été sans inconvéniens, et la politique extérieure de la France a été mise récemment à une rude épreuve, d’où elle est sortie d’une manière qui pourra lui devenir profitable, s’il en faut juger par quelques indices diplomatiques, entre autres par les invitations adressées de Vienne et de Berlin aux deux princes français. En Angleterre, une sorte de concurrence de popularité s’était établie entre les tories et les whigs; dans la chambre des lords et dans les communes, c’était à qui s’inquiéterait le plus vivement des projets de la Russie. Les négocians de Londres, les armateurs des ports, les fabricans de toutes les villes maritimes, faisaient chorus avec les deux partis. Aux interpellations du parti tory répondaient les adresses de la Cité et des provinces, et le ministère, jaloux de se mettre à la hauteur de l’opinion publique, ne ménageait pas ses termes quand il était question de l’empereur Nicolas. Le caractère de lord Palmerston ajoutait encore à ces germes de discussion; car lord Palmerston a une certaine analogie avec M. le duc de Broglie; ses négociations, si on peut leur donner ce nom, ont un caractère d’âpreté qui repousse, et la sécheresse de ses formes a éloigné de l’Angleterre la diplomatie étrangère, que, de son côté, M. de Broglie ne prenait pas à tâche de rapprocher de la France. Da grandes questions s’étaient élevées entre la Russie et l’Angleterre, questions où la France était intéressée, sans doute, mais non pas sous le même point de vue que le cabinet anglais. La navigation de la mer Noire, et l’évacuation de Silistrie, intéressaient également les deux puissances alliées; mais derrière ces deux difficultés, se présentaient vingt autres points qui touchaient au coeur même des intérêts de l’Angleterre, comme le monopole égyptien, approuvé par la Porte, sous l’influence de la Russie, les envahissemens de la Russie en Perse, etc., etc. Traitées avec la vivacité hautaine qui caractérise lord Palmerston, aigries par la polémique du parlement, ces questions devenaient de jour en jour plus difficiles à résoudre, et menaçaient l’Europe d’une guerre prochaine. Les hommes bien informés à Paris et à Londres s’attendaient chaque jour à une explosion, et ils n’eussent pas été étonnés d’apprendre un matin que les flottes combinées de France et d’Angleterre avaient eu dans la Méditerranée une rencontre avec les forces navales de la Russie, à peu près comme il arriva aux flottes de la Turquie quand un accident imprévu força les amiraux anglais, russes et français, de les détruire à Navarin. Cette prévision était d’autant plus fondée, que la mission de lord Durham à Constantinople n’avait résolu aucun point important, et que M. de Broglie n’était pas un médiateur très engageant ni très facile. Les choses en étaient là quand M. de Talleyrand revint à Paris. Il y eut de nombreuses conférences en dehors du dernier ministère; et quand il tomba, les premières négociations qui s’ouvrirent aux affaires étrangères eurent, dit-on, pour base, une offre faite à la France par l’Autriche et la Prusse, qui proposaient de se joindre au gouvernement français, afin d’empêcher toute collision entre l’Angleterre et la Russie en Orient. Voilà, si nous sommes bien informés, ce qui explique l’empressement de la diplomatie étrangère à saluer l’avènement de M. Thiers, lasse et rebutée qu’elle était de traiter avec M. de Broglie. Espérait-on d’autres concessions du caractère liant et commode de M. Thiers, c’est ce que nous ne saurions dire; mais la véritable concession qui a été faite, ç’a été de s’entendre avec M. de Metternich et avec M. Ancillon pour le maintien de la paix; ç’a été d’exprimer fortement à la Russie le désir de voir s’établir entre elle et l’Angleterre de meilleures relations, au moyen d’abandons réciproques, et d’appuyer ce voeu par la détermination de créer en Europe une grande neutralité armée, formée par la France, la Prusse et l’Autriche, qui avait déjà essayé de jouer ce rôle vis-à-vis de la France après la campagne de Russie. C’est ainsi que nous expliquons quelques faits diplomatiques récens, tels que l’évacuation de Silistrie et la réduction du dernier terme d’indemnité de guerre dû par la Turquie, concessions faites par le gouvernement russe aux trois puissances médiatrices; C’est ainsi que nous expliquons aussi, le paiement du troisième terme de l’emprunt de la Grèce, refusé par M. de Broglie et accordé par M. Thiers au roi Othon, en faveur de la Russie, et en retour des concessions de cette puissance, et enfin les invitations royales adressées par la Prusse et l’Autriche aux ducs d’Orléans et de Nemours. Ajoutons que le grand nombre de Russes de distinction qui ont quitté l’Italie à l’époque où le choléra éclatait dans ce pays, et qui ont passé l’hiver en France, ont rapporté en Russie les témoignages les plus unanimes de l’esprit de calme et de sagesse qui anime la nation française, et de la crainte du désordre qu’elle allie à l’amour de la liberté. On voit que M. Thiers commence son ministère des affaires étrangères sous de beaux auspices, et qu’il sera bien malheureux s’il n’obtient pas de grands résultats. Nous regarderions assurément l’alliance russe comme un fait favorable à la France, autant toutefois que notre position serait celle d’une puissance médiatrice et amie, et que cette alliance ne nous forcerait pas à rompre avec l’Angleterre, cette alliée qui nous est venue au moment où nous comptions autant d’ennemis qu’il y a en Europe de têtes couronnées. L’alliance russe conviendrait à la France, parce que, quelles que soient les bonnes relations de l’Angleterre avec la France, l’Angleterre ne perdra jamais de vue l’intérêt de ses possessions et de ses colonies, tandis que cette rivalité ne saurait exister entre la Russie et la France. L’alliance russe nous conviendrait encore, parce qu’il nous faut, à tout prix, des alliances continentales, parce que la Russie n’a pas intérêt à nous affaiblir tant que nous vivrons sur un principe d’ordre et de conservation, et parce qu’en effet, obéissant avec sagacité à ses intérêts, la Russie nous a soutenus en 1814 et en 1815, quand toute l’Europe, y compris l’Angleterre, nous accablait. Cette alliance nous convient encore, parce que le système des douanes allemandes ne peut être rompu que par des alliances qui dominent la Prusse, comme serait notre alliance avec l’Autriche et la Russie; et enfin, pour traiter les questions purement morales en même temps que les questions matérielles, parce que nous obtiendrons plus de concessions de la Russie, en faveur de la Pologne, dans un seul jour d’alliance, qu’en six années de tracasseries diplomatiques et de menaces grondeuses, comme ont été ces six dernières années. Et puisque cette alliance peut profiter au pays, peut-être convient-il mieux qu’elle s’accomplisse tandis que M. Thiers, séparé de M. de Broglie et de M. Guizot, se trouve placé à la tête du conseil et au département des affaires étrangères. La raison en est que nous regardons M. Thiers comme un homme entraîné, quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise souvent, vers les sentimens et les principes de la gauche modérée; ses goûts, ses études, ses vues, ses liaisons, ses habitudes, sa vie entière, tout le porte vers cet ordre d’idées, auquel on le verra toujours se rallier dans les temps calmes, quand il ne se croira pas obligé de donner des garanties à l’ordre, au pouvoir, à la force gouvernementale, par des rigueurs et des violences empruntées au système permanent de M. Guizot. Aux yeux de la Russie surtout, M. Thiers sera toujours un tel homme; elle l’acceptera, si elle l’accepte, en dépit de sa vie politique et des tendances que cette vie manifestait, même dans les momens où il a le plus semblé se rapprocher d’un système contraire. Aussi la Russie n’attendra-t-elle pas trop de M. Thiers, et elle lui saurait plus gré du peu qu’il ferait pour rapprocher les deux pays, qu’elle ne saurait gré à M. de Broglie ou à M. Guizot des concessions les plus excessives. Sous un ministère doctrinaire, c’est-à-dire composé d’hommes qui se sont fait une idée colossale de la force qu’il faut donner au pouvoir, de l’intimidation qu’il faut exercer pour s’emparer de l’autorité sur le peuple, l’alliance de la Russie pouvait avoir promptement un résultat fatal. C’est l’alliance anglaise qu’il faut imposer, en bonne tactique, à un tel cabinet; il faut l’entourer d’alliés constitutionnels, et le tenir le plus loin qu’il se peut des états despotiques, où il pourrait chercher en tout temps des modèles, et un appui dans les momens critiques. Mais l’alliance du cabinet de M. Thiers avec le cabinet russe n’aura jamais de semblables résultats; M. Thiers aurait beau faire et beau vouloir, cette alliance ne sera jamais assez étroite pour nous alarmer; malgré lui, il appartiendra avant tout à la France de 1830, comme, malgré lui aussi, M. Guizot appartiendra toujours à la France de 1814 et de 1815. Ce sont là deux baptêmes politiques qui ne s’effaceront jamais. Que M. Thiers agisse donc librement; qu’il consolide la paix; qu’il marque son ministère par de bonnes alliances qui ne soient pas achetées au prix de l’honneur; qu’il oppose au double parti qui le presse des mesures favorables à la prospérité du pays; qu’il lutte, à l’aide d’améliorations matérielles, contre les théories du pouvoir exagéré et de la liberté exagérée, contre les doctrinaires despotiques et contre les doctrinaires républicains, et tous les bons esprits, c’est-à-dire ceux qui savent que l’accomplissement des principes politiques n’est pas l’affaire d’un jour, c’est-à-dire ceux qui savent faire la part des obstacles et des embarras d’une situation, se rallieront au gouvernement. Or, il est bien avéré maintenant que le nombre de ces esprits-là est en majorité aujourd’hui, dans la chambre et dans le pays, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse aux deux extrémités pour attirer à soi le pays et la chambre. C’est un fait qui mérite d’être remarqué, que le grand mouvement diplomatique qui s’est opéré à l’entrée de M. Thiers au ministère des affaires étrangères. Que ce mouvement parte de lui, de ceux qui l’entourent ou de quelqu’un qui le domine, comme on l’a dit, ce n’est pas moins un mouvement. L’impulsion a-t-elle été donnée par l’ancien ministère, comme l’assurent quelques-uns de ses membres, retirés aujourd’hui, et leurs amis; nous ne le pensons pas, nous la croyons même contraire aux vues qu’ils professaient, mais il n’importe encore. E più si move. Nous marchons pourtant. Silistrie s’évacue, l’Autriche annonce la résolution de se mettre sur le pied de paix, on invite les princes français à passer des revues de troupes prussiennes, ce qui n’est ni une acteur, ni un honneur sans doute; mais ce qui est une marque de déférence et comme un voeu de rapprochement et de conciliation. Or, toutes ces choses-là ne datent ni du 13 mars, ni du 11 Octobre; il faut donc reconnaître qu’il y a quelque changement dans la situation, et comme en même temps la paix intérieure s’affermit chaque jour, il est bien permis d’espérer, ou, plutôt on est en droit d’attendre un changement de politique à l’égard de la France. Nous voulons dire un adoucissement à tout l’attirail de rigueurs légué au ministère actuel par le ministère doctrinaire. En cela, l’opinion publique fait crédit à M. Thiers en ce moment. Les impatiens l’attaquent déjà avec violence; nous n’imiterons pas les impatiens. Dans la discussion des douanes, par exemple, nous avons cru voir que M. Thiers craignait par-dessus tout de donner prise aux doctrinaires qui se préparaient à sonner l’alarme, et à ameuter contre le ministère tout le parti du monopole et des intérêts établis, parti puissant, il faut l’avouer, et auquel M. Thiers ne serait pas encore en mesure de tenir tête. Il est dans le caractère de M. Thiers d’embrasser franchement sa position, quelque rude qu’il la trouve. Il a donc défendu le système de protection avec une sorte de ferveur, de crainte sans doute qu’on ne défendit contre lui le système de protection; tactique habile peut-être, guerre ingénieuse sans doute, mais triste guerre, dont la classe nombreuse des industries secondaires paiera les frais. On nous répondra qu’il faut se maintenir, et acheter, par des concessions présentes, les avantages que promet l’avenir. Mais, hélas! il y a long-temps que nous attendons, et depuis dix ans qu’une loi de douanes n’a été discutée en France, c’est-à-dire depuis le ministère de M. de Villèle, l’esprit public avait fait assez de progrès pour attendre une meilleure loi que la loi votée, il y a quelques jours, par la chambre, avec l’agrément, du ministère du 22 février. Nous ne sommes pas de ceux qui espèrent des résultats immédiats de l’éloignement des doctrinaires, car nous savons quelle influence ils exercent encore, même en dehors des affaires; mais nous voudrions bien ne pas attendre dix ans encore un meilleur système commercial, une diminution de rigueurs contre la presse, une mesure générale de grace ou d’amnistie, et tout ce que nous attendons enfin d’un cabinet qui n’aura de force réelle et de consistance que le jour où des actes auront prouvé sa virilité et annoncé le but où il tend. Le maréchal Clausel est de retour en France, et il a déjà eu plusieurs conférences avec les ministres an sujet d’Alger. Une lettre d’Afrique, arrivée après le maréchal, et datée du 13 avril, nous annonce que, malgré l’engagement qui a eu lieu avec les Arabes, près de Médéah, où quelques compagnies françaises se sont laissé surprendre, les dispositions militaires et l’activité du maréchal Clausel font naître partout l’espoir d’un établissement non contesté. Les rapports du maréchal ont exercé une heureuse influence sur ceux qui ont conféré avec lui, et il parait que M. Passy lui-même a reconnu les avantages de cette possession, et modifié les vues qu’il avait à ce sujet. Aujourd’hui, M. Passy est d’accord avec le reste du ministère pour garder Alger, et contribuer activement à sa prospérité; mais, par un singulier revirement, les doctrinaires, qui cherchent un point d’opposition, se sont emparés des anciennes vues de M. Passy, et s’entendent pour pousser à l’évacuation de nos colonies d’Afrique. C’est du moins en ce sens que travaillent aujourd’hui, dans la chambre et dans les bureaux, MM. Jaubert, Duvergier et Piscatory, sans doute en vertu de l’aversion de M. Guizot pour la popularité, érigée en axiome dans l’école. Il est impossible de mieux faire en effet. Un nouvel ouvrage politique de M. Capefigue a paru sous ce titre Le Ministère de M. Thiers, les Chambres et l’Opposition de M. Guizot. M. Capefigue remonte d’abord aux causes philosophiques et politiques de la dissolution du ministère de M. Guizot. Ces causes, selon M. Capefigue, consistent en ce que M. Guizot et M. Thiers étaient complètement divisés sur la diplomatie, sur l’esprit et l’action du gouvernement, et en ce qu’ils n’appartenaient ni à la même école morale, ni à la même école religieuse, ni aux mêmes principes, ni aux mêmes souvenirs, ni à la même histoire. Selon M. Capefigue encore, M. Guizot représentait dans le ministère le centre droit, et M. Thiers représentait le centre gauche. M. Thiers a surtout en vue l’école de la révolution française; son orateur de prédilection est Mirabeau; il aime Napoléon parce qu’il le regarde comme un fils de la révolution et une puissance sortie du peuple, tandis que M. Guizot hait à la fois la révolution et Napoléon, et flétrit également les actes de ces deux époques. M. Guizot, dit encore M. Capefigue dans cette nouvelle production, qui est le développement de son dernier ouvrage politique; M. Guizot ne prend pas la révolution française pour l’inflexible limite au-delà de laquelle il n’y a rien, il creuse au fond de la vieille monarchie pour y faire l’éloge de tout ce qu’il y a de liberté et de religion, de droits populaires et de priviléges de la couronne. De là ces éloges de la légitimité, de là ces opinions qui font que M. Capefigue, l’historien, le panégyriste de la restauration, appelle à lui, ou plutôt à son parti, M. Guizot, et le désigne comme le restaurateur du torysme en France. M. Thiers, au contraire, l’historien de la révolution française, l’ardent adversaire de la Vendée, M. Thiers est vivement repoussé par M. Capefigue. Entre M. Thiers et M. Guizot, M. Capefigue trace, chemin faisant, les portraits politiques des ministres actuels et de ceux qui sont partis, de M., de Broglie et de M. d’Argout, homme d’une probité attentive, qui apporte dans son département les traditions administratives de l’empire; du maréchal Maison, de M. Passy, de M. Pelet, de M. Sauzet, qui trouve seul grace aux yeux de M. Capefigue, en faveur de son plaidoyer pour M. de Chantelauze; et enfin de M. de Montalivet, que M. Capefigue loue seul à sa façon. Nous joindrons nos éloges à ceux de M. Capefigue, mais pour d’autres motifs. Nous prenons ces motifs dans le dernier discours prononcé par M. de Montalivet à la chambre des pairs, où il a exprimé si noblement le désir de voir s’effacer, par une amnistie, nos dissensions civiles, et où il a repoussé les distinctions de dates avec une raison élevée, qui atteste un grand progrès dans les vues politiques de ce ministre. Mais c’est particulièrement sur M. Guizot que l’auteur de cet ouvrage s’acharne. Déjà, dans un livre intitulé : le Gouvernement de Juillet de 1330 à 1835, M. Capefigue avait essayé de prouver que M. Guizot, volontairement ou non, appartient à l’école politique de la restauration, et qu’il se condamnerait à l’inaction, s’il refusait le seul rôle qui lui reste, rôle qui consiste à renforcer les doctrinaires de l’appui des légitimistes modérés, qui sont faits pour s’entendre et s’aimer les uns les autres. Cette proposition, M. Capefigue la renouvelle aujourd’hui; il la faisait alors à M. Guizot au pouvoir, il la fait maintenant à M. Guizot tombé; c’est bien de la générosité de la part de M. Capefigue. Cette classification adoptée, M. Capefigue ne manque pas de faits pour l’appuyer. M. de Talleyrand, dont on met toujours le nom en avant en toute circonstance, M. de Talleyrand aurait travaillé de toutes ses forces au renversement de M. Guizot, qui contrariait ses plans de politique intérieure et étrangère; mais alors il faudrait demander à l’auteur de ce livre comment M. de Talleyrand, qu’il a toujours traité de tory dans ses ouvrages, et qui penche, en effet, vers le torysme, comme on l’entend dans le jargon politique du jour, se tournerait du côté de M. Thiers, et non du côté de M. Guizot, le restaurateur du torysme en France. M. Capefigue nous expliquera peut-être cette contradiction dans son prochain ouvrage, qui ne tardera pas, sans doute à paraître, car M. Capefigue n’est pas moins fécond qu’il est ingénieux et habile à s’entourer de faits. Une fois la combinaison de M. de Talleyrand admise, dit M. Capefigue, on n’eut plus qu’à la compléter par l’adhésion de quelques membres de la chambre, propres à continuer le système, sans changer l’essence de la majorité : on prit MM. Passy, Pelet de la Lozère et Sauzet. Ce ministère, ainsi le juge M. Capefigue, ne saurait avoir de durée, parce que personne n’y représente les opinions de la restauration, qui avaient été si soigneusement conservées par M. Guizot et M. de Broglie; il ne durera pas, parce qu’il n’est pas religieux, parce que ses membres ne sont pas de la réaction religieuse et spiritualiste qui s’opère en France, et sur laquelle M. Capefigue fonde le pouvoir qu’il attend, pouvoir renouvelé du temps qu’il préconise, de l’époque de 1820 à 1829, immense période du gouvernement représentatif! (pag. 77). – «Combien de nobles fronts, dit-il, se couronnaient des palmes de la tribune! combien les opinions, aux prises dans la grande arène légale des débats, se heurtaient en face du pays, vivement ému! combien les salons politiques, aux étincelantes bougies, voyaient se grouper majorités, minorités, discutant, encore haletantes; sur un vote qui tenait à l’éloquence de MM. de Serres, Pasquier, Martignac! etc.» Pour nous qui ne regrettons de la restauration, ni les étincelantes bougies de ses salons politiques, ni l’éloquence de MM. de Serres, Pasquier, et, Martignac, nous ne voyons pas encore quel bien, l’esprit religieux de MM. de Broglie et de M. Guizot, qui sont protestans d’ailleurs, a fait à la France. L’esprit religieux de M. de Broglie ne l’a pas empêché de nous brouiller avec presque toutes les puissances, et l’esprit religieux de M. Guizot nous a gratifiés des lois de Septembre et de l’état de siége. Il est vrai que ce sont là des actes dignes des beaux jours de la restauration. Nous ne nions pas la tendance religieuse et morale dont parle M. Capefigue, mais, nous nions que cette tendance soit contraire à la liberté et à l’esprit de la révolution qui a fondé le gouvernement sous lequel nous vivons. La révolution n’a pas produit un résultat tout contraire à son principe, comme le prétend M. Capefigue; nous n’en sommes pas à traiter avec dédain les doctrines et les heureuses réformes de 1789, et à remonter, comme le veut M. Capefigue, aux idées de la vieille monarchie des Bourbons, pour y chercher le type d’un bon état social. Nous rie sacrons si M. Guizot est réellement l’homme que veut M. Capefigue, si M. Molé, si M. Pasquier, que l’auteur de ce livre place sur la même ligne politique que M. Guizot, en sont encore aujourd’hui à l’admiration et à l’enthousiasme de la restauration où ils ont figuré à diverses reprises; mais s’il en était ainsi, M. Guizot aurait peu de chances de rentrer aux affaires, ou du moins de s’y maintenir, surtout en composant son cabinet des hommes nécessaires et seuls propres à réparer les désordres de ce temps. Est-ce bien de l’aveu de M. Molé que l’auteur de ce livre loue de cette façon le premier ministre des affaires étrangères de 1830 et le créateur du système de non-intervention? Nous avons quelques raisons d’en douter, et de croire que M. Molé se trouve très gêné de cette amitié aussi imprudente qu’incommode. Pour M. Guizot, il est vrai que ses actes et ses discours donnent beaucoup de prise aux éloges de M. Capefigue. La vie de M. Guizot est trop activement publique, pour que ce lui soit un embarras de répudier hautement ces éloges, s’il ne croit pas les mériter. S’il se tait, c’est sans doute que cette alliance que lui propose M. Capefigue, ne lui semble pas aussi monstrueuse qu’à nous, et que l’ordre social qu’il espère fonder, a besoin des doctrines de la vieille monarchie, qui ont aujourd’hui tant de faveur dans les livres de M. Capefigue. Le progrès est dans la vapeur et les chemins de fer; voilà les liens nouveaux de la sainte-alliance des peuples. Le domaine du monde se resserre chaque jour; les nations se rapprochent. Les rivières sont aujourd’hui de véritables grands chemins qui courent; les mers ne seront bientôt plus que des ruisseaux. A Marseille, deux riches et honorables industriels, MM. Luce et Benet, résolvent en ce moment un merveilleux problème; ils mettent Constantinople au bout d’une promenade d’été. En moins de temps qu’il n’en faut à l’Anglais ou au Parisien opulent pour visiter son château, faire une partie de chasse, et donner un bal de campagne, on vole avec les ailes de la vapeur, de Marseille à Gênes, de Gênes en Toscane, puis à Rome, à Naples, à Palerme, à Malte, au Pyrée, à Corinthe, à Constantinople, à Smyrne, à l’île de Ténédos, aux champs où fut Troie, à Tunis, à Carthage, à Alger. En trois mois, ce tour du monde classique est achevé. Avec un pareil mode de navigation, le voyageur n’a plus à redouter ces contre-temps imprévus qui donnent des démentis aux meilleurs plans de courses maritimes. La vapeur neutralise tous les caprices des vents et des flots. Cette fois, d’ailleurs, le paquebot nouvellement construit est une belle et bonne frégate, aux reins solides; elle tient vigoureusement la mer, et la dompte; elle part et arrive au jour prescrit : avec ces avantages, dont elle tirerait profit au besoin, dans la mauvaise saison, elle se met en course, au mois de mai, sur la Méditerranée, unie et calme comme un miroir, pendant les beaux mois de l’été du midi. MM. Luce et Benet ont bien mérité du monde artiste et voyageur, en créant cette promenade : leur magnifique frégate à vapeur se nomme le Phocéen. On n’a rien épargné, dans les chambres et les galeries de l’entre-pont pour prévoir les exigences les plus minutieuses des voyageurs : ils y trouveront le nécessaire, le confortable, le superflu : c’est l’ameublement d’un palais dans l’habitacle d’un vaisseau. Montés à bord du Phocéen, les passagers seront libres de tout souci, affranchis de toute dépense. Le prix du voyage est fixé à 3,000 francs. On partira du 15 au 20 Mai prochain. On compte déjà plusieurs notabilités européennes qui se sont fait inscrire pour ce voyage méditerranéen. REVUE MUSICALE Le Conservatoire vient de clore ses glorieuses séances. Cette année, comme de coutume, Beethoven et Weber en ont fait seuls presque tous les frais. Cependant, à l’avant-dernier concert, un homme d’assez mâle stature est venu sans façon s’asseoir parmi les hôtes accoutumés du sanctuaire, apportant son morceau de musique entre la symphonie en ut mineur et l’ouverture d’Oberon. L’audace était grande : le succès pouvait l’excuser; et comment prévoir le succès? car si plusieurs ont tenté pareille entreprise, plusieurs ont échoué. Mais cet homme, inconnu de la génération nouvelle, et qui venait ainsi hardiment s’emparer du concert, c’était Gluck, Ritter Gluck, comme dit Hoffman; et le morceau de musique qu’il apportait, c’était l’air de Thoas dans Iphigénie en Tauride. En vérité, quand on entend de tels chefs-d’oeuvre, on reste confondu dans son admiration, et l’on se demande comment il y a des gens qui parlent des progrès et des conquêtes de l’art moderne dans le domaine de l’instrumentation. Quelle puissance, bon Dieu! quelle originalité! quel sentiment de l’effet dramatique! Après Mozart, je ne sais rien au monde de plus élevé, de plus solennel, de plus beau. Toute la science des orchestres d’aujourd’hui est dans cette composition de Gluck; et nous croyons avoir inventé quelque chose! et sitôt qu’un homme habile puise à ces sources profondes que la foule ignore, nous le proclamons maître, et crions à la création, comme si dans toutes ces combinaisons instrumentales que nous applaudissons en attendant que la belle mélodie nous revienne d’Italie, il y avait quelque chose qui pût se comparer à cette marche ascendante de basses, qui semble un escalier de marbre fait pour soutenir l’édifice de cet air sublime! Et dire que de pareils chefs-d’oeuvre sont bannis de la scène, et qu’il faut se résigner à n’en jamais entendre à l’avenir que des fragmens, jetés au hasard au milieu d’un concert! Quand il s’agit d’un opéra de M. Halévy ou d’un ballet pour les deux Ellsler, à la bonne heure, on prodigue tout : les cortéges se forment, les tables s’élèvent, les jardins fleurissent; mais pour le chevalier Gluck, pour l’homme de génie, on ne saurait rien faire, et pourtant il vous demande si peu de chose : quelques aunes de drap pour couvrir ses vieux Grecs, quelques palais de marbre sans dais de velours fleurdelysé, ni dressoirs à vaisselles d’or et d’argent. Au besoin, vous pourriez le satisfaire avec les châssis dont la Révolte au Sérail ne veut plus, et les étoffes que les comparses de la Juive repoussent d’un pied dédaigneux. Vraiment c’est une dérision! Si vous êtes théâtre royal, faites donc un jour quelque chose pour la royauté de l’art. Du Conservatoire à l’Opéra-Comique il y a loin, aussi loin que de Gluck à V. Auber; et vraiment, on a quelque pudeur à laisser Iphigénie en Tauride pour s’occuper des Chaperons blancs ou de Sarah la folle. Autrefois les invocations à la Muse aidaient merveilleusement ces transitions brusques du sublime au genre gracieux, dont le but unique est de plaire; et, quand le regard de la pensée se détourne de ces monumens indélébiles pour se porter ailleurs, sur de petits objets, on est prêt à s’écrier : «O Muse, fais que je change de ton et chante maintenant selon le mode français!» La fécondité de M. Auber tient du prodige; le voilà qui donne un opéra par mois. A l’avenir, selon que les mois auront trente jours ou trente et un, les opéras de M. Auber seront en un acte ou bien en trois. Il est rare que la renommée d’un musicien gagne quelque chose à cet excès de production, lors même qu’il serait sollicité par son inspiration (et certes, M. Auber n’est plus guère dans ce cas aujourd’hui), il devrait s’efforcer d’y mettre un frein et s’abstenir, autrement il s’épuise, et le public se lasse de l’entendre, et même, plus sou vent, le public ingrat le repousse lorsqu’il est encore plein de vie et de force. Entre l’homme qui produit avec obstination et le public qui l’écoute, une lutte fatale s’engage; il faut tôt ou tard que l’un des deux succombe, et c’est justement à cette lassitude du public qu’on doit attribuer le peu de succès du dernier ouvrage de M. Auber. Il est faux, comme plusieurs l’ont soutenu, que cette partition-là soit indigne de l’auteur du Philtre et du Serment. En général, les admirateurs du talent de M. Auber me semblent être injustes envers les Chaperons blancs. A tout prendre, je conçois que les gens qui proclament la Muette un chef-d’oeuvre hors de ligne, et vous parlent à tout propos du génie de M. Auber, s’irritent contre cette partition inoffensive et refusent de la reconnaître comme la soeur de tant d’autres. Mais nous, qui avons toujours envisagé froidement cette grande question, nous trouvons que M. Auber est resté, dans cette oeuvre, ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un musicien d’esprit et de bon goût, dont la pensée est toujours vive et sautillante, rarement originale, jamais profonde, et qui distrait par la netteté de sa composition et la coquetterie de sa phrase. Toute cette musique abonde en motifs légers et gracieux. Le trio d’introduction est entraînant de verve et d’esprit c’est là, sans contredit, le plus charmant morceau que M. Auber ait écrit dans le style bouffe, le plus difficile de tous les styles en musique, il n’y a rien dans la Muette ou Gustave qui vaille mieux que l’air que chante le prince au troisième acte. La phrase en est simple et touchante, le sentiment vrai, Chollet le dit à merveille; cependant cette phrase produit plus d’effet dans l’ouverture, soit qu’un mouvement plus rapide lui convienne mieux, soit que le ton pathétique et vibrant des violoncelles qui l’attaquent avec force en rende plus heureusement l’expression. Quoi qu’il en soit, les Chaperons blancs étaient dignes d’un meilleur sort. J’ignore quel avenir attend Sarah la folle de Glencoë, mais il faut avouer que c’est là une bien triste musique. Le jour de la première représentation, à voir l’empressement du public, je demandai si M. Grisar était par hasard un des élèves de l’école de Rome, et s’il avait écrit quelque symphonie ou quelque grande composition qui justifiât l’empressement qu’en France on apporte si rarement autour de la première oeuvre d’un homme. Oh! oh! dit un de mes voisins, qui, devant que le rideau fût levé, nageait déjà dans son exaltation, et son enthousiasme, on voit bien, monsieur, que vous ne vous occupez guère de musique. Grisar a fait mieux qu’une symphonie, il a écrit la Folle, une romance que Nourrit chante à merveille. Eh! c’est sans doute cette romance qu’il vient de mettre en opéra- comique? Comment ne sentez-vous pas que ceci est une attention délicate de Melesville? (Mon voisin disait Grisar et Melesville, comme il aurait dit Beethoven et Goethe. cec qui cessa de m’étonner lorsque je vis à quel point il était initié dans les secrets des deux auteurs.) Le poète, voyant que le compositeur excellait à rendre la folie en musique, s’est empressé de lui fournir un sujet qui pût favoriser son inspiration. Comme la première romance de Grisar s’appelle la Folle, son premier opéra-comique devait nécessairement porter le même nom. Si Grisar eût débuté par une romance intitulée le Klephte, par exemple, alors il eût été convenable de donner au poème qu’on lui destinait une couleur orientale; mais de ce que les titres sont pareils, il ne s ensuit pas que les oeuvres se ressemblent le moins du monde. Il y a divers genres de folies, comme il y a différentes espèces de Klephtes. Alors pour que son oeuvre soit complète, la première symphonie que M. Grisar composera s’appellera nécessairement la Folle. Que parlez-vous de symphonie? dit mon voisin en détournant la tête d’un air dédaigneux; Grisar ne fera jamais de symphonie. Il serait difficile de dire à quelle école appartient cette musique : ce n’est là ni le système italien avec sa généreuse mélodie et sa verve entraînante, ni le système allemand avec son instrumentation et son dessin correct et vigoureux; c’est tout simplement l’école de la romance. L’ouverture est une romance, l’introduction une romance, le finale une romance; les duos ont des couplets et les quatuors des refrains. Malheureusement l’inexpérience de M. Grisar se révèle à chaque instant par le dénuement de son orchestre et la banalité de sa modulation. Et pourtant il abuse à tous propos des moyens dont le musicien dispose. Son orchestre est bruyant, tumultueux, confus; il y a des timballes et des trombonnes à la surface, et rien au fond. C’est le propre de tous les hommes qui n’ont pas encore acquis l’habitude de l’instrumentation, de ne pas savoir se modérer dans le bruit : avec eux, les timbales roulent toujours, et les cuivres n’ont pas de cesse, on dirait qu’ils font tout cela pour tromper la foule; mais le manteau de sons dont ils enveloppent leur musique est transparent, et par malheur en laisse voir toute la nudité. Certes, M. Grisar a eu le plus grand tort en agissant ainsi; car ce tumulte incohérent ne convient en aucune façon au genre tout pastoral qu’il affectionne. Au moins si quelque mélodie heureuse et franche venait par intervalles reposer l’esprit et lui faire oublier le dénuement de cet orchestre; mais hélas! la mélodie de cette partition est une mélodie de romance, c’est-à- dire la plus monotone et la plus insipide de toutes les mélodies. Les gens qui admirent la Folle, et certes le nombre en est grand (je parle de la romance et non de l’opéra-comique), prétendent que c’est là un petit chef-d’oeuvre de mélodie et d’expression. S’il en est ainsi, on ne saurait trop conseiller à M. Grisar de persévérer dans ce genre gracieux qui lui a valu ses premiers succès. Ce soir-là, Mlle Jenny-Colon, prima donna du théâtre des Variétés, débutait à l’Opéra-Comique. Tout ce qu’on peut dire de Mlle Jenny-Colon, c’est qu’elle joue assez bien la comédie, pour que la plupart du temps le public ne s’aperçoive pas qu’elle a une voix aigre et dépourvue de toute agilité, et qu’elle chante avec assez de méthode et de goût pour faire excuser sa mignardise et l’afféterie de son jeu. Les dilettanti trouvent que Mlle Jenny- Colon est une fort charmante comédienne, et les gens curieux de pantomime parlent beaucoup de son talent de cantatrice; de cette façon, chacun trouve en elle ce qu’il n’y cherchait pas, et tous sont contens, Mlle Jenny-Colon est une femme comme tout bon amateur d’opéra-comique doit en souhaiter à son théâtre favori, pour jouer les pièces de Marsollier et chanter la musique de Champin. Malheureusement il n’est plus guère question aujourd’hui de Marsollier ni de Champin, cela soit dit avec tout le respect dû à l’ancienne renommée de ces deux hommes. En vérité, on ne conçoit rien aux hésitations continuelles des directeurs du théâtre de la Bourse : sitôt qu’ils ont fait un pas, ils reculent comme s’ils craignaient de s’être trop avancés. A peine ont-ils engagé Mme Damoveau, qu’ils s’empressent d’enlever Mlle Jenny-Colon au Vaudeville, dont elle faisait les délices, pour l’amener sur leur scène, où son talent gracieux doit échouer. A cela on vous répond : mais il fallait bien cependant remplacer Mme Pradher. Et d’abord, pourquoi remplacer Mme Pradher? Il semble, au contraire, que des administrateurs d’un théâtre lyrique, quelque peu soucieux de la prospérité musicale de leur entreprise, doivent battre des mains et se féliciter, lorsqu’il leur arrive, par fortune, qu’une cantatrice telle que Mme Pradher se retire. A vrai dire, le théâtre de l’Opéra-Comique fera bien, à l’avenir, de chercher ses prime donne autre part qu’aux Variétés; et, pour peu que cela continue ainsi, je ne vois pas pourquoi il ne prendrait pas fantaisie à Frédérik-Lemaître de réclamer un emploi de premier ténor, par cette seule raison qu’il a créé le rôle du marquis de Brunoy. Tous les élémens de ses succès et de sa fortune, l’Opéra Comique les possède; qu’a-t-il besoin de se mettre en quête? Pour remplacer Mme Pradher, il a Mme Damoreau; vraiment il est bien à plaindre. Il y a là cinq ou six sujets qui, réunis, formeraient un ensemble excellent : Inchindi, Chollet, Mlle Prévost, Mme Casimir; ce sont là, certes, des talens distingués, et dont on pourrait se servir autrement qu’on ne le fait. Mais voyez quelle imprudence, ces acteurs, au lieu de les réunir, on les disperse; quand Mme Damoreau chante, M. Chollet se promène; quand M. Chollet revient, Mme Damoreau voyage. Procéder de la sorte, c’est folie. Aujourd’hui le nom d’un comédien, bien qu’écrit sur l’affiche en lettres gigantesques, n’émeut plus guère le public. Ce qu’avant tout on recherche au théâtre, c’est un ensemble harmonieux. Rubini lui-même, cette merveille, ne suffit pas pour remplir la salle des Italiens il en est de même de Tamburini, de Lablache et de la Grisi; ils sentent bien que chacun d’eux pris à part, et seul, n’a que la quatrième partie de cette force qui attire la foule, et la pousse à l’enthousiasme; et qu’il ne pourrait y avoir de belles soirées, s’ils ne se réunissaient tous ensemble. Or, ce que Rubini, Lablache, Tamburini et la Grisi font tous les jours de si bon coeur, dans l’intérêt de l’art et de leur administration, Mme Damoveau, Chollet, Inchindi et Couderc peuvent bien le faire. L’union fait la force : c’est surtout au théâtre que devrait avoir cours cette belle parole d’une devise. Mais voici venir M. Meyerbeer, et M. Meyerbeer n’est pas homme à supporter de pareils abus. Prenez donc patience, et soyez certains que la partition nouvelle de l’auteur des Huguenots sera le point de la terre sur lequel toute cette troupe dispersée viendra se réunir un jour. La fortune de l’Opéra grandit; le succès des Huguenots est cause que de belles dames ont retardé d’un mois leur départ pour la campagne. C’est là un beau triomphe, que la musique de M. Meyerbeer obtient sur les premiers rayons du soleil et les chants du rossignol. De temps en temps, à certains jours perdus, lorsque Mlle Falcon est épuisée et que le gosier de Nourrit a besoin de repos, on donne au public un acte de quelque chef-d’oeuvre de Rossini, et cette musique est livrée aux chanteurs du second ordre. Sincèrement, Guillaume Tell n’est pas fait pour subir de pareilles injures, et il semble que l’on pourrait fort bien mettre à sa place un acte du Philtre, ou de la Juive ou du Serment la salle n’en serait pas plus vide, et l’on ferait une profanation de moins. Le congé de Mlle Falcon va forcer l’administration à suspendre, pendant un mois, les représentations des Huguenots. Pendant que la jeune cantatrice emportera avec elle toute notre musique en province, la danse reviendra. Il est fort question d’un ballet nouveau pour les deux soeurs Ellsler, et d’une composition de M. Taglioni pour la rentrée de sa fille. Quant à l’opéra nouveau que l’on prépare, la représentation en est encore si éloignée, qu’il devient inutile d’en parler. Il faudra, jusque-là, nous contenter du Comte Ory, qui nous reste, à moins que Mlle Jawureck, elle aussi, ne parte; car alors je ne vois pas qui pourrait remplacer cette charmante actrice dans le rôle du page, où Rossini l’aime tant. A propos de Rossini, on sait avec quelle inquiétude le public attend un nouveau chef-d’oeuvre de lui, et quelles espérances magnifiques les administrations fondent sur sa musique. A certaines époques de l’année, il n’est bruit dans quelques endroits que de Rossini. On se demande de toutes parts : Écrit-il? A cela, les uns répondent : Oui; les autres : Non. Plusieurs même discutent fort sérieusement sur le titre d’un opéra qu’il ne fait pas. La plupart du temps, quand on leur fait une pareille question, les directeurs de théâtre boutonnent leur habit, se rengorgent dans leur cravate, et, s’élevant sur la pointe de leurs pieds, pour retomber sur les talons, ont l’air de vous dire d’un ton plein de contentement : «Nous ne parlons pas, mais nous savons ce que nous savons.» Cependant Rossini continue à se promener sur le boulevart des Italiens. Or, les poètes, émus à cette nouvelle, abattent leur volée du haut des airs, où ils planent, sur les combles de la salle Favart, où Rossini demeure, apportant les conceptions de leur fantaisie à l’auteur de Sémiramis et de Cenerentola, qui les reçoit avec ce sourire que les ames candides prennent pour de la bienveillance, et qui est de l’ironie. Après les poètes viennent les chanteurs, le primo tenore et le primo basso, qui lui reprochent de ne rien faire pour eux, lui qui pourrait tant faire, et de laisser languir leurs talens dans l’oubli. «Mes amis, leur répond alors Rossini, je m’occupe de vous jour et nuit, et comment pourrais-je ne pas m’occuper de vous? Et pour vous prouver que je suis sincèrement dans l’intention d’écrire un opéra, je veux vous soumettre deux livrets entre lesquels j’hésite, et dont il me plairait fort de savoir ce que vous pensez.» Et disant cela, il prend au hasard, dans une pile de livrets entassés l’un sur l’autre. Les chanteurs, ainsi congédiés, s’en vont, et, huit jours après, les livrets étant lus, annotés et curieusement augmentés, ils reviennent. Rossini les reçoit avec la plus grande cordialité; il leur parle beaucoup de la guerre d’Espagne et des mouvemens de l’armée carliste. Puis, quand les livrets reparaissent : «Ah! ah! dit-il, vous avez eu la bonté de vous occuper de cela... J’ai changé d’avis; j’y renonce. En voici deux autres qui me conviendraient mieux; et si ce n’était abuser de votre amitié, je vous prierais de me rendre le même service.» Et cela durera ainsi jusqu’à ce que l’on soit arrivé au dernier livret, à celui qui sert de base à cette pile énorme. Et ce jour- là, tous les livrets étant lus, corrigés et pourvus de notes précieuses, Rossini fera écrire sur les couvertures le nom de leurs auteurs, auxquels il les renverra par son portier. De cette manière, tous seront contens : les chanteurs, parce qu’ils compteront sur un rôle; les poètes parce qu’ils croiront avoir un manuscrit annoté de la main du grand maître, et Rossini parce qu’il partira pour Bologne. O sublime oisiveté d’un homme de génie! H. W. REVUE LITTERAIRE Visions et Réalités, ou l’Entrée de la Vie, par H. Spiegel (7), est un livre philosophique sous forme de roman, et qui se distingue par une moralité élevée et par une foule d’observations fines et senties, de tant d’autres ouvrages du même genre qu’on publie chaque jour. L’auteur, qui annonce que ce premier ouvrage n’est qu’une introduction au tableau général qu’il compte donner de la vie humaine telle qu’il l’entend, a choisi pour époque de son sujet fictif la révolution anglaise de 1643. Dans la petite ville ce Kingston Hull vivent deux jeunes filles dont l’enfance se passe et se développe au milieu des discussions religieuses et politiques. Savantes comme les femmes l’étaient souvent alors, Marthe et Marie ont des différences de caractère qui répondent assez à leur nom; Marthe plus positive d’esprit et plus sévère, Marie plus romanesque, plus mystique, mariant la mythologie grecque à la Bible et les fantaisies d’Homère aux syndérèses chrétiennes. Marthe meurt bientôt, et Marie, que rien ne retient plus, s’abandonne aux instincts extraordinaires qui se développent en elle et devient prophétesse. Sa rencontre, sa liaison de coeur avec le colonel Edward Markam, esprit supérieur, noble et chevaleresque, mais ironique et incrédule, forme le fond du roman dans lequel se détachent plusieurs figures puritaines et révolutionnaires, et que traverse l’épisode des amours déjà anciennes d’Edward et de l’Italienne Teresa. Il y a quelques objections fondées à adresser à l’auteur pour l’époque déjà éloignée de nous et trop spéciale qu’il a choisie pour exprimer sur la vie, sur le monde et sur les destinées humaines, ses propres sentimens, qui tiennent de près aux habitudes de notre temps. J’aurais préféré qu’il transportât les caractères et les opinions qu’il voulait développer et mettre aux prises, dans la révolution française; quoiqu’il y eût en Angleterre, du temps de Charles Ier, des incrédules comme Markam, des prophétesses comme Marie, la forme que ces esprits-forts ou ces prophétesses donnaient à leurs sentimens était restreinte, particulière et d’un point de vue qui ne répond guère à nos préoccupations chrétiennes et palingénésiques actuelles. Cette critique une fois faite il n’y aurait qu’à louer l’auteur pour bien des détails pleins d’élévation de profondeur et de finesse sur l’ame humaine, ses passions et ses douleurs. «A mesure qu’il s’avance dans la vie, l’homme s’enferme dans le silence : l’expérience et le désespoir prennent de concert leur demeure en lui; bientôt il conçoit comme une nécessité l’absence du but et du remède, etc.» Et ailleurs : «Pour les hommes arrivés à l’été de la vie, soit par l’âge, soit par le nombre et la force des émotions passées, l’amour est une crise qui a son cours comme la fièvre, et dont on peut attendre passivement la fin de l’accès avec la certitude de le voir se terminer.» On s’attache au caractère de Markam, de cette ame hautaine, qui savait mieux renfermer la douleur que la supporter. L’auteur de Visions et Réalités en continuant dans d’autres tableaux le développement qu’il nous promet, n’a qu’à insister davantage sur ce point de vue de réalité morale qu’il a déjà en partie abordé heureusement, et dont il semble avoir acquis une vraie expérience. Je voudrais, par exemple, qu’il mît en lumière avec moins de solennité le côté d’observation que représentent Markam ou Fenwich, et qu’il n’isolât plus toutes les consolations et tous les correctifs dans un être à part, sous forme de visions; en lui conseillant de se rabattre davantage à la réalité, et de moins trancher ses points de vue, on est sûr qu’il gardera toujours l’élévation. La Correspondance inédite de Camille Desmoulins (8) renferme de nombreuses et intéressantes particularités sur les personnages de la révolution, Mirabeau, Brissot, Robespierre. Les grands évènemens de 89 et de 90, racontés au fur et à mesure par Camille Desmoulins, qui écrit à son père, se peignent avec une naïveté nouvelle et s’entremêlent de piquans détails domestiques sur la pauvreté et le genre de vie de Camille. On comprend bien, à la lecture de ces pages, comme si on y avait assisté, l’existence du journaliste patriote, exalté, pauvre, influent, populaire, bon enfant même dans ses entraînemens de violence. Lorsqu’à la célébration de son mariage, en Janvier 91, on lui voit pour témoins l’élite de l’assemblée nationale, dit-il, Péthion, Robespierre, puis M. de Sillery, qui a voulu en être, et ses confrères journalistes Brissot et Mercier, et quand on pense que Camille et sa femme, et Brissot et Péthion et Sillery, tous, seront tués dans deux ans par cet autre témoin et convive Robespierre, et que Mercier, emprisonné par lui, sera seulement sauvé par le 9 thermidor, on acquiert sur la moralité de cette hyène politique une conviction irrésistible, que nulle philosophie de l’histoire, si transcendante qu’elle soit, ne peut réfuter. Quant à la moralité, à l’amabilité du caractère de Camille, elles gagnent à cette publication de lettres : confiant, généreux, étourdi, entraîné outre mesure, mais sensible; sans système politique, mais plein de saillie et de verve; tel on le voit, le même à la veille du 14 juillet, comme au lendemain du 10 août, comme du temps du vieux Cordelier. Sa grande faute, sa faiblesse vraiment coupable, fut d’avoir abandonné à la hache ses anciens amis Brissot, Sillery, les Girondins; mais il expia cette faiblesse par des protestations tardives de clémence et par sa mort. Sous le titre de Fleurs de Midi, une jeune femme poète, Mme Louise Collet, vient de publier (9) un recueil de poésies, la plupart composées dans une solitude de Provence, dans un désert, dit-elle, triste en hiver comme un steppe de Pologne et dévoré en été par un soleil d’Afrique. Tous les voeux d’enthousiasme et d’infini, se prenant tour à tour aux vastes scènes de la nature, aux cités célèbres qu’on rêve et qu’on voudrait visiter, aux illustres poètes qu’on voudrait connaître de près et dont la gloire dévore et poursuit, sont les sujets habituels d’inspiration de cette muse qui ne manque ni de force, ni d’audace : Vois-tu la jeune vierge à l’ame véhémente Qui se meurt chaque jour du mal qui la tourmente? La vois-tu, mendiant comme un trésor divin, Un coeur qui la comprenne, etc. Le talent de Mme Collet appartient bien en effet à cette vierge à l’ame véhémente; de beaux vers adressés à MM. de Chateaubriand et de Lamartine, attestent une intelligence grave et retentissent presque d’un mâle accent. D’autres morceaux font preuve de grace; mais ce qui manque le plus, c’est une certaine mollesse. La forme métrique a de la sévérité en général et même de l’habileté, sauf quelque raideur. Le style a des taches de prosaïsme et d’incorrection. Les sentimens exprimés, toujours élevés et grandioses, font honneur à cette jeune ame si sérieuse déjà et noblement ambitieuse. En deux ou trois endroits il y a de la satire avec assez de mordant. Le plus grand inconvénient du recueil est de ne pas concentrer l’inspiration sur un sentiment principal, et de ne pas offrir une manière acquise et distincte. C’est à ce double but que doit désormais tendre l’auteur, en qui cet essai annonce une faculté réelle et peu commune. Parmi le grand nombre de collections que les savans prennent soin de réunir, pour en faire le sujet d’études sérieuses, il n’en est aucune qui ait acquis une plus grande et plus juste célébrité, et qui mérite le plus d’être conservée intacte, que celle laissée par M. le baron Daudebard de Férussac. Il l’avait formée dans le but d’éclairer une branche particulière et spéciale de la conchyliologie, d’en faire connaître l’histoire naturelle aussi complètement que possible; et on peut dire qu’il avait atteint son but. Cette collection est la plus complète qu’on possède en ce genre, parce que les espèces y sont nombreuses, qu’elles y sont toujours représentées par un grand nombre d’individus, et que presque toutes les variétés de chacune d’elles y sont rapprochées avec le talent que M. de Férussac possédait à un si haut degré pour ce genre de travail. Elle a le mérite d’être composée des matériaux qui ont servi aux grands ouvrages que M. de Férussac a publiés. Elle a encore un autre mérite qui lui est propre et exclusif, c’est de renfermer presque toutes les espèces que les naturalistes de tous les pays ont fait connaître. La grande activité de M. de Férussac, sa juste célébrité, les sacrifices qu’il faisait, les lui obtenaient des savans qui aimaient tous à le consulter, C’est ainsi qu’il est parvenu à réunir ce que MM. Michaud, Deshayes, Rang, en France; Broderix, Crémieux, Souverby, Beau, Lowe, en Angleterre; Nilsson-Beck, Ziegler, Mencke, en Allemagne; Studer, en Suisse; Jean et Christophori, en Italie; Say Rafinesque, Lea, Lesueur, Barnes, aux États-Unis, ont publié; les voyageurs eux-mêmes s’empressaient de venir déposer dans cette grande collection les exemplaires qu’ils rapportaient; ainsi MM. Quoy, Lesson, d’Orbigny, ont contribué à l’enrichir des fruits de leurs découvertes. Tous les savans français doivent faire des voeux pour que cette belle collection, si intéressante sous tous les rapports scientifiques, fixe l’attention du gouvernement, et qu’elle vienne enrichir nos musées nationaux. FRANÇOIS BULOZ 14 Mai 1836. L’attention publique, nous voulons dire l’attention de la chambre et des ministres, s’est portée, pendant cette quinzaine, vers un seul point, le rapport de M. Jaubert sur la demande d’un crédit supplémentaire de 4,580,000, demandé par M. de Montalivet, pour l’achèvement des monumens publics de Paris. On savait avec quelle passion les doctrinaires avaient discuté cette question dans les bureaux de la chambre, et l’on n’ignorait pas que c’était sur ce terrain, qu’ils jugeaient favorable, que devait s’ouvrir la campagne qu’on prépare, dans le quartier-général doctrinaire, contre M. Thiers. Le rapport de M. Jaubert est le manifeste et la déclaration de guerre officielle du parti. Pour nous, spectateurs tranquilles de ce débat, c’est un singulier spectacle que nous donnent là M. Jaubert et ses amis. Les louanges dont ils fêtaient M. Thiers retentissent encore dans la chambre; l’ardeur avec laquelle ils le défendaient, et particulièrement sur les points où ils l’attaquent aujourd’hui, est encore dans tous les souvenirs, et déjà ils tiennent contre leur héros d’hier un langage plus violent et plus injurieux que celui des ennemis les plus acharnés de M. Thiers. Eh, quoi! ce qui était louable hier est devenu blâmable aujourd’hui; ce qu’approuvaient M. Piscatory, M. Aug. Giraud, M. Bussières et M. J. Lefebvre, par l’organe de leur rapporteur, M. Duvergier de Hauranne, n’est plus qu’un sujet de plaintes amères pour ces messieurs depuis que M. Jaubert a été chargé de porter la parole pour eux dans cette question? ’ Il est vrai que du 20 Avril 1835, où M. Duvergier de Hauranne faisait un rapport sur l’emploi du crédit de 100,000,000 affectés aux monumens publics, jusqu’au 6 Mai 1836, jour du rapport de M. Jaubert sur l’emploi du même crédit, les choses ont bien changé de face. M. Thiers est ministre, et M. Guizot ne l’est plus. Du temps de M. de Guizot, comme disent les doctrinaires, c’était parmi eux à qui admirerait le plus la merveilleuse spécialité de M. Thiers pour les questions d’arts et de travaux. Personne ne s’entendait mieux que lui à examiner un devis, à entrer dans tous les détails de la construction et des développemens d’un édifice; on l’accompagnait dans ses fréquentes visites à la Madeleine, au Panthéon, au bâtiment du quai d’Orcay, dans les ateliers des peintres et jusque sur les échafaudages aériens des sculpteurs de l’arc de triomphe de l’Étoile. Un nouvel éclat allait jaillir sur Paris et sur la France, grace à ces immenses travaux; la paix publique, le calme, avaient été achetés par ces 100,000,000 fr. destinés aux ouvriers et aux artistes, que M. Thiers avait eu l’audacieuse idée de demander à la chambre; et tout cela, pour arriver au rapport de M. Jaubert! En cette circonstance, les doctrinaires ont outrepassé tout ce qui a été dit sur les sentimens variables des partis : du Colbert, du Richelieu, qu’ils avaient prôné, ils se sont trop hâtés, en vérité, de nous faire un Fouquet. Si, dans son rapport et surtout par les conclusions qu’il en tire, la main de M. Jaubert ne s’attaquait qu’à M. Thiers, nous laisserions M. Thiers se défendre contre M. Jaubert, comme il l’a déjà fait, sans doute, à l’heure où nous écrivons; mais l’auteur de ce rapport enveloppe à la fois le ministre et l’art dans la proscription; ce sont des monumens d’artistes, ouvrages que nous chérissons parce qu’ils sont pleins d’ame et de talent, que condamne M. Jaubert; ne pouvant frapper sur M. Thiers, c’est sur des églises et des façades, sur des peintures et des statues bien innocentes, que se portent ses coups. Et puisqu’il s’agit de choses que nous avons mission toute spéciale de défendre, puisque c’est de l’art, des lettres par conséquent, de nous enfin qu’il est question, nous invoquerons humblement l’indulgence et la miséricorde de M. Jaubert, nous lui demandons grace, sinon pour la statue de la Liberté qui doit surmonter le monument de juillet, du moins pour la Madeleine, pour Sainte-Geneviève, pour les serres paisibles du Jardin-des-Plantes et pour le Collège de France, où l’on n’enseigne pas l’éloquence politique La question pour nous est moins de savoir si, à l’époque où le gouvernement demanda ce crédit, il ne s’agissait pas plus de la tranquillité publique du pays, cruellement troublé et par les passions politiques et par l’oisiveté et par la misère des ouvriers et des artistes, que de l’achèvement des monumens commencés par Napoléon. Cependant, en plusieurs circonstances, M. Guizot donna ce motif à la chambre. Assurément ce serait un mauvais moyen de défense pour M. Thiers, contre ses anciens amis, qui seraient aussi ses anciens complices, s’il avait gaspillé ce crédit en folles dépenses, comme l’insinue, en termes très clairs, M. Jaubert. Aussi M. Thiers ne l’a-t-il jamais employé. Quand, le 9 Avril 1833, il vint à la chambre demander un crédit de 100,000,000 fr., pour activer et entreprendre de nouveaux travaux publics, M. Thiers disait : «Tous les gouvernemens qui se sont succédé depuis quarante ans ont été plus soucieux d’entreprendre des travaux qui leur fussent propres, que d’achever les travaux commencés; ils n’ont laissé que de vastes échafaudages sur nos places publiques, et des lits de canaux restés à sec sur la surface de nos campagnes.» Sur cet exposé, la chambre vota le crédit. La commission chargée d’examiner le projet proposa même, pour que l’oeuvre fût complète, de porter le crédit à 119,500,000 francs. C’étaient 15,000,000 fr. de plus que ne demande M. de Montalivet, pour achever ces immenses travaux. Mais M Jaubert est de l’avis de ces gouvernans dont parlait M. Thiers, qui couvrent le pays d’échafaudages éternels, et dont la chambre a justement voulu réparer les fautes en votant le crédit de 100,000,000; il veut qu’on ajourne les travaux. «L’idée d’un ajournement a semblé d’autant plus naturelle à votre commission, dit M. Jaubert, qu’en tout état de cause, et quel que soit l’emploi qu’on fera de l’hôtel du quai d’Orsay, il y aura nécessité de revenir encore une fois devant la chambre pour la dépense du mobilier; dès-lors vaut autant ajourner le tout.» Ajourner tout parce qu’il y a beaucoup à faire, est, on en conviendra, une singulière conception. Il y avait donc deux questions dans cette affaire, la question de la tranquillité publique, et de l’emploi des travailleurs de tous genres; sur cette question, M. Thiers pouvait répondre qu’il serait coupable s’il n’avait pas employé tout le crédit, et qu’il ne le serait pas encore s’il l’avait dépassé, dans le cas où les 100,000,000 se trouvant affectés à divers emplois, il eût aperçu autour de lui encore beaucoup de bras oisifs. Mais ceci appartient encore à la défense de M. Thiers, et nous ne voulons nous occuper que de la nôtre, nous tous dont M. Jaubert voudrait ajourner la vie, la gloire et les passions. Il est vrai que M. Thiers se trouve cette fois avec nous, lui qui arrachait cette exclamation à M. Duvergier de Hauranne, rapporteur du budget de 1835 : «Il faut reconnaître qu’à aucune époque de si grands travaux n’ont été poussés avec tant d’activité; il faut reconnaître qu’en terminant des monumens les uns si beaux, les autres si utiles, on aura eu l’honneur de mettre fin à un état de choses qui était une honte pour le pays.» Quatre membres de la commission Jaubert se trouvaient dans la commission au nom de laquelle M. Duvergier de Hauranne a fait le rapport d’où nous venons d’extraire ce passage, et qu’on dirait être une réfutation anticipée du rapport de M. Jaubert, réfutation si complète, que M. Thiers pourrait se contenter de la lire à la tribune, en réponse à M. Jaubert. Un curieux dialogue s’établirait entre les deux auteurs de ces rapports. M. Duvergier de Hauranne, loin de vouloir ajourner ou écarter les dépenses relatives aux beaux-arts, déclarait qu’à aucune époque et dans aucun pays, l’art n’a prospéré sans le secours, soit de l’état, soit d’une riche aristocratie; et, ajoutait-il, il est inutile de dire qu’à cet égard la France n’a pas le choix. «Quand donc l’état commande des statues et des tableaux, reprenait le rapporteur, l’état ne fait qu’accomplir la mission qui lui est imposée par la force des choses et par les conditions nouvelles de la société française.» Ces vues, et d’autres de ce genre, n’étaient que le préambule des éloges accordés à l’administration par M. Duvergier, le péristyle du temple qu’il élevait à M. Thiers, sans lésiner sur les frais, comme fait aujourd’hui M. Jaubert. Après avoir admiré l’arc de l’Étoile et approuvé les travaux qui s’y faisaient, le rapporteur s’arrêtait (en 1835) devant la Madeleine, et l’admirait sans restrictions. «L’extérieur est tel qu’on peut le désirer; mais malgré l’emploi judicieux que le ministre a fait de son crédit des beaux-arts, en le consacrant, au lieu de l’éparpiller, à de grands et beaux ouvrages, pour les monumens qui s’achèvent, et particulièrement pour l’église de la Madeleine, l’intérieur de cette église, à moins d’un nouveau crédit spécial, restera toujours incomplet et mesquin. Les six archivoltes, en effet, doivent être peintes à fresques, et les autels doivent être ornés de marbres de couleur; mais sans dorure, la peinture est toujours froide, et les marbres de couleur ont besoin d’un riche accompagnement. Il faudrait donc que les coupoles fussent dorées, ce qui coûterait 330,000 francs.» M. Jaubert répond (en 1836) : «Nous sommes fondés à rappeler que la peinture, la dorure, et les incrustations étaient formellement exclues des prévisions de la chambre de 1833, et que dès-lors on ne devait pas engager la chambre dans cette dépense, sans avoir une autorisation.» La commission de 1835 pensait cependant qu’il faudrait dorer les coupoles, et elle disait même le prix de cette décoration, et ainsi des fresques et des marbres. En parlant du Muséum, M. Duvergier disait : «Quelle que soit la décision de la chambre, les fonds votés en 1833 n’auront pas été employés plus utilement, et dans aucun pays la science n’aura obtenu de la générosité nationale un si bel établissement.» Et partout les encouragemens et les éloges ressortent de l’examen du rapporteur de l’année dernière, et répondent aux critiques du rapporteur de cette année. Il faut cependant le reconnaître, il y a plus d’art dans le rapport de M. Jaubert que dans le rapport de M. Duvergier de Hauranne; nous parlons de l’art qui consiste à masquer l’aigreur et la passion sous la forme des vues d’économie et d’ordre, et sous l’amour de la régularité dans les affaires. Qu’on nous passe cette réflexion, qui se trouve amenée naturellement par l’assentiment donné l’an passé à tout ce que blâment M. Jaubert et ses amis dans cette session. Une des considérations les plus plausibles du rapport de M. Jaubert est celle-ci : «La prérogative la plus importante de la chambre, le vote de l’impôt, deviendrait illusoire, s’il suffisait, pour qu’une dépense s’effectuât, qu’elle fût regardée comme avantageuse par les ministres. Sans doute les arts et les sciences ont droit à la faveur de la chambre, mais les routes et les canaux, les arsenaux et les fortifications, ne sont pas moins dignes de notre intérêt. Ce qu’on a fait pour les arts et les sciences, on pourrait le faire aussi pour les routes et les canaux; dès-lors le budget n’existerait plus que de nom.» Mais, en vérité, l’objection n’est pas sérieuse. La construction d’un édifice peut être calculée d’avance, tant bien que mal, mais sa décoration est l’ouvrage des siècles. Eh quoi! M. Ingres ou quelque autre grand artiste demanderait une somme exorbitante pour animer la coupole de notre plus beau monument, et l’on repousserait M. Ingres, ou l’on adjugerait la décoration de la coupole au rabais! Il se peut que ce soit là le sentiment de M. Jaubert, mais assurément ce n’est pas celui de M. Duvergier de Hauranne, ni celui de MM. Piscatory, Aug. Giraud, Bussières et Jacques Lefebvre, qui ont travaillé au rapport de 1835. Il ne manque pas d’exemples qui prouvent qu’on ne fait pas un tableau ou un bas-relief à point, comme on élève une forteresse ou comme on creuse un canal, et démontrent qu’en fait d’arts, un ministre ne peut pas toujours se renfermer religieusement dans son budget. Nous ne parlerons pas de l’exemple de Napoléon qui fit dresser les devis de l’arc de l’Étoile, des travaux de la place Louis XV et du Panthéon, et qui vit se doubler et se tripler ces devis, sans pouvoir achever ces travaux. Mais à la Madeleine, quand les échafaudages intérieurs eurent été enlevés, on reconnut que ce vide immense devait être interrompu par des groupes de marbre, dont les premiers modèles coûtèrent seuls 175,000 francs. Cet édifice colossal manquait de portes, les portes n’avaient pas été prévues; on se souvint des merveilleuses portes de bronze de Ghiberti, qu’on admire au Baptistère de Florence, et un de nos artistes les plus habiles, M. Triquetti, fut chargé de faire des portes, non pas semblables, mais d’un effet pareil, immense composition chargée de milliers de figures, qui terminera dignement l’église de la Madeleine. Ce travail a coûté 178,000 francs sans le bronze. Fallait-il donc ajourner et chasser de la Madeleine les sculpteurs et les modeleurs, comme M. Jaubert voudrait qu’on chassât les peintres et les doreurs de l’hôtel du quai d’Orsay? Le Musée de l’école des Beaux-Arts est une idée ingénieuse, utile, et cet établissement sera unique en Europe. Il est à peu près terminé. L’ancienne église des Petits-Augustins, qui tombait en ruine, a été relevée par M. Duban. La façade est un des plus beaux monumens de la renaissance; c’est l’antique façade du château d’Anet; la restauration de ses dorures et de ses sculptures de marbre est achevée, et les salles du rez-de-chaussée sont préparées pour recevoir les plâtres moulés de tous les chefs- d’oeuvre de sculpture du monde entier, entre autres la collection complète des métodes du Parthénon, qu’on moule en ce moment à Londres dans le musée Elgin. Au moment où M. Thiers quitta le ministère de l’intérieur, il négociait auprès de M. de Metternich pour obtenir des copies en plâtre des fameux bas-reliefs du tombeau de Maximilien à Inspruck, qui n’ont jamais été moulés, et qui sont le chef-d’oeuvre du moyen-âge, comme les figures de Phidias, près desquelles ils doivent prendre place, sont les chefs-d’oeuvre de l’antiquité. A Florence, on moule, pour le Musée, la Pietà, le Moïse et le Bacchus de Michel-Ange. M. Sigalon, envoyé depuis trois ans à Rome, rapportera une admirable copie des fresques de la chapelle Sixtine. Est-il bien possible de fixer arithmétiquement le chiffre de tous ces ouvrages? En fait de travaux publics et de beaux-arts, M. Thiers, il faut le dire, a tenu plus qu’il n’avait promis; et c’est un bien mauvais terrain que celui-ci pour lui faire la guerre. Quant à nous, sur celui-là, nous le soutiendrons volontiers, et nous l’engageons à mener ceux de ses adversaires qui sont de bonne foi, et qui ne cachent pas au fond de toutes ces questions de peinture et de dorure d’autres pensées, à la Madeleine, au Panthéon, au quai d’Orsay, à la barrière de l’Étoile, au Jardin-des-Plantes, au Collège de France, et à leur montrer ici un temple d’une beauté inouie, qui sera unique dans le monde, même après Saint-Pierre; là d’admirables fresques; plus loin des galeries de marbre, des salles immenses, des constructions dignes d’une capitale telle que Paris; ailleurs des serres et des établissemens scientifiques qui surpassent tout ce que la magnificence anglaise a produit récemment; puis enfin, à faire tomber devant eux les toiles qui couvrent l’arc des Champs-Elysées, et à leur montrer achevé, élevé sur de meilleurs plans, enrichi de cent chefs-d’oeuvre, le grand monument de gloire qu’avait rêvé Napoléon. C’est la meilleure réponse à faire à M. Jaubert. La chambre le sait comme nous. Les rapports de Paris et de Prague ont été passablement actifs pendant cette quinzaine. Après de longs pourparlers, une nouvelle expédition de légitimistes s’est dirigée vers la Bohème; on remarque parmi ces voyageurs M. le marquis Jacques de F., M. de Jum..., M. de Cossé, M. de Montb... tous partis joyeusement et résolument pour essayer de terminer les divisions du parti, flottant entre Charles X et le dauphin, entre le dauphin et le duc de Bordeaux, qui sont tous plus ou moins rois de France. Il s’agit tout simplement d’obtenir du vieux roi Charles X et du vieux roi Louis-Antoine, leur abdication définitive en faveur du roi Henri V. Mais le parti légitimiste compte encore de vieilles têtes qui ne traitent pas aussi légèrement les principes, et qui n’entendent pas qu’il y ait d’autre roi que Charles X, dût la royauté de Henri V en souffrir. En conséquence, tandis que les voyageurs que nous citons passaient les barrières de Paris, une autre voiture roulait déjà sur leurs traces, portant à Prague M. Hyde de Neuville, qui les a suivis de près. Instruit de longue main de ce qui se projetait, M. Hyde de Neuville cri avait averti Charles X, qu’on trouvera peu disposé à ce qu’on exige de lui, et que M. Hyde de Neuville va soutenir dans ses refus. Mais ces refus ont été prévus, et les partisans de Henri V sont décidés, dit-on, à enlever le duc de Bordeaux malgré Charles X, le dauphin, M. de Neuville, et M. de Blacas, qui est à la tête du parti de la résistance. Le projet des jeunes légitimistes serait de remettre le prétendant à Mme la duchesse de Berri, qui l’emmènerait en Suisse, afin d’être plus près du théâtre des événemens. Il y a lieu, toutefois, de douter que ce projet réussisse. La petite cour de Prague est prévenue, et elle se défendra par tous les moyens, car la cour de Charles X ne change pas, et le vieux roi est tout résigné au sort que lui a fait la révolution de juillet, ainsi qu’à sa famille. «Ça été un duel, dit-il quelquefois, et le duc d’Orléans a eu la main heureuse.» La santé du duc de Bordeaux serait aussi un obstacle à cette escapade qu’on veut faire à son grand-père. Le duc de Bordeaux n’est pas malade, comme on l’a dit, mais il souffre de la langueur d’une première jeunesse; l’exercice du cheval l’incommode, et il peut rarement le supporter; la promenade le fatigue, et l’excès de faiblesse de ses muscles l’oblige à la fois au repos physique et au repos moral. Eût-il d’ailleurs toutes les forces qui lui manquent, il lui serait difficile d’échapper à la surveillance de Charles X, qui s’entendrait avec la police française, plutôt que de laisser sa couronne, si couronne il y a, à son petit-fils. Une expédition qui intéresse l’humanité non moins que la science, celle que le bâtiment de l’état la Recherche entreprend pour retrouver les traces de M. de Blosseville et de ses compagnons, et pour explorer au passage l’Islande et les côtes du Groënland, mérite d’être signalée à l’attention et aux voeux publics. M. Gaimard, si connu déjà par la science et le courage dont il a fait preuve dans ses voyages autour du monde, s’est mis tout entier à l’expédition nouvelle, et par son zèle à faire appel aux dispositions du gouvernement et à s’adjoindre de dignes compagnons, il a été comme l’ame formatrice de l’entreprise. Il s’est associé pour la partie littéraire, jusqu’ici trop négligée en ces sortes de voyages, un de nos amis et collaborateurs, M. Marmier, qui recherchera ce qui peut rester en Islande d’anciennes habitudes poétiques, ce pays comme on sait, ayant été le dernier asile de la poésie scandinave. M. Marmier ne se bornera pas à noter, suivant le mot spirituel de M. Villemain, s’il y a des gondoliers de l’Islande comme des gondoliers de Venise; il aura à décrire les moeurs, l’état du pays, etc. L’Académie française, à défaut du ministère de l’instruction publique, a chargé M. Marmier de ce travail, et c’est à elle qu’il devra adresser sa relation, qui paraîtra successivement dans la Revue des Deux Mondes. L’Académie française a pensé qu’il convenait qu’elle fût représentée aussi dans ces voyages où jusqu’ici l’Académie des Sciences l’avait été seule. C’est un heureux précédent. M. Marmier a donc commission officielle de l’Académie, qui a appliqué à cet effet une portion de la somme affectée exclusivement jusqu’ici aux prix Monthyon : autre innovation d’un heureux exemple et qui n’en restera pas là, nous l’espérons. Les académiciens qui se sont le plus montrés favorables à cette généreuse et libre interprétation, méritent remerciement.. L’Académie française, d’après l’état financier où a contribué à la placer la gestion si entendue (même au temporel) de son spirituel secrétaire, a, je crois, aujourd’hui un revenu net de 52 ou 53 mille francs : qu’on juge combien des emplois bien ménagés de cette somme pourraient provoquer et encourager d’utiles travaux! L’application faite à M. Marmier est un premier pas hors de la lettre et de la routine. THÉATRES.On a beaucoup parlé des tendances religieuses de notre époque : on a cherché à voir dans ce mouvement des esprits, plutôt poétique et sentimental que religieux, à proprement parler, une réaction contre les idées et les conquêtes du XVIIIe siècle. C’est peu exact et peu généreux; si l’on comprend aujourd’hui le moyen- âge sous ses divers aspects, dans ses cathédrales, dans ses liturgies, dans ses romans, c’est qu’on le connaît mieux, c’est qu’on l’a plus longuement étudié. Or, à qui devons-nous de pouvoir étudier, comprendre, admirer tout à notre aise le moyen-âge, si ce n’est aux labeurs, aux combats, à la persévérance des encyclopédistes? C’est pourquoi la réaction religieuse de la restauration, qui niait le XVIIIe siècle, et voulait brûler une seconde fois, Voltaire et Rousseau, excita une répugnance universelle, tandis que les idées religieuses reprenaient faveur, grace aux travaux des historiens et des artistes. Le théâtre ne précède jamais le mouvement de la société, il le suit : le ’ théâtre n’a pas salué, dès leur aurore, les idées religieuses, il a fallu qu’elles se fussent infiltrées, peu à peu, dans un certain nombre de bons esprits pour qu’il songeât à s’en servir. En effet, le théâtre ne s’adresse point à des lecteurs privilégiés, mais à une masse dont il est chargé de faire l’éducation. Il est facile de suivre les idées religieuses dans les divers organes qui leur ont prêté leur concours : ce sont d’abord les poètes, classe exceptionnelle et restreinte, qui n’a guère pour écho que les ames les plus élevées et les plus méditatives; avec les romanciers le cercle s’agrandit; enfin le théâtre, arrivant après les poètes et les romanciers, les inaugure dans la foule, leur donne la vie d’action, la popularité. Ce n’est pas que la tragédie de M. Delavigne et le drame de M. Dumas, soient des ouvrages religieux, mais ils ont été certainement inspirés par un sentiment qui est dans l’air, que l’on respire, dont on subit l’influence sans s’en rendre compte. M. Casimir Delavigne conservateur de la tradition du XVIIIe siècle, mitigée par le bon sens de l’époque actuelle, a refait le Mahomet de Voltaire. M. Dumas a rétrogradé jusqu’au XIIIe siècle, il a pris le bon et le mauvais ange, et leur a livré un homme qui n’est autre que le petit-fils de don Juan de Tenorio, le célèbre don Juan de Marana. Bien loin de reprocher aux deux auteurs de s’être jetés avidement sur des idées qui leur étaient étrangères, pour en faire pâture et litière, nous croyons qu’il faut reconnaître dans ces deux ouvrages une tendance louable, quelque chose qui répond à un sentiment réel. La tragédie de M. Delavigne est en un acte et en vers; cet acte est fort long, et nous nous étonnons qu’il ne le soit pas encore davantage! En effet pourquoi plutôt une scène que dix? Pourquoi plutôt dix que vingt? Pourquoi une fin quand il n’y a pas eu de commencement? Un frère arrive de Rome pour tuer son frère; ce sont là deux personnages dramatiques, j’en conviens, mais où est la tragédie? Il faudrait que l’action s’engageât entre les deux frères; c’est ce que l’on attend vainement. Les pièces de M. Delavigne ne sont trop souvent que des narrations rimées, et cela est surtout vrai d’Une Famille au temps de Luther. Un seul acteur, doué d’un organe flexible, pourrait remplir tous les rôles. Voilà ce qui rend la pièce froide et le dénouement odieux; il y a, dans le meurtre de Luigi, quelque chose de la fatalité antique, qui afflige et blesse; Paolo n’est point libre, et son crime n’a même plus la grandeur du fanatisme. L’auteur n’a point su tirer parti non plus d’un rôle de jeune fille, qui, avec quelques développemens, eût tempéré la teinte sombre et sentencieuse de cette dissertation théologique. Les défauts de M. Delavigne sont la monotonie et la longueur dans les développemens Le talent plus jeune de M. Alexandre Dumas brille, au contraire, par la chaleur, l’énergie, la multiplicité des incidens dramatiques, je ne sais quoi enfin de hardi, de heurté, d’original. Eh bien! par la force des choses, il est arrivé ceci, que le monologue, le long et ennuyeux monologue que l’on avait tant reproché aux tragédies classiques, a repris le haut du pavé dans le drame de M. Alexandre Dumas; n’est-ce pas en effet un monologue que ces deux voix, l’une venant du ciel, l’autre de l’enfer, et qui retentissent perpétuellement aux oreilles de don Juan? De là, quelque froideur dans un sujet qui, par lui-même, déborde en jeunesse et en énergie. M. Dumas a usé une habileté vraiment merveilleuse à mettre en oeuvre des moyens dramatiques rebelles et inférieurs. Si un auteur de mystères ou de moralités revenait assister à Don Juan de Marana, il ne pourrait concevoir pourquoi M. Dumas, ayant à sa disposition toute la science et les ressources modernes, a été lui emprunter ses allégories et sa mythologie catholique. Cela ressemble à un homme qui échangerait les armes à feu de nos soldats contre les armes blanches des Grecs du siége de Troie. De même qu’un amateur de curiosités dépense une immense fortune pour meubler à l’antique un appartement dans quelque maison bâtie en moellons, il y a huit jours, M. Dumas a voulu faire jouer un mystère par les acteurs de la Porte-Saint-Martin. L’art a peu à gagner à ces fantaisies purement personnelles; mais la curiosité du public est excitée à juste titre : aussi la foule se presse-t-elle aux représentations de Don Juan de Marana, dont la vogue est assurée pour long-temps. Nous reviendrons d’ailleurs sur cette nouvelle tentative de M. Alexandre Dumas, et nous essaierons d’apprécier l’état actuel du théâtre en France. Les Pensées de Jean-Paul, traduites de l’allemand par M. Edouard de Lagrange, sont arrivées à leur seconde édition. Ce beau et difficultueux travail fait honneur, non pas seulement à la science philologique de M. de Lagrange, il témoigne d’une étude approfondie de la littérature et de la langue allemandes, car on ne peut comprendre Jean-Paul, ni se mettre à sa hauteur, si l’on n’a étudié tous les philosophes et tous les poètes du pays où il a écrit. Le travail de M. le marquis de Lagrange est un travail précieux. Nous espérons qu’un succès mérité l’encouragera à de nouvelles études sur les écrivains de l’Allemagne. Nous devons citer parmi les publications nouvelles, Rome, Naples et Venise, charmant livre orné de vues de M. Alfred Johannot et de M. Gudin. Ce livre est l’ouvrage d’une femme, comme il est facile de s’en apercevoir à chaque page, quoiqu’il ne soit pas signé; et le nom de cette femme pourrait encore se deviner, grâce au sentiment artiste et au goût parfait qui règnent dans cet ouvrage. F. BULOZ 14 Juin 1836. Il n’y a réellement d’existence et d’action politiques, pour les gouvernemens constitutionnels, que durant les sessions de leurs assemblées législatives. Voyez l’Espagne, malgré, la fièvre continue de sa guerre civile, quel signe de vie a-t-elle donné depuis la brusque clôture de ses chambres? À peine se demande-t-on si le ministère Isturitz est né viable. On sait bien que les nouveaux, procuradores, qu’il a convoqués, donneront seuls à cette question la réponse compétente. Au contraire, chez nos voisins d’au-delà de la Manche, les portes du parlement s’étant rouvertes au commencement de ce mois, il n’est pas un courrier venu de Londres pendant la quinzaine, qui n’ait apporté sa nouvelle significative et sérieuse. Or, tous ces derniers faits arrivés d’Angleterre, jour par jour, méritent d’être considérés dans leur ensemble et résumés. Malgré les paroles belliqueuses qu’avait prononcées lord John Russel, aux communes, en demandant l’impression du bill des corporations irlandaises, revenu si misérablement mutilé de la chambre des lords; lorsqu’après les vacances de la Pentecôte, on a vu s’ajourner la discussion touchant cette importante mesure, qui devait venir la première et avant toutes, il a été clair pour chacun qu’un nouveau compromis allait, être tenté entre les deux pouvoirs législatifs. En effet, les pacificateurs Se sont inspirés du timide amendement que le duc de Richmond avait en vain proposé chez les pairs, comme un léger palliatif du système destructeur de lord Lyndhurst. Le noble duc s’était borné à demander grace pour sept des villes principales de l’Irlande. C’était uniquement pour ces sept villes, supposées par lui plus raisonnables que les autres, qu’il réclamait le bénéfice de corporations électives; car il faut se souvenir que la proposition originelle du cabinet whig n’était pas elle-même d’un libéralisme excessif. Elle n’accordait qu’à un nombre restreint de cités l’élection libre de municipalités nouvelles. Admirez pourtant jusqu’où les whigs sont capables de pousser la conciliation. Dans une sorte de conciliabule préparatoire, qui réunit environ deux cents membres ministériels des communes, lord John Russel, si fougueux il y a trois semaines, propose simplement d’aller un peu plus loin que le duc de Richmond, et d’exiger le maintien des corporations de cinq villes, en sus des sept que voulait bien privilégier Sa Grace. Ce sage projet de transaction obtient l’assentiment unanime du meeting. Seulement, afin qu’on ne dise pas qu’il défend mal la cause de l’Irlande, l’agitateur-géant observe que l’addition de cinq villes aux douze de lord John Russel serait chose fort souhaitable. Et de fait, dix -sept corporations, c’est bien le moins qu’O’Connell puisse gagner au profit des sept millions de cliens qui lui paient si grassement ses plaidoyers à la chambre ou en plein air. Sûr ainsi de l’appui des siens, jeudi passé, dans un discours plus réservé, mais résolu, lord John Russel reproduit aux communes le bill sous-amendé, qui sera son ultimatum. Bien entendu, les tories de sir Robert Peel n’étaient pas pour tremper dans cette tentative de paix. Ce leur est une joie trop vive de voir revenir, forte de la sanction des lords, l’idée meurtrière dont l’invention leur appartient. Ce mauvais vouloir des conservateurs de la chambre élective n’est fâcheux qu’en ce qu’il fortifiera peut-être l’obstination de la pairie. Du reste, il ne saurait empêcher l’intention conciliatrice du cabinet. Une majorité libérale de quatre-vingt-six voix a décidé qu’on essaierait de traiter sur les bases que le ministère a posées. La majorité des communes a-t-elle tort, au fond, de montrer cet esprit pacifique et de faire tant de pas vers l’arrangement espéré? Nullement. D’un vaste plateau que l’on convoitait se faire céder à l’amiable, une douzaine de toises où l’on puisse s’établir et dresser ses batteries, c’est un commencement d’occupation qui vaudra certainement, avec de la patience, la conquête de tout le terrain. Bien plus, de l’avis des meilleures têtes, n’étaient certaines considérations de dignité parlementaire, qui, nous l’avouons, sont à peser, dussent les lords rejeter la conciliation offerte, ce serait d’une excellente politique aux communes d’accepter le bill tel même que l’a fait lord Lyndhurst; car, si cette mesure défigurée ajourne toute reconstruction salutaire, ne détruit-elle pas et à jamais les vieilles corporations pourries du torisme? ne place-t-elle pas l’Irlande sous la protection directe d’un lord-lieutenant libéral? Donc, à tout prendre, les réformistes ne pourraient que gagner à tout céder. Et puis, il importe de considérer ceci : rien ne sied à une assemblée populaire comme l’audace et la volonté; mais pour se donner des airs qui ne soient pas risiblement démocratiques, il faut avoir quelque démocratie en soi. Or, c’est là justement ce que n’ont pas les communes actuelles, élues sous le sceptre d’or aristocratique et corrupteur de sir Robert Peel. Grace à une combinaison purement fortuite, leur majorité est libérale; mais elle est libérale d’un libéralisme whig, parce que l’élément whig y domine. Conséquemment, attendu que dans la composition d’un whig il entre neuf dixièmes d’aristocratie et un dixième de démocratie, prise en masse, cette majorité réformiste elle-même est de beaucoup plus aristocratique que démocratique. De là elle se rend justice; elle est consistante, elle sent qu’elle n’a pas mission de battre en brèche la chambre des lords. D’un autre côté, ce qui fait la pairie si superbe, si obstinée, si courageuse à braver les droits irlandais et les libertés générales, c’est bien un peu le sentiment qu’elle a de cet esprit craintif et vacillant des communes, et surtout sa conviction très fondée que le jour est loin qui verra s’ébranler l’arbre aristocratique si profondément planté dans le sol encore tout féodal de l’Angleterre. De cette vaillance puisée à des sources qui diminuent singulièrement son mérite, il peut résulter, et on le craint, que l’inflexibilité des lords empêche absolument le succès du compromis proposé. Il ne serait pas impossible pourtant qu’une obscure considération médiocrement honorable, mais plus puissante que toutes aux yeux de tous, motivât seule et amenât la conciliation, d’ailleurs si douteuse et difficile. Il est évident qu’une fois les négociations rompues, il ne s’agira plus que de dissoudre le parlement. Mais la dissolution du parlement, voilà ce que chacun redoute, voilà ce qui sera conjuré à tout prix. Une dissolution du parlement, le peuple, le peuple ouvrier, qu’elle ne touche point, l’accueillerait assez cordialement peut- être, non pas le peuple électeur, car une dissolution, cela trouble et inquiète le pays; cela gêne le commerce, cela nuit aux affaires. Comme partis, en ce moment de sommeil politique, le libéralisme ni le torisme ne la désirent; ils supposent, l’un, qu’elle ne fortifierait guère la majorité réformiste; l’autre, qu’elle grossirait peu la minorité conservatrice. Mais ceux qui craignent surtout la dissolution, le croiriez-vous? ce sont individuellement les membres des communes et de la pairie. Rien ne coûte si cher qu’un siége au parlement. C’est une ruine que l’honneur de représenter la nation anglaise; et la dépense n’est pas uniquement à la charge des communes. Elle frappe aussi les lords. Ce sera par exemple, tel d’entre eux qui aura voulu caser ses fils, ses amis, à la seconde chambre, et tout naturellement aura payé leurs mémoires électoraux. En outre, chaque installation d’un nouveau parlement condamne leurs seigneuries à certains frais de bien-venue au profit des clercs. Aussi la perspective d’une réélection générale sourit-elle peu au personnel des deux chambres, et il se pourrait qu’une transaction intervînt entre elles par des raisons de pure économie privée. Néanmoins, cette coûteuse dissolution sera difficilement évitable cette année. Nous voulons bien qu’on signe un accord au bas du bill des corporations irlandaises. Si l’on prétend que la paix en sera mieux fondée et la cause des collisions détruite, on se trompe ou l’on se moque. Oublie-t-on que les deux pouvoirs législatifs sont depuis deux ans en collision flagrante au sujet d’un autre bill concernant les dîmes irlandaises? Ne se souvient- on pas que ce bill, voté par les communes et rejeté par les pairs, la session dernière, vient d’être itérativement adopté aux communes après trois nuits de solennels débats, et ne sait-on point que les lords le vont itérativement repousser après une causerie de quelques heures, vu la clause d’appropriation qu’il continue de maintenir? Eh bien! transigera-t-on sur cette inévitable clause qui est la question de vie et de mort du cabinet? Non pas, tant que le cabinet vivra. Qu’adviendra-t-il alors? Excipant de son titre barbare non abrogé, le clergé protestant va se remettre à poursuivre, à coups de bâton, la perception de sa dîme, qui lui sera payée à coups de fusil. Ce désordre intolérable forcera bien probablement de recourir à une dissolution. Mais dans l’état de tiédeur et d’insouciance, politique où sommeillent les trois quarts de la nation, à moins qu’une grande secousse inattendue ne réveille partout l’esprit populaire, que sortira-t-il d’une nouvelle élection générale, si ce n’est un parlement à peu près semblable à celui d’à présent, et qui jouera aux mêmes collisions? Au milieu de ces tristes conjonctures, tandis que la moitié de l’Irlande meurt de faim, un radical fashionable, un roué des plus miséricordieux, M. Duncombe, a jugé piquant d’employer toute une séance des communes à l’examen de je ne sais quelle motion qui voulait faire officiellement solliciter près de notre cabinet l’élargissement des prisonniers de Ham. La pitié anglaise a fréquemment de ces excentricités. C’est ainsi qu’il existe à Londres des associations contre les actes de cruauté envers les animaux, lesquelles se chargent de conduire les moutons à la boucherie dans de petits cabriolets, et ces touchantes confréries n’ont jamais songé de s’associer pour le soulagement des soldats que la noble discipline militaire britannique déchire chaque jour à coups d’étrivières. Le petit procès scandaleux intenté à lord Melbourne n’a jamais sérieusement menacé la position politique de ce ministre. La moralité de l’aristocratie anglaise, si grande qu’elle soit, n’en est pas à s’effaroucher d’un scandale de plus parmi les siens. Légalement, l’instance aboutira sans doute à faire condamner le premier lord de la trésorerie à des dommages intérêts d’un farthing. Puisse cette légère somme fructifier entre les mains de l’honorable M. Norton, qui, dans l’erreur de la non moins honorable mistress Norton, avait rêvé l’espoir d’un si beau placement en bonnes livres sterling! Chez nous l’intérêt du spectacle parlementaire ne s’est pas affaibli, parce que la session touche à son terme; au contraire, à l’approche du dénouement, l’action a été plus animée et plus rapide; c’est la continuation de l’examen des divers budgets qui a surtout amené les grandes scènes dramatiques. Il a paru que M. Thiers avait été généreux de discuter sérieusement les vieilles déclamations vermoulues contre l’Angleterre que M. le duc de Fitz-James s’était imaginé rajeunir. Au moins, la belle harangue, longuement prétentieuse, du ci-devant pair a-t-elle eu cet avantage, d’inspirer au président du conseil l’honorable déclaration par laquelle il s’est enorgueilli de son origine populaire, fondant sur l’aveu public et ouvert qu’il en faisait à tous le succès principal de sa nouvelle diplomatie européenne. Et le ministre avait dit vrai, car le lendemain les ambassadeurs approuvaient partout la franchise de ses rapports et confirmaient hautement son témoignage. Encore tout récemment, à l’occasion d’une mince augmentation de traitement de quelques préfets, contestée par la chambre, M. Thiers avait libéralement plaidé la cause populaire, qui est la sienne. Il avait bien flétri ce système d’économie sordide qui exclut des emplois le talent pauvre, et ferme de fait au peuple les routes que lui avaient ouvertes de droit les conquêtes de 89 et de 1830. M. Thiers a bien raison d’être fier de son origine : qu’il n’oublie jamais qu’il est sorti du sol révolutionnaire. Cette terre sacrée est sa mère. Elle seule est capable de le soutenir et de le porter. Chaque fois qu’en luttant avec les partis, il s’en est laissé arracher, n’a-t-il pas été soudainement frappé d’inertie et d’impuissance? Mais dès que son pied revenait toucher : seulement le sol natal, toute sa force lui était rendue; il redevenait lui-même, c’est-à-dire ce qu’il veut être présentement, ce que son intérêt et son avenir lui commandent d’être toujours. Le langage du gouvernement et le vote de la chambre dans la question d’Alger n’ont surpris personne; les sympathies nouvelles du cabinet reconstruit avaient dicté d’avance ses paroles et marqué sa ligne d’action; quant aux petits instincts économiques de nos honorables députés, on savait qu’ils ne se hasarderaient point à lutter contre ce grand courant de volonté nationale qui pousse à une large colonisation, guerrière aujourd’hui, pour être pacifique un jour. Nul ne prévoyait à quelles déclamations allait s’abandonner, à propos de la nationalité arabe, une partie de la doctrine durant tout le débat. Et d’abord voilà que s’élance, armé de pied en cap, un homme raisonnable autrefois, un éclectique, M. Duvergier de Hauranne, on peut le nommer. Voilà qu’il s’élance : il va, il va; où va-t-il? Il va en Afrique, il va en Alger. Sa digestion est mauvaise depuis quelques mois, son humeur est pire : il a force lances à rompre; c’est pourquoi tout ennemi lui est bon, même un ami. Il ne s’inquiète pas s’il y a des Arabes à pourfendre; c’est à nos généraux, c’est à notre armée, c’est à nos soldats qu’il s’en prend. Nos soldats d’Alger sont, en effet, des barbares : à l’école des Bédouins, ils ont surpassé leurs maîtres; ils n’ont plus ni foi ni loi; ils ne respectent plus de sexe! Or, M. Duvergier de Hauranne s’est fait redresseur de torts, vengeur de la veuve et de l’orphelin. Aussi, vous voyez, il redresse et il venge tant qu’il peut : il ne ménage pas nos troupes. Quel carnage, seigneur doctrinaire! laissez debout ceux qui restent. Mais M. Thiers a bientôt désarçonné le malencontreux chevalier, jadis philosophe. Ce premier tournoi fini, on croit que c’en est assez de chevalerie, et qu’il n’y a plus qu’un budget à voter; mais M. Guizot se lève, et demande solennellement la parole pour le lendemain. M. Guizot est en scène, silence! En vérité, le silence est profond : on entend très bien la voix de l’orateur; mais sa pensée n’est guère accessible; on suppose seulement qu’il adopte un moyen terme, et veut rester neutre entre l’armée française et l’armée arabe. Toutefois, près de conclure, il devient plus clair. D’une part, il réprimande doucereusement le zèle de ses amis; de l’autre, il gratifie l’administration d’une certaine somme de conseils aigre-doux. Mieux lui eût valu demeurer inintelligible jusqu’au bout; car M. Thiers n’a pas tardé de rembourser généreusement le donneur d’avis : quant aux amis, ils gardent des paternelles censures du maître une reconnaissance qu ils témoigneront vite. Sérieusement ces étranges exhibitions, à propos d’Alger, ont été doublement précieuses : d’abord, elles ont nettement établi ce qui constitue un utrà-doctrinaire; quel il est quand il paraît à nu et que le dépit ou la passion l’ont jeté hors des gonds; de quelle sorte de sentiment national il est susceptible; en outre, elles ont mis au jour et bien constaté l’exacte situation du parti. On avait remarqué déjà que M. Duchâtel, M. Rémusat, se tenaient notablement à l’écart. N’était-ce pas raison? Hommes d’esprit, hommes d’affaires, hommes mesurés, vouliez-vous qu’ils se missent au pas des ridicules colères de M. Jaubert? Leur convenait-il de se soumettre davantage à l’austère et capricieuse domination de M. Guizot? Mais cette domination, M. le duc de Broglie lui-même s’en était récemment lassé. Aussi, depuis qu’il avait secoué le joug, dans le langage mystique des adeptes avait-il été déclaré déchu et frappé de prétérition. Ainsi s’opère graduellement, et toutefois beaucoup plus promptement qu’on n’aurait d’abord osé l’espérer, l’isolement profond et inévitable du parti doctrinaire. Il a été exclu du pouvoir, exclu des bureaux de la chambre; enfin, subissant peu à peu les conséquences de son système d’impopularité, il tend à se fractionner de plus en plus, et à se concentrer dans quelques individus. Chaque jour il éprouve une nouvelle défection; hier M. de Broglie, aujourd’hui M. Duchâtel. M. Guizot recommande à ses amis d’agir avec prudence; mais la prudence n’est point le fait de M. Jaubert ni de M. de Hauranne; aussi ses conseils de prudence ont-ils été fort mal reçus. La scission est dans le camp : M. Duvergier de Hauranne ne communiquera plus ses discours à M. Guizot; et M. Jaubert, haut et puissant seigneur, retournera dans sa comté, se faire adorer de ses vassaux; adorer est le mot, car M. Jaubert se montre aussi empressé à seconder, dans son département, les entreprises utiles que peu éclairé, comme député, sur les véritables sentimens du pays. Les déplacemens et les promenades de rois et de princes ont continué durant cette quinzaine. Le roi de Saxe est allé visiter ce pays inconnu d’où ne revient, dit Shakspeare, aucun voyageur. Le roi de Naples ne vient pas en France, comme on l’a dit; il va en Allemagne. Ce sensible et romanesque souverain, que la mort de sa première femme désespère toujours, ne cherche plus à se consoler que par une seconde; mais il a maintenant la fantaisie de vouloir être aimé pour lui-même; voilà pourquoi il voyage, cachant bien sa couronne et ne montrant que son mérite. Néanmoins, bien qu’il ne refuse le coeur d’aucune beauté, il préférerait une archiduchesse à une bergère. Sa suprême joie serait de conquérir une archiduchesse avec la houlette d’un berger. Quant à nos princes, ils visitent le tombeau du duc de Reichstadt Vienne, qui leur renouvelle l’accueil de Berlin. Il parait, du reste qu’il s’agirait en ce moment de rendre à l’Allemagne couronnée bals pour bals et politesse pour politesse. Le roi et les princes de Prusse, un archiduc et d’autres illustres invités assisteraient prochainement aux fêtes splendides que Fontainebleau et Compiègne préparent. Dès à présent le prince de Saxe-Cobourg nous arrive accompagné de ses deux fils : l’un, dit-on, déjà le futur fiancé de la princesse Victoria. Le roi Léopold est également attendu à Paris; mais c’est là une simple visite de famille. Nous ne mentionnerions pas le voyage de la princesse de Lieven aux eaux de Carlsbad, si elle n’y devait rencontrer la duchesse d’Angoulême. L’illustre ambassadrice, qui a si gracieusement prêté son oreille gauche aux confidences de la révolution de juillet, a dû certainement garder son oreille droite pour les doléances de la légitimité. Charles X s’est aussi de son côté, mis en route. Le vieux roi va établir sa résidence près de Goritz. La cour de Vienne reprend le château de Prague, dont elle a besoin, attendu qu’il est très propre aux petits congrès mystérieux. La quinzaine, politiquement si féconde, a été littérairement et dramatiquement bien stérile. Le seul ouvrage digne et de haute portée qu’elle ait produit, c’est la seconde partie des Critiques et Portraits littéraires de M. Sainte-Beuve. Ce n’est pas ici le lieu de parler convenablement de ce beau livre. Prosateur et poète de premier ordre, M. Sainte-Beuve ne doit pas être examiné à la légère. C’est largement qu’il faut critiquer sa critique si vraie, si artiste, si équitable, et en même temps si clémente. Le Théâtre-Français, au lieu de songer à divertir son public et de lui offrir des pièces tolérables, s’est beaucoup amusé de révolutions intérieures qui ont abouti au renouvellement de la dictature de M. Jouslin de Lasalle. A la bonne heure! que M. Jouslin de Lasalle soit dictateur pourvu qu’il restaure un peu l’art et le drame. Le nouveau ballet de l’Opéra, le Diable boiteux, n’a pas affiché de bien ambitieuses prétentions. Il ne veut qu’occuper les yeux et faire patiemment attendre la rentrée de Mlle Taglioni et la reprise des Huguenots. En somme, c’est un bel album de décorations. C’est l’exhibition de lanterne magique sur une immense échelle. Nous ne terminerons pas sans répondre un mot à certaines insinuations malveillantes répandues contre l’un de nos collaborateurs. Ce n’est point, certes, dans la Revue des Deux- Mondes qu’on aura besoin de justifier M. Loève-Veimars de pareilles calomnies. M. Loève-Veimars est allé à Saint-Pétersbourg recueillir les matériaux d’un ouvrage qu’il prépare, et que nos lecteurs seront mis à même d’apprécier par la publication successive qui en sera faite dans la Revue. On sait que George Sand vient de gagner un procès grave et délicat. C’est à cette circonstance, capitale dans sa vie, que se rapportent quelques passages des Fragmens de Lettres insérés dans la livraison du 1er juin. Ces révélations toutes personnelles ne paraissaient pas destinées à une publicité si prompte; détachées d’un corps de Mémoires tout-à-fait individuels, elles ne devaient voir le jour que beaucoup plus tard. Si l’auteur s’est décidé à lever dès à présent le voile de sa vie privée et intime, c’est que les attaques violentes dirigées contre lui ont été le frapper jusque dans cet asile. Poussé dans ses derniers retranchemens, le poète en use à sa manière; il fait servir à sa défense les sentimens et les facultés que Dieu a mis en lui. Qui oserait l’en blâmer, surtout en présence des diatribes mensongères et niaises qu’on vient tout récemment de diriger contre lui Si quelques écrivains, qui voyagent habituellement avec l’antichambre de l’aristocratie anglaise, croient bien mériter de leurs patrons, en prenant au sérieux les bavardages et les mystifications que les salons de Paris ne leur épargnent pas, il ne faut pas trop s’en étonner. Mais on ne saurait concevoir le motif qui a pu déterminer la Revue britannique à traduire et à répandre chez nous les diffamations ridicules de la presse tory. Est-il donc bien loyal et bien courageux d’aller ramasser à l’étranger des injures anonymes dont l’absurdité est par trop évidente pour des lecteurs français? La science vient de perdre un des hommes les plus éminens, qui est allé rejoindre brusquement dans la tombe les Cuvier, les Fourier. M. Ampère est mort vendredi 10 juin, à cinq heures du matin, à Marseille, où l’avaient appelé ses fonctions d’inspecteur-général. Illustre dans les sciences mathématiques et physiques, où il s’est montré inventeur; éminent dans la philosophie et la métaphysique, qu’il aimait et cultivai à la manière de Leibnitz, il mérite un examen détaillé, que nous tâcherons de rendre digne de sa mémoire. M. l’abbé Caron vient de publier les deux premiers volumes de sa Démonstration du catholicisme (10). Une logique pressante et serrée, qui rappelle la manière d’Abbadie et de Nicole, place ce livre au nombre des plus remarquables productions de la philosophie contemporaine. Quant au fond des choses, M. Caron a voulu montrer le milieu qu’il faut tenir; selon lui, dans la recherche de la vérité entre les philosophes individualistes qui n’ont foi qu’au sens privé et ceux qui exigèrent les droits de l’autorité et du sens commun. Cet ouvrage paraît marqué au coin d’une grande sagesse, et il est destiné à relever beaucoup de courage religieux qui se tenaient en garde et contre un système moderne réprouvé par l’église et contre les théories du XVIIIe siècle. La Bibliothèque anglo-française, que publie M. O’Sullivan, a ouvert la série de ses publications par un volume de Shakspeare, contenant Richard III, traduit par M. Mennechet, le Marchand de Venise, par M. Lebas, et Roméo et Juliette, par M. Ph. Chasles. Les deux premières traductions sont remarquables par une élégante fidélité; mais nous voudrions surtout attirer l’attention sur la tentative de M. Chasles, tentative louable et que le succès a couronné; étude d’artiste et de philologue, car l’artiste, celui qui rend, qui trouve, qui invente l’expression la plus saillante, la plus convenable, et le philologue, qui scrute le mot et s’en pénètre, se sont réunis pour traduire Roméo et Juliette. Le travail de M. Chasles, si vivant, si poétique, est mieux qu’une traduction. F Buloz. 30 Juin 1836. Les événemens politiques de la quinzaine ont tous disparu devant l’acte d’horrible démence qui, dans la soirée du 25 juin, est venu surprendre et consterner Paris et la France. L’assassin est un nommé Louis Alibeau de Nîmes, âgé de vingt-six ans et se disant commis négociant. Nous ne reproduirons pas ici les détails donnés par les feuilles quotidiennes sur l’arrestation de ce malheureux, sur ses habitudes dépravées et son langage depuis qu’il occupe, à la Conciergerie, la chambre de Fieschi. Le fanatisme d’Alibeau est froid et taciturne; avec plus d’instruction que Louvel, il lui ressemble en plusieurs points. Comme lui, il a long-temps nourri son sinistre projet; depuis trois ans, il a conçu et entretenu l’idée d’assassiner le roi, et si, jusqu’ici, il avait consenti à en ajourner l’exécution, c’est qu’il attendait qu’une révolution vînt renverser le gouvernement de juillet, et lui épargner ainsi la peine, les dangers et l’immortalité de l’assassinat. On trouve ainsi, dans cet homme, ces espérances vagues d’un nouvel état social brusquement improvisé, cette attente de l’imprévu, cette invocation paresseuse de l’impossible, cette oisiveté mécontente, qui, tout en cherchant des distractions dans la débauche, se tient, l’arme au bras, à la disposition de l’émeute. Il est remarquable qu’Alibeau a été déterminé à hâter l’exécution de son crime par la tranquillité même dont jouit la société; il appelait les convulsions de la guerre civile, et, désespéré par le calme qui régnait autour de lui, il s’est adressé à l’assassinat pour contraindre le pays à une révolution. On ne saurait trop déplorer la confusion des idées qui précipite dans le crime ces imaginations dépravées. Il y a vraiment dans notre société quelques hommes qui sont encore plus malades que coupables Alibeau a fait quelques lectures; on a trouvé chez lui un volume des Martyrs de M. de Chateaubriand, et un volume de Saint-Just. Quelques lectures de plus et quelques vices de moins, il eût compris que les premiers chrétiens propageaient leur croyance et leur foi par le martyre et non par l’assassinat, et il n’eût pas cru se mettre à côté des hauts révolutionnaires de l’époque exceptionnelle de 93, en dressant un guet-apens contre le roi, le malheureux eût encore compris combien la société, dont il voulait se porter l’interprète et le vengeur, était loin d’accorder la moindre sympathie à ses sauvages opinions. Étrange délire que de vouloir entraîner à sa suite une société dans laquelle on n’a pas même su prendre la moindre place par le travail, la vertu ou le talent. On ne saurait trop s’élever contre ce pernicieux mélange de vanité et de paresse qui porte certains esprits à délaisser les nobles labeurs, la persévérance de tous les jours dans un art, dans une profession, dans la science, pour demander à de brutales violences un rôle éclatant, qui les gorge de jouissances et de bruit; ils ont oublié que, dans tous les temps, la réputation et le bien-être n’ont été la conquête que de la constance. Pour tous les hommes vraiment illustres, la gloire et la fortune ont toujours été lentes à venir. Michel-Ange travaillait aussi rudement qu’un maçon. La société devrait pourtant être comprise dans ses sentimens et ses volontés, car son attitude est un grave enseignement pour qui veut l’interroger et la servir; elle est calme, elle se sent forte, elle ne se prend ni à la colère ni au désespoir, elle est sûre d’elle-même et de ses destinées. On dirait que dans son apathie plus apparente que réelle, elle sourit ironiquement des tentatives de ceux qui veulent l’emporter là où elle ne veut pas aller, à savoir en arrière ou au-delà des bornes nécessaires du présent et du siècle. Il serait à désirer que les hauts fonctionnaires, qui représentent le double intérêt du gouvernement et de la société, montrassent, dans leurs actes et dans leurs proclamations, un sentiment vrai de l’état social. Les préfets, à l’occasion de l’attentat du 25 juin, ont adressé à leurs administrés une proclamation pour exprimer et appeler l’indignation générale de la France sur cet acte odieux. Plusieurs d’entre eux ont représenté l’état et la société même à deux doigts de leur ruine, si l’assassin eût réussi dans son exécrable dessein. Ils oublient donc que la mort tragique du roi, si affreuse et si déplorable qu’elle fût, ne saurait ébranler dans ses fondemens la constitution de la société. N’y aurait-il donc plus de lois, de Charte, de dynastie, de chambres, de magistrature, d’armée, de garde nationale? N’y aurait-il donc plus de société, avec ses traditions, sa volonté, et la puissance de les faire triompher. Il est fâcheux que dans la hante administration on puisse noter une telle absence de tact. Ayez du zèle, messieurs, mais plus d’habileté. On ne vous demande pas des phrases d’adulation, mais de la bonne et ferme administration. Avant le 25 juin, avant d’être exclusivement absorbée par l’attentat d’Alibeau, la presse quotidienne avait passé une longue revue de la session qui vient de finir. Les avis sévères n’avaient pas été épargnés à nos législateurs. A vrai dire, quelques-unes des censures n’étaient pas sans fondement. Il s’est perdu bien du temps que réclamaient d’utiles travaux interrompus ou à commencer. Toutefois, de l’aveu même des censeurs les plus austères, la chambre se recommande cette année par l’adoption de deux importantes mesures, empreintes l’une et l’autre d’un esprit de progrès et de perfectionnement notables. Nous voulons parler de la loi des douanes et de celle des chemins vicinaux. Deux lois libérales et populaires, est-ce donc si peu? Une session est-elle absolument stérile quand elle les a produites? Plusieurs des dernières sessions du parlement anglais ont été moins fécondes encore. Au dehors, beaucoup de petites nouvelles, mais peu d’importantes. En Espagne, toujours le même sommeil général. L’esprit public et la guerre civile semblent dormir pareillement. Mais la prochaine session des chambres ne tardera pas à réveiller en sursaut tout le pays. Pour l’instant, les officiers de l’armée du général Évans sont les seuls qui donnent quelque signe de vie. Au défaut des opérations militaires, ils ont organisé des courses au clocher. Des courses au clocher en Biscaye où ce n’est que montagnes et ravins! Ces Anglais doivent être contens. Nulle part ils n’auraient trouvé d’aussi belles occasions de se rompre leçon. En Portugal, dona Maria a dissout sans cérémonie la chambre de ses députés, parce qu’ils avaient prétendu discuter sérieusement les lois financières qui leur étaient soumises, et pour lui avoir contesté le droit d’investir du commandement de l’armée son nouvel époux. Quand nous regardions cette jeune princesse danser follement à Paris, il y a quatre ans, qui nous eût dit qu’elle sentit bientôt une reine si mauvaise tête, et si peu regardante aux coups d’état? En Angleterre, la grande querelle entre les deux chambres n’a pas fait beaucoup de pas vers l’accommodement. Les lords sont saisis du bill des corporations irlandaises réamendé par les communes, et leurs seigneuries ne paraissent pas fort empressées de choisir entre la paix et la guerre. D’ailleurs, bien qu’il attende avec une impatience fiévreuse le dénouement de la collision, le parlement ne demeure pas pour cela inactif Diverses scènes comiques ont beaucoup égayé le débat sur la réduction des droits de timbre qu’on a votée conformément aux résolutions du chancelier de l’échiquier. L’amendement développé par M. Kearsly a surtout diverti l’assemblée. L’honorable membre avait proposé, avec une imperturbable gravité, de dégrever le savon, au lieu de dégrever les journaux Puis, durant la même discussion, est survenue l’aimable dispute entre M. Roebuck et le même M. Kearsly : M Kearsly avait déclaré le discours de M. Roebuck dégoûtant; M. Roebuck a déclaré que M. Kearsly ne s’était pas assez abstenu de trop boire à son dîner. Ces gentillesses parlementaires n’ont jamais, du reste, des suites bien sanglantes, grâce à l’intervention omnipotente du speaker, qui calme les antagonistes les plus fougueux, en les faisant enfermer dans les prisons de la chambre jusqu’à complète pacification. Ainsi, et en vertu des salutaires réflexions qu’inspire la prison, s’est terminée la terrible affaire entre M. Trench et M. Wason, qui ne voulaient rien moins que s’aller entretuer à Calais. Celle de sir John Hobhouse et du colonel Sibthorp ne semblait pas devoir se conclure si aisément. Sir John, interrompu, pendant qu’il parlait, par un ricanement du colonel, avait riposté poliment : «Il n’y a rien de si sot qu’un sot rire.» Là dessus le colonel de jeter feu et flamme. Rien ne le pouvait satisfaire que le sang répandu, et voilà que soudain cette colère s’apaise et tombe devant une rétractation indirecte de sir John, et quelques avis paternels du speaker. M. O’Connel a bien eu également sa petite altercation avec M. Richards; mais comme le grand agitateur est rigoureusement fidèle à son voeu de ne plus se battre, ses affaires d’honneur sont les plus faciles de toutes à arranger. Ces combats singuliers de paroles seraient bien ridicules et bien intolérables, s’ils se répétaient souvent. Ils ont été beaucoup plus fréquens cette quinzaine qu’ils ne le sont d’ordinaire. Il faut les attribuer à l’excitation que cause dans la chambre le conflit avec la pairie. C’est de la colère surabondante; on se bat avec qui l’on peut, en attendant la grande mêlée. La chambre des lords a repoussé, à une immense majorité, le bill qui tendait à introduire quelques indispensables réformes dans la cour de chancellerie. C’est que ce bill était un acheminement à des réformes bien plus graves. Il conduisait à remanier la juridiction monstrueuse des lords jugeant comme cour d’appel. Il menait à séparer les fonctions politiques et judiciaires du chancelier. Or, ces questions louchent essentiellement à la constitution même de la pairie. On conçoit qu’à l’heure qu’il est les pairs ne soient guère empressés d’ouvrir une voie aux assaillans qui les battent en brèche. Mais c’est hors du parlement que s’est jouée la principale scène. Le procès intenté à lord Melbourne n’était au fond qu’un procès politique sur lequel les tories fondaient de grandes espérances. Les tories ont fait cette année une campagne peu honorable et peu dans les habitudes parlementaires du pays. Désespérant de détruire le caractère public de leurs ennemis, ils ont essayé de détruire leur caractère privé; ainsi ont-ils attaqué la moralité de lord Melbourne, de même qu’ils s’en étaient pris à la probité d’O’Connel, au sujet de l’élection de Carlow. Cette seconde tentative sans générosité ne leur a pas mieux réussi que la première. Un jury anglais n’admet pas légèrement la culpabilité en fait d’adultère; il ne se décide point d’après de simples présomptions, sur la foi de témoins douteux. Bien plus, la loi impose une condition essentielle au mari qui demande des dommages- intérêts. La loi veut qu’il ait été vigilant; qu’il se soit montré le constant et jaloux observateur de sa femme; qu’il n’ait jamais paru insoucieux de cet honneur dont il vient réclamer le paiement. Or, tel n’était point le cas de M. Norton. M. Norton n’avait été ni vigilant, ni jaloux; il n’avait nullement été un sévère gardien de son honneur. Au contraire, il avait fermé les yeux; il avait été volontairement aveugle. Ces considérations dictaient d’avance le verdict qui a proclamé la double confusion des tories et de leur déplorable instrument. Rien n’a manqué à celle de M. Norton. Il n’a pas même obtenu cette précieuse fiche de consolation du farthing qui eût rejeté les frais à la charge du défendeur; et l’on sait qu’ils sont considérables en Angleterre lorsqu’il s’agit d’une audition de témoins. C’est un véritable événement littéraire que la double publication de l’Essai sur la littérature anglaise et de la traduction du Paradis perdu de Milton, par M. de Chateaubriand. Nous ne pouvons que signaler aujourd’hui à l’attention publique ces deux ouvrages, que recommande assez le nom de l’illustre écrivain. Nous les examinerons une autre fois avec l’étendue et le soin qu’exige une oeuvre de cette importance. F Buloz. 14 Juillet 1836. Les affaires d’Angleterre continuent d’offrir un spectacle chaque jour plus intéressant et plus varié. Il importe de suivre avec attention jusqu’au dénouement l’action un peu lente, mais curieuse et compliquée, du drame politique de Westminster. Si la guerre a décidément éclaté entre les deux assemblées législatives, c’est bien la chambre des lords qui a voulu cette collision. La chambre des lords se souvient que la prudence et la timidité lui ont mal réussi en 1832. Aujourd’hui qu’elle n’aperçoit nul danger menaçant à l’horizon, elle s’avise de courage et de hardiesse. Ce nouveau système, dont l’inertie actuelle de l’esprit public semble justifier l’emploi, est-il également bien calculé pour garantir longuement l’existence de la pairie? Voilà ce qu’il s’agit d’examiner. Plus de concessions! se sont écriés les lords. Nous avons été jusqu’à présent trop prompts à reculer. Nous ne céderons plus un pouce de terrain. L’habileté consiste à défendre les moindres positions qui gardent l’accès de la place. - Les conférences s’entament avec les communes au sujet de l’accommodement proposé sur le bill des corporations irlandaises. Durant les dernières années, dans ces sortes de conférences, la courtoisie avait presque triomphé du vieil usage. On avait daigné recevoir les communes sans se couvrir et debout. C’était une impardonnable faiblesse. Désormais on s’assiéra comme par le passé, et l’on enfoncera même davantage son chapeau. Si vous aviez vu pourtant les nobles lords en habit de ville, coiffés de cet étrange chapeau à cornes, qui ne ressemble pas mal à celui de nos ordonnateurs des pompes funèbres, vous douteriez que ce retour à la rigoureuse étiquette aristocratique soit un moyen fort efficace pour restaurer la dignité de la pairie. Mais voici venir une occasion plus sérieuse de montrer son autorité. Ce même bill des corporations irlandaises, déjà si cruellement maltraité par leurs seigneuries, se représente enfin devant elles timidement réamendé par les communes. La séance est grave et solennelle. Lord Melbourne et lord Holland avaient renouvelé leurs avertissemens énergiques. Voyant quelle aveugle passion entraînait la chambre, lord Grey lui-même avait rompu un silence de deux ans. Il s’était avancé seul entre les deux partis prêts à en venir aux mains, et avait proposé un dernier moyen de conciliation. Mais ses conseils, pleins de sagesse, ne sont plus ceux que l’on écoute, ce sont les ressentimens acharnés de lord Lyndhurst qui font la loi. C’est l’ex-chancelier tory qui gouverne maintenant les pairs sous la responsabilité du duc de Wellington, leur chef nommai. Lord Lyndhurst ayant déclaré que les lords ne peuvent se désister de leurs principes, une formidable majorité repousse à la fois et les amendemens de la seconde chambre, et le sous-amendement plus pacifique encore de lord Grey. Ce rejet prononcé, tout espoir d’arrangement avait dû s’évanouir. La conduite ultérieure des communes était dictée d’avance. La politique les avait poussées à trop accorder peut-être; il ne leur était plus permis de rien céder honorablement. Aussi la séance dans laquelle lord John Russel vient demander l’ajournement à trois mois du bill mutilé, n’a-t-elle point l’intérêt dramatique de celle des lords; mais le langage que tient le ministre est singulièrement vigoureux et significatif. «Il compte que la pairie ouvrira les yeux et se rangera prochainement à l’avis des communes, autrement il désespérerait du salut de la constitution britannique; car il ne concevrait pas, ajoute-t-il, de constitution plus impraticable que celle qui autoriserait l’opposition déterminée, persévérante, inflexible, d’une chambre haute paralysant toutes les mesures de la chambre élective et méconnaissant l’opinion générale du pays.» Ce sont là les propres paroles de lord John Russel, le fils du duc de Bedford, l’un des plus illustres rejetons de l’aristocratie anglaise, et conséquemment l’un des plus intéressés à la conservation des privilèges de cette aristocratie; ce sont les propres paroles du même ministre qui déclarait, il y a moins de six mois, que la réforme ne devait seulement pas songer aux changemens organiques. Ainsi la pairie est mise en demeure, et non plus uniquement par les radicaux, mais par les whigs eux-mêmes. Il faut qu’elle cède, et avant peu, ou le maintien de la constitution devient impossible, c’est-à-dire qu’il devient indispensable de réformer la pairie. Cédera-t-elle cependant? pourra-t-elle céder? Engagée comme elle est dans le chemin difficile où l’a jetée lord Lyndhurst, pourra-t-elle revenir sur ses pas? Vraiment, pour une petite satisfaction qu’il a donnée à leur orgueil, ce n’est pas encore ce dernier vote des lords qui a beaucoup assuré leur avenir, non plus que cette dignité dont ils sont si jaloux. La chambre des communes, qui continue d’être patiente et de ne se point décourager, vient de consacrer encore une fois le principe d’appropriation du bill des dîmes irlandaises. De ce que la majorité réformiste, qui l’a voté, s’est trouvée moins nombreuse qu’elle ne l’est d’ordinaire, il ne faut point conclure qu’elle se soit affaiblie ou divisée. Il s’agit ici d’une question à part, d’une question religieuse, non point d’une question de liberté politique. Il y a en Angleterre, et surtout au parlement, nombre de consciences libérales qui n’ont pas secoué le joug du préjugé protestant. Pour elles, retrancher le moindre denier du revenu de l’absurde église anglicane importée en Irlande, ce serait une sorte de sacrilège. C’est déjà beaucoup, et on ne devait pas l’espérer, que dans une chambre élue sous la double influence du clergé et des tories, il se soit rencontré plus de trois cents membres résolus à établir la tolérance et l’égalité religieuses, et qui, à force de persévérance, aient su rendre ces principes presque universellement populaires. Si les lords eussent été raisonnables et habiles, ils se fussent néanmoins bornés à concentrer leur résistance sur le terrain de ce bill des dîmes ii landaises. Au moins cette position était tenable. Ils avaient de leur côté une imposante minorité dans les communes. Mais leur opposition, aveugle, violente, systématique, ne profitera qu’à leurs adversaires. Avec le simple refus d’abolition de la dîme, O’Connell eût sans doute agité l’Irlande plus vivement cette année que les précédentes : il ne l’eût pas unie et soulevée comme un seul homme, ainsi qu’il va faire armé d’un rejet du bill des corporations. La lettre qu’il vient d’adresser à ses compatriotes, et qui leur recommande le rétablissement de l’association catholique sur une base élargie et plus solide, aura certainement des résultats aussi prompts qu’efficaces. Que l’on calcule l’action de ce puissant levier que ne retiendra plus, mais que soutiendra et fortifiera la main du gouvernement lui-même. Les whigs ont été bien inspirés, le jour où ils se sont rallié le grand agitateur, et les tories, au contraire, sont bien imprudens et maladroits de l’outrager et de le pousser à bout chaque jour. O’Connell était le radical dont l’aristocratie avait le moins à redouter. Ce n’est pas uniquement un avocat opiniâtre du ballot et du suffrage universel. Tout terrible niveleur qu’on l’ait fait, il n’a guère du tribun que la parole vive et parfois grossière. Au fond c’est un homme d’état véritable et plus propre peut-être à fonder qu’à détruire. Qui sait toucher et mettre en mouvement comme lui les ressorts nécessaires au gouvernement d’une nation ou d’un parti? Il a compris que l’instant n’est pas venu de gouverner par le menu peuple, en dehors du pouvoir électoral; il s’adresse donc aux électeurs, à la classe moyenne, aux riches, de même qu’au peuple, et voici que sans rien perdre de sa souveraine autorité sur le paysan, il range sous sa bannière le marchand, le bourgeois et le lord. Ce n’est pas d’aujourd’hui d’ailleurs qu’il nourrit le projet de cette invincible agrégation : sûr qu’il était des masses, après la dernière session, il avait fait un appel pressant à la noblesse irlandaise et l’avait en partie déjà attachée à sa cause. Il n’est pas de moyen qu’il néglige; tandis que dans les meetings publics, il entretient l’ardeur des multitudes et soutient leur enthousiasme, la presse répand partout ses proclamations et ses manifestes. Et il n’a pas eu assez de ces milliers de voix des feuilles locales publiques sous son inspiration. Il lui a fallu une tribune plus haute d’où il parlât ou fit parler selon ses vues à la Grande-Bretagne tout entière. C’est ainsi qu’il a fondé et qu’il conduit la Revue de Dublin, qui plaide aujourd’hui dignement et largement pour toutes les libertés de l’Irlande. Si étroite que soit son alliance avec les whigs, O’Connell ne s’est pourtant pas séparé des radicaux; il n’est pas moins libéral qu’eux; il est seulement meilleur politique, il comprend mieux les temporisations et les ménagement que l’intérêt de la liberté lui-même exige. A vrai dire, le parti radical pur n’est pas sans pouvoir dans le pays, mais il n’est nullement appelé, quant à présent, à mener seul la marche des réformes. Un fait remarquable et qui valait bien la peine d’être constaté, quoique notre presse n’en ait pas dit un mot, c’est la retraite récente de M. Harvey, l’un des organes distingués de ce parti à la chambre des communes. M. Harvey y représentait Southwark, le faubourg le plus populeux de Londres. La lettre publique qui contient sa démission est fort curieuse et mérite la lecture. Il se plaint amèrement de ce que ses commettans lui aient rogné son mandat. Ils lui ont, dit-il, interdit le droit de presser l’administration et de l’attaquer au besoin, selon qu’il le jugeait nécessaire. C’est pourquoi il abdique ce pouvoir législatif qu’on ne lui laisse plus libre, et il rentre dans la vie privée. Certes ce n’est pas là un symptôme qui annonce que l’opinion se défie des whigs Et en effet, leur attitude vis-à-vis de la pairie justifie pleinement la confiance que montre en eux l’Angleterre. Le parlement a entamé la discussion du bill qui prétend réformer le temporel de l’église anglicane. On conçoit que l’église elle-même sanctionne les principes de cette mesure débonnaire, et qu’elle ait la magnanimité de l’appuyer. La douloureuse réforme, en effet, pour le clergé, que celle qui laisse à l’archevêque de Cantorbéry un traitement de 15,000 livres sterling, et, proportionnellement, des revenus analogues aux évêques inférieurs dans la hiérarchie! Mistress Norton n’a pas quitté Londres pour Paris, ainsi qu’on l’avait assuré. Il était au contraire question, la semaine passée, d’une fête brillante que le duc de Devonshire devait lui donner en manière de réparation d’honneur. C’est dommage que cette générosité ait tout l’air de demeurer un bruit de salon. Il eût suffi d’une mazurque dansée à Devonshire-House par sa grâce avec mistress Norton, pour réhabiliter partout ailleurs la petite-fille de Sheridan. Mais tout ami qu’il soit du ministère Melbourne, le noble duc aura réfléchi que le monde exclusif du West-End se compose de d x tories contre un whig. Il n’aura pas eu le courage de compromettre si gravement sa haute autorité fashionable. En Espagne, la guerre civile s’est un peu ranimée, devançant le réveil prochain de la guerre parlementaire. Il ne parait pas toutefois que le retour de Cordova à l’armée ait amené jusqu’à présent la réussite des savantes combinaisons stratégiques qu’il annonçait. Loin de là, ont dit quelques correspondances, l’une des colonnes de Villaréal se serait portée sur les Asturies à travers les Anglais et les christinos. Cette évolution fût-elle réelle, le gouvernement de Madrid n’aurait pas à s’en effrayer beaucoup. Ce ne serait encore là probablement qu’une de ces trouées téméraires, mais sans résultat, qui exercent depuis trois ans l’agilité des troupes carlistes. La nouvelle du désastre de Santa-Anna n’est plus douteuse. Voilà le Mexique sans président et son armée sans général. Ce double échec pourra faciliter promptement le triomphe de l’insurrection de Houston. Le Texas se précipiterait vite alors dans les bras des Etats-Unis, dont l’hypocrite convoitise ne cherche depuis long- temps qu’un prétexte honnête pour s’emparer de cette riche province. L’esclavage est chez elle en suprême honneur; n’est-ce pas là un titre suffisant et qui la rend digne d’être agrégée d’emblée à la grande république fédérative? Ainsi l’admission du Texas, une fois votée par le congrès, l’Union cesserait même d’être également partagée entre les états à esclaves et les états qui interdisent le trafic de la race noire. Les premiers gagneraient la majorité; ils seraient quatorze contre treize. L’honorable conquête qu’aurait faite la terre-modèle des pays et des hommes libres! Notre session législative a été définitivement close cette semaine. La chambre des pairs avait été le seul rouage de la machine constitutionnelle qui eût fonctionné durant la quinzaine. On a remarqué, sinon les rapides débats de ses dernières séances, au moins quelques-uns des discours prononcés par différens pairs. M. Gautier a déploré vivement l’obligation qui contraint la chambre de voter sans discussion et à la hâte, chaque année, le monceau des budgets accumulés. Peut-être, en effet, serait-il convenable que la pairie pût les vérifier à loisir. En tout cas, elle doit comprendre qu’il ne s’agit pour elle que de les enregistrer purement et simplement. Nous imaginons que l’exemple de l’Angleterre doit faire autorité en matière de gouvernement représentatif. Eh bien! en Angleterre, les lords ont aussi le droit d’amender les lois de finance; mais, de fait, jamais ils n’en usent. S’ils s’avisaient d’en renvoyer une à la seconde chambre avec un seul chiffre altéré, leur amendement serait soudain foulé aux pieds par les communes. C’est pourquoi, tandis qu’elles votaient dernièrement les résolutions du chancelier de l’échiquier, tendant à diminuer le droit du timbre des journaux, chacun se disait : «Enfin, voilà un bill contre lequel ne pourra rien la méchante volonté de la pairie.» Le discours semi-diplomatique et semi-carliste de M. de Noailles n’a guère paru qu’un pâle et lointain reflet de celui de M. le duc De Fitz-James à la chambre des députés. Ou se serait peut-être égayé davantage aux dépens de M. Bigot de Morogues, à propos de sa boutade obscurantiste, si elle n’eût été suggérée par des circonstances qui ne donnaient nulle envie de rire. Le vote du budget de la guerre n’a pas, bien entendu, soulevé sérieusement de nouveau la question d’Alger. Il n’a été qu’une occasion de prouver encore que le gouvernement comprend bien la volonté du pays, en voulant lui-même résolument le maintien et la protection armée de notre colonie. Il n’est plus désormais permis d’en douter; Alger sera une France africaine, qui n’aura qu’à grandir et à prospérer sous le regard de la mère-patrie. La liste des nouveaux factionnaires, publiée mercredi, a semblé, au premier aspect, quelque peu bigarrée. Les uns y ont trouvé de la gauche; les autres, du centre gauche; ceux-ci, de la doctrine; ceux-là, une légère nuance de légitimisme. Nous ne serions point, pour notre part, disposés à blâmer beaucoup ces sortes de mélanges. A moins qu’il ne s’agisse de noms tout-à-fait dévoués au gouvernement déchu, il n’est pas d’un mauvais exemple que, dans le choix de ses délégués, l’administration consulte les lumières des candidats plutôt que leur opinion. L’admission aux emplois des capacités diverses, indépendamment de leur manière de penser, pourrait aider aussi à l’accomplissement si souhaitable de la réconciliation générale des partis. Parmi les nominations nouvelles, quelques-unes ne sont que des actes de justice et de réparation. Le choix le plus remarquable, celui de M. Dufaure, montre qu’il n’y a plus d’exclusion inflexible, pas même contre l’extrême gauche. C’est en effet de ce côté de la chambre qu’est parti M. Dufaure pour arriver au conseil-d’état. M. Dufaure, ancien signataire du compte-rendu, est l’un des hommes parlementaires dont l’influence a été le plus laborieusement acquise; son débit est terne, son argumentation serrée; il résume une discussion avec une vigueur et une clarté remarquables, et enlève un vote de la chambre, non pas par un de ces coups de tonnerre, une de ces éloquentes sorties familières à M. Berryer ou à M. Dupin, mais en échauffant graduellement son auditoire; on croit toujours en entendant M. Dufaure n’avoir jamais le courage de l’écouter jusqu’au bout, et il est difficile de ne pas partagera la fin un avis si bien déduit. La nomination de M. Dufaure et celle de M. Félix Real, sont deux loyales satisfactions données aux opinions de la gauche modérée. Il faut espérer que l’on ne se bornera pas à des témoignages d’estime envers les hommes, et que la presse aura bientôt à constater d’autres améliorations qu’on est en droit d’attendre et d’exiger. Nul mouvement ne se fera dans la diplomatie. M. Guizot n’a pas plus sollicité l’ambassade de Londres qu’on n’a songé à la lui offrir : le poste d’ailleurs n’est point vacant. Le général Sébastiani n’a pas la moindre envie de l’abandonner, et il ne s’agit pas davantage de l’en retirer. Sa santé, aujourd’hui rétablie, le rend, dit-on, très suffisant près du cabinet de Saint-James. Il est du moins certain que notre ambassadeur, qui vivait dans une profonde retraite l’an passé, a fait grande figure durant toute la présente saison : il a ouvert ses salons au monde fashionable, et donné des fêtes à Manchester-Square, qui ont rivalisé avec les plus splendides routs du West-End. Un journal annonce qu’un de nos collaborateurs, M. Sainte-Beuve, est sur les rangs pour la place vacante à la bibliothèque de Sainte-Geneviève. Ce bruit n’a aucun fondement. Les poésies de M. Jean Reboul se recommandent elles-mêmes indépendamment de l’intérêt qu’excite leur auteur. un talent incontestable s’y produit. Le vers est partout élégant, correct, harmonieux, bien coupé. L’auteur sait tous les secrets de la nouvelle école; il les sait trop bien peut-être. Nous lui voudrions moins de savoir-faire et plus d’originalité. J’imagine qu’il eût gagné à moins étudier les diverses manières de MM. Hugo et Lamartine. Il fût demeuré davantage lui-même, et c’eût été pour lui tout profit; car, il faut bien le dire, dans cette trentaine de morceaux lyriques qu’il nous donne, il n’y a rien absolument du boulanger de Nîmes. Nous ne reconnaissons pas à un seul passage le poêle ouvrier, le poète du peuple, et c’était le poète du peuple, le poète ouvrier surtout que nous étions curieux de voir. Nous regrettons sincèrement que M. Reboul n’ait pas tiré de sa position tout le parti qu’il pouvait. Plus il eût été simple, plus il nous eût dit son humble condition et la lutte de sa muse contre le labeur de sa vie, plus il se fût élevé, plus il eût grandi, plus il eût eu de chance de se faire un grand nom à part, rival peut- être de ceux de Burns et de Hogg. Mais avec l’instrument poétique qu’il possède, M. Reboul ne se doit point décourager. Qu’il s’inspire de sa situation! qu’il nous dise uniquement ses propres émotions, et non point celle des autres. Qui sait? Ne pourrait-il pas alors devenir quelque chose comme le Burns de la France? Nous ne lui souhaiterions pas, quant à nous, d’autre gloire. M. Jules de Saint-Félix vient de publier un roman sous le titre de Cléopâtre. Qu’on se rassure, ce roman n’est pas une réimpression de celui de la Calprenède. Les Romains de M. de Saint-Félix ne portent point le justaucorps de buffle, les manchettes brodées et la longue épée des raffinés de la cour de Louis XIII; son Caton n’est point galant, son Brutus n’est point dameret. Sa Cléopâtre n’a jamais mis le pied à l’hôtel Rambouillet; il lui faut les portiques de marbre et les écoles d’Alexandrie; il lui faut pour amant ce gros soldat qui péchait des poissons tout cuits et mangeait un sanglier à son repas. Ce roman de M. Saint-Félix est vraiment une étude curieuse et qui mérite d’être lue avec quelque attention. Les erreurs de détail ne manquent point, mais l’ensemble est original et vrai, le style a de l’ampleur et de la solennité. Les livres qui ont la bonne fortune d’une nouvelle édition, sont rares aujourd’hui. Le Chemin de Traverse, de M. Jules Janin, est du petit nombre de ces livres que le public adopte. La troisième édition vient de paraître entièrement refondue. Nous consacrerons prochainement un article à l’auteur du Chemin de Traverse. La quatrième livraison de Richelieu, Mazarin, la Fronde et le Règne de Louis XIV, par M. Capefigue, paraît chez le libraire Dufey. Ces deux volumes vont jusqu’à la mort de Mazarin. Une grande curiosité s’attache à cette publication, qui contient : 1° l’histoire municipale de Paris durant la fronde, d’après les documens de l’hôtel-de-ville; 2° l’histoire provinciale et parlementaire de cette époques! dramatique, et par conséquent la fronde à Lyon, Marseille, Toulouse, Rouen, etc.; 3° l’histoire des métiers, confréries, associations industrielles, des pamphlets et de la littérature frondeuse; 4° l’histoire diplomatique des traités de Munster, Westphalie et des Pyrénées, d’après les pièces et documens inédits. Le Simon de George Sand, que nous avions donné dans la Revue, a reparu en un volume, il y a quelques jours, et il est déjà à sa seconde édition. Ainsi un premier succès se trouve confirmé par une nouvelle sanction de l’opinion publique, qui, toujours impartiale et juste, répond à sa manière aux absurdes pamphlets de la presse anglaise, si paternellement et si amoureusement introduits par la Revue Britannique dans le monde parisien. Ce fait est important à constater, car il accuse un progrès réel et incontestable dans cette grande masse du public, qui lit sans prévention et juge avec équité. La donnée de Simon, que tous nos lecteurs connaissent, est simple; l’auteur s’est placé entre les réalités les plus communes de la vie provinciale et les hautes régions de la poésie intérieure et de l’honneur idéal. Nous avons tous connu maître Parquet, le vieil avocat de province; nous avons diné avec lui, nous avons ri de sa bonne et franche gaieté, et si nous avions un procès dans son département, nous ne voudrions pas confier à d’autres mains qu’aux siennes la direction de nos affaires. Fiamma n’est pas précisément de sa famille; mais elle s’y est sans peine acclimatée; et, trop fière pour être vaine, elle n’a jamais fait sentir à ces bonnes gens qu’elle n’était pas des leurs. Superbe, indépendante, dédaigneuse des préjugés et des lois sociales, et quelque peu parente, j’imagine, de la Sylvia de Jacques, elle est, comme elle, fille de la montagne; le soleil du Midi a échauffé son âme et bronzé sa peau. Maître Parquet, c’est la vie positive, même un peu trop matérielle; Fiamma, c’est l’idéal, c’est la poésie, la contemplation, le détachement mondain. Mais comment ces deux âmes étrangères, filles de patries si éloignées, se sont-elles rencontrées? et comment à la première rencontre ne se sont-elles pas à jamais séparées? Parquet a un neveu, ce neveu aime Fiamma, il en est aimé; Simon est donc le lien des deux natures; c’est par lui qu’elles communiquent et qu’elles s’entendent. Avocat, comme son oncle, il songe à l’avenir, il a besoin d’une carrière et feuillette le Bulletin des Lois. Voilà l’homme extérieur; mais l’homme intérieur habite ailleurs que dans l’étude; ses instincts sont poétiques : il aime la solitude, il s’y délasse, il la cherche; c’est là qu’il a trouvé Fiamma. Ces deux âmes soeurs se sont bientôt reconnues, elles ne veulent plus se séparer; mais si l’idéal les unit, le positif les divise. De là des combats, des larmes, des doutes, une longue attente; mais les nobles instincts l’emportent, la victoire leur reste. COMMERCE DE L’ILE DE CUBA. Un économiste distingué, M. Ramond de la Sagra, auteur d’une histoire de l’île de Cuba, vient de livrer à la publicité de nouveaux documens statistiques sur cette ile (11), dont il a le premier fait connaître toute l’importance. Nous lui empruntons les résultats suivans, qui démontreront mieux que tous les raisonnemens l’intérêt qu’ont les métropoles elles-mêmes aux développemens industriels et commerciaux de leurs colonies. La prospérité croissante du commerce de l’Ile de Cuba n’est pas due seulement au développement de son industrie agricole, mais bien plus encore à l’ensemble des mesures protectrices et des réformes introduites dans l’administration de la douane. Une révision des tarifs était le premier besoin du commerce. Le gouvernement local, loin d’y chercher le moyen d’augmenter les recettes du fisc, se montra uniquement préoccupé du désir d’accroître l’activité commerciale, et, par suite, la prospérité du pays. C’est en partant de cette base qu’il s’efforça d’appeler dans les ports de l’île la concurrence des divers pavillons étrangers, qui assuraient un débouché aux récoltes, tout en conservant, d’ailleurs, au pavillon espagnol les facilités d’écouler ses approvisionnemens particuliers. Dans les premières années de l’époque que j’examine, dit l’auteur, le nombre et l’activité des corsaires, sous le pavillon des nouveaux états indépendans de l’ancienne Amérique espagnole, avaient tellement paralysé les communications maritimes entre la métropole et l’Ile de Cuba, que le gouvernement de Madrid se vil forcé d’accorder des licences pour l’introduction des produits espagnols sous pavillon étranger. Cette mesure eût été un véritable arrêt de mort pour le pavillon espagnol, si le gouvernement local de l’île de Cuba n’eût mis en oeuvre toutes ses ressources pour en atténuer les inconvéniens, soit au moyen d’escortes respectables qui, pendant les années 1827, 1828 et 1829, protégèrent les bâtimens espagnols, soit en réduisant à 3 pour 100 pour le pavillon espagnol le droit d’entrée, que le pavillon étranger acquittait sur le pied de 24 et de 30 pour 100, et même de 60 pour 100 lorsqu’il s’agissait de protéger le placement des farines espagnoles. L’impulsion donnée à la navigation nationale par ces mesures fut telle, qu’elle commença par affecter les ressources du trésor. En 1826, les importations nationales directes étaient descendues à la somme de 409,353 pesos. Et les exportations ne dépassaient pas 500,000 Dans la même année, l’importation générale n’excédait pas 2,858,793 p. f. En 1828, cette importation s’éleva à 4,523,302 En 1829, elle fut d’environ 5,000,000 Le pavillon national, si rare en 1826, introduisit en 1830, en produits espagnols de la Péninsule, une valeur de 3,224,268 p. f. Et exporta pour l’Espagne une valeur à peu près égale. Le pavillon étranger, à la même époque, n’introduisit plus, en produits de la Péninsule, que pour environ 1,500,000 p. f. en opérant un retour d’un peu plus de 750,000 Les progrès de l’industrie nationale continuèrent. En 1833, le commerce espagnol, sous pavillon espagnol, introduisit pour une valeur de 3,134,071 p. f. La navigation étrangère, en produits nationaux, se trouva réduite aune introduction de 51,710 et à une exportation de 10,561 En 1834, l’importation sous pavillon espagnol fut de 3,407,094 p. f. Celle provenant de la métropole, sous pavillon étranger, de 5,393 Il faut avouer que, parmi les mesures citées par l’auteur comme ayant contribué à la prospérité récente de la Havane, il en est qui témoignent encore bien plus de l’ignorance profonde de l’ancienne administration que des progrès de la nouvelle, telles que l’existence d’anciens droits de 83 1/2 pour 100 pour l’importation et de 17 pour 100 sur l’extraction des sucres; telles encore les entraves fiscales mises aux transactions du commerce intérieur de l’île ou à la fréquentation des ports, autres que ceux de la Havane et de Saint-Yago, fermés au commerce extérieur jusqu’en 1826. Parmi les améliorations qu’il signale se trouve comprise la réduction du droit sur les sucres à la sortie, qui, de 17 pour 100, sur une évaluation de 16 réaux l’arrobe, n’est plus que de 3 réaux (à titre d’impôt municipal) sous pavillon espagnol, et de 4 réaux sous pavillon étranger. La valeur officielle, servant à la perception de cet impôt, a été réduite de 16 réaux successivement à 12, a 8 et à 7, alors que le prix vénal est monté de 8 réaux l’arrobe à 16 réaux (12) et au-delà. On a également exempté de tout droit de tonnage les bâtimens entrant et sortant sur lest; la réduction au droit de tonnage est de 20 réaux à 12 réaux par tonneau de marchandises, en faveur du pavillon étranger. Une prime de 2 pesos est accordée par sortie d’un tonneau de mélasse sous pavillon étranger. D’heureuses réformes opérées dans les différentes branches de l’administration concoururent, avec les modifications apportées au système des douanes, à produire une augmentation de recettes, telle que, de 1825 à 1826, le principal revenu public s’éleva de 3,326,552 p.f. à 4,224,328 p. f. En 1827, il était de 5,255,860 Ainsi, en deux années seulement, il y avait une augmentation de 1,929,308 D’autres branches de revenu donnèrent également de notables augmentations, en sorte qu’en trois années, de 1826 à 1828, l’augmentation totale des recettes sur celles de 1825 fut de 6,957,832 p. f. La progression ne s’est point arrêtée là. Le mouvement général du commerce maritime fut, En 1826, de 28,735,592 p. f. En 1827, de 31,639,047 En 1828, de 32,649,285 Les années 1829 et 1830 se tinrent à peu près à ce niveau; 1831 et 1832 éprouvèrent quelques réductions; 1833 remonta au niveau de 1830. En 1834, le mouvement commercial s’est élevé à 33,051,255 p. f. Dans ces dernières années, dit l’auteur, le commerce maritime de l’île doit être estimé sur le pied d’une importation de 19,000,000 p. f. et d’une exportation de 14,000,000 dont la valeur réelle est de plus de 20 millions, ainsi qu’il l’observe, puisque cette évaluation est celle du tarif officiel, inférieur aujourd’hui pour le sucre de beaucoup plus de moitié à la valeur vénale de cette denrée. Son résumé des exportations de 1834 entre dans le détail ci-après : Sucre 8,408,231 arrobes. Café 1,817,315 (en 1833, 2,500,000 arrobes). Miel 104,213 boucauts, sans parler des autres produits dont l’exportation croissante est prouvée par l’exemple ci-après : Tabac en feuilles exporté en 1828 70,000 arrobes en 1830 160,000 Quant au tabac travaillé (cigares et râpé), l’exportation s’est accrue, de 1828 à 1834, de 210,000 livres à 616,020 livres; ce qui prouve qu’abstraction faite de l’énorme consommation locale de ce produit, la culture en a triplé dans l’espace de six années. Sous le régime de la ferme, et à l’époque la plus florissante de ce régime, la fabrique de la Havane n’exporta jamais plus de 110,000 arrobes par an de tabac en poudre ou en feuilles. Cette riche culture est susceptible d’un accroissement incalculable (le septième seulement de l’ile de Cuba est en culture), en l’associant à un sage système de colonisation blanche, si nécessaire aujourd’hui à l’ile de Cuba pour sa sécurité présente et sa prospérité future. C’est au gouvernement de couvrir ce système de sa protection directe et d’une coopération efficace. Il en résultera de grandes améliorations dans l’état de l’agriculture, et ce résultat peut seul résoudre les questions aussi controversées que mal posées de la culture confiée à une population libre. REVENUS ET DÉPENSES PUBLIQUES. En 1825, le revenu de l’île s’élevait à la somme de 5,722,198 p. f. En 1826, après les réformes de son tarif et de ses autres impôts, à celle de 7,097,936 En 1827, ce revenu s’éleva à 8,469,974 En 1828, à 9,086,407 En 1829, à 9,142,612 Le revenu des années suivantes s’est toujours maintenu à peu près sur le pied de 9,000,000 L’intendance de la Havane proprement dite et la sub-délégation de Matanzas entrent dans cette somme pour 7,000,000 p. f. Ce résultat fut obtenu par une simplification et une réduction des tarifs qui augmentèrent l’importance du mouvement commercial et de la consommation intérieure. On a déjà vu quel accroissement avait pris la production du tabac. Cet accroissement date de l’époque de la suppression des impôts qui grevaient spécialement cette culture. Don Ramon de la Sagra rappelle ici les proportions des diverses sources de revenu public de Cuba, telles qu’il les avait déjà établies dans son grand ouvrage statistique : 67 2/3 p. 100 Fournis par le commerce maritime, c’est-à-dire les tarifs de douane et les droits de navigation; 24 1/2 Contributions territoriales; 2 2/3 Retenues sur le traitement des fonctionnaires; 1 2/3 Retenues exercées sur les rentes et revenus ecclésiastiques; 3 1/2 Droits divers. 100 Total En 1834, les droits d’entrée donnèrent 4,405,314 p. f. Les droits de sortie 692,974 En partant de la base des valeurs officielles, l’importation se trouve ainsi chargée, sur toutes provenances, d’un droit moyen d’environ, 24 p. 100 Et l’exportation d’un droit moyen de 4 7/10 Dans l’histoire statistique de l’île de Cuba, écrite en 1831, l’auteur estimait le produit net de l’agriculture et de l’industrie locale à la somme de supportant un impôt de 5 p. 100. 22,808,622 p. f. Aujourd’hui que les produits annuels se sont accrus et que l’impôt a éprouvé des réductions, le fardeau fiscal ne peut être estimé au-dessus de 3 p. 100. L’auteur avait également calculé en 1831 que la consommation de l’île de Cuba, tant en produits locaux qu’en produits étrangers à son sol, pouvait s’élever à une valeur de 53,326,406 p. f. L’auteur fait ici un calcul d’où il conclut que l’impôt général ne s’élève pas au-delà du sixième de la valeur des consommations; mais, d’un autre côté, il paraît que dans ce calcul ne figurent, bien qu’étant à la charge de la colonie, ni les frais d’entretien du clergé, ni les frais de la correspondance maritime (celle-ci doit rapporter), ni les produits de la loterie, ni les taxes municipales, ni certaines charges attachées à certaines propriétés. De 1825 à la moitié de 1828, les caisses de la Havane fournirent à l’entretien de l’escadre près de 4,000,000 p. f., et en outre remirent à la Péninsule plus de 2,500,000 p. f. : on se trouvait alors menacé d’une dépense annuelle de près de 10,000,000 p. f. Pour y faire face sans recourir à de nouveaux impôts, on fit de grandes réformes administratives, et on réduisit les frais de perception à 305,053 p. f., c’est-à-dire à 3 3/4 pour 100 du total des contributions. En 1829, l’entrée en caisse de la Havane fut de 7,115,783 p. f. Mais l’escadre absorba près de 1,500,000 Les traites de la métropole plus de 500,000 La solde des troupes 2,136,714 Enfin les frais de la légation des États-Unis, habituellement défrayée par le trésor de Cuba, et les dépenses des autres intendances portèrent le total de la dépense à 9,140,559 p. f. Dont le service de terre absorba 40 pour 100 L’escadre 4 L’administration civile et autres dépenses locales 11 l/4 68 1/2 pour 100 L’auteur ne spécifie pas l’emploi du surplus. En 1830, les dépenses générales de l’île s’élevèrent à 8,838,214 p. f. Dont l’escadre et la garnison absorbèrent 5,385,826 L’année 1830 termina la période quinquennale de la nouvelle administration, qui ne put réussir à faire face à ses dépenses extraordinaires, qu’en raison de l’augmentation de 14,444,180 p. f. que les impôts de cette période produisirent par comparaison avec la période de 1821 à 1825. Dans les années suivantes, la réduction des forces navales et des troupes destinées auparavant à des expéditions en terre ferme permit d’appliquer une partie du revenu public à des dépenses locales commandées par les besoins du pays. En 1831, le trésor de l’ile remit à la métropole 176,929 p.f, En 1832 339,450 En 1833 823,270 Il existe en outre à la banque d’escompte une réserve de 1,300,000 p. f. L’intendance de la Havane n’a rien épargné pour développer l’industrie particulière, et son concours a été d’autant plus utile, que l’esprit d’association a fait peu de progrès dans l’île de Cuba; l’autorité locale a cherché à l’encourager par des avances. C’est en partant de ce principe que l’intendance de la Havane a favorisé l’établissement de paquebots correspondant avec la métropole, a secouru l’intendance de Porto-Rico, a fondé la banque d’escompte, et a fait beaucoup d’autres avances selon le besoin des temps. Entre les dépenses publiques, l’auteur cite encore «la fondation d’un grand nombre d’écoles, la création d’un jardin botanique, les primes et secours pour la culture de l’indigo et pour l’extension de celle du cacao, l’élévation du vers à soie, l’introduction des meilleurs instrumens aratoires et machines industrielles connues en Europe, la création d’un journal destiné à la propagation des découvertes utiles, celle d’un amphithéâtre d’anatomie, d’un cours de clinique, celle d’une école navale, et beaucoup d’autres dépenses faites en faveur du cabinet d’histoire naturelle de la métropole; la reconstruction de l’ancienne intendance, la construction des magasins de la douane, celle des casernes de Guanajay, de San Antonio, et Bayamo; la vaste caserne de Matanzas et l’hôpital de la Charité du même lieu; enfin des chemins et des ponts en grand nombre; l’introduction des bateaux-dragues dans la baie de la Havane et le port de Matanzas; une conduite d’eau en fer destinée à fournir aux besoins de la ville, et qui, à elle seule, mériterait à son auteur une renommée immortelle; il faut encore ajouter le chemin de fer qui s’exécute en ce moment, du chef-lieu à la vallée de los Guines.» Nous terminerons cette notice en donnant un tableau comparatif du commerce des ports dont l’entrée est permise. COMMERCE DES PORTS DONT L’ENTRÉE EST PERMISE. Noms des ports Importations Exportations Total en pesos F. Habana 13,374,343 9,609,858 22,984,201 Matanzas 1,151,851 1,997,852 3,149,703 Cuba 1,278,597 1,412,358 2,690,955 Puerto Principe 195,515 83,573 279,088 Trinidad 702,255 627,313 1,329,568 Baracoa 32,191 15,921 48,112 Manzanillo 112,111 80,532 192,643 Gibrara 42,845 81,838 124,683 Jagua 67,805 35,186 102,991 IMPORTANCE DU COMMERCE DE CHAQUE NATION COMMERÇANT AVEC L’ILE DE CUBA. Paillons Rapport avec le commerce total Rapport avec l’exportation générale National 1/5 1/6 Etats-Unis 1/3 1/3 France 1/15 1/18 Angleterre 1/9 1/7 Allemagne 1/14 1/6 Pays-Bas 1/24 1/10 Chaque individu de la population de l’île exporte des produits de l’île pour une valeur de 15 pesos.0 réales. Il reçoit des produits étrangers pour une valeur de 22 3 Il consomme de ceux-ci pour 19 0 Il en réexporte pour 3 3 Et il consomme des deux espèces de produits pour 73 0 Ainsi, chez une population qui ne dépasse pas de beaucoup sept cent mille âmes, parmi lesquelles on compte trois cent mille esclaves, le chiffre de la consommation individuelle doit se calculer sur le pied de près de 400 francs; on peut juger par là combien la consommation des classes aisées, dans les diverses colonies, doit être supérieure à celle des classes analogues en Europe. F Buloz. 31 Juillet 1836. La disparition d’Armand Carrel des rangs de la presse est l’événement le plus tristement remarquable de cette quinzaine : sa mort a consterné tout le monde, amis et adversaires, les partis et les masses; et le mérite de l’homme a été mis en pleine lumière par le vide qu’il a laissé. Carrel avait conquis par son originalité une place que personne ne saurait, occuper après lui. Simple journaliste, il s’était créé puissance politique; il avait associé le pamphlet quotidien à l’autorité de la tribune; sans caractère officiel, il s’était élevé à une véritable égalité avec les hommes d’état et les gouvernans. Cette situation était unique, et Carrel la devait à sa personnalité vigoureuse. Les choses sont toujours ce que les hommes les font : Carrel avait fait de son journal un drapeau, un camp, une force. Il est probable que le jeune publiciste eût été un grand capitaine, si les circonstances lui eussent ouvert la lice de la guerre et de la gloire. Il avait l’habitude de nourrir son esprit des traditions et des leçons de l’empereur. Puisqu’il devait périr jeune, que n’a-t-il succombé pour une cause plus noble et plus digne de lui, plutôt que de trouver sa fin dans une rencontre obscure! Le défaut de Carrel fut l’excès du courage; il ne s’estima pas assez lui-même; il ne songea pas assez qu’il avait le droit et le devoir d’être avare d’une vie qui appartenait au pays. Le courage de l’homme politique ne doit pas ressembler à l’impétuosité militaire; l’écrivain doit plutôt avoir le sang-froid qui Sait affronter la mort et ne la donne pas. Dans nos moeurs, on se bat moins par vengeance que par amour- propre, que par fierté, pour donner au public la preuve qu’on ne tremble pas sous la menace de la balle et de l’épée. Qui avait moins besoin que Carrel de prouver son courage, lui si loyal, si éprouvé, si chevaleresque? La perte d’Armand Carrel est irréparable. il avait porté du génie dans le journalisme, dans ces luttes incessantes dont il savait, à force de verve, renouveler les détails et la monotonie; son style nerveux, délié, svelte, énergique et pur, était admiré de Chateaubriand et de Béranger, qui tenaient à honneur de le compter parmi leurs amis. Il est beau d’avoir, à trente-six ans, mis la plume du journaliste à côté de la vieille gloire d’hommes blanchis dans les longs travaux. Ce n’est pas ici le moment d’examiner la carrière politique de Carrel et d’apprécier le chef de parti, d’autant plus que quelque jugement que l’on porte sur le système qu’il avait adopté depuis quatre ans, sa juste renommée repose sur des fondemens incontestables. Le républicain de l’école américaine peut être sujet à controverse et soumis à une discussion sévère; mais le publiciste profond et patriote qui avait un amour si intelligent de la gloire et des intérêts de la France, mais le défenseur des droits politiques, qui sont supérieurs à toutes les formes de gouvernement, ne peuvent rencontrer que l’approbation universelle. Carrel excellait dans les questions de politique étrangère; il faisait un contre-poids nécessaire à l’entraînement qui nous attire vers l’alliance de l’Angleterre; il avait le culte de la grandeur nationale, il le nourrissait ardemment dans son âme au milieu de l’allanguissement qui nous énerve aujourd’hui. La France sentait que ses intérêts de gloire et de puissance ne seraient jamais trahis par cet homme, si de la pensée il passait un jour à l’action; et, à le lire, elle ne s’étonnait pas qu’il fût de la patrie de Corneille. Tout a été triste dans ces derniers jours De sinistres rumeurs de complot et d’assassinat sont venus consterner l’opinion, et le ministère n’a pas peu fortifié l’effroi public par la suppression de la revue du 29 juillet. Il est impossible de ne pas croire aux appréhensions sérieuses des ministres, à la sincérité de leurs renseignemens et de leurs craintes; et il est difficile de prononcer un blâme absolu sur la résolution qu’ils ont prise. Il paraît qu’on a pensé dans le cabinet qu’il serait insensé de venir, pour ainsi dire, provoquer l’extravagance hideuse d’une poignée de scélérats, et de leur offrir les facilités du crime. On cite un mot qu’on attribue à M. de Talleyrand : «qu’il fallait avoir eu l’année dernière le courage de passer la revue, et cette année celui de la supprimer.» Il faut donc consentir à laisser passer tête baissée cette maladie, ce choléra moral de l’assassinat; nous croyons bien que ce fléau sera aussi court qu’il est épouvantable, et que ses vapeurs n’infecteront pas long-temps notre atmosphère. Mais il est triste que les menaces du crime puissent tenir en échec toute une société, et peut-être eût-il été plus habile d’achever de déshonorer l’assassinat sous le luxe de son courage. Au moins nous avons eu pour dédommagemens d’éclatans avantages en Afrique; le général Bugeaud a rudement malmené Abdel-Kader, il a fait de nombreux prisonniers, a tué à l’ennemi un monde considérable, et continue de pousser l’Arabe jusqu’aux confins de la régence. Voilà de notables résultats qui consolideront notre colonie et dont nous ne saurions trop nous réjouir. Certes nous sommes loin d’être les partisans politiques an général Bugeaud; nous nous rappelons ses incartades de tribune, et l’inconvenance de ses attaques contre la presse; mais dès qu’il s’agit eu service de la France contre l’étranger, tous les dissentimens doivent être oubliés. Hors de France, il n’y a plus à considérer ni opposition, ni ministère; les opinions ne sont rien, les faits et les services prévalent seuls. En Angleterre, les tories, les whigs, les radicaux oublient tout dès qu’il s’agit de la gloire des trois royaumes. Cette religion de la patrie doit rester intacte et sacrée au milieu des dissensions politiques. Aussi nous n’hésiterons pas à reconnaître que le général Bugeaud a déployé en Afrique une remarquable vigueur, qu’il a montré plus d’audace et d’initiative qu’on n’avait fait jusqu’alors], qu’il ne s’est pas contenté de chasser l’Arabe devant lui, mais qu’il a voulu le joindre et en finir; qu’il apprend à nos jeunes soldats à marcher, à s’aguerrir à la continuité des fatigues, et qu’il a fait preuve enfin de belles qualités militaires. Le général a compris qu’il fallait avoir Abdel-Kader mort ou vivant, et qu’une victoire éclatante était nécessaire. Il n’y a plus à s’en dédire, la France est engagée d’honneur à conquérir et à civiliser l’Afrique. Les faits parlent plus haut de jour en jour, et jamais provocation plus directe à l’action et à la gloire ne fut plus hautement adressée par la Providence à une grande nation. Ce fut une noble pensée que celle qui, après 1830, résolut d’achever l’arc de triomphe de l’Etoile et de l’inaugurer un 29 juillet. Quelle autre journée, en effet, convenait mieux à la consécration du monument? Le 29 Juillet avait remis la France en possession de cette immense gloire militaire des vingt-cinq années de la révolution et de l’empire. La France saura gré au gouvernement qui a conçu cette pensée, et l’a si dignement et si rapidement réalisée. Si l’on est juste, M. Thiers n’aura pas la moindre part dans la reconnaissance publique. On sait que ce fut le ministre qui obtint des chambres les fonds nécessaires, comment il appela à son aide l’élite des artistes, avec quelle ardeur il poussa les travaux. L’inauguration de l’arc de triomphe a eu lieu le jour promis. Quoique les détails en soient d’une haute valeur, c’est surtout l’effet grandiose que produit l’ensemble des sculptures, c’est surtout la richesse, la grandeur et la dignité du monument tout entier qu’il faut admirer. On est fier d’être d’un pays qui a fait tant de nobles choses en un quart de siècle, et en sait si noblement constater le souvenir. Quelle histoire que celle qui vous est donnée à lire dans le registre solennel de ces voûtes colossales! Quelles pages impérissables léguées à la postérité! Quel éloquent résumé de nos dernières guerres, que ces simples listes de capitaines illustres et de hauts faits d’armes gravées sur les murs! Pas une pierre ici qui ne dise un nom glorieux ou une victoire immortelle. Les quatre larges trophées qui décorent les quatre façades principales sont une digne décoration du monument; par leur situation sur le premier plan, par leur énorme développement et leur valeur réelle, ce sont les morceaux de sculpture qui attirent et méritent surtout l’attention. Le sujet qu’a traité M. Cortot, c’est Napoléon au faîte de la puissance et couronné des mains de la Victoire : ce n’est pas celui que nous préférons. Le Napoléon de M. Cortot ne satisfait pas; l’expression de sa figure voudrait être profondément pensive; elle n’est qu’indécise et vulgaire. Le génie triomphant de l’empereur devait être autrement idéalisé sur cet arc de triomphe dont il est l’ame. Les deux trophées de M. Ettex, en regard l’un de l’autre, sont d’une composition savante, trop savante peut-être. Peut-être l’artiste en a-t-il trop voulu faire deux pendans; ses groupes opposés se répondent plus symétriquement qu’il ne convenait. Cette extrême régularité tient plutôt de l’architecture que de la sculpture. Du reste, l’idée des sujets de M. Ettex était belle. Il l’a exécutée avec un incontestable talent. D’une part, c’est la Patrie qui arrache le laboureur de ses champs et l’emmène défendre le sol envahi; de l’autre, c’est la Paix qui le ramène à sa charrue; rediit ad boves. Un peu moins de raideur et un peu plus d’élan, il y aurait là presque du Michel-Ange. Le morceau capital et supérieur est celui de M. Rhude. Voici bien 92. La frontière est menacée, mais les armées ennemies ne la passeront pas. Le peuple tout entier se lève comme un seul homme et court au combat. Le génie de la résistance guide nos soldats, planant sur eux, ses grandes ailes déployées, l’oeil étincelant, magnifiquement irrité, sûr de la victoire. Ici tout est mouvement et enthousiasme; tout est au niveau du sujet. Ce chef-d’oeuvre de M. Rhude est un véritable chef-d’oeuvre. Les morceaux encadrés au-dessus des trophées ou sous les voûtes sont d’un autre style. Là plus d’allégorie. Le vieil uniforme de la vieille garde impériale reparaît partout, et vous le regardez le coeur ému et bondissant. Tout l’idéal est dans la vérité même des faits représentés. Que voulez-vous de plus grand? C’est Austerlitz, c’est Aboukir, c’est le passage du pont d’Arcole, c’est Jemmapes, ou bien ce sont les funérailles de Marceau, c’est la prise d’Alexandrie. Tous ces ouvrages nous ont paru dignes du monument, et dignes aussi de MM. Gechter, Seurre aîné, Feuchère, Marochetti, Lemaire et Chaponnière, leurs auteurs. Le bas-relief non interrompu qui court autour des quatre faces du grand entablement est dû aux ciseaux associés de MM. Brun, Laitié, Jacquot, Caillouette, Seurre aîné et Rhude. Son élévation le met tellement hors de la portée du regard, que nous n’en avons guère aperçu que l’effet; mais cet effet est magnifique. Il nous montre réalisé tout ce que nous avions rêvé des frises du Parthénon. Il reste à poser le couronnement de l’acrotère. Quel sera ce couronnement? On n’est plus, dit-on, d’accord là-dessus. Nous regretterions, quant à nous, qu’on eût abandonné l’idée de cet aigle immense qu’on avait promis de confier au ciseau de M. Barye. Laissez à César ce qui appartient à César. Vous avez été déjà généreux et désintéressés. Vous n’avez pas imité cette faiblesse de Napoléon qui mettait son chiffre à des monumens qu’il n’avait pas bâtis. Vous l’avez replacé lui-même sur sa colonne. Soyez plus généreux encore; placez son aigle sur cet arc que vous avez fini, mais qu’il avait commencé, et qui est l’arc de ses triomphes. Les esprits prompts à s’alarmer se sont exagéré l’importance des derniers mouvemens carlistes en Espagne. Certes c’est un symptôme fâcheux que la persistance de cette insurrection, qui gagne chaque jour du terrain, s’étend et se propage dans des provinces qu’elle n’avait pas jusqu’à présent atteintes. Pour quiconque a étudié de près et sérieusement ce pays, il était clair que la guerre civile se prolongeant, les choses devaient inévitablement se passer ainsi. Ce n’était pas uniquement au nord que le prétendant avait des champions nombreux et décidés; il en avait bien d’autres également dévoués partout ailleurs. Mais au moins, partout ailleurs qu’en Biscaye et dans le Guipuzcoa, la force supérieure et organisée d’avance des libéraux, et leurs mesures bien prises, avaient fortement contenu d’abord et enchaîné le parti contre- révolutionnaire. Toute la faute, ou plutôt tout le malheur du gouvernement de la régente a été de ne savoir ou de ne pouvoir étouffer en quelques mois la lutte que sa bonne chance avait resserrée dans un étroit espace. Au commencement, don Carlos ne jouait qu’un pur jeu de hasard. Se maintenait-il un temps donné, une seule campagne, il était évident qu’il s’établissait assez solidement pour donner avant peu les mains à ses partisans de tous les coins du pays. Voilà justement ce qui est advenu. Le cabinet de Madrid n’ayant pu profiter du premier isolement des révoltés pour les détruire, comme on devait s’y attendre, tout ce qu’il a tenté depuis n’a guère tourné qu’à leur avantage. Si la molle et doucereuse administration de M. Martinez de la Rosa les a fortifiés et encouragés, l’administration plus énergique, mais peu prudente, de M. Mendizabal ne leur a pas été moins profitable. Niera-t-on, par exemple, qu’en fermant tous les cloîtres et en renvoyant chez eux cent mille moines, ce dernier ministre n’ait formé lui-même des noyaux de guérillas prêts à lever le drapeau du prétendant jusque dans les moindres districts? Ainsi les bandes du curé Mérino parcourent aujourd’hui plus audacieusement que jamais les deux Castilles; d’aventureux lieutenans de Bruno Villareal menacent à la fois la Galice et les Asturies; le fanatisme des montagnards du royaume de Valence s’exalte de nouveau et ressaisit les armes; une imprévoyante expédition du général Evans vient d’échouer contre les fortifications restaurées de Fontarabie. Est-ce à dire cependant que le triomphe prochain de don Carlos soit assuré ou seulement probable? Loin de là. Le trône de la jeune reine n’est pas même sérieusement ébranlé. Il a au contraire, dans la nation, des soutiens déterminés aussi et supérieurs en nombre, en force et en lumières. Mais une triste vérité ressort des événemens de plus en plus incontestable. C’est que l’insurrection a jeté maintenant de telles racines, qu’il est devenu impossible de prévoir quand elle sera arrachée du sol, et si elle en sera jamais arrachée sans le bouleverser tout entier. Ce peuple n’est pas de ceux chez qui la discorde civile, une fois allumée, s’éteint aisément. Il est fidèle à ses haines de parti, et se les transmet religieusement de génération en génération. Qu’on n’oublie pas qu’en certaines portions de la Catalogne et du royaume de Valence, il subsiste encore de ville à ville, de village à village, des animosités ardentes et implacables, dont l’origine remonte aux guerres intérieures de la succession. Toutefois, il n’y a pas à désespérer encore de la pacification des provinces insurgées. Elle dépendra beaucoup des prochaines cortès. Les électeurs assemblés nomment partout en ce moment leurs nouveaux procuradores. Ce que l’on sait des choix accomplis ne dit pas quel sera le sens de la majorité, et si elle soutiendra le ministère Isturitz. Toujours est-il que les deux chefs des deux opinions les plus tranchées vont se retrouver en présence. M. Martinez de la Rosa et M. Mendizabal sont réélus déjà l’un et l’autre. Pourvu que l’assemblée nouvelle n’aille pas s’épuiser en vains combats de personnalités oratoires, pourvu qu’elle ne soit pas livrée aux faiseurs de projets et aux arrangeurs de phrases! Ce que le pays lui demandera cette fois, ce ne sera pas des paroles, ce sera des actes. Ce qu’elle lui devra avant tout, coûte que coûte, toute autre réforme cessante, ce sera la réforme de la guerre civile. Le commandement suprême de l’armée semble, à l’heure qu’il est, bien mal à propos et bien imprudemment mis aux mains de Cordova, le plus beau discoureur, mais le moins capable des généraux qui, depuis 1833, sont successivement venus s’essayer sans succès contre les bataillons carlistes. Que les cortès qui arrivent constituent par leur vote et soutiennent franchement une administration vigoureuse et indépendante. Dût-elle déplaire à la cour afin de la mieux servir, cette administration saura bien, sans doute, choisir enfin le général qu’il faut aux troupes de la reine. Ce serait trop malheureux si la cause de la liberté ne découvrait pas parmi les siens un seul homme digue et en état de la défendre, lorsqu’au défaut de Zumalacarreguy, celle de l’absolutisme trouve d’emblée, dans la personne de Bruno Villareal, un second chef aussi entreprenant et aussi habile que son prédécesseur. En Angleterre, la querelle continue aussi animée entre les deux assemblées législatives, et le public continue de regarder ce spectacle parlementaire avec le même calme indifférent. Il est inouï qu’une crise politique de cette gravité s’opère au milieu d’un pareil engourdissement du pays qu’elle intéresse. Les lords, qui ne voient plus nul inconvénient à être courageux et imprudens, redoublent chaque jour de hardiesse et de témérité; il n’y a plus de mesure utile et libérale qui trouve grâce devant eux, si inoffensive qu’elle soit et en dehors des questions de parti. Les communes leur avaient dernièrement envoyé, en seconde instance, un bill tendant à abolir l’emprisonnement pour dettes. Il n’a pas été mieux accueilli de leurs seigneuries cette armée que l’année passée. Il vient d’être encore impitoyablement repoussé. Que voulez-vous? La pairie est inviolable. A-t-elle emprunté de l’argent, il n’y a de recours ni contre ses biens ni contre ses personnes; pourquoi partagerait-elle avec le peuple ce privilège? Et puis le grand mal, quand des créanciers légitimes tiendraient toute sa vie entre quatre murs un pauvre homme qui n’est pas un lord! Le bill des corporations anglaises et galloises, arraché à grand’peine l’an passé de la chambre haute, nécessitait un amendement qui en facilitât l’exécution. Cet amendement, voté par les communes, est soumis aux pairs. Mais ils se reprochent assez déjà la faiblesse qu’ils ont eue de consentir une loi si capitalement hostile à leurs intérêts; au moins ils ne perdront pas cette excellente occasion qui s’offre d’entraver la marche des municipalités nouvelles. L’amendement est rejeté. Une autre victime plus illustre a bientôt présenté la gorge à leurs seigneuries. Il s’agit du fameux bill de la dîme irlandaise, qui leur arrive résigné d’avance à son sort, quoique fort d’un vote des communes qui a, pour la troisième fois, consacré son principe d’appropriation. Et en effet, à la requête de lord Lyndhurst, la clause d’appropriation est retranchée, c’est-à-dire que le bill tout entier est anéanti. Cette lois même, comme les revenus de l’église sont touchés, afin que l’immolation soit plus solennelle, le banc des lords spirituels dirige le sacrifice. C’est l’éloquence fanatique de l’évêque d’Exeter qui a fulminé les grands mots de spoliation et de sacrilège. On dirait que la seconde chambre songeait à prendre sa revanche quand elle expédiait si rapidement, de son côté, deux mesures de réforme fort importantes, mais fort compliquées de détails, sur lesquelles la pairie n’a point de contrôle, attendu qu’elles sont en partie matière de finance. Nous voulons parler des bills qui réduisent le droit de timbre des journaux et fixent le mode et le prix de leur transport par la poste. La discussion de ces lois a fait grand honneur au chancelier de l’échiquier. Elle a prouvé chez lui, non pas un talent d’orateur qu’on lui savait déjà, mais de vastes connaissances financières, une noble franchise et un véritable esprit libéral. Il a levé de lui-même le premier tous les obstacles qu’auraient pu retarder l’exécution immédiate de ces deux bills. M. Grote proposait une modification qui eût établi pour chaque journal une estampille particulière. Ce mode eût fourni le moyen de constater au juste le nombre d’exemplaires que publie chaque feuille; car, le même timbre étant commun à toutes, les grandes entreprises de la presse, intéressées à grossir leur publicité, achètent du gouvernement plus de timbres en blanc qu’elles n’en peuvent consommer et en cèdent ensuite sous main une portion dans les provinces. M. Spring Rice a montré que cette addition, quoique désirable, retarderait beaucoup la mise en vigueur de l’une des deux lois. Il a promis d’ailleurs de reprendre l’amendement et d’en faire l’objet d’un bill séparé. C’est lui qui a sollicité aussi et obtenu pour l’Irlande une double réduction du droit de timbre, en considération de la pauvreté du pays et de son plus grand besoin de lumières. Croirait-on qu’au moment même où l’administration whig agissait si libéralement et faisait de si bonne grâce, aux radicaux, ces concessions qu’ils avaient réclamées, ils aient été sur le point de se séparer d’elle et de lui retirer leur appui? C’est au sujet du bill de réforme de l’église établie qu’a éclaté ce dissentiment de quelques jours entre les deux grandes sections des réformistes, qui a failli donner gain de cause aux tories. Cette réforme de l’église, proposée et arrangée par l’église elle-même, n’était, à la vérité, qu’une moquerie de réforme. On ne pouvait prendre au sérieux une mesure qui, sans laisser un shelling de plus dans la poche du contribuable, se bornait à faire passer quelques milliers de livres sterling des coffres de l’archevêque de Canterbury dans ceux de tel ou tel évêque moins grassement salarié. Comment la finesse de M. Buller et le bon sens de M. Hume n’avaient-ils pas compris que ce bill ouvrait au moins une porte du temple par laquelle on y pourrait rentrer plus tard, afin d’en réformer réellement le luxe scandaleux et les énormes abus? O’Connell a été plus habile et mieux inspiré. Il a bien senti que le succès de sa cause en Irlande et celui des réformes en Angleterre dépendaient, pour long-temps encore, d’une union étroite et absolue des libéraux de toute nuance; aussi, dans cette petite querelle de famille, s’est-il activement employé à ramener la paix, et a-t-il soutenu le ministère de toute sa vigueur, comme il faisait peu de jours avant en plein air, sur la place publique de Rochester, comme il fait depuis un an partout envers et contre tous. Du reste cet incident n’a pas eu de suite sérieuse, puisqu’à l’heure de voter la réforme de l’église établie, toute l’opposition des radicaux s’est réduite à la protestation d’une trentaine de leurs membres les plus inflexibles. F.Buloz. 14 Septembre 1836. «Pour se faire pardonner le pouvoir, écrivait M. Guizot en 1821, il faut le garder long-temps, et non pas y revenir sans cesse. De petites et fréquentes vicissitudes dans une grande situation ont pour la masse des spectateurs quelque chose de déplaisant et presque d’ennuyeux. Elles diminuent celui qui les accepte, quand elles ne le décrient pas.» Nous sommes de l’avis de M. Guizot, et nous le trouvons lui-même fort diminué depuis sa rentrée au pouvoir : minor rediit. Quelle raison vraiment politique peut-il assignera son retour? Est-il rappelé par la majorité parlementaire? Les chambres sont absentes, et, convoquées, elles l’ont abandonné et l’abandonneront probablement encore. A-t-il quelque grand dessein à exécuter à l’intérieur? Point. Pour les relations de la France avec l’Europe, il n’en faut pas parler; on y connaît la pâle incertitude de M. Guizot. Nous avions eu plus d’estime pour la valeur politique de M. Guizot qu’il n’en a lui-même : nous n’aurions pas attendu de lui un retour aux affaires sans cause et sans avenir, ni une convoitise du ministère si dépourvue de patience et de véritable ambition. Aussi que de fautes lui a fait faire en quelques jours cette monomanie d’existence ministérielle! Il était parti de Lisieux dans la pensée de la présidence; mais, sur le théâtre même des affaires, il a dû se désister de ses plus hautes espérances : alors on l’a vu, passant d’un extrême à l’autre, se réfugier dans l’affectation d’un rôle modeste, et chercher à primer la présidence nominale par l’humble spécialité d’un petit département. On a offert à M. Guizot le ministère de l’intérieur, il n’a pas voulu le prendre; peut-être a-t-il craint les souvenirs de 1830, et les rapprochemens accablans que les lieux et les murs mêmes lui rappelleraient à toute heure; il aurait retrouvé le cabinet dans lequel il donnait audience aux réfugiés espagnols, et acceptait l’entière complicité de la propagande révolutionnaire; peut-être n’a-t-il pas voulu prendre sur lui la responsabilité éclatante et directe des affaires intérieures. Il a mis à ce département M. Gasparin, dont il avait, il y a quelques années, exigé la présence auprès de M. Thiers pour surveiller ce dernier; mais voici qu’aujourd’hui M. Guizot ne se croit plus assez sûr de M. Gasparin lui-même, et il lui donne, à lui aussi, un surveillant! et quel surveillant? M. de Rémusat! M. Guizot est loin de lire aussi bien dans les hommes que dans les livres; il se trompe souvent sur le caractère et l’aptitude de ses amis, sur la valeur et la mise en oeuvre de ses instrumens. M. de Rémusat, nouveau sous-secrétaire d’état, doit, d’après les vues de M. Guizot, surveiller tant M. Gasparin que l’esprit public, imprimer une sorte d’unité à la presse ministérielle, aviser aux réponses qu’il faudra faire à l’opposition, correspondre avec les préfets pour ce qui concerne les élections; enfin, en cas de dissolution, mener au combat la phalange ministérielle sur tous les points, exciter, caresser, intimider. Pour cette besogne, il faut de l’activité, du fanatisme, un zèle à toute épreuve, et personne ne saurait moins y convenir que le nouveau sous- secrétaire d’état. M. de Rémusat a trop de paresse et d’indépendance dans l’esprit, trop d’élégance et de liberté dans ses moeurs et son langage, pour descendre aux services qu’on attend de lui. Il y a étourderie de sa part à accepter de pareilles fonctions. M. de Rémusat est homme à deviser agréablement sur les fautes et les bévues de son administration; on pourra le surprendre à s’en moquer, au lieu de la défendre. Il n’y a pas en lui l’étoffe, soit d’un censeur, soit d’un commissaire de police; c’est un libre et ingénieux causeur, et ses collègues doivent s’estimer heureux s’il n’est dans le cabinet qu’un élégant hors-d’oeuvre, et s’ils échappent à ses sarcasmes et à ses épigrammes. Qu’a dû penser, par exemple, M. de Rémusat de la prétention de M. Guizot, d’être un homme de juillet, lui qui l’a vu, ainsi que M. de Broglie, protester dans les bureaux du Globe contre la première apparition du drapeau tricolore? Quelle maladresse de réveiller de pareils souvenirs! Les fautes n’ont pas manqué à M. Guizot depuis son retour de Lisieux; lui qui se vante d’être, par excellence, l’homme de la majorité parlementaire, non-seulement est revenu au pouvoir en l’absence des chambres, mais il a montré une défiance imprudente envers la majorité en demandant au roi la faculté de prononcer à son gré la dissolution. Sur ce point, il a essuyé un refus formel; il paraît qu’il lui a été répondu qu’on ne voulait, en aucune façon, engager l’avenir et la liberté de la couronne; que s’il croyait pouvoir marcher avec les élémens connus, il entrât au ministère, sinon, non. A moins d’un grand défaut de réflexion et d’une inconcevable légèreté, M. Guizot doit être convaincu aujourd’hui qu’à la moindre hésitation des chambres, il sera abandonné sur-le-champ par la couronne. Voilà qui peut expliquer l’indécision du nouveau cabinet. Repoussé dans sa prétention de dissoudre à son gré la chambre, M. Guizot a reporté toute sa raideur sur le personnel du ministère de l’intérieur. Il faut dire que les nouveaux ministres désiraient tous le maintien de M. de Montalivet, et la couronne a refusé pendant treize jours de l’abandonner. Mais M. Guizot a une antipathie particulière pour M. de Montalivet; la position de celui-ci auprès du roi lui porte ombrage; ces sentimens l’ont emporté sur son désir bien connu de plaire au maître. Tout est fâcheux dans l’avènement du nouveau ministère; tout y décèle une profonde inintelligence des hautes convenances politiques. Si quelque chose prêtait quelque crédit à l’étranger au parti doctrinaire, c’était l’alliance anglaise; et voilà M. Guizot qui entre aux affaires dans le but patent d’en arrêter les effets salutaires pour la liberté constitutionnelle du midi de l’Europe; mais qu’importe à M. Guizot? La politique pour lui, c’est une résistance systématique, qui confond tout, les réformes nécessaires et les utopies chimériques; c’est la compression intérieure et la méconnaissance des affaires du dehors. M. Guizot n’a aucun souci de l’Europe, du monde; il n’a jamais cherché à faire prévaloir, dans le conseil, une seule idée en politique étrangère; il sera tour à tour Anglais, Russe, Autrichien, pourvu qu’on lui abandonne l’intérieur. Il est certain que l’ancien ministère, quelles qu’aient été d’ailleurs ses incertitudes et ses demi-mesures, s’est retiré sur une question de liberté et de dignité extérieure; il voulait, dans les limites de la quadruple alliance, prêter à l’Espagne constitutionnelle un secours puissant et réel, abattre don Carlos, ôter par cet avantage décisif tout prétexte aux excès ultra- révolutionnaires, et pacifier l’Espagne. Enfin, quels qu’eussent été les événemens, l’ancien ministère voulait la révolution espagnole quand même. L’Europe du nord l’a bien compris, et n’a pas permis à la France une coopération aussi puissante; elle a demandé, et, nous le disons avec douleur, elle a obtenu l’abandon de toutes les résolutions et de tous les préparatifs du cabinet du 22 février, qui, depuis le 5 août, n’a plus été libre, et a vu défaire son ouvrage et ses combinaisons. Don Carlos à Madrid sera un échec pour tout ce qui en Europe ne trempe pas dans l’absolutisme pur, pour tout ce qui participe, dans quelque degré que ce soit, à l’esprit progressif et constitutionnel. Don Carlos à Madrid relève la cause et l’étendard des dynasties déchues; il offre un refuge, une armée, des frontières limitrophes au carlisme français; don Carlos à Madrid détruit tout les résultats qu’on s’était vanté de conquérir au profit des monarchies constitutionnelles par le système de paix suivi depuis six ans. Dans le nouveau cabinet, la direction de la politique étrangère est confiée à M. Molé. Nous ne ferons pas un crime au nouveau président du conseil d’un ouvrage de jeunesse, où il exaltait l’empereur et les merveilles qu’enfantait une volonté souveraine et forte. Le spectacle était assez beau pour arracher des cris d’enthousiasme; aussi, nous ne reprocherons pas à un des noms de l’ancienne France d’avoir salué dans Napoléon le successeur de Louis XIV, et d’avoir reconnu la légitimité de la gloire. N’oublions pas non plus qu’en 1830, M. Molé prononça le mot de non-intervention dans un sens libéral. C’était dire à l’Europe : La France ne cherchera pas à propager au dehors les sentimens et les principes révolutionnaires; mais elle ne permettra pas qu’un peuple qui voudra sincèrement réformer ses institutions et conquérir sa liberté, soit troublé dans l’exercice de son droit inaliénable. M. Molé quitta le pouvoir sitôt que le principe de la non-intervention ne fut plus maintenu avec fermeté. Il rentre aujourd’hui aux affaires. Pourquoi? On a pensé qu’il avait surtout été décidé à l’acceptation de la présidence par la crainte de paraître abdiquer toute importance et toute prétention politique, en se réduisant toujours au rôle de médecin consultant dans les crises ministérielles. Mais enfin, quel qu’ait été le motif, que fera M. Molé du pouvoir qu’il s’est déterminé à reprendre? Nous ne pouvons croire qu’il accepte une présidence purement nominale, et qu’il se résigne à couvrir de son nom et de son seing les prescriptions de M. Guizot. L’alliance de ces deux personnages ne saurait être durable : M. Molé est toujours, aux yeux de M. Guizot, un bonapartiste entièrement étranger aux vrais principes du gouvernement anglais et doctrinaire. D’un autre côté, le dogmatisme de M. Guizot a toujours pesé à M. Molé. On assure qu’il est dans l’intention de prouver que sa présidence est réelle et non pas nominale, et qu’il est véritablement chef du cabinet. La volonté de M. Guizot n’est pas la seule contre laquelle le président du conseil pourrait avoir à lutter. Il en est une autre plus élevée et plus puissante; nous verrons s’il aura sur ce point une fermeté difficile sans doute, mais nécessaire. M. Molé a été appelé au conseil pour faire un point d’arrêt dans les affaires espagnoles à toute participation française. C’est la non-intervention retournée contre l’intérêt qui en avait fait prononcer le mot. Cette abdication subite de toute influence française est un fait contre-révolutionnaire; elle paralyse tous les effets moraux de la quadruple alliance; désormais l’Europe semble d’accord pour assister avec une curiosité égoïste aux déchiremens de l’Espagne, à ses douleurs et peut-être à ses excès. L’Espagne est un bien malheureux pays; elle expie chèrement ses splendeurs du moyen-âge et son dernier éclat au XVIe siècle; elle n’a plus la vie du passé, l’énergie des anciens jours, le génie catholique. Elle n’a pas encore été suffisamment pénétrée par l’esprit moderne et philosophique; elle ne peut s’enfanter à elle- même des institutions qui la satisfassent et l’expriment. Elle ne peut trouver d’hommes d’état qui sachent la comprendre et la servir. M. Martinez de la Rosa, avec son statut royal, n’a fait qu’une malencontreuse imitation des constitutions anglaise et française. Or, sans partager sur l’Espagne toutes les appréciations historiques que l’amiral Grivel vient d’adresser, il y a quelques jours, au Journal des Débats, il est certain qu’il y a là un esprit local et fédéral qu’il faut satisfaire, avant tout, même dans l’intérêt d’une unité centrale et forte dont un pays comme l’Espagne ne saurait guère se passer. M. Martinez de la Rosa a manqué une de ces grandes occasions dont la perte est toujours féconde en calamités; il n’a rien eu d’espagnol, de national, d’intelligent. Si aujourd’hui l’Espagne se rallie à la constitution de 1812, c’est que cette esquisse improvisée au milieu d’une résistance héroïque, représente à la fois pour elle la cause de l’indépendance et des franchises provinciales. Puissent les nouvelles certes qui s’assembleront dans quelques mois donner enfin une expression aux sentimens et aux droits du peuple espagnol! L’ancien ministère doctrinaire du 11 Octobre a constamment travaillé à imprimer une direction rétrograde aux affaires de la Péninsule; en vain M. de Rayneval cherchait-il à l’éclairer et à lui faire changer de vues; le courrier de Paris lui apportait toujours pour réponse des instructions de plus en plus anti- libérales : aussi notre représentant à Madrid, se sentant humilié du rôle qui lui était imposé, cherchait à circonscrire sa sphère d’action au lieu de l’étendre, et abandonnait à la diplomatie de l’Angleterre et de M. de Villiers l’honneur d’une influence active et démocratique. Cette situation fausse n’a pas peu contribué à jeter dans le coeur et sur les derniers jours de M. de Rayneval une amertume mortelle. L’Angleterre n’a pu voir sans le plus vif mécontentement l’abandon qu’a fait notre politique officielle de la cause de la révolution espagnole, c’est de toutes parts une haute clameur contre le cabinet du 6 Septembre. Singulière position que celle du parti doctrinaire! Il s’était vanté d’amitiés honorables et d’une noble solidarité dans le parti whig. L’année dernière les lois de Septembre ont fait perdre à MM. de Broglie et Guizot toute alliance politique de l’autre côté du détroit. Aux yeux d’un Anglais, whig ou tory, toucher au jury, à la liberté individuelle, à la liberté de la presse, est une forfaiture qui ne se pardonne pas. Aujourd’hui les doctrinaires rompent encore avec les hommes dont ils se disent les élèves et les amis, et ce sont eux qui annulent la quadruple alliance. Aussi nous écrit-on de Londres qu’on ne conçoit rien à une pareille conduite de la part de gens qui affectaient les apparences d’une politique profonde et systématique. Dans l’ardeur des collisions violentes, les hommes du 11 Octobre avaient pu faire quelque illusion, à force de répéter leurs protestations d’attachement à la cause constitutionnelle; mais aujourd’hui les déceptions ne sont plus possibles : on les connaît à l’intérieur par les lois de Septembre; on les connaît à l’étranger par une politique qui peut amener l’entrée de don Carlos à Madrid. Sauf la malheureuse affaire de Jadraque, où Gomez a remporté un avantage sur les constitutionnels, il ne s’est rien passé de fort remarquable en Espagne. Le ministère n’est pas encore complet, et en supposant qu’il reste composé comme il l’est à présent, et sous la présidence de M. Calatrava, il ne le sera peut-être pas de long-temps, et c’est assurément la chose du monde la moins importante. Il n’y a pour le moment que deux choses à faire en Espagne, remplir le trésor, ce qui est très difficile, réorganiser l’armée, ce qui ne l’est pas moins. Le reste ne signifie rien; cortès, décrets, liberté de la presse, épuration de fonctionnaires, tout cela, sans doute, pourra être un jour fort bon, à son temps, à son heure; mais actuellement, rien de tout cela n’avance d’une minute l’accomplissement du grand objet qu’on doit se proposer, la fin de la guerre civile; car voilà le but, et les deux choses à faire que nous avons indiquées n’en sont que les moyens. Malheureusement, la situation est telle, et, en dépit des efforts du ministère, s’aggrave tellement de jour en jour, que malgré soi et malgré toutes ses sympathies, on se surprend à la croire désespérée. Quelque bonnes intentions que l’on suppose à un ministère, quels que soient les talens, l’intelligence, le dévouement, la supériorité d’esprit de sept ou huit hommes appelés à sauver un pays, seuls ils ne peuvent rien, et nous ne ferions pas cette réflexion, presque triviale à force d’être vraie, si nous ne voulions pas en venir à exprimer une opinion basée sur la connaissance parfaite de ce qui se passe en Espagne, l’opinion que M. Calatrava et ses collègues sont pour le moment tout seuls à la tâche. Nous ne croyons pas du tout que l’Espagne soit indifférente au triomphe de l’un ou de l’autre des trois partis qui se la disputent; cela n’est pas possible. Mais plus la crise devient menaçante, plus la nation s’abandonne; plus l’ensemble du pays se divise, plus les individualités se retirent; plus chacun se plonge dans l’obscurité de son existence domestique, et plus dans l’incertitude de l’avenir on arrange, l’un sa défection, l’autre sa fuite, tous avec le désir d’échapper à la tempête des réactions, en se faisant oublier. Pendant que le ministère promulgue des décrets pour renforcer les armées d’opération, celles qui existaient se dissolvent de toutes parts. Un très grand nombre d’officiers ont quitté leurs corps, ou chassés par leurs soldats, ou parce qu’ils ne veulent plus servir; les soldats eux- mêmes, qui depuis long-temps ne sont pas payés, retournent dans leurs foyers, et c’est l’histoire du tonneau des Danaïdes. On a vu des armées se battre et gagner des batailles, sans habits, sans souliers, sans solde; mais ces armées-là étaient soutenues par une grande passion, par un sentiment très fort, par une exaltation profonde et vraie. Don Carlos ne serait plus en Espagne, et ses lieutenans ne paraîtraient pas à la fois aux portes de Valence, de Saragosse et de Madrid, s’il y avait eu dans les armées espagnoles quelque chose de pareil pour les faire marcher en avant, à défaut de solde régulière, d’habits et de munitions. M. Egea, qui occupe par intérim le ministère des finances, a trouvé les caisses publiques absolument vides, et l’un de ses premiers soins a dû être de songer à les remplir. On a décrété à cet effet un emprunt forcé ou contribution extraordinaire de 200,000,000 de réaux (50,000,000 de fr.), qui sera répartie sur toutes les propriétés par les administrations locales, et qui ne peut manquer de conduire bientôt à un système d’assignats ou papier quelconque, représentant la valeur des biens nationaux à la disposition du gouvernement. Mais comme le travail de répartition ne sera terminé que dans un mois au plus tôt, et qu’il faut de l’argent pour subvenir à des besoins d’une urgence extrême, le ministère s’est adressé aux citoyens, et leur a demandé des avances sur la contribution extraordinaire. Nous ne savons trop quelles ressources produira l’emprunt forcé, parce qu’il y aura souvent impossibilité absolue de recouvrement; mais tout le poids en tombera nécessairement sur quelques grandes villes, déjà écrasées, où le commerce est anéanti, comme Barcelonne, Cadix, Valence, Séville, Malaga, et plusieurs autres, et il fera au gouvernement beaucoup d’ennemis, ce qui, pour être un mal inévitable, n’en est pas moins un grand mal. Quant à la vente des biens du clergé, elle ne pourra se faire qu’à des conditions de perte énorme pour le trésor, et elle est impossible dans toutes les provinces qui sont sillonnées de partis carlistes. Ce décret, celui d’un appel de cinquante mille hommes sous les armes, celui qui mobilise une partie de la garde nationale et la réunit au chef-lieu de la province, un décret qui porte que les lois des deux époques constitutionnelles auront besoin, pour être remises en vigueur, d’une ordonnance spéciale à chacune d’elles, ont mécontenté la presse et donné lieu de reprocher au ministère sa mollesse et sa timidité. Cependant plusieurs juntes insurrectionnelles, et de celles qui faisaient le plus de bruit, se sont dissoutes, les unes de fort bonne grâce, à la première nouvelle des événemens qui avaient décidé la reine à reconnaître et faire proclamer la constitution, les autres après avoir opposé une certaine résistance, et non sans avoir provoqué de la part des populations quelques démonstrations assez hostiles. Il en reste encore, et quelques-unes n’ont fait que se transformer en municipalités constitutionnelles ou juntes d’armement et de défense. Mais toutes auront consommé en pure perte des ressources précieuses, et il y aura eu cette fois, comme l’année dernière, bien des concussions sur lesquelles il faudra que le gouvernement ferme les yeux, quoiqu’il ait demandé compte à ces autorités, dans le délai de soixante jours, de leur administration et des fonds publics qui leur ont passé par les mains. Elles ont toutes réussi, par divers moyens, à se procurer des sommes relativement assez fortes; la junte de Grenade a frappé d’une contribution énorme et payable en deux heures les propriétés des individus carlistes, absens ou présens : celles du duc de Wellington, par exemple, ont été taxées à 75,000 francs, c’est-à- dire, assure-t-on, au revenu de toute une année; M. Martinez de la Rosa s’est vu aussi ranger au nombre des carlistes, et imposer comme tel à une somme considérable. Il est vrai que ces extravagances, relevées par toutes les injustices qui accompagnent nécessairement le triomphe passager d’une minorité, ont fini par soulever la garde nationale, qui a chassé la junte. Cette corporation avait été installée par une colonne propagandiste sortie de Malaga, et qui s’est avancée en faisant la révolution partout, jusqu’aux défilés de Despegnaperros, où devait se réunir l’armée d’Andalousie pour marcher ensuite sur Madrid. Les juntes de Malaga et de Cadix ont battu monnaie en prenant certaines mesures douanières dont le commerce anglais a profité. Celle de Malaga, qui, aussitôt après la révolution du 26 juillet, eut besoin d’argent pour l’expédition que nous venons de rappeler, fit d’abord vendre, à 50 pour 100 de rabais, une forte partie de sel qui était dans les magasins de la ville, opération dont quelques spéculateurs seulement ont réalisé le bénéfice; ensuite, cette première ressource étant épuisée, elle imagina de permettre, pour quinze jours seulement, l’introduction de marchandises anglaises prohibées, sauf acquittement d’un droit assez léger. Il arriva aussitôt de Gibraltar une masse prodigieuse d’étoffes anglaises et autres produits, qui ont inondé, par Malaga, tout le midi de l’Espagne, et resserré d’autant, pour quelques mois, le débouché des manufactures de la Catalogne. Jamais l’Angleterre n’a oublié, dans les troubles de la Péninsule, les intérêts de son industrie, et elle poursuivait sous M. Mendizabal un traité de commerce dont il est fort possible qu’elle songe maintenant à reprendre la négociation, à la faveur de la position que lui ont faite les derniers événemens. Dès les premiers jours qui ont suivi le rétablissement de la constitution, ses partisans avaient eu à se féliciter de quelques succès militaires, auxquels on a donné d’autant plus d’importance qu’ils sont plus rares. Mais depuis, les armes de la reine ont éprouvé plusieurs échecs ou n’ont pu empêcher les carlistes de faire à peu près ce qu’ils voulaient. Ainsi, le général Basilio Garcia, qui s’était jeté dans la province de Soria et interceptait, au commencement du mois d’août, les communications entre Madrid et la France par la route de l’Aragon, a repassé l’Ebre et regagné la Navarre sans être entamé, malgré tous les efforts de plusieurs généraux envoyés à sa poursuite, malgré une crue extraordinaire qui l’avait retenu quelques jours sur la rive droite, malgré les milices de Sarragosse et le capitaine-général Evaristo San-Miguel. Au moins il ne menaçait plus Madrid, et c’était toujours un avantage qu’il eût évacué le pays, bien qu’il emmenât des recrues, des chevaux, des munitions, de l’argent; mais au moment où l’on s’y attendait le moins, voilà Gomez qui arrive encore plus près de la capitale, sur cette même route de Madrid à Sarragosse, et qui bat les troupes constitutionnelles dirigées contre lui. C’étaient les mêmes régimens qui avaient été pendant quelque temps maîtres absolus de Madrid, et qu’on avait eu tant de mal à en faire sortir. Le général Espartero, le meilleur de l’armée espagnole, qui poursuivait Gomez depuis près de deux mois sans jamais atteindre le gros de ses forces, a fini par tomber malade de fatigue, et sa division, fort affaiblie sans doute, n’était plus commandée par lui quand le chef carliste est venu braver la révolution à quelques heures de Madrid. Il paraît que le grand talent de Gomez consiste à dérober ses mouvemens, et qu’il a des soldats infatigables. Entouré d’ennemis après son entrée en Galice, il a su leur échapper et conserver toujours sur Espartero, le plus redoutable de tous, plus de vingt-quatre heures d’avance, quoiqu’il traînât avec lui un butin considérable. Cela tient sans doute aussi à ce que les paysans le servaient bien et servaient mal ceux qui étaient à sa poursuite. Après l’affaire de Jadraque, ou ne sait au juste quelle direction il a prise, et on suppose qu’il veut opérer sa jonction avec quelques bandes avancées de la faction de Valence. Cependant l’inaction de don Carlos depuis les événemens de Saint- Ildefonse a causé une grande surprise à tous les partis; on s’attendait généralement à lui voir essayer un mouvement hardi contre cette armée sans discipline et sans chef qui fait face à l’insurrection carliste sur l’Ebre. Mais rien n’a indiqué même que ses généraux en aient eu la moindre pensée. Nous ne hasarderons pas des conjectures sur un fait dont les causes sont fort bien connues sans doute de ceux qui reçoivent à Paris en épreuve, ou qui dictent les proclamations du prétendant. Mais ce que nous savons bien, c’est que bon nombre de ses amis en Europe ont cru qu’il ne perdrait pas un instant pour s’élancer sur la route de Madrid, et que bon nombre de ses ennemis l’ont craint. Quoi qu’il en soit, jamais une victoire, nous ne disons pas une victoire décisive, car il en faudra plus d’une, n’a été plus nécessaire aux troupes de la reine. Si elles peuvent se réorganiser, elles le feraient sous cette heureuse influence, et si elles ne reçoivent pas une impulsion énergique, si la confusion actuelle se prolonge encore quelque temps, ce sera une cause compromise. Un coup de main hardi rendra maître de la capitale quelqu’un des lieutenans de don Carlos, et alors modérés et révolutionnaires, tous ceux qui ont fait acte d’adhésion au gouvernement de la reine et à la succession féminine, seront enveloppés dans une réaction effroyable dont les instrumens sont tout prêts et attendent patiemment leur jour; mais la lutte ne sera pas terminée et coûtera encore bien du sang. On assure que le ministère espagnol ne doit pas remplacer à Paris M. le général Alava, qui a refusé de prêter serment à la constitution de 1812. M. Alava conservera ses fonctions d’ambassadeur. C’est une galanterie dont on veut se faire un mérite auprès du gouvernement français, pour en obtenir les secours promis par M. de Bois-le-Comte à M. Isturitz; et tel est probablement l’objet de la mission de M. Marliani, qui est arrivé ces jours derniers. On s’attendait généralement à voir M. Mendizabal revenir aux affaires; mais il n’en est pas question, ce qui ne doit s’entendre que d’un portefeuille et d’une place dans le conseil; car M. Mendizabal reste dans les coulisses et conserve son attitude de protecteur du ministère Calatrava. Il travaille ostensiblement avec les membres du cabinet, et l’opinion publique de Madrid attribue à son inspiration toute-puissante leurs actes les plus importans. Il a ou du moins il affecte une confiance imperturbable, qu’il fait partager jusqu’à un certain point à la légation anglaise, dont les relations avec lui sont bien connues. Le chef de ses adversaires dans la dernière assemblée des cortès et son successeur à la présidence du conseil, M. Isturitz, a eu le bonheur de gagner le territoire portugais, sans être reconnu, ce qui lui aurait valu le sort de Quesada, et s’est embarqué à Cintra, pour Falmouth, où il est arrivé. M. Isturitz ne restera probablement pas long-temps en Angleterre, et viendra sans doute à Paris. F Buloz. 14 Octobre 1836. Pour être incomplète, l’amnistie n’en est pas moins un bienfait politique, et nous demandons au ministère de jouer à l’opposition beaucoup de ces mauvais tours. Il est d’un bon exemple pour la douceur de nos moeurs publiques de voir la liberté rendue à des hommes qu’avaient égarés des passions de parti, mais qui n’avaient pas trempé dans les crimes et les vices qui sont le vrai fléau des sociétés. Seulement nous aurions désiré la mesure plus large; nous eussions voulu que, pour la première fois où la clémence du roi se produisait au grand jour, cette clémence fût plus abondante et tombât sur plus de têtes. Le ton du rapport de M. Persil est dur et rogue; le pardon n’y semble pas fort gracieux, et l’on serait tenté de dire au ministre qu’il nous gâte le : Soyons amis, Cinna. Il paraît, au surplus, que le ministre qui a le plus insisté pour l’amnistie est M. Molé, qui l’a arrachée telle quelle aux répugnances de M. Guizot. On se rappelle que M. Molé s’était déclaré contre le procès d’avril, que le gouvernement voulait suivre devant la chambre des pairs; il le trouvait impolitique, et le pressentait fécond en scandales. Quand la chambre des pairs eut été saisie, M. Molé demanda qu’elle fût investie d’une loi spéciale, émanant tant de la chambre des députés que d’elle-même, qui lui confiât les pouvoirs extraordinaires que nécessitaient les circonstances. Cette marche n’ayant pas été suivie, M. Molé se retira. Aujourd’hui il a désiré que sa rentrée aux affaires fût signalée par des actes de mansuétude et de clémence, qu’il eût étendus plus loin et plus liant, s’il eût été entièrement libre. Mais là, comme ailleurs, se retrouvent les divisions sourdes qui partagent le cabinet. M. Guizot, réduit, en dépit de ses efforts, à un rôle secondaire, ne néglige aucune occasion de contrarier furtivement la marche du président du conseil. A l’entendre, toute l’action gouvernementale converge autour de lui. Le ministère, le gouvernement, c’est lui. Puis-je compter sur vous? telle est la formule uniforme que l’égoïsme du ministre de l’instruction publique adresse à tout venant. Il ne s’agit plus maintenant de vouloir fermement la constitution et le gouvernement de 1830; la question se pose autrement aujourd’hui : Êtes-vous dévoué à M. Guizot, oui ou non? Or, il faut savoir qu’au ministère de l’intérieur a été dressée une statistique de la chambre des députés sous les yeux et la surveillance de M. Guizot. Là sont classés les amis, les adversaires, les douteux; les plus légères nuances sont indiquées : on a pris note des habitudes, des goûts, des faiblesses de messieurs les honorables. On sait que celui-ci pourra être attaqué par la vanité, celui-là par les avantages solides, un troisième par des attentions flatteuses, un autre par des bagatelles offertes avec grace et abandon. On a été jusqu’à proposer à un député indépendant de faire partie du conseil d’administration de l’Opéra, parce qu’on l’avait noté comme un des plus fervens admirateurs de Mlle Taglioni. Il ne passe pas un député à Paris, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures, qu’on ne s’efforce de le circonvenir et de l’endoctriner. Enfin, rien n’est négligé pour grossir la phalange qui doit présenter et soutenir le combat parlementaire. En même temps on déclare que si, par un inexplicable aveuglement, la chambre ne prêtait pas au ministère l’appui qu’elle lui doit, on ne prendrait pas pour si peu le parti de la retraite, et qu’à force d’insistance on ramènerait la majorité au vrai système gouvernemental : dégoûts, mécomptes, humiliations, on est prêt à tout accepter; mais on restera. On fatiguera la chambre; on la réduira par l’ennui, la lassitude; on se tiendra content de peu; on ne demande pas à gouverner avec l’assentiment moral du pays; on ambitionne uniquement de ne pas tomber. Il est vraiment difficile de concevoir dans quelle pensée M. Guizot et ses amis montrent une si longue convoitise du pouvoir. On comprend qu’un homme d’état veuille garder la puissance pour réaliser quelque idée qui lui est chère : qu’on nous indique le plan, le dessein politique qui ait motivé le retour de M. Guizot aux affaires. Est-ce le désir de faire triompher à l’extérieur un système particulier? Mais M. Guizot n’est rentré au ministère que pour tomber dans une contradiction flagrante avec ses antécédens sur la question espagnole. L’hiver dernier, M. Guizot prêchait l’intervention : ne se rappelle-t-il plus une démarche qu’il fit près de M. Passy pour l’engager à pousser vivement à une coopération directe dans les affaires de la Péninsule? M. de Rémusat, tous les autres amis de M. Guizot, soutenaient, non pas à la tribune, mais dans les couloirs de la chambre, le même système. Qui donc a pu les faire changer? La proclamation de la constitution de 1812? En vérité, il sied bien à un gouvernement qui sort de l’insurrection et d’un mouvement populaire de se montrer si susceptible envers les démonstrations révolutionnaires. D’ailleurs, n’est-il pas évident que la constitution de 1812 est pour l’Espagne un cri national, et non pas un pacte indestructible? Il y a puérilité ou mauvaise foi à affecter de la colère contre un événement que la connaissance de l’état moral de la Péninsule devait faire juger inévitable et naturel. Nous n’avons jamais cessé de demander à notre gouvernement une coopération active dans les affaires d’Espagne, non par un fol engouement de don quichotisme, mais dans l’intérêt le plus vrai et le plus positif de la France. Il importe à la France de pacifier les provinces qui lui sont limitrophes, d’y ramener l’ordre et le commerce; il lui importe encore que le midi de l’Europe soit soumis au régime constitutionnel; et le triomphe des institutions représentatives en Espagne est nécessaire au système qu’a du fonder la quadruple alliance, si la quadruple alliance signifie quelque chose, Il est vrai que quelques hommes politiques pensent de bonne foi qu’il est plus sage d’abandonner la Péninsule à elle-même; à leurs yeux, l’Espagne est le Mexique de l’Europe; elle leur semble destinée à dix ans au moins de troubles et d’agitations sans dénouement et sans issue, et ils estiment imprudent et inutile d’intervenir au milieu de cette anarchie. Nous ne partageons pas cette vue politique; nous croyons que la difficulté de la situation n’est pas pour la France une raison suffisante d’inaction et d’indifférence. Nous ne saurions abdiquer toute influence morale sur la Péninsule. Si l’empire et la restauration ont commis des fautes; si Napoléon a voulu faire de l’Espagne une dépendance française, au lieu de la diriger et de la soutenir dans les développemens de sa civilisation; si Louis XVIII a lancé nos soldats contre la révolution de 1820 et la constitution de 1812, ces contresens n’impliquent pas que la vraie politique vis-à-vis l’Espagne soit dans une complète inertie. Il est évident, pour tous les hommes qui connaissent la Péninsule, qu’une coopération sincère et active, prêtée au gouvernement et à l’armée constitutionnelle, eut anéanti la puissance de don Carlos, et permis à la monarchie d’Isabelle de s’asseoir sur la double base de l’ordre et de la liberté. En vain le gouvernement français prendra la résolution de demeurer étranger aux affaires et aux destinées de l’Espagne, il ne pourra la tenir : la nature des choses sera plus forte, et nous serons toujours obligés de nous occuper d’une nation qui intervint dans nos discordes au XVIe siècle, et qui a tour à tour appelé sur elle l’action politique de Louis XIV, de la révolution française, de l’empereur et de la restauration. Voilà, ce semble, ce qu’un homme d’état devrait comprendre; mais M. Guizot n’a qu’une politique étrangère, c’est de n’en pas avoir. Son système est d’abandonner les affaires européennes au chef irresponsable du cabinet : il prétend ouvertement au rôle de favori; il dit tout haut qu’il est plus avant dans les bonnes graces du roi que ne l’ont jamais été MM. Thiers et Montalivet. M. Guizot veut être à la fois homme de cour et ministre éminemment parlementaire : il regarde les affaires intérieures comme son domaine exclusif, et compte fonder son règne sur la docilité des chambres. C’est à l’époque de la réunion du parlement qu’il espère modifier le cabinet. Ses projets seraient de prendre le ministère de l’intérieur, de mettre M. de Rémusat à l’instruction publique, d’évincer M. Molé, et de donner les affaires étrangères à M. Sébastiani, qu’on rappellerait de Londres. On ne s’étonnera pas que M. Guizot préfère M. Sébastiani à M. de Broglie pour lui faire habiter l’hôtel des Capucines, si l’on pense au caractère un peu raide, à l’absence de souplesse qui caractérise le noble duc. M. Guizot s’est souvent considéré comme la victime des fautes de son ami, et s’est bien promis de ne plus associer sa fortune ministérielle à la sienne. Toutefois, comme dans son propre parti plusieurs verraient avec plaisir le retour de M. de Broglie, il est obligé de cacher sa pensée, et d’avoir l’air de désirer ce qu’il redoute le plus. Son voeu serait que M. de Broglie acceptât l’ambassade d’Angleterre, et que M. Sébastiani vint à Paris signer les passeports de cabinet. L’écueil de M. Guizot, c’est la chambre; il ne peut se défendre d’un mouvement d’effroi, lorsque, jetant les yeux autour de lui, il ne trouve, aucun orateur capable de défendre son administration, soit dans son ensemble, soit dans ses détails. On ne saurait contester à M. Guizot le talent de parler à une assemblée; mais son éloquence, quelque réelle qu’elle soit, n’a pas pour caractère la variété et la richesse; ses propres partisans conviennent à regret que sa parole est lourde et monotone, qu’il rapporte à peu près tous les ans le même discours. On se demande comment M. Guizot tiendra la tribune, quand il aura pour adversaires, dans des situations et des nuances différentes, M. Thiers, dont l’ingénieuse et scintillante facilité lui fut si souvent utile, et peut lui devenir redoutable; M. Sauzet, dont la parole ne saurait tarir; M. Mauguin, qui cherche toujours et réussit quelquefois à embarrasser cruellement les ministres; M. Odilon-Barrot, avec sa phrase sentencieuse et sévère; M. Dufaure, dont le talent d’exposition est si vif et si net; M. Dupin, qui n’a pas sans doute épuisé, contre la secte mystique, toutes ses perfidies et ses sarcasmes? A tous ces adversaires réunis, M. Guizot ne pourra opposer que sa phraséologie rebattue sur les passions des partis, la mauvaise queue de la révolution, l’anarchie, le caput mortuum. M. Guizot semble ignorer que les chambres ne se contenteront plus désormais de cette éloquence creuse et facile. Ce qu’il faut aujourd’hui, ce sont des faits, de la modération, de la discussion calme et élevée. Sans aucun doute, M. Molé, que M. Guizot espère annihiler à la tribune, obtiendra une influence autrement sérieuse et respectée. M. Molé n’est pas un orateur aux yeux de M. Guizot, parce que M. Molé ne partage pas toutes ses idées systématiques; mais, d’un autre côté, M. Guizot n’est qu’un ministre provisoire aux yeux de tous les hommes qui veulent une discussion de faits, une éloquence positive. Il est donc de toute vraisemblance que la présence des chambres amènera dans le cabinet de sérieuses modifications. On commence à remarquer les fautes, les périls et l’isolement de M. Guizot; on parle d’une lettre de M. de Barante, qui déplore l’esprit exclusif du chef du parti doctrinaire et ses répugnances opiniâtres contre l’ancien ministre de l’intérieur; de Saint-Pétersbourg, M. de Barante ne paraît pas juger viable l’existence ministérielle de M. Guizot. Alger ne cesse pas d’occuper l’attention publique, et cette sollicitude prouve, sans réplique, que la colonie africaine a pris définitivement place au rang des intérêts généraux de la France. Les votes de la chambre permettaient d’élever le chiffre de notre armée à vingt-un mille hommes pour l’année 1836, et à vingt-trois mille pour l’année 1837. Il paraît qu’à l’heure qu’il est l’effectif est de trente mille Français, plus cinq mille indigènes. Il entrait dans la politique du dernier cabinet, et notamment de M. Thiers, d’imprimer à notre établissement d’Afrique un puissant essor. M. de Rancé, aide-de-camp du maréchal Clauzel, est venu demander huit mille hommes de plus pour faire l’expédition de Constantine. Il a été répondu par M. Molé, que le ministère qui s’était formé dans l’absence des chambres, devait, plus qu’un autre, rester plutôt en-deçà qu’aller au-delà des crédits votés; que si le maréchal croyait pouvoir faire l’expédition de Constantine avec les forces dont il disposait, qu’il la fit; sinon qu’il fallait la remettre au commencement du printemps. En même temps, le général Danremont était envoyé en Afrique, avec mission apparente d’examiner la situation, mais secrètement muni de pouvoirs suffisans pour prendre le commandement de l’armée, si le maréchal Clausel croyait ne pas pouvoir le garder sans augmentation de forces. Le maréchal a répondu par le télégraphe qu’il restait en Afrique, et se proposait d’entrer en campagne le 1er Novembre pour l’expédition de Constantine. Nous ne saurions blâmer le ministère de n’avoir pas voulu, en l’absence des chambres, outrepasser trop largement les crédits alloués; mais le pouvoir exécutif doit demander à la puissance parlementaire, une fois pour toutes, les moyens de faire tout ce qui est nécessaire, sauf à en rendre un compte exact et sévère. Quant au bruit qui avait couru qu’on donnerait Alger en fief à M. de Mortemart, comme un hommage rendu aux gloires de la restauration, rien n’est plus ridicule. M. de Mortemart visitera Alger, mais en simple voyageur, mais pour reconnaître de quels terrains il pourrait devenir propriétaire. Il n’emmène pas avec lui un corps d’armée, mais seulement le vieux duc de Caraman, qui, malgré ses soixante-dix-huit ans, éprouve la curiosité d’aller visiter la plage africaine. Pendant que nous nous occupons de l’Afrique, nous voyons s’avancer lentement, vers la base qu’il doit occuper, l’obélisque, qui se confond dans l’esprit de la population parisienne avec les souvenirs de notre expédition d’Égypte. La ville de Napoléon possédera un monument de Sésostris. Pourquoi l’a-t-on placé sur la place de la Révolution ou de la Concorde? pourquoi pas ailleurs? Les intérêts de l’art et de la perspective ont été moins consultés que certaines convenances politiques. Il faut en finir avec cette place, aurait dit un auguste personnage; et il a été décidé que le théâtre des tragédies sanglantes de la révolution serait occupé par l’impassible monument de la civilisation égyptienne. Voilà les jeux de l’histoire; il y a dans cette destination je ne sais qu’elle ironie amère et froide. Que diraient Robespierre et Larochejacquelein s’ils voyaient cette fin de non-recevoir opposée à leurs passions contraires? Il est probable que la prise de possession est définitive, et que le champ de bataille de 93 appartient irrévocablement aux hiéroglyphes de Thèbes et de Memphis. Il paraît qu’enfin les excès de la contrefaçon belge commencent à appeler sérieusement l’attention du gouvernement français sur les moyens de protéger efficacement une branche d’industrie si importante pour nous, et à laquelle se rattachent de plus en plus tant d’existences. L’annonce de fondation des sociétés en commandite par M. Hauman au capital de 1,500,000; par M. Wahlen au capital de 100,000,000, et par M. Meline, au capital de 2,000,000, pour la contrefaçon de tout ce qui sortira des presses françaises, est bien propre à donner le signal d’alarme à notre librairie entière. Ce ne sont plus seulement les romans, les livres de poésie, qui vont être contrefaits par nos voisins; ce sont les livres d’histoire, de science, les travaux les plus sérieux, les plus lourds à notre librairie par la lenteur du débit; la Belgique en fournira la Suisse, l’Allemagne, et elle trouvera bien le moyen aussi de s’adresser par là aux bourses de France, toujours si économes quand il s’agit d’un livre à acheter. Ce que nous disons ici n’est pas fiction ni crainte anticipée. Il est certain qu’à Lille, à Valenciennes, sur la frontière, et même à Paris, arrivent régulièrement, à travers nos douanes, de nombreux ballots de contrefaçons. Une prime accordée par des libraires de Mons aux contrebandiers suffit à stimuler leur habileté et à assurer la régularité de la fraude. Une commission, formée des principaux libraires de Paris, s’est déjà adressés à M. de Gasparin, pour lui exposer leurs griefs et leurs vues. Il est impossible que M. de Gasparin, qui, avant d’être ministre, avant d’être préfet, savait aimer les lettres et nourrissait ses loisirs de tout ce qui se produisait en France et en Europe de plus digne d’être lu, méconnaisse la réalité et le prix de la propriété littéraire. La question d’ailleurs prend ici un caractère général et politique qui la met au-dessus d’une simple question d’industrie, déjà par elle-même si respectable. En France, chaque jour l’instruction se répand, la presse est de plus en plus accessible à tous, un plus grand nombre en vit; et dans l’état de pauvreté ou du moins de médiocrité étroite où sont la plupart de ceux qui cherchent dans leur plume une ressource, rien ne serait plus touchant, plus respectable, plus utile à l’état, qu’un ensemble de littérature sérieux et honnête. Vous vous plaignez que tant de jeunes gens spirituels et actifs tournent à mal, se gaspillent dans des journaux sans portée, s’irritent bientôt contre vous, s’ils ne se corrompent pas d’abord! Vous voulez favoriser, dites-vous, les études sérieuses, les travaux suivis, ce qui honore l’intelligence et la tire des querelles envenimées ou futiles! Eh bien! vos encouragemens directs pour ce genre de travaux sont peu de chose; vous ne pouvez pas plus que vous ne faites, nous le croyons; l’économie des chambres vous resserre, votre position à vous-mêmes est d’un jour, et le lendemain ne vous appartient pas. Mais, si vous voulez être utiles à tous et après vous, faites une bonne loi qui assure à ceux qui s’occupent d’écrits longs et sérieux le moyen de vivre, qui permette à nos libraires d’oser s’embarquer dans des entreprises lentes, mais solides, de compter avec les auteurs sur d’autres succès que des succès de vogue et d’entraînement. Ce sera le meilleur moyen de ramener la moralité dans les livres et même le goût, dont il vous arrive si souvent de déplorer la perte. Le premier pas dans cette législation littéraire, sur laquelle nous donnerons un jour nos vues, est assurément l’obstacle à apporter aux contrefaçons belges. On dit que M. Molé se propose d’en entretenir sérieusement le roi Léopold, qui vient à Paris. Nous féliciterions le président du conseil de comprendre en homme d’état une question qui n’est pas une simple affaire de commerce. Notre collaborateur M. Marmier est de retour de son excursion en Islande. Ce pays, peu connu de la France, attendait un explorateur littéraire qui nous expliquât ses richesses, et nous initiât à la poésie originale de ses recueils nationaux. M. Marmier a été cet explorateur; il nous rapporte d’Islande un recueil de sagas et de nombreux volumes d’histoire littéraire du pays. Ces livres doivent jeter un grand jour sur la mythologie et les temps héroïques de la vieille Scandinavie. Les Lettres sur l’Islande se succéderont rapidement dans la Revue; nous pouvons annoncer dès à présent, pour le numéro prochain, un travail de M. Marmier sur les sagas, la plus vaste et la moins connue des épopées du Nord. Il vient de paraître un livre qui mérite de fixer l’attention, c’est l’Histoire de la Poésie ottomane, de M. de Hammer. Nous rendrons compte prochainement de cette publication, ainsi que de plusieurs autres ouvrages importans d’Allemagne et de Danemark. Un homme de goût, un éditeur consciencieux, M. Curmer, qui s’est fait connaître par la publication d’une Imitation de Jésus-Christ, a continué la série de ses belles éditions en illustrant les Saints Évangiles et Paul et Virginie. Le premier volume des Évangiles est aujourd’hui complet. La première livraison de Paul et Virginie, précédé d’une étude sur Bernardin de Saint-Pierre, dû à la plume de M. Sainte-Beuve, vient de paraître. De pareilles entreprises, poursuivies avec tant de zèle et de distinction, se recommandent d’elles-mêmes. M. de Jobert, chirurgien de l’hôpital Saint-Louis, vient de publier sur la nécrose et la trépanation des os, un mémoire fort développé et d’une haute importance. Ce travail, qui a été présenté à l’Académie des Sciences, recommande honorablement les études profondes et consciencieuses de son jeune auteur. F Buloz. 14 Novembre 1836. Nous sommes habitués, dans notre époque, aux choses bizarres qui, dans d’autres temps, eussent fait jeter de longs cris d’étonnement, et le sens public est blasé sur les évènemens imprévus. Cependant l’affaire de Strasbourg a paru nouvelle et étourdissante : six heures du matin, un jeune homme se présente dans une des casernes d’une de nos villes les plus fortes : Que voulez-vous? lui demande-t-on. La couronne de France. Comment? Je demande le trône de France, je suis l’empereur, je suis Napoléon II. Dans quelle atmosphère d’illusions et de folles chimères, les amis et les complaisans des Bonaparte les ont-ils fait vivre pour avoir pu pousser à une telle équipée un noble et généreux jeune homme, qui paraît autant aimer la France qu’il la connaît peu? Le nom de l’empereur est la gloire et l’idole de la France; mais il brille seul aux yeux et dans l’imagination du pays, et sa famille ne saurait s’autoriser de cet éclat exceptionnel. L’intervention de Napoléon dans l’histoire de la révolution française a été un de ces faits extraordinaires qui viennent en aide, à de longs intervalles, aux destinées de l’humanité. Mais ces rôles gigantesques finissent avec l’homme; on ne peut ni les continuer, ni les doubler; rien n’est personnel comme la gloire, on ne saurait la détourner comme un fleuve docile pour arroser des terres ingrates. D’ailleurs l’oeuvre de Napoléon perdrait son sens novateur et révolutionnaire, si l’empereur cessait d’être seul de son nom dans l’histoire, et si on lui fabriquait une légitimité. Au surplus l’échauffourée de Strasbourg n’a laissé aucun doute sur les sentimens du pays; le blâme a été aussi général que l’étonnement, et l’armée s’est trouvée aussi offensée que la nation de l’inconcevable étourderie avec laquelle on venait lui demander de violer ses sermens et de disposer du trône. L’orgueil du citoyen a été blessé sous l’uniforme du soldat, et l’on a pu se convaincre que sous les drapeaux il n’y avait pas de prétoriens, mais des hommes libres. Le prince Louis, qui a passé la nuit du 11 au 12 Novembre à la préfecture de police, a écrit au roi une lettre pleine de convenance et de nobles sentimens, où il le remercie de la manière dont son sort a été réglé, où il exprime ses regrets de se voir séparé de ses compagnons d’infortune, où il supplie le roi d’étendre sur eux sa clémence. C’est à Lorient que le jeune prince s’embarque pour les États-Unis. Il sera bientôt suivi par sa mère, qui abandonne définitivement la Suisse et renonce à l’Europe. C’est sans doute une triste destinée pour la famille de l’homme qui a porté si haut la gloire du nom français, d’être obligée de vivre exilée de la France, et l’on ne peut sans douleur contempler la fatalité tragique qui veut que les parens de l’empereur ne soient ni rois ni citoyens. Un évènement bien autrement grave que l’échauffourée de Strasbourg occupe les esprits depuis quelques jours : c’est le mariage du roi de Naples avec la fille du prince Charles, l’archiduchesse Thérèse; ce mariage, qui paraît certain, enlève une femme au duc d’Orléans, un mari à une de ses soeurs, et met de plus en plus à découvert la situation du gouvernement et de la dynastie de 1830 vis-à-vis l’Europe. Si le roi de Naples eût épousé une princesse d’Orléans, la branche cadette eût entièrement pris la place et la politique de la branche aînée, et elle eût continué par cette alliance l’antique solidarité des Bourbons de Naples et de Versailles. D’un autre côté, M. de Metternich, en donnant une archiduchesse au cabinet de Neuilly, eût reconnu qu’à ses yeux la maison d’Orléans était entièrement substituée à la maison de Bourbon, et cette alliance eût fait entrer la dynastie nouvelle dans la famille légitime des rois. Il y avait quelque bonhomie à se bercer de cette espérance, et cependant un rusé diplomatique s’est pris à cette illusion comme à un piège. M. de Talleyrand revint de Londres, il y a plusieurs mois, fort irrité contre les whigs et lord Palmerston. L’alliance anglaise nous a donné tout ce qu’elle peut nous donner, disait-il alors, il faut nous tourner vers le continent. Dans cette pensée, M. de Talleyrand conseilla de faire voyager les princes, de demander une archiduchesse, convaincu qu’on ne la refuserait pas. Il est possible qu’on ne l’eût pas refusée, mais à la condition que notre politique fût restée armée pour la cause constitutionnelle. Il est possible que si, comme le voulait le cabinet du 22 février, on eût prêté à l’Espagne un appui positif et puissant; que si, au lieu de laisser le traité de la quadruple alliance sans conséquences et sans portée, on eût montré la volonté ferme de maintenir et de défendre une Europe constitutionnelle à Madrid, à Lisbonne, à Bruxelles, à Stuttgard, à Carlsruhe, sur les bords du Rhin et des Pyrénées, on eût entraîné Naples dans sa sphère, et assez intimidé l’Autriche pour lui faire peser les conséquences d’un refus. Peut-être alors M. de Metternich eût pensé qu’avec un pareil système de force et de modération, la France était assez redoutable pour qu’on dût rechercher son alliance. Mais, au lieu de cette politique digne et habile, on a désarmé, on a abandonné l’Espagne à elle-même, on a relevé par une inaction volontaire la cause et la fortune de don Carlos. Qu’est-il arrivé? L’Europe, n’ayant plus rien à craindre, n’a rien ménagé. La cour de Naples, le roi et le prince de Salerne, propre frère de la reine des Français, se sont tournés du côté de l’Autriche. Le prince de Salerne est parti de Paris pour Vienne avec des passeports français, et, sous l’inspiration de M. de Metternich, a trahi des espérances conçues, et les convenances de famille. Du même. coup, la cour de Vienne supplante à Naples l’influence française, envahit moralement toute l’Italie, tient en échec le gouvernement français en lui refusant une alliance de famille, et obtient tous ces résultats, après avoir annulé la quadruple alliance. La leçon est forte; profitera-t-elle? On a voulu continuer l’ancienne politique, l’Europe s’y refuse; on a voulu conserver l’antique influence des Bourbons à Naples, l’Autriche y triomphe. On veut entrer dans la famille monarchique de l’Europe, on est repoussé. Les alliances politiques ne s’accordent jamais à la faiblesse qui les recherche, mais à la force qui les commande. Le gouvernement n’obtiendra rien parce qu’il a tout accordé. Au reste, ce sont là plutôt désagrémens de cour que disgraces nationales. M. de Metternich sert plus qu’il ne pense la cause constitutionnelle de l’Europe; il semble se fortifier pour un temps à Naples, mais il ne se lie pas à la France, et n’embarrasse pas notre politique d’une alliance qu’il faudrait rompre un jour : il vaut mieux pour la France une princesse qu’elle ira chercher dans une petite cour, que des engagemens avec l’Autriche. La nouvelle du mariage de l’archiduchesse Thérèse avec le roi de Naples a donné naissance à un bruit des plus étranges. On prêtait à quelques hommes politiques le projet d’une alliance entre le duc d’Orléans et Mademoiselle, soeur du duc de Bordeaux. Cette singulière imagination est venue jusqu’aux oreilles du prince royal, et l’a fort irrité; elle a remué chez lui toutes les passions nationales, et il a manifesté son étonnement qu’une pareille pensée pût être attribuée, même sans raison, à quelques ministres du gouvernement de 1830. Il faut avouer, en effet, que le ministère du 6 Septembre compte de singuliers appuis, et que les naïvetés contre-révolutionnaires de quelques-uns de ses amis sont tout-à-fait édifiantes. Pendant que nous abandonnons, en ce qui nous concerne, le traité de la quadruple alliance, l’Angleterre fait triompher son influence et sa domination à Lisbonne. La constitution de 1822 est renversée, et la charte de don Pedro rétablie. La reine, avec l’assistance de Saldanha, de Palmella et de Carvalho, qu’elle a remis à la tête des affaires, a proclamé de nouveau la charte que son père donna au Portugal, à Rio-Janeiro, le 29 août 1826. La flotte anglaise est restée immobile dans la rade, prête à soutenir, s’il était nécessaire, le changement désiré et préparé par la politique britannique. La population n’a manifesté aucune résistance, et la constitution de 1822 semble avoir succombé définitivement. Nos différends avec la Suisse sont entièrement terminés, et la France se déclare satisfaite des explications données par la diète. Il est évident que ni la France n’a voulu arracher à la Suisse d’humiliantes réparations, ni la Suisse insulter la France, et violer les convenances et les principes du droit des gens. Il est heureux pour les deux pays que cette malencontreuse affaire ait trouvé un prompt dénouement, et les organes de la publicité doivent s’attacher à calmer toutes les irritations. La France et la Suisse restent et veulent rester éternellement amies. Ce fait a dû triompher de toutes les maladresses, des intrigues et des obscurités que présente l’affaire Conseil. De quelle police secrète cet homme était-il l’agent? Au profit de qui espionnait- il? Toute cette histoire est encore fort louche; mais, heureusement, la réconciliation des deux pays ne dépendait pas de son éclaircissement. M. Molé, qui a déployé dans les affaires de la Suisse une intelligente rapidité, vient de dissoudre à Pau un congrès absolutiste au petit pied. On se rappelle que les chargés d’affaires d’Autriche, de Prusse, de Naples, ont dû quitter Madrid après la proclamation de la constitution de 1812. Ces chargés d’affaires avaient trouvé commode de s’établir à Bayonne pour y seconder don Carlos de leurs intrigues; puis, ils se rendirent de Bayonne à Pau, dans la crainte d’éveiller l’attention du gouvernement français. Mais ces petites menées n’ont pas échappé aux regards de M. Molé, et le président du conseil a écrit aux cours d’Autriche, de Prusse et de Naples, qu’elles eussent à rappeler leurs agens. En général, M. Molé favorise la cause constitutionnelle autant qu’il le peut, lié par un système d’inaction complète; mais tout son bon vouloir ne peut corriger l’ingratitude d’une fausse situation. On travaille au ministère de l’intérieur comme si on s’attendait à une réélection générale. De grandes mutations se préparent, dit- on, dans les préfectures et les sous-préfectures. On pèse les dévouemens, on compare les mérites et les habiletés, on apprécie les nuances. On dit que le sous-préfet d’Aix, dont le zèle paraît un peu tiède, est inquiété dans sa position, et on irait ainsi jusqu’à menacer la réélection de M. Thiers. Si M. Guizot a surtout insisté pour l’éloignement de M. de Montalivet du ministère de l’intérieur, c’est que ce dernier avait déclaré qu’il ne se prêterait jamais à écarter de la chambre des hommes qui n’avaient d’autre tort que de n’être pas les amis politiques de M. Guizot, mais dont la capacité et le patriotisme étaient utiles au pays, comme MM. Dufaure, de Malleville, de La Redorte, Vivien, Felix Réal, Roger; cette impartialité ne saurait convenir à M. Guizot. Le ministère veut aussi bien écarter le centre gauche que la gauche; on n’a pas perdu l’espoir d’obtenir du roi une dissolution, si la chambre se montre difficile, défiante et sévère, et l’on travaillera aux élections suivant ces trois degrés : d’abord on ordonnera aux préfets d’appuyer tous les doctrinaires purs, puis les hommes du centre droit, enfin les hommes de la droite. Ordre de soutenir les candidats royalistes contre les hommes nouveaux de la révolution de 1830. De leur côté, les royalistes sont résolus d’aller aux élections prochaines, et de prêter le serment exigé : ils ont adopté la maxime : Dolus an virtus, quis in hoste requirat? Recherchés et flattés par MM. Guizot et Gasparin, ils trouvent qu’il y aurait folie à ne pas profiter de la faveur des circonstances. Sans doute, un gouvernement ne saurait être intolérant, exclusif, et ne doit pas ressembler à un parti; mais il doit attendre qu’on vienne à lui pour tendre la main, et certains membres du ministère ne l’entendent pas ainsi. On écrit en Vendée, on correspond avec les évêques, on offre des faveurs, on se présente comme les restaurateurs de la société et de la religion. Sous l’ancien gouvernement nous avions à demander, aujourd’hui on vient nous offrir; voilà ce qui se dit en Bretagne. Cependant, et ils n’ont pas tort, les partisans de l’ancienne dynastie prennent ce qu’on leur offre, sauf, plus tard, à se servir, comme ils l’entendront, des faveurs et des positions acceptées. Les députés commencent à revenir; ils s’informent de la situation, rapportent les impressions de leurs commettans, et le ministère conçoit de vives inquiétudes sur la session qui doit s’ouvrir dans les derniers jours de l’année. Il ne faut pas s’attendre que la chambre renverse le cabinet par une adresse ab irato; cela n’est ni dans son tempérament, ni même dans la situation. Mais la chambre apportera des dispositions fort sérieuses à l’examen de la politique du 6 Septembre; elle sera peu disposée à se payer de lieux communs usés et de déclamations vieillies : on sent de tous côtés qu’il s’agit de savoir aujourd’hui où ira le pouvoir, s’il saura comprendre ses véritables intérêts, les avertissemens que lui envoie l’Europe par ses dédains et les refus d’alliance, la nécessité d’une influence active au profit de la cause constitutionnelle. La situation est neuve et difficile; car, en politique, le triomphe remporté sur certains obstacles vous met en face de la nécessité d’être quelque chose par vous-même. L’ouverture d’un second Théâtre-Français est aujourd’hui décidée; la signature ministérielle est enfin obtenue, et M. Gasparin recueille les félicitations non-seulement de la presse ministérielle, mais bien aussi, et cela ne nous étonne nullement, celles de la presse habituée à l’indépendance et au libre jugement. Pour nous, sans apporter dans cette question aucune prévention hostile, nous attendrons l’événement, et nous ne prononcerons qu’après avoir vu à l’oeuvre l’élu de M. Gasparin et les poètes qui lui promettent leur appui. Ce n’est pas timidité de notre part, c’est justice. Notre franchise est trop connue, et a soulevé trop de récriminations, pour que nous prenions la peine d’expliquer notre attitude expectante, et le silence que nous croyons devoir garder. Nous ne réprouvons pas les éloges accordés à M. Gasparin; mais, avant de nous mêler aux panégyristes et d’unir notre voix à ce bruyant cantique, nous pensons qu’il n’est pas inutile de peser les motifs de la décision ministérielle. Or, il faut l’avouer, MM. Victor Hugo, Casimir Delavigne et Alexandre Dumas, sollicitant l’ouverture d’un second Théâtre-Français, ressemblent volontiers à des hommes qui, au milieu de la plaine, se plaindraient de ne pouvoir respirer. Le Théâtre-Français et la Porte-Saint-Martin n’ont jamais, que nous sachions, refusé d’ouvrir leurs portes à deux battans, toutes les fois qu’il a plu à ces messieurs de dire Nous voici. Si quelqu’un a des griefs à élever contre MM. Jouslin de Lasalle et Harel, ce n’est assurément aucun de ces écrivains. Pourquoi donc MM. Delavigne, Hugo et Dumas ont-ils sollicité l’ouverture d’un second Théâtre-Français? N’est-ce pas tout simplement pour avoir à leur disposition un directeur et des acteurs nés de leur seule volonté, pour régner sans partage et sans contestation sur une scène qui fut leur chose, en un mot pour être maîtres dans une maison qu’ils auraient bâtie? Nous désirons que l’avenir démente et réfute nos prophéties; mais, à vrai dire, nous ne l’espérons guère. Pourquoi M. Gasparin, ou plutôt M. Guizot caché derrière M. Gasparin, a-t-il signé l’ouverture d’un second Théâtre-Français? N’est-ce pas tout simplement pour obtenir les louanges de MM. Dumas, Hugo et Delavigne? Nous inclinons à le penser, tout en souhaitant que nos conjectures ne se vérifient pas. Vainement objecterait-on que la scène de la rue Richelieu est envahie par l’ancien répertoire; tout en admettant le mauvais vouloir des comédiens émérites, des sociétaires entêtés, nous croyons que M. Jouslin, administrateur intelligent, ne résistera jamais à l’évidence des recettes, et qu’il sera, en toute occasion, de l’avis de la foule; car il n’a aucune opinion littéraire à soutenir. Si donc le triumvirat poétique a demandé l’ouverture d’un nouveau théâtre, l’envahissement de la scène de la rue Richelieu n’entre pour rien dans leur demande; et le ministre en sait là-dessus autant que nous. Il n’a vu dans sa signature qu’une occasion de popularité. Reste à savoir si MM. Delavigne, Dumas et Hugo disposent de l’opinion : l’avenir nous l’apprendra. M. Émile Souvestre, l’auteur des Derniers Bretons, vient de publier un nouveau roman, Riche et Pauvre (13). Dans un cadre nettement défini, l’auteur a développé les conditions dramatiques de son talent. Il a su éviter de créer deux types qui n’auraient rien d’humain : un riche toujours criminel, un pauvre toujours vertueux. Ces deux hommes, placés vis-à-vis l’un de l’autre dans le monde, ne se combattent point sans motifs ni relâche; ils poursuivent leur route, chacun avec les moyens dont il dispose; et si tout réussit au riche, si tout manque au pauvre, c’est que la société le veut ainsi. Cette fable touchante, pleine de naturel et de vérité, dont l’Allemagne et la France sont tour à tour le théâtre, se termine par un appel à la vie sociale, qui doit tenir lieu au pauvre de la vie de famille. Nous reparlerons de ce livre, qui est appelé à un légitime succès. Le nouveau volume publié par M. Prosper Mérimée sur son voyage archéologique dans l’ouest de la France, ne le cède en aucun point aux notes de son Voyage dans le midi. C’est toujours le même amour pour la vérité, la même clarté dans l’exposition des renseignemens recueillis, la même impartialité, le même dédain pour les conjectures hasardées. C’est avant tout un livre utile, un livre de science, où l’abondance des faits se concilie heureusement avec la sobriété de la parole. Il est à souhaiter que M. Prosper Mérimée continue l’exploration archéologique de nos provinces. F Buloz. 30 Novembre 1836. Quand en 1824 Charles X montait sur le trône, au milieu des espérances de la France, si facile et si prompte dans ses oublis comme dans ses joies, qui eût pensé que douze ans après il mourrait en exil, dans un coin de l’Illyrie.? Le feu roi ne manquait pas de bonté de coeur, mais il avait une faiblesse et une légèreté d’esprit qui le rendaient capable des plus grandes fautes et des plus hautes témérités. Il paraît cependant que, dans les derniers jours de sa vie, il était revenu à plus de prudence et à une plus saine appréciation des choses. On dit que dans son testament, qui ne doit être ouvert qu’en présence d’un commissaire autrichien, Charles X prie l’empereur d’Autriche de prendre le duc de Bordeaux sous sa protection, et de le tenir loin des intrigues qui voudraient l’entraîner à de folles entreprises. On parle même de quelques paroles touchantes adressées directement au jeune prince, où le vieux roi le conjure de ne jamais apporter la guerre civile à la France. Ces exhortations ne sauraient venir plus à propos, car le parti de la vieille légitimité est dans un paroxisme d’exaltation difficile à décrire. L’idée d’avoir à sa tête un jeune roi de seize ans le transporte; on délibère, on prépare l’avenir; les conciliabules redoublent d’activité; les influences contraires se croisent; les partisans de la duchesse de Berry et ceux de la duchesse d’Angoulême ont peine à s’accorder; rien d’officiel n’est encore sorti de la petite cour de Goritz. Par un étrange résultat des évènemens et des révolutions politiques, l’Autriche a encore sous sa main un prétendant avec lequel elle peut inquiéter la France. Sous la restauration, elle pouvait montrer Napoléon II à la branche aînée des Bourbons; aujourd’hui c’est avec Henri V qu’elle peut effrayer la maison d’Orléans. Contre l’Autriche, la France a, quand elle le voudra, les principes révolutionnaires et de l’Italie. Contre la France, l’Autriche a le principe de la légitimité et le drapeau d’une guerre civile. M. de Metternich n’est pas homme à précipiter les choses, et à jouer la paix du continent en l’honneur d’une politique chevaleresque. Son flegme et son impassibilité doivent désespérer plus d’un fanatisme royaliste, et les partisans de l’ancienne légitimité doivent se résigner pour le moment à n’avoir d’autre occupation que de porter le deuil. Le deuil est aujourd’hui la marque distinctive de tous ceux qui regrettent la maison le Bourbon; c’est dire assez que la cour des Tuileries ne saurait le porter. Il serait curieux de voir le chef de la maison d’Orléans faire avec sa famille, les mêmes démonstrations que ceux qui travaillent à le renverser. On oublie d’ailleurs, que la loi du 10 Avril 1831, déclare Charles X et ses descendans déchus du trône, et privés des droits civils. Comment porter le deuil public et officiel de celui dont les lois ont ainsi effacé l’ancien caractère royal et politique? Que d’anciens serviteurs pleurent sincèrement le vieux monarque, cette douleur est légitime, et nul ne saurait songer à la troubler; mais il y a loin de ces pieux et respectables regrets à cette douleur d’apparat, à ces parades lacrymatoires dont certaines personnes se disposent à faire pour cet hiver un signe de ralliement; pendant six mois les blancs seront en noir, et il a été décidé que tous les honnêtes gens se reconnaîtraient à leur crêpe. M. l’archevêque de Paris n’a pas négligé cette occasion d’adresser à son clergé une circulaire qui n’était pas destinée à être lue dans les églises, mais que tous les journaux ont publiée, sans doute pour éviter le bruit et le scandale. Dans cette pièce, le prélat représente l’église comme obligée de lutter coutre les mauvais jours qui pèsent sur elle; à l’entendre, on se croirait au temps de Dioclétien; on dirait le christianisme près de succomber sous la persécution. M. l’archevêque fait de la religion un singulier instrument de politique et de rancune, et nous ne savons pas ce que gagne l’Évangile à servir d’enveloppe à d’aigres ressentimens. La mort de Charles X place d’une manière éclatante le parti du passé en face des intérêts nouveaux. Maintenant il y a en Europe deux prétendans, deux adversaires de la révolution et de la cause constitutionnelle, don Carlos et Henri V. Il y a entre ces deux princes solidarité intime, et il est impossible que les gouvernemens absolus de l’Europe ne les entourent pas de leurs voeux et de leurs espérances. C’est un avertissement pour la cause et les gouvernemens constitutionnels d’opposer à ces entreprises une étroite alliance; il faut espérer que le ministère du 6 Septembre comprendra les devoirs et la politique de la France, et nul mieux que M. Molé n’est fait pour les comprendre, si la partie doctrinaire du cabinet ne vient se mettre à la traverse. L’Espagne paraît en ce moment décidée à chercher son salut dans un heureux mélange de force et de modération. A l’armée, Rodil a été contraint de résigner son commandement, et il est sous le coup de la justice du pays. Son successeur Narvaez n’a pas attendu la division de Ribero pour se mettre à la poursuite de Gomez; mais aussi ardent que Rodil s’est montré lent et perfide, il a su persuader aux soldats que la rapidité était déjà une première victoire, et que, dès que l’ennemi serait atteint, il serait vaincu. Dans le cabinet; il est question d’une nouvelle combinaison qui réunirait Calatrava et Mendizabal et leur adjoindrait des hommes politiques nouveaux, entre autres M. Olozaga, député de Logrono, l’un des auteurs de l’insurrection militaire de la Granja, et disposé à se montrer aujourd’hui aussi prudent qu’énergique. La modération paraît, au reste, conduire les cortès, dont le principal écueil était la déclamation et la violence : une immense majorité a déféré la régence à la reine Christine. Que les cortès, dont l’origine et les tendances sont nécessairement révolutionnaires, et qui ne pourraient être suspectes au pays, sachent se contenir en s’affermissant; qu’elles rédigent une constitution vraiment libérale et pratique, en tête de laquelle elles écriront le principe de la souveraineté nationale et les glorieux souvenirs de 1812, et qu’elles identifient leur cause avec celle du siècle luttant contre le passé. Dans ces derniers jours, le Portugal, plus encore que l’Espagne, a attiré l’attention, et Lisbonne a mis vivement en présence, les deux constitutions qui, depuis quinze ans, ont essayé de lui donner la liberté. Nous avons déjà dit comment la charte de don Pedro pouvait passer à Lisbonne pour être plus libérale que le statut royal à Madrid; mais les derniers évènemens viennent de donner à la constitution de 1822 une consécration d’indépendance nationale et marquer la charte de don Pedro d’une réprobation qui paraît irréparable. La majorité de la nation, qui repousse don Miguel, semblait, jusqu’aux derniers évènemens, indécise entre les deux constitutions, et ne pas attacher à l’une d’elles une préférence décisive; mais dès qu’elle a vu l’Angleterre s’immiscer induement dans ses dissensions, son choix a été fait, et elle s’est prononcée pour la constitution que menaçait l’intérêt anglais. Lord Howard de Walden a fait maladroitement une démonstration intempestive, et il a dû rembarquer ses matelots après avoir assisté à la défaite du parti aristocratique. Quelle a été dans cette affaire la conduite de la France? Lord Palmerston prétend dans le Morning-Chronicle que la France était complice de l’Angleterre, mais que, plus habile ou plus heureuse, elle n’a pas mis à découvert sa coopération. La tentative contre- révolutionnaire des 3 et 4 Novembre jette un nouveau jour sur les divisions du cabinet du 6 Septembre. Au fond on y désirait la contre-révolution au profit de la charte de don Pedro, mais on n’osait pas agir ouvertement : on s’est mis à la suite de l’Angleterre; on aurait célébré en commun le triomphe du parti aristocratique, mais on était convenu de laisser à la Grande- Bretagne l’initiative et la responsabilité de l’entreprise. L’amiral Hugon avait deux espèces d’instructions; les instructions officielles lui prescrivaient une exacte neutralité, et nous croyons que M. Molé les a signées sincèrement; d’autres instructions enjoignaient une coopération prudente aux actes de l’amiral anglais; il fallait ne rien compromettre, mais adhérer sur-le-champ aux résultats obtenus. Or, l’Angleterre ayant échoué, la France naturellement est restée immobile, et rien n’a trahi, aux yeux du peuple de Lisbonne, la pensée de son gouvernement; mais au fond, elle était contre-révolutionnaire. Comment en douter quand l’organe le plus accrédité du ministère a pris soin de nous en instruire? Il est vrai que, quelques jours auparavant, il avait célébré le système de la neutralité absolue; le premier article avait été inspiré par la sage réserve de M. Molé, et le second rédigé sous la dictée de M. Guizot. Il faut convenir que cette unanimité du cabinet doit inspirer à l’Europe un grand respect pour notre politique, et il est donc écrit que partout où doit éclater une tendance contre-révolutionnaire, on rencontrera la trace et le nom de M. Guizot. La tentative avortée de Lisbonne a singulièrement ébranlé lord Palmerston; elle est en contradiction flagrante avec la politique naturelle des whigs, et les déconsidère vis-à-vis de la cause constitutionnelle et libérale du continent. Le parti whig est pauvre en hommes d’état capables de traiter avec l’Europe, et depuis long-temps il eût donné un successeur à lord Palmerston, s’il eût eu dans ses rangs un homme en état d’occuper le poste des affaires étrangères. Au reste, lord Palmerston se défendra vivement au parlement; pressé entre les tories et les radicaux, il ne pourra se justifier qu’en accusant le cabinet français d’avoir déserté la politique de la quadruple-alliance; les récriminations seront vives et les indiscrétions curieuses. Alger vient d’être insulté par les Arabes, et la France, dont la puissance en face de ces barbares repose surtout sur le respect moral qu’elle inspire, a vu la capitale même de sa colonie menacée par l’ennemi qu’enhardissait l’absence de nos troupes marchant sur Constantine. Ainsi, au moment où s’accomplit une expédition lointaine, son effet, même heureux, est détruit par une attaque qui s’adresse au coeur de nos possessions. Avec cinq mille hommes de plus en Afrique, on eût évité ce fâcheux inconvénient; mais le ministère est si constitutionnel, qu’il n’ose pas dépasser son budget. Nous espérons qu’on lui répondra à la tribune que la lettre tue et l’esprit vivifie, que le pouvoir exécutif a précisément pour mission de faire les choses nécessaires, sous sa propre responsabilité, quand il s’agit de l’honneur et du sang de la France. Le découragement semble gagner la colonie, l’armée est mécontente. Le maréchal paraît confondre le despotisme et la fermeté; il vient de renvoyer en France un officier distingué, M. Edmond Pelissier, qui avait fait de l’Afrique et de notre colonie une étude approfondie, et dont M. Clauzel n’avait pu apprendre la correspondance avec un de nos journaux que par des confidences amicales qu’il avait provoquées lui-même. On commence à s’organiser pour l’hiver; les salons vont se rouvrir. On dit que celui de Mme de Flahaut est l’objet des méditations de M. Guizot, qui voudrait y faire accepter son influence et sa coterie. Jusqu’à présent le salon de Mme de Flahaut (dont le mari a montré pour le jeune Louis Bonaparte un intérêt tout paternel), rendez-vous, de la diplomatie et de l’aristocratie étrangère qui vient à Paris, s’est montré peu favorable aux prétentions ambitieuses et à la jactance imperturbable de l’école doctrinaire. M. Guizot voudrait dissiper ces inimitiés railleuses qui l’inquiètent, et il est question d’une haute intervention diplomatique pour ménager un traité de paix où l’on s’engagerait à une bienveillance réciproque. Cependant M. Gasparin, le plus grand musicien du ministère, occupe ses loisirs avec les arts, et l’on sait que M. Guizot, aidé de M. de Rémusat, lui ménage de longs instans libres de soucis et d’affaires. Alors M. Gasparin se livre tout entier à l’art, il songe à la musique, il songe à son opéra, car M. Gasparin a fait un opéra qui devait accabler Rossini et ressusciter Grétry; M. Gasparin est Français... en musique, et l’éclat de l’école italienne lui paraît une offense à l’honneur national. En général, toute musique qui n’est pas la sienne ne lui est pas agréable; on l’a vu dormir à la répétition de la Esmeralda, comme pour protester courageusement contre un genre qui n’est pas le sien. M. Gasparin appartient en politique à la vieille musique française; c’est le mélomane de Champein. Sans chanter, peut-on vivre un jour? Il déplore ses grandeurs parce qu’elles sont un obstacle à sa gloire; il ne siérait pas qu’un membre du cabinet se fit jouer à l’Opéra-Comique; tout ce qu’il peut est de haranguer le Conservatoire en maître de chapelle de comédie, de donner des dîners musicaux. Nous adressons au ciel des voeux pour que M. Gasparin puisse servir un jour au public sa musique; nous demandons à grands cris sa disgrace pour avoir son opéra, car il est de la destinée du génie d’éclater surtout dans le malheur. A côté des distractions musicales de M. Gasparin, les affaires électorales fixent toujours l’attention des deux ministres de l’intérieur, M. de Rémusat et M. Guizot. Le ministère a opposé une dénégation à ce que nous avons dit de ses soins et de son travail en cas d’élections futures; nous persistons à croire nos renseignemens exacts. Le ministère se défie, et à bon droit, de la chambre; il veut se tenir prêt pour telles circonstances où il pourrait obtenir du roi de la dissoudre. L’approche de la session rend tous les jours plus vives les différences qui séparent MM. Molé et Guizot. M. Molé soutient de bonne foi le système de non-intervention, mais ses voeux et ses sympathies sont pour la cause constitutionnelle; loin d’incliner au côté droit, son attention est éveillée depuis quelque temps par les menées et les espérances des partisans de l’ancienne légitimité. M. Guizot, au contraire, voudrait intervenir à Lisbonne pour la cause aristocratique; il l’écrit et le proclame; ses avances au parti légitimiste continuent toujours. M. Molé va au centre gauche, M. Guizot au centre droit; comment garder long- temps encore les apparences de l’union, et paraître faire route ensemble quand on est si loin l’un de l’autre? Le caractère de M. Molé l’appelle à former un jour des alliances plus nationales que celles qu’il pourrait trouver dans le parti doctrinaire. M. Lerminier vient de publier le cours d’histoire des législations comparées qu’il professe avec tant d’éclat et de succès au Collège de France (14). Ces leçons renferment l’histoire du droit international pendant la période qui s’étend depuis la bataille d’Actium jusqu’à Commode. La sténographie a conservé au style tout le coloris; et tout le mouvement de l’improvisation. Quant aux idées mêmes du livre, jamais on n’avait aussi bien compris et mieux retracé la transformation du génie antique qui s’opère sous les empereurs, la naissance et les progrès de l’esprit nouveau, et la lutte de ces deux tendances pour aboutir à un progrès de plus en plus marqué de la civilisation. Sous le titre d’Exposé et Examen critique du système phrénologique, le docteur Cerise vient de donner un volume qui intéresse tous ceux qui s’occupent à la fois de philosophie et de physiologie. Le point de vue de l’auteur, comme il l’explique avec étendue dans une lettre adressée aux élèves de l’École de Médecine et qui sert de préface au livre, est le christianisme entendu et professé dans le sens où l’établit M. Buchez. De cette position élevée de spiritualisme et de morale, M. Cerise s’en prend directement aux conséquences et aux principes de l’école phrénologique, et montre à merveille combien ses prétentions sont exorbitantes par rapport aux faits et aux bases réelles. Avec cette fermeté et cette certitude de dialectique que procure une philosophie religieuse, il démasque et déjoue les demi- conséquences, les réserves et les contradictions peu franches de l’école phrénologique en ce qui touche la morale et la nature de l’homme : en un mot, s’il ne prétend pas détruire, si peut être il ne discute pas assez en détail un certain nombre de faits particuliers (travail qui d’ailleurs a été exécuté en partie par M. Lélut que M. Cerise cite souvent), il porte à la phrénologie comme science un échec vigoureux dont elle devra tâcher, si elle peut, de revenir. On aime surtout à rencontrer, dans M. Cerise, un physiologiste, qui connaît réellement et qui approfondit avec originalité les grandes sources philosophiques. M. Patin vient de rouvrir, aujourd’hui 30, son cours de poésie latine à la Faculté des Lettres. Il parle cette année du siècle d’Auguste, mais il s’arrêtera auparavant sur Catulle, cet élégant devancier qui méritait d’en être. Dans cette première leçon, où le professeur a exposé les principaux traits de la poésie romaine arrivée à l’âge de perfection, les auditeurs charmés ont admiré et goûté, comme toujours, cette exquise urbanité de diction, cette aménité choisie de pensée et de termes qui caractérise M. Patin entre tous ceux qui professent aujourd’hui : il faudrait, pour bien exprimer ce mérite, désormais si rare, lui appliquer, dans le sens primitif et sérieux le mot de gentillesse d’esprit et de langage. En parlant dès aujourd’hui de Catulle, l’élégant critique a su en exprimer et en reproduire toute la grace : il a été catullien. L’Espagne, qui préoccupe si vivement l’attention publique, et qui se détache d’une façon si originale avec ses vestiges de barbarie et ses ébauches constitutionnelles sur la civilisation uniforme et prosaïque du reste de l’Europe, attend encore un historien. Aschbach, en Allemagne; Bigland, en Angleterre; Rabbe, en France, ont fait des tentatives plus on moins heureuses. Aujourd’hui, M. Rosseeuw-Saint-Hilaire entreprend cette tâche difficile, de raconter l’histoire d’un peuple formé des élémens les plus divers, et dont les chroniqueurs, soit arabes, soit catholiques, doivent être soumis à la plus sévère critique. Un volume a paru (15), et contient la période gothique. M. Saint-Hilaire a jeté un jour tout nouveau sur ces commencemens de l’histoire d’Espagne. On annonce, pour le 20, la vente de la bibliothèque de M. F. de La Mennais. Cette importante bibliothèque est composée de plus de deux mille ouvrages, dont quelques-uns sont d’une extrême rareté; ils sont tous revêtus de la signature du propriétaire. On peut prendre connaissance du catalogue chez MM. Paul Daubrée et Cailleux, rue Vivienne, 17. Il y a bientôt un demi-siècle que l’Angleterre s’avisa de faire des filous de Londres le noyau d’un peuple destiné à couvrir l’île immense à laquelle les navigateurs Hollandais, qui l’avaient découverte, donnèrent le nom de Nouvelle-Hollande ce fut en 1788 que le gouvernement anglais fonda Botany-Bay. Aujourd’hui, près de 80,000 Européens, dispersés sur les côtes ou dans les forêts de la Nouvelle-Galles du Sud, et sur quelques points de l’île de Van- Diémen, forment la population des possessions australo-anglaises. On devine combien les annales d’un semblable peuple doivent différer de celles des sociétés européennes, combien elles doivent être remplies de faits neufs et dramatiques. Les chances multipliées de non-réussite provenant de causes diverses, telles que l’éloignement de la métropole, la disette de vivres, les attaques des indigènes, l’ingratitude du sol, tout cela, réuni aux mauvaises dispositions des déportés, menaça long-temps d’étouffer dans son berceau la colonie naissante. Ces incidens, ces dangers, ces vicissitudes suffiraient sans doute pour fournir la matière d’un livre. Quand on ne trouverait dans celui que vient de publier M. de la Pilorgerie (16), que le récit exact et circonstancié de ces évènemens, nous le remercierions déjà de nous l’avoir fait. Mais une pensée plus haute a inspiré l’auteur, et à vrai dire, c’est le second titre de son ouvrage qui désigne le véritable but qu’il s’est proposé d’atteindre. Il a cherché, dans les annales des colonies pénales de l’Angleterre, des faits propres à jeter une vive lumière sur la grave question de la déportation. A ses yeux, l’histoire de Botany-Bay n’a d’importance qu’en ce qu’elle contient la solution d’une question morale. Peut-on fonder des colonies matériellement florissantes avec des criminels? Ces hommes, après avoir violé les lois de l’association dans leur patrie, peuvent-ils devenir des colons utiles? Non, pense M. de la Pilorgerie, et pour preuve, il nous apprend que Botany-Bay, malgré tous les sacrifices pécuniaires de l’Angleterre, n’existerait plus, si l’émigration libre n’était venue au secours de ces établissemens. La déportation considérée comme peine réunit-elle du moins les conditions que les législateurs doivent attacher aux sévérités de la loi? Non, répond encore l’auteur, elle n’est propre ni à réformer le coupable, ni à intimider les malfaiteurs. Voilà les conclusions morales de ce livre, conclusions que l’auteur se croit autorisé à tirer de l’examen consciencieux des documens officiels, des enquêtes parlementaires, des relations et des divers voyages publiés en Angleterre. Ce livre offre une lecture très intéressante comme histoire; il est écrit avec chaleur, avec conviction; il mérite une place auprès des travaux excellens de MM. de Beaumont et de Tocqueville. CHRONIQUE LITTÉRAIRE. Nous sommes en Décembre, et pourtant la saison littéraire n’est pas encore ouverte. Depuis le grand et légitime succès de Jocelyn, il n’a pas paru en France un seul livre poétique de quelque valeur. Le Théâtre Français, après avoir publié des programmes pleins de promesses, nous ramène à Don Juan d’Autriche et à Lord Novart, comme si Don Juan d’Autriche et Lord Novart pouvaient prétendre à la durée. L’oeuvre de M. Adolphe Dumas, vantée pompeusement pendant quelques semaines, comme un chef-d’oeuvre inattendu, ne paraît pas même sur le feuilleton de l’affiche, et semble avoir épuisé l’ardeur et l’enthousiasme de MM. les comédiens ordinaires, avant de se présenter sur la scène. Nous sommes habitués à juger sur pièces, et il nous répugnerait de prononcer sur la Fin de la comédie avant de l’avoir entendue. Quoique la Cité des Hommes, début laborieux de l’auteur, ne se distingue pas précisément par la netteté, et quoique la netteté soit une qualité indispensable au théâtre, cependant il n’est pas impossible que M. Adolphe Dumas ait dépensé dans les neuf mille vers de son volume toutes les idées confuses, toutes les paroles sonores et mystérieuses qui chargeaient depuis long-temps sa mémoire. Il n’y a aucune invraisemblance à supposer qu’une fois débarrassé du fardeau importun de ses espérances palingénésiques, une fois en règle avec sa conscience, une fois sûr d’avoir apporté son contingent rimé à cette grande Babel anonyme qui se donne pour la régénération sociale, il ait entrepris une oeuvre dramatique, dans le seul intérêt de la passion ou du ridicule. La question, envisagée en elle-même, peut se résoudre dans le sens que nous indiquons. Sans doute il y a plus que de la témérité à tenter la mise en présence de Faust et de don Juan; sans doute le libertin espagnol et le rêveur allemand sont deux types difficiles à gouverner; et M. Adolphe Dumas, en choisissant pour thème dramatique deux personnages que Byron et Goëthe ont immortalisés, n’a pas pris le parti le plus sage. Mais toutes ces remarques, dictées par une impartialité bienveillante, ne sauraient détruire l’intérêt qui s’attache à la Fin de la comédie; car cette pièce, quel que soit le succès que l’avenir lui réserve, n’est pas une pièce de faiseur, et, à nos yeux, c’est une puissante recommandation. S’il est vrai, comme on le dit, que MM. les comédiens ordinaires, sans tenir aucun compte des applaudissemens qu’ils ont prodigués à M. Adolphe Dumas, se disputent maintenant à qui ne jouera pas les rôles de sa pièce, et se préparent à décourager l’auteur par les fins de non recevoir qui ne manquent jamais aux hommes de mauvaise volonté, nous ne lui conseillerons pas de s’adresser au tribunal de commerce, car les drames représentés par autorité de justice sont rarement heureux; et, fussent-ils cent fois excellens, le directeur et les acteurs, après les trois soirées légalement exigibles, sauraient bien s’en débarrasser. Mais nous l’engageons à porter ailleurs une pièce qui pourrait vieillir dans les cartons. Julie ou la Famille, comédie en cinq actes et en prose, de M. Empis, reçue à l’unanimité et avec acclamations par MM. les comédiens ordinaires, nous préoccupe moins vivement que la Fin de la comédie. Depuis long-temps nous savons que penser du goût de MM. les comédiens ordinaires, et surtout du génie de M. Empis. Seul, ou en société avec M. Mazères, M. Empis a plus d’une fois donné sa mesure. La Mère et la Fille et Une Liaison ont enseigné aux moins clairvoyans ce qu’il faut attendre de cet habile et fécond écrivain. Plus récemment Lord Novart nous a montré comment ce poète moraliste comprend la peinture des moeurs parlementaires. A Paris, à Vienne, à Londres, M. Empis est toujours le même, verbeux et trivial, emphatique, déclamateur; il trouve toujours, et partout, le moyen d’éviter les scènes qu’il pose. Aussi verrons-nous avec une parfaite indifférence Julie ou la Famille paraître sur l’affiche du Théâtre-Français. Nous faudra-t-il donc souhaiter la Camaraderie de M. Scribe? On ne parle plus de la Grand’mère, dont le rôle principal était destiné à Mlle Mars; comme M. Scribe n’est pas habitué à travailler pour la seule gloire de son nom, il est probable que cette grand’mère, dont Mlle Mars n’a pas voulu, paraîtra quelque jour sur le boulevart Bonne-Nouvelle, ou rue Lepelletier, sous la forme d’un vaudeville ou d’un ballet. Qui sait même si M. Halevy ne se chargera pas de la mettre en musique? Pour l’auteur de la Juive qu’y a-t-il d’impossible? Ainsi la saison s’ouvrira par la Camaraderie. Or, la camaraderie littéraire n’est plus aujourd’hui qu’un mot sans valeur, un mot qui ne répond à rien; la camaraderie littéraire est morte avec le ministère Martignac. Elle était inconnue sous l’administration Villèle, et dès que M. de Labourdonnaye eut mis les pieds à l’hôtel de la rue de Grenelle, elle disparut sans retour. S’il y a aujourd’hui une camaraderie digne de la satire ou de la comédie, c’est à coup sûr la camaraderie politique; mais M. Scribe osera-t-il l’attaquer? Quant à la camaraderie littéraire, fat-elle encore de ce monde, l’auteur de Bertrand et Raton serait fort embarrassé de la peindre, car il ne l’a jamais vue, jamais étudiée. Jamais, que nous sachions, il ne s’est introduit dans le cénacle, et peindre la camaraderie sans consulter le souvenir du cénacle, équivaut à peu près à peindre la civilisation française sans tenir compte de Paris, car le cénacle était le foyer même de la camaraderie. M. Scribe n’a jamais été bien placé pour étudier les moeurs littéraires, car il a toujours affecté un grand dédain pour la littérature. Dans le monde de veuves et de colonels, de banquiers et de grisettes, sur lequel il a vécu pendant la restauration, monde qui n’a jamais existé hors du théâtre dédié par lui à ses collaborateurs, il n’a guère eu l’occasion d’apprendre comment les poètes se louent ou se calomnient entre eux. Je doute même qu’il sache précisément ce que c’est qu’un poète, à moins qu’il ne l’ait appris de Gontier ou de Mme Perrin. Comme fiche de consolation, M. Jouslin nous promet la Popularité de M. Casimir Delavigne. Mais hélas! la popularité, nous le craignons fort, est allée rejoindre la camaraderie littéraire. Où est l’homme aujourd’hui qui sacrifie à la popularité le sourire du roi ou quelques sacs d’écus? où est l’homme qui, pour enchaîner l’opinion, renonce au plus mince emploi, pour lui-même ou pour ses neveux? S’il y a quelque part un homme de cette trempe, et si cet homme a posé devant M. Casimir Delavigne, nous espérons que l’auteur de la Popularité voudra bien nous livrer le nom de son modèle. Non-seulement, du moins nous le pensons, la popularité n’est plus de ce monde; mais les hommes qui se partagent aujourd’hui le pouvoir se font de l’impopularité un titre à la confiance des chambres et de la cour. Il ne faut pas exagérer l’importance du patronage littéraire exercé par M. Guizot. Ramenés à leur véritable valeur, tous les encouragemens donnés par M. Guizot, soit aux études historiques, dont plus tard il profitera si la disgrace lui fait des loisirs trop longs, soit à l’art dramatique, pour lequel il n’a jamais montré une sympathie bien vive, signifient tout simplement que l’historien des Stuarts n’a pas même étudié les premiers élémens de la popularité; car il importe peu à la société française que deux poètes se constituent en conseil de régence pour administrer l’art dramatique. Si M. Guizot avait pour la popularité un amour sérieux et persévérant, j’aime à croire qu’il s’y prendrait autrement pour la conquérir. Le jour où il voudra devenir vraiment populaire, il fondera l’autorité politique des classes lettrées sur d’autres bases que les titres académiques. Il ne sera plus nécessaire d’appartenir à l’une des cinq classes de l’institut pour siéger au Luxembourg. M. Delavigne, qui travaille lentement, devrait renoncer à la comédie politique. Nous n’avons jamais pensé à lui reprocher la nature de ses facultés. L’improvisation a porté malheur à trop d’intelligences fécondes, pour que nous puissions la recommander aux intelligences qui ne se distinguent pas par la fécondité. Mais chaque oeuvre a ses conditions et ses lois. Or, la comédie politique ne s’accommode pas de la patience aussi bien que les drames historiques ou les tragédies classiques. Le poète qui prend le rôle d’Aristophane doit vivre dans l’Agora et savoir ce qui s’y passe. S’il s’enferme dans la retraite pour ordonner des périodes harmonieuses, il court le danger de confondre la guerre du Péloponèse et la guerre de Macédoine, et d’attaquer un ennemi qui n’est plus. S’il ne se mêle pas à la vie publique, s’il n’est pas au courant des évènemens de chaque jour, s’il se recueille pour encadrer dans les lignes inflexibles de la rhétorique les passions qui se heurtent, se détruisent et se renouvellent pendant qu’il versifie, il se condamne à un perpétuel anachronisme. Quand il produit son oeuvre, son oeuvre n’a plus de sens. Il met la Ligue en comédie, et nous sommes à la Fronde; la Fronde, et nous sommes à la Régence; la Régence, et nous sommes aux États-généraux. Il n’est jamais compris de la génération qui l’écoute. Pour soutenir le rôle d’Aristophane, il ne faut pas demander au passant le nom du nouveau Cléon, il faut avoir entendu soi-même le Cléon qui parle, et ne pas attendre qu’il soit dépossédé. Il semble que toutes ces vérités soient triviales à force d’évidence, et cependant nous croyons utile de les répéter, car nous n’avons pas oublié la Princesse Aurélie. Cette comédie, que les salons de Paris attendaient avec impatience, ne trouva plus personne à qui parler lorsqu’elle se montra sur la scène. Le triumvirat politique attaqué par M. Delavigne avait disparu depuis plusieurs années. Si MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet assistaient à la représentation, ils ont pu se féliciter, non pas de la malicieuse lenteur, mais de la lente malice de leur ennemi. Un satirique de la force et du caractère de M. Delavigne est une véritable bonne fortune pour les vices triomphans. Les vainqueurs ont le temps de se préparer à la défaite et de rassembler leurs bagages. Quand M. Delavigne se met à les poursuivre, la charrue a déjà effacé les dernières traces du camp. Il est probable que l’auteur de la Princesse Aurélie a conçu, je ne dis pas le plan, mais le projet de sa nouvelle comédie enlisant la Popularité d’Auguste Barbier. Encore tout ému de cet iambe vengeur qui frappait sur un ennemi debout, il aura rêvé l’enchâssement de cet iambe dans l’orfèvrerie d’un dialogue dramatique pareil à l’École des Vieillards. Mais pour fondre le minerai, affiner le métal et laminer les lingots, M. Delavigne a pris son temps; quand la garniture s’est trouvée prête, la pierre avait disparu, ou du moins ne demandait plus à être montée. C’est là, si je ne me trompe, l’histoire de la Popularité que nous aurons cet hiver, à moins que M. Delavigne, pour achever son cinquième acte, n’attende le couronnement de l’empereur d’Autriche à Milan, ou la solution de la question espagnole. Quelle que soit la perfection grammaticale de la nouvelle comédie, lors même que les hémistiches de M. Delavigne lutteraient de précision et de régularité dans leurs mouvemens avec les régimens prussiens, il manquera toujours à la Popularité en cinq actes et en vers un élément de succès indispensable à toutes les comédies politiques, l’opportunité. C’est un malheur sans doute, mais un malheur qu’il était facile de prévoir. Après avoir versifié dans, ses Messéniennes la colère de la presse libérale, M. Delavigne devait naturellement continuer sur les iambes d’Auguste Barbier l’oeuvre patiente et impersonnelle commencée sur la prose de MM. Étienne et Arnault. Sa mission n’est pas et n’a jamais été de guider la génération à laquelle il s’adresse, mais de suivre ceux qu’elle écoute. MM. Hugo et Dumas, tout entiers à la construction de leur théâtre, ne promettent rien au Théâtre-Français. L’auteur d’Henri III n’a pas encore tiré de ses lectures érudites la tragédie de Caligula qui devait nous inspirer pour le Britannicus de Jean Racine une pitié si douloureuse. Tacite et Suétone attendent encore un interprète digne du goût de la France et de la corruption romaine. Quelle que soit l’habileté de nos architectes, nous ne pouvons guère espérer Caligula avant Octobre 1837; car sans doute les pensionnaires de l’école de Rome, appelés à présenter des projets pour l’érection du second théâtre français, voudront produire une oeuvre durable, et trois cents jours suffiront tout au plus pour construire une salle honorable. Il n’est plus question de Madame de Maintenon, dont le principal rôle avait été offert à Mlle Mars, et qui devait placer M. Hugo entre Molière et le duc de Saint- Simon. Nous ne savons pas si M. le comte Septime de Latour- Maubourg s’est montré plus empressé que M. de Rayneval, s’il a expédié à l’auteur d’Hernani les pamphlets publiés en Espagne sur les relations de Madrid et de Versailles. Il nous semble que cette question n’est pas sans importance; et M. Molé s’empressera sans doute d’enjoindre à notre ambassadeur de fouiller toutes les bibliothèques de la Péninsule, et de faire transcrire par ses secrétaires tous les documens inédits dont M. Hugo peut avoir besoin pour écrire sa comédie. Car sa comédie est historique, et, pour mériter le titre qu’elle portera, il est bon qu’elle n’emprunte pas à la seule histoire, à l’histoire authentique et avérée, les caractères et les scènes qu’elle nous offrira. Il y a deux manières de dominer l’histoire, celle de Montesquieu et celle de Shakspeare, l’interprétation philosophique et l’interprétation poétique. M. Hugo, qui veut non-seulement dominer l’histoire, mais dominer en même temps Montesquieu et Shakspeare, a choisi une méthode nouvelle; il consulte, pour ses créations dramatiques, une histoire ignorée du monde entier, et grace aux révélations mystérieuses de ses lectures, il déroute l’érudition de l’Europe. Goettigue et Cambridge, Vienne et Berlin, Milan et Paris, ignoraient les aventures galantes de Charles-Quint, la tendresse maternelle de Lucrèce Borgia, l’impudicité de Marie Tudor. A cette heure, l’Europe attend que M. Hugo veuille bien lui enseigner le reste de l’histoire, et lui souhaite de nombreuses armées afin que son enseignement puisse être complet. On assure que M. Hugo convoite la pairie, et qu’il ne frappe aux portes de l’Académie française que pour entrer au Luxembourg. A notre avis, il y a dans nette double ambition au moins une méprise. Que M. Hugo entre à l’Académie, à la bonne heure! plus d’une fois nous avons appuyé sa candidature, et sans admettre l’infaillibilité poétique de M. Hugo, nous serons toujours prêts à proclamer l’importance du rôle qu’il a joué dans la littérature contemporaine. Mais il nous semble que pour demeurer fidèle à ses antécédens, il se doit à lui-même, si vraiment il désire la tribune, d’arriver à la tribune par l’élection. Il a devant lui l’exemple de M. de Lamartine qui ne s’est pas découragé. M. Hugo craint-il de ne pas rencontrer dans le corps électoral une assez vive sympathie? espère-t-il que la cour se montrera plus clairvoyante que la bourgeoisie, et devinera chez lui des facultés que la foule ne saurait entrevoir? Si M. Hugo était vraiment coupable de cette pusillanimité, nous blâmerions hautement son inconséquence; car jusqu’ici il a toujours pris la foule pour juge entre lui et ses détracteurs. Or, si la foule est assez sage pour apprécier les Orientales et Notre-Dame de Paris, comment lui serait-il refusé d’apprécier les facultés politiques de M. Hugo? Elle pourra bien lui reprocher d’attribuer à toutes les assemblées le rôle de la Constituante; mais le reproche atteindrait beaucoup d’autres hommes d’état. Elle pourra lui conseiller de ne pas renouveler en toute occasion la déclaration des droits de l’homme, et de ne pas confondre les libraires de la Belgique avec l’Europe féodale. Mais, en vérité, il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour ne pas tolérer de pareils reproches; à moins que M. Hugo ne désire être oublié, ce qui n’est pas vraisemblable, nous lui conseillons de ne pas songer à la pairie. Jusqu’à présent, les candidats qui se présentent pour recueillir l’héritage de M. Raynouard ne sont pas nombreux. M. Hugo n’a contre lui que M. Mignet. Mais lors même que M. Mignet serait préféré par l’Académie française, il resterait encore à M. Hugo l’Académie des Inscriptions; car M. Raynouard avait deux fauteuils à l’Institut. Il est vrai que M. Hugo n’a pas fait de travaux comparables à ceux de M. Raynouard sur la langue romane. Mais M. Hugo s’est toujours donné pour un homme d’une érudition profonde et encyclopédique. Ses découvertes en histoire littéraire ne sont pas moins surprenantes que ses découvertes en histoire politique. Avant d’apercevoir les aventures amoureuses de Charles-Quint et le libertinage effronté de Marie Tudor, il s’était démontré que la Grèce antique n’a jamais connu le grotesque, et il avait supprimé Aristophane. Il avait généralisé le mot d’Eschyle sur lui-même et rangé Sophocle et Euripide parmi les fils d’Homère, ce qui prouve, jusqu’à l’évidence, que M. Hugo a sur l’histoire littéraire de l’antiquité des idées tout-à-fait personnelles. C’est là certainement des titres archéologiques, et l’Académie des Inscriptions ne saurait les méconnaître. Parlerai-je des découvertes nautiques de M. Hugo? ai-je besoin de rappeler cette bienheureuse barcarole qui figura si gaiement dans la bataille de Navarin, et frappa de stupeur tous les officiers de notre marine? Panseron et Bruguière, Romagnesi et Beauplan, qui jusque-là n’avaient vu leurs barcaroles que sur les pianos d’Erard ou de Pleyel, n’apprirent pas sans étonnement qu’ils étaient, à leur insu, ingénieurs de la marine, et qu’ils avaient prêté aide et assistance aux escadres combinées de la France, de la Russie et de l’Angleterre. MM. Letronne et Dureau de Lamalle, oseraient-ils contester l’érudition de M. Hugo? Nous ne le pensons pas. Les découvertes que nous signalons sont présentes à toutes les mémoires, et ne peuvent être ignorées de ces messieurs. Que si, contre notre attente, M. Hugo se retirait devant M. Mignet, et ne se présentait pas à l’Académie des Inscriptions, nous ne pourrions que le plaindre; car la royauté, en se réservant les nominations du Luxembourg, n’a pas songé à s’attribuer les nominations de l’Institut, et M. Hugo rencontrera long-temps encore aux portes de l’Académie française un juge qu’il n’a jamais aimé, qu’il n’aimera jamais, la discussion. G Planche, F Buloz. Notes. (1) Mathiot, rue de l’Hirondelle. (2) Librairie de Gosselin, rue Saint-Germain-des-Prés, 9. (3) A la librairie de Ch. Gosselin; 2 vol. in-8°. (4) Librairie d’Arthus Bertrand, rue Hautefeuille. (5) Librairie de Charpentier, rue de Seine; 2 vol. in-8e. (6) Chez Beauvais, rue Saint-Thomas-du-Louvre, 26. (7) Renduel, rue des Vieux-Augustins, 22. (8) Ebrard, rue des Mathurins-Saint-Jacques, 14. (9) Dumont, Palais-Royal. (10) 2 vol. in-8, chez Périsse, rue du Pot-de-Fer, 8. (11) Breve idea de la administracion del commercîo y de las rentas y gastos de la isla de Cuba, durante los annot de 1826 à 1834, par D. Ramon de la Sagra. Paris, 1836. (12) En 1835, le sucre de la Havane s’est élevé jusqu’au prix de 2 douros (soit 10 francs l’arrobe) en sucre dit quelrado. c’est à-dire moitié terré et moitié brut. Il faut e chercher la raison dans les craintes que le bill d’émancipation a fait naître sur les produits ultérieurs des plantations britanniques. (13) 2 vol. in-80, chez Charpentier, rue de Seine, 31. (14) 1 vol. in-8°, chez Ebrard. Semestre d’été. (15) 1 vol. in-8o, chez Levrault, rue de La’llarpe, 81. (16) Histoire de Botany Bay, ou Examen des effets de la déportation considérée comme peine et comme moyen de coplonisation, par M. de la Pilorgerie. 1 vol. in-8°, chez Paulin, rue de Seine, 33. Source: http://www.poesies.net.