Chronique De La Quinzaine. Par François Buloz. (1803-1877) Tome I TABLE DES MATIERES 31 Octobre 1833. 14 Novembre 1833. 30 Novembre 1833. 14 Décembre 1833. 31 Décembre 1833. 31 Janvier 1834. 14 Février 1834. 28 Février 1834. 14 Mars 1834. 30 Avril 1834. 14 Mai 1834. 14 Juin 1834. 30 Juin 1834. 15 Juillet 1834. Notes. 31 Octobre 1833. La situation de l’Espagne occupe toujours les esprits. De grands paris avaient été ouverts à Paris et à Londres en faveur de don Carlos, et don Carlos ne se montre pas. Ses partisans eux-mêmes ne lèvent encore la tête que fort timidement, et la fin malheureuse du seul d’entre eux qui a déployé un peu d’audace, du vieux Santos-Ladron, fusillé dans la Navarre, n’a pas été suivie des sanglantes réactions auxquelles on devait s’attendre. Jusqu’ici le parti de Charles V ne compte de noms populaires que ceux de Santos-Ladron, enterré maintenant dans les fossés de Pampelune; du faux curé Mérino, spectre encore moins redoutable que celui de Ladron; et du marquis de Valde-Espina, plus connu par ses richesses que par sa capacité et son courage. La reine a pour elle des hommes qu’il suffit de nommer: Saarsfield, Murillo, El Pastor et Castagnon. Les troubles de l’Espagne sont cependant loin d’être terminés, car la Péninsule n’est pas seulement divisée, comme on le pense, en carlistes et en constitutionnels, en partisans de la régente et en partisans de l’infant; il existe dans la nation espagnole des germes de division assez nombreux pour entretenir une guerre civile aussi longue que celle des Maures. Déjà du temps des cortès, en 1822, les partis étaient très nombreux en Espagne, et chacun de ces partis se divisait en sectes qui commençaient à guerroyer les unes contre les autres. Les deux principales divisions du parti constitutionnel se composaient des francs- maçons et des communeros. Les chefs du parti maçon étaient Riégo, Mina, Galiano, Isturitz, Évariste San-Miguel, qui s’étaient emparés des affaires, et représentaient, dans la révolution espagnole, ce qu’on nomme aujourd’hui le parti de la résistance. À leur suite se traînaient les indifférens, les hommes à places, les vieux royalistes convertis à la constitution par l’appât d’un traitement ou des distinctions, gens que l’opinion confondait tous dans le même mépris, sous le nom d’anilleros, de camilleros et de pastelleros, pâtissiers ou ventrus. Les communeros étaient le parti du mouvement, parti énergique qui n’osait cependant pas rompre avec la monarchie, qu’il voulait fonder sur la souveraineté du peuple. Dans leurs réunions, qu’ils nommaient torres ou tours, par opposition aux loges des francs- maçons, ils prêtaient le serment de combattre jusqu’à la mort pour la liberté des communes et les franchises des anciens communeros de Castille, détruits par l’empereur Charles-Quint. Ces associations se composaient non pas seulement de bourgeois des villes et d’officiers de l’armée, mais d’un nombre infini d’ouvriers et de paysans. Palaréa, le duc del Parque, Ballesteros, Romero Alpuente, Reillo, Morales, Bertran de Lys, le malheureux Torrijos, figuraient dans ce parti, qui, plus que tous les autres, fut en butte aux réactions et aux persécutions des apostoliques. Pilous ne parlons pas des afrancesados, reste du régime du roi Joseph, parti qui s’efface chaque jour, et que remplace une autre nuance, celle des partisans du régime actuel de la France. L’ancien parti afrancesado comptait beaucoup d’hommes de talent; quelques-uns d’entre eux figurent dans le nouveau parti francais. El Pastor, le colonel Moreno, le colonel Valdès, de Pablo, Graces, faisaient partie des communeros. Mais tous ces partis se sont usés dans l’émigration; le meilleur de leur sang a coulé dans les expéditions tentées contre l’Espagne, où Pinto, Torrijos et tant d’autres ont péri. Les uns se sont énervés dans les petites intrigues de Londres et de Paris; les autres ont été oubliés en Espagne, où, pendant ce temps, se sont formés d’autres partis. Celui qui paraît devoir dominer aujourd’hui, et attendre la chute des Zéa-Bermudez, des Ofalia, pour se placer à la tête des affaires, est représenté par le marquis de Las Amarillas, homme jeune encore, puisqu’il a tout au plus quarante ans, et l’une des premières capacités de l’Espagne. Il a pour principaux soutiens le comte de Punon-Rostro, les ducs de San-Lorenzo, de Frias, San-Carlos, Casa-Irujo et le marquis de Santa-Cruz, qui a épousé la nièce de Mme Brunetti, femme de l’ambassadeur d’Autriche. Cette circonstance n’est pas aussi indifférente qu’on pourrait le croire. M. de Las Amarillas représente un juste milieu entre le ministère de M. Zéa-Bermudez, qui voudrait conserver le statu-quo de l’Espagne, et le parti modéré de l’émigration espagnole, qui demande une constitution moins démocratique que celle de l’île de Léon. Ces derniers ont conservé beaucoup de ramifications dans la Galice, couverte de ses caliegos, petits propriétaires qui ont gardé de l’attachement pour la constitution des cortès; dans la Catalogne, où Mina exerce encore de l’ascendant; dans les Alpuxarras, à Carthagène, à Grenade, à Malaga, à Cadix et à Valence, où les paysans ont été affiliés aux communeros. Dans un avenir peut-être très rapproché, le ministère de M. Las Amarillas, qui ne peut tarder à se former, aura ce parti à combattre. M. de Rayneval, homme d’une haute habileté, a déjà compris que c’est sur le nouveau ministère de M. Las Amarillas que devra s’appuyer l’alliance de la France, et que le rôle de notre gouvernement, tel qu’il est aujourd’hui, sera de protéger ce parti de juste-milieu contre les communeros, alliés naturels de l’opposition libérale et du parti de la république dans tous les pays. Il s’agit donc pour nos diplomates de former en Espagne un ministère, et de renverser au plus tôt M. Zéa-Bermudez, qui s’est placé par ses antécédens sous l’influence de la Prusse et de la Russie. Telle sera la nature de notre intervention en Espagne, et nous osons prédire qu’elle sera toute pacifique. Il est vrai qu’à la nouvelle de la mort du roi Ferdinand, il y eut un mouvement d’enthousiasme belliqueux au château des Tuileries. On obéissait à la fois et involontairement à un instinct égoïste, national et révolutionnaire. Dans le premier moment, on se laissa étourdir par les vieux généraux de l’empire et de la restauration qui se voyaient déjà traversant au pas de course toute la Péninsule et pénétrant de nouveau dans ces belles cathédrales espagnoles où se trouvent encore tant de tableaux de Murillo, de Cano et de Ribeira. On voyait d’avance, dans l’héritier du trône, un second pacificateur de l’Espagne; dans cette heureuse campagne qui s’ouvrait, un nouveau moyen d’entourer à peu de frais le trône de juillet de quelques rayons de gloire militaire. L’enivrement fut tel qu’on ne s’abordait qu’en parlant de cent mille hommes sur les Pyrénées, de subsides, de l’occupation des places fortes de Catalogne, etc. La loquacité de M. Thiers n’eut donc pas de peine à faire décider dans le conseil l’envoi de M. Mignet, chargé d’aller dire à Madrid tout ce qu’on avait pensé et senti à la cour de France, et d’offrir à la régente, de la part de son bon voisin le roi Louis-Philippe, des soldats, un gendre en expectative, et, ce qui est bien plus fort, de l’argent. Cependant, M. Mignet était à peine parti, que les ambassadeurs qu’on avait eu le temps d’amuser, en gardant secrète jusqu’au 4 la dépêche télégraphique de la mort de Ferdinand, reçue le 2, s’assemblèrent et vinrent troubler par quelques paroles d’aigreur les innocentes joies du château. M. Pozzo donna à lui seul plus d’inquiétudes que tous les autres. Il ne se plaignit pas, il n’accourut pas avec des remontrances, il ne fit pas le moindre bruit de ses courriers et des dépêches qu’il adressait à sa cour; au contraire, il se tint coi, et ne parut, pendant deux grands jours, ni chez M. de Broglie, ni chez le président réel, ni chez le président postiche du conseil. Le troisième jour au matin, l’anxiété de nos ministres était déjà si grande qu’ils eussent volontiers rappelé M. Mignet, s’il eût été possible, et que M. Thiers, le promoteur de cette mission, eut à essuyer quelques reproches fort amers pour un homme qui se prépare à franchir le seuil de la lune de miel. Il faut tout dire, M. Pozzo ne boudait pas seul. Le représentant d’une puissance bien autrement redoutable s’était retiré sous sa tente. M. Rothschild avait déclaré que, si on intervenait en Espagne, la rente éprouverait une forte baisse. Tout fut dit alors. On était bien préparé à résister quelques jours à l’empereur Nicolas, mais on ne tint pas une minute contre M. Rothschild. Une lettre de M. Thiers, on dit même une lettre du roi, fut adressée en toute hâte à M. Mignet. On lui écrivait d’engager M. de Rayneval à ne pas suivre trop littéralement les instructions de M. de Broglie, honnête homme, savant homme, mais non pas toujours habile homme, qui se cantonne trop rigoureusement dans ses principes, dans les intérêts du pays, et dont l’inflexibilité et la droiture embarrassent souvent nos grands hommes d’affaires. M. Mignet fut donc prié de se modérer, de n’annoncer qu’une intervention pacifique, et de ne promettre ni soldats, ni surtout un écu. On lui recommandait, comme aux fils de famille, de ne pas se montrer crâne et tapageur, et surtout d’être économe. Le courrier qui porta cette dépêche à Madrid trouva M. Mignet entouré par quelques femmes d’esprit qu’on avait jugées propres à deviner la mission du jeune diplomate. Mme de Santa-Cruz, dont nous avons parlé, confidente et amie de la régente, fêtait surtout M. Mignet. Toute cette jeune cour féminine, déconcertée par le visage vraiment diplomatique du profond et sérieux M. de Rayneval, semblait heureuse de trouver à qui parler. C’est donc par l’intermédiaire de Mme de Santa-Cruz que M. Mignet a rempli la mission dont il était chargé directement pour la reine-régente. La reyna gobernadora a agi dans cette occasion comme le feu roi Stanislas, qui laissait certaines choses à dire à son chancelier. Tout en se rapprochant des partisans du marquis de Las Amarillas, M. Mignet n’a pas laissé que d’avoir accès près de M. Zéa, à qui il a prêché, avec beaucoup de conviction, des mesures de rigueur contre les partisans de don Carlos. M. Mignet, historien assez vert de notre révolution, s’est un peu ressenti, en cette circonstance, de ses études sur le comité de salut public. M. Zéa, homme fort obèse et par conséquent conciliateur et prudent, a paru fort étonné, dit-on, d’entendre justifier l’exécution de Santos-Ladron par une bouche aussi fleurie et aussi élégante. Au reste, les succès du parti de la régente, confirmés par les dernières dépêches, ont singulièrement aplani les difficultés de cette mission, et notre cabinet ne sera probablement pas forcé de nier les promesses et les offres chaleureuses faites en son nom par M. Mignet. Voilà l’histoire de notre intervention en Espagne. Elle se bornera là sans doute, et le trône d’Isabelle s’affermira sans nous; mais on voit que nous l’avons échappé belle. Le roi des Français avait failli se brouiller avec M. Rothschild. -En Angleterre, les associations pour le refus de l’impôt des accises causent quelques inquiétudes. Le conseil a décidé que ces rébellions seraient réprimées avec énergie. De telles résolutions veulent être justifiées par le succès: elles le seront sans doute; mais le gouvernement anglais ne sera pas moins forcé de changer complètement, et avant peu, le système de ses taxes, qui pèsent trop lourdement sur le peuple. À la veille d’une pareille réforme, et des évènemens qui se préparent dans quelques-unes de ses plus importantes colonies, l’Angleterre doit renoncer à jouer un rôle bien actif sur le continent, et fût-elle pour nous un allié fidèle, cette alliance nous sera peu utile au moment du danger. Il est vrai qu’il nous restera le roi Léopold, qui disait, en réponse au discours de M. de Rambuteau: «Soyez certain que je suis l’ami de la France, et peut-être son ami le plus sincère!» Voilà certe de quoi empêcher de dormir le pauvre empereur Nicolas. Le malheureux accident qui a marqué au Bourget l’arrivée du roi et de la reine des Belges, sera long-temps le sujet des conversations du château, et déjà bon nombre de pièces de vers et de tableaux ont été commandés par M. Thiers pour éterniser l’action du roi Louis-Philippe en cette circonstance. Le courrier Verner, secouru et saigné par Louis-Philippe, au moment où, renversé de cheval, l’énorme diligence de famille vient de passer sur le corps, fournira plusieurs grandes pages à la prochaine exposition. On s’accorde généralement à louer la présence d’esprit et le sang- froid du roi, et un journal le félicitait assez maladroitement d’être le seul souverain phlébotomiseur de l’époque. Ce journal se trompe, et sans vouloir affaiblir le trait d’humanité du roi que nous apprécions mieux que personne, nous ferons observer que don Pédro et son frère don Miguel possèdent à un haut degré le talent de saigner; que tous deux ils ne sortent jamais sans être munis de lancettes, et que don Miguel a souvent ainsi sauvé la vie à ses écuyers ou à ses piqueurs frappés par le taureau. Au reste, on annonce la mort de ce pauvre don Miguel, tué, dit-on, devant Santarem. L’aventure du Bourget n’a pas nui à la réception du roi et de sa famille à l’Opéra, pendant la représentation de lundi dernier. La royauté de juillet, qui avait déjà affecté de la pompe et de l’apparat dans le dernier voyage de Fontainebleau, avait déployé cette fois un grand appareil militaire. Plusieurs bataillons de troupes de ligne, avec armes et bagages, campaient dans la rue Lepelletier, sous le vestibule extérieur de l’Opéra, et poussaient leurs postes avancés jusqu’à l’escalier intérieur et à la porte de la loge royale. Un escadron de garde municipale, trompettes en tête, se déployait devant la façade principale, et des vedettes de cavalerie occupaient toutes les avenues. Les corridors du théàtre étaient garnis de sergens de ville, et quelques banquettes du parterre envahies par des fonctionnaires moins ostensibles, pour qui la préfecture de police avait envoyé galamment retenir un certain nombre de billets. De telles précautions, prises à la face d’un souverain étranger, étaient un peu injurieuses pour la population parisienne. M. Thiers disait, il v a peu de temps, en notre présence: «Avant deux ans nous serons plus forts et plus puissans que Napoléon; et cela, sans la guerre!» Mais en vérité, c"est un peu la guerre qu’un tel déploiement de soldats; et le roi Léopold, à Paris est assez loin des Hollandais pour n’avoir plus besoin du secours de l’armée française. -Nous demandons pardon à nos lecteurs de parler encore du mariage de M. Thiers; mais nous ne pouvons leur laisser ignorer que son second ban a été publié cette semaine. Tous les peintres dont M. Thiers encourage le talent, en sa qualité de ministre des travaux publics, s’occupent en ce moment à préparer un album pour Mme Thiers. On dit que cet album sera une merveille, et qu’il surpassera celui qui fut offert autrefois par les artistes à la duchesse de Berry. Les poètes se réuniront sans doute pour former de leur côté un album littéraire, dans le genre de la Guirlande à Julie, qui rendit jadis mademoiselle de Rambouillet si célèbre. M. Barthélemy, qui excelle dans le genre doux et galant, contribuera bien pour quelques madrigaux à cette oeuvre. Au reste, M. Thiers n’encourage pas seulement les peintres et les poètes; au milieu de ses graves occupations, entre ses affaires de cour et de coeur, il a trouvé encore quelques heures à donner cette semaine à la lecture d’une comédie nouvelle de MM. Empis et Mazères. Le duc de Bassano, M. de Celles et quelques femmes d’esprit assistaient à cette lecture, et nous savons de bonne source que cette pièce a été trouvée très plaisante et très spirituelle. M. Thiers lui-même a été de cet avis. On l’a entendu dire aux auteurs qu’il se souvenait d’une de leurs meilleures comédies intitulée la Mère et la Fille: «Je ne vous cache pas, messieurs, a-t-il ajouté avec beaucoup de grace, que j’ai dû à la Mère et la Fille mes plus agréables momens.» M. le ministre des finances ne s’est pas montré aussi galant envers son collègue, M. Thiers, que les peintres et les écrivains. M. Humann avait émis plusieurs fois, en qualité de rapporteur du budget, le voeu de supprimer les deux recettes générales, voisines du département de la Seine, comme l’avait été celle de Paris, à la mort du receveur-général de la Seine, M. Lapeyrière. Les receveurs d’arrondissement de Melun et de Versailles eussent versé leurs fonds directement au trésor, comme font aujourd’hui les receveurs de Paris; et cette économie qui avait paru fort juste et fort raisonnable à M. Humann, lorsqu’il était député de l’opposition, lui semble encore telle aujourd’hui qu’il se trouve ministre des finances. Il faut rendre justice à M. Humann. Il est peu d’hommes plus équitables et plus inflexibles que lui, quand ses intérêts ne sont pas en jeu dans une affaire. M. Humann avait donc déjà décidé que la recette générale du département de Seine-et-Oise, vacante par la mort de M. Saulty, serait supprimée, et qu’il en serait ainsi de la recette de Melun, à la mort de celui qui l’occupe. M. Humann avait oublié une chose. C’est que M. Thiers se dispose à devenir gendre de M. Dosne, nommé autrefois, par ses soins, receveur-général du Finistère. Or, les propriétés de M. Dosne sont situées près de Mantes, dans le département de Seine-et-Oise, dont la belle recette se trouve si à propos vacante, et M. Thiers avait à peu près promis la mutation à son beau-père. Cette promesse avait été même garantie en haut lieu, dit-on; car on hésite encore à faire de M. Dosne un pair de France. M. Humann a été fort mal reçu, on pense bien, avec ses propositions d’économie, et l’on est fort occupé à lui faire entendre raison sur cette affaire. M. Humann est en général un peu opiniâtre; mais on espère qu’il ne se montrera pas inexorable en cette circonstance, et qu’il ne voudra pas troubler la touchante union qui règne depuis si long-temps dans le ministère. Nous ne dirons plus qu’un mot de M. Thiers. Le cocher qui a été la cause de sa chute, non pas dans un fossé, mais dans une carrière de Vaugirard, est, dit-on, celui qui sauva la vie à Casimir Périer, lorsqu’il se trouva engagé dans une émeute, au milieu de la place Vendôme, vers les premiers temps de la révolution de juillet. Bayard, c’est le nom de ce cocher, a failli faire tuer M. Thiers, mais il avait sauvé Périer. Il doit être absous; car il y a là, ce nous semble, une compensation très ample. Les jeunes légitimistes voyageurs sont revenus de Prague. Ils se félicitent beaucoup de l’accueil qu’ils ont reçu de Henri V et de Charles X; mais ils se plaignent beaucoup de la police autrichienne. Plusieurs d’entre eux ont été poursuivis comme des malfaiteurs; mais partout ailleurs que dans la Bohème, ils ont reçu le meilleur accueil. On leur a montré au Hradschin la fenêtre d’où Rodolphe II, aidé de son Ticho-Brahé, s’efforçait de lire dans les astres son destin, qui se termina presque aussi tristement que celui de Charles X, et une autre fenêtre d’où furent précipités, en 1618, les conseillers Martinez et Slebata ainsi que le secrétaire Fabricius. Tout parle de rois tombés et de ministres punis à Prague, et les notions qu’y ont recueillies les jeunes voyageurs produiront peut-être quelques utiles enseignemens. M. Charles Nodier a été reçu à l’Académie en remplacement de M. Laya. C’est un acte de justice auquel on doit applaudir, quoiqu’il soit bien tardif. M. Salvandy était le concurrent de M. Nodier; il s’était retiré de bonne grace au moment de l’élection. Les théâtres ont représenté quelques pièces nouvelles. Aux boulevarts, Struensée, drame de M. Gaillardet, ouvrage très faible et mal conçu; au Gymnase, le Soupçon, vaudeville sans intérêt et Christophe farce plaisante où Bouffé joue plusieurs rôles. Le seul événement dramatique de cette quinzaine, c’est l’apparition de Mlle Giulietta Grisi dans le rôle de Ninetta, de la Gaza ladra, si bien chanté par Mme Malibran. Mlle Grisi a obtenu un plein succès. Nous reviendrons sur cette brillante actrice. Un officier polonais, M. Charles Forster, vient de publier la première livraison d’un ouvrage intitulé: la Vieille Pologne (1). Ce bel ouvrage est un album historique et poétique, qui renferme les légendes célèbres de Niemciewicz, traduites et mises en vers français par nos poètes les plus distingués. Mme Desbordes- Valmore, Mme Tastu, Mme Ségalas, M. Alexandre Dumas, M. F. Soulié, M. de Pongervilie, se sont hâtés d’offrir leur plume à M. Forster; et nos meilleurs artistes lui ont promis leur coopération pour les dessins de cet ouvrage, qui représentent des sujets de l’histoire de Pologne. Nomner MM. Charlet, Deveria, Norblin, etc., c’est dire combien l’album polonais offrira de talent et de variété. La première livraison contient, outre un portrait de Niemciewicz, plusieurs de ces dessins dus à Charlet, une belle introduction de M. Forster, le chant de Piast, par M. de Pongerville, et d’autres morceaux distingués. Les livraisons suivantes offriront d’autres noms connus et estimés, et ajouteront encore à la vogue de cet ouvrage. -Sous le titre de Rome souterraine, il doit paraître dans la première semaine de novembre, au bureau de la Revue Encyclopédique, rue des Saints-Pères, un roman de M. Charles Didier. De belles études sur l’Italie et sur la campagne romaine ont déjà classé M. Didier au rang des peintres fidèles et sévères; nul doute que, dans la composition étendue qu’on annonce de lui, il n’ait porté le fruit de son long séjour à travers cette grande contrée, la chaleur et la mélancolie des souvenirs, et les inspirations d’une ame ouverte aux fortes leçons de l’histoire. Le roman de M. Didier sera de ces livres, à coup sûr, qui méritent d’être relus et médités. F. Buloz. 14 Novembre 1833. Les événemens politiques de cette quinzaine se réduisent à quelques faits assez nuls par eux-mêmes, mais qui se présentent à un oeil observateur, comme le point noir avant l’orage. Ces faits sont le discours de M. Persil à la cour royale, celui de M. Dupin à la cour de cassation, pour la rentrée des tribunaux, la dissolution de la garde nationale de Colmar et les considérans vraiment curieux de cette ordonnance, les coalitions des ouvriers boulangers, tailleurs, charpentiers et bottiers contre leurs maîtres, les articles du Journal des Débats contre la presse et le jury, et enfin l’élection à Évreux de M. de Salvandy. Le discours de M. Persil est bien fait pour exciter quelque sensation. Évidemment, M. Persil est jaloux de la rapide fortune de M. Thiers, dont la faveur a pris tant d’extension depuis cette séance à la chambre où il vint humblement déclarer à la tribune que toute la pensée gouvernementale résidait dans la tête du roi, et que rien ne s’était fait que par cette pensée, depuis l’établissement de la monarchie de juillet. Le métier de courtisan demande plus d’audace, plus d’impudeur, dans un gouvernement représentatif que dans une monarchie absolue. Du temps du roi Louis XIV, le duc de Lafeuillade se bornait à faire élever à ses frais, sur une place publique, une statue au grand roi, et à l’entourer de lanternes; le duc d’Antin en était quitte pour quelques abattis de bois afin de ménager des vues pittoresques à son maître; mais ces flatteries publiques avaient un certain caractère de noblesse et de grandeur. Les basses et viles flagorneries se faisaient dans l’intimité des cabinets et des petits appartemens. Les plus éhontés s’y livraient tout au plus dans la publicité des grands soupers et des fêtes; mais ce n’était jamais que dans l’enceinte étroite de la cour qu’on se dépouillait de sa qualité d’homme. Pas un de ces laquais de la royauté n’eût voulu se courber aux pieds de son maître à la face de la nation. Hors de la cour, dans leurs gouvernemens, dans leurs familles, au milieu de leurs vassaux, ils avaient besoin d’honneur et de considération, et là, ils jetaient un voile sur ce qu’ils avaient dit et fait à Versailles, ainsi qu’on se plaît à oublier les turpitudes d’une orgie. Mais un courtisan de ce régime de liberté où personne n’est forcé de l’être, un flatteur qui fait l’abandon de sa conscience et de sa dignité, sa tâche devient autrement humiliante et rude. Jour et nuit, sa flétrissure est imprimée sur son front, car c’est publiquement qu’il lui faut exercer son triste et profitable métier. Un roi constitutionnel fait peu de cas des louanges qu’on lui adresse dans son salon, surtout quand ce roi sait la valeur des choses, et quand il a pour maxime que tout doit se résumer par un accroissement de pouvoir et de fortune. Voyez M. Thiers! Avec tout l’esprit dont le ciel l’a doué, avec toute l’adresse qui l’a fait se faufiler au pouvoir en laissant tomber à chaque pas derrière lui, sur sa route, un de ces principes dont il s’était artificieusement paré, il n’a pu franchir le dernier degré qui mène à la fortune, qu’en se soumettant à cette misérable condition, et son ministère n’a réellement commencé que de l’instant où il s’est déclaré hautement l’humble serviteur, l’esclave sans volonté du maître. Les marchands hollandais n’étaient jadis admis au riche négoce du Japon qu’après avoir craché sur l’image du Christ; nos fonctionnaires et nos traficans libéraux de juillet ne montent aux honneurs qu’après avoir foulé aux pieds le crucifix de la liberté. M. Persil a donc fait à son tour sa profession de foi publique, et cette déclaration acquerrait quelque importance, s’il était vrai, comme on l’assure, qu’un haut personnage à qui se rapporte tout aujourd’hui, eût formulé de sa plume les passages de ce discours qui ont eu le plus de retentissement. Cette rentrée de la cour royale serait alors un véritable lit de justice, et il ne manquerait aux phrases suivantes, que la parole brève et haute d’un Louis XIV, botté, éperonné et le fouet à la main: «On se plaint de la coopération du roi au gouvernement dans les limites mêmes de la constitution: on veut l’en éloigner pour le placer au rang obligé des rois fainéans. C’est alors qu’on aurait bon marché de la monarchie: l’inutilité d’un roi qui n’aurait d’autre mission que de vivre aux dépens du peuple, serait bientôt démontrée, et la république naîtrait de la nécessité d’avoir un gouvernement véritable. Les républicains le savent, et voilà pourquoi, afin de mieux annuler le roi, ils se couvrent de cette maxime toute démocratique: Le roi règne et ne gouverne pas. «Non, messieurs, cette maxime n’est pas vraie; elle n’a pu être inventée que dans un système anti-monarchique. On en a récemment fait l’aveu. Elle n’était, nous a-t-on dit, destinée qu’à renverser la branche aînée, et, sous le roi de juillet, c’est, contre la monarchie elle-même qu’elle est dirigée. Régner et gouverner sont deux choses inséparables, ou plutôt elles ne forment, qu’une seule et même chose. Régner, c’est dominer, c’est être placé dans un lieu, dans une situation élevée, pour apprécier et juger les voeux et les besoins du peuple; gouverner, c’est ordonner d’après ce qu’on a vu et appris. L’un est l’examen, l’autre le jugement «Le roi, dans un gouvernement représentatif, est comme le pilote au gouvernail. Celui-ci observe l’état du ciel, les élémens, et s’en sert pour conduire et gouverner son vaisseau. Le roi, élevé au-dessus de tous, étudie le pays, juge si les opinions sont exactement représentées par la chambre des députés, et, d’après les résultats de ses observations, il la dissout, ou, en la maintenant, il choisit des ministres qui se conforment aux volontés qu’elle exprime, et au système qu’elle a cru devoir en faire sortir. Si les ministres s’en écartent, il les remplace par d’autres plus disposés, ou plus en état de comprendre ce qu’exige l’opinion publique. Ce n’est pas là seulement régner, c’est gouverner, dans toute la signification de cette expression. Les chambres sont, comme les élémens pour le pilote, elles ne gouvernent pas; elles indiquent si elles sont la représentation exacte du pays, comment le pays veut être gouverné. «Tout cela se fait sans absolutisme de la part du roi, qui ne peut avoir de volonté qui lui soit propre, ni d’intérêt, même dynastique, qui ne soit celui du pays, sans basse et aveugle soumission des ministres, sans abnégation de la part des chambres, qui sont toujours assurées (et l’expérience le prouve) de faire triompher l’opinion générale. Le principe de l’unité exige qu’il y ait un centre auquel tout vient aboutir: sans cela, nous n’aurions pas une monarchie, mais une pure démocratie que rien n’aurait la puissance de contenir.» Le Journal des Débats, qui a tous les genres de courages, même celui que Turenne s’accusait de ne pas posséder, le courage de la honte, le Journal des Débats s’est chargé de défendre la bannière remise aux mains de M. Persil. Le Journal des Débats est destiné à donner l’exemple de toutes les contradictions humaines. Il n’est pas une cause, un régime qu’il n’ait tour à tour attaqués ou défendus. La liberté de la presse et le jury ont eu leur tour cette fois, et à voir la violente sortie du Journal des Débats contre l’introduction du jury dans les jugemens de la presse, ses abonnés ont dû se demander s’ils ne recevaient pas quelque numéro oublié du Journal de l’Empire. Le Journal des Débats louait le même jour le discours de M. Persil et M. Salvandy, nouvellement élu à Évreux, qui fit à la chambre, sous la restauration, en qualité de commissaire du roi, un plaidoyer si éloquent en faveur des troupes suisses à la solde de la France. Après avoir boudé deux ans et plus la monarchie de juillet, M. de Salvandy vient enfin de rentrer au bercail. Il a eu l’honneur, disait le Journal des Débats, de présenter ses devoirs au roi et à la reine. -Faites votre devoir et laissez faire aux dieux! dit le grand Corneille. - C’est bien certainement ce que feront le Journal des Débats et M. de Salvandy. Les amis de M. Dupin ont cherché à faire croire que le discours du procureur-général à la cour de cassation était une réponse au discours de M. Persil. Il est vrai que M. Dupin signale dans son discours les progrès de la législation, tandis que M. Persil dénonce son insuffisance à l’égard de la presse; que l’un se montre très heureux et satisfait de la marche de la justice et de la liberté, tandis que l’autre demande à grands cris qu’on réforme la jurisprudence et qu’on pénètre dans d’autres voies: mais on peut tout au plus en inférer qu’en matières législatives, M. Persil est du mouvement, à sa manière, tandis que M. Dupin est de la résistance. Au reste, M. Dupin s’est bien gardé de se placer sur le terrain choisi par M. Persil, il a même évité la moindre allusion politique, s’enveloppant tout entier dans sa toge de magistrat, et cachant prudemment sous sa fourrure d’hermine ses opinions de la session prochaine, si toutefois M. Dupin, cet esprit si mobile, sait déjà quelles seront ses opinions dans la prochaine session. Pendant tous ces petits débats de foyer et de coulisses, on s’apprête à lever le rideau. Les chambres s’ouvriront à la fin du mois prochain. Une grave querelle s’était élevée entre les deux feuilles ministérielles à ce sujet. Le Journal des Débats assurait que l’ouverture des chambres n’aurait lieu que le 30 décembre; le journal de Paris déclarait, au contraire, qu’elle aurait lieu du 20 au 25. Pour les mettre d’accord, le ministère a fixé le premier jour de la session au 23. Le principe du juste-milieu est comme le saint-simonisme: il s’applique à toutes choses. Les grands acteurs sont tous prêts. Le maréchal Soult et M. Humann sont enfin d’accord. Leur accommodement ne nous coûtera que quatorze millions; mais l’union est une si belle chose, qu’on ne saurait trop la payer. M. Soult aura donc quatorze millions de crédits supplémentaires, sauf à tirer des chambres ce qu’on pourra. Le président réel du conseil remanie son projet de loi des forts détachés. Un roi qui règne et gouverne a besoin de ces petits moyens d’action pour aider ses ministres à administrer. M. d’Argout, qui, dans son rapport de dissolution, a accusé la garde nationale de Colmar d’avoir manqué de courage, prépare, dit- on, des modifications à la loi des gardes nationales. L’exemple de Lyon, de Strasbourg, de Grenoble et de Colmar, prouve assez que cette institution embarrasse le pouvoir. Pour la mettre en harmonie avec l’ordre de choses actuel, il faut nécessairement la dénaturer. Le discours de M. Persil annonce clairement des modifications à la loi du jury. M. Barthe n’est pas homme à s’opposer, en quoi que ce soit, aux vues de la royauté. Quelques anciens plaidoyers, en faveur de l’extension à donner au jury, ne l’arrêteront pas, car nos ministres rient beaucoup de leurs antécédens; personne plus que M. d’Argout ne se moque des royalistes de 1815; personne plus que M. Barthe, des libéraux et des carbonari; personne plus que M. Thiers, des ames probes, des écrivains consciencieux et honnêtes, et des lecteurs de son Histoire de la Révolution. Pour se distraire des légers ennuis que pourraient lui causer les chambres, la cour se prépare à se livrer de toutes ses forces au plaisir. La série des fêtes de l’hiver a commencé par un bal bourgeois à l’Opéra, précédé d’un intermède emprunté au marquis de Sourdis ou à Quinault. Les rois et reines des Français et des Belges ont été complimentés au sommet du grand escalier, par de petits enfans vêtus en Cupidons, qui leur ont présenté des bouquets et des guirlandes, et M. Dabadie a chanté à la reine des Belges une cantate de M. Dupaty, l’un des poètes les plus fleuris de l’empire. Ce bal a paru fort bien ordonné, et il nous eût semblé encore plus beau, si deux précautions, passablement injurieuses pour l’assemblée, n’avaient été prises. On avait eu l’attention de fermer les quatrièmes loges, par des raisons qu’il est inutile d’expliquer, et les rafraîchissemens étaient présentés, dit-on, par des agens de police élégamment vêtus en officiers servans. La police impériale était innocente et blonde en comparaison de la police dont nous a gratifiés la révolution de 1830. On parle toujours d’une intervention en Espagne, mais nous savons, à n’en pas douter, qu’en ce moment on a complètement écarté cette question du conseil. Ce serait un acte de résolution et de courage, et, ces choses-là, le ministère n’est jamais pressé de les exécuter. On ne s’occupe en ce moment dans un certain monde, que de Mme Thiers, qui sera certainement la femme à la mode pendant tout cet hiver. Il y avait foule, cette semaine, chez M. Herbault, pour aller voir les douze chapeaux commandés pour Mme Thiers. On ne parlait que du million donné en dot par M. Dosne à sa fille, et l’on assurait que, par un trait de modestie et de générosité qu’on ne manquera pas d’apprécier sans doute, c’était le futur lui-même qui, sous le voile de l’anonyme, faisait ce présent à sa fiancée. Quoi qu’il en soit, il n’y aura pas de fête brillante sans la femme du jeune ministre, et certaines personnes, à l’affût de tout, ont remarqué, au bal de l’Opéra, la tristesse profonde et la toilette négligée de Mme Leh... qui, jusqu’à ce jour, a donné le ton à la cour de la monarchie citoyenne. Mme Leh... est la seule illustration de ce nouveau régime, qui ne s’est pas encore effacée; un présent fait à la révolution de France par la révolution belge: deux innocentes révolutions, qui, après bien des efforts, n’ont encore produit qu’une femme. C’est beaucoup sans doute; mais le règne de cette femme est déjà prêt de finir; nous avouons franchement que s’il est dans notre destinée de subir une révolution nouvelle, nous ne serions pas fâchés qu’elle produisît un homme ou quelque chose d’approchant. Le rédacteur d’un journal ministériel a essuyé une disgrace un peu fâcheuse. Voulant s’avancer dans les bonnes graces de son beau- père, honnête médecin d’une petite ville de Picardie, il avait sollicité la croix pour ce digne homme, et à son insu. C’était une surprise qu’il voulait lui ménager pour le jour de sa fête, et en effet ce jour-là, le docteur trouva un brevet, un ruban rouge et une croix sous sa serviette. La joie fût grande au logis du médecin, homme rangé, contribuable exact, électeur ponctuel, qui avait l’espoir de devenir prochainement maire de la ville ou du moins conseiller municipal. Cette croix, survenue si à propos, ne pouvait qu’ajouter à ses espérances. Les félicitations durèrent tout le soir, et l’on se coucha gaiement, en se livrant à des songes dorés. Tout à coup, au milieu d’un rêve, où il se sentait doucement ravi aux cieux, sur une écharpe municipale, le docteur fut réveillé par un horrible vacarme, par un de ces charivaris qui signalent, dans une cité paisible, la présence de M. Thiers ou de M. Viennet. Son nom, joyeusement salué, ne lui permit pas de douter qu’il ne fût l’objet de cette fête qui se prolongea jusqu’au soleil, recommença le lendemain, le surlendemain encore, et le priva de sommeil pendant plusieurs jours. Quel supplice et quel affront pour un homme honoré, modeste et tranquille! Cependant le gendre du docteur dormait à Paris fort tranquillement, lorsqu’il reçut une lettre de son beau-père. Il s’attendait, comme de raison, à de vifs remercîmens du nouveau chevalier de la Légion-d’Honneur; mais il n’y trouva que ces mots: «Je vous défends de me revoir, et je vous déshérite.» -On ne sait si le ministre consentira à reprendre sa croix. -Le célèbre voyageur Douville, dont on n’avait pas de nouvelles depuis plusieurs mois, et sur le compte duquel on commençait à entretenir de graves inquiétudes, vient de rassurer le monde savant sur sa personne par une lettre écrite de Bahia et adressée à l’Institut. Peu satisfait des observations recueillies sur les Indiens du Brésil par ses devanciers, cet intrépide explorateur s’apprêtait à recommencer leur ouvrage, en entreprenant un voyage chez les Botocudos, d’après la méthode qui lui est propre et dont il est l’inventeur, c’est-à-dire à la tête d’une armée avec armes et bagages. Malgré son court séjour dans les environs de Bahia, ce savant botaniste avait déjà fait deux découvertes importantes: l’une que le fruit du rocouyer, dont il envoie un échantillon à l’Institut, fournit une teinture rouge qui pourrait être employée avantageusement dans les arts; l’autre, que deux palmiers, communs dans le pays, ont échappé aux recherches de ses prédécesseurs et sont nouveaux. Il en a jugé ainsi, avec ce coup d’oeil perçant qui le caractérise, à la seule inspection de la hauteur de ces arbres, dont l’un a quarante, et l’autre douze pieds d’élévation. Au retour de son invasion chez les Botocudos qu’il ne fait que pour se mettre en haleine, M. Douville annonce qu’il s’embarquera pour Mozambique, d’où il traversera l’Afrique, soit directement à l’ouest, soit en se dirigeant au nord-ouest. Une pareille entreprise nous ferait frémir pour tout autre voyageur, mais rien n’est impossible à l’illustre auteur du Voyage au Congo, et nous nous apprêtons, ainsi que la Société de géographie, à saluer incessamment en lui le Humboldt de l’Afrique!! -UNE REPRÉSENTATION AU THÉÂTRE ITALIEN. -Voici un tableau gracieux, un double trait de désintéressement, de sympathie et de dévouement parmi les innombrables traits d’égoïsme, de haine et de cupidité. Tout Paris sait à présent l’histoire simple et touchante de ces deux jeunes gens qui viennent de s’unir. Sans ôter à miss Smithson le nom qu’elle avait illustré, M. Berlioz lui a donné le sien, si justement célèbre aussi. Entre eux il y a eu mutuel échange de gloire, d’affection, de revers, de peines domestiques, de sacrifices et de mauvaise fortune. Je me trompe, il eut un bonheur de plus qu’elle; car elle fut dangereusement blessée, et il la sauva. Que de richesses ignorées des riches dans cette modeste alliance Ce sera dans le rôle d’Ophélia et le 4e acte d’Hamlet que Mme Berlioz-Smithson reparaîtra le 24 novembre au théâtre Italien, fête véritable pour ceux qui ont su apprécier son rare et pathétique talent. Madame Dorval, que nous avons le bonheur de pouvoir nommer à présent actrice de la comédie française, justice long-temps attendue et obtenue à force de triomphes et de couronnes, nous rendra Antony, ce drame de passion dont toutes les villes de France avaient hérité depuis quelques mois, à notre grand regret et à notre grande jalousie; ce rôle d’Adèle d’Hervey qu’elle a fait aimer partout où d’autres femmes l’avaient laissé méconnaître. Nous aurons les cinq actes, nous aurons tout ce roman de coeur, et Firmin y jouera pour cette fois seulement. Ce sera une étude et une comparaison curieuse à faire que sa manière et celle de Bocage, qui l’a créé, et qui sans doute va bientôt rentrer aux Français pour toujours. Puis viendra un grand concert de plus de cent musiciens, dirigés par M. Berlioz lui-même, et exécutant ses oeuvres. M. Liszt, le brillant, l’inspiré pianiste, fera entendre une composition de Weber sur cet instrument auquel il a donné un essor plus vaste qu’il ne l’eut jamais. Une symphonie nouvelle de M. Berlioz terminera cette belle soirée. On a souvent reproché à la Revue des deux Mondes de ne pas s’occuper assez des publications étrangères. Une entreprise littéraire comme la nôtre est longue et pénible à organiser; aujourd’hui que le développement auquel nous sommes arrivés nous permet d’opérer de nouvelles améliorations, nous promettons à nos lecteurs, pour la fin de cette année, un examen suivi des livres étrangers, anglais, allemands et autres. Il y a peu de mois, nous avons fait en Angleterre un voyage dans ces seules vues. Maintenant, un de nos amis et collaborateurs va faire pour la Revue en Allemagne un voyage semblable, afin de lier des relations avec les notabilités littéraires et les premiers éditeurs de ce pays. C’est ainsi que nous espérons nous rendre dignes de plus en plus des honorables suffrages qui nous arrivent journellement, et de la bienveillance publique. Que nos lecteurs et le pays continuent de nous prêter aide et appui, et nous avons la confiance de faire le recueil le plus complet et le plus important que la France ait encore eu. C’est là toute notre ambition, et rien ne nous coûtera, ni veilles ni sacrifices, pour atteindre ce but que nous nous sommes proposé. F. Buloz. 30 Novembre 1833. Les intrigues ministérielles, assoupies depuis quelques jours, sont au moment de se réveiller avec plus de force. Il n’est plus question de la démission du maréchal Soult, il est vrai; M. Humann a consenti à fermer les yeux sur les crédits nouveaux qu’il demande, et travaille de tout son coeur à faire, pour 1835, une seconde édition du budget normal de 1834, revu et augmenté de quelques articles. M. Thiers, de retour de sa tournée en Normandie, où il a fait, de son côté, avec une incroyable légèreté, des promesses qu’il lui sera impossible d’effectuer, et que son secrétaire-général, M. David, démentait à l’heure même, ne s’occupe que d’acteurs, d’actrices, de comédies et de tableaux. M. Guizot et M. de Broglie vivent paisiblement dans leur cercle d’intimes, et s’adonnent avec activité à une seule mais importante affaire, celle de marier leurs jeunes amis doctrinaires qui n’ont pas encore su trouver des dots assez considérables pour remplir l’un des statuts donnés à cette congrégation par sa fondatrice, Mme de Staël, qui prêchait si ardemment l’amour dans le mariage. On peut en rire, mais ce sont là les graves occupations qui absorbaient deux de nos ministres il y a peu de jours. Comme nous ne faisons pas les nouvelles, il ne tient pas à nous de les rendre plus importantes. M. d’Argout veillait seul au milieu de ce ministère engourdi, et le résultat des élections départementales lui paraissait si satisfaisant, qu’il ne parlait que d’en finir avec le tiers-parti, le carlisme et la république, en un mot, d’écraser d’un seul coup toutes les oppositions. À voir et à entendre M. d’Argout, on eût dit qu’il allait se revêtir du heaume et de l’armure du fameux baron des Adrets, l’un de ses ancêtres, et faucher comme lui tous les hérétiques. L’élan belliqueux de M. d’Argout n’a pas tardé à se communiquer aux autres membres du conseil, et c’est aux acclamations unanimes de nos hardis ministres que le plan de campagne de la session prochaine a été arrêté dans une de leurs dernières séances, qui ressemblait moins à un conseil d’état qu’à un conseil de guerre. Dans cette séance M. Barthe, encore ému de l’arrêt de la Cour de cassation dans l’affaire du crieur Delente, fit d’abord remarquer l’affectation qu’a mise le procureur-général Dupin à prendre la parole dans une question sur laquelle on pouvait laisser s’escrimer un substitut, et fit valoir, en dépit du mauvais succès, l’opportunité du pourvoi de M. Persil contre l’arrêt de la Cour royale, pourvoi qui avait déjà été arrêté dans une conférence à laquelle assistaient MM. Barthe, d’Argout, Persil et Gisquet. M. Persil peut donc se consoler; il a eu contre lui les deux premières cours du royaume, mais il emporte l’approbation de M. Barthe: victa Catoni. Le Caton de la chancellerie termina son discours en démontrant la nécessité de combattre ouvertement M. Dupin, avant qu’il fit lui-même les premières hostilités. M. Thiers, l’homme aux expédiens, approuva fort cet avis. Il rappela quelle avait été la conduite de Casimir Périer qui, dès les premiers jours de son ministère, avait nettement tranché les positions, et mis une chambre indécise dans l’alternative absolue de repousser M. Laffitte de la présidence ou de le voir porter sa démission au roi. Pour suivre autant que possible les erremens de Périer, M. Thiers proposa de porter M. Persil à la vice-présidence de la chambre, à la place de M. Bérenger. M. Persil, l’homme des partis extrêmes, condamné tout récemment dans ses actes et dans ses principes par deux arrêts, remplaçant M. Bérenger, esprit conciliant, mais attaché, par-dessus tout, à la liberté de la presse et du jury, M. Persil accolé à M. Dupin, qui vient de réfuter ses doctrines dans deux circonstances importantes, c’était là faire un coup de maître, un acte décisif, qui engagerait irrévocablement, dès les premiers jours de la session, une chambre déjà garottée par tant d’antécédens. Cette motion, ornée et appuyée de toute la faconde qui distingue M. Thiers, fut fort applaudie, et adoptée sans restriction. L’appui donné par le ministère, à la candidature de M. Salvandy était déjà un fait assez significatif; mais, par cette nouvelle mesure, on se montre à découvert, et personne ne pourra ignorer les voies dans lesquelles on est décidé à marcher désormais. C’est la liberté de la presse et le jury qu’on se dispose à attaquer dans M. Dupin et dans M. Bérenger, deux hommes paisibles et prudens, qui cherchaient à éviter le combat, et qui espéraient vainement se soustraire, par leur modération, aux périls de la guerre; mais la rage du pouvoir est devenue si forte qu’elle se prend à tout, et ne veut plus souffrir d’adversaires, de quelque nuance et de quelque couleur qu’ils soient. -En attendant qu’on en finisse de la révolution de juillet, son berceau va être démoli et mis aux enchères. On lisait, il y a huit jours, sur les murs de Paris et dans les annonces des journaux «L’ADJUDICATION DEFINITIVE de l’hôtel de M. Jacques Laffitte, sis à Paris, rue Laffitte, n° 19, aura lieu sur une seule publication, en la chambre des Notaires de Paris, place et bâtiment du Châtelet, le mardi 14 janvier 1834, heure de midi, par le ministère de Me Aumont, en douze lots, qui pourront être réunis.» Quelques jours après, un procès devant le tribunal de première instance entre la banque de France et la liste civile, est venu révéler la cause de cette triste opération. Me Lavaux, qui se présentait devant le tribunal pour la banque de France, demandait que M. de Montalivet, en sa qualité d’intendant général de la liste civile, fût condamné à payer une somme de 1,000,000 restant dû sur le premier terme échu de l’obligation de 6,000,000 garantie en 1830 par le roi en faveur de M. Laffitte. Me Dupin jeune, avocat de la liste civile, répondit que le roi avait cautionné M. Laffitte, il est vrai, mais que sa qualité de caution lui donnait, aux termes du code, le droit de demander la discussion préalable des biens du débiteur, c’est-à-dire, en termes intelligibles, l’expropriation de M. Laffitte et la vente de son hôtel et de toutes ses propriétés immobilières. D’après les lois, la saisie des biens ainsi ordonnée ne pouvait être faite que sur la dénonciation expresse de la caution, c’est-à-dire que le roi lui-même doit se mettre en quête, et déclarer au tribunal quels sont les biens de M. Laffitte dont il demande la discussion. Me Dupin, avocat du roi Louis-Philippe, n’a pas manqué de remplir cette formalité. Il a indiqué, comme biens à discuter, le domaine de Maisons, l’hôtel de M. Laffitte, et divers terrains situés sur le bord du canal Saint-Martin. Au reste, le client de Me Dupin lui avait suggéré une raison excellente à donner au tribunal pour motiver cette conduite. «Le roi, a-t-il dit, ne renie pas ses engagemens. Il a promis de payer si le débiteur principal ne paie pas. La banque de France ne court donc aucun risque. Mais le roi peut exiger que les biens du débiteur principal soient discutés, et il a d’autant plus d’intérêt à le faire que, s’il payait aujourd’hui comme caution, il faudrait qu’il exerçât en son nom des poursuites, contre M. Laffitte, et une foule de motifs s’oppose à ce que le roi poursuive personnellement M. Laffitte.» Le faire poursuivre et le faire exproprier par la banque de France, à la bonne heure! En rendant compte de ce procès, les journaux, la Gazette des Tribunaux elle-même, ont commis quelques erreurs que nous devons relever. Nous rétablirons ici les faits dans toute leur exactitude, et sur des renseignemens que personne ne sera tenté de contester. À l’époque où M. Laffitte fut supplié, c’est le mot, de prendre le ministère des finances, il se trouva contraint de liquider un passif immense en peu de temps, et il vit bientôt la nécessité de contracter un emprunt. M. Laffitte s’adressa à la banque de France qui lui prêta sept millions sur des garanties hypothécaires. Un second emprunt était devenu nécessaire; Casimir Périer alla trouver le roi et le pressa tellement que celui-ci s’engagea directement avec la banque, et, sans que M. Laffitte figurât dans cet acte, à le cautionner pour une somme de six millions. Le roi s’obligeait, au défaut de M. Laffitte, à payer huit cent mille francs par an, à compter du 15 janvier 1831, et huit cent mille francs le 31 décembre 1834, avec les intérêts à cinq pour cent en cas de retard. M. Laffitte, qui n’avait pas signé cet acte, en trouva les conditions exorbitantes; il témoigna sa reconnaissance au roi, mais il demanda la réduction du taux des intérêts qui eussent achevé de le ruiner, et il déclara en même temps qu’on avait pris pour lui des engagemens qu’il ne pouvait remplir. On décida alors que les intérêts seraient de quatre pour cent, et qu’on s’entendrait plus tard sur les époques de remboursement. Le roi avait signé seul le premier acte. M. Laffitte signa seul le second. La banque de France se prêta volontiers à ce nouvel arrangement. Les administrateurs étaient trop éclairés pour ne pas sentir qu’il y avait justice à soutenir une maison qui en avait sauvé tant d’autres, et bon calcul aussi à agir de la sorte, car M. Laffitte était engagé pour des sommes considérables en faveur d’une foule de négocians et de fabricans dont l’existence tenait à la sienne. Leur chute pouvait coûter à la banque, par les contrecoups, au- delà de ce qu’elle eût prêté à M. Laffitte. La suite a fait voir que le calcul de la banque était juste, car elle a déjà touché un million pour intérêts que M. Laffitte lui a payés dans son malheur, sans compter ce qu’elle pourra exiger encore. Elle ne peut et ne doit pas oublier que M. Laffitte pourrait réclamer dix années du traitement de gouverneur de la banque, qu’il a généreusement, laissé dans sa caisse. La somme dont il lui a fait si grandement l’abandon, ne s’élève pas à moins d’un million. Quant à la liste civile, M. Laffitte n’a été pour elle l’occasion d’aucune perte, et c’est par une singulière erreur qu’on a parlé à l’audience d’un paiement de trois cent mille francs qu’elle aurait fait pour lui à la banque. Ce paiement a été fait des propres deniers de M. Laffitte, et la seule dépense qu’il ait occasionnée à la liste civile, se borne aux six mille francs qu’elle vient d’avancer, par ordre du tribunal, pour payer les frais de la discussion et de l’expropriation de son cautionné. Dans ces termes, M. Laffitte se sentant vieux et ne voulant pas, pour son repos, pour celui de sa famille, rester sous le poids d’une obligation qu’on lui faisait cruellement sentir, offrit à la banque de lui abandonner tous ses biens, pour qu’elle se payât de ses propres mains. Les biens qu’il lui confiait consistaient en valeurs mobilières estimés douze millions et en six millions de terrains immeubles; ils étaient destinées à payer, même avant les termes convenus dix millions que M. Laffitte devait en tout à la banque. M. Laffitte ne demandait qu’une chose, c’est que la banque voulût bien renoncer à la garantie du roi. Un débiteur qui offre tout ce qu’il possède et plus qu’il ne doit, est toujours bien accueilli, ne se nommerait-il même pas Laffitte. La banque consentit à traiter sur ces bases. Elle se chargeait de se défaire lentement et le plus avantageusement possible de ces gages qu’on lui offrait, et dont une vente subite et forcée eût diminué la valeur; mais agissant pour des tiers, c’est-à-dire pour ses actionnaires, elle ne pouvait renoncer à la garantie du roi, quelque surabondante qu’elle pût être. Elle consentit toutefois à la réduire de six millions à deux millions. Le roi refusa. «Vous voulez réduire ma garantie de deux tiers, à la condition de traiter à l’amiable avec M. Laffitte, répondit la liste civile; les biens du débiteur vous paraissent suffisans et au-delà pour répondre de vos créances, et vous ne me demandez, dites-vous, ce reste de garantie que pour satisfaire aux droits de vos actionnaires. Cette garantie, je refuse de la donner. Discutez, expropriez M. Laffitte, voilà ses biens, je les dénonce. Saisissez, dénaturez ces biens, je fournirai l’argent nécessaire pour les faire vendre à la moitié, au quart de leur valeur!» Et quelques jours après, l’hôtel et tous les domaines de M. Laffitte étaient en vente. Cette vente faite avec lenteur et sagesse eût produit cinq millions. Elle en produira trois, et la liste civile en aura encore deux à cautionner. Un esprit financier aussi juste que celui qui régit la liste civile, devait être bien aveuglé par la haine quand il calcula si mal ses intérêts. La situation de M. Laffitte, autant que nous pouvons l’établir, n’est cependant pas aussi fâcheuse qu’on le pense ou qu’on le voudrait. Il devait treize millions à la banque. Sur cette dette, cinq millions six cent mille francs, échus en 1831 et 1832, sont payés ainsi que neuf cent quarante mille francs pour intérêts. La vente de l’hôtel de M. Laffitte et des biens discutés couvrira les trois millions qu’il devra au 31 décembre, et pour faire face au dernier paiement de trois millions, il lui restera les six millions de valeurs mobilières dont la banque offrait de se charger, avant que la liste civile s’opposât à ses bonnes dispositions. Il y a donc lieu de croire que M. Laffitte ne tardera à être libéré envers la liste civile, et qu’il ne restera de tous les efforts qu’on a faits pour le perdre, que les décombres de son hôtel, exposés à tous les yeux comme une moralité parlante. Il paraît que les rois élus n’aiment pas à se rappeler l’origine de leur grandeur. Le roi de Suède, blessé au vif par un vaudeville joué sur le théâtre du Palais-Royal, et intitulé le Camarade de lit, où il était question de ses campagnes républicaines, a demandé le rappel de notre ambassadeur, M. de Saint-Simon, l’un des plus braves officiers de notre armée, qui avait servi sous le prince de Ponte-Corvo. Aujourd’hui le roi de Suède supprime les journaux qui le choquent, et refuse d’exécuter les décrets d’organisation des états provinciaux de son royaume. Il fut un temps où le général Bernadotte, alors en Allemagne, tirait son sabre au moment de se mettre à table, et coupait sans pitié la nappe où se trouvaient des images de rois. Ce démagogue forcené est devenu un excellent roi, un véritable monarque de la Sainte- Alliance. On voit qu’il ne faut pas désespérer, et qu’un républicain est quelquefois bon à quelque chose. Un vieux soldat de la république, l’un de nos plus illustres généraux, nous est mort dans cette quinzaine. Le maréchal Jourdan, celui dont on disait: «C’est la probité même en chausses et en pourpoint,» a terminé sa glorieuse vie. À l’âge de seize ans, il combattait pour la liberté en Amérique, et depuis il fut de toutes les guerres. En 1792, il contribuait à la défense du pays, sous Dumouriez; en 1793, il commandait à la journée de Honsdscoote; en 1794, il battait les Autrichiens à Fleurus, il reprenait Landrecies, le Quesnoy, Valenciennes; il enlevait Charleroi, Namur, Maestricht, plantait le drapeau tricolore en Allemagne, et nous dotait de nos belles provinces du Rhin. Au 18 brumaire, il fut exclu du corps législatif; et au milieu des honneurs qu’on ne put refuser à sa vaillance et à son mérite, Napoléon n’osa l’affubler d’une distinction aristocratique. Jourdan et Serrurier sont les seuls maréchaux qui ne portèrent pas le titre de duc; et la Restauration ne lui donna le cordon bleu que pour satisfaire au cérémonial, qui voulait que les quatre plus anciens maréchaux prissent place au sacre du roi de France, avec les insignes de ses ordres. Jourdan est mort pauvre; il n’avait que ses appointemens, et ne laisse rien à sa famille. Une foule de généraux et de pairs se pressait à ses obsèques, où ont été prononcés plusieurs discours, dans lesquels on a parlé de son désintéressement et de son éloignement du pouvoir à un grand nombre de ses anciens compagnons dont on n’en dira pas autant le jour où on les portera en terre. M. Sébastiani a, dit-on, la promesse du bâton de maréchal, gagné avec tant de gloire et si dignement porté par Jourdan. M. Sébastiani aspire aussi à remplacer à la chancellerie de la Légion-d’Honneur le duc de Trévise, qui serait investi du gouvernement des Invalides, vacant par la mort du maréchal Jourdan. Il est inutile de demander quels sont les titres de M. Sébastiani à tant d’honneurs. Les promotions ne sont plus aujourd’hui que des affaires de cour, et M. Sébastiani est l’un des courtisans les plus assidus et les plus déliés du château. N’oublions pas que M. de Germiny, gendre de M. Humann, vient d’être nommé receveur-général du Finistère en remplacement de M. Dosne, beau-père de M. Thiers, promu à la recette de Nantes, et qu’un fils du maréchal Soult épouse Mlle Paulée, belle-fille du général Jacqueminot, l’une des plus riches héritières de France. À cette occasion, le général Jacqueminot serait nommé au commandement de la place de Paris en remplacement du général Dariule. A défaut de vertus publiques, les vertus de famille ne manquent pas dans notre gouvernement. On nous annonce que M. Thiers, qui, depuis deux années, c’est-à- dire depuis la fin du ministère de M. Laffitte, semblait avoir complètement oublié son ancien bienfaiteur, s’est présenté enfin chez lui cette semaine. Le jeune ministre n’a pu voir sans émotion cet hôtel couvert d’affiches de vente, où il avait si long-temps trouvé une généreuse et cordiale hospitalité, et il s’est beaucoup plaint, dit-on, d’avoir été taxé d’ingratitude envers son illustre et malheureux propriétaire. «Pour vous prouver combien j’ai gardé le souvenir de vos bienfaits, a-t-il dit enfin à M. Laffitte, je viens vous prier de signer mon contrat de mariage.» Et celui-ci, homme d’esprit avant tout, aurait gaîment pris la plume, et répondu en souriant: «C’est le seul service que je puisse vous rendre en ce moment, mon cher Thiers, et je le fais avec plaisir.» Cette signature équivaut pour M. Thiers à un certificat de reconnaissance. Il en usera quelque jour dans l’occasion. Le ministre des travaux publics continue d’employer, avec beaucoup de sagacité, le crédit de 100,000,000 qui lui a été accordé par les chambres. Une dépense de 120, 000 fr. environ vient d’être faite en embellissemens relatifs à la cour de cassation. Il y avait au Palais de Justice un long corridor conduisant à la galerie extérieure, où se trouvent les boutiques et la chambre des requêtes. Un architecte du ministère y a découvert une longue poutre et deux traverses dont l’existence remonte au règne de Saint-Louis. Ne fallait-il pas embellir le corridor, afin de le rendre digne de trésors si précieux? Il a donc été transformé en galerie ornée de vitraux qui interceptent le peu de jour qui l’éclairait. Seize fausses portes ont été sculptées et dorées dans l’intention, probablement, de dissimuler les quatre portes véritables. Elles ont coûté chacune, assure-t-on, 800 fr. Comme ornement, une demi-douzaine de pommes en cuivre figurent à chaque porte. Que Dieu donne patience aux pauvres cliens, lorsqu’il leur faudra successivement essayer toutes les poignées, dont une seule est mobile! Autrefois, on voyait tout d’abord, entrant dans le corridor, écrit en gros caractères modernes: Greffe, chambre des requêtes, etc., ce qui était peu convenable, eu égard à l’antiquité de la longue poutre et des deux traverses. Il fallait cependant indiquer les véritables portes au milieu de ces vingt portes jumelles. On a tout concilié en inscrivant l’indication en petits caractères gothiques. Tant pis pour les ignorans qui ne sauraient déchiffrer cette écriture. Tout ceci doit valoir 100,000 fr. Cette somme est sacrifiée à l’agrément du public, représenté par un vieux rentier qui, de temps immémorial, assiste seul aux audiences de la chambre des requêtes. Restaient 20, 000 francs que l’on a voulu employer, ce qui était fort embarrassant. Voici comment il a été procédé. Les conseillers avaient des bureaux couverts en drap, l’étoffe a été remplacée par une toile cirée. Dans une salle, un grand poële chauffait médiocrement, on l’a transformé en deux petits poëles qui ne chauffent plus du tout. Le fond de cette même salle était tendu en draperies de laine, on y a substitué un papier peint. On avouera qu’après des améliorations aussi essentielles, il serait mal aux magistrats de cette chambre de se plaindre, lorsqu’ils sont privés d’une partie de leur traitement, pour des raisons d’économie. L’abondance des matières nous force à ajourner à notre prochaine livraison l’analyse de plusieurs ouvrages nouveaux. F. Buloz. 14 Décembre 1833. Il n’est pas de comédie de Marivaux où les amans se brouillent et se raccommodent plus souvent que ne le font depuis quelque temps M. Humann et M. Soult, Dans cette quinzaine, ils se sont dix fois éloignés et rapprochés l’un de l’autre, et quand le Journal de Paris annonçait de la meilleure foi du monde que jamais l’union n’avait été plus touchante dans le conseil, la discorde y éclatait de nouveau. L’affaire des crédits de la guerre est toujours le grand motif de contestation entre le président du conseil et le ministre des finances. M. Humann craint la chambre, il ne se sent pas de force à braver sa censure, et surtout il ne veut pas risquer sa position par complaisance pour le vieux maréchal. Enfin, pour obtenir quelques jours de tranquillité dans le conseil, il a été décidé que les choses resteraient comme elles sont, que le ministère n’adopterait ni le système de crédit de M. Humann, ni le mode de voies et moyens du maréchal Soult, et qu’on porterait ce grand procès à juger à la chambre. Ainsi la chambre n’aura pas devant elle un ministère compacte et homogène, mais des ministres qui lui apporteront des idées isolées et viendront même se combattre entre eux à la tribune. On conviendra que de toutes les absurdités politiques que nous avons vues depuis trois ans, celle-ci n’est pas la moins forte et la moins pitoyable. C’est cependant ce misérable faisceau de ministres, si distendu, si facile à briser, qui rêve des coups-d’état et songe sérieusement à abattre à la fois, dans cette session, toutes les existences légales. La presse et le jury sont les deux fantômes qui l’obsèdent le plus. M. d’Argout et M. Barthe les prendront corps à corps et lutteront avec eux; et si la chambre éprouve quelque velléité de jeunesse, de vigueur et d’indépendance, on la dissoudra sans miséricorde. Les journaux ministériels font déjà entrevoir à cette chambre dont on veut achever de se rendre naître; que son existence ne tient qu’à un fil, et que c’est par pure bonté qu’on ne le coupe pas à l’heure même. Le Journal des Débats déclarait, il y a peu de jours, que la chambre actuelle est pleine de bons sentimens, qu’elle a rendu d’immenses services, que le pays lui doit de la reconnaissance, qu’elle est éclairée, prudente, honnête; mais qu’elle a un inconvénient, un seul, celui d’avoir terminé son existence politique et de ne pouvoir plus être utile à rien. C’est absolument l’histoire de la jument de Roland qui avait toutes les qualités et qui eût été parfaite sans un petit défaut, celui d’être morte. La mort civile ainsi prononcée sur la chambre, il ne restait au Journal des Débats qu’une conclusion possible. L’enterrer au plus vite et en appeler une autre. Voilà nos députés bien et duement informés. S’ils donnent le moindre signe de vie, on se souviendra qu’ils n’existent plus, et on le leur fera bien voir. Il ne leur reste d’autre moyen de prolonger leur existence, que d’agir comme les fuyards dans une déroute, de faire les morts et se coucher silencieusement sur le champ de bataille, tandis qu’on leur passera sur le dos. On s’occupe beaucoup de l’emprunt d’Espagne, et l’on attend d’un moment à l’autre la réponse du gouvernement espagnol aux propositions que lui ont faites les banquiers de Paris. La Bourse est d’autant plus intéressée à cette réponse, que le prochain semestre des fonds espagnols échoit au premier janvier, et que vu l’état des finances de ce royaume, il est fort douteux qu’il se trouve des capitalistes assez hardis pour se charger de ce paiement. On s’attend cependant à un refus de la part de l’Espagne. La régente a été indignée, dit-on, dès les premières ouvertures de cette négociation, et toute la grandesse qui a été consultée, a manifesté la même indignation que la régente. Il faut savoir que nos banquiers n’ont pas eu honte de demander la rente d’Espagne au taux de trente, c’est-à-dire à 70 pour cent. De telles propositions n’étaient pas acceptables, et le mouvement de colère qu’elles ont excité à Madrid, a déjà fait naître de généreuses résolutions. On dit que les principaux partisans de la reine parlaient d’envoyer à la monnaie leur vaisselle, et se disposaient à couvrir l’emprunt par des dons volontaires; mais jamais le crédit public n’a été rétabli par de tels moyens, et c’est ainsi que la cour de France acheva de le ruiner sous Louis XIV. En attendant, M. Humann se frotte les mains, et s’écrie qu’il sera fort heureux de voir disparaître ce vilain papier espagnol qui lui a causé tant d’embarras et d’inquiétudes. Le ministre oublie sans doute, dans sa joie, que ce papier se trouve aujourd’hui dans des bourses françaises, et que sa chute entraînerait nécessairement un discrédit pour nos fonds. Notre ministère n’en est encore qu’aux plus étroites vues personnelles, il ne s’est pas même élevé jusqu’à l’égoïsme bien entendu, qui est la morale de ceux qui n’en n’ont pas. La discorde n’est pas seulement dans le ministère, elle s’est glissée au parquet, où l’ordre des avocats a failli se faire une grande querelle avec la magistrature. M. Parquin, bâtonnier de l’ordre des avocats, a été l’Achille de cette épopée. Il a vaillamment attaqué le premier président Séguier, véritable Agamemnon au petit pied qui traite fort rudement ses collègues, et fort cavalièrement les avocats et le public. Le discours de M. Parquin avait mis en émoi tout l’ordre des avocats, et les adresses de félicitation lui pleuvaient déjà de tous les points du royaume, lorsqu’un Ulysse est venu mettre fin à cette grande affaire, et enlacer le héros de quelques doucereuses paroles qui ont tout à coup calmé son ardeur. La cour royale, qui s’était déclarée compétente dans cette affaire, et juge dans sa propre cause, s’est bornée à infliger une simple réprimande à Me Parquin. En fait de réprimandes, il nous semble que la cour de cassation en devrait une à M. Madier de Montjau, qui dédaigne de s’occuper des devoirs de sa charge de conseiller, et qui, prolongeant son absence sans congé, a laissé en suspens toutes les affaires. M. Madier de Montjau, député ministériel, et l’un des membres les plus actifs de la majorité, avait été chargé, dit-on, par M. d’Argout et M. Thiers, son ami intime, de donner ses soins aux élections départementales, et de préparer les voies aux candidats ministériels dans le cas où l’on se verrait forcé de dissoudre la chambre. Aussi avons-nous lieu de croire que l’opposition que M. le président de la cour de cassation vient de mettre au traitement de M. Madier de Montjau n’aura pas de résultats. Le garde-des- sceaux, à qui appartient la connaissance de cette affaire, donnera certainement une main-levée amicale et absoudra le député dévoué des fautes du magistrat négligent. M. d’Estourmel, nommé depuis trois ans ministre de France près d’une des républiques du Sud, a fait mieux: il ne s’est pas même rendu à son poste; et, après s’être avancé dernièrement jusqu’à New-York, il a jugé à propos de revenir à Paris. Pendant ce temps, on traînait au cachot M. Barrot, notre consul à Carthagène, et on refusait de donner satisfaction à l’un de nos amiraux, sous prétexte que nous n’avons, dans la République Grenadine, aucun personnage diplomatique chargé de nous représenter. Nous pouvons assurer que M. d’Estourmel n’a pas non plus de disgrace à craindre, et que son absence de son poste est motivée par des raisons qui, pour n’être pas de nature à l’excuser, n’en seront pas moins reçues par le ministère. Il paraît qu’une affaire d’indemnités, assez légèrement accordées aux États-Unis par M. Sébastiani, et qu’on n’ose porter devant les chambres, a retenu M. d’Estourmel à New-York. Il faut espérer cependant que M. Madier de Montjau finira par paraître à son siège de la cour de cassation, et M. d’Estourmel à son poste de Bogota, à moins que, vu la manie de voyages qui possède M. Madier de Montjau, et le goût décidé que montre pour Paris M. d’Estourmel, on ne les fasse permuter ensemble. Le ministère vient d’échafauder un nouveau procès politique. C’est la comédie préparatoire qui précède chaque année l’ouverture des chambres. Au lieu du procès du coup de pistolet, on nous donne cette année une simple accusation de complot contre la sûreté de l’état. Les républicains font, comme de raison, les frais de ce petit drame. Jusqu’à présent, les débats du procès n’ont encore montré au public que les louables efforts de la police et du ministère public pour créer et trouver des coupables. Quelques membres obscurs de la Société des droits de l’Homme sont accusés d’avoir continué d’assister aux séances de cette société, dissoute par un arrêt; M. Raspail, mis en cause également, n’est pas même convaincu d’en avoir fait partie. On peut déjà prévoir l’issue de ce procès, qui fournira sans doute au pouvoir un grief de plus contre le jury. Puisque nous avons occasion de parler de M. Raspail, ce jeune savant dont la destinée est si malheureuse, nous nous étonnons que M. Guizot n’ait pas pris la peine de se justifier directement et positivement d’un fait qui lui a été imputé. Il paraît qu’un excellent mémoire scientifique de M. Raspail, présenté à la commission de l’Institut chargée de distribuer les prix Monthyon, avait été jugé digne du grand prix fondé pour l’ouvrage le plus utile. On répandit alors le bruit que le ministre de l’instruction publique avait fait savoir aux membres de cette commission qu’il s’opposerait de tout son pouvoir à ce que le prix fût décerné à M. Raspail, et que les raisons politiques alléguées par le ministre contre cet acte de justice tout-à-fait scientifique et littéraire prévalurent sur le mérite du livre. Tous les journaux indépendans jetèrent un blâme très vif sur ces menées, et nous nous empressâmes de nous joindre à eux. M. Raspail le républicain ne devait pas faire tort, aux yeux de l’Institut, à M. Raspail le savant; l’homme studieux et profond était seul cité à ce tribunal, qui ne devait pas usurper les fonctions de celui où comparait trop souvent l’infortuné Raspail. Une petite note bien sèche, jetée aux journaux par la commission de l’Institut, lui sembla suffisante pour se justifier des reproches qu’elle encourut dans cette circonstance. Nous espérons qu’elle se justifiera plus sérieusement du reproche que nous avons à lui adresser aujourd’hui. Parmi les ouvrages qui lui furent envoyés comme devant concourir au prix de statistique de la fondation Monthyon, elle reçut une statistique de la France écrite par un Anglais, et dédiée à M. de Villèle. Sous son ministère, M. de Villèle avait fait communiquer à cet étranger tous les documens nécessaires à ce grand travail, qui dura plus de cinq ans. L’auteur de ce livre est M. Goldsmith, connu, il est vrai, par quelques ouvrages que la France libérale ne saurait approuver. Mais M. Goldsmith était dans la situation de M. Raspail; il se présentait comme auteur d’une statistique, c’était sa statistique, et non pas ses sentimens politiques qu’il fallait juger. On s’est défendu d’avoir repoussé M. Raspail comme républicain. On se défendra sans doute d’avoir repoussé M. Goldsmith comme carliste ou tory, ou quoi que ce soit. Les membres de la commission ont bien voulu dire qu’ils étaient indépendans de tout esprit de ministérialisme, nous pensons qu’ils voudront bien aussi nous déclarer qu’ils sont indépendans de tout esprit de parti. On aurait bien mauvaise grace à se plaindre des exclusions du ministère contre les républicains, si l’on n’était soi-même exempt de tout acte d’exclusion contre des hommes d’une opinion opposée. En attendant les éclaircissemens que nous provoquons, voici la lettre qui a été adressée, au nom de la commission de l’institut, à l’auteur de la Statistique de la France. Monsieur, «Le 3 décembre dernier, j’avais fait inscrire votre ouvrage parmi ceux qui, cette année, devaient concourir pour le prix de statistique. En transcrivant la liste, on a malheureusement oublié votre nom. Je n’avais qu’un moyen de réparer cette erreur involontaire, maintenant que la commission a prononcé: c’était de vous faire réserver vos droits pour l’an prochain. Votre ouvrage concourra donc en 1834. Il est déjà dans le carton de la future commission. «Veuillez, monsieur, agréer, avec tous mes regrets, l’expression de mes sentimens distingués. F. Arago.» Une pareille excuse, si elle ne venait d’un homme aussi honorable que M. Arago, ressemblerait beaucoup à une défaite. On n’égare, on n’oublie pas un nom, dans une commission où les copistes et les secrétaires ne manquent pas. D’ailleurs, le livre restait, à défaut du nom de l’auteur. L’offre de concourir en 1834 n’est pas non plus un dédommagement. D’ici là, il peut se présenter de nombreux ouvrages, complétés à l’aide de celui-ci, et le tort fait à l’auteur sera irréparable. Nous ajouterons que le prix a été décerné à l’auteur de la Statistique criminelle d’un département, c’est-à-dire à une statistique restreinte et d’une spécialité si étroite, qu’elle en deviendra presque inutile. Il est vrai que le nom de l’auteur de la Statistique complète de la France avait été oublié sur la liste, ce qui a sans doute empêché de lire le livre. Nous le répétons, tout ceci est fort obscur, fort peu logique surtout, et, pour l’honneur de la commission de l’Institut, elle fera bien de donner une meilleure explication que celle qui se trouve dans la lettre de M. Arago. Le projet des forts détachés, que les cris de mécontentement de la population parisienne semblaient avoir fait abandonner, a été repris avec beaucoup d’ardeur. Des agens parcourent les communes rurales des environs de Paris, et engagent les habitans à signer des pétitions pour demander l’établissement des fortifications. Aux uns, on fait entendre que ces travaux tourneront à leur profit, et que les ouvriers y trouveront du travail; aux autres on promet des commandes, des places, et toutes les faveurs dont le gouvernement dispose. La question des forts détachés est une de celles qu’on caresse avec le plus de prédilection, et pour lesquelles on remettra tout en jeu dans les chambres. Un haut personnage, qu’on tâchait de détacher de ce projet, en lui parlant de l’impopularité qui y était attachée, répondit, en haussant les épaules: «C’est une question de vie et de mort; il vaut mieux être impopulaire que tomber.» Les théâtres déploient une grande activité au commencement de cet hiver; mais depuis le succès de Bertrand et Raton, cette curieuse comédie de M. Scribe, on ne peut guère citer que deux petits ouvrages, la Danseuse de Venise, joli vaudeville représenté au Palais-Royal, et le Prédestiné, pièce passablement obscène, mais malheureusement amusante et spirituelle, de MM. Lockroi et Arnoult; cette seconde pièce se joue an Vaudeville. Avant tout, et hors ligne, il faut placer le magnifique ballet de la Révolte au Sérail, représenté la semaine dernière à l’Opéra. Jamais on n’avait poussé plus loin le bon goût noble et la magnificence. Le premier acte surtout est un chef-d’oeuvre, d’art et de composition, et chaque scène est un tableau qui semble peint par un grand maître. La Révolte au Sérail est un ballet de femmes; tout le personnel féminin de l’Opéra y figure, et il y aura sans doute foule tout l’hiver pour voir Mlle Taglioni, le casque en tête, commandant une armée de jeunes filles qui manoeuvre avec une étonnante précision. Une admirable salle de bain de l’Orient, une cuve remplie de baigneuses, des danses d’une mollesse et d’une suavité sans égales, des costumes d’un luxe inouï, justifient l’engouement du public pour le ballet nouveau. On parle aussi beaucoup de la magnificence avec laquelle est monté l’opéra de Don Juan qu’on répète à l’Opéra. Nous avons sous les yeux dix, vingt, peut-être trente jolis livres, dorés, satinés, couverts de maroquin, de cuir de Russie et de soie, publiés par le libraire Janet, pour être donnés en étrennes (2). On ne peut rien voir de plus riche et de plus beau. Un de ces livres, le Diamant, renferme seize admirables gravures anglaises, et autant de mauvais morceaux de poésie. Mais les gravures sont de celles qu’on paierait au poids de l’or; et on achèterait le livre, ne fût-ce que pour posséder le délicieux portrait d’une jeune fille, couverte d’un chapeau de velours noir, et attachant un fil à la patte d’une tourterelle. Ce beau portrait de Faulkner est au-dessus de tout éloge. Le Landscape français, autre livre de ce genre, publié par M. Janet, contient des gravures françaises, il est vrai; mais on y trouve des morceaux de Nodier, de Lamartine, de Sainte-Beuve, et un beau fragment de M. Alexis Dumesnil. Les gravures représentent des vues de Honfleur, de Mende, d’Abbeville, de Tours. M. Janet a publié aussi les Annales romantiques de 1834, dont Westall, Richter et Collin ont fait les vignettes; le Livre de beauté, composé de notices et de portraits qui décrivent et représentent les femmes célèbres. Nous ne citerons pas toutes les autres publications de M. Janet; elles touchent presque toutes à la perfection par le fini de l’impression, de la reliure et des planches. Nous recommanderons seulement, d’une manière spéciale, celle intitulée Auvergne et Provence, album pittoresque orné de superbes gravures anglaises. Quant au texte, il est de si peu d’importance dans ces sortes de livres, qu’on nous permettra de n’en pas parler. Il nous suffira de dire que nos notabilités littéraires y ont toutes contribué. Une magnifique carte d’Europe a été publiée par M. Engelmann (3). Elle a été rédigée par M. J.-G. Heck, d’après le système hydro- orographique, représentant la division naturelle des bassins maritimes et fluvieux, et les divisions politiques. Cette nouvelle division facilite singulièrement l’étude de la science géographique. Ainsi, le grand bassin Atlantique boréal européen, qui domine cette admirable carte, se subdivise en quatre parties: Le bassin Lusitano-Hispanique; Le bassin Cantabro-Gallico-Britannique; Le bassin Britanno-Germanique; Et le bassin Scandinavien occidental. En suivant le premier, vous trouvez le Douro, le Tage, le Guadalquivir, le Guadiana, le Minho, et tous les royaumes qu’ils entourent; Dans le second, l’Adour, la Garonne, la Loire, la Vilaine, la Seine, la Somme, la mer d’Irlande et l’Archipel calédonien. Le troisième est sillonné par l’Escaut, le Rhin, la Tamise, le Weser, l’Elbe, le Cattégat, le Forth, etc. L’aspect de l’Europe si compliquée, si abstraite, prend une sorte d’unité à l’aide de ces divisions, que fait encore ressortir une exactitude de détails vraiment étonnante. Les noms originaux des villes, des contrées et des fleuves ont été rétablis partout sur cette carte; la Thames ne se nomme plus la Tamise; Warsowa n’est plus Varsovie; Moskwa n’est plus Moskou; Lisboa, Cordoba, ont repris leurs noms; Kioebenhavn n’est plus désigné sous le nom de Copenhague; enfin, on a renoncé, pour la première fois chez nous, à cet usage barbare des Romains qui changeaient à leur manière les dénominations de tous les autres peuples. Pour aider à notre ignorance, les noms français ont été placés en regard des noms véritables que nous pourrons enfin apprendre et retenir. Le ministre de l’instruction publique vient de prescrire pour les collèges l’étude de cette carte, dont l’exécution est un véritable chef-d’oeuvre, et qui se vend à un prix très modéré. GESCHICHTE EUROPAS SEIT DEM ENDE DES FUNFZEH EN JAHRHUNDERTS. HISTOIRE D’EUROPE DEPUIS LA FIN DU XVe SIÈCLE, PAR M. DE RAUMER (4). Parmi les écrivains actuels de l’Allemagne les plus justement estimés, il faut compter en première ligne M. de Raümer. Son Voyage a Venise, ses Lettres sur la France, l’ont fait regarder comme un homme de tact et d’esprit. Dans ses écrits sur les finances, sur la constitution de la Prusse, sur le système de douanes, il a montré des connaissances réelles en matière d’administration. Enfin, son bel ouvrage sur les Hohenstaufen est un monument historique à la hauteur duquel peu d’auteurs allemands ont encore atteint. Cependant, en s’en rapportant à la réputation de M. de Raümer, il ne faudrait pas s’attendre à trouver chez lui cette manière de traiter l’histoire dont quelques-uns de nos écrivains nous ont si bien révélé le charme. Non, vous ne reverrez là ni ces grandes masses de faits groupés avec tant d’art, comme nous les montre M. Guizot; ni cette synthèse épique, cette haute philosophie de M. Michelet; ni ce récit vif, pittoresque, saillant, de M. Thierry; ni cette naïveté que M. de Barante tâche d’emprunter à nos anciens chroniqueurs. M. de Raümer analyse, discute, raconte c’est l’homme de conscience qui cherche sérieusement à s’éclairer et à éclairer ses lecteurs; c’est le juge qui rassemble toutes les pièces d’un procès, compulse toutes les enquêtes, place d’un côté les actes d’accusation, de l’autre les actes de défense, puis résume le tout, et laisse aux auditeurs eux-mêmes à prononcer la sentence. Pour faire un ouvrage comme son Histoire des Hohenstaufen et comme l’Histoire d’Europe, qu’il publie en ce moment, M. de Raümer ne craindra pas de visiter les principales bibliothèques d’Allemagne et d’Italie, et de venir s’installer assiduement à la bibliothèque Richelieu. Il aura recours aux pièces officielles, aux manuscrits, aux documens authentiques; heureux si, après mainte laborieuse recherche, il en vient à trouver, comme il l’a fait dernièrement, une correspondance d’Elisabeth, reine d’Angleterre, avec son ambassadeur à Paris, correspondance dont aucun historien ne s’était encore servi. Ainsi, ne redoutant pas le travail, et ne perdant pas de vue le but qu’il s’est proposé, il déroulera chaque gros in-folio que l’on pourra lui présenter, inscrira chaque date, chaque nom, chaque fait avec toutes les circonstances qui s’y rattachent, avec toutes les opinions contradictoires; puis il s’en reviendra, riche de tant de matériaux, mettre en ordre ses documens, disposer son récit, enregistrer avec soin tout ce qui peut jeter un nouveau jour sur un évènement, tout ce qui peut réparer une erreur de chronologie, éclairer une discussion, remplir une lacune. Assurément, l’histoire ainsi faite ne nous offre ni l’attrait ni la haute portée que lui donnent, par exemple, les idées de Herder; mais ce n’en est pas moins une oeuvre difficile, une oeuvre de talent et de patience, d’autant plus méritoire, que peu d’hommes auraient le courage de s’y livrer. C’est, du reste, une chose assez remarquable que la plus grande partie des historiens d’Allemagne se sont rangés à l’école de J. de Müller, et suivent avec plus ou moins de tact, plus ou moins de savoir, la même ligne que M. de Raümer. Voilà pourquoi Menzell a dit, dans son ouvrage sur la Littérature allemande: «Nos historiens laissent encore beaucoup à désirer; ils sont trop érudits, trop minutieux et trop peu hommes pratiques. Leurs livres sont plutôt des études que des peintures, ouvrages basés sur la science plutôt que sur la vie réelle, ouvrages écrits pour les savans plutôt que pour le peuple.» Le nouvel ouvrage de M. de Raümer: Histoire d’Europe depuis la fin du XVe siècle, se composera de six volumes in-8°, de plus de 600 pages chacun, qui seront publiés successivement; les deux premiers ont paru. La grande difficulté qui se présente en abordant un drame aussi étendu, une épopée de trois siècles, où tant de révolutions s’opèrent, où tant de guerres civiles et étrangères ensanglantent la scène, où tant de nations se croisent, se mêlent, se heurtent, c’était sans doute de mettre de l’ordre et de la clarté dans cet amas de faits, d’assigner à chaque grand évènement sa place, sans pourtant l’isoler de ce qui l’entoure, ou de ce qui le précède. Prendre l’histoire de chaque peuple l’un après l’autre, ce n’était plus tracer un tableau général de l’Europe, mais un tableau particulier de chaque état; les prendre tous à la fois, c’était courir le risque de tomber dans la confusion. M. de Raümer établit deux grandes divisions, le nord et le midi; il prend à tâche de rapporter sans interruption l’histoire des peuples mis en contact l’un avec l’autre, l’histoire des évènemens qui se tiennent liés ensemble; il fait marcher de front les troubles d’Espagne et les guerres d’Italie, l’état vacillant de la France et la réformation d’Allemagne, François Ier et Charles- Quint, Luther, et Léon X, pendant qu’il met à part les faits isolés, les peuples qui vivent paisiblement, ou qui opèrent leur révolution dans l’enceinte de leurs frontières sans rejaillir au dehors. L’histoire de chaque peuple est précédée d’une brève introduction qui le prend, à son origine et l’amène rapidement par toutes les phases qu’il a subies jusqu’à l’époque où l’auteur veut poser cette histoire sur une base plus large, et l’écrire avec plus de détails. Le premier volume renferme le récit des évènemens d’Espagne et de Portugal jusqu’en 1521, des évènemens d’Italie jusqu’à la bataille de Marignan, et des rivalités de François Ier et de Charles-Quint, depuis le traité de Noyon jusqu’à la paix de Cambrai. Mais la partie vraiment neuve, vraiment importante, de ce volume, c’est l’histoire de la réformation allemande: c’est ici que l’on aime à retrouver l’auteur avec son amour des détails, avec son récit scrupuleux, ses faits si nettement établis, si bien expliqués, et ses portraits et ses biographies. Là, le genre d’écrire de M. de Raümer est parfaitement approprié au sujet; car cette réformation n’est point, comme on se le figure trop souvent, un acte de rupture brusque et violente avec la papauté, une protestation lancée tout à coup contre la cour de Rome, une révolution accomplie dans un jour d’effervescence; elle arrive, au contraire, lentement, péniblement. Luther ne pense d’abord à rien moins qu’à rompre en visière avec le pape il s’incline devant lui, il reconnaît sa suprême puissance, il lui donne encore le titre de saint (heiliger Vater Leo). Bien plus, la première fois qu’il comparaît devant le cardinal Cajetan, il se jette à ses pieds, et le supplie de bien comprendre la portée de ses raisonnemens. Il faut donc que la cour de Rome porte les choses à l’extrême; que la conduite des ecclésiastiques, les vices du clergé, la vente des indulgences, excitent dans tous les coeurs d’abord la défiance, puis le dégoût, puis la haine. Alors Luther sort de toutes ses hésitations; Luther est le représentant de la réforme opérée dans les esprits; Luther est le successeur de Savonarola, de Wiclef, de Jean Hus, de Jérôme de Prague et d’autres réformateurs, qui tous étaient venus trop tôt pour asseoir leur nouvel édifice, mais qui n’avaient pu mourir sans laisser çà et là quelque germe de leurs doctrines. Il est curieux de voir, dans l’ouvrage de M. de Raümer, comment cette grande révolution naît, s’enhardit, se développe, arrive d’abord à se faire entendre, puis à effrayer le pape, puis à plier un instant sous la redoutable puissance catholique, puis à se relever tout à coup pour éclater comme une bombe et renverser en quelques années l’ouvrage de plusieurs siècles. On aimera aussi les détails biographiques dans lesquels l’auteur est entré sur les principaux acteurs de ce drame solennel. Léon X, Érasme; le duc de Saxe, Ulric de Hutten, sont là dépeints avec vérité et simplicité; et la violence de Cajetan et d’Alcander contrastent singulièrement avec le calme, la fermeté de Luther et la douceur de Melanchton. Le second volume, si l’on en excepte un chapitre assez étendu et très intéressant sur l’histoire de Suède, de Danemarck et de Norwège, se partage entre l’histoire de France et d’Angleterre jusque dans les premières années du XVIIe siècle. C’est en quelque sorte la suite, ou le contre-coup de la réforme allemande. Ici le commencement des guerres religieuses; le parti catholique battant à main armée contre les novateurs; Charles IX et la Saint-Barthélemy; Coligny et les Guise; la France divisée en deux camps, dominée par la Ligue, sillonnée par le protestantisme, ensanglantée par ces luttes de parti, de religion, de rivalité ambitieuse. M. de Raümer a traité cette partie de notre histoire en homme libre et consciencieux, qui ne rend compte qu’au public du résultat de ses recherches, du fruit de ses études, en protestant qui déchire sans passion, mais aussi sans ménagement, le voile que les catholiques ont voulu jeter sur ces pages sinistres de nos annales, Il ne veut rien cacher, ni du caractère superstitieux et cruel de Catherine de Médicis, ni de l’esprit faible et mauvais de Charles IX, ni des folies de Henri III, ni des trames perfides des Guise, ni des cruautés que l’on exerce envers les protestans. Son style est ici vif, rapide, énergique, et les recherches profondes auxquelles il s’est livré pour recourir aux sources, originales, aux renseignemens irréfragables, ne servent pas peu à lui donner plus d’assurance. La seconde partie de ce volume est encore plus dramatique. C’est l’histoire de cette réformation d’Angleterre qui s’opère, non pas comme en Allemagne par le raisonnement, par la lutte d’un pauvre moine contre toutes les puissances, par cette sorte d’apostolat de quelques hommes obscurs, qui s’insinue dans le peuple avant d’en venir aux têtes couronnées, mais par un caprice de roi, par un roman d’amour, par une volonté de despote. C’est l’histoire de ce cruel Henri VIII, qui fait décapiter sa femme lorsqu’il lui prend envie d’en épouser une autre; l’histoire de cette belle et malheureuse Anne de Boleyn; l’histoire de Catherine Howard, condamnée à mort par ce singulier arrêt du parlement, qui déclare coupable de haute trahison toute jeune fille qui, ayant perdu sa virginité, ne le ferait pas connaître au roi, lorsque celui-ci voudrait l’épouser. Puis vient Marie, qui tente d’opérer dans le royaume une réaction religieuse, désormais devenue impossible; les cours de justice se forment en tribunaux d’inquisition; les bûchers se dressent; le sang coule, et Philippe II a la gloire d’avoir fait martyriser les ennemis de sa croyance en Espagne, en Angleterre et dans les Pays- Bas. Puis vient Élisabeth, puis ces héros de roman, Leicester et Norfolk, et ce drame terrible de Marie Stuart, détaché si souvent des archives de l’histoire, pour être mis sur la scène. L’auteur a cru trouver dans ses documens des preuves suffisantes de la grandeur d’ame d’Élisabeth et de la culpabilité de Marie Stuart. Nous ne voulons pas entamer une polémique à ce sujet, mais nous croyons que tous les faits historiques révélés jusqu’à ce jour, en y joignant même ceux que. M. de Raümer nous présente, ne sont pas encore assez forts pour diminuer l’intérêt que nous inspire cette jeune reine, obligée de fuir son royaume, mise en prison sur la terre où elle a cherché un refuge, détenue vingt ans captive et condamnée à mort par la femme, par la parente en qui elle a eu confiance. Considéré dans son ensemble, l’ouvrage de M. de Raümer est établi sur le plan le plus large, et présente un tableau solennel, dont toutes les parties sont bien coordonnées; mais, à le prendre dans ses détails, il laisse encore plusieurs choses à désirer. On regrette en certains endroits que l’auteur sacrifie trop à ce soin scrupuleux de relater des circonstances assez minimes, qui ralentissent le récit, sans rien ajouter d’important à savoir On voudrait le voir condenser les faits, rapprocher les évènemens, faire mouvoir avec plus de vigueur ses personnages, jeter du coloris sur ses tableaux, et donner à toutes ces guerres civiles, à toutes ces divisions, à toutes ces luttes dont il connaît si bien la marche, tout l’effet pittoresque dont elles sont susceptibles. Enfin, il serait vivement à souhaiter qu’il ne dédaignât pas d’entrer dans la peinture des moeurs et des coutumes aux diverses époques dont il retrace l’histoire. Lui qui nous a révélé dans ses Hohenstaufen tant de choses curieuses sur les moeurs, les lois, les habitudes domestiques, l’état de la société au moyen-âge, n’aurait-il pas aussi nombre de détails intéressans à nous donner sur les moeurs des XVIe, XVIIe et même XVIIIe siècles? Toutes ces observations, au reste, tiennent plutôt à la forme qu’au fond même du livre; et, à supposer qu’elles indiquent une lacune, on l’oubliera bientôt dès que l’on sera entré plus avant dans l’esprit même de l’ouvrage, qui porte un caractère de gravité et de dignité en harmonie avec les hauts sujets qu’il traite; et cette Histoire d’Europe doit être prise, nous le croyons, comme un ouvrage d’un travail et d’un savoir prodigieux, comme un de ces livres d’histoire, exacts, consciencieux, écrits à force de temps, de recherches, d’études, et qui deviennent bien rares de nos jours. SPAZIERGANGE EINES WIENES POETEN. -PROMENADES D’UN POÈTE DE VIENNE. Voici un livre qui a fait du bruit en Allemagne, et qui méritait d’en faire par le talent qui y règne, et le ton d’opposition libérale qui en forme la base. L’auteur a cru devoir garder l’anonyme, et c’est chose prudente dans un pays comme l’Autriche, où le pauvre Grillparzer expie encore chaque jour, sous le fardeau de ses monotones fonctions, le malheur d’avoir montré du génie poétique. Et puis, il ne s’agit pas dans cet ouvrage d’élégies d’amour et de mélancoliques rêveries, de soupirs et de billets doux, innocente distraction que la censure autrichienne, la plus revêche de toutes les censures, pourrait sans remords laisser passer. Non, le poète viennois est un homme d’une trempe forte et énergique, qui d’une main robuste vient de tendre l’arc dont parle Moore, et en lance les traits contre tous ceux qui ordonnent ou soutiennent l’esclavage intellectuel de son pays. Les vers ne sont pas pour lui ces sons harmonieux propres à endormir un chagrin, ou à caresser l’oreille d’une femme; les vers ne doivent être que l’instrument dont il se sert pour remplir sa mission. «Chacun combat, dit-il, avec ses propres armes; le prêtre avec le bréviaire, le guerrier avec la lance, et nous, poètes, avec nos chants.» Et le voilà qui, avec la généreuse indignation dont son coeur est animé, s’égare à travers les rues de Vienne, et frappe tour à tour sur le moine sale et hypocrite qu’il rencontre, sur le censeur qui inutile la pensée, sur les grands qui foulent aux pieds le pauvre peuple, sur tous ceux en un mot qui, méconnaissant leurs devoirs, sacrifient le bien public à leur intérêt, l’honneur à leurs passions. Dans cette trentaine de pièces juvénaliques que le poète jette à ses adversaires, quelques-unes, comme celles qui ont pour titre: les Prêtres, le Censeur, Pourquoi? sont pleines de fiel et d’amertume. D’autres, comme la Promenade, le Printemps, l’Hymne à l’Autriche, à l’Empereur, respirent l’amour de la patrie le plus pur et le plus élevé. «Maître, dit-il à l’empereur, un jour la tristesse s’était emparée de toi, et ton ame était comme brisée; alors, avec notre coeur ardent et généreux, nous vînmes prendre part à tes souffrances. Oh! souviens-toi de ce temps d’orage, où notre amour fut pour toi l’arc-en-ciel. «Maître, tu te trouvas un jour faible et sans défense, et le peuple se leva pour toi; les hommes accoururent avec leurs épées, et tu les vis se former en cercle comme on voit en automne les gerbes de blé se dresser dans la campagne. «Maître, tu fus un jour pauvre et sans ressource, et les pères de famille t’apportèrent l’héritage de leurs enfans, et les femmes t’offrirent leurs parures d’or. Ton peuple te donna avec joie ce qu’il possédait, ne se réservant rien que ces richesses inépuisables qu’il porte au fond du coeur. «Et c’est nous maintenant qui sommes pauvres, faibles, sans défense, courbés par la douleur. Oh! viens donc aussi prendre part à ce que nous souffrons! donne-nous des armes, c’est-à-dire donne- nous le pouvoir de parler et d’écrire comme nous pensons; donne- nous de l’or; et l’or du peuple, c’est la constitution et la liberté.» Nous citerons en entier la pièce suivante, qui nous a paru remarquable par la poésie qui la colore et la pensée qui la termine. Elle est intitulée: Scène de Salon; et nos lecteurs n’auront pas de peine à en reconnaître le principal personnage. «C’est le soir; les girandoles flambaient dans la salle brillante, et reflètent leur lumière dans les glaces dorées. Au milieu d’un tourbillon étincelant, voici venir les vieilles et nobles dames et les jeunes beautés. «Puis, auprès d’elles, voici venir, avec leurs insignes splendides, les hommes de guerre et les serviteurs de l’état. J’en vois un parmi eux sur lequel les regards s’attachent, et qui passe sans que beaucoup de ces hommes-là aient le courage de l’aborder. «C’est lui qui tient le gouvernail de l’Autriche; c’est lui qui, dans le congrès des princes, pense et agit pour elle. Mais regardez comme il a l’air bon et modeste! Comme il se montre affable et gracieux envers le grand et envers le petit! «L’étoile placée sur sa poitrine est mince et ne jette qu’un pâle éclat; mais le plus doux sourire brille sur son visage, soit lorsqu’il cueille sur un sein de femme un bouquet de roses, soit lorsqu’il divise comme des fleurs fanées les royaumes. «Et sa voix a toujours la même douceur enchanteresse, soit qu’il fasse l’éloge de cette chevelure d’or, soit qu’il parle d’enlever la couronne royale à une tête consacrée, soit que d’un mot il exile le malheureux sur un rocher de l’Elbe ou dans les cachots de Munkat. «Pourquoi l’Europe ne peut-elle le voir si mielleux et si galant, avec ces douces manières qui rendent heureux le prêtre, le soldat, le pauvre employé, et qui enchantent les dames jeunes et vieilles? «Homme d’état, homme de conseil, pendant que tu te montres si gai, et que tu réjouis tout le monde avec cet air, de clémence, regarde, voilà qu’à ta porte un pauvre client qui souffre, implore aussi un regard de toi pour être consolé. «N’aie pas peur de lui. Il est honnête et loyal, et n’a point de poignard caché sous ses vêtemens. Ce client, c’est le peuple d’Autriche, le noble, le spirituel, le brave peuple d’Autriche, qui répète avec des gémissemens: Je voudrais être libre: je voudrais être libre!» X. M. THE ORIENTAL ANNUAL.-1834 (5). L’Angleterre, qui fait presque le monopole des Annuals, nous a déjà envoyé, nombre de ces beaux livres dont elle alimente l’Europe: livres à part, si dorés, si coquets, si imprégnés de je ne sais quel indéfinissable parfum, qu’on tremble pour eux lorsque d’autres doigts que ceux d’une main de jeune femme entr’ouvrent leurs feuillets de vélin éblouissant de blancheur et se mettent en contact avec leurs délicates vignettes; pauvres livres, dont la destinée est de ne vivre qu’un jour; monnaie courante créée pour circuler dans un jour banal, et qui, pour la plupart, ne lui survivent pas. Être offerts et reçus, admirés pendant une semaine, puis souvent aussitôt oubliés, telle est leur brillante, mais courte carrière. Il en est cependant parmi eux de dignes d’un meilleur sort; ceux-là ne se contentent pas d’étaler aux regards leurs couvertures savamment gauffrées, leur tranche brillante comme un lingot d’or poli, leurs vignettes de Westall, ni toute cette pompe extérieure enfin qui leur est commune avec leurs rivaux; ces Annuals choisis ont des prétentions à être lus, à être sérieux, instructifs, et ce sont ceux que je préfère. De ce nombre est l’Oriental annual. L’Oriental n’est, pas, comme la plupart des Keepsake, un recueil plus ou moins habilement fait de fragmens de prose et de vers pris sur le fonds littéraire ouvert à tous, ni de morceaux originaux d’auteurs célèbres, encore moins un dépôt aristocratique de vers échappés aux nobles plumes des lords et des bas-bleus du West-End. Deux hommes, sans plus, se sont réunis pour le mettre au jour l’un, M. William Daniell, est un peintre d’un talent véritable qui a résidé long-temps dans l’Inde, et qui a déjà publié un magnifique ouvrage sous le titre de Oriental scenery, SCENES DE LA NATURE EN ORIENT, ouvrage qui n’a pas été traité comme il le mérite par l’aristocratie anglaise, qui aime cependant les beaux livres, parce qu’ils sont chers et qu’ils vont à ses richesses; cette fois elle s’est montrée injuste envers un artiste qu’elle devait encourager. Il va sans dire qu’à plus forte raison le livre n’a pas reçu un meilleur accueil sur le continent. Je n’en connais qu’un seul exemplaire à Paris; et pourtant c’est un livre qui devrait prendre place dans la bibliothèque de tout homme qui a cinquante mille francs de rente et qui veut avoir une bibliothèque; j’entends bibliothèque d’ouvrages précieux, interdite aux livres vulgaires, luxe honnête et grandiose, mais peu compris en France où la grande propriété s’abonne aux cabinets de lecture et n’achète guère. Je reviens à l’Oriental annual. C’est ce même M. William Daniell qui en a dessiné toutes les planches, et elles sont nombreuses et belles. Le texte a été rédigé par le révérend Howard Caunter. Le peintre et l’auteur voyageaient ensemble dans l’Inde, se secondant l’un l’autre et prenant note de tout ce qui s’offrait à eux sur leur route. Tandis que le premier reproduisait sur la toile les pagodes rivales de nos cathédrales gothiques par leur masse et leurs innombrables sculptures, les forts perchés sur la cime des rochers et pendant sur les précipices, les cataractes, les forêts, les éléphans sauvages, les tigres, etc.; le second recueillait ce que le pinceau est impuissant à rendre: moeurs locales, usages, anecdotes bizarres, traits de caractère, et souvent ses descriptions valent celles du peintre. Nos voyageurs nous transportent d’abord de Madras, la ville de la mer, comme l’appellent les Anglo-Hindous, au cap Comorin, en longeant la côte de Coromandel; ils passent ensuite à Ceylan, où la reine de Candy pose devant M. Daniell qui nous donne son portrait: délicieuse et piquante figure, moitié européenne, moitié chinoise. De Ceylan MM. Daniell et Caunter s’embarquent pour Calcutta, puis remontent le Gange jusqu’aux frontières de l’Indoustan. Leur course finit dans le Nepaul au pied de l’Himalaya. L’Oriental annual est donc une véritable relation de voyage, relation dépouillée du fatras ordinaire des voyageurs, riche d’observations de toute espèce et d’anecdotes. Entre cent, j’en choisis une au hasard; c’est une histoire de requin assez tragique la scène est à Madras. «Un matin, un enfant, âgé d’environ huit ans, fut enlevé par une lame du catimaran (6) sur lequel il était avec son père, et avant que celui-ci pût le secourir, il fut saisi par un requin et disparut. Le père ne perdit pas un instant; il se leva avec calme, plaça entre ses dents le large couteau qu’il portait à la ceinture et plongea au milieu des vagues. Il fut quelque temps sans reparaître; mais, après quelques minutes, on le vit sortir de l’eau, puis replonger aussitôt, comme s’il livrait bataille à quelque ennemi redoutable. Un instant plus tard, l’écume blanche des lames se teignit de sang, et excita un sentiment d’horreur parmi les spectateurs qui ne pouvaient que se livrer à des conjectures sur ce qui se passait sous les eaux. L’homme parut et disparut de nouveau, ce qui montrait évidemment qu’il n’avait pas encore achevé son oeuvre de destruction. Quelque temps s’écoula ainsi, quand tout à coup, au grand étonnement de ceux qui étaient rassemblés sur la grève, et il y avait foule en ce moment, le corps d’un énorme requin parut un instant sur les ondes qu’il rougit de son sang, et s’enfonça immédiatement après; puis presque en même temps l’homme s’éleva au-dessus des vagues et nagea vers le rivage. Il était épuisé, mais n’avait aucune blessure sur le corps qui indiquât le combat terrible qu’il venait de livrer. À peine venait-il de gagner la terre, lorsqu’un requin de taille gigantesque fut jeté par la mer sur le rivage. Il était complètement privé de vie, et fut aussitôt tiré par les Hindous hors de portée des lames. Le spectacle qu’il offrait était effrayant et témoignait de la lutte horrible qui avait eu lieu entre ce tyran des eaux et le malheureux père. Celui-ci en avait tiré en effet une vengeance éclatante. Le monstre portait sur son corps de nombreuses et profondes blessures, de l’une desquelles sortaient ses entrailles. On voyait que le couteau avait été plongé dans son ventre et ramené vers la queue avec une précision admirable, de manière à lui faire une immense blessure longue de près d’une aune. Il y avait aussi plusieurs incisions profondes près des nageoires et des branchies; en un mot, il est impossible de décrire les preuves redoutables que présentait le monstre de l’adresse et de la vigueur de son intrépide ennemi, qui avait si courageusement exposé sa vie pour venger la mort de son fils unique, ainsi qu’on le sut plus tard. Aussitôt que le requin fut en lieu de sûreté, on l’ouvrit, et alors on retira de son estomac la tête et les membres de l’enfant: Le corps avait été complètement coupé en morceaux, sans toutefois que les membres fussent très mutilés. On voyait qu’ils avaient été engloutis sans subir le procédé ordinaire de la mastication. Quand le père vit les restes épars de l’objet de son affection, la froideur habituelle de l’Hindou fit place au désespoir du père, et il s’abandonna un instant à toute l’agonie d’un coeur déchiré. Il se jeta sur le sable et pleura amèrement; mais bientôt, reprenant son calme accoutumé, il déroula son turban dégouttant d’eau, et y ayant recueilli les restes sanglans de son fils, il les porta dans sa chaumière, faite de bambous et de feuilles de palmiers, et se prépara à les brûler suivant l’usage du pays. Lorsqu’on lui demanda les détails de son combat avec le requin, il raconta qu’aussitôt après avoir plongé, ce qu’il avait fait un instant après que l’enfant avait été entraîné par son redoutable ennemi, il avait aperçu le monstre dévorant sa victime. Il se dirigea aussitôt sur lui et le frappa de son couteau près des nageoires. En ce moment, l’animal avait achevé d’engloutir sa proie, et ne parut nullement disposé à engager le combat auquel il venait d’être si rudement provoqué. Avant reçu un second coup aux nageoires, il s’éleva à la surface de l’eau, suivi de son assaillant qui lui plongea son couteau dans différentes parties du corps. Le monstre se retourna plusieurs fois pour saisir son adversaire, qui plongea sous lui pour l’éviter, en redoublant ses coups. La voracité du requin avait été si complètement apaisée par le repas qu’il venait de faire, qu’il se montrait peu disposé à continuer la lutte; mais enfin, réveillé par les entailles que lui faisait le terrible couteau, il commença une résistance désespérée, et se retourna de nouveau, quoiqu’avec, moins d’activité que ses pareils n’en montrent quand ils sont affamés; mais l’homme plongea encore une fois, et saisissant le moment où le requin reprenait sa position ordinaire, il lui plongea son couteau dans le ventre en ramenant l’arme à lui de toute sa force, lui faisant ainsi cette blessure mortelle qu’il montrait à tous les regards. Après l’avoir reçue, l’animal s’agita dune manière terrible et s’enfonça sans donner aucun signe de vie. L’Hindou, voyant le combat terminé, nagea vers la terre, comme je l’ai dit plus haut, et presque au même instant le cadavre du monstre fut rejeté sur la grève. Près de cinq mille exemplaires de l’Oriental annual ont été enlevés à Londres en moins de deux mois; il a déjà eu aussi les honneurs de la traduction. Le libraire Baudry a importé également un magnifique Landscape anglais pour cette année. C’est un livre désespérant pour nos éditeurs, tant il éclate de beauté et de magnificence. Les vignettes du Landscape, gravées par Harding, Higham et les meilleurs graveurs de l’Angleterre, représentent des vues de France. Celles qui retracent une vue de Thiers, dans le Puy-de- Dôme, et d’Aurillac, sont des chefs-d’oeuvre presque sans prix. F. Buloz. 31 Décembre 1833. La session est ouverte. La royauté est venue l’ouvrir avec un cortège d’officiers et de soldats qui ressemblait plus à celui qui accompagna le général Bonaparte lorsqu’il alla frapper de la poignée de son sabre à la porte de l’orangerie de Saint-Cloud, qu’à la suite du plus pacifique de tous les souverains. L’assemblée était brillante. Rien n’y manquait, ni le dolman hongrois du comte Appony, ni les blanches épaules de madame Lehon, ces deux accompagnemens obligés de toutes les grandes circonstances et de toutes les solennités. Comme de coutume, on parlait quelques jours à l’avance du discours du trône, on en citait les phrases, et d’heure en heure on y apportait quelques variations. On savait que M. Guizot s’était chargé de la rédaction du morceau officiel, que M. Thiers lui avait donné quelques coups de plume; qu’il avait été lu, médité, amendé et relu en famille doctrinaire, sur le sopha du duc de Broglie, devant un petit auditoire composé des enfans plus ou moins illustres, plus ou moins obscurs de la tribu. Puis, il avait été soumis à l’approbation du grand régulateur de toutes choses, du grand modérateur, comme le nommait galamment M. Nodier dans son discours académique, et le maître qui porte, ainsi qu’un certain roi d’’Aragon, tout son conseil dans son pourpoint, s’était enfermé seul pour le juger et le refaire. Louis XIV disait aux plénipotentiaires des Provinces-Unies: «J’ai toujours été le maître chez moi, et quelquefois chez les autres; ne m’en faites pas souvenir.» On n’est guère en mesure de tenir aujourd’hui un langage, aussi hautain aux ambassadeurs étrangers, mais on s’en dédommage avec ses ministres; et ceux-ci se sont mis, de leur propre gré, dans une si grande dépendance, qu’à la séance royale ils entendirent pour la première fois, dit-on, ni plus ni moins que le public, le discours qui fut prononcé, et qu’ils croyaient connaître. On se souvient d’avoir vu, dans une séance pareille, Casimir Périer debout, au pied du trône, collationnant, le manuscrit à la main, le discours qu’on prononçait sur le fauteuil royal, et se montrant fièrement à l’élite de la nation assemblée, comme un ministre consciencieux qui ne voulait répondre que de ses propres actes. Mais maintenant on fait peu de cas du caractère de Périer dans les coteries du pouvoir, et un journal ministériel a été chargé de déclarer qu’un tel homme n’était bon tout au plus qu’à marcher contre l’émeute. Dans ces temps où il y avait quelque péril à diriger un ministère, on consentait à prendre des ministres; aujourd’hui que tout est calme, on ne veut plus que des commis. Il paraît, au reste, que le discours de la couronne a été amélioré par la main qui l’a amendé en dernier lieu, si l’on peut donner le nom d’améliorations aux précautions excessives à l’aide desquelles on a déguisé la pensée qui en fait le fond. M. Guizot, trahi par l’âcreté de sa bile, y dévoilait, dit-on, sans trop de ménagemens, les projets de sa coterie, et sonnait bravement quelques coups de trompette contre les désordres moraux signalés, il y a peu de temps, par le Journal des Débats. Signaler des désordres dans la société, à une législature, c’est lui demander les moyens d’y remédier. Le discours annonçait donc quelques petits projets de lois préservatrices et tutélaires, telles que des mesures d’exception assez semblables aux mesures que M. Guizot et ses amis provoquaient jadis sous la restauration, une réforme de la législation sur la presse, réforme toute bénigne, toute paternelle, qui eût permis de rechercher les auteurs des articles incriminés par tous les moyens innocens que la police met si bien en oeuvre, et enfin un léger amendement à l’institution du jury, au sujet duquel M. Persil s’est déjà expliqué avec tant de franchise. Le discours de M. Guizot, fort bien écrit, nous n’en doutons pas, parut un peu âcre au modérateur suprême, et M. Thiers, ce Janus en miniature, qui avait applaudi à la pensée fanfaronne des doctrinaires, fut, dit-on, le premier à conseiller tout bas, en haut lieu, de ne pas jouer un jeu si risqué dans la session qui allait s’ouvrir. On se contenta donc de louer la fermeté des magistrats, sans leur demander de suivre M. Persil dans ses doctrines; on parla seulement de l’accomplissement des promesses de la charte, sans déclarer que les garanties qu’elle offre à la sécurité du trône sont insuffisantes, et on ne laissa percer son humeur contre la liberté qu’en invitant vaguement les chambres, les gardes nationales, les magistrats et l’administration, à s’armer contre le danger des illusions et à combattre les moulins à vent de la république. La nomination de M. Persil à la vice-présidence de la chambre était une conséquence forcée du discours de M. Guizot. Cette nomination se liait à un système tout entier conçu par les doctrinaires. M. Persil avait fait le premier pas par son fumeux discours à la cour royale; en le choisissant pour son vice- président, la chambre faisait le second pas et donnait son assentiment à ce discours, et se liait, dès l’ouverture de la session, dans laquelle on lui eût présenté, sans vergogne, tous les projets de loi qui s’élaboraient déjà sur la table du ministre de l’instruction publique. La nomination de M. Persil au ministère de la justice devait terminer cette trilogie; car M. Persil vise droit aux sceaux, et aspire ardemment à y remplacer non pas M. Barthe, mais M. de Peyronnet. Dès lors les petites intrigues commencèrent. On dîna chez M. Guizot, on dîna chez M. Thiers, on dîna chez M. de Broglie; les députés qui se trouvaient déjà à Paris furent circonvenus par tous les moyens usités. Il fallait porter M. Persil on ne pouvait abandonner M. Persil; M. Persil était l’avant-garde du ministère, l’homme courageux, l’homme dévoué. Dans un de ces dîners, qui eut lieu chez M. d’Argout, le ministre alla jusqu’à déclarer que M. Dupin lui-même donnerait sa voix et ses voix à M. Persil. On s’étonna que M. Dupin, qui, dans un discours à la cour de cassation, avait ouvertement combattu les doctrines de M. Persil, voulût bien consentir à se donner un pareil suppléant à la chambre. Mais on se rappela les fréquentes contradictions de son caractère, et l’on en crut M. d’Argout, parce que ses paroles n’étaient pas logiques. Credo quia absurdum, disaient les vieux chrétiens; les bons ministériels n’ont pas de meilleures règles de conduite. M. d’Argout (nous parlons poliment), M. d’Argout avait cependant dit la chose qui n’est pas. M. Thiers, qui l’imita, assurait qu’il la tenait de M. Persil, et dans cette trinité d’hommes de bonne foi, il serait difficile de remonter aux sources. Ce qui est certain, c’est que M. Persil, devenu très importun et très pressant, était venu déclarer aux ministres qu’il avait les cent voix dont il avait disposé l’année dernière, et que si on voulait le seconder, il emporterait la place. M. Thiers s’écriait, de son côté, qu’on ne pouvait abandonner M. Persil, et un petit parti de persiliens se forma aussitôt dans le ministère. Il se composait d’abord tout naturellement de M. Thiers, l’homme des empiètemens, le partisan de la dictature, qui conseille d’escamoter les lois et de les tourner quand on ne peut pas les violer, le plus dangereux de toute cette cohue d’hommes d’état, sortis de terre le quatrième jour des trois glorieuses journées, qui se multiplie, qui se mêle à tout, qui est partout, et dont la petite voix criarde et menue fait sans cesse retentir des projets de despotisme et d’asservissement à l’oreille du pouvoir souverain. M. Guizot qu’un tempérament triste, un cerveau fatigué par l’étude, et un excès de sérieuses réflexions ont égaré et conduit, par une autre route, aux mêmes idées, se joignit à M. Thiers. M. de Rigny en brave marin, louvoya, comme d’ordinaire, entre deux eaux et M. Barthe tint une conduite encore plus louche et plus embarrassée que celle de M. de Rigny. La positon de M. Barthe était, il est vrai, très difficile. M. Barthe savait que la nomination de M. Persil à la vice-présidence de la chambre n’était qu’un premier pas. Il savait que ce premier pas conduirait infailliblement le digne procureur-général à la place occupée par lui, Me Barthe, au banc des ministres, tandis qu’il n’avait pas une telle catastrophe à redouter avec le compétiteur de M. Persil, M. Bérenger, que les doctrinaires n’accepteront jamais pour leur collègue, et qui ne les accepterait pas non plus pour les siens. Se voyant ainsi forcé de défendre ses chers appointemens qu’il amasse avec tant de tendresse, de combattre pro aris et focis, pour son pain quotidien, M. Barthe n’hésita plus, il vota intrépidement pour M. Bérenger, contre l’élu du ministère. Pour le maréchal Soult, il s’est montré inflexible dans cette circonstance. M. d’Argout avait vainement pris la peine de se rendre chez le président du conseil, et de lui dire qu’il ne pouvait se dispenser d’exclure M. Bérenger, qui, dans la dernière session, présidait la chambre le jour où M. de Bricqueville fit une si violente sortie contre les campagnes du maréchal, et qui refusa obstinément de le rappeler à l’ordre. Selon M. d’Argout, M. Bérenger s’était rendu par là complice de l’insulte faite au maréchal Soult, et peu s’en fallut même, dans le zèle qui l’animait, que M. d’Argout, vieille et bonne lame très redoutée en son temps, n’offrît au vieux maréchal d’appeler encore une fois M. de Bricqueville sur le terrain pour cette affaire. Mais le maréchal se montra très peu touché de toutes ces marques de sollicitude, et déclara avec une générosité qui étonna beaucoup son collègue, et qui nous étonne un peu nous-mêmes, qu’il avait oublié cette circonstance, mais que ce qui n’était tout-à-l’heure pour lui qu’un sentiment devenait un devoir maintenant qu’il se trouvait engagé dans une affaire personnelle avec M. Bérenger, et il annonça qu’il lui donnerait sa voix. Il paraît certain, en effet, qu’une boule noire a été déposée, de la main du maréchal, contre M. Persil, dans l’urne du scrutin. M. Humann a voté hautement, ouvertement, comme le maréchal Soult, malgré leurs dissentimens. Cet acte honorable sera compté à M. Humann, qui doit s’empresser d’en faire encore quelques-uns semblables, s’il veut faire oublier sa fâcheuse affaire des salines de l’est dont nous avons déjà parlé. M. le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, vient de se placer dans une situation à peu près semblable à celle de M. Humann. M. de Broglie est aujourd’hui propriétaire de la concession de Massevaux, dans le Haut-Rhin, grand territoire de six lieues carrées, que s’était adjugé jadis le cardinal Mazarin, et où se trouvent des mines de fer considérables. Ces biens furent séquestrés à l’époque de la révolution, et rendus du temps de l’empire. Seulement, comme des industries du même genre s’étaient développées dans le département, on imposa aux établissemens de Massevaux certaines charges qui permettaient aux autres usines de soutenir la concurrence, entre autres, celle de leur fournir des matières premières. Aujourd’hui M. de Broglie refuse de remplir ces obligations, et le conseil-d’état vient de donner gain de cause au ministre. Il n’était pas besoin de ce nouvel exemple d’indépendance du conseil-d’état pour démontrer la nécessité de sa réorganisation. L’affaire du fameux complot républicain s’est terminée, comme on s’y attendait, par l’acquittement de M. Raspail et de ses amis. Jamais la main audacieuse et grossière de la police ne s’était montrée plus à nu que dans cette honteuse procédure. Non-seulement il a été démontré que les pièces avaient été dénaturées dans l’acte d’accusation, dont les magistrats eux-mêmes, ainsi que le procureur du roi, ont été forcés de reconnaître l’inexactitude, mais on a eu le triste spectacle d’un tribunal devant lequel on n’a pas craint de faire comparaître pour uniques témoins à charge des agens de police, des sergens-de-ville, des employés de M. Gisquet, en un mot, des hommes payés pour trouver des conspirations, et dont la délation est le gagne-pain et le métier. Les incidens de ce procès sont encore plus déplorables que le procès même. Que dire de ce malheureux jeune homme qui a été condamné à trois années d’emprisonnement pour n’avoir pu retenir son indignation en entendant de la bouche d’un magistrat une allégation qu’il savait fausse? Que dire de l’interdiction des trois avocats des accusés pour avoir taxé de faux l’acte d’accusation, évidemment faussé? Comment concilier tant de sévérité envers les honnêtes gens qui s’indignent, et tant d’indulgence pour les menées coupables de la police et les prévarications de l’instruction préliminaire? An reste MM. Michel, Dupont et Pinard, interdits dans l’exercice de leur profession, en ont appelé à la cour de cassation, et leur cause a été embrassée par tous les barreaux du royaume. Il paraît même que la cour d’assises a outrepassé ses pouvoirs en condamnant Me Dupont à une année d’interdiction; car la loi du 17 mai 1819, que l’arrêt invoque, fixe à six mois la plus longue durée de la suspension d’un avocat qui n’est pas dans le cas de récidive. Il est assez singulier que cet arrêt ait soulevé encore une plus violente indignation en Angleterre qu’en France. Tous les journaux des trois royaumes s’élèvent en termes fort durs, et qu’il ne nous est pas permis de répéter, contre un état de choses où l’on traite ainsi une profession dont l’indépendance est respectée parmi les nations les moins libres. Le Sun, entre autres, déclare qu’un tel signe annonce la fin de la liberté, qu’on attaquera bientôt sur toutes ses faces. Que le Sun se rassure, la liberté aura peut-être de rudes assauts à soutenir en France, mais, quoi, qu’on fasse, elle ne périra pas. À propos de liberté, nous provoquerons une explication de qui de droit. Nous dira-t-on que M. le colonel Paixhans, membre de la chambre des députés, ne reçoit pas, depuis une année, un traitement d’activité comme chargé, en sa qualité d’officier d’artillerie, de l’armement des forts détachés, qui n’existent pas encore? Nous avons parlé du nombreux cortège qui accompagnait le roi à la séance royale. On sait maintenant les motifs de cette prise d’armes extraordinaire. Le président du conseil avait été prévenu par l’ambassadeur d’une des grandes puissances, qui a aussi sa police dans Paris, qu’un grand scandale devait être donné, pendant la séance royale, par un député de l’opposition, l’un des plus riches propriétaires de la France, et que la crainte de la loi agraire n’a pas empêché de se jeter dans le parti républicain. Comment la police française se trouvait-elle en retard dans cette affaire? nous l’ignorons. Toujours est-il que sur l’avis que le député en question devait hautement interpeller le roi, le maréchal Lobau donna ordre à M. Tourton, général de la garde nationale, de faire entrer un peloton de grenadiers dans la chambre, au premier mot que prononcerait le député, et de le faire empoigner au milieu de ses collègues. L’ambassadeur a-t-il été mystifié par ses agens, le ministre par l’ambassadeur? c’est ce qu’il sera fort difficile de savoir, mais MM. les députés peuvent se tenir bien avertis de ne pas prendre la parole légèrement, le général Tourton et ses grenadiers sont là qui les surveillent. Les deux premiers actes de la chambre dans cette session sont d’un bon augure, quoique peu importans. Entre M. Bérenger et M. Persil, qui se présentaient comme candidats à la vice-présidence, elle a choisi M. Bérenger. Mais pour la place de questeur que la mort de M. Dumeylet laissait vacante, elle a agi avec plus de discernement encore. Ayant à choisir entre M. Viennet et M. Vatout, elle a pris M. Clément du Doubs. Son juste sentiment des convenances a conduit la chambre dans cette affaire. L’une des deux places de questeur de la chambre est occupée par M. de Laborde, aide-de-camp du roi; donner la seconde à M. Viennet ou à M. Vatout, qui sont l’un et l’autre des commensaux de la royauté, c’était mettre l’administration intérieure du palais des députés sous l’influence du château. Aussi tout le monde a approuvé le choix de M. Clément. Un nouveau déluge de croix de la légion d’honneur va fondre sur un certain nombre de têtes innocentes, au premier jour de l’an. En sa qualité de ministre chargé du département des beaux-arts, M. Thiers, voulant honorer la littérature, et récompenser dignement les gens de lettres qui ont acquis une certaine réputation, a décidé que le titre de chevalier de la légion d’honneur serait accordé à M. Jouslin de Lasalle, nommé récemment directeur du Théâtre-Français, à M. Cès-Caupenne, directeur de l’Ambigu- Comique, et à M. Duponchel, antiquaire distingué, et directeur de la scène de l’Opéra. Il paraît qu’il avait été question d’accorder cette distinction à M. Véron, directeur de l’Académie royale de musique. On parle d’une conférence qui aurait eu lieu à ce sujet entre M. Véron et un chef de division du ministère de M. Thiers, dans laquelle, après s’être long-temps défendu de cet honneur qu’on voulait lui faire, M. Véron aurait fini par demander à quel titre on voulait lui décerner cette récompense. -«Mais, lui répondit-on, il nous semble que la prospérité actuelle de l’Opéra est un titre suffisant devant l’opinion publique.» -«En ce cas, répliqua M. Véron, je vous prie d’envoyer la croix et le brevet à Mlle Taglioni, qui a certainement la plus belle part dans ce mérite.» Cette réponse n’a pas plu au ministre, dit-on, et il y a lieu de croire que ni M. Véron ni Mlle Taglioni ne figureront dans la promotion du nouvel an. -On ignore peut-être que Rubini est marquis, marquis de Mazzano, possédant un titre, et, ce qui vaut mieux, un superbe marquisat dans le pays Bergamasque. On ne savait pas que Rubini fût gentilhomme, mais, on ignorait aussi qu’il est homme d’esprit. On ne suppose pas tant de qualités à un virtuose qui pourrait s’en passer. «Che scelerata parte di donna Anna!» disait une jeune et belle Italienne à la répétition de «don Giovanni». Cette musique tudesque vaut-elle ce que nous chantons tous les jours? Semiramide, Anna Bolena, sont bien au-dessus de l’oeuvre de Mozart pour la mélodie et l’effet.» Rubini, qui entendait cette apostrophe singulière, répond avec un sourire malin: « Giulia, ti prego, non parlar politica, sta chieta, mia cara, alle donne questo non conviene: Julie, je t’en prie, ne parle pas politique; tais-toi, ma chère, cela ne convient pas aux dames.» -M. Charles Nodier a été reçu à l’Académie française dont il se moquait, avec tant de verve depuis plus de vingt ans. M. Nodier a continué de poursuivre ce corps sacré jusque dans son discours de réception, où il déclare que l’honneur d’être admis dans son sein était au-dessus de toutes ses espérances. M. Nodier, l’homme le plus fin, l’écrivain le plus caustique avec les formes les plus bienveillantes, véritable philosophe de l’antiquité, qui s’est approprié la douce ironie de Socrate, a continué une demi-heure de railler sur ce ton l’académie, et l’académie lui a répondu le plus sérieusement du monde par l’organe de son directeur, M. Jouy. M. Jouy est un de ces hommes osés, de ces beaux esprits ruinés, qui ont vécu pendant vingt ans du monopole littéraire, et qui se sont élevés à une certaine renommée en se faisant un piédestal des travaux de quelques jeunes gens d’esprit et de talent, dont ils ont vainement voulu arrêter l’essor. Aujourd’hui M. Jouy, cantonné dans le fauteuil académique, doté d’une sinécure, se donne le passe-temps de déclamer contre cette jeune littérature à laquelle il devrait quelques restitutions dans son testament et une amende honorable. Il nomme anarchie un état de choses où il n’est plus permis à quelques vieillards impotens de s’emparer des pensées et du labeur d’autrui, et d’attacher à leur glèbe les imaginations jeunes et vigoureuses, comme cela se pratiquait autrefois. Nous concevons les regrets de M. Jouy, mais nous ne les partageons pas, et pour toute réponse aux plaintes de l’illustre académicien, nous nous contenterons de lui montrer ses oeuvres, plongées aujourd’hui dans un oubli profond. -Un beau drame de M. Alexandre Dumas, intitulé Angèle a obtenu un immense succès au théâtre de la Porte St-Martin. C’est la meilleure réponse que M. Dumas pouvait faire aux détracteurs récens qui avaient dépassé à son égard toutes les bornes de l’équité. Nous consacrerons un article, dans notre prochain numéro, au drame de M. Dumas. Nous tâcherons d’y apprécier le caractère de son talent dramatique, qui ne s’est nulle part montré avec une spontanéité plus entraînante et plus incontestable. Le public n’a pas un seul instant résisté à des scènes tour à tour spirituelles et pathétiques, toujours rapides et vives. M. Dumas a été merveilleusement secondé de ses acteurs, et particulièrement de M. Bocage et de la charmante Mlle Ida. -L’arrivée à Paris de l’obélisque de Louqsor donne tout l’intérêt de l’à-propos à la notice archéologique, avec figures et interprétations des hiéroglyphes, que vient de publier M. Firmin Didot. C’est dans l’admirable collection des manuscrits et des dessins inédits de feu Champollion, acquise par une loi de l’État, qu’on a puisé les matériaux de ce petit ouvrage. Dans ses belles lettres écrites d’Égypte et de Nubie, et publiées récemment, M. Champollion, qui passa plusieurs mois dans la vallée mortuaire de Biban el Molouk, sur le territoire de Thèbes, avait donné de curieux renseignemens sur le palais de Louqsor, on plutôt sur les palais de Louqsor. Cet illustre savant reconnut qu’ils avaient été fondés par Aménothph III de la XVIIIe dynastie. Ce prince a bâti la série d’édifices qui s’étend du sud au nord, depuis le Nil jusqu’aux quatorze colonnes de quatorze pieds de hauteur, sur lesquelles on lit des dédicaces faites au nom de ce roi. C’est celui que les Grecs nommèrent Memnon, et dont la statue colossale avait, disent les anciens, une propriété si merveilleuse. Champollion le jeune continue ainsi la description des ruines de Louqsor: «Toute la partie des édifices au nord des quatorze colonnes est d’une autre époque. C’est à Rhamsès-le-Grand (Sésostris) qu’on doit ces constructions. Il a eu l’intention, non pas d’embellir le palais d’Aménophis, son ancêtre, mais de construire un édifice distinct, ce qui résulte évidemment de la dédicace sculptée en grands hiéroglyphes au-dessus de la corniche du pylône, et répétées sur les architraves de toutes les colonnades que les cahutes modernes n’ont pas encore ensevelies. Le Rhamesseïon, palais de Rhamsès-Sésostris, fut donc entrepris près d’un siècle après l’Aménophion ou palais d’Aménophis-Memnon. Le Rhamesseïon est un des ouvrages de Sésostris; on n’y observe que quelques faibles réparations faites au nom de l’Ethiopien Sabacon et de Ptolémée Philopator. L’entrée du Rhamesseïon est majestueusement annoncée par deux obélisques élevés en avant du pylône.» C’est l’un de ces obélisques qui a été transporté en France, et qui va s’élever sur la place de la Révolution. Champollion jeune travailla six mois consécutifs sous les murs de Thèbes avec une ardeur et une persévérance qui devaient bientôt lui coûter la vie. Il releva le plan et les détails de tous les monumens de Thèbes, et ce travail forme une suite de dessins d’un prix inestimable. Il dessina de nouveau les deux obélisques, et fit un nombre infini de corrections aux gravures toutes inexactes de ces monumens, publiées jusqu’à ce jour. Avant le séjour de Champollion à Thèbes, aucun voyageur n’avait pu voir l’obélisque jusqu’à sa base, ni relever la fin des neuf inscriptions qui occupent les trois faces. Champollion fit fouiller et mettre à découvert la base de l’obélisque, et il compléta ainsi sa copie. Au mois d’octobre 1818, M. Champollion, alors en Égypte, fut informé par son frère que le pacha d’Égypte avait donné à la France l’un des deux obélisques d’Alexandrie, dits de Cléopâtre, et l’autre à l’Angleterre. Le 10 janvier 1819, un officier de la marine anglaise vint, par ordre de son gouvernement, sonder le port neuf d’Alexandrie. Il reconnut que les obélisques ne pourraient être embarqués qu’au moyen d’une longue et large chaussée s’étendant du rivage jusqu’au point en mer où le bâtiment pourrait recevoir l’obélisque. Il estima cette dépense à 300,000 fr., et l’Angleterre parut renoncer, à cause des frais, au présent que lui faisait le vice- roi. Champollion écrivit bientôt de Elmelissah et de Thèbes: «Je suis bien aise que l’ingénieur anglais ait eu l’idée d’une chaussée de 300,000 francs pour dégoûter son gouvernement, et par contre-coup celui de France, de ces pauvres obélisques d’Alexandrie; ils me font mal depuis que j’ai vu ceux de Thèbes. Si l’on doit voir un obélisque égyptien à Paris, que ce soit un de ceux de Louqsor. La vieille Thèbes s’en consolerait en gardant celui de Karnac, le plus beau et le plus admirable de tous; mais je ne donnerai jamais mon adhésion, dont on pourra, du reste, fort bien se passer, au projet de scier en trois un de ces magnifiques monolithes. Ce serait un sacrilège: tout ou rien.» En même temps, il proposait de mettre l’un de ces obélisques sur un radeau, et de lui faire descendre le Nil. Il indiquait l’obélisque de droite, celui qui a été enlevé en effet, et donnait tous les moyens de le transporter sans encombre. A son retour, Champollion écrivit du lazareth de Toulon une lettre au ministre de la marine dans laquelle il détaillait de nouveau son projet. «Le palais de Louqsor, disait-il dans cette lettre, est bâti sur un tertre factice, et l’obélisque de droite, placé à petite distance du Nil, pourra être conduit au fleuve en profitant de cette pente. Il faudra abattre, il est vrai, un assez grand nombre de maisons du village moderne, mais ces cahutes de boue pourront être facilement acquises à cinq cents francs la douzaine. «Le poids de l’obélisque ne dépasse pas de beaucoup quatre cents tonneaux, et il suffit d’une de nos grosses gabares, telles que le Rhinocéros ou le Dromadaire, pour le conduire du rivage d’Égypte dans le port du Hâvre. La difficulté sera dans le transport du monument sur le Nil, de Thèbes à l’une des embouchures de ce fleuve, naturellement celle de Rosette. Il paraîtrait indispensable que la gabare partît de France avec toutes les pièces d’un grand radeau destiné à recevoir l’obélisque. L’Égypte manque absolument de bois de construction.» Dans cette lettre qui est fort longue, Champollion prévoit tout, lève tous les obstacles, et indique tous les moyens dont on s’est servi avec tant de succès depuis, sans faire mention de lui, l’auteur véritable, le créateur de toute cette entreprise. Plus tard, long-temps après, en 1829, une commission chargée d’examiner les projets de transport des obélisques fut nommée par l’Institut. Cette commission profita de tous les documens de l’illustre Champollion, et envoya en Égypte M. Taylor, commissaire du roi près le Théâtre-Français. Le Moniteur annonça son arrivée à Alexandrie le 10 mai 1830. Nous estimons beaucoup le caractère et la persévérance de M. Taylor, nous faisons grand cas de ses talens comme homme de goût et comme dessinateur, mais nous ne dirons pas moins que l’Institut lui a fait jouer un rôle ridicule, surtout quand son nom s’est trouvé accolé dans les journaux à l’obélisque du Louqsor. Le nom de M. le baron Taylor, tout honorable qu’il soit, n’est pas encore de taille à être gravé sur le granit, au- dessous des noms de Sésostris et de Memnon. Si l’on y inscrivait celui de Champollion, à la bonne heure. Dans un second rapport, demandé par le ministre de la marine à Champollion, celui-ci entre dans tous les détails de l’expédition, et la guide, en quelque sorte, sur cette terre d’Égypte qu’il connaissait si bien. Après de profondes considérations d’histoire et d’art, Champollion conseille, dans ce rapport, au chef de l’expédition, de s’entendre avec les beys et cachefs des cantons pour ne point entreprendre l’opération dans le mois où les paysans sont obligés de cultiver les terres. On manquerait de bras. Il lui conseille de se concilier, par de petits présens, les cheiks des principaux villages de Thèbes, qui sont Karnac, Louqsor et Kourna. «On peut s’adresser avec confiance, dit-il, au cheïk de Karnac, nommé cheïk Aouéda, homme de sens, probe, ayant une grande influence dans le pays, et Français dans l’âme.» Champollion avait, on le voit, tout prévu, tout préparé. Il veut que les ouvriers arabes soient payés directement par les cheiks, et défendus contre la rapacité des agens subalternes; il dit qu’il faut être juste et ferme avec les Arabes, si l’on veut réussir, et montre en toutes choses une connaissance admirable du pays. Ce rapport est un morceau précieux, et mériterait d’être placé dans les fondations sur lesquelles va s’élever l’obélisque. En 1830, en 1831, Champollion continua de correspondre avec les ministres pour cette affaire, et de porter partout sa haute expérience et ses lumières. M. de Verninac, officier distingué, ami de Champollion, à qui fut confiée cette expédition, n’eut qu’à se louer d’avoir suivi ces instructions et ces conseils. À son retour, le génie qui l’avait éclairé était éteint. Champollion avait succombé sous des travaux inouïs, et il semblait qu’il eût envoyé chercher une pierre pour sa tombe en cette terre, l’objet de toutes ses études, de toutes ses pensées, et qui avait causé sa mort prématurée. Mais nous ne vivons pas dans un pays où l’on honore ainsi la mémoire des savans. Le nom de Champollion le jeune ne se trouve seulement pas dans ce musée égyptien qu’il a fondé, et qu’il a doté, avec un rare désintéressement, de tant d’objets précieux qui lui appartenaient. Son buste avait été promis à ses amis et aux nombreux admirateurs de son beau génie et de son beau caractère; on n’a pas pris la peine de ramasser un morceau de marbre, et d’appeler un sculpteur pour le faire exécuter. Et cependant le ministère ne sait que faire de ses sculpteurs, ni à quoi employer ses blocs de marbre. Mais pendant que les envieux de Champollion s’agitent, et qu’on cherche à bannir son souvenir des galeries du Louvre où il a déposé tant de trésors, les étrangers, plus justes, lui élèvent le monument que sa patrie lui refuse. On lisait, il y a peu de temps, dans l’Anthologie de Florence: «Ce que n’a pas fait la France, l’Italie le fait du fond de son coeur et avec un amour sincère» (lo fa, e di buon animo e con sincero amore l’Italia). L’inscription suivante a été placée sur une table de marbre, dans le musée de Turin, en mémoire de Champollion le jeune. HONORI. ET. MEMORIÆ JOANNIS. FRANCISCI. CHAMPOLLIONIS. QUI. ARCANÆ. AEGYPTIÆ. SCRIPTURÆ RECONDITAM. DOCTRINAM. PRIMUS. APERUIT MONUMENTA. ÆGYPTIA. RÉGIS. VICTORII. EMANUELIS. LIBERALITATE CONQUISITA IN. HIS. ÆDIBUS. DOCTE. INVISIT. SCRIPSIT. ILLUSTRAVIT MODERATORES. REI. LITTERARIÆ STATIM. AC. DE. MORTE. CELEBERRIMI. VIRI. NUNTIATUM. EST MENSE. MARTIO. AN. MDCCCXXXII CIPATUS. REGIS. CAROLI. ALBERTI. SECUNDO. F. Buloz. Copie du rectificatif: chronique de la quinzaine du 14 janvier 1834 A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES. Monsieur, C’est par erreur sans doute que vous avez avancé dans votre dernier Numéro, que M. Champollion le jeune m’avait précédé en Égypte, et s’y était rendu en 1818 (7). J’ai précédé M. Champollion à Thèbes, et je revenais de ce voyage qui avait pour but la possibilité de transporter l’obélisque de Louqsor en France, lorsque M. Champollion quittait Toulon en 1828 et non en 1818. C’est parce que j’avais déjà été en Égypte et proposé l’opération du transport des obélisques que je fus nommé commissaire du roi en Orient et membre d’une commission composée de MM. Alex. Delaborde, l’amiral Makau, le baron de Tupinier, conseiller d’état, le général Livron et M. Drovetti, ancien consul-général en Égypte; cette commission était présidée par le ministre de la marine. M. Champollion avait écrit depuis au ministre, mais ce ne fut point son projet qui fut accepté pour le transport de l’obélisque. Ce fut celui de M. Roland, inspecteur-général des ingénieurs de la marine, qui proposa de faire construire l’allège qui porte maintenant l’obélisque de Louqsor, et je fils chargé d’obtenir du pacha Méhémet-Ali la cession de ce monument pour la France, négociation relative aux arts, que j’ai eu le bonheur de conduire heureusement, puisque le résultat a permis à M. Lebas, ingénieur habile, d’embarquer, après des difficultés sans nombre, ce monument précieux, et à M. de Verninac, commandant le bâtiment qui devait porter ce monolithe, de déployer autant d’habileté que de persévérance. M. Alex. Delaborde eut aussi la pensée, à son retour d’orient, de faire élever l’un des obélisques de Louqsor sur l’une des places de Paris; il présenta à la commission un projet de M. le capitaine de vaisseau Besson, brave et digne officier français au service du vice-roi d’Égypte. M. Champollion le jeune, qui le premier a traduit les hiéroglyphes qui couvrent l’obélisque, mérite d’ailleurs, par ses travaux archéologiques et ses découvertes sur les écritures des Égyptiens, la reconnaissance de l’Europe tout entière; c’est une assez belle part de gloire et de renommée, pour que ses amis n’envient à personne le mérite d’une mission confiée à un homme qui compte quelques travaux dans les arts depuis vingt-cinq ans, et qui aime à rendre la plus éclatante justice au génie et aux immenses talens de M. Champollion. Veuillez, monsieur, agréer les assurances des sentimens les plus distingués de votre très humble serviteur, A. TAYLOR. Ce 7 janvier 1534. -Le défaut d’espace nous a empêchés de rendre compte de Napoline, un poème nouveau, de Mme Émile de Girardin (Delphine Gay). Napoline est une oeuvre remarquable, et annonce une transformation complète dans le talent de Mme de Girardin. Ce n’est plus cette jeune fille rougissante, fière de sa beauté, et timide; cependant essayant d’entrer dans le monde. 31 Janvier 1834. Nous avons laissé le ministère encore tout ému de la chaude alarme que lui avait donnée l’imprudent discours du duc de Broglie, mais remis sur ses bases par la rétractation du noble duc. Depuis ce temps, il a reçu des secousses bien plus violentes, qui l’ont ébranlé jusque dans ses fondemens. Il n’était pas question cette fois de savoir si, dans une éventualité plus ou moins prochaine, la France respectera les traités de 1815, ou de reconnaître, avec M. Guizot, que la restauration a été un gouvernement paternel et favorable au pays; il s’agissait de savoir combien nous paierons cette année pour l’excellent ministère, pour l’honorable et glorieux gouvernement dont nous jouissons. M. Humann est venu le dire avec sa grosse franchise allemande, et sans se faire tirer l’oreille. Nous n’aurons à tirer de nos poches, pour l’année prochaine, que la faible somme de un milliard trente millions quatre-vingt dix mille cinq cent quarante-sept francs. Le ministère nous fait grace des centimes. Seulement comme cette petite somme ne dépasse guère que de quarante-cinq millions le budget de l’année dernière, M. Humann a bien voulu nous apprendre qu’elle ne suffira pas aux besoins, et que si nous tenons à conserver ce cher ministère dont il fait partie, il faudra nous décider à ouvrir un léger emprunt de soixante-dix millions, ce qui porte la totalité des demandes financières adressées aux chambres, dans la semaine dernière, à un milliard cent millions quatre-vingt-dix mille cinq cents, etc. Nous ne parlons pas d’un crédit, de vingt-cinq millions demandé par le même M. Humamn pour le régiment des indemnités accordées aux États-Unis d’Amérique. Nous avons déjà dit, dans nos Lettres sur les hommes d’état de la France, comment cette indemnité avait été fixée successivement, par trois commissions, à la somme de quinze millions, et élevée par M. Sébastiani, de son autorité privée, à vingt-cinq millions. On a hésité quelque temps à porter aux chambres ce traité, et il était question de l’enfouir dans les cartons jusqu’à l’année prochaine. Quelqu’un aura sans doute judicieusement fait observer que ce petit brûlot de vingt-cinq millions passerait inaperçu entre le gros milliard qui cinglait majestueusement vers la chambre, sous le pavillon ministériel, et qu’on pouvait le lancer impunément. En effet, personne n’a daigné tourner la tête pour le voir venir. On sait quelle longue guerre ont soutenue l’un contre l’autre, dans le conseil, le maréchal Soult et le ministre des finances. On sait que le maréchal Soult, s’inquiétant fort peu de la quotité des crédits qui lui ont été alloués par la chambre, les a dépassés sans aucune mesure, en disant qu’il se f... bien de pareilles misères, et qu’il ne connaît rien quand il s’agit de former une armée à la France. Il faut bien en prendre son parti. Le maréchal est un homme de l’empire: il ne comprend rien, il ne veut rien comprendre au gouvernement constitutionnel, et de ce côté il mourra dans l’impénitence finale, comme il le disait, il y a peu de jours, du haut de la tribune, à M. Larabit, qui lui reprochait une illégalité d’un autre genre, celle de l’introduction des lieutenans d’artillerie de marine dans l’armée de terre. Le maréchal n’a-t-il pas refusé dernièrement d’ordonnancer le paiement des pensions accordées par les chambres aux anciens gardes-françaises qui ont marché contre la Bastille, en disant que ce fut un acte d’indiscipline, et qu’il serait dangereux de l’encourager? On aurait mauvaise grace d’ailleurs à se plaindre de M. le maréchal Soult, quand on marche sans murmurer avec M. de Broglie, qui a déclaré à la chambre qu’il ne reconnaît d’autre loi que la nécessité, et que tout ce qui a été fait depuis 1830 est illégal; avec M. Thiers, qui soutient à la tribune que le gouvernement a le droit de sortir de la légalité quand il lui plaît, comme il est arrivé lors de l’arrestation de la duchesse de Berry, et avec M. Guizot, le promoteur de l’état de siège. M. le maréchal Soult représente dignement ce ministère, qui s’est placé hors de toutes les conditions du gouvernement représentatif, et on ne saurait le blâmer sans condamner tous ses collègues. Toutefois, comme la présentation du budget avait fait éclater dans la chambre de violens murmures, et que des groupes menaçans s’y étaient formés après la lecture du curieux exposé de motifs qui le précède, un long sauve qui peut! fut prononcé sur le banc des ministres. Ce fut une véritable bataille de Waterloo, où faillit rester le vainqueur de Toulouse, abandonné et trahi par tous ses collègues. C’était un triste spectacle que de voir le vieux maréchal succombant sous le poids de son budget, la jambe traînante, et s’efforçant d’échapper à tous les nombreux ennemis que lui suscitaient les autres ministres. Pendant vingt-quatre heures, il a été complètement abandonné, abandonné dans le conseil surtout, où la pensée qui domine s’était déjà arrangée avec un autre maréchal dont elle n’espère pas moins de complaisance que de M. Soult; car la première condition pour devenir ministre aujourd’hui, c’est de consentir à ne pas l’être, et à plier humblement, chrétiennement, sous la volonté du maître absolu. On vit alors M. Thiers, M. Humann et M. Guizot, tendre une main amicale à des hommes pour lesquels ils n’avaient depuis long-temps que des paroles d’animosité et des gestes de dédain. On se plaint depuis long-temps des vues étroites de la majorité, qui n’admet que des députés ministériels dans les commissions même les plus insignifiantes; cette fois, on a pu voir M. Guizot demander l’admission de M. Salverte dans la commission du budget, et M. Humann exiger l’introduction de M. Odilon Barrot. Il n’est pas un membre de l’opposition qui n’ait été porté, poussé, choisi par quelque ministre. M. Thiers, surtout, était d’une activité surprenante; il ne concevait pas comment la chambre ne tonnait pas contre un ministre qui avait dépassé ses crédits avec une pareille audace; il ne cessait de se lamenter, de se plaindre des embarras où se trouvait embourbé cet excellent et parfait ministère, qui eût si bien et si long-temps marché sans le vieux maréchal, ce mangeur, ce prodigue, d’où venait tout le mal. De leur côté, les jeunes doctrinaires de la chambre étaient en campagne, et parcouraient les rangs de la gauche pour y trouver des alliés, c’est-à-dire des dupes. Ils consentaient à abandonner non pas seulement le maréchal Soult, mais aussi M. Thiers, M. d’Argout, M. Humann, tout ce qui n’est pas eux enfin; car les doctrinaires ne se démentent jamais. En fait d’égoïsme froid et cynique, M. Thiers lui-même pourrait apprendre à leur école. Au château, une négociation très active, poussée par M. Thiers, et, dit-on, M. d’Argout, portait le maréchal Gérard à la présidence du conseil et au ministère de la guerre. Cette combinaison devait entraîner M. Guizot et M. de Broglie avec le maréchal Soult. Une autre négociation, plus secrètement entamée par M. Guizot, portait également le maréchal Gérard à la présidence et à la guerre, et poussait dehors M. Thiers et M. d’Argout. Ainsi tous les efforts se réunissaient contre le maréchal Soult, sauf à s’entendre ensuite; et pour en finir plus tôt, on convint de traîner le vieux maréchal devant cette commission du budget, composée avec tant de sollicitude. En attendant, le Journal des Débats se prononçait hautement contre les crédits supplémentaires du maréchal Soult, et engageait la chambre à les rejeter. Or on savait, au Journal des Débats comme ailleurs, que le maréchal avait fait pour ses supplémens de crédit le même serment que pour son traitement, qu’il ne veut abandonner qu’à la mort. Il avait juré de se faire enterrer sous ses soixante-dix millions. Il faut redouter les vieux généraux de la trempe du maréchal Soult. Ils ont toujours quelque pièce en réserve dans leur gibecière. Il n’est pas de renard blanchi qui eût échappé à une meute semblable à celle qui faisait entendre sa voix au conseil et dans le conciliabule des doctrinaires. Le maréchal n’a pas été un seul instant effrayé du péril; il l’a mise tout entière en défaut, et peut-être, avant peu, sera-t-il appelé à présider un nouveau ministère. Le maréchal Gérard pouvait inspirer quelques inquiétudes au maréchal Soult; mais on venait de prononcer la dislocation définitive de l’armée du nord, et le maréchal Gérard, qui jouissait encore d’un traitement de 150,000 francs comme général en chef, a conservé ce traitement à la demande et sur les ordres exprès du maréchal Soult. Or une situation tranquille et un traitement de 150,000 francs valent bien un traitement de 60,000 francs et les soucis du ministère. La commission du budget, où des paroles sévères attendaient, dit- on, le maréchal, fut préalablement tâtée par M. Martineau de la Chenetz et d’autres personnes attachées au ministère de la guerre et à la chambre. On annonça individuellement aux commissaires que le maréchal n’était pas un homme intraitable comme on le pensait, qu’il ne répugnait nullement à se présenter en personne devant la commission; qu’il tenait même beaucoup à la voir, et promptement, si promptement, qu’on ne voulut pas laisser aux commissaires le temps d’approfondir la question du budget et de se former des objections solides. Le ministère demanda à comparaître le lendemain. Le lendemain, en effet, il se rendit devant les délégués de la chambre. Le maréchal Soult parla le premier, et dit en peu de mots que, désirant éviter toute difficulté avec la chambre, il venait pour s’entendre avec sa commission, et annonça tout de suite que, pour lui, il était prêt à réduire son budget. Il ajouta que toutes les dépenses se centralisant dans le ministère des finances, M. Humann allait prendre la parole. On sait ce qui se passa dans cette séance, où M. Humann inventa une division qui deviendra fameuse, celle des dépenses gouvernementales et des dépenses administratives. Quant aux premières, les ministres en font un noli me tangere. Tout est perdu si on les réduit, car les ministres se retirent; ils abandonneront alors la France à sa triste destinée. Hélas! que deviendra la France sans M. Thiers? Quant aux dépenses administratives, il est possible de les diminuer un peu; M. Thiers consentira tout de même à diriger le char de l’état. M. Thiers est vraiment bien honnête. Ainsi, pour bien établir cette distinction, importante à faire, puisqu’un malentendu nous coûterait nos ministres, le ministère déclare qu’il lui faut les crédits nécessaires pour maintenir 510,000 hommes sous les armes. Tout ce que l’armée compte de soldats au-delà de ce nombre fait partie des dépenses administratives. Il y aura désormais dans les régimens des soldats gouvernementaux et des soldats administratifs. Si vous licenciez les premiers, le ministère s’en va avec eux. Quant aux soldats administratifs, il n’y tient pas, il n’en a que faire. Notez que la France compte en ce moment 60,000 soldats administratifs, que le ministère comptait du moins ce nombre de soldats dans son budget, et que sans tube seule réclamation, avant que la commission ait rien demandé, le ministère les abandonne. Il en est ainsi dans chaque département ministériel, où l’on agit envers la chambre comme les boutiquiers avec les pratiques qui ont coutume de marchander. On surfait tout pour avoir la faculté de diminuer. Nos ministres, on le voit, s’entendent comme larrons en foire, qu’on nous passe la comparaison. Enfin, comme résultat, M. Humann posa de la sorte les réductions auxquelles consent le ministre de la guerre. Il demandait pour l’armée active 246,865,000 Pour la réserve 10,586,000 Ensemble 257,449,000 On abandonne la réserve, et l’on réduit la dépense de l’armée active à 250,450,000 Différence en moins 26,999,000 Toute réduction réclamée au-delà de cette somme porterait sur les dépenses gouvernementales, et le ministère a déclaré à l’unanimité devant la commission qu’il remettrait ses portefeuilles plutôt que d’y souscrire. M. Thiers seul parla après M. Humann; encore se contenta-t-il de s’écrier de cette voix qu’on lui envierait à la chapelle Sixtine, qu’il ne pourrait accepter la responsabilité qui porterait sur lui avec un budget moindre. Or on sait combien M. Thiers est difficile en fait de responsabilité. Le ministère a reçu des dépêches dont il ne manquera pas de se féliciter à la chambre, et dont il compte bien se servir pour faire accepter son budget. Le maréchal Maison, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, a reçu le meilleur accueil de l’empereur Nicolas! L’empereur Nicolas veut bien oublier que nous ne l’avons pas empêché d’écraser la Pologne. Il daigne consentir à ce que nous le laissions s’emparer de Constantinople, ou tout au moins nous fermer la mer Noire. Il a montré un visage aimable et riant au maréchal Maison; il s’est fait présenter ses aides-de-camp, ses secrétaires d’ambassade. Réjouissons-nous! La France est sauvée! L’empereur des Russies vient de recevoir en grace le roi des Français. Il est certain que cette apparence de rapprochement a causé une grande joie au château, où l’on éprouve depuis quelque temps des inquiétudes au sujet de l’alliance avec l’Angleterre. L’appui de l’Angleterre peut manquer au premier moment; elle sent qu’on n’a d’intimité qu’avec elle, que les autres puissances repoussent le cabinet des Tuileries, et elle se montre exigeante. La question d’Alger n’a pas été abandonnée par elle, et d’un jour à l’autre il peut arriver de Londres une sommation d’évacuer le territoire d’Afrique. Que ferait-on alors si on n’avait préparé quelque autre alliance? Ce n’est pas que la volonté souveraine qui décide en tout tienne beaucoup à Alger. On sait qu’à l’époque du premier départ de M. de Talleyrand pour Londres comme ambassadeur de Louis-Philippe, M. Molé étant ministre des affaires étrangères, il fut beaucoup question de l’évacuation d’Alger dans le conseil, et que M. de Talleyrand, fortement appuyé par le roi, insista pour emporter en Angleterre l’autorisation d’annoncer l’abandon de notre conquête, ce qui devait, disait-il, singulièrement faciliter la négociation de l’alliance qu’il projetait. M. Molé, dont le ministère a laissé d’honorables souvenirs, protesta vivement contre cette pensée, et M. de Talleyrand n’emporta, dit-on, qu’une promesse verbale du roi. On croit savoir que c’est l’exécution de cette promesse qu’on réclame aujourd’hui, et assez vivement pour avoir engagé la pensée suprême à se tourner, à son grand regret, du côté de Saint-Pétersbourg. On ne pouvait faire un meilleur choix que celui du maréchal Maison, qui a été précédé à Saint-Pétersbourg par la recommandation du roi de Prusse, et par le souvenir de ses liaisons amicales avec l’empereur Alexandre. On sait que le maréchal Maison, chargé de défendre, en 1814 la ligne du nord, se conduisit si vaillamment, que l’ennemi, rendant justice à son caractère, lui conserva la dotation impériale qu’il avait dans les provinces du Rhin. Depuis ce temps, le roi de Prusse a eu l’occasion de voir fréquemment le maréchal Maison, dont les possessions touchent au terrain où les grandes manoeuvres d’été s’exécutent, et ces rapports n’ont pas été inutiles an maréchal près de l’empereur Nicolas. D’après une lettre particulière, écrite par notre ambassadeur, il parait que l’empereur n’était nullement au courant des affaires de la France, qu’elles lui avaient été présentées sous un jour complètement faux, et qu’une conversation soutenue par le maréchal avec la brusque franchise qu’on lui connaît, lui a valu l’accueil public qui a causé tant d’étonnement en Allemagne. Nous aimons à le croire, mais nous savons par expérience que nos ambassadeurs et nos ministres ne sont pas toujours les mieux informés de ce qui se passe dans la plus haute région du cabinet; et ainsi qu’une promesse verbale faite à Londres a facilité les négociations de M. de Talleyrand, il se pourrait que la correspondance autographe eut porté à Saint- Pétersbourg des engagemens que tout le monde ignore. La suite nous l’apprendra. Quand M. de Rayneval fut nommé ambassadeur à Madrid, il se rendit, comme il est d’usage, près de M. Casimir Périer, alors président du conseil, pour lui demander ses instructions. M. Périer, qui n’était pas très bien informé des affaires de l’Espagne, et qui s’entendait fort peu à la politique étrangère, se contenta de lui dire «Mais vous savez cela mieux que moi. Faites ce qui vous plaira, faites pour le mieux!» Et M. de Rayneval quitta le ministère en riant et en disant: «Je vous promets de leur donner tant d’embarras chez eux, qu’ils ne vous causeront pas d’inquiétudes.» M. de Rayneval a tenu parole, mais les inquiétudes sont venues cependant. Tant que M. Zéa-Bermudez, le ministre de Ferdinand VII, a conservé le pouvoir, la royauté de juillet n’a pas conçu d’effroi de la révolution espagnole; mais depuis qu’il a passé à Martinez de la Rosa et à ses amis, on entrevoit qu’il pourrait tomber bientôt aux mains d’hommes moins modérés, et l’on trouve que les Pyrénées ne sont pas assez hautes. Le gouvernement des barricades voulait à toute force maintenir le régime absolu en Espagne, mais un despotisme éclairé, disait-il, c’est-à-dire obéissant à ses inspirations. La Russie tenait d’ailleurs à M. Zéa; et comme on veut plaire maintenant à la Russie, M. de Rayneval sera rappelé pour n’avoir pas défendu M. Zéa avec assez de zèle. La réception faite au maréchal Maison vaut bien le rappel de M. de Rayneval. C’est M. Decazes qui se rend à Madrid pour remplir le poste laissé par M. de Rayneval, mais M. Decazes n’a consenti à accepter cette mission qu’avec le titre d’ambassadeur extraordinaire. On cherche à l’entourer de tout l’éclat nécessaire pour la remplir, et après un séjour de quelques mois, si les circonstances n’exigent plus sa présence, il sera remplacé par un ambassadeur. Le ministère espagnol actuel, composé de modificantes ou pastelleros, est parfaitement en harmonie avec les opinions politiques de M. Decazes; mais ce ministère durera-t-il long- temps? Nous en doutons. Voici l’ordre des travaux de la chambre dans cette quinzaine: elle a d’abord discuté sans attention une loi municipale pour la ville de Paris, qui n’empêchera pas la ville de Paris d’être administrée arbitrairement par son préfet, gouvernée par sa police, et d’être tenue dans l’ignorance complète de ses affaires. La chambre dormait ou causait pendant cette discussion, comme s’il eût été question de voter les frais d’un coq de plomb pour un clocher de village. La distraction de la chambre ou son indifférence était si forte, qu’elle a accordé au ministère encore plus de latitude qu’il n’en demandait, quoiqu’il eût fait sa part fort large comme de coutume, sur quoi M. d’Argout se leva et dit ironiquement qu’il adhérait au vote de la chambre. M. d’Argout se pose de plus en plus comme un homme d’esprit. Puis la chambre a aboli les majorats fondés par Napoléon, d’où il résulte que la noblesse établie sur ces majorats, et les titres qui en sont inséparables, doivent en même temps disparaître. La chambre des pairs, saisie maintenant du projet de loi, adopté par l’autre chambre, a nommé, pour l’examiner, une commission composée en grande partie de nobles de l’empire. Il est vrai que la chambre des députés vient, de son côté, de nommer M. Persil, rapporteur du projet de loi contre les crieurs publics. Les notions d’impartialité et de justice s’effacent tout-à-fait de nos moeurs politiques. La chambre a ensuite rejeté la demande d’une pension en faveur des veuves des généraux Gérard et Daumesnil. La pension demandée pour les veuves du maréchal Jourdan et du général Decaen ont seules été accordées par la majorité. On assure que les doctrinaires se sont plu à jouer ce malin tour à M. Dupin, qui s’était activement employé pour la veuve Daumesnil; et afin que l’élévation d’esprit et la noblesse d’ame ne manquent de part ni d’autre dans cette affaire, M. Dupin se dispose, dit-on, à rendre aux doctrinaires la pareille, en faisant voter la chambre contre une loi qui les intéresse, celle des pensionnaires de l’ancienne liste civile. Le courage et l’animosité de ces messieurs s’exercent sur de malheureuses femmes qui réclament le prix du sang de leurs maris, sur des misérables qui manquent de pain, et qui implorent la pitié de la nation. Disons, pour en finir de ce repoussant sujet, qu’on a regardé comme une inconvenance le rapport de M. Vatout contre le projet d’accorder des pensions à ces veuves. Il semblait que MM. Vatout, en sa qualité de commensal du château, voulût faire passer dans les députés les sentimens de parcimonie de la cassette. Ne serait-il pas à propos de demander l’application au paiement des pensions de l’ancienne liste civile, des sept cent mille francs que la liste civile actuelle s’approprie induement sur le million affecté au duc d’Orléans, et qu’elle enfouit dans ses coffres? L’affaire de MM. Michel, Dupont et Pinard, interdits par la cour d’assises, pour avoir déclaré faux un acte d’accusation évidemment faux, a été appelée à la cour de cassation, devant laquelle les trois avocats s’étaient pourvus. M. Dupin, à qui la voix n’avait pas manqué pour redoubler d’interpellations et d’apostrophes à la chambre qu’il préside si singulièrement, avait ce jour-là un violent mal de gorge. Il n’a donc pas pu parler et nous dire son sentiment sur cette interdiction, que son ami et correspondant lord Brougham a traitée d’inouie et digne d’une nation sauvage. M. Dupin a du malheur. Une pareille indisposition nous a privés de son opinion sur la rétroactivité et l’état de siége, et le frêle état de sa santé, sa constitution si mince et si délicate, comme on sait, sèvreront encore bien souvent, en certaines circonstances, la cour de cassation de l’appui de sa belle parole. M. Dupin aurait besoin d’un ministère pour se reposer et se remettre de ses extinctions de voix. Encore quelques omissions forcées du genre de celles que nous signalons, et le ministère ne lui manquera pas. Il en sera parfaitement digne. En attendant, M. Dupin donne des fêtes au palais de la présidence. Un avis inséré dans les journaux de ce jour avertissait les personnes invitées au bal de M. Dupin de présenter leurs lettres d’invitation, afin d’éviter la présence des intrus. Le mot est heureusement choisi. Il faut être en effet un intrus de la plus étrange espèce, pour aller se jeter dans la cohue grotesque que M. Dupin nomme son bal, sans y être invité, ou plutôt forcé. Il n’en est pas ainsi des bals que donne le duc d’Orléans, et qui sont très brillans, dit-on. Toujours est-il qu’on n’y invite pas tous les fonctionnaires hauts et bas, par rang alphabétique, car un jeune ministre, très jaloux de se montrer partout, n’a pu obtenir la semaine passée, une invitation pour sa belle-mère. Nulle démarche n’a réussi, et le ministre a eu beaucoup de peine à faire comprendre à une vanité de femme blessée, que ce n’est pas là une question de cabinet et un motif suffisant de démission. Il paraît que la belle-mère du ministre voulait absolument faire passer le bal du duc d’Orléans pour un bal gouvernemental; mais celui-ci, homme d’esprit, a soutenu que ce n’était qu’un bal administratif, et qu’il pouvait garder sa place. Il faut emprunter les paroles de Mme de Sévigné, pour parler comme elle le mérite, de la chose la plus étonnante, la plus merveilleuse, la plus surprenante, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus digne d’envie, enfin pour annoncer ce qui s’est passé au dernier bal de Mme Appony. Une descendante de Sully, de Sobieski, une Lagrange, une d’Arquien, Mlle de Béthune en un mot, a walsé avec M. le duc d’Orléans! Le faubourg Saint-Germain en a pris le deuil. Une autre nouvelle importante, c’est que Mme Thiers, qui avait éclipsé à la cour de juillet Mme Lehon, laquelle avait effacé Mme Vatry, vient d’être anéantie, ruinée, perdue à son tour, après un règne de moins d’un mois, par la belle Mme de Si..y, femme du député de ce nom. Ô vanité! ô néant! ô mortels ignorans de leurs destinées! dirait Bossuet. Il nous reste à parler d’un triste événement. M. Dulong, membre de la chambre des députés, a été tué en duel par le général Bugeaud, qu’il avait interpellé dans une discussion. Les témoins étaient, pour M. Bugeaud, le général de Rumigny et le colonel Lamy, et pour M. Dulong, M. George Lafayette et le colonel Bacot. M. Bugeaud tira le premier, et sa balle frappa au-dessus du sourcil gauche M. Dulong, qui a survécu encore plusieurs heures à cette terrible blessure. Une noble rétractation avait été adressée la veille du combat à M. Bugeaud qui l’avait acceptée; mais un journal ministériel parla avec si peu de mesure de cet acte de réconciliation de M. Dulong, que le combat devint inévitable. La lettre de M. Dulong à M. Bugeaud, remise au roi par M. de Rumigny, a été brûlée de sa main. M. Dulong était ami et parent de M. Dupont (de l’Eure). -Nous avons trop long-temps tardé de parler d’un roman de M. Capefigue, l’auteur de L’l’Histoire de la Restauration, à laquelle nous consacrerons plus tard un article. Le roman de M. Capefigue est intitulé Jacques II à Saint-Germain (8). Il a été publié il y a peu de temps, et déjà la seconde édition est mise en vente. Pour nous, le succès du livre s’explique non pas seulement par son sujet et par les allusions qu’une certaine classe de lecteurs y a cherchées, mais par des tableaux vrais et simples, par une abondance d’idées historiques qui manque à presque toutes les compositions de ce genre, et que les études sérieuses de M. Capefigue l’ont mis à même de répandre dans ses écrits. Il est évident que M. Capefigue n’a pas lu les mémoires et les documens diplomatiques dont il fait usage uniquement pour composer un roman; on sent qu’il avait dès long-temps mûri ses lectures avant que de les appliquer. De là ces peintures sans excès et sans efforts qui plaisent dans son livre. Peut-être les scènes qu’il trace sont-elles trop peu développées, trop légèrement touchées quelquefois; mais elles rachètent ce défaut par leur nombre et leur variété. Ce dont il faut savoir gré surtout à M. Capefigue, c’est de n’avoir pas altéré l’histoire, de n’avoir pas dénaturé les personnages pour les rendre plus bizarres et plus pittoresques, et de n’avoir pas trahi ses études d’historien dans ses loisirs de romancier. L’abondance des matières nous force d’ajourner à notre prochaine livraison l’analyse des romans nouveaux de MM. Sue, Balzac, Alphonse Royer, et de plusieurs autres ouvrages importans, tels que la Correspondance d’Orient, de M. Michaud, et les Souvenirs de la Révolution de 1830, de M. Bérard. -M. Lerminier, professeur au collège de France, ouvrira son cours, mardi, 4 février, à une heure et demie, et le continuera à la même heure les samedi et mardi de chaque semaine. Il exposera, durant cette année, les Principes historiques du droit public européen, en les comparant aux principes des sociétés antiques. -Le libraire Charpentier annonce une publication prochaine d’un haut intérêt. C’est un ouvrage posthume du célèbre Jérémie Bentham, intitulé Déontologie ou Nouveau Code de morale. Ce livre, un des plus importans, dit-on, qui soit sorti de la plume de ce grand publiciste, est publié par les soins du docteur Bowring, en exécution d’une des clauses du testament de Bentham. Nous rendrons compte de cette publication. F. Buloz.. 14 Février 1834. Ce serait une lourde tâche que celle d’enregistrer méthodiquement tous les événemens tragiques et comiques de ces deux folles semaines, où les orgies du carnaval, commencées au bruit du coup de pistolet qui a tué un bon citoyen et un honnête homme, ont failli plusieurs fois se terminer comme un festin de Lapithes, dans le sang et dans les horreurs d’un combat. Nous ne reviendrons pas sur le duel qui a coûté la vie à M. Dulong, et qui laissera une triste célébrité au général Bugeaud. Nous ne rechercherons pas non plus par quelle fatalité le pouvoir se trouve mêlé à toutes les affaires grandes et petites, et ne s’y montre que pour recevoir chaque jour de nouvelles flétrissures. On ne peut échapper à sa destinée. Il est dans celle de ce gouvernement de porter partout une main honteuse. On a dit de ce règne que c’est une halte dans la botte; mais on s’est trompé: c’est une marche hardie et rapide dans la fange, une marche à pas de course à travers un bourbier. Il serait difficile de dire où elle s’arrêtera et quel sera son terme; mais à coup sûr une telle route ne mène ni à la grandeur, ni à la prospérité, ni surtout à la puissance. En France du moins elle a mené la vieille monarchie aux pieds de l’assemblée constituante, le directoire au 18 brumaire, et le malheureux Charles X au ministère Polignac, c’est-à-dire à sa chute. Encore le système de M. de Villèle brillerait-il de rayons de gloire, comparé à celui que nous subissons aujourd’hui. La restauration n’offre pas une seule affaire aussi notoirement scandaleuse, que l’ont été les intrigues qui ont accompagné la mort de M. Dulong. On dansait, il est vrai, à la cour le jour où furent exécutés Bories et ses malheureux compagnons; mais ils avaient été jugés et condamnés officiellement, on n’avait nul droit de les plaindre. Le bal qui a eu lieu aux Tuileries, le jour de la mort de M. Dulong, a une signification plus grave: c’est du cynisme et de la haine à nu; et le nom du roi, qui se trouve si déplorablement mêlé à cette affaire, donne encore plus d’importance à ce fait. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que cette querelle déjà éteinte a été ranimée et, soufflée à dessein par quelques hauts personnages. Aux caractères décidés qui se sont arrêtés à l’artillerie et à la mitraille comme unique et dernier moyen d’en finir avec l’opposition, nous n’attribuerons pas la mince pensée de lui faire la guerre à coups de pistolet; mais il est évident que le jour du duel de M. Dulong; la haine a éclaté sans contrainte. Le lendemain, cette haine veillait, la mèche allumée et le sabre au poing, dans toutes les rues de Paris. Là elle était sur son terrain, elle attendait son ennemi avec des forces capables de l’écraser. Mais celui-ci a été plus prudent, il s’est contenté de montrer une partie des siennes, et il s’est retiré. Que dire d’un gouvernement qui provoque ainsi un parti qu’il a grossi par ses rigueurs, au lieu de le calmer? Un ministre, le plus léger, le plus audacieux de tous, ne parle-t-il pas sans cesse de la nécessité d’en finir avec le gouvernement représentatif? et ne disait-il pas un jour à quelqu’un qui lui objectait que les 18 brumaire ne se font qu’après avoir acquis de la gloire l’épée à la main: «Eh bien! nous pouvons faire nos campagnes d’Égypte et d’Italie sur le pavé de Paris!» En ce sens- là le ministère a déjà remporté sa victoire du pont d’Arcole, et il n’a pas tenu à lui qu’il n’eût tout récemment sa bataille des Pyramides. Mais tôt ou tard, il en viendra là, car, nous le répétons, nos grands hommes d’état n’ont plus qu’un rêve, qu’une pensée, le despotisme militaire. En attendant, on s’occupe de river tout doucement quelques-unes des libertés publiques, et malheureusement, il faut le dire, les circonstances servent fort bien ce fatal ministère. Le parti républicain tenait à se montrer d’une manière imposante aux obsèques de M. Dulong. Trente mille hommes sous les armes, quelques milliers de sergens de ville, plusieurs escadrons de garde municipale, des canons attelés, tout cela n’était pas de trop pour s’opposer au fantôme de la république, et l’occasion était trop belle pour ne pas accoutumer les Parisiens à un déploiement de forces militaires qui en 1830 les avait fait courir aux armes. Les crieurs publics inondaient les rues en colportant des écrits très vifs, très hardis, souvent pernicieux, nous le disons avec franchise; il a donc fallu réprimer cette licence, et pour cela livrer à M. Gisquet la voie publique, comme le ministère Villèle l’avait livrée à M. Delavau, confier une censure préventive à la police, ce pouvoir si moral, si jaloux de réformer les tuteurs du peuple, si intéressé à la suppression des vices et de tous les désordres! Ce n’est pas tout, la Vendée tarde à se pacifier: bonne occasion pour demander une immense augmentation de gendarmerie, car on ne se fie plus assez aux gardes nationales, non plus même aux troupes de ligne; c’est de la gendarmerie qu’on veut avoir, ce soutien puissant des gouvernemens paternels comme des gouvernemens populaires. Encore le code de la gendarmerie est- il insuffisant; on demande aux chambres d’accorder les attributions des officiers de paix aux maréchaux-des-logis de gendarmerie; et la chambre des députés, si ardente au bien, accorde aussitôt d’elle-même et sans efforts ces pouvoirs à de simples brigadiers. Aux premiers troubles qu’il plaira à la police de susciter dans Paris, on y versera quelques escadrons de ces gendarmes-magistrats qui en auront bientôt fini de ces choses superflues à une grande nation, qu’on nomme liberté individuelle et liberté de la presse. Parlerons-nous de la démission de M. Dupont de l’Eure et de la lettre par laquelle il a annoncé cette résolution à la chambre des députés. Nous devons nous attendre à voir tous les vieux soutiens de la révolution de juillet se couvrir la tête de leur manteau en signe de désespoir, et peut-être aussi pour se dérober aux reproches de toute cette jeunesse ardente qui avait placé en eux son avenir. La situation de M. Laffitte et de M. Lafayette ne doit pas être moins insupportable que celle de M. Dupont de l’Eure. Il doit leur être bien pénible de se trouver chaque jour face à face de ce pouvoir qu’ils ont fait, et qui les a si cruellement déçus. Convenons-en, cette grande erreur qu’ils ont commise, les rend peu aptes à accomplir la mission politique qu’ils semblaient avoir reçue. C’est à d’autres qu’il est réservé de faire rentrer vigoureusement ce pouvoir dans ses voies, de le combattre avec succès dans les empiétemens qu’il a déjà commis et dans les usurpations plus grandes encore qu’il médite. La force ne suffira pas, il faudra encore de la sagesse et de l’habileté, et l’opposition aura à vaincre toutes les terreurs que sa queue, comme dit M. Viennet, a inspirées aux masses. Il serait inutile de chercher les motifs qui ont porté M. Dupin à s’opposer à la lecture de la lettre de M. Dupont de l’Eure. M. Dupin se sent mal à l’aise devant la gauche, où il compte quelques rivaux qui offusquent sa vanité par leur talent et par le peu de cas qu’ils font de son caractère. La haine que M. Dupin éprouve pour les doctrinaires, qui la lui rendent bien le met aussi dans un état d’hostilité presque permanent contre le ministère. M. Dupin emploie donc toutes les petites chicanes du barreau, familières à sa robe, pour dérouter les deux camps; et, toutes les fois qu’il s’agit d’un principe, il échappe à tout le monde par quelque détour de palais. Le ministère de M. Dupin serait un ministère de réticences. Son abondante parole coulerait de source dans toutes les discussions peu décisives, mais le ministre disparaîtrait dans les grandes affaires, comme disparaît le procureur-général quand il faut se prononcer sur l’état de siége, sur l’interdiction de ses collègues du barreau, ou sur d’autres questions vitales. M. Dupin semble avoir pris Brougham pour modèle; mais il lui ressemble à peu près comme lord Grey ressemble à Canning. Brougham a débuté dans la présidence de la chambre haute en se montrant partial et violent, en coupant brutalement la parole à l’orateur, en faisant des digressions, des distinctions que lui interdisait sa qualité de président; mais il y avait du courage à Brougham à agir ainsi. Avocat parvenu, jeté au milieu des lords, Brougham luttait contre la puissante aristocratie anglaise dans son propre camp; -il venait hardiment planter le drapeau de la réforme dans un lieu où ce seul mot excitait un frémissement de rage sur tous les bancs; en un mot, il était là le courageux protecteur d’une minorité presque sans force. M. Dupin s’est fait au contraire le vaillant adversaire de la minorité, le courageux champion du pouvoir, dans une assemblée où le pouvoir dispose d’un parti immense, il brutalise la gauche au profit des centres; et quand par hasard son humeur contre les doctrinaires l’emporte, ce n’est jamais que souterrainement qu’il l’exhale, et par les votes de ses affidés. On voit que M. Dupin a bien mal suivi son modèle, et qu’il se trouve deux hommes bien différens sous les robes des deux avocats qui président la chambre des lords et notre chambre des députés. En ce moment, M. Guizot, M. de Broglie et leurs amis doctrinaires, de la chambre, imitent aussi de Conrard le silence prudent. M. Guizot a failli perdre son portefeuille pour avoir trop parlé en faveur de la restauration; M. de Broglie a failli perdre l’esprit pour un semblable excès de paroles; il paraît que la leçon a été bonne, et qu’on ne se soucie pas de s’exposer à de pareils dangers. Les esprits pénétrans veulent avoir trouvé d’autres motifs. M. Guizot et ses amis, qui n’aiment pas plus la liberté de la presse que ne l’aiment M. Thiers, M. Barthe et M. d’Argout, ne veulent pas cependant qu’on puisse les accuser un jour d’avoir porté les mains sur cette liberté, et ils se sont fait un devoir, dit-on, de se tenir à l’écart dans cette discussion sur la presse des rues, comme on la nomme au centre de la chambre. M. Guizot et les siens prévoient le cas où les élections pourraient amener une chambre moins facile et moins poltronne, qu’on ne mènera pas avec des contes de revenans, et l’on peut s’en fier à eux, ils ne ménageront pas alors ceux de leurs collègues dont les votes passés seront recherchés. M. Cabet ne sera pas plus impitoyable pour M. d’Argout, M. Mauguin pour M. Thiers. C’est un curieux spectacle que celui de cette royauté qui se plait à user et à briser les hommes qui la servent, tandis que ceux-ci se dévorent entre eux. Ce spectacle n’est pas seulement curieux, il est encore consolant, et nous promet un meilleur avenir. Violemment attaqué par M. Barthe, poursuivi jusque sur les bancs de la chambre par M. Persil qui veut à toute force le traîner devant la cour d’assises, M. Cabet s’est défendu avec beaucoup de vigueur. La franchise de sa riposte a décontenancé tous ses ennemis parlementaires; on a vu le moment où M. d’ Argout allait s’élancer de son banc pour se colleter avec le député républicain. M. d’Argout, retenu par quatre autres ministres, sans compter M. Thiers cramponné à sa poche, était beau à voir dans sa colère. M. d’Argout avait tort cependant. Chaque jour, une feuille dont M. d’Argout fait les frais (et il ne l’a pas nié), injurie M. Cabet; M. Barthe, le collègue de M. d’Argout, M. Persil, son ami, voudraient déjà voir M. Cabet niché à la cime du mont Saint- Michel; de la tribune où parlait M. Cabet, il pouvait entendre distinctement les ministres, sur leur banc, le comparer à Marat et à Danton. M. Cabet prit donc la liberté de reprocher à M. d’Argout d’avoir jadis brûlé le drapeau tricolore. Nous nous étonnons de la susceptibilité de M. d’Argout à ce sujet. Près de lui se trouvaient M. Guizot qui a émigré à Gand où l’on foulait aux pieds ce drapeau, M. Soult qui l’a renié un cierge à la main. Un duel avec M. Cabet n’eût pas été une bonne raison, et n’eût rien changé à cette affaire. Nous connaissons la bravoure de M. d’Argout. Nous savons que, dans le midi, il a tué en duel un grand-prévôt, qu’il a reçu lui-même, une belle nuit, sous un réverbère, un grand coup d’épée dans la poitrine; mais, comme le lui a dit un de ses collègues de la chambre, quand on tire l’épée du portefeuille, il faut jeter le fourreau. Or M. d’Argout ayant à voter entre la satisfaction de tuer M. Cabet et celle de rester ministre, a choisi en homme d’esprit le plaisir le plus fructueux et le plus vif. Il eût été aussi trop dur de vouloir à la fois tuer M. Cabet et l’envoyer en prison. Ce jour-là une autre scène se passait au banc des ministres. M. Barthe, qui venait de se permettre à voix basse quelques interpellations injurieuses contre M. Cabet, était violemment apostrophé par M. Beslay fils, qui lui disait que sa conduite était celle d’un lâche. Pendant ce temps, le président de la chambre des communes d’Angleterre était obligé de remettre entre les mains des sergens-d’armes le chancelier de l’Echiquier lord Althorp, et un membre irlandais, M. Sheil, qui s’étaient livrés à de violentes personnalités. – Le jour même du duel de M. Dulong, un étudiant, du cours de M. Orfila, mourait à quelques pas du malheureux député, d’un coup de pistolet dans la poitrine; et le lendemain, le directeur de l’Opéra échangeait, au pied de la butte Montmartre, une balle avec le gérant d’un journal littéraire. Enfin on parle d’un duel devenu inévitable entre un riche banquier et un homme du monde très connu, par suite d’une querelle survenue au jeu. Vous voyez que le carnaval a été très brillant cette année. Ce qui dépasse la licence du carnaval, c’est la demande que M. de Schonen, procureur-général à la cour des comptes, et liquidateur de l’ancienne liste civile, est venu adresser, il y a deux jours, à la chambre. Cette petite requête, glissée fort innocemment, à propos d’une demande de levée de séquestre faite par les agens du duc de Bordeaux, tendait à faire passer au nombre des biens de la liste civile actuelle le château de Chambord. Et c’est au membre de la cour des comptes, un magistrat, qui vient demander la confiscation! M. de Schonen est un familier du château, un des amis du roi, il n’a pas fait cette demande sans l’avoir soumise au maître, il n’a pas pris sur lui d’enrichir la liste civile, sans être dûment autorisé. Eh! quoi, on a Neuilly, Raincy, Eu, le Palais-Royal, on est arrivé à posséder Chantilly; on tient dans sa main les Tuileries, le Louvre, Versailles, Saint-Cloud, vingt autres domaines, et cette main s’ouvre encore pour saisir Chambord; elle s’allonge pour s’emparer de Rambouillet; elle veut hériter du duc de Bordeaux comme elle a hérité du prince de Condé, elle veut tout saisir, tout avoir. En ce moment, elle fait abattre impitoyablement les beaux arbres des avenues de Versailles; ces chênes centenaires que Louis XIV, suivi de Lenôtre, avait fait planter sous ses yeux, Louis-Philippe, suivi de M. Fontaine, est venu les faire tomber sous la hache. Chambord a un parc de douze mille arpens où l’on espère sans doute faire aussi quelques bons abattis d’arbres, des pavillons construits par le Primatice, dont les pierres seraient d’un débit avantageux, de grandes avenues, de belles allées qui prêtaient leur ombre au maréchal de Saxe, et qu’on a jugé devoir faire belle figure dans les piles d’un chantier. Nous avons sous les yeux l’état du domaine de Chambord, et nous pouvons donner à la chambre une idée du présent, disons du vol, qu’on lui demande par l’organe du complaisant M. de Schonen. L’enceinte du parc renferme vingt-quatre fermes; la superficie des bois est de quinze mille arpens, quarante-six mille pieds d’arbres couvraient la pépinière à l’époque de l’achat du château pour le compte des souscripteurs, et le prix de cet achat s’éleva à un million sept cent quarante-un mille six cent soixante-sept francs. Allons, un peu de complaisance, MM. les députés, donnez encore cette obole au pauvre Bélisaire! Tandis qu’on se réjouit ici du bon accueil que l’empereur Nicolas a fait au maréchal Maison, les conventions secrètes stipulées entre la Russie et la Suède s’exécutent; le roi Charles-Jean met les rives du Sund en état de défense, et remplit de troupes la forteresse de Karlskrona. Les journaux suédois n’ont pas pris une attitude moins hostile, et ils ne sont remplis depuis quelque temps que de déclamations en faveur de la Russie contre l’Angleterre et la France. Il est bien difficile de croire à des velléités de guerre vraiment sérieuses de la part des puissances, mais ces démonstrations prouvent du moins que toute l’humilité du gouvernement français ne les a pas désarmées. La politique extérieure de la France n’est pas moins conduite avec habileté, et si quelque chose pouvait remplacer l’empire qu’exercent toujours dans les négociations politiques la droiture et la fermeté d’un coeur noble et haut, notre diplomatie aurait obtenu de grands résultats. Cette politique qui s’élabore uniquement dans le cabinet royal, aux Tuileries, et dans l’hôtel du prince de Talleyrand, à Londres, sans intermédiaires, sans confidens, dont les ministres n’ont pas la moindre connaissance, et qu’ils mettent en oeuvre avec la docilité qu’ils exigent de leurs chefs de bureau et de leurs commis, n’est autre que la politique que faisaient également tête à tête M. le Régent et son envoyé en Angleterre, l’abbé Dubois. Le cabinet anglais se montre aussi tel qu’il était lorsqu’il signifiait au roi mineur, pour prix de son alliance, de ne pas prendre le titre de roi de France, qui appartenait au souverain de l’Angleterre, et de se contenter du titre de roi très chrétien. La France cédait alors, comme elle cède aujourd’hui, sur des points non moins importans, et M. le duc d’Orléans se consolait en travaillant avec son ambassadeur-abbé à la conclusion de la triple-alliance. Un jour nous comparerons les étranges ressorts qui ont été mis en oeuvre aux deux époques. Nous nous contenterons de dire aujourd’hui, qu’au moment où le ministère de M. Martinez de la Rosa semble se soustraire à l’influence que voulait exercer le gouvernement français, M. de Talleyrand a su faire nommer ambassadeur d’Espagne à Londres le général Alava, son ami, l’un de ses correspondans, nous dirions presque l’un de ses agens les plus actifs. Le général Alava a aussi entretenu autrefois une correspondance avec le duc d’Orléans, qui avait, comme on sait, des rapports très suivis avec un grand nombre de personnages politiques de divers pays. Quand il fut question d’insurger l’Espagne, après la révolution de 1830, la première pensée du roi Louis-Philippe fut pour le général Alava, qui était retiré à Valençay. Les journaux de Paris et de Londres qui parlent depuis quelques jours des échecs que notre diplomatie a essuyés à Madrid, n’ont sans doute pas compris toute la portée de cette nomination. L’attention publique s’est portée plus vivement sur une affaire peut-être moins importante, la tentative infructueuse d’insurrection que vient de faire en Savoie le général Ramorino, à la tête d’une troupe de Polonais. Le général Ramorino est né à Thonon. C’est sur cette ville qu’il a dirigé son expédition; il espérait sans doute y être soutenu par ses amis et par sa famille; mais ses projets étaient connus depuis long-temps par les polices autrichienne, sarde et française, et cette dernière n’a pas été la moins active à travailler contre lui. On a parlé de trahison, mais il faut se défier de tous ces bruits et repousser avec pudeur de pareilles insinuations. Le général Ramorino porte un nom qu’il a illustré dans la guerre de Pologne, et l’on doit se souvenir qu’il a causé quelque inquiétude à la police de Paris. Elle est donc intéressée à le compromettre, et tous les moyens lui sont bons pour arriver à ses fins. Le duc de Wellington a été nommé chancelier de l’université d’Oxford. C’est peut-être le seul membre de la chambre des lords qui ne soit pas en état de lire à livre ouvert les auteurs classiques, s’il les a même jamais lus. Mais l’université d’Oxford n’en est pas à choisir un savant pour chancelier. Dans l’ébranlement général qui se prépare en Angleterre, il lui faut un patron puissant qui la défende au parlement contre les cris de la réforme. Elle espère trouver cet appui dans le vieux ministre, mais il aura grand’peine lui-même à sauver ses traitemens et ses pensions qui ne seront pas moins attaqués que les gothiques privilèges d’Oxford. L’université d’Oxford se prépare à célébrer avec une grande magnificence l’installation du nouveau chancelier qui ne sera pas moins embarrassé de répondre à la harangue latine dont il sera salué, que ne le serait plus d’un membre de l’Académie française. On fait beaucoup de bruit d’une mascarade qui a eu lieu à Paris, le mardi gras. Un phaéton traîné par quatre beaux chevaux blancs, ornés de rubans verts, a traversé plusieurs fois les boulevarts. Il portait le marquis de F.-J., le marquis de L., le comte de G., et plusieurs autres jeunes pélerins de Prague, déguisés, l’un en garde-française avec une large cocarde blanche à son chapeau, l’autre sous le costume écossais de Henri V, un troisième en cavalier du temps de Charles Ier. Sous les fenêtres du cercle de la rue de Grammont, le cortége s’arrêta, et salua de ses acclamations le duc de F.-J., père d’un des acteurs de cette mascarade, et cette promenade politique s’acheva sans causer de trouble et sans exciter la curiosité du peuple qui ne semblait pas la comprendre. Il n’en fut pas ainsi d’un groupe inoffensif qui se tenait à une fenêtre de l’hôtel de Castille. Sur le cri à bas les carlistes, lancé on ne sait par qui dans la foule, l’escalier de l’hôtel fut envahi, et la multitude se mit en devoir d’enfoncer les portes de M. F... officier supérieur étranger de la plus haute distinction, chez qui se trouvait cette réunion. Elle se composait d’officiers, de gens de lettres, tous hommes d’esprit et de coeur, qui s’armèrent en un moment, et se disposaient à se défendre, lorsque la police, avertie à temps, prévint une collision qui eût été sanglante. Le fait est que cette réunion n’était pas plus carliste que beaucoup d’autres, et que l’opinion royaliste y comptait un ou deux représentans, comme en beaucoup de lieux. Un rédacteur du Journal des Débats, que l’épithète de malheureux roi donnée à Charles X sous la restauration a rendu célèbre, figurait parmi les prétendus carlistes; un autre écrivain, qui a donné des preuves irrécusables de dévouement au gouvernement de Louis- Philippe, s’y trouvait également. On voit que les masques du phaéton ont montré un véritable courage ou plutôt une incroyable légèreté, en bravant une multitude si facile à irriter. Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les paisibles spectateurs de l’hôtel de Castille ont été cités en police correctionnelle, pour avoir troublé la tranquillité publique. Il est vrai que le bon peuple de Paris les eût assommés fort tranquillement. F. Buloz. 28 Février 1834. Nos ministres ne sont pas restés inactifs pendant cette quinzaine, et la chambre les a admirablement secondés dans leurs travaux. Grace à elle, ils ont maintenant une loi municipale faite pour anéantir toutes les franchises communales de la ville de Paris, une loi des crieurs qui remet la censure préventive entre les mains du préfet de police, et une loi des associations, qu’on peut regarder comme votée, et qui achève de jeter le pays tout entier sous l’arbitraire de la police. Il ne leur reste plus qu’à présenter une loi contre le jury, qu’ils s’appliquent déjà à écarter peu à peu des causes politiques, et une loi de justice et d’amour contre la presse. Après cela, la chambre actuelle pourra se retirer et se dissoudre; elle aura noblement rempli son mandat. Soit par hasard ou par connexion, l’affaire des ouvriers de Lyon a suivi presque immédiatement la tentative d’expédition en Savoie du général Ramorino et des réfugiés polonais. Les journaux ministériels, qui affirmaient d’abord que la coalition de Lyon n’avait rien de politique, ont subitement changé de langage, dès que le danger a paru s’éloigner. À les entendre maintenant, la république était là en personne, et ils ne se lassent pas d’interpeller le pouvoir, et de lui demander, comme l’a fait avec tant d’adresse M. Augustin Giraud, s’il est en mesure d’opposer une forte digue aux débordemens révolutionnaires. C’est le mot obligé; depuis vingt ans, il a servi de préface à toutes les lois d’exception. L’affaire de Lyon est arrivée fort à propos pour le ministère, qui cherche depuis quelque temps à faire un coup d’état pour se consolider. Aussi les journaux ministériels ont-ils été vertement tancés de leur maladresse. Rassurer le pays en lui disant que les associations pour l’augmentation du prix du travail n’ont rien de politique, que c’est une coalition tout industrielle, c’était couper l’herbe sous les pieds du ministère, qui n’avait jamais eu une plus belle occasion d’exploiter le système de la peur; c’était déconcerter toutes les hautes combinaisons de la pensée suprême qui avait jugé le moment favorable pour écraser les résistances de Paris, en montrant à la capitale ce qu’on saurait faire contre les velléités de démonstrations populaires. Les forts détachés de Lyon, et particulièrement le fort Montessui, n’étaient-ils pas armés, approvisionnés pour trois mois, le parc d’artillerie de Valence braqué dans les rues, trente mille hommes campés sur les deux rives du Rhône, les divisions des deux départemens voisins prêtes à marcher? Aussi le journal ministériel de Lyon fut-il chargé de relever les journaux de Paris restés en arrière; il annonça «que le pouvoir, en mesure, se disposait à donner une leçon vigoureuse aux ouvriers,» et ajouta: «Nous ne voyons pas ce que l’ordre public y perdrait.» Selon ce détestable égoïsme et ce froid calcul de ses intérêts qui domine le pouvoir actuel, le sang versé n’entre pour rien en ligne de compte, et il n’y a qu’à gagner pour lui dans la guerre civile et le massacre de toute une population. Ces affreuses combinaisons contrastent tellement avec les moeurs de notre époque, qu’on se refuserait à les prêter au ministère, si des faits nombreux et des indiscrétions de tout genre ne les révélaient chaque jour aux plus incrédules. Au conseil, dans les salons ministériels, on ne cachait pas son impatience, on se plaignait de la lenteur et de l’irrésolution des ouvriers, on recommandait dans les dépêches de les pousser à bout, il fallait en finir, et si quelque bonne ame s’avisait de représenter à nos hommes d’état que la ruine de Lyon et de son industrie serait une calamité pour la France entière, l’un des habiles de la troupe, celui qui a réponse à tout, lui disait: «Voyez Manchester. Il y a peu de mois que je l’ai visité. Depuis les derniers massacres, la prospérité de la ville a augmenté de moitié.» On conviendra qu’il serait impossible de remettre les intérêts du commerce en de meilleures mains. Le ministère voyait sans peine les fabricans émigrer avec leurs femmes et leurs enfans, les ouvriers se croiser les bras et attendre patiemment la famine qui devait les dévorer, la banqueroute frapper à toutes les portes de cette industrieuse cité; il s’inquiétait peu de la voir déserte; loin de là, son attitude éloignait toute idée de conciliation, ses agens excitaient sans cesse les fabricans à amener la catastrophe qu’il désirait, car Lyon saccagée et dévastée cessait de devenir une inquiétude pour le pouvoir, et de là devaient sortir toutes les lois d’oppression et d’exception qu’il lui faut. C’était d’ailleurs, une diversion puissante au budget, qui a passé en effet sans embarras, avec sa longue queue de crédits supplémentaires. Ce ne sont pas ces queues-là que M. Viennet et ses amis du centre sont d’avis de couper. D’ailleurs, comme l’a fort bien dit M. Thiers, que sont vingt millions de crédits supplémentaires après un budget de onze cents millions? Sans M. Thiers que deviendrait ce ministère, maintenant que M. Guizot se tait, et que M. de Broglie ne parle plus? Qui se chargerait de payer la chambre de mauvaises raisons, de fausser les idées, de tourmenter les chiffres, de les rendre inintelligibles, de couper insolemment les discussions les plus importantes, par la présentation de projets de loi de l’intérêt le plus mince? Il faut rendre cette justice aux autres membres du ministère, que pas un d’eux n’irait jusque-là. Ce n’est pas M. Guizot, homme grave et instruit, qui dirait dans une question commerciale qu’en Angleterre le ministère a un fonds particulier pour l’encouragement du commerce, et que c’est avec ce fonds qu’on a creusé en Irlande le canal calédonien; voilà cependant ce que le ministre du commerce a dit et imprimé la semaine dernière. M. de Broglie, qui, dans ses discours à la chambre des pairs, a si bien et si souvent défini le gouvernement représentatif, ne se chargerait certainement pas de venir déclarer à la chambre que sur vingt millions de crédits supplémentaires, onze millions ont été dépensés par ordre exprès du roi, et que les neuf autres sont trop peu de chose pour qu’on ait à s’en occuper sérieusement. «Vingt millions, disait M. Thiers, ce n’est pas un pour cent sur la totalité du budget; et qui de vous, messieurs, est en état de calculer une affaire à un pour cent près?» Au reste, il faut féliciter M. Thiers, puisque cette manière d’argumenter produit son effet sur la chambre, qui a cessé de le chicaner sur son budget, et ne l’oblige pas à dire, comme il disait l’année dernière: «Ah! ils me font des réductions. Eh bien! je leur f...... des crédits supplémentaires.» M. Thiers s’est encore montré bien supérieur dans la discussion de la loi sur l’état-major général de l’armée de terre. Ce jour-là, M. Dupin et la chambre se sentaient pris en même temps d’une velléité d’indépendance. Un amendement de M. Demarçay, qui interdit au roi la faculté de nommer des maréchaux en temps de paix, venait d’être adopté à une forte majorité. Un autre amendement de M. Félix Bodin, membre du tiers-parti, qui limite le nombre des maréchaux à douze, avait également passé sans opposition. Ces deux amendemens sont autant de coups de poignard frappés au coeur de M. Sébastiani, qui voit encore lui échapper ce bâton sur lequel il comptait pour soutenir sa débile vieillesse, et qui sera obligé d’attendre une vacance, à un âge où l’on n’a guère le temps d’attendre, ou de remporter une nouvelle victoire à Almanacid. La chambre semblait prendre goût à faucher ainsi les têtes dorées de l’armée, et la foule des lieutenans-généraux et des maréchaux-de-camp s’éclaircissait déjà, comme dans un jour de bataille, sous les coups meurtriers des boules du scrutin. C’est alors que M. Thiers, jugeant, en homme d’esprit, qu’il ne s’agissait que de gagner du temps et de laisser passer ce moment de fièvre, monta tranquillement à la tribune, après avoir pris conseil de M. Guizot, et se mit à lire, d’une voix encore plus menue et plus éteinte que de coutume, quelques projets de loi concernant des intérêts locaux tout-à-fait étrangers à la discussion. On sait avec quelle vivacité M. Dupin fit observer au ministre que la présentation de ces projets de loi était inconvenante dans un pareil moment. On sait encore avec quelle ardeur M. Thiers défendit la prérogative royale attaquée, disait- il, par M. Dupin. Opposer une simple observation au singulier procédé du ministre du commerce, c’était, selon lui, attaquer la prérogative royale, dont il donne une bien haute idée, en la faisant servir à des roueries aussi misérables. Jamais aux époques les plus fâcheuses de la restauration, on n’avait élevé de prétentions pareilles, et les plus anciens députés ne se souviennent pas d’avoir vu une discussion interrompue de cette manière. Aussi la chambre, toute difficile à émouvoir qu’elle soit, fit-elle éclater un mouvement général d’indignation, si fort et si hautement manifesté, que M. Thiers sentit sa faute, et ne lut pas même le texte de son premier projet de loi. L’effet de cette habile manoeuvre du ministre et des lourdes déclamations de M. Barthe qui vint soutenir son collègue dans sa défaite, fut de faire adopter l’amendement qui réduit le nombre des officiers- généraux, et de priver M. Thiers d’un dîner qu’il devait faire le lendemain chez M. Dupin. La question du dîner fut discutée en conseil des ministres. On délibéra long-temps, et il fut décidé à la majorité que M. Thiers n’irait pas chez le président de la chambre. Cette affaire parut si importante aux Tuileries, qu’on en oublia, pendant tout un jour, les évènemens de Lyon. Une autre affaire, non moins importante, a donné beaucoup d’embarras à nos hommes d’état. M. Gisquet, voyant avec quelle tyrannie M. Thiers traitait la chambre, imagina d’exercer le même despotisme envers les Parisiens; et ressuscitant une vieille ordonnance du règne de Louis XVI et de la Convention, comme dans les journées de juin il avait exhumé des ordonnances de Louis XIV, le préfet de police fit intimer aux théâtres de Paris l’ordre de terminer leurs représentations à onze heures. À onze heures le rideau devait tomber et le public s’écouler, sous peine d’amende, de prison pour les directeurs, et ce qui va sans dire, de violences de la part des agens de M. Gisquet. M. Gisquet trouvait tout naturel de sonner le couvre-feu pour les Parisiens, à l’heure où ils se retiraient autrefois, lorsque les théâtres commençaient à quatre heures du soir, ou comme en 1791, quand la ville de Paris était journellement le théâtre de combats sanglans. M. Gisquet donnait pour motif l’excès de fatigue que la longueur des spectacles cause à ses agens, et la nécessité de leur assurer des nuits tranquilles. Les motifs et les conclusions de M. Gisquet lui ont attiré de vives et amères censures. Les hommes de loisir et de liesse qui applaudissent à tous les empiètemens du pouvoir, à toutes les violences et à toutes les vexations de la police, se sentant cette fois atteints, ont jeté de grands cris d’alarme. Toucher à leurs plaisirs, vouloir restreindre leurs jouissances, diminuer leurs belles et joyeuses veillées, c’était un crime, une tyrannie qu’on ne pouvait tolérer, et qu’il fallait dénoncer à la nation. Ceux qui avaient défendu l’état de siège criaient à l’arbitraire, ceux qui se frottaient les mains en apprenant les exploits des assommeurs, juraient, les larmes aux yeux, que la cité était en péril. Le Journal des Débats, qui, depuis un grand mois, ne cesse de déclamer contre la liberté de la presse, défendit avec une violence inouie la liberté de rester la nuit hors de chez soi. Le maréchal de Richelieu et les grands seigneurs de la vieille cour ne traitaient pas avec plus de hauteur le lieutenant de police. C’est avec le plus profond dédain que le Journal des Débats déclara à M. Gisguet que son ordonnance était inexécutable, et en effet, M. Gisquet fut obligé de se justifier le lendemain. On le manda devant les puissances, et on lui prescrivit de se tenir désormais entre d’honnêtes limites, et surtout de ne pas s’attaquer aux plaisirs du juste-milieu. On lui laisse d’ailleurs d’amples compensations. On lui abandonne les crieurs, les associations, les fêtes du faubourg Saint Germain, les chahuts de la courtille; on le laisse faire à son gré des arrestations, des émeutes, des visites domiciliaires. C’est une assez belle part, il pourra s’en contenter. Les remontrances du Journal des Débats et de ses puissans amis ne sont pas les seuls désagrémens que l’ordonnance de M. Gisquet lui a fait essayer. Le Courrier Francais le prenant à corps, avec sa verve et sa franchise ordinaires, avait dit comme l’a répété depuis à la tribune M. Glais-Bizoin, que les auteurs, de cette ordonnance ont acquis un droit incontestable à la qualification d’imbéciles. Cette phrase paraît avoir beaucoup déplu à M. Gisquet, qui se rendit auprès de M. Châtelain, rédacteur en chef du Courrier, et lui demanda satisfaction. Des témoins furent choisis. Le général Darriule et M. Ganneron se présentèrent pour M. Gisquet, M. Châtelain choisit pour les siens un des propriétaires du Courrier et le rédacteur en chef du National. On conféra, comme il est d’usage, entre témoins. On examina si l’article qui avait blessé M. Gisquet renfermait réellement une offense, et si le droit d’examen de la presse allait jusqu’à accoler la qualification que nous avons citée, au nom d’un fonctionnaire public. Or, il résulta de cette conférence que les témoins déclarèrent que la presse avait réellement ce droit, que l’offense n’existait pas, qu’il n’y avait pas lieu à en exiger satisfaction les armes à la main, et M. Gisquet se trouva avoir assemblé à grand’peine quatre personnes notables, pour se voir condamné à accepter l’épithète qui avait excité sa mauvaise humeur. M. Gisquet ne la méritait pas cependant, car il ne s’est pas rendu coupable d’un coup de tête ni d’une folie comme on le lui a reproché, et quelques-uns de ceux qui l’ont attaqué très vivement savent aussi bien que nous le mot véritable de cette affaire. Il s’agissait de prouver à la ville de Paris, qui paie la garde municipale et les sergens de ville, que cette troupe n’est pas suffisante; et qu’il faut l’augmenter de plusieurs escadrons, ainsi que d’un certain nombre d’escouades. On voulait mettre les Parisiens dans l’alternative de se coucher de bonne heure, ou de faire gracieusement les frais d’une police encore plus formidable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Le conseil municipal peut s’attendre à cette demande qui lui sera faite avant peu, et qu’il n’aura certainement pas le mauvais esprit de repousser. Le ministère avait besoin d’émeutes à Paris pour faire suite aux évènemens de Lyon. Nous avons donc eu des émeutes. La brutalité avec laquelle on exécutait, depuis quelques jours, la loi sur les crieurs publics, avait causé quelques rassemblemens, de nouveaux embrigademens ont été faits à la préfecture de police, et depuis une semaine un immense déploiement de troupes, soutenues par une multitude d’agens déguisés, et tous armés d’énormes gourdins, nourrit le trouble qu’on cherche à prolonger par tous les moyens possibles. La population curieuse et paisible de Paris a été injuriée, foulée aux pieds, bâtonnée sans ménagement, tandis que les associations républicaines, bien avisées et bien disciplinées, se tenaient en dehors de tout ce mouvement, et nous avons eu le curieux spectacle que nous donnait la police, assommant ses admirateurs et ses partisans. Pendant ce temps, une autre comédie se jouait à la chambre des députés. M. Augustin Giraud, assez mauvais comédien d’ailleurs, interpellait M. Barthe, et le sommait, avec une apparence de grande inquiétude, de déclarer à la chambre si le pouvoir était en mesure de s’opposer aux efforts des factions. À quoi M. Barthe se hâta de répondre que le gouvernement présenterait le lendemain une loi sur les associations. Que d’élévation, de franchise et de noblesse dans nos ministres et dans les courageux députés qui les interpellent avec tant d’indépendance! Le projet de loi contre les associations a été présenté en effet le lendemain; on n’aurait en garde de l’oublier. Il consiste en trois petits articles. Par le premier, la disposition du code pénal qui interdit les assemblées de plus de vingt personnes, sans autorisation du gouvernement, s’étendra aux associations partagées en sections d’un moindre nombre. La peine sera, pour les contrevenans, de deux mois à un an d’emprisonnement, de 50 fr. à 1000 fr. d’amende; peine qui sera doublée en cas de récidive, et le condamné placé pendant deux ans sous la surveillance de la haute police. Par un autre article, la chambre des pairs jugera les membres des associations accusés de complots contre la sûreté de l’état, et les tribunaux correctionnels, les infractions à la loi nouvelle. On laisse aux jurés le jugement des délits politiques commis par les associations; et comme les accusateurs auront toujours le soin de qualifier de complots on d’infractions les délits des accusés, les jurés n’auront à juger personne. C’est là tout ce qu’on voulait. Nous n’ajouterons qu’un mot. M. Barthe, l’auteur de cette loi, ancien carbonaro comme on sait, est aussi l’auteur d’une instruction à l’usage des membres des sociétés secrètes, pour préparer leurs réponses devant les tribunaux de la restauration. Nous publierons le travail de M. Barthe, afin que les coupables que crée la loi qu’il vient de présenter, reçoivent au moins de ses mains les moyens de se défendre. La proposition de M. Bavoux en faveur du divorce a été encore une fois adoptée cette année à la chambre des députés. Une seule boule a protesté contre cette proposition. On présume qu’elle a été déposée par un député qui porte un nom bien connu, et qui, séparé depuis 22 ans de sa femme, jouit tout seul d’un revenu de vingt mille francs qu’il lui faudrait, non pas seulement partager, mais rendre, si un procès de divorce lui était intenté avec succès. Les pétitions en faveur de la famille Napoléon ont été moins bien accueillies par la chambre. Le maréchal Soult semblait éprouver une grande frayeur rien qu’en songeant à la présence des membres de la famille Bonaparte sur le territoire français. On concevrait la frayeur du maréchal si l’empereur devait revenir en personne. M. Sapey, ami de Lucien Bonaparte, demandait en quelque sorte une exception en sa faveur. Un fait curieux, c’est le peu d’intérêt que le général Bertrand a montré pour toute la famille impériale. Le général Bertrand s’est rendu, en cette circonstance, l’interprète fidèle de la pensée de Napoléon, qui, dans son exil, eut vivement à se plaindre de sa famille. Mme Lætitia et la princesse Borghèse, seules parmi tous ses parens, demandèrent à le visiter à Sainte-Hélène, et cette dernière lui envoya généreusement son fameux collier de diamans, qui apparut plus tard, on ne sait comment, à Paris, dans un bal, sur les épaules de la femme d’un des exilés de Sainte-Hélène. Pour Eugène Beauharnais et les siens, on sait qu’ils refusèrent d’accepter une lettre de change que Napoléon avait tirée sur eux de sa prison. Jérôme refusa aussi d’entendre parler de son illustre frère, et ferma à un de ses envoyés la porte du château où il vit seul avec son secrétaire, se faisant annoncer par un huissier qui le précède, en criant: Le roi! dans les salles vides qu’il parcourt. Dans la famille du prince de Canino, on ne désigne l’empereur que par ces mots: ce coquin de Bonaparte, et l’un des fils du prince romain fut chassé de la maison paternelle à cause de son admiration pour Napoléon. On se souvient de la mort de ce malheureux jeune homme qui se brûla la cervelle, désespéré de l’abandon où ses parens le laissaient. Tout contribue enfin à justifier le peu de sympathie du vieil ami de Napoléon pour les parens de son protecteur, et à démontrer l’inutilité des rigueurs exercées contre cette famille qui est beaucoup moins bonapartiste qu’on ne le pense généralement. L’émeute gagne aussi les Pays-Bas. L’enlèvement d’un fonctionnaire belge par la garnison de Luxembourg a causé beaucoup de rumeur à Bruxelles, et la réponse calme et pacifique du roi Léopold au message du sénat a tellement irrité les esprits, qu’il a été brûlé, dit-on, en effigie sur une place publique. Dans sa réplique au sénat, Léopold semble beaucoup compter sur l’appui de la France et de l’Angleterre, et cette réponse rappelle un peu le niais de la comédie qui s’écrie quand on le menace: «Si vous vous attaquez à moi, vous aurez affaire à lui!» Ce n’est pas par leur fermeté vis-à-vis de l’étranger que brillent les monarchies élues de juillet et de septembre. On parle aussi d’un mouvement révolutionnaire en Espagne, et de la démission de M. Martinez de la Rosa, ainsi que de celle de son collègue M. Gareli. On doit s’attendre d’un jour à l’autre à la dislocation de ce ministère, où les hommes d’affaires n’abondent pas. Un de ses derniers actes a été d’envoyer comme ambassadeurs à Paris, à Londres et à Rome, le duc de Frias, M. Florida-Blanca et M. Castro. Le duc de Frias et M. Castro sont poètes, ainsi que le premier ministre et si ce système continue, le gouvernement espagnol ressemblera à une pléiade littéraire. Le duc de Frias est en outre connu par une singulière affaire qu’il eut à Londres pendant son ambassade. Il profita des franchises du corps diplomatique pour faire entrer en Angleterre, sans payer de droits, et pour son usage personnel, une quantité de vins si grande, qu’on l’évalua à dix mille livres sterling. Ces vins furent vendus pour le compte de l’ambassadeur, et le fisc lui intenta un procès qui causa beaucoup d’embarras au corps diplomatique. Depuis ce temps, une circulaire tenue secrète soumet la cave des ambassadeurs, en Angleterre, à l’inspection du fisc, qui constate, d’après les registres d’entrée, la quantité de vin qu’on croit nécessaire à leur usage. Nous espérons que le nouvel ambassadeur d’Espagne à Paris n’aura pas de pareils démêlés avec l’administration des droits réunis. L’affaire du mariage de M. le duc d’Orléans avec une princesse de la maison royale de Prusse éprouve de grandes difficultés, si elle n’a complètement échoué. C’était cependant une heureuse combinaison. Le prince royal eût été le beau-frère de l’empereur Nicolas et du prince d’Orange, et il eût été possible d’arranger à l’amiable l’affaire de la Belgique, c’est-à-dire de la rendre à la maison d’Orange, si, comme nous en menace le ministère du roi Léopold, la Belgique adhérait au système de douanes prussiennes, et séparait entièrement ses intérêts de ceux de la France. Les Bourbons de la branche aînée s’alliaient dans leurs familles, et ces alliances étaient moins dangereuses pour le pays, car elles ne changeaient rien aux rapports extérieurs, et n’obligeaient pas à des concessions. On peut prévoir déjà ce que nous eût coûté en articles secrets un mariage tel que celui qu’on projetait. D’autres mariages moins difficiles à conclure ont eu lieu cette semaine. M. de Bondy, préfet de la Corrèze, et fils du dernier préfet de la Seine, a épousé Mlle Seillière, la nièce d’un de nos plus riches banquiers. M. Casimir Périer a épousé Mlle Paturle, fille du député de ce nom. Ces deux époux sont destinés à compléter une fortune de près d’un million de rentes. Enfin M. de N..., le plus jeune des fils du pair de France de ce nom, a enlevé une jeune Anglaise, riche et jolie, le jour même où son fiancé arrivait d’Angleterre pour l’épouser. On parle aussi du mariage de la fille du général Foy avec M. Piscatory, député d’Indre-et- Loire. Le mariage est en faveur, comme on voit. C’est d’ailleurs un moyen de plaire au château, où l’on voudrait former une cour de jeunes femmes pour entourer la princesse royale future. Il ne restera plus qu’à la trouver. On se souvient d’un livre écrit en faveur de l’ordre de choses actuel, d’un panégyrique des deux premières années de ce régime, composé d’après des inspirations émises d’en haut, et sur des documens confiés à un jeune avocat qui se chargea avec beaucoup de zèle de la responsabilité de ce singulier ouvrage. C’était une preuve de dévouement s’il en fut jamais. Elle avait été donnée, il faut le dire, avec beaucoup de coeur et de franchise par le jeune écrivain qui connaissait bien mal les choses et encore plus mal les hommes qu’il vantait. Ce zèle méritait une récompense; elle vient d’être accordée. L’auteur du livre dont il est question, peu familier avec les affaires, avait si mal arrangé l’exécution matérielle de celle-ci, que les bénéfices furent absorbés par les frais, et que poursuivi lui-même pour un excédant de dépenses, il fut écroué à Sainte-Pélagie. On s’adressa vainement pour lui à l’ordre de choses qu’il avait si bien servi, et à ses dépens encore. Les ministres qui l’avaient loué et encouragé, firent également la sourde oreille. Enfin, après plusieurs mois de captivité cruelle, le haut personnage le plus intéressé à la publication du livre, celui pour qui il avait été fait, s’est décidé à venir au secours du pauvre écrivain. Il y a peu de jours qu’un de ses familiers est venu, de sa part, remettre au ministre de l’intérieur deux mille francs pour le prisonnier. Il en fallait huit mille pour le mettre en liberté! Avis aux écrivains ministériels. M. Alphonse Royer, l’un des deux auteurs du beau roman des Mauvais-Garçons, a publié seul un nouveau roman, intitulé Venezia la Bella (9), dédié à son ancien collaborateur, M. Auguste Barbier, l’auteur des Iambes et du Pianto. Dans ce nouveau livre, M. Royer peint en artiste des derniers jours de la république de Venise; il annonce, par un dernier cri de douleur, la chute totale de cette merveilleuse cité. Un long séjour à Venise, un goût éclairé des arts, une tournure d’esprit toute particulière qui le porte à s’occuper, plus des monumens que des races, des ruines que des monumens debout, donnent à ce livre un caractère de vérité et une forme originale. Venezia la Bella est un roman; M. Royer a assujéti ce beau tableau de Venise aux formes d’un drame, et ce drame est quelquefois plein d’intérêt; mais ce qui vaut mieux que le drame de M. Royer, ce sont les belles et curieuses descriptions des églises, des places, des canaux, de la mer et des lagunes, ce soit les belles appréciations historiques qui les accompagnent. Les hommes qui aiment et cultivent les arts, regretteront, en lisant le livre de M. Royer, que son talent incontestable n’ait pas pris une forme plus sérieuse, et que les immenses recherches auxquelles il a dû se livrer, les incursions sans nombre qu’il a dû faire dans Venise, n’aient pas produit un vaste et complet ouvrage, qui nous manque encore sur cette cité. Il eût été digne d’un écrivain qui n’a épargné nulle fatigue pour exécuter son oeuvre, d’élever ce monument littéraire sur les décombres de Venise, et de la dérober ainsi à sa ruine qui s’avance chaque jour. Ces regrets s’augmentent encore en lisant le premier chapitre du roman de M. Royer, belle et noble introduction, conçue d’une façon si ingénieuse, où l’auteur, placé au sommet de la grande tour du Campanile, sur la place Saint-Marc, jette un long regard sur tout le territoire vénitien qu’on découvre du haut de cette tour, depuis le canal de Mestre qui sépare Venise de la terre ferme, depuis l’île de Santa-Chiara jusqu’à la pointe de la Douane. C’est un admirable panorama qu’il nous montre. Que de soleil, que de flots, que de marbres, de granits, de colonnes, de statues, de clochers, de voûtes et d’ogives! D’abord, arrivé au tiers de la hauteur de la tour, à travers les meurtrières qui l’éclairent inégalement, on voit à cent pieds au-dessous de soi la foule, les hommes, le peuple de Venise et les soldats autrichiens, les vaincus et les vainqueurs, tous pêle-mêle, bien chétifs et bien petits. C’est à peine si, au milieu des matelots aux jambes velues, des pêcheurs, des gondoliers, des porte-faix, des mendians et des bourgeois, vous apercevez les uniformes blancs des troupes allemandes; à peine si l’on distingue de loin en loin les fusils et les canons qui font leur force et assurent leur domination. Vous montez encore, les hommes ont disparu; vous ne voyez plus qu’une ville, ses tours, ses maisons; la matière humaine n’est plus qu’une masse d’une seule teinte. -«Ce n’est plus la terre, quoique ce ne soit pas encore le ciel, dit l’auteur. C’est Venise. Le regard ne sait où poser dans cet amas d’eau et de marbre qui étincelle de toutes parts. Montez encore; ce n’est plus seulement une ville qui est à vos pieds, c’est un empire, l’immense dédale des lagunes et les villes qui les peuplent, la mer, le ciel, la terre ferme, et du côté du nord, les Alpes avec leur rideau de neige. Venise, dit le poète, vous apparaît alors dans toute sa splendeur. Il n’y a plus pour vous de cocarde ni de pavillon; les cloches du Campanile ne sonnent pas d’un autre son pour l’empereur François II, qu’elles ne sonnaient pour les doges de la république.-Si un vaisseau entrant dans le port du Lido salue le fort de son artillerie; vous pouvez croire qu’il appartient à Morosini, et qu’il revient du Péloponèse où le drapeau de Saint- Marc flotte encore en conquérant. Pour vous, l’humiliant traité de Passarowitz n’a pas abrogé celui de Carlowitz, et vous oubliez jusqu’aux noms de Léoben et de Campo-Formio.» Cette indication des pensées de l’auteur de Venezia la Bella suffira pour faire connaître le caractère de ce livre, écrit souvent avec énergie et toujours avec bonheur. M. Royer, qui conçoit les choses en grand, annonce dans une préface que ce livre n’est que la première partie d’un grand travail, et que deux autres parties succéderont à celle-ci. Dans ce roman, l’auteur a placé son personnage à l’âge des illusions, au milieu des brillantes merveilles de Venise. Il le suivra dans l’âge mur, sous un autre ciel, et peindra alors le Tyrol, qu’il a aussi parcouru en artiste; puis il le montrera dans la vieillesse, au milieu des tristes et misérables populations moldaves et valaques, ce théâtre de guerres éternelles que M. Royer, voyageur infatigable, a étudié au prix de mille souffrances. Après avoir rendu justice au talent de M. Royer, nous ne dissimulerons pas la faiblesse de sa fable. Ce tissu, un peu lâche, sera sans doute plus serré et plus vigoureux dans les autres parties. Les Souvenirs de la marquise de Créquy viennent de paraître (10). Ils s’étendront de 1710 à 1800, car Mme de Créquy, ainsi que nous l’apprend son éditeur, est morte à peu près centenaire. Elle habitait, dit-il, un hôtel de la rue de Grenelle-Saint-Germain, qu’elle avait acheté à vie du marquis de Feuquières, dont elle a jouit soixante-dix ans. Elle était depuis quarante ans d’une santé déplorable, et c’est à cette circonstance qu’elle attribuait le bon marché de son acquisition, dont elle eut la malice de s’applaudir jusqu’à sa mort. La notice que donne l’éditeur sur Mme de Créquy est curieuse. Il assure que Jean-Jacques Rousseau disait d’elle: C’est le catholicisme en cornette et la haute noblesse en déshabillé. Ce mot peint parfaitement l’esprit de ces mémoires. Il est impossible de trouver une femme plus spirituelle que cette Mme de Créquy, telle que l’a faite son éditeur anonyme; elle est inépuisable en bons contes et en anecdotes, elle sait le secret de toutes les familles, elle connaît le néant de toutes les généalogies. Ainsi que Saint-Simon pour lequel elle montre peu de considération, elle n’admet d’autre noblesse que la sienne, d’autre illustration que celle de ses aïeux. Toutes ces histoires sont recouvertes d’un certain vernis d’authenticité, soutenues par une aisance de vieille cour, par un langage si franc et si gothique, tout cela sent si bien le lieu et l’époque, le commencement du dernier siècle et les anciens salons des hôtels du faubourg Saint-Germain, que l’esprit le plus incrédule se laisse prendre à chaque mot, et que le lecteur le mieux prévenu croit réellement entendre la voix aiguë et tremblante de la vieille et illustre douairière dont on lui offre les souvenirs. Ce livre curieux et amusant obtient un grand succès. Nous ne répondrons pas non plus de l’authenticité des Historiettes de Tallemant des Réaux (11), publiées par MM. de Monmerqué, de Châteaugiron et Taschereau, trois infatigables bibliophiles. Selon les éditeurs, ils furent écrits vers la fin de 1657. Au reste, ils ne nous donnent nul détail sur ce Tallemant des Réaux, et ne nous disent pas comment s’est retrouvé son manuscrit. Toutes ces historiettes sont fort libres, hardiment contées, et fort intéressantes. Quelques-unes de ces anecdotes nous montrent sous un jour nouveau quelques personnages historiques, entr’autres Sully et Malherbe. Rien de plus curieux que les détails de la vie de Malherbe recueillis par Tallemant; rien n’égalait son avarice, son orgueil et son indépendance; les mots plaisans et les saillies lui venaient en foule. Il avait un frère aîné avec lequel il avait toujours été en procès; et comme on lui disait un jour que des procès entre des personnes si proches causaient beaucoup de scandale, il répondit: «Et avec qui voulez-vous que j’en aie? avec les Turcs et les Moscovites avec qui je n’ai rien à partager.» Nous attendrons la seconde partie de ce curieux recueil qu’on nous promet, pour en parler avec plus de détail. -Nos lecteurs apprendront avec intérêt que M. Dessalines d’Orbigny, naturaliste voyageur du Muséum, dont les journaux ont annoncé récemment le retour d’Amérique, a bien voulu nous promettre la communication de quelques épisodes de son long voyage. Un coup d’oeil jeté sur les pays tour à tour visités par ce savant voyageur suffira pour faire apprécier tout ce que cette communication promet de faits neufs en tous genres. Parti de France en 1826, M. d’Orbigny, après une courte relâche à Ténériffe, arriva au Brésil, à Rio-Janeiro dont il visita les environs. Dans les premiers mois de l’année suivante, il se trouvait à Montévidéo, et parcourant toute la province de ce nom jusques sur les bords de l’Uruguay, il arriva à Buenos-Ayres en traversant la Plata. Le haut du Parana, si peu étudié depuis l’anéantissement des missions des jésuites, devait nécessairement appeler son attention: il remonta en conséquence ce fleuve et fut s’établir sur les confins du Paraguay, à Corrientes dont il étudia les productions pendant quinze mois. De retour à Buenos-Ayres, en 1828, M. d’Orbigny partit pour la colonie que la République Argentine a fondée au fort Carmen, sur le Rio-Negro, dans la Patagonie. Six mois d’excursions dans cette région qu’aucun naturaliste n’avait visitée avant lui, le mirent en rapport avec les tribus indiennes des Pampas, et même avec celles du détroit de Magellan, qui parfois s’avancent, dans leurs courses aventureuses, jusque dans les environs du Rio-Negro. Revenu encore une fois à Buenos-Ayres, notre voyageur eût désiré se rendre par terre au Chili, en traversant les Pampas et les Andes; mais la guerre civile qui régnait alors dans le pays, lui fermant cette voie, il fut obligé de confier de nouveau sa fortune à la mer, et au commencement de 1830 il débarqua à Valparaiso. M. d’Orbigny ne s’arrêta qu’un instant au Chili; s’embarquant de nouveau, il visita les ports des Intermedios, Cobija, Arica; et de ce dernier s’enfonçant dans l’intérieur, il se dirigea sur La Paz dans le Haut-Pérou, et peu de temps après à Cochabamba et Santa-Cruz de la Sierra jusques au centre de l’Amérique Méridionale. Ici commence une suite de travaux qui seront particulièrement utiles à la géographie, à l’histoire naturelle et à l’histoire de l’état actuel, de cette partie de l’Amérique, sur laquelle les missionnaires espagnols seuls nous ont à peine donné quelques détails aujourd’hui en grande partie surannés. Pendant deux ans, M. d’Orbigny parcourut cet immense territoire; il traversa à l’est le pays des Chiquitos jusques sur les bords de la lagune Xarayes où le Paraguay prend sa source; au nord, le pays des Guarayos et des Moxos où existent un grand nombre de villages indiens gouvernés par des missionnaires d’après les mêmes usages que les anciennes missions du Paraguay, et il descendit le Rio-Mamoré jusqu’à sa jonction avec le Rio-Madeira, l’un des plus majestueux affluens de l’Amazone. Revenant sur ses pas, l’infatigable voyageur s’arrêta dans quelques lieux du Haut-Pérou, principalement sur les bords du lac Titicaca, le plus élevé de ceux qui existent sur le globe, à Potosi, Chuquisana, etc., et vers le milieu de l’année dernière il se trouvait à Arica prêt à revenir en France où le rappelait l’administration du Muséum. Un navire se présenta qui, après l’avoir conduit à Lima, le ramena à Valparaiso, d’où il a dit adieu à l’Amérique. Plus heureux que les Duvaucel et les Jacquemont, comme lui intrépides et infatigables, mais condamnés par le sort à ne plus revoir leur patrie, M. d’Orbigny a pu saluer la France après plus de sept ans d’absence. De riches collections de toute espèce en ce moment déposées au Muséum, des vocabulaires de plus de vingt-cinq langues indiennes, des manuscrits de missionnaires sur le même sujet et sur l’histoire du pays, enfin d’innombrables observations et dessins dans un ordre parfait, tels sont les matériaux de la relation que va publier M. d’Orbigny, et dans laquelle il a bien voulu puiser à l’avance quelques détails pour en enrichir nos pages, Mort de Schleiermacher. -L’Allemagne, qui, depuis plusieurs années, voit disparaître ses illustrations les plus hautes et les mieux consacrées par le temps, vient, il y a quinze jours à peine, de faire une perte nouvelle. L’éloquent et savant Schleiermacher est allé rejoindre Niebuhr, Hegel et Goethe. Certes, quand nous l’entendions au mois d’octobre dernier prêcher à Berlin, dans l’église de la Trinité, et quand plus tard, au mois de novembre, nous l’entendîmes, dans la chaire universitaire, expliquer, comme théologien et comme philosophe, les épîtres de saint Paul, nous étions loin de craindre que le vénérable vieillard qui exerçait avec une si paisible énergie le double ministère de la parole évangélique et du professorat, serait si tôt ravi à l’affectueuse admiration qui l’entourait et à ses grands travaux. Berlin a vivement senti cette perte, et a témoigné sa douleur par un immense concours aux funérailles de l’homme célèbre que regrette aujourd’hui l’Allemagne. Un de nos amis nous mande que depuis l’enterrement de la reine, il n’y avait pas eu d’exemple d’une manifestation publique aussi profonde et aussi unanime. Partisans et adversaires, riches et pauvres, la cour et l’armée, enfin la population entière et toute la jeunesse se sont réunis dans la même pensée et les mêmes témoignages. Plusieurs discours ont été prononcés; on a remarqué celui de M. Steffens. De pareils honneurs glorifient à la fois celui qui les reçoit et la grande cité qui sait les rendre. Schleiermacher est mort en travaillant à la traduction du Timée, et à un traité de dialectique; sa traduction de Platon et ses sermons sont classiques; c’est un des hommes qui a exercé le plus d’influence sur la pensée religieuse de l’Allemagne; peut-être un jour essaierons-nous d’apprécier cette influence. E. L. HISTOIRE DES SUISSES À L’ÉPOQUE DE LA RÉFORMATION; CONTINUATION DE JEAN MULLER, PAR M. HOTTINGER; TRADUIT PAR M. VULLIEMIN Peu d’ouvrages historiques, dans les temps modernes, ont obtenu un succès plus éclatant que l’Histoire des Suisses, par Jean Muller. Il y avait peut-être quelque exagération à le comparer, comme l’a fait Villers, à Tacite et à Thucydide; mais il est du moins incontestable qu’il occupe le premier rang parmi les historiens de son pays. L’Allemagne, plus riche généralement en poètes qu’en prosateurs, lui doit un monument littéraire impérissable, et écrit avec beaucoup de simplicité et de clarté; qualités qui, comme on sait, ne sont pas très communes parmi les écrivains allemands. Malheureusement, les fonctions politiques que Muller remplit à la fin de sa vie le forcèrent de suspendre ses travaux scientifiques; et, lorsque la mort le frappa en 1809, il laissait son ouvrage inachevé. Quelques années après la mort de Muller, un jeune Soleurois, Gloutz, entreprit de poursuivre cette oeuvre incomplète; mais il fut surpris par la mort dans la force de l’âge et à peine au début de son travail. Cette histoire, une seconde fois inachevée, a été reprise par un Zurichois, M. Hottinger, qui se sentait digne par son talent de la tâche difficile de continuer Jean Muller. Son ouvrage retrace l’histoire de la Suisse au XVIe siècle, dans une des époques les plus intéressantes de ses annales. Les éloges que les critiques allemands ont décernés à ce livre en faisaient vivement désirer la traduction, que nous croyons destinée en France à un égal succès. Dans la première partie de son histoire, M. Hottinger fait le récit des campagnes auxquelles les Suisses prirent part en Italie et en Allemagne. Depuis la guerre de Bourgogne, les Suisses étaient regardés comme invincibles: tous les souverains recherchaient leur alliance, et croyaient la victoire assurée lorsqu’ils avaient à leur solde quelques milliers de soldats suisses. Mais, au commencement du XVIe siècle, une tactique nouvelle s’était introduite dans l’art de la guerre. Les Suisses, enflés de leur succès, et, en général, peu portés aux innovations, conservèrent leur ancien système militaire: c’est ce qui explique les sanglantes défaites qu’ils essuyèrent dans leurs trois campagnes en Italie. L’histoire de la Suisse, à cette époque, présente un intérêt très général, et se confond avec l’histoire de la grande guerre que soutint François Ier avec les souverains ligués contre lui. Les campagnes d’Italie furent suivies d’une guerre civile excitée par le mouvement religieux du XVIe siècle. La Suisse avait été violemment agitée par le protestantisme. Le papisme zwinglien avait triomphé à Zurich, à Berne et à Bâle. Les trois cantons primitifs prirent l’alarme, et formèrent avec Zoug et Lucerne une ligue pour la défense du catholicisme. L’irritation des deux partis devait produire la guerre civile. Les Zurichois y étaient excités par les prédications de Zwingli, qui ne cessait de répéter qu’il ne pouvait y avoir aucune sûreté pour les amis de l’Évangile, tant que les soutiens de la tyrannie n’auraient pas été abattus. Enfin, la guerre éclata à la suite du refus que fit le sénat zurichois de laisser arriver dans les petits cantons les approvisionnemens qui leur étaient nécessaires. Le résultat fut une défaite sanglante essuyée par les protestans, et dans laquelle Zwingli fut tué. Tous ces événemens sont racontés avec beaucoup de talent par M. Hottinger. Le récit de la bataille de Cappel et de la mort de Zwingli peut être placé à côté des plus belles pages de Jean Muller. On ne saurait aussi trop louer l’impartialité que M. Hottinger, quoique protestant, montre en jugeant les partis religieux: il n’hésite pas à déclarer que le triomphe définitif du christianisme lui paraît devoir être assuré, non par le protestantisme, mais par une réforme dans l’église romaine. Le traducteur, M. Vulliemin, est déjà connu par quelques ouvrages sur l’histoire ecclésiastique. Cette publication se lie à un plan plus étendu: M. Vulliemin a formé le projet de traduire Jean Muller, Gloutz et Hottinger, et de continuer l’histoire de la Suisse jusqu’à nos jours. Cette traduction fait bien augurer de la suite de son travail; elle est complétée par des additions qui annoncent une grande connaissance de l’histoire suisse. Peut-être pourrait-on lui reprocher quelques inversions un peu forcées, et quelques locutions qui semblent faire violence à la langue française; mais c’est un défaut presque inévitable, et qui se trouve dans toutes les traductions fidèles d’ouvrages allemands. AMÉDÉE PREVOST. F. Buloz.. 14 Mars 1834. Le drame politique qui se joue sous nos yeux marche rapidement, trop vite, comme disait M. Garnier-Pagès du haut de la tribune. La loi des associations a suivi de près la loi des crieurs; d’autres suivront. On ne s’arrête pas en si belle route. D’ailleurs le ministère n’en est plus, comme autrefois, à se livrer par boutades à la colère et à l’humeur que lui causent la liberté de la presse, les rares absolutions du jury, les interpellations à la tribune, les railleries du théâtre, à la haine qu’il éprouve pour la plume et la parole, les deux instrumens qui ont élevé le trône, créé ce pouvoir et fait sortir de la poussière tous ces hommes qui manient aujourd’hui les affaires du pays. Maintenant, au dehors comme au dedans, c’est un système entier qui se développe. Une main habile, quoiqu’un peu grossière, étend partout ses fils. Les yeux clairvoyans la voient s’agiter et apparaître à Saint-Pétersbourg, à Madrid, à Londres, glisser ses doigts avides jusque dans les plus petites affaires, manier tout, flétrir tout, et n’abandonner les hommes dont elle s’est emparée qu’après les avoir livrés au mépris des autres et d’eux-mêmes. Les ministres actuels ont mis leurs petites et étroites passions au service de l’esprit calculateur et froid qui les domine, et l’on ne saurait dire s’ils entraînent ou s’ils sont entraînés dans la voie fatale où ils se jètent. Les uns, étonnés eux-mêmes de l’éclat et de l’audace de leur abjuration, cherchent à s’étourdir en reniant leur vie passée avec plus d’audace encore, et se vengent sur le pays tout entier du mépris qu’ils voient dans les regards de leurs anciens amis. M. Barthe, M. Thiers, savent de qui nous parlons. Les autres ont réellement et sincèrement fait pénitence des efforts qu’ils ont tentés autrefois en faveur de la liberté. Dans leur vie toute livrée à l’étude des théories, dans une longue existence politique qu’ils ont su rendre rêveuse et isolée, la connaissance véritable de l’homme, de la société actuelle, leur a échappé; et, comme l’un d’eux l’avouait naïvement à la tribune, il y a peu de jours, se trouvant les mains trop faibles pour maintenir dans ses digues ce peuple qu’ils ont eu l’audace de vouloir gouverner, ils ont tourné leurs pensées vers l’illégalité, vers la force, vers ce qu’ils n’osent encore nommer, vers le despotisme. Que M. de Broglie le nomme nécessité, que M. Guizot l’appelle une ressource passagère qu’on abandonnera il ne sait quand, peu importe. Ils y courent néanmoins de toutes leurs forces, en invoquant tout bas le grand nom de Bonaparte que Mme de Staël leur avait appris à maudire. Derrière eux, au troisième rang, vient M. Soult, qui apporte sa pierre à l’édifice ministériel, et qui, de son côté, organise à petits coups le despotisme sous le nom de discipline. Puis M. d’Argout qui admire aussi Bonaparte à sa manière, et pour qui l’empire n’a pas de plus beaux souvenirs que ceux de Savary et de Fouché qu’il espère bien faire oublier un jour. Enfin, les suivant de loin, M. de Rigny et M. Humann s’accommoderaient de tout, et particulièrement d’un ministère sans contrôle. Voilà le pouvoir que la nation, représentée par ses députés, appuie de ses votes et de ses subsides. Le ministère n’est cependant pas content de la chambre. Il a hâte d’arriver aux élections, et il en espère de meilleurs résultats. La chambre actuelle, dit le ministère, n’est bonne que lorsqu’elle a peur, et c’est un sentiment qu’il n’est pas toujours facile d’exciter, qui coûte cher à entretenir, et qui perd d’ailleurs de sa vivacité quand il est employé trop souvent. Quand on ne lui fait pas une émeute, quand on ne lui déroule ni déclarations de la société des droits de l’homme, ni circulaire des sections; quand on se dispense pendant huit jours seulement de lancer M. Persil ou M. Barthe à la tribune, la chambre profite de son loisir pour examiner le budget, pour vérifier les dépenses de chaque ministère; elle s’informe, elle prétend juger, elle veut des pièces et des explications souvent impossibles à donner. C’est alors un embarras que cette chambre, et il ne reste d’autre alternative que celle de la dissoudre ou de l’épouvanter. Dernièrement encore, avant que les assommeurs ne vinssent faire une agréable diversion à ses études financières, n’a-t-elle pas, par sa fatigante inquisition, failli envoyer M. le maréchal Soult sur le lit de douleur où elle avait déjà jeté M. le duc de Broglie. On assure même que M. Soult eut à son tour sa petite attaque d’apoplexie, au sortir de la séance de la commission du budget, où un député mal appris s’était avisé de lui faire remarquer de singulières distractions dans ses comptes. Il s’agissait simplement de quelques doubles emplois, commis sans doute maladroitement dans les bureaux du ministère de la guerre, et dont l’illustre maréchal ne pouvait être responsable. Il se trouvait que plusieurs officiers-généraux, en assez grand nombre, il est vrai, étaient portés au chapitre des aides-de-camp du roi pour la solde de leur grade, puis portés encore, pour la même solde, au chapitre des officiers-généraux. Cette double masse d’officiers-généraux, dont une partie se trouvait ainsi fictive, enflait, il est vrai, quelque peu le budget de la guerre, mais l’explication à laquelle cette remarque donna lieu fut si naïve et si sincère, que tout le monde s’y rendra. Il parait que quelques militaires qui siègent à la chambre reçoivent une indemnité proportionnée à leur grade et à l’importance de leurs votes. Comment résister à de pareilles raisons? Nous annonçâmes, il y a quelque temps, que l’alliance de la France et de l’Angleterre subissait un refroidissement. Deux causes principales contribuent à ce changement. D’abord la persévérance que met le ministère anglais à exiger l’accomplissement d’une promesse verbale du roi, relative à Alger, qui lui fut transmise par M. de Talleyrand. L’évacuation prochaine d’Alger fut alors solennellement promise, malgré les représentations de M. Molé, qui était ministre des affaires étrangères; et comme l’Angleterre ne cesse de la réclamer, le cabinet des Tuileries a jugé qu’il était temps de porter plus loin ses offres d’alliance et ses promesses. L’Angleterre demande en outre que la France s’unisse activement à elle pour faire des représentations à la Porte et à la Russie au sujet du traité de Constantinople. Mais la France de 1834 ne se met pas ainsi en avant, et le ministère français s’est encore trouvé bien embarrassé de ses liaisons avec l’Angleterre dans cette circonstance. Ce fut alors qu’on chargea le maréchal Maison de porter les promesses les plus flatteuses à Saint-Pétersbourg, et les lettres qui partirent directement du château des Tuileries, sans passer par le ministère des affaires étrangères, étaient, dit-on, encore plus conciliantes que les paroles de notre ambassadeur. On assure qu’on y fixait, avec beaucoup d’exactitude, l’époque où la royauté de juillet aurait perdu son caractère révolutionnaire, et rendu la sécurité aux rois de l’Europe, en anéantissant la propagande, et en gouvernant sans contestation, d’après les principes de la Sainte-Alliance; et pour plus de garantie, on offrait à l’empereur de cimenter ce rapprochement par le mariage du duc d’Orléans avec la jeune grande-duchesse impériale, qui aura bientôt seize ans. À l’époque du congrès de Vienne, quand la France était encore courbée sous la main des rois de l’Europe, Louis XVIII avait refusé une princesse russe pour le duc de Berry, en disant qu’elle n’était pas d’assez bonne maison; mais la royauté citoyenne n’a pas le droit d’étaler des sentimens aussi aristocratiques, et on se serait volontiers contenté de la fille de l’empereur Nicolas. Peut-être à son tour l’empereur de Russie a-t-il trouvé que les d’Orléans ne sont pas d’assez bonne maison; toujours est-il qu’il a refusé sa fille, mais sans morgue et sans rudesse, et pour adoucir ce refus, il a même laissé entrevoir qu’il verrait sans déplaisir l’union du prince royal avec sa nièce, la princesse de Wurtemberg. Après cette ouverture, on a remarqué que des soirées d’ambassadeurs, et d’ambassadeurs de la Sainte-Alliance seulement, ont lieu au château des Tuileries. Ce jour-là, on n’invite que des hommes de naissance et de bonne maison, des hommes que la restauration eût avoués, et qui puissent satisfaire aux idées qu’apportent dans ce cercle les représentans des puissances étrangères. Il va sans dire que M. Viennet et les autres commensaux ordinaires du château en sont écartés. Les dîners se multiplient aussi, et M. Pozzo di Borgo y trouve toujours sa place près de la reine, au grand mécontentement de M. Appony et de lord Grenville, à qui les deux premières places appartiennent de droit, selon l’usage qui veut que les ambassadeurs n’aient de préséance les uns sur les autres, en ces occasions, que d’après l’ordre alphabétique des pays auxquels ils appartiennent. On parle même du retour de M. de Talleyrand qui voit les difficultés se multiplier autour de lui à Londres, et qui menace de demander son rappel, si l’on abandonne le système d’alliance anglaise qui a été le rêve de toute sa vie. Mais M. de Talleyrand en parle fort à son aise; on voit bien qu’il n’a pas de fils à marier. Les explications données par M. d’Argout à la chambre au sujet des assommeurs de la place ont amené de singulières révélations. Le ministre n’a pas craint d’avouer que des agens de police et des sergens de ville, déguisés et armés de bâtons, s’introduisaient par ses ordres dans la foule les jours d’émeute, ou, pour parler plus exactement, les jours de police. Or il a été prouvé que la foule qui se trouvait dernièrement sur la place de la Bourse se composait de promeneurs et de curieux, et il est bien permis de supposer que le tumulte qui a occasionné les violences de la force armée a été suscité par ces agens. Au reste, tous les détails de relie affaire ont paru hideux et déshonorans pour le pouvoir: un ministre qui présidait en personne, au milieu des sergens de ville et des hommes lancés dans les rues par la police, aux coups que ceux-ci portaient aux citoyens; des malheureux assommés par le bâton, frappés de coups de crosse et de baïonnette; puis des dénégations audacieuses à la tribune et des démentis formels donnés presque en présence du cadavre d’un pauvre ouvrier resté sur la place! -Une enquête a été ordonnée, mais en attendant le ministre est venu demander à la chambre un supplément, de fonds secrets de 1,500,000 francs. C’est là sans doute le seul résultat que produira l’enquête. Au reste, nous pouvons affirmer que le célèbre Vidocq, qui se trouvait près de la place de la Bourse au moment des rassemblemens, a déclaré reconnaître parmi les assommeurs un grand nombre de forçats libérés, et Vidocq est une autorité respectable en pareille matière. Vidocq est en ce moment à Londres, où il est allé présenter à la banque d’Angleterre un papier de sa fabrique, à l’aide duquel on peut déjouer les contrefacteurs de billets. M. de Talleyrand, qui avait jadis un intérêt dans la fabrique de faux billets de banque d’Angleterre créée à Hambourg avec l’autorisation du gouvernement impérial, ne verra peut-être pas de bon oeil cette négociation. L’affaire de l’enlèvement de M. Hanno, par la garnison de Luxembourg., se trouve heureusement terminée, et nous n’aurons pas à mettre nos soldats en campagne, pour venger l’honneur belge une seconde fois offensé. Cette affaire a failli cependant en susciter une autre, et l’on a parlé de quelques mésintelligences qui s’étaient élevées à ce sujet entre M. de Broglie, et l’ambassadeur de Prusse, M. de Werther. Dans les explications qui eurent lieu, M. de Broglie avait dit que cette affaire était un véritable guet- à-pens. La vivacité avec laquelle ce mot fut prononcé, donna à penser au ministre allemand que ce mot, qu’il comprenait mal, avait quelque gravité. Il sortit de la chambre et alla consulter un dictionnaire, dans lequel il trouva cette explication du mot guet-à-pens: «Action d’un homme qui en attend un autre pour l’assassiner.» Il s’ensuivit une longue conférence entre les ambassadeurs et M. de Broglie, qui se termina heureusement par des concessions réciproques. Nous avons vu d’ailleurs à la chambre que M. de Broglie sait fort bien se tirer d’affaire par une rétractation. Quel nom M. de Broglie donnerait-il à ce qui s’est passé dernièrement au Brésil? Un souverain d’un royaume d’Europe, personnage très connu par la finesse et les ressources de son esprit, se trouvait embarrassé des promesses amicales qu’il a faites à don Pédro au moment de son départ pour le Portugal; irrité surtout de voir le père de dona Maria s’opposer à un mariage que le souverain dont nous parlons avait projeté, il imagina d’envoyer au Brésil un agent chargé d’y attirer don Pédro sous de fausses promesses. Dans ce but, on s’adressa à quelques débris du parti militaire qui a conservé un reste d’attachement pour l’auteur et le violateur de la charte brésilienne, et on les décida à écrire à don Pédro pour l’engager à tenter à Rio-Janeiro une expédition semblable à celle d’Iturbide au Mexique. Heureusement pour lui, don Pédro a soupçonné à temps le piège, et il a formellement refusé de tenter cette glorieuse entreprise. Le souverain dont nous parlons en a été pour ses frais d’agent. La démission que la régence brésilienne a exigée de M. d’Andrade, gouverneur du jeune don Pédro II, se rattache à cette mystérieuse affaire. Les projets sinistres du pouvoir, les lois des crieurs et des associations, les illégalités de toute espèce, les assommeurs et les énormes demandes de crédits supplémentaires et de fonds secrets, n’ont pas diminué la folle gaîté qui a éclaté à Paris le jour de la Mi-Carême. On s’occupait surtout de deux grands bals qui ont eu lieu la veille, donnés, l’un par M. Baudon, un de nos plus riches receveurs-généraux, l’autre par le marquis de Châteauvillars. L’histoire du premier de ces bals est singulière. Mme de Châteauvillars avait, dit-on, oublié d’inscrire sur ses lettres d’invitation Mme la vicomtesse L... qui se plaignit beaucoup de cet oubli en présence de M. Bauclou. Le receveur- général, aussi galant que Bouret et La Popelinière, promit alors à Mme L.... de donner ce jour-là, à son intention, une fête qui effacerait celle de l’hôtel Montholon, où demeure M. de Châteauvillars. Il fit en effet construire en toute hâte une galerie dans la cour de l’hôtel qu’il habite, une salle de bal dans le jardin; et, malgré les représentations du propriétaire, avec lequel il aura sans doute un procès, il fit enlever par ses pourvoyeurs, chez Chevet et chez Mme Bernard, le gibier, le poisson, les arbustes et les fleurs que faisait demander partout son compétiteur, invita dix-huit cents personnes, et parvint, à force de dépenses, d’activité et d’efforts, à remplir sa promesse. Le bal de l’hôtel Montholon, tout brillant qu’il était, fut inférieur à celui-ci. Qu’on dise encore que nos financiers sont tout positifs. -Le concert donné le 7 mars à la salle Chantereine par M. Hauman, violoniste belge, n’a pas trompé l’attente des amateurs éclairés qui se pressaient dans cette étroite enceinte. Les variations composées et exécutées par M. Hauman ont révélé dans son talent une verve et une énergie remarquables. Seulement nous devons dire que le style de ses compositions manque généralement d’enchaînement et d’unité. Mais plusieurs passages mous ont vivement frappés par l’élégance et la hardiesse des phrases. Le septuor de Hummel a été rendu par M. Listz avec autant de force que de précision. M. Conynx mérite les mêmes éloges et les mêmes conseils que M. Hauman. Il exécute bien, mais il néglige dans le style de ses compositions la progression et l’unité. Nous espérons que cette visite de M. Hauman à la France ne sera pas la dernière. -M. Savoye, littérateur allemand distingué, doit ouvrir le 15 mars, à 7 heures du soir, son cours de littérature allemande, rue de Richelieu, n° 21. Cette première séance sera publique et gratuite. -Sous le titre de Littérature et philosophie mêlées, il paraîtra lundi à la librairie de Renduel, deux volumes de M. Victor Hugo; nous rendrons compte de cette publication. CRINGLE’S LOG, AVENTURES D’UN LIEUTENANT DE MARINE, PAR WILSON (12) Un fragment inséré, il y a peu de temps, dans la Revue, a pu donner à nos lecteurs une idée de cet ouvrage d’un écrivain de l’Angleterre dont le nom figure avec honneur dans le travail que nous avons donné sur la littérature de ce pays. Poète et critique distingué, Wilson ajoutera peu à sa réputation par cette excursion maritime. L’auteur n’a pas eu évidemment assez de place dans ces deux volumes pour y faire entrer à l’aise les innombrables aventures dont il s’est proposé d’entretenir son lecteur. Dans la peinture rapide, tour à tour magique, burlesque, horrible, qu’il fait passer sous nos yeux, les objets apparaissent et s’évanouissent un peu confus, mais doués d’une puissance irrésistible qui ne permet pas au regard de se détourner. C’est dans cette attraction puissante, qui laisse toujours la curiosité haletante, que se trouve l’excuse du défaut que nous venons de signaler. Nous ne doutons pas que ce livre ne soit lu avidement. A JOURNEY FROM LONDON TO ODESSA, BY JOHN MOORE (13) Ce voyagea été exécuté en 1824, et nous regrettons, par intérêt pour l’auteur, qu’il ait gardé si long-temps en portefeuille ses observations qui sont empreintes d’un caractère de vérité et qui pourront être très utiles à ceux qui suivront la même route que lui pour se rendre sur les bords de la mer Noire. Le public aime plus que jamais qu’on lui serve les choses dans leur primeur, surtout en fait de voyages, et il a raison; cependant, même pour l’Europe où tout marche si vite, il y a des exceptions, et la Russie en est une. Dans un pays où l’espèce humaine est systématiquement tenue au point où la trouve chaque gouvernement qui succède à celui qui vient de passer, sept années ne peuvent apporter de changemens appréciables dans l’aspect général du peuple, et nous sommes convaincu que le voyageur qui traverserait en ce moment la Podolie et l’Ukraine, y verrait identiquement les mêmes sales auberges, les mêmes chaumières, les mêmes figures de Juifs que celles auxquelles a eu à faire M. Moore. C’est dans cette partie de son voyage que sa relation offre une lecture attachante et un intérêt qui va toujours croissant à son arrivée à Odessa. On sait les progrès merveilleux de cette ville dont l’emplacement était occupé par une demi-douzaine de misérables huttes et un fort de même apparence, lorsque le général Ribas sous les ordres de Potemkin s’en empara en 1789. On connaît également les motifs qui engagèrent Catherine II à planter sur ce rivage à moitié désert ses avant-postes contre la Turquie. La corruption inhérente à l’administration russe arrêta long-temps l’essor de la nouvelle ville, et ce ne fut que lorsqu’elle fut confiée à un homme habile et intègre, le duc de Richelieu, qu’elle devint en peu d’années ce qu’elle est aujourd’hui. M. Moore a raconté en peu de mots l’histoire d’Odessa et celle des autres établissemens que la Russie possède sur la mer Noire, et qui lui ont été si utiles pendant la dernière guerre contre la Porte. Son récit contient en substance ce qu’on ne trouve que dans de volumineux ouvrages, rarement consultés surtout par les voyageurs. En peignant l’état actuel d’Odessa et des provinces russes qu’il a traversées, M. Moore s’attache surtout à donner une idée de la corruption profonde qu’il a observée dans toutes les classes de la population, et qui arrive à son dernier période dans les plus élevées. Il voit dans cette corruption une cause permanente et sourde de faiblesse pour l’empire russe, et par une conséquence naturelle, un motif de sécurité pour l’Europe. En cela, nous croyons qu’il pose la question d’une manière trop absolue, faute de distinguer entre les divers genres de corruptions. Celle dont il parle, et qui consiste à amasser de l’argent par des voies sordides et déshonnêtes, n’est pas la plus mortelle pour les états; elle a été de tout temps de l’essence des gouvernemens despotiques, et comme elle s’allie fort bien avec l’obéissance passive, le respect absolu pour la personne du prince, et toute espèce de fanatisme, elle sert, au contraire, le chef qui lui montre du doigt des pays voisins à envahir et à piller. Les barbares du moyen âge en font foi. Un atome de pensées libérales porté par les vents d’ouest sur le sol de la Russie ferait certainement plus de mal à son gouvernement que la vénalité effrontée de ses tribunaux. Comme nous désirons citer quelques passages du livre de M. Moore, nous choisirons ce qu’il dit de la corruption de l’armée et de la justice: «La paie du soldat russe est d’environ dix roubles en papier, ou neuf shellings par an, neuf pence par mois, et ce que coûte sa nourriture au gouvernement est si peu de chose, que je m’abstiendrai d’en parler. Ce qu’il y a de révoltant dans cette affaire, c’est que les chefs s’arrangent de manière à détourner à leur profit une partie du salaire de ces pauvres malheureux. Ils font également (du moins en me l’a assuré) de faux contrôles de revue sur lesquels se trouvent portés un beaucoup plus grand nombre d’hommes qu’il n’y en a réellement de présens sous les armes. Le surplus de paie qui en résulte entre dans la poche des chefs qui s’entendent également avec les fournisseurs pour la nourriture de ces combattans imaginaires. De ces faits on doit conclure que les forces de la Russie ont été considérablement exagérées; ses armées sont, sans doute, très nombreuses, mais beaucoup moins qu’elles ne le paraissent sur le papier. Si, par conséquent, vous tenez compte de l’immense étendue des états de l’autocrate, de la force effective et non nominale des régimens dispersés sur ce vaste territoire, de la corruption et de l’absence d’honneur chez les officiers en général, de l’état de dégradation où sont plongés les soldats, des semences d’insubordination qui existent parmi eux et qui se développeront quand le moment sera venu, je crois que vous penserez, comme moi, que les moyens de la Russie ne lui permettront jamais, sans une coalition, de troubler le repos, de l’Europe. «Malheureusement je puis parler par expérience de l’absence complète de justice dans ce pays. J’ai eu à conduire une affaire très compliquée et très désagréable, et quoique j’aie fait tous mes efforts pour éviter un procès, j’ai regardé comme un devoir de prendre des informations exactes sur ce que j’aurais à attendre dans le cas où je serais obligé d’en venir à cette extrémité. Hélas! j’ai trouvé que la loi si glorieusement incertaine ailleurs l’est doublement ici. Les tribunaux russes sont tous corrompus, les juges reçoivent des présens du demandeur et du défendeur à la fois, et le plus haut enchérisseur gagne ordinairement son procès; mais, disais-je à mon interlocuteur, les lois sont là, les juges doivent décider conformément à ce qu’elles ordonnent. -Ah! mon cher monsieur, répondit-il, vous parlez bien comme un Anglais; mais la jurisprudence de ce pays est basée en entier sur les ukases impériaux. Votre avocat trouvera un ukase parfaitement applicable à votre cas et qui vous donne gain de cause sans coup férir: il vous sera clairement démontré dans votre esprit que la décision doit être en votre faveur; mais l’avocat de votre partie adverse déterrera un autre ukase diamétralement opposé, ou (ce qui revient au même pour vous) il le fera passer pour tel, au moyen d’un certain personnage bien connu en Angleterre sous le nom de la vieille dame de Threadneedle-street, et qui rend ici les décrets sous la forme de billets de banque russes. Il est vrai que vous pourriez peut-être découvrir un troisième ukase qui, accompagné d’un rouleau de ducats, ferait incliner de votre côté la balance de la justice; mais ce serait une manière de procéder qui vous coûterait cher, et même dans ce cas la sentence favorable que vous obtiendriez pourrait être éludée par un adepte qui serait trop fort pour vous, avec vos vieilles idées de justice anglaise. «Ayant exprimé mon étonnement de l’existence d’abus aussi monstrueux, en ajoutant que je croyais l’empereur doué d’une ame élevée et juste, et qu’il fallait qu’il ignorât ces viles pratiques, il me fut répondu que le czar les connaissait parfaitement, qu’il en gémissait, mais que le gouvernement étant trop pauvre pour payer convenablement ses fonctionnaires, il était obligé de fermer les yeux sur ces peccadilles. J’obtins, en outre, un autre renseignement, à savoir que lorsque un homme avait occupé une place assez longtemps pour remplir ses poches, on le met de côté pour faire place à quelque autre aspirant affamé, de sorte que le système de corruption se perpétue d’une génération à l’autre. «Dans ce pays d’arbitraire où les crimes sont punis si sévèrement, où un homme peut être envoyé en Sibérie ou déchiré par le knout sans qu’on lui dise presque pourquoi, où l’espionnage règne à un degré effrayant, il semble extraordinaire que ni la crainte d’être découvert, ni celle du châtiment n’arrête les déprédateurs. Mais le fait est que pourvu qu’un homme ne conspire pas contre l’état, pourvu qu’il se contente de lire la Gazette de Saint-Pétersbourg, et qu’il admette que tout est pour le mieux dans le meilleur des empires possibles, il peut voler, se parjurer et commettre impunément toute espèce d’injustices.» Après avoir tracé ce tableau qui n’est pas entièrement neuf, M. Moore se récrie, avec une honnête indignation, contre ceux qui ont encore foi dans les forces de la Russie, mais il est évident que la question n’est pas là; ce n’est pas son gouvernement corrompu qui la rend à craindre, si crainte il y a, mais bien ses masses ignorantes et fanatiques que ce gouvernement met d’un signe en action. Au reste, M. Moore n’a pas eu la prétention de discuter cette question si rebattue de l’influence que l’orient de l’Europe peut avoir un jour sur son occident. Nous avons au fond la même confiance que lui dans l’avenir de ce dernier; seulement nous la puisons dans d’autres motifs, il nous suffit pour cela de regarder autour de nous. D’Odessa M. Moore revint à Paris par Vienne et Strasbourg; à Vienne il eut l’honneur d’être présenté au duc de Reichstadt: cet épisode de son voyage eût été d’un vif intérêt, s’il l’eût publié aussitôt son retour; on sent qu’aujourd’hui il doit perdre une partie de son mérite. Un itinéraire, offrant toutes les distances parcourues par l’auteur, termine son ouvrage et lui donne un degré d’utilité de plus. Les voyageurs qui auront la même destination que M. Moore trouveront en lui un compagnon de route attachant et un guide fidèle; à ce double titre nous croyons devoir le leur recommander. F. Buloz.. 30 Avril 1834. Le drame politique de la révolution de juillet approche du dénouement. Encore quelques actes sanglans comme ceux qui viennent de se jouer, et la France saura à quoi s’en tenir sur les intentions de ce ministère. La convention avait assis son pouvoir sur la terreur qu’elle inspirait; le directoire, le consulat, l’empire, avaient fondé le leur sur les victoires, sur la prépondérance que ces gouvernemens donnaient à la France en Europe; la restauration avait rallié à elle les idées religieuses et les intérêts des grands propriétaires: la terreur cessa et tourna contre ceux qui cherchaient à la répandre; puis un beau jour le pays se réveilla de ses rêves de gloire et redemanda la liberté qu’on lui avait dérobée pendant son sommeil; plus tard il vit que la religion dont on lui parlait sans cesse n’était qu’une affaire et une intrigue; et pour la troisième fois, le lion secouant sa crinière, laissa tomber à terre ceux qui avaient essayé de l’engourdir et de le museler. Le gouvernement de la peur sera-t-il plus heureux que tous les gouvernemens réduits en poussière au moment où ils se croyaient arrivés à l’accomplissement de leurs desseins? Nous savons que ce gouvernement est terriblement avisé, ainsi que le disait M. Royer- Collard; ceux qui le composent se vantent d’être plus habiles que les ministres de la restauration, et rient beaucoup des gens qui les supposent assez fous pour recourir aux ordonnances qui firent choir le malheureux Charles X. Les fautes de Charles X ont été maintes fois discutées et pesées dans le conseil, et là il a été dit bien souvent que le roi déchu, dont on tient la place, avait frappé à la fois trop fort et trop mollement. Charles X pouvait facilement obtenir les résultats qu’il se promettait par ses ordonnances, sans publier ces ordonnances fatales; il ignorait que les hommes qui s’entendent à manquer de parole, choisissent toujours l’heure où ils faussent tous leurs engagemens, pour proclamer leur bonne foi et leur fidélité à les remplir. Le gouvernement de juillet ne périra jamais par cet excès de naïveté et de franchise. Si la charte, si les lois qui en dérivent, si les libertés qu’elle consacre et qu’elle maintient le gênent dans sa marche et sont un obstacle à ses projets, c’est aux chambres qu’il s’adressera pour se procurer les moyens de poursuivre sa route. Les chambres n’ont rien à refuser au pouvoir la veille ou le lendemain d’une émeute, et le pouvoir n’est-il pas toujours à la veille ou au lendemain d’un de ces jours-là? Napoléon en usait ainsi avec la victoire. Le lendemain d’une bataille gagnée, le sénat et le corps législatif lui votaient des millions et des hommes pour qu’il pût continuer de battre les ennemis de la France; et si la bataille était perdue, les représentans de la nation volaient encore des hommes et des millions afin qu’on pût se défendre. Les émeutes sont plus profitables au pouvoir actuel que ne l’ont jamais été au trône impérial Austerlitz, Wagram et Friedland. Après les journées de juin, il se confia à lui-même la dictature militaire à laquelle il aspire tant; les premiers troubles de Lyon lui valurent son budget et des crédits extraordinaires; le coup de pistolet anonyme le tira de nouveau de ses embarras financiers, et maintenant il demande à escompter sa dernière victoire de Lyon et de la rue Transnonain pour la faible somme de 14,014,000 fr. qui allaient échapper au maréchal Soult sans ces malheureuses affaires. Il est fâcheux que la France ne puisse assister un jour tout entière, mais en secret, à une séance du conseil des ministres. Elle y puiserait plus d’instruction véritable et d’expérience politique que dans la lecture de dix sessions législatives, rapportées par le Moniteur. Le conseil qui suivit les affreux massacres de la rue Transnonain et les meurtres non moins affreux commis par les insurgés républicains, ne serait pas le moins curieux à connaître. M. Thiers avait retrouvé sa voix qui était si tremblante et si éteinte le jour où il annonça à la chambre les événemens de Lyon. Il avait heureusement cessé de souffrir de cet étrange enrouement et de cette visible strangulation que lui causaient les dépêches inquiétantes qu’il lisait à la tribune; en un mot le danger était passé et déjà loin. D’ailleurs, M. Thiers s’était rendu, à cheval, avec tout l’état-major de la garnison, fort près du lieu du désordre; s’il n’avait combattu, il avait du moins pris l’attitude d’un homme qui va combattre, et personne, au conseil, n’entendait lui disputer le prix de son héroïsme. Ce prix, on nous assure que c’était la liberté de la presse, la liberté individuelle, et quelques autres vétilles dont, disait-il, la nation n’a plus la moindre envie. M. Persil n’était pas homme à désapprouver les idées de M. Thiers. Il paraît que M. Guizot, qu’une sombre conviction irrite aujourd’hui contre les libertés populaires, appuyait aussi ces propositions. M. de Rigny ne s’y opposait guère, comme on le pense bien, et M. Humann ne savait trop qu’en dire, quand le maréchal Soult, en qui le goût du pouvoir absolu est dominé par un penchant un peu plus positif, fît remarquer à ses collègues qu’ils se livraient à des passions d’enfans. Le vieux guerrier parla avec autant de prudence et de douceur qu’Homère en prête au sage Nestor dans le conseil des princes. Il demanda à M. Persil si la loi des associations n’était pas votée et exécutée dans tout le royaume, en dépit de quelques résistances qui venaient d’être vaincues, et il le pria de lui dire quel surcroît de pouvoir et d’arbitraire il prétendrait obtenir d’une loi exceptionnelle qui permettrait d’emprisonner indistinctement tous les citoyens? Pour M. Thiers, ne venait-il pas de retirer, par une simple ordonnance, le brevet de l’imprimeur de la Tribune? Ce journal n’était-il pas détruit et bâillonné à jamais? Quelle loi d’exception eût mieux fait, et qui empêcherait M. Thiers de suivre désormais l’exemple de M. Corbière et d’agir successivement de la sorte envers les autres journaux? Un ministère qui dispose du droit de mise en état de siège, de la loi des associations, de celle des crieurs, et de la peur des émeutes, n’avait-il pas de quoi garotter et étouffer au besoin toute la nation? La seule chose que pouvait encore ambitionner ce ministère si fort, si bien soutenu, si grand et si honoré, c’était une augmentation de fonds secrets et de crédits extraordinaires. Il fallait donc profiter de cette affaire pour arracher à la chambre les millions du budget de la guerre qu’elle refusait obstinément, la serrer en vainqueur et lui vendre, à beaux deniers comptans, la paix qu’on tenait dans les mains. On trouva que le maréchal parlait d’or, et un coup-d’oeil gracieux, venu d’en haut, lui fit comprendre que l’habileté suprême rendait justice à celle qu’il venait de déployer. On sait le reste. Pour calmer les classes inférieures et pour les empêcher de se révolter désormais sous prétexte de misère et de malaise, le ministère propose judicieusement d’augmenter le budget d’une vingtaine de millions. Cette fois c’est le budget qu’on met en état de siège; c’est contre les contribuables qu’on dirige les lois d’exception. La chambre accordera les supplémens de crédit comme elle eût accordé les supplémens de pouvoir, si on les lui eût demandés, et il faudra encore rendre grâce à ce ministère courtois qui, pouvant nous prendre la vie, daigne se contenter de notre bourse. Seulement, par décence, et pour n’avoir pas l’air de penser uniquement à l’argent, le gouvernement est venu proposer à la chambre une gracieuse loi de défense qui, selon l’agréable expression de M. Persil, donne à sa nouvelle législation de paix et d’ordre un petit complément indiqué par l’expérience. Par cette loi, tout détenteur d’armes et de munitions de guerre sera puni d’amende et d’emprisonnement; travaux forcés à ceux qui seront trouvés, un jour de désordre, les armes à la main, et mort à ceux qui en auront fait usage. Le gouvernement de juillet, qui demandait l’abolition de la peine capitale à l’époque du procès des ministres, laisse enfin échapper le mot de mori en matière politique, qu’il avait depuis trois ans sur les lèvres. Un article de cette loi concerne ceux qui auront fait ou aidé à faire des barricades. Voilà donc le gouvernement des barricades venant demander une loi contre les barricades. Le mot de barricades n’était jamais entré dans une loi, le code l’ignorait; il est curieux de constater que ceux qui l’y auront inscrit les premiers sont précisément nés de cette chose. Un autre projet de loi suivra celui-ci, dit-on. Il découle du même principe, et il sera impossible de le repousser. C’est le projet de loi des forts détachés, si bruyamment repoussé, l’année dernière, par l’opinion publique. Mais on fera valoir les immenses services rendus par les forts détachés de Lyon; on dira aux chambres que Lyon eût été perdu sans le fort Montessui, et que si les troupes eussent été forcées d’évacuer la ville, on l’eût facilement reprise au moyen de ces positions. On espère même obtenir des pétitions de la garde nationale en faveur des forts détachés; on fait plus, on compte qu’elle ira, l’arme au bras, les construire elle-même. Au reste, si on n’obtient toutes ces choses à cette émeute, on les obtiendra à l’autre, et le ciel est si bon que lorsque la première émeute sera nécessaire, vous pouvez être assurés qu’elle viendra. Nous ne disons pas d’une manière absolue que le gouvernement fait les émeutes, quoiqu’il en profite; mais il a été démontré plusieurs fois, et devant des cours de justice, qu’il n’avait pas fait tous ses efforts pour les prévenir et les réprimer. Une émeute se fait et se fomente de mille façons: un gouvernement fait une émeute quand il repousse les plaintes de la classe indigente; il fait une émeute quand il s’abstient de rétablir la concorde entre les ouvriers et les fabricans, quand il augmente leur mésintelligence par des mesures acerbes; il la fait quand il laisse construire toute une journée des barricades sans les détruire, quand sa lenteur calculée augmente l’audace et le nombre des factieux; il la fait chaque fois qu’il ne l’empêche pas par tous ses efforts, quand tout ce qu’il a de force et de puissance n’est pas employé à éviter l’effusion du sang. Dès qu’il agit autrement, il n’est plus qu’un gouvernement de barbarie et de conquête, tel que nous l’avons fait à Alger, où nous campons en vrais Turcs, le fusil armé et le sabre à la main, excitant partout la haine, provoquant les actions cruelles, et exterminant des tribus entières pour nous venger. Ce noble et généreux système a déjà produit ses fruits; on parle d’abandonner Alger, et hier à la tribune on en demandait formellement l’évacuation. La France est cependant gouvernée par le même système. Evacuera-t-on la France? Le ministère s’attend avec raison à des élections favorables. Le sang qui a coulé fécondera l’avenir politique de M. Thiers et de ses amis. La peur est aussi bonne à exploiter dans les collèges électoraux que dans les chambres, et le seul embarras qu’on y rencontrera, embarras fort léger à cette heure, c’est le parti légitimiste. Les journaux qui expriment les opinions de ce parti, ont publié cette semaine une déclaration adressée à tous les royalistes, pour les inviter à se rendre dans les collèges, et à y prendre rang, soit par leurs votes, soit par leurs protestations. Le ministère a essayé de parer ce coup en faisant adresser par M. Persil une circulaire aux évêques de France, à l’occasion de la fête du roi. On y parle des vertus chrétiennes de Louis-Philippe, et de la nécessité d’enflammer le zèle des âmes pieuses en faveur de ce soutien de la religion. S’il en est ainsi, nous verrons bientôt la messe en honneur, comme elle le fut au commencement de l’empire. L’hypocrisie religieuse succédera-t-elle à l’hypocrisie de liberté qui commence à s’user et à ne plus faire de dupes? Ce sera un curieux spectacle que celui des fonctionnaires actuels agenouillés dans les nefs de Notre-Dame et de Saint-Germain- l’Auxerrois, encore toutes mutilées par suite de leurs longues déclamations contre les prêtres; mais le principe religieux est un frein nécessaire pour maintenir le peuple, un moyen de le contenir, comme les condamnations à mort, les travaux forcés, les lois contre les barricades, et nos habiles hommes d’état ne négligeront pas de l’employer. Au milieu de tous leurs embarras, ils s’occupent déjà, avec beaucoup d’ardeur, de faire refleurir les bonnes moeurs, un peu négligées, comme on sait, par l’aristocratie de juillet. Le premier pas a été fait, il y a deux jours, par M. Thiers. Sur un cri d’alarme et de pudeur lancé par le Constitutionnel, défense a été faite au directeur du Théâtre-Français de laisser jouer le drame d’Antony, de M. Alex. Dumas, où devait débuter ce soir-là Mme Dorval. Les chastes oreilles de M. Thiers et de ses alentours se révoltaient rien qu’à l’idée de ce drame. L’auteur eut beau lui objecter qu’il avait été représenté cent fois à l’Odéon, théâtre royal dans la dépendance du ministère; il invoqua inutilement la foi des traités, en lui mettant sous les yeux celui qu’il tenait de la Comédie Française, et que le ministre lui-même avait approuvé (14); M. Thiers ne voulut rien entendre. Il avoua, il est vrai, qu’il n’avait lu ni vu cet ouvrage; mais le Constitutionnel le trouvait immoral, et il ne pouvait le laisser représenter. Nous ne savons pas les motifs qui ont porté un des plus graves rédacteurs du Constitutionnel à s’élever avec tant de force contre le drame d’Antony, qui est un chef-d’oeuvre de décence et de mesure, si on le compare à Amphitryon, à Tartuffe, à George Dandin, et même à un grand nombre d’ouvrages modernes qu’on représente journellement au Théâtre-Français. Il nous répugne d’admettre qu’une scène d’un assez bon comique, où l’on tourne en ridicule les abonnés du Constitutionnel, et qui est devenue proverbiale à force d’être connue, ait excité l’horreur et l’indignation de ce journal. Nous ne voulons pas croire non plus que les vieux amis ministériels de Mlle Mars persécutent Mme Dorval à son profit. Ce serait une sale intrigue, beaucoup plus honteuse que la scène la plus libre du drame romantique le plus obscène, et nous repoussons encore une telle idée. Quant à M. Thiers, nous ne sommes pas étonnés qu’il ait saisi l’occasion de faire un petit acte de despotisme très favorable à ses intérêts d’ailleurs, car le budget des beaux arts doit être discuté dans peu de jours, et M. Thiers doit être fort empressé de complaire aux membres de la commission de la chambre chargés d’examiner ce budget. Or, parmi ces membres, on compte deux propriétaires du Constitutionnel et un ancien rédacteur de ce journal, tous acharnés détracteurs du drame et de la comédie actuels. Il ne faut pas oublier que M. Thiers lui-même est un ancien rédacteur du Constitutionnel, et qu’il a traité long-temps la partie des beaux arts dans ce journal, si exclusivement voué à l’art, à la poésie et aux lettres! En relisant les articles que M. Thiers écrivait alors sur la peinture, on ne peut lui en vouloir des idées étroites et mesquines qu’il apporte dans l’administration des beaux arts, qui lui est confiée. Le peu de lumières qu’il trouve dans son entourage, et les passions plus étroites encore dont il est le jouet dans ses bureaux, achèvent de porter le désordre dans cette division, qui demande tant d’élévation d’idées, de désintéressement et d’esprit libéral. Il est au moins bizarre que ce soit un ministre homme de lettres qui fasse regretter les hommes illettrés à qui la restauration avait confié la haute direction des arts en France. M. Sosthènes de La Rochefoucauld les aimait au moins avec passion, sans y mêler de petites haines politiques; il consacrait aux beaux arts sa fortune, loin de leur demander la sienne; le duc de Blacas, tout exalté royaliste qu’il était, les encourageait sans distinction d’opinion, et M. Corbière lui-même paraîtrait un esprit large et généreux, si on comparait ses actes à ceux de l’ancien rédacteur du Constitutionnel qui a pris sa place. Plus tard, nous dirons quelles pitoyables influences ont gouverne M. Thiers dans l’administration des beaux arts, et nous rapporterons les intrigues qui ont accompagné les changemens qu’on prépare à l’Opéra-Comique et à l’Opéra. Nous remettons ces détails à un autre temps, cas nous voulons les exposer sans amertume. -Maintenant que nous avons suffisamment expliqué la brutale suppression d’Antony par M. Thiers, l’exécuteur des hautes oeuvres du Constitutionnel; maintenant qu’on sait bien que Mme Dorval, si elle se retire du Théâtre Français, ne s’en retire guère moins forcée et contrainte que l’ouvrage de M. Alexandre Dumas, parlerons-nous de la pièce nouvelle de M. Empis et Mazères, qui ne pouvait vivre quelques jours que par l’actrice dont l’une des plus incontestables preuves de talent a été certes de soutenir de ses seules forces une pareille oeuvre durant quatre soirées? A quoi bon? Nous n’avons, mon Dieu, ni mépris ni colère pour des productions de ce genre. Que dire d’une pièce destinée jadis au Gymnase, grossie plus tard de tous les lieux communs, de tantes les invraisemblances, de tous les quolibets supplémentaires que requiert un Vaudeville, qui, comme la grenouille, dût-il en crever, se veut donner l’embonpoint d’une comédie en cinq actes? Dès la première représentation, le public l’avait sifflée cordiaIement et consciencieusement, ainsi qu’elle en était bien digne. Le triomphe de Mme Dorval n’en avait pas été pour cela moins complet. Ç’avait dû lui être une tâche étrangement pénible que de composer le rôle de cette Mme de St.- Brice, caractère si indécis, si mal tracé, si inconsistant, qu’à la double chute du rideau et de l’ouvrage chacun se demandait encore si MM. Empis et Mazères avaient voulu faire leur courtisane odieuse ou intéressante; incertitude qui rendait tout-à-fait illusoire et sans profit la morale de leur dénouement. Mme Dorval avait pris le bon parti. Elle nous avait intéressés à elle-même. Elle avait mis dans son jeu tous ces traits de naturel exquis et de passion vraie qui lui font une manière si haute et si à part. Elle avait brodé de ses sourires et de ses larmes, comme de perles et de diamans, le canevas grossier qu’on lui avait fourni, et, grâce à elle l’étoffe avait ainsi disparu sous la broderie. C’est ce que l’intelligence du public avait bien compris, et voilà pourquoi, justice une fois faite de la pièce et des auteurs, il avait décerné à l’actrice sa récompense en la redemandant après une comédie tombée, chose inouïe dans les annales du théâtre. Voilà pourquoi il avait au moins profité de la soirée pour élever Mme Dorval à son rang, et proclamer l’avènement de la jeune reine du drame. Le Constitutionnel et M. Thiers ont cependant prétendu casser cet arrêt. Espérons qu’ils n’auront pas jugé en dernier ressort. -Un officier du prince Jérôme Bonaparte nous écrit pour réclamer contre un passage d’une de nos chroniques. Jérôme Bonaparte, dit l’auteur de cette lettre, n’a jamais vécu seul avec son secrétaire; il a été constamment avec sa femme, la princesse Catherine, soeur du roi de Wurtemberg, et entouré de sa famille; sa maison, ajoute-t-il, est ouverte à toutes les personnes qui veulent y venir chercher l’hospitalité. En réponse aux bruits qui avaient été répandus par quelques compagnons d’exil de Napoléon, et aux reproches qu’ils faisaient à plusieurs membres de sa famille de l’avoir abandonné dans sa détresse, on nous prie, au nom de Jérôme Bonaparte, d’insérer la lettre suivante, adressée autrefois à M. de Las Cases, lettre qui n’infirme cependant qu’en partie ce que nous avons avancé: «Monsieur le comte, «Je vous envoie, ci-joint, deux effets faisant ensemble la somme de 15,000 fr. pour ma quotte-part de l’année courante, destinée au soulagement de mon auguste frère; trop heureux de pouvoir contribuer en quelque chose à adoucir l’affreuse situation dans laquelle il se trouve. «Je ne mets nullement en doute que vous n’ayez déjà reçu, ou ne receviez incessamment de chacun des membres de la famille une somme égale. «Quelle que puisse être ma situation, j’aurai soin qu’à l’avenir cette somme soit mise tous les ans à votre disposition pour le même objet. JÉRÔME.» -L’espace nous a manqué jusqu’à ce jour pour parler convenablement du beau roman de M. Sue, publié il y a quelques mois. Le grand succès de la Vigie de Koat-Ven rend cette omission encore plus frappante. Nous devons à M. Eugène Sue, qui est l’un de nos écrivains les plus spirituels, le romancier peut-être le plus pittoresque et le plus ingénieux de cette époque, un examen détaillé de son nouvel ouvrage; nous nous y livrerons prochainement, en même temps qu’à une appréciation complète de son talent et de toutes ses oeuvres. Cet article fera partie de la série des romanciers modernes de la Revue des Deux-Mondes. DE L’EDUCATION DES MERES DE FAMILLES, OU DE LA CIVILISATION DU GENRE HUMAIN PAR LES FEMMES, par M. Aimé Martin (15). -Depuis quelques années, l’attention des philosophes et de tous ceux qui s’occupent sérieusement du problème social s’est tournée sur la condition de la femme, sur les changemens de destinée auxquels elle était appelée, sur la fonction importante qu’elle aurait à remplir dans un ordre où l’on suppose que devront prévaloir l’égalité et la raison. Fénelon, qui fut un si hardi novateur sous des formes si insinuantes et si adoucies, avait donné le premier d’admirables conseils dont l’excellence n’a pas été surpassée; la femme, telle qu’il l’élève et qu’il la forme, serait encore le plus achevé modèle et comme le trésor de la famille chrétienne. Après lui on n’a parlé différemment qu’en sortant plus ou moins du christianisme. Jean-Jacques, venu dans un siècle et dans un monde énervé et de moeurs factices, s’est épris, par contre-coup de génie, du culte de la nature; il s’est créé sous ce nom un idéal romanesque qu’il a constamment opposé aux raffinemens de la société d’alors. Il l’a fait surtout avec une éloquence entraînante en ce qui concernait le rôle maternel des femmes. Elles répondirent par un cri d’enthousiasme, et cette impulsion sentimentale, due à la Nouvelle Héloïse et à l’Emile, s’est long- temps prolongée. De nos jours pourtant on a compris que, de même que toute saine politique n’est pas dans un état de nature antérieur, toute la destination sociale des femmes ne se découvre pas dans une vague idéalisation de ce mot nature. Le saint- simonisme, sous ce rapport, a eu l’immense mérite de soulever et de poser avec audace les vraies questions, celles qui ressortent de l’examen réel de la société d’à-présent, et bien que ses solutions aient été hasardées et mystiques parfois jusqu’à la folie, il a déchiré le voile d’une fausse pudeur et a montré au christianisme attiédi ce qu’on oubliait trop et ce qu’il fallait guérir. -M. Aimé Martin, écrivain élégant et philosophe de l’école de Bernardin de St.-Pierre et de Jean-Jacques, aborde aujourd’hui le même sujet; et, tout en restant fidèle aux traditions de ses maîtres, il les ravive par une analyse nouvelle et par la connaissance des travaux essayés depuis eux. Son livre repose sur cette vue très juste que dans le relâchement actuel de tous les liens et de toutes les disciplines, l’affection de la femme, de la mère, est ce qui reste de plus puissant sur les jeunes âmes et de plus tendrement respecté. C’est donc autour de cette affection inspiratrice qu’il veut faire participer à une éducation commune les jeunes âmes de la famille. Mais qu’apprendra ainsi la mère aux enfans? Quelles seront avant tout la science et l’éducation de la mère? L’auteur est ainsi amené à développer ses idées et ses réflexions sur l’âme, sur l’intelligence, sur les vérités senties et les vérités démontrables, sur la certitude? Il différencie radicalement les facultés de ce qu’il appelle l’intelligence d’avec les facultés de l’âme; il fait de la première la science purement terrestre, le résultat élaboré des organes; il fait de la seconde une émanation de Dieu et un pur esprit; et c’est en s’attachant aux facultés de cette partie immatérielle qu’il pense arriver avec évidence aux vérités sublimes et naturelles qui doivent diriger toute une vie. S’il en était ainsi, si ce principe de certitude et cette méthode pour arriver à la vérité demeuraient infaillibles, on sent que l’éducation de la mère de famille deviendrait facile, et que ce qu’elle aurait à enseigner à ses enfans serait également trouvé. Mais cette philosophie de M. Aimé Martin, dans les détails de laquelle nous voudrions plus longuement entrer, est, comme toutes les philosophies individuelles qui se croient évidentes, des plus sujettes à contestation. Au milieu de distinctions fines et de bien nobles sentimens de spiritualisme que nous y reconnaissons, il nous est impossible, pour notre compte, d’en admettre le procédé, ni beaucoup des résultats. Nous portons, par exemple, un jugement tout autre que le sien sur le christianisme catholique, sur ses grandes institutions, ses sacremens et ses mystères, sur la sainteté des vierges, sur le célibat des prêtres. Nous croyons qu’il y a dans la nature un reste de mal qu’il faut attaquer par le sacrifice, et contre lequel la nature elle-même est infirme sans une sorte de grâce.-Et puis, quand on aurait trouvé théoriquement quelle devrait être l’éducation des mères de famille, ne faudrait-il pas que cette éducation pût matériellement s’adresser à toutes? Dès-lors voilà la question du grand nombre et des pauvres qui revient, question plus terrible et plus funeste encore dans la destinée de la femme que dans celle de l’homme. Tels sont les doutes qu’a fait naître en notre esprit la lecture de l’estimable ouvrage de M. Aimé Martin. Qu’il ne s’effraie pas de ces critiques sincères. Il a abordé une tâche difficile que le temps seul et les efforts successifs peuvent mener à fin. Il y a semé des aperçus justes, des observations élevées; il a animé un sujet grave de mouvemens honnêtes et généreux; son style et sa parole sont restés fidèles à l’harmonie de ses maîtres. Il y a du mérite à tout cela. S.-B. LE CHÂTEAU SAINT-ANGE (16). -Dans la préface en forme de dialogue qui précède ce nouveau roman, M. Viennet se plaint amèrement de certains journalistes qui ont déchiré la Tour de Montlhéry, sans la lire, à telles enseignes, qu’il en a trouvé un exemplaire entièrement vierge sur la table du critique qui l’avait le plus maltraitée. Eh bien! moi, je n’en fais pas mystère, si M. Viennet, -ce que je n’ai ni le droit ni la présomption d’espérer, -daignait me faire l’honneur de passer demain chez moi, il pourrait voir sur ma table aussi, ou ailleurs, le Château Saint-Ange dans un état de virginité à bien peu de chose près semblable. Pourquoi M. Viennet s’en étonnerait-il? N’est-il pas tout simple qu’il en advienne de ses romans comme de sa poésie? Or, quel homme raisonnable s’étant une fois laissé choir, par mégarde, dans une épître ou une tragédie du député de Béziers, s’il a su se tirer sain et sauf de ce guet-à-pens, s’est avisé d’y retomber? Je ne maltraiterai pourtant nullement le Château Saint-Ange, le vous assure. Dieu me préserve de me courroucer contre son auteur autant que de le lire. Je veux seulement dire quelques mots de sa nouvelle préface qui mérite bien à certains égards d’être examinée. M. Viennet ne nous avait pas d’ailleurs encore, que je sache, parlé de sa littérature et de sa politique en prose non rimée. Il est venu d’abord à M. Viennet un scrupule fort singulier. Il a peur qu’on ne lui reproche d’avoir commencé son livre par une faute de français. Nous éprouvons, quant à nous, le besoin de le rassurer là-dessus avant tout. Avec lui, bien qu’il soit au nombre des quarante, ainsi qu’il a soin de nous le rappeler, comme si l’on ne l’en croyait pas capable, ce n’est pas à ces vétilles qu’on regarde. Mais voici un fait grave que nous révèle son avant-propos. Les journaux vous avaient entretenus long-temps, n’est-il pas vrai, d’une alliance projetée entre les républicains et les légitimistes? Mais d’une alliance entre les républicains, les légitimistes et les romantiques, vous n’en aviez rien ouï dire? Eh bien! cependant cette triple alliance existe. Et contre qui s’est formée, s’il vous plaît, une aussi formidable coalition? Est-ce contre le noble gouvernement de M. Thiers? Oh! que non pas. C’est uniquement contre l’honorable académicien-député, et pour se venger de ses épîtres et de ses discours de tribune! Il y aurait assurément là de quoi intimider un tout autre homme que M. Viennet! Mais lui ne s’en alarme guère; la ligue ne lui fait pas peur, allez. Les républicains, les légitimistes et les romantiques, ce sont, dit-il, des roquets qui auront tout au plus l’honneur de lui mordre les jambes. Il veut que lorsque M. Persil et consorts lui laisseront un instant de loisir, la Caricature le peigne, lui, M. Viennet, en pied, les bras magnanimement croisés, souriant de pitié à ces légions d’ennemis qui viennent japer à ses pieds. Et savez-vous ce que gagnera la triple alliance anti-viennetiste à agacer ainsi le colosse? Voici ce qu’elle y gagnera: s’il se présente un nouvel aspirant à la dictature, M. Viennet ne sera plus assez simple pour répondre trois fois non à ses questions gouvernementales, comme il fit jadis à l’empereur! Il ne se dévouera plus comme par le passé pour nous conserver une liberlé que nous ne méritons pas! Louis-Philippe peut maintenant se faire Napoléon quand bon lui semblera; M. Viennet n’y mettra nul empêchement. La préface du Château Saint-Ange abonde encore en naïvetés d’un autre genre, mais non moins curieuses. Elle s’appitoie sur les imbéciles qui n’accordent au juste-milieu ni patriotisme, ni idées libérales; sur le mauvais goût du siècle qui laisse au panier la Philippide et l’Épître aux Chiffoniers pour déifier les ordures de Shakspeare. Mais un aveu d’une adorable candeur est celui-ci. M. Viennet nous confesse en toute humilité qu’un journaliste, que d’ailleurs, par une aimable réciprocité, il traite de crocheteur et de gazetier de la Courtille, lui a délivré l’autre jour un brevet d’âne, un brevet dûment en forme, un brevet tout au long imprimé. Je conçois l’étonnement du poète-député à la lecture d’une pareille pièce! A quoi bon en effet un brevet à M. Viennet! Est-ce que M. Viennet avait besoin d’un brevet? Et puis à quel titre ce brevet? Etait-ce à titre de membre de la chambre? Mais pourquoi donc exclure alors par ce privilège, tant d’autres honorables législateurs qui avaient des mérites et des droits pareils? Pourquoi créer contre eux ce monopole? Je n’ai pas lu le brevet au surplus! Il se pourrait qu’il fût exceptionnel; il se pourrait qu’il eût été délivré pour garantir à M. Viennet la jouissance exclusive de cette double spécialité qui le classe à part, M. Viennet présentant en effet aux railleurs un double plastron, M. Viennet étant une sorte de Janus moderne, -M. Viennet ayant deux têtes, l’une politique, l’autre littéraire, pourvues chacune de deux oreilles d’une longueur bien digne vraiment d’être brevetée. Si tel était le cas, le brevet ne serait pas poli pourtant, comme pense M. Viennet, mais il serait explicable! F. Buloz.. 14 Mai 1834. La commission de la cour des pairs se livre avec activité à ses interrogatoires et à ses enquêtes, et l’on n’est pas bien d’accord sur le résultat de ses travaux. À entendre quelques membres dii gouvernement intéressés à grossir les derniers événemens, déjà assez funestes, la commission aurait déjà découvert les traces d’une vaste ramification qui étend ses réseaux sur toute la France; d’autres, plus impartiaux, assurent, au contraire, que toutes les visites domiciliaires, tous les mandats d’arrêt, toutes les mesures si sévères qui ont été prises, ont donné peu de renseignemens, et laissé beaucoup d’incertitude sur le complot qu’on cherche à découvrir. Quoi qu’il en soit, nous avons entendu quelques pairs dire eux-mêmes combien la présence, dans la commission, d’un membre de la chambre qui est en relations continuelles avec le château, pourrait faire naître de fâcheuses impressions en cette circonstance. La haute impartialité et le mystère, qui doivent être les premiers attributs de la commission d’enquête, seront-ils bien respectés, comme il arriva en 1820, où la cour des pairs se montra si modérée et si digne? On ne peut se dissimuler que le travail auquel se livre la commission, met en ses mains les secrets privés, et peut-être la fortune de quelques milliers de familles, dont les papiers ont été saisis, la correspondance interceptée, et les habitudes observées avec toute la sollicitude que met la police en pareilles choses. Les noms des membres de la cour des pairs offrent sans doute beaucoup de garanties contre l’abus qu’on pourrait faire de pareilles investigations, mais il faut encore que l’opinion soit bien rassurée à cet égard. C’est à la commission elle-même de prouver par ses actes qu’elle n’est pas au-dessous de celle de 1820. Quoi qu’il en soit, la cour des pairs ne se réunira guère qu’au mois de septembre, et un grand nombre de membres, fatigués parla longueur de la session, se disposent déjà à quitter Paris. On ne parle plus d’ailleurs de transférer la cour des pairs à Versailles; c’est une pensée qu’on rejette avec hauteur et dont on se défend, comme si on la croyait suggérée par une timidité qui ne serait pas de saison maintenant. Quant aux travaux même de la commission, s’il nous est permis de parler des bruits qui circulent, on assure qu’ils éprouvent quelque embarras dans leur marche. Il parait, quoique nous ne l’affirmions pas, que la plupart des individus arrêtés les armes à la main n’appartiennent pas aux associations; les membres des associations détenus aujourd’hui auraient, au contraire, été arrêtés dans leurs domiciles, et l’on serait presque complètement assuré qu’ils n’ont pas pris une part active à cette prise d’armes. D’un autre côté, les journalistes qu’on a préventivement écroués, et à qui on veut assigner le rôle de provocateurs, se seraient tirés assez bien de leurs interrogatoires, et l’on en serait à l’impossibilité de lier leurs articles à l’insurrection à main armée, comme à l’impossibilité de trouver des rapports palpables entre l’opposition passive des sectionnaires et l’échauffourée des faiseurs de barricades. Tel serait, du moins à Paris, l’état des choses en ce moment; mais on sent bien que nous n’en sommes encore, ainsi que le public, qu’à des conjectures plus ou moins fondées, et que nous ne pouvons accueillir qu’avec une extrême précaution. Pour le ministère, il continue hardiment de fonder son système de gouvernement militaire, et des menaces il passe déjà aux effets. Un journal à l’aide duquel on peut souvent pénétrer les pensées des ministres, et dont les directeurs sont admis dans leur intimité, n’a pas pris beaucoup de circonlocutions pour nous préparer au régime du sabre. Il y a quelques jours il disait en ces propres termes: «Il est impossible que le gouvernement ne devienne pas un gouvernement militaire, si la faiblesse des lois continue à servir la fureur de la presse.» «Le pouvoir de l’intelligence, ajoutait-il, une fois que vous lui permettrez de se livrer à tous ses caprices, ne peut être contenu que par le pouvoir de la force matérielle, à qui il faudra bien aussi passer ses caprices.» Rien n’est plus clair, ce nous semble. Bonaparte, descendant de cheval à la porte du conseil des Cinq-Cents, n’avait pas menacé la législature d’un ton plus haut que ne le font cette fois nos ministres. C’est aux électeurs que s’adressent ces menaces. Le Journal des Débats que nous citons, et qui a cette fois le grand mérite de la franchise, ne le leur cache pas. «La loi sur les crieurs publics et la loi des associations ont commencé l’oeuvre, dit-il en terminant; qu’il sorte une chambre qui persévère dans ces mesures salutaires... et nous n’aurons pas besoin de nous réfugier sous le despotisme du sabre pour échapper au despotisme de la plume.» Ainsi voilà les électeurs bien prévenus. Qu’ils se hâtent d’envoyer à la chambre une majorité ministérielle bien dévouée comme la dernière, et le ministère voudra bien leur accorder l’exercice de leurs droits; mais à ce prix seulement, carde leur soumission dépend leur existence et celle du régime représentatif tout entier. S’il leur prend quelque velléité d’indépendance, si leurs votes soutiennent l’esprit de la presse qui a l’audace de blâmer souvent les ministres, si leurs choix ébranlent l’existence politique de M. Duchatel, de M. Tliiers et de M. Guizot, MM. Guizot, Thiers et Duchatel monteront à cheval, et feront voir à leurs représentans qu’il y a pour le moins autant de fenêtres en 1834 au Palais-Bourbon, qu’il s’en trouvait le 18 brumaire de l’an VIII, à l’orangerie de St.-Cloud. En vérité, jamais le ministère Polignac n’avait osé revêtir d’un langage aussi extravagant la folle pensée qui a renversé le dernier pouvoir! Nos Cromwells et nos Bonapartes futurs marchent ouvertement à l’exécution de leurs projets, et les motifs de la loi des crédits supplémentaires, présentée à la suite des derniers troubles, n’ont pas non plus un sens bien caché. L’armée semblait suffisamment nombreuse à nos ministres pour se soumettre aux volontés de la sainte-alliance, et se laisser menacer par tous les souverains; elle ne l’est plus assez maintenant qu’il s’agit de menacer la France et de lui serrer le cou. Elle sera donc portée à trois cent soixante mille hommes, et le pays, qui a vaincu la dernière révolte par son bon sens et sa vigueur, en sera récompensé par une augmentation de trente-six millions sur son budget. En attendant, pour préparer l’armée à se mettre en campagne, huit croix ont été distribuées à chacun des régimens qui ont fait leur devoir dans les dernières émeutes. C’est moitié plus que Napoléon n’en donna sur les champs de bataille d’Austerlitz et d’Eylau. Si le ministère se soucie peu de l’approbation du pays et se met peu en position de l’obtenir, celle de la sainte-alliance ne lui manque pas du moins, et il la recherche avec empressement. On ne s’est pas plus vivement félicité, au château, de la dernière victoire remportée sur l’insurrection que du discours prononcé par M. Pozzo di Borgo, à la tête du corps diplomatique, à l’occasion de la fête du roi. M. Pozzo di Borgo, qui aime par-dessus tout le séjour de Paris, et dont le chagrin fut bien grand chaque fois que les mésintelligences du gouvernement de juillet et de la Russie le menacèrent de rompre ses habitudes de société, contractées en France depuis tant d’années, tenait beaucoup, dit-on, à mettre dans son discours une phrase qui satisfit l’empereur, son maître. Nos ministres ne demandaient au fond qu’à satisfaire l’empereur Nicolas, et tout ce qu’ils tentent depuis quelque temps contre la liberté, prouve de reste combien ils ont à coeur de réussir; mais l’empereur voulait un témoignage public de l’affinité toute récente qui règne entre ses vues et celles du gouvernement français. Les puissances demandaient, par leurs représentans, que la monarchie de juillet tendît ses mains à la sainte-alliance, mais publiquement, comme elle les livrait autrefois aux grossières étreintes des prolétaires. On assure que la négociation ne fut pas facile, que le ministère hésita quelques momens, qu’il allégua la nécessité où il était de garder encore quelques semblans de libéralisme et de liberté; mais tout finit par s’arranger par condescendance pour les illustres souverains, et il fut arrêté que M. Pozzo di Borgo féliciterait Louis-Philippe de la bonne harmonie qui règne entre toutes les puissances et qui les unit dans la ferme et salutaire résolution d’assurer aux nations les bienfaits de la paix, et de la garantir contre les passions et les erreurs qui tenteraient de la troubler. La réponse royale n’a pas été moins claire; la France a maintenant le bonheur de compter parmi les pays soumis aux vues bienfaisantes de la sainte-alliance. La loi contre les barricades qu’on a fort bien caractérisée de loi militaire, une des lois les plus terribles dont on ait jamais armé le pouvoir en France, ne suffit déjà plus. On en veut maintenant à la presse et à la liberté de la tribune. En quatre années, le gouvernement de juillet a parcouru les quinze années de la restauration, et comme la restauration, il compte bien que le pays, fatigué de défendre ses libertés une à une, les lui livrera en masse dès qu’il frappera un grand coup. En attendant, c’est sur les collèges électoraux qu’il a fondé son espoir. Rien n’est épargné pour le travail des élections, et jamais le ministère de M. de Villèle ne harcela plus vivement les fonctionnaires pour stimuler leur zèle, jamais il ne mit à leur disposition plus de moyens de séduction et de menaces que ne le fait M. Thiers. Comme c’est de la chambre prochaine que l’on compte obtenir les dernières mesures qui doivent compléter le système d’oppression et d’asservissement si bien commencé par le ministère, on sent toute l’importance des démarches qui se font en ce moment. Cette pensée des élections occupe tellement le ministère, qu’elle se présente à chaque question qu’il traite, et que les ministres ne parlent plus à la chambre, mais bien, par les croisées, aux électeurs. Ainsi, récemment, au sujet des subventions des théâtres, on a vu M. Thiers attaquer la presse et l’opposition, et les accuser, avec sa légèreté ordinaire et sans se donner la peine de préciser son accusation, d’être la cause des troubles de Paris et de Lyon. Entre ces accusations et la censure dramatique que M. Thiers voulait établir de sa propre autorité et exercer par lui seul, l’analogie n’était pas bien grande; mais M. Thiers sentait le besoin de faire naître quelques scènes violentes dans la Chambre. C’est ainsi qu’on veut finir la session; il faut bien prouver aux collèges électoraux que l’opposition est irritable à l’excès, qu’elle enflamme toutes les questions, et que le pays n’aura jamais de paix ni de repos tant qu’il existera la moindre opposition dans la presse et à la chambre. Quel triste et honteux spectacle que celui que donnent au pays ces apostats de la liberté qui l’ont si long-temps trompé par de belles paroles! Quelques petits scandales, étouffés aussitôt avec beaucoup de sollicitude à force de démarches et de démentis, prouvent en effet que certains ministres ne sauraient supporter la liberté de discussion. Il paraît que vers la fin de la semaine dernière, une hausse subite des fonds à Londres fut exploitée à la bourse de Paris par un ou deux capitalistes avec un esprit d’à-propos qui ne permettait d’attribuer qu’au télégraphe la diligence avec laquelle ils avaient été instruits de ce qui s’était passé à Exeter- Exchange. Quelques banquiers députés qui n’avaient pas été admis au bénéfice de la spéculation élevèrent de vives accusations contre un ministre dans les bureaux de la chambre, et il paraît que les explications qui eurent lieu à ce sujet ne seraient pas tout-à-fait conformes à celles qui ont été données dans les journaux ministériels. On parle aussi d’un autre scandale qui attend également son démenti. Il s’agit de ce fameux vaisseau construit pour ies fêtes de juillet par ordre de M. Thiers, sur lequel aurait été opéré un léger bénéfice de 70,000 fr. Un journal fort grave assure que 25,000 fr. auraient été prélevés sur ces bénéfices pour acheter l’entreprise. Une contestation entre les intéressés, qui ont été amenés devant le tribunal de commerce, a révélé ces faits, et la presse, qui les a signalés, paiera sans doute par quelque nouvelle accusation le nouvel excès d’humeur qu’elle a dû causer au ministre. En attendant que la presse et la tribune périssent, les théâtres gémissent sous la main de M. Thiers. Le dernier discours du ministre de l’intérieur, au sujet des théâtres subventionnés, a pu donner une idée de l’arrogance et de la fatuité dont il accable les malheureux artistes qui luttent contre sa volonté. Pour M. Thiers, toute la législation actuelle concernant les théâtres est renfermée dans le décret de 1806, du moins le disait-il à la tribune. Encore M. Thiers ne se regarde pas lié par ce décret; il a déclaré qu’il en prendra ce que bon lui semble, et qu’il en retranchera ce qui lui en paraît mauvais. C’est ainsi que M. Thiers entend l’administration; il fouille à son gré dans l’arsenal de la Convention, du Directoire et de l’Empire, y prend les armes qui lui conviennent, et les enfonce plus ou moins à son gré. Au reste, ce décret de 1806 est une arme com-mode, et M. Thiers pourrait bien se contenter de l’article 14, par lequel aucune pièce de théâtre ne peut être jouée sans l’autorisation du ministre de la police générale. Il trouverait même, dans les décrets impériaux de la même année quelque article qui défend de publier un journal sans soumettre préalablement chaque numéro à la censure de la police. Que n’en fait-il aussi usage? Les grandes affaires de l’Opéra, qui occupaient si vivement M. Thiers, sont terminées. M. Véron ne sera pas remplacé. L’homme de lettres qui devait prendre la direction de l’Opéra, et qui a le grand tort d’être l’un des collaborateurs de la Revue des Deux Mondes et le coupable correspondant du West-End-Review: où il s’efforce de faire apprécier le mérite de nos hommes d’état, a été définitivement repoussé par M. Thiers. On a trouvé ses opinions politiques incompatibles avec les qualités nécessaires à un directeur de l’Opéra, et l’on a craint qu’il n’imprimât une direction trop libérale au chant et à la danse. D’ailleurs, il avait eu le malheur de tracer avec trop de vérité, dans la Revue des Deux Mondes, les campagnes et les négociations politiques d’un haut fonctionnaire du gouvernement de juillet, qui a déclaré qu’il briserait son épée plutôt que de voir son historien à la tête de l’Académie Royale de musique. Quel malheur pour la France, si l’épée que portait ce grand général, quand il fut défait à Almanacid et surpris à Drissa, eût été mise en pièces! Il a bien fallu se rendre à de si hautes raisons. On doit quelques égards à ses amis politiques, et M. Thiers, qui veut nous gouverner militairement, a beaucoup plus besoin des généraux de l’empire que d’un directeur d’Opéra. Sur les ordres de l’empereur de Russie, M. Demidoff, qui usait noblement en France d’une immense fortune, se dispose à regagner St.-Pétersbourg, où il doit fixer sa résidence. C’est M. Thiers qui s’est rendu acquéreur de la voiture de ville et de l’attelage de M. Demidoff dans la vente qu’il a faite avant son départ. On dit que M. Thiers cherche aussi à acheter un cheval de bataille. L’espace nous manque pour parler des débuts de Mme Dorval au Théâtre Français dans Henri III, où elle s’est montrée digne de sa haute réputation. Nous y reviendrons prochainement. -A l’Opéra, la représentation de Nourrit a été des plus brillantes. La Dame Blanche a produit son effet accoutumé. Dès les premières mesures de l’air de Nourrit, l’enthousiasme était au comble, et les bravos ont éclaté plus spontanés et plus bruyans que s’il s’était agi de sa symphonie en ut mineur ou d’une cavatine de Cimarosa; et pourtant cet air commun et trivial est, sans contredit, le plus faible morceau de cet ouvrage, plein de grâce et de fraîcheur, et dans lequel se trouvent des beautés incontestables. La Dame Blanche n’est pas une oeuvre complètement originale, elle relève plus ou moins de Rossini; la mélodie est souvent italienne, l’orchestre vide et peu soigné; mais, malgré tous ces défauts, cette partition restera, parce qu’elle offre des chants heureux et des motifs écrits avec un sentiment profond et vrai. La Dame Blanche est une oeuvre de conscience, et Boieldieu un homme d’esprit et de talent qu’il faut bien se garder de confondre avec les musiciens d’aujourd’hui; il n’a fait, après tout, qu’ordonner ses compositions sur celles du grand maître, il a pris la forme et non l’idée, comme font certains compositeurs: il l’a imité, les autres le volent. La Vestale a été moins heureuse; un air de Boieldieu suffisait pour épuiser toutes les sensations musicales, et bien des gens regrettaient à la fin que le spectacle ne se fût pas terminé par l’acte de la Dame Blanche, car cette savante musique de Spontini avait troublé leurs douces impressions, et comme enveloppé ces chants légers et gracieux qui déjà commençaient à se réveiller dans leurs cerveaux. Voilà pourtant comme on a fait notre public: on l’a tellement accoutumé à ces musiques faciles et vulgaires, qu’il ne se donne plus la peine de comprendre une oeuvre sérieuse, et toute composition originale qui ne procède pas par les moyens usités depuis six ans est pour lui une fugue inextricable. Ce soir-là, faute de sentir les beautés grandioses de l’école de Gluck, il s’ennuyait mortellement, et vous entendiez des gens très sensés vous dire que la Vestale était une musique trop savante pour des oreilles françaises. Or ce qui fait depuis trente ans la gloire de la Vestale en France comme en Allemagne, c’est la mélodie, rien que la mélodie, car pour la science, c’est une oeuvre au niveau, peut-être même au-dessous de la Dame Blanche. Le chant abonde dans la Vestale, seulement il est le plus souvent privé du rythme dont les Italiens se sont fait de nos jours un moyen d’effet si puissant; mais n’importe, pour être plus latente, la mélodie n’en existe pas moins: il s’agit de vouloir la chercher. Il n’est rien dans Gluck de plus frais et de plus pur que le choeur des vestales au premier acte; c’est là un chant heureux et simple et plein de mélancolie virgilienne. Après les fatigues du soir et toutes les austérités du sanctuaire, c’est ainsi que devaient rêver et se plaindre les jeunes filles du Latium. Mlle Falcon a très bien compris le caractère de la jeune prêtresse; l’expression douce et triste de son visage répandait une teinte charmante sur les premières scènes. C’était une chose intéressante de voir cette jeune fille, hier encore à ses débuts, s’aventurer aujourd’hui seule et sans tradition dans cette grande musique. Elle a joué la Vestale avec sa belle voix, ses larmes et son inspiration, comme la veille elle avait joué Anna de Mozart, comme demain elle jouerait Ophélie ou Juliette. Dernièrement, tandis que Don Juan était en répétition à l’Opéra, on s’occupait aussi à Vienne du chef-d’oeuvre; le soir même où Mlle Falcon chantait pour la première fois le rôle de Julia, Mme Devrient le reprenait sur le théâtre de Koenigstadt. La sympathie musicale est grande entre les deux pays. A Berlin, la musique de Spontini a été reçue avec enthousiasme; les Allemands ont pour la Vestale une admiration qui date de long-temps, et l’on connaît cette phrase, un peu maniérée, de Jean-Paul: «Qu’on m’exécute à Manheim la Vestale de Spontini, et vous verrez si j’ai sur mon émotion le même empire qu’elle aura sur mon âme.» -Il paraît que depuis quelque temps M. Jules Janin consacre sa plume à l’intelligence en bavette. Un procès de la sixième chambre correctionnelle nous a fait savoir que M. Janin, poursuivi aujourd’hui comme plagiaire et contrefacteur par les propriétaires de l’Echo Britannique, sert quelquefois à ses admirateurs des morceaux qu’il prend à droite et à gauche, et qu’il signe de son nom. C’est ainsi, du moins, que la chose est arrivée à l’égard des aventures de Gaspard Hauser, qui ont fait verser tant de larmes aux jeunes lecteurs du Journal des Enfans. M. Janin n’ayant point répondu à l’appel de son nom. Me Bethmont, avocat de la partie civile, s’est mis à lire l’Echo Britannique, tandis que M. l’avocat du roi collationnait sur un article du Journal des Enfans, au bas duquel on lit Jules Janin. -C’est identiquement la même chose, si l’on en excepte quelques lignes d’introduction, s’est écrié M. le substitut. -(Hilarité.) L’avocat a fait remarquer que certaines fautes typographiques n’avaient pas même été corrigées, ce qui prouverait que l’article a été fait avec un ou deux coups de ciseau. Sur les conclusions du ministère public, M. Jules Janin et le directeur du Journal des Enfans ont été condamnés à 125 fr. d’amende et à 500 fr. de dommages-intérêts. -La seconde livraison du grand travail de M. Capefigue sur l’histoire de la reforme, de la ligue et du règne de Henri IV paraîtra dans la seconde quinzaine de mai; elle contient les deux grandes scènes populaires de cette époque, la Saint-Barthélemy et les barricades. La physionomie de ces événemens est entièrement changée; les documens originaux puisés dans les registres de l’Hôtel-de-Ville de Paris, dans les archives espagnoles de Simancas, expliquent ces scènes de rues que des esprits vulgaires, se copiant les uns après les autres, avaient jetées dans les mêmes formes et empreintes du même esprit. C’est un curieux travail d’érudition et de critique que celui qu’achève M. Capefigue. Le règne de Henri IV formera la dernière livraison. ELOA, ou LA SŒUR DES ANGES, PAR M. ZlÉGLER, COMPOSITIONS AU TRAIT SUR LE POÈME DE M. ALFRED DE VIGNY. -C’est une heureuse idée que d’avoir voulu appliquer cette manière au trait de Flaxman et de Cornélius à une oeuvre française, à Eloa, à cette Béatrix déchue, à cette Marguerite si angélique aussi, quoique abusée. Il y a d’ailleurs, dans le talent et la manière de M. Ziégler, des affinités secrètes qui devaient diriger le choix de son crayon vers M. Alfred de Vigny préférablement à tout autre. Ce qui semble distinguer jusqu’ici M. Ziégler entre les artistes ses contemporains, c’est une grâce fine et savante, une étude lente et consciencieuse qui n’ôte rien à la délicatesse ni à l’effloresrence, c’est une inspiration méditée, élaborée et sincère. Or ces traits, dont M. Ziégler nous offre quelques-uns, sont applicables surtout à M. Alfred de Vigny et à sa muse d’un goût si rare. Au commencement d’Eloa, on voit naître cette vierge- archange d’une larme que Jésus a versée sur Lazare mort. La divine larme est recueillie par l’urne de diamant des séraphins, et portée aux pieds de l’Eternel, dont un regard y fait éclore une forme blanche et grandissante. M. Ziégler a montré cette présentation de la divine larme dans la première de ses compositions. Or, suivant nous, toute poésie de M. Alfred de Vigny est engendrée par un procédé assez semblable, par un mode de transfiguration exquise et merveilleuse. Il ne donne jamais dans ses vers ses larmes à l’état de larmes, mais il les métamorphose, il en fait éclore des êtres comme Dolorida, Symétha, Eloa. S’il veut exhaler les angoisses du génie et la solitude de coeur du poète, il ne s’en décharge pas directement par une effusion toute lyrique, comme le ferait M. de Lamartine, mais il crée Moïse. Un tel poète est favorable, on le sent, au crayon, et il présente, jusque dans son monde le plus idéal, des tableaux et des formes qui se peuvent saisir. Girodet, s’il eut vécu, et s’il se fût appliqué à ce jeune poète qu’il aimait déjà, y eût excellé plus que personne. L’oeuvre de M. Ziégler sur Eloa se compose de douze dessins, dont les sujets sont: 1° La présentation de la divine larme dans l’urne par deux séraphins; 2° l’éclosion de la vierge- archange, dont l’aile tout d’abord s’enfle du bonheur de vivre, et qui répond me voilà à l’ordre de Dieu; 3° la modestie pudique, l’aile rabaissée et les yeux voilés de la vierge sous les hommages et les pluies de fleurs que lui prodiguent ses compagnes; 4° sa studieuse gravité au milieu des anges réunis pour l’instruire; cette composition nous a semblé la plus belle de toutes peut-être. L’oeil ouvert et attentif d’Eloa, lorsqu’on lui raconte l’ange déchu, contraste avec toutes les paupières baissées des anges enseignans: Et l’on crut qu’Eloa le maudirait.... mais non, L’effroi n’altéra point son paisible visage. La cinquième composition, qui exprime sa rêverie solitaire et vague aux confins du ciel, est d’une expressive simplicité. Les suivantes représentent les diverses scènes à distance avec l’archange mystérieux qu’elle a enfin aperçu. Mais les deux dernières, par leur contraste rapide, traduisent surtout admirablement la pensée du poète. Cet archange si soumis, si suppliant et si beau, qui, par la magie de sa prunelle, force la vierge pure, la fille d’une larme de Jésus, à descendre vers lui tremblante et subjuguée, de même que Béatrix élevait Dante aux sphères du ciel par la force de son regard, cet archange est le même qui, l’instant d’après, ravit et froisse d’un bras impitoyable la vierge qui a cédé. Le moment qui précède et le moment qui suit toute séduction trouvent là des types accomplis qui, une fois vus, ne s’oublient pas. Le dessinateur a dégagé et rendu plus réelle la moralité et le sens final du poème. Félicitons M. Ziégler d’avoir donné chez nous l’exemple de cette manière simple, en même temps que profonde et sentie, d’illustrer de belles oeuvres et d’interpréter un art par un autre. F. Buloz.. 14 Juin 1834. La quinzaine a été tout entière dominée par deux grands faits: le traité De la quadruple alliance et ses conséquences à l’extérieur; le mouvement électoral et les intrigues des candidats à l’intérieur. La polémique a usé ces deux questions; il ne reste plus qu’à faire connaître les détails d’intimité, la portée secrète des événemens. Qu’est-ce que le traité de la quadruple alliance? est-ce quelque chose de neuf, une improvisation de haute intelligence due au génie de M. de Talleyrand, un service que le parti whig uni au gouvernement français vient de rendre à la civilisation et à la liberté? Nous avons besoin de vous faire connaître l’opinion du corps diplomatique qui s’en explique haut dans les salons. Un ambassadeur d’une des trois grandes puissances, M. d’Apponi, disait ces jours-ci: «Que nous importe la quadruple alliance? donne-t-elle à la France et à l’Angleterre un soldat de plus ou un écu au-delà des prévisions de leur budget en cas de guerre générale? Supposez que les grandes puissances s’ébranlent contre la France, en serez-vous moins forcés d’avoir une armée d’observation sur les Pyrénées? Et croyez-vous qu’en l’état des populations espagnole et portugaise, un auxiliaire serait d’un grand secours à la France? Ce qui était un fait, vous l’avez rédigé en un écrit; il y a long-temps que nous savons votre situation: protéger un pays, c’est, au cas de vos propres dangers, amoindrir vos forces; croyez bien que l’Europe ne s’inquiète pas et n’a pas besoin de s’inquiéter de tout ce qui n’est que traité et protocole. Elle vous craint davantage quand vous levez soixante ou quatre-vingt mille hommes en plus de vos ressources habituelles. « L’ambassadeur ne voyait pas toute la question; la puissance matérielle n’est pas tout dans les affaires. Il y a aussi l’influence morale, et c’est sous ce rapport spécialement qu’il faut considérer le traite de la quadruple alliance: aussi son premier résultat a-t-il été la pacification de la Péninsule et la fin surtout des affaires du Portugal. Nous avons vu un officier récemment arrivé du théâtre de la guerre, et qui a quitté don Miguel quelques jours avant la capitulation d’Elvas. Cet officier appartient à l’état-major de ce prince, et son témoignage est occulaire, quoiqu’un peu suspect de partialité. Voici comment il a résumé la position militaire et politique des deux camps: il y avait long-temps que tout ce qui avait quelque portée dans l’esprit s’apercevait qu’une capitulation serait l’immanquable résultat des opérations militaires. L’armée de don Pedro était composée de régimens étrangers durs à la fatigue; on citait particulièrement les deux régimens irlandais, arrivés depuis huit mois, et qui, par leur bonne discipline, leur sang- froid au combat, avaient décidé bien des affaires; les troupes de don Miguel étaient un ramassis de fortes guérillas sans officiers capables, tous besoigneux et faciles à corrompre. Autour de cette royauté déchue se pressaient mille intrigues. Don Miguel obéissait à une camarilla d’intérieur; il paraissait rarement en face de son armée, à la différence de son frère don Pedro, brave de sa personne, et qui allait au feu sans baisser la tête. C’est à la suite d’une de ces jalousies de camarilla que M. de Bourmont et ses officiers avaient quitté l’armée. Il parait que l’affaire de don Miguel s’était à la fin transformée en une question d’argent. L’Angleterre en fait une des bases de sa diplomatie, et depuis quelque temps cet exemple est suivi. Nous savons bien que les vaincus crient toujours à la trahison; les Miguélistes soutiennent que des corps entiers ont été achetés avec les guinées transformées en quadruples dans le Portugal. L’armée, si indisciplinée, si désordonnée, de don Miguel, s’était jusqu’à présent soutenue, parce qu’elle avait un régiment de cavalerie parfaitement monté; son artillerie de campagne était assez bien servie; quand don Pedro a pu avoir également de la cavalerie et quelques régimens exercés à la baïonnette, les escadrons de don Miguel ont cessé de refouler des masses entières de Pédristes. Il y a dans le Portugais quelques souvenirs du moyen âge; la cavalerie, sans être bardée de fer, inspire un sentiment de terreur à l’homme qui combat à pied. Il a fallu les braves Irlandais, les baïonnettes serrées pour en finir. Don Miguel manifeste le désir d’aller vivre en Autriche; le prince a déjà vu Vienne; il y est demeuré quelque temps après sa révolte contre son père, don Juan VI. Il trouvera réunis en Autriche de vieux souvenirs et même de plus douces affections, s’il faut en croire les chroniques scandaleuses des Tuileries. M. de Metternich n’est pas lâche de garder tous les prétendans pour les lâcher en cas de guerre; il s’empressera d’accueillir don Miguel, comme il a accueilli la branche ainée des Bourbons, comme il a fait élever la mélancolique image du grand empereur. C’est quelque chose souvent utile que les vertus hospitalières. L’Angleterre, qui a stipulé les subsides, consentira-t-elle à laisser don Miguel maître de se choisir une résidence en Autriche? Ne voudra-t-elle pas le garder à Londres? Le Portugal l’intéresse bien vivement; elle craindrait une nouvelle équipée de don Miguel, un avenir de désordres pour ce Portugal que les whigs ont tant intérêt à pacifier, car les choses en étaient à ce point que, si les affaires de la Péninsule n’avaient présenté un dénouement prochain et heureux, le ministère whig aurait été menacé dans son existence. En Angleterre, il n’y a plus de parti quand il s’agit des intérêts du pays à l’extérieur; et si la guerre civile s’était continuée, les tories n’auraient pas manqué de présenter le lugubre tableau du triste état où une fausse politique avait réduit un ancien et fidèle allié de la Grande-Bretagne. On ne considère pas ce nouveau ministère whig comme né viable; lord Durham a été repoussé, et le jeune lord est en ce moment une des grandes popularités parlementaires de l’Angleterre. M. de Talleyrand n’a pas été étranger à ce replâtrage ministériel. Il craint pour notre propre ministère l’arrivée de lord Durham au cabinet, et un mouvement radical trop prononcé. Ce qui effraie maintenant le cabinet de Paris, c’est de voir en Portugal, en Espagne comme en Angleterre, le mouvement libéral dépasser les limites qu’il a posées; on veut bien une petite et douce propagande, mais on a peur de la marche vive et profonde vers le progrès. Les doctrinaire ont emprunté cette parole de la création; ils ont dit au flot populaire; «Tu ne passeras pas ces limites.» Du reste il faut vous dire que lord Durham a recueilli dans son court voyage parmi nous les plus tristes impressions de la capacité de nos hommes politiques et de M. Thiers particulièrement. Il ne trouve, selon son expression, «à ce nain parlementaire, qu’un flux de paroles vides, à l’usage de la plus ignorante des majorités.» De pareils jugemens sur nos hommes d’état, sur l’élève de M. de Talleyrand surtout, ne se pardonnent pas; et quand il a fallu discuter l’avènement de lord Durham au cabinet, aux répugnances personnelles du roi Guillaume sont venus se joindre les observations et les en-cas de M. de Talleyrand. L’influence du vieil ambassadeur français à Londres est immense; il a fait le cabinet actuel, et c’est un triomphe dont il aime à se vanter dans les petits billets à ses amis. Aussi la caricature commence telle à poursuivre le ministère whig. On peint lord Palmerston en lisière, conduit par l’ex-évêque d’Autun. Le parti tory se venge. Comme on suppose que M. de Talleyrand n’est étranger à rien, une caricature le reproiluit avec sa mître et sa crosse d’évêque, et on lit au bas cette légende: «C’est par un évêque apostat que les droits des évêques anglicans ont été foulés aux pieds.» On veut étendre à Naples le traité de la quadruple alliance; l’Angleterre et la France agissent encore ici de concert auprès du jeune roi, lequel est régulièrement catéchisé par des lettres hebdomadaires du roi des Français. Louis-Philippe se réserve un grand nombre d’affaires, et particulièrement ces petites correspondances bien secrètes avec quelques souverains. Chaque semaine, l’ambassadeur français à Naples reçoit un paquet au scel de cour, où sont des lettres de toute la famille; le prétexte que l’on prend, c’est la parenté, les rapports du foyer domestique. Mais dans le fait on y donne des conseils, des avis très pressans; puis, l’âge excuse beaucoup; le roi des Français a de l’expérience, il veut conduire son jeune parent dans la voie difficile de l’art de régner; on ne lui fait que deux conditions: une petite charte administrative bien douce, bien bénigne, puis un mariage. Si l’on pouvait lui donner une princesse d’Orléans! La chose se traite aujourd’hui sérieusement; puis, on pourrait tenter encore un mariage à Madrid. Pourquoi M. de Montpensier ne serait- il pas fiancé à la reine d’Espagne au berceau? C’est décidément une sorte de matrimoniomanie qui a saisi le château, et les cartons des affaires étrangères vont devenir de petites archives de famille, une petite succursale de notariat. Comme compensation, M. le duc d’Orléans, l’aîné pourtant, quête partout une femme et ne peut en trouver; l’Europe lui refuse ses filles, les fières héritières de ses blasons. Cela ne rebute pas l’activité paternelle; on songe aux autres enfans en attendant que les grandes couronnes s’humanisent, et pourtant, jusqu’ici, le seul mariage de la famille n’a pas été heureux: ceux qui approchent de l’intimité royale savent combien de pleurs amers sont dévorés lors de ces voyages si fréquens de Bruxelles à Paris. Une autre difficulté, ce sont les dots, les stipulations matrimoniales; on est presque toujours arrêté par ces considérations, et plusieurs fois des mariages près de se conclure ont été suspendus par les motifs que la cour de France ne voulait pas assez donner, ou que le gendre n’offrait pas une assez bonne hypothèque pour sa dot. La royauté bourgeoise connaît son code civil; au temps où M. Dupin faisait son grand traité des apanages d’Orléans, on a eu occasion de tout voir, de tout apprendre. Tous ces mouvemens d’alliance et de mariage inquiètent les grands cabinets; depuis l’affaire de la Suisse et la conduite si nette de M. de Rumigny, tous les bons rapports ont cessé; on est froid, et les arméniens augmentent. L’affaire de Naples surtout est grave. M. de Metternich ne peut souffrir l’influence française au sein même de l’Italie; et si le jeune roi donnait une constitution, il pourrait bien s’ensuivre une invasion de Naples et une occupation immédiate par les Autrichiens: ce serait la guerre; et voilà pourquoi nous conservons le point militaire d’Ancône. La confédération occupera Francfort, c’est une affaire décidée; les troupes allemandes prendront garnison dans la cité libre; et, quand la France et l’Angleterre ont voulu s’en plaindre, il a été répondu que les affaires de la confédération étaient des questions de famille, desquelles les grandes puissances allemandes ne souffriraient jamais que les étrangers se mêlassent. Au fond, il n’y a jusqu’ici de question sérieusement engagée que celle d’Orient. On a reçu la nouvelle officielle d’un mouvement de troupes russes, soit en Perse, soit pour l’occupation de quelque district des frontières turques, cédées sans doute par les conditions secrètes du dernier traité de paix de Constantinople, traité imparfaitement connu, et qu’on va voir bientôt s’exécuter dans le cas d’une tentative menaçante de la France et de l’Angleterre sur les Dardanelles. La base de ce traité est l’occupation par les Russes du détroit, si l’empire ottoman se trouvait menacé, et on le considérera comme menacé, dès que les flottes combinées de la France et de l’Angleterre se présenteront dans le canal. C’est là que commencera véritablement le conflit. Il serait difficile d’éviter la guerre si les flottes voulaient forcer les Dardanelles, une fois qu’elles seront placées sous la protection du pavillon russe. Il y a d’ailleurs une autre cause de perturbation pour l’empire ottoman, qui se lie plus que jamais au système européen; l’armée du pacha d’Egypte est prête à faire un mouvement en avant. Or, tout le monde sait que les Turcs, livrés à eux-mêmes, sont incapables de résister aux forces régulières d’Ibrahim; le sultan invoquera encore une fois la protection des Russes. D’un autre côté, que représente le pacha d’Egypte, si ce n’est l’Angleterre et la France? Ces deux puissances prendront parti pour leur allié; de là le conflit qui paraît inévitable. Ce sera une guerre sous un autre pavillon. Nous sommes bien loin encore du désarmement. A l’intérieur, tout est absorbé par les élections, non pas que le résultat suit douteux en l’état des listes électorales, et avec les difficultés matérielles que présente aujourd’hui la coalition des deux oppositions, carliste et du mouvement, mais parce que (plusieurs ministres, qui se présentent comme candidats, ne sont pas assurés de leur élection, et que ce serait là un grand déboire. Tout est en jeu dans les départemens, promesses, menaces, destitutions. Il résulte d’une correspondance des préfets que, si sur quelques points la coalition s’opère, les légitimistes obtiendront quelques députés de plus, mais qu’en toute hypothèse le nombre ne dépassera pas vingt à vingt-cinq. On adresse au ministère une statistique des forces probables de l’opposition. Il y aura sans doute du mécompte, mais au fond le chiffre paraît assez exact. Républicains d’action ou de principes 4 à 7 (On comprend dans cette catégorie un ou deux arrondissemens, de Saône-et-Loire, Côte-d’Or, Pyrénées-Orientales.) Opinion Lafayette, mouvement d’Hôtel-de-ville 15 à 20 Les deux nuances Mauguin, Odilon Barrot 30 à 35 Tiers-parti, Bérenger, Dupin, Etienne 65 à 80 Légitimistes de la couleur Berryer, Fitz-James (jacobites). 18 à 20 De la couleur de Chartrouse, Lamartine (tories) 5 à 5, 135 à 167 Tout le reste sera ministériel dans les nuances suivantes: Doctrinaires persécuteurs, réactionnaires, cotterie Jaubert, Mahul. Doctrinaires sérieux, tel que M. Royer-Collard, mais secondant leur chef de file, M. Guizot. Château des Tuileries, commensalité, empire (Bugeaud, Vatout). Fonctionnaires publics, votans d’administration, magistrature, barreau ministériel visant à la magistrature. Parti du haut commerce secondant le ministère par peur des émeutes et de la hache révolutionnaire et du bonnet rouge, de toutes ces choses menaçantes et neuves. Nuance des fournisseurs, agens d’affaires, et hommes à pots-de- vin, à fourniture de guêtres et de draps pour l’armée, tous amis du maréchal Soult. Voilà la chambre telle que le ministère la rêve, telle aussi qu’elle pourra nous arriver. Cependant quelques symptômes dans les élections de la garde nationale pourraient indiquer une meilleure tendance dans les opinions. On la cache dans les bureaux ministériels; mais il est certain que pour une partie de la France, les élections d’officiers de la garde nationale ont donné des choix d’opposition. Les élections de Marseille ont même présenté des circonstances curieuses. Le chef du parti républicain, M. Baux, a été nommé capitaine d’une compagnie de la garde nationale, et M. Marius Olive, directeur de la Gazette du Midi, organe des carlistes, lieutenant. On parle de présenter, comme candidat au poste de colonel, M. de Lachaux, si étrangement compromis dans!e procès de la duchesse de Berry. A ces résultats le ministère répond par des ordonnances de dissolution dans un grand nombre de localités; on a calculé que la garde nationale n’existait pins dans vingt-deux villes, sept communes de second ordre, et si les choses continuent de la sorte, on peut d’avance affirmer que d’ici à trois ans il n’existera plus de garde nationale, qui est toute la force du gouvernement actuel. On s’occupe, dans un certain nombre de petites coteries, du voyage de M. Dupin en Angleterre. Ce voyage n’a rien de politique, mais le président de la chambre est avide de bruit et de renommée; il est homme de barreau, et il a été bien accueilli par cette société nombreuse de gens de loi qui dévorent l’Angleterre. Lord Brougham, avec une supériorité incontestable, a quelques traits de ressemblance avec M. Dupin: l’esprit mordant, la science des coutumes et de la jurisprudence historique. Comme lui, il est sans élévation de pensée, bourgeois de ton et de manière; on ne peut s’étonner de ces sympathies. Une dame d’esprit disait que ce qui avait dû singulièrement flatter M. Dupin, c’était le salut de quelques centaines de grandes perruques d’avocats, lorsque lord Brougham l’avait présenté à l’audience de la chancellerie. -Les 3e et 4e volumes de l’Histoire de la Réforme, de la Ligue, et du règne de Henri IV, par M. Capefigue, viennent de paraître. Il y a une nouveauté bien curieuse dans la pensée fondamentale de ce livre, à savoir: que le catholicisme se liait, dans le moyen âge, à toutes les libertés locales, au régime populaire de la cité, et que, par conséquent, la Ligue fut l’expression des sentimens de la multitude. De là, des tableaux puissans d’intérêt sur l’esprit de la Saint-Barthélémy et des Barricades, sur les mouvemens réactionnaires des cités contre la réforme. Ce qu’il y a de précieux dans ce travail historique, c’est qu’il est fait sur des pièces inconnues et inédites, et qui changent elles-mêmes tout l’aspect des faits. Nous remarquons dans les deux volumes qui viennent de paraître: 1°. La correspondance de Philippe II avec le duc de Guise et la grande famille de Lorraine; 2°. Les dépêches des ambassadeurs espagnols à Paris, adressées à leur gouvernement, sur les événemens de France; 3°. La correspondance chiffrée et traduite du duc de Guise avec les ligueurs; 4°. Les registres inédits de l’hôtel-de-ville de Paris, les rapports du conseil municipal avec les autres cités; 5°. Les dépêches de Bellièvre, Schomberg, Fourquevaux, St-Gohard, soit en Angleterre, soit en Suisse, soit en Allemagne; 6°. Les ambassades espagnoles de François de Alava, Aguillon (intérim), don Diego de Çuniga, Juan de Vargas Mexia, Diego Maldonado (intérim), Juan Baptista Taxis, don Bernardino de Mendoça, qui assistait à la journée des Barricades; 7°. Le journal d’un bourgeois de Paris, qui présidait, l’arquebuse en main, à cette journée municipale. Toutes ces pièces sont inédites et donnent à cette publication le plus haut intérêt. F. Buloz.. 30 Juin 1834. Il était facile de prévoir les élections qui viennent d’éclore. Pour un oeil attentif, il était évident que l’opposition paierait, dans une réélection générale, les fautes sans nombre qu’elle a commises, les imprudences et les folles théories de son avant- garde, les préjugés, les vieilles et aveugles routines de ses traîneurs. Ce n’est pas non plus la première fois qu’ayant à opter entre la probité politique et la rouerie la plus scandaleuse et la plus avérée, les électeurs se soient empressés de voter pour ceux qu’ils estimaient le moins. Pareille chose arriva aux élections de 1824, où les collèges soutinrent si vigoureusement le ministère de M. de Villèle. Alors, comme aujourd’hui, on était avide de paix et de repos; mais il n’est pas dans la nature des roués politiques de procurer la paix et le repos à ceux qui leur confient la direction des affaires. Ce qui a fait surtout la force du pouvoir dans les élections, c’est que les électeurs savent très bien que l’opposition n’a pas en ses mains les remèdes aux maux que cause le ministère. Si l’opposition avait nettement formulé ses projets d’économies, indiqué les moyens qu’elle croit propres à maintenir la paix tout en faisant respecter la France, si les députés qui siégeaient sur les bancs de la gauche dans la dernière session avaient saisi plus souvent l’occasion d’énoncer avec franchise leurs projets d’avenir, on pourrait s’étonner avec raison de l’insouciance que viennent de leur témoigner la plupart des collèges électoraux; mais aujourd’hui l’opposition en est arrivée à ce point d’abandon de soi-même où l’on a besoin de se retremper par les fautes de ses adversaires. C’est au pouvoir maintenant à la remettre en honneur et en lumière, et l’on peut s’en fier au pouvoir de ce soin-là. Il est en bonne route, et il n’y manquera pas. Aussi la partie sensée du ministère éprouve-t-elle plutôt de l’embarras que de la joie de la victoire qui vient d’être remportée, et tandis que M. Thiers, le grand faiseur électoral de 1834, s’applaudit de toutes ses forces, géantise et se gonfle du succès de ses circulaires, de ses flatteries, de ses menaces, de ses promesses, qui ne seront jamais tenues, et se fait fort de triompher des obstacles à venir par tous ces subterfuges de bas aloi qu’il a mis en oeuvre auprès de la France électorale, M. Guizot gémit en secret de la situation où il se trouve, lui et ses collègues. De leur côté, mus par la même pensée, M. de Broglie et M. Royer-Collard, que leur situation ne force pas à étaler une satisfaction officielle, vont se plaignant tout haut à leurs amis de l’empressement inhabile avec lequel on use ce régime, qui en est déjà venu, après quatre ans d’existence, aux remèdes héroïques qui ont déterminé l’agonie de la restauration, à toutes les ruses, à toutes les honteuses manoeuvres qui ont été vainement employées à prolonger l’existence de la dernière royauté. C’est que, pour de tels esprits, les majorités ne sont pas des signes infaillibles de durée, pas plus qu’une grosse fortune remise aux mains d’un dissipateur n’annonce qu’il échappera à sa ruine. La pensée qui occupe uniquement la partie sérieuse du cabinet, celle qui ne consent pas à vivre au jour le jour et à esquiver une difficulté par une pirouette, c’est de ne pas gaspiller cette majorité qu’on vient de trouver si à propos, et dont le vote complaisant est plutôt un acte de charité qu’une marque de confiance. La fraction du cabinet que nous désignons sent confusément qu’il y a beaucoup d’exigences futures et prochaines sous tous ces suffrages; elle voit que le pays a voulu en finir de la crainte et de la peur, de ce système d’anxiété et d’effroi à l’aide duquel on gouverne depuis trois années, qu’il a résolu cette fois de s’en débarrasser sans retour par une immense démonstration en faveur de ce pouvoir qui se montrait toujours tremblant pour la France et pour lui-même, et que, privé de ce grand levier, il faudra désormais au ministère un peu de sollicitude pour les intérêts généraux, un peu de franchise, un peu de capacité, de génie même, et peut-être aussi un peu de probité, si l’on veut rester en place. En conséquence ceux qui pensent ainsi ont résolu, dit-on, de se débarrasser de quelques- uns de leurs collègues. D’abord, il va sans dire que les élections, toutes ministérielles qu’elles soient, ne constituent pas une approbation absolue de la conduite du ministère, et que les électeurs qui ont envoyé aux chambres les députés que, par un étrange abus de mot, on nomme constitutionnels, n’ont entendu ratifier ni les marchés scandaleux, ni les pots-de-vin, ni les actes arbitraires, ni les abus, ni les désordres de toute espèce qui ont été signalés dans ces derniers temps. Tôt ou tard viendra le jour d’apurer tous ces comptes scandaleux, et le ministre qui ne pourra les justifier, aura beau lever les mains au ciel et s’écrier qu’il a sauvé la patrie, nous doutons que la chambre et les électeurs le suivent au Capitole! Il serait donc plus prudent de les apurer en famille, c’est-à-dire, grâce à la non- responsabilité ministérielle établie par la charte-vérité, de pourvoir quelques collègues d’une pairie ou d’une ambassade, peut- être de ces deux choses à la fois, et de les remplacer par d’autres qui puissent venir, le front levé, se placer à la tête de cette majorité qui ne connaît pas encore bien le nom de ses chefs. Hâtons-nous de dire que ce ne sont encore là que des bruits qui courent, des projets qui transpirent à peine, et que se murmurent à l’oreille les esprits clairvoyans qui ont osé les concevoir. Tel qu’on félicite et que l’on congratule comme l’unique auteur de la grande victoire électorale, ne se doute pas que les mains qui pressent la sienne, s’unissent pour le repousser, et que, tout en louant son habileté, on blâme assez ouvertement les moyens qu’elle emploie pour réussir. Quels moyens, en effet! On a conservé les pamphlets de la ligue et de la fronde, les sales productions de la régence; mais ce serait une source bien plus curieuse, et bien instructive pour l’historien futur du régime actuel, que la collection des biographies scandaleuses et des écrits diffamatoires lancés sur tous les points de la France contre les candidats libéraux, à l’occasion des dernières élections. En regard de cette volumineuse collection, il serait bon de placer la lis!e des concessions et des faveurs faites ou promises pour soutenir les candidats ministériels. On y verrait, ici des ordres donnés à des régimens de cavalerie pour aller tenir garnison dans une ville, comme il arriva pour l’élection de M. Humann, à Schelestadt, qu’on leurra de l’espoir de posséder un régiment de dragons: à Vendôme, et dans tout le pays où le 4e régiment de hussards se montra de ville en ville pour allécher partout les électeurs. Là, un administrateur des ponts-et-chaussées promettait un pavé magnifique à la ville, et Mortain eut ainsi à se décider entre des pierres neuves et un mandataire usé. Ailleurs, ce n’était ni de la cavalerie, ni des pavés, mais un pont ou une route; point de député ministériel, point de pont, ni de route, on n’en faisait pas mystère, et les lettres du ministre étaient expresses. En d’autres lieux, à Laval par exemple, la nomination ministérielle entraînait une faveur plus marquante. On consentait à accorder deux pièces de canon de quatre à la compagnie d’artillerie de la garde nationale. Il est des communes où l’on promettait même, à ce prix, de donner des fusils aux gardes nationaux; mais ce n’était là sans doute qu’une promesse. A Valenciennes, où le ministère demandait pour député M. d’Haubersaert, M. Thiers s’était engagé à envoyer en échange trois étalons. A Béziers, pour obtenir M. Viennet, on se contentait de donner des dessins, des plâtres et des livres à la bibliothèque, peut-être les oeuvres de M. Viennet! A Strasbourg, au moins l’appât était plus grand. Une dépêche télégraphique, transmise la veille des élections, annonça que le ministre de l’intérieur avait accordé 10,000 francs pour terminer les travaux de curage de l’Ill, depuis Strasbourg jusqu’à l’embouchure du Rhin, afin que les bateaux à vapeur pussent arriver de Cologne. En d’autres localités moins importantes, on se borna à envoyer ou à promettre des statues, quelques fonds pour l’instruction publique, l’autorisation d’élever une fontaine, ou d’abattre quelques arbres qui encombraient la voie publique. On sait ce que M. Thiers avait promis pour sa propre nomination aux électeurs du cinquième arrondissement. C’est tout au plus si l’on peut dire de l’élection de M. Thiers ce que disait Vespasien du produit net d’un certain impôt. A ces causes, encore bien inaperçues d’un changement dans le cabinet, se joint une question particulière qui embarrasse le ministère. On a beaucoup traité de l’affaire d’Alger, dans le conseil, pendant cette semaine. On se souvient, et nous avons déjà parlé d’une promesse verbale qui avait été emportée par M. de Talleyrand, au sujet d’Alger, lors de son premier départ pour son ambassade. M. de Talleyrand n’avait pu emporter que la promesse bien vague d’évacuer Alger, et cela, grâce à M. Molé, alors ministre des affaires étrangères. M. Molé, homme calme et posé, qui apporte avant tout dans les affaires le coup-d’oeil d’une saine expérience, ne s’était pas enflammé d’ardeur pour une colonie si mal administrée jusqu’à ce jour, et à charge à la France, sans doute par le fait même de cette mauvaise administration. Cependant, M. Molé déclara qu’il donnerait sa démission plutôt que de consentir à l’évacuation d’Alger, demandée formellement par M. de Talleyrand, au nom de l’Angleterre. M. Molé se fondait avec raison sur la défaveur qui rejaillirait pour le gouvernement de l’abandon d’une conquête qu’il n’avait pas faite, et qui lui avait été léguée par la restauration. «Si le ciel vous envoie quelques occasions d’acquérir de la gloire militaire, disait M. Mole, alors, alors seulement, vous pourrez songer à abandonner Alger; mais jusque-là il est impossible d’y penser. Ce qui serait alors peut-être un acte de sagesse, ne serait aujourd’hui qu’une lâcheté.» Mais depuis ce temps, le gouvernement de juillet s’est tellement illustré à Lyon et à Paris, au cloître Saint-Méry, au pont d’Arcole et dans la rue Transnonain, qu’il se prétend arrivé à l’époque que lui montrait en perspective M. Molé. Il est donc fortement question d’abandonner Alger. Toutefois, un gouvernement aussi habile que le nôtre ne pouvait avouer l’abandon d’Alger, même en le commettant. Il a donc fallu trouver un biais, une rouerie, et voici ce qui a été proposé au conseil, disent des personnes bien informées. Alger deviendrait une colonie européenne, c’est-à-dire que le pavillon anglais et celui des grandes puissances flotteraient sur la Cashauba, près du nôtre. Les frais de l’occupation seraient supportés par les puissances alliées ou associées, c’est-à-dire que les troupes d’occupation seraient anglaises, allemandes et françaises. Le gouverneur de la colonie serait élu, à la majorité, par les puissances, et l’on pense bien que ce n’est pas la France qui l’emporterait. Enfin, nous ouvririons le port d’Alger à toutes les nations, c’est-à-dire à l’Angleterre, qui navigue le plus sur cette roule, et nous nous acheminerions tout doucement à une transaction dans laquelle l’Angleterre resterait maîtresse de notre conquête, et agrandirait à nos dépens ses établissemens d’Afrique. Tel sera le premier résultat bien positif de la quadruple alliance. Il se peut que cette combinaison ne l’emporte pas; mais elle a été conçue, et, sien n’ose pas la risquer, c’est uniquement parce qu’il a fallu s’avouer, au milieu même du triomphe des élections, qu’on n’est ni assez fort, ni assez stable pour supporter le fardeau d’impopularité qui s’attacherait à cette mesure, et parce que pas un des ministres n’a eu le courage de se mettre au cou cette lourde pierre. Nous nous trompons: un ministre, un seul, et on peut facilement se nommer, se trouvait assez grand pour tenter cette entreprise, assez puissant pour la faire réussir, assez éloquent et assez habile pour en démontrer aux chambres l’avantage et l’opportunité. Nous ne doutons pas en effet qu’il eût trouvé facilement des flots de paroles à verser du haut de la tribune, pour prouver que nous gagnerions de l’influence, de l’argent et de la gloire, en abandonnant la conquête de Charles X; mais ses collègues du ministère se sont montrés peu disposés à le soutenir et à l’aider dans son dévouement excessif aux projets d’en haut. La question a donc été reportée à quelques jours, et le projet de colonisation européenne va mûrir dans les cerveaux ministériels, avec le projet non moins embarrassant des forts détachés. Le parti prudent du ministère ne se dispose pas à entrer aussi légèrement que le ministre dont nous parlons dans la session qui va s’ouvrir. Cette session pourrait bien être semée de quelques embarras, et en préparer d’autres plus grands encore. La conduite demi-hardie, demi-habile du parti légitimiste est bien faite pour faire naître quelques réflexions parmi les soutiens du pouvoir. Ce premier pas fait dans l’esprit de l’époque et dans la discipline prouve déjà un grand progrès dans ses idées. C’est grâce à son intervention que quelques-unes des parties les plus gangrenées du cancer ministériel ont été retranchées de la chambre. M. Mahul, M. Madier-Monljau, et quelques autres énergumènes sans talent ont été écartés par le concours du parti royaliste, qui a presque partout voté pour des capacités, tandis que le ministère, qui est composé d’hommes de talent et d’esprit, on ne peut le nier, portait dans toutes les localités les hommes les plus nuls et les moins propres à remplir leur mandat. De tous les reviremens, de tous les changemens de rôles que nous avons vus depuis plusieurs années, celui-ci n’est ni le moins triste, ni le moins déplorable. Des hommes qui, pendant quinze ans, poussèrent en avant la restauration avec une vivacité inouïe, qui la démolirent en la montrant au pays comme un gouvernement ennemi des lumières et des progrès, et que toute amélioration sociale faisait trembler, n’ont rien trouvé de mieux, une fois parvenus eux-mêmes au pouvoir, que d’arrêter tout progrès, et de faire aussi la guerre à tout ce qui porte la lumière à son front. La restauration voulait rétrograder, ceux-ci veulent rester stationnaires; tâche encore plus difficile que l’autre, ou du moins tout aussi impossible à accomplir, surtout aujourd’hui que les débris de la restauration eux-mêmes marchent en avant, et, quels que soient leurs desseins d’ailleurs, se jettent en éclaireurs sur les routes. Ce fait est important. Il prouve que rien ne peut plus s’accomplir aujourd’hui que par la popularité, et que le seul, l’unique moyen de créer un pouvoir, ou d’en détruire un autre, c’est de servir la cause du progrès social. Mais le parti légitimiste ne s’en tiendra pas, à ce qu’il paraît, à l’essai qu’il vient de faire. Il lui a fallu trois années pour lever la grande difficulté du serment; on assure qu’il se prépare déjà à jouer un grand rôle dans les élections prochaines. On sait que ce parti se compose surtout de grands propriétaires. Des délégations seront faites par eux à tous leurs parens, à tous ceux qui les approchent, afin de les faire figurer dans les collèges. Telle propriété de la Provence, de la Franche- Comté ou de la Normandie qui a donné cette année un électeur, en produira vingt dans les élections prochaines. Cette tactique est adroite et profonde, et le ministère le plus roué, fût-il présidé par M. Thiers, aura beaucoup de peine à la contreminer. En attendant, le petit noyau légitimiste qui va figurer dans la chambre, offrira trois nuances bien distinctes. La première est celle que représentent M. de Balzac, l’ancien secrétaire-général de M. de Martignac, M. Blin de Bourdon, l’ancien préfet du Pas-de- Calais et de l’Oise, qui travailla si fort en 1824 les élections dans ce dernier département, et M. Jacquinot de Pampelune, dont le nom se rattache aux plus tristes souvenirs qu’ait laissés la restauration; cette nuance est la plus active, la plus envahissante des trois. Quelques pas encore dans la route qu’il poursuit, et le ministère se trouvera au niveau du banc où siégeront ces nouveaux membres; M. de Balzac pourra bien alors, sans trop d’efforts, devenir secrétaire-général de M. Thiers, M. Blin de Bourdon passer préfet, et M. Jacquinot de Pampelune reprendre sa place de procureur-général, qu’il remplirait aussi convenablement que M. Persil et M. Martin (du Nord). Qu’a fait M. Jacquinot de Pampelune que n’aient fait ou que ne feront ces messieurs? Il a vanté les cours prévotales comme M. Persil vante les conseils de guerre; il a voté pour tous les projets ministériels contre la liberté de la presse, comme ferait demain M. Martin, s’il y avait lieu; il a demandé que non-seulement les auteurs, mais les libraires et les imprimeurs fussent responsables, comme le demandent tous les gens du roi de juillet; il a voulu que les prévenus arrêtés fussent privés de toute communication avec leurs avocats et leurs défenseurs, comme le procureur-général près de la cour des pairs vient de faire pour M. Marrast; il s’est opposé constamment à ce que le jury fût investi de la connaissance des délits de la presse; il s’est montré, toute sa vie, l’ennemi cruel de toute liberté, de toute publicité; en vérité, c’est un homme qui manque essentiellement à ce ministère. Le parti légitimiste, en qui l’on ne peut méconnaître quelquefois des lueurs de cet esprit de finesse et d’ironie qui caractérise les salons du faubourg Saint-Germain, a tellement reconnu cette identité, qu’il s’est hâté d’expédier à la chambre et M. de Balzac, et M. Blin de Bourdon, et surtout M. Jacquinot de Pampelune, avec la double mission de se rallier au pouvoir, de le ruiner comme ils ont ruiné celui qu’ils servaient autrefois avec tant de zèle, et aussi d’ouvrir la porte des affaires à leurs amis, qui porteront la sape dans l’intérieur de l’édifice. On peut prévoir avec quelque certitude que cette nuance de l’opposition royaliste votera souvent avec le ministère: non pas qu’elle se propose absolument d’aller à lui, mais parce qu’infailliblement le ministère se rapprochera d’elle par la seule force des choses. M. Berryer et ses amis, peu nombreux à la chambre, mais énergiques et éloquens, hâteront ce moment par la vivacité et la nature de leur opposition. Ceux-là représentent le parti légitimiste que se refuse à représenter légalement M. de Chateaubriand; celui qui n’a conservé de l’ancien régime que ses affections personnelles, et qui ne prétend gouverner qu’en créant une monarchie plus populaire, non pas seulement que la royauté citoyenne, mais encore que la république. Cette utopie n’est peut-être pas réalisable, mais elle est généreuse, et elle portera quelques fruits. La nuance qui l’a conçue se trouvera souvent sur le terrain de l’opposition, comme elle s’est trouvée près d’elle dans les élections; des efforts communs qui seront faits dans un but différent sortiront quelquefois des résultats utiles. Cette fusion momentanée sera toujours dans l’intérêt des améliorations, et le pouvoir, comprimé qu’il sera par ces deux oppositions, dépassé, assailli de réclamations et de nécessités de tout genre, se verra un jour forcé de s’unir ouvertement au parti rétrograde ou de passer dans les rangs du parti national. Dans tous les cas, il lui faudra mettre fin à ce système de rouerie qui consiste à ameuter les partis les uns contre les autres, à pêcher en eau trouble, et à s’engraisser à la faveur des haines et des discordes qu’il entretient. La troisième nuance légitimiste de la chambre, qu’on pourrait nommer la seconde, et que représentent M. de Lamartine et quelques autres, a pris pour bannière les améliorations matérielles; mais il se pourrait que ce ne fût là qu’une bannière: peut-être un jour sera-t-elle appelée à jouer le rôle du parti Agier, en faveur d’une des fractions légitimistes que nous venons d’indiquer. Par une singularité remarquable, M. Agier, élu à Parthenay, figurera peut-être dans ce parti. L’opposition libérale se divise aussi en plusieurs nuances bien marquées, qui répondent assez fidèlement à celles que nous avons montrées. Nous les esquisserons plus tard, ainsi que l’ensemble de la nouvelle chambre. On verra qu’elle n’est pas aussi complètement dévolue an pouvoir qu’on pourrait le penser, et que rien n’était plus sensé que l’anxiété du haut et suprême personnage, qui, loin de partager la joie de ses partisans, s’écriait le 22 juin, avec douleur: «Je répondrais d’un règne de vingt ans, si j’avais eu seulement quinze jours de plus pour travailler les élections!» Mais ces quinze jours ont manqué, et à cette habileté à laquelle nous rendons hommage, se joindrait celle de M. de Villèle, qu’on ne pourrait se refuser encore bien long-temps à éluder des promesses que la nation s’apprête à réclamer avec une énergie qui n’admettra ni détours ni ruses. Nous ne parlerons point de la chambre des pairs qui ne change pas, et qui ne se recrute que des fruits pourris tombes de l’arbre ministériel, vastes et silencieuses gémonies formées de tous les cadavres des centres, restés sur les champs de bataille parlementaires. Mais si la chambre des pairs ne donne pas signe de vie, en revanche la cour des pairs fait beaucoup parler d’elle. C’est un curieux spectacle qu’offre celui de cette chambre ardente, de ce tribunal étoile, au milieu du repos, de la paix et de l’indifférence générale, que cette passion de recherches inutiles, nous le pensons, que ces rigueurs d’un autre temps, que ces arrestations, ces incarcérations légèrement ordonnées, plus légèrement révoquées, que ce luxe de police, ce faste d’arbitraire, dont le corps aristocratique couvre la France au nom de l’ordre et de la liberté. Quoi! plusieurs milliers d’individus languissent dans les prisons, les uns depuis plusieurs mois, les autres depuis plusieurs semaines, un grand nombre sans avoir été interrogés, d’autres sous le poids de simples préventions, et cela dans un temps où l’esprit de calme et de tranquillité est si grand, qu’on n’a pas même assez de mouvement dans les idées pour se livrer à l’indignation que causent ces mesures. Il a fallu qu’un journal de Saint-Pétersbourg se chargeât de cette tâche. La Gazette Impériale fait remarquer que la révolution qui a éclaté dans les rues de la capitale à la mort d’Alexandre n’a pas autant encombré les prisons russes que le sont les prisons de Paris et de Lyon, par suite des affaires d’avril, et elle demande si c’est bien la peine de faire tant de bruit du régime constitutionnel et de la liberté qui produisent de tels résultats. Pour notre part, nous renonçons à répondre. Nous parlions tout-à-l’heure du parti de la restauration qui était appelé à rentrer aux affaires; mais c’est ici la restauration en masse qui tient la hache levée sur le cou de la révolution. Ce sont les divers ministères de Louis XVIII et de Charles X qui jugent les fauteurs des troubles de juillet 1830, les coupables écrivains opposés à M. de Polignac, les criminels signataires de la protestation. Comment expliquer autrement la rigueur inouïe du secret appliquée à M. Guinard, les horribles traitemens exercés contre tant d’autres? Il y a peu de jours, l’avocat de M. Marrast a vainement intercédé auprès de la commission de la chambre des pairs, pour conférer avec lui sur ses intérêts privés. Une lettre de change de 2,000 fr., tirée par M. Marrast, pour ses besoins journaliers, cruellement augmentés par sa détention, a été protestée parce que la commission refusait l’autorisation de lever les scellés apposés sur une somme pareille trouvée chez M. Marrast. Je vous le demande, qu’eût fait de mieux en son temps M. Jacquinot de Pampelune? Au reste, quoique lentement, l’instruction se poursuit. On nous dit qu’il n’a pas été possible de rattacher les arrestations de Lunéville et de Nancy, aux affaires de Paris et de Lyon, et bien difficile de lier ces deux dernières l’une à l’autre. Il est beaucoup question d’embauchage. Il paraît certain qu’un assez grand nombre de sous-officiers de cavalerie, en garnison à Lunéville, s’étaient donné rendez-vous le soir sur une promenade, pour aviser aux moyens de faire monter à cheval le régiment sans ordres, et qu’une fille publique qui rôdait à quelques pas de là, alla dénoncer ce projet aux autorités. A Saint-Cyr, on n’a pas trouvé traces d’embauchage, dit-on; dix-neuf malheureux jeunes gens de cette école, détenus quelque temps à l’Abbaye, ont été envoyés comme soldats dans les régimens de ligne, mesure qui ne servira qu’à les aigrir et à répandre de nouveaux fermens dans l’armée, tandis qu’une conduite paternelle bien permise, et toute tracée à l’égard de ces enfans, les eût ramenés à coup sûr. Le véritable embauchage à l’insoumission, celui qui s’exerce chaque jour ouvertement, et dans l’armée et dans le peuple, c’est le pouvoir qui le pratique par ses actes toujours malheureux et révoltans, soit qu’il se livre à la rigueur ou à de lâches faiblesses. L’arrivée de don Carlos en Angleterre, le départ de don Miguel, et la publication du traité de la quadruple alliance, ont beaucoup ému la vieille diplomatie. On a surtout blâmé le mot chassé, introduit pour la première fois dans le langage diplomatique, qui paraît destiné à subir la même révolution que le langage poétique, et à nommer désormais les choses par leur nom. Ce traité, auquel on se plaît à attribuer peu d’importance, en a une réelle, et ses résultats sont déjà fort grands pour le Portugal et pour l’Espagne, qu’il a débarrassés de deux prétendans. Il paraît que don Pedro, qui n’a pas perdu un seul instant de vue le trône du Brésil, et qui songe plus que jamais à y remonter depuis qu’il a reconnu combien sa situation personnelle est précaire à Lisbonne, enrôle en ce moment pour une expédition. Des bureaux d’enrôlement secret ont été ouverts à Paris par les soins d’un personnage qui tient de fort près au gouverneur du jeune Pedro II, et des négociations ont été entamées avec le ministère français pour libérer les navires portugais qui se trouvent à Brest, et qui ont été capturés sur don Miguel. Mais ces bâtimens sont le gage de l’indemnité fixée et due par le gouvernement portugais à la famille du malheureux Sauvinet, incarcéré et ruiné par don Miguel, et le ministre qui livrerait ce gage sans qu’il ait été libéré s’exposerait aux conséquences d’une grave responsabilité devant les chambres et devant l’opinion. A cette époque de pots-de-vin et de marchés, le ministère ne saurait être trop circonspect dans les démarches de ce genre qu’il sera tenté de faire. On s’occupe encore de l’embarquement mystérieux qui s’est effectué à Brest, et sur lequel le ministère sera bien forcé de s’expliquer. On assure que cet embarquement forcé de trois personnages inconnus ne se rattache pas à une affaire politique, mais à une intrigue du château. On dit en outre que le principal personnage, celui qui a fait le plus de résistance au moment de l’embarquement, n’est pas une femme, comme on l’avait cru, mais un homme, un homme très obscur d’ailleurs, qui aurait porté ses vues trop haut, et qu’on a jugé à propos de punir à la manière de Louis XIV envers le Masque de Fer. Or, comme ce n’est pas sous ce rapport qu’il est permis au gouvernement actuel de se rapprocher de la glorieuse monarchie du grand roi, le ministère fera bien d’éclaircir cette affaire devant le public, avant que ces conjectures prennent plus de consistance. Les élections nous ont éloignés pendant quelque temps des théâtres, mais non pas le public, qui se porte avec empressement à l’extrémité des boulevards, pour voir le fameux acteur Frederick, dans la Robert Macaire, comédie d’une bouffonnerie et d’une verve sans exemple. On court aussi au théâtre des Variétés, où un mauvais vaudeville, composé par vingt ou trente auteurs, et intitulé Tour de Babel, attire la foule. C’est que dans ce mauvais vaudeville se trouve une joyeuse parodie oui le Constitutionnel est mis en scène avec ses nombreux désabonnés. Cette plaisante satire contre le Constitutionnel a été jugée très diversement; les uns en rient, les autres la blâment et en rient aussi; quant à nous, cette attaque nous semble dans le droit commun. Le Constitutionnel a de nombreuses plumes et de longues colonnes pour se défendre. Qu’il oppose le bon sens à l’esprit, le talent à l’ironie, et le public, qui est excellent juge, lui donnera gain de cause; mais il paraît que le Constitutionnel est en pénurie de ces moyens-là, car il a préféré les moyens de police et de censure qu’il avait déjà employés sous Charles X, quand il adressa une pétition à ce monarque si lettré pour le supplier de sévir contre le romantisme. Le vieux roi de France se montra plus spirituel que le vieux monarque des journaux; de ces deux caducités ce fut la moins arriérée, la moins absolue, la moins entichée des vieilles choses. Charles X répondit qu’en fait de littérature dramatique il n’avait que sa place au parterre, et le Constitutionnel fut réduit à accepter le fâcheux régime de liberté qui depuis quinze ans donnait trente mille livres de rentes à chacun de ses actionnaires. Cette fois, le Constitutionnel s’est montré plus avisé, il s’est dit avec raison que la liberté était bien plus facile à comprimer aujourd’hui que sous Charles X, et il est venu trouver M. Thiers, qui est de trop haute naissance pour se contenter d’une simple place au parterre. Le directeur des Variétés a été mandé près du ministre et rudement admonesté. On lui a dit en propres termes qu’on n’était pas victorieux dans les élections pour se laisser baffouer soi et ses amis les constitutionnels, et on lui a intimé l’ordre de châtrer la scène en question, sous peine de voir fermer son théâtre. Charles X n’en eût pas fait autant. Il est vrai que Charles X, le despote, n’était pas un ancien rédacteur du Constitutionnel. -Notre prochaine chronique renfermera une revue d’un grand nombre de livres nouveaux dont le défaut d’espace a retardé l’examen. L’ESPAGNE, SOUVENIRS DE 1823 ET DE 1833 etc. (17). M. Adolphe de Bourgoing, ayant fait la guerre pacifique et légitime de 1823 et l’année dernière une promenade d’agrément en Espagne, a estimé que, vu la situation où se trouve cette contrée, il ne pouvait convenablement nous priver des souvenirs qu’il a recueillis sur elle en sa double qualité de militaire et de voyageur. C’est chose toute simple que M. Adolphe de Bourgoing, qui a cueilli sa part des lauriers que moissonnèrent les vainqueurs du Trocadero, s’exalte et se ravisse lui-même à nous conter les moindres de leurs faits d’armes dans la Péninsule. Ainsi, ne croyez pas, je vous prie, qu’il veuille rire et s’amuser quand il compare aux guerriers d’Ossian le prince généralissime et son état-major assistant au passage de la Bidassoa, à demi voilés par les vapeurs humides de la rivière et de l’aube naissante. «La cavalerie était à cheval, s’écrie M. Adolphe de Bourgoing,-et nul, par parenthèse, ne s’avisera de lui contester l’exactitude de ce détail; la cavalerie était donc à cheval; le soleil commençait à paraître et réfléchissait ses premiers rayons rougeâtres dans les plaques de cuivre des bonnets d’ours des vieux soldats;.... c’était noble, c’était grand.» Vous voyez que l’auteur a su élever son style au niveau des exploits qu’il raconte. Je vous parle de son style, parce qu’en vérité je ne saurais autrement que vous dire à propos de son livre. Il n’y faut en effet chercher ni faits nouveaux, ni révélations piquantes, ni observation, ni pensée. M. Adolphe de Bourgoing n’y a voulu lui-même évidemment rien mettre de tout cela. Je présume qu’à la lecture de quelques-uns des chefs-d’oeuvre des acrobates les plus distingués de notre prose nouvelle, se sentant soudainement épris d’un violent amour pour l’expression chatoyante et le mot bondissant, il n’aura pu résister au désir de danser aussi sur la phrase tendue. De cette émulation seront résultés ces Souvenirs d’Espagne dans lesquels un mépris surhumain de la langue a trouvé moyen de s’allier à une allure lyrique tout-à-fait divertissante. Nous ne blâmons pas assurément un militaire d’employer ainsi ses loisirs; mais de pareils essais, plus utiles encore aux délassemens de leur auteur qu’aux jouissances du public, gagneraient peut-être infiniment à rester en portefeuille. F. Buloz.. 15 Juillet 1834. Depuis quelques jours, toute la France a les yeux tournés sur l’Angleterre. Pour les esprits observateurs, la démission et la retraite de lord Grey étaient prévues depuis long-temps. On avait même pressenti que la discussion au sujet de l’Irlande motiverait le parti qu’il vient de prendre, et serait pour lui une occasion de sortir des embarras qu’il lui est impossible de surmonter. On se souvient sans doute du fameux meeting qui eut lieu après la promulgation du bill de réforme et que présida sir Fr. Burdett. Là, en présence d’une immense multitude d’électeurs, il fut juré que le bill ne serait pas, comme tant d’autres, une simple feuille de parchemin, et les contractans se promirent solennellement de ne prendre ni paix ni relâche, et de n’en pas laisser au parlement et au ministère jusqu’à l’abolition radicale et complète des dîmes, des lois sur les céréales, de tous les impôts qui pèsent le plus directement sur le peuple, jusqu’à la diminution de la liste civile, des pensions, etc. Ce parti, qui n’est pas le parti radical, poursuit vivement sa tâche. Les populations anglaises, activement travaillées depuis quelques années, deviennent chaque jour plus impatientes et plus exigeantes, et sans un élan de prospérité et de bien-être tout-à-fait inattendu, qui a eu lieu en Angleterre vers l’époque de la promulgation du bill, la révolution qui marche d’une manière si rationnelle et si graduée, ne se fût pas opérée aussi pacifiquement. On peut s’étonner toutefois que lord Grey se retire du ministère au moment où la conclusion de la quadruple alliance semble préparer pour l’Angleterre une position plus influente à l’extérieur que celle qu’elle a occupée dans ces dernières années. On a fait beaucoup d’honneur en France à lord Grey de l’empressement qu’il a mis à se démettre de ses fonctions, dès qu’il a entrevu la possibilité d’être contredit par la chambre des communes au sujet du bill de coercition de l’Irlande; mais, comme l’a dit lui-même lord Grey, sa détermination part d’un motif plus grave encore. Il est vieux et épuisé, accablé des dégoûts qu’on lui suscite, las de lutter chaque jour avec les affections personnelles et les habitudes politiques du roi; il sent d’ailleurs que le moment inévitable de traiter les grandes questions populaires approche avec une rapidité effrayante, et peut-être la main lui tremble-t-elle en voyant quels sacrifices il lui faudrait faire; car il faut bien se rappeler que parmi les whigs, lord Grey n’est pas un homme avancé, qu’il est dépassé dans son propre ministère, et que ses opinions politiques n’ont pas changé depuis le jour où, répondant en plein parlement au roturier Canning, il s’écriait: «Je n’oublierai jamais que je suis un noble d’Angleterre, je ne cesserai jamais de me glorifier de l’ordre auquel j’appartiens, et de défendre ses intérêts contre tous les autres.» L’esprit de justice qui anime lord Grey, son noble caractère, l’ont fait sortir avec honneur d’une position vraiment inouïe; si l’aristocratie d’Angleterre, si le parti tory pouvaient être sauvés, ils l’eussent été par lord Grey, qui s’est interposé avec tant de sincérité et de loyauté entre ce parti et le peuple; mais en face de ce parti tory si violent, si hautain, si aveugle, il fallait échouer ou s’armer à son tour d’une violence et d’une brutalité dont lord Grey est incapable. Il a préféré abandonner la place, avec douleur sans doute, avec une douleur profonde, qui s’est manifestée par des signes non équivoques dans la chambre des lords, douleur noble et élevée qui s’appliquait non à lui-même, mais au pays dont l’avenir lui paraît si menaçant. La séance de la chambre des lords où le premier ministre n’eut pas la force d’annoncer sa détermination, et laissa retomber sa tête dans ses mains, fournira un jour une des pages les plus mémorables de l’histoire d’Angleterre, et le parti tory ne saura peut-être que trop tôt sur qui tombaient les larmes qui s’échappaient involontairement des yeux de lord Grey. Il paraît certain maintenant que le cabinet anglais ne se disloquera pas entièrement après la retraite de lord Grey, et que le chancelier de l’échiquier lui-même consentira à demeurer. On avait pensé d’abord que lord Melbourne avait été appelé près du roi pour former un cabinet nouveau, et M. de Talleyrand avait même annoncé cette nouvelle par voie télégraphique; mais personne mieux que M. de Talleyrand ne pouvait savoir que lord Melbourne, en sa qualité de secrétaire d’état de l’intérieur, était l’agent direct et naturel du souverain pour toutes les affaires, et que d’ailleurs l’affection personnelle que lui porte le roi l’a toujours admis à une intimité dont les conséquences politiques ne sont pas grandes. On sait en Angleterre que lord Melbourne, ainsi que sir Ch. Lamb, envoyé à Vienne, est neveu du roi actuel, par George IV et lady Lamb, sa mère. Sir Peniston Lamb, père du secrétaire d’état de l’intérieur, ne fut créé lord et gentilhomme de la chambre du prince de Galles qu’en 1781, et n’entra qu’en 1815 à la chambre des pairs. Lord Melbourne restera sans doute dans le ministère où il est plus spécialement l’homme du roi; mais ne possédant pas un de ces grands talens qui aplanissent tout, sa situation n’est pas assez élevée pour qu’il soit appelé à composer un cabinet. On a dû remarquer que le nom de lord Brougham n’a pas même été prononcé dans toutes les combinaisons qu’on a faites. Lord Brougham a cependant modifié d’une manière sensible les opinions politiques qu’il avait professées, lorsqu’il n’était que simple membre du barreau. Le contact des hautes affaires a diminué, non pas sa rudesse, mais l’exigence de son whigisme et de ses vues de réforme; toutefois lord Brougham a conservé, sur le ballot de laine, l’esprit étroit de la robe; sa violence y a en quelque sorte augmenté, et sa haine contre la noblesse, dont il a voulu pourtant faire partie, y a éclaté avec plus de force. On n’admettra donc jamais lord Brougham comme membre dirigeant du cabinet; ce serait déclarer une guerre à mort à la chambre des lords sans satisfaire le parti populaire, qui, en Angleterre, a assez de bon sens pour sentir qu’il ne fera jamais ses affaires en les confiant aux avocats. Aussi les hommes d’état anglais ne pouvaient-ils assez témoigner leur étonnement, en apprenant, qu’il avait été sérieusement question de confier la présidence du conseil à M. Dupin, qui ressemble tant à lord Brougham. C’est une idée qui nous fait peu d’honneur chez nos voisins. Sir Robert Peel, homme fort estimé en Angleterre, en dépit de ses variations, ne recueillera pas non plus la succession de lord Grey, grâce à la franchise de lord Melbourne, qui a déclaré au roi que le cabinet se retirerait en masse, s’il persistait à faire un tel choix. Une autre raison a été donnée sans doute au roi d’Angleterre: c’est que ce serait perdre la partie devant le pays que d’ouvrir trop largement la porte aux tories. Il est bien convenu dans les hautes sphères qu’on leur doit toutes sortes de ménagemens, que les intérêts de la couronne sont inséparables des leurs, qu’il faut les consulter souvent, que les membres du cabinet eux-mêmes doivent être choisis exclusivement parmi ceux qui ont des liens et des intérêts communs avec eux, mais que le gouvernement deviendrait bientôt impossible, s’ils maniaient les affaires. Lord Althorp, qui réunit toutes ces qualités, remplacera sans doute lord Grey, avec qui il a cru devoir prendre sa retraite; mais il y a lieu de penser qu’on parviendra à vaincre sa répugnance, et à le ramener à la direction des affaires. Le spectacle que vient de donner l’Angleterre n’a pas été perdu pour la France, et notre ministère en a subi un triste reflet. Après avoir lu la déclaration si droite et si honnête de lord Grey, les explications franches et ouvertes de ses collègues, après avoir vu tous ces hommes d’état si fidèles à leurs principes, si peu acharnés à se maintenir en place, si tôt prêts à rendre compte de leurs actes, de leur conduite, appelant avec tant de probité l’attention du parlement sur les résultats de leur gestion, on s’est trouvé bien humilié, bien profondément blessé dans son patriotisme, en reportant les yeux sur nos pantins politiques, sans vergogne et sans foi, cramponnés à leur titre et à leurs appointemens, épaississant l’ombre autour de leurs affaires, restant à leur place à tout prix, essuyant toutes les hontes, tous les échecs dans les chambres, abandonnant toutes leurs prétentions et leurs demandes pour peu qu’on leur résiste, reprenant à la dérobée ce qu’on leur refuse, dépassant sans conscience les crédits qu’ils avaient eux-mêmes fixés, implorant ensuite grâce à genoux quand on les menace de leur demander compte de leurs scandaleux marchés, bafoués, souffletés, humiliés, et en même temps fiers et insolens, contens surtout, pourvu qu’ils restent, et résolus à rester jusqu’à ce qu’on les chasse. Cette comparaison a été faite par toute la France, et la France entière en a rougi de pudeur. La France, qui paie, qui se bouche les oreilles, qui ferme les yeux, qui se résigne à tout ce qu’on lui fait faire depuis quatre ans, qui donne les mains à tout pourvu qu’on la laisse reposer et dormir, la France en a eu tout à coup un tressaillement, comme un mouvement de réveil, et elle a fait signe qu’elle n’est pas morte, dussent en pâlir ses habiles gouvernans. Il faut cependant qu’elle s’arme encore de patience et de courage, si elle veut connaître ses affaires et la manière dont elles sont dirigées. Celle d’Alger n’est pas la moins curieuse et la moins déplorable. Depuis quinze jours, Alger est sur le tapis du conseil. On le donne, on le reprend, on le redonne encore à ses créatures et à ses amis, on se l’arrache, on se le dispute; c’est un gros morceau sur lequel se portent toutes les mains, mais qui échappera à toutes, pour rester entre les doigts si tenaces du maréchal Soult, qui ne se laisse pas prendre facilement ce qu’il tient. On sait qu’il a été beaucoup question de M. Decazes. Il avait pour concurrens, le maréchal Molitor, dont le roi ne veut pas, le maréchal Clausel, dont ne voulaient ni le roi ni les ministres, et le duc de Bassano, qui, au dire même de son seul soutien, le maréchal Soult, est d’un âge trop avancé pour soutenir un pareil poids. La seule raison que donnait le maréchal pour motiver sa préférence pour le duc de Bassano, c’est, disait-il en propres termes, qu’il voulait déposer une couronne sur une tombe, raison un peu poétique, on en conviendra, pour un homme aussi positif que l’est M. le maréchal Soult. Au reste, le maréchal voulait, avant tout, un gouvernement militaire à Alger. Dans un pays où la présidence du conseil est soumise à un maréchal, il est tout naturel, disait-il, de confier les grands emplois à des officiers. Qui eût osé contredire le maréchal? Tout le système actuel ne tend-il pas au despotisme militaire? M. Decazes était surtout un épouvantail pour le maréchal Soult. Pourquoi? Nous ne saurions le dire; mais le président du conseil alléguait, entre autres raisons, que M. Decazes ayant fait arrêter quelques généraux en 1815, pas un général ne voudrait servir sous ses ordres. A quoi M. Thiers répondit fort à propos, que de toutes les arrestations de cette époque, la plus scandaleuse avait été certainement celle du général Excelmans, et que si c’était là un motif pour les généraux de ne pas obéir aux auteurs de pareils actes, le maréchal Soult, qui l’avait ordonnée, trouverait de grands obstacles au ministère de la guerre. Le maréchal ne se tint pas pour battu. Il s’écria avec humeur que M. Decazes n’avait pas seulement fait arrêter des généraux, mais qu’il en avait exilé. A quoi un autre ministre répondit que les listes d’exil avaient été signées, non par M. Decazes, mais par MM. Pasquier, Jaucourt et Louis; que M. Decazes ne s’était mêlé de ces affaires d’exil qu’une seule fois, et que ce fut pour rappeler le maréchal Soult, contre l’avis du duc de Richelieu, alors à Aix-la-Chapelle, qui se plaignit vivement de cette amnistie. La discussion se prolongea long-temps sur ce ton, et devint si vive et si personnelle, qu’il sembla qu’on allait en venir aux voies de fait. Le maréchal, repoussé sur tous les points, à son grand désavantage, et se sentant tout meurtri de cette discussion, finit par déclarer qu’il ne confierait jamais un poste aussi important que celui d’Alger à un homme de la restauration; mais les plus jeunes collègues du vieux maréchal ne le laissèrent pas même respirer dans ce dernier retranchement. Ils le prièrent de se rappeler que la révolution de juillet avait divisé la restauration en deux catégories, l’une comprenant le règne de Louis XVIII, et l’autre celui de Charles X; et que, pour mieux les établir, la Charte de 1830 avait reconnu les pairs créés sous le premier de ces règnes, tandis qu’elle avait expulsé ceux qui avaient été nommés sous le second, à l’exception d’un seul qui avait su rentrer dans la chambre, à l’exception du maréchal Soult, à qui l’affaire de la souscription de Quiberon, des promenades processionnelles le cierge à la main, et nombre d’actes passablement royalistes, avaient fait conférer cette dignité par Charles X. On le conjura donc de se montrer moins dur aux hommes de cette restauration, parmi lesquels il avait trouvé des amis zélés à des époques si différentes. Ainsi battu, le maréchal eut recours à son argument ordinaire, il offrit sa démission qui fut acceptée. Nous ne savons par quel détour il se la fit rendre; mais ce qui est certain, c’est que pour la première fois, depuis qu’il existe un conseil et des ministres, un seul a ainsi tenu en échec tous les autres et l’a emporté sur eux, sans daigner leur donner une raison valable, et en fondant son opinion et ses exigences sur son bon plaisir. N’avions-nous pas raison de dire que nous devions nous voiler le visage en comparant ce qui se passe en France et ce qui a lieu en Angleterre? Ce n’est pas que, politiquement, la question personnelle nous touche. Nous rendons toute justice au caractère privé de M. Decazes, nous pensons même que ses talens administratifs et son esprit conciliateur eussent produit de bons résultats à Alger, mais une question plus importante s’élève dans cette affaire: celle de la domination du maréchal Soult, et de la tendance de cette domination. Cet homme qu’une vie reprochable en tous points, il faut avoir le courage de le dire, à force de servilités de tous genres, de reviremens inouïs, de dévouemens déposés aux pieds de tant de gouvernemens, qu’une administration sur laquelle planent tant de bruits déplorables, qu’une ignorance si complète de l’état de l’Europe et de la France, qu’une absence totale de notions politiques, semblent devoir éloigner du ministère, y domine de tout son poids par on ne sait quelle puissante volonté, et par la lâcheté de ceux qui siègent avec lui au conseil, tout en faisant des efforts inouïs pour l’éloigner. La présidence du maréchal Soult et sa suprématie ne peuvent s’expliquer que par un plan que nous avons signalé depuis long-temps, par l’espoir et le projet bien arrêté d’user en France le gouvernement représentatif, et d’y substituer un pouvoir militaire; système imaginé d’abord par les historiens du ministère, qui voudraient nous faire passer successivement par le 15 vendémiaire, le 18 fructidor et le 18 brumaire, comme unique moyen d’échapper à un 10 août et à ses suites. Mais les auteurs de ce projet eux-mêmes paraissent déjà avoir reconnu qu’ils y périraient, ou qu’ils y joueraient un triste rôle; c’est ce qui expliquerait l’opposition faite au maréchal Soult, dans cette circonstance, par MM. Thiers et Guizot. Cette opposition ira plus loin sans doute, car le motif qui l’a fait naître se reproduit dans presque toutes les questions, vu que le plat de l’épée du vieux maréchal commence à se faire sentir très rudement sur le dos de ses collègues. Si, comme nous le pensons, la poignée de cette épée est en d’autres mains que celles du maréchal Soult, et que celui-ci ne soit qu’un instrument qui se laisse docilement manier d’en haut, tout en tombant si rudement sur ce qui se trouve au-dessous de lui, l’opposition ministérielle aura peu d’effet, et c’est aux chambres que sera réservé l’honneur de débarrasser le pays de ce dispendieux despote. L’époque de la réunion des chambres approche. Cette session singulière, qui a fait naître de part et d’autre tant de discussions, ne sera pas aussi nulle et aussi factice qu’on l’avait cru d’abord. Le ministère, craignant que l’opposition ne se rende tout entière à son poste, et qu’elle n’annulle un grand nombre d’élections véritablement scandaleuses, a envoyé de tous côtés des agens dans les départemens, pour engager ses amis de la chambre à ne pas laisser le terrain libre à ses adversaires. Il paraît donc que la chambre sera en nombre au 31 juillet, et qu’elle ne se séparera pas immédiatement. Les événemens extérieurs peuvent d’ailleurs y amener des discussions importantes. En attendant, on s’occupe de destituer ceux des préfets et des sous-préfets qui n’ont pas bien rempli leur devoir dans les élections, comme on dit au ministère, c’est-à-dire qui n’ont pas su lutter avec avantage contre les candidats de l’opposition. On dit que la nomination de M. de Cormenin surtout fera une sous- préfecture vacante. Ce travail doit paraître prochainement. Pour compléter le système, la censure dramatique vient d’être rétablie, mais poltronne, honteuse, et n’avançant que timidement sa main déjà teinte de l’infâme encre rouge et armée des ignobles ciseaux. La circulaire ministérielle qui a annoncé cette bonne nouvelle aux directeurs de théâtres, est trop caractéristique pour ne pas la reproduire; la voici: Paris, le -juillet 4834. «Monsieur, «L’article 11 du décret du 8 juin 1806, encore en vigueur aujourd’hui, donne à l’administration le droit d’interdire les représentations théâtrales. Depuis quatre ans, elle s’est trouvée dans l’obligation d’appliquer cet article et de défendre la représentation de plusieurs pièces. Les manuscrits ne lui étant pas communiqués, elle n’a pu, le plus souvent, prendre ce parti que lorsque les directeurs avaient fait les frais de la mise en scène. Il en est résulté des dommages pour eux et des demandes en indemnités qui n’ont pu être admises. Les plaintes des directeurs ont fait sentir le besoin de régulariser cet état de choses. C’est pour arriver à ce but que je vous ai averti verbalement, et que, sur votre demande, je vous avertis par écrit de ce qui a été arrêté par M. le ministre de l’intérieur, pour l’exécution du décret du 8 juin 1806. «Vous avez la faculté d’éviter tout dommage en soumettant d’avance les manuscrits des ouvrages nouveaux à la division des beaux arts et des théâtres. Les pièces qui n’auront pas été soumises seront interdites purement et simplement, lorsque par leur contenu elles mériteront l’application du décret, et vous ne pourrez imputer qu’à vous seul les dommages qui résulteront d’une mise en scène devenue inutile. «Agréez, etc., le chef de la division des beaux arts et des théâtres, «Cavé.» La charte de 1830, la charte-vérité, a eu beau déclarer que la censure ne pourrait être rétablie sous aucune forme, voici un simple chef de division qui ne craint pas d’apposer son nom à une telle mesure. La censure n’est pas rétablie, mais les manuscrits seront communiqués par complaisance aux agens du ministère, qui en bifferont tout ce qui leur déplaira. On peut s’en rapporter à ceux qui rempliront ce honteux office du soin de causer des embarras sans nombre aux directeurs qui ne se soumettront pas à envoyer leurs pièces de théâtre au ministère. Ne fût-ce que le besoin de se rendre nécessaires, leur activité et leur zèle seraient stimulés suffisamment. En vérité, la censure de la restauration était plus tolérable que celle-ci, et on veut la faire regretter sans doute. Celle-là était franche du moins, ceux qui l’exerçaient ne se masquaient pas le visage, et livraient leur face au mépris public. Ils avaient le courage de leur vil métier, et ils ont supporté avec une sorte d’intrépidité la fatale publicité qui s’est attachée à leur personne. On peut dire que de toutes les tentatives de censure qui ont été faites, celle-ci est la plus honteuse, et nous plaignons sincèrement M. Cavé d’y avoir accolé son nom. M. Cavé n’était pas sorti assez glorieusement des récentes affaires de l’Opéra pour se permettre une telle fredaine. Nous doutons qu’elle lui soit pardonnée, même par ceux qui lui portent le plus d’intérêt; mais nous doutons encore plus que cette tentative puisse réussir. Quelles que soient les turpitudes de ce régime, celle-ci est trop forte pour avoir son cours. Au reste, on doit remarquer comme une singularité que le chef de division qui a signé cette circulaire, par laquelle on remet en vigueur un des plus tristes décrets de l’empire, et qui porte un si rude coup à l’art dramatique, est l’un des auteurs des Soirées de Neuilly, où le despotisme de l’empire a été si bien tourné en ridicule, et qu’il est en même temps un auteur dramatique peu connu, il est vrai, peu digne de l’être, mais ayant après tout produit quelques ouvrages, entre autres les paroles du ballet de la Tentation. On a eu enfin quelques détails sur l’embarquement mystérieux de Brest, nous pouvons les compléter. L’homme qu’on a embarqué avec sa femme est un ancien sous-officier, nommé Sporon. Il paraît qu’une de nos trois polices l’avait employé dernièrement comme agent provocateur et meneur principal dans une affaire de conspiration qu’on arrangeait alors. Il s’agissait d’entraîner quelques pauvres diables à tenter une entreprise d’assassinat à Neuilly, qu’on eût exploitée comme on exploite toutes choses. Sporon, surveillé lui-même, se serait laissé dominer, dit-on, par ceux qu’il avait été chargé d’entraîner; on l’arrêta à temps, et comme la mission qu’il avait acceptée le mettait dans une situation exceptionnelle, on l’obligea de signer l’engagement de se rendre au Sénégal. Il consentit à tout, et demanda seulement comme une faveur d’emmener avec lui sa femme. C’est elle qui a fait à Brest, au moment de s’embarquer, cette belle résistance dont il a été question dans les journaux. Cette affaire de basse police est, on le voit, à la hauteur de toutes les autres. On parle aussi, parmi les gens bien informés, de l’affaire du réfugié italien Narzini, qui appartenait à l’association de la Jeune Italie, et que l’Autriche réclame avec une grande persévérance. Le cabinet anglais s’est complètement refusé aux recherches qu’on a exigées de lui, mais il n’en a pas été ainsi de notre ministère. On dit qu’après s’être assuré que Narzini n’était pas en France, il a fait mander à M. de Rumigny d’aider M. de Bombelles dans tous ses efforts pour le trouver en Suisse. C’est sans doute un petit dédommagement que notre ministère accorde à l’Autriche pour la calmer sur la quadruple alliance. Dans notre prochaine livraison, nous donnerons de nouveaux détails sur les hommes de la chambre qui va s’assembler. FA DIEZE, par M. ALPHONSE KARR (18). -Le baron Conrad Krumpholtz avait trente ans et paraissait bien en avoir cinquante, non que sa vie eût été en proie à de violentes secousses, mais il s’était ennuyé beaucoup, et c’était bien sa faute. Né pauvre, il avait voulu être riche et diplomate. Or les richesses et les ambassades ne sont pas choses que l’on acquiert impunément. Le baron avait obtenu les unes et les autres, mais en revanche il avait perdu la faculté de sentir. Son coeur s’était desséché à la poursuite de ses ambitions. Il n’avait plus d’âme! Le baron végétait ainsi avec un semblant d’existence. Un jour que, plongé en l’un de ses plus sombres découragemens, il feuilletait le journal de sa jeunesse de dix-huit ans, il y tomba sur les pages où il s’était naïvement raconté lui-même l’histoire de sa première passion. Il revit au loin dans le passé Blanche, une douce et pure jeune fille qu’il avait aimée et qu’il n’eût tenu qu’à lui d’épouser de préférence à la fortune et aux honneurs. Ce fut comme un reflet de bonheur pour lui que la lecture de ce journal. Espérant respirer mieux encore le parfum de cet amour aux lieux où il s’était jadis allumé, il voulut revoir Ober Wesel et la maison qu’avait habitée Blanche. Il s’en fut donc à Ober Wesel. Mais là le reprirent les désappointemens. La maison de Blanche n’existait plus. Il en fit bien rebâtir une dans le parc d’un château qu’il acheta, mais on lui fabriqua une maison toute neuve avec un chaume tout neuf. Il avait ordonné qu’on plantât autour de ces aubépines, où il se piquait autrefois à cueillir des bouquets pour sa maîtresse, et qu’on semât par les jardins de ces pâquerettes et de ces barbeaux bleus qu’il lui avait tant de fois tressés en couronnes. Mais, grâce à l’habileté de son jardinier, l’aubépine se trouva sans épines. Au lieu de pâquerettes blanches, il fleurit des pâquerettes roses doubles; les barbeaux étaient de toutes les couleurs, mais il n’y en eut pas un bleu. Conrad fut plus malheureux que jamais. Il allait se casser la tête quand il se rappela soudain un commencement d’air qu’il avait entendu chanter par Blanche. Pour le coup il se crut près de revivre? Mais ce lui fut là encore une sensation incomplète comme toutes celles qu’il avait évoquées! Cetair, il ne pouvait l’achever! Il en restait toujours au milieu de la cinquième mesure, au Fa Dieze. Oh! s’il allait plus loin! s’il finissait cette mélodie, sa jeunesse, ses dix-huit ans, sa Blanche, son âme, tout lui serait rendu! Il n’épargna rien pour ressaisir ces notes qui s’étaient enfuies de sa mémoire. Il les demanda à prix d’or à celle de tous les habitans du pays. Il abandonna sa maison d’Ober Wesel afin de s’en aller courir le monde à la recherche de son air et compulser toutes les collections de musique de l’Allemagne. Ce fut en vain. En ces impuissans efforts il usa seulement le peu de vie qui lui restait. Enfin, sentant la mort venir, il fit un testament par lequel il instituait Blanche sa légataire universelle si elle existait encore; puis, couché dans son lit, à moitié pris déjà par le râle, il s’avisa de prier Athanase, son domestique, de lui chanter une chanson en guise de requiem ou de de profundis. Alhanase psalmodia en pleurant un air qui était justement celui que le baron n’avait pu jamais (inir. -Sais-tu donc cet air? dit Conrad. -Oui, monsieur le baron, reprit Athanase. -Alors chante-le au nom du ciel et presse la mesure pour cause, cria le baron! Athanase continua, mais le baron avait cessé d’exister avant que son domestique fût allé au-delà du Fa Dieze. Qui avait appris cependant cet air à Athanase? c’était la Blanche même de son maître, dont il avait long-temps aussi dédaigné l’amour et qu’il consent à épouser, maintenant qu’elle est enrichie par le testament du baron. De tout cela l’auteur tire cette conclusion, qu’au fond de nos peines et de nos joies même les plus intimes, il n’y a rien. Je regrette vraiment que M. Alphonse Karr ait placé là cette moralité que je ne comprends point peut-être, mais qui n’a, ce me semble, rien de commun avec son livre. Je sais bien que ce livre n’est qu’une de ces débauches d’imagination où la critique est mal venue à demander compte à l’auteur de son caprice. Mais on a beau mettre dans ces fantaisies tout l’esprit que M. Alphonse Karr a mis dans la sienne, il ne messied pas d’y laisser quelque raison. Une idée grave planait d’ailleurs d’elle-même sur tout ce roman si léger, et c’était bien par elle qu’il eût convenu de le résumer. C’est une maladie fréquente de nos jours, que cet ennui qui tue le baron Conrad, mais elle n’atteint guère que ceux qui, jeunes, ont comme lui vendu leur âme aux mauvaises passions; pour ceux-là, en effet, l’âge une fois venu, il n’y a plus rien dans la vie! Mais qu’ils n’accusent qu’eux seuls du néant où ils sont tombés! Nul ne les a poussés dans cet abîme; ils s’y sont bien précipités d’eux- mêmes. Puisque M. Alphonse Karr pensait que son ouvrage, si frivole qu’il fût, pouvait offrir quelque enseignement, n’était-ce donc point cette pensée morale qu’il en devait tout naturellement dégager? Et puis, il faut bien le dire aussi, trop de précipitation se trahit dans l’exécution de ce roman. On voit que l’auteur en a laissé tomber insoucieusement de sa plume les divers chapitres comme d’indifférens articles de journaux qu’il eût écrits sans les relire. C’est cependant en ces oeuvres légères que la forme et les détails demandent, selon nous, le plus de précision et de fini. Mais M. Alphonse Karr a fait un épilogue pour nous déclarer qu’au mois d’avril, bien que l’esprit soit peu porté au travail, il a voulu nous raconter le Fa dieze avant de nous donner un autre récit auquel il attache plus d’importance. Assurément, nous lui savons gré d’avoir pris ainsi sur son printemps, à l’intention de nos plaisirs; mais, non moins patiens que désintéressés, pour peu que le Fa dieze y eût dû gagner ce qui lui manque, nous l’eussions attendu volontiers, comme l’autre récit, quelques mois de plus. CORRESPONDANCE D’ORIENT, PAR MM. MICHAUD ET POUJOULAT. A moins qu’il ne soit un de ces érudits qui, commissionnés ou non par les gouvernemens, s’en vont courir le monde comme géographes, antiquaires ou naturalistes, et au retour ne nous doivent pas moins qu’une histoire grave et méthodique de leurs recherches, un voyageur, s’il veut se borner à nous conter ses impressions, ne saurait, je crois, les traduire plus fidèlement que par les lettres écrites à ses amis, des lieux même qu’il a vus. C’est le parti qu’ont pris MM. Michaud et Poujoulat pour nous conduire avec eux en Orient, et ils nous en ont ainsi rendu le pèlerinage facile et plein d’attrait. Dans les trois premiers volumes de leur Correspondance, sur leurs pas, nous avions visité déjà la Grèce et les ruines de Troie, puis des rives de l’Hellespont nous les avions suivis à Constantinople, où ils nous avaient fait séjourner avec eux, sans que nous nous fussions plaints de la longueur de cette halte; voici maintenant que leur quatrième volume nous remet en chemin et nous emmène à Jérusalem. Ayant encore une fois traversé l’Archipel, nous descendons d’abord à Rhodes. Arrêtons-nous un instant avec nos voyageurs chez le bey de l’île qu’ils vont visiter; nous y assisterons à une petite scène fort plaisante. Son Excellence s’était fait servir à déjeuner et mangeait un pilaw et des oeufs sur le plat, portant tour à tour ses grosses mains sur l’un et l’autre mets, et se tournant de temps à autre vers M. Michaud pour lui dire en italien: A la turca! à la turca! Puis, comme tous les agens de la Porte avaient reçu l’ordre d’accueillir les Francs de leur mieux, après son déjeuner le bey crut devoir mettre la conversation sur la situation de l’Europe. Il parla de la révolution française, et s’imaginant nous être fort agréable, observe M, Michaud, il nous répéta plusieurs fois en italien: -Constituzione bona, bona constituzione! -Cet honnête bey avait trouvé là vraiment un singulier moyen d’être agréable à l’auteur de l’Histoire des Croisades et au fondateur de la Quotidienne. Nous voudrions continuer la route jusqu’à Jérusalem en la compagnie de MM. Michaud et Poujoulat, et les accompagner en toutes leurs étapes, tant leur commerce est aimable et distingué, tant leur causerie a de charme et d’intérêt; mais il nous faudrait alors les laisser parler eux-mêmes plus souvent que ne le permettent les bornes étroites dans lesquelles ce court aperçu de leur livre est tenu de se circonscrire. Ce qui manque peut-être aux récits d’ailleurs toujours amusans et spirituels de nos voyageurs, c’est, selon nous, un peu de foi vive. Certes, je les vois partout vrais croyans et bons chrétiens; mais en Palestine et surtout dans la ville sainte, je les voudrais plus naïvement catholiques; je les voudrais un peu superstitieux même. C’est cette candide dévotion qui donne des charmes infinis à la relation d’un pareil voyage qu’un pèlerin de Salamanque a publiée en espagnol il y a quelques années. Cet écrit ne semble pas en vérité de ce siècle, et je ne puis résister au désir d’en traduire ici quelques lignes. «Nous étions encore à une demi-lieue de Jérusalem, dit le pèlerin, lorsque nous commençâmes à la distinguer dans le lointain. Sa vue me jeta dans un contentement inexprimable. J’allais descendre de mon cheval afin de baiser la terre et de gagner l’indulgence plénière accordée en ce cas; mais les religieux avec lesquels je venais m’en empêchèrent, m’avertissant que les Turcs qui nous escortaient me couperaient infailliblement la tête, si je donnais en leur présence de telles marques de piété.» Assurément, MM. Michaud et Poujoulat nous montrent bien mieux, bien plus complètement la ville sainte et ses environs que ne l’a fait le pauvre pèlerin; mais leur religion éclairée et intelligente ne touche pas comme son ignorante simplicité. Il termine son itinéraire par une sorte d’instruction destinée à ceux qui entreprendront après lui le pèlerinage de la terre sainte. «Ceux-là, dit-il, devront se pénétrer d’abord profondément de la lecture du Nouveau-Testament, et l’apprendre même par coeur. «Avant de se mettre en route, ils feront une confession générale de tous les péchés de leur vie. S’ils ont quelques biens et quelque fortune, ils feront aussi leur testament, et légueront aux églises et aux couvens le plus qu’ils pourront d’argent à employer en messes. «Ils ne s’arrêteront nulle part à voir des objets de curiosité, comme monumens ou choses d’art qui les pourraient détourner de leur but pieux. «Fussent-ils fort riches, ils ne devront emmener avec eux aucun domestique, ni se pourvoir de plus de six mille réaux et de quatre chemises. «Durant toute la navigation, comme on ne voit rien que le ciel et l’eau, ils passeront leur temps en prières et en oraisons mentales.» Nous laissons là le surplus des conseils de notre bon pèlerin. Nous en avons dit assez pour ceux qui seront tentés de s’en aller en pèlerinage comme lui à Jérusalem, et le nombre n’en sera pas grand parmi nous, j’en ai peur. Quant aux simples voyageurs, à ceux qui voudront visiter la terre sainte seulement en curieux, soit de leur propre personne, soit sans se déranger du coin de leur feu, à ceux-là nous recommanderons les lettres de MM. Michaud et Poujoulat; ils ne sauraient trouver pour leurs explorations un manuel plus complet et plus instructif, un guide plus sûr et mieux informé. TABLEAU DE L’HISTOIRE GÉNÉRALE DE l’EUROPE, DEPUIS 1814 JUSQU’EN 1830 (19). C’est une critique exigeante au-delà de ses droits que celle qui prétend, au lieu de juger un livre, le refaire et le reconstruire d«fond en comble sur un nouveau plan. M. Edouard Alletz nous présente le sien comme un simple résumé de faits et une analyse de documens publics. Ce sont uniquement les actes des cabinets, les opérations de guerre et les stipulations des traités qu’il s’est proposé de classer à leur date et par époques. Il faut reconnaître qu’il s’est consciencieusement acquitté de cette tache aride et ingrate, et si nous trouvons quelque chose à blâmer de son ouvrage, ce n’en sera guère que le titre. Ce titre promet en effet beaucoup trop, car l’avant-propos qui le suit se charge d’abord de le démentir; ce n’est point le tableau de l’histoire de la restauration, c’en est simplement la table des matières raisonnée que M. Edouard Alletz a voulu faire, et il n’a pas effectivement fait autre chose. Cette table est au moins excellente. Les faits y sont rappelés avec ordre, précision et exactitude, et en même temps avec l’étendue convenable. Leur division est lucidement tracée. Qui écrira maintenant l’histoire de ces seize années dont M. Alletz nous a donné une si juste analyse? Ce sera, certes, un digne monument à élever! Mais M. Alletz qui en a rassemblé laborieusement les matériaux, se bornera-t-il à cet humble travail? N’aura-t-il donc pas l’ambition d’être lui-même l’architecte? DES DEVOIRS DES HOMMES, par SILVIO PELLICO (20). -C’est un livre qui vient bien après celui des prisons, -le mie Prigioni, -que ce traité des devoirs de Silvio Pellico, car il y avait mis une digne préface dans le récit de ses souffrances si chrétiennement patientes durant les dix années de sa captivité. Vous qui voulez que le prédicateur vous prêche aussi d’exemple, vous ne récuserez pas au moins celui-ci. Oui, sa parole est dure et sévère! C’est bien tonte l’inflexibilité du devoir que vous prescrit ce moraliste inexorable. Ce n’est pas lui qui veut des accommodemens avec le ciel. Son évangile est plus rigoureux peut-être que celui de Jésus-Christ. Ecoutez-le pourtant avec respect, et si vous n’acceptez point toute la rigueur de ses principes, si vous jugez que la leçon ne vaut rien pour le siècle ou pour vous, n’accusez pas ce missionnaire de la foi d’hypocrisie, ni même d’inconséquence! Il n’est pas en effet de ces apôtres de notre temps qui ont tenté de réhabiliter le christianisme si commodément, c’est à-dire sans se déranger le moins du monde eux- mêmes de leur indifférence irréligieuse. Non! sa vie entière est là, derrière ses paroles, qui témoigne pour elles et les fortifie. Mais ce n’est pas seulement cette incontestable loyauté de conviction qui recommande hautement le nouveau livre de Silvio Pellico; il y faut reconnaître aussi et admirer ce calme profond qui y règne ainsi que dans les Prisons. -Ne semble-t-il pas que cette voix grave et paisible sort du fond d’un cloître? Oui, la voix de Silvio Pellico, c’est bien une voix du cloître comme celle de Manzoni. L’austère et tranquille solennité du chant d’église est bien le caractère de cette école italienne moderne si à part, si glorieusement créée et représentée par ces deux poètes. Aussi, quelle surprise ne devait pas causer leur poésie du Midi apparaissant toute blanche, toute religieuse, toute soumise au milieu de nos poésies actuelles du Nord, sombres, désordonnées, ivres de punch et de vin de Champagne, et, dans leur ivresse, s’en prenant à tous les dieux! N’eût-on pas dit un beau cygne s’abattant parmi des troupes d’aigles et de vautours? LIVRES ANGLAIS. Vous me demandez quelles nouveautés assez piquantes ont triomphé de nos discussions politiques, de nos combats pour et contre la réforme, et de l’intérêt excité par la grande procession des unionistes. Le nombre de ces heureux ouvrages n’est pas très grand. Ici, comme chez vous, l’édition à bon marché domine. Le penny envahit la librairie. Le public est persuadé qu’en déboursant un millier de penny, l’un après l’autre et de semaine en semaine, ces penny ne font plus tard ni des schellings, ni des guinées. Les éditions à bon marché tombent dru comme grêle: c’est Walter Scott, c’est Crabbe, c’est Robert Burns que l’on publie ainsi tour à tour. L’édition de Crabbe est ornée d’une assez bonne vie de Crabbe, par son fils. Celle de Burns, par Allan Cuningham, mérite d’être distinguée des nombreuses éditions de ce poète qui ont été publiées jusqu’ici. Allan Cuningham a plus d’un point de ressemblance avec Burns; il sympathise avec lui; il a long-temps habité le comté illustré par ce douanier-poète; il a de l’élégance dans le style; son anecdote est toujours vive, bien narrée, bien colorée, sans exagération et sans emphase. Il y a moins d’habitude et de métier chez le révérend M. Crabbe, éditeur des oeuvres complètes de son père. Les faits s’entassent sans ordre sous sa plume prolixe: avec un peu plus d’art, quel délicieux ouvrage il aurait fait! Quelle vie intéressante et triste que celle de ce ministre protestant, venant à Londres sans autre ressource que son talent; long-temps apprenti chez un apothicaire; n’ayant qu’un pauvre habit déchiré; forcé de rester dans son grenier, et de descendre emprunter une aiguillée de soie noire à sa propriétaire pour raccommoder cet habit; frappant à toutes les portes des grands seigneurs et repoussé par eux; ayant confiance en Dieu et disant sa prière après avoir écrit ses beaux vers et mangé le seul morceau de pain de la journée! Lorsque Burke, l’homme de génie déjà illustre, prend en pitié l’homme de génie inconnu, le présente à ses amis, le tire de la misère et lui procure une petite prébende, comme on l’aime, ce Burke! Puis vient le récit de l’existence du ministre évangélique, cette existence toute rurale, toute provinciale, tout obscure, mais qui n’a rien de misanthropique, de chagrin, ni d’envieux. Crabbe est fort occupé dans son presbytère. Il analyse et décrit dans ses poèmes les matelots et les bourgeois qu’il prêche le dimanche et qu’il assiste au lit de mort: c’est une vie bien complète, bien une, bien d’ensemble; et tous les matériaux, un peu confus, que nous offre M. Crabbe fils, sont admirablement caractéristiques. Rogers (Samuel), ce poète si riche, ce banquier qui écrit de si agréables vers, s’occupe aujourd’hui d’une édition complète de ses oeuvres; les premiers peintres et les premiers graveurs de l’Angleterre doivent contribuer à l’embellir. Vous n’avez pas oublié cet admirable volume de l’Italie (Italy), l’un des chefs- d’oeuvre de l’art moderne, avec les vignettes de Turner et ses monumens d’après Prout. Rogers veut que toutes ses oeuvres soient imprimées avec le même luxe. Les dessins et les planches qui lui ont été apportés ne l’ayant pas satisfait, il a exigé que l’on recommençât tout le travail. Chaque volume lui coûtera cent soixante-quinze mille francs de votre monnaie. Jamais nous ne manquerons de romans, et l’urgence des circonstances politiques n’a pas empêché que la presse anglaise ne nous donnât récemment cinq ou six oeuvres de ce genre, qui sont fort dignes de remarque. Théodore Hook, l’éditeur responsable de John Bull (journal spirituellement et vigoureusement écrit), vient de reparaître avec son roman intitulé: Amour et Orgueil. Nos ridicules n’ont pas de meilleur peintre que Théodore Hook; exclusifs, corinthiens, dandies, demi-dandies, quart de dandies, bourgeois singeant l’aristocratie, aristocrates se faisant populaires, affectations vaniteuses du West End et de la Cité, voilà ce que Théodore Hook saisit avec un merveilleux talent; mais sa verve humoristique est si Anglaise, les travers auxquels il fait allusion nous appartiennent si exclusivement, que je ne sais si ses oeuvres ne seraient pas des énigmes pour vous: vous n’êtes pas initiés aux mystères de l’école nommée Ecole de la fourchette d’argent (Silver-fork-school). Horace Smith, homme d’esprit, qui a concouru à la rédaction des piquantes parodies intitulées Rejected Adresses, vient de publier un assez bon roman, Gale Middleton, et M. Andrew Picken, l’un des nombreux imitateurs de Walter Scott, the Black Watch, ouvrage assez distingué. Mais le grand succès, en fait de romans nouveaux, appartient sans contredit à Trevelyan, Le but en est moral; il s’agit de prouver la nécessité de principes fixes et d’une bonne éducation pour les femmes. Tout le monde convient de cela; mais dans une société comme la nôtre, le difficile est d’inculquer ces principes et de donner cette éducation. Quoiqu’il en soit, Trevelyan, homme à la fleur de l’âge et très honorable, reçoit d’un de ses amis, qui meurt dans ses bras, le soin de veiller sur une fille naturelle de cet ami. Tuteur de la jeune fille, il devient amoureux de sa pupille; rien de plus naturel; sa pupille l’aime, ce qui est encore fort ordinaire. Un plus jeune amant se présente, un amant moins grave, moins penseur, moins grondeur, qui se fait aimer à son tour, et que l’héroïne épouse. Tout cela est dans l’ordre des choses communes. Délaissée par son mari, assez mauvais sujet, elle pense bientôt à la vengeance, arme favorite des femmes; et, pour que cette vengeance soit éclatante, elle se laisse enlever. Mais à peine la chaise de poste a-t-elle roulé pendant l’espace de quarante railles, le repentir la saisit: elle se sauve, se réfugie dans une auberge isolée; et bientôt, abandonnée du monde entier, elle a recours à la générosité de son tuteur. Trevelyan s’est marié. Il occupe dans le monde une place honorable. Il reçoit le message de l’héroïne, vole à son secours, parvient à lui ramener son mari qui lui pardonne et prend son parti, comme cela arrive quelquefois. Mais ce qui n’arrive pas toujours, c’est que la jeune personne meurt de chagrin dans une auberge. Vous voyez que cette fabulation ne se distingue ni par une grande nouveauté, ni par une énergie bien dramatique. L’auteur s’est sauvé par les détails: on s’intéresse à la lutte de Trevelyan contre lui-même; il n’a pas cessé un instant d’aimer sa pupille, et sa passion, ses combats, le danger de la première entrevue qu’il a avec elle après son mariage, tout cela est peint de main de maître. L’auteur est une femme qu’il ne m’est point permis de nommer. Le temps soulèvera bientôt sans doute le voile sous lequel se cache sa modestie. Walter-Savage Landor, homme de talent que vous connaissez peu en France, et dont je ne crois pas qu’aucun ouvrage ait été traduit, a publié pendant ces dernières années, trois volumes, intitulés: Conversations imaginaires. Il met en scène, à l’exemple de Fontenelle, mais avec plus de gravité, et souvent avec éloquence, des personnages célèbres qui expriment leurs opinions sur les grands événemens de l’histoire, sur les progrès de la société, etc., etc. On vient de publier un ouvrage du même genre, sous le litre de: Hampden au XIXe siècle. C’est une revue complète de la plupart des écrivains et des hommes politiques du siècle: oeuvre d’un homme qui a beaucoup vu et beaucoup pensé. La littérature de l’art a fait la conquête d’un bon ouvrage, et vous savez qu’en ce genre les bons ouvrages sont rares. Les Leçons de M. Phillips, dernier professeur de peinture de l’académie royale, sur l’histoire et les principes de cet art, méritent les plus grands éloges. L’âme du poète et le talent de l’artiste ont présidé à cette oeuvre consciencieuse. Les premières leçons embrassent l’histoire de l’art; les autres donnent les règles de la composition, de l’invention, du coloris et du dessin. M. Phillips a beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Ses souvenirs d’Italie et de Flandres, ses descriptions brillantes des chefs- d’oeuvre que ces contrées ont offerts à son admiration, ajoutent beaucoup à l’originalité et à l’intérêt de son oeuvre. Notre art dramatique se trouve toujours dans la même situation de décadence et de décrépitude que vous savez. Nous vivons sur les pièces françaises. Votre Bertrand et Raton, assez habilement adapté à notre scène, n’a eu qu’un demi-succès. La comédie, quand elle n’est pas nationale, ne frappe pas les intelligences populaires, et ces vives et piquantes allusions politiques dont le spectateur parisien est charmé, n’arrivent pas jusqu’aux intelligences obtuses de nos classes moyennes. Quant à la Révolte au Sérail, elle a été un désappointement pour nous, et nous n’avons pas compris tout le fracas avec lequel cette pièce a été annoncée et accueillie chez vous. Nos femmes y ont trouvé trop de nudités, et nos gentilshommes pas assez. D’ailleurs Mlle Taglioni n’était pas là pour autoriser l’enthousiasme. M. Jerrold, auteur dramatique assez connu, vient d’obtenir un succès. Sa Robe de noces a fait courir toute la ville de Londres. C’est une comédie intime assez intéressante où les jeunes personnes vont chercher l’espérance et l’instruction, les femmes des souvenirs, et les maris des regrets. Le théâtre de Vittoria s’est enrichi d’un ouvrage de Sheridan Knowles, notre meilleur auteur dramatique; je vous en rendrai compte plus tard. Quant à la poésie, elle n’a rien produit de remarquable, si ce n’est le Jugement du déluge, poème miltonique d’une grande originalité, d’un style harmonieux et énergique, et Philip van Artevelde, poème dramatique de M. Henri Taylor, qui a paru tout récemment avec assez d’éclat. DEUX MOTS À LA REVUE BRITANNIQUE Nous nous plaignions, dans nos dernières livraisons, d’emprunts, d’autres diraient larcins, faits à la Revue des deux Mondes par divers journaux, entr’autres par la Revue Britannique, qui, récemment, avait donné comme traduction de l’anglais un conte français original, publié par nous sous ce titre: les Deux Capidji. À ce propos nous exhortions ces divers journaux à se tenir un peu mieux au courant de la littérature indigène, afin de ne plus s’exposer à donner pour anglais ce qui est français. Pour n’avoir pas tenu compte de nos exhortations amicales, M. le directeur de la Revue Britannique vient de tomber dans la même faute; son dernier n°. (juin 1834) contient un article de philosophie historique évidemment emprunté à notre Revue par le Foreign Quarterly Review, d’où l’a traduit la Revue Britannique. Il a paru pour la première fois dans notre livraison du 15 février dernier, sous ce titre: Dante était-il hérétique? L’auteur est M. E. J. Delécluze. Mais il faut rendre à la Revue Britannique cette justice qu’elle a dissimulé l’identité en changeant le titre original, et en tronquant et morcellant sans pitié le travail de notre collaborateur. Le nouveau titre substitué à l’ancien est celui-ci: de l’Esprit d’opposition au moyen âge, et spécialement en Italie; mais le nom seul est changé, la chose est parfaitement la même. Aussi bien ne sommes-nous pas les seuls qui servions à défrayer l’anglomane Revue. Nous savons que la Revue Encyclopédique a servi comme nous d’arsenal à M. le directeur de la Revue Britannique. On lit dans son n° de novembre 1833 un morceau de voyage intitulé: Excursion dans les Abruzzes et dans le comté de Molise. Or, ce morceau avait paru l’année d’avant (juillet 1832) dans la Revue Encyclopédique sous le titre des Samnites anciens et modernes. L’auteur est M. Charles Didier. Son travail fut traduit à Londres par le Monthly Magazine, d’où la Revue Britannique l’avait retraduit en français avec de grossières erreurs et une confusion complète de lieux et de noms. Ce n’était du reste pas la première fois que M. Didier était soumis à cette rude épreuve. Il publia en 1831, dans la Revue Encyclopédique (janvier et février), un Coup d’oeil sur la statistique morale et politique de l’Italie, d’où il arrivait alors; ce travail eut le même destin que ceux qui suivirent, il fut traduit par le journal anglais le Metropolitan, et reproduit l’année suivante par la Revue Britannique (mars 1832), sous ce titre: l’Italie en 1832; retraduit gauchement de l’anglais en français, le travail original n’est pas sorti, comme il est aisé de le deviner, de cette double torture sans de cruelles mutilations. Mais ce ne sont pas seulement les Revues françaises que la Revue Britannique exploite et traduit de l’anglais, ce sont les premiers écrivains de la langue; elle a poussé l’étourderie ou l’ignorance jusque là quelle a donné, il y a environ deux ans, un roman de Diderot pour une nouvelle anglaise; c’est prendre le Pirée pour un homme. Le roman original se trouve dans les opuscules que Diderot appelait les petits papiers: c’est l’Histoire du médecin Gardeil et de Mlle La Chaux. Les noms avaient été changés, et quelques faits secondaires altérés; mais la fable est identique. Certes voilà plus de faits qu’il n’en faut, et en cherchant nous en trouverions sans doute beaucoup d’autres; en voilà bien assez, disons-nous, pour faire connaître de quelle façon procède la Revue Britannique, et comment elle en use avec son crédule public. Elle fit, il y a quelques années, un grand procès au journal qui s’appelle le Voleur (car dans ce temps de pillage littéraire il existe un journal qui n’a pas craint de prendre ce titre), pour contrefaçon d’articles; or, nous nous rappelons qu’à ce propos elle se divertit fort aux dépens de tous ces boutiquiers littéraires qui font des journaux avec des ciseaux. Mais elle, ne fait-elle pas pis? Pour tailler dans la littérature, il faut la connaître, et c’est un mérite que n’a pas même M. le directeur de la Revue Britannique, puisqu’il s’en va bravement pourchasser au- delà du détroit les lettres françaises. Encore est-ce là la supposition la plus bénigne, car de deux choses, l’une: ou bien il retraduit de l’anglais nos articles et les autres sans les connaître, et dans ce cas il est coupable du seul fait d’ignorance; ou bien il les reproduit sciemment, et alors il y a dol et larcin. Or, M. le directeur, qui a été préfet de police, qui est préfet, et qui d’ailleurs a fait naguère un procès de ce genre au Voleur, ne doit pas ignorer que dans ce dernier cas il est coupable de contrefaçon, et qu’il y a des tribunaux qui connaissent de ces affaires-là. Nous voulons bien convenir qu’un ex-préfet de police n’est pas rigoureusement tenu de lire; mais enfin quand on s’institue jurande littéraire, il faudrait, ce nous semble, savoir quelque peu de littérature, afin de ne pas prendre Diderot pour un romancier anglais, et les Revues françaises pour des Revues d’outre-mer. En conscience, est-ce en demander trop? Et puis si la Revue Britannique voulait absolument traduire de l’anglais nos articles français, que ne nous en prévenait-elle? Nous lui aurions charitablement communiqué l’original, et nous aurions ainsi épargné à elle des frais de traduction, à ses abonnés d’énormes contre-sens. Que ne s’adressait-elle aussi à nous lorsqu’elle pressa si fort ses correspondans de Londres, de lui trouver cette curieuse West-End-Review, où elle espérait butiner quelques-unes de nos Lettres sur les hommes d’état de la France? Nous lui aurions communiqué cette Revue inédite qui ne se trouve que dans nos cartons, comme les plus ignorans le savent maintenant. Elle voit bien que c’était tout profit. A vrai dire, tout ce négoce-là nous semble bien peu littéraire et bien peu loyal. Nous avons dû le dénoncer et nous en expliquer nettement afin de mettre un frein à ce pillage et de montrer à la partie crédule et mal informée du public ce que les paperassiers ont fait des lettres et des idées. C’est un trafic étrange; en vérité, si la presse indépendante n’y met ordre au plus tôt, la république des lettres, comme on dit, menace de devenir une caverne, un coupe-gorge. Nous savons bien que la république des lettres, puisque république il y a, ne passa jamais pour être un Eldorado, mais quand l’anarchie y fut-elle plus flagrante? la cupidité plus insatiable? les haines plus vénéneuses? les égoïsmes plus exorbitans? les amours-propres plus gigantesques? Tombées de l’autel dans la boutique, les idées ont perdu leur sainteté; elles sont soumises à l’agio comme les fonds, et déchus de leur sacerdoce antique, les grands-prêtres de la société, les enseigneurs du peuple ont échangé le plectrum d’or de Pythagore et le stylus austère, intègre, de Tacite contre la plume d’oie des agens de change et des banquiers. F. Buloz.. Notes. (1) In-4°, chez l’éditeur, rue de Richelieu, n° 12. (2) 4 Rue Saint-Jacques, 59. (3) cité Bergère, n° 1. (4) Première et deuxième partie. Berlin, et Paris, chez Heideloff, rue Vivienne, 16. (5) Londres, chez Bull. -Paris, chez Baudry, rue du Coq. (6) Espèce de petit radeau du pays. (7) C’est 1828 que nous avons voulu dire; il s’est glissé une faute d’impression dans notre phrase. (N. du D.) (8) Chez Renduel, rue des Grands-Augustins, 22. (9) Un vol, in-8. Fournier, rue de Seine, 14. (10) Un vol. in-8, chez Levavasseur, place Vendôme, 16. (11) Chez Dufey, rue des Marais. (12) Chez Carpentier, rue de Seine, 31. (13) Paris, Galignani, rue Vivienne. (14) Voici ce traité: «Entre les soussignés: -M. Alexandre Dumas -et M. Jouslin de la Salle, directeur de la Comédie Française: «A été convenu ce qui suit: «Au moment où Mme Dorval entrera, et pour son début elle jouera Antony; «Puis M. Dumas donnera à M. Jouslin de la Salle une comédie en cinq actes pour Mme Dorval, ou deux comédies en trois actes; «Cette comédie jouée, M. Jouslin mettra Christine au répertoire; «Puis, au mois de juillet il montera le drame de Charles VII. «Paris, ce 18 novembre 1833.» (M. Alexandre Dumas se propose d’attaquer devant le tribunal de commerce M. Jouslin de la Salle en exécution de ce traité.) (15) Chez Gosselin, rue Saint-Germain des-Prés, 9. (16) Chez Abel Ledoux, rue de Richelieu, 95. (17) 1 vol. in-8°, chez Dufart, libraire, rue du Bac. (18) Un vol. in-8°, chez Ledoux, 97, rue de Richelieu. (19) Chez Vimont, 95, rue de Richelieu. (20) Un vol. in-8°, chez Fournier, 14, rue de Seine. Source: http://www.poesies.net.