Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome II TABLE DES MATIERES 14 Octobre 1834. 14 Novembre 1834. 30 Novembre 1834. 14 Janvier 1835. 31 Janvier 1835. 14 Février 1835. 28 Février 1835. 31 Mars 1835. 30 Avril 1835. 14 Mai 1835. Notes. 14 Octobre 1834. C’est le télégraphe qui a fait le plus gros des frais du scandale politique de cette quinzaine. Encore une fois véhémentement soupçonné d’avoir employé ses rapides et mystérieuses correspondances avec Madrid pour soulever toute l’onde fangeuse de la Bourse, afin d’y mieux pêcher en eau trouble, le ministère s’est vu pris au collet par l’indignation publique, traduit, bon gré mal gré, à la barre, et réduit à s’y défendre humblement, s’efforçant de se prouver innocent des tripotages déshonnêtes que la clameur unanime lui avait imputés. Cette fois vraiment il s’est montré souple et modeste. Il n’a pas enflé sa voix démesurément. Il s’est assis sur la sellette d’assez bonne grâce. Il s’y est fait tout petit. Ses avocats avaient aussi reçu le mot d’ordre. Au Journal des Débats avait été laissé le soin de couvrir de phrases fleuries la pâleur morale des ministres. Le Journal de Paris devait plaider leur cause tout simplement et avec toute la mesure et toute l’urbanité dont il est capable. C’est qu’il ne s’agissait plus d’être dédaigneux et superbe. Le haro était général. L’austère probité du Constitutionnel lui-même s’était émue et avait fait tonner son canon d’alarme. Vous avez entendu les parties en leurs réquisitoires et leurs plaidoiries. La justification des accusés n’a-t-elle pas été bien complète? Que vouliez-vous de plus? Monsieur l’administrateur en chef des lignes télégraphiques ne vous a-t-il pas conté fidèlement, minute pour minute, l’histoire de la transmission et de l’expédition de ses dépêches curieuses? Le télégraphe s’est conduit fort loyalement; la chose est évidente. Il a fait ses signaux avec une honnêteté exemplaire; c’est incontestable. Après cela, est-ce sa faute si, par l’extrême chaleur d’un trentième jour du mois de septembre, il s’est un peu lassé vers dix heures et a croisé ses grands bras jusqu’à midi? Est-ce sa faute si d’invisibles courriers à cheval, des courriers espagnols, sans doute plus aguerris que lui aux ardeurs du soleil d’automne, l’ont vaincu de vitesse et ont apporté avant lui à la Bourse l’annulation de l’emprunt Guebhard? Non, en vérité. Aussi, que pouvait-on répondre à une pareille argumentation? On n’a rien répondu, [on n’a rien dit, on n’en a pas moins pensé. M. Thiers et consorts estiment peut-être qu’ils sont encore sortis blancs comme neige de cette affaire. C’est tant mieux ou tant pis pour eux. Il y a nombre d’honnêtes gens qui estiment le contraire et qui auraient sincèrement souhaité que l’honneur de l’administration obtînt de l’opinion un autre verdict d’acquittement. C’est que c’est chose triste en effet pour le pays que ces graves soupçons qui reviennent sans cesse et à toute occasion planer sur la tête des hommes du pouvoir. Qu’on y prenne garde! Ce ne sont point ici des déclamations vagues et passionnées dont nous nous rendons l’écho. Il ne s’agit point de quereller le ministère sur ses systèmes politiques, et de considérer où il en est de l’exécution de son plan d’amortissement de la liberté de juillet. Ceci est plus sérieux assurément et plus à méditer. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’en France, ainsi qu’au dehors, on s’en prend aux dépositaires de l’autorité constitutionnelle, et qu’on les bat violemment en brèche; mais nulle part et en aucun temps vous n’avez vu, comme nous le voyons chez nous aujourd’hui, leur probité matérielle mise en doute et leurs actes privés et personnels devenus contre eux une raison de guerre constante et principale. Walpole lui-même, ce grand corrupteur, séduisait bien et achetait les hommes au profit de ses déceptions représentatives; mais jamais il ne fut dit qu’il se servait du pouvoir pour spéculer à son profit et s’engraisser d’or. Sous la restauration, M. de Villèle, qui corrompait aussi de son mieux, quoique plus médiocrement, n’a jamais été aussi durement traité par l’opinion, et n’a jamais été forcé de s’expliquer si humblement avec les courtiers de Bourse. Ce sera aux chambres qui vont s’assembler en janvier, de juger péremptoirement si nos ministres se sont lavés suffisamment de ce dernier grief si souvent élevé déjà contre eux, et privé, durant cette quinzaine, avec tant de probabilités de justice au moins spécieuses et apparentes. Certes, parmi eux, il en est un, l’honorable maréchal Gérard, avons-nous besoin de le dire? que ces déplorables soupçons ne sauraient facilement atteindre; mais pourquoi donc s’est-il fourvoyé en cette compagnie qu’une si fâcheuse auréole environne, et que n’a point, à beaucoup près, laissée irréprochable la retraite du maréchal Soult? Comment ne serait-il pas mal à l’aise dans l’atmosphère insalubre de ce conseil, et n’en sort-il pas maintenant quand le cri public l’avertit que la retraite lui est urgente moins qu’il ne consente à se faire solidaire du poids qui pèse sur la conscience de ses collègues? Nous avions dit déjà comment la première idée de l’amnistie, dont il est fait si grand bruit depuis deux mois, avait été suggérée d’abord par M. Decazes et M. Pasquier. Cette idée, nous l’avions dit aussi, n’avait pas été complètement goûtée en haut lieu. Le roi, économe de tout, même de clémence; le roi, qui est persuadé qu’il ne faut dépenser de cette vertu que le moins possible, et à bon escient, chaque fois qu’on lui en avait conseillé récemment l’exercice, n’avait jamais manqué de fins de non-recevoir à opposer. C’étaient toujours des raisons dilatoires comme celle-ci : «Ménageons-nous cette ressource et n’en abusons pas. Des circonstances plus opportunes viendront qui nous la rendront mieux applicable. Nous aurons quelque jour des princes à marier ou des princesses, ce serait beau alors de n’avoir point, en l’honneur de leurs noces, des cachots à ouvrir et un nombre raisonnable de prisonniers à relâcher!» Or les habiles du conseil s’étaient extasiés devant la justesse de ces prévisions, et estimaient, comme le maître, la clémence pour le moment hors de saison. Cependant le tiers-parti, qui a parfois de ces estimables velléités, sest mis en tête de remettre cette idée d’amnistie, si mal en cour et si peu chanceuse. M. le président Dupin, après l’avoir approuvée un jour, et en avoir fait fi le lendemain, y est revenu décidément, et l’a jugée digne de son apostille. M. Dupin a donc pris la plume, et adressé au maréchal Gérard une fort belle consultation d’avocat, qui établissait, en fait et en droit, la nécessité d’amnistier, sans plus tarder, tous les prévenus et condamnés politiques encore vivans à l’heure qu’il est, en exceptant toutefois les prisonniers de Ham. C’était là tout-à-fait abonder dans le sens droit et loyal du maréchal Gérard, qui s’en fut à Fontainebleau, muni de cette idée d’amnistie, revue, corrigée et diminuée par M. Dupin. Je vous laisse à penser quelle mine dut faire là cette pauvre idée, tombant tout tristement miséricordieuse au milieu des joies et des plaisirs de la cour. On ne lui fit cependant pas trop mauvais visage; mais comme ou jouait alors beaucoup la comédie à Fontainebleau, il s’y prépara tout naturellement aussi une petite comédie à propos de l’amnistie. La répétition en eut lieu pendant l’entr’acte d’une représentation royale, entre le Philtre et la Lectrice. La comédie elle-même s’est représentée à Paris solennellement en plein conseil des ministres, vendredi dernier. Le maréchal Gérard n’était nullement, vous vous en doutez bien, dans le secret de cette comédie; vendredi dernier, il remit donc ingénument sur le tapis son amnistie, telle qu’il l’avait portée à Fontainebleau, et telle qu’il l’en avait rapportée. Au premier énoncé de la proposition, ce ne fut d’abord, parmi les membres du conseil, qu’une voix de fervent assentiment; tous étaient d’accord là-dessus. Une amnistie! mais assurément rien n’était plus humain qu’une amnistie! rien de plus désirable! M. Thiers, que tourmentait, depuis la clôture de la session, une véritable rétention de parole, était trop heureux de prendre cette amnistie au bond, et s’évertua à prouver combien elle serait louable et méritoire. M. Persil lui-même, si hostile le mois précédent à toutes les amnisties en général, et à celle de MM. Decazes et Pasquier en particulier, se rangeait aussi du côté de la mansuétude et de la pitié, et offrait de leur livrer la clé de ses cachots. Le roi souriait et était de l’avis de son conseil. Mais M. Thiers, dont la pensée capricieuse a des retours sur elle- même, brusques et inattendus, se sentit frappé d’un soudain éclair. Une amnistie, avisa-t-il, n’était point une amnistie, si elle n’était pleine et entière pour tout et pour tous. Excepter les prisonniers de Ham, c’était mutiler l’amnistie et lui ôter cent pour cent de sa valeur. Ce n’était cependant pas l’instant de gracier les ministres de Charles X, lorsque le noyau du carlisme européen grossissait à vue d’oeil en Navarre, et allait s’adjoindre, dans la personne de don Miguel, un second prétendant. L’amnistie était donc la plus belle chose du monde, mais elle était encore intempestive; mieux valait l’ajourner jusqu’à l’heure où elle pourrait être impunément complète et sans restriction. N’était-ce point là, je vous le demande, un jeu bien joué? Le maréchal avait trop de bon sens et de bonne foi pour ne point être convaincu par ce raisonnement. Les autres collègues de M. Thiers savaient trop bien leur rôle pour ne point être pénétrés de la même conviction. Tout le conseil fut ainsi du dernier avis de M. Thiers, et le roi sourit encore et fut encore de l’avis de son conseil. Il ne s’est pas donné à Fontainebleau, je vous l’affirme, de meilleure pièce que celle-ci. M. de Rigny seul manquait à cette représentation extraordinaire de messieurs les comédiens ordinaires du roi. M. de Rigny s’en était allé faire aussi en Belgique son petit dénouement de comédie, tandis que M. le général Sébastiani faisait à Milan le sien. Le ministre et l’ambassadeur épousaient chacun une veuve; mais le ministre avait choisi le meilleur dénouement. Si sa femme avait un lustre de moins que Mme Dawidof, qui en a dix bien comptés, elle avait de plus 380,000 livres de renie. Revue Musicale. Voici les Italiens de retour. A l’heure dite, les portes se sont ouvertes, et la joyeuse salle a retenti des sons accoutumés. L’ouvrage qu’ils ont choisi pour leur début, la Gazza, est certainement l’un des plus beaux opéras de Rossini. Toute cette musique est inspirée, ardente, pleine de verve et d’entraînement, La mélodie abonde, les idées se succèdent; alors comme aujourd’hui le grand maître les semait avec profusion sans trop s’inquiéter du terrain qui devait les recevoir. En effet, toutes les fois qu’on entend un opéra sérieux de Rossini, on s’étonne de l’indifférence avec laquelle un homme de tant de force et de génie aborde les situations élevées. On dirait qu’il n’a jamais à s’occuper de l’expression musicale. Il donne à son oeuvre l’idée qui chante en lui au moment qu’il se met au clavier. Si l’expression que vous lui demandez est triste quand sa mélodie est folle, tant pis, car il ne changera rien à sa pensée, et vous aurez une cabalette extravagante à la place d’une belle émotion. La méditation profonde sur une oeuvre, Rossini ne la connaît pas. On dirait que sa musique est toute dans sa tête, vase harmonieux d’où s’épanche la mélodie immédiatement et sans filtrer jamais à travers l’âme, comme chez Weber, Beethoven et Mozart. C’est d’ailleurs au mauvais goût du public, empressé toujours à louer chez un homme de génie ce qui sans contredit a le moins de valeur, qu’il faut attribuer ces négligences si fréquentes. Comment refuser le sentiment de l’expression dramatique à l’auteur du magnifique andante du duo de Sémiramis et du trio de la Gazza, dont la transition imprévue est d’un si grand effet? Malgré toutes ces imperfections, la Gazza n’en est pas moins un des plus beaux ouvrages de l’école italienne. Sous quelque forme qu’elle se révèle, il faut adorer la mélodie; et je le répète, jamais l’imagination si féconde du grand maître ne l’a répandue avec plus d’abondance. L’introduction est dessinée avec la finesse exquise d’un tableau flamand. Les caractères du fermier et de sa femme y sont tracés avec une admirable originalité. La scène du jugement, dont toute la première partie est grande, d’un l}eau style, n’a que le tort de se terminer par une malencontreuse cabalette qui met toute la salle en émotion de plaisir, tandis que sur la scène ce pauvre Tamburini s’arrache les cheveux de désespoir. Une chose remarquable chez Rossini, c’est cette verve qui, dans tous ses ouvrages, ne se dément jamais un seul instant. Malheureusement cette qualité, l’une des plus belles du génie, entraîne avec elle une vertu fatale, et qu’il faut déplorer; car elle est cause que des ouvrages comme Tancredi ou la Gazza, pour avoir été trop rapidement écrits, demeurent imparfaits. Lablache, que nous n’avions pas entendu depuis deux ans, rentrait par le rôle du Podesta, l’un de ceux qui semblent le moins en harmonie avec la nature de son talent. En effet, cette voix mâle et puissante, qui vibre et sonne comme les cloches d’une cathédrale, ne s’aventure pas volontiers dans les notes rapides dont cette partie abonde. N’importe, il s’est tiré d’affaire en chanteur habile, et surtout en admirable comédien. Les traits d’agilité qu’il aurait peine à rendre, il les simplifie, mais adroitement, et de telle façon que l’oreille est toujours satisfaite. Les roulades qu’il évite, il les remplace par un de ces éclats dont lui seul a le secret. Chez cet homme, l’émission seule de l’organe émeut. Le son brut de Lablache vaut la roulade agile de Tamburini. Tous deux ont un mérite égal, seulement l’un donne son or en lingot massif, tandis que l’autre le monnaye. Après les débuts si brillans de Giulia Grisi, on était en droit d’espérer plus qu’elle n’a tenu. C’est bien là toujours une beauté calme et régulière, un visage serein et pur comme le marbre antique; mais cette voix sonore qu’est-elle devenue? Où sont les ornemens si délicats et fins dont elle revêtait à plaisir toute mélodie? Aujourd’hui sa voix s’effeuille et perd son timbre métallique, et souvent frappe au-dessous du ton ou le dépasse. La fortune de l’Opéra semble grandir. Le navire doré fend la mer à pleines voiles, et pour aller plus vite, jette à l’eau ses partitions, dont il ne garde que tout juste ce qu’il lui faut pour occuper les loisirs du public, en attendant le pas de Fanny Elssler. Du chef-d’oeuvre musical de notre siècle, du Guillaume Tell de Rossini, il ne reste déjà plus au répertoire qu’une cavatine, un trio et un finale. La danse a tué la musique. M. Duponchel a mis le pied sur le front de Mozart. A qui donc s’en prendre? sinon au goût du temps dont un directeur de théâtre, quel qu’il soit, ne fait, après tout, que subir l’influence. Quel peuple sommes-nous donc pour que la musique, le plus sensuel de tous les arts qui tiennent à l’intelligence, nous ennuie et nous lasse, et que nous en soyons venus à ne savoir jouir que par les yeux? Heureusement que la musique est encore en honneur au Théâtre Italien. L’enthousiasme excité chaque soir par Tamburini et Lablache est une preuve qu’il existe encore en France un public qui veut dans un opéra autre chose que des décors et de la mise en scène; et c’est précisément ce plaisir grave et sérieux qui place le Théâtre Italien au-dessus de l’Opéra français. Le premier rustre venu s’amuse grossièrement d’un spectacle tout matériel, tandis que, pour sentir tout ce qu’il y a de jouissance exquise au fond d’une cavatine chantée par Rubini, il faut une étude profonde, je dirai même une sorte d’initiation. Il serait difficile de dire à quelle école appartient la musique de la Straniera. C’est surtout dans cet ouvrage que Bellini semble avoir essayé de rompre avec le rhythme et toutes les formules rossiniennes dont on a tant abusé de nos jours. C’est là, certes, un effort louable. Mais l’homme de talent devait tôt ou tard se prendre au piège que le génie a seul le secret d’éviter. Pour ne pas ressembler à Rossini, le jeune maître est tombé dans l’imitation des Allemands. Ainsi que Meyerbeer, Bellini me paraît avoir tenté la fusion des deux écoles. Ce qui frappe surtout dans Robert-le-Diable, c’est la science de l’instrumentation, tandis que dans la Straniera, si quelque chose prédomine, c’est le pur chant italien. Bellini n’a donc pas dépouillé complètement sa nature. Comme il ne s’est pas senti la force de créer, il a voulu déguiser au moins ses imitations, de telle sorte qu’il a fini par dérober au Nord tout ce qu’il lui fallait pour envelopper ce qu’il avait pris au Midi; agissant ainsi comme les éclectiques qui s’en vont emprunter aux étrangers un manteau pour revêtir l’idée de leur voisin. Il n’est rien au théâtre de plus ennuyeux que le premier acte de la Straniera. A tout prendre, je préfère encore la phrase arrondie et quelque peu banale de Rossini, à cette mélodie écourtée et prétentieuse, à ces motifs qui tous avortent en naissant. Le duo entre Mlle Amigo et Tamburini, et que Tamburini chante seul, outre qu’il est écrit avec soin, a le très grand mérite de se terminer par une de ces phrases que l’admirable chanteur affectionne, parce qu’il les compose lui-même et leur donne avec sa voix toute leur expression. Le choeur qui précède la cavatine de Rubini serait assez heureusement inventé, si le finale d’Otello n’existait pas. Cependant il faut louer dans cet opéra médiocre une phrase dont le début est admirable, et que chante Alaïde sur le corps de son amant. L’expression en est belle et douloureuse, le mouvement naturel et vrai. Malheureusement Bellini, comme Gluck ou Beethoven, n’a pas en lui ce foyer divin qui prolonge l’inspiration et l’alimente; le souffle lui a bientôt manqué, il n’a pas eu la force d’être original au-delà de six mesures, et cette phrase, commencée avec grandeur, se termine par une conclusion banale et familière aux imitateurs de l’école italienne. Le second acte de la Straniera appartient tout entier à Rubini. Dès que le rideau est tombé sur les dernières mesures du finale, il n’est plus question du maestro ni de sa musique. Rubini remplit tout le second acte de la Straniera avec la cavatine de Niobé, de Pacini. Avec quelle impatience on attend cette cavatine, avec quels transports d’enthousiasme on l’applaudit! C’est qu’en effet la voix de cet homme est unique, et son art merveilleux. Comme lorsqu’elle veut exprimer un sentiment de tristesse ou de mélancolie, cette voix vous émeut jusqu’aux larmes! comme elle fait vibrer toutes les fibres du coeur! Comme il sait conduire avec calme les premières mesures d’un air, et lorsque vient la fin, quel entraînement, quelle inspiration, quel incroyable élan! Comme la roulade est pure, nette et limpide; comme il cisèle chaque note au point d’en faire un diamant! Rubini est un divin chanteur, et qui me semble avoir sur tous les autres une incontestable supériorité. Cependant des juges graves et savans, et dont il est peut-être imprudent de combattre l’opinion, prétendent que Tamburini est un artiste plus consciencieux, incapable de sacrifier une partie à l’autre, comme fait souvent le ténor son rival: à cela je répondrai que cette négligence est peut-être un art, et qu’il faut se garder de blâmer les nuances de son chant, puisqu’il arrive par elles à des effets merveilleux et sans exemple sur la scène. Une émotion musicale d’un tout autre genre est celle qu’on a pu ressentir en entendant la messe de Cherubini, exécutée à l’Hôtel des Invalides à l’occasion des funérailles de Boieldieu. C’est là une oeuvre d’une dimension colossale, haute de vingt coudées, et faite pour sonner sous une voûte immense avec toutes les voix du choeur et de l’orchestre. Rien n’est plus beau, plus religieux, plus sacré que l’Agnus Dei de cette messe. Le chant de plainte et de mélancolie qui s’élève et grandit d’abord, puis tombe et vient expirer sur les dernières mesures du verset, exprime avec bonheur le sentiment de la prose latine. Toute l’église s’émeut à l’admirable ritournelle du basson, et les larmes ruissellent quand cette mélodie angélique s’élève du milieu des combinaisons instrumentales, et monte vers le ciel comme afin d’aller prier avec les saintes pour le mort qu’on ensevelit! Ce qu’il faut surtout admirer dans cette oeuvre, c’est l’invention instrumentale et l’épique grandeur du style. L’exécution en a été solennellement belle. Tous les artistes de Paris s’étaient rassemblés pour rendre un dernier hommage au plus charmant compositeur de l’école française. Mlle Falcon et Nourrit conduisaient les solos. Ainsi, dans la même semaine, ces deux artistes ont aidé à la gloire naissante d’un jeune musicien, dont l’étoile se lève, et salué l’astre éteint de Boieldieu. Il est impossible de faire un plus noble emploi de son talent, et d’accomplir avec plus de dignité la religion de l’art. W. MADAME DE SOMMERVILLE. Ce que j’aime surtout dans ce livre, c’est la simplicité. Depuis quelques années, nous avons eu tant de récits emphatiques, tant de romans gonflés de mélodrame, qu’on aime à se reposer dans une lecture paisible et sereine. Le drame inventé par M. Jules Sandeau se noue et se dénoue entre quatre acteurs. Maxime, celui qui joue le rôle de narrateur, juge avec une sévérité, peut-être prématurée, les choses et les hommes qu’il a sous les yeux; mais l’austérité de ses réflexions n’a rien à faire avec la déclamation guindée qui défraie si complaisamment la scène des boulevards. S’il n’a pas vécu, s’il n’a pas dans ses souvenirs de quoi justifier son inflexible morale, au moins faut-il reconnaître qu’il témoigne une réelle bienveillance pour le disciple qu’il conseille, et qu’il ne parle pas seulement pour faire bruit de sa sagesse. Nancy, la soeur de Maxime, est une jeune fille naïve, élevée au village, qui ne sait rien du monde, qui n’envie aucune des joies qu’elle ignore, qui doit vivre et mourir pour un seul amour, qui enferme toutes ses espérances dans le cercle étroit des devoirs domestiques. Elle aime, elle est dédaignée, elle ne tente pas une nouvelle épreuve, elle n’a plus rien à faire ici bas, elle prie Dieu de la rappeler, son voeu est exaucé, elle remonte au ciel, et le monde ne l’a pas connue. Albert, le héros du livre, est un type très neuf, abordé hardiment, et tracé d’une main habile et délicate. Ce n’est rien moins que la médiocrité ambitieuse, la rêverie impuissante, qui accuse de son abaissement et de sa nullité l’injustice des hommes, et qui plus tard se confesse et s’humilie, qui s’indigne d’abord de la pompe du spectacle où pas un rôle ne lui appartient, et qui, après avoir écoulé la pièce, reconnaît franchement la mesure de ses forces, et quitte la salle sans regretter la scène. Ce caractère offrait de graves difficultés, il fallait poétiser la trivialité. Rien parmi nous n’est plus trivial que la médiocrité colère, insultant de son mépris les institutions qu’elle ne comprend pas; l’auteur a étudié avec une attention scrupuleuse les replis de l’âme humaine aux prises avec l’impuissance; il a été vrai sans être prosaïque. La lutte a été laborieuse, mais le succès n’a pas trompé ses espérances. Madame de Sommerville est arrivée à cet âge qui n’est plus le tumulte des passions, et qui n’est pas encore la paix de l’âme. Elle a dépassé trente ans, elle se souvient et se défie; mais il ne faudra qu’une étincelle imprudente pour rallumer les cendres mal éteintes. Seulement, au souvenir des épreuves qu’elle a traversées, elle puisera la force de résister. Le spectacle delà souffrance qu’elle aura faite lui commandera le dévouement, elle sacrifiera son bonheur à son devoir. Dire le combat qui s’engage entre Nancy, Albert et madame de Sommerville, est chose inutile. Il y a dans ce volume une lecture de trois heures, rapide, émouvante, mêlée de réflexions presque médicales par leur exactitude, d’aspirations poétiques et passionnées, et tout cela encadré heureusement dans un récit naturel et limpide. J’ai surtout distingué, dans les dernières pages, un tableau fidèle et poignant de l’oisiveté imposée par l’amour. La ruine successive de toutes les facultés qui vont s’abîmer dans l’adoration et l’extase n’avait jamais été dessinée aussi fidèlement. C’est une grande leçon et une grande tristesse que ces dernières pagesElles ne guériront pas de l’amour enthousiaste, mais elles pourront enseigner l’hypocrisie dans le dévouement, l’égoïsme apparent dans l’abnégation. Elles pourront mettre en lumière une vérité trop méconnue: que l’affection la plus sincère a besoin, pour durer, de s’enorgueillir de l’objet aimé, et que la bonté la plus expansive ne suffit pas à nourrir l’amour. Le style de M. Jules Sandeau est coloré, harmonieux, et, ce qui est plus rare, logique dans sa contexture. Les images s’enchaînent et ne se heurtent jamais. Parfois l’auteur se laisse entraîner à la description, mais cette faute n’est pas fréquente. Le parfum de poésie pastorale, qui imprègne la meilleure partie du récit, n’a rien d’importun ni d’artificiel. On est aux bords de la Creuse, on respire l’air embaumé des traînes, et le dialogue figuré des acteurs ne jure pas avec la scène. Je conseillerai seulement de supprimer quelques pages sur le néant des professions. La chose, une fois dite, n’a pas besoin d’être variée comme un thème. C’est une pensée vraie dans bouche d’Albert: mais la sobriété de l’expression ajouterait à la vérité. C’est le seul point sur lequel je puisse accuser l’auteur de diffusion. Le reproche est facile à réfuter, une paire de ciseaux en ferait justice. G. P. Le problème social qui a de tout temps, et surtout dans ces dernières années, occupé tant d’esprits élevés, celui de l’amélioration du sort des classes pauvres; ce problème qui a déjà fait naître tant de discussions et soulevé de si effroyables réclamations, vient de donner lieu à une importante publication sous ce titre: Economie politique chrétienne, ou recherche sur la nature et les causes du paupérisme en France et en Europe, et sur les moyens de le soulager et de le prévenir; par M. le vicomte de Villeneuve, ancien conseiller d’État, ancien député et préfet du département du Nord. Des recherches immenses, des faits et des notions statistiques du plus haut intérêt, voilà ce qui frappe, au premier aspect, dans les trois volumes de M. de Villeneuve. Des cartes indiquant par une variété de teintes plus ou moins foncées le nombre et les rapports des classes pauvres entre les divers départemens de la France, entre la France et les autres pays de l’Europe; des plans de constructions agricoles destinées à réunir les pauvres en colonies, car c’est là un des moyens que l’auteur propose pour le soulagement et le bien-être des malheureux, tout cela abonde dans ce livre, dont le titre indique assez que ses doctrines différent de celles de l’économie politique telle qu’on la professe depuis Adam Smith. Une belle édition de la Bible, traduite par M. de Genoude, se publie actuellement chez MM. Pourrat, frères, sous la direction de M. l’abbé Juste, officier de l’université. Le prix de chaque livraison, ornée de gravures sur bois, dues au burin de nos meilleurs artistes, est de dix centimes. Cette publication ne saurait être trop répandue; la modicité du prix la met à la portée de toutes les bourses. F Buloz. 14 Novembre 1834. Tous les évènemens de la quinzaine qui vient de s’écouler se résument dans le mouvement ministériel; on vient d’en lire les différentes phases: nous nous bornerons, en conséquence, à enregistrer quelques faits nouveaux qui, depuis, ont éclaté. Le ministère, tout incomplet, tout incertain qu’il a été pendant les premiers instans de sa nomination, s’est réuni une seule fois pour adopter un programme et formuler une déclaration de principes. Le duc de Bassano avait fait un mot il y a trois ans; il en a fait un autre depuis sa promotion. Il tenait essentiellement que tous deux fussent dans la déclaration de principes. Ces mots n’ont pas été approuvés par tous ses collègues; puis, le roi est intervenu personnellement, et sans aborder le plus ou moins d’esprit et d’à-propos des mots de M. Maret, il a fait observer qu’une déclaration de principes, un programme était toujours une chose difficile à formuler et à tenir, surtout au milieu du mouvement si variable des affaires. Les doctrinaires travaillent le château, cherchent à faire peur au roi. Ils trouvent là de l’écho et des appuis. Tout ce qui approche Louis-Philippe tient plus ou moins à cette cotterie; les idées qu’elle défend sont les seules comprises et admises par le roi. Aux Tuileries, on considère le cabinet actuel comme un accident qu’il faut subir pour épuiser un parti impuissant à produire, mais excellent pour taquiner le pouvoir. M. Dupin a cru faire un chef-d’oeuvre d’habileté en invitant chez lui les noms les plus opposés d’opinions et de principes; tous se sont rencontrés dans ses salons: on a été froid, poli, comme gens de bonne compagnie; mais les convives ont trouvé fort étrange qu’on les mît les uns et les autres en présence, après une crise dans laquelle tout le monde avait quelque grief à se reprocher. Plusieurs ont pris cela pour une mystification et une inconvenance. M. Dupin, qui ne peut pas donner un dîner, préparer un bal costumé, ou porter le cordon d’un dais sans en faire confidence aux journaux, s’est hâté de publier cet habile pêle- mêle. Ne faut-il pas justifier le traitement de 10 mille francs par mois pendant la prorogation de la chambre? Tout se résume maintenant dans la question de l’amnistie. Voici un premier projet qui, dit-on, a été présenté au conseil. «Amnistie pleine et entière pour tout délit politique commis depuis le 29 Juillet 1830. «Est excepté tout crime politique qui se rattacherait à la chouannerie, au pillage des propriétés publiques et privées. Les personnes amnistiées seront tenues de prêter serment d’obéissance à la charte constitutionnelle et au roi des Français.» Le texte vague de ce projet qui sera soumis aux chambres, permettra de ne point comprendre dans l’amnistie, d’abord par la date du 29 juillet, les ministres qui sont à Ham, et dont le crime est antérieur à cette date: non point qu’on n’ait pour eux une grande bienveillance aux Tuileries; mais on craint des refus. Il a été dit que le comte de Peyronnet refuserait l’amnistie, si on la lui accordait; il appelle une révision sérieuse et légale de son jugement. Par le texte du second article, on veut excepter tous les républicains les plus redoutés. N’est-il pas facile de comprendre tous les condamnés pour émeute aux affaires de Lyon et de Paris dans la catégorie de ceux qui ont attenté aux personnes et aux propriétés? Ensuite, qu’est-ce que ce serment politique imposé à chaque amnistié? Sont-ils fonctionnaires publics parce qu’ils ont vécu à Sainte-Pélagie ou au Mont-Saint-Michel? et au moment où le serment politique est si vivement attaqué, est-il bien légal de l’appliquer dans une circonstance si étrange? Au fond, le roi ne veut pas de l’amnistie. Ce n’est ni dureté de coeur ni répugnance pour toute mesure d’humanité et d’indulgence, mais une crainte bien ou mal fondée des hommes qui sont aujourd’hui détenus au Mont-Saint-Michel et à Sainte-Pélagie. On s’imagine qu’entre eux et la royauté c’est une affaire à mort, et qu’ils pourront se venger, une fois rendus à la liberté. C’est là l’explication véritable des répugnances de la couronne, et une des grandes difficultés du cabinet. De deux choses l’une, ou l’on multipliera les catégories, et alors la gauche, le parti Mauguin attaquera l’amnistie; Ou l’amnistie sera absolue, et le roi ne sanctionnera jamais un tel projet. P. S. Onze heures. Le bruit courait ce soir au château des Tuileries que le ministère du duc de Bassano n’existait déjà plus. Les causes générales que nous avons indiquées ont amené cette chute rapide: Point de confiance de la part du roi. Impossibilité de formuler des principes. La non-acceptation de M. Sauzet. La démission de MM. Teste et Passy. La baisse à la Bourse. M. Thiers aurait été chargé de former un cabinet. La crise ministérielle n’aurait-elle été qu’une plaisanterie pour aboutir à la présidence de M. Thiers? ADÉLAÏDE. Beethoven n’écrivait pas toujours l’ouverture de Coriolan ou la partition de Fidelio; son âme passionnée, aux heures de quiétude, aimait à rêver dans les bois, à se reposer dans une oeuvre douce et facile du grand travail des symphonies. Alors s’éveillaient en lui des voix mélodieuses qu’il revêtait pour nous d’une forme visible, chastes créations qu’il pétrissait avec une larme. Dans le moindre jet de l’arbre du génie, on retrouve la sève qui monte aux divins rameaux dont il fait sa couronne. Les cantates et les fragmens de Beethoven, comme les poèmes et les sonnets de Shakspeare, suffiraient à la gloire immortelle d’un homme. Maintenant qu’elle est cette Adélaïde, cette dame mystérieuse qu’il chante avec tant d’amour aux heures de loisir? Qui nous l’expliquera? Il est de par le monde des êtres inquiets, peu nés pour la poésie, avides surtout de science, occupés sans cesse à remuer le sol, au lieu de respirer les lis qui fleurissent à la surface; esprits possédés par le démon de l’analyse, incapables de s’asseoir près du lac et de rester un jour à contempler le beau ciel qui se mire dans la sérénité des flots; non, il faut qu’ils aillent chercher le sable et les graviers du fond, au risque de troubler en plongeant le beau cristal limpide. Si vous leur demandez ce que c’est qu’Adélaïde, ils vous répondront que c’est une allégorie de l’amour de la nature, une incarnation du panthéisme; ils ont bien prouvé que Béatrix, c’était l’empire; Laure, la théologie! que sais-je? Pour moi, ces préoccupations me troubleraient singulièrement dans l’étude d’une oeuvre de poésie. Ah! que j’aime bien mieux voir dans Adélaïde une chaste et douce créature que Beethoven aimait. N’est-ce pas, Beethoven, que tu l’as aimée Adélaïde? Elle avait quinze ans quand elle mourut, et depuis le souvenir de cet être charmant est resté dans ton ame. Chaque fois que le dieu te laissait en repos, cette image gracieuse et consolante venait s’asseoir à tes côtés, et sa pensée a germé en ton coeur, jusqu’à ce qu’un matin de rêverie et d’amour, elle ait pris son efflorescence en cette divine cantate que nous adorons tous. Un jeune homme est assis au bord d’une prairie heureuse, le soleil se lève, les oiseaux commencent à chanter, et la nature, dans les mille facettes de son divin miroir, semble ne refléter que sa pensée. L’instrument ne vibre que sous sa main. Le souvenir de sa dame emplit le monde, il respire son haleine dans les fleurs, voit son front gracieux dans chaque perle de rosée, et suit les plis flottans de sa robe dans les vapeurs que le matin dissipe. Qui ne connaît cette chanson divine où Pétrarque raconte les mille apparitions de sa Laure chérie? Il va par la campagne et l’aperçoit accoudée sur des touffes de lilas et de roses; les rameaux se ploient et s’inclinent pour caresser son front; les fleurs lèvent la tête pour répandre leur rosée à ses pieds; la nature et lui la complimentent. Eh bien! Adélaïde est une inspiration de ce genre; seulement la forme qui la revêt est plus vague et flottante. La poésie de Pétrarque est naïve et pure, pleine de calme et de sérénité; la musique de Beethoven a plus de tristesse et de mélancolie. Ces oeuvres jumelles, quant au fond, se séparent par l’exécution de toute la distance qui existe entre l’esprit italien et le génie allemand. Le vêtement de Laure est fait de lin; la robe qui flotte autour d’Adélaïde est toute de vapeur. On sent dans la chanson l’influence du ciel qui mûrit les oranges; dans la cantate, on respire l’exhalaison humide qui s’élève au matin des campagnes du Nord. Adélaïde est une inspiration tout allemande, et c’est pourquoi les paroles du traducteur italien ont si mauvaise grâce. La langue italienne, arrêtée et sonnante, ne s’accommode nullement au caractère mélancolique de cette rêverie. Il semble qu’une main ait enlevé quelque chose au parfum primitif de la fleur pour y verser une essence étrangère. A cette mélodie ample et traînante, il faut de simples ornemens, des perles d’une lueur timide et tremblottante; les joyaux italiens ont un éclat trop vif dont le regard s’offense. Rubini rend la pensée de Beethoven avec un sentiment admirable; il y met toute sa voix, toute sa passion, toutes ses larmes. L’idéal serait atteint, s’il pouvait un jour la chanter dans la langue de Beethoven. Maintenant, qui que tu sois, Adélaïde, grâce à ton amant divin, une auréole harmonieuse te sanctifie, et ta place est marquée au ciel sur un trône de lumière entre la Laure de Pétrarque et la Béatrix d’Alighieri. H. W. REVUE MUSICALE Le zèle de la troupe italienne est infatigable: deux mois sont à peine écoulés, et déjà six opéras ont été mis en scène, tous dignes d’être entendus trois fois, et remarquables par la beauté de la musique ou l’éclat inouï d’une exécution non pareille. A la Gazza ladra a succédé le Barbier, composition charmante et rajeunie encore par la verve entraînante et l’agilité du brillant Figaro; ensuite nous avons entendu la Straniera et ses deux admirables cavatines, la Somnambula a passé comme pour révéler à ceux qui l’ignoraient encore tout ce qu’il y a d’expression douce et mélancolique dans cette voix de Rubini; le maestro Campanone est venu à son tour, suivi de son poète, et les rires ont éclaté avec les applaudissemens. Enfin, aujourd’hui, voici Mose. O prodige! le même homme qui, vêtu d’une façon grotesque, imitait hier à s’y méprendre la grâce affectée et les minauderies de la belle prima donna, revêt ce soir la robe grise du prophète, et chante au nom de Jehovah. Lablache, qui jouait Campanone, représente Mose; son visage, si parfaitement ridicule et bouffon, contemplé à travers un nuage de poudre, est devenu calme et grave tout-à-coup; ses yeux semblent illuminés d’une lueur morne et terrible, sa démarche est auguste et solennelle, et tant de majesté l’environne, qu’on tremble à chacune de ses paroles, comme s’il avait en lui quelque étincelle du buisson ardent. Certes il y a loin du vieux Campanone au révélateur hébreu, aussi loin que du plâtre de Dantan au marbre de Michel-Ange, et cependant Lablache a franchi d’un pas la distance. La partition de Mose, tout incomplète qu’elle est au théâtre Italien, n’en reste pas moins une des plus belles de Rossini. L’introduction du premier acte, le quatuor du second, la prière, sont des morceaux d’un sentiment profond et vrai, admirables surtout par la constante élévation du style. La phrase que chante Elicia sur le corps foudroyé du jeune roi est d’une expression déchirante; c’est ainsi que doivent éclater les regrets de la Juive amoureuse; son désespoir s’élève et grandit jusqu’au délire; c’est bien là le transport d’une âme ardente qui se révolte et blasphème avant que de se résigner. Mais sa colère tombe; ses larmes ruissellent, et le verset divin qu’elle chante dans la prière au milieu du désert vient expier ce qu’il y avait d’amer dans la première effusion de sa douleur. A part quelques marches banales et quelques motifs vulgaires jetés çà et là comme par négligence, Mose est une oeuvre élevée et qui se maintient presque toujours dans une sphère idéale et poétique. On y respire je ne sais quel parfum oriental; on sent que cette musique se chante dans la ville du Pharaon, au pays du désert et des sphynx de granit. Certes jamais musicien au monde ne fut moins que Rossini préoccupé du caractère de son oeuvre, et cependant d’où vient que sa musique vous ravit comme par magie au lieu de l’action? d’où vient que les choeurs de Sémiramis vous font rêver aux magnificences d’Orient, à toutes les splendeurs des fêtes de Tyr et de Babylone? d’où vient que, pendant l’introduction de Mose, vous êtes pris de terreur comme si vous lisiez les pages de la Bible où les fléaux sont racontés? d’où vient que durant tout le premier acte de Guillaume Tell, sur cette mélodie heureuse et calme, il vous arrive comme une sereine fraîcheur du lac et des montagnes? C’est que le génie est doué d’une force d’instinct merveilleuse; qu’il s’élève tout à coup par l’inspiration sur des sommets que la science met cent ans à gravir; qu’il porte en lui la connaissance innée de toutes les sources de la couleur et de la vie, et tantôt plonge dans la lumière des soleils, tantôt se route sous la neige des montagnes. Avec cette partition du Mose italien, Rossini avait fait un chef- d’oeuvre en l’augmentant il y a quelques années d’un duo, d’un air et du plus beau final qu’il ait peut-être jamais écrit; cependant, si nous entendons encore aujourd’hui cette musique, c’est grâce aux chanteurs italiens. Du Moïse français, il n’en faut plus parler: il est enfoui dans la même poussière que la Vestale et Guillaume Tell. Au moins, ces deux derniers ouvrages n’ont pas été retirés complètement du répertoire, il en reste encore quelque chose, et, de loin en loin, lorsqu’on ne peut jouer ni le Philtre, ni la Bayadère, il en paraît un acte. Je demanderai la même faveur pour Moïse; les admirateurs de Mlle Elssler en seront quittes pour arriver une heure plus tard; quant à ceux qui aiment encore la divine musique, ils y gagneront une grande jouissance, et l’administration ne perdra rien à les satisfaire. O Rossini! c’était donc pour l’ensevelir que tu parais ton oeuvre avec magnificence, pour l’ensevelir que tu couvrais ses bandelettes avec les plus beaux diamans de la couronne? L’exécution de l’ouvrage italien est admirable; c’est Lablache qui représente aujourd’hui le prophète, et grâce à cette voix puissante, aux élans sublimes de ce grand tragédien, le rôle a repris toute son importance. En effet, c’était pitié, les autres années, de voir ce pauvre Moïse toujours dominé par Pharaon, et ne lever les mains que pour faire descendre la lumière ou recevoir des chaînes; maintenant il parle, il chemine, il se mêle aux Hébreux, et cependant le drame est toujours resté le même, l’action ne s’est pas retrempée aux sources bibliques. Mais Lablache, artiste intelligent, s’est inspiré des beautés de l’oeuvre musicale, et les rend par son geste énergique et son regard, non moins que par sa voix mâle et profonde. L’air qu’il chante au second acte étonne et ravit; jamais cet organe sans pareil n’avait éclaté avec plus de véhémence; jamais aussi l’enthousiasme du public n’avait été plus grand. En effet, on avait déjà souvent entendu les belles notes de cette voix formidable sonner au milieu d’un final; mais c’était la première fois qu’on le voyait aux prises avec un air impétueux et rapide, et qu’il s’en tirait si vaillamment. On a beaucoup blâmé Lablache d’avoir introduit dans le chef-d’oeuvre de Rossini une assez pitoyable cavatine d’un auteur étranger. J’avoue, en effet, que la musique de Pacini est commune et vulgaire; c’est là une de ces cavatines comme en écrivent tous les jours par centaines les imitateurs de Rossini; mais Lablache a deux bonnes raisons à donner: la première, c’est qu’il la chante, cette cavatine; la seconde, que l’air original de la partition est un des plus faibles de Rossini. D’ailleurs, c’est Rossini qui l’a conseillé dans cette affaire, il ne nous appartient pas d’être plus sévères que lui. Le duo de Mose est devenu trop célèbre aujourd’hui pour qu’on en parle encore; tout le monde en connaît les merveilles. On sait avec quel art chantent ces deux rivaux, comment, dans cette lutte harmonieuse, la note passe d’une voix à l’autre sans jamais altérer sa transparence et roule à l’infini, trouvant à chaque instant des sons et des effets inattendus, pareille aux gouttes de cristal qui tombent des cascades et vont se nuançant toujours d’une teinte nouvelle. Le concert donné au bénéfice des inondés de Saint-Etienne est jusqu’ici la plus brillante réunion musicale de la saison. Rubini, Tamburini, Mme Damoreau, en ont fait les honneurs. Mais ce qui avait surtout attiré les artistes, ce qu’ils attendaient avec plus d’impatience que le duo de Moïse tant de fois applaudi, c’était l’Adélaïde de Beethoven que devait chanter Rubini; Adélaïde, rêverie adorable, étoile sereine qui ne luit et ne tremble au ciel de l’art qu’à de si lointaines distances. Après une absence de plusieurs mois, Mme Damoreau est rentrée à l’Opéra. Sa voix, qui d’abord semblait s’être altérée, a bientôt eu repris son timbre et sa sonorité. Elle a chanté Zerline, dans Don Juan, avec une grâce charmante, une finesse exquise, dont elle seule est capable aujourd’hui. Aux dernières représentations du Comte Ory, Mlle Falcon s’est emparée avec honneur du rôle de la comtesse, l’un des plus difficiles du répertoire de Mme Damoreau. Pour qui avait assisté aux débuts de cette jeune cantatrice, ou l’avait entendue chanter cette grande musique de la Vestale, il était clair que c’était là un talent énergique et vrai; mais, tout en admirant la puissance et la vibration de cette voix si pleine, on pouvait encore douter de son agilité. L’exemple de Mme Devrient était là tout récent; on se souvient de la belle Allemande habituée aux chants simples de Beethoven et de Weber, et de son embarras lorsqu’il lui fallut assouplir sa voix et la ployer à toutes les délicatesses du chant italien. Le rôle de la comtesse a donné à Mlle Falcon l’occasion de faire briller un côté de son talent qui jusqu’ici était resté dans l’ombre. M. Berlioz a donné son premier concert. La lutte que ce jeune homme soutient depuis long-temps, est âpre et rude, et ne paraît pas devoir bientôt finir. La haine que lui portent tous les directeurs de spectacle, est héréditaire; celui qui se retire la transmet à son successeur. Je suis certain que M. Paul, avant de céder sa place à M. Crosnier, l’aura conduit dans le magasin du théâtre pour lui faire jurer sur quelque vieux autel haine mortelle à Berlioz. A voir l’effet terrible et spontané que le simple nom de Berlioz produit sur le plus mince comparse, on dirait que les murailles doivent crouler le jour où l’on entonnera sa musique; de telle sorte que, toutes les fois que ce jeune homme impatient veut se faire entendre du public, il rassemble une troupe de musiciens, et donne un concert dont il supporte à lui seul toute la responsabilité. Il faut que certains esprits médiocres, envieux de toute gloire qui s’élève, exercent une influence bien profonde sur la volonté des hommes qui dirigent nos théâtres, pour les empêcher de comprendre qu’il est même de leur intérêt le plus matériel de représenter un ouvrage de M. Berlioz. L’empressement du public et des artistes à ses concerts prouve assez que ce n’est pas un de ces hommes qu’on accueille avec indifférence. La première séance était composée en entier de morceaux déjà connus. La symphonie a produit son effet accoutumé, et cette audition nouvelle a confirmé la haute admiration que nous avions déjà pour certaines parties de cette oeuvre. L’ouverture du Roi Lear est d’une belle ordonnance. C’est là un morceau qui se développe et se conclut. Aujourd’hui que les tristes musiciens, maîtres de notre scène, se sont mis à composer leurs ouvertures avec de vulgaires motifs de leurs opéras, qu’ils nous font entendre ainsi deux fois lorsque c’était déjà trop d’une, il faut louer ce retour vers la manière large et consciencieuse de Mozart et de Beethoven. La phrase qui naît vers les dernières mesures, est surtout pleine de mélancolie et de fraîcheur. Je n’aime pas le chant de Sara; la teinte gothique jetée sur ce morceau, n’est pas d’un effet heureux: on dirait que c’est là une mélodie écrite il y a vingt ans, et qui depuis a vieilli. En général, je crois que les jeunes musiciens feront bien de se défier à l’avenir de la strophe poétique; ce rhythme, qui d’abord séduit, les contraint à n’employer jamais que la même formule, et leur musique en devient parfaitement monotone. M. Berlioz annonce, pour ses prochains concerts, un grand nombre de compositions nouvelles. C’est un spectacle intéressant que le développement successif d’une intelligence en progrès. Le public verra sans doute avec plaisir le jeune maître abandonner les tournures bizarres qu’il affectait d’abord, pour le style simple et vraiment beau. Nous avons foi dans l’avenir de M. Berlioz. Sous les fils les plus embrouillés de ses oeuvres premières, on sentait déjà se débattre le papillon divin qui tôt ou tard ouvrira ses ailes. B. H. SUITES A BUFFON; Depuis l’époque où nous avons entretenu nos lecteurs pour la dernière fois de cette belle collection, elle s’est accrue de deux livraisons nouvelles concernant la botanique. Elle est aujourd’hui parvenue à sa huitième; celle-ci forme l’introduction à l’étude des végétaux. L’auteur, M. Adolphe Decandolle, fils de l’illustre botaniste de Genève, et professeur à l’Académie de cette ville, s’est montré dans ce travail le digne héritier des vastes connaissances et des idées philosophiques de son père sur la botanique. Les ouvrages de celui-ci, qui contiennent les développemens les plus complets sur les parties essentielles de cette science, et surtout des vues générales au moyen desquelles on peut apprécier sainement les faits et les théories qui chaque jour sont mis en avant sur les végétaux, lui ont servi de base et de point de départ. Les auteurs de traités élémentaires sur la même branche des sciences naturelles, notamment MM. Lindley, en Angleterre, et A. Richard, en France, ont été mis à profit par M. A. Decandolle, mais seulement au même titre que les innombrables mémoires spéciaux qui paraissent chaque jour en Europe sur quelques points d’anatomie ou de physiologie végétale. Prenant dans chacun d’eux les découvertes qui ont subi la révision des personnes compétentes, y ajoutant les siennes propres, et disposant le tout avec une méthode toujours claire, il a fait un ouvrage original, propre à servir d’introduction aux commençans et de résumé pour les personnes déjà initiées à la botanique. Aujourd’hui que les travaux scientifiques deviennent de jour en jour plus nombreux, et se disséminent dans une multitude de collections académiques ou de journaux, les résumés du genre de celui-ci sont d’une nécessité absolue à de certains intervalles. La livraison qui a précédé celle dont nous parlons contient la suite des végétaux phanérogames par M. Spach, et en particulier la riche classe des malpighinées, dans laquelle se trouvent compris la plupart des arbres qui font l’ornement de nos jardins par leur port magnifique, ou qui fournissent les bois les pi us précieux à nos habitations, tels que le magnolia, l’acajou, les différentes espèces d’érables, etc. Sur chacun d’eux et ses usages particuliers, M. Spach donne des détails qui justifient les éloges que nous avions déjà accordés aux deux premiers volumes de son travail. Le Trésor de Numismatique, commencé il y a six mois à peine, n’a démenti aucune des promesses de son début. Les quatre grandes collections qui vont s’achever ce mois-ci: les bas-reliefs du Parthénon, les sceaux des rois et reines de France, les médailles de Dupré et de Warin, et enfin les Pisans, sont un gage assuré que la précision et la pureté ne manquera pas aux copies qui suivront, Le procédé mis en usage par les éditeurs donne à la reproduction des modèles un caractère d’authenticité mathématique. Jamais le burin, conduit par la main la plus habile, n’aurait pu atteindre à cette rigoureuse littéralité. Ce qu’il faut louer dans cette entreprise, ce n’est pas seulement la beauté de l’exécution. La surveillance sévère exercée par M. Henriquel Dupout ne laissait rien à craindre de ce côté. On était sûr d’avance que sa vigilance ne serait pas une seule fois en défaut, et qu’il ne signerait pas de son nom une publication boiteuse. Mais le choix des modèles mérite aussi de grands éloges. Jusqu’ici nous n’avons eu que des choses dignes d’étude. Si, comme nous l’espérons, le Trésor de Numismatique obtient les encouragemens auxquels il a droit de prétendre, ce monument, une fois achevé, sera pour les artistes, les historiens et les poètes, un répertoire immense et fécond en enseignemens, facile à consulter, un guide sur et qu’ils auront toujours sous la main. Nous reviendrons sur le caractère distinctif des gravures exécutées par le procédé de M. Colas, et nous expliquerons en quoi ces gravures diffèrent du burin ordinaire. NOUVEAUTES LITTERAIRES DE LA QUINZAINE. Parmi les livres publiés cette quinzaine, on remarque un roman nouveau de l’écrivain anglais Morier, déjà connu en France par ses ouvrages de Zohrab et Haggi-Baba; ce roman nouveau a pour titre Ayesha ou la jeune fille de Kars. Histoire parlementaire de la révolution française, par MM. Buchez et Roux, dont les livraisons se succèdent chez le libraire Paulin. Une nouvelle édition des Impressions de voyages, d’Alexandre Dumas, bien connues de nos lecteurs, qui a paru chez le libraire Magen. Une nouvelle édition de l’Itinéraire d’Espagne, de M. Alexandre Delaborde, publiée à la librairie de Mme Delamotte. Une nouvelle édition des OEuvres de M. de Marchangy, qui paraît par livraisons chez le libraire Hivert. Le premier volume, composé de la Gaule poétique, est en vente. Un nouveau roman de M. Touchard-Delafosse, intitulé Les jolies filles, publié par le libraire Lachapelle. Une traduction nouvelle des oeuvres complètes de Walter Scott, par M. Benjamin Laroche, avec des notices sur chaque roman, par M. Frédéric Soulié. Outre le bon marché de cette édition qui coûte 2 sous la livraison de 16 pages, la nouvelle traduction, confiée au talent du traducteur des oeuvres de Bentham, ne laissera rien à désirer, et sera, dit-on, supérieure aux autres. (Paris, chez Firmin Didot et Charpentier.) F. BULOZ. 30 Novembre 1834. Le 15 Novembre dernier, on lisait dans les journaux ministériels: «Hier à minuit, M. Passy, ministre des finances, M. Teste, ministre du commerce, et M. Ch. Dupin, ministre de la marine, ont donné leur démission.» Bientôt après, les journaux anglais apportaient la nouvelle de la dissolution du ministère Melbourne et de la nomination de lord Wellington au poste de premier ministre. Il y a deux choses à considérer dans la situation actuelle de la France et de l’Angleterre: la manière dont le duc de Wellington, ainsi que ses collègues du dernier ministère, sont sortis des affaires, et la façon dont nos ministres viennent d’y rentrer. On se souvient certainement du rejet de la liste civile par la chambre des communes à l’avènement du roi actuel. Ce rejet n’avait d’autre but que de renverser le duc de Wellington, alors premier ministre; il se fit par la coalition des whigs et des ultra-tories mécontens des concessions déjà faites par lord Wellington à leurs adversaires; car lord Wellington et sir R. Peel sont des modérés et presque des traîtres aux yeux de lord Winchelsea et de ses amis. Lord Wellington s’éloigna, et le ministère de lord Grey fut formé; il apportait pour programme ces conditions: la réforme parlementaire, l’abolition des sinécures et des charges onéreuses, l’alliance avec la France contre les principes des souverains alliés du continent. On sait encore comment le ministère whig s’écroula dans les débats du bill de réforme, qu’il ne put faire passer dans la chambre des lords. Les pairs avaient trouvé là un moyen infaillible de reformer le ministère Wellington. Le duc rentra en effet aux affaires, mais pour y manifester une seconde fois, et plus que jamais, son impuissance. Son nouveau ministère dura dix jours. L’altitude que prit le pays parut si formidable aux tories et à leur chef avoué, que, de fait, ce ministère n’exista pas un seul instant. Il n’osa pas faire un seul mouvement; il ne prit aucune mesure de quelque importance; son existence éphémère se passa à tâtonner, et le grand général qui était à sa tête n’eut d’autre occupation que de se fortifier, comme en pays ennemi, contre l’insurrection populaire qu’il redoutait. Voilà l’histoire succincte, mais fidèle, des deux derniers ministères du duc de Wellington. Celui-ci commence s.ms des auspices encore moins favorables en apparence. C’est en l’absence du parlement, et comme par surprise, que le duc de Wellington s’est introduit dans le ministère. Depuis sa dernière retraite, le pays a fait un pas immense dans la révolution qu’il a commencée avec le bill de réforme. Le nom de Wellington, suspendu en manière de menace sur l’Angleterre, comme l’était sur la France le nom de Polignac, n’a pas été plus tôt prononcé et mis en lumière, que tout le pays s’est ému. Des associations hostiles, non pas seulement au ministère, mais au pouvoir royal, se forment de toutes parts; les pronostics d’une commotion prochaine et violente s’élèvent de tous les côtés; et ce ne sont pas des hommes qui connaissent bien l’état actuel de l’Angleterre, que ceux qui la peignent comme résolue à n’opposer au ministère Wellington qu’une résistance réfléchie et légale. Le duc de Wellington connaît si bien l’esprit qui anime la chambre des communes, qu’il s’apprête à la dissoudre et à courir les chances d’une réélection générale. Les tories qui, il y a peu de jours, allaient partout disant, à Paris et à Londres, que les élections prochaines amèneraient, dans la chambre basse, une majorité radicale qui renverserait le ministère Melbourne au profit de lord Durham; les tories assurent maintenant que les électeurs des comtés enverront dans les chambres un nombre suffisant de députés ministériels. Ils oublient que les rangs des tories dans la chambre actuelle ne sont déjà composes que de ces élus des comtés, et que ces comtés n’ont environ que cent quarante membres à nommer. Les six cent soixante autres membres de la cham)re des communes, d’où viendront-ils, sinon des villes sur lesquelles le ministère lui-même n’ose pas compter? La seule chance de maintien qu’il ait, c’est que les élections lui envoient pour adversaires plus de whigs modérés que de radicaux. Il pourra alors s’entendre avec la majorité, mais à la condition de continuer le ministère Grey et le ministère Melbourne, avec la presque certitude de perdre ses voix dans la chambre des lords. Ce serait bien la peine d’être ministre et de se nommer Peel et Wellington! On dit, il est vrai, que le parti des whigs modérés se grossit beaucoup en Angleterre, que la crainte du désordre y forme un juste-milieu qui s’étend à chaque heure; que toute la Cité, que toutes les populations des grandes villes, dont le bien-être dépend de la paix et de la prospérité du commerce, renoncent depuis quelque temps à leurs vieilles habitudes d’opposition innées de temps immémorial dans le bourgeois d’Angleterre; en un mot, que le pouvoir se fonde de plus en plus sur la peur publique, et se consolide sur les bases où nos habiles hommes d’état l’ont assis depuis quatre années en France. Cela se peut, cela est probable, mais cela ne consolidera pas le ministère Wellington, qui n’a d’autre alternative que de continuer les whigs, de marcher sur les traces de Grey et de Brougham, et par conséquent de s’exposer comme eux à être débordé par lord Durham et le radicalisme, ou de se placer comme ministère de résistance, conduit par le plus vigoureux sabre de l’Angleterre, et prêt à trancher par la brutalité, à terminer par l’intervention de la force militaire, toutes les questions embarrassantes. Or, ce dernier système aurait peu de succès auprès du whighisme ou du juste-milieu, qui devient, dit-on, si compact depuis quelque temps. Les whigs, même les plus effrayés, auront assez de bon sens pour sentir que cette résistance ne se ferait pas à leur profit, et qu’en renvoyant lord Melbourne pour prendre lord Wellington, ils auraient échangé le soliveau contre la cigogne. En France, quand la majorité des chambres et du pays, on peut dire, se ralliait à Casimir Périer, qui venait aussi, comme Wellington, se mettre en travers du torrent révolutionnaire, elle savait qui elle prenait pour bouclier et pour guide. Casimir Périer était un homme de la révolution de juillet, il voulait une partie de ses conséquences., il avait intérêt à les vouloir; son existence tout entière se liait à l’émancipation populaire. La France fut alors prudente ou timide, poltronne ou habile, bien ou mal avisée, nous n’en jugeons pas; mais elle fut pleine de bon sens, comme elle est presque toujours; jamais elle n’eût prêté ses forces de résistance à M. de Polignac ou à M. de Villèle. La question de l’église gallicane, qui se présente d’abord, va causer un cruel embarras au ministère Wellington et Peel, et à ses autres membres encore anonymes. M. Peel, qui se trouve au fond de l’Italie, et sur lequel on compte comme on comptait ici sur M. Bresson, sir Robert Peel, l’orateur du ministère, se trouvera dans une situation difficile, devant une chambre des communes qui lui est hostile. Sans doute il fera ce que Pitt fil à son avènement, il la dissoudra, et travaillera habilement la chambre nouvelle; mais la chambre ne se recrute plus par des bourgs-pourris, l’Angleterre est attentive à ses élections, et ce serait risquer gros jeu que de lui procurer, comme alors, une guerre contre la France pour la distraire. Ce n’est pas d’ailleurs avec notre ministère actuel qu’elle pourrait avoir lieu. La résistance commencée au 13 mars, à l’avènement de Casimir Périer, a bien changé de nature et de but depuis la mort de ce vigoureux ministre. Le ministère du M Octobre n’a, il est vrai, à la bouche, que le nom de Casimir Périer, et plus de cinquante colonnes d’élégies et de panégyriques sur sa vie et sa mort remplissent les journaux du pouvoir, à chaque ébranlement ministériel. A sa mort, on fut bien tenté de faire ce que firent les généraux de l’armée du Rhin à la mort de M. de Turenne; ou eût volontiers assis le défunt, couvert d’un manteau, à son banc, au milieu de la chambre, pour faire croire qu’il existait encore. L’ombre de Périer est la nymphe Egérie des Nume du ministère. On veut avoir l’air de ne gouverner que par ses traditions et par sa volonté, qu’on n’écoulait guère quand il était au pouvoir, qu’on travestissait autant que possible et dont on se moquait bravement entre soi, quand on était sûr qu’il ne pouvait entendre. Mais nos ministres et leurs journaux ont beau faire, sous la peau de Casimir Périer dont ils s’affublent, on voit passer les oreilles de M. Thiers qui se lève sur ses pieds et grossit sa voix pour effrayer le pays. Cette longue mystification touche enfin à son terme, et les causes qui l’ont prolongée si long-temps ne sont rien moins qu’honorables pour ceux qui en ont fait leur profit. En Angleterre, les hommes d’état, quels que soient leur mérite et leur influence, apportent au ministère des opinions franches et tranchées. C’est la condition à laquelle on prend et on garde le pouvoir. On sait ce que sont lord Grey, lord Brougham, lord Durham et lord Wellington. Lord Grey avait-il assez nettement annoncé son but et sa marche quand il prit le ministère? Canning avait-il été moins franc quand il envoya, par le monde entier, la devise qu’il voulait inscrire sur sa bannière ministérielle? Lord Brougham, qui a hésité un moment dans les derniers mois de son ministère, n’a pas laissé soupçonner la moindre ambiguïté dans ses sentimens, depuis sa lettre aux électeurs de Londres. On sait bien où tendra lord Durham s’il arrive à la direction des affaires, et dans peu de jours, on saura ce que veut lord Wellington. Mais que représentent les opinions de M. Thiers, les opinions de M. de Rigny, les opinions de M. Humann, les opinions de M. le duc de Trévise, le président de ce conseil, et même les opinions de M. Guizot? Quoi de plus divergent que toutes ces pensées politiques, liées en faisceau, ou plutôt en fagot, pour former un ministère? Lord Byron dit quelque part, au sujet de Lewis et de Mme de Staël, tous deux bavards disputeurs, et qui avaient cessé de se voir: «Hélas! ils sont brouillés et ne se querelleront plus.» C’est ce qu’on pouvait dire, il y a peu de jours, et ce que l’on répétait hier du ministère actuel, si on peut encore l’appeler ainsi. Le ministère de l’état de siège et ses amis des journaux se renferment dans ces paroles: «Nous représentons une résistance.» Si c’est une résistance à la constitution, à la bonne heure, nous la comprenons; une résistance aux idées de réforme dans l’administration, aux vues d’économie, cela est possible. En ce sens, le ministère actuel est un véritable ministère de résistance, comme celui de lord Wellington, qui a du moins la franchise d’avouer ses opinions et de ne pas se donner comme un soutien des idées libérales et progressives. Le ministère dit encore: «Le tiers-parti n’est pas en état de résister, comme nous l’avons fait, à la révolution.» C’est ce que les tories disent aux whigs en Angleterre. Mais cette fois, le ministère a peut-être raison. Le tiers-parti en est encore à se chercher lui-même. Il a paru trois jours au pouvoir, mais représenté par des choix si bizarres, que le ministère actuel offre une admirable unité près de celui que nous avons vu passer comme une ombre. On dit que le tiers-parti, le parti parlementaire, comme il veut qu’on l’appelle maintenant pour effacer jusqu’au nom sous lequel il a subi une si triste défaite, a senti depuis ce jour la nécessité de se constituer, et de présenter quelques têtes élevées en cas d’événement. Nous lui souhaitons bonne chance, mais nous craignons bien que M. Dupin, le chef invisible de ce parti occulte, ne cache la sienne au moment où l’on voudra le couronner du titre de ministre. En Angleterre, la conduite politique que tient M. Dupin ne serait pas possible. Son rôle serait bientôt fini: on l’eût forcé d’être ministre il y a long-temps. La France ne peut pas cependant toujours être balottée entre MM. Thiers et Guizot, ou entre M. Thiers et M. Dupin. M. Dupin voit déjà combien mal a réussi l’idée qu’il a eue d’envoyer son frère Raton tirer pour lui du feu les marrons ministériels. Aussi, pour peu que M. Dupin trouve à former, avant la session, dans sa tête incertaine, une sorte de système politique, s’il arrive à se faire une idée juste de l’amnistie qu’il veut, s’il parvient à concilier sa haine pour ses amis de la gauche avec son aversion pour ses amis du château, à faire marcher d’accord son goût de popularité et son mépris de la presse et de l’opinion, s’il en vient à unir toutes ces choses, fort conciliables comme on voit, nous aurons prochainement un ministère tiers-parti, un ministère Dupin, un ministère unique. Déjà tous les conciliateurs, tous les entremetteurs politiques s’agitent. On va de M. Dupin à M. Molé, de M. Molé au maréchal Gérard, et même à M. Odilon Barrot. Il est des esprits habiles qui essaient, depuis plusieurs années, de réunir M. Dupin et M. Odilon Barrot, de faire fraterniser ces deux rivalités de tribune et de robe, ces deux adversaires de la chambre et du palais, qui se tracasseraient infailliblement s’ils étaient placés l’un près de l’autre. Etrange projet! tentative gigantesque! Peut-être serait- il moins difficile d’accorder M. Dupin avec lui-même que M. Dupin avec M. Barrot. Quoi qu’il en soit, les négociateurs de tous les rangs et de toutes les nuances (on dit avoir vu parmi eux jusqu’à M. Thiers) sont revenus assiéger la porte de l’hôtel de M. Molé. Mais M. Molé est en grande défiance. Il sait que la soif d’hommes honorables qu’éprouve le pays doit ramener nécessairement à lui; et ayant reconnu à quelles pitoyables roueries les habiles du ministère savent descendre dans l’occasion, il se tient sur ses gardes. M. Molé, qui avait posé si nettement le principe de non-intervention, pendant son ministère des affaires étrangères, en 1830, M. Molé se dit modestement dépassé par la nuance qui se forme entre M. Thiers et M. Dupin. A la vérité, en parlant ainsi, M. Molé ne peut retenir un sourire ironique. Il est certain toutefois que le roi, d’ordinaire si habile et si fin, a été cette fois le jouet des doctrinaires. La tendance naturelle de son esprit l’a fait se complaire d’abord dans le bon tour de compère et l’ingénieuse mystification que M. Thiers et M. Guizot préparaient au tiers- parti. C’était un trait d’esprit fort agréable sans doute, que de prendre au dépourvu ce pauvre tiers-parti, qui demande depuis si long-temps les portefeuilles, que de mettre en demeure M. Dupin, que de lui faire donner deux ou trois de ses amis comme otages, d’embarrasser leurs mains novices du portefeuille le plus étranger à leurs études et à leurs connaissances, et de les faire présider par un vétéran de l’empire, resté en politique à M. de Norvins, et en littérature à feu M. Arnault. Mais ce n’était pas seulement au tiers-parti que M. Thiers et M. Guizot comptaient jouer cette bonne pièce; ils engageaient, ils compromettaient ainsi plus fortement la royauté avec eux, ils se débarrassaient, non pas seulement de M. Dupin, de M. Passy et de ses amis, mais de M. Molé qu’ils avaient tenté de traîner sur la claie, et enfin ils dévoraient, au nom de la royauté, toute une nuance ministérielle, ne lui laissant d’autre refuge que l’extrême gauche ou eux-mêmes. Les doctrinaires aiment la royauté de Louis-Philippe tant qu’ils sont ministres; s’ils finissent, ils veulent qu’elle finisse comme eux, et se disent philosophiquement: omnes eodem cogimur. Mais la pensée suprême a aussi ses finesses et ses replis. Elle a vu où tendaient tous ces mouvemens, et au moment où on le croyait irrévocablement enlacé et pris sans retour dans le filet doctrinaire, le lion royal s’est dégagé d’un coup de dent. Pour parler plus net, il paraît que le roi s’est opposé, avec une vigueur peu commune, au projet de discours d’ouverture de la session, apporté hier au conseil par M. Thiers et M. Guizot, dans lequel la royauté brisait avec les factieux du tiers-parti, et se mettait dans l’alternative de garder les ministres actuels ou de dissoudre la chambre. Nous aurions eu sans doute alors en France comme en Angleterre le spectacle d’une réélection générale, et de la chute du ministère devant une chambre nouvelle; mais il n’en sera pas ainsi, et il est probable que, si le ministère du duc de Wellington dure seulement dix jours, comme le dernier, il aura survécu au ministère, déjà trois fois restauré, du 11 octobre. Si le ministère Wellington restait alors debout, il serait peut- être destiné à se retrouver en face du ministère de M. Molé, qui le décida en 1830 à reconnaître la révolution de juillet, et prépara, par son attitude honorable, l’alliance de l’Angleterre et de la France. En définitive, la chambre parait décidée à repousser l’immoralité politique dans la personne de M. Thiers, les doctrines de la restauration dans celle de M. Guizot, et l’absence complète de principes dans quelques autres de leurs collègues. La chambre, comme le pays, a été frappée de dégoût à la vue des manoeuvres éhontées et de l’audacieuse rouerie que les ministres actuels ont employées à se maintenir en place. La France est lasse d’être traitée comme un enfant à qui on fait peur, lasse d’être le jouet d’hommes sans conscience qui la tiennent depuis deux ans au régime des scandales, des tripotages les plus honteux, des menaces et des fausses promesses, et quels que soient les tours de passe-passe que les ministres actuels lui préparent encore, elle saura leur échapper. REVUE LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE. Sous le titre de Précis de l’Histoire de la philosophie (1), MM. de Salinis et de Scorbiac, directeurs du collège de Juilly, viennent de publier un manuel fort plein de science et de faits, non-seulement à l’usage de leur établissement, mais encore à celui du grand nombre des enseignemens philosophiques dans les collèges, et même d’une utilité applicable à tous les lecteurs amis de cette haute faculté de l’esprit humain. Le point de départ adopté dans l’ouvrage est la révélation, et l’auteur ou les auteurs n’affectent pas de se placer dans cette position philosophique indifférente, qui n’est pas pour cela une véritable impartialité. Mais en même temps, les analyses et les exposés qu’ils font des doctrines diverses ne sont pas moins d’une grande exactitude et d’une parfaite équité. Quatre périodes historiques y sont plus particulièrement traitées: 1° la période de la philosophie orientale, dans laquelle les spéculations de la philosophie brahminique et chinoise sont exposées par une plume très au courant des plus récentes connaissances; 2° la période de philosophie grecque, fort complète aussi, et embrassée avec une sérieuse intelligence des grands systèmes; 3° la période chrétienne qui comprend les pères des cinq premiers siècles; 4° le moyen-âge dans ses philosophes contemplatifs ou scolastiques. Ces deux dernières périodes, le moyen-âge et les cinq premiers siècles, ordinairement effleurés à peine dans les précis de l’histoire de la philosophie, sont ici traités avec un développement et une lucidité qui annoncent chez le rédacteur de ce manuel un des hommes les plus familièrement versés en ces sources profondes. Les temps modernes, qui forment la cinquième et dernière période, à partir de Bacon et Descartes, et qui constituent pour un grand nombre d’enseignemens le principal de l’histoire de la philosophie, n’obtiennent pas ici tout le développement qui conviendrait peut-être; mais c’est la partie la plus abordable, celle à laquelle les discussions habituelles du dehors initieront assez tôt les jeunes esprits, et il était plus utile de leur faire apprécier tous ces immenses travaux précédens qu’on a trop de hâte d’oublier dans la plupart des débats modernes. Le style de l’ouvrage est d’une belle clarté et d’une rigueur philosophique qui rappelle en certaines pages d’exposition l’auteur de la Controverse chrétienne: et il nous a semblé que celui-ci, ami des éditeurs, pourrait bien ne pas être étranger en effet à la rédaction d’un livre modeste, et dont pourtant toute plume s’honorerait. MM. Grégoire et Collombet continuent avec persévérance et zèle leurs publications et traductions des pères de l’Eglise des cinq premiers siècles. Après Salvien, que nous avons dans le temps annoncé à nos lecteurs, voici cette fois saint Vincent de Lérins et saint Eucher de Lyon (2). Le Commonitoire de saint Vincent de Lérins est un des livres les plus cités et les plus considérables de cette époque chrétienne, et dans lequel les points importans de dogme et de doctrine sont le mieux éclaircis. L’unité dans l’Eglise et une sorte de progrès au sein de cette unité y sont admirablement posés. En général tonte cette école de Lérins cherchait à concilier le plus d’intelligence et de liberté avec la grâce et la foi: Vincent de Lérins en est un des plus éloquens organes. Quant à Eucher, ses lettres ou traités sur la Louange du Désert et sur le Mépris du Monde forment d’aimables et pieux conseils, qui caractérisent à merveille la situation des âmes à cette époque, et ce mélange d’élégance littéraire, un peu païenne, avec une morale austère. La traduction de MM. Grégoire et Collombet reproduit bien le modèle, et, placée en regard du texte, elle aide souvent eu même temps qu’elle invite à y recourir. Des biographies, des notes, des rapprochemens et éclaircissemens accompagnent les traités et complètent la perspective historique de ce temps-là. MM. Grégoire et Collombet nous promettent pour leur prochaine traduction saint Sidoine Apollinaire, avec le texte en regard: nous ne saurions trop encourager ces travaux de conscience et d’étude pieuse, qui font circuler dans un plus grand nombre de mains des trésors que les érudits connaissent et que toutes les personnes instruites devraient posséder. Le docteur Léon Simon vient de donner une traduction fort soignée du grand ouvrage de Dugald Stewart, Philosophie des Facultés actives et morales de l’Homme (3). Le célèbre auteur écossais, dans cet écrit qui présente l’ensemble complet de ses observations et de sa doctrine philosophique morale, développe ce qu’il n’avait fait qu’indiquer sommairement pour ses élèves dans ses Esquisses de Philosophie morale, que M. Jouffroy a si éloquemment introduites et naturalisées parmi nous. Dans son premier grand ouvrage sur la Philosophie de l’Esprit humain, Dugald Stewart envisageait principalement l’homme comme être intelligent, et s’attachait à analyser surtout cette partie de notre nature qu’on appelle entendement, marchant sur les traces de Reid et redressant Locke. Mais ici, le philosophe, par une psycologie moins abs; raite et moins exclusivement rationnelle, aborde l’homme du côté des penchans actifs, des passions et instincts qui sont les mobiles réels des facultés de l’intelligence; il marche davantage sur les traces d’Adam Smith, et nous donne sa théorie des sentimens moraux. Il distingue et discute successivement: 1° les appétits, 2° les désirs, 3° les affections, 4° l’amour de soi, 5° la faculté morale. Quelque opinion qu’on garde après la lecture du livre sur la réalité de ces divisions qu’une philosophie plus forte trouverait sans doute moyen de simplifier et de réduire, ce qu’il faut reconnaître, c’est l’agréable et instructif chemin par lequel le philosophe nous a menés; c’est cette multitude de remarques fines, judicieuses et ingénieuses, tempérées, qu’il a semées sons nos pas; c’est ce jour si indulgent et si doux qu’il sait jeter sur la nature humaine en y pénétrant; c’est l’émotion honnête qu’il excite en nous tout en nous apprenant à décomposer et à observer; ce sont les heureuses applications morales et pratiques, le choix et l’atticisme des exemples, et les fleurs d’une littérature si délicatement cultivée à travers les recherches de la philosophie. Après l’examen et la discussion des mobiles, l’auteur aborde les devoirs et leurs diverses branches, devoirs envers Dieu, envers nos semblables et envers nous-mêmes; dans ce traité sur la vertu, qui comprend tout le second volume, on rencontre les plus hautes questions de la nature humaine, aplanies avec cette aisance particulière à l’aimable philosophe, et accompagnées de digressions bien assorties. Tous les amis de la philosophie et d’une littérature ingénieuse et sérieuse voudront lire ces deux volumes, et sauront gré à M. Simon de nous les avoir fait connaître. M. Damiron avec lequel nous sommes, bien malgré nous, en retard, a publié, il y a quelques mois (chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12), la seconde partie de son cours de philosophie: la première contenait la psycologie proprement dite; le volume nouveau comprend la morale. C’est ainsi que Dugald Stewart, après sa Philosophie de l’Esprit humain, a publié sa Philosophie des Facultés actives et morales. Les personnes auxquelles s’adressent les écrits du philosophe écossais, devront désirer connaître l’ouvrage d’un des hommes qui cultivent en France avec le plus de distinction et de sagesse cette même philosophie transplantée par M. Royer-Collard. M. Damiron s’interdit peut-être un peu trop dans sa manière actuelle, plus scientifique et plus sobre qu’autrefois, les développemens et applications historiques ou littéraires dont le bon Dugald-Stewart orne et quelquefois recouvre son chemin; mais nulle lecture n’est plus saine à l’âme, plus doucement pénétrante et persuasive, plus satisfaisante à tout esprit honnête et reposé que ce volume de M. Damiron. Les fines et justes observations y abondent; l’auteur attribue quelquefois, je pense, à des vues de détail plus de valeur scientifique et de généralisation qu’elles ne comportent. La nature humaine, par bien des côtés exorbitans, échappe, ce nous semble, et pour son malheur, à cette simple, chaste et indulgente théorie. Mais il est bien de l’offrir, de la rappeler dans toute son intégrité aux âmes modérées, auxquelles elle est suffisante; il est bien surtout d’en faire le premier enseignement, et comme le premier tableau au fond des pures et jeunes âmes; car elles y reviendront avec fruit, elles s’en ressouviendront un jour. Nous signalerons dans le Dictionnaire de Physique générale, publié par Mame (rue Guénégaud, 23), un article Alchimie, de M. Gilbert, l’ancien ami et éditeur du théosophe Saint-Martin. Les amateurs des sciences occultes, s’il en est encore, les personnes plus positives qui tiennent à en constater la bibliographie et l’histoire, y trouveront de curieuses indications données par un homme qui semble avoir, sinon pénétré le secret, du moins tourné de près à l’entour. Les dernières livraisons de l’Encyclopédie pittoresque¸ publié par Lachevardière (rue du Colombier), contiennent de remarquables articles, Arianisme, Aristote, où l’on reconnaît la pensée philosophique profonde et la plume énergique de M. Pierre Leroux, à qui cette encyclopédie est déjà redevable, ainsi qu’à M. Jean Reynaud, de tant d’articles importans. En restant fidèles et exacts dans les exposés historiques, MM. Leroux et Reynaud savent produire les idées très neuves et dignes du plus sérieux examen, avec lesquelles ils envisagent l’histoire de la philosophie et du christianisme. M. Paulin Paris, poursuivant ses utiles travaux sur la littérature française au moyen-âge, nous a donné, après le roman de Berthe- aux-grands-pieds, dont nous avons parlé en son temps, le Romancero français, ou Choix des chansons des anciens trouvères (Teschener, place du Louvre, 12), que nous n’avons pas annoncé encore. Ce recueil, composé avec le soin et le goût qui distinguent le spirituel érudit, est un agréable bouquet de nos plus vieilles romances, dont la fraîcheur et la délicatesse se révèlent pour la première fois depuis des siècles. Des notes discrètes et essentielles rendent cette lecture facile; des notions sur les auteurs connus ou présumés la rendent souvent piquante et toujours instructive. Ces chansons et romances appartiennent à la fin du XIIe et au commencement du XIIIe siècle. Les trouvères sont la plupart des princes et des rois; Jean de Brienne, roi de Jérusalem, Charles d’Anjou, frère de Saint-Louis et roi de Sicile, Pierre de Dreux, dit Maucler, comte de Bretagne: mais Queenes de Béthune, l’un des ancêtres de Sully, et Audefroi-le-Bâtard, paraissent les plus anciens. La plupart des sujets de leurs chants sont des complaintes d’amour et de chevalerie. Un coloris vif, une naïveté mêlée de sensibilité, une mélodie heureusement d’accord avec l’émotion, recommandent ces courtes pièces. On peut voir maintenant que Charles d’Orléans et Thibaut de Champagne, qui avaient pris à eux seuls toute la gloire de leurs contemporains ou devanciers, n’étaient que d’heureux et premiers échantillons de cette branche de notre poésie qui s’étend depuis le milieu du XIIe siècle jusqu’à la fin du XVe, et qui cesse dans la poésie plus érudite de la Renaissance. A l’article de Hues de la Ferté, M. Paris a traité et éclairci, avec une érudition légèrement railleuse, la question des amours de la reine Blanche et de Thibaut de Champagne, que l’éditeur des Chansons du comte, dans le dernier siècle, avait essayé de nier: la discussion de M. Paris est un vif exemple de l’appui qu’une chanson bien interprétée peut apporter à un point d’histoire. Nous attendons avec intérêt la suite de ces publications auxquelles nous désirons, non pas plus de goût ni de soin, mais des considérations parfois plus étendues et des points de vue éclairés par une littérature plus générale. S.-B. En offrant à nos lecteurs deux fragmens inédits du duc de Saint- Simon, nous n’avions pas à craindre ce premier mouvement d’incrédulité qui accueille toujours les découvertes littéraires. Nous donnions explication satisfaisante des origines: et d’ailleurs, on reconnaît si aisément la manière du célèbre écrivain, que chaque page apparaît en quelque sorte signée de cette main qui vivifiait tout! Mais on a lancé contre nous une accusation grave; on a publié, sans s’appuyer de preuves, que nous n’avons fait que reproduire des passages empruntés aux mémoires connus. Pour épargner à cette assertion la qualification sévère qu’elle mérite, nous supposons qu’elle a été émise sous l’impression d’un souvenir confus. Tels sont les faits. Saint- Simon, dans une digression relative à son père, favori de Louis XIII, a dû rappeler quelques traits de l’histoire générale et notamment l’affaire du Pas-de-Suze (tome Ier, page 69.). Mais nous n’y voyons pas vivre Louis XIII, comme dans le morceau trois fois plus étendu que nous avons donné; nous n’y retrouvons pas ce qui caractérise l’auteur, et que lui-même a appelé, dans son introduction générale, les diverses machines du théâtre du monde, les riens apparens qui en ont mu les ressorts. Saint-Simon nous apprend lui-même pourquoi il a omis ou tronqué dans ses mémoires les faits qu’il a, long-temps après, développés pour réfuter Fontenay-Mareuil. «Je serais trop long, dit-il (tome Ier, pag. 60), si je me mettais à raconter bien des choses que j’ai sues de mon père. Je me contenterai de quelques-unes remarquables ‘en général. Je ne m’arrêterai point à la fameuse JOURNEE DES DUPES, où il eut le sort du cardinal de Richelieu entre les mains.» C’est dire assez que celle de nos relations qui porte ce titre est complètement neuve. Elle présente un drame complet et suivi. La réception de Mme de Combalet nous paraît une des heureuses pages de l’auteur. Ecrite en 1753, elle apprendra aux biographes de Saint-Simon qu’à l’âge de soixante-dix-huit ans, il avait conservé la pétulante jeunesse de son style. F Buloz. Revue Musicale. En vérité, je ne sais pourquoi le Théâtre-Italien, dont le répertoire est le plus riche et le plus fécond qui se puisse imaginer, de loin en loin se donne le plaisir de faire écrire expressément pour lui des opéras, la plupart médiocres, dont le peu de succès suspend au moins pendant huit jours l’éclat de ses magnifiques représentations. Certes il est noble et beau de soutenir les premiers efforts des jeunes gens encore ignorés, et d’offrir à leurs noms obscurs l’occasion de se produire à la lumière; personne plus que nous n’est disposé d’avance à louer cet empressement si rare chez les directeurs de théâtre. Cependant, avant de livrer à un compositeur la première scène lyrique de Paris, et de mettre à sa disposition des exécutans tels que Rubini, Tamburini et Giulia Grisi, il importerait assez d’éprouver son talent, et de voir si son oeuvre, par le style ou la mélodie, est digne d’entrer en si haut lieu. Dans une administration où Rossini occupe une place éminente, rien n’est si facile qu’un pareil examen. D’ailleurs, telle ne me paraît pas devoir être la mission du Théâtre-Italien en France. Pendant le court espace de temps que les divins chanteurs habitent parmi nous, ils n’ont pas le loisir de s’occuper des compositions d’un ordre inférieur; il n’y a de place au Théâtre-Italien que pour les maîtres. Que les imitateurs chantent dans leur pays, les théâtres de la Toscane et de Naples leur sont ouverts; qu’ils en profitent, et soient bien assurés que si dans tout le cours de leur carrière musicale, il leur arrive d’écrire un oeuvre de quelque mérite, nous l’applaudirons tôt ou tard. Mozart, Cimarosa et Rossini, voilà les hôtes éternels de la salle Favart. Les compositions de ces grands maîtres, des deux premiers surtout, sont encore pleines de jeunesse et d’avenir; il est du devoir et de l’intérêt d’une administration habile de nous les faire entendre sans relâche et d’en varier l’exécution autant qu’il est en elle, en ne craignant pas de confier à des artistes du plus haut talent une partie inférieure et jusque-là négligée, afin qu’il nous soit donné de comprendre un jour ces oeuvres dans leurs moindres détails, et de voir resplendir sa plus petite note enchâssée en cette musique divine. Que le Théâtre-Italien aide le Conservatoire et ne se lasse pas de couvrir de ses plus beaux ornemens les partitions des maîtres; qu’il force le public, attiré par les merveilles de l’exécution, à pénétrer dans le fonds de l’oeuvre; qu’il se serve de ses voix comme d’une glu magique pour fixer son attention sur des beautés sévères; et tôt ou tard les saintes mélodies entreront triomphantes dans ces jeunes âmes que le mauvais goût envahit. De telle sorte, le Théâtre-Italien a chez nous encore une carrière glorieuse et profonde à parcourir. Mais il n’a, je le répète, à s’occuper que des maîtres; qu’il laisse le soin de produire les jeunes talens à l’Opéra français, si largement doté par l’état, et qui s’acquitte si bien de sa noble tâche. En effet, depuis quatre ans, combien d’efforts ont été tentés pour la gloire de l’école nouvelle! Comme l’orchestre a sonné haut pour appeler les jeunes compositeurs, et, lorsqu’ils sont arrivés pâles, amaigris par les veilles, chargés du poids énorme de leurs partitions, comme les portes se sont ouvertes devant eux! En vérité, si l’époque ne s’est pas levée en France de Mozart, de Beethoven et de Weber, ce n’est pas la faute de cette administration, si prompte à semer l’or partout où germait le talent. Certes, quand elle n’aurait pas acquis des droits à notre éternelle reconnaissance par les sacrifices sans nombre qu’elle n’a pas hésité de faire toutes les fois qu’il s’est agi de l’intérêt de l’art, il suffirait à la gloire de cette administration d’avoir remis au jour les chefs- d’oeuvre de Gluck et de Spontini, et rétabli, dans leur intégrité primitive, ceux de Rossini si indignement taillés en pièces. Ainsi donc, qu’elle poursuive jusqu’à la fin sa mission de dévoûment à l’art; et que le Théâtre-Italien laisse cette gloire sans partage à l’Opéra français, qui du reste en aura toujours bien assez d’autres à lui envier. Je parlerai peu d’Ernani. Que dire en effet d’une musique sans caractère ni dessin, d’un orchestre monotone, vide et négligé, faute de science, où, quand la mélodie n’est pas vulgaire, elle manque? Il est à remarquer que la médiocrité procède partout de la même façon. Un musicien français croit avoir écrit un opéra lorsqu’il a compoé deux couplets bien communs pour la voix de M. Thénard. Aussitôt que la cavatine de Rubini s’est trouvée, un Italien a fait une oeuvre. Tous les deux veulent un succès; l’un compte sur l’ignorance du public, l’autre sur la voix d’un chanteur admirable. Mais si dans de pareilles spéculations, peu dignes d’un artiste, il arrive quelquefois au Français de réussir, l’Italien échoue au contraire toujours; car le public a dès long-temps compris la ruse, et n’en peut être dupe. Aussi, pour empêcher le maître de s’attribuer une acclamation qu’il ne mérite pas, il s’abstient parfaitement d’applaudir. On m’a dit que l’auteur de la musique d’Ernani avait composé des nocturnes charmans, qu’il accompagne avec un goût exquis. Je l’exhorte beaucoup à persévérer dans ce genre gracieux. L’administration du Théâtre-Italien me paraît surtout fort habile à composer son répertoire. Après s’être élevée, par une succession rapide d’opéras remarquables, jusqu’à la partition de Mosè, divin chef-d’oeuvre exécuté d’une façon non pareille, elle a senti qu’il était impossible de produire immédiatement un effet aussi beau, et qu’il fallait descendre pour atteindre encore une fois à cette hauteur; elle est descendue en effet à Ernani, mais pour remonter plus vite par Anna Bolena jusqu’à la Sémiramide. C’est là, je l’avoue, un calcul excellent, et rien ne me parait plus propre à varier les plaisirs que ces harmonieuses ondulations. Anna Bolena est sans contredit le meilleur ouvrage qui nous soit venu d’Italie depuis que Rossini habite en France. C’est là une partition simple et mélodieuse, sinon complètement originale; pleine de chants gracieux et purs et d’intentions heureuses. L’orchestre est écrit avec un soin, une délicatesse bien rares aujourd’hui. Certes, cette musique n’est pas inspirée et profonde; elle ne sait point vous ravir par des effets inattendus jusque dans le ciel de Mozart ou de Cimarosa, mais on en suit avec plaisir les développemens faciles de l’introduction; aux dernières mesures elle vous charme comme l’oeuvre d’un homme de talent. En général, l’instrumentation en est habile et soutenue, la mélodie ingénieuse. On peut lui reprocher de manquer en certains endroits de franchise et d’entraînement, mais non de grâce et de distinction. Au premier acte, le duo entre Henri VIII et Jeanne est surtout bien conduit; j’aime cet accompagnement qui revient sans cesse durant toute la première partie, et ne disparaît de l’orchestre que vers la fin, lorsque le chant passe dans les voix. Ce morceau grave et calme fait un contraste heureux avec le duo si passionné du second acte. Ici la situation est belle et dramatique : Jeanne, instruite de l’amour et des projets du roi, vient se jeter aux pieds d’Anna déjà répudiée, et lui demander pardon d’être sa rivale. Le jeune maître a noblement tiré parti de cette scène, et sa musique est ardente et passionnée, mélancolique et plaintive, selon que la colère d’Anne éclate avec transport aux premiers aveux de la jeune fille, ou qu’elle se résigne et se prend de compassion pour elle. Donnizetti triomphe surtout dans l’expression d’un sentiment tendre et mélancolique; le caractère de Percy lui appartient. Cette douce et blanche figure, placée à dessein dans le fond, est d’un effet charmant. Après les invectives brutales du roi, on n’écoute pas sans émotion cette voix qui répond à la plainte d’Anne et la console. Percy, en traversant la scène, répand comme un parfum certaines mélodies naïves et fraîches, qu’on oublierait peut-être si toutes ne revenaient dans la grande scène de la reine, tristes et sombres comme les pensées de bonheur dans la misère. Le trio s’ouvre par un chant d’une belle et simple expression. La strette finale, que Lablache enlève avec tant d’impétuosité, conclurait dignement ce morceau, si les imitateurs de Rossini n’avaient tant fait abus de cette manière de procéder. Toute la dernière scène est écrite et traitée avec un goût parfait. Les plus fraîches idées de l’ouvrage reparaissent sur un harmonieux tissu, et semblent nouvelles par l’instrumentation que l’artiste leur donne et les chants inouïs qu’il a semés autour. Toute cette scène est belle et poétique pendant laquelle la reine en délire, tantôt-pleurante au souvenir des amours de Percy, tantôt priant Dieu pour sa rivale couronnée, effeuille dans ses mains les plus charmantes mélodies de l’ouvrage, comme Orphélia sa couronne de fleurs. Giulia Grisi, dont les succès avaient été d’abord incertains lors de sa rentrée dans la Gazza, vient de se placer haut par la manière poétique dont elle a conçu et exécuté le rôle d’Anna. Durant tout le cours de l’ouvrage, elle a constamment été tragédienne grande et belle, et presque toujours sa voix a répondu aux appels de son ame. Elle chante sa première cavatine avec Une exquise pureté. Rien n’est joli, délicat et fin, comme les petites notes cristallines dont elle brode sa mélodie. Dans la grande scène avec Jeanne, elle trouve des intonations admirables, de sublimes élans de tragédienne. Il faut voir ce visage pâlir, ces yeux s’enflammer de colère, ces bras, divins et purs comme le marbre antique, se lever et se tordre, pour comprendre combien sa beauté naturelle est un aide puissant au théâtre. C’est là que Giulia Grisi est surtout admirable, parce qu’elle s’abandonne toute entière à ses propres inspirations. Dans le finale, il me semble qu’elle imite un peu trop les gestes et la démarche de Mma Pasta, et puis son chant, qui est moins irréprochable que dans la première partie de l’ouvrage. Sans doute que cette incertitude dans l’intonation provient de la fatigue. Elle est d’ailleurs si peu sensible, que jamais le public ne la remarque, et c’est lui rendre un mauvais service que de l’en instruire; car il doit penser avec raison qu’il vaut mieux se laisser enchaîner par ses sensations, que de les analyser, et que c’est une triste chose d’en être venu à ce point de scrupule, qu’un ut naturel donné pour un ut dièze, vous arrête au milieu d’une noble jouissance et glace toute votre admiration. J’arrive enfin à Sémiramis, autre chef-d’oeuvre d’un homme qui en a tant écrit. Par la grandeur et l’élévation du style, Sémiramis appartient au genre épique, à la seconde manière de Rossini, et se place entre Moïse et Guillaume Tell. Certes, je suis bien loin de soutenir que Sémiramis soit une oeuvre irréprochable et complète, comme le Don Juan de Mozart, par exemple, une musique arrêtée où chaque mélodie a son expression, chaque note son but; Sémiramis est une oeuvre inégale, où de grandes beautés touchent bien souvent aux plus étranges négligences, et dont les développemens s’étendent plus d’une fois jusqu’à la diffusion. N’importe, malgré tous ses défauts, cette oeuvre est destinée à vivre, parce qu’après tout, le sentiment en est profond et vrai. Parmi les partitions de Rossini, je sais qu’il en est de plus régulières, et dont la forme s’accorde mieux avec le goût et les habitudes d’un public français : dans ce nombre, on peut citer Tancredi, Otello, la Gazza: mais j’aime surtout Sémiramis, parce que là je retrouve Rossini tout entier avec les fraîches imaginations de la jeunesse, et la pensée austère et profonde de la maturité; et si de toutes ses partitions, ce qu’à Dieu ne plaise, il ne devait en rester qu’une seule, c’est celle-là que je voudrais choisir comme la plus capable de donner une idée, à l’avenir, du génie inégal de cet homme étonnant. Toute l’introduction est peinte avec les plus éclatantes couleurs. Rossini a fait preuve d’une habileté rare dans l’ordonnance de ce bel acte, qui s’ouvre par des chants de fête et se termine par les lamentations de l’ombre et toutes les terreurs religieuses du mystérieux Orient. On dirait que ces mélodies joyeuses et triomphales serpentent comme des rayons de lumière sur le fond obscur et ténébreux du finale. Quel chef- d’oeuvre que ce finale! Comme le maître vous élève par ce chant grave et solennel! comme il prépare votre âme aux grandes émotions! La phrase qui précède le serment se développe avec grandeur et magnificence; la rentrée en est surtout admirable. La valeur d’une note semble bien chétive dans une partition comme Sémiramis, c’est un grain de sable perdu dans l’Océan; eh bien! il faut avoir entendu cette phrase dont je parle pour comprendre quelle perle divine peut devenir ce grain de sable, lorsqu’il est taillé par un homme de génie. Je donnerais bien volontiers dix partitions italiennes et tous les opéras français pour cette simple note qui ramène le chant dans cette phrase, pour ce la bémol, diamant céleste qui rattache le tissu prêta tomber de la sainte mélodie. Tous jurent sur l’autel hommage et fidélité; la reine proclame son jeune époux, et, tandis que ses rivaux s’offensent de son choix, et que le grand-prêtre indigné se retire, du fond de l’orchestre s’élèvent tout à coup les plaintes et les gémissemens de Ninus. Dès que l’ombre a cessé de parler, la musique redevient impétueuse, elle éclate en même temps que les passions que l’épouvante avait fait taire, et la toile tombe sur une conclusion pleine de véhémence et d’entraînement. Tel est ce finale; composition sévère et grandiose, que nul motif parasite ne vient troubler en son développement simple et majestueux. Au second acte, l’andante du duo entre Assur et Sémiramis est un chef- d’oeuvre d’expression dramatique; après l’immortel duo de l’Olimpiade, je ne sais rien de plus admirable dans ce genre. La grande scène d’Assur est d’un beau caractère; malheureusement elle se termine par un air de bravoure, et le public est ainsi fait, qu’il demeure insensible au chant large et pathétique, et ne commence à s’émouvoir que vers la fin, lorsque Tamburini se lève pour entonner la plus vulgaire cabalette qui se puisse imaginer. L’exécution de Sémiramide est digne en tout point du Théâtre Italien. La voix de contralto devient de plus en plus rare; les compositeurs l’ont abandonnée sans renoncer toutefois à cette coutume italienne, de faire chanter des rôles d’hommes par des femmes: ils écrivent aujourd’hui la partie de Roméo pour le soprano, voix plus estimée, à juste titre, à cause de la sonorité de son timbre et de l’éclat de ses vibrations, mais qui ne peut nullement remplacer l’autre, dont les sons graves font un si grand effet dans les ensembles d’un finale. De cette sorte, plusieurs ouvrages importans, dans lesquels ce genre de voix est employé, sont maintenant d’une exécution très difficile. Depuis le départ de Mme Pasta et Malibran, Tancredi, la Donna del Lago ont disparu du répertoire, et voilà deux ans que nous n’avions entendu Sémiramis, faute d’un Arsace. Mlle Brambilla nous rendait le chef- d’oeuvre de Rossini, et cela seul suffisait pour la mettre en faveur auprès du public, qui l’a reçue avec un empressement bien rare au Théâtre-Italien, en l’applaudissant avant qu’elle eût chanté. Mlle Brambilla dit son premier récitatif avec assurance et largeur; elle est moins heureuse dans la cavatine qui le suit, ainsi que dans la strette du finale, où sa voix manque de vigueur et tend sans cesse à ralentir le mouvement. Le succès de Mlle Brambilla s’est affermi au second acte, dans la grande scène où le prêtre lui remet la couronne et l’épée, et surtout dans le duo avec Sémiramis. Certes, Mlle Brambilla ne nous fera pas oublier Mme Malibran, je ne pense pas qu’elle ait jamais eu cette prétention; mais elle aidera puissamment le théâtre dans l’exécution de plusieurs ouvrages où son genre de voix est indispensable, et sera toujours entendue avec plaisir après Lablache, Rubini et Giulia Grisi, ce qui n’est pas un médiocre honneur pour une cantatrice. Tamburini chante la partie d’Assur avec un art merveilleux; cependant il me semble que ce rôle, par son importance dramatique et sa gravité solennelle, convient mieux au talent de Lablache. Tamburini cherche ses effets dans l’agilité miraculeuse de sa voix, et certes il en obtient d’inconcevables; mais il n’a pas, comme son rival, la force et la vertu tragique. Dans la dernière scène avec choeurs, Lablache, par l’élévation de son geste, la puissance de l’organe et sa démarche auguste et solennelle, laissait une impression de terreur plus profonde, Mlle Grisi chante l’andante de sa cavatine avec une finesse exquise. Tous les ornemens qu’elle y sème sont délicatement choisis. Dans le duo du second acte, sa voix jaillit et monte avec une force, une limpidité sans égale. Durant tout le cours de la représentation, elle s’est maintenue à la hauteur où l’avait placée Anna Bolena, c’est-à-dire qu’elle a grandi; car plus la musique est belle, plus il revient de gloire au chanteur qui l’exécute dignement. S’il arrive jamais à Giulia Grisi de chanter Anna de Mozart, comme elle a chanté Sémiramis de Rossini, elle aura pris sa place à côté de Mlle Sontag. H. W. M. THIERS A L’ACADÉMIE FRANÇAISE. La réception de M. Thiers à l’Académie française avait attiré samedi dernier un concours inaccoutumé de spectateurs. Les cinq classes de l’Institut se pressaient autour du jeune ministre. Mais une figure surtout attirait l’attention; c’était M. de Talleyrand, réintégré par la révolution de 1830 dans la section des sciences morales, et qui venait assister au triomphe de son élève. La position du récipiendaire était délicate, et ce n’était pas trop de l’habileté bien reconnue de l’orateur pour éluder toutes les difficultés de la séance. Avoir fait attendre si long-temps un discours de réception! avoir traité comme un intermède, comme un délassement, les honneurs académiques! avoir dit au premier corps littéraire de France: «Messieurs, je vous remercie de m’avoir nommé; mais les affaires du conseil dévorent toutes mes journées. Trouvez bon qu’un ministre de sa majesté s’occupe d’abord du salut de l’état; dans quelques mois, si les factions s’apaisent ou sont terrassées par mon génie, quand le ciel plus serein nous permettra de respirer librement, je vous préviendrai, et vous donnerai mon heure.» Cela sentait terriblement le marquis de Mascarille. Mais le mal était fait, il n’était plus possible de revenir sur une première maladresse. L’éloge d’Andrieux n’était pas un thème très abondant. M. Thiers l’a bien senti. Le Meunier sans souci, Anaximandre, les Etourdis et le Manteau pouvaient tout au plus défrayer quelques périodes. En homme consommé dans les ruses du métier, l’orateur a pris le parti de Simonide pour l’éloge de son hôte. Il a saisi la transition toute naturelle du tribunal d’Andrieux à l’histoire politique de la France. Il était là sur son terrain, il se retrouvait au milieu de ses idées de chaque jour. Le jugement qu’il a porté sur l’égoïsme de Napoléon, samedi dernier, n’est pas en tout conforme à ses opinions de 1828. Lorsqu’il racontait, avec une franchise poétique à force de vérité, les campagnes d’Italie et d’Egypte, il n’était pas si indulgent au génie. Sans rabaisser la volonté ambitieuse du guerrier, il mettait la gloire au service de la liberté, et n’amnistiait pas avec une si large clémence la dictature militaire. Cette remarque n’a pas échappé à l’auditoire; mais depuis quatre ans l’orateur n’en est plus à compter ses palinodies. De l’histoire de la constituante au gouvernement de la restauration, il y a si loin, vraiment, que nous aurions mauvaise grâce à chicaner le récipiendaire pour quelques pouces de terrain. (???) aux malices inoffensives adressées par M. Thiers aux novateurs (???) dirons rien; nous lui rappellerons seulement qu’il ne faut pas battre sa nourrice; qu’il n’oublie pas que ses admirateurs les plus ardens ne sont pas dans la littérature impériale. La jeunesse, qui s’est animée à sa voix, et qui ne s’attendait pas à le voir si tôt faire halte dans les antichambres du château, ne lui a pas demandé, pour applaudir à ses débuts, s’il avait lu le traité de Lucien sur la manière d’écrire l’histoire, s’il avait consulté les Institutions oratoires de Quintilien. Elle s’est livrée sans réserve à son enthousiasme, tandis que les poètes voltairiens se consultaient inutilement pour rattacher l’annaliste de la révolution aux écoles historiques de l’antiquité. Pourquoi M. Thiers s’est-il cru obligé de répéter à l’Académie sa profession de foi politique, si verbeusement exposée au Palais- Bourbon? Je ne sais. Est-ce que par hasard il se défiait de son mérite littéraire? Ce serait de sa part une modestie bien puérile. A-t-il voulu trancher du grand seigneur, et donner à ces messieurs une leçon de sagesse? S’il avait cette louable intention, il devait prendre un parti plus décisif et ne pas s’amuser aux niaiseries d’Athénée. Comme écrivain, il n’a pas été assez littéraire; comme grand seigneur, il a été bien modéré dans sa morgue aristocratique, Il a été applaudi, et il méritait de l’être; mais je l’eusse voulu plus nettement dessiné dans son allure. Nous ne sommes pas assez heureux pour savoir quel jour et à quelle heure l’auteur de l’Ambitieux prononcera l’éloge de Marins à Minturnes; mais puisque la mort de M. Parceval met un nouveau fauteuil à la disposition de l’Académie, ce sera pour elle, nous l’espérons, une occasion de se réhabiliter. Qu’elle appelle dans son sein M. Ballanche ou M. Hugo; qu’elle rende une éclatante justice à l’auteur d’Antigone. Mais que M. Hugo se présente et qu’il ne recule pas devant les ennuis d’une candidature officielle; car, si chacun des membres de l’Académie peut aller jusqu’à proclamer individuellement la supériorité de l’auteur des Orientales, on ne peut pas exiger d’un corps tout entier la même humilité et la même abnégation. Une société littéraire qui peut nommer comme (???) Chateaubriand, Lamartine, Lemercier, Cousin, est en droit de (???) avec le poète le plus illustre et le plus populaire, sur le pied d’une (???). G. P. (???) (notre livraison fait déjà neuf feuilles (???) et le temps qui nous presse nous forcent de renvoyer (???) prochain numéro notre REVUE POLITIQUE de la quinzaine, qui (???) ainsi une REVUE POLITIQUE DU MOIS. La Direction de la Revue des Deux Mondes a annoncé à ses abonnés, dans son dernier numéro, qu’elle se préparait à donner un nouveau développement à ses publications. La Direction de la Revue espérait faire connaître aujourd’hui le programme plus étendu qu’elle se propose de suivre à l’avenir. Le temps lui a manqué; mais elle le donnera dans une de ses prochaines livraisons, peut-être dans celle du 1er ’janvier. En attendant qu’elle puisse développer en détail les modifications qu’elle projette, la Revue donne ici une idée sommaire des sections nouvelles qu’elle ajoutera à son cadre, et à l’aide desquelles elle pense combler les lacunes qui ont pu exister jusqu’ici. Première section. Histoire littéraire du mois. Cette section comprendra tous les faits qui se rattachent à l’histoire littéraire contemporaine, et l’examen des livres français parus dans le mois. Deuxième section. Revue littéraire de l’Allemagne (4). Troisième section. Revue littéraire de l’Angleterre. Quatrième section. Histoire des voyages modernes (5). Cinquième section. Revue des sciences, de l’industrie et des arts. Ces quatre dernières sections reviendront plus ou moins fréquemment, selon que des publications importantes ou des faits nouveaux à consigner se présenteront. Pour remplir ces nouveaux engagemens que la Revue prend vis-à-vis de ses lecteurs, elle s’est adressée à des capacités littéraires ou scientifiques dont la plupart étaient restées étrangères jusqu’ici à sa rédaction, et qui lui ont promis une coopération active. Ainsi, la Revue ajoutera à sa collaboration ordinaire, qui a fait son succès et qui reste toujours la même et compacte, de nouveaux élémens qu’elle n’avait pu embrasser jusqu’ici, et cela sans affaiblir en rien ses élémens primitifs. Il s’est publié peu de livres nouveaux importans cette quinzaine; les réimpressions pittoresques par livraisons ont prévalu. Parmi les premiers, nous devons signaler un volume de notre célèbre historien Augustin Thierry: Dix ans d’Etudes historiques, qui a paru chez Just Tessier. Les Leçons d’astronomie professées à l’Observatoire par M. Arago, et publiés par les libraires Rouvier et Lebouvier, rue de l’École de Médecine. Nous nous contentions aujourd’hui d’annoncer ces deux ouvrages qui méritent un examen sérieux, et qu’on peut recommander d’avance à l’attention des lecteurs. On annonce pour paraître prochainement un Dictionnaire de législation usuelle, par M. de Chabrol-Chaméane, avocat à la cour royale. L’auteur s’occupait depuis long-temps de ce grand travail, qui permettra aux hommes du monde de s’initier facilement à la connaissance des lois de notre pays. L’ouvrage se composera de deux volumes. F Buloz. 14 Janvier 1835. Bizarre époque! La guerre elle-même, qui autrefois secouait la terreur et faisait trembler les nations, cette terrible guerre que les anciens représentaient la boucbe teinte de sang, les mains armées de foudre, eh bien! cette guerre n’est plus aujourd’hui qu’une petite mystification. Ainsi rassurez-vous, bons bourgeois de Paris; vos faubourgs ne seront pas réduits en cendres, parce que M. Serrurier a reçu l’ordre de quitter les États-Unis. Rassurez-vous, soutiens de l’état, vous n’aurez pas besoin de venger l’honneur du pays. Tout ceci est une comédie que pourrait vous expliquer cette seule phrase: Le projet de la dette des États-Unis va être présenté aux chambres. Les ministres jouent les irrités; ils font de l’honneur national; il faut les voir à la chambre, dans leurs petites confidences particulières, rougir théâtralement d’indignation contre le manifeste du président Jackson. Au fond, tout cela s’arrangera; l’incident sera d’un bon effet sur une chambre qui a peur. Voici ce qui se passera: la chambre des représentons et le sénat surtout des Etats-Unis rejetteront la loi des représailles; les ministres, qui ne sont pas étrangers au message, viendront dire ensuite aux députés: «Vous voyez combien est puissante notre influence, voilà les états de l’Union qui font le premier pas de concessions et de politesse; vous, députés de la France, il faut user de courtoisie en donnant quelques millions pour être dans la justice et le droit.» À ces mots, la chambre des députés volera d’acclamation; M. Jay fera encore le plus beau rapport du monde, et le roi Louis-Philippe, avec sa finesse et sa ténacité habituelle, sera parvenu à ses fins. La situation du ministère n’a point fait de progrès depuis quinze jours. Il y a eu quelque bavardapre de journaux, quelque commérage de cotteries pour amener une dislocation immédiate. Nous répétons qu’il n’y aura pas de modification dans le ministère d’ici à la fin de la session, à moins d’événemens imprévus; le cabinet a besoin du budget, et il ne veut pas se dissoudre avant de l’avoir obtenu complet. Après cette victoire financière, les petites rancunes secrètes éclateront; on étouffe de se trouver ensemble, mais enfin il faut vivre, il ne faut pas une seconde fois présenter le spectacle déplorable d’un interrègne ministériel pendant quinze jours; on se résigne à mille petits sacrifices; après la session, on comptera. La position de M. Guizot est-elle tenable? Savez-vous pourquoi il reste au ministère, pourquoi il n’est pas renversé dans un mouvement parlementaire? c’est que M. Thiers daigne le protéger. Voyez-vous l’homme grave, l’homme d’études, cette conscience austère, ne rester au pouvoir que sous le bon plaisir de M. Thiers! Parcourez les bancs de la chambre, vous trouverez partout une majorité dessinée contre M. Guizot; ses destinées ministérielles seraient finies déjà, si M. Thiers ne venait dire avec une supériorité dédaigneuse: «Je ne veux point laisser Guizot seul, il m’est nécessaire; sans lui je ne puis être un homme considérable.» Et les centres, par l’influence qu’exerce M. Thiers, craignent alors de se prononcer contre M. Guizot: ils attendront l’ordre et le commandement du ministre de prédilection. Cette situation pourra-t-elle durer? nous ne le croyons pas. M. Guizot pourrait s’y résigner peut-être, mais M. Thiers est perfide : aujourd’hui qu’il a besoin de maintenir le ministère dans son intégralité, il prête la main à M. Guizot pour le justifier aux yeux des chambres; il le protège, parce que ce qu’il redoute avant tout, c’est une dislocation du cabinet en pleine session. Mais quand cette session sera finie, cette amitié intime se refroidira; est-il difficile de faire naître un incident pour l’altérer? M. Thiers se débarrassera alors de M. Guizot comme il a secoué tant d’autres amitiés; la reconnaissance ne l’a pas retenu, que sera-ce quand il s’agira de ces liens fragiles que forme une situation toute fortuite et de passage? Le budget obtenu, le remaniement ministériel s’opérera dans des combinaisons que nous avons déjà indiquées. Le maréchal Mortier ne veut plus de son rôle ridicule; il a accepté un interim et non un poste définitif, il le dit à qui veut l’entendre; c’est une chose certaine dans la chambre des pairs comme parmi les députés, bien que les ministres affirment que le maréchal fait acte de patriotisme et de dévouement. Le maréchal reste, parce qu’on a besoin de son nom et de sa signature; la session close, ce rôle finira, un autre acteur plus formidable paraîtra sur la scène. Nous voulons parler du maréchal Soult. Il y a bientôt sept mois que le maréchal fut chassé par ses collègues contre l’opinion personnelle du roi, et par une sorte de violence qu’on fit à ses propres sentimens. Louis-Philippe considère le maréchal comme l’expression la plus énergique du principe militaire et de l’obéissance passive; sous ce double rapport, il est une garantie, et une menace pour l’intérieur et l’étranger. Chacun sait les scènes insolentes qui se passèrent dans le conseil, ce grossier échange de mots que se lancèrent à la face les uns des autres tous ces ministres réunis autour du tapis vert; on fit voir au roi qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’avoir la majorité dans la chambre: «le maréchal, disait-on, était l’expression d’un système de dilapidations et de pots de vin.» Le moral M. Thiers, dans ses pudibondes répugnances, se joignit même à ses collègues. Le roi consentit enfin à se séparer du duc de Dalmatie, mais sa volonté persévérante et tenace ne vit dans cette concession qu’une nécessité de circonstance; il n’a pas cessé un moment d’être en rapport avec le maréchal; il n’attend donc que l’instant de le faire rentrer avec honneur dans le conseil. M. Thiers, qui se tourne admirablement de droite à gauche, a bien vite oublié ses torts envers le maréchal; il seconde la tendance royale et la voudrait faire servir, après la session, à un remaniement complet du cabinet dont lui et M. Soult seraient les principales forces. C’est à ce moment que M. Guizot et tout le parti doctrinaire seraient sacrifiés; cela mettrait à l’aise le ministère devant la chambre; on se déferait de M. Persil en même temps que de M. Guizot; peut-être M. Duchâtel suivrait-il la fortune de M. Guizot, et ces trois places ministérielles faciliteraient un rapprochement avec le tiers-parti dans la chambre; on pourrait chercher des auxiliaires à côté de M. Dupin. Si M. de Rigny était envoyé à Naples, alors le poste des affaires étrangères serait vacant; il y aurait place pour satisfaire l’amitié de M. Thiers, protectrice de M. Molé; mais, nous le répétons, tout cela n’est pas actuel: c’est un futur remaniement renvoyé après le budget; jusque-là M. Thiers et M. Guizot s’embrasseront affectueusement; le ministère restera composé tel qu’il est. Cela doit être, regaidez les chambres, et voyez s’il est là des partis et des têtes politiques organisées pour former un ministère. Il y a dans cette chambre un individualisme orgueilleux qui se refuse à ces alliances de noms où chacun apporte un renoncement d’amour-propre pour organiser quelque chose où tous ne soient pas au premier rang; prenez un à un tous les députés marquans, tous ceux qui ont quelque faculté de parole, et demandez-leur s’ils ont entre eux la moindre cohésion, si chacun, dans sa solitude égoïste, ne cherche pas à se créer un parti à lui, et une fortune à lui. M. Sauzet arrive avec une grande force de réputation: affublé d’un ministère de quelques jours, le voilà maintenant avec la fièvre de ce ministère qu’il n’a point touché; son rêve, c’est le pouvoir; il avait quelques engagemens électoraux, il les secoue pour courir aux Tuileries; le roi le séduit de ses paroles et de ses espérances. Dès ce moment, il s’entoure, dans la chambre, de quelques unités honorables qui le secondent; M. Sauzet a dès lors le sentiment immense de son importance; il ne se pose nettement ni dans l’opposition, ni dans le ministère; le portefeuille est devant lui, et étouffe de son poids doré, l’essor de son talent, qui, selon nous, est plus dans les mots que dans les choses: consultez la majorité, elle vous dira que M. Sauzet serait la plus faible tête politique au pouvoir. Parlerons-nous encore de quelques unités philosophiques qui prêchent dans la chambre des théories vagues, sans application des faits. Le parlement est constitué pour examiner le positif des choses; il faut qu’il y ait esprit de progrès sans doute, mais un progrès défini, saisissable pour tous: la tribune n’est point un banc de l’école; il ne s’agit pas d’y disserter sur des questions de morale philosophique, mais d’appliquer la théorie gouvernementale à des questions de législation pratique. Nous répétons donc à M. Janvier et à M. de Lamartine qu’ils ont d’autres destinées que celles qu’ils se sont faites; leurs thèses, colorées de nobles sentimens, auraient eu de l’écho à l’origine de nos mouvemens politiques, dans l’assemblée constituante, à ces époques toujours un peu vagues, où l’esprit politique reconstruit son ouvrage: aujourd’hui notre société est trop matérielle pour les comprendre et seconder des fortunes parlementaires qui placeraient le pouvoir dans un lointain aussi vaporeux. Il ne faut plus parler de M. Dupin. Il suffit de jeter les yeux sur ce fauteuil de la présidence, de voir ce visage pâle et défait, cette fierté mourante, cette réputation éteinte, pour prendre à pitié M. Dupin. C’est l’ange superbe déchu. On dirait que la chambre souffre pour lui. Nous demandions à un député influent: «Continuerez-vous M. Dupin à la présidence?» il nous a répondu: «Nous ne voulons la mort de personne; et puis, qui mettrons-nous à sa place?» Ainsi, la chambre garde son président par un sentiment de commisération. Et c’est là pourtant la situation que s’est faite un homme qui ne manque ni de talent ni de verve oratoire! D’où cela vient-il? C’est de cette impuissance où a toujours été M. Dupin d’accepter la responsabilité d’une position nette. Quand le président de la chambre eut formé un ministère, il devait se placer franchement à la tête de l’administration; quand la chambre lui eut donné une leçon en lui refusant le supplément si mesquin de 26,000 francs, M. Dupin devait se retirer de la présidence: il n’a fait ni l’un ni l’autre, et c’est ce qui a créé pour lui cette position douloureuse qui cave ses yeux et flétrit ses joues. Il y a loin de là à la fortune que s’était promise M. Dupin. Dirons-nous un fait inconnu, et que pourtant nous pourrions affirmer: c’est que lui et M. Brougham s’étaient mutuellement flattés, dans un échange de confidence et de douce ambition, de prendre la direction des destinées de deux grands peuples. Qui ne connaît lord Brougham avec son esprit cassant, mordant et tracassier? Maintenant mettez cet homme de haute judicature à la tête des affaires de la Grande-Bretagne; puis revenez en France, et faites M. Dupin chef du cabinet: comme les deux grandes nations seraient bien gouvernées! combien il y aurait de suite, d’ordre et de pensées constantes dans le gouvernement! La chambre des députés a jeté sa petite obole à la chambre des pairs pour la construction de sa salle en bois; les pairs accepteront en murmurant celte taquinerie de la majorité élective; si la pairie avait un peu de dignité, si elle était noblement placée dans l’état, elle aurait bien des moyens de vengeance; n’a- t-elle pas aussi à voter le budget des dépenses de la chambre des députés? Elle pourrait surtout, ce qui serait plus grand encore, se refuser au procès par une mise en liberté générale des prévenus dans une poursuite tombée de mépris; mais il n’en sera rien: la chambre des pairs n’est plus un pouvoir, c’est une machine à votes qui seconde tous les projets, même les plus funestes. Tout y est en dehors de sa sphère naturelle; la nuance légitimiste fait de la liberté; les pairs de la révolution de juillet, du despotisme. Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’on ne sait plus que faire des trois cent mille francs votés par la chambre des députés; M. Decazes, grand référendaire, répète à chacun «: Qu’on fasse ce qu’on voudra avec ce crédit, je ne m’en mêlerai pas le moins du monde.» M. Thiers, qui s’est engagé étourdiment, comme il le fait toujours, ne sait pas lui-même comment appliquer les trois cent mille francs, et s’ils serviront aux frais énormes de poursuites ou bien à la construction d’une salle. Les élections d’Angleterre continuent dans des proportions qui ne sont pas tellement décisives qu’on puisse dire d’avance si les tories ou les whigs auront en définitive la majorité; il arrive en cette circonstance ce qui se passe dans toutes les choses de parti : les deux camps s’attribuent des voix, se donnent des candidats. C’est au parlement qu’il faudra les voir à l’oeuvre. Des hommes bien au fait des combinaisons électorales de l’Angleterre divisaient à peu près de la manière suivante le résultat des nouvelles élections: Radicaux purs, partisans du parlement triennal, du vote secret et des opinions des dissenters. 100 à 120 voix. Whigs francs et penchant pour le radicalisme. 80 à 100 Whigs du ministère Melbourne, maintenant de l’opposition. 60 Parti Stanley, de l’ancienne fraction Canning. 100 à 120 Tories modérés de M. Peel. 120 Tories plus nuancés dans le sens du duc de Wellington. 80 Tories purs. 50 à 60 D’après ce calcul qui nous paraît assez exact, le ministère Peel se trouverait aux mains du parti Stanley, maître de donner ou de refuser la majorité; car selon que ce parti se portera du côté des tories ou du côté de lord Melbourne, la force y passera également. Il ne faut pas se faire d’illusion en politique: il est évident que la nuance Stanley, qu’on pourrait comparer en France au parti Martignac, ne veut pas de bouleversement; elle craint bien autrement les radicaux qu’elle ne redoute les conservateurs, elle est en dissidence complète avec lord Melbourne sur la question de l’église. Il est donc probable qu’elle n’aura pas de répugnance à se tourner vers le parti conservateur, et dès-lors il sortira de là ou un ministère Stanley avec l’adhésion des tories, ou le ministère tory se maintiendra avec l’adhésion du parti Stanley. Pour le moment les radicaux sont hors de cause. Nous avons tous les jours un noble échantillon de fanfaronnade espagnole. On nous jette des bulletins de part et d’autre où, à travers les plus épouvantables atrocités, nous voyons que les généraux des deux partis se donnent mutuellement de grandes victoires qui consistent en la perte de quelques hommes. Mina est malade. Après douze ans de repos, se jeter dans les fatigues et les périls des montagnes, c’était une faute, c’était mettre de l’histoire au lieu des réalités: quand on passe cinquante ans, vouloir faire le guérilla au milieu des privations de la vie, c’est chose ridicule; et heureusement pour la gloire du général Mina, nous croyons qu’il avait été jeté là malgré lui. Les généraux de la reine marchent mollement et sont désunis comme dans tout gouvernement mal ordonné: on s’accuse de trahisons et de défaites; il ne s’agit plus d’une insurrection de quelques villages, il y a une armée égulière, de nombreux bataillons, avec une organisation forte et militaire. L’Europe assiste l’arme au bras sur ce champ de bataille: la France elle-même, qui n’ose rien franchement, intervient d’une manière couarde, prête des armes quand il faudrait des troupes régulières. Don Carlos n’a pas encore une ville à lui; la bourgeoisie lui est opposée; mais dès qu’il se sera emparé d’une grande capitale, de Vittoria ou de Burgos, les puissances de l’Europe se hâteront de le reconnaître. Qui sait? peut-être résultera-t-il de là une sorte de morcellement de la Péninsule. L’Espagne n’est point assouplie comme nous à un système de centralisation: sa royauté peut aussi bien se placer à Burgos qu’à Vittoria, dans les vieilles cités où les premiers rois de Castille établirent leur gouvernement lors de la grande domination des Maures. Qui sait? Zumala-Carreguy est peut-être appelé à jouer un rôle neuf dans ces troubles civils. Le Guipuscoa, la Navarre, l’Aragon, forment des royaumes à part, avec leurs fueros et leurs privilèges. Ces populations irrégulières voudront avoir un roi de leur choix, un prince de race basque, comme au temps de leurs brillantes annales, lorsqu’elles brisaient à coups de rochers et de javelots les paladins de Charlemagne dans le défilé de lloncesvales. Dans notre époque si prosaïque, ce serait un accident curieux qu’une royauté de montagnes, renouvelée des temps des Henriques et des Sanchez. Au milieu de tout cela, Paris commence son carnaval assailli de filous, d’assassinats et de vols nocturnes. Nous avons la cité du moyen-âge sous l’administration de M. Gisquet; nos rues sont plus larges, mais les voleurs sont plus adroits; la police est plus nombreuse, mais elle a d’autres occupations. Jusqu’à ces pauvres pensionnaires administratifs qui souffrent de la négligence gouvernementale de MM. Thiers et Humann; les pensions du commencement de l’année ne sont point payées, et tout cela parce qu’on n’a pas encore eu le temps d’apposer une signature; consultez les bureaux, et l’on vous dira que M. Thiers est l’homme le plus négligent, le plus insouciant pour les affaires administratives; et pourtant le ministère de l’intérieur a un secrétaire-général et des directions multipliées. Qu’importe que les pensionnaires soient Plus pâles qu’un rentier À l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier. ne faut-il pas que la grande tête de M. Thiers s’occupe à sauver le pays? ne faut-il pas qu’on prépare la majorité des chambres, les intrigues de château, qu’on empile les républicains au Mont-Saint- Michel et à Sainte-Pélagie, et qu’on construise une belle salle de bois peinte el repeinte pour un grand procès digne des plus tristes jours de la révolution française? Au reste, cette quinzaine a présenté trois élections bien curieuses, qui donnent une juste idée de l’unité de principes qui règne en France, ou de l’excellence et de la vérité de notre système électoral. Les collèges nous envoient tout à la fois M. Garnier-Pagès, M. de Fitz-James et M. Mahul, les trois personnifications extrêmes des factions politiques les plus opposées! Un tel vote nous parait un bien puissant argument ou contre la loi électorale ou contre la France; et, à tout prendre, nous aimons mieux voir démolir la loi que l’homogénéité nationale, O. On nous promet pour les premiers jours de Janvier le Chatterton de M. Alfred de Vigny. Il y aura, nous l’espérons, dans la représentation de ce drame le double intérêt du développement littéraire et de l’exécution scénique. Le sujet choisi par le poète offre, à coup sur, de grandes difficultés; mais ce n’est pas nous qui nous plaindrons de la grandeur de la tâche acceptée par l’auteur. Le petit nombre des rôles, el le nom des acteurs chargés de les remplir, nous promettent enfin une pièce d’analyse. C’est donc non-seulement dans la série des oeuvres de M. de Vigny, mais bien aussi dans les évolutions de l’art dramatique, une tentative hardie, prévue dès long-temps, il est vrai, mais encore inaccomplie; c’est une réaction spiritualiste au théâtre, et à ce titre, elle mérite, de la part du public, une attention sérieuse, de la part de la critique, une discussion approfondie. Il est fort à souhaiter que la comédie sur la cour de Louis XIV, à laquelle M. Hugo travaille en ce moment, soit écrite dans le même dessein, et reconstruise définitivement la tragédie vraie, la tragédie poétique, la tragédie simple et humaine, sur les ruines du drame à spectacle. Un de nos jeunes collaborateurs, M. Émile Souvestre, dont les articles sur le Pays de Tréguier et les Poésies populaires de la Basse-Bretagne ont été remarqués dans la Revue, vient de publier un ouvrage plein d’intérêt et de charme, sous le litre de l’Échelle des femmes (6). Nous reparlerons très prochainement de cette heureuse tentative de M. Souvestre avec toute l’attention qu’on doit aux productions des hommes qui se distinguent de la foule des conteurs et des dramaturges par la pensée sociale qui préside à leurs travaux. M. Émile Péhant vient de pubher un volume de Sonnets, chez Ebrard, libraire, rue des Mathurins-Saint-Jacques, 24. Il y a de la grâce et de l’élévation dans ces petits poèmes. Les images sont bien choisies et bien assorties à la gamme des sentimens. Les quelques incorrections de langage semées çà et là dans le volume n’en troublent pas cependant la pureté générale. Après ce premier et laborieux apprentissage, au sortir de cette palæstre poétique, nous désirons vivement que l’auteur applique au récit ou à l’action le remarquable talent de versification qu’il vient de prouver. M. de Custines, connu déjà dans le monde littéraire par deux volumes de voyages et par une tragédie, vient de publier un roman chez Eugène Renduel. Le Monde comme il est offre une suite de scènes empruntées aux salons de la haute aristocratie. Comme l’auteur vit au milieu des hommes et des choses qu’il a voulu peindre, la critique, sans s’exposer au reproche d’injustice, aura le droit de se montrer sévère pour cet ouvrage. Quand un grand seigneur entreprend d’animer sous la forme poétique les idées, les sentimens et les caractères d’une classe privilégiée, on doit attendre de sa plume une élégance de diction, une pureté de goût, dignes en tout point de la spécialité exclusive du sujet qu’il a choisi. C’est pourquoi, avant de nous prononcer, nous lirons le Monde comme il est avec une attention sérieuse. PARVENIR, par M. Cochut. J’ai l’assurance que ce livre n’a pas été écrit à la légère. L’auteur ne s’est pas fié à l’improvisation. II a long-temps médité ce qu’il nous donne aujourd’hui; c’est pour la critique la plus sévère une excellente recommandation. Le sujet choisi par M. Cochut est bien actuel, on peut le dire sans banalité. Ce n’est rien autre vraiment que l’ambition. La fable inventée pour le développement de cette passion dévorante est d’une grande simplicité, et ne manque ni de naturel ni de vraisemblance. Toutes les misères de l’égoïsme, toutes les luttes de la volonté persévérante contre les hommes qui marchent au même but, contre les choses qui refusent de plier, tous les désappointemens éplorés, sont révélés avec franchise. L’auteur n’a pas reculé devant les difficultés de sa tâche. Mais j’ai contre son livre deux objections que je lui propose, et qui, sans altérer le mérite de l’oeuvre en elle-même, sans rétrécir la vérité de la conception, feront peut-être obstacle à la popularité de l’artisle. 1° Les épisodes qui sont inventés à propos auraient besoin d’an plus large espace pour ne pas sembler entassés. L’exposition, le noeud et le dénouement se pressent avec une telle rapidité, que le héros n’a pas le temps de respirer. Sans doute c’est un grand tort, malheureusement trop commun aujourd’hui, de laminer une idée, et d’abuser de la ductilité de la parole. Mais si la prolixité noie la pensée et la trivialise, la condensation en-deçà de certaines limites ne permet pas à l’idée de s’épanouir et de respirer librement. Or, je crois que M. Cochut n’a pas évité ce dernier danger; chacun des chapitres de son roman gagnerait fort à être développé. 2° Le style de M. Cochut ne respecte pas constamment l’analogie des images. Les symboles qu’il choisit n’ont pas une continuité suffisante. Il débute par une idée sensible, empruntée au monde extérieur; puis, tout à coup, il rentre dans le monde idéal; et ce perpétuel passage du monde à la conscience ôte souvent à sa pensée la netteté primitive qu’elle avait à l’heure de l’éclosion. Histoire De La Réforme De La Ligue Et Du Règne De Henri IV, Par M. Capefigue. (7). Les tomes 7 et 8 de l’Histoire de la Réforme, de la ligue et du règne de Henri IV, vont paraître dans quelques Jours à la librairie Dufey. Ces deux nouveaux volumes, entièrement consacrés au règne de Henri IV, complètent ce curieux travail historique. Nous devons dès aujourd’hui constater le nombre et la nouveauté des pièces qu’ils contiennent: à savoir les lettres d’Élisabeth et de Henri IV pour toutes les négociations politiques de la fin du xvie siècle; les rapports diplomatiques de ce prince avec l’Allemagne, les états-généraux des Provinces-Unies, Venise, le sultan, Genève, la Suisse et les principautés d’Italie; l’entrée de Henri IV à Paris; la dépêche des ambassadeurs d’Espagne sur cette entrée du Béarnais: monumens précieux qui rectifient bien des exagérations. Viennent ensuite les longues négociations de MM. de Bellièvre et Sillery pour la paix de Vervins, l’édit de Nantes, le procès et la mort du maréchal de Biron d’après les manuscrits du temps, et l’assassinat de Henri IV. Cette publication se termine par un résumé de l’administration de Henri IV. Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée de cet ouvrage, que d’en citer quelques fragmens sur Tesprit du système politique du Béarnais. «Je considère, dit l’auteur, le duc de Mayenne comme le plus pitoyable caractère de la Ligue. Le parti populaire l’inquiète et l’importune; il s’en débarrasse, prête main-forte au parlement et à la bourgeoisie, qui veulent reprendre l’autorité, passée dans les mains énergiques des confréries. Une fois ce parlement et ces bourgeois maîtres du pouvoir, Mayenne s’alarme encore de la tendance inévitable vers la restauration de Henri IV; il brise avec ce mouvement d’opinion, et veut retourner au parti populaire; celui-ci a ses souvenirs et ses répugnances, et peut-il oublier que c’est Mayenne qui a fait pendre au haut des tours du Palais les braves quarteniers qui défendirent Paris lors du siège? Les méfiances s’accroissent: Mayenne, qui n’ose confier Paris à un chef militaire du peuple, le donne à M. de Cossé-Brissac, et M. de Cossé-Brissac ouvre les portes de Paris à Henri IV. La trahison de M. de Brissac fut amenée par la force des choses: dans les guerres civiles, il est des époques où tout le monde veut en finir; si le gouverneur de Paris n’eût pas livré la ville, un autre accident l’aurait donnée à Henri IV. Le parti énergique étant désarmé et sans influence dans les affaires publiques, la garnison espagnole étant insuffisante, la bourgeoisie devait appeler nécessairement une restauration. Comme elle redoute le pouvoir des basses classes, et qu’elle ne peut pas tenir longtemps l’autorité sans mettre partout de la faiblesse et des tracasseries, elle se tourne naturellement vers un principe protecteur, et ce principe. c’est l’autorité forte et inconlesiable d’une hérédité de race. Du jour où les seize quarteniers furent proscrits, l’avènement de Henri IV devint inévitable. C’est de cet instant que commencent les soucis de la royauté. Tant qu’on est aux champs de guerre, on se bat loyalement contre l’ennemi qui est en face. On n’avait pas le temps de songer aux intrigues quand les balles espagnoles sifflaient dans les panaches flottans. Mais voici Henri IV et sa chevalerie à Paris. L’entrée du Béarnais n’excite aucun enthousiasme; elle se fait de nuit, au milieu des gardes et des parlementaires cherchant vainement à provoquer quelques acclamations publiques. Le lendemain, il y a un peu plus d’entraînement; Henri manifeste sa catholicité, et s’agenouille à Notre-Dame. Que va-t-il faire de l’autorité? Quelle sera la direction de son pouvoir? Le voilà accablé sous mille obstacles; aura-t-iî la force de les surmonter? Il faut pacifier les provinces. Paris n’a point tout donné à Henri IV; la Provence, la Bretagne, une portion de la Bourgogne, toute la Guyenne jusqu’à Toulouse, et de Toulouse jusqu’à la Loire, tout est organisé en affiliations catholiques; Rouen même, la cité populeuse, l’associée municipale de Paris, n’a cessé d’arborer les couleurs de la Ligue. À côté de ces associations se trouvent de nombreuses armées espagnoles, toutes disposées à les soutenir. Si quelques gentilshommes ne repoussent point l’écharpe blanche que leur offre Henri IV, le peuple est profondément ligueur, et défend ses républiques d’hôtel-de-ville, aussi bien à Marseille qu’à Toulouse, aussi bien à Toulouse qu’à Rouen. Et quelles sont les forces de Henri IV? Des opinions désunies, hautaines, chacune avec ses exigences particulières. Au moment de la victoire, je l’ai souvent dit, ce qui importune le plus, ce sont les amis et non les ennemis; car les uns sont insatiables de récompenses pour le service qu’ils vous ont rendu, et les autres, foulés à terre, ne peuvent plus vous nuire. À l’extérieur, comment justifier auprès d’Élisabeth et des princes protestans d’Allemagne, des Suisses et de Genève, la conversion de Henri IV? et à l’intérieur, comment les huguenots ponvaient-ils appuyer et défendre un prince apostat? Je ne parle point ici encore des royalistes de Biron qui avaient droit d’être impérieux, parce qu’ils offraient leur fidélité constante. Quels sont les moyens qu’emploie Henri IV pour pacifier le royaume agité? Avec une pénétration profonde, il voit d’abord que le parti catholique, c’est la société; société vieillie si l’on veut, mais forte encore de sa constitution formidable, de ses élémens d’action et d’énergie populaire. Ce parti règne dans la majorité des provinces; il est sous l’influence de chefs puissans, de grandes races qui naguère prétendaient à la couronne; Henri IV n’hésite pas. Dans les temps de tourmente et d’effervescence publique, la corruption est un moyen impuissant, parce que l’âme vivement agitée s’exalte avec désintéressement pour le soutien d’une grande cause. Les époques sanglantes ne sont jamais des époques avilies; on est trop occupé de sa vie et de ses passions pour songer à une position ambitieuse; mais aux temps d’affaissement et de décadence, les marchés arrivent; chacun advise à sa fortune. Le roi comprit cette situation des esprits; et voilà pourquoi il acheta une à une les provinces et les consciences, les hautes têtes ligueuses et les grandes cités. Une fois le marché fait, Henri IV put compter sur la foi des gentilshommes qui s’étaient compromis. La politique de l’avènement fut toute catholique; il y eut quelques proscriptions commandées par les circonstances et le mouvement naturel de la restauration. Après l’attentat de Chatel, les fidèles de Henri IV voulurent épurer le parti ligueur; les jésuites furent renvoyés, la prédication interdite; cela n’eut qu’un terme. Un gouvernement a besoin de se fondre et de se mêler avec la société, s’il veut se maintenir, et ceci explique toutes les concessions que fit Henri IV au parti social, c’est-à-dire au catholicisme. Les deux élémens qui avaient fondé la restauration de Henri, les royalistes de Biron et les huguenots de Condé, de Bouillon, de Mornay et de Sully, furent mécontens de cette conduite. Quand on examinera de près le procès de Biron, à mesure qu’on touchera les faits révélés par les pièces contemporaines, on se convaincra de cette vérité: c’est que l’ingratitude de Henri IV envers l’ami de sa cause, cette froide et cruelle persévérance qui demande au parlement une tête couverte des lauriers d’Arqués, d’Ivri, est motivée par une pensée de sûreté politique. Les gentilshommes royalistes, qui avaient servi Henri IV aux jours de ses malheurs, s’indignaient de se voir oubliés et méconnus par le prince qu’ils avaient élevé sur le pavois; leurs nobles épées avaient protégé les droits de la famille du Béarn, et maintenant ils se croyaient sacrifiés à ceux-là même qui avaient combattu Henri IV! D’Épernon commandait en Provence, et on lui arrache sa province pour la donner à Guise, le fils et l’expression de la sainte Ligue; Biron avait conquis la Bourgogne, et on veut la rendre à Mayenne; Brissac, ligueur jusqu’à la prise de Paris, obtient la Bretagne; on dépouille encore Biron du titre de grand- amiral pour le donner à Villars, ligueur acharné qui livre Rouen en désespoir de cause. Ces poitrines de gentilshommes, si souvent exposées aux balles d’arquebuse pour Henri de Navarre, ne devaient-elles pas palpiter d’indignation en voyant ce renversement de toutes les idées de loyauté et de fidélité de race? La conjuration du maréchal de Biron fut en quelque sorte l’expression de ces mécontentemens armés. Il fallut frapper haut et fort; Henri IV s’y résigna avec cette froideur politique qui ne connut point de pardon, car le duc de Biron ne voulut point faire des aveux avilissans qui eussent perdu la gentilhommerie. Ce chef avait traité avec l’étranger, dit-on; mais, à cette époque, quel était l’homme ou le parti qui ne traitait pas avec l’étranger? Le principe territorial n’existait point dans son énergie; Henri IV, pour avoir sa couronne, marchait avec les Anglais d’Elisabeth, les reistres d’Allemagne, les Suisses et les Genevois: la Ligue appelait les Espagnols et les Savoyards: c’était coutume de se mouvoir par le principe religieux en dehors de la terre. La patrie du ciel n’avait point encore cédé à la patrie du sol. Les liaisons de Biron avec la Savoie ne furent point les motifs réels de ce jugement implacable. Henri IV avait besoin de donner une leçon au parti royaliste qui l’avait élevé et qui devenait impérieux; il l’effraya en frappant son chef si près du coeur royal. Henri ne put pas agir aussi librement à l’égard des huguenots, militairement organisés. Les royalistes s’étaient disséminés comme parti, à l’avènement du Béarnais; les huguenots restèrent en armes, parce qu’ils se réunissaient autour d’un principe commun qui était leur force. Les calvinistes avaient des liaisons avec toute l’Europe réformée; Henri IV les trahissant, ils auraient pu se grouper autour d’un autre chef, le prince de Condé ou le duc de Bouillon. C’est ce que le roi craignait; et voilà pourquoi il travailla si assidûment à la rédaction de l’édit de Nantes, grande charte du parti réformateur en France. La masse des huguenots fut satisfaite; il ne resta plus en dehors que quelques mécontentemens féodaux qui éclatèrent avec la conspiration du duc de Bouillon: ils furent réprimés par la prise de Sedan et la confiscation instantanée du duché-pairie. Quant aux parlementaires et à la bourgeoisie, ils furent un peu désenchantés de leur enthousiasme pour Henri IV. L’administration du roi fut travailleuse, pleine de sollicitude pour la prospérité publique; mais elle n’eut point de résultats populaires. Les partis étaient vivaces encore; l’oubli du passé ne fut pas tellement complet, que les ligueurs ne dussent être inquiets du nouveau règne. Il suffit de parcourir les registres et les monumens du temps pour se convaincre de combien d’attentats la vie de Henri IV fut menacée. Tout murmurait, les halles, les métiers, la judicature même, qui avait cru voir dans l’avènement du Béarnais le retour de l’âge d’or, des lois et des franchises. Henri fut plutôt le roi des gentilshommes que le roi du peuple: il avait un mépris militaire et chevaleresque pour les bourgeois et les hommes de robe; enfant des armes et de la conquête, il ne pouvait souffrir les remontrances de la bourgeoisie et des parlemens qui venaient s’interposer entre lui, ses projets et ses plaisirs. C’était le prince féodal, vainqueur de la commune, le brave et digne Gascon des temps du Prince Noir et de la domination anglaise dans la Guienne; et plus d’une fois il invoqua les souvenirs des gonfanons, mi-parti de Gascogne et d’Angleterre, pour appeler l’alliance d’Elisabeth. Toutes ses distractions se ressentent de l’époque chevaleresque; son code est cruel, quand il s’agit de protéger les forêts séculaires, ces hauts taillis où le cerf fuyait devant la meute haletante des seigneurs hauts terriens; il insulte jusqu’à la fustigation et aux outrages des procureurs et des gens de judicature qui avaient refusé de céder à ses gentilshommes les mets de leur dîner. Vainement les bourgeois remontrent-ils pour leurs privilèges, lorsqu’ils voient s’élever de petites bastilles à chaque coin des portes de Paris pour la sûreté de la royauté chancelante: Henri IV repousse leurs plaintes avec un ton gascon et goguenard qui couvre de mépris les souvenirs de l’hôtel-de-ville, du beffroi municipal et des confréries ligueuses. C’est dans les relations extérieures que Henri IV conserve une immense supériorité. Jamais prince ne posa mieux que lui la question européenne, et ne la suivit avec une plus infatigable activité. Les registres de ses négociations, que j’ai compulsés page à page, confirment la haute opinion que la postérité a conservée de lui. Quelle sagacité dans le choix des hommes! Quelle réunion d’envoyés à têtes plus sérieuses, plus promptes à concevoir, plus persévérantes à exécuter! Les noms du duc de Nevers, de Villeroy, Bellièvre, Sillery, d’Ossat, Duperron, Bongars, Sancy, Savary de Brèves, se mêleront éternellement aux actes de la paix de Vervins, à l’absolution de Henri IV, grande affaire du temps, à la pacification des provinces et à l’édit de Nantes. C’est à Henri IV qu’il faut reporter la lutte systématique contre la maison d’Autriche, ces essais de guerre contre la monarchie universelle de Charles-Quint et de Philippe II. La mort vint l’enlever à un mouvement militaire que sa royale pensée légua à Richelieu.» LE COLLIER D’OR DE SAMACHSCHARI. M. de Hammer a entrepris de faire connaître l’Orient à son pays, et il s’acquitte de cette grande tâche avec un zèle infatigable. Nul, mieux que lui, ne pouvait comprendre l’étendue de sa mission; nul, mieux que lui, ne pouvait être appelé à la remplir. Il n’a pas seulement étudié l’Orient dans les livres, dans les relations de voyages et les descriptions des poètes; il ne l’a pas seulement rêvé dans son imagination; il y a été lui-même, il y a été à vingt-quatre ans, comme élève, étudiant à Constantinople la langue turque sous la direction du savant Herber; à vingt-huit, comme interprète; à trente-cinq, comme consul; et il a rapporté de ces trois excursions les richesses littéraires les plus précieuses. Il y a quelques années qu’il fit généreusement don à la bibliothèque de Vienne d’une quantité de livres orientaux, et cela ne l’empêche pas d’avoir encore la collection la plus belle et la plus complète de manuscrits arabes, turcs, persans. Ainsi dévoué à son oeuvre, il la poursuit par toutes les voies qui se présentent à lui, par les vieilles traditions et les vieilles poésies, par le moindre filon d’or et la plus petite source oubliée qu’il découvre. Ni cette accumulation de titres dont toutes les petites cours d’Allemagne se sont plu à le revêtir, ni les décorations de toutes sortes dont on lui a couvert la poitrine, ne peuvent lui ôter son caractère primitif de savant, pas plus que les charges officielles dont il est investi auprès de l’empereur ne l’empêchent d’abdiquer avec joie chaque semaine toute charge, toute obligation de place, de jeter là son habit brodé de conseiller impérial, et de se remettre, avec la gaîté de coeur d’un enfant, à ces livres qu’il aime, à ces études où il s’ouvre sans cesse de nouveaux aperçus. On imprime maintenant à Pesth, une édition populaire de son Histoire des Ottomans, et autour de ce bel ouvrage, après lequel il a pu se dire aussi l’exegi monumentum, il jette, comme autant de trophées, et son Encyclopédie des Sciences orientales, et son Alphabet des Caractères hiéroglyphiques, et son Voyage dans le Levant, et son Histoire de la Rhétorique persane, son Histoire des Assassins, et tant de poèmes orientaux qu’il publia fidèlement, le texte d’un côté, la traduction en regard. L’année dernière, nous avons rendu compte de Gul et Bubul, l’idylle de l’amour, l’épopée de la rose et du rossignol. Voici venir maintenant un recueil de graves sentences, réunies sous le titre de Collier d’Or, et. empruntées à Samachschari, l’un des plus grands philologues arabes. Ou lui doit plus de vingt ouvrages importans sur la grammaire, la rhétorique, la poésie, la lexicographie, etc., et quatre recueils de sentences, dont le plus célèbre est le Collier d’Or. On trouve, dit M. de Hammer, ce petit ouvrage dans toutes les bibliothèques de Constantinople, et les Arabes l’aiment surtout pour son harmonie de style et sa richesse de mots allitérés, qui retentissent à leur oreille comme les ornemens d’or que portent leurs femmes. Samachschari, naquit en 1074, dans le village de Samachschar; il vécut long-temps auprès de la Mecque, ce qui lui fit donner le surnom de Voisin-de-Dieu, et c’est là qu’il écrivit son grand ouvrage sur le Coran. Ses sentences, qui jouissent d’une si haute réputation, ne forment pas une suite de réflexions bien hardies, bien énergiques; mais elles sont riches en images, pleines d’idées suaves et de poésie. Il ne faudrait y chercher ni la profondeur des pensées de Pascal, ni l’amère concision de La Rochefoucauld, ni les fins aperçus de La Bruyère; mais on y trouverait souvent de la morale pratique comme dans les vers dorés de Pythagore, de la sagesse d’expérience comme dans Charron, et des idées de devoir comme dans Silvio Pellico. Ce qui les distingue surtout, c’est un profond sentiment religieux, une sorte de quiétisme oriental qui ramène tout à Dieu. Souvent sa phrase commence par un cri de repentir, et se termine par une prière; souvent elle ressemble plus à une exhortation de prêtre qu’à une analyse de moralité. Souvent aussi, à travers sa gravité philosophique, perce son imagination de poète: il aime à faire des tableaux, à s’égarer dans une longue suite d’images et de comparaisons, et ses images sont pleines de grâce, et ses comparaisons pleines de justesse. Ce qui excite son indignation, ce qui enflamme sa verve, ce sont les vices des hommes, leur orgueil, leur égoïsme, leur convoitise, surtout leur ambition. Ecoutez cette tirade contre la tyrannie: on ne dirait pas mieux de nos jours. «Faut-il te dire quelles sont les contrées vraiment malheureuses? Ce sont celles où règne un être tyrannique. La tyrannie écrase comme le pied d’un cheval, ou ravage tout ce qu’elle rencontre comme l’onde impétueuse d’un torrent. Elle est plus redoutable que le vent du sud, qui dessèche le sol; plus cruelle que les années, qui engendrent la corruption. Elle empêche la prière de monter vers les nuages, et les bénédictions du ciel de descendre vers la terre. Garde-toi des lieux où règne la tyrannie! Quand tu serais plus blanc qu’un oeuf, quand tu verrais autour de toi tous les hommes bénis dans leurs biens et dans leurs enfans, vous n’en serez pas moins perdus; les oiseaux tomberont du haut des rochers, et les hommes seront saisis de terreur et frappés par la foudre.» «O roi, s’écrie-t-il plus loin, ne t’enorgueillis pas des drapeaux victorieux qui flottent autour de toi, des chars splendides qui t’environnent, et de cette foule craintive qui se prosterne à tes pieds, attendant l’ordre qui lui fera faire un acte d’obéissance, et l’heure où elle pourra te montrer sa soumission. Oui, tu es puissant par les hommes qui t’entourent, mais tu pèses lourdement sur la foule. N’oublie pas qu’il y a une puissance au-dessus de la tienne, la volonté d’un émir plus grand que toi. Celui-là seul ordonne et défend, et te permet ou te retire le droit d’ordonner et de défendre. Ce que tu dois au moins, c’est de craindre cet être plein de force, comme le plus pauvre de tes esclaves te craint toi-même; c’est de ne pas te soulever dans la poussière contre Ion créateur; car si son regard vient à se détourner de ton orgueil, tu ne dois plus avoir de volonté, puisque sa volonté seule te donne le droit de commander.» Voici d’autres sentences que l’on dirait écrites par un homme de l’Évangile, tant elles respirent la Charité et la mystique douleur du christianisme: «Dieu ne s’incline point vers les vêtemens qui retombent avec faste et traînent en longs plis, ni vers les yeux qui restent languissamment attachés à la terre; mais il se penche vers le coeur qui reste toujours ouvert à la pitié, qui se sent épris d’un vif sentiment de compassion, et se sépare de ce monde pour s’élancer avec ardeur vers le paradis.» «O monde! combien comptes-tu de coeurs blessés, combien d’hommes dont l’âme saigne, dont les yeux sont pleins de larmes! Tu quittes et tu désespères ceux qui t’aiment, tu te joues de ceux que tu as élevés; infinis sont les tourmens que tu leur donnes, et leurs plaintes innombrables comme les grains de sable.» «Supporte les hommes, accepte avec douceur leurs défauts. L’insulte d’un ennemi ne peut te faire honte. Heureux celui qui n’a aucun fiel dans l’âme, et trouve toujours au-dedans de lui- même un asile assuré. Dieu a traversé par des artères les avenues du coeur, et le bien chasse au-dehors les traces de la folie et de la servilité.» «Celui qui recule devant les choses défendues doit vivre d’une vie de repos. Dieu et les anges viennent au-devant lui, et lui apportent une nouvelle jeunesse et le message de joie; le bonheur appartient à celui qui aime le bien et a horreur du mal, à celui qui s’attache à l’arbre de salut, aspire à gagner l’appui de la suprême justice, et prête l’oreille à ses paroles.» D’autres fois le poète quitte ce ton dogmatique et se rapproche de la vie réelle: «Le monde se montre à nous sous plusieurs faces, les hommes sous plusieurs formes. Prends chaque jour le vêtement que les circonstances exigent, et va-t-en avec chaque homme par le chemin qu’il prendra; car les jours ne passeront pas comme tu le voudrais; tes voisins ne se plieront pas à ta volonté, ni le monde à tes désirs, et si parfois il les favorise, ce ne sera pas de longue durée.» «Prends le titre de noblesse que tu as reçu en naissant. Mais celui-là appartient à ton père; tâche d’y en ajouter toi-même un autre, afin que tous les deux forment une véritable noblesse. La gloire que ton père s’est acquise ne peut rejaillir sur loi, si tu restes sans rien faire pour en mériter une semblable. Il y a, entre la noblesse de ton père et la tienne, la même différence qui existe entre la nourriture de la veille et celle du lendemain. La nourriture d’hier ne te servira pas pour aujourd’hui, et ne te donnera pas de force pour demain.» Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse des sentences de Samachschari, qui doivent perdre beaucoup de leur prestige et de leur coloris en passant ainsi par une nouvelle transformation. Si ce petit livre ne se rencontre pas chez nous, de toutes parts, comme à Constantinople, il aura pourtant sa place marquée dans plus d’une bibliothèque, et l’on se surprendra plus d’une fois à relire avec bonheur ces pages empreintes d’une si douce moralité et revêtues de cette poésie primitive, de cette poésie d’images et d’inspirations, née sous le chaud soleil d’Orient. Nous devons remercier M. de Hammer d’avoir ajouté cette perle de l’Arabie à toutes les richesses littéraires qu’il nous avait déjà dévoilées. M. de Hammer a maintenant son diplôme de savant, signé non- seulement par tout orientaliste, par quiconque s’occupe d’histoire et de philologie, mais par un homme qui ne signe guère de pareils diplômes, ou qui du moins n’en envoie pas souvent dans nos contrées nébuleuses, par le schah de Perse lui-même. Voici le brevet de l’ordre du Lion et du Soleil qu’il lui adresse, brevet écrit en lettres d’or, et couvert de seize signatures, et d’autant de cachets. Le style en est assez peu ordinaire pour que nous ne craignions pas de le reproduire littéralement: «Au nom du Dieu très puissant et très vénéré: «Le Seigneur, que nous honorons par dessus tout, a donné le talent et le jugement, le sentiment de l’honneur, et la persévérance, la droiture et la bonne volonté à M. de Hammer, l’ornement des hommes distingués parmi les chrétiens, et l’un des personnages les plus honorables de la cour impériale. M. de Hammer est devenu, par ses connaissances, le zénith de la considération, et il s’est signalé à la cour persane par ses nobles intentions, surtout par le commentaire de Marc-Antoine, où il a fait preuve d’autant de science que de justesse d’idées. En conséquence, les rayons de la lumière, les regards du soleil de pureté (le schah), du soleil de la faveur et de la bienveillance sont tombés sur lui, et nous lui avons accordé, dans cette heureuse année du crocodile, la haute distinction de l’ordre du Soleil et du Lion du second degré, et la réputation infinie attachée à ce firman, afin que, se parant de ces marques glorieuses, il poursuive ses grands travaux, et mérite de plus en plus par son habileté et sa droiture le regard que la Bienveillance (le schah) a jeté sur lui. «Donné dans le Rebiirani de l’année 1248, c’est-à-dire au mois de septembre 1832.» Après cela, on se sent moins en droit d’accuser l’ignorance actuelle de l’Orient. Si ce diplôme fait honneur à M. de Hammer, il n’en fait guère moins au schah de Perse qui s’en vient de si loin apporter aussi son tribut à la science, et son laurier au mérite. Le public n’a pas oublié le beau succès de l’Histoire de la grande armée, par le général Ségur. Les deux volumes qu’il vient de nous donner sur Charles VIII, roi de France, se distinguent par les mêmes qualités, c’est-à-dire par l’animation, la grandeur, et surtout par le sentiment pittoresque. Ici la réalité, placée plus loin de nous, ne peut guère donner lieu aux mêmes controverses que la campagne de 1812; ou du moins si l’on peut contester la justesse de quelques vues, la polémique sera plus paisible et plus désintéressée: d’avance nous pouvons affirmer que l’intérêt de cette lecture ne se dément pas un seul instant. Si toute notre histoire était ainsi écrite, toutes les femmes de vingt ans la sauraient comme elles savent les partitions italiennes. L’ordonnance des faits et la composition du style seront pour nous l’occasion de remarques sérieuses. F Buloz. 31 Janvier 1835. Les préparatifs de départ continuent à l’hôtel de l’ambassade russe, et M. Pozzo partira dans la nuit du 7 au 8, pour être à Londres le 11 au plus tard; M. Pozzo était homme de trop d’esprit pour ne point savoir que depuis un an il n’était plus qu’ambassadeur de nom, et que d’autres possédaient à Paris la confiance de l’empereur. À côté de ses missions officielles dans l’affaire de la Pologne, le prince Lubecki n’avait-il pas également une mission secrète? Et nous pourrions citer encore deux hauts personnages russes qui sont à demeure à Paris pour surveiller non-seulement l’esprit du gouvernement, mais encore toutes les démarches de l’ambassadeur. Telle est la coutume russe : le cabinet impérial étend les réseaux de sa police sur toute l’Europe par les grands seigneurs qui voyagent; tous lui font des rapports, tous ou presque tous reçoivent des subventions pour adresser au czar des notes secrètes sur l’état des pays qu’ils parcourent. M. Pozzo ne devait pas l’ignorer; il s’y résignait sans doute, mais enfin cette situation envers le cabinet russe devait un peu humilier l’orgueil diplomatique de l’ambassadeur à titre. D’où vient cette méfiance de l’empereur sur M. Pozzo di Borgo à Paris? On reconnaît à Saint-Pétersbourg que M. Pozzo est un homme habile, qu’il a rendu d’immenses services; mais il est trop assoupli aux moeurs et aux habitudes françaises. Depuis 21 ans que l’ambassadeur est à Paris, il est devenu en quelque sorte l’homme de la société élégante et politique de la capitale; il n’est peut- être pas une affaire importante à laquelle M. Pozzo n’ait pris part; il vit dans l’intimité de ce qu’on appelle à Paris le monde politique, Pasquier, Mole, Talleyrand. Comme ce séjour lui plaît, comme cette société va à ses goûts, il en est résulté une sorte de mollesse dans sa manière de voir et d’apprécier les rapports de la France et de la Russie. Pour éviter une crise, pour empêcher une rupture entre les deux gouvernemens, M. Pozzo déguisait les faits trop âpres, les discussions trop décisives. Cette nature toute française allait plus loin encore. Possesseur d’une immense fortune, M. Pozzo aurait préféré la résidence à Paris à son titre même d’ambassadeur, particulièrement sous la restauration: en 1815, il fut désigné par Louis XVIII pour le ministère de l’intérieur, et reçut des lettres secrètes de pairie que le fin diplomate conservait dans son portefeuille. Mais depuis la révolution qu’est-ce que la pairie? Le nouveau poste que va occuper M. Pozzo à Londres, n’est point une disgrâce, comme on l’a dit, mais seulement une manière de dépayser ses habitudes. Indépendamment de ce que ses relations de Paris ne lui permettaient pas l’examen sévère de tous les faits de la politique, depuis les événemens de Juillet surtout, M. Pozzo n’apportait pas assez de méfiance dans ses relations journalières avec la nouvelle cour. Il ne faut pas qu’on se le dissimule, Louis-Philippe, admis de fait dans la communauté des souverains de l’Europe, n’y est point encore admis de droit. Or les fréquentes visites de M. Pozzo au château, ses intimités, au nom de son gouvernement, avec la personnification royale de la révolution de juillet, ne plaisaient point à la Russie. En envoyant M. Pozzo à Londres, on le jette dans une nouvelle société, on le place au milieu des tories, auprès de son vieil ami le duc de Wellington, son général-major à la bataille de Waterloo; il pourra là rendre des services à la Russie sans la compromettre; il n’y aura plus ni révolution, ni révolutionnaire. Ce n’est pas la première fois que M. Pozzo visite l’Angleterre, il l’avait vue déjà en 1835, mais alors sous le ministère de lord Grey; à ce moment où le parti tory, jeté hors des affaires, n’exerçait plus que cette influence souterraine, qui plus tard lui a frayé de nouveau la route du pouvoir; à cette époque, le duc de Wellington était fortement préoccupé de la situation de l’aristocratie en Angleterre; l’énergie populaire s’était récemment manifestée, et son hôtel portait encore l’empreinte des pierres que la multitude avait jetées sur ses fenêtres crénelées. Le duc, en parcourant ses appartemens dorés, montrait du doigt au comte Pozzo les marques indélébiles des ravages du peuple, et nous ne croyons pas qu’un tel spectacle pût alors encourager les tories à revenir au pouvoir. Les choses ont bien changé; les amis de M. Pozzo sont au pouvoir, le duc de Wellington n’est plus réduit au rôle passif de spectateur, il dirige les affaires de son pays. Tout doit être fêtes et pompes diplomatiques à Londres; le comte Pozzo est chargé de reproduire dans tout leur éclat les réunions de la princesse de Liéven que l’aristocratie n’a pas oubliées; son salon sera le centre de ce beau monde de noblesse et de pairie qui tient en Angleterre une si haute place; le roi va le combler de caresses, on se flatte même que M. Pozzo exercera une certaine influence sur les opérations du parlement, et en ceci on se trompe. De l’autre côté du détroit, on est profondément national, toute influence étrangère est rejetée avec indignation; on se garde bien de consulter un ambassadeur sur le choix d’un speaker ou le vote d’une mesure parlementaire; le parti tory lui-même, quoiqu’il s’intitule parti européen, a également ce sentiment d’orgueil du pays. Dans les affaires étrangères, M. Pozzo pourra bien s’entendre avec les ambassadeurs des puissances, mais pour l’intérieur il agira seul et par son propre crédit. Au château des Tuileries, le départ de M. Pozzo a causé une vive peine; non-seulement on appréciait la finesse et l’habileté de ses manières, mais encore on le considérait comme une garantie de bons rapports avec la Russie et l’Europe; quand il venait dans les soirées, on le comblait de politesses et de prévenances; on savait qu’il avait fait d’excellentes notes sur les événemens de Juillet et la royauté du 7 août: il avait justifié un à un les faits qui avaient éclaté en France depuis cinq ans. On croit voir dans ce rappel un symptôme de complications politiques. L’opinion personnelle du roi a été jusqu’ici que, les affaires de l’extérieur se maintenant, il viendrait toujours à bout de l’intérieur; il a présente à sa pensée la révolution d’Espagne en 1820, et avant cette révolution, les cent jours; il sait que les hostilités morales de l’étranger à l’égard de son gouvernement susciteraient mille embarras. Le départ de M. Pozzo ne sera-t-il pas suivi de celui de M. d’Appony? Et M. de Werther ne demandera- t-il pas également ses passeports? Cela est exagéré. Nous ne croyons pas que l’Europe en soit venue à ce point, de nous traiter avec cette indifférence et ce mépris; ne plus nous laisser que des chargés d’affaires, ce serait rompre tous les grands rapports qui s’établissent nécessairement entre les divers peuples; la France est indispensable à la balance européenne. C’est une bouderie et rien de plus; elle passera sans doute comme tant d’autres orages qui se sont dissipés depuis les événemens de juillet. Au milieu des bals, des concerts qui se multiplient aux Tuileries, de ces pompes aux mille bougies que la fraction aristocratique ralliée au gouvernement de Juillet trouve maintenant un peu mieux composées, dans ce fracas de fêtes où la bourgeoisie se compte et d’où l’épicier est totalement exclu, qui n’a remarqué la sombre physionomie du roi, cet affaissement d’esprit et de corps, ce front chargé de soucis et d’ennuis? Louis-Philippe n’a plus la même confiance en lui-même; les résultats ne sont plus en harmonie avec ses efforts; il a calmé l’intérieur, mais l’étranger l’effraie. On chante, on danse sous les grands lustres, et souvent on voit le roi tristement préoccupé dans un coin de salon, dissertant avec un ambassadeur. En général, le roi se retire de bonne heure; si la reine prolonge ses nuits de bal jusqu’à trois heures du matin, Louis-Philippe est presque toujours dans son appartement dès onze heures, il ne paraît aux salons que pour exercer une certaine action politique par ses prévenances et ses politesses affectueuses. Au reste, cette royauté pleine de soucis va bientôt se consoler dans le le sein d’un ami sincère; le général Sébastiani arrive. Tandis qu’on le croyait à Naples sous un ciel chaud, roulant sur les dalles de la rue de Tolède, le général voyage à la manière de Napoléon dans ses journées gigantesques. Que ne peut le dévouement? Le général est très maladif; il a été saigné quatre fois dans le mois de Décembre, et la Salamandre a été obligée de le débarquer à Antibes, tant M. Sébastiani était accablé de ses fatigues de mer et des secousses répétées du voyage! D’Antibes, le général s’est mis en route pour Paris, mais il paraît qu’il a éprouvé plusieurs crises violentes, car on n’avait pas encore de ses lettres au château, le roi lui-même en paraissait inquiet à la fête des Tuileries. Le général Sébastiani, c’est l’ami de la maison, l’homme des confidences de l’avènement; le roi ne l’appelle jamais que son cher Sébastiani; le mariage qu’a contracté l’ambassadeur dans son passage en Italie, avait altéré un peu son crédit. Il est devenu proche parent de M. de Polignac; il vit en quelque sorte dans le monde carliste; mais M. de Tallayrand a dit à ce sujet un mot charmant: «Vous reprochez à Sébastiani d’être parent de M. de Polignac, est-ce que le roi Louis-Philippe n’est pas cousin de Charles X?» Quels sont les desseins de Louis-Philippe sur M. Sébastiani? En supposant que sa santé soit assez forte pour subir un nouveau voyage, l’ambassadeur de Naples ira-t-il à Londres? Nous ne le pensons pas. Il serait très piquant, sans doute, de voir deux Corses, M. Pozzo et M. Sébastiani, ennemis de position et de souvenir, aller représenter les deux grandes puissances en Angleterre. Mais quel rôle jouerait là M. Sébastiani au milieu d’un corps diplomatique qui le connaît à peine, et qui l’admettrait difficilement dans sa communauté de sentimens et d’intérêts? Nous avons plusieurs fois dit les raisons qui empêchaient M. Sébastiani de prendre jamais une bonne position vis-à-vis des tories, même vis-à-vis de l’aristocratie whig. Nous croyons que d’autres destinées politiques lui sont réservées. Le roi ne s’était séparé qu’avec peine de M. Sébastiani, il avait cédé à une nécessité constitutionnelle après le rejet du traité des États-Unis; il était impossible, en effet, après un tel échec, de maintenir le ministre signataire de la convention. Maintenant les choses ont changé de face le roi est convaincu qu’il obtiendra le vote des vingt-cinq millions; dès lors, il n’y a plus d’obstacle à la rentrée du général Sébastiani aux affaires; si sa santé ne lui permet pas d’accepter un portefeuille avec un département d’action, on redonnera au général un ministère sans portefeuille; on a besoin d’un confident, on ne peut pas s’abandonner à tous pour toutes choses; l’excellent ami sera là pour écouter et exécuter. Si, au contraire, la santé du général lui permet d’accepter les affaires étrangères, alors on sacrifierait M. de Rigny, triste ministre, qui a compromis vingt fois le ministère à la tribune par sa manie d’improviser. M. de Rigny a vu M. Thiers obtenir du succès par la parole, et il s’est mis à le singer à tort et à travers. Dans la dernière discussion, les ministres étaient tout honteux des étourderies de M. de Rigny, qui ont manqué perdre la question russe. On se débarrasserait donc de lui; la difficulté serait de savoir si on l’enverrait à Londres ou à Naples; M. de Rigny préférerait la première de ces ambassades, parce que d’abord elle donne trois cents mille francs et une influence européenne, puisque toutes les grandes questions vont se traiter là. Mais voyez quelle belle figure ferait M. de Rigny à Londres, sans antécédens, sans habileté, jeté au milieu de ce qu’il y a de plus fin et de plus élevé! M. de Rigny, remplacer M. de Talleyrand! ce serait une trop grande mystification. Qu’on l’envoie à Naples, à la bonne heure, sur le rivage de cette mer qui vit ses premières armes. On a toujours dans ce monde les prétentions des qualités qu’on n’a pas. M. de Rigny se trouvait déplacé à la marine, il s’y sentait mal à l’aise; sa manie, c’est la diplomatie; les affaires étrangères étaient son rêve, et maintenant l’ambassade de Londres est son ambition. Tout le monde pense, au château, qu’il n’y aura pas de remaniement ministériel jusqu’après la session. Le maréchal Mortier a encore une fois cédé aux supplications du roi, il continue son intérim avec la promesse expresse qu’on le débarrassera de la présidence et du ministère après le vote du budget. Si la loi sur le traité avec les Etats-Unis passe, le pivot de la nouvelle combinaison reposera sur la trinité politique du maréchal Soult, du général Sébastiani et de M. Thiers; mais pour cela, il faut que Dieu protège la France, c’est-à-dire qu’il conduise à bon port, sans accident de santé, le général Sébastiani et le maréchal Soult. On se demandera en tout ceci pourquoi on ne parle plus de M. Molé: c’est qu’il s’est usé malheureusement, et que le pire pour un homme politique, c’est de toucher les affaires sans avoir la force de les tenir et de les diriger; M. Molé, homme d’esprit et de formes, n’a pas eu le sentiment de sa propre position; les roueries de M. Thiers l’ont perdu, parce qu’il s’est abandonné avec une ingénuité qui lui faisait comparer sa position, au milieu des intrigues, à celle de la Clarisse chez la Saint-Clair. La probité dans les affaires est sans doute une belle chose; mais il y a d’autres qualités à exiger d’un homme d’état, et quand ces qualités ne se rencontrent pas, on est perdu à tout jamais pour la politique. Définitivement, on bâtit la salle de séances pour la cour des pairs; on commence les travaux pour établir ce bâtiment de bois, qui doit contenir cent vingt pairs, plus de cent cinquante accusés, trois cents témoins et deux cents gardes municipaux, puis quelques tribunes étroites pour le public. Le jardin du Luxembourg va être mutilé, comme si tout devait garder empreinte de cette triste procédure. Tous ces vieux pairs, tous ces débris, tous ces courtisans de la fortune nouvelle, ont retrouvé quelque chose de leur verdeur et de leur jeunesse pour se montrer implacables envers les accusés; on se passionne dans ce procès comme s’il s’agissait de présenter un bouquet au château. Quel contraste! on danse aux Tuileries, des illuminations brillantes fatiguent les yeux, et au palais du Luxembourg on aura le spectacle d’un procès criminel dont les annales judiciaires n’offrent pas d’exemple. Les destinées s’accomplissent! mais avant le jugement que d’apostrophes seront jetées sur ces faces blêmes et flétries qui ont traversé tant de régimes et veulent affronter de jeunes hommes, égarés peut-être, mais tous hommes de conviction et de dévouement à une cause! Tout ne sera pas facile dans ce procès; les hommes de Juillet vont paraître devant la pairie de la restauration, et plus d’un souvenir sanglant sera jeté dans l’arène judiciaire. F Buloz. 14 Février 1835. La diplomatie aura son concile en Angleterre; tous les vieux patriarches du droit public européen, tel que l’entendait l’alliance de 1815, vont délibérer sur les faits politiques nés depuis la révolution de juillet. M. Pozzo di Borgo est à Londres; il y trouvera le prince Esterhazy; M. de Bulow doit y représenter la Prusse; ce sont là d’anciennes connaissances qui plus d’une fois se rencontrèrent dans les transactions des cabinets contre les peuples. Ce sera, sous une nouvelle forme, un nouveau congrès dont les protocoles qui se préparent, auront un peu plus de retentissement dans l’Europe absolutiste que les actes de la conférence de Londres, dont le ridicule a fait justice. On se tromperait pourtant si l’on s’imaginait que les trois diplomates qui tiendront cour plénière à l’ambassade russe, sont des hommes tout-à-fait dévoués aux principes et aux idées de la contre-révolution. Le prince Esterhazy ne manque ni de lumières, ni d’intelligence du temps présent; il a une longue habitude des affaires, une connaissance approfondie des faits qui nous entourent et qui pressent les gouvernemens. L’école de M. de Metternich est plus éclairée, plus libérale qu’on ne le croit généralement. Le statu quo est l’idée fondamentale de la monarchie autrichienne; le moindre mouvement qui la pousserait en avant ou l’entraînerait en arrière, troublerait cet immuable repos qu’elle veut avant tout. M. de Bulow est pénétré du même esprit. Le cabinet de Berlin est plus avancé encore dans le progrès et la civilisation; le prince royal peut bien rêver quelques plans de campagne militaire, mais la Prusse ne réglera pas sa politique sur ses rêves; elle a trop de sagacité. Avec la part de territoire si difficile à garder que lui ont faite les traités de 1814, elle ne voudrait pas hasarder le certain pour l’incertain; au premier échec, cette longue pointe qu’elle a usurpée sur notre propre territoire, échapperait à sa monarchie. Ainsi le prince Esterhazy, non plus que de M. Bulow, ne se rende à Londres avec des idées hostiles à la politique stationnaire, que l’Europe paraît aimer de toute sa prédilection. Resterait donc M. Pozzo di Borgo; mais ce n’est pas à son âge qu’on se jette à plaisir dans un mouvement belliqueux; il remplacera simplement le prince de Lieven ou plutôt Mme de Lieven, qui était, comme on le sait, sous le nom de son mari, le véritable ambassadeur russe à Londres. Il fallait là un homme qui ne connût pas moins bien qu’elle les chefs du parti tory. Le corps diplomatique devra être au complet le 15 février, et c’est alors que commenceront les conférences. Aussi le roi Louis- Philippe se hâte-t-il d’expédier M. Sébastiani; on a promené partout le diplomate maladif, afin de constater le rétablissement de sa santé; il a paradé en homme plein de vie et d’intelligence dans les bals, dans les concerts, aux deux chambres. La volonté royale désire que son ambassadeur se porte bien, et cela suffit à un courtisan pour cacher son visage dans son coeur, pour me servir de l’expression de Tacite. M. Sébastiani est maintenant tout fier de ses alliances; proche parent de MM. de Grammont, de Guiche et de Polignac, il se fait à présent l’intermédiaire des réconciliations entre la branche cadette et les nobles déserteurs de la branche aînée. Il a mené ces jours derniers aux Tuileries M. de Gabriac, son gendre par alliance, qui boudait le château depuis la révolution de juillet. M. de Gabriac n’en a pas été plus mal reçu pour avoir tant tardé à se rallier. «Nous avons grand plaisir à vous voir, monsieur de Gabriac, lui a dit le roi; avertissez-en bien vos amis, les derniers venus sont encore les premiers.» M. de Gabriac, le ci-devant ministre de la restauration au Brésil, sera, assure-t-on, récompensé de sa soumission par l’ambassade de Turin. «M. de Gabriac ambassadeur près du roi de Sardaigne! mais c’est de la diplomatie homoeopathique! a-t-on dit à ce propos aux affaires étrangères.» Le mot est bien spirituel pourtant, pour être venu de là. Quoi qu’il en soit, le général peut aller de pair avec toute la noblesse hongroise, anglaise et allemande; le roi l’a réuni avec le prince Esterhazy, lors du passage de l’ambassadeur autrichien à Paris; on s’est entendu parfaitement, et nous pourrions ajouter que l’envoyé de M. de Metternich est plus près des opinions du cabinet de Paris que de celui de Saint-Pétersbourg. C’est un fait positif, que l’avènement du ministère tory, tout en souriant aux idées de la Russie, l’inquiète dans ses intérêts matériels. Sans doute, l’influence morale du parti conservateur est saluée con amore par toutes les puissances absolutistes du continent; mais les sympathies ne sont pas le seul point de vue sous lequel les états examinent leurs situations mutuelles, et déterminent leur politique. Tant que les whigs ont été au pouvoir, l’Autriche a hésité à tendre la main à l’Angleterre, son alliée naturelle dans la question d’Orient. Un obstacle dominant empêchait le concert: l’hostilité des principes politiques; l’Autriche redoutait les envahissemens de l’esprit de révolution que favorisaient les whigs; maintenant l’avènement des conservateurs a dissipé cette crainte. Il y aura tendance naturelle à revenir aux intérêts matériels, et ces intérêts rapprochent de toute nécessité l’Autriche la France et l’Angleterre, dans la question d’Orient surtout, qui est la préoccupation dominante de la Russie. Cette question d’Orient se complique; il faut une solution à l’état de choses qui existe en Perse. Les journaux anglais traitent de rêverie fantastique la possibilité d’un mouvement russe par la Perse sur l’Inde. Sans doute d’immenses difficultés s’y opposent; mais des choses plus gigantesques se sont opérées: la marche militaire d’Alexandre-le-Grand est encore toute tracée; ce qu’un faible peuple de la Grèce put exécuter, les Russes, en possession de l’Asie du nord, ne sont-ils pas capables de l’accomplir? Les tories songent à ce danger, et aux moyens de le prévenir. Or le plus efficace serait la triple alliance dont nous avons parlé, qui serait autrement hostile à la Russie que celle réalisée par lord Palmerston et M. de Talleyrand entre la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal. Le roi Louis-Philippe a trouvé le prince Esterhazy très fort dans ces idées; M. de Metternich reconnaît enfin que la France a prêté l’appui de toutes ses forces à ce qu’il appelle l’esprit conservateur de la société. Si la conformité des principes pousse le cabinet de Vienne à se rapprocher des tories d’Angleterre, sa raison ne lui conseille pas moins impérieusement de se liguer avec la France. Louis-Philippe s’est montré tout-à-fait accommodant sur la plupart des exigences de l’Autriche: M. de Metternich demandait depuis long-temps l’évacuation d’Ancône, et Ancône sera évacuée au printemps prochain; le drapeau tricolore n’offensera plus les yeux des populations pontificales. M. de Rumigny, ambassadeur en Suisse, avait, par sa conduite indépendante, gêné les mesures de la maison d’Autriche à l’égard de quelques cantons helvétiques; M. de Rumigny sera rappelé: loin de s’opposer à l’esprit et à la tendance des notes autrichiennes au Worort, on les secondera par une commune action. Quelle barrière pourrait encore séparer l’Autriche et la France, après de si nobles concessions, après tant de généreux sacrifices? Le Journal des Débats, qui avait fulminé tant d’articles menaçans pour soutenir la politique de M. de Rumigny, en sera pour ses frais d’érudition diplomatique; on le désavouera, et M. Bourqueney, l’éditeur responsable de toute cette belle politique sentimentale, s’exilera comme premier secrétaire d’ambassade à Londres, avec M. Sébastiani. C’est cette bienveillance vis-à-vis de l’Autriche, de l’Angleterre et de la Russie, que M. Pozzo di Borgo a mission de contrarier à Londres; c’est pour qu’il allât endormir le duc de Wellington et le prince Esterhazy au bruit des menaces révolutionnaires, que l’empereur Nicolas lui a fait quitter en toute hâte son ambassade de Paris. Dans ces conférences, la Russie va protester encore de son désintéressement; singulier désintéressement en effet, qui lui permet, chaque quart de siècle, d’agrandir son vaste territoire de nouveaux empires. M. Pozzo niera donc toute idée d’ambition de la part de son gouvernement: si la Russie s’immisce dans les affaires de la Perse, c’est pour ramener l’ordre et la paix dans les provinces déchirées par la guerre civile, de même qu’elle est allée à Constantinople pour prêter appui à la légitimité du sultan! Sous ce rapport, le cabinet de Saint-Pétersbourg est d’une bien incontestable habileté; il s’étend au Midi et s’étend au Nord, en invoquant toujours sa générosité chrétienne et sa magnanimité. La conférence de Londres n’aura point de caractère officiel comme celle que présidait M. de Talleyrand; il n’y aura pas non plus de protocoles. Les protocoles sont usés et hors de mode; seulement, on prendra des résolutions communes par rapport à l’Espagne et à la Belgique. Quant au Portugal, les tories ne veulent pas souffrir qu’aucune puissance se mêle des affaires d’un pays qu’ils considèrent et qu’ils traitent comme une véritable colonie anglaise. Si la fuite de don Miguel le ramène à bon port dans son ci-devant royaume, les tories ne feront rien, ni pour le soutenir, ni pour le renvoyer; ils n’ont pas plus de prédilection pour le gouvernement de dona Maria que pour celui de don Miguel; ce qu’ils veulent, c’est un système assez souple pour que l’Angleterre puisse régner en maîtresse à Lisbonne et à Porto, et, sous ce rapport, ils préféreront toujours la régence et dona Maria, parce que, moins capricieuse que l’autorité despotique de don Miguel, la régence obéit avec plus d’unité aux ordres et aux inspirations de l’ambassadeur anglais à Lisbonne. Il est tombé, à propos des affaires d’Espagne, une idée de conciliation dans la tête du cabinet tory. Les hommes politiques donnent trop d’importance par le temps qui court aux droits de familles et de races. On ne se joue pas, dans la Péninsule, de l’esprit de parti, comme on le peut faire chez des populations paisibles et obéissantes. Don Carlos n’est rien par lui-même, c’est la personnification d’une idée, d’une opinion qui a les armes en mains. Un autre parti entoure également l’infante Isabelle, et fait d’elle un drapeau. Les absolutistes et les negros, depuis si long-temps en armes, se battent derrière des étendards, moins pour soutenir le roi ou la reine, que pour servir leurs propres passions et défendre leurs intérêts. C’est ce que le parti tory ne comprend pas. «Nous marierons, dit-il, le fils de don Carlos à l’infante, et tout finira par là; «comme si la guerre civile devait s’apaiser, parce qu’il y aurait une noce à Madrid! Au reste, le ministère anglais n’aura pas même à subir l’épreuve; don Carlos ne veut pas renoncer au trône, et ses amis eux-mêmes lui conseillent de ne pas diviser ses forces par une abdication malencontreuse. L’insurrection se développe lentement, mais avec régularité; chaque jour, elle gagne quelques pouces de terrain. De tous côtés, les secours arrivent à l’armée royaliste, et dans cette lutte atroce, où tout, jusqu’aux lois de la guerre, est méconnu, il n’y a pas d’autre issus possible que la victoire de l’un des partis, au moyen de la destruction de l’autre. Fonder maintenant en Espagne l’espoir d’une transaction serait n’y bâtir qu’un château! C’est une nouvelle ère politique qui commence pour l’Europe que celle d’un système de propagande anti-populaire auquel on associe la France; c’est un phénomène de voir un gouvernement né d’une révolution, et dont toute la préoccupation paraît être de réprimer le principe révolutionnaire. Du gouvernement cette tendance s’est communiquée aux corps politiques. Il ne faut point se le dissimuler, la chambre des députés, dominée par la peur, seconde le pouvoir dans cette résistance: la majorité s’est laissé aller à une crainte inimaginable de toute action politique un peu forte, un peu nationale. On vient de le voir dans une discussion de réforme électorale. Il y a deux ans, la nécessité de cette réforme paraissait profondément sentie; on osait le dire haut, et des hommes éminens s’étaient emparés de la question pour établir le principe d’une large opposition au ministère. La discussion a été provoquée ces jours derniers par des pétitions; quel rôle y a joué l’opposition? A-t-elle soutenu avec franchise les principes qu’elle avait posés il y a quelques années? Les orateurs sont-ils venus dire quels étaient les besoins réels des peuples, le progrès des idées et le mouvement de la génération? Point du tout; on a formulé timidement quelques espérances, on a eu foi dans l’avenir; mais pour le présent on s’est gardé de demander quelque chose de précis, une amélioration indispensable. L’absurde nécessité du serment a été admise; le cens électoral actuel a été à peine attaqué; on n’a soutenu qu’en tremblant les adjonctions de capacités. M. Odilon-Barrot, M. Pagès de l’Ariège, n’ont pas eu le courage de leur opinion; ils ont voulu faire de la tactique, plaire au château: ils avaient à attaquer de front une institution mauvaise; ils avaient devant eux l’exemple de Fox et de Sheridan, qui jamais ne transigèrent avec leur conviction, lorsqu’il s’agissait de principes. Il n’y a pas de milieu: la loi électorale est bonne ou mauvaise; si elle est bonne, osez voter avec les centres et ne vous intitulez pas hommes d’opposition; si elle est mauvaise, marchez droit contre elle, et démolissez la muraille qui obstrue l’avenir du pays. M. Pagès de l’Ariège se laisse trop aller à des phrases retentissantes, mais vides; de ce qu’on fait une antithèse en trois lignes, ce n’est pas une raison pour qu’il y ait une pensée au fond. Cette ambition de faire du style Montesquieu est un petit ridicule parlementaire dont un homme politique devrait se garder pour aller droit aux faits et aux choses. Quant à M. Odilon-Barrot, son défaut, c’est d’apporter trop de ménagemens dans ses discours de tribune, et de vouloir mettre de la tactique dans les occasions où il ne faut qu’une opposition franche et nette. Nous apprécions assez l’esprit et la capacité de M. Odilon-Barrot pour donner ce conseil à son talent. Dans cet éparpillement d’opinions où se trouve la chambre, il est difficile, sans doute, de se poser nettement chef d’opposition; mais enfin si M. Barrot joignait à sa parole brillante une ténacité de principes, une conduite plus précise et mieux formulée, que de convictions incertaines viendraient à lui! La commission pour la créance américaine continue avec quelque lenteur ses travaux; on mettra dans cette affaire beaucoup de convenances et de formes; au fond, le crédit sera voté; nous le répétons ici, parce que nous connaissons l’esprit de la chambre, et qu’elle ne veut embarrasser d’aucune manière le ministère actuel. On ne peut s’imaginer les petits intérêts qui s’agitent: les localités présentent des pétitions; on suscite des réclamations de la part des chambres de commerce; à Marseille, c’est le transport des cotons; à Bordeaux et à Cette, l’achat des vins; à Lyon, les manufactures de soie; au milieu de tant d’intérêts ameutés, comment la chambre résisterait-elle? L’affaire a été bien conduite par le roi et le ministère; on arrive aux fins qu’on se proposait, on rendra l’opposition odieuse à certaines localités qui réclament; les Américains ou leurs prête-noms auront leur argent, et c’est là où on voulait en venir. La chambre des pairs s’est réunie quelquefois comme pouvoir parlementaire, et quelquefois aussi comme cour judiciaire. C’est en exerçant la première de ces fonctions qu’elle a voté le monopole des tabacs. Les ministres traitent bien cavalièrement cette chambre, et elle le mérite; quand on se résigne à n’être plus qu’une servile majorité sous la férule de M. Thiers, il faut bien subir les humiliations que cette position vous attire. Dans cette affaire du monopole, M. Humann, avec ses traditions de contrebande, a conçu le plus fiscal des projets; le député qui combattait, il y a six ans, le monopole, devenu ministre, a créé le monopole le plus absolu. Quelques pairs de France avaient proposé de légers amendemens; le ministre s’est écrié: «Si vous faites un amendement, nous sommes obligés de reporter notre loi à la chambre des députés!» Singulière manière de raisonner, qui fait de la pairie une superfétation des pouvoirs de l’état. Si une chambre n’a pas le droit d’amender, si elle doit voter purement et simplement sur une loi, on lui ôte la plus belle prérogative de son autorité. La pairie se plaint de ce qu’on l’attaque au dehors! en vérité c’est elle-même qui se suicide. Et que serait-ce si ce pouvoir ne se contentait pas d’être ridicule, et s’il se condamnait également à devenir odieux! Décidément le procès contre les républicains va publiquement se poursuivre; le parquet de la cour des pairs se fortifie de quelques notabilités prises à la cour royale de Paris; on a voulu récompenser le zèle de M. Plougoulm, ce substitut chargé des poursuites contre la presse, et qui a si admirablement foudroyé la doctrine: la roi règne et ne gouverne pas. M. Plougoulm a fait l’éloge des vertus royales, il a dit qu’il était très heureux que le roi gouvernât, qu’il administrât! Pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il serait fort heureux aussi qu’il jugeât? Ces grandes doctrines, M. Plougoulm va les jeter à la face des républicains; son mauvais encens de paroisse, brûlé devant la couronne, n’a pas été perdu; le ministère n’a pas même eu le bon goût de comprendre qu’il y a des éloges qui tuent. M. Plougoulm va exercer son éloquence sur une grande échelle; il reçoit une noble récompense de son courageux dévouement. Quant au ministère lui-même, malgré les tripotages que quelques journaux ont signalés, nous persistons à dire qu’il n’y aura pas de changement avant la fin de la session: la pensée immuable veut librement exercer ses choix, et la présence de la chambre l’importune. La prérogative royale a le sentiment exagéré de sa capacité; elle ne veut pas être gênée dans son instinct, et si son instinct la pousse vers le maréchal Soult, elle ne veut pas que les mesquines idées d’économie de la chambre des députés s’opposent à ses projets. Qu’importe que le maréchal Mortier n’en puisse plus, que la vieillesse et l’incapacité aient la présidence apparente du conseil? Quand on envoie à Londres l’ombre d’un ambassadeur, on peut avoir une autre ombre pour premier ministre. Mais que la France ne s’inquiète pas, ses destinées reposent sur une tête qui prétend avoir en elle tout son conseil! Il a été fait de magnifiques descriptions du bal de M. Dupin; on a célébré dans toutes les langues cette fête du tiers-parti, cette royale réception de son chef politique. C’était plus qu’un bal, on pouvait y voir une manifestation de puissance, et M. Dupin avait voulu montrer qu’il n’était pas en complète disgrâce. Le roi, qui ne boude personne, y avait envoyé le duc d’Orléans et le duc de Nemours; deux ministres seulement y assistaient: le maréchal Mortier et M. Persil. Les centres protestaient, dans leurs causeries, contre un président parlementaire qui ne marche plus avec eux; ils semblaient rappeler à M. Dupin qu’il était l’auteur du ministère Bassano, création avortée aussitôt que conçue. Le corps diplomatique allait là pour observer, et l’on a remarqué que c’est surtout auprès des ambassadeurs que le président de la chambre s’est montré le plus empressé. Toute la soirée, il n’a été question que de la créance américaine, et M. Dupin a entamé une vive discussion avec M. Persil sur l’insuffisance des pièces fournies à la commission, si bien, qu’en sortant du bal, quelques ministériels se sont écriés: «Il est impossible que nous gardions un président aussi franchement hostile; en France, le rôle de M. Manners-Sutton serait difficile.» THEATRE FRANÇAIS. La seconde représentation de Chatterton a pleinement confirmé le succès éclatant obtenu jeudi dernier par M. Alfred de Vigny. Malgré le plaisir bien naturel que nous éprouvons à constater le résultat de cette double épreuve, si favorable à un de nos amis, noire devoir, on le comprend sans peine, nous prescrivait d’accueillir les réflexions publiées dans notre n° d’aujourd’hui par le rédacteur à qui nous avons confié les théâtres. Il y a trois mois, lorsque la pièce jouée jeudi dernier n’était pas encore lue aux acteurs de la Comédie française, la Revue a résumé en formules générales l’histoire du théâtre en France. Elle a conclu à l’insuffisance de l’analyse et du pamphlet. Elle a demandé pour l’avenir l’analyse dans l’action. Elle s’applaudit, comme elle doit le faire, très sérieusement. dans l’intérêt de la poésie dramatique, de voir M. de Vigny réaliser dans Chatterton une partie de son espoir. Au point de vue où elle s’est placée, la Revue ne pourrait sans inconséquence se décider pour l’éloge sans faire ses réserves. Nous fesons des voeux pour que la popularité de Chatterton réfute glorieusement l’opinion individuelle de notre collaborateur. Tout assure, au reste, une brillante carrière au drame touchant de M. Alfred de Vigny. A l’auteur de Stello la gloire d’avoir le premier tenté une réaction contre le drame frénétique et le drame à spectacle! Et cette tentative, nous l’espérons, portera ses fruits. PUBLICATIONS NOUVELLES DU MOIS. M. A. de Latour, à qui nous devions déjà un volume de poésies intimes, fraîches et gracieuses, et une excellente traduction des Mémoires de Silvio Pellico, vient de publier, sous le titre de: Essai sur l’étude de l’Histoire, un ouvrage qui mérite d’attirer l’attention. Il y a des aperçus brillans, des pages bien étudiées dans ce résumé rapide que l’auteur a fait des diverses méthodes historiques par lesquelles nous avons passé, et des principaux livres d’histoire dont s’est enrichie notre époque. La division des deux écoles philosophique et pittoresque est bien nettement caractérisée, et la troisième école est présentée sous un point de vue neuf et attrayant, que nous nous plaisons à admettre, quoique pourtant on pourrait bien contester à l’auteur la justesse de ce mot symbolique, appliqué à la nouvelle manière d’écrire l’histoire. Le chapitre sur M. Michelet est une analyse consciencieuse, élégante du dernier ouvrage de ce savant écrivain. Après cela, viennent deux autres chapitres, détaillés et complets, que tout le monde lira avec un vif intérêt. C’est l’histoire de la Sorbonne et celle de Port-Royal, histoire fidèle, naïve, racontée avec un grand charme de style et une grande bonne foi, prise aux sources, et revêtue ingénieusement de la couleur des époques diverses qu’elle retrace. Le livre se termine par une chronique de saint Séverin, espèce d’élégie religieuse, en prose, à laquelle se mêlent pourtant des faits traditionnels et des détails d’architecture curieux. Tout cet ouvrage de M. de Latour accuse essentiellement une conscience sévère d’écrivain et une âme jeune et loyale, prompte à s’impressionner, ouverte avec candeur à toutes les douces et généreuses sympathies, de quelque côté qu’elles lui arrivent. L’Annuaire chronologique de 1834, rédigé par M. Ch. Cauchois, contenant l’histoire de tous les événemens de l’année, vient de paraître chez le libraire Dumont. L’une des plus belles et des plus vastes opérations de la librairie, la Biographie universelle, de M. Michaud, se continue avec le même zèle et les mêmes soins qui ont fondé sa réputation. Le tome 57e de cette belle collection, la plus complète sans doute qu’il y ait dans aucune langue, vient d’être mis en vente. Le même éditeur publie en ce moment le 15e volume des Mémoires secrets tirés des papiers d’un homme d’état. Nous nous proposons de revenir sur cette publication, qui, dès son apparition, a éveillé la susceptibilité ombrageuse des cabinets de l’Allemagne, et dans laquelle se trouvent des documens très importans. Parmi les publications populaires, le Magasin pittoresque est la seule peut-être qu’on puisse citer comme vraiment utile, et remplissant avec conscience les engagemens qu’elle a pris envers le public. Il nous est arrivé déjà de recommander le Magasin pittoresque; mais nous ne saurions trop le rappeler à l’attention de nos lecteurs. Dirigé avec autant d’habileté que de goût par M. Charton, varié, grave et amusant tout à la fois, le Magasin pittoresque se maintient dans les conditions qui lui ont valu son énorme succès. Le Dictionnaire de Lecture et de Conversation est une autre publication plus méthodique et non moins utile; seize volumes ont paru, et nous devons dire qu’ils méritent le succès qu’ils obtiennent. Parmi les articles que nous connaissons, nous citerons ceux de Charlemagne, par M. Guizot; Assemblée Constituante, par M. Pagès (de l’Arriége). Le Dictionnaire de Législation usuelle, de M. Chabrol-Chaméane, dont nous avons déjà parlé, se publie en ce moment. Le Code des Codes, par MM. Crémieux et Balson, est une publication digne d’éloges et d’encouragemens. Les auteurs ont entrepris de réduire en trois volumes l’immense collection du Bulletin des Lois. Elaguer de ce nombre infini de lois toutes les dispositions abrogées par les changemens apportés aux diverses constitutions qui ont régi la France, ou par d’autres dispositions ultérieures, ce n’est pas une médiocre tâche. Les deux premières livraisons, qui ont paru, nous donnent lieu d’espérer que cette tâche sera remplie avec conscience et talent. La première renferme une introduction remarquable de M. Crémieux. M. Alexis de Tocqueville, que le gouvernement avait chargé, en 1831, d’une mission aux États-Unis, pour y étudier le système pénitentiaire, vient de publier, chez le libraire Charles Gosselin, un ouvrage en deux volumes in-8°, De la Démocratie en Amérique, que nous examinerons prochainement. Un Anglais, qui garde l’anonyme, a publié chez le libraire Charpentier une brochure fort intéressante sur l’enquête commerciale. Elle a pour titre: Contre-Enquête. Cet opuscule, qui rappelle souvent la manière simple et nette de Francklin, éclaircit parfaitement et met à la portée de tous les questions les plus difficiles de cette grave matière. Les Anglais ont beaucoup de ces ouvrages sérieusement utiles parmi lesquels nous citerons le Catéchisme sur la loi des Céréales, qui est parvenu à sa trentième édition, et dont il a été vendu plus de trois cent mille exemplaires. La Contre-Enquête est, dit-on, du même auteur que le Catéchisme. M. Audoin, professeur au Jardin des Plantes, et M. Brullé, jeune naturaliste, publient, chez l’éditeur Pillot, une Histoire naturelle des insectes. Un Précis de la science de Gall, destiné aux gens du monde, et un autre de celle de Lavater, viennent de paraître à la librairie médicale de Crochard. Ces deux ouvrages sont ornés de gravures. M. d’Haussez, qui depuis son exil s’est fait écrivain, vient de nous envoyer, par son libraire Alardin, le Voyage d’un Exilé, de Londres à Naples et en Sicile. Le même libraire a mis en vente un nouveau roman de M. Michel Raymond, Un Secret. Nous examinerons prochainement ces deux publications. Le bibliophile Jacob nous a donné aussi son roman. C’est de tous les écrivains de notre époque celui dont le nom se retrouve le plus souvent sur les catalogues de la librairie; les contes de l’inépuisable bibliophile pour le premier trimestre de 1835 s’appellent: Le Bon vieux Temps. Voici maintenant M. le chevalier Joseph Bard, qui se prétend ex bardorum stirpe, avec un roman qu’il appelle palingénésique; la Vénus d’Arles. Nous dirons peut-être un jour ce que c’est que la Vénus d’Arles de M. le chevalier Joseph Bard. La Semaine de Pâques, tel est le titre d’un roman qui a paru chez Eugène Renduel. C’est le coup d’essai de M. Ferdinand Dugué. Parmi les meilleures réimpressions nouvelles, nous citerons les suivantes: Journal d’un déporté non jugé, par M. Barbé-Marbois. Ce livre avait été imprimé autrefois à un très petit nombre d’exemplaires, qui n’avaient pas même été mis en vente; le succès que cet ouvrage avait obtenu dans quelques cercles a engagé un libraire à en donner une seconde édition. La Némésis de M. Barthélémy, à 50 centimes la livraison, publiée par le libraire Perrotin. L’ouvrage aura seize livraisons, accompagnées d’une gravure à l’eau-forte d’après les dessins de Raffet. La belle édition de Walter Scott, aussi à 50 centimes la livraison, se poursuit avec activité à la même librairie. OEuvres complètes de J.-J. Rousseau et de Beaumarchais, ornées de belles vignettes d’après les dessins de Johannot. Les premières livraisons de ces deux ouvrages ont paru. Le succès qu’a obtenu la belle édition des OEuvres de M. de Châteaubriant, publiée sur grand format à deux colonnes, par le libraire Furne, a engagé cet éditeur à faire paraître sur le même plan une nouvelle édition de J.-J. Rousseau et de Beaumarchais. Origine de tous les Cultes, par Dupuis, publiée chez Rey et Gravier par livraisons d’un demi-volume, à raison de 2 fr. 50 c., ou 55 fr. l’ouvrage complet. Cette édition est accompagnée d’un bel atlas. Histoire de la guerre de la Péninsule, par le général Foy, publiée par livraisons de 50 c., et ornée de gravures et de cartes. Histoire de la grande armée pendant la campagne de Russie, par M. Ph. de Ségur. Ces deux ouvrages se trouvent chez Houdaille, rue du Coq-Saint-Honoré. Mémoires de Mme d’Abantès, publiés par le libraire Marne. Cette édition, aussi complète que la précédente, formera douze volumes in-8°. La nouvelle édition de la Bible, publiée par l’éditeur Crumner, et ornée de plus de 700 gravures. Commentaires sur le Code civil, par MM. Boileux et Poncelet; édition nouvelle que vient de publier le libraire Joubert. On sait que ces Commentaires sont un des meilleurs traités sur notre législation. Le libraire Renduel annonce pour le 25 de ce mois les Mémoires et Correspondance inédits du général Dumouriez. Les manuscrits autographes sont déposés chez cet éditeur, où l’on peut en prendre connaissance. Nous recommandons aux personnes qui s’occupent de littérature allemande la librairie de MM. Heideloff et Campé, rue Vivienne, 16. On trouve dans cette librairie tous les ouvrages importans, anciens et modernes, sortis des presses de l’Allemagne. F Buloz. 28 Février 1835. Il y eut un temps où le roi de France obéissant, on ne sait pourquoi, à l’opinion publique, accepta la démission de son premier ministre, et lui permit de se retirer dans ses terres: Ce roi, c’était Louis XV, et ce ministre, le duc de Choiseul. De sa retraite de Chanteloup, M. de Choiseul continua cependant de diriger les affaires du royaume. Le roi ne faisait rien sans prendre ses avis, et les messagers du prince connaissaient bien mieux la route de Marly à Chanteloup, que celle de Versailles où résidaient les ministres. Le XVIIIe siècle nous revient au complet. On a beau forcer de voiles vers l’empire, le vaisseau qui porte nos destinées politiques dérive sans cesse, et vogue vers un autre régime absolu, plus conforme à notre relâchement, à l’insouciance qui domine en tout, à la mollesse qui nous engourdit et nous abat. On veut jouer le rôle de Henri IV, qui traitait lui- même, sous son pourpoint gris, avec toutes les puissances, et l’on ne se rapproche que du régent qui conspirait derrière les portes, contre Dubois et ses ministres. On parle de passer les bottes de Napoléon, et de monter à cheval pour changer l’opinion publique qui se montre un peu rebelle, et le malheur veut qu’on exhume involontairement les dernières paroles de Charles X. On se propose Louis XIV pour modèle, et l’on a les faiblesses de Louis XV, prince très spirituel, très capable aussi, mais dont la capacité a fort mal arrangé nos affaires. Après avoir été placée long-temps à Londres, entre les mains de M. de Talleyrand, la direction des affaires semble avoir passé à Saint-Amand, dans le château du maréchal Soult. Le maréchal qu’on songeait fort peu à consulter quand il était président du conseil, et lorsqu’il était facile, en quelques minutes, de se procurer le secours de ses lumières, est maintenant la nymphe Egérie de la pensée royale. Il est écrit que le président du conseil des ministres du roi des Français sera toujours un être invisible, et c’est sans doute pour remplir cette indispensable condition, que l’habile vainqueur de Toulouse s’est retiré dans une province lointaine. Mais il paraît que son règne a cessé, puisqu’on le rappelle. Qui sait où passera le pouvoir, maintenant que M. Soult va se replacer ostensiblement à la tête du ministère? A Rochecotte peut-être; car M. de Talleyrand, qui n’est pas moins habile que lui, l’a gagné de vitesse et d’éloignement. Le retour du maréchal Soult était prévu. Que de fois nous l’avons annoncé! C’est en le suivant avec des yeux humides de larmes, qu’on l’avait vu s’éloigner. On s’était promis de le rappeler bientôt, et son absence ne devait durer que le temps de remplir cette incommode formalité qu’on nomme le vote du budget. Vous savez que le maréchal et la chambre s’étaient brouillés à l’occasion de quelques chiffres, sans doute mal arrangés par les commis; mais on espère que la chambre actuelle sera moins vétilleuse, et qu’elle passera au maréchal ses erreurs en matière d’administration, en faveur de sa sévérité en matière politique. En ce moment, il s’agit d’une seule chose, de placer M. le maréchal Soult dans le fauteuil que la retraite de M. le maréchal Mortier laisse vacant. Il y a quelques jours, on parlait, il est vrai, d’un changement de ministère. M. de Rigny disait en toussant qu’on ferait un acte d’humanité en le nommant ambassadeur à Naples; M. Thiers annonçait aux jeunes peintres qui le courtisent journellement, qu’il allait partir, et se reposer, sous le ciel heureux de l’Italie, du travail qu’il ne fait pas au ministère de l’intérieur; M. Guizot éprouvait le besoin de se livrer à des recherches historiques pour justifier son système mal compris, et M. Persil enviait tout haut l’embonpoint et le teint fleuri que prend M. Barthe à la Cour des comptes. Mais tout est changé, et, en arrivant, M. le maréchal Soult trouvera beaucoup moins de besogne à faire qu’il ne pense. D’abord, M. Thiers est décidé à rester. Il est vrai qu’il avait promis à M. Guizot, qu’il aime aujourd’hui tendrement, de ne pas accepter la présidence du maréchal Soult; mais Nisus avait oublié de dire à Euryale qu’il entretient depuis deux mois une correspondance active et secrète avec le réprouvé maréchal, dont les répugnances pour M. Thiers ont été enfin vaincues, il y a peu de jours. Ce n’est pas tout. M. Thiers n’est pas homme à ne pas s’assurer de toutes les positions. Le maréchal Gérard pouvait avoir quelques chances; M. Thiers s’est ménagé plusieurs conférences avec le maréchal Gérard, qui ne s’est pas seul laissé prendre, dit-on, à la glue de sa parole. On entend déjà des hommes graves, des hommes sûrs, et d’une haute valeur politique, dire, en parlant de M. Thiers, qu’il est difficile de se passer de lui dans un cabinet. Ceux qui parlent ainsi conviennent, à la vérité, que M. Thiers n’apporterait pas à ce cabinet le secours et l’influence d’une haute probité politique; ils avouent même qu’il faudrait que ce ministère fût composé d’hommes bien purs, pour n’avoir rien à redouter d’un pareil contact; ils sont d’accord sur son incapacité administrative, qui éclate dans les bureaux de l’intérieur, où tout est en suspens, et où les affaires que M. Thiers daigne terminer sont encore plus mal faites que celles qu’il abandonne; ils ne défendent pas son caractère tracassier, traître, remuant; ils ne méconnaissent pas cet esprit léger et ingrat qui le porte à être toujours mécontent de sa propre condition, à envahir celle des autres, à compromettre ses collègues par des paroles imprudentes, à les calomnier souvent, à les jouer par de tristes et misérables intrigues. Ils baissent la tête quand on leur demande si c’est par l’habileté dans le choix des hommes que brille le génie de M. Thiers; s’il montre cet esprit qu’on vante en lui, dans ses rapports avec les députés et les fonctionnaires. Ils ne disent mot quand on leur demande s’il est quelque chose de plus tristement misérable que le ton cassant et supérieur de M. Thiers, en présence de ses égaux, que cette absence complète de formes qui aliène tous les bancs de la chambre. M. Thiers, disent- ils eux-mêmes, a trahi tout le monde; il a trahi M. Molé, il a trahi M. Guizot, il le trahira demain encore, lui, le maréchal Soult, le maréchal Gérard, et tous ceux qui lui tendront la main. Nous savons qu’il est sans foi, sans principes et sans parole; nous savons qu’il est compromis dans les plus déplorables affaires; nous le savons, et cependant nous ne voyons pas le moyen de nous passer de lui. Voilà comment les partisans les plus chauds de M. Thiers le défendent. Jugez de ses ennemis! Nous croyons rendre un véritable service à M. Thiers, en lui faisant connaître les sentimens que professent, à son égard, les personnes dont il cherche le plus à s’approcher en ce moment. On voit qu’elles sont disposées à l’accueillir; certes, c’est tout ce qu’il faut à M. Thiers. C’est un homme qui s’inquiète peu de savoir si on lui porte de l’estime; il n’en demande pas tant: un portefeuille est tout ce qu’il lui faut, et il peut en prendre un dans presque toutes les combinaisons qui se préparent M. Thiers est vraiment un homme d’esprit, il a trouvé une route nouvelle pour arriver au ministère et pour y rester. Trois combinaisons se sont successivement formées depuis la retraite de M. le duc de Trévise. Dans les premiers jours, quelques paroles un peu aigres ayant été échangées entre le roi et ses ministres, on dut croire à la dissolution complète du cabinet. La brochure de M. Roederer parut. Depuis quelque temps, M. Roederer faisait de fréquentes visites au château. Le roi le voyait plus particulièrement chez Mme Adélaïde, lui parlait des heures entières, se complaisait à lui développer ses idées de gouvernement, et M. Roederer tenait un journal des conversations du roi, dont il faisait souvent lecture à ses amis et à des hommes politiques marquans. Quand la brochure de M, Roederer parut, tous ceux qui approchent le roi ne purent douter qu’en cette circonstance M. Roederer n’avait été que la plume. Tout le monde reconnut la pensée, et dans le premier moment, le cabinet doctrinaire se sentit frappé de la foudre. Les familiers du château ont vainement essayé de s’en défendre; on les a vus colporter la brochure de M. Roederer dans toutes les maisons qu’ils fréquentent, la vanter, la louer avec amour. Un noble duc attaché par ses fonctions, à la personne du roi, avait fait placer dans sa voiture quelques centaines d’exemplaires de l’Adresse d’un constitutionnel, et il ne rentra qu’après avoir épuisé toute sa provision. C’était tout simplement une seconde édition des ordonnances de Charles X, mais promulguées sans éclat, et qui se glissaient timidement sous les portes; un dix-huit brumaire bourgeois, qui apparaissait sans bruit et sans soldats, sur le seuil de la chambre. Nous ne rechercherons pas, comme d’autres l’ont fait, si M. Roederer a écrit de sa main cette curieuse déclaration de principes, s’il en est seul le père et l’éditeur; nous nous bornerons à demander à tout homme de bonne foi, qui a vu de près les grandes affaires, et qui a entendu quelquefois les longs monologues politiques de l’auteur présumé de cet ouvrage, de quelle bouche ont pu sortir les maximes qu’on va lire, et quelle main a tracé ces satires et ces portraits fidèles: «Il faut aux doctrinaires un jésuitisme éclectique qui ait son clergé, ses prêtres, ses profès, ses initiés, sa robe longue et sa robe courte dans les deux sexes; société profondément exclusive, dont la devise soit: Nul n’aura de l’esprit, des honneurs, des dignités, des emplois, même de la gloire et de la considération (si nous pouvons), hors nous et nos amis. Adresse d’un constitutionnel, p. 2. «D’où vient qu’on se récrie surtout sur la nullité du président du conseil, sur la nécessité d’un président homme de tête? Jusqu’à la nomination de cette présidence, le ministère inorganisé, est dit- on, dans l’anarchie. D’où proviennent ces proclamations que nous lisons tous les matins? D’où proviennent-elles? Est-ce du fond de la nation. Est-ce de ce qu’on appelle le public? Le pays est-il malheureux, souffrant, inquiet? L’initiation des lois utiles est- elle tarie tout à coup dans le gouvernement? Y a-t-il quelque partie d’administration paralysée? Y a-t-il d’autres retards dans l’expédition des affaires, que ceux qui résultent ou de l’indolence de quelque ministre, ou de son temps perdu en intrigues et en bavardage? Enfin, ne se tient-il plus de conseil du cabinet; n’y parle-t-on plus d’affaires publiques; les ministres ne s’y occupent-ils que de vaines disputes, de coalitions ou de séparations, de paix ou de guerre entre eux? Rien ne peut-il les ramener aux affaires de l’état, et n’existe-t-il dans ces conseils aucun personnage à qui la chose publique toujours présente inspire d’autres pensées et fasse sentir d’autres besoins que celui d’arranger de petites amnisties, et de rapprocher de petites inimitiés? «Rien de tout cela. Tout va, tout marche dans le gouvernement. L’industrie, les arts, le commerce, le négoce, tout prospère. Le contentement est partout. Les familles se cherchent, s’invitent, se mêlent dans les amusemens les plus gais et les plus animés; l’antique palais des rois de France les réunit aussi comme une seule famille; là elles voient des modèles parfaits des vertus domestiques, et la puissance qui caresse ceux qu’elle rend heureux, après avoir soulagé ceux qu’elle ne peut dérober à la souffrance. D’où proviennent donc les clameurs, et pourquoi y mêlons-nous les nôtres?... «Quand nous voudrions en ignorer l’origine, le pourrions-nous, en entendant ces autres bruits qui tous les matins annoncent des mutations dans le ministère, et qui partent des ministres eux- mêmes; ces mutations annoncées non comme l’intention du monarque de qui émanent les nominations aux places, mais comme la volonté de ceux qui les occupent, ou de quelques-uns d’entre eux?.... Les ministres ne sont-ils pas dès à présent en pleine oligarchie, et par cela même en violation flagrante de la Charte, et ne mériteraient-ils pas d’être mis en accusation? «Il ne manque à leur système, pour être exprimé littéralement, que deux conditions déjà mises par eux à découvert, et qui sont aujourd’hui sous-entendues dans toutes leurs discussions sur la composition du cabinet. «La première, c’est que les ministres doivent, à chaque renouvellement de chambre, obtenir une adhésion formelle et authentique de la chambre à ce qu’ils appellent leur doctrine ou système. «La seconde, c’est que ces ministres doivent avoir un président de leur choix, et tenir avec lui des conseils indépendans de l’action, même de l’intervention du roi. «Tenons pour certain que le conseil n’est sans direction, ni sans chef, et qu’il suffit au roi, pour maintenir la constitution monarchique, de dire qu’il ne souffrira pas que l’état subisse l’usurpation de huit ou dix chefs, quand la Charte n’en veut qu’un.» «Le roi, pour nommer des ministres convenables, doit avoir, lui, un système, et ce système doit être que ses ministres aient les mêmes principes que lui, qu’ils ne se fassent pas des doctrines et des systèmes particuliers, qu’ils osent avouer et professer les principes de la Charte qui regardent la royauté, qu’ils ne consentent pas à la dégrader par des institutions où rien ne tempère la démocratie, et qu’ils ne viennent pas à faire, par les lois et les institutions, une république à la manière américaine, en se targuant de leur résistance à la démocratie des ruisseaux et des émeutes. «C’est parce que le roi doit avoir un système en nommant ses ministres, que ses ministres n’en doivent avoir d’autre que celui du roi. «C’est une question dérisoire de demander si des ministres qui ne font point un conseil constitué, qui ne peuvent être conseil que de fait et par le consentement du roi, qui ne doivent avoir d’autre système que celui d’agir selon la loi, sont en droit de provoquer, sur ce qu’ils appellent leur doctrine ou système, l’opinion d’une chambre qui n’a d’autorité que sur les actes du gouvernement, et de reconnaître en elle une espèce de concile politique ou de jugement universitaire, comme s’il s’agissait de la nomination de professeurs dans l’enseignement public. Une telle démarche blesse la constitution dans la prérogative royale, dans la dignité de la chambre, et dans le droit sacré que la nation s’est réservé à elle-même. «C’est une offense envers la couronne, d’aller demander leur affiliation à la chambre; c’est rendre impossible, au moins difficile et hasardeux pour le roi, l’exercice du droit de congédier les ministres quand il juge qu’ils ne conviennent pas à l’intérêt public. En effet, que le roi renvoie des ministres adhérens à la chambre par le système convenu, la chambre repoussera les successeurs. Le roi aura pour ressource la dissolution de la chambre et l’appel aux collèges électoraux; mais les manoeuvres des ministres disgraciés, jointes à celles des députés adhérens, attireront infailliblement au roi la disgrâce d’une élection hostile. «Et quel aspect présente un roi obligé d’appeler la nation à juger entre lui et les ministres qu’il a nommés, qu’il a droit de destituer; à se constituer leur partie adverse; à se mettre lui- même en jugement contre eux. et à courir le risque de voir prononcer leur triomphe, lui leur chef et l’auteur de leur existence! «Gouverner est le fait du roi, avec un au moins de ses ministres, avec plusieurs avec tous, avec d’autres encore que ses ministres, quand le roi le veut.» «Au fond, que signifie la prétention au système avancé par M. Thiers au nom de ses collègues dans la séance de la chambre du 5 Décembre? On ne trouve que du vide dans ce mot, employé comme l’a fait M. Thiers. Ce ministre n’entend pas, sans doute, que chaque ministre ait une opinion arrêtée sur toutes les parties de l’administration et sur la conduite de tous les ministères comme de celui qui lui est confié. Sans doute, il entend seulement que les ministres doivent avoir un parti pris en commun sur les questions vives et dominantes qui sont agitées dans le public avec chaleur dans des sens opposés. «Cette opinion serait juste, s’il s’agissait en France de questions telles que la réforme en Angleterre, ou si la république et la monarchie étaient mises en discussion dans les chambres. Mais il n’y a rien de tout cela parmi nous, et en effet, ce que M. Thiers appelle le système du ministère en France, se réduit à soutenir qu’il a bien fait d’autoriser la force à s’opposer aux émeutes, et qu’il fera bien de l’autoriser encore au besoin. «Mais c’est un risible abus du mot des ystème, d’appeler de ce mot la résistance aux complots et aux mouvemens subversifs. Cette résistance, la garde nationale l’opposerait spontanément, si elle n’était pas requise; dans l’occasion, la ligne ne restera pas en arrière, et dans les cas extrêmes, ce ne sont pas les systèmes des ministres qui font monter le roi à cheval et ses fils à ses côtés. «Que les ministres présens et passés de Louis-Philippe nous disent, la main sur la conscience, s’ils croient que le roi ne soit pour rien dans les causes de l’heureuse situation où se trouve la France; que sa personne, sa famille même n’ait aucune part à la confiance généralement accordée au gouvernement par la nation et l’étranger; qu’ils disent s’ils croient qu’ils auraient opéré ce bien-être sans lui, s’ils ont la conviction qu’ils l’auraient opéré avec un autre que lui; qu’ils disent même s’ils ont la certitude que le roi n’aurait pu faire le bien sans eux et avec d’autres ministres qu’eux? «Gouverner n’est point administrer, régner est encore autre chose que gouverner. «Administrer, c’est assurer les services publics par ses propres oeuvres ou par celles de subordonnés. «Gouverner, c’est régler les difficultés d’administration quand elles intéressent le pouvoir, et que des oppositions en font des affaires d’état. «Régner, c’est non-seulement gouverner selon les lois de l’état, c’est aussi agir dans les circonstances qui le permettent ou l’exigent; c’est faire ce que nul autre dans l’état ne peut faire avec le même succès; c’est ajouter personnellement à l’autorité des lois les influences morales. «Administrer est le fait des ministres, chacun dans son département. «Régner, c’est faire concourir les relations personnelles avec les puissances étrangères à établir et conserver d’utiles intelligences; c’est, dans les crises de guerre civile ou étrangère, payer de sa personne et monter à cheval. Dans la paix, régner, c’est s’occuper, sans distraction et sans relâche, des lois, des établissemens à faire pour le bonheur de son pays; régner, c’est ajouter à l’empire des lois l’exemple de toutes les qualités qui attirent le respect et la confiance des peuples; c’est être accessible, affable, affectueux; c’est être à propos grand et magnifique, simple et bon; c’est posséder cette véritable grandeur si bien peinte par un de nos grands moralistes: Cette grandeur libre, douce et familière, qui se laisse toucher et manier, qui se courbe par bonté vers les inférieurs, mais se relève avec dignité; qu’on aborde avec confiance et retenue; qui fait que les princes nous paraissent grands, et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. Un prince que le ciel a favorisé d’une famille nombreuse règne aussi par tout ce que cette famille réunit de vertus et de grâces; il règne par l’aspect même du palais qui la renferme, et avec elle des modèles de toutes les vertus publiques et privées. «Si le conseil privé est une dépendance de la royauté, la condition de la présidence est, comme celle du conseil, à la disposition du roi. «Une présidence du conseil des ministres n’est pas plus nécessaire, n’est pas plus indiquée par la Charte que le conseil même. «Mais, supposé que le roi veuille ou autorise une réunion habituelle de ses ministres en conseil, il dépend de lui de leur donner un président ou de n’en avoir d’autre que lui-même, laissant aux ministres la faculté de s’en donner un pour l’ordre de leurs délibérations, en l’absence du roi, seul président de droit. «Le roi ne peut abdiquer le droit de présider son conseil, quand il veut y assister, pas plus que le droit de le convoquer. Peut-il reconnaître la présidence d’un autre que lui présent? Demandera-t- il la parole? La parole pourra-t-elle lui être refusée ou retirée? «Le roi, ayant autorisé des réunions périodiques de ministres, peut-il s’interdire d’y assister, et se borner à entendre le rapport du vote de la majorité, et à l’entendre de la bouche du président? Cette méthode ne peut se concilier avec la Charte. Les ministres ne peuvent s’engager réciproquement au voeu de la majorité. Chaque ministre devant contresigner les actes de son ministère pour reconnaissance de sa responsabilité, il ne peut et ne doit l’engager que selon sa propre opinion. «Enfin, sur la question de savoir s’il faut au roi un premier ministre, lisez l’histoire, réfléchissez sur les plaintes des parlemens et des peuples contre les premiers ministres. Rappelez- vous de quel oeil étaient vus les Concini, les Albert de Luynes, les Richelieu, les Mazarin. Mais, laissant de côté le passé, interrogez Paris. Pourquoi aime-t-on à voir le roi au sein de la capitale? Pourquoi serait-ce un sujet de vive inquiétude et de chagrin profond de prévoir qu’il voulût bientôt fixer sa résidence à Versailles ou dans toute autre maison royale? Ce serait par les mêmes raisons qui font voir avec joie dans la famille le père de la famille; c’est parce que, quand il la voit, il ne l’oublie pas, il s’occupe d’elle, il étudie ses besoins, ses intérêts, ses goûts; il recueille ses craintes, ses espérances, ses plaintes et ses joies; il contracte l’habitude de se dévouer à son bonheur. Or, à quoi servirait cette habitude dans le roi qui nous gouverne, s’il lui était interdit de conférer avec ses ministres des intérêts publics dont il aurait été si soigneux de s’instruire? Il verrait ses agens s’égarer, marcher en sens contraire à ses sentimens, et il n’aurait d’autre moyen de prévenir ou de redresser leurs écarts, que de les renvoyer! Tout ce système est absurde et odieux.» A la lecture de ces maximes, au langage, à ces formes qui lui étaient si connues, le ministère ne put douter d’où venait le coup. Il faudrait le pinceau de Hogarth ou de Charlet pour rendre l’expression des huit figures qui vinrent se placer autour de la table du conseil, après l’apparition de la fameuse brochure. La neuvième n’était sans doute pas la moins curieuse à observer. Enfin, après quelques minutes données mutuellement à l’observation, M. Guizot démontra, en bons et dignes termes, que le conseil était dans la nécessité de réclamer une prompte protestation contre ce pamphlet, qui attaquait tous les principes du gouvernement représentatif. Il demanda qu’un démenti éclatant fût donné dans le journal officiel, dans les feuilles ministérielles, dans les chambres, et partout, à ceux qui attribuaient l’écrit insultant de M. Roederer à une personne auguste. Un flux de paroles répondit à la demande de M. Guizot, et submergea tellement le fait principal, qu’il fut impossible d’y revenir et de l’atteindre. Après trois quarts d’heure d’efforts inutiles, on vit enfin surnager de ce déluge oratoire une proposition à brûle-pourpoint, qui tendait à ramener immédiatement le maréchal Soult à la tête du conseil. En vérité, le sort des ministres mérite quelquefois notre compassion! Ce n’est pas tout que d’avoir à redouter le feu continuel des journaux de l’opposition; au moment où ils s’y attendent le moins, la main qui devrait les soutenir leur décoche un pamphlet virulent, et les signale, avec la véhémence et le style révolutionnaire d’un écrivain de la Tribune, comme des ennemis du roi et de l’état. Tantôt on leur refuse un président, tantôt on leur en impose un qu’ils redoutent; sans pouvoir, si ce n’est dans les détails, on leur demande en haut un dévouement sans bornes; plus bas, on les charge d’une responsabilité terrible; il faut à la fois qu’ils marchent et qu’ils reculent, qu’ils battent et qu’ils portent les coups; sort misérable et ridicule, situation honteuse et méritée qu’ils se sont faite eux-mêmes le jour où ils ont oublié l’origine de leur pouvoir, le principe du gouvernement qu’ils servent, et leur propre dignité. A l’issue de ce conseil, la démission de tous les ministres fut offerte et acceptée. Elle avait été presque demandée. M. Thiers, le dernier, prit la parole, et dit que l’attachement qu’il gardait à la personne royale l’obligeait à conserver ses fonctions jusqu’au moment où il serait remplacé. Il ajouta que les télégraphes, les fonds secrets et la police, se trouvant sous sa main, il se dévouait à la tranquillité publique, en prolongeant les jours de douleur qu’il avait encore à passer au ministère. C’est alors qu’on lui répondit: «Soyez tranquille, monsieur, j’ai Gisquet, et je suis là. Nous répondons de la tranquillité publique.» Le ministère n’existait plus. Un message avait été dépêché au maréchal Soult avant le conseil. Un second message suivit le premier, et le télégraphe fut chargé de lui demander, en peu d’heures, son consentement. On sut bientôt que le maréchal ne pourrait être de retour que dans huit jours. Huit jours d’intrigues ministérielles! huit grandes journées de Figaro! Dans la chambre et dans les salons politiques dominaient quatre noms, ceux de M. Molé, de M. Dupin, de M. Passy et de M. Calmon. Tous les noms qu’on leur adjoignait retombaient aussitôt dans l’oubli. Deux jours après la démission des ministres, qui s’abstinrent, depuis ce moment, de toucher aux affaires, M. le marquis de Mornay et M. le marquis de Dalmatie, l’un gendre, et l’autre fils du maréchal Soult, se présentèrent sur la place de la Ville-l’Evêque, à l’hôtel Molé. La conférence fut froide. M. Molé les reçut dans son cabinet d’étude, en face du chef-d’oeuvre de M. Ingres, de son beau portrait, qui semblait leur sourire ironiquement. M. Molé, encore tout froissé des déplorables intrigues de novembre, où l’on avait essayé de le Jeter malgré lui, se tint sur ses gardes, et répondit qu’il avait fermement résolu de ne se mêler en aucune façon de la formation d’un ministère. Si le maréchal Soult, dit-il à ses ambassadeurs, venait me présenter les noms de sept collègues qui offrissent des garanties de probité, d’honneur, de talent, et qui eussent les principes que je professe moi-même, je consentirais à accepter le portefeuille des affaires étrangères, sous la présidence du maréchal, mais seulement en présence des ministres entrans, après avoir conféré avec eux tous, et établi les bases principales de notre administration. Novembre m’a rendu défiant. On pense bien qu’on se sépara sans rien conclure. On trouva les mêmes dispositions chez M. Dupin. M. Dupin s’est plus nettement posé depuis quelque temps. Au mois de novembre, il se défendait d’accepter un portefeuille; il mettait on ne sait quel amour-propre puéril à faire des ministres et à ne l’être pas. Aujourd’hui, M. Dupin dit à qui veut l’entendre, et hier il nous disait encore à nous-mêmes, qu’il est prêt à accepter le portefeuille de la justice, même sous la présidence de M. le maréchal Soult, si on lui donne satisfaction sur ses principes, et si le président du conseil s’entend avec tous ses nouveaux collègues, réunis, à cet effet, comme le demande M. Molé, pour poser les principales questions. «Nous voulons un ministère qui soit un, solidaire, indépendant et responsable,» a dit M. Dupin dans la discussion du projet de l’adresse de 1834; il le répète encore: il veut une présidence réelle, il veut un système ministériel, il veut tout ce que ne veut pas la brochure de M. de Roederer. C’est dire qu’on trouvera de hauts et puissans obstacles à composer un ministère dont M. Dupin ferait partie. M. Dupin s’est attaché à un principe fécond, aux prérogatives de la chambre. Dans ses conférences avec le roi, il lui a répété ce qu’il dit à tout le monde, qu’il faut résoudre la question qui jette la France dans des crises périodiques, et en finir de tous ces fatigans épisodes, de ces comédies ministérielles qui se jouent depuis deux ans. Le malheur des hommes d’état, c’est de s’imaginer que, dans les affaires politiques, il s’agisse de personnes et non de principes, et qu’on peut éluder les questions seulement en admettant quelques noms nouveaux dans un cabinet. M. Dupin a le bon esprit de rejeter cette alliance. Différant de principes avec M. Thiers et M. Guizot, il déclare qu’un ministère de coalition entre eux et lui serait impossible, tandis que M. Molé parle quelquefois avec complaisance de la facilité oratoire de M. Thiers, et de l’agrément qu’il y aurait pour un ministère à se procurer la jouissance de ce bel instrument. M. Dupin, au contraire, défie qu’on marche deux mois avec une telle alliance. On serait divisé sur chaque question, dit-il judicieusement; on marcherait de difficulté en difficulté jusqu’à une dissolution nouvelle. Il faut que le roi ou la chambre fasse le ministère; et il ajoute qu’en acceptant sans conditions un portefeuille avec le maréchal Soult, il ne serait qu’un embarras pour le pouvoir, à qui il n’apporterait pas la majorité. La force des ministres, dit-il enfin, n’est que dans les chambres; et il serait absurde qu’ils songeassent à chercher ailleurs l’appui qu’ils prêtent au roi. En un mot, si M. Dupin consent à descendre de sa position de représentant d’un des trois pouvoirs constitutionnels pour prendre le portefeuille de secrétaire- d’état, ce ne sera qu’après avoir fait promulguer ses principes qu’il a clairement résumés dans ses derniers discours; ce ne sera qu’en s’appuyant sur des collègues qui les partagent, et après avoir proposé} la réalisation de ses vues au président du conseil. Enfin, il n’acceptera qu’un poste, celui de garde-des-sceaux auquel le portent tout naturellement ses profondes études jurisprudentielles, et où il pourra appliquer des idées de réforme, mûries depuis long-temps. En cela, la conduite de M. Dupin est aussi honorable qu’elle est franche et logique. Après ces ouvertures, M. Molé et M. Dupin s’étant fait connaître leurs sentimens par un intermédiaire, restèrent tranquilles, et ne cherchèrent pas même à se voir. Quelques mots furent échangés entre eux au dernier concert de la cour, et avant-hier au bal des Tuileries, ils se rencontrèrent dans la foule, et se dirent encore quelques paroles. Aucune entrevue n’a eu lieu, et cependant ils se regardent comme engagés. M. Passy et M. Calmon se sont également rattachés à cette combinaison, que ses auteurs eussent voulu réaliser sous le maréchal Gérard, mais dont ils n’ont pas exclu le maréchal Soult. Cette résolution a été notifiée plusieurs fois au roi par M. Dupin et par M. Molé, dans les visites journalières qu’ils font au château. Aussi, dans les derniers jours de cette grande et mémorable semaine, signalée par des riens, la pensée royale s’est-elle efforcée de trouver un ministère plus facile à influencer et à conduire. Ce ministère devait se composer de tous les intimes. On voyait à placer M. Montalivet à l’instruction publique, M. Sébastiani aux affaires étrangères, M. Soult à la présidence; à laisser M. Thiers à l’intérieur, M. Persil à la justice; à ne s’entourer que de complaisans, d’une sorte de domesticité amicale, à se faire un conseil comme le veut la brochure, avec lequel on pût gouverner seul par soi-même, ou par un ministère à son choix, ou par d’autres encore que par ses ministres. A l’heure qu’il est, cette combinaison n’existe déjà plus, et ces élémens, trop maniables, se sont fondus sous la main qui les assemblait. A force de réfléchir, on a vu, d’un côté, qu’on tenait sous sa main ce qu’on cherchait ailleurs; et de l’autre, que des pouvoirs rétrécis et disputés étaient encore mieux qu’une nullité entière et la retraite. M. Thiers voyait de grandes difficultés à se glisser dans le nouveau ministère sous le pan de l’habit de M. Molé ou sous la simarre de M. Dupin, désespérant de rentrer avec M. le maréchal Gérard et de nouveaux collègues, trouve bon de revenir avec M. Soult, M. de Rigny, et tous ceux que n’entraînera pas M. Guizot. Mais déjà M. Guizot lui-même semble moins inflexible, et on ne voit pas pourquoi il repousserait la présidence du maréchal Soult, qu’il a acceptée si long-temps. Le roi et le ministère sont donc maintenant vis-à-vis l’un de l’autre dans une bouderie coquette, comme Titus et Bérénice, invitus invitam, personne ne veut avoir donné de démission, personne ne veut l’avoir reçue; il ne faut qu’un Arsace qui s’écrie: L’intérêt, la raison, l’amitié; tout vous lie. et nous aurons l’attendrissant spectacle d’une réconciliation renouvelée de la paix replâtrée de novembre. Dans cette atmosphère d’intrigues, il paraît jusqu’à présent que rien ne n’est résolu; le roi ne veut pas du tiers-parti depuis qu’il s’est dessiné pour la prérogative parlementaire; nous aurons l’ancien cabinet, avec M. le maréchal Soult de plus, et peut-être M. Guizot de moins; car nous devons démentir formellement le bruit de l’entrée de M. Molé dans ce ministère. Vous figurez-vous le nom de M. Molé placé entre les marchés de guerre et les pots-de-vin du ministère de l’intérieur! Ainsi, la difficulté ne sera pas vaincue; la crise se prolongera, parce que les principes opposés demeurent en lutte; toute solution reste en suspend, et nous verrons se reproduire dans trois mois le même embarras qui a suivi la dissolution de novembre. Et pourtant, pour se calmer, les intérêts auraient besoin d’un fort principe de gouvernement, d’une administration régulière, d’une liberté efficace; le pays haletant n’en peut plus de ces crises périodiques, qui tourmentent sa constitution et blessent ses droits les plus chers. A l’extérieur, la crise devient grave, les tories veulent se maintenir au pouvoir, et le vague du discours du roi d’Angleterre n’est pas propre à les seconder. Rien n’est promis, un nuage environne les promesses royales par rapport à l’Irlande, aux dissenters de l’Ecosse, à la réforme de l’église et du clergé. Le parlement a, comme en France, une grande mission à remplir. Il doit proclamer son droit comme la chambre des députés le sien; un amendement dans l’adresse doit constater les prérogatives de la chambre des communes, comme en France, un amendement au budget ou à la loi des 25 millions doit montrer au pouvoir l’esprit de la chambre et les décisions de la majorité. La lutte est ainsi engagée sur une très vaste échelle. Puisque ces deux couronnes veulent attaquer le gouvernement représentatif jusque dans son essence, eh! bien, il faut que le pouvoir populaire résiste fièrement à cette violation des droits posés par la constitution des deux pays. Six heures du soir. Le maréchal Soult n’est pas encore arrivé. M. Sébastiani, dont on avait annoncé ce matin le retour à Paris, est retenu à Douvres par les vents contraires; mais le roi a reçu de ses nouvelles. M. Sébastiani refuse positivement de faire partie d’un cabinet, et de se charger de sa formation. Il demande à retourner au plus tôt à son poste, à Londres. Il ne reste donc plus que la combinaison du maréchal Soult, sous lequel, à l’heure où nous écrivons, M. Molé et M. Dupin sont moins disposés que jamais à accepter un portefeuille. M. Thiers a laissé voir, ce matin, de nouvelles prétentions au ministère des affaires étrangères, et M. Guizot ne paraissait pas éloigné d’accepter le portefeuille de l’intérieur, même sans la présidence de M. de Broglie. THEATRES. LE CHATTERTON de M. de Vigny obtient décidément au Théâtre- Français un succès beaucoup plus grand que n’eussent permis de l’augurer les jugemens de la critique. On se souvient en effet que, lors de la représentation de cette pièce, la critique, tout en constatant le fait de la réussite, se montra, pour son compte, sévère et difficile, et éleva, contre le mérite de cette oeuvre dramatique, d’assez graves objections. Nos lecteurs n’ont pas oublié sans doute la thèse développée dans notre dernier numéro par l’un de nos collaborateurs; sans prétendre le moins du monde revenir sur ce qui a été dit alors, nous sommes bien aises néanmoins de nous expliquer sur le démenti donné, par un succès soutenu, aux prédictions fâcheuses de quelques-uns des juges les plus exercés de l’art. On a fait du drame de M. de Vigny des critiques sérieuses. On a remarqué qu’entre Chatterton et Kitty-Bell l’action ne se nouait pas; qu’il y avait entre eux une explication toujours imminente et toujours ajournée, de telle sorte qu’entre les deux acteurs principaux le drame restait suspendu, et que les ressorts ordinaires de l’intérêt n’étaient pas mis en mouvement. On a dit en conséquence que ce n’était pas un drame, mais une élégie, plutôt faite pour la lecture que pour la scène. Voilà ce qu’on a dit, et ce que, sauf quelques restrictions dans les termes, peu de personnes ont contesté. Et avec tout cela la pièce a réussi. Le public a applaudi, il a fait mieux, il a pleuré, et il y retourne avec persévérance. Qui a tort? Est-ce le public? est-ce la critique? Pour nous, nous l’avouons, en matière de théâtre, le public est juge souverain. Qu’est-ce en effet que le public, si ce n’est une réunion désintéressée d’hommes qui vivent chaque jour, non pas seulement de la vie d’imagination, mais de la vie pratique, cette source inépuisable où l’imagination doit venir sans cesse se retremper et se rajeunir. Le public ignore et veut ignorer les poétiques, les règles, les conditions absolues de l’art; il dit au poète: Touchez-moi, faites couler mes larmes, et si vous me présentez le miroir, faites que je m’y reconnaisse. A ces conditions, je vous aime et je vous applaudis. Prenez-vous-y d’ailleurs comme vous voudrez, suivez ou enfreignez les règles, peu m’importe, car ce que je vous demande, ce n’est pas d’ajuster des syllogismes, mais de faire mouvoir des hommes, des hommes vivans, pétris de chair et d’os comme moi. Le public peut être surpris un moment, il pourra se laisser entraîner, siffler à la première représentation le Misantrope ou le Barbier de Séville, parce que le public est impressionnable, mobile, humain, et par conséquent faillible. Mais comme, par la même raison, il est sensible, comme il est composé d’intelligences différentes et de tous degrés, il s’établit entre toutes ces impressions inégales et diverses une fusion et une sorte de contrepoids, dont le résultat moyen constitue à nos yeux un jugement relativement et définitivement infaillible. L’esprit de la critique, lui, dérive d’une source tout opposée. Le critique, pour être critique, doit avoir peu de spontanéité, peu d’abandon; être plus propre à réfléchir sur les impressions qu’à les recevoir; accoutumé à prévoir les résultats et les combinaisons des sentimens de l’âme une fois mis en jeu, il ne se laisse point emporter, il ne pleure pas, il juge; il ne vit pas, il regarde vivre. Les règles de l’art, la pratique des grands- maîtres, et leurs traditions, sont présentes à son esprit, et lui fournissent à chaque instant de nombreux points de comparaison. Vous croyez que c’est CHATTERTON seulement qu’il écoute, tandis que le spectacle de chaque scène réveille, et fait vibrer en lui le souvenir de toutes les tentatives analogues qui ont illustré le théâtre, en sorte que, moitié présent, moitié absent, ce n’est pas à l’oeuvre du poète, mais au travail de son propre cerveau qu’il assiste, à la comparaison qui s’y établit. Aussi quand il vous aura longuement entretenu des vices du poème, du défaut d’agencement des rôles, de tous les griefs, plus ou moins fondés, que son esprit d’analyse lui suggère, dites-lui seulement: «Tout cela est vrai peut-être, mais veuillez m’expliquer comment il se fait que j’aie pleuré.» A cela, rien à répondre, les larmes, l’émotion ne sont point du ressort de l’analyse; c’est là un fait mystérieux, illogique, irrationnel; c’est un fait de sentiment, placé au-dessus du raisonnement et de la discussion, et c’est aussi le plus grand triomphe du poète, la plus belle gloire qu’il puisse ambitionner, le succès le plus grand où puisse prétendre un homme, puisque la perfection n’est pas de ce monde, et que ce serait folie de l’espérer pour soi ou de l’exiger dans les autres. Est-ce à dire pour cela que les conseils et les objections de la critique soient sans valeur et inutiles au poète? non, sans doute; il faut de ces hommes sévères et exigeans, pour que le poète ne s’absorbe pas dans la contemplation de son succès, et qu’il travaille toujours, les yeux fixés sur un type de perfection dont il s’inspire, et dont il puisse, dans son ébauche, reproduire quelques-uns des plus nobles attributs. Nous avons été bien aises de trouver cette occasion de revenir sur la pièce de M. de Vigny; car l’opinion de notre collaborateur a été sévère à son égard, et si notre impartialité nous a fait un devoir de laisser libre carrière à la critique dans l’exercice rigoureux de son droit, nous aimons à témoigner, pour notre part, de l’émotion peu scientifique peut-être, mais vive et profonde que ce drame nous a fait éprouver. L’Opéra a donné la Juive. Dès long-temps on racontait toutes les merveilles de l’ouvrage nouveau, et pourtant, dans l’énumération verbeuse des prodiges qui devaient ramener la foule dans des sentiers qu’elle semblait vouloir oublier, tous s’étaient bien gardés de dire un mot de la musique. Or, ce silence avait augmenté l’empressement du public, et, ce soir-là, c’était de musique surtout qu’il était avide et curieux; car, pour le reste, il le savait déjà par coeur, devant que les portes fussent ouvertes, les lustres allumés. Les journaux avaient tous pris soin d’annoncer que le livret était de M. Scribe, et pour quiconque avait quelque habitude du théâtre comme l’entend M. Scribe, et des moyens épiques et grandioses qu’il emploie tous les jours à l’édification de ses oeuvres lyriques, il était facile, bien avant le lever du rideau et sur le simple titre, de construire le drame scène par scène, et tel qu’il avait dû sortir d’un seul jet de cette tête académique. On savait d’avance que, dans cette pièce, il y aurait une Juive, que cette Juive serait séduite par quelque prince catholique, comme cela était arrivé déjà dans la Muette de Portici, du même auteur, et qu’au dénouement, le prince catholique serait banni et la Juive brûlée, à la grande satisfaction de soixante comparses, promenant la croix de Jésus-Cbrist sur des tréteaux, et grotesquement affublés de robes pontificales. On savait d’avance que tout cela serait écrit dans un style incroyable, parsemé de gracieux solécismes, d’antithèses choisies et de sonnantes métaphores, et de toutes ces scènes dont le sol qu’ensemence M. Scribe est d’ordinaire si luxuriant. Sa mise en scène était révélée, elle aussi; on avait fait tant de bruit des cuirasses de fer, des caparaçons d’acier, des housses de velours, d’or et d’argent, et de toutes les splendeurs de ces cortèges impériaux, et de ces interminables processions qui, du commencement à la fin, ne cessent de défiler, à la joie des curieux. Mais la musique, c’est là qu’était tout le mystère! Quelle serait donc la musique de la Juive? Que Rossini demain écrive un opéra, et tous ceux qui ont suivi dans ses développemens successifs cette organisation miraculeuse, en pourront hardiment préjuger le style et la dimension. Rossini est un homme en qui l’on doit avoir aujourd’hui toute confiance. Cette imagination sereine et calme, et qui se repose dans sa force et sa toute-puissance, n’aura plus désormais que des élans réguliers et sublimes. Certes nul ne sait dans quel nuage ira se perdre un jour l’aigle qui s’est arrêté sur les sommets de Guillaume Tell, et qui depuis, silencieux, regarde le soleil se coucher à l’occident. A coup sûr, s’il ouvre encore ses ailes, ce ne sera pas pour descendre. Mais M. Halévy! que prévoir du style de M. Halévy? quelle conjecture rationnelle faire sur un ouvrage important et nouveau de l’auteur de Clari, de l’Artisan, de la Langue Musicale, du Dilettante d’Avignon; etc., etc.? Aussi, la rumeur était grande dans le public. Il a changé de manière, disait-on; il a cessé d’imiter Rossini et les Italiens. Halévy est un homme d’avenir; la mélodie a chanté en lui, et dès ce jour il a quitté les sentiers battus pour se recueillir dans son oeuvre, et fonder une école nouvelle. L’attente du public a été trompée lorsqu’après avoir cherché pendant cinq heures la musique de M. Halévy dans la Juive, il ne l’a pas trouvée. En effet, vainement le public avait ouvert à la musique toutes les avenues de son intelligence, en vain il écoutait avec recueillement, en vain il s’est mis en travail de découvrir, sous cet amas de notes, des formules neuves, des chants inouïs encore, des modulations originales. Nous plaignons sincèrement M. Halévy. Sans doute, sa partition est restée enfouie sous les casques, les cuirasses et les cottes de mailles; car il est impossible de prendre au sérieux ces masses de voix et d’instrumens qui, pendant cinq heures d’horloge, accompagnent, sur des chants écrits selon Rossini, Auber et Meyer Béer, les processions qui entrent dans l’église, et les chevaux qui piaffent dans la rue. On a trouvé sévère le jugement que nous avons porté sur le dernier ouvrage de M. Bellini, et cela n’a plus rien qui nous étonne aujourd’hui, que nous venons d’entendre la Juive. Nous sommes tout disposés à jeter, avec les nobles dames qui fréquentent le Théâtre Italien, des couronnes de fleurs et des gerbes de laurier aux pieds du jeune auteur des Puritains. Il est triste cependant d’avoir à réhabiliter une oeuvre médiocre, par cette seule raison qu’il vient d’en éclore une pire. Durant tout le cours de la représentation, le public est demeuré parfaitement froid et dédaigneux. A la fin, quelques amis ont voulu faire une petite ovation à M. Halévy, qu’ils ont appelé à cris tumultueux. Personne, dans la salle, ne s’est opposé à ces innocens désirs, manifestés avec tant de bonne foi et d’unanimité. Déjà les loges étaient désertes, et le public a senti qu’il devait se retirer pour ne pas troubler cette fête de famille. M. Halévy a paru traîné par Nourrit. Arrivés sur le proscenium, M. Halévy et Nourrit se sont embrassés dans une accolade toute fraternelle. Que si vous nous trouvez sévères envers un homme de conscience et de talent, nous répondrons que devant la critique honnête et pure, il n’existe que des oeuvres bonnes ou méchantes, et que c’est son devoir de cultiver les unes, et de les émonder, afin qu’elles fleurissent au soleil, et d’arracher les autres sans pitié: il est pénible, nous le savons, d’élever la voix pour troubler un auteur dans sa fête; mais les intérêts de l’art marchent avant ceux d’un individu, et quand on le doit, ce serait lâcheté d’hésiter un instant à le faire. On n’arrache l’ivraie avec obstination que là où l’on sait bien que le bon grain peut naître. Quelles que soient nos critiques, néanmoins nous ne serions pas surpris que la Juive réussît à fixer la foule, et valût à l’Opéra de belles recettes. La pompe du spectacle, les beaux talents de Nourrit et de Mlle Falcon sont de puissans auxiliaires. On vient de représenter à l’Ambigu-Comique un drame en cinq actes de M. Mallefille, Glen-Arvon, qui se recommande par des qualités littéraires assez rares à ce théâtre. C’est le premier ouvrage d’un jeune homme pour lequel ce début nous paraît du plus heureux augure. On nous raconte une anecdote qui, pour n’avoir pas été insérée dans la colonne gauche, partie officielle du Moniteur, n’est cependant pas tout-à-fait invraisemblable. M. Anatole Demidoff, est décoré, voilà le fait; voici maintenant l’explication: M. Anatole Demidoff, qui a eu le malheur d’acheter le tableau de M. Bruloff, sans doute par patriotisme, ce qui est fort excusable et peut-être méritoire, a eu le bon goût de se dédommager au dernier salon, en achetant la Jane Grey de M. Paul Delaroche. Il paraît que l’acquéreur de ce tableau si vanté n’a pas trouvé dans la possession du chef-d’oeuvre une joie suffisante. Il a cru que son rôle de Mécène méritait une récompense; il a eu la fantaisie d’être décoré de la légion-d’honneur: M. Paul Delaroche s’est entremis avec empressement pour combler les souhaits de son illustre protecteur: il s’est adressé à M. Edmond Blanc, qui en a parlé à M. Thiers. Le jeune ministre était dans un accès de mauvaise humeur, et a refusé net. Sur les instances réitérées de M. Paul Delaroche, M. Gavé s’est employé activement dans la même négociation. Il a saisi l’instant favorable, il a surpris son excellence dans une heure d’épanouissement et de générosité. M. Thiers a signé le brevet, et sa majesté a daigné approuver. M. Anatole Demidoff a maintenant un bout de ruban à sa boutonnière. M. Edmond Blanc a reçu les remercimens de son client, et M. Gavé n’a, pour toute récompense, que le souvenir d’une bonne action. Il s’applaudit sans doute d’avoir encouragé le noble étranger qui encourage si magnifiquement la peinture de France. La première livraison du Voyage dans l’Amérique Méridionale, de M. d’Orbigny, a paru à la librairie de Levrault. Nous avons déjà dit quelques mots du voyage de M. d’Orbigny; nous attendrons, pour en parler plus en détail, que plusieurs livraisons aient paru. SUITES A BUFFON. La neuvième livraison de cette belle collection vient de paraître chez le libraire Roret. Elle se compose du second volume de l’Introduction à la Botanique, par M. A. de Candolle, digne héritier du nom et du savoir de l’illustre botaniste de Genève. Ce traité est ainsi complet, et les amis de la plus populaire des sciences naturelles peuvent se le procurer à part. Les éloges que nous avons donnés, dans le temps, au premier volume, sous le rapport de la méthode, de la profondeur de la science, et de l’élégante concision du style, s’appliquent en entier à celui-ci, qui comprend la méthodologie, la glossologie, la géographie botanique et une histoire abrégée et substantielle de la science, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. L’éditeur des Suites à Buffon nous promet que, sous peu, d’autres traités seront également terminés. Il en est un certain nombre dont rien encore n’a paru; ceux-ci sont sous presse et paraîtront de même à une époque prochaine. Le succès de ce grand ouvrage est désormais assuré, et ce n’est que justice rendue aux hommes laborieux qui lui ont consacré leurs veilles. F Buloz. 31 Mars 1835. Il y a aujourd’hui vingt jours que la France a été sauvée par MM. Fulchiron, Jacqueminot et Lechatellier. Grace à eux, M. Thiers est encore ministre, M. Guizot et M. Persil ministres, et M. de Broglie, président du conseil: ministère fondé sur deux bases vraiment nobles et honorables, le procès d’avril et l’allocation des fonds secrets. À l’extérieur, le traité des vingt-cinq millions, voté sous l’impression des insolentes bravades du président Jackson et de son envoyé; voilà sous toutes ses faces le système politique du cabinet doctrinaire, reconstitué le 16 mars, pour la gloire et la prospérité du pays. Nous avons dit, dès les premiers momens de la recomposition de ce malencontreux cabinet, à quelles conditions M. de Broglie a été investi de la présidence du conseil, quelle amende honorable il avait faite entre les mains paternelles du roi, et combien ses vieilles idées de présidence anglaise avaient été modifiées par l’influence de M. Guizot. M. Guizot a dit dans un de ses ouvrages : «Pour se faire pardonner le pouvoir, il faut le garder long- temps, non y revenir sans cesse. De petites et fréquentes vicissitudes, dans une grande situation, ont, pour la masse des spectateurs, quelque chose de déplaisant et presque d’ennuyeux. Elles diminuent celui qui les accepte quand elles ne le décrient pas.» C’est là de tous les préceptes que M. Guizot a proclamés, celui qu’il met le mieux en pratique. On peut dire que c’est par ses mains que le ministère, poussé trois fois par celles de M. Thiers sur le penchant de sa ruine, a été retenu et étayé; trois fois l’activité et l’esprit de conduite de M. Guizot ont reformé la phalange ministérielle qui se dispersait et se jetait dans les deux côtés de l’opposition; et dans cette dernière crise, il a fait plus. Il a non-seulement créé une tête à ce ministère qui s’était laissé si lourdement décapiter; il a rajeuni ce corps usé et vacillant, il lui a donné un air de verdeur et de sève, qui trompe au premier aspect, et qui ferait prendre pour un être vigoureux et capable de quelque énergie, ce sépulcre blanchi, que sa propre corruption a dissout de lui-même, et fera bientôt définitivement tomber en poussière. Mais le miracle n’a pas moins été fait, les morts ont marché, et ils se promènent à cette heure, au milieu de nous, avec la prétention d’être vivans. Depuis cette résurrection galvanique, on a peine à reconnaître les doctrinaires, tant le nouveau masque qu’ils ont pris diffère de celui qu’ils ont quitté. Leurs manières hautaines ont fait place au ton le plus conciliant et le plus doux, et ce n’est que par oubli et par écarts qu’ils reprennent de temps en temps leur morgue. On les entend se plaindre avec douceur d’avoir été méconnus; peut-être, disent-ils, qu’ils ont, en effet, trop vécu entre eux, dans leur cercle intérieur, où une sympathique estime les retenait; mais qu’à cela ne tienne, ils sont tous prêts à élargir le cercle, à faire cesser les exclusions dont on s’est plaint avec tant d’amertume. Désormais, l’esprit, l’intelligence et le savoir (disent-ils toujours), ne seront plus les conditions indispensables pour être admis au milieu d’eux, ils auront les bras tendus vers tout le monde, comme le Christ de la compagnie de Jésus; viendra qui voudra, les portes du collège doctrinaire seront ouvertes; les pauvres d’esprit et les infirmes seront aussi appelés, les doctrinaires n’excluent personne: que chacun se présente, nul ne sera repoussé, et M. Fulchiron lui-même est sûr d’un bon accueil. M. Guizot est vraiment un homme unique. Voilà ce qu’il a fait. C’est à lui que sont dues ces merveilles. Il a commandé à toute sa jeune cohorte d’être douce, polie, conciliante, affable, et elle a obéi. Les caractères les moins souples ont fléchi à sa voix. M. de Broglie, cet esprit rude et cassant; ce dogme revêtu d’os et d’un peu de chair, qui se présentait si carrément, et dont les pensées se formulaient en apophtègmes inflexibles; cet argument intraitable est devenu un esprit qui discute et qui répond, qui cause et qui écoute; le verbe s’est fait homme, et la transformation a paru si agréable au roi, qu’il en oublie le maréchal Soult et M. Sébastiani, M. Thiers et M. de Montalivet. Quelques paroles de M. Guizot ont fait de M, de Broglie un ministre complaisant et un commis facile. Qu’on vienne nous dire maintenant qu’il n’y a pas eu de changement ministériel! M. Guizot n’a pas voulu faire le miracle à demi. Il a voulu se réformer lui-même, et il a passé aussi sur sa personne la couche neuve dont reluit depuis vingt jours tout ce ministère fraîchement recrépi. M. Guizot, qui ne parlait jadis que de réduire et d’exterminer ses adversaires, se déclare prêt à les recevoir dans son giron; il abjure ces étroites haines bourgeoises dont M. Thiers est si violemment saisi, et il déplore sa situation circonscrite dans le ministère spécial où il est relégué, uniquement parce qu’elle l’empêche d’accomplir ses desseins pacifiques. Que ne ferait pas M. Guizot, s’il était au ministère de l’intérieur, à la source des fonds secrets! Que de travaux encouragés, que de mérites enfouis dans les clubs et dans les utopies républicaines, seraient appelés à se mettre en lumière et convoqués pour un noble but! M. Guizot montre d’un air d’orgueil ce qu’il a fait pour la presse départementale, avec le maigre fonds destiné aux études historiques. Plus de cinquante écrivains des journaux de l’opposition, dans les provinces, ont été détournés de la polémique quotidienne par les missions scientifiques qui leur ont été données. Ce n’est pas M. Guizot qui emploierait les fonds spéciaux à donner sa protection exclusive aux artistes, en échange des dessins, des tableaux, des bronzes et des marbres dont ils doteraient sa famille; ce n’est pas lui qui apporterait dans la répartition des faveurs ministérielles des souvenirs de haines ou d’amitiés personnelles; ce n’est pas lui qui laisserait encombrer les cartons d’arrêtés anéantis faute de signature! Toutes ces pensées, M. Guizot ne les témoigne pas par des paroles expresses, sa prudence est trop grande, mais son geste, son regard, un mot jeté avec intention, tout dit en lui que l’esprit et le caractère de M. Thiers ne s’accordent pas avec son nouveau système, et qu’il ne regardera le ministère comme un et complet que le jour où le portefeuille de l’intérieur sera remis entre ses mains. Tout en assouplissant M. de Broglie, dont le roi redoutait l’inflexibilité, M. Guizot n’a pas négligé les moyens d’établir que la présidence est réelle, et que la couronne a fait cette concession au principe fondamental de notre gouvernement. Un poète dirait que M. Guizot a peint en fer le roseau qu’il faisait en même temps courber. Le fait est que depuis le remaniement ministériel, le conseil a été tenu trois fois au ministère des affaires étrangères, dans le salon de M. de Broglie; grande manoeuvre pompeusement annoncée dans les journaux ministériels, et qui a confondu tous les habiles du tiers-parti. Le premier de ces conseils, tenu le 16, a été consacré tout entier à l’examen des principes du gouvernement et des bases sur lesquelles repose le ministère doctrinaire. Il a été décidé que le véritable principe de cette administration, c’est le procès d’avril, que tous les efforts devaient être concentrés vers ce point, et que toute la puissance matérielle et morale du gouvernement serait employée à mener à bonne fin cette déplorable procédure. Le second conseil tenu aux affaires étrangères a eu lieu le 21. On y a examiné quelle serait l’attitude du ministère à l’égard de la chambre; M. Thiers a parlé avec beaucoup de mépris du tiers-parti et de la gauche, et c’est à la suite de ce conseil qu’il a fait rédiger l’exposé des motifs de la loi des fonds secrets. Selon sa vieille tactique, le ministère, qui sait combien la chambre redoute d’arrêter l’action de la police, la provoque, dans cet exposé de motifs, à un vote dont l’insuccès déciderait de la retraite des ministres. Dans le dernier de ces conseils, qui a eu lieu avant-hier, il a été question du refus probable du maréchal Maison. Les lettres de notre ambassadeur, écrites de Saint-Pétersbourg à Mme la maréchale sa femme, laissent peu de doutes sur l’issue des propositions qui lui ont été adressées. Ces lettres étaient antérieures aux ouvertures faites au maréchal Maison, et nous avons déjà dit, dans notre dernière chronique, qu’elles avaient en quelque sorte décidé sa nomination. On ne voulait que du temps, et le loisir de chercher un ministre de la guerre. Mais le temps s’écoule, et le ministre ne se trouve pas. M. de Rigny, qui remplit l’intérim, ne peut pas accepter le ministère de la guerre. L’esprit de l’armée de terre s’oppose absolument à ce qu’un officier-général de la marine soit à la tête de ce département. Il existe même une protestation tacite des maréchaux à ce sujet. Aucun d’eux ne s’est encore présenté chez M. de Rigny; et s’il y avait lieu de faire une visite officielle, comme celle qui est d’usage le 1er Mai pour la fête du roi, il a été décidé que les officiers-généraux n’iraient chez l’amiral qu’en habits bourgeois, tant est grande la susceptibilité de l’armée de terre, qui craint d’admettre comme un antécédent la supériorité de l’arme à laquelle appartient M. de Rigny. Dans l’embarras où se trouvent les ministres, n’ont-ils pas songé à s’adresser à M. de Caux, ce remplissage d’un des plus pitoyables ministères de la restauration. Un agent officieux et presque officiel fut donc envoyé à M. de Caux pour lui offrir le portefeuille que n’a pas encore refusé le maréchal Maison. M. de Caux, qui ne manque pas de sens et d’esprit de conduite, fit sentir à l’entremetteur ministériel tous les inconvéniens qui s’attacheraient à sa nomination; mais comme l’agent ne se rebutait pas, et levait tant bien que mal toutes les difficultés, M. de Caux finit par lui dire avec un grand sérieux: Ecoutez, il est un dernier obstacle que je voudrais taire, et qui me paraît insurmontable, celui-ci. Sachez donc que le roi actuel, étant duc de Chartres, vint un jour, avec son régiment, dans une ville du nord, où il se montra dès son arrivée au club des jacobins, et que mon père, qui commandait dans la ville, le fit mettre aux arrêts pour avoir ainsi manqué à la discipline. Jugez si le roi peut avoir oublié ce fait, et s’il souffrirait que mon nom figurât sur la liste de ses ministres! Ainsi facétieusement repoussé par M. de Caux, le conseil doctrinaire a songé au général Schneider, car pour le général Guilleminot, il ne consentirait à entrer dans le cabinet qu’avec un caractère politique, et il s’est lié à la question de l’amnistie. Or, ce choix offre encore une grande difficulté. Sans doute le général Schneider n’est pas un homme politique, il ne résistera pas aux propositions qui lui seront faites; mais il n’a pas une réputation assez grande pour imprimer à l’armée le mouvement d’obéissance nécessaire dans les circonstances sérieuses où l’on se trouve: d’ailleurs les maréchaux seraient blessés de voir un général très jeune dans son grade, leur commander comme ministre. La difficulté devient plus grave qu’on ne croit sous ce rapport, car la plus grande indiscipline règne dans tous les corps. Plus de cinq cents officiers sont à Paris sans permission, le ministre serait obligé de prendre une mesure décisive, et d’en faire mettre plusieurs à l’Abbaye. Le général Schneider est un homme de bureaux, mais il n’est que cela; la main de fer du maréchal Soult imprimait seule assez de respect à l’armée pour que les choses allassent de leur seule impulsion: mais recourir à ce maréchal, c’est chose actuellement impossible; ses engagemens sont pris avec la gauche; il s’est complètement séparé de la pensée du ministère actuel. Comment fera donc ce ministère si le refus du maréchal Maison se confirme? Prolongera-t-il l’intérim? C’est ce qu’il y a de plus commode, quoique un intérim soit une situation précaire, et que M. de Rigny, qui rêve une ambassade, ne veuille rester là que le temps nécessaire pour se l’assurer bonne et lucrative. Quant à l’esprit du cabinet, il est tout entier résumé par M. Guizot et M. de Broglie; vainement M. Thiers cherche-t-il des auxiliaires dans l’amiral Duperré et dans M. Humann contre l’influence de MM. de Broglie, Guizot et Duchâtel; ceux-ci ne le servent qu’à demi. M. Thiers est jeté dans un rang subalterne; il n’a d’autre appui que le roi, qui se sert de lui comme d’un instrument docile pour lutter contre les doctrinaires. Le roi est tellement préoccupé de cette domination, qu’il avait songé un moment à supprimer le ministère du commerce; le roi disait: «Je n’aurais besoin alors que d’avoir trois ministres avec moi pour être le maître des résolutions de mon cabinet.» La position secondaire que M. Thiers a maintenant dans le ministère a affaibli singulièrement son importance dans la chambre des députés, il a dit s’en apercevoir dans les dernières discussions. Jusqu’à présent on écoutait ses discours, nous ne dirons pas avec gravité, mais avec attention. Dans tous les récens débats où il a pris la parole, M. Thiers a fixé, avec quelque peine, l’esprit distrait même de la majorité ministérielle. M. Thiers est usé; il a été très faible dans toutes ses argumentations où il a invoqué, avec une désespérante monotonie, sa probité, la force du gouvernement, l’unité de ses vues, la puissance de ses moyens. C’est un jeu qu’il faut employer rarement dans la position délicate où se trouve M. Thiers en face de l’opinion publique. Quand on parle trop de sa probité, on semble faire croire qu’il y a doute; quand on s’extasie si souvent sur la franchise du pouvoir, on parait dire que le pays n’y croit pas. L’exposé des motifs sur les fonds secrets, lu par M. Thiers à la tribune, ressemble à ces factums du Directoire, lorsqu’il demandait des mesures de déportation contre les anarchistes républicains et les chouans; c’est de la contradiction, et au bout de cela, de la police et de l’argent. M. de Broglie, qui jouit dans la chambre des députés d’une réputation de probité, n’excite pas de plus vives sympathies; sa parole doctorale ne plaît pas même aux centres; on le voit embarrassé, il n’est pas dans son élément. A la chambre des pairs, M. de Broglie produisait une certaine impression; sa parole, d’une solennité lourde, ne va pas à la tribune de la chambre élective; il aura pour appui M. Guizot, qui se tient en réserve, car, depuis les explications ministérielles, il n’est pas monté une seule fois à la tribune. M. Guizot parle à un centre plus compacte; il y trouve de plus nombreux échos; sa parole est austère, sa gravité scientifique incontestable; c’est un homme considérable, et même en face des partis c’est quelque chose. Au reste, c’est une pitoyable majorité que celle qui se produit dans la chambre des députés. Nous revenons aux années de la restauration, où un centre compact ne permettait plus à personne la parole indépendante. La lecture du rapport de M. Dumon a été un véritable scandale; les murmures de la majorité n’ont pas permis même à M. Berryer de compléter sa pensée. Le rapport de M. Dumon sur la créance des États-Unis est un document qui, avec des prétentions à l’impartialité historique, n’a laissé voir qu’une face de la question, et a voilé tous les faits en opposition avec son système. Les garanties qu’impose la commission au gouvernement sont puériles; c’est une phraséologie bonne tout au plus pour les niais politiques qui ne savent pas le fond des choses. La vérité historique, la voici: l’empire s’est refusé à donner une indemnité aux États-Unis jusqu’ en 1813, époque où Napoléon avait besoin de l’alliance des États-Unis contre l’Angleterre; sous la restauration, refus absolu de reconnaître le principe de l’indemnité; et quand on l’a reconnu un moment, en échange de quelques avantages commerciaux, jamais le taux n’a été fixé au- dessus de 2,700,000 fr., et encore le gouvernement invoquait des compensations pour la Floride. Après la révolution de juillet, d’autres intérêts sont nés; il y a eu des pots-de-vin, de l’argent donné, des achats de créances tombées aux mains des gens de cour, des fonds placés sur la banque des États-Unis par une pensée de prévoyance, et dont on a craint la confiscation. Tels sont les motifs réels du projet du gouvernement; mais on sent qu’on ne pouvait les dire. Au reste, quiconque a assisté aux dernières séances de la chambre des députés a dû se convaincre du peu de résistance que cette chambre pourra faire au système ministériel; l’opposition y manque de deux conditions indispensables pour arriver à un résultat: l’énergie et la cohésion. Quelle que soit la nuance à laquelle on s’adresse, au tiers-parti, à la nuance Odilon Barrot on Mauguin, on ne peut obtenir de ces hommes politiques un plan fixe de gouvernement, une idée arrêtée et des ministres choisis qui les mettent en action. La première condition des chefs de parti, quand ils veulent renverser un pouvoir, c’est d’avoir un ministère tout prêt pour remplacer celui qui existe. Or, ce ministère, où est-il? dans quelle nuance le choisir? On attaque à l’étourdie; rien n’est concerté d’avance; le tiers-parti a haine de la gauche, il tremble devant M. Garnier-Pagès et M. Lafitte; la gauche méprise le tiers- parti; M. Dupin a en jalousie M. Odilon Barrot. M. Odilon Barrot s’exprime fort durement sur M. Dupin. Au milieu de cette cohue, quelques unités politiques et administratives, telles que M. Calmon, M. Passy, sont toujours portées à faire des concessions au ministère, parce que cela entre dans leur plan de campagne pour arriver eux-mêmes au pouvoir. Et l’on ne veut pas qu’en face de cette opposition sans unité, sans vie politique, les doctrinaires, gens capables d’ailleurs, se tenant comme un seul homme, soient les maîtres des affaires! C’est la condition des choses; la chambre ne les aime pas; elle murmure sous le joug, mais elle vote avec eux; elle se résigne parce qu’il n’y a de pensées que dans la tête de ces hommes, et qu’ailleurs il n’y a qu’un éparpillement de votes réduits en poussière par le scrutin. Le projet pour la créance des États-Unis sera voté, les fonds secrets seront votés; tout sera voté, parce que rien n’est prêt pour la résistance. L’attention de la pairie est absorbée par le procès des accusés d’avril; triste procédure que l’on poursuit avec tant d’acharnement! Comme chambre politique, la pairie a peu de choses à faire; elle a discuté la loi communale, dans laquelle M. Thiers a été peut-être au-dessous de M. de Montlosier, et c’est beaucoup dire. De cette discussion il ne résultera rien; le rapport de M. Mounier, volumineuse collection des idées l’empire, restera seul comme un monument d’études et de connaissances parlementaires; on ne fait pas des communes; elles se font toutes seules; le sol et les populations en sont les élémens. C’est pourquoi une loi sur les communes est chose si difficile; c’est soumettre la nature aux formules de la loi; le législateur y a souvent échoué! D’ailleurs qu’est-ce qu’une discussion législative aussi indifférente en face du procès tout vivant et tout politique qui s’apprête? Mémoires, rapports, tout a été inutile, le procès doit se faire et il se fera; depuis quinze jours, tout est mis en oeuvre pour faire arriver à Paris, non-seulement les prisonniers, mais les pairs de France, plus cruellement tourmentés que les accusés eux-mêmes, car on les soumet à la torture de leurs infirmités, de leur âge et de leurs souvenirs. On commencera les débats avec un nombre suffisant, mais ce nombre ira successivement en s’affaiblissant; la saison sera belle, mais les pairs sont bien vieux, et les consciences bien tourmentées! Qu’on ne parle plus d’amnistie! L’amnistie est impossible, la procédure est trop engagée, et le gouvernement trop fier de se montrer implacable; on veut un jugement: n’y aurait-il que vingt pairs pour juger, il le faut. Ces malheureux prisonniers que l’on conduit à Paris de tous les points de la France, se verront engagés dans un débat qui heureusement sera protégé par la plus grande publicité; nous saurons l’histoire individuelle de tous ces jeunes hommes qui ont rêvé la liberté avec frénésie; nous les verrons avec leurs passions de feu, leur brûlante énergie, en présence d’un pouvoir caduc et arriéré. La clémence, ils n’en veulent pas; la justice, ils récusent les juges; ils veulent montrer que la violence seule les jette sur les bancs d’une cour exceptionnelle: il faut que le gouvernement soit bien aveugle pour ne point voir que toutes ces rigueurs aboutissent à un grand scandale, et que la force d’un gouvernement ne consiste pas à toujours frapper, mais à se mettre au-dessus de ces terreurs vulgaires qui saisissent et effraient les petites ames. Il faut le dire, on a peur de ces jeunes gens ulcérés par tant de persécutions; la police fait croire à de sinistres projets, et si M. Thiers osait dire tout ce qu’il pense, il trouverait dans l’histoire de la révolution deux précédens à invoquer: la sentence du directoire contre Babeuf, la sentence du consulat contre Arena et Ceruti! Poursuivre, c’est le mot d’ordre du gouvernement d’aujourd’hui. La presse est accablée d’amendes; la confiscation se rétablit sous un nom déguisé, et le gouvernement croit par là éteindre la presse comme il s’imagine proscrire les idées généreuses. Mais ces idées survivront, et la presse avec elles. Le pouvoir essaie d’abord ses forces contre les doctrines excentriques et exagérées; il frappe la Tribune et la Quotidienne pour arriver ensuite au National, au Courrier Français et au Constitutionnel; ce n’est pas à une opinion qu’on en vent, c’est à la pensée humaine tout entière. Avons-nous encore des relations à l’extérieur au moment où tous nos ambassadeurs vont quitter les capitales pour arriver hâtivement comme juges dans le grand procès poursuivi devant la pairie? Il faut que l’Europe soit bien paisible, ou les ambassadeurs bien inutiles, pour que le gouvernement se résolve à une telle mesure. Où en est d’abord l’Angleterre? Le ministère Peel pourra-t-il soutenir l’orage toujours plus menaçant de l’opposition? C’est là, on peut le dire, un exemple pour la France. Voyez comme toutes les nuances se groupent sous lord John Russell! Voyez avec quelle vigueur l’opposition attaque le système ministériel; avec quelle persévérance elle s’agite, avec quelle puissance elle arrive à son but! Où est le pendant de John Russell en France? Quelle différence de situation parlementaire! M. Peel sera forcé de se retirer du cabinet, moins par ses fautes que par l’admirable tactique de l’opposition. Cet évènement pourra changer bien des choses en Europe. Si le ministère tory fût resté aux affaires, si le ministère doctrinaire et de résistance se fût consolidé chez nous, on dit qu’il se serait formé une triple alliance entre la France, l’Autriche et l’Angleterre. C’eût été un grand résultat; la quadruple alliance du Portugal, de l’Espagne, de la France et de l’Angleterre, n’existe guère que sur le papier. Ce rapprochement avec la maison d’Autriche a été redouté par la Russie à l’avènement du ministère tory, et c’est pour l’empêcher qu’elle avait envoyé à Londres M. Pozzo di Borgo. Nous ne croyons pas que sa mission ait complètement réussi; elle deviendra d’ailleurs inutile, si le ministère tory est renversé, car jamais M. de Metternich ne voudra traiter avec les whigs. Déjà les tories avaient commencé leur plan de campagne par la reconnaissance de la Moldavie et de la Valachie comme états indépendans. Le cabinet de Saint-Pétersbourg voulait y faire dominer l’idée de son protectorat; en reconnaissant ces provinces, l’Angleterre les constitue en souverainetés parfaitement libres, ayant auprès d’elles des représentans, et c’est là une première concession faite par les tories à M. de Metternich. Le renversement du ministère Peel jettera la politique de l’Angleterre dans une route tout-à-fait hostile au continent. L’alliance avec la France se raffermira, mais les whigs ne pourront se rapprocher ni de l’empereur Nicolas, ni de M. de Metternich. Guiscriff, Scènes De La Terreur Dans Une Paroisse Bretonne. (8). Ce roman, dont l’auteur s’est fait connaître déjà par des travaux historiques d’un mérite véritable, est précédé d’une notice sur la chouannerie, qui retrace dans un récit simple et lucide le caractère particulier qui distingua, sous la révolution, l’insurrection vendéenne des courses de la chouannerie bretonne. La Vendée, comme la Bretagne, s’était soulevée bien plus encore pour défendre son culte religieux, menacé dans la personne des prêtres, que par l’impulsion d’un sentiment monarchique dont les objets se trouvaient à une bien grande distance des affections nécessairement bornées des paysans de l’ouest. Mais il y avait eu dans l’insurrection de la Vendée un mouvement bien plus spontané, bien plus indépendant, bien moins subordonné au secours et à l’appui de l’étranger. Cette attente continuelle où les chefs de la chouannerie se placèrent volontairement à l’égard de l’Angleterre et des princes de la maison de Bourbon, paralysa l’élan des provinces bretonnes, qui, réunies à la Vendée, et animées du même héroïsme, auraient pu susciter à la convention, déjà occupée sur les frontières du Rhin, d’insurmontables obstacles. Cette notice sur la chouannerie n’est d’ailleurs que le prologue de l’ouvrage les acteurs principaux du drame sont, un curé constitutionnel qui, après avoir prêté le serment exigé, se trouve de concession en concession, et par la pente irrésistible d’une fausse position, poussé jusqu’au crime, à l’oubli de ses devoirs de prêtre, et à la trahison la plus infâme envers son prédécesseur, vieux et vertueux prêtre, qui a préféré la déportation à l’apostasie. Le caractère du curé Melven est bien tracé; nous en dirons autant de Bonaventure, robuste et rusé partisan, de Florent, ancien comédien sifflé, bâtard de grand seigneur, qui fait expier à l’ordre social qui s’écroule les martyres de son ambition déçue et de son amour-propre froissé. En général, il y a dans ce roman du naturel et de la vérité, qualités rares par le temps qui court; on y trouve une observation presque érudite des moeurs et des superstitions de la Bretagne. L’auteur dit, dans une courte introduction, qu’il n’est pas dans tout l’ouvrage un seul sentiment qui n’ait traversé l’ame de ses personnages pour arriver jusqu’à lui. En lisant le livre, on se convainc qu’il a dit vrai; peut-être même ce mérite, car c’en est un, est-il poussé jusqu’à l’excès; l’historien perce peut-être un peu trop sous le romancier. Ces personnages, qui, pris en eux- mêmes, sont esquissés avec vérité et fidélité, pourraient avoir plus de relief, ressortir davantage, porter à un plus haut degré l’empreinte du travail propre de l’auteur; on dirait que ces souvenirs, ces physionomies qui lui sont familières, n’ont fait que traverser son cerveau, sans rien emprunter à la personnalité de l’écrivain. Peut-être aussi l’auteur a-t-il trop compté sur la valeur dramatique de la dépravation progressive du caractère sacerdotal de Melven. Nous sommes presque tous si éloignés, par nos habitudes, notre éducation et nos convictions, ceux du moins qui ont le bonheur d’en avoir, de la parfaite intelligence d’un caractère devenu purement historique pour ainsi dire, qu’il eût été à désirer que l’auteur insistât moins sur un moyen auquel le public ne peut qu’imparfaitement répondre. Quoi qu’il en soit de cette dernière critique, malheureusement applicable aujourd’hui à tout ressort dramatique qui suppose un sentiment énergique, une conviction profonde et entière, Guiscriff reste un de ces livres qu’on lit avec plaisir, parce que rien n’y sent l’effort ou la prétention, un de ces livres aussi qui font pressentir plus de talent qu’ils n’en mettent à découvert. Le nouveau drame de M. de Vigny, Chatterton., vient de paraître. Nous avons lu avec un vif intérêt une préface digne et mesurée, écrite plusieurs mois avant la représentation, et qui reprend, sous la forme dialectique, la question traitée précédemment dans le beau livre de Stello et dans le drame de Chatterton; cette question, c’est la destinée du poète dans les sociétés modernes. Ces pages éloquentes résument avec noblesse et sévérité le plaidoyer esquissé dans le roman, et dessiné avec tous ses développemens dans l’oeuvre dramatique. Nos lecteurs n’apprendront pas sans intérêt qu’un jeune poète distingué, M. Brizeux, auteur du charmant volume de Marie, met la dernière main à un poème auquel il travaille depuis long-temps. Nous espérons donner prochainement cette oeuvre, qui aura pour titre Les Bretons. M. Capefigue publiera, le 10 Avril prochain, chez le libraire Dufey, la première livraison de Richelieu, Mazarin, la Fronde et le Règne de Louis X I. Cet ouvrage fait suite à l’Histoire de la Réforme et de la Ligue, du même auteur. F, BULOZ. 30 Avril 1835. Les difficultés s’effacent devant le ministère, les impossibilités de vivre qui l’ont contraint trois fois à se démettre, à retrancher quelques-uns de ses membres, et à se renouveler, tombent une à une. Ses divisions intérieures disparaissent, et tout semble annoncer que son avenir sera plus long qu’il ne le pensait lui-même. Pour ce qui est des difficultés, voilà le ministère en possession des 25,000,000 qu’il s’était engagé à payer à l’Union américaine, car la chambre des pairs, qui n’a pas encore voté la loi, n’est plus qu’un bénévole parlement chargé d’enregistrer, et qu’il ne sera jamais nécessaire d’exiler à Pontoise. Il est vrai qu’un amendement formulé par M. Leyraud, et réuni à un autre amendement du général Valazé, embarrasse un peu les ministres. Il s’agit de l’obligation d’exiger préalablement des explications du général Jackson, avant que de payer le premier terme de l’indemnité américaine; mais il est évident qu’on passera outre. On est même si bien décidé sur ce point, qu’on ne daignera pas faire rejeter cet amendement par la chambre des pairs. Le général Bernard, aide- de-camp du roi, qui se rend aux États-Unis avec M. Pichon, notre ancien commissaire à Alger, se chargera de régler cette affaire en même temps que quelques intérêts particuliers qui se rattachent au paiement des 25,000,000, et réparera ainsi la dernière faute de M. de Broglie, car c’est encore à l’inhabile M. de Broglie que le ministère doit ce nouvel embarras. M. de Rigny, qui pèche par excès d’habileté au contraire, avait cependant soigneusement préparé le terrain à M. le duc de Broglie. La veille du jour où les amendemens devaient être discutés, il se rendit auprès du général Valazé, lui prouva le plus ingénieusement du monde que son amendement n’était qu’un double emploi de celui de M. Leyraud, qui demandait aussi une réparation à l’Amérique, et obtint de l’honorable député la promesse de laisser confondre les deux amendemens en un seul. Une démarche près de M. Leyraud eut pour résultat une seconde correction. On promit à ce dernier de donner toujours, à la chambre, dès qu’elle le demanderait, communication de la correspondance du ministère avec le président des États-Unis; cette promesse fut faite en présence de plusieurs députés. Cela fait, on convint avec les députés ministériels de faire passer l’amendement Valazé, devenu par la concession du général, le moins explicite des deux, et de laisser M. Leyraud s’endormir sur les promesses ministérielles. Malheureusement M. de Broglie entama gauchement la question, et s’embrouilla dans les deux amendemens. Les centres déroutés prirent l’un pour l’autre, et votèrent par méprise. Il en résulta une confusion qui dure encore, et que faute de mieux le ministère voudrait augmenter maintenant, s’il est possible. M. de Rigny, voulant réparer, autant qu’il est en lui, la maladresse du président du conseil, s’est chargé de l’exposé des motifs à la chambre des pairs, où il est venu dire, il y a deux jours, que le gouvernement avait écarté, par un noble sentiment de dignité, un amendement qui tendait à soumettre les explications de Jackson à une publicité officielle. Qu’on juge de l’humeur de M. Leyraud à qui la promesse de la publicité officielle avait été faite devant ses collègues. Sans une officieuse intervention, ses dénégations eussent été vives; il s’est borné, comme on l’a vu, à protester contre l’exposé des motifs de M. de Rigny, et M. de Broglie s’est trouvé forcé de déclarer qu’il y avait en méprise. M. de Broglie, qui se vantait, en entrant dans ce ministère, d’en sortir sans aucune altération, et qui voulait, disait-il, imiter le Rhône dont les eaux ne se mêlent pas à celles du lac de Genève qu’elles traversent, M. de Broglie verra encore plus d’une fois sa loyauté mise à de rudes épreuves. Le ministère avait encore attaché son existence à la question des fonds secrets; en d’autres termes, il lui fallait 1,200,000 francs à gaspiller sans contrôle, pour vivre. Puisqu’il ne s’agit que de cette bagatelle, le ministère vivra. Sans doute, il s’est vu forcé d’entendre quelques vérités dures dans cette discussion; les paroles austères de M. Dupont de l’Eure ont été terribles; c’était, comme on l’a fort bien dit, la franchise d’un ancien ministre resté pauvre, parlant à de jeunes ministres déjà riches; mais un peu de honte est bientôt bue, et d’ailleurs la majorité s’associe à cette honte avec tant de magnanimité et de dévouement, qu’on ne sait à qui en restera la plus grosse part. Une partie des fonds secrets servira à défrayer le procès-monstre et à subvenir aux frais de construction de la salle provisoire qui ont dépassé considérablement le crédit fixé par M. Thiers lui- même, et voté par la chambre. Beaucoup de fonctionnaires se sont déplacés pour venir au procès, les fonds secrets dédommageront ces fonctionnaires. Les fonds secrets serviront aussi à ranimer quelques consciences timorées, à consolider des fidélités que la pénurie où se trouve la caisse ministérielle, est à la veille d’ébranler. Cette pénurie est si grande, que les subventions des feuilles ministérielles sont, dit-on, en arrière de plus de deux mois. Depuis ce temps, les gratifications ont cessé de couler; les dévouemens les plus purs sont restés sans récompense, et certains votes ont été, bien involontairement, désintéressés. Depuis deux mois, la main du ministre ne s’ouvre que pour serrer cordialement celle de ses serviteurs et de ses amis, mais ces témoignages stériles d’affection commencent à ne plus leur suffire, et le ministère était vraiment fondé à supplier la chambre de faire cesser un état de choses si dangereux pour lui. La troisième question d’existence ministérielle, c’est, on le sait, le procès. Le procès marche à ravir. Les pairs arrivent à souhait à leur poste, les uns de Vienne et de Rome, les autres de Stuttgart et de Stockholm. M. de Saint-Aulaire, M. Latour-Maubourg, M. de Saint- Priest, M. de Montebello, ont déjà fait leur rentrée au foyer de l’Opéra et dans les salons de Paris. Le ministère n’a qu’un chagrin, c’est de ne pouvoir faire revenir M. de Saint-Simon qui est aux Indes orientales; mais si l’ajournement du procès a lieu, comme il se petit faire, on enverra un bâtiment à Pondichéry, qui ramènera un juge de plus. Si M. Sébastiani remplissait la promesse qu’il a faite aux électeurs de Vervins, nous n’aurions pas un seul ambassadeur à son poste; mais n’importe, pourvu que le procès ait lieu. Au 1er mai, jour de sa fête, le roi jouira d’un plaisir que ne pourrait se donner en ce moment aucun souverain en Europe; il se verra entouré de ses ambassadeurs en Russie, en Autriche, en Suède et en Suisse, de ses ministres à Turin, à Stuttgard et à Rome. Il ne manque à cette bonne fête que M. Sébastiani, qui sommeille à Londres, et M. de Rayneval qui joue un maigre rôle à Madrid. A propos de M. Sébastiani, nous devons faire observer à M. Thiers, qui vantait l’autre jour les exploits de ce grand général en le faisant figurer près de Bonaparte au pont d’Arcole, que M. Sébastiani était alors occupé à se faire battre ailleurs. Si M. Thiers veut ouvrir sa propre Histoire de la Révolution, il y trouvera les noms des officiers qui figuraient à Arcole. C’étaient Masséna, Augereau, Lannes, Verne, Bon, Verdier, Muiron, Belliard; mais M. Sébastiani ne s’y trouvait pas. Il faut retrancher des belles pages de la vie militaire de M. Sébastiani sa part de ce haut fait, que M. Thiers lui accordait si libéralement l’autre jour; mais ce que personne ne contestera à M. Sébastiani, c’est sa glorieuse journée d’Almanacid. Enfin, la dernière difficulté disparaît comme les autres. L’acceptation du maréchal Maison parait certaine. Seulement, elle n’est que temporaire, Il parait que le maréchal tient à retourner à Saint-Pétersbourg au mois de Décembre prochain. Le maréchal Maison n’aime pas les longs ministères; il a été quinze jours ministre des affaires étrangères; il consent à garder le ministère de la guerre pendant huit mois. C’est déjà du progrès. Au reste, rien n’est désespéré avec le maréchal Maison, et il n’est pas très difficile de faire changer ses résolutions. On peut le penser du moins; car, à Saint-Pétersbourg, le maréchal disait partout hautement, et souvent sans nécessité, qu’il n’accepterait pas le ministère, et que toutes les offres des ministres, qui sont maintenant ses collègues, seraient bien inutiles. Le voilà ministre cependant. Qui sait si son goût pour Saint-Pétersbourg lui durera long-temps? Une petite circonstance, assez insignifiante en elle-même, avait un peu diminué tout récemment, à Saint-Pétersbourg, le crédit de notre ambassadeur. On sait que les rangs sont parfaitement tranchés en Russie, et, qu’il ne s’y trouve pas de classe intermédiaire entre la noblesse, la cour et la plus humble bourgeoisie. Dans cette dernière classe, nous écrit-on de Saint- Pétersbourg, l’ambassadeur avait distingué une personne qui excitait son intérêt, et il la voyait avec quelque assiduité. Son intérêt pour elle alla même si loin, qu’il ne refusa pas de présider un petit bal qu’elle donna pendant cet hiver, et dont le maréchal, entouré de petits marchands et d’ouvrières endimanchées, fit les honneurs avec une bonhomie populaire, digne d’un représentant de la révolution de juillet. Ce goût de l’égalité fut peu admiré à la cour de Russie, et le maréchal eut à essuyer quelques froideurs, qui diminueront peut-être le regret que lui cause son départ. Ce n’est pas assez que le concours, peu attendu, du maréchal Maison vienne en aide à ce bienheureux ministère; il faut encore que le maréchal Soult, ce candidat redouté, ait pris à tâche de se détruire lui-même. Le maréchal, dans son dernier voyage à Paris, était poursuivi de deux idées fixes. Il voulait à toute force présider un ministère de la gauche, et à toute force aussi persuader à tout le monde que sa ruine est complète. Le maréchal disait, à qui voulait l’entendre, que les affaires de l’état l’avaient tant absorbé, que les siennes en ont terriblement souffert. Son dernier ministère lui coûte sa fortune; c’est là ce qu’il affirme du moins. Il ajoute qu’il sera désormais forcé de vivre du produit de sa terre de Saint-Amand, de ses fruits et de ses légumes, et d’augmenter, au fond de sa province, le nombre de nos vieux soldats laboureurs. Touchés de la détresse du maréchal, Mme Adélaïde et M. le duc d’Orléans voulaient qu’on lui achetât pour un million de tableaux. On sait comment le roi réduisit cette somme à cinq cent mille francs. Ce prêt, selon le roi, ce don, d’après le maréchal, ne se réalisera qu’en cinq paiemens annuels, comme l’indemnité américaine. Qui sait même si ces termes de paiement n’ont pas été savamment combinés avec ceux de l’indemnité? Toujours est-il que, pendant cinq ans, le maréchal ne sera pas maître de ses mouvemens, qu’on le tiendra à sa solde et dans une sorte de dépendance qui l’éloignera du ministère. Il faut espérer que le pauvre duc de Dalmatie emploiera ces cinq années à refaire sa fortune, et à sortir de l’indigence où il se trouve. Le roi subit patiemment M. de Broglie et M. Guizot; la chambre est dévouée, la majorité compacte et si disciplinée, qu’on la dirait formée des mains même de M. de Villèle; la chambre des pairs est à deux genoux; les concurrens s’effacent, les rivaux et l’opposition sont divisés, le pays semble plongé dans une insouciance profonde, et demande à peine si on le gouverne et qui le gouverne. Qui pourrait donc maintenant s’opposer à l’accomplissement des vues du ministère, à sa puissance, à la réalisation de son système, s’il a un système? Personne, si ce n’est le ministère lui-même. En France, on ne tue guère les pouvoirs; ils se suicident. Ainsi ont fini tous les ministères de corruption qui se sont écroulés les uns sur les autres, laissant sur le sol cette épaisse couche de fange sur laquelle repose tout l’édifice politique que nous voyons. Personne donc ne renversera le ministère, ni les écrivains, ni les orateurs de l’opposition, ni la magistrature, ni la pairie, ni la chambre. Lui-même, lui seul se renversera. Qui peut nuire maintenant à M. Thiers, si ce n’est M. Thiers? Quel antre que M. de Broglie fera choir M. de Broglie à force de faux pas? Qui peut mieux que M. de Rigny compromettre le titulaire actuel du ministère de la guerre? Qui pourrait écrire contre M. Persil des factums plus violens que les ordonnances et les circulaires du garde-des-sceaux. Quels sont les pamphlets qu’on lit à la tribune contre le ministre de l’instruction publique, si ce n’est la volumineuse collection des pamphlets de M. Guizot? Pour nous, adversaires de ces hommes et de ce système, nous ne leur souhaitons d’autre mal que l’accomplissement rapide de tous leurs projets; nous espérons que tous leurs projets de lois seront votés, que les fonds leur seront prodigués à pleines mains; nous désirons qu’on les seconde dans tout ce qu’ils tentent; leur règne sera plus court, et ils auront plus tôt trouvé le terme de leur chemin. Cette quinzaine s’est passée fort tranquillement, en dépit des patrouilles et des ordres du jour destinés à jeter l’alarme dans la garde nationale. Les théâtres et les églises ont été remplis d’une foule immense, et l’on compte à Paris plus de vingt mille étrangers arrivés depuis peu de temps. Il va sans dire que ce n’est pas dans les environs du Luxembourg qu’ils établissent leur demeure. Là les habitans paisibles déménagent, effrayés qu’ils sont de l’appareil militaire et du déploiement de la police qui se fait dans ce quartier. Dans le jardin du Luxembourg, on trace des enceintes pour l’artillerie, en dehors on dispose des quartiers pour la cavalerie, on dresse des tentes, on forme des postes sans nombre pour les fantassins On dirait qu’on veut se venger sur la population du quartier latin des insolences qu’on souffre des États-Unis d’Amérique. C’est dommage qu’on ne puisse faire venir nos flottes à Paris; on leur ferait aussi prendre part à cette campagne qu’on est impatient de commencer. Il y avait si long- temps que ce belliqueux ministère n’avait guerroyé sur le pavé de Paris! Vienne une occasion favorable, et nous le verrons bientôt faire flotter au vent le glorieux drapeau de la rue Transnonain. A défaut de troubles séculiers, nous avons failli voir l’émeute dans l’église. Une double émeute même menaçait de troubler la tranquillité du diocèse de Paris; deux émeutes de vicaires, dirigées, l’une contre le curé de Saint-Roch, l’autre contre le curé de l’Assomption. Heureusement, l’archevêque de Paris est un habile stratégiste. Par une savante combinaison, il a transporté les vicaires de Saint-Roch à l’Assomption, et ceux de l’Assomption à Saint-Roch; et, grace à ces deux coups d’état, les pasteurs sont rentrés en possession de l’autorité que leur contestaient leurs suppléans. Si M. de Quélen voulait prendre le commandement du Luxembourg, il éviterait peut-être beaucoup d’embarras an ministère. Un de nos amis, traversant, il y a deux jours, ce quartier proscrit, a trouvé sous ses pas une pièce dont la lecture nous prouve que les accusés d’avril se préparent à faire une énergique défense devant la chambre des pairs. La main qui a tracé cet écrit est peu exercée; les caractères sont presque illisibles, l’orthographe défectueuse, mais le style est d’une curieuse énergie, et la pensée, souvent logique, au milieu de l’emphase et des déclamations qui l’obscurcissent. Ce morceau est sans doute l’ouvrage d’un ouvrier de Lyon ou d’un soldat compromis dans les troubles; son défenseur ou son conseil, à qui il l’avait peut-être confié, l’aura perdu sur sa route. Nous nous hasardons à donner, sans les approuver, quelques fragmens de cette défense, destinée d’ailleurs à la publicité; nous tenons la pièce entière à la disposition de celui qui l’a perdue. En voici le début: «Les accusés d’avril, en présence de l’avenir qui se prépare et s’accélère, doivent-ils accepter moralement la juridiction que la force brutale leur impose, et forcés de comparaître devant un tribunal exceptionnel, doivent-ils se choisir ou accepter des défenseurs? enfin, la chambre des pairs, convertie en tribunal, est-elle compétente? Bien plus, un tribunal, quel qu’il soit dans l’ordre de choses actuel, après la révolution de 1830, est-il compétent? Telles sont les questions qui s’offrent à la pensée, au moment où juges et accusés vont bientôt se trouver en présence. «Accusé d’avril, ayant à répondre de mes actes devant la chambre des pairs, n’aurai-je pas, avant tout, à leur demander compte, de quel droit ils m’accusent et quel est leur mandat? n’aurai-je pas à leur dire: Non, vous n’êtes pas mes juges, vous qui vous prétendez issus du pouvoir populaire, et qui voulez appliquer la justice en son nom? «Non, vous n’êtes pas mandataires du peuple, vous qu’on a vus sous toutes les formes, et variant selon les révolutions, associer constamment vos noms aux actes. «Vous qui prétendez défendre et continuer l’oeuvre des révolutionnaires de Juillet; vous qui, semblables aux stériles frétons, venez jouir sans travail des fruits de la victoire; dites-nous donc, défenseurs privilégiés du pouvoir actuel, quels sont les bienfaits dont la France glorieuse ait à bénir ce régime. (...) «Sous la restauration, le sang des patriotes a coulé de l’échafaud sur la place publique. Mais depuis 1830, il n’est point de ville où le domicile du citoyen n’ait été violé, et qui n’ait vu son pavé rougi du sang de ses habitans. «Sous la restauration, le parquet, insatiable de vengeance, appelait incessamment sur la tête des vaincus la rigueur des lois, et les patriotes échappés au glaive de la loi, ou à la baïonnette du soldat, comptaient leurs glorieuses campagnes d’apostolat par les années de prison. «Les deux grands pouvoirs du royaume, oubliant leur mission, se transforment en juges criminels, et l’on voit aussi l’ancien palais des rois transformé en prison d’état. «Sous la restauration, la police, limitée, ne comptait à la rigueur que la gendarmerie, et dans les grandes circonstances, la garde royale et les gardes-du-corps . «La quasi-légitimité, plus large, plus progressive dans l’art de gouverner les hommes, sut augmenter l’ancienne police, et lui associer les troupes de ligne et la garde nationale, prenant les premiers par l’obéissance passive, et les seconds par la peur, l’égoïsme et le mensonge. Aux cours prévotales ont succédé les conseils de guerre, et si les exécutions n’ont point décimé les accusés des 5 et 6 juin, ce n’est que par la crainte de l’opinion publique. Si le sang des accusés n’a point coulé par la main du bourreau, cela n’a pas tenu à ces magistrats et soldats à la fois. Si nous comptons encore vivans parmi nous ces jeunes hommes dont le crime est le nôtre, et dont nous acceptons la solidarité; si l’espérance nous reste encore de presser un jour sur nos coeurs nos frères, nos amis; si l’espérance nous reste encore de voir un jour la France heureuse, libre et glorieuse, non, cela n’aura pas dépendu de vous, hommes du sabre et de l’obéissance passive, vous qui, pendant vingt ans, n’avez cessé de prêter votre appui à nos oppresseurs; vous qui, dans l’oisiveté d’une paix sans gloire, avez ameuté vos soldats contre nous, ainsi qu’on voit les chiens dun berger capricieux mordre à plaisir, et pour obéir seulement, le troupeau inoffensif marchant, guidé par l’instinct, à la plus simple liberté. «Eh quoi! défenseurs de l’ordre publie, vous-mêmes nés du désordre, vous nous accusez de vouloir l’anarchie, parce que nous voulons largement, c’est-à-dire pour le peuple, ce que vous n’avez voulu que pour vous; vous qui, au nom du peuple, et pour vous seuls, avez usurpé le pouvoir populaire, vous nous accusez de vouloir le désordre! «Hommes aveugles, ouvrez donc les yeux et voyez! L’anarchie que vous détestez s’est, avec vous, assise au pouvoir, elle vous suit comme une ombre et vous enveloppe de toutes parts. «Et c’est vous tous, défenseurs intéressés du monopole et du privilége, vous, fauteurs de l’anarchie sociale, qui nous accusez et qui prétendez nous juger! «Est-ce donc nous seuls qui avons porté le trouble dans la vieille société et déchiré le vieux pacte social? Imprudens! c’est vous, qui, semblables à des larrons, avez porté le trouble et la désolation dans la maison du maître, que vous avez dépouillé et chassé pour vous approprier son bien, que lui-même, dans l’origine des temps, avait usurpé sur le peuple, seul et grand propriétaire naturel de la richesse sociale; et lorsque la vieille société agonise et meurt dans vos débiles mains, nous voulons, nous, régulariser ce mouvement qui vous déborde de toutes parts. Et de quel droit nous accusez-vous? N’agissons-nous pas en vertu du même droit que celui en vertu duquel vous avez renversé un pouvoir impopulaire, moins détestable cependant que celui par lequel vous l’avez remplacé? «Accusés d’avril, et traînés devant les hommes qui se croient le droit de nous juger, devons-nous choisir ou accepter des défenseurs? non, sans doute, et leur incompétence radicale nous en dispense naturellement. «Accusé d’avril, non, je n’ai point à accepter ou à choisir d’avocat, car la défense en pareille matière toujours est immorale. Qu’on laisse à des criminels l’art mensonger de nier ou défigurer leurs actes... Permis à eux, dans leurs crimes détestables, de chercher à tromper à la fois, s’il se peut, eux- mêmes et le public accusateur par la voie de ses magistrats; mais un vrai républicain, en l’absence de ses juges naturels (les vrais mandataires du peuple), ne doit chercher de défenseurs que dans sa propre conscience, et, fort de ce conseiller incorruptible, il fera pâlir devant lui ses accusateurs timorés. Cependant, loin de moi l’idée de flétrir l’ordre des avocats! Oui, par cela seul qu’ils se consacrent à la défense des malheureux, quels qu’ils soient, leur état est honorable. «Accusé d’avril, seul devant mes accusateurs dorés, fier de mon droit, qui est celui du peuple, confiant dans la cause sacrée de la liberté, je n’attendrai mon jugement que de l’opinion populaire, qui déjà vous flétrit; et, sous l’accusation d’un crime qui entraîne la peine capitale, je vous apporterai hardiment ma tête, sans crainte toutefois que votre justice en fasse tomber un seul de ses cheveux.» En publiant ces notes, nous n’avons eu d’autre pensée que celle de faire connaître quelle sorte d’hommes la cour des pairs s’apprête à citer devant elle. L’exaltation d’idées qui règne dans cet écrit, et la direction de ces idées, indiquent une éducation politique toute spéciale, qui ne peut avoir été faite dans les journaux, même dans les feuilles de la couleur la plus prononcée. La Tribune et le Réformateur sont encore fort loin du langage de ce plaidoyer tout-à-fait authentique. Il prouve que la presse, quelle que soit sa nuance, est une puissance modératrice; le talent naturel qu’on ne peut méconnaître dans ce morceau prouve aussi que le langage de la raison et de la justice ne serait pas perdu, si on l’employait avec de tels hommes, eux que les rigueurs du cachot, une longue captivité et les traitemens les plus durs, n’ont pu dépouiller de leur constance, et d’une sorte de dignité. On annonce pour demain une immense promotion de membres de la Légion-d’Honneur. Cinq cents chevaliers seront nommés, sans compter les grand’croix et les commandans. On compte sur ces nominations pour stimuler le zèle de la garde nationale, car c’est sur elle particulièrement que doit tomber cette pluie de faveurs. Quelques peintres seront également décorés; un directeur de spectacle, M. Jouslin de la Salle, un musicien, M. Halévy, sont compris, dit-on, dans cette promotion. On ne nomme pas un seul homme de lettres, destiné par le ministère à subir cette distinction. La mauvaise presse est proscrite, et pour la bonne, les fonds secrets sont votés. La fête du roi sera complète. Mme Malibran vient d’être engagée à Londres, pour jouer à Drury- Lane le rôle de Mme Falcon, dans l’Opéra de la Juive. Mme Malibran recevra 2,000 livres sterling pour la saison. PUBLICATIONS NOUVELLES Nous croyons faire plaisir aux amis des livres religieux, à ceux qui aiment à méditer sur des pensées élevées et intérieures, en leur annonçant deux livres d’un même auteur anonyme: Arthur, ou Religion et solitude, et un recueil de Pensées choisies de Saint- Martin. Ces deux volumes qui se trouvent à la librairie religieuse de Toulouse (rue du Foin-Saint-Jacques, l6) contiennent un grand nombre de sujets de méditation morale, de passages tirés des anciens pères, ou des théosophes modernes. L’auteur anonyme qui, après avoir vécu de la vie du monde et des passions, paraît s’être retiré dans la solitude, et qui unit une sensibilité très tendre à une imagination poétique encore émue, commente les pensées qu’il cite, les orne de ses souvenirs et y ajoute des développemens de même source, en une langue parfois négligée, mais heureuse et pleine d’onction. La dixième livraison des Suites à Buffon vient de paraître; elle forme le quatrième volume de l’Histoire des végétaux phanérogames, par M. Spach. Nous ne nous sommes pas trompés dans nos prévisions, en annonçant, dès son apparition, à cette entreprise, tout à fait hors de ligne, un succès complet. Expression de la science actuelle la plus avancée, elle satisfait pleinement le besoin que sentent chaque jour davantage ceux qui se livrent à l’étude de l’histoire naturelle, de trouver réunis sur un seul point les faits et les idées dispersées dans une multitude effrayante d’ouvrages particuliers et de recueils académiques. Plusieurs des traités spéciaux dont se compose cette importante collection, seront incessamment terminés, et nous attendons ce moment pour en entretenir nos lecteurs d’une manière approfondie. VOYAGES EN ARABIE, par Burckhardt. Ce livre n’était encore connu en France que par les extraits plus ou moins étendus qu’en donnèrent divers journaux, lors de son apparition en Angleterre, il y a quelques années. La Revue elle-même lui a consacré eu l831 un article étendu. Mais ces morceaux détachés n’ont pu donner qu’une idée imparfaite de son mérite éminent. Burckhardt est un voyageur tout-à-fait hors de ligne; savant et consciencieux comme Niebhur, parlant arabe comme le célèbre Aly-Bey, il est avec ce dernier le seul Européen qui, dans ces derniers temps, ait pu pénétrer, déguisé en pèlerin, jusqu’au tombeau du prophète, sans éveiller les soupçons des fidèles, grâce à sa profonde connaissance de la langue du pays. Faisant profession ouverte de l’islamisme, il a pu lever impunément les plans des deux villes saintes, la Mecque et Médine, et cela avec tant d’exactitude, que peu de grandes cités d’Europe nous sont maintenant aussi bien connues. Non content de décrire les édifices sacrés, objets de la vénération des musulmans, et les autres lieux publics, il n’omet aucun détail sur les moeurs des habitans, et cela souvent à propos d’un fait insignifiant qui eût échappé à un observateur moins profond. Ce sont surtout, les notes sur les Bédouins qui méritent de fixer l’attention. Il n’a pas, il est vrai, pénétré dans les plaines du Nedjd où vivent leurs principales tribus; il s’est mis en communication avec eux dans les deux cités saintes, et en a obtenu une foule de renseignemens précieux qui laisseront peu de chose à faire à ses successeurs. M. Léon de Laborde, le dernier voyageur en Arabie, a trouvé le souvenir de Burckhardt encore vivant parmi les Bédouins, que ce dernier avait visités, et il est probable qu’on parlera encore long-temps dans le désert du scheickh Ibrahim. C’est le nom que Burckhardt avait pris en adoptant le costume et les moeurs musulmanes. Avant de visiter le Hedjaz, ce voyageur, dont on ne peut trop déplorer la perte, avait visité l’Égypte et la Nubie. Ce premier voyage, dont il avait envoyé le récit complet à la société d’Afrique à Londres, a également vu le jour avant celui dont nous parlons en ce moment, et est encore moins connu parmi nous. Il est vivement à désirer que le traducteur de ce dernier, à qui nous devons d’avoir déjà fait passer tant de bons ouvrages de ce genre dans notre langue, veuille bien se charger de ce nouveau travail. Ce serait rendre un service considérable aux amis des sciences géographiques que de leur donner Burckhardt tout entier. Il se publie actuellement, sous le titre de Théâtre européen, une nouvelle collection des meilleures pièces des théâtres étrangers, beaucoup plus complète et plus satisfaisante que celle qui a paru sous la restauration. Ainsi la seconde livraison nous donne tout entière la belle pièce de Calderon, le Médecin de son honneur, qu’on ne connaissait qu’imparfaitement. Cette entreprise littéraire ne peut manquer de réussir. M. Roques vient de publier une nouvelle édition de sa magnifique Phytographie médicale, ou traité des champignons et plantes vénéneuses. Nous en reparlerons prochainement. Henri Dupuy, rue de la Monnaie, un volume in-8°, en vers, intitulé la Cité des Hommes, par M. Adolphe Dumas. Nous reviendrons sur cette publication. On vient de placer aux Tuileries trois nouvelles statues de MM: Pradier, Debay et Foyatier. Le Cincinnatus de M. Foyatier vaut mieux que le Spartacus du même auteur; il y a moins d’emphase dans l’attitude, moins de vulgarité dans le détail musculaire: mais rien absolument ne personnifie Cincinnatus. Le Périclès de M. Debay n’est autre chose que le travail d’un ouvrier patient; la tête est maigrement copiée sur un buste antique, l’ajustement est mesquin, la draperie sèchement traitée; les nus sont d’une rondeur qui exclut toute finesse. L’expression du Périclès de M. Debay est celle d’un esclave obéissant. Il est fort à regretter que le Phidias de M. Pradier manque d’idéalité, et que la tête en particulier soit insignifiante, car il y a dans cette statue plusieurs morceaux d’un mérite supérieur. Le bras droit est un chef-d’oeuvre de modelé; les plis du manteau ramassés sur la partie gauche du torse ont de la souplesse et de la légèreté; mais le manteau s’ajuste mal sur l’épaule droite. M. Berlioz donnera dimanche son dernier concert, dans la salle des Menus-Plaisirs. On sait avec quel intérêt le public a accueilli les trois séances que ce jeune compositeur a données au commencement de l’hiver. Celle qu’il annonce est de nature à vivement émouvoir la curiosité: on y entendra la Symphonie fantastique avec tous ses développemens. M. Listz s’est chargé de l’intermède; il exécutera les variations sur la Marche d’Alexandre de Moschelès. F Buloz. 14 Mai 1835. Toutes les prévisions des véritables partisans de l’ordre et du calme ne se sont réalisées que trop promptement. Le ministère, et les pairs qui se dévouent avec tant de zèle à l’accomplissement de ses projets, savent enfin quels embarras les attendaient dans le procès qui vient de commencer d’une manière si défavorable. Ces embarras, tout le monde les avait annoncés, le ministère seul était aveugle. Aujourd’hui, il faut les surmonter, marcher en avant, et se jeter dans une voie dont l’issue est bien douteuse. Les ministres actuels viennent quelquefois parler, à la tribune, de la sagesse du pays. Sa sagesse est vraiment grande et digne d’admiration, en ce moment surtout. Il reste calme et impassible en face d’un ministère qui se plaît à soulever toutes les passions. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui est en émeute, qui tracasse, qui tourmente toutes les classes, tous les corps de l’état; et c’est la nation qui joue le rôle modérateur du pouvoir, et qui le regarde se démener sans partager les violences auxquelles il se livre. En voyant tout ceci, on se demande où sont les révolutionnaires les plus turbulens, sur le banc des accusés ou sur le banc des ministres? Assurément, si la paix publique se trouvait troublée, par suite du procès, ce dont nous doutons fort, ce ne serait pas de la prison du Luxembourg, mais bien de la salle et des sièges dorés de la pairie que seraient partis les premiers brandons. Un homme d’esprit et haut placé disait tout récemment qu’il voyait bien, dans un avenir plus ou moins éloigné, la possibilité de la chûte du gouvernement, mais qu’il ne comprenait pas qu’on pût admettre la pensée de la chûte du ministère. Aujourd’hui, disait- il, au point où en sont les choses, on ne pourrait créer un nouveau cabinet sans faire une fournée de pairs, et sans dissoudre la chambre des députés, ainsi que la garde nationale, ou du moins, tout son état-major, tant ces différens pouvoirs ont été compromis par le ministère. Aussi le ministère est maître des choses, et il restera. Dans la chambre des députés, le ministère avait posé la question de son existence sur le traité des vingt-cinq millions. Ce pas a été victorieusement franchi. La chambre des députés s’est généreusement dévouée à toutes les flétrissures qui devaient résulter d’un tel vote. Dès ce jour, elle a appartenu corps et ame au ministère. Le règlement des comptes de 1834, et toutes les discussions qui ont lieu depuis quinze jours, l’ont bien fait voir; c’est un marché si bien conclu, que les ministres se donnent tout au plus la peine de se montrer au palais Bourbon; leur partie se joue maintenant au Luxembourg. Cette partie était difficile à engager. La chambre des pairs renferme un grand nombre d’hommes tranquilles, qui ne demandent que la sécurité et le repos qu’ils croient avoir bien gagné par tant d’années consacrées à la guerre ou aux travaux de la science et de l’administration. Elle se compose, en partie, d’ambitions satisfaites, qu’on ne saurait plus stimuler. La crainte et la peur ne pouvaient y servir de levier, comme dans le cercle rétréci des idées mercantiles et bourgeoises qui règnent dans l’autre chambre. Les pairs les plus influens étaient, en outre, opposés au procès. M. Decazes, établi paisiblement dans les grands appartemens du Luxembourg, se souciait peu de se voir troublé dans son nouvel établissement. Sa conduite à l’égard des accusés qu’il avait interrogés, prouvait suffisamment qu’il blâmait toutes les rigueurs de cette procédure. M. Pasquier, il faut bien le croire, avait présenté au roi plusieurs mémoires en faveur de l’amnistie. M. de Talleyrand haussait les épaules de pitié, quand on lui parlait du procès-monstre. Tout semblait s’opposer à ce procès; mais il était nécessaire à l’existence du ministère, et il devait se faire en dépit de ceux qui le repoussaient; il devait même se faire par eux, et aujourd’hui nous les voyons entraînés à le soutenir. Ils vont plus loin encore que ne voulaient les ministres, et demain peut-être, ceux-ci seront forcés de les calmer. On dirait que le feu a pris tout à coup à la pairie. Qui sait jusqu’où la passion va maintenant l’entraîner? Nous n’avons pas besoin de rapporter les détails de ce procès, ils se trouvent partout; nous ferons donc seulement remarquer par quelle gradation rapide, la procédure est arrivée au désordre et à l’état de violence où elle se trouve. La pairie était traînée malgré elle à ce procès; M. Pasquier, cédant à une nécessité politique qui le dominait, se voyait forcé de présider les étranges débats qui se préparaient; les nobles magistrats voulurent au moins juger à leur aise, et s’arrangèrent pour ne pas renoncer trop complètement à leur vie douce et molle. Les accusés avaient choisi pour leurs conseils et leurs avocats, des hommes énergiques comme eux, peu accoutumés aux ménagemens du barreau, disposés à faire entendre de rudes vérités aux juges. M. Pasquier commença par se débarrasser des défenseurs, au moyen d’un bon arrêt discrétionnaire, rendu uniquement par sollicitude pour cette bonne chambre qu’il affectionne et qu’il mène presque à son gré. Le motif du premier arrêt de M. Pasquier n’est pas plus large et plus élevé que nous le disons; entre lui et M. Decazes, c’est à qui rembourrera le plus doucement le siège de la pairie, et le rendra plus commode. Malheureusement, les touchantes précautions de M. Pasquier ont déjà produit des effets bien amers. On a vu avec quelle âcreté s’est poursuivi ce premier débat, et quelles coërcitions successives il a fallu exercer contre les avocats, les conseils de discipline, les accusés rebelles, les défenseurs qui les ont appuyés par une protestation, contre la presse qui défend leurs droits, contre la garde nationale qui demande qu’on ne viole pas les siens; peu s’en est fallu que les pairs absens n’eussent leur part de ces rigueurs, et ne fussent sommés de se rendre sur leurs siéges sous peine de déchéance. La vieille pairie a eu peine à se mettre en campagne; mais maintenant elle a l’épée au poing, et elle paraît décidée à exterminer tout ce qui ne voudra pas se soumettre. Explique qui pourra le rôle de M. Pasquier dans toute cette affaire. Les journaux lui font dire aux ministres qu’en poussant ce procès comme ils le font, ils creusent sa tombe et préparent son cercueil. Nous pouvons affirmer à ceux qui font tenir ce langage à M. le président de la chambre des pairs, que M. Pasquier est l’homme de France qui songe le moins à sa tombe et à son cercueil, et qui a le moins envie d’y entrer. M. le baron Pasquier est un jeune barbon plein de vigueur, qui serait parfaitement en état de lutter avec le ministère, s’il en avait la moindre envie, et dont l’esprit, sain et ferme, trouverait autant d’expédiens contre le procès qu’il en trouve contre les accusés, si cela lui semblait convenable. Nul doute que M. Pasquier n’ait dit quelques bonnes paroles dans la salle des délibérations; mais nous l’avons vu à l’oeuvre dans la salle d’audience, et on nous permettra de le juger par ses actions. Nous n’avons pas lu ses mémoires en faveur de l’amnistie, mais nous savons que, de son chef, il a privé de défenseurs ces accusés qu’il eût voulu voir amnistiés, dit-on. On ajoute qu’il ne s’est pas montré l’un des moins ardens à soutenir la proposition du duc de Montebello, à créer par conséquent un second procès-monstre, lui que le premier effrayait tant! Tout ceci s’accorde bien peu avec l’esprit des quatre mystérieux mémoires de M. Pasquier en faveur de l’amnistie. Où s’arrêteront toutes ces violences? Après avoir cité à la barre les accusés et les défenseurs des accusés, il faudra bien en venir à la garde nationale, qui prétend, dans ses protestations, que tout le procès n’est qu’une illégalité, aux pairs qui tiennent le même langage dans leurs lettres à la chambre, sans compter les journalistes, qui s’expriment assez net et assez haut. Ne craint- on pas que le procès-monstre ne finisse par produire une protestation-monstre des pairs, des avocats, des gardes-nationaux et de tous les partisans de l’amnistie? Déjà le maréchal Gérard, aidé de M. Etienne, prépare une brochure où il prouve, pièces en main, que les ministres lui ont proposé l’amnistie au moment où ils espéraient le raccoler pour la présidence, dévolue depuis au maréchal Mortier. Voilà déjà le procès qui va passer dans la chambre des députés par la demande de mise en accusation de MM. Cormenin et Audry de Puyraveau. La minorité de la chambre des députés n’aura-t-elle pas sa protestation aussi? Et alors ne faudra-t-il pas à son tour la mander à la barre de la chambre des pairs? Cur non? comme dit M. Dumas, pourquoi pas? La déraison, l’ivresse et la violence ont-elles des limites? En présence de tels faits, il ne reste plus aux soutiens du pouvoir qu’à déchirer le droit et à monter à cheval, et c’est ce qu’on veut peut-être. L’empire fait déjà seller ses vieux chevaux de bataille; et dans sa circulaire aux officiers de l’armée, le maréchal Maison recommandait un dévouement absolu et une obéissance sans bornes. Tout ceci sent fort l’état de siège, qu’on regrette chaque jour, en disant qu’il eût été facile d’employer ces journées d’exception à se débarrasser de beaucoup de gens qui incommodent fort le pouvoir aujourd’hui. Il n’y a pas deux jours qu’on a trouvé sur la table de M. Thiers sa propre histoire de la révolution, ouverte à la page qui contient le récit du coup-d’état du 18 fructidor. Le ministère a trouvé, dans la chambre des pairs, des élémens très favorables aux combinaisons qui s’exécutent à cette heure, et qu’il a seulement fallu exciter un peu pour les mettre en action. Deux classes de généraux; d’abord les officiers de l’empire, employés par la restauration, irrités à double titre contre la révolution de juillet, par les traditions du gouvernement impérial, et par les ressentimens que leur a laissés la chute du trône des Bourbons; puis, ceux que la restauration avait exilés ou laissés dans l’oubli, et qui n’ont jamais admis le gouvernement constitutionnel. Ceux-là proposent un moyen bien simple de sortir d’embarras, et de terminer le procès. La chambre des pairs nommerait une commission composée de maréchaux de France et d’officiers-généraux, laquelle se forcerait en conseil de guerre; en deux jours les accusés seraient jugés, et le jugement exécuté à deux pas, dans la grande allée de l’Observatoire où la chambre a déjà fait fusiller le maréchal Ney. Les jeunes fils de pairs qui se forment aux grandes affaires dans la tribune qui leur est réservée, sont grands partisans de ce projet, et on peut les entendre dans les corridors de la nouvelle salle, où ils vantent hautement ce mode de procéder. Le général Lascours, qui semble destiné à remplir à la chambre des pairs le rôle de M. Bugeaud dans l’autre chambre, le général Guilleminot, MM. de Sparre, Ségur, Pajol, Athalin, Gazan, Rumigny, Baudrand, Lallemand, occupent les premières places dans ces deux catégories. Ce n’est ni chez M. Decazes, dans un grand dîner, ni dans le salon de M. le duc de Broglie, que la proposition Montebello a été conçue et élaborée, comme l’ont annoncé quelques feuilles. Ce jour-là M. Decazes et M. de Broglie étaient presque seuls, et leurs salons à peu près abandonnés. C’était dans un lieu plus central que le Luxembourg, et plus fréquenté que l’hôtel des affaires étrangères, que les meneurs de cette affaire étaient assemblés. Tous les généraux de la chambre haute s’y trouvaient; M. de Montalivet, M. Barthe, M. d’Argout et les ministres, assistaient à la séance. Ce fut M. Cousin qui en fit l’ouverture. A lui appartient l’honneur de l’initiative de ce second procès. Rien n’est plus curieux que M. Cousin depuis l’ouverture des débats du Luxembourg. A son langage, on le prendrait pour un de ces vieux et coriaces généraux de l’empire, dont je viens de parler, pour une de ces culottes de peau, passez-moi le terme, dont tout le parfum aristocratique de la chambre des pairs n’a pu adoucir la rudesse. A le voir arriver à son banc, les yeux baissés, à pas de loup, n’osant regarder ni les accusés, ni le public, ni ses collègues, on dirait, au contraire, un saint qui va s’agenouiller devant l’autel. M. Cousin a certainement oublié le temps où il recrutait activement pour le carbonarisme parmi ses jeunes adeptes, et il serait sans doute fort étonné si quelques- uns des accusés de Paris lui rappelaient que c’est à lui qu’ils ont dû autrefois leur initiation dans les ventes. M. Cousin compte aussi quelques amis, qu’il se plaît encore à nommer tels, parmi les signataires de la protestation des défenseurs; mais, se fondant sur un classique exemple, il s’est dit sans doute: Amicus Plato, sed magis amica veritas. En conséquence, il a eu l’honneur de proposer la mise en accusation des défenseurs et des gérans de journaux qui ont inséré la protestation du 11. Dans l’assemblée dont nous parlons, on se prononça tout d’une voix pour la proposition de M. Cousin. Il s’agissait de la faire agréer à la chambre des pairs. M. Cousin, ne se souciant pas d’attacher le grelot, avisa son ancien élève, M. le duc de Montebelo, qu’il faut se garder de confondre avec son frère, M. Alfred de Montebello, jeune homme spirituel, qui a figuré pendant une année dans l’opposition modérée de la chambre des députés. M. de Montebello, qui arrive de Stockholm, où son ton tranchant lui a fait peu d’amis, ne pouvait que gagner une plus importante ambassade en prenant sur lui la responsabilité des idées politiques de son ancien pédagogue. On convint qu’il serait soutenu par tous les hommes de l’empire, et que le général Lallemand, l’un des grand’croix de la Légion-d’honneur nommés le 1er mai, ferait auprès de lui les fonctions de chef d’état-major. On a vu les résultats de cette proposition. Comme tout se prépare de longue main à la chambre des pairs, il a été question, dès le premier jour, de la pénalité qu’on infligerait aux nouveaux accusés. On a parlé de 10,000 francs d’amende, sans compter l’emprisonnement. Quatre-vingt-onze signataires sont cités, plus dix gérans de journaux environ; ce qui procurerait au fisc un bénéfice d’un million. Ce serait autant de trouvé sur la grosse amende de vingt-cinq millions que nous a infligée l’Amérique. Nous voyons avec douleur la pairie se jeter si aveuglément dans cette voie, et se laisser entraîner par ses membres les plus violens et les moins indépendans, à de telles mesures. Il semble que cette assemblée, dont la majorité se compose de vieillards, et où devraient dominer la modération et la prudence, soit livrée à une fougue de jeunesse. On en est à se demander ce qu’elle a fait de ses lumières et de son expérience. Que voulait-elle en privant si induement les accusés de leurs défenseurs? Se dispenser d’entendre les discours un peu vifs et hardis qu’elle attendait de M. Carrel, de l’abbé de La Mennais, de M. de Cormenin et de quelques autres? Et voilà qu’elle les amène par la main à sa barre dans l’intérêt de leur propre défense, avec de nouveaux griefs et de nouveaux motifs d’irritation. Nous savons que la cour des pairs est de force à tout entendre, et que son existence ne dépend pas de l’effet de ces plaidoiries; mais il faut être logique: si elle voulait repousser ce calice, nous ne voyons pas pourquoi elle se décide tout à coup à le boire. Elle craignait le scandale, et elle le fait naître maintenant. Or donc, puisqu’elle le veut, elle entendra de nouveau M. Carrel, elle écoutera M. de La Mennais, qui lui fera voir ce que c’est qu’un prêtre, et M. de Cormenin avec sa parole mordante, si la chambre des députés consent toutefois à livrer humblement un de ses membres à la chambre haute. Bien loin est le temps où M. de Cormenin rayait, en sa qualité de député, de la liste de la pairie, les membres nommés par Charles X. Voyez de quelle haute considération vont jouir les pairs de France qui retourneront à leurs ambassades, en commençant par M. de Montebello. Cette campagne judiciaire, si bien menée, donnera un grand lustre à notre diplomatie en Europe! Les dépêches des ambassadeurs étrangers auront précédé nos plénipotentiaires; si ces dépêches répondent au ton de dédain des envoyés qui les expédient chaque jour, on peut en deviner d’avance le contenu. Les jeunes princes sont restés parfaitement étrangers au procès; ils évitent même d’en parler. Le duc d’Orléans, retiré à Saint- Cloud, où il habite un pavillon, ne reçoit pas de visites; il ne voit que quelques intimes, lit, se promène, tiré le pistolet, et ne vient à Paris que pour rendre ses devoirs au roi, et faire exécuter des manoeuvres au Champ-de-Mars. Ses serviteurs ont ordre de dire que le prince est fatigué des plaisirs de cet hiver, et qu’il a besoin de repos; mais le fait est qu’il s’isole. Les généraux de l’empire et les partisans du conseil de guerre disaient cependant bien haut qu’on pouvait compter sur lui. On a parlé d’une scène qui a eu lieu entre la femme de l’accusé Beaune et M. le grand-référendaire. M. Decazes lui aurait conseillé de s’habiller en homme pour assister aux séances de la cour, où la présence des femmes est interdite; il aurait ajouté, dit-on, quelques complimens de mauvais goût en cette occasion, et que certainement M. Decazes ne s’est pas permis. Quoi qu’il en soit, Mme Beaune aurait interpellé le grand-référendaire avec beaucoup de dignité, et lui aurait demandé si les pairs de France n’avaient ni mères ni femmes, eux qui traitent ainsi les infortunées qui sollicitent de leur pitié un coin près du tribunal où l’on traîne leurs maris. Cette allocution fort touchante, avait, dit-on, ému vivement le grand-référendaire, et s’il eût dépendu de lui, sans doute la demande de Mme Beaune n’eût pas été refusée aussi durement. On a aussi beaucoup parlé d’une loge voilée où l’on suppose que se cachaient de grands personnages intéressés au procès, du moins on le présume par l’action de l’un d’eux, qui a vivement porté la main à l’un des rideaux de cette tribune, au moment de la tumultueuse protestation des accusés. Nous croyons savoir que cette loge était occupée par des dames. Qui sait? nous avons assez bonne opinion de M. le grand-référendaire pour supposer que peut- être Mme Beaune se trouvait parmi les spectateurs inconnus. Il faut renoncer pour aujourd’hui à toucher une autre question que le procès. Le procès renferme tout l’avenir; il absorbe tous les autres événemens. Un fait gravé s’est produit le mois dernier à Bougie; la dignité nationale vient d’y être abaissée vis-à-vis des Arabes et des Cabaïles à la hauteur de la paix à tout prix. Le gouvernement d’Alger vient de donner, sans doute pour l’édification et la conversion de l’orgueil musulman, Un grand exemple d’humilité chrétienne. Peu de personnes en France savent ce que c’est que Bougie, ce coin de rochers nus et brûlans, où, pour l’élévation de quelques-uns et la perte du plus grand nombre, l’aveuglement de l’intérêt personnel et la précipitation ignorante ont jeté quelques milliers de Français entre les griffes de la maladie et sous le feu presque incessant des Cabaïles. Heureusement que le choix d’un chef distingué vint mêler aux embarras presque inextricables de l’occupation quelques chances de succès. Le colonel Duvivier, nommé par le maréchal Soult commandant supérieur à Bougie, est un homme de haute probité, d’un caractère fier, d’un esprit élevé, d’une intelligence prête à tout; connaissant mieux qu’aucun Français, peut-être, les hommes et les choses de l’Afrique; sachant négocier avec les Arabes; sachant les battre; capable enfin de sauver Bougie, si l’on eût permis que Bougie fût sauvée. Dès l’origine, de graves difficultés s’élevèrent. On désirait la pacification du pays, mais à des conditions qui la rendaient presque impossible. Des ordres arrivés de Paris interdisaient formellement les moyens de rigueur. Beaucoup de philantropes quand même veulent qu’aux incendies, aux pillages et aux massacres des Barbares, la civilisation n’oppose que ses protocoles, ses éco! es d’enseignement mutuel et quelque peu de régime représentatif. Ces gens-là, une fois qu’ils tiennent une déclamation, ne consentent pour rien au monde à lâcher prise. Quelle que soit la réalité, il faut à toute force qu’ils achèvent, même en Afrique, la phrase qu’ils ont commencée en Europe. Cet amour pour les moissons, les vignes et les maisons des Cabaïles, fut la première cause de la prolongation de toutes nos misères. Cependant le colonel Duvivier, quoique traînant au pied le boulet de quasi-impossibilité qu’y avait attaché le pouvoir, n’en marchait pas moins vers son but. Par ses négociations, il divisait l’ennemi. Par ses heureux et brillans combats, il les dégoûtait de la guerre, et en même temps, par la fermeté de sa contenance et de sa volonté, il soutenait nos troupes au milieu des privations, des épidémies et des rudes labeurs qui les minaient de toutes parts. Toujours travaillant, veillant ou combattant, à travers les périls, les souffrances physiques et d’indicibles ennuis moraux, avec une surabondance merveilleuse de courage et d’efforts, il mûrissait, par les sueurs et le sang, ce résultat si difficile de la paix, mais d’une paix fière et durable. Il ne devait pas cueillir ce fruit. Le comte d’Erlon, gouverneur- général de nos possessions, avait donné des missions secrètes, qu’il avait niées officiellement, à un intrigant arabe et à un jeune homme de vingt-cinq ans, commissaire du roi à Bougie; ceux- ci s’apprêtaient dans l’ombre à s’emparer frauduleusement de l’oeuvre si péniblement et si habilement élaborée par le colonel Duvivier. Ils étaient entrés en relation avec un scheïk du pays, nommé Ouled-Reïba, et avaient obtenu de lui cette déclaration: qu’il ne voulait pas traiter avec le commandant supérieur de Bougie. Un jour les deux ambassadeurs improvisés montèrent dans une chaloupe, sur laquelle ils déployèrent fièrement le drapeau tricolore, et allèrent de l’autre côté de la rade s’aboucher avec le scheik. Pour cette infraction aux lois militaires, qui dans une place en état de siège défendent, sous peine de mort, toute communication avec l’ennemi, le commissaire du roi fut arrêté; mais il fut relâché après quelques heures de captivité. Deux on trois jours après, il partit pour Alger et il en revint bientôt, rapportant cette fois des lettres officielles. Le gouverneur avouait enfin les pouvoirs qu’il avait antérieurement donnés en cachette au commissaire du roi et à l’entremetteur arabe. En même temps il envoyait, pour renouer les négociations entamées avec Ouled-Reïba, M. le colonel du génie Lemercier, afin de satisfaire le caprice de l’Arabe, et de ne pas contrarier l’antipathie qu’il manifestait contre le colonel Duvivier. Voyant la complaisance des Français, le scheïk en profita pour exiger que leurs plénipotentiaires vinssent seuls et sans troupes le trouver sur son terrain, où il les attendait à la tête de ses cavaliers. Il fut fait selon son désir. Alors sûr de la soumission aveugle des Français à ses ordres, il annonça que non-seulement il ne voulait pas traiter directement avec le colonel Duvivier, mais que même il ne traiterait jamais avec les Français, tant que le colonel Duvivier serait commandant supérieur à Bougie. En vain le colonel Lemercier hasarda quelques timides controverses en faveur du condamné; en vain il pria que la sentence fût révoquée, si c’était possible; en vain il demanda grace pour le colonel Duvivier; le scheik fut inexorable. Après avoir fièrement enfermé le représentant du gouvernement français dans le cercle de sa condition immuable, il rompit la conférence. Il avait raison en effet de chercher à éloigner à tout prix un homme, qui, au lieu de consentir à ramasser la paix sous les pieds de l’ennemi, la lui aurait tendue au bout de son épée victorieuse. Il n’y avait, ce semble, qu’une seule réponse à une si insolente proposition: marcher sur la tribu et camper sur son village, au milieu de ses figuiers et de ses moissons, jusqu’à ce qu’elle vint à composition. Mais que la philantropie se rassure; nous serons clémens. Un bâtiment à vapeur a été expédié sur-le-champ à Alger pour annoncer la bonne nouvelle: Ouled-Reïba consentait à accorder la paix à la France, pourvu qu’on lui sacrifiât tout d’abord le commandant supérieur de Bougie. Sans doute, le même navire emportait une lettre du colonel Duvivier, demandant à être rappelé plutôt que d’être un obstacle à cette pacification si ardemment désirée et implorée à deux genoux. Sans doute le gouverneur, loin de sentir dans cette simple requête une ironie amère, n’y aura vu qu’un motif de joie et une facilité de plus pour arriver à l’accomplissement de ses honorables voeux. En effet, le bateau à vapeur est revenu d’Alger à Bougie avec une étonnante célérité; le colonel Duvivier est révoqué de ses fonctions, et le colonel Lemercier est nommé commandant supérieur à sa place. Mais on ne recueillera pas le fruit de lèze-dignité nationale, dont on a déjà en plein assumé la honte. Ceux qui ont agi ainsi ont trahi leur inexpérience du pays et de ses habitans. Ils ignorent la valeur d’un traité conclu avec un scheik et la nature de cette autorité versatile non organisée, basée sur le simple caprice d’une population avide de nouveautés. Un scheik n’a nullement mission pour faire la paix, et sa signature n’a tout au plus qu’un sens individuel, comme indice de son désir particulier, en supposant encore qu’il arrive quelquefois à un Arabe de faire concorder ses actes extérieurs avec sa disposition intime. D’ailleurs, une tribu n’est pas le pays; en sorte qu’en admettant qu’un traité ait quelque importance, il en faudrait non pas un, mais cinquante. Or, l’accession d’une tribu à un parti, loin d’être pour les autres une raison d’attraction vers le même centre, n’est le plus souvent qu’une cause de répulsion plus vive. Voici les probabilités de l’avenir: Ouled-Reiba exploitera la passion du gouvernement français pour la paix; il allongera sans fin, au fur et à mesure de ses besoins, la série de ses prétentions. Les belliqueuses tribus de M’zaïa, en haine de notre nouvel allié Ouled-Reïba, rompront la neutralité dans laquelle elles se renfermaient depuis huit ou dix mois, et nous aurons la guerre. Ouled-Reïba exigera que nous l’aidions à soumettre ses ennemis, et par là nous aurons encore la guerre. Nous nous battrons, seulement ce ne sera pas pour notre compte, ce ne sera pas pour notre gloire, ce sera pour consolider le principe de notre humiliation. Puis, quand nous aurons vaillamment guerroyé pour la plus grande puissance du scheik, l’allié s’évanouira; l’Arabe, le musulman, l’ennemi des chrétiens restera, mais plus redoutable, plus hostile qu’auparavant, et fort de toute la force que nous lui aurons communiquée à nos dépens. Frithiof's Saga Or Tee Legend Of Frithiof. (9). Parmi les monumens de l’ancienne littérature du Nord, connus sous le nom de Saga, celui peut-être qui offre le plus d’intérêt romanesque et dramatique, tout en conservant un caractère d’héroïsme primitif, c’est la Saga de Frithiof. Frithiof est bien un personnage de ces temps presque fabuleux de la Scandinavie, où elle avait ses Thésée et ses Jason. Fils d’un paysan norwégien, mais ne craignant ni les hommes ni les dieux même, il fend de son glaive le bouclier du roi son rival, brûle le temple de Balder, lutte en chantant avec les vagues et contre les puissances magiques qui l’attaquent du sein de la tempête. Le vaisseau Ellida, nef animée et intelligente comme la nef Argo, s’élance et combat sous lui, comme un coursier de guerre foule à ses pieds les ennemis de celui qu’il porte à travers la mêlée. Au milieu de ces scènes où éclatent une vaillance et une force plus qu’humaines, s’allume au coeur du farouche roi de la mer un amour dont la constance et même la délicatesse ne laissent rien à désirer. Ce récit rude et touchant des aventures de Frithiof a fourni, il y a quelques années, à M. Tegnér, le premier poète de la Suède, le sujet d’un poème où il a reproduit heureusement le caractère de l’antique original, en l’adoucissant. Ce poème a eu un succès d’enthousiasme en Suède. En peu de temps, on en a fait en Allemagne trois traductions. Aujourd’hui, une traduction élégante et fidèle vient de mettre ce produit de deux âges de la littérature scandinave à la portée de tous ceux qui connaissent la langue anglaise. Cette traduction servira à faire apprécier à la fois le caractère des anciennes traditions héroïques du Nord, et celui de la poésie suédoise moderne, presque entièrement ignorée sur le continent, où les noms de Staguelius, de Kellgren, de Lidner, d’Atterboem, de Tegnér, mériteraient d’être plus connus. Richelieu Et Mazarin, par M. Capefigue, paraîtra lundi prochain. F. Buloz. Notes. (1) Chez Hachette, rue Pierre-Sarrazin, 12. (2) Rusaud à Lyon; Poussielgue-Rusand, Paris, rue Hautereuille, 9. (3) Alexandre Johanneau, rue du Coq-Saint-Honoré, 8, 2 vol.. in-8°. (4) Nous commencerons probablement ces deux sections à partir de janvier. (5) Cette section comprendra l’analyse des voyages nouveaux français et étrangers. (6) Chez Charpentier, rue de Seine. (7) Chez Dufey, rue des Marais. (8) 1 vol. in-8°, chez Dentu, Palais-Royal. (9) London, A.-H. Bayly, and co. Cornhill. Source: http://www.poesies.net.