Poésies. Par Félix Arvers (1806-1850) Tome I TABLE DES MATIERES Un Secret. A Alfred De Musset. A Alfred Tattet. A Mon Ami ***. L'Anniversaire. La Ressemblance. La Villégiature. Sonnet A Mon Ami R... A MM. Barthélemy Et Méry. A Charles X. A Gianetta. A Madame ***. A Victor Hugo. Bury. Ce Qui Peut Arriver A Tout Le Monde. Déclaration. Examen De Conscience. Un Secret. Sonnet Imité De L'Italien. Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu: Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su. Hélas! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire. Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu. Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle suit son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas. A l'austère devoir, pieusement fidèle, Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle "Quelle est donc cette femme?" et ne comprendra pas. A Alfred De Musset. Hélas! qui t'a si jeune enseigné ces mystères Et toutes ces douleurs du pauvre coeur humain? Quel génie au milieu des sentiers solitaires, Au sortir du berceau t'a conduit par la main? O chantre vigoureux, ô nature choisie! Quel est l'esprit du Ciel qui t'emporte où tu veux? Quel souffle parfumé de sainte poésie Soulève incessamment l'or de tes blonds cheveux? Quel art mystérieux à ton vers prophétique Mêla tant de tristesse et de sérénité? Quel artiste divin, comme au lutteur antique, Te donna tant de force avec tant de beauté? A Alfred Tattet Alfred, j'ai vu des jours où nous vivions en frères, Servant les mêmes dieux aux autels littéraires: Le ciel n'avait formé qu'une âme pour deux corps; Beaux jours d'épanchement, d'amour et d'harmonie, Où ma voix à la tienne incessamment unie Allait se perdre au ciel en de divins accords. Qui de nous a changé? Pourquoi dans la carrière L'un court-il en avant, laissant l'autre en arrière? Lequel des deux soldats a déserté les rangs? Pourquoi ces deux vaisseaux qui naviguaient ensemble, Désespérant déjà d'un port qui les rassemble, Vont-ils chercher si loin des bords si différents? Je n'ai pas dévoué mon maître aux gémonies, Je n'ai pas abreuvé de fiel et d'avanies L'idole où mes genoux s'usaient à se plier: Je n'ai point du passé répudié la trace, J'y suis resté fidèle, et n'ai point, comme Horace, Au milieu du combat jeté mon bouclier. Non, c'est toi qui changeas. Un nom qui se révèle T'éblouit des rayons de sa gloire nouvelle. Tu vois dans le bourgeon le fruit qui doit mûrir: Mécène du Virgile et saint Jean du Messie, Tu répands en tous lieux la saint Prophétie, Tu sèmes la parole et tu la fais fleurir. Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies S'inspirer aux lueurs blafardes des bougies, Qui dans l'air obscurci par les vapeurs du vin, Tentent de ranimer leur muse exténuée, Comme un vieillard flétri qu'une prostituée Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain. C'est ainsi que j'entends l'oeuvre de poésie: Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté. Prisme aux mille couleurs, chaque oeil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune: Dieu lui seul peut tout voir dans son immensité. Conserve la croyance et respecte la nôtre, Apôtre dévoué de la gloire d'un autre; Fais-toi du nouveau Dieu confesseur et martyr, Ne crois pas que mon coeur cède comme une argile Ni que ta voix, prêchant le nouvel Évangile, Si chaude qu'elle soit, puisse me convertir. Adieu. Garde ta foi, garde ton opulence. Laisse-moi recueillir mon coeur dans le silence, Laisse-moi consumer mes jours comme un reclus; Pardonne cependant à cette rêverie, C'est le chant d'un proscrit en quittant la patrie, C'est la voix d'un ami que tu n'entendras plus. A Mon Ami ***. Tu sais l'amour et son ivresse Tu sais l'amour et ses combats; Tu sais une voix qui t'adresse Ces mots d'ineffable tendresse Qui ne se disent que tout bas. Sur un beau sein, ta bouche errante Enfin a pu se reposer, Et sur une lèvre mourante Sentir la douceur enivrante Que recèle un premier baiser- Maître de ces biens qu'on envie Ton coeur est pur, tes jours sont pleins! Esclave à tes voeux asservie, La fortune embellit ta vie Tu sais qu'on t'aime, et tu te plains! Et tu te plains! et t'exagères Ces vagues ennuis d'un moment, Ces chagrins, ces douleurs légères, Et ces peines si passagères Qu'on ne peut souffrir qu'en aimant! Et tu pleures! et tu regrettes Cet épanchement amoureux! Pourquoi ces maux que tu t'apprêtes? Garde ces plaintes indiscrètes Et ces pleurs pour les malheureux! Pour moi, de qui l'âme flétrie N'a jamais reçu de serment, Comme un exilé sans patrie, Pour moi, qu'une voix attendrie N'a jamais nommé doucement, Personne qui daigne m'entendre, A mon sort qui saigne s'unir, Et m'interroge d'un air tendre, Pourquoi je me suis fait attendre Un jour tout entier sans venir. Personne qui me recommande De ne rester que peu d'instants Hors du logis; qui me gourmande Lorsque je rentre et me demande Où je suis allé si longtemps. Jamais d'haleine caressante Qui, la nuit, vienne m'embaumer; Personne dont la main pressante Cherche la mienne, et dont je sente Sur mon coeur les bras se fermer! Une fois pourtant -quatre années Auraient-elles donc effacé Ce que ces heures fortunées D'illusions environnées Au fond de mon âme ont laissé? Oh! c'est qu'elle était si jolie! Soit qu'elle ouvrit ses yeux si grands, Soit que sa paupière affaiblie Comme un voile qui se déplie Éteignit ses regards mourants! -J'osai concevoir l'espérance Que les destins moins ennemis, Prenant pitié de ma souffrance, Viendraient me donner l'assurance D'un bonheur qu'ils auraient permis: L'heure que j'avais attendue, Le bonheur que j'avais rêvé A fui de mon âme éperdue, Comme une note suspendue, Comme un sourire inachevé! Elle ne s'est point souvenue Du monde qui ne la vit pas; Rien n'a signalé sa venue, Elle est passée, humble, inconnue, Sans laisser trace de ses pas. Depuis lors, triste et monotone, Chaque jour commence et finit: Rien ne m'émeut, rien ne m'étonne, Comme un dernier rayon d'automne J'aperçois mon front qui jaunit. Et loin de tous, quand le mystère De l'avenir s'est refermé, Je fuis, exilé volontaire! -Il n'est qu'un bonheur sur la terre, Celui d'aimer et d'être aimé. L’Anniversaire. Oh! qui me donnera d'aller dans vos prairies, Promener chaque jour mes tristes rêveries, Rivages fortunés où parmi les roseaux L'Yonne tortueuse égare au loin ses eaux! Oui, je veux vous revoir, poétiques ombrages, Bords heureux, à jamais ignorés des orages, Peupliers si connus, et vous, restes touchants, Qui m'avez inspiré jadis mes premiers chants. La Ressemblance. Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse Au milieu des parfums respirer la mollesse, En ce voluptueux séjour, Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre, Les voiles enlacés semblent, pour un mystère, Eteindre les rayons du jour, Ne t'enorgueillis pas, courtisane rieuse, Si, pour toutes tes soeurs ma bouche sérieuse Te sourit aussi doucement, Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente, Ma main sur ton sein nu s'égare, si brûlante Qu'on me prendrait pour un amant. Ce n'est point que mon coeur soumis à ton empire, Au charme décevant que ton regard inspire Incapable de résister, A cet appât trompeur se soit laissé surprendre Et ressente un amour que tu ne peux comprendre, Mon pauvre enfant! ni mériter. Non: ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures, Ce cou, ces bras meurtris d'amoureuses blessures, Ces transports, cet oeil enflammé; Ce n'est point un aveu, ce n'est point un hommage Au moins: c'est que tes traits me rappellent l'image D'une autre femme que j'aimai. Elle avait ton parler, elle avait ton sourire, Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire. Et semble implorer un soutien; Et de l'illusion comprends-tu la puissance? On dirait que son oeil, tout voilé d'innocence, Lançait des feux comme le tien. Allons: regarde-moi de ce regard si tendre, Parle-moi, touche-moi, qu'il me semble l'entendre Et la sentir à mes côtés. Prolonge mon erreur: que cette voix touchante Me rende des accents si connus et me chante Tous les airs q'elle m'a chantés! Hâtons-nous, hâtons-nous! Insensé qui d'un songe Quand le jour a chassé le rapide mensonge, Espère encor le ressaisir! Qu'à mes baisers de feu ta bouche s'abandonne, Viens, que chacun de nous trompe l'autre et lui donne Toi le bonheur, moi le plaisir! La Villégiature. J'ai souvent comparé la villégiature Aux phases d'un voyage entrepris en commun Avec des étrangers de diverse nature Dont on n'a de ses jours vu ni connu pas un. Au début de la route, en montant en voiture, On s'observe: -l'un l'autre on se trouve importun; L'entretien languissant meurt faute de pâture... Mais, petit à petit, on s'anime; et chacun A l'entrain général à son tour s'associe: On cause, on s'abandonne, et plus d'un s'apprécie. -Les chevaux cependant marchent sans s'arrêter; Et c'est lorsqu'on commence à peine à se connaître, Que l'on se juge mieux, -qu'on s'aimerait peut-être, -C'est alors qu'on arrive, -et qu'il faut se quitter. Sonnet A Mon Ami R... J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage, Comme un port où le coeur, trop longtemps agité, Vient trouver, à la fin d'un long pèlerinage, Un dernier jour de calme et de sérénité. Une femme modeste, à peu près de mon âge Et deux petits enfants jouant à son côté; Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage, Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été. J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente Je voulais une amie, une âme confidente, Où cacher mes chagrins, qu'elle seule aurait lus; A MM. Barthélemy Et Méry. (1851) Chantres associés et paisibles rivaux, Qui mettez en commun la gloire et les travaux, Et qu'on voit partager sans trouble et sans orage D'un laurier fraternel le pacifique ombrage; Lorsque de toutes parts le public empressé, Chez l'heureux éditeur chaque jour entassé. De vos vers en naissant devenus populaires Se dispute à l'envi les dix-mille exemplaires, Pardonnez, si je viens à vos nobles accents Obscur admirateur, offrir ma part d'encens. Sur les abus criants d'un odieux système, Lorsque le peuple entier a lancé l'anathème, Et contre ces vizirs honnis et détestés, S'est levé comme un homme et les a rejetés; Du haro général organes satiriques, Vos vers ont démasqué ces honteux empiriques; Votre muse, esquissant leurs grotesques portraits, D'un ridicule amer assaisonnant ses traits Contre chaque méfait, vedette en permanence. Improvisait un chant, comme eux une ordonnance, Combattait pour nos droits, et lavant nos affronts, D'un iambe vainqueur stigmatisait leurs fronts. Mais lorsqu'ils ont enfin, relégués dans leurs terres, Amovibles tyrans, pleuré leurs ministères. Votre muse, à leur fuite adressant ses adieux. Dans une courte épitre a rendu grâce aux dieux. Dédaignant d'accabler, tranquille et satisfaite. Ces ignobles vaincus meurtris de leur défaite. Lors il fallut trouver dans ce vaste univers Un plus noble sujet qui méritât vos vers: Et vous avez montré dans les champs d'Idumée L'Orient en présence avec la grande Armée, Le Nil soumis au joug et du vainqueur d'Eylau Le portrait colossal dominant le tableau. Et quel autre sujet pouvait, -plus poétique. Présenter à vos yeux son prisme fantastique? Quel autre champ pouvait, de plus brillantes fleurs Offrir à vos pinceaux les riantes couleurs? Une invisible main, sous le ciel de l'Asie, A, comme les parfums, semé la poésie: Ces peuples, qui, pliés au joug de leurs sultans, Résistent, obstinés à la marche du temps; Ces costumes, ces moeurs, ce stupide courage Qui semble appartenir aux hommes d'un autre âge, Ces palais, ces tombeaux, cet antique Memnon Qui de leurs fondateurs ont oublié le nom; Ce Nil, qui sur des monts égarés dans la nue, Va cacher le secret de sa source inconnue; Tout inspire, tout charme; et des siècles passés Ranimant à nos yeux les récits effacés. Donne à l'éclat récent de nos jours de victoire La couleur des vieux temps et l'aspect de l'histoire. Votre muse a saisi de ces tableaux épars Les contrastes brillants offerts de toutes parts: Elle peint, dans le choc de ces tribus errantes Le cliquetis nouveau des armes différentes, Les bonnets tout poudreux de nos républicains Heurtant dans le combat les turbans africains. Et, sous un ciel brûlant, la lutte poétique De la France moderne et de l'Asie antique. Temps fertile en héros! glorieux souvenir! Quand de Napoléon tout rempli d'avenir, Sur le sol de l'Arabe encor muet de crainte, La botte éperonnée a marqué son empreinte, Et gravé sur les bords du Nil silencieux L'ineffaçable sceau de l'envoyé des cieux! Beaux jours! où Bonaparte était jeune, où la France D'un avenir meilleur embrassait l'espérance. Souriait aux travaux de ses nobles enfants, Et saluait de loin leurs drapeaux triomphants; Et ne prévoyait pas que ce chef militaire Vers les degrés prochains d'un trône héréditaire Marchait, tyran futur, à travers tant d'exploits; Et mettant son épée à la place des lois, Fils de la liberté, préparait à sa mère Le coup inespéré que recelait Brumaire! Mais enfin ce fut l'heure: et les temps accomplis Marquèrent leur limite à ses desseins remplis. Abattu sous les coups d'une main vengeresse, Il paya chèrement ces courts instants d'ivresse. Comme j'aime ces vers où l'on voit à leur tour, Les rois unis livrer sa pâture au vautour; Des pâles cabinets l'étroite politique Le jeter palpitant au sein de l'Atlantique, Et pour mieux lui fermer un périlleux chemin, Du poids d'indignes fers déshonorer sa main. Sa main! dont ils ont su les étreintes fatales, Qui data ses décrets de leurs vingt capitales. Qui, des honneurs du camp, pour ses soldats titrés. Après avoir enfin épuisé les degrés. Et relevant pour eux les antiques pairies, Sur les flancs de leurs chars semé les armoiries, Pour mieux récompenser ces glorieux élus, A de la royauté fait un grade de plus. Et vous, qui poursuivant une noble pensée, Aux travaux de nos preux fîtes une Odyssée, Qui montrant à nos yeux sous un soleil lointain Ces préludes brillants de l'homme du destin, Avez placé vos chants sous l'ombre tutélaire D'une gloire historique et déjà séculaire, Mêlés dans les récits des âges à venir, Vos vers auront leur part de ce grand souvenir: Comme, sous Périclès, ce sculpteur de l'Attique Dont la main enfanta le Jupiter antique, Dans les siècles futurs associa son nom A l'immortalité des Dieux du Parthénon A Charles X. (1851) Triste et soudain fracas d'un trône héréditaire, Profond enseignement aux puissants de la terre, Qui vous eût pu prévoir, et dire: Dans trois jours, Cette tige de rois par les siècles blanchie Et ce vaste pouvoir et cette monarchie Auront fui sans espoir et croulé pour toujours? Et toi qui n'es plus rien et qui fus roi naguère, Charles! n'avais-tu pas ton droit de paix, de guerre. Ta large part d'impôts, tes châteaux à choisir, Tes veneurs, tes laquais, tes chiens, tes équipages, Tes chambellans dorés, tes hérauts et tes pages Et tes vastes forêts où chasser à loisir? T'empêchait-on d'aller au sein des basiliques, Courbant ton front royal et baisant les reliques. Garder, comme un soldat, un prêtre à tes côtés. Et, du ministre saint implorant l'assistance, Consumer dans le jeûne et dans la pénitence Tout le restant des jours que le ciel t'a comptés? On t'entourait d'honneurs, de respects, et la France, Qui voyait tout cela d'un air d'indifférence. T'eût laissé jusqu'au bout, sans haine et sans effroi. Saluer de la main du haut des galeries, Sourire à tes valets et dans tes Tuileries Mourir tranquillement sur ton fauteuil de roi! Mais des hommes t'ont dit: « Sire, l'heure est venue, Où votre volonté, trop longtemps méconnue. Doit être apprise à tous et s'ouvrir un chemin; Et si quelque mutin se dresse et se récrie. Nous avons-là Foucault et sa gendarmerie; C'est l'affaire d'un coup de main. « On en eut bon marché sous l'autre ministère. Quelques coups de mitraille à propos l'ont fait taire, Ce peuple; il faut qu'il sache, au moins, si c'est en vain Que Charles Xdix est roi de France et de Navarre Et si d'un peu de sang il lui sied d'être avare Pour soutenir le droit divin, « Et si des gens venaient, artisans d'imposture, Vous parler de promesse et que c'est forfaiture Que manquer de la sorte à la foi des serments Jurés, devant l'autel, sur les saints Évangiles, Et qu'après tout, la terre a des trônes fragiles, Et l'avenir des châtiments; « Sophismes dangereux, maximes immorales! Propos séditieux de feuilles libérales! Mais seulement un mot, un signe de la main, Et vous verrez pâlir tous ces faiseurs d'émeute, Comme un gibier peureux qui fuit devant la meute, Dans les forêts de Saint-Germain. » Et toi, tu les as crus et, risquant la partie, Sur un seul coup de dé perdu ta dynastie, Bien puni maintenant, ô roi, pour avoir mis Tant d'espoir dans ton Dieu, tant de foi dans sa grâce, Et compté, pour ton trône et les gens de ta race, Sur l'avenir sans fin qui leur était promis! Mais comme au premier coup du marteau populaire Ta vieille royauté, masure séculaire. Lézardée et disjointe et qui n'en pouvait plus, A craqué jusqu'au fond, tant l'heure était critique. Tant sa chute était mûre et de ce dais gothique La toile était usée et les ais vermoulus! Et pour baisser si bas des têtes couronnées, Qu'a-t-il fallu de temps au peuple? Trois journées D'ouvriers descendus en hâte des faubourgs, Qui couraient sans savoir, au fort de la mêlée, Ce que c'est qu'une marche, et comme elle est réglée Sur les sons plus pressés ou plus lents des tambours. Trois jours, et tout fut dit; et la pâle bannière Du faîte des palais a roulé dans l'ornière. Et les trois fleurs de lis, honneur de ta maison, N'ont d'asile aujourd'hui, tristes et détrônées, Que dans quelques foyers de vieilles cheminées. Ou les feuillets jaunis d'un traité de blason. Eh quoi! de tes malheurs le rude apprentissage N'avait-il pu t'instruire et te faire assez sage, Sans qu'il fallût encor, vieillard en cheveux gris, Entendre le fracas de ton trône qui tombe. Et retrouver si tard et si près de la tombe. Ces leçons de l'exil qui ne t'ont rien appris? Tu l'as voulu pourtant! Aussi bien, à ton âge. Quand la mort à ce point est dans le voisinage, A tout prendre, il vaut mieux, de tous ces vains joyaux Débarrasser un front qu'a touché le Saint-Chrême, Car pour qui va paraître au tribunal suprême. Les plis sont bien persans des ornements royaux! Va, mais ne songe plus, Majesté solitaire, Qu'à ce royaume saint qui n'est plus de la terre; Songe au soin de ton âme, et, déchargé du faix De cette royauté dont t'a perdu l'envie, Songe à bien profiter, au moins pour l'autre vie, De ces derniers loisirs que le peuple t'a faits. A Gianetta. (1833) Près des ruisseaux, près des cascades, Dans les champs d'oliviers fleuris, Sur les rochers, sous les arcades Dont le temps sape les débris, Sous les murs du vieux monastère. Dans le bois qu'aime le mystère, Sous l'ombre du pin solitaire, Sous le platane aux frais abris; A l'heure où, sous l'humble chaumière. Le chevrier prend son repas, A l'heure où brille la lumière, A l'heure où le jour ne luit pas; L'été, quand sous le vert ombrage Tu viens t'asseoir après l'ouvrage: L'hiver, par le froid, par l'orage; Toujours, partout, je suis tes pas. Lorsque les cloches argentines Réveillent l'oiseau dans son nid, C'est moi qui te suis à matines: Et quand la prière finit. Au sortir du temple gothique, C'est moi qui vais sous le portique T'offrir, suivant l'usage antique. L'eau sainte et le rameau bénit. Quand, vers la fin de la journée, Tu vas près du saint tribunal, Devant l'ermite prosternée. Incliner ton front virginal, C'est moi qui d'un air humble et tendre. Quand l'Angélus s'est fait entendre, Esclave assidu, vais t'attendre Auprès du confessionnal. Viens, je te dirai le cantique Que je suis allé, ce matin. Choisir pour toi dans la boutique D'un colporteur napolitain, Et contre la dent meurtrière Des loups errants dans la clairière, Je t'apprendrai quelle prière Il faut réciter en latin. Je mettrai dans ton oratoire Un missel à fermoirs dorés, Où des moines ont peint l'histoire De nos anciens livres sacrés; Des apôtres les douze images, La bonne Vierge, et les trois Mages Au Christ apportant leurs hommages, Et baisant ses pieds adorés. Oh, regarde-moi sans colère! Promets-moi que tu m'aimeras: Ne me défends pas de te plaire, Laisse-toi serrer dans mes bras! Que cette froideur t'abandonne; A péché secret Dieu pardonne, Et je mettrai sur ta madone Le voile que tu quitteras. A Madame ***. (1833) Madame, croyez-moi; bien qu'une autre patrie Vous ait ravie à ceux qui vous ont tant chérie, Allez, consolez-vous, ne pleurez point ainsi; Votre corps est là-bas, mais votre âme est ici: C'est la moindre moitié que l'exil nous a prise; La tige s'est rompue au souffle de la brise; Mais l'ouragan jaloux, qui ternit sa splendeur, Jeta la fleur au vent et nous laissa l'odeur. A moins, à moins pourtant que dans cette retraite Vous n'ayez apporté quelque peine secrète. Et que là, comme ici, quelque ennui voyageur Se cramponne à votre âme, inflexible et rongeur: Car bien souvent, un mot, un geste involontaire. Des maux que vous souffrez a trahi le mystère, Et j'ai vu sous ces pleurs et cet abattement La blessure d'un coeur qui saigne longuement. Vous avez épuisé tout ce que la nature A permis de bonheur à l'humble créature, Et votre pauvre coeur, lentement consumé, S'est fait vieux en un jour, pour avoir trop aimé: Vous seule, n'est-ce pas, vous êtes demeurée Fidèle à cet amour que deux avaient juré. Et seule, jusqu'au bout, avez pieusement Accompli votre part de ce double serment. Consolez-vous encor; car vous avez. Madame, Achevé saintement votre rôle de femme; Vous avez ici-bas rempli la mission Faite à l'être créé par la création. Aimer, et puis souffrir, voilà toute la vie: Dieu vous donna longtemps des jours dignes d'envie Aujourd'hui, c'est la loi. vous payez chèrement Par des larmes sans fin ce bonheur d'un moment. Certes, tant de chagrins, et tant de nuits passées A couver tristement de lugubres pensées. Tant et de si longs pleurs n'ont pas si bien éteint Les éclairs de vos yeux et pâli votre teint. Que mainte ambition ne se fût contentée, Madame, de la part qui vous en est restée. Et que plus d'un encor n'y laissât sa raison. Ainsi qu'aux églantiers l'agneau fait sa toison. Mais votre âme est plus haute, et ne s'arrange guère Des consolations d'un bonheur si vulgaire; Madame, ce n'est point un vase où, tour à tour, Chacun puisse étancher la soif de son amour; Mais Dieu la fit semblable à la coupe choisie, Dans les plus purs cristaux des rochers de l'Asie, Où l'on verse au sultan le Chypre et le Xérès, Qui ne sert qu'une fois, et qui se brise après. Gardez-la donc toujours cette triste pensée D’un amour méconnu et d'une âme froissée: Que le prêtre debout, sur l'autel aboli, Reste fidèle au Dieu dont il était rempli; Que le temple désert, aux vitraux de l'enceinte Garde un dernier rayon de l'auréole sainte. Et que l'encensoir d'or ne cesse d'exhaler Le parfum d'un encens qui cessa de brûler! Il n'est si triste nuit qu'au crêpe de son voile Dieu ne fasse parfois luire une blanche étoile, Et le ciel mit au fond des amours malheureux Certains bonheurs cachés qu'il a gardés pour eux. Supportez donc vos maux, car plus d'un les envie; Car, moi qui parle, au prix du repos de ma vie. Au prix de tout mon sang. Madame, je voudrais Les éprouver un jour, quitte à mourir après. A Victor Hugo. (1833) D'illusions fantastiques Quel doux esprit t'a bercé? Qui t'a dit ces airs antiques, Ces contes du temps passé? Que j'aime quand tu nous chantes Ces complaintes si touchantes, Ces cantiques de la foi, Que m'avait chantés mon père, Et que chanteront, j'espère, Ceux qui viendront après moi. Quand le soir, à la chaumière, La lampe unit tristement La pâleur de sa lumière Au vif éclat du sarment, Assis dans le coin de l'âtre, Sans doute tu vis le pâtre Rappeler des anciens jours, Récits d'amour, de constance. Et redire à l'assistance Ces airs qu'on retient toujours. Il a de vieilles ballades, Il a de joyeux refrains: Et pour les brebis malades Des remèdes souverains: Il connaît les noirs présages: Perçant le voile des âges Son oeil lit dans l'avenir, Il donne des amulettes, Et prédit aux bachelettes Quand l'amour doit leur venir. Il ta montré la relique Et la croix qu'un pénitent A la sainte basilique A fait bénir en partant. Il t'a dit les eaux fangeuses Où dans les nuits orageuses Errent de pâles lueurs, Puis sur l'autel de la Vierge Il fa fait brûler un cierge A la mère des douleurs. Il a deviné ta peine, Il t'a conseillé parfois D'aller faire une neuvaine A Notre-Dame-des-Bois; De partir pour la Galice; Ou, vêtu du noir cilice D'aller, pieux voyageur, Déposer ton humble hommage Au pied de la vieille image De Saint Jacques-le-Majeur. Dans une chapelle basse, Devers la Saint-Jean d'été, Il t'a fait baiser la châsse Dont l'antique sainteté Donne à la foi populaire Le précieux scapulaire Qui du malin nous défend, Et sans travail, ni souffrance, Abrège la délivrance Des femmes en mal d'enfant. Il t'a fait dans les bruyères Voir, de loin, les lieux maudits Où l'on dit que les sorcières S'assemblent les samedis; Où pour d'impurs sortilèges A leurs festins sacrilèges S'asseoit l'archange déchu; Où le voyageur qui passe S'enfuit en voyant la trace Qu'y grava son pied fourchu. Mais à l'angle de deux routes Il te recommande à Dieu: Il part; et toi tu l'écoutes Après qu'il t'a dit adieu. Puis tu reviens et nous chantes Ces complaintes si touchantes, Ces cantiques de la foi Que m'avait chantés mon père, Et que chanteront, j'espère. Ceux qui viendront après moi. Bury. (1833) I Lorsque le jeune Edgard, après bien des années, Au seuil de son château s'en vint heurter un soir, Traversa lentement les cours abandonnées, Et près du vieux foyer voulut enfin s'asseoir, Il vit avec douleur au manoir de ses pères Les créneaux sans soldats et les murs délabrés, Et sentit en marchant se dresser les vipères Que cachait sous ses pas la ronce des degrés. Quoique le vieux Caleb, honteux de sa détresse, La cachât de son mieux; comme en un soir d'été, Surprise au bord des eaux, la jeune chasseresse Aux regards du passant voile sa nudité; Edgard vit bien au front de ces tours inclinées Ce sillon que le temps avait fait si profond, Et sentit d'un seul coup tout le poids des années Retomber sur son coeur et bondir jusqu'au fond. Pourtant c'était la loi. Dieu veut que sur sa trace, Sans pitié ni remords, comme un vieux meurtrier, Le temps entraîne tout: le peuple après la race, L'arbuste après la fleur, l'oeuvre après l'ouvrier. II Mais moi, qu'ai-je éprouvé, lorsque sous votre ombrage, Après quatre ans passés, retraites de Bury, Ainsi qu'un voyageur surpris par un orage. Je vins, triste déjà, demander un abri? Enfans, durant l'hiver, pour égayer nos veilles, On nous a tous conté que, dans cet heureux temps Que Perrault a peuplé de naïves merveilles, Une belle princesse avait dormi cent ans; Et lorsque la vertu de quelque anneau magique Eut enfin secoué cet étrange sommeil, Après ce siècle entier d'un repos léthargique, Elle sortit du bois jeune et le teint vermeil; Oh! moi j'ai cru renaître à ces jours de féerie, Comme elle, à son réveil, voyant à mon retour La demeure aussi neuve et l'herbe aussi fleurie, Et l'ombrage aussi frais des arbres d'alentour. Le Temps, ce vieux faucheur, qui renverse et qui passe. Semblait avoir pour moi fixé ses pas errans. Comme si dans ce coin oublié de l'espace Quelque autre Josué l'eût arrêté quatre ans. Les hôtes qui jadis accueillaient mon Jeune âge, Paraissaient réunis pour attendre au festin Le retour d'un enfant qui, pour le voisinage. Voulant voir ses amis, est parti le matin. Ils avaient parcouru cette vie escarpée Exempts des noirs chagrins si prompts à l'assaillir. Et, dans sa voie étroite et de ravins coupée, Marché sans se lasser, et vécu sans vieillir. Ce Qui Peut Arriver A Tout Le Monde. (1833) I J'ai toujours voulu voir du pays, et la vie Que mène un voyageur m'a toujours fait envie. Je me suis dit cent fois qu'un demi-siècle entier Dans le même logis, dans le même quartier; Que dix ans de travail, dix ans de patience A lire les docteurs et creuser leur science, Ne valent pas six mois par voie et par chemin, Six mois de vie errante, un bâton à la main. -Eh bien! me voici prêt, ma valise est remplie; Où vais-je! -En Italie. -Ah, fi donc! l'Italie! Voyage de badauds, de beaux fils à gants blancs. Qui vont là par ennui, par ton, comme à Coblentz, En poste, au grand galop, traversant Rome entière, Et regardent ton ciel, Naples, par la portière. -Mais ce que je veux, moi, voir avant de mourir, Où je veux à souhait rêver, chanter, courir. C'est l'Espagne, ô mon coeur! c'est l'hôtesse des Maures, Avec ses orangers et ses frais sycomores, Ses fleuves, ses rochers à pic, et ses sentiers Où s'entendent, la nuit, les chants des muletiers; L'Espagne d'autrefois, seul débris qui surnage Du colosse englouti qui fut le moyen âge; L'Espagne et ses couvents, et ses vieilles cités Toutes ceintes de murs que l'âge a respectés; Madrid. Léon, Burgos, Grenade et cette ville Si belle, qu'il n'en est qu'une au monde. Séville! La ville des amants, la ville des jaloux, Fière du beau printemps de son ciel andalou, Qui, sous ses longs arceaux de blanches colonnades, S'endort comme une vierge, au bruit des sérénades. Jusqu'à tant que pour moi le jour se soit levé Où je pourrai te voir et baiser ton pavé, Séville! c'est au sein de cette autre patrie Que je veux, mes amis, mettre, ma rêverie; C'est là que j'enverrai mon âme et chercherai De doux récits d'amour que je vous redirai. II A Séville autrefois (pour la date il n'importe), Près du Guadalquivir, la chronique rapporte Qu'une dame vivait, qui passait saintement Ses jours dans la prière et le recueillement: Ses charmes avaient su captiver la tendresse De l'alcade, et c'était, comme on dit, sa maîtresse; Ce qui n'empêchait pas que son nom fût cité Comme un exemple à tous d'austère piété. Car elle méditait souvent les évangiles, Jeûnait exactement quatre-temps et vigiles. Communiait à Pâque, et croyait fermement Que c'est péché mortel d'avoir plus d'un amant A la fois. Ainsi donc, en personne discrète. Elle vivait au fond d'une obscure retraite, Toute seule et n'ayant de gens dans sa maison Qu'une duègne au-delà de l'arrière-saison, Qu'on disait avoir eu, quand elle était jolie. Ses erreurs de jeunesse, et ses jours de folie. Voyant venir les ans, et les amans partir, En femme raisonnable elle avait cru sentir Qu'en son âme, un beau jour, était soudain venue Une vocation jusqu'alors inconnue; Au monde, qui fuyait, elle avait dit adieu, Et pour ses vieux péchés s'était vouée à Dieu. Une fois, au milieu d'une de ces soirées Que prodigue le ciel à ces douces contrées, Le bras nonchalamment jeté sur son chevet, Paquita (c'est le nom de la dame) rêvait: Son oeil s'était voilé, silencieux et triste; Et tout près d'elle, au pied du lit, sa camariste Disait dévotement, un rosaire à la main, Ses prières du soir dans le rite romain. Voici que dans la rue, au pied de la fenêtre, Un bruit se fit entendre; elle crut reconnaître Un pas d'homme, prêta l'oreille; en ce moment Une voix s'éleva qui chantait doucement: « Merveille de l'Andalousie. Étoile qu'un ange a choisie Entre celles du firmament, Ne me fuis pas ainsi; demeure, Si tu ne veux pas que je meure De désespoir, en te nommant! J'ai visité les Asturies, Aguilar aux plaines fleuries, Tordesillas aux vieux manoirs: J'ai parcouru les deux Castilles. Et j'ai bien vu sous les mantilles De grands yeux et des sourcils noirs: Mais, ô lumière de ma vie, Dans Barcelone ou Ségovie, Dans Girone au ciel embaumé, Dans la Navarre ou la Galice, Je n'ai rien vu qui ne pâlisse Devant les yeux qui m’ont charmé! » Quand la nuit est bien noire, et que toute la terre, Comme de son manteau, se voile de mystère, Vous est-il arrivé parfois, tout en rêvant, D'ouïr des sons lointains apportés par le vent? Comme alors la musique est plus douce! Il vous semble Que le ciel a des voix qui se parlent ensemble, Et que ce sont les saints qui commencent en choeur Des chants qu'une autre voix achève dans le coeur. -A ces sons imprévus, tout émue et saisie, La dame osa lever un coin de jalousie Avec précaution, et juste pour pouvoir Découvrir qui c'était, mais sans se laisser voir. En ce moment la lune éclatante et sereine Parut au front des cieux comme une souveraine; A ses pâles rayons un regard avait lui, Elle le reconnut, et dit: « C'est encor lui! » C'était don Gabriel, que par toute la ville On disait le plus beau cavalier de Séville; Bien fait, de belle taille et de bonne façon; Intrépide écuyer et ferme sur l'arçon, Guidant son andalou avec grâce et souplesse, Et de plus gentilhomme et de haute noblesse; Ce que sachant très bien, et comme, en s'en allant, Son bonhomme de père avait eu le talent De lui laisser comptant ce qu'il faut de richesses Pour payer la vertu de plus de cent duchesses, Il allait tête haute, en homme intelligent Du prix de la noblesse unie avec l'argent. Mais quand le temps d'aimer, car enfin, quoi qu'on dit, Il faut tous en passer par cette maladie, Qui plus tôt, qui plus tard; quand ce temps fut venu, Et qu'un trouble arriva jusqu'alors inconnu, Soudain il devint sombre: au fond de sa pensée Une image de femme un jour était passée; Il la cherchait partout. Seul, il venait s'asseoir Sous les arbres touffus d'Alaméda, le soir. A cette heure d'amour où la terre embrasée Voit son sein rafraîchir sous des pleurs de rosée. Un jour qu'il était là, triste, allant sans savoir Où se portaient ses pas, et regardant sans voir, Une femme passa: vision imprévue. Qu'il reconnut soudain sans l'avoir jamais vue! C'était la Paquita: c'était elle! elle avait Ces yeux qu'il lui voyait, la nuit, quand il rêvait. Le souris, la démarche et la taille inclinée De l'apparition qu'il avait devinée. Il est de ces moments qui décident des jours D'un homme! Depuis lors il la suivait toujours, Partout, et c'était lui dont la voix douce et tendre Avait trouvé les chants qu'elle venait d'entendre. III Comment don Gabriel se fit aimer, comment Il entra dans ce coeur tout plein d'un autre amant, Je n'en parlerai pas, lecteur, ne sachant guère, Depuis qu'on fait l'amour, de chose plus vulgaire; Donc, je vous en fais grâce, et dirai seulement, Pour vous faire arriver plus vite au dénouement. Que la dame à son tour. -car il n'est pas possible Que femme à tant d'amour garde une âme insensible, -Après avoir en vain rappelé sa vertu. Avoir prié longtemps, et longtemps combattu. N'y pouvant plus tenir, sans doute, et dominée Par ce pouvoir secret qu'on nomme destinée, Ne se contraignit plus, et cessa d'écouter Un reste de remords qui voulait l'arrêter: Si bien qu'un beau matin, au détour d'une allée, Gabriel vit venir une duègne voilée, D'un air mystérieux l'aborder en chemin, Regarder autour d'elle, et lui prendre la main En disant: « Une sage et discrète personne, Que l'on ne peut nommer ici, mais qu'on soupçonne Vous être bien connue et vous toucher de près, Mon noble cavalier, me charge tout exprès De vous faire savoir que toute la soirée Elle reste au logis, et serait honorée De pouvoir vous apprendre, elle-même, combien A votre seigneurie elle voudrait de bien. » Banquiers, agents de change, épiciers et notaires, Percepteurs, contrôleurs, sous-chefs de ministères Boutiquiers, électeurs, vous tous, grands et petits. Dans les soins d'ici-bas lourdement abrutis, N'est-il pas vrai pourtant que, dans cette matière, Où s'agite en tous sens votre existence entière. Vous n'avez pu flétrir votre âme, et la fermer Si bien, qu'il n'y demeure un souvenir d'aimer? Oh! qui ne s'est, au moins une fois dans sa vie, D'une extase d'amour senti l'âme ravie! Quel coeur, si desséché qu'il soit, et si glacé, Vers un monde nouveau ne s'est point élancé? Quel homme n'a pas vu s'élever dans les nues Des choeurs mystérieux de vierges demi-nues; Et lorsqu'il a senti tressaillir une main, Et qu'une voix aimée a dit tout bas: « Demain », Oh! qui n'a pas connu cette fièvre brûlante, Ces imprécations à l'aiguille trop lente, Et cette impatience à ne pouvoir tenir En place, et comme un jour a de mal à finir! -Hélas! pourquoi faut-il que le ciel nous envie Ces instants de bonheur, si rares dans la vie, Et qu'une heure d'amour, trop prompte à s'effacer, Soit si longue à venir, et si courte à passer! Après un jour, après un siècle entier d'attente, Gabriel, l'oeil en feu, la gorge haletante, Arrive; on l'attendait. Il la vit, -et pensa Mourir dans le baiser dont elle l'embrassa. IV La nature parfois a d'étranges mystères! V Derrière le satin des rideaux solitaires Que s'est-il donc passé d'inouï? Je ne sais: On entend des soupirs péniblement poussés. Et soudain Paquita s'écriant: « Honte et rage! Sainte mère de Dieu! c'est ainsi qu'on m'outrage! Quoi! ces yeux, cette bouche et cette gorge-là, N'ont de ce beau seigneur obtenu que cela! Il vient dire qu'il m'aime! et quand je m'abandonne Aux serments qu'il me fait, grand Dieu! que je me donne, Que je risque pour lui mon âme, et je la mets En passe d'être un jour damnée à tout jamais, 'Voilà ma récompense! Ah! pour que tu réveilles Ce corps tout épuisé de luxure et de veilles, Ma pauvre Paquita, tu n'es pas belle assez! Car, ne m'abusez pas, maintenant je le sais. Sorti d'un autre lit, vous venez dans le nôtre Porter des bras meurtris sous les baisers d'une autre: Elle doit s'estimer heureuse, Dieu merci. De vous avoir pu mettre en l'état que voici. Celle-là! car sans doute elle est belle, et je pense Qu'elle est femme à valoir qu'on se mette en dépense! Je voudrais la connaître, et lui demanderais De m'enseigner un peu ses merveilleux secrets. Au moins, vous n'avez pas si peu d'intelligence De croire que ceci restera sans vengeance. Mon illustre seigneur! Ah! l'aimable roué! Vous apprendrez à qui vous vous êtes joué! Çà, vite en bas du lit, qu'on s'habille, et qu'on sorte! Certes, j'espère bien vous traiter de la sorte Que vous me connaissiez, et de quel châtiment La Paquita punit l'outrage d'un amant! » Elle parlait ainsi lorsque, tout effarée, La suivante accourut: « A la porte d'entrée, L'alcade et trois amis, qu'il amenait souper, Dit-elle, sont en bas qui viennent de frapper! -Bien! dit la Paquita; c'est le ciel qui l'envoie! -Ah! señora! pour vous, gardez que l'on me voie! -Au contraire, dit l'autre. Allez ouvrir! merci. Mon Dieu; je t'appelais, Vengeance; te voici! » Et sitôt que la duègne en bas fut descendue, La dame de crier: « A moi! je suis perdue! Au viol! je me meurs! au secours! au secours! Au meurtre! à l'assassin! Ah! mon seigneur, accours! » Tout en disant cela, furieuse, éperdue, Au cou de Gabriel elle s'était pendue. Le serrait avec rage, et semblait repousser Ses deux bras qu'elle avait contraints à l'embrasser; Et lui, troublé, la tête encor tout étourdie, Se prêtait à ce jeu d'horrible comédie, Sans deviner, hélas! que, pour son châtiment, C'était faire un prétexte et servir d'instrument! L'alcade cependant, à ces cris de détresse, Accourt en toute hâte auprès de sa maîtresse: « Seigneur! c'est le bon Dieu qui vous amène ici; Vengez-vous, vengez-moi! Cet homme que voici, Pour me déshonorer, ce soir, dans ma demeure... -Femme, n'achevez pas, dit l'alcade; qu'il meure! -Qu'il meure; reprit-elle. -Oui; mais je ne veux pas Lui taire de ma main un si noble trépas; Çà, messieurs, qu'on l'emmène, et que chacun pâlisse En sachant à la fois le crime et le supplice! » Gabriel, cependant, s'étant un peu remis. Tenta de résister; mais pour quatre ennemis, Hélas! il était seul, et sa valeur trompée Demanda vainement secours à son épée; Elle s'était brisée en sa main: il fallut Se rendre, et se soumettre à tout ce qu'on voulut. Devant la haute cour on instruisit l'affaire; Le procès alla vite, et quoi que pussent faire Ses amis, ses parents et leur vaste crédit. Qu'au promoteur fiscal don Gabriel eût dit: « C'est un horrible piège où l'on veut me surprendre. Un crime! je suis noble, et je dois vous apprendre, Seigneur, qu'on n'a jamais trouvé dans ma maison De rouille sur l'épée ou de tache au blason! Seigneur, c'est cette femme elle-même, j'en jure Par ce Christ qui m'entend et punit le parjure. Qui m'avait introduit dans son appartement; Et comment voulez-vous qu'à pareille heure?... -Il ment! Disait la Paquita; d'ailleurs la chose est claire. J'ai mes témoins: il faut une peine exemplaire. Car je vous l'ai promis, et qu'un juste trépas Me venge d'un affront que vous n'ignorez pas! » VI Or, s'il faut maintenant, lecteur, qu'on vous apprenne - La fin de tout ceci, par la cour souveraine Il fut jugé coupable à l'unanimité; Et comme il était noble, il fut décapité. Déclaration. (1833) Jeune femme aux yeux noirs, étourdie, inconstante, Entre mille pensers indécise et flottante, Qui veut et ne veut pas, et bientôt ne sait plus Où prendre ni fixer, tes voeux irrésolus, Qui n'aime point le mal et pourtant ne peut faire Un seul pas vers le bien que ton âme préfère, Insouciante, et va livrant chaque matin, Tes projets au hasard et ta vie au destin, Sais-tu pourquoi je t'aime, et quelle main cachée Retiens mon âme au char où tu l'as attachée, Pourquoi je me plains tant dans tes bras, et ressens Quelque chose de plus que l'ivresse des sens? C'est qu'il est, vois-tu bien, certaines destinées Par des liens secrets l'une à l'autre enchaînées: C'est qu'il peut arriver, parfois, que deux esprits Se soient du premier coup reconnus et compris; Une triste clarté, de long regrets suivie, De ses illusions a dépouillé ma vie; Elle a flétri ma joie, et n'a plus rien laissé Dans le fond de mon coeur profondément blessé; Et toi, ton âme aussi, triste et désenchantée De ces vestiges vains qui l'avaient trop flattée, A reconnu leur vide et va bientôt finir Ces rêves dissipés pour ne plus revenir. C'est ce que j'aime en toi, c'est cette connaissance Des misères de l'homme et de son impuissance; C'est ce bizarre aspect d'une femme à vingt ans Dont la raison précoce a devancé le temps, Que rien ne touche plus, et qui, jeune et jolie, Ne croit pas à l'amour et sait comme on oublie, C'est ce qui me ravit, m'enchante, et sur tes pas Me retient malgré moi, car enfin n'est-ce pas Quelque chose de neuf que de nous voir ensemble Vieillards prématurés qu'un même esprit rassemble, Avec ces cheveux noirs, avec ce jeune front Qui des ans destructeurs n'a pas subi l'affront, Discourir gravement des choses de la vie, Railler, d'un rire amer, ces plaisirs qu'on envie, Oublier le présent, ne pas nous souvenir Que nous sommes tout seuls et parler d'avenir? C'est ce qui m'a frappé, moi, c'est ce caractère Sérieux à la fois et léger, ce mystère D'une humeur si mobile et d'un coeur si changeant, De désirs en désirs sans cesse voltigeant. Je t'aime, si fantasque et si capricieuse; Bonne femme d'ailleurs, point avaricieuse, Au contraire prodigue, et jetant sans regrets Son or, quand elle en a, sauf à compter après. Examen De Conscience. (1851) Frères, je me confesse, et vais vous confier Mon sort, pour vous instruire et vous édifier. Un jour, je me sentis le désir de connaître Ce qu'enfermait en soi le secret de mon être, Ignorant jusque-là, je brûlai de savoir; J'examinai mon âme et j'eus peur à la voir. Alors, et quand je l'eus à souhait regardée, Que je la connus bien, il me vint à l'idée De m'enquérir un peu pourquoi j'étais ainsi, Et d'où je pouvais m'être à ce point endurci: Car je ne pouvais pas me faire à la pensée Qu'elle se fût si vite et si bas affaissée, Car j'étais tout confus, car, en y bien cherchant, Il me semblait à moi n'être pas né méchant. En effet, je pouvais être bon. Mais j'espère Que Dieu pardonne et fait miséricorde au père Qui veut trop pour son fils, et lui fait désirer Un sort où la raison lui défend d'aspirer! Mon malheur vient de là, d'avoir pu méconnaître L'humble condition où Dieu m'avait fait naître. D'avoir tâché trop loin, et d'avoir prétendu A m'élever plus haut que je ne l'aurais dû! Hélas! j'allai partout, chétif et misérable. Traîner péniblement ma blessure incurable; Comme un pauvre à genoux au bord d'un grand chemin, J'ai montré mon ulcère, et j'ai tendu la main; Malheureux matelot perdu dans un naufrage. J'ai crié; mais ma voix s'est mêlée à l'orage; Mais je n'ai rencontré personne qui voulût Me plaindre, et me jeter la planche de salut. Et moi, je n'allai point, libre et sans énergie. Exhaler ma douleur en piteuse élégie. Comme un enfant mutin pleure de ne pouvoir Atteindre un beau fruit mûr qu'il vient d'apercevoir. Je gardai mon chagrin pour moi, j'eus le courage De renfermer ma haine et d'étouffer ma rage, Personne n'entrevit ce que je ressentais. Et l'on me crut joyeux parce que je chantais. Tel s'est passé pour moi cet âge d'innocence Où des songes riants bercent l'adolescence. Sans jouir de la vie, et sans avoir jamais Vu contenter un seul des voeux que je formais: Jamais l'Illusion, jamais le doux Prestige, Lutin capricieux qui rit et qui voltige, Ne vint auprès de moi, dans son vol caressant, Secouer sur mon front ses ailes en passant, Et jamais voix de femme, harmonieuse et tendre, N'a trouvé de doux mots qu'elle me fit entendre. Une fois, une fois pourtant, sans le savoir, J'ai cru naître à la vie, au bonheur, j'ai cru voir Comme un éclair d'amour, une vague pensée Qui vint luire à mon âme et qui l'a traversée, A ce rêve si doux je crus quelques instants; -Mais elle est sitôt morte et voilà si longtemps! Je me livrai dès lors à l'ardeur délirante D'un cerveau maladif et d'une âme souffrante; J'entrepris de savoir tout ce que recelait En soi le coeur humain de difforme et de laid; Je me donnai sans honte à ces femmes perdues Qu'a séduites un lâche, ou qu'un père a vendues. J'excitai dans leurs bras mes désirs épuisés, Et je leur prodiguai mon or et mes baisers: Près d'elles, je voulus contenter mon envie De voir au plus profond des secrets de la vie. J'allai, je descendis aussi loin que je pus Dans les sombres détours de ces coeurs corrompus, Trop heureux, quand un mot, un signe involontaire D'un vice, neuf pour moi, trahissait le mystère, Et qu'aux derniers replis à la fin parvenu, Mon oeil, comme leurs corps, voyait leur âme à nu. Or, vous ne savez pas, combien à cette vie, A poursuivre sans fin cette fatale envie De tout voir, tout connaître, et de tout épuiser, L'âme est prompte à s'aigrir et facile à s'user. Malheur à qui, brûlant d'une ardeur insensée De lire à découvert dans l'homme et sa pensée. S'y plonge, et ne craint pas d'y fouiller trop souvent, D'en approcher trop près, et d'y voir trop avant! C'est ce qui m'acheva: c'est cette inquiétude A chercher un coeur d'homme où mettre mon étude, C'est ce mal d'avoir pu, trop jeune, apercevoir Ce que j'aurais mieux fait de ne jamais savoir. Désabusé de tout, je me suis vu ravie La douce illusion qui fait aimer la vie, Le riant avenir dont mon coeur s'est flétri, Et ne pouvant plus croire à l'amour, j'en ai ri: Et j'en suis venu là, que si, par occurrence, -Je suis si jeune encore, et j'ai tant d'espérance! -Une vierge aux doux yeux, et telle que souvent J'en voyais autrefois m'apparaître en rêvant, Simple, et croyant encore à la magie antique De ces traditions du foyer domestique. M'aimait, me le disait, et venait à son tour Me demander sa part de mon âme en retour; Vierge, il faudrait me fuir, et faire des neuvaines Pour arracher bientôt ce poison de tes veines, Il faudrait me haïr, car moi, je ne pourrais Te rendre cet amour que tu me donnerais, Car je me suis damné, moi, car il faut te dire Que je passe mes jours et mes nuits à maudire, Que, sous cet air joyeux, je suis triste et nourris Pour tout le genre humain le plus profond mépris: Mais il faudrait me plaindre encore davantage De m'être fait si vieux et si dur à cet âge, D'avoir pu me glacer le coeur, et le fermer A n'y laisser l'espoir ni la place d'aimer. Source: http://www.poesies.net