Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome III TABLE DES MATIERES 31 Mai 1835. 14 Juin 1835. 30 Juin 1835. 14 Juillet 1835. 14 septembre 1835. 14 Octobre 1835. 14 Novembre 1835. 30 Novembre 1835. 14 Décembre 1835. 31 Décembre 1835. 14 Janvier 1836. Notes. 31 Mai 1835. Le procès-monstre n’est pas fini; à peine est-il commencé, et déjà l’on ne parle plus du procès-monstre. Il est noyé sous une autre question plus importante. Le ministère lui-même a senti le besoin d’un nouvel embarras, car le ministère vit d’embarras, de complications; la vue du pays tranquille l’épouvante : il a besoin de trouble, de rumeur et de bruit; il ne trouve de sécurité que dans l’effroi général, de douceur et de repos que dans la guerre civile et dans l’émeute; il n’a qu’une crainte, une seule, c’est que la France vive et dorme en paix : ce jour-là il serait inutile. Voyez comme les choses passent vite et comme les évènemens s’accomplissent avec promptitude dans le temps où nous vivons! Ce procès, ce grand procès, élaboré avec tant de peine, mûri à si grands frais, ce procès sur lequel on avait accumulé tout ce qu’on avait trouvé de niaises terreurs disponibles en France, ce procès n’a pas suffi quinze jours à l’existence de ce ministère, terrible consommateur d’événemens, il est vrai, et qui dévore ce règne avec une gloutonnerie effrayante. Il y a quinze jours, l’existence du ministère était attachée au procès, et quand la chambre des pairs s’est piteusement soumise à la torture morale que le ministère lui inflige, quand la chambre des députés s’est plus piteusement encore mise à genoux devant la barre des pairs; quand toute la France a été bouleversée; quand toutes les passions ont été mises en jeu pour satisfaire aux exigences des ministres, les voilà qui tournent lestement le dos aux deux chambres, aux magistrats, aux fonctionnaires, et à tous ceux qu’ils ont compromis. Il s’agit maintenant d’autre chose : le ministère ne demande plus cent quarante condamnations, il n’en a que faire, elles rembarrassent; ce qu’il veut à présent, c’est un mouvement militaire, un embarras et une complication vers les Pyrénées. Il trouve le terrain encore trop net et trop uni. Il faut dégoûter les aspirans au pouvoir, et rendre les approches du cabinet encore plus difficiles. On a jugé qu’une intervention armée en Espagne était un merveilleux expédient, et vous verrez que dans deux jours, le ministère nous posera l’alternative de cette intervention ou de sa retraite. M. de Villèle était moins cruel quand il nous proposait la guerre sur le Rhin ou aux Pyrénées. Ce n’est pas qu’on soit tout-à-fait d’accord sur cette question dans le monde ministériel, mais dans peu de jours l’intervention prévaudra. Déjà le Journal des Débats, cet avant-coureur des volontés du pouvoir, a pris les devans, et demain les autres journaux du ministère doivent dans le même sens. M. Thiers et M. Guizot ont décidé que l’intervention aura lieu, et nous verrons s’exécuter l’intervention. Le roi est cependant d’un avis contraire; M. de Broglie, le président du conseil, partage l’avis du roi. M. Humann, qui tient les clés du trésor, ce nerf de la guerre, M. Humann pense comme le roi et M. de Broglie. Le maréchal Maison a des vues toutes pacifiques, M. Duperré aussi; mais M. Thiers et M. Guizot tiennent bon pour une expédition militaire, et ils ont entraîné à eux M. Duchâtel. Voilà les trois hommes de guerre du conseil, les boute- feux et les sabreurs de ce temps! Si l’on s’est brouillé avec le maréchal Soult, si l’on néglige le maréchal Gérard, c’est que l’on comptait sur MM. Guizot, Thiers et Duchâtel. Comment ne pas vaincre l’Europe avec MM. Duchâtel, Thiers et Guizot? M. de Talleyrand a beau redire toutes ses remontrances à Napoléon lors de la première guerre d’Espagne; M. Molé a beau répéter ses plus belles paroles du temps de la seconde guerre, on ne fera pas moins la troisième. Ils ont cependant l’un et l’autre de bonnes raisons à alléguer en cette affaire. M. de Talleyrand dit avec franchise que ce gouvernement ne se fonde pas sur des affections, mais sur des intérêts matériels, base solide tant qu’on ne l’ébranle pas par des actes contraires à la prospérité publique. Or, l’intervention en Espagne est un de ces actes : elle épuisera le trésor déjà si chargé; elle augmentera la crise commerciale que le procès et l’affaire des 25 millions ont fait naître; déjà les fabriques sont désertes, la bourse baisse, et les spéculateurs murmurent. Que sera-ce si le Nord s’ébranle, et si nous éprouvons des résistances en Espagne? Mais la vieille prudence du doyen des diplomates a beau montrer de loin les orages, M. Thiers se rit de ces prophéties sinistres. Il met sa démission dans la balance, et la balance penchera de son côté. Les raisons de M. Molé ne sont pas moins bonnes. On sait avec quelle noblesse et quelle fermeté M. Molé a posé, en 1830, le principe de non-intervention; il montre le danger de violer ce principe qui pourrait devenir encore au besoin la sauve-garde de la France, et il démontre surtout l’impossibilité de former un ministère d’hommes politiques et éminens après le ministère qui aurait causé tous ces embarras au pays. Mais c’est justement ce que demandent les ministres actuels, et les argumens spécieux ne manquent pas à M. Guizot, pour réfuter les assertions de M. Molé. Pendant ce temps, on s’agite, on met en mouvement la presse ministérielle, on donne l’espoir d’un commandement aux généraux des deux chambres, et les interventionnistes s’efforcent de circonvenir le roi. On rapporte à ce sujet que le jeune ministre du commerce s’étant montré très belliqueux en sa présence, il lui fut dit d’un ton de bienveillance paternelle : «M.Duchâtel, vous êtes un bien bon garçon; mais, si vous m’en croyez, vous nous laisserez ces matières-là.» Ce mot a du moins couru le château et tous les ministères. Le jour de l’Ascension, M. Thiers a réuni au ministère de l’intérieur, dans un grand dîner, tous les ministres et les dissidens les plus prononcés, pour traiter de cette grande affaire. Ç’a été un véritable conseil de guerre. M. Thiers a discuté, point à point, toutes les objections; il a nommé les généraux, fait manoeuvrer les corps d’armée, pris les villes; il ne manquait qu’une carte d’Espagne sur la table, encore s’est-on levé pour la consulter. Au dessert, don Carlos était expulsé, et nos troupes établies dans les places fortes de la Navarre et de la Catalogne. La désunion règne cependant encore dans le conseil, et M. de Broglie lui-même continue de tenir tête à M. Guizot. De tout ceci, il résultera peut-être une démission de M. de Broglie, démission que le roi et M. Thiers désirent en secret. Les doctrinaires seraient encore affaiblis dans le cabinet, et le maréchal Maison serait porté à la présidence du conseil. Le roi et M. Thiers désirent la présidence du maréchal Maison, par le même motif. Ils espèrent, l’un et l’autre, gouverner avec lui, par lui, et sans lui; et c’est ce qu’on ne peut faire avec M. de Broglie, qui se soumet souvent, presque toujours, mais qui se sent atteint parfois de quelques velléités de présidence. M. Thiers ne part pas de si haut que M. Guizot. Il veut envoyer nos troupes en Espagne, et risquer une intervention dans ce pays, parce que c’est, dit-il, une diversion utile. On occupera les soldats, on distraira le pays, on fera de l’avancement aux officiers; en un mot, ce sera un exutoire. M. Thiers veut dire sans doute un exutoire pour notre argent, car l’Espagne nous doit encore les frais de l’expédition qui a rétabli Ferdinand VII sur le trône où chancelle aujourd’hui sa fille. Le roi, qui voit avec peine l’obstination de M. Thiers, l’a emmené un jour, tout un jour, à Versailles, dans l’espoir de le faire revenir à des idées plus pacifiques. Les bosquets de Versailles, qui ont encore les échos des conversations politiques de Louis XIV et de Colbert, ont vu Louis-Philippe et M. Thiers s’asseoir sous leurs ombrages à la place où furent peut-être discutées les chances de la guerre de la succession, pour raisonner de cette nouvelle guerre d’Espagne. Il parait toutefois que ces deux grands et habiles discoureurs n’ont pas réussi à se convertir l’un l’autre, car on les a vus revenir avec leurs opinions respectives. Dans cet état de choses, on attend le retour du courrier expédié au ministère anglais; on aura par la même occasion l’avis de M. Sébastiani, cette vieille et caduque nymphe Egérie, qui souffle ses oracles, tantôt de Naples et tantôt de Londres. Pendant ce temps, le roi consulte tous les militaires qui viennent au château et il a appelé près de lui quelques-uns de ceux qui n’ont pas coutume de s’y rendre, particulièrement les généraux qui ont fait la guerre en Espagne. Dans les réceptions même, on le voit conférer avec eux dans l’embrasure d’une croisée, et on l’entend dire : «Nous autres généraux, qui avons vu des batailles, et qui avons commandé, nous ne décidons pas si légèrement la guerre;» épigramme qui va droit à M. Thiers, lequel ne s’en émeut nullement. Il faut dire que la position de M. Thiers est très favorable et vraiment importante dans ce ministère. Le roi et les ministres, sans en excepter un, sentent que, si l’on ne peut encore renverser le pouvoir des doctrinaires, il serait, d’un autre côté, impossible de composer un cabinet pris uniquement dans le parti de la doctrine. La chambre le repousserait, et le roi ne voudrait jamais le subir. M. Thiers est donc regardé par les doctrinaires eux-mêmes comme un alliage qui leur est nécessaire en cet instant; et pour le roi, M. Thiers est un serviteur particulier, qui représente sa pensée particulière dans ce ministère où il n’est plus le maître absolu. Il est inutile d’ajouter que M. Thiers, passé maître en roueries, profite largement ou plutôt abuse de cette situation. M. Guizot s’est formé, selon sa coutume, de grandes convictions politiques sur l’intervention. Il rappelle au roi que c’est à lui, le roi, qu’on doit la pensée première d’une ligne constitutionnelle du midi de l’Europe contre le Nord absolutiste, et l’exécution de cette pensée formulée par la quadruple alliance. Le roi, dit-il, se refuserait au développement de ses propres idées et de son système, s’il laissait compromettre en Espagne, faute d’une intervention, le régime représentatif. Vous pensez bien que les développemens et les faits historiques ne manquent pas à M. Guizot, et que de belles et abondantes paroles viennent à l’appui de son dire, paroles qui seraient concluante, pour son noble auditeur, si celui-ci n’avait pas un autre système pour se mettre à l’abri de la colère des puissances du Nord : c’est de se soumettre à elles, et de satisfaire à toutes leurs prétentions. Il y a quelques jours, un pair, un ancien ministre, qui s’est rendu fameux par ses expédiens, proposait un moyen ingénieux de sortir des embarras de l’intervention. La Prusse et la Russie, disait-il, forment un camp de plaisance à Kalish. La garde impériale, russe a pied s’embarque à Cronstadt, et descendra à Dantzig, en Prusse; la cavalerie est déjà en route, pour se rendre par terre aux frontières prussiennes. L’Autriche fournira aussi son contingent. N’est-ce pas là une intervention véritable? Qu’un mouvement séditieux éclate dans le royaume de Prusse, même vers les bords du Rhin, les troupes étrangères, rassemblées pour le plaisir des souverains, ne profiteront-elles pas de l’occasion pour aller étouffer la sédition? Que la régente d’Espagne ne fait- elle ainsi? que ne propose-t-elle à ses alliés de se donner le divertissement de grandes manoeuvres militaires en Navarre ou en Catalogne? Que ne forme-t-elle à son tour un camp de plaisance à Pampelune ou à Vittoria? Nous enverrions cinquante mille hommes et le prince royal à ces fêtes militaires; l’Angleterre et le Portugal se feraient aussi un véritable plaisir d’y participer. Pourquoi l’Europe occidentale n’aurait-elle pas à son tour ses délassemens d’été? Rien ne défend aux rois constitutionnels de jouer aux soldats, comme le font les rois absolus. Ce ne serait pas là une intervention, et on aurait bien mauvaise grace si l’on se plaignait, au camp de Kalish, des manoeuvres du camp de Catalogne. Voilà ce que disait le personnage dont nous parlons; et, en vérité, avec la bonne foi qui règne dans les affaires, ce serait la matière d’une excellente note diplomatique. Du reste, cette question apparaîtra sans doute demain dans les chambres, et les rappellera à la vie, car elles succombent de lassitude et d’ennui. La chambre des députés semble épuisée par sa dernière incartade. Elle a honte des fougueux et violens personnages qui l’ont compromise dans une lutte corps à corps avec les journalistes, où l’on a vu un fonctionnaire frapper à grands coups de canne un jeune homme sans défense, et un autre député empoigner un citoyen, et l’arrêter avec toute la grace d’un gendarme. Que dire de cette section de la chambre, étrangère à la chambre, il faut le dire, et bien faible, heureusement, qui ressemble plus à une bande de reîtres ivres qu’à des législateurs? A Sparte, on donnait aux citoyens le spectacle salutaire d’un esclave abruti par le vin; la chambre, nous nous plaisons à le reconnaître, a tiré un moral enseignement de la vue de cet homme, qui ne monte à la tribune que pour parler de ses duels et pour pousser des cris de rage. Entraînée un moment, la chambre semble revenue à des idées plus calmes, et tout promet qu’elle se séparera de plus en plus des énergumènes qui l’ont un moment échauffée. Les intelligences élevées telles que celles de M. Guizot, de M. de Broglie et de M. Royer-Collard, ont repris l’influence qu’elles n’auraient pas dû perdre un moment, et tout promet que l’avenir sera exempt de tant d’affreux scandales. La chambre des pairs, d’un naturel plus calme, prend aussi une attitude qui convient mieux à sa haute situation. On a remarqué avec satisfaction un grand adoucissement dans les manières de son président, et on lui sait gré de l’attention qu’elle a prêtée au discours de Me Michel (de Bourges). On ne peut se faire, en lisant les journaux, une idée de ce morceau, dont l’esprit vigoureux et incisif était encore augmenté par le ton âpre et ironique de l’avocat. Il faut avoir vu Me Michel se promenant de long en large, devant la barre, et lançant tour à tour sa parole aux deux extrémités de la noble assemblée, allant, venant avec plus ou moins de rapidité, selon que sa véhémence croissait on diminuait, pour bien sentir toute la force de ce plaidoyer. M. Duvergier de Hauranne se trouvait dans une tribune, en face de l’avocat, et l’apostrophe qui lui était adressée, est parvenue directement à son adresse; réponse terrible, et que le jeune député ne s’attendait pas sans doute à recevoir, en venant dans l’autre chambre. M. Duvergier aura payé bien cher sa place sur les bancs de la pairie, où sans doute il viendra s’asseoir quelque jour. Cet incident, ce procès sur procès, une fois terminé, la chambre sentira retomber plus lourdement que jamais sur ses épaules le lourd fardeau du procès-monstre. Après le long ennui des interrogatoires et du jugement des accusés dociles, il faudra bien en revenir à ces redoutables accusés récalcitrans. On espère que quelques prévenus de Lyon accepteront le bénéfice de l’obéissance, et on les traitera avec toute la douceur possible. Mais enfin viendront les accusés de Paris, ceux-là ne composent pas; ils résisteront jusqu’au bout, et il faut qu’à leur égard la chambre se détermine. On ne peut songer à les juger sur pièces. M. Molé a si bien posé la question, il a si nettement posé le droit, que sa retraite, qui aurait certainement lieu alors, entraînerait la moitié de la chambre. Déjà, dans la dernière discussion, il ne lui manquait que quatre voix pour former une majorité. Ce n’est donc qu’avec beaucoup de peine qu’on est parvenu à écarter sa proposition, qui consistait à demander aux chambres une loi de procédure pour la chambre des pairs; et comme les lois de procédure s’appliquent aux causes entamées, on se trouverait dans la légalité, d’où l’on sort chaque jour si étrangement. Quatre voix en plus ont écarté cette proposition, et l’on s’est arrêté à la combinaison suivante. La cour absoudra, ou à peu près, tout ce qui consentira à l’accepter comme tribunal compétent; les autres seront entendus sur pièces, jugés sur pièces et condamnés sur pièces. La cour leur donnera un délai d’un an pour appeler de ce jugement, comme par défaut, et pour se présenter volontairement devant elle. Passé ce terme, la condamnation sera définitive et exécutoire sans appel. Ainsi les condamnés par défaut auront encore une année de détention, après laquelle commencera l’application de la peine judiciaire, et le grand procès dégénérera en procillons que la chambre traînera à loisir. On croit allier ainsi la modération à la sévérité, et l’on s’applaudit beaucoup de ce biais qu’on doit, dit-on, à M. de Bastard. On doute encore, et avec raison, que M. Molé et ses amis acceptent cette combinaison, et l’on s’efforce d’en trouver d’autres. C’est dire assez que les embarras de la chambre des pairs sont loin d’être finis. L’affaire de la vente des tableaux du maréchal Soult est enfin terminée, c’est-à-dire que le maréchal a repris ses Murillo et son Ribeira, et la liste civile ses 150,000 francs d’à-compte. Il paraît certain que le roi s’était résigné à cette vente, et que de bonne foi il comptait payer au maréchal les 500,000 francs stipulés pour prix de ses tableaux. De son côté, le maréchal tenait tant à établir que cette vente était une vente, et non pas un prêt, qu’il avait fait compter les intérêts qui lui revenaient pour les autres paiemens. C’est M. de Montalivet qui a tout gâté par ses propos, et on peut dire par ses indiscrétions. Les esprits bienveillans, et nous sommes de ce nombre, prêtent à M. de Montalivet une pensée politique dans cette affaire. II s’agissait de ruiner politiquement le maréchal, qui était venu à Paris proposer au roi un ministère de gauche; il fallait faire de lui un exemple, et dégoûter tous ceux qui seraient tentés de l’imiter. Peut-être ne l’enferra-t-on pas dans cette affaire qu’il proposa lui-même naturellement au roi, par suite de cette habitude des généraux de l’empire qui pressuraient de temps en temps Napoléon, et lui arrachaient de grosses sommes; mais l’idée vint plus tard, on trouva l’occasion bonne, et on en profita. Aujourd’hui le maréchal se trouve jeté tout-à-fait hors des affaires. On marchera en Espagne sans lui : c’était cependant une belle occasion pour compléter, au prix d’achat, sa magnifique galerie de tableaux! On remarque que M. Dupin se rapproche beaucoup du château; il va publier une apologie du roi, de ses libéralités, et de la protection que donne aux arts la liste civile. On le voit souvent aux Tuileries, et il s’y montre moins frondeur. Les temps sont bien changés pour M. le président de la chambre des députés; il ne s’agit plus de refuser des portefeuilles, mais de se défendre contre la majorité qui veut lui arracher sa présidence, et de rester au palais Bourbon. Nous espérons qu’il y réussira, car il faut rendre à M. Dupin cette justice, qu’il préside la chambre des députés avec une vigueur peu commune. F Buloz. 14 Juin 1835. L’intervention est toujours le grand mot qui préoccupe les esprits. Toutes les agitations, toutes les inquiétudes se sont effacées devant celle-ci; et à l’heure qu’il est, on est loin d’être tranquille sur cette question qui n’est pas près d’être résolue. «L’affaire de l’intervention en Espagne commence seulement aujourd’hui,» disait M. Molé à M. de Talleyrand, qui se réjouissait de la voir terminée par la réponse de l’Angleterre; et tout annonce que les prévisions de M. Molé étaient fondées. Ce qui s’est passé depuis quinze jours dans ce ministère, au sujet de l’intervention, est assez curieux, bien que de peu d’importance encore. Ce sont de sourdes et timides menées, de petits soulèvemens silencieux qui attendaient pour éclater une heure qui n’est pas venue, et qui viendra peut-être, quoique tout le cabinet la craigne. Il y a eu, dans cette circonstance, des réticences et des restrictions pleines de hardiesses, comme il y a eu des élans et des provocations qui n’étaient que de la frayeur; et au milieu de tout cela, le roi a été ferme et inébranlable; d’un petit mot d’écrit, bien simple et bien net, il a arrêté court toutes les intrigues de France et d’Angleterre. Si S. M. de Broglie Ier joue un peu le rôle de roi fainéant dans cette affaire, il faut reconnaître qu’il est impossible d’avoir un ministre plus éveillé et plus actif que celui qu’elle possède dans la personne de Louis- Philippe! Mais avant d’aller plus loin, nous devons reconnaître publiquement une erreur que nous avons commise dans notre dernière chronique, et dire que nos informations, ordinairement assez exactes, on l’a pu voir, nous avaient trompés sur un point qui n’est pas sans importance. Il s’agit de l’opinion de M. Guizot au sujet de l’intervention. On croyait généralement que M. Guizot était enrôlé sous la bannière de M. Thiers en cette circonstance, et qu’il avait poussé, avec lui, ce cri de guerre qui avait tant offusqué les oreilles du roi. Nous le pensions aussi; et en cela nous faisions tort à M. Guizot. Jusqu’au dernier moment, au contraire, c’est-à-dire jusqu’au jour de la réponse de l’Angleterre, M. Guizot a eu le courage, on pourrait dire la témérité, de n’avoir pas d’avis sur l’intervention. Dans le conseil, au château et dans les salons ministériels, M. Guizot s’abstenait de formuler une opinion, de répondre par une décision à toutes les incertitudes qui s’adressaient à lui. De là notre erreur. Dans l’intimité seulement, M. Guizot émettait de hautes et solides raisons contre une intervention en Espagne; mais il ajoutait aussitôt que les raisons contraires étaient bonnes et solides aussi, et qu’il fallait les entendre. Dans une affaire aussi importante que celle- ci, où tous les intérêts de l’Europe se trouvent en question, ajoutait-il, il ne savait pas se décider avant l’heure, tant la réflexion lui semblait nécessaire; il attendrait donc le moment de signer la délibération du conseil pour avoir une opinion arrêtée, et, jusque-là, il était prêt à discuter pour et contre, avec une égale bonne foi. Pendant ce temps, M. Thiers marchait chevaleresquement à la conquête de l’Espagne, tambour battant et enseignes déployées, et portant en croupe, pour toute armée, son jeune collègue M. Duchâtel. Fidèle à ses engagemens politiques, M. Guizot annonçait hautement toutefois l’intention de se retirer si M. Thiers quittait le ministère; et M. Thiers déclarait, de son côté, qu’il remettrait son portefeuille si l’intervention n’était pas adoptée. Ainsi M. Guizot serait sorti du cabinet par le fait même de l’adoption de ses principes, car on n’en peut douter, sous le voile dont il couvrait sa pensée, M. Guizot était opposé à un acte d’intervention en Espagne. M. Guizot faisait circuler sa pensée par M. de Broglie, ainsi qu’autrefois les hauts barons faisaient porter leur lance par un écuyer. M. de Broglie parlait hautement contre l’intervention, si hautement que, vu les réticences de M. Guizot, on crut un moment à la séparation de ces deux anciens amis politiques; mais M. de Broglie parlait seulement, et pendant ce temps le roi et M. Thiers travaillaient activement, chacun dans son sens, et l’un contre l’autre. La lutte finie, il reste prouvé que le ministre, près du maître, n’est encore qu’un écolier. On assure que M. Thiers avait expédié à M. Villiers, ambassadeur d’Angleterre à Madrid, une lettre dictée à M. Mignet, où celui-ci engageait le jeune envoyé, son ami, à presser lord Palmerston dans le sens de l’intervention. Une lettre fort pressante de M. Villiers a été effectivement envoyée au cabinet anglais, et lord Palmerston, qui a une grande confiance en M. Villiers, eût été fort ébranlé par ce message, sans l’arrivée d’une autre lettre tout-à-fait décisive, et dont il a été parlé dans les journaux. Cette lettre était de l’adversaire de M. Thiers, mais elle avait été transcrite par M. Sébastiani, sous forme de note secrète. Elle était brève, succincte et péremptoire. On y faisait sentir, en peu de mots, tous les inconvéniens de l’intervention, ses dangers, et on y déclarait que le roi des Français ne donnerait jamais de sa pleine volonté les mains à cette mesure. La note de l’ambassadeur français fut déposée sur la table du conseil privé, en même temps que la lettre de M. Villiers, qui réclamait le secours de l’Angleterre en faveur de l’Espagne, et que la dépêche du ministère français, qui offrait de joindre ses forces à celles de l’Angleterre pour venir en aide à la reine Christine. On sait la réponse de l’Angleterre. Depuis ce jour, M. Thiers ne parle plus d’intervention; une assistance indirecte lui semble suffisante, et personne n’est plus pacifique que lui à cette heure. S’il faut en croire quelques bruits, la campagne ministérielle serait déjà faite, et l’intervention n’aurait eu lieu qu’à la Bourse, où des bénéfices énormes ont été réalisés, grace à la baisse subite causée par ces vives démonstrations de guerre. On se bornera donc à laisser le passage des frontières libre aux recrues volontaires qu’on lève déjà de tous côtés, et à céder à la reine Christine la légion étrangère que nous possédons à Alger. Céder est le terme qui est employé dans la dépêche adressée, il y a trois jours, au cabinet espagnol. Le gouvernement de la reine paiera lui-même la solde de ces troupes; mais il va sans dire que c’est nous qui la fournirons. Pendant toute cette affaire, terminée par le roi en personne, le roi, comme on l’a dit, a été inébranlable. Quelqu’un qui ne l’a pas quitté depuis plus de vingt ans, disait qu’il ne l’avait jamais vu se prononcer aussi fortement. On a cité ce mot de sa majesté. «Je changerais plutôt sept fois de ministère que de céder sur cette question.» Ce mot est vrai. Le roi a dit encore : «Je prendrais demain un ministère dans la gauche, oui, dans la gauche, si cela était nécessaire pour éviter l’intervention.» Quoi qu’il en soit et quoi qu’il advienne, le roi ne prendra pas un ministère de la gauche, mais il est certain qu’il cherche, avec sa prévision ordinaire, à se préparer un cabinet pour remplacer celui-ci. Le maréchal Soult est tombé en ruines, le tiers-parti n’existe plus, même de nom; l’extrême gauche se divise en vingt fractions, qui sont toutes plus antipathiques au roi les unes que les autres; on voit qu’il n’est pas facile de trouver des ministres à son gré, ou même des ministres. Cependant, au milieu des débats que la question d’intervention a fait naître, et dans les craintes qu’elle a causées, on s’est encore une fois souvenu de M. Molé. On s’est rappelé que M. Molé avait posé et défendu le principe général de non-intervention à une époque où il y avait du courage et une haute habileté à le faire. L’Europe vivait alors sur un principe contraire. La sainte-alliance y dominait, et s’était engagée à comprimer toutes les révolutions qui pourraient éclater dans les états dont les souverains avaient signé le traité de Vienne. Or on sait que la France y avait accédé, et que la campagne d’Espagne lui avait été imposée en vertu de ce traité. En posant, en 1830, le principe de non-intervention, M. Molé avait créé un nouveau droit public en Europe. Il avait sapé le principe fondamental de la sainte-alliance, préparé notre coalition avec l’Angleterre, et par suite la quadruple alliance. L’indépendance de la Belgique avait été le premier résultat de ce principe fécond, fécond dans ses développemens surtout, en ce que la France, en exigeant la non-intervention des puissances, avait déclaré qu’elle interviendrait partout où une autre puissance s’aviserait d’intervenir. On peut donc juger combien la conversation de M. Molé était recherchée ces jours passés au château; comme on le citait, comme on s’appuyait de ses argumens, lui la non-intervention en personne! Il est vrai que M. Molé exerce encore une haute influence en Angleterre, où il compte beaucoup de partisans et d’amis, et qu’on espérait le faire servir à contrebalancer les menées de M. Thiers. Avec l’urgence, le crédit de M. Molé a dû diminuer; mais comme il l’a dit, la question d’intervention commence seulement, et il se peut que bien prochainement on ait recours à lui. Le procès épisodique de la chambre des pairs s’est terminé par des rigueurs qu’on a peine à s’expliquer, tant la répartition en est peu régulière. La condamnation des deux gérans à un mois de prison et à dix mille francs d’amende satisfaisait, ce nous semble, à la loi; ou pour vrai dire, c’était, après les révélations de l’audience, tout ce qu’un juge rigoureux pouvait tirer de la cause, la loi à la main. Mais la juridiction des pairs est une chambre étoilée, qui réunit deux ou trois mandats, applique la loi, la restreint ou la rejette à son gré, qui venge ses offenses, celles de la société, celles de ses membres en particulier, et de ses membres comme corps constitué, qui se fait solidaire de l’ancienne chambre des pairs, élaguée par la révolution de juillet, et de la nouvelle, augmentée par cette même révolution, qui tient à la fois de la chambre viagère et de la chambre héréditaire, qu’on blesse en attaquant et le conseil des anciens et le sénat, qu’on trouve sur sa route quand on flétrit l’an VI, quand on blâme 1815, quand on méprise 1820, et quand on loue 1830. D’après cette énumération de qualités ou plutôt de vices, la chambre des pairs n’a pas puni le quart des irrévérences dont elle a été l’objet dans le cours de ce procès incidentel. M. Trélat lui-même, condamné à trois ans de prison et à dix mille francs d’amende, n’a pas une peine proportionnée aux coups sans nombre dont il a frappé ce grand corps tout couvert de plaies récentes et anciennes. Comme il y a toujours quelque chose de la faiblesse humaine dans les jugemens des hommes, quelle que soit leur dignité et l’éminence de leur position, on nous permettra de dire que, part faite aux dispositions de la loi qui a été appliquée par la chambre à MM. Michel de Bourges et Trélat, leurs condamnations respectives peuvent se résumer par leurs propres paroles. M. Trélat, les yeux baissés, la figure calme, les mains paisiblement posées sur la barre, avait dit à ses juges, d’une voix douce et timbrée : «Messieurs, ce n’est pas d’hier que datent nos inimitiés. En 1815, j’ai pris les armes pour m’opposer au retour de vos gracieux maîtres; en 1830, j’ai fait mon devoir comme beaucoup d’autres, heureusement; et huit jours après, je reprenais encore mon fusil, moi qui ne suis pas un homme de guerre, et je me rendais au poste que Lafayette nous avait assigné, pour marcher contre vous personnellement, messieurs.» Au bout de ces paroles de M. Trélat, nous lisons dans les journaux Agitation dans la chambre. C’est frémissement qu’il fallait dire. M. Michel de Bourges, au contraire, de ce ton qu’on lui connaît, les épaules hautes, avec ce sublime geste naïf qui lui est familier, le bras étendu, la main ouverte, comme s’il voulait, de cette main large et nerveuse, renverser les obstacles qu’on lui oppose, M. Michel avait dit : «Voyons, messieurs les pairs, quel est le mot qui vous a le plus blessé dans notre lettre? C’est le mot ennemis. Il y est. Je ne le nierai pas. Humainement parlant, j’en conviens, c’est peu honnête. Cependant, messieurs les pairs, je ne crains pas de vous le répéter. Je vous regarde comme nos ennemis, comme nos ennemis politiques. Mais voulez-vous que je vous dise toute la vérité?... Je n’ai pas la plus légère haine contre vous. Il y a mieux. Depuis trois jours que nous avons des rapports ensemble, nous nous connaissons mieux. Peut-être trouvez- vous que je ne suis pas si terrible que vous l’avez cru d’abord, et moi, il faut vous le dire, nos rapports m’ont prouvé que vous valez mieux que votre institution.» La salle entière a ri de cette apostrophe; M. de Lascours lui-même riait aux éclats. Il résultera de ces interpellations habiles ou hardies, violentes ou modérées, de ces condamnations équitables ou non, que la chambre des pairs y regardera de plus près à l’avenir, avant que de compromettre sa dignité dans une lutte corps à corps avec des hommes à qui le talent ne manque pas plus que le courage. En Angleterre, si la chambre haute s’était exposée à entendre deux fois des discours du genre de ceux-ci, il y a long-temps que son existence, comme premier corps politique, serait terminée. Il reste encore bien d’autres écueils devant la chambre des pairs. Que fera-t-elle des accusés absens? Il avait été décidé qu’on les jugerait comme contumaces, et qu’on leur donnerait un an pour en appeler à la chambre même; mais chaque jour on adopte un nouvel avis. La dernière résolution prise chez M. Decazes a été d’attirer un à un tous ceux qu’on pourrait avoir, et qui consentiraient à écouter les débats; puis d’ajourner les autres à la session prochaine, attendu que la chambre des pairs est fatiguée. Arrêt de grands seigneurs qui donnera six mois de repos aux juges et aux prévenus, les uns dans leurs châteaux, les autres dans d’infects cachots! Ici se présente de nouveau l’influence de M. Molé, de qui dépend en quelque sorte l’issue de ce procès. M. Molé n’a cessé un moment de plaider contre ceux de ses collègues qui veulent juger sur pièces les accusés absens. Il s’affermit de plus en plus dans cette opinion, et se fonde surtout aujourd’hui sur le changement opéré dans la situation des accusés qui ont interrogé eux-mêmes les témoins. Aux uns, ils ont prouvé qu’ils faisaient de fausses dépositions, aux autres ils ont opposé les professions infâmes qu’ils exercent, ou leur dépendance de la police et du gouvernement. Interrogés seulement par le procureur-général, les témoins à charge sont tous des miroirs de vérité, des hommes d’une moralité reconnue, d’une probité sans tache; en face des accusés, presque tous se trahissent et succombent. En présence de tels faits comment juger des accusés absens? Tous les hommes impartiaux sont frappés de cet argument, et une majorité redoutable suivrait sans doute M. Molé, si sa conscience le forçait d’abandonner le siège du juge. On peut être assuré que M. Molé restera tant qu’il pourra le faire, que tous ses efforts tendront à amener une décision telle qu’elle lui permette de siéger jusqu’à la fin; mais M. Molé est un de ces hommes qui ne tergiversent pas dans les cas où il lui semble que l’honneur est engagé, et si on le force dans ses principes, quoi qu’il lui en coûte, il s’éloignera. Ce jour- là, la cour des pairs sera privée de la moitié de ses membres, sans excepter ceux que la fatigue physique aura écartés. On comprend maintenant pourquoi l’ajournement à une autre session a été demandé si instamment, et presque résolu chez M. Decazes. La lettre de Mme Lionne, femme du gérant de la Tribune, fait prévoir les rigueurs qui attendent M. Trélat et ses amis. M. Lionne a été transféré, sans nécessité, de Sainte-Pélagie où il était détenu, à la maison de travail de Clairvaux. On l’a conduit sur une charette, comme un malfaiteur; et sa position était si misérable, qu’il excitait la pitié par toutes les villes qu’il traversait. À cette occasion, le National a publié deux belles pages, dignes de la plume de M. Carrel, où il rappelait les anciennes protestations de M. Thiers le journaliste, contre l’infâme traitement infligé par M. de Corbière à M. Magalon. M. Thiers a répondu, par l’organe du Journal de Paris, qu’il n’entendait protester à cette époque que contre la pensée de condamner des écrivains à tresser de la paille ou à creuser des sabots. Le journal ministériel élève une autre distinction. Il dit que ce n’est pas en compagnie de galériens, que ce n’est pas à pied, de brigade en brigade, que M. Lionne a été transféré dans une maison de détention; c’est en voiture, et avec tous les égard qu’il pouvait désirer. Répondons ici qu’une voiture et des égards semblables avaient été offerts à M. Magalon, quand on le transféra à Poissy. La voiture était une charette jonchée de paille; les égards, deux gendarmes à cheval, le sabre nu; mais comme il fallait payer cette distinction, M. Magalon préféra faire la route à pied. M. Lionne est âgé de 50 ans, malade; s’il a accepté cet étrange adoucissement, c’est qu’il savait qu’en prenant la courageuse résolution de Magalon, il serait mort en route. Magalon! comment ce nom ne fait-il pas frémir M. Thiers? comment ne lui inspire-t-il pas une vive commisération pour tous les gérans de journaux condamnés par la loi? Faut-il donc rappeler à M. Thiers que nous qui écrivons ces lignes, nous avons pris place avec lui et l’infortuné Magalon autour de la table de rédaction de l’Album où l’on retrouverait encore de belles pages de M. Thiers? Ne sait-il pas, comme nous, que Magalon n’avait pas écrit une ligne des articles qui motivèrent les persécutions de M. de Corbière, et que nous tous, les vrais coupables, condamnés à l’impunité par la loi, nous restâmes paisiblement dans nos demeures, tandis que Magalon cheminait sur la route de Poissy, enchaîné au bras d’un hideux galérien, dévoré par la gale? Est-ce donc sous le ministère de M. Thiers que devait s’élever une réclamation du genre de celle de Mme Lionne? devait-on s’attendre à voir son nom, charbonné de la main des prisonniers, sur les murs des cachots, près du nom de M. de Corbière? Que dire après cela des déclamations de MM. Liadières et Fulchiron sur la littérature et les arts? l’odieux efface le ridicule. L’étude de notre ancienne littérature des XIIe, XIIIe et XIVe siècles prend de jour en jour plus de développement, et les monumens et pièces qui s’y rapportent ne cessent de se publier dans un nombre croissant, grace au zèle et au concours de quelques érudits. Nous avons eu déjà occasion de recommander les publications si soignées de M. Paulin Paris. M. Francisque Michel s’est fait honneur et a rendu de véritables services à notre vieille littérature par les éditions excellentes qu’il a données, soit seul, soit de concert avec M. de Monmerqué; par ses publications du Comte de Poitiers et du Roman de la Violette principalement. M. Chabaille vient de publier une branche nouvelle du Roman du Renard, avec d’importantes rectifications et variantes du texte précédemment publié par Méon; nous reviendrons sur ce consciencieux travail. Nous ne voulons qu’appeler l’attention aujourd’hui sur les diverses pièces qu’a mises au jour, dans ces derniers temps, un jeune travailleur fort zélé en cette voie, M. Achille Jubinal. Il a publié successivement(1): une espèce de diatribe burlesque intitulée, des Vingt-Trois Manières de Vilains, à laquelle M. Eloi Johanneau a joint un commentaire grammatical, et que nous aurions voulu voir accompagnée de quelques considérations littéraires plus générales sur le but et le sens de la pièce; un Mystère de la Résurrection du Sauveur, ou du moins un fragment de ce mystère qui date du XIIIe siècle, et sur lequel M. Magnin doit insister dans l’ouvrage qu’il consacre aux origines de la littérature dramatique moderne; un sermon, du XIIIe siècle également, en vers, qui nous a semblé plein de grace naïve et d’un rhythme agréable, et qui de plus peut jeter du jour sur la question de savoir en quelle langue les prédicateurs d’alors s’adressaient à leurs ouailles; deux complaintes du trouvère Ruteboeuf, avec une notice détaillée sur la vie et les oeuvres de ce poète satirique, et souvent famélique, à en juger par ses fréquentes doléances; enfin, sous le titre de Jongleurs et Trouvères, un choix de saluts, épîtres, rêveries, etc., des XIIIe et XIVe siècles. Ce recueil, qui est jusqu’ici la plus volumineuse publication de M. Jubinal, contient une trentaine de pièces d’un intérêt inégal, mais dont quelques-unes, comme le Chapel à sept fleurs, sont charmantes de délicatesse, ou, comme la Paix aux Anglais, sont aiguisées de bonne raillerie, ou, comme la satyre des Taboureors, ont une application directe à l’état et aux phases diverses de l’art de poésie en ces temps. Par les publications multipliées que nous venons de mentionner, M. Jubinal a fait voir qu’il possède les qualités peu communes d’un bon éditeur en notre vieille langue. Il s’occupe en ce moment, à ce qu’il annonce, d’une édition complète des poésies de Ruteboeuf. Il est à souhaiter en effet que M. Jubinal emploie désormais à des publications de longue haleine et d’un intérêt plus général le zèle et les qualités dont il fait preuve. Nous lui conseillerons aussi plus de simplicité de style dans les notices qui, mises en tête des vieux textes naïfs, doivent, là moins qu’ailleurs, se ressentir de la phraséologie moderne. M. Jubinal, en continuant avec la même ardeur et en la dirigeant, nous semble appelé à rendre de précieux services dans une branche de plus en plus recherchée et cultivée de notre littérature. Au-delà du Rhin, par M. Lerminier, a paru chez l’éditeur F. Bonnaire. Ce livre obtient un grand succès dans le monde politique et littéraire. Cette même quinzaine a vu paraître deux ouvrages importans. Le premier, que nos lecteurs connaissent bien par l’intéressant travail et le curieux résumé de notre collaborateur M. Th. Lacordaire, est le Voyage du capitaine Ross, publié à la librairie Bellizard. Le second est Flavien ou de Rome au désert, par M. Alex. Guiraud. Cette nouvelle production d’un écrivain distingué mérite un examen à part, et nous y reviendrons. Nous nous contenterons aujourd’hui de constater l’apparition de Flavien, publié à la librairie Levasseur, place Vendôme. M. H. de Latouche, qui se tenait depuis long-temps sous sa tente, vient de publier un nouveau roman, Grangeneuve, chez le libraire Magen, quai des Augustins. Nous examinerons une autre fois le mérite et la portée de cette nouvelle oeuvre littéraire de l’auteur de Fragoletta. Une nouvelle traduction du Robinson, de Daniel de Foë, par Mme Tastu, se publie en ce moment, avec de nombreuses illustrations, chez le libraire Moutardier. F Buloz. 30 Juin 1835. La saison des foins rappelle dans leurs prés les représentans de la France. Le ministère lui-même va se disperser. Déjà M. Thiers a pris sa retraite aux portes d’Asnières, à peu de distance des ombrages royaux de Neuilly; M. Guizot part demain pour Eu avec le roi, et M. le président du conseil parle quelquefois, avec un soupir, du calme et de la fraîcheur qui régnent dans son château de Broglie. C’est à qui fuira les affaires et gagnera les champs. M. Pasquier et la chambre des pairs se voient avec désespoir cloués sur leurs sièges, et demandent grâce aux détenus d’avril. Dans peu de jours, Paris sera désert, et c’est tout au plus s’il s’y trouvera assez de ministres pour expédier le courant des affaires. Trois ministres manquaient déjà aux deux derniers conseils. Il s’agissait cependant du procès et de l’intervention. Pendant la petite et courte maladie de M. Pasquier, l’inquiétude avait été grande. On voyait la présidence des débats passer inévitablement à M. Portalis ou à M. Séguier, M. Bastard ayant refusé de remplacer M. Pasquier, et M. de Broglie se trouvant, par sa position, déchargé tout naturellement de ses fonctions de vice-président. Or, M. Portalis s’est trouvé, à cette occasion, fréquemment en mésintelligence avec le ministère, et la brusquerie, la bizarrerie de M. Séguier effrayaient la chambre. D’un autre côté, quelques nouveaux scrupules étaient venus tourmenter M. Pasquier au fond de son lit. Il hésitait à venir se replacer en face de ces accusés traînés à l’audience par vingt gendarmes, frappés et tourmentés sur leurs bancs en présence de la pairie qui se flétrit en assistant à cette torture. Dans une des dernières séances, on a vu des juges se lever sur leurs sièges, et exciter les gardes municipaux à la violence; nous pourrions en citer un ou deux qui accompagnaient ces invitations de termes que le corps-de-garde envierait à la cour des pairs. La presse a recueilli ces faits, et ils n’ont pas été contredits; d’ailleurs on sait que la presse a lieu d’être circonspecte à l’égard de la pairie qui a montré plus que de la sévérité envers elle. Dans cet état de choses, les esprits sains de la chambre, et dans ce nombre nous comptons M. Pasquier, ont de nouveau cherché les moyens de mettre un terme à ces violences qui semblent devoir augmenter chaque jour. La proposition de renvoyer à la session prochaine pour obtenir une loi de procédure, a été remise sur le tapis; mais il a été impossible de s’entendre. M. Pasquier sommé par le ministère, au nom de la paix publique et de la royauté, de reprendre les rênes du procès, s’est levé piteusement de son lit de malade, et demain il se remettra à ses rudes et pénibles fonctions. On s’attend chaque jour à la retraite de M. Molé et de ses amis, qui ne peuvent assister long-temps à des scènes semblables à celles qui se sont passées, sans dévier de leurs principes. Mais n’importe, le procès continuera. M. Guizot a déclaré, dit-on, qu’il le mènerait à fin, ne restât-il que dix juges, M. Guizot a raison, dix juges suffisaient bien à Venise pour condamner des populations entières, pourquoi dix juges ne suffiraient-ils pas à Paris? L’intervention est comme le procès. On s’y engage chaque jour un peu plus, sans bien savoir où l’on ira. On a débuté, il est vrai, par une timidité extrême. Tandis que l’Angleterre publiait la suspension du bill d’enrôlement, le Moniteur se bornait à ouvrir les bureaux de M. Persil aux volontaires de l’armée d’Espagne. Peu à peu on s’est avancé davantage, et les articles belliqueux du Journal des Débats ont surgi comme une menace dirigée contre la majorité du ministère. La France paiera la solde de la légion étrangère, la France donnera des officiers-généraux, elle enverra le long des côtes d’Espagne trois vaisseaux de ligne et sept ou huit frégates. Voilà déjà de grandes concessions faites au parti de l’intervention, c’est-à-dire à M. Thiers, car ni le roi, ni le maréchal Maison, ni le duc de Broglie, ni M. Guizot ne sont pour l’intervention. Le roi la combat toujours avec la même énergie; le maréchal jure qu’une intervention déguisée est absurde, et qu’une intervention avouée est folle. M. de Broglie s’est prononcé hautement dès le commencement de cette affaire, et le silence obstiné et prolongé de M. Guizot en dit plus que toutes les paroles. Généralement, on sait peu de gré à M. Thiers d’avoir ainsi fait intervenir le Journal des Débats dans l’affaire de l’intervention, et vienne un instant favorable, on lui fera sentir toute la légèreté de sa conduite. Les familiers du château ont déjà remarqué sur la figure du maître les signes d’impatience et d’ennui qui se manifestent souvent au nom de M. Thiers, et quelles que soient l’obséquiosité et l’adulation du ministre auprès des gens de guerre et des hommes de l’empire, le maréchal Maison s’explique assez nettement pour laisser voir le peu de cas qu’il fait de son petit et remuant collègue. En un mot, on est las de M. Thiers, on voudrait s’en débarrasser honnêtement, et M. Guizot, qui se pique à son égard d’une fidélité vraiment platonique, a peine à déguiser le plaisir que lui causerait la retraite de son jeune ami. Pour M. Thiers, il s’inquiète fort peu de ces symptômes, ou plutôt il ne les voit pas, et avec sa présomption ordinaire, il se flatte de faire dominer le principe de l’intervention, de vaincre le roi, et d’arriver, en passant sur le corps de tous ses collègues, à la présidence du conseil. On ne peut, au reste, se figurer l’enivrement de M. Thiers. Entouré d’une petite cour qui le flatte et l’admire, choyé dans sa maison de campagne par les femmes, par les artistes, par tout ce qni dépend de lui, il se montre rarement au ministère et traite les affaires avec un mépris tel qu’il daigne à peine entendre les rapports verbaux de ses chefs de division. M. Thiers en est venu à ce point qu’il répondait dernièrement à un ex-fonctionnaire qui réclamait de lui un peu vivement l’exécution de sa parole, et qui invoquait la sainteté d’un engagement formel : «Monsieur, je donne des espérances, mais je ne fais pas de promesses.» Napoléon, dans tout l’éclat de son despotisme, ne se fût pas permis une réponse aussi outrecuidante. Notre bon et célèbre Béranger peut apporter un douloureux témoignage de ce que nous avançons. En apprenant que M. Thiers avait donné l’ordre de transférer M. Trélat à Clairvaux, il se rendit auprès de M. Thiers, sans autre mission que celle qui lui était donnée par l’intérêt qui s’attache à l’infortune. M. Thiers a dû à Béranger et à feu Manuel l’amitié profitable dont l’honora autrefois M. Laffitte. Il devint ainsi propriétaire d’une demi- action du Constitutionnel, et c’est en quelque sorte sous la main protectrice de Béranger que s’élevèrent les fondemens de cette fortune qui a tant grandi depuis quelque temps. Béranger pria donc M. Thiers de se rappeler Magalon et l’indignation que lui, M. Thiers, avait ressentie en apprenant le traitement indigne infligé à cet écrivain par M. Corbière. Il ajouta que, sous la restauration même, ses chansons ayant été jugées coupables et l’auteur condamné à la prison, la prison avait été douce et honorable, et que personne n’avait songé à envoyer le chansonnier séditieux à Poissy ou à Clairvaux. M. Thiers fut inexorable; il déclara qu’il avait le droit de choisir entre les maisons de détention; qu’un écrivain, ne fût-il condamné qu’à un jour de prison, le ministre était maître de lui faire passer ce jour dans un cachot, et dans un cachot à l’extrémité de la France. En fin, il s’exprima avec tant de violence, que Béranger sortit la tête baissée, en regrettant peut-être M. Corbière. M. Trélat ira donc à Clairvaux, et Dieu sait s’il n’est pas destiné à figurer, à son tour, sur la charrette de M. Lionne. Quelques journaux assurent que le voyage de M. le duc d’Orléans n’est autre chose qu’une sorte d’exil, qui lui aurait été infligé pour avoir fait quelques caricatures sur M. Thiers, et l’avoir représenté sous les haillons de Robert Macaire. Ou s’est trompé. D’autres attribuent le départ du prince au désir de voir la princesse de Wurtemberg dont il a été question. Il n’en est rien non plus. M. le duc d’Orléans voyage uniquement pour son plaisir, et non pour celui de M. Thiers, ou pour chercher, en chevalier errant, une princesse à conquérir. On l’a vu sur les bords du lac de Genève où se trouvaient, par hasard sans doute, quelques-unes des plus jolies femmes de la société de Paris; mais pour l’alliance projetée avec la maison de Wurtemberg, il en est peu question maintenant. Accorder une princesse de la sainte-alliance à un prince de la maison de Juillet est une décision trop grave pour ne pas la soumettre au jugement des souverains, et la réponse de l’empereur de Russie, qui a été consulté par le roi de Wurtemberg, viendra sans doute de Kalish et de Carlsbad. Plus le moment de ces conférences approche, plus les instances auprès de l’empereur d’Autriche augmentent. Jusqu’à ce jour l’empereur a répondu négativement aux deux invitations qui lui ont été faites. La cour de Vienne allègue des raisons d’étiquette. Le Puntiglio de la maison de Lorraine n’admet pas, dit-on, que l’empereur puisse se rendre à une conférence chez le roi de Prusse. Il est prêt à recevoir ses alliés dans ses états héréditaires, mais le choix de Kalish est un obstacle à sa présence dans le congrès. On espère toutefois vaincre cette résistance; en attendant, il serait bien curieux de connaître les démarches sans nombre et les efforts inouis des ministres étrangers pour obtenir cette co ncession de la cour de Vienne. La nouvelle de la prochaine publication d’un acte diplomatique lancé de Carlsbad, et dont parle le Mercure de Souabe, est bien prématurée encore. C’est annoncer le résultat des démarches qu’on fait en ce moment, avant que ces démarches aient eu encore le moindre succès. Il est évident que le refus de l’empereur d’Autriche de se rendre à Kalish est une fin de non-recevoir opposée à ce projet de manifeste et de resserrement d’alliance. M. de Metternich ne se trouve pas encore assez maître de son souverain pour exiger de lui un acte anssi décisif, et les antécédens de M. de Metternich auprès de l’empereur actuel, quand il n’était encore qu’archiduc, l’obligent à de grands ménagemens. On comptait beaucoup sur l’anéantissement de la révolution en Espagne et le triomphe de don Carlos; on se disposait à faire quelque chose de décisif quand la sainte-alliance se serait trouvée fortifiée de ce côté; mais la mort de Zumala-Carréguy pourrait bien entraver les affaires de don Carlos, et retarder encore pour quelque temps l’expédition du manifeste de Carisbad. D’ailleurs, les embarras de M. de Metternich augmentent sans cesse. Chaque jour, l’empereur Ferdinand montre moins de sympathie pour son habile et profond minisire. On sait que l’empereur a refusé de transmettre à la députation lombarde la réponse royale que lui avait formulée M. de Metternieh, et que sa majesté apostolique a rayé, de sa propre main, la phrase de ce rescrit, par laquelle on déclarait qu’il ne serait apporté aucun changement à la politique qui régit les possessions de l’Autriche en Italie. Cette circonstance a produit un grand effet à Vienne, où il a été fortement question de la retraite de M. de Metternich. Nous ne pensons pas que M. de Metternich se retire, et sa retraite, si elle avait lieu, ne serait certainement pas de longue durée, tant les embarras s’accroîtraient autour du nouveau monarque, dont la situation offre beaucoup d’analogie avec celle de Louis XIII avec Richelieu. Il résulte toutefois de ces différends que la main de M. de Metternich s’appesantira moins rudement sur l’Italie, et que ses négociations diplomatiques, si absolues jusqu’à ce jour, seront désormais soumises à un contrôle qui le gênera. Les conférences de Kalish et de Carlsbad se ressentiront d’abord de la position de M. de Metternich, et elles perdront ainsi une grande partie de leur importance. C’est encore vers M. de Talleyrand que se tournent toutes les inquiétudes; c’est de lui qu’on craint et qu’on espère, non pas un dénouement ni une solution, qui sont choses impossibles, mais un biais pour empêcher un choc entre la quadruple alliance et la sainte-alliance, une façon d’accommodement et d’attermoiement entre les principes opposés qui se donnent aujourd’hui rendez-vous en Espagne, comme pour en finir par un combat singulier. M. de Rigny, envoyé, en manière de promenade, du côté de la Belgique et du Rhin, a fait sentir la nécessité d’avoir au nord un diplomate plus habile et plus en crédit que lui, et M. de Talleyrand, à la lecture de ces dépêches, tout guéri de la goutte qui l’a empêché de prendre part au procès, s’est senti subitement atteint d’une indisposition qui l’oblige d’aller d’eaux en eaux jusqu’à Carlsbad. Son médecin ordinaire l’engage à quitter de nouveau Paris où il est de retour, et à essayer alternativement des bains minéraux de Toeplitz, non loin de Kalish, d’Eras, de Carlsbad, et de tous les lieux où va s’assembler préalablement la diplomatie européenne; puis le repos lui deviendra nécessaire, et il ira le goûter à Vienne. On sait que M. de Talleyrand ne voyage jamais que pour sa santé. Si l’on osait, on proposerait bien aussi un voyage d’outre-mer à M. de Talleyrand, ne fût-ce qu’une traversée du Hâvre à New-Yorck, car nos affaires avec l’Amérique prennent une tournure singulière. Les journaux américains et l’opinion publique se prononcent vertement sur l’amendement Valazé; or le président Jackson n’a pas besoin d’être excité à nous traiter avec hauteur, et à refuser toute explication, toute espèce d’excuse. C’est au contraire, dit- il, la France qui nous doit une excuse, ou tout au moins une indemnité. Que fera donc le ministère? L’amendement est formel. L’honneur français veut une réparation, et la fierté américaine la refuse. Comment faire courber cette fierté? Assurément, ce n’est pas le ministère actuel qui l’essaiera. La discussion qui a eu lieu dans les chambres a suffisamment révélé sa faiblesse, et cependant il lui eût été si facile de sauver la dignité du pays! Nous ignorons s’il sait que l’apparition à New-Yorck du brick qui vint chercher notre envoyé, M. Serrurier, jeta l’effroi dans tout l’état, et que chacun se disposa à s’éloigner, à la seule idée de la présence d’une flotte française, dont on croyait déjà voir la mouche dans le léger bâtiment au pavillon tricolore, qui franchissait l’entrée de la rade. Aujourd’hui, le gouvernement de l’Union est fort de notre hésitation, et peut-être, après avoir obtenu toutes les satisfactions et tous les subsides qu’il demandait, nous forcera-t-il à des démonstrations violentes que le ministère nous eût épargnées avec un peu de noblesse et de patriotisme. On a de singulières nouvelles de Prague dans les salons carlistes. Il s’agit d’un ordre ou d’une prière, comme on voudra, adressé par Charles X aux journaux royalistes qui s’attaquaient le plus vivement au roi Louis-Philippe. Le roi de Prague demande avec instance qu’on ménage son cousin de Paris, et il regarderait, dit- il, comme ses ennemis, ou du moins comme des amis insensés et maladroits, ceux qui n’obéiraient pas à cette invitation. Toute la famille royale actuelle est comprise dans cet acte de protection, qui donne lieu à des conjectures sans nombre. Celle qui paraît la plus vraisemblable donne, pour cause à cette demande, des services récens et indirects rendus à la famille exilée, qui avait éprouvé quelques embarras. Nous nous bornons à rapporter ces rumeurs, sans rien affirmer ni rien contredire, étrangers que nous sommes au parti au sein duquel on les a répandues. Paris a été occupé, durant cette quinzaine, d’un grand nombre de petits évènemens, parmi lesquels figurent, en première ligne, l’affreux procès de M. de la Roncière et de Mlle de Morell, et la demande en séparation de Mme la comtesse de Châteauvillars, enlevée, pendant les débats, par son mari, qui l’a conduite en Allemagne. On s’est aussi beaucoup occupé de l’affaire de M. Delaroche et de M. Thiers, qui a disposé, en son absence, d’une partie des travaux de peinture de la Madeleine. Le débat n’est pas sans importance, car qu’il peint à merveille la manière d’administrer de M. Thiers. M. Thiers, qui aime à s’entourer d’artistes, et qui collige un musée composé de leurs mains, témoignait à M. Delarocbe une amitié si vive, qu’il lui donna, à lui seul, tous les travaux de peinture de l’église de la Madeleine, c’est-à-dire sept tableaux immenses, sept vastes espaces, qui eussent absorbé vingt ans de la vie de Michel-Ange. M. Delaroche accepta tout, et cependant M. Delaroche avait si peu étudié la peinture à fresque, il avait si peu médité sur ce genre, qui demande des études et une conformation de talent particulières, qu’il demanda un congé d’un an pour aller étudier les fresques des maîtres en Italie. On ne connaît pas généralement le travail que demande la peinture à fresque. Le mur que l’artiste doit orner de ses conceptions est couvert, dans toute son étendue, d’un enduit de cire fondue, chauffée à soixante degrés, afin qu’elle pénètre de quelques lignes dans le tissu spongieux de la pierre. Si l’enduit est trop chauffé, ou s’il est trop sec, le pinceau ne saurait y rien produire. On l’étend donc journellement, une heure environ avant le travail de l’artiste; l’enduit, tiède alors, absorbe la couleur, l’étreint, la serre, elle peintre ne peut plus retoucher son travail. Il faut que sa pensée soit tout arrêtée, que ses tons soient complets, et que sa main soit infaillible au moment où il commence son ouvrage. Il y a plus : c’est que les tons changent comme s’ils subissaient une cuisson, et le peintre doit avoir prévu et calculé d’avance toutes les chances de cette altération. La fresque ne se fait guère que sur des proportions gigantesques; les figures et les corps doivent être dessinés sur une échelle six ou sept fois plus grande que nature, et la distance d’où la fresque est vue par le spectateur affaiblit encore l’effet des couleurs, déjà ternies et assombries par le refroidissement de la cire. Telles sont les difficultés que M. Delaroche se préparait à vaincre quand il partit pour l’Italie. Il lui fallait encore oublier son goût pour les détails, apprendre à moins finir sa peinture, et empreindre sa pensée des inspirations religieuses sans lesquelles on ne fera jamais un bon tableau d’église. Tandis que M. Delaroche apprenait et désapprenait péniblement toutes ces choses, un jeune peintre qui avait étudié toutes les fresques des grands maîtres en Allemagne et en Italie, et dont les tableaux portent tous, plus ou moins, le caractère des croyances qui l’animent, se présenta à M. Thiers. C’était M. Ziégler. Déjà long-temps avant le départ de M. Delaroche, M. Gavé, chef de la division des arts, avait offert à M. Ziégler, au nom du ministre, de peindre l’hémcycle ou la demi-coupole de la Madeleine. Ce travail n’avait pas été destiné à M. Delaroche, et il avait été offert à M. Ingres qui l’avait refusé. Il est vrai que M. Delaroche avant son départ en avait parlé au ministre, qui s’était excusé sur le manque de fonds; mais M. Delaroche offrit de s’en charger pour dix mille francs, pour rien, et M. Thiers, grand prometteur s’engagea, dit-on, avec lui. Rien ne fut signé toutefois, et comme M. Thiers ne tient pas beaucoup à ses promesses, bientôt après le départ de M. Delaroche, le travail de l’hémicycle fut confié à M. Ziegler, et cette fois la commande ministérielle fut accompagnée d’une signature. Pendant ce temps, M. Delaroche étudiait tranquillement les fresques de Rome, de Venise, de Naples et de Milan, et s’enfermait, en se soumettant à toutes les rigueurs de la vie claustrale, dans le beau couvent des Camaldules près de Florence, où il essayait, à force de méditations et de retraite, d’obtenir du ciel un peu d’inspiiation religieuse, et peut-être aussi un peu de couleur. C’est à Rome, je crois, que la terrible nouvelle lui parvint. Il partit aussitôt et vint s’abattre au ministère de l’intérieur, où il y eut une scène assez vive entre le peintre et le ministre. M. Delaroche avait reçu vingt-trois mille francs en avance; il déposa vingt-trois mille francs sur la table, renonça à ses travaux, et se retira chez lui, refusant de rien entendre. Depuis ce temps, M. Delaroche se tient sous sa tente, laissant à ses amis le soin de ses intérêts, et ceux-ci s’agitent autour du château et du ministère pour forcer M. Ziégler à renoncer à la peinture de la demi coupole. De son côté, M. Ziégler s’obstine à la conserver, et il fait bien, car M. Ziégler a fait déjà un carton admirable, et se sent fort de ses études et de son talent. M. Ziégler répond aussi fort bien à ceux qui l’assiègent, en disant qu’il n’eût pas accepté, comme M. Delaroche, pour deux cent mille francs de peinture à fresque, si ses études de fresque n’eussent pas été faites, et s’il n’eût pas déjà tenté des essais sur les murs de la grande église de Munich, le chef d’oeuvre moderne en ce genre. En un mot, M. Ziégler tient bon; il sent toute l’importance du monument auquel il attachera son nom, et il jure qu’il briserait pour toujours ses pinceaux, s’il avait la faiblesse d’abandonner un travail qui décidera de sa vie entière. On pense bien que le ministre aux doubles promesses éprouve quel