Poésie Française Complète. Par Estienne De La Boétie. (1530-1563) Vers François De Feu E. De La Boetie, Conseiller Du Roy En Sa Cour De parlement A Bordeau. (D' Après L'edition de 1892 De Paul Bonnefon.) TABLE DES MATIERES A Marguerite De Carle. Chant XXXII Des plaintes de Bradamant. Chanson. SONNETS I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XV VINGT NEUF SONNETS. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XV XVI XVII XVIII XIX A Marguerite De Carle. Sur la traduction des plaintes de Bradamant, au XXXIIe Chant De Lors Arioste. Jamais plaisir je n'ay pris à changer En nostre langue aucun ceuvre estranger Car à tourner d'une langue estrangere, La peine est grande & la gloire est legere. l'ayme trop mieux de moymesmes escrire Quelque escript mien, encore qu'il soit pire. Si mal j'escris n'ayant prins de personne, A nul qu'à moy le blasme je m'en donne. Si j'ay honneur à cela que j'invente, De cest honneur tout mien je me contente: Car de mes vers quelque honneur qui me vienne, Prou grande elle est, puis qu'elle est toute mienne. Vn bien tout clair je l'aime d'avantage, Que je ne fais un grand bien en partage. Aussi, pour vray, d'un ouvrage viré, Quel grand honneur en peut estre tiré? Le traducteur ne donne à son ouvrage Rien qui soit sien que le simple langage Que mainte nuit dessus le liure il songe, Et- depité les ongles il s'en ronge Qu'un vers rebelle il ait cent fois changé, Et en trassant le papier outragé; Qu'il perde apres mainte bonne journee, C'est mesme corps, mais la robbe esttournee Tousjours l'autheur vers soy la gloire ameine, Et le tourneur n'en retient que la peine. D'un oeuvre beau la louange en est deuë A qui l'a fait, non pas qui le remue. D'un grand palais, celuy qui le deuise, Cest des ouvriers celuy là que l'on prise. Où peuh affeoir d'auoir sa recompense Le traducteur malheureux fa fiance? A ses escripts le sçavant ne prend garde, Fors qu'en passant, au moins f'il les regarde, Soigneux d'auoir la cognoissance entiere, Et voir la chose en sa forme premiere L'ignorant seul fes escripts pourra veoir Mais quel honneur en pourroit il avoir? Jamais en rien d'un ignorant l'estime Ne fut honneur ny gloire legitime. Il ne sçauroit faire honneur à perfonne Car qui n'en a, à nul autre n'en donne. Bien a celuy le courage abbattu, Qui n'attend rien de fa propre vertu; Bien a vrayment celuy peu de sagesse, Du bien d'autruy qui fe fait fa richesse. Donc qu'à trouver de foymefme on fe range, Si l'on a faim de la belle louange. Qu'on f'auanture & qu'on fe mette en lice, Qu'en mille nuicts quelque oeuvre l'on polisse, Quelque oeuvre grand qui defende fa vie, Maugré la dent du temps & de l'enuie. Nous efpargnons paresseux nos efprits; Et voulons part à la gloire du pris. L'un dit qu'il faut qu'on quitte l'auantage D'inventer bien à ceux du premier aage; Que les premiers bienheureux f'avancerent, Et que du jeu le pris ils emporterent Si que par eulx la palme là gaignee A nul meshuy ne peult estre donnee, Et deformais que fa peine on doit plaindre, fuivre ceux que l'on ne peut attaindre. L'autre fe plaint qu'en la fource tarie Ores on tire à grand'peine la lie, Et ne croit pas que grand profit on face A labourer une terre fi lasse: Quand tout estprins, qu'il fe faut contenter, Si l'on n'en a, d'en pouvoir emprunter; Que les premiers en la faison meilleure Feirent foigneux la moisson de bonne heure, Et à l'enuy prinrent la cruche pleine Dans le furjon de la neufve fontaine Nous tard venus en ce temps mal-heureux, Faifons en vain la recherche apres eulx. Mais moy je croy que ceste plainte vaine, Ne vient pour vray que de craindre la peine Car pour certain jamais aux fiens la Mufe Quelque chanfon nouvelle ne refufe. Encor qu'Homere estle premier conté, Et qu'au plus haut fur fa palme monté, Bas dessoubs foy les autres il regarde, De Parrester les autres n'ont eu garde. Encor' depuis le berger de Sicile -Trouva que dire, & encore Virgile A bien depuis de fes rames menee Par tant de flots la nauire d'Enee. Quand plus 'd'un pris à la courfe l'on met, Chafcun le grand, au partir, .fe promet; Mais puis fion voit que quelqu'un fortuné En bien courant le premier Fest donné, Nul pour cela fa courfe ne retire, Mais l'autre pris autant ou plus le tire. Heureux celuy que le premier on conte Mais qui ne l'est, ne doit point auoir honte. Il fautqu'auoir de l'honneur il bai-tende Quelque autre part, puis qu'il n'a la plus grande. L'honneur n'a point de fi derniere place, Que des plus grands defirer ne fe face. Or estce bien un grand abus, fion cuide Que d'inuenter la fontaine foit vuide. De voir le fond on ne doit prefumer De noftre efprit, ny le fond de la mer. Des grands difcours la femence infinie D'oeuvre nouveau pour jamais est fournie. Nofire esprit prend en fa fourre eternelle Or une chofe, or une autre nouvelle Or ceste cy, or cesse là il treuve, Et puis encor une autre toute neufve. Ainfi voit l'on en un ruisseau coulant Sans fin l'une eau apres l'autre coulant; Et tout de rang d'un eternel conduit, L'une fuit l'autre, & l'une l'autre fuit: Par ceste cy celle là est poussee, Et ceste cy par une autre avancee: Toufjours l'eau va dans l'eau, & toufjours est-ce. Mefme ruisseau, & toufjours eau diuerfe. Certes celuy que la Mufe amiable Voit en naissant d'un regard favorable, Si mille & mille auant luy ont chanté Ce qui luy està chanter prefenté, La mefme chofe encore il chantera, Et fa chanfon toute neufve fera: Si en un lieu apres plufieurs il passe, En y passant il efface la trace. Toufjours depuis que la voye esttracee, Plus on y passe & plus elle estaifee. Doncques je croy qu'il ne faut iamais craindre Que d'inuenter le fons on puisse atteindre. Ainfi je n'ay onq aymé de changer En noftre langue aucun oeuvre essranger, Et i'ayme mieux de moymefmes efcrire Quelque ceuvre mien, encore qu'il foit pire. Et quelquefois, ô ma grand' Marguerite, Si je traduis, ma plume f'en dépite, D'estre asseruie à tourner un ouvrage, Qui n'est pas mien, en quelque autre langage. Mais à ce coup, par ton commandement, le t'ay tourné le deuil de Bradamant: Bien qu'à tourner ma Mufe foit craintive, Quand tu le veux, fi faut il qu'elle fuive. Pour te feruir, il n'est rien impofLible Aux grands efforts de mon cueur inuincible: Car pour te rendre en tout obeissance, Mon grand defir m'en donne la puissance. Je tournerois pour toy non pas des vers, Mais bien, je croy, tout le monde à l'envers, Et faillift-il à mon aide appeller La trifte Hecate, & hardy me mefler Parmy l'horreur des magiques fecrets, Et de Merlin les myfteres facrez, l'irais chercher les herbes recelees Pour le forcier aux Theffales vallees, Je tournerois & run & l'autre pole Pour obeïr à ta forte parole; Pour ober à un clin de tes yeux, le tournerois dessus dessoubs les cieux. Bref, fi par toy il estoit ordonné, Tout de ma main, je croy, feroit tourné. Ma volonté, enuers toy obitinee, Celle fans plus ne peut estre tournee. Chant XXXII Des plaintes de Bradamant. Je l'ay promis, il faut qu'or je le chante, Car je n'en eus depuis l'aduifement, D'une foupçon qui rendit mal contente Du bon Roger la belle Bradamant; Une foupçon plus que l'autre cuifante, Un plus mordant & venimeux tourment, Qu'un qu'en oiant Richardet elle prit, Pour elle mefme en ronger fon efprit. Pour vray j'avois ce conte pris à faire Mais entre deux Regnauld estfurvenu, Et de Guidon je ne l'ay fceu desfaire, Oui l'amufant long temps me l'a tenu. J'entray fi bien de l'un en l'autre affaire, Qu'onc de l'amant il ne m'est fouvenu. Or m'en souviens-je, or en veus-je conter, Ains que Regnauld & Gradaffe chanter. Donc ce pendant Bradamant fe tourmente, Que ces vingt jours durent fi longuement, Lefquels finis, à ceste trille amante Et à fa foy doit reuenir l'amant. A un banny, ou captif en tourment, L'heure pour vray ne femble pas fi lente, Quand l'un attend des fers estre tiré, Et l'autre voir fon païs defiré. Or elle croit, en ceste attente dure, Ou que Pyron boitteus Toit deuenu, Ou que le char fe desbauche & demeure, Laissant le train qu'il a toufjours tenu. Plus chafque nuict, plus chafque jour lui dure, Que le grand four que le ciel retenu Fut par l'Hebrieu, pour fa foy & confiance, Ou que la nuict qu'Hercule print naissance. Combien de fois, combien elle eut d'enuie Sur l'ours, les glirs, les taillons endormis! Car de dormir elle eut eu grand'enuie, Sans f'efueiller de tout le temps promis, Et que d'ouïr chofe que l'on luy die, Fors que Roger, il ne luy fuft permis Mais tant Pen faut qu'ainfi elle demeure, Ou'ell' ne dort pas toute la nuid une heure. De çà de là par la fafcheufe plume Elle fe vire, & n'a point de feiour Vers la fenestre elle va par couftume, Pour auancer, fi elle peut, le jour, Pour efpier fi l'aube fe rallume, Semant fes lis fes rotes autour. Puis tout autant, lors que le jour estné, Veut voir le ciel des estoiles orné. Quand elle fut à quatre ou cinq jours pres, Lors en fon coeur l'efperance certaine Luy promettoit que d'heure à autre apres Quelqu'un diroit: Voici Roger qu'on reine. Elle monta mille fois les degres D'une grand' tour qui defcouvroit la plaine, Et les forests & chemins qu'elle penfe Qu'on peut venir à. Montaulban de France. S'elle de 'oing voit quelque arme qui luife, S'elle voit rien qui façon d'armes aye, Lors fon Roger elle croit qu'elle aduife, Et tout à coup fon oeil moite f'efgaye. Si d'un cheval ou d'un laquay f'aduife, C'est un message. Ainfi elle fe paye; Et bien qu'encor cest efpoir la deçoit, Un autre apres un autre en reçoit. Du mont fouvent, armee, fi devalla, Croyant pour vray qu'en la campagne il foit; Puis ne trouvant perfonne, f'en alla, Et croit qu'il estmonté par autre voye. Le vain defir qu'en y allant elle a, Celuy là mefme au chafteau la renvoye Il n'est icy ne là; mais ce pendant Le temps promis fe passe en attendant. D'un jour passa le temps attendu d'elle, Deux, trois, huict, vingt, & encores l'amante Ny ne le voit, ny de luy n'oit nouvelle. Lors fe plaint elle, & fi fort fe lamente, Qu'elle euft fait deuil aux Seurs par fa querelle, A qui fouftient chafque poil fa ferpente, Tant elle fait d'oultrage à fon poil d'or, Sa blanche gorge & fes beaux yeux encor. Donc il estdit, donc c'est ma destinee, Que je cerche un qui me fuit fe cache, Que un dont je fuis defdaignee, Que je prie un qui de m'avoir fe fafche. II me veut mal: à luy je fuis donnee, Luy qui fe plaift tant qu'il faudra qu'on tafche Faire du ciel les Deesses defcendre, Si à aimer on le veut bien apprendre. Je l'aime, helas, & ce hautain l'entend; Il ne me veut pour amante ny ferue Pour luy la mort, il le sçait bien, m'attend; Apres la mort fon aide il me referue. Il craint me voir, & me fuit, fe doutant Qu'y le flefchir mon martire me ferue. Ainfi l'afpic,pour demourer mefchant, Fuit la Mufique refufe le chant. Las! retien moy, ô Amour, ce fuyart, Que fans vaguer, comme moy, il f'arreste; Si tu ne peus, donc rend moy celle part Où tu meprins estant à nul fubiecte. Las que vrayment mon efprit estmufart, Croyant qu'en toy quelque pitié fe mette! C'est ton plaifir, voire ta vie entiere, De faire en pleurs des yeux une riviere. Mais, pauvre, helas, de qui me dois-je plaindre Que de mon fol & infenfé defir, Qui vole au ciel & fi hault veut attaindre, Qu'un feu bruflant fes oeles vient faifir? Du ciel il tombe, & pour cela n'est moindre Mon dur tourment, mon aigre defplaifir. Il monte encor, & au feu f'abandonne, Et jamais fin à mes cheutes ne donne. Mais mon defir ce mal ne me pourchasse: C'est pluftoft moy qui le loge en mon coeur, Où fe trouvant, ma raifon il en chasse, Eftant fur moy & ma force vainqueur. Il me fourvoye, & çâ & là me passe De mal en pis, & de moy n'a point peur; Eftant fans bride a la mort il me meine Car toufjours croift auec le temps la peine. Las, mais pourquoy moymefme je me blasme? Fors de t'aimer, quelle faute ay-je fait? Eft-ce grand cas qu'en foible sans diffame Par les assaults de l'amour foit dessait? Donc par rampars dois-je garder mon ame D'avoir plaifir d'un langage parfait, D'une beauté, d'une façon guerriere? Malheureux l'oeil qui fuit à la lumiere. C'estoit mon fort, & puis j'y fus menee Par les propos de gents dignes de foy, Qui me peignoient une joye ordonnee, Qu'en bien aimant recevoir je devoy. Si fainte estoit la promesse donnee, Si par Merlin trompee je me voy, De ce Merlin je me peus doncques plaindre; D'aimer Roger je ne me peus restraindre. Donc je me plains de Merlin & Melisse, Et me plaindray d'eulx eternellement; Par leurs efprits ils feirent que je veisse Un fruict du grain que j'allois lors femant: C'estoit à fin qu'en prifon je me meisse Soubs cest efpoir; je ne sçay pas comment, Ne qu'ils penfoient, fors qu'ils partoient enuie Au doux repos & feurté de ma vie. Ainfi fon deuil tant ferree la tient, Que nul confort ne trouve en elle place: Mais puis l'efpoir maugré le deuil revient, Et dans le coeur par le milieu luy passe. Devant fes yeux toufjours Roger luy vient Ell' croit toufjours qu'encore il fatisface; Cest efpoir fait, maugré la dôuleur grande, Que fon retour d'heure à autre elle attende. Donc cest efpoir encore la paissoit Vn mois apres, de forte que fa peine Quelque peu moins pour cela la pressoit. Un jour, la pauvre, en venant par la plaine, Où en cerchant Roger elle passoit, Print un rapport pour nouvelle certaine Qui fi auant dans le coeur luy passa, Que tout l'efpoir tout d'un coup il chassa. Par un Gafcon qui auoit giflé pris Des Sarrafins,à la grande Journee Qui fut donnee au deuant de Paris, Fut ceste alarme à l'amante donnee. Cestuy luy a de point en point appris Comment s'estoit la guerre demenee Elle en propos de Roger fe ietta, Et fans bouger à ce but s'arresta. Rien à conter le Gafcon ne taifa, Ayant du camp bien grande cognoissance: Il luy conta que Roger ne cessa Tant qu'il euft mis Mandricard à outrance; Mais que fi fort Mandricard le blessa, Qu'on mois fa vie en fut hors d'efperance. S'il fe fuft lors de parler arresté, La vraye excufe à Roger c'euft esté. Mais puis il dit, qu'une dame on appelle Marphife au camp, & que chafcun la vante, Qu'on douteroit fi la face estplus belle, L'efprit plus vif, ou la main plus vaillante: Que Roger l'aime, & qu'il estaimé d'elle, Que peu fouvent l'un de l'autre s'absente, Et par le camp que le commun bruit vole, Qu'ils ont donne l'un à# l'autre parole; Que l'on n'attend fors que Roger guerisse, Pour faire apres de leurs nopces la feste; Qu'il n'est aucun qui ne f'en refiouisse, Et qui de voir ce jour la ne fouhaitte. Aucun n'y a que fouhaitter ne feisse, Sçachant des deux la valeur fi parfaite, D'en veoir fortir la plus vaillante race, Qu'on veit jamais en celte terre basse. Vn creue-coeur, une douleur extreme, Oyant ce conte, assaillit Bradamant, Si que de choir elle fut lors à nriefme Elle trouva fon destrier vifternent, Sans dire mot; chassant de foymefme Tout fon efpoir, pleine de tourment, De ialoufie & dei defpit comblee, Toute en fureur en sa chambre estallee. Comme elle estoit armee elle fe couche Dessus le lia, virant la face en bas, Et là de draps elle remplit fa bouche, Pour fe garder qu'elle ne criaft pas Mais ce propos qui tant au coeur luy touche, Luy donne tant de rigoureux combats, Que ne pouvant fon martyre cacher, Force luy fut la bride luy lafcher. A qui meshuy doibs-je croire, dit elle, O miferable, helas, or di-je bien, Tous ont le coeur felon infidele, Puis qu'infidele, ô Roger, estle tien, Que Pestimois fi humain fidele. Voy ton deuoir, voy le mente mien, Et juge apres f'en hiftoire ancienne, Onc cruauté f'approcha de la tienne. Pourquoy Roger, comme on ne voit pas un Tant beau que toy, tant pourueu de vaillance, Et qu'en façon, ny gentillesse, aucun Ny tant que toy, ny pres de là f'auance; Pourquoy aussi ne fais tu que chafcun Trouve entre tant de vertus la confiance? Pourquoy n'as tu pour ta louange entiere, La foy, qui estdes vertus la premiere? Ne frais tu pas que fans la loyauté Nulle vertu ne sçauroit apparoiftre? Comme il n'est point de fi grande beauté Qui fans clarté fe peuft faire cognoiftre. Tu trompes une, estce grand' nouveauté, Eftant fon Dieu, fon idole & fon maiftre; Vne à qui lors ton langage euft fait croire Que du Soleil la lumiere estoit noire! Puis que tu fauls à ce que tu promets, De toy meshuy quel efpoir doit l'on prendre? Que craindras tu, puis que meurtrier tu es D'une qui t'aime & ne fe veut dessendre? Si moy qui t'aime en ce tourment tu mets, Tes ennemis qu'en peuvent ils attenidre? Au ciel n'a point de Iuftice, je penfe, Si ce forfait demeure fans vengeance. Chanson. Si j'ay perdu tant de vers fur ma lyre, O inconftante, à bien dire de toy, Or j'en veux faire autant pour m'en defdire. Ceulx qui liront ton infame inconftance, Et les reflots de ta perjure foy, En t'outrageant m'en feront la vengence. Il ne faut pas que fi fiere te rende, Comme autrefois, celle grande beauté: C'estoient mes vers qui la te faifoient grande. Par moy estoient ces rotes amassees, Qui iufqu'icy en ta face ont esté, Et or par moy te feront essacees. Je t'ay donné ceste face tant belle, Le veux tout prendre, & qu'on ne puisse voir Rien plus en toy que ton cceùr infidele. C'est tout le bien qu'ores auoir je puisse, Que cognoissance un chafcun puisse auoir. De mon malheur, helas, & de ton vice. Quand par mes vers je te verray maudite, Dedans mon coeur ce feul regret i'auray, Que pour mon mal ta peine esttrop petite. Mais fi encor ce n'est vengence entiere, En te blafmant au moins j'arracheray Rufques au fond toute l'amour premiere. De mon dur mal je veux que ce bien forte, Que mon exemple apres moy gardera Que tu ne trompe aucun de mefme forte. Mais fi quelqu'un encor l'amour n'evite, M'ayant ouy, celuy meritera Ce que je souffre à cest' heure fans merite, Helas dy moy, ô traiftre & defloyalle, Qu'est-ce qui t'a defpleu en moy, finon Contraire à toy, ma volonté loyalle? Qu'as tu gaigné à changer de courage, Sinon de perdre & ta foy & ton nom, Et mon coeur tien, plus que le tien volage? Fay, faulfe, fay de tous amants la preuve; Puis dy que Pay deferuy ce tourment, Si tant que moy aucun ferme Pen treuve. Tu mefuras ainfi ma recompenfe, Que nous estions conftans egalement, Moy en l'amour, toy en l'inconiftance. Les vents aux bords tant de vagues n'arnenent, Lors que l'hyuer estle maiftre de l'eau, Comme de flots dans ton coeur fe promenent. L'Automne abbat moins de feuilles aux plaines, Moins en refait le plaifant renouveau, Que tu desfais fais d'amours foudaines. quelle amour mon amour euft conquife, que de foy ma foy euft peu gaigner, S'ailleurs qu'en toy ma fortune Feuil mife! Si un coeur ferme & confiant fe peut rendre, Mon coeur l'euft peu à tous coeurs enfeigner, Fors qu'au tien feul, qu'il voulait feul apprendre. Or voy-je à cler, defloyalle, tes ruzes Non que deuant tu n'en ayes vfé; Mais lors pour toy je faifoy tes excufes. Excufe toy ores, f'il fe peut faire. Mais tu sçais bien, toy qui m'as abufé, Quand je la voy que ta faulte esttrop claire. Tu fais grand cas de ta race, ô legere, Tu ments: ce fut la mer qui te conceut, Et quelque vent de l'hyver fut ton pere. L'eau & le vent, voylà ton parentage: Puis en naissant celle qui te receut, A mon advis, c'est la Lune volage. Songer ne puis qui t'auroit allaictee; Mais enfeignee & faitte de la main Tu fus, pour vray, du muable Protee. Encor la mer maintefois est bonnasse; Le vent par fois estpaifible & ferain: Mais de changer tu ne fus oncques lasse. Encor Protee, apres mainte desfaicte, Lier fe laisse; & qui te liëra, Puis que le noeud de ma foy ne t'arreste? Tout à la fois le ciel, comme je pense, Ferme en un lieu fon tour arrestera, Et ton coeur faulx prendra quelque asseurance. Las, que de toy pourement je me vange, le te reprens de ta legereté, Et tu en fais, peruerfe, ta louange. Aussi je fens que lors que je m'essaye De dire mal de ta defioyauté, C'est lors, helas, que je touche ma playe. O moy chetif, fi ma force estfi vaine Qu'il fault que moy qui pour elle me deuils, Pour la punir, i'augmente encor ma peine! Va traiftre, va, je quitte la vengeance; le n'en veus plus: tout le bien que je veus, C'est que de toy je n'aye souvenance. SONNETS I L'un chante les amours de la trop belle Hélène, L'un veut le nom d'Hector par le monde semer, Et l'autre par les flots de la nouvelle mer Conduit Jason gaigner les trésors de la laine. Moy je chante le mal qui à mon gré me meine: Car je veus, si je puis, par mes carmes charmer Un tourment, un soucy, une rage d'aimer, Et un espoir musard, le flatteur de ma peine. De chanter rien d'autruy meshuy qu'ay je que faire? Car de chanter pour moy je n'ay que trop à faire. Or si je gaigne rien à ces vers que je sonne, Madame, tu le sçais, ou si mon temps je pers: Tels qu'ils sont, ils sont tiens: tu m'as dicté mes vers, Tu les a faicts en moy, et puis je te les donne. II J'allois seul remaschant mes angoisses passes: Voici (Dieux destournez ce triste mal-encontre!) Sur chemin d'un grand loup l'effroyable rencontre, Qui, vainqueur des brebis de leur chien delaissees, Tirassoit d'un mouton les cuisses despecees, Le grand deuil du berger. Il rechigne et me monstre Les dents rouges de sang, et puis me passe contre, Menassant mon amour, je croy, et mes pensees. De m'effrayer depuis ce presage ne cesse: Mais j'en consulteray sans plus à ma maistresse. Onc par moy n'en sera pressé le Delphien. Il le sçait, je le croy, et m'en peut faire sage: Elle le sçait aussi, et sçait bien d'avantage, Et dire, et faire encor et mon mal et mon bien. III Elle est malade, helas! que faut-il que je face? Quel confort, quel remede? Ô cieux, et vous m'oyez Et tandis devant vous, ce dur mal vous voyez Oultrager sans pitié la douceur de sa face! Si vous l'ostez, cruels, à ceste terre basse, S'il faut d'elle là haut que riches vous soyez, Au moins pensez à moy et, pour Dieu, m'ottroyez, Qu'au moins tout d'une main Charon tous deux nous passe; Ou s'il est, ce qu'on dit des deux freres d'Helene, Que l'un pour l'autre au ciel, et là bas se promène, Or accomplissez moy une pareille envie. Ayez, ayez de moy, ayez quelque pitié, Laissez nous, en l'honneur de ma forte amitié, Moy mourir de sa mort, ell' vivre de ma vie. IV Ô qui a jamais veu une barquette telle, Que celle où ma maistresse est conduitte sur l'eau? L'eau tremble, et s'esforçant sous se riche vaisseau, Semble s'enorgueillir d'une charge si belle. On diroit que la nuict à grands troupes appelle Les estoiles, pour voir celle, dans le batteau, Qui est de nostre temps un miracle nouveau, Et que droit sur son chef tout le ciel estincelle. Pour vray onc je ne vis une nuict estoillee Si bien que celle nuict qu'elle s'en est allee: Tous les astres y sont, qui content estonnez Les biens qu'ils ont chascun à ma Dame donnez; Mais ils luisent plus clair, estans rouges de honte D'en avoir tant donné qu'ils n'en sçachent le compte. V Au milieu des chaleurs de Juillet l'alteré, Du nom de Marguerite une feste est chomee, Une feste à bon droit de moy tant estimee: Car de ce jour tout l'an ce me semble est paré. Ce beau et riche nom, ce nom vrayment doré, C'est le nom bienheureux dont ma Dame est nommée, Le nom qui de son los charge la renommee, Et qui, maugré les ans, de vivre est asseuré. Ou l'encre et le papier en ma main faillira, Ou ce nom en mes vers par tout le monde ira. Il faut qu'elle se voye en cent cartes escripte. Et qu'un jour nos nepveux, estonnez en tous temps, Soit hyver, soit esté, sans faveur du printemps, Voyent dans le papier fleurir la Marguerite. VI Ou soit lors que le jour le beau Soleil nous donne, Ou soit quand la nuict oste aux choses la couleur, Je n'ay rien en l'esprit que ta grande valeur, Et ce souvenir seul jamais ne m'abandonne. A ce beau souvenir tout entier je me donne, Et s'il tire avec soy tousjours quelque douleur, Je ne prens point cela toutefois pour malheur, Car d'un tel souvenir la douleur mesme est bonne. Ce souvenir me plaist encor qu'il me tourmente, Car rien que tes valeurs à moy il ne presente. Il me desplait d'un point, qu'il fait que je repense. Une grace cent fois. Or meshuy vois-je bien, Pour pouvoir penser tout ce que tu as de bien, Qu'il ne faut pas deux fois qu'une grace je pense. VII Je publiëray ce bel esprit qu'elle a, Le plus posé, le plus sain, le plus seur, Le plus divin, le plus vif, le plus meur, Qui oncq du ciel en la terre vola. J'en sçay le vray, et si cest esprit là Se laissoit voir avecques sa grandeur, Alors vrayment verroit l'on par grand heur Les traicts, les arcs, les amours qui sont là. A le vanter je veux passer mon aage: Mais le vanter, comme il faut, c'est l'ouvrage De quelque esprit, helas, non pas du mien; Non pas encor de celuy d'un Virgile, Ny du vanteur du grand meurtrier Achile; Mais d'un esprit qui fust pareil au sien. VIII Je veux qu'on sçache au vray comme elle estoit armee Lors qu'elle print mon coeur au dedans de son fort, De peur qu'à ma raison on n'en donne le tort, Et de m'avoir failli qu'elle ne soit blasmee. Sa douceur, sa grandeur, ses yeulx, sa grace aimee, Fut le reng qui premier fit sur moy son effort; Et puis de ses vertus un autre reng plus fort, Et son esprit, le chef de ceste grande armee. Qu'eusse-je fait tout seul? je me suis laissé prendre; Mais à son esprit seul je me suis voulu rendre. C'est celuy qui me print, qui à son gré me méne, Qui de me faire mal a eu tant de pouvoir: Mais puis qu'il faut souffrir, je me tiens fier d'avoir Une si grand' raison d'une si grande peine. IX Maint homme qui m'entend, lors qu'ainsi je la vante, N'ayant oncq rien pareil en nulle autre esprouvé, Pense, ce que j'en dis, que je l'aye trouvé, Et croit qu'à mon plaisir ces louanges j'invente. Mais si rien de son los en sa faveur l'augmente, Si de mentir pour elle il m'est oncq arrivé, Je consens que je sois de son amour privé; Je consens, si je mens, que mon espoir me mente. Qui ne m'en croit, la voyë: il aura lors creance De plus que je n'en dis, d'autant comme j'en pense. Aussi, pour dire vray, ce n'est pas là le doute, Si je la loue plus qu'elle n'a merité, Si je faulx en disant plus que la verité: Le doute est si je faulx à ne la dire toute. X Ores je te veux faire un solennel serment, Non serment qui m'oblige à t'aimer d'avantage, Car meshuy je ne puis; mais un vray tesmoignage A ceulx qui me liront, que j'aime loyaument. C'est pour vray, je vivray, je mourray en t'aimant. Je jure le hault ciel, du grand Dieu l'heritage, Je jure encor l'enfer, de Pluton le partage, Où les parjurs auront quelque jour leur tourment; Je jure Cupidon, le Dieu pour qui j'endure; Son arc, ses traicts, ses yeux et sa trousse je jure: Je n'aurois jamais fait: je veux bien jurer mieux, J'en jure par la force et pouvoir de tes yeux, Je jure ta grandeur, ta douceur et ta grace, Et ton esprit, l'honneur de ceste terre basse. XI «Je sçay ton ferme cueur, je cognois ta constance: Ne sois point las d'aimer, et sois seur que le jour, Que mourant je lairray nostre commun sejour, Encor mourant, de toy j'auray la souvenance. J'en prens tesmoing le Dieu qui les foudres eslance, Qui ramenant pour nous les saisons à leur tour, Vire les ans legers d'un eternel retour, Le Dieu qui les Cieux bransle à leur juste cadence, Qui fait marcher de reng aux lois de la raison Ses astres, les flambeaux de sa haute maison, Qui tient les gonds du ciel et l'un et l'autre pole.» Ainsi me dit ma Dame, ainsi pour m'asseurer De son cueur debonnaire, il luy pleut de jurer; Mais je l'eusse bien creuë à sa simple parole. XII J'ay un Livre Thuscan, dont la tranche est garnie Richement d'or battu de l'une et l'autre part; Le dessus reluit d'or; et au dedans est l'art Du comte Balthasar, de la Contisanie. Où que je sois, ce livre est en ma compagnie. Aussi c'est un present de celle qui depart A tout ce qu'elle voit, à ce qui d'elle part, Quelque part, quelque ray de sa grace infinie. Ô Livre bienheureux, mon Maron, mon Horace, Mon Homer, mon Pindar, ce semble, te font place. Meshuy d'estre immortel tu te peus bien vanter; Elle fait cas de toy, c'est asseurance entiere. A qui ne plairas tu, ayant peu contenter Des Muses la dixieme et certes la premiere? XIII Reproche moy maintenant, je le veux, Si oncq de toy j'ay eu faveur aucune, Traistre, legere, inconstance fortune. Reproche moi hardiment, si tu peux. Depuis le jour qu'en mal'heure mes yeux Voyent du ciel la lumiere importune, Je suis le but, la descharge commune De tous les coups de ton bras furieux. Bien tost j'auray, desjà l'heure s'avance, J'auray de toy par mort quelque vengence, Lors que de moy l'ame sera partie. A toy vrayement le camp demeurera; Mais, j'en suis seur, ma mort te faschera, De te laisser cruelle sans partie. XIV Quand celle j'oy parler qui pare nostre France, Lors son riche propos j'admire en escoutant; Et puis s'elle se taist, j'admire bien autant La belle majesté de son grave silence. S'elle escrit, s'elle lit, s'elle va, s'elle dance, Or je poise son port, or son maintien constant, Et sa guaye façon; et voir en un instant De çà de là sortir mille graces je pense. J'en dis le grammercis à ma vive amitié, De quoy j'y vois si cler; et du peuple ay pitié: De mil vertus qu'il voit en un corps ordonnees, La dixme il n'en voit pas, et les laisse pour moy: Certes j'en ay pitié; mais puis apres je voy Qu'onc ne furent à tous toutes graces donnees. XV Tu m'as rendu la veuë, Amour, je le confesse Tu m'as rendu la veuë, Amour, je le confesse. De grace que c'estoit à peine je sçavoy, Et or toute la grace en un monceau je voy, De toutes parts luisant en ma grande maistresse. Or de voir et revoir ce thresor je ne cesse, Comme un masson qui a quelque riche paroy Creusé d'un pic heureux qui recele soubs soy Des avares ayeux la secrette richesse. Or j'ay de tout le bien la cognoissance entiere, Honteux de voir si tard la plaisante lumiere: Mais que gagne je, Amour, que ma veuë est plus claire, Que tu m'ouvres les yeux, et m'affines les sens? Et plus je voy de bien, et plus de maulx je sens: Car le feu qui me brusle est celuy qui m'esclaire. XVI Helas! combien de jours, helas! combien de nuicts J'ay vescu loing du lieu, où mon cueur fait demeure! C'est le vingtiesme jour que sans jour je demeure, Mais en vingt jours j'ay eu tout un siecle d'ennuis. Je n'en veux mal qu'à moy, malheureux que je suis, Si je souspire en vain, si maintenant j'en pleure; C'est que, mal advisé, je laissay, en mal'heure, Celle la que laisser nulle part je ne puis. J'ay honte que desja ma peau decoulouree Se voit par mes ennuis de rides labouree: J'ay honte que desja les douleurs inhumaines Me blanchissent le poil sans le congé du temps. Encor moindre je suis au compte de mes ans, Et desja je suis vieux au compte de mes peines. XVII Si onc j'eus droit, or j'en ay de me plaindre: Car qui voudroit que je fusse content Estant loing d'elle? Et je ne sçay pourtant, En estant pres, si mon mal seroit moindre. Ou pres, ou loing, le mal me vient atteindre; J'ay beau fuir, en tous lieux il m'attend Pres, un vif mal; et puis, loing d'elle estant, Une langueur, autant ou plus à craindre. Ô fier Amour, que tu as long le bras, Puis qu'en fuyant on ne l'evite pas! Puis qu'il te plaist, helas, je suis tesmoing, Puis qu'à mon dam il t'a pleu que le sente, Que ta main a, d'une arme non contente, Le feu de pres, et les flesches de loing. XVIII Quand j'ose voir Madame, Amour guerre me livre, Et se pique à bon droit que je vay follement Le cercher en son regne; et alors justement Je souffre d'un mutin temeraire la peine. Or me tiens-je loing d'elle, et ta main inhumaine, Amour, ne chomme pas: mais si aucunement, Pitié logeoit en toy, tu devois vrayement T'ayant laissé le camp, me laisser prendre haleine. N'aye-je pas donc raison, ô Seigneur, de me plaindre, Si estant loing de feu, ma chaleur n'est pas moindre? Quand d'elle pres je suis, lors tu dois faire preuve De ta force sur moy; mais or tu dois aussi Relascher la rigueur de mon aspre soucy: Trop mortelle est la guerre où l'on n'a jamais tresve. XIX Enfant aveugle, nain, qui n'as autre prouësse, Sinon en trahison quelque flesche tirer, Qui n'as autre plaisir sinon de deschirer En cent pieces les coeurs de la folle jeunesse; Le corps sans honte nud si ton pere te laisse, Il monstre qu'on se doit loing de toy retirer, Qui n'as rien que les coeurs que tu peux attirer Par les traistres appas de ta main larronnesse. Meurtrier, larron, pipeur, dy moy, dy hardiment, Si rien aux tiens jamais tu donnas que tourment? Ores, sans t'espargner, de toy je me veux plaindre, Quel mal me feras tu que je n'aye enduré? Mes maulx m'ont fait meshuy contre toy asseuré; J'ay desjà tant souffert que je n'ay rien à craindre. XX Je ne croiray jamais que de Venus sortisse Un tel germe que toy. Or ta race j'ay sceu, Ô enfant sans pitié: Megere t'a conceu, Et quelque louve apres t'a baillé pour nourrisse. Petit monstre maling, c'est ta vieille malice, Qui te tient acroupi; aucun ne t'a receu Des hommes ny des Dieux que tu n'ayes deceu; Et encor ne se trouve aucun qui te punisse. Ô traistre, ô boutefeu, donc ta rage assouvie Ne fut ny sera oncq des maulx de nostre vie! Je sçay bien que de toy je ne me puis deffaire. Et puis qu'ainsi il va, je vois bien desormais Que tant que je vivray, je ne seray jamais Saoul de te dire mal, ny toy saoul de m'en faire. XXI Amour, lors que premier ma franchise fut morte, Combien j'avois perdu encor je ne sçavoy, Et ne m'advisoy pas, mal sage, que j'avoy Espousé pour jamais une prison si forte. Je pensoy me sauver de toy en quelque sorte, Au fort m'esloignant d'elle; et maintenant je voy Que je ne gaigne rien à fuir devant toy, Car ton traict en fuyant avecques moy j'emporte. Qui a veu au village un enfant enjoué, Qui un baston derriere à un chien a noué, Le chien d'estre battu par derriere estonné, Il se vire et se frappe, et les enfans joyeux Rient qu'il va, qu'il vient, et fuyant parmy eulx Ne peut fuir les coups que luymesme se donne. XII Où qu'aille le Soleil, il ne voit terre aucune, Où les maulx que tu fais ne te facent nommer. Mais de toy icy bas qu'en doit l'on presumer, Quand de ton pere aussi tu n'as mercy pas une? Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une: L'oiseau par l'air volant sent la force d'aimer, Et les poissons cachez dans le fond de la mer, Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune. Le noir Pluton, forcé par ta fléche meurtriere, Sortit voir les rayons de l'estrange lumiere. Ô petit Dieu, le ciel, l'eau, l'air, l'enfer, la terre, Te crient le vainqueur! Meshuy laisse ces traicts; Tu n'as plus où tirer: quand aura l'on la paix, Si la victoire, au pis, n'est la fin de la guerre? XIII J'ay fait preuve des deux, meshuy je le puis dire: Sois je pres, sois je loing, tant mal traicté je suis, Que choisir le meilleur à grand' peine je puis, Fors que le mal present me semble tousjours pire. Las! en ce rude choix que me fault il eslire? Quand je ne la voy point, les jours me semblent nuits; Et je sçay qu'à la voir j'ai gaigné mes ennuis: Mais deusse-je avoir pis, de la voir je desire. Quelque brave guerrier, hors du combat surpris D'un mosquet, a despit que de pres il n'aist pris Un plus honeste coup d'une lance cogneue: Et moy, sachant combien j'ay par tout enduré, D'avoir mal pres et loing je suis bien asseuré; Mais quoy! s'il faut mourir, je veux voir qui me tue. XIV Ce jourd'huy du Soleil la chaleur alteree A jauny le long poil de la belle Ceres: Ores il se retire; et nous gaignons le frais, Ma Marguerite et moy, de la douce seree, Nous traçons dans les bois quelque voye esgaree: Amour marche devant, et nous marchons apres. Si le vert ne nous plaist des espesses forests, Nous descendons pour voir la couleur de la pree; Nous vivons francs d'esmoy, et n'avons point soucy Des Roys, ny de la cour, ny des villes aussi. Ô Medoc, mon païs solitaire et sauvage, Il n'est point de païs plus plaisant à mes yeux: Tu es au bout du monde, et je t'en aime mieux; Nous sçavons apres tous les malheurs de nostre aage. XV Un Lundy fut le jour de la grande journee Que l'Amour me livra: ce jour il fut vainqueur Ce jour il se fit maistre et tyran de mon coeur: Du fil de ce jour pend toute ma destinee. Lors fut à mon tourment ma vie abandonnee, Lors Amour m'asservit à sa folle rigueur. C'est raison qu'à ce jour, le chef de ma langueur, Soit la place en mes vers la premiere donnee. Je ne sçay que ce fut, s'Amour tendit ses toiles Ce jour là pour m'avoir, ou bien si les estoiles S'estoient encontre moy en embusche ordonnees; Pour vray je fus trahy, mais la main j'y prestois: Car plus fin contre moy que nul autre j'estois, Qui sceus tirer d'un jour tant de males annees. VINGT NEUF SONNETS. I Pardon, Amour, Pardon: ô seigneur, je te voüe Le reste de mes ans, ma voix et mes escris, Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris: Rien, rien tenir d'aucun que de toy, je n'advoüe. Helas! comment de moy ma fortune se joue! De toy, n'a pas long temps, Amour, je me suis ris: J'ay failly, je le voy, je me rends, je suis pris; J'ay trop gardé mon coeur; or je le desadvoüe. Si j'ay, pour le garder, retardé ta victoire, Ne l'en traite plus mal: plus grande en est ta gloire; Et si du premier coup tu ne m'as abbattu, Pense qu'un bon vainqueur, et n'ay pour estre grand, Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend, Il prise et l'ayme mieux, s'il a bien combatu. II C'est Amour, c'est Amour, c'est luy seul, je le sens: Mais le plus vif amour, la poison la plus forte A qui onq pauvre coeur ait ouverte la porte. Ce cruel n'a pas mis un de ses traictz perçans, Mais arcq, traits et carquois, et luy tout, dans mes sens. Encor un mois n'a pas que ma franchise est morte, Que ce venin mortel dans mes veines je porte, Et desjà j'ay perdu et le coeur et le sens. Et quoy? si cet amour à mesure croissoit, Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit! Ô croistz, si tu peuz croistre, et amande en croissant. Tu te nourris de pleurs; des pleurs je te prometz, Et, pour te refreschir, des souspirs pour jamais; Mais que le plus grand mal soit au moings en naissant! III C'est faict, mon coeur, quitons la liberté. Dequoy meshuy serviroit la deffence, Que d'agrandir et la peine et l'offence? Plus ne suis fort, ainsi que j'ay esté. La raison fust un temps de mon costé, Or, revoltée, elle veut que je pense Qu'il faut servir, et prendre en recompence Qu'oncq d'un tel neud nul ne feust arresté. S'il se faut rendre, alors il est saison, Quand on n'a plus devers soy la raison. Je voy qu'Amour, sans que je le deserve, Sans aucun droict, se vient saisir de moy; Et voy qu'encor il faut à ce grand Roy, Quand il a tort, que la raison luy serve. IV C'estoit alors, quand, les chaleurs passees, Le sale Automne aux cuves va foulant Le raisin gras dessoubz le pied coulant, Que mes douleurs furent encommencees. Le paisan bat ses gerbes amassees, Et aux caveaux ses bouillans muis roulant, Et des fruictiers son automne croulant, Se vange lors des peines advancées. Seroit ce point un presage donné Que mon espoir est desjà moissonné? Non certes, non! Mais pour certain je pense, J'auray, si bien à deviner j'entends, Si l'on peult rien prognostiquer du temps, Quelque grand fruict de ma longue esperance. V J'ay veu ses yeulx perçans, j'ay veu sa face claire; Nul jamais, sans son dam, ne regarde les Dieux: Froit, sans coeur me laissa son oeil victorieux, Tout estourdy du coup de sa forte lumiere: Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire, Estonné, se pallist si la fleche des cieulx, Sifflant, luy passe contre et luy serre les yeulx; Il tremble, et veoit, transi, Jupiter en cholere. Dy moy, Madame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts Ne sont pas ceulx qu'on dict que l'Amour tient couverts? Tu les avois, je croy, la fois que je t'ay veüe; Au moins il me souvient qu'il me feust lors advis Qu'Amour, tout à un coup, quand premier je te vis, Desbanda dessus moy et son arc et sa veüe. VI Ce dict maint un de moy: «De quoy se plaint il tant, Perdant ses ans meilleurs, en chose si legiere? Qu'a il tant à crier, si encore il espere? Et, s'il n'espere rien, pour quoy n'est il content?» Quand j'estois libre et sain, j'en disois bien autant; Mais certes celuy là n'a la raison entiere, Ains a le coeur gasté de quelque rigueur fiere, S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend. Amour, tout à un coup, de cent douleurs me point: Et puis l'on m'advertit que je ne crie point! Si vain je ne suis pas que mon mal j'agrandisse, A force de parler: s'on m'en peut exempter, Je quitte les sonnetz, je quitte le chanter Qui me deffend le deuil, celuy là me guerisse. VII Quant à chanter ton los par fois je m'adventure, Sans ozer ton grand nom dans mes vers exprimer, Sondant le moins profond de ceste large mer, Je tremble de m'y perdre, et aux rives m'assure; Je crains, en loüant mal, que je te face injure. Mais le peuple, estonné d'ouir tant t'estimer, Ardant de te cognoistre, essaie à te nommer, Et, cerchant ton sainct nom ainsi à l'adventure, Esblouï, n'attaint pas à veoir chose si claire; Et ne te trouve point, ce grossier populaire, Qui n'ayant qu'un moyen, ne veoit pas celuy là: C'est que s'il peut trier, la comparaison faicte, Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte, Lors, s'il a voix, qu'il crie hardiment: «La voylà!» VIII Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe Par France dans mes vers? combien et quantes fois S'en empresse mon coeur, s'en demangent mes doits? Souvent dans mes escris de soy mesme il prend place. Maulgré moy je t'escris, maulgré moy je t'efface. Quand Astree viendroit, et la foy, et le droit, Alors, joyeux, ton nom au monde se rendroit. Ores, c'est à ce temps, que cacher il te face, C'est à ce tempts maling une grande vergoigne. Donc, Madame, tandis, tu seras ma Dourdouigne. Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre; Ayez pitié du temps: si au jour je te metz, Si le temps te cognoist, lors je te le prometz, Lors il sera doré, s'il le doit jamais estre. IX Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle! C'est ce coeur asseuré, ce courage constant, C'est, parmy tes vertus, ce que l'on prise tant: Aussi qu'est il plus beau qu'une amitié fidelle? Or, ne charge donc rien de ta soeur infidele, De Vesere, ta soeur: elle va s'escartant, Tousjours flotant mal seure en son cours inconstant: Voy tu comme, à leur gré, les vans se jouent d'elle? Et ne te repent point, pour droict de ton aisnage, D'avoir desjà choisi la constance en partaige. Mesme race porta l'amitié souveraine Des bons jumeaux, desquelz l'un à l'autre despart Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part, Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine. X Je voy bien, ma Dourdouigne, encor humble tu vas: De te monstrer Gasconne, en France, tu as honte. Si du ruisseau de Sorgue on fait ores grand conte, Si a il bien esté quelquefois aussi bas. Voys tu le petit Loir comme il haste le pas? Comme desjà parmy les plus grands il se conte? Comme il marche hautain d'une course plus prompte Tout à costé du Mince, et il ne s'en plaint pas? Un seul olivier d'Arne, enté au bord de Loire, Le faict courir plus brave et luy donne sa gloire. Laisse, laisse moy faire; et un jour, ma Dourdouigne, Si je devine bien, on te cognoistra mieux: Et Garonne, et le Rhone, et ces autres grands Dieux, En auront quelque enuie, et, possible, vergoigne. XI Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux, Si mes larmes à part, toutes mienes, je verse, Si mon amour ne suit en sa douleur diverse Du Florentin transi les regretz langoureux, Ny de Catulle aussi, le foulastre amoureux, Qui le coeur de sa dame en chastouillant luy perce, Ny le sçavant amour du mi-gregois Properce: Ils n'ayment pas pour moy, je n'ayme pas pour eulx. Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter, Celuy pourra d'aultruy les plainctes imiter: Chascun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure. Chascun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit. Je dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict. Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure! XII Quoy? qu'est ce? ô vans, ô nuës, ô l'orage! A point nommé, quand moy d'elle aprochant, Les bois, les monts, les baisses vois tranchant, Sur moy, d'aguest, vous passez vostre rage. Ores mon coeur s'embrase d'avantage. Allez, allez faire peur au marchant Qui dans la mer les thresors va cherchant: Ce n'est ainsi qu'on m'abbat le courage. Quand j'oy les ventz, leur tempeste et leurs cris, De leur malice, en mon coeur, je me ris: Me pensent ils pour cela faire rendre? Face le ciel du pire, et l'air aussi: Je veus, je veus, et le declaire ainsi, S'il faut mourir, mourir comme Leandre. XIII Vous qui aimez encore ne sçavez, Ores, m'oyant parler de mon Leandre, Ou jamais non, vous y debvez aprendre, Si rien de bon dans le coeur vous avez. Il oza bien, branlant ses bras lavez, Armé d'amour, contre l'eau se deffendre Qui pour tribut la fille voulut prendre, Ayant le frere et le mouton sauvez. Un soir, vaincu par les flos rigoureux, Voyant desjà, ce vaillant amoureux, Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne, Parlant aux flos, leur jecta cette voix: «Pardonnez moy, maintenant que j'y veois, Et gardez moy la mort, quand je retourne.» XIV Ô coeur léger, ô courage mal seur, Penses tu plus que souffrir je te puisse? Ô bonté creuze, ô couverte malice, Traitre beauté, venimeuse doulceur! Tu estois donc tousjours seur de ta soeur? Et moy, trop simple, il falloit que j'en fisse L'essay sur moy, et que tard j'entendisse Ton parler double et tes chantz de chasseur? Despuis le jour que j'ay prins à t'aymer, J'eusse vaincu les vagues de la mer: Qu'est ce meshuy que je pourrois attendre? Comment de toy pourrois j'estre content? Qui apprendra ton coeur d'estre constant, Puis que le mien ne le luy peut apprendre? XV Ce n'est pas moy que l'on abuze ainsi: Qu'à quelque enfant, ces ruzes on emploie, Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye: Je sçay aymer, je sçay hayr aussi. Contente toy de m'avoir jusqu'ici Fermé les yeux; il est temps que j'y voie, Et que meshui las et honteux je soye D'avoir mal mis mon temps et mon souci. Oserois tu, m'ayant ainsi traicté, Parler à moy jamais de fermeté? Tu prendz plaisir à ma douleur extreme; Tu me deffends de sentir mon tourment, Et si veux bien que je meure en t'aimant: Si je ne sens, comment veus tu que j'aime? XVI Ô l'ai je dict? helas! l'ai je songé? Ou si, pour vrai, j'ai dict blaspheme telle? Ça, faulce langue, il faut que l'honneur d'elle, De moi, par moi, desus moy, soit vangé. Mon coeur chez toi, ô Madame, est logé: Là donne lui quelque geine nouvelle, Fais luy souffrir quelque peine cruelle; Fais, fais lui tout, fors lui donner congé. Or seras tu (je le sçai) trop humaine, Et ne pourras longuement voir ma peine. Mais un tel faict, faut il qu'il se pardonne? A tout le moings, hault je me desdiray De mes sonnetz, et me desmentiray: Pour ces deux faux, cinq cent vrais je t'en donne. XVII Si ma raison en moy s'est peu remettre, Si recouvrer asthure je me puis, Si j'ay du sens, si plus homme je suis, Je t'en mercie, ô bien heureuse lettre. Qui m'eust (hélas), qui m'eust sceu recognoistre, Lors qu'enragé, vaincu de mes ennuys, En blasphemant, Madame je poursuis? De loing, honteux, je te vis lors paroistre, Ô sainct papier; alors je me revins, Et devers toy devotement je vins: Je te donrois un autel pour ce fait, Qu'on vist les traictz de ceste main divine; Mais de les veoir aucun homme n'est digne, Ny moi aussi, s'elle ne m'en eust faict. XVIII J'estois prest d'encourir pour jamais quelque blasme, De colere eschaufé, mon courage brusloit, Ma fole voix au gré de ma fureur branloit, Je despitois les Dieux, et encores Madame, Lors qu'elle, de loing, jecte un brefuet dans ma flamme: Je le sentis soudain comme il me rabilloit, Qu'aussi tost devant lui ma fureur s'en alloit, Qu'il me rendoit, vainqueur, a sa place mon ame. Entre vous qui, de moy, ces merveilles oiés, Que me dites vous d'elle? et je vous prie, voyez, S'ainsi comme je fais, adorer je la dois? Quels miracles en moi pensés vous qu'elle fasse De son oeil tout puissant, ou d'un rai de sa face, Puis qu'en moi firent tant les traces de ses doigtz? XIX Je tremblois devant elle, et attendois, transi, Pour venger mon forfaict quelque juste sentence, A moi mesme consent du poids de mon offence, Lors qu'elle me dict: «Va, je te prens à merci. Que mon loz desormais par tout soit esclarci: Emploie là tes ans, et, sans plus, meshuy pence D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, Couvre de vers ta faulte, et paie moi ainsi.» Sus donc, ma plume! Il faut, pour jouir de ma peine, Courir par sa grandeur d'une plus large veine. Mais regarde à son oeil, qu'il ne nous abandonne. Sans ses yeux, nos espritz se mourroient languissants: Ilz nous donnent le coeur, ilz nous donnent le sens: Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne. XX Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l'audace De toucher à Madame! ô malings et pervers, Des Muses le reproche, et honte de mes vers! Si je vous feis jamais, s'il fault que je me face Ce tort de confesser vous tenir de ma race, Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts D'Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts; Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place. Si j'ay oncq quelque part à la posterité, Je veulx que l'un et l'aultre en soit desherité. Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne, C'est pour vous diffamer: vivez, chetifz, vivez; Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez; Car c'est pour vous punir, qu'ores je vous pardonne. XXI N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus ceste envie Que je cesse d'aimer; laissés moi, obstiné, Vivre et mourir ainsi, puisqu'il est ordonné: Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie. Ainsi me dict la fee; ainsi en Aeagrie, Elle feit Meleagre à l'amour destiné, Et alluma la souche à l'heure qu'il fust né, Et dict: «Toy et ce feu, tenez vous compagnie.» Elle le dict ainsi, et la fin ordonnee Suyvit apres le fil de ceste destinee. La souche (ce dict on) au feu fut consommee. Et des lors (grand miracle), en un mesme momant, On veid, tout à un coup, du miserable amant La vie et le tison s'en aller en fumee. XXII Quand tes yeux conquerans estonné je regarde, J'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript; J'y veoy dedans Amour luy mesme qui me rit, Et m'y monstre, mignard, le bon heur qu'il me garde. Mais, quand de te parler par fois je me hazarde C'est lors que mon espoir desseiché se tarit; Et d'avouer jamais ton oeil, qui me nourrit, D'un seul mot de faveur, cruelle, tu n'as garde. Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis: Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis. Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse, Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir? Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir, Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse. XXIII Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage. Je veoy saulter dedans la gaïe liberté, Et mon petit archer, qui mene à son costé La belle gaillardise et plaisir le volage; Mais apres, la rigueur de ton triste langage Me monstre dans ton coeur la fiere honesteté; Et, condemné, je veoy la dure chasteté Là gravement assise et la vertu sauvage. Ainsi mon temps divers par ces vagues se passe: Ores son oeil m'appelle, or sa bouche me chasse. Helas! en cest estrif, combien ay je enduré! Et puis qu'on pense avoir d'amour quelque asseurance Sans cesse, nuict et jour, à la servir je pense, Ny encor de mon mal ne puis estre assuré. XXIV Or, dis je bien, mon esperance est morte. Or est ce faict de mon ayse et mon bien. Mon mal est clair: maintenant je veoy bien, J'ay espousé la douleur que je porte. Tout me court sus, rien ne me reconforte, Tout m'abandonne, et d'elle je n'ay rien, Sinon tousjours quelque nouveau soustien, Qui rend ma peine et ma douleur plus forte. Ce que j'attends, c'est un jour d'obtenir Quelques souspirs des gents de l'advenir: Quelqu'un dira dessus moy par pitié: «Sa dame et luy nasquirent destinez, Également de mourir obstinez, L'un en rigueur, et l'aultre en amitié.» XXV J'ay tant vescu, chetif, en ma langueur, Qu'or j'ay veu rompre, et suis encor en vie. Mon esperance avant mes yeulx ravie, Contre l'escueil de sa fiere rigueur. Que m'a servy de tant d'ans la longueur? Elle n'est pas de ma peine assouvie: Elle s'en rit, et n'a point d'aultre envie Que de tenir mon mal en sa vigueur. Doncques j'auray, mal'heureux en aymant, Tousjours un coeur, tousjours nouveau torment, Je me sens bien que j'en suis hors d'alaine, Prest à laisser la vie soubs le faix: Qu'y feroit on, sinon ce que je fais? Piqué du mal, je m'obstine en ma peine. XXVI Puis qu'ainsi sont mes dures destinees, J'en saouleray, si je puis, mon soucy, Si j'ay du mal, elle le veut aussi: J'accompliray mes peines ordonnees. Nymphes des bois, qui avez, estonnees, De mes douleurs, je croy, quelque mercy, Qu'en pensez-vous? Puis-je durer ainsi, Si à mes maux tresves ne sont donnees? Or si quelqu'une à m'escouter s'encline, Oyés, et pour Dieu, ce qu'orez je devine: Le jour est prez que mes forces jà vaines Ne pourront plus fournir à mon tourment; C'est mon espoir; si je meurs en aimant, A donc, je croy, failliray je à mes peines. XXVII Lors que lasse est de me lasser ma peine, Amour, d'un bien mon mal refreschissant, Flate au coeur mort ma playe languissant, Nourrit mon mal, et luy faict prendre alaine. Lors je conçoy quelque esperance vaine; Mais aussi tost ce dur tyran, s'il sent Que mon espoir se renforce en croissant, Pour l'estoufer, cent tourmans il m'ameine. Encor tout frez: lors je me veois blasmant D'avoir esté rebelle, à mon tourmant. Vive le mal, ô Dieux, qui me dévore! Vive à son gré mon tourmant rigoureux! Ô bien heureux, et bien heureux encore, Qui sans relasche est tousjours mal'heureux! XXVIII Si contre Amour je n'ay autre deffence, Je m'en plaindray, mes vers le maudiront, Et apres moy les roches rediront Le tort qu'il faict à ma dure constance. Puis que de luy j'endure cette offence, Au moings tout haut, mes rithmes le diront, Et nos neveus, a lors qu'ilz me liront, En l'outrageant, m'en feront la vengeance. Ayant perdu tout l'aise que j'avois, Ce sera peu que de perdre ma voix. S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy, Et fut celuy qui m'a faict ceste playe, Il en aura, pour si dur coeur qu'il aye, Quelque pitié, mais non pas de mercy. XXIX Jà reluisoit la benoiste journee Que la nature au monde te devoit, Quand des thresors qu'elle te reservoit Sa grande clef te feust abandonnee. Tu prins la grace à toy seule ordonnee, Tu pillas tant de beautez qu'elle avoit, Tant qu'elle fiere, a lors qu'elle te veoit, En est par fois elle mesme estonnee. Ta main de prendre en fin se contenta, Mais la nature encor te presenta, Pour t'enrichir, ceste terre où nous sommes. Tu n'en prins rien: mais, en toy tu t'en ris, Te sentant bien en avoir assez pris Pour estre ici royne du coeur des hommes. Source: http://www.poesies.net