La Police Et Les Chouans Sous Le Consulat Et L’Empire 1800-1815. (1895) Par Ernest Daudet. (1837-1921) TABLE DES MATIÈRES Introduction. La Police De Napoléon. I II III IV V VI VII VIII L’Enlèvement D’Un Sénateur. I II III IV Le Meurtre D'Audrein. I II III L’Agence Anglaise De Bordeaux. I II III IV L’Enlèvement De L’Evêque De Vannes. I II III L’Affaire D’Aché-De Combray. I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII L’Agence De Jersey. I II III IV V VI La Dernière Prise D’Armes. I II III IV Notes. Introduction. Les chouans ont été les plus redoutables adversaires de la Révolution; ils ont fait trembler le Comité de salut public et le Directoire; ils ont tenu en échec le pouvoir naissant de Bonaparte. Il a fallu des armées pour les détruire. Même après la pacification de 1800, quand on croyait, par des défaites successives et une amnistie générale, les avoir désarmés pour toujours, ils ont contraint la police consulaire à exercer contre eux des répressions impitoyables. On ne peut donc écrire l’histoire de la Révolution sans leur faire une large part. Que reste-t-il d’eux, cependant? L’épithète de «Chouans» sous laquelle ils sont entrés dans l’histoire, les souvenirs confus de leurs exploits, quelques noms qui surnagent au-dessus des masses profondes de ces obscurs armés pour la défense du trône et de l’autel. La gloire des actes héroïques ne saurait leur être contestée. Les forfaits ne doivent pas être imputés à eux seuls. Il y eut dans leurs rangs des hommes terribles que leur dévouement aux choses que détruisait la Révolution entraîna aux pires excès; mais ces excès furent dus surtout à cette écume que tout parti traîne après soi, à ces bandits qui profitaient du désarroi social pour s’enrichir au détriment d’autrui, sous prétexte de venger les royalistes vaincus. Faux chouans, chauffeurs, déserteurs réfractaires, c’étaient, pour la plupart, des hommes de sac et de corde, essayant de donner à leurs attentats une couleur politique, soit pour en amoindrir l’horreur, soit pour bénéficier des amnisties. Pour être juste envers les chouans, c’est à travers les chefs qui les ont commandés qu’il faut les regarder: La Rochejaquelein, Charette, Bonchamp, Cathelineau, d’Elbée, Sapinaud, Chatillon, d’Autichamp, d’Andigné, Suzannet, Bourmont, Frotté, Mandat, Bruslart, Du Chaffault, Georges Cadoudal, d’autres encore dont le nom est synonyme d’intrépidité, de vaillance et d’inextinguible ardeur pour la cause royale. Les soulèvements vendéens ne furent pas le résultat d’un effort isolé ni de savants calculs, mais la révolte d’un peuple qui défendait ses croyances politiques et religieuses. C’est pour Dieu et pour le Roi que ces bandes sans cohésion marchaient au combat et à la mort. Les paysans qui les composaient apportaient dans leur entreprise une ténacité égale à leurs convictions. Les défaites ne les décourageaient pas. Vaincus, ils revenaient à la charge, plus nombreux et plus forts, avec une foi aveugle dans leurs généraux, prouvant ainsi qu’on pouvait les vaincre, mais non les briser. Pendant plus de six ans, alors que les balles républicaines faisaient dans leurs rangs tant de vides, ces vides furent comblés sans relâche. Lorsque Bonaparte, au 18 Brumaire, s’empare du pouvoir, il trouve l’Ouest en armes. Cadoudal commande en Bretagne, Chatillon en Vendée, Bourmont dans le Maine, Frotté en Normandie. Il y a là de véritables armées qui ne peuvent être traitées comme des forces insurgées faciles à disperser. Il leur propose la paix. Quelques- uns des chefs, convaincus que maintenant ils ne pourront plus triompher des bataillons envoyés contre eux, se décident à négocier. Bourmont, Frotté, Cadoudal résistent encore. Mais, peu à peu, ils sont contraints, eux aussi, à désarmer. Coupable d’avoir désarmé le dernier, Frotté, attiré dans un guet- apens, y trouve la mort. Cadoudal vient à Paris, appelé par le premier Consul. Objet des offres les plus brillantes, il les repousse. Le coeur plein de haine contre l’homme qui ne veut pas rendre au roi de France la couronne, il se rejette parmi les conspirateurs. Ce sont ses agents qui dressent contre Bonaparte la machine infernale. C’est lui qui, trois ans plus tard, entraîne Pichegru et Moreau dans le complot que déjoue la police consulaire et qu’il expie sur l’échafaud avec les plus résolus de ses compagnons. À ce moment, les chouans remplissent les prisons de Paris. Obscurs ou illustres, il y en a sept cents au Temple. Il y en a à l’Abbaye, à la Force, à Bicêtre. Les forteresses de Vincennes, de Besançon, de Joux, de Ham sont devenues des prisons d’État et toujours pour les chouans. Quelques-uns s’évadent: Bourmont, Suzannet, d’Andigné, Hingant de Saint-Maur, Moulin. D’autres restent captifs et si redoutés que leur cachot ne s’ouvrira qu’à la chute de l’Empire. Pour quiconque ne regarde que superficiellement à l’histoire, l’exécution de Georges Cadoudal et de onze de ses complices, à la date du 25 juin 1804, constitue l’acte final de la chouannerie. Il semble que, ce redoutable partisan disparu, c’en soit fait des complots dont il était l’âme et que désormais, vaincus et décimés, tous ceux qu’il avait animés de son indomptable foi monarchique, électrisés par ses exemples, façonnés à son image, se soient résignés à subir un joug détesté. Il n’en est rien. Georges mort, son esprit demeura parmi ses anciens compagnons. Pendant toute la durée de l’Empire, ceux qui avaient échappé à la captivité ou au trépas, loin de désarmer, continuèrent à combattre, obscurcissant de leurs menées ténébreuses et arrosant de leur sang la voie resplendissante où marchait Napoléon. En 1813, ils luttaient encore, ardents, intrépides, infatigables. Après Le Nepveu de Carfort, Guillemot, Olivier Roland, Henri Forestier, Gogué, le chevalier de Céris, Élie Papin, La Haye Saint-Hilaire, le vicomte d’Aché, les deux Goyon, Armand de Chateaubriand, de Bar, pour la plupart morts à la peine. Louis de La Rochejaquelein, au moment où l’Empire allait sombrer, apparaissait en Bretagne avec de l’argent, des munitions, des armes fournies par les Anglais et préparait un soulèvement dont la seule rentrée des Bourbons empêcha l’éclat. Les partisans qu’il avait rassemblés se retrouvèrent debout pendant les Cent-Jours. Pour les contenir, Napoléon dut envoyer contre eux quelques milliers de ses meilleurs soldats dont la présence sur le champ de bataille de Waterloo eût peut-être assuré la victoire à ses armes et changé sa destinée. Que ces lointains et mémorables épisodes aient été négligés et oubliés, au point de rester en marge de l’histoire, alors qu’à y regarder de près, ils en constituent les péripéties les plus pathétiques, ce n’est pas un mince sujet d’étonnement pour qui se donne la peine de les étudier. Sans chercher à expliquer cette anomalie, on peut dire qu’elle ne diminue par leur importance et qu’ils présentent cet avantage d’éclaircir bien des faits dont les causes sont restées obscures, ne serait-ce que l’impitoyable rigueur avec laquelle Napoléon traita, non seulement les rebelles déclarés, mais encore les suspects. Si, sous son règne, les prisons ne cessèrent d’être pleines d’émigrés et de chouans, c’est qu’il savait que presque tous n’eussent profité de leur mise en liberté que pour aller grossir les rangs des conspirateurs. Si les plus téméraires de ceux-ci tombèrent sous les balles des pelotons d’exécution ou montèrent à l’échafaud, c’est que, pour empêcher l’esprit de rébellion de se propager et l’insurrection de s’étendre, il fallait des exemples. Telle est à grands traits leur épopée. Quelque jugement qu’elle suggère, ils y apparaissent comme des géants non pas seulement les chefs dont le nom est devenu populaire, mais encore les personnages de second ordre, que j’ai cités plus haut, qui forment avec eux ce qu’on pourrait appeler le personnel des Grands Chouans, et, au-dessous d’eux, les humbles, les ignorés que nous ne connaissons que par les sobriquets qu’on leur avait donnés: Marche-à-Terre, Brise-Bleus, Va-Sans-Peur, Sans-Pitié, Coeur-de- Roi, Jambe-d’Argent, Galope-la-Frime, Brave-la-Mort. Cette épopée se divise en deux périodes distinctes: celle des guerres que clôt la pacification de 1800 et qui a été maintes fois racontée; celle des complots et des coups de main isolés, qui se prolonge jusqu’en 1813 et qui attendait encore son historien. C’est celle-ci que j’entreprends de ressusciter et de restituer à l’histoire, à l’aide de pièces officielles pour la plupart inédites[1]. En dehors des Archives, il n’en existe des souvenirs que dans quelques livres d’histoire générale, qui se contentent de les mentionner sans en pénétrer les détails ou dans des relations locales, trop incomplètes pour qu’on puisse leur attribuer un caractère de version définitive. À vrai dire, ces événements sont racontés aujourd’hui pour la première fois. On n’en saurait tracer un tableau sans faire à la police une large part. Elle était partout alors, avec ses meilleurs agents, son déploiement de ruses, son incessante excitation à la trahison. Pour écrire l’histoire des chouans, il faut connaître à fond celle de la police et réciproquement. De 1795 à 1814, elles sont connexes. L’une éclaire l’autre. On ne peut pénétrer dans les mystères de la chouannerie qu’à la lumière des dossiers de Fouché, de Réal et de Rovigo. Ces dossiers, je les ai compulsés durant plusieurs années. J’ose même dire qu’ils me sont familiers. Le public ne se doute pas des satisfactions et des joies que goûtent les érudits et les historiens dans ces recherches à travers la poussière du passé. Trouver soudain, après de longues explorations parmi ces amas de paperasses jaunies, sous ces écritures souvent illisibles à force d’avoir été blanchies par le temps, trouver une pièce inédite, la preuve éclatante de quelque fait contesté, quelle ivresse! Et de même, si l’on rencontre un document qu’on n’attendait pas, qu’on ne cherchait même pas, et qui éclaire à l’improviste, d’une lumière inattendue, une période demeurée obscure, ou vous fait pénétrer tout à coup, à travers quelque épisode romanesque, dans une âme inconnue ou fermée! Un jour, aux Archives nationales, je fouillais dans les dossiers des émigrés, appliqué à reconstituer la physionomie d’un personnage dont j’avais lu le nom, en constatant la part prise par lui à certains événements, sans pouvoir établir comment il y avait été mêlé. D’un carton ouvert devant moi, je tirais l’une après l’autre des feuilles volantes couvertes d’écritures diverses et qui ne m’apprenaient rien. Tout à coup, me tomba sous la main un portefeuille en maroquin vert, à fermoir d’acier, entouré d’une mince corde rouge qui avait tracé son sillon dans la poussière durcie sur le cuir. Sans doute, il avait appartenu à quelque gentilhomme émigré, arrêté, envoyé ensuite à la mort et sur lequel on l’avait saisi. Je l’ouvris. Dans l’intérieur, pas de nom, rien qui me révélât ce qu’était son propriétaire. Mais, dans une des poches, un pétale de rose; dans une autre, quelques lettres d’amour, écrites par une femme, qui se plaignait avec véhémence d’avoir été séduite et abandonnée, et enfin un petit paquet formant matelas. Je le défis, ce paquet, et d’entre ses plis se déroula une longue tresse de cheveux blonds qui se cassaient comme du verre au contact de ma main. Tout un drame de passion, dénoué par la mort, m’apparaissait ainsi. Bien qu’il n’eût aucun rapport avec le travail que je poursuivais, bien que je n’aie pu en pénétrer le mystère, j’ai conservé de ma découverte de ce jour-là un souvenir inoubliable. Un de messieurs les archivistes que j’appelai à mon secours m’aida à replier les blonds cheveux et à fermer le portefeuille, relique d’un passé sanglant. J’aurais beaucoup donné pour reconstituer l’histoire de ce passé. Je n’ai pu y parvenir. Le temps l’avait si bien enveloppé de son ombre qu’il était devenu impénétrable. C’est une ombre égale, qui, trop souvent, enveloppe les faits d’ordre général. Elle aide à expliquer, encore que je croie en avoir tiré en vue de ce livre tout ce qui pouvait l’être, les lacunes qu’il contient. Tel qu’il est cependant, il constitue, à défaut d’autres mérites, une oeuvre absolument neuve, une résurrection en ce qui concerne quelques-uns des faits qu’il raconte, et pour ce qui est des autres, une véritable révélation. E. D. Paris, 17 mars 1895. La Police De Napoléon. I Pendant toute la durée de son règne, depuis son avènement au Consulat jusqu’à son abdication, Napoléon Ier a eu à se défendre contre les conspirateurs qui menaçaient sa vie. Les complots constituent le ténébreux envers de son pouvoir par tant de côtés brillant et éclatant. C’est le legs douloureux et fatal fait par la Révolution à l’Empire. Un grand peuple longtemps hiérarchisé ne secoue pas impunément le joug de la discipline. Pendant dix ans, la France avait vécu dans un complet désarroi, matériel et moral. Elle saignait par cent blessures. Il fallait plus d’un jour pour les cicatriser. Le génie d’un homme, si grand qu’il fût, ne pouvait suppléer à l’action nécessaire du temps. Lorsqu’au dix-huit Brumaire (9 novembre 1799), Napoléon avait brisé les factions qui survivaient aux temps de la Terreur, tout était à refaire, à réédifier, à réorganiser: les lois, l’industrie, le commerce, les finances, en un mot, la société française. Guerre au dehors, guerre au dedans, les frontières menacées, le Midi victime de réactions sanglantes, l’Ouest en armes, les soldats sans pain, le trésor à sec, le crédit public épuisé, le déficit en permanence, les routes livrées aux bandits, les crimes impunis, les partis aux prises, deux clergés rivaux, les hommes de la Révolution disputant la place aux émigrés, le gouvernement déconsidéré, toute sécurité matérielle et morale détruite, tel était le douloureux spectacle que présentait la France. Mais voici qu’en quelques semaines partout se fait sentir la main puissante du nouveau maître. Elle relève, redresse et répare. Elle imprime aux hommes et aux institutions une direction nouvelle. L’abominable loi des otages, oeuvre malfaisante d’un Directoire en délire, est abrogée, la liste des émigrés close, l’accès des fonctions publiques rendu aux parents d’émigrés ainsi qu’aux nobles, le serment ecclésiastique aboli, l’outrageante cérémonie commémorative du 21 janvier supprimée. En même temps qu’il s’efforce d’effacer ainsi la trace des discordes anciennes, Bonaparte reconstitue les pouvoirs publics. Il établit la législation financière sur des bases solides. Il rend les honneurs de la sépulture aux restes du pape Pie VI oubliés à Valence. Il restitue les églises aux prêtres, conçoit le plan du concordat qui réconciliera la France avec l’Église romaine et pour achever son oeuvre, tandis qu’il prépare, contre la coalition européenne qui menace nos frontières, la campagne glorieuse qu’à quelques mois de là couronnera la victoire de Marengo, il entreprend de pacifier les contrées de l’Ouest, insurgées au nom du roi. Dans l’histoire de tant d’actes mémorables et réparateurs que lui suggère son génie, il n’est pas d’épisode plus émouvant que celui de cette pacification. À cette époque, dix ans de guerres ardentes et terribles n’ont pas encore lassé le dévouement des partisans des Bourbons. En Vendée, en Bretagne, en Normandie, dans l’Anjou, ils sont toujours debout, commandés par des chefs intrépides. Leurs ressources sont épuisées; leur courage ne l’est pas. Telle est leur attitude qu’il semble impossible que, tant qu’ils n’auront pas été exterminés, les armes tombent de leurs mains, à moins que le jeune général qui envoie contre eux ses meilleures troupes ne prenne l’engagement de rendre au roi de France sa couronne. Cet engagement, sur ce qui leur est dit des intentions du premier Consul, ils ne désespèrent pas de l’obtenir de lui. Ils ouvrent l’oreille aux propositions pacifiques qu’il leur fait. Ils acceptent un armistice en vue de négocier pour la conclusion de la paix et envoient à Paris l’un d’eux, le chevalier d’Andigné, à l’effet de sonder les desseins de Bonaparte. Par l’entremise d’un agent royaliste, Hyde de Neuville, lié avec Talleyrand, d’Andigné obtient audience. Le ministre des Affaires étrangères le conduit au Petit Luxembourg, le 27 décembre 1799, à dix heures du soir, accompagné de Hyde de Neuville. L’entretien s’engage aussitôt sur les conditions de la paix. Tant qu’il ne s’agit que de stipuler des avantages en faveur des départements insurgés, d’Andigné obtient de Bonaparte tout ce qu’il demande. Mais, quand il veut parler du roi, le premier Consul l’interrompt: -Vous êtes donc royaliste? -Depuis dix ans, je combats pour la restauration de la monarchie. Comment pourriez-vous soupçonner que je ne suis pas royaliste? -Les Bourbons n’ont plus de chance, dit alors Bonaparte. Ils n’ont rien fait pour la gloire; ils sont oubliés. Que n’étaient-ils dans la Vendée! C’était là leur place. -Leur coeur les y a toujours appelés; la politique des puissances étrangères les en a toujours éloignés. -Il fallait se jeter dans un bateau de pêche. S’ils eussent été en Vendée, j’aurais travaillé pour eux. Quant à vous, vous avez fait pour leur cause ce que vous deviez faire; vous êtes braves; rangez-vous du côté de la gloire, venez sous nos drapeaux; mon gouvernement sera le gouvernement de la jeunesse et de l’esprit. Vous et les vôtres serez ce que vous voudrez. Et comme d’Andigné déclare que ni lui ni ses compagnons ne veulent rien être, le premier Consul ajoute: -Rougiriez-vous de porter un habit que porte Bonaparte? -Nullement, mais nous n’irons pas combattre les puissances dont nous étions hier les alliés. Nous avons été obligés d’accepter les secours que l’Angleterre seule pouvait nous donner. Nous ne pouvons l’oublier aussi promptement. Cette réponse irrite le premier Consul. -Si vous ne faites pas la paix, s’écrie-t-il, je marcherai sur vous avec cent mille hommes. -Nous tâcherons de vous prouver que nous sommes dignes de vous combattre. -J’incendierai vos villes. -Nous vivrons dans les chaumières. -Je brûlerai vos chaumières. -Nous nous retirerons dans les bois. Vous brûlerez la cabane du cultivateur paisible, vous ruinerez les propriétaires qui ne prennent aucune part à la guerre; mais vous ne nous trouverez que lorsque nous le voudrons et avec le temps, nous détruirons vos colonnes en détail. -Vous me menacez! -Je ne suis pas venu pour vous menacer, mais tout au contraire pour vous parler de paix. -Mais, enfin, que vous faut-il pour faire cesser la guerre civile? -Deux choses: Louis XVIII pour régner légitimement sur la France, Bonaparte pour la couvrir de gloire. -Rétablir les Bourbons, jamais[2]. On se sépare sur ces mots. L’armistice est rompu; la guerre recommence. Mais, en quelques jours, les chouans sont réduits à signer la paix qu’ils ont refusée. D’Autichamp, qui commande sur la rive gauche de la Loire, rend les armes le 18 janvier 1800; Chatillon, qui commande sur la rive droite, suit cet exemple le lendemain. Bourmont et La Prévalaye en font bientôt autant. Georges Cadoudal et Louis de Frotté tiennent encore. Mais, vaincus à leur tour, ils se soumettent, la rage dans le coeur. Les retards qu’ils apportent dans leur soumission sont funestes à Frotté. Attiré dans un guet-apens par le général Guidal, il y trouve la mort avec ses principaux lieutenants. Ils ne sont pas les seules victimes de ces dernières convulsions de la chouannerie. Tandis que les négociations pour la paix se poursuivent dans l’Ouest entre le général d’Hédouville et les chefs vendéens, à Paris, l’agence royaliste, dont le gouvernement consulaire ignore encore l’existence, s’agite afin d’empêcher cette paix de se conclure. Elle rêve de s’emparer de la personne du premier Consul. Un de ses membres, le chevalier de Toustain, un jeune homme de dix-neuf ans, est surpris par la police au moment où il achète des poignards, des cocardes et des plumets blancs destinés aux conjurés. Traduit devant une commission militaire, le silence obstiné qu’il garde est considéré comme une preuve de ses mauvais desseins. Il est condamné à mort et fusillé dans la plaine de Grenelle, le 25 janvier[3]. Son exécution, celle de Frotté exaspèrent les royalistes vaincus. Ils en conservent un ressentiment inoubliable. À l’heure même où les chefs vendéens signent la paix, les membres de l’agence de Paris cherchent à découvrir les juges qui ont condamné Toustain afin de venger sur eux son trépas et d’épouvanter ceux qui seraient tentés de les imiter. Seul, le souci de leur propre sûreté les décide à renoncer à ces représailles, à ajourner contre le premier Consul toute tentative nouvelle. À ce moment, il n’y a plus de Vendée. L’amnistie générale accordée aux chouans consacre l’oubli du passé qu’a promis Bonaparte. Il invite les principaux d’entre eux à se rendre à Paris. Tour à tour, il reçoit Chatillon, d’Autichamp, Suzannet, Bourmont, Cadoudal. À tous, il renouvelle les offres qu’il a déjà faites à d’Andigné et à Hyde de Neuville: grades, fonctions, honneurs, dignités. Tous les repoussent comme indignes d’eux. Ils ajoutent, il est vrai, qu’ils sont résignés à leur défaite. Mais il s’en faut que les assurances qu’ils donnent à cet égard soient également sincères. Bonaparte reste en défiance vis-à-vis de la plupart d’entre eux. Il croit aux promesses de Chatillon qui, vieux et nouvellement marié, est résolu à vivre dans la retraite et accepte les témoignages de sa bienveillance[4]. Mais il est moins prompt à ajouter foi à celles de Bourmont. Jeune, ardent et à la veille d’épouser sa cousine, Mlle de Becdelièvre, le jeune Angevin réside à Paris. Il y devient bientôt de l’intimité du ministre de la Police, au grand étonnement de ses amis, à qui, d’ailleurs, il rend, grâce à cette intimité, plus d’un service. Mais, en dépit de son attitude correcte, il ne parvient pas à vaincre les préventions que nourrit contre lui le premier Consul. Quant à Georges Cadoudal, le général Georges, ainsi qu’on l’appelle, c’est franchement un révolté. Il n’a signé la paix que contraint et forcé, prêt à saisir la première occasion propice pour la rompre. Les chouans qui l’ont accompagné dans la capitale sont animés des mêmes sentiments que lui. Il est obligé, à toute heure, de contenir les effets de la haine qu’ils ont conçue contre Bonaparte. L’un d’eux, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire, présent à l’entrevue des Tuileries, offrait, avant de s’y rendre, de profiter de cette visite pour lui brûler la cervelle. Georges a dû lui donner l’ordre d’abandonner ce criminel projet. Mais, lui- même, au lendemain de l’entrevue s’écrie: «Quelle faute j’ai commise de ne pas étouffer cet homme entre mes bras!» Au langage que lui a tenu le terrible Breton, Bonaparte n’a aucune peine à deviner que, toujours et partout, celui-ci sera son ennemi. Georges se rend si bien compte de l’effet qu’il a produit que peu de jours après, il quitte Paris en compagnie d’Hyde de Neuville. Ils se rendent en Bretagne. Ils ne font qu’y passer et s’embarquent pour l’Angleterre, où ils vont préparer de nouveaux complots. Pendant la traversée, Georges dit à Hyde de Neuville. -Si jamais le roi remonte sur son trône, il fera bien de nous faire fusiller. Nous ne serons jamais, vous et moi, que des conspirateurs. Mot profond et vrai, qui trahit peut-être le regret d’avoir décliné les offres du premier Consul et une belle occasion de servir la patrie plus glorieusement qu’en de ténébreuses intrigues. Georges n’est pas le seul adversaire qu’ait à redouter Bonaparte. Paris est encore rempli de chouans. Ils sont légion, vont, viennent, conspirent, menacent, soudoyés par l’agence royaliste qui fonctionne toujours dans l’ombre sous la direction du chevalier de Coigny, du comte de Crenolles, d’Hyde de Neuville, de Larue, son beau-frère, ancien membre des Cinq-Cents, du chevalier de Margadel, dit de Joubert, ancien lieutenant de Frotté, de deux prêtres, l’abbé Ratel et l’abbé Godard, celui-ci ancien grand vicaire de Mgr de Fontanges, archevêque de Toulouse. Parallèlement à l’agence, s’est organisée par ses soins une contre-police. À sa tête, figure un sieur Duperron. Il se vante d’avoir des accointances dans les bureaux de Fouché, ce qui est possible, puisqu’il en a fait partie. Il en surprend, à diverses reprises, les secrets et les transmet au comte d’Artois. Au siège de cette agence viennent aboutir les projets qui se préparent à Londres et qui doivent être réalisés avec le concours de Georges: la prise de Brest par les chouans, à qui un ancien officier de marine, M. de Rivoire, se fait fort de livrer cette ville ou, encore, l’enlèvement du premier Consul sur la route de la Malmaison, que trois ans plus tard, Georges lui-même, avec Moreau et Pichegru pour complices, viendra tenter à Paris. La police est sur les dents. À toute heure, elle est prévenue par des avis mystérieux que Bonaparte est sous le coup des plus pressants dangers. Chaque jour, elle procède à l’arrestation des chouans désignés comme les plus turbulents. Ces mesures ne ralentissent pas les menées des conspirateurs. On ne parle que de complots. On y mêle les noms des plus hauts personnages qu’on dit vendus aux royalistes, prêts à s’unir à eux, à un signal donné, pour renverser le gouvernement consulaire hors d’état, à ce qu’on assure, de se défendre contre un coup de main, par suite de l’infériorité numérique et du mauvais esprit de la garnison de Paris. De toutes parts règnent la défiance et l’inquiétude. Bourmont lui- même n’est pas à l’abri du soupçon. Tandis que les royalistes, encore qu’à toute heure il mette son crédit à leur service, lui reprochent la faveur dont il jouit, son mariage célébré en semaine sainte, au mépris des lois de l’Église, ses rapports avec Fouché, Bonaparte de son côté l’accuse de se consacrer toujours à la cause royaliste, d’être resté l’ami, peut-être le complice des chouans, de les protéger et même de prévenir ceux d’entre eux dont l’arrestation a été décidée. Les griefs du premier Consul de plus en plus se fortifient par mille traits que signale la police: les voyages de Bourmont dans l’Anjou, les achats de chevaux auxquels il se livre, les propos qu’il tient et les envois de fonds qui lui sont faits d’Angleterre. Il le mande aux Tuileries, l’interroge, la menace à la bouche. Vainement, Bourmont déclare que l’or anglais qu’il a reçu était destiné à acquitter les engagements qu’au moment de la pacification il a contractés envers ses compagnons d’armes. Bonaparte ne se paye pas de ces raisons vraies ou fausses. Il prévient le jeune gentilhomme qu’il a l’oeil sur lui et que si, bientôt, il n’est pas rassuré sur ses intentions, il lui accordera un délai de huit jours pour quitter la France, à l’expiration duquel, s’il s’empare de lui, il le fera fusiller. Telle est la situation dans Paris. Dans les provinces de l’Ouest, elle n’est pas meilleure. En Normandie et en Bretagne, c’est à toute heure des diligences arrêtées, les recettes du Trésor public mises au pillage, les acquéreurs de biens nationaux violentés, rançonnés ou même assassinés. Les rapports qu’adressent les préfets au ministre de la Police sont remplis du récit de ces crimes. Il est maintenant démontré que si, en tant que force militairement organisée, les chouans n’existent plus, il en est, et en grand nombre, qui restent armés pour agir par petites bandes ou isolément. Voilà donc où en sont les choses six mois après le 18 Brumaire. Au commencement de mai, l’imprudence de l’un des membres de l’agence royaliste livre à la police, de la manière la plus imprévue, les papiers de cette agence. Soudainement sont divulgués aux Parisiens stupéfaits les projets de ces conspirateurs soudoyés par l’Angleterre, la participation des princes français à ces projets, le rôle que doit jouer Georges dans leur exécution. On saisit la preuve de ces menées criminelles dans des pièces écrites qu’est chargée d’inventorier et de livrer à la publicité une commission formée de quatre conseillers d’État. On connaît maintenant par le menu tout ce qu’ont voulu et entrepris les conspirateurs, leur volonté d’infliger un châtiment exemplaire aux membres de la cour martiale qui a condamné le chevalier de Toustain, un commencement de tentative pour enlever Bonaparte, leur concert avec les Anglais pour s’emparer de Brest. Sous les ordres d’un chouan fameux, ami et émule de Georges, nommé Mercier, dit Mercier la Vendée, quinze cents hommes portant l’uniforme des armées républicaines devaient être introduits dans la ville par M. de Rivoire, en passant par la rade. Le préfet maritime arrêté, ils auraient appelé les Anglais. Bonaparte, indigné par cette entente des chouans avec l’Angleterre, fait emprisonner Rivoire et le traduit devant une commission prévôtale composée d’officiers de marine. Rivoire est acquitté, bien que les faits mis à sa charge soient établis. Ce dénouement inattendu accroît la fureur du premier Consul. Il casse la sentence, fait saisir les juges, les dépouille de leurs grades et renvoie l’accusé devant le conseil maritime de Rochefort. Cette fois, Rivoire est condamné à la déportation et, finalement, enfermé dans la forteresse de Lourdes, d’où il parviendra à s’évader en 1807. La police poursuit de tous côtés les divers membres de l’agence. Pour la plupart, ils parviennent à se dérober à ses recherches. Le chevalier de Margadel se réfugie à Saint-Germain chez un sieur Le Fuel, directeur de l’enregistrement, dont la soeur passe pour sa maîtresse. L’abbé Ratel partage un moment cet asile. Puis, tandis qu’une jolie personne avec laquelle il entretient des relations intimes, Julienne Spère, dite Mme Derlang, est arrêtée et conduite au Temple avec d’autres femmes accusées comme elle de s’être employées pour l’agence, il s’enfuit de Paris. L’année suivante, on le retrouve en Angleterre s’occupant activement des intérêts royalistes et recevant du gouvernement britannique une pension annuelle de quatre cents livres sterling. L’abbé Godard déjoue aussi les efforts de la police. Il meurt d’ailleurs bientôt, tué par le chagrin d’être l’auteur involontaire de l’événement. Le chevalier de Coigny, dit Gros-Voisin, dans sa détresse, va se confier à Joséphine dont il est l’ami. Elle le met sous la protection du général Morand, gouverneur de Paris. Il y demeure caché durant quelques jours. Mais il finit par y être découvert et arrêté. Le général Morand expie sa conduite généreuse par la perte de son commandement. Coigny parvient d’ailleurs, grâce à la protection de la femme du premier Consul, à sauver sa vie et à recouvrer sa liberté. Quant à Hyde de Neuville, en ce moment, il est à Londres avec Georges et c’est en vain que Fouché, qui le croit à Paris, met pour le découvrir ses meilleurs limiers en campagne. Ainsi, lorsque Napoléon s’empare du pouvoir, il a devant lui tout un monde d’aventuriers, accoutumés à la vie nomade, aux expédients qu’elle engendre, à la violence, à l’espionnage, à la trahison. Cette tourbe, en dépit de la diversité de ses origines, a un point commun: elle répugne à rentrer dans l’ordre. De tous côtés, ce ne sont que bandes armées qui vivent sur le pays et dont les ennemis de la France utilisent les méfaits pour l’accomplissement de leurs desseins. Le Midi est la proie des anciens thermidoriens, compagnons de Jéhu et chauffeurs, dont les premiers crimes se sont colorés du prétexte de vengeances politiques et qui, ces vengeances satisfaites, ne sont plus que des voleurs de grands chemins, arrêtant les diligences, détroussant les voyageurs, pillant les recettes du Trésor public. Ces légions de bandits se grossissent bientôt des déserteurs et des réfractaires dont le nombre ne cessera de s’accroître jusqu’à la fin de l’Empire. L’Ouest gémit sous les excès des chouans, ou plutôt, de ce qui reste de leurs bataillons, hommes de coups de main, prêts à tout, bons à tout, qui n’ont pas voulu désarmer et qui s’entretiennent le bras par des actes de brigandage, en attendant de se reformer pour la guerre civile, à l’appel des chefs qui les ont commandés. Dans la seule année 1800, leur audace se manifeste par toute une suite de faits tragiques, attentatoires à la sûreté de l’État et des citoyens, et notamment par la terrible affaire de la machine infernale. Napoléon est maintenant éclairé. Il sait contre quels ennemis il est tenu de se défendre. Il sait que sa clémence ne les désarmera pas. Du mois de septembre 1800 au mois de février 1801, on en arrête plus de douze cents. On en condamne deux cent cinquante à mort pour meurtres, incendies et pillages. On en compte cent cinquante tués en résistant aux soldats chargés de les poursuivre. Les exécutions se continuent jusqu’en 1802, enveloppant dans un même sort des héros et des bandits. Le chevaleresque Louis de Frotté, le frère de Georges Cadoudal, plus de cinquante de ses officiers périssent ainsi, sans que ces terribles exemples, les avances de Bonaparte aux chefs vendéens, ses efforts pour les attirer à lui, la paix d’Amiens conclue avec l’Angleterre en 1802 puissent apaiser leur soif de violences et de vengeance. À ces éléments de rébellion et de trouble, il faut ajouter les menées des émigrés. Les plus intrigants et les plus résolus sont à Londres autour des princes français. Ils ont organisé là une agence que dirige «au nom du Roi» le comte de La Chapelle. Sous les ordres de ce dernier s’agitent Dumouriez, de Puisaye, de Tinseau, de Soissy, Froment, Bertrand de Molleville, de Roll, de Sérent, de Vioménil, de La Pelouse, de Franceval, de Lachâtre, d’autres encore. Ils sont en communication avec la France par Jersey, où le prince de Bouillon représente la cause royale, par la Normandie et la Bretagne, où les agitateurs les plus connus attendent leurs instructions. Les émigrés rentrés en France semblent se résigner au pacte conclu entre la nation française et son nouveau maître. Mais leur résignation n’est que comédie. Ils dissimulent avec tant d’habileté leurs sentiments et trompent si bien les hommes qui détiennent et dirigent le pouvoir consulaire que ceux-ci sont convaincus que les organisations insurrectionnelles et les intrigues dangereuses ont fait leur temps. «Tous les agents des Bourbons dans l’intérieur, dit Desmarets, avaient été successivement pénétrés ou connus.» La rupture de la paix d’Amiens en 1803 rend aux conspirateurs une audace qu’on ne soupçonnait plus: elle les fait se démasquer. Il devient alors évident qu’entre eux et Napoléon a coulé trop de sang pour que les tentatives de réconciliation auxquelles ils feignaient de se prêter soient sincères et durables. C’est ainsi qu’est trompé l’espoir que le premier Consul avait fondé sur la pacification officielle de la Vendée. «Le premier Consul n’avait aucune haine contre les émigrés, dit le chancelier Pasquier; il n’a jamais eu de haines ni d’affections que celles qui lui ont été commandées par son intérêt, et celui du moment était très évidemment de tarir cette source de divisions intestines et d’ôter à l’étranger des auxiliaires qui lui donnaient toujours dans l’intérieur des moyens d’intelligence plus ou moins dangereux.» Par malheur, ces dispositions bienveillantes, commandées par une politique habile et généreuse, ne pouvaient durer devant l’audace croissante de tant d’ennemis du repos public. C’est alors que, pour la réprimer, Bonaparte organise sa police. Elle est, en la forme que comportent son génie créateur et la nette vision des périls qu’il court, l’expression du droit de légitime défense. Comment hésiterait-il à sévir contre ceux qui lui ont déclaré une guerre sans merci, contre les chouans, complices des émigrés, contre les agents du gouvernement anglais, quand il acquiert la preuve que celui-ci les excite à l’assassinat? Un jour, un inconnu se présente à Fouché et, s’il faut en croire une note de police, lui raconte ce qui suit: -Je suis émigré, ancien soldat dans l’armée de Condé. Quand on nous a licenciés, on nous a promis que l’arriéré de notre solde nous serait payé par l’Angleterre. Il y a six mois, j’étais à Londres, sollicitant en vain ce qui m’était dû. À bout de ressources, je me présentai chez M. Wodfort, sous-secrétaire d’État de M. Windham. Il me reçut avec bienveillance, m’écouta et tout à coup s’ouvrit à moi d’un projet de se défaire de Bonaparte par un coup hardi: il était difficile de reculer devant le secret qu’on me confiait. J’acceptai de tenter le coup. On me promit trois cents guinées. On m’indiqua le banquier d’Hambourg chez qui cette somme me serait comptée. «Vous agirez isolément, me dit-on, en enfant perdu, quand vous pourrez, comme vous pourrez.» Je suis parti pour Hambourg, décidé à manger en Allemagne l’argent de l’assassinat. À Hambourg, un ami m’a conduit chez un diplomate français, M. de Bourgoing, à qui j’ai rapporté ce fait et qui m’a engagé à venir vous le communiquer. Au moment où Fouché recevait cette confidence, la paix d’Amiens venait d’être conclue. Il voulut s’assurer qu’il n’était pas la dupe d’un escroc. Il chargea un de ses amis, qui était aussi l’ami de Wodfort et qui partait pour Londres, de tâcher de tirer au clair cette affaire. L’ami passa en Angleterre; il vit le sous- secrétaire d’État, et comme celui-ci lui faisait part de son projet de profiter de la paix pour aller à Paris: -Prenez garde, lui dit-il; vous êtes mal noté par la police à cause de vos tentatives particulières contre le premier Consul. Wodfort ne protesta pas et répliqua simplement: -Écoutez, mon cher, si mon roi avait été immolé sur l’échafaud, je ne trouverais rien d’étonnant à ce qui se ferait pour le venger. Ainsi averti de toutes parts, Bonaparte ne peut se faire illusion sur les intentions de tant d’ennemis acharnés à se débarrasser de lui par tous les moyens. Là est l’origine de ses rigueurs présentes et futures, que ne justifient que trop les faits qui se succèdent et par où se trahissent les fureurs homicides dont il est l’objet. La conspiration de Georges, éclatant à l’heure où, malgré sa défiance naturelle, les succès de ses armes le disposent à l’oubli du passé, l’entraîne aux excès d’un ressentiment inflexible et aux violences d’un tempérament qui ne se contient plus. Il veut faire des exemples; il les fait effroyables. L’exécution du duc d’Enghien, couronnement inattendu du procès de Cadoudal, révèle le caractère impitoyable des résolutions du premier Consul. On a déchaîné le lion. Désormais, rien ne l’apaisera, et dans tout individu mêlé de près ou de loin aux intrigues anglaises, il ne verra qu’un ennemi qu’il faut supprimer ou tout au moins mettre dans l’impuissance de nuire. Tel est, du reste, l’acharnement des factieux que, loin de les mater, ces rigueurs les excitent. On lira dans les pages qui suivent le récit des violences par lesquelles cet acharnement se manifeste. Elles se déroulent en plein régime impérial, à l’heure où Napoléon tient dans ses mains les destinées du monde. Il a vaincu l’Europe coalisée contre lui et ne peut venir à bout d’une poignée d’insurgés que par ces rigueurs qui ensanglantent sa gloire. C’est là ce qui explique la puissante organisation qu’il a dû donner à sa police et le rôle qu’elle a joué pendant toute la durée de son règne. II Cette police avait déjà fonctionné sous le Directoire, avec Fouché pour chef. En arrivant au pouvoir, Napoléon en trouve donc les éléments réunis et les premiers rouages en mouvement. Il se les approprie, les coordonne, les améliore, et bientôt, grâce à lui, la machine, rajeunie et remise à neuf, fonctionne. Fouché continue à la diriger. Napoléon l’a voulu ainsi. Cet homme qu’il méprise sort du parti jacobin. En s’assurant son concours, le premier Consul donne un gage à ce parti et, par le plus intrigant de ses membres, reste en rapports avec lui. Fouché est trop connu pour qu’il y ait lieu de s’attarder à pénétrer en cette âme ténébreuse. «Il avait, écrit Pasquier qui l’a bien connu, un art incomparable pour faire des dupes et il n’a jamais exercé cet art avec plus de cynisme que sur les émigrés et les royalistes.» Moi-même, j’ai dit en en parlant: «Ce n’était pas un mauvais homme. Les historiens qui se sont occupés de lui le représentent avec raison comme plus volontiers reconnaissant que vindicatif. Soit qu’en effet il inclinât par tempérament ou par habileté, vers la modération, toutes les fois que son ambition n’était pas en jeu, soit que, prévoyant déjà la chute de Napoléon, il voulût se créer des titres à la reconnaissance de ses successeurs, on cite des cas où il tenta d’atténuer la rigueur des ordres qu’il avait reçus. Mais ces cas sont l’exception. En fait, il prêta la main à la plupart des iniquités de ce temps.» Napoléon ne s’est jamais fait illusion sur la sincérité du dévouement dont son ministre de la Police ne cessait de protester. Il savait que ce dévouement était subordonné à ses succès et n’eût pas tenu devant les revers. Pendant la campagne d’Espagne, Fouché, réconcilié pour la circonstance avec Talleyrand, intrigua contre le maître, dont il croyait la fortune épuisée. Toutefois, Talleyrand seul fut disgracié. Fouché conserva son emploi. Il s’était rendu trop nécessaire pour être révoqué à ce moment sans péril pour la sûreté de l’État. C’est que, si personne n’a poussé plus loin que lui l’inconscience, l’absence de tout scrupule, de tout sens moral, personne aussi ne l’a égalé dans l’art de développer les ressources de la police et d’en user pour la défense de l’État. Il dirigea longtemps ce grand service une première fois sous le Directoire et jusqu’en 1802, une seconde fois de 1804 à 1811. Quand il en sortit, le général Savary, duc de Rovigo, le remplaça. Rovigo n’avait ni son génie d’intrigue ni ses moyens. Mais c’était l’homme-lige de l’Empereur, son âme damnée, toujours prêt à tout pour le servir. Sa présence au ministère n’en changea ni les allures ni l’esprit. «Surveillez tout le monde excepté moi», lui avait dit l’Empereur en lui apprenant qu’il avait fait choix de lui. À cette époque, la France, au point de vue police, était divisée en deux arrondissements placés, le premier sous l’autorité de Réal, le second sous celle de Pelet de la Lozère, conseillers d’État l’un et l’autre et subordonnés au ministre. Le royaume d’Italie formait un troisième arrondissement dont la direction était confiée au maître des requêtes, Anglès. Mais, de ces trois hommes, il n’en est qu’un qui compte: c’est Réal, l’ancien terroriste devenu comte Réal par la grâce de Napoléon. Les deux autres sont des fonctionnaires hiérarchisés, doux et modestes, répugnant aux violences. Réal, au contraire, appartient à l’école de Fouché, dont il a longtemps partagé les idées, dont il pratique les procédés. Il voit des complots partout. Pour les déjouer ou les châtier, il ne recule devant aucune ruse ni devant aucune rigueur. Malheur à qui tombe sous sa main. Les lettres qu’il a signées et qu’on peut compter par centaines au dépôt des Archives nationales révèlent un homme terrible, en dépit de la jovialité naturelle que signalent en sa personne ses contemporains. Il est néanmoins remarquable que tous n’ont pas gardé de lui un défavorable souvenir. Le chancelier Pasquier, qui siégeait à ses côtés au Conseil d’État, nous dit «qu’il était bon camarade». Il raconte encore comment Réal, à sa requête, tira du péril de mort Berthier de Sauvigny, un de ses parents, dont on avait découvert la complicité dans une intrigue royaliste. Il est cependant obligé de reconnaître que l’arrondissement de police dirigé par Réal présentait plus que les autres d’affligeantes scènes de violences et de sévérités. Il est vrai que cet arrondissement comprenait la Bretagne et la Normandie, ce vieux théâtre des guerres civiles, repaire des anciens chouans, refuge des réfractaires et des déserteurs. À Paris, l’autorité ministérielle est fréquemment déléguée au préfet de police; dans les départements, elle est exercée tantôt par les préfets, tantôt et plus souvent par des commissaires généraux de police. Le comte Chaptal fait remarquer avec raison que ces commissaires généraux, choisis par Fouché, sont en général des jeunes hommes sans expérience, sans éducation. Ils aggravent par excès de zèle les ordres qu’ils reçoivent et contribuent à accroître la terreur qu’inspire la fonction dont ils sont revêtus. En toute affaire importante, la première impression du ministre se ressent de l’opinion qu’ils ont exprimée et comme, en tout personnage arrêté ou poursuivi, ils inclinent à voir un conspirateur, quiconque a subi de leur part un interrogatoire est exposé, fût-il reconnu innocent et acquitté par les tribunaux, à être retenu captif par mesure de haute police. C’est ainsi que, peu à peu, les prisons se remplissent de gens contre lesquels aucune sentence n’a été prononcée et sur qui le gouvernement impérial se venge de l’acquittement dont ils ont été l’objet. Les dossiers des Archives sont pleins des suppliques de ces malheureux, déclarés innocents et traités comme des coupables. Quant au préfet de police, jusqu’en 1810, c’est Dubois, homme vénal et sans moralité. Il a épousé la fille d’une femme de chambre qui fut longtemps sa maîtresse. Il vit en dehors du monde. Personne ne veut le voir ni le recevoir. On sait qu’il touche de toutes les mains et vend son influence au plus offrant. Mais il est l’ennemi de Fouché; il le surveille et fait tenir à l’Empereur auprès de qui, par l’intermédiaire de l’agent Veyrat, le protège Constant, valet de chambre de Sa Majesté, les observations et les notes que lui suggèrent les actes du ministre. Sous son règne, la préfecture est devenue une agence de basses intrigues. C’est un scandale permanent dont la prolongation fait perdre patience à l’Empereur. Dubois est renvoyé, le conseiller d’État Pasquier nommé à sa place. -Vous me nettoierez cette police, dit Napoléon à ce dernier. M. Pasquier veut entreprendre cette épuration. Mais trop d’influences contrarient ses efforts. Il renonce à épurer, se cantonne dans les affaires administratives et municipales, et laisse la police politique à Rovigo et à ses agents. Parmi ceux- ci, il faut encore mentionner Desmarets, jadis volontaire de la République, et, depuis, entrepreneur du service des vivres à l’armée des Alpes. En 1799, on l’a placé à la tête du bureau de la haute police. À ce titre, il est le subordonné du ministre. Sa vraie mission consiste à exercer sur lui un espionnage incessant. Fouché et Rovigo, Réal et Desmarets, et, au-dessous d’eux, Dubois, Veyrat un ancien horloger, Mengaud, voilà en réalité les véritables maîtres de la France sous l’Empire, ceux qui disposent du repos et de l’honneur des citoyens. Le maréchal Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, le général Duroc, chargé de veiller à la sûreté de l’Empereur, les secondent en tous leurs actes, même quand ils les blâment et s’en plaignent. Avec une telle organisation de police, Napoléon peut se défendre. Elle se justifie même par la nécessité où il est de se défendre. Quand elle engendre la violence, l’iniquité, l’arbitraire, la faute en est, non à l’instrument, mais à ceux qui le manient. Le plus efficace moyen de toute bonne police, c’est l’espionnage. En cet art, les hommes que je viens de nommer n’ont rien à apprendre, Fouché surtout. Il appartient à un temps où l’espionnage, la délation, la trahison ont été élevés à la hauteur d’un principe de gouvernement et où espions, délateurs et traîtres sont innombrables. Les Bourbons ont des agents secrets à Paris, comme le Directoire d’abord, l’Empire ensuite, en ont auprès d’eux. Il y a, des deux côtés, assaut de combinaisons ingénieuses pour surprendre les secrets et les projets de l’adversaire. Elle est longue la liste des hommes qui cherchent à s’enrichir à ce métier. Les plus connus sont d’Antraigues, Fauche-Borel, Montgaillard, le prince de Carency, l’abbé Rougier, Rochejean, le chevalier de La Morlière. Pour ceux-là, la preuve est faite. Mais, pour combien d’autres les mêmes soupçons ne sont-ils pas autorisés? En 1798, Montgaillard -pour ne citer qu’un fait -livre à Roberjot et à Reinhardt, successivement ministres de France à Hambourg, tous les projets des émigrés, dénonce Pichegru et, pour mieux s’assurer en même temps la confiance de ceux qu’il trahit, leur fait tenir les renseignements qu’il a recueillis à la légation de France. C’est le propre de ces gens-là d’être traîtres envers tout le monde. Les femmes travaillent aussi pour la police. En Normandie, en Bretagne, à Paris, à tous les étages sociaux, Fouché a une légion de correspondantes accidentelles ou attitrées. En un temps où des faits pareils pouvaient se produire, le ministre de la Police, alors même qu’il ne les aurait pas provoqués, ne devait pas avoir de plus grand souci que celui de les imiter. Il ne s’en fait pas faute. Découvre-t-il que les correspondances d’Angleterre arrivent sur le continent par Husum, petit port danois, sur la côte de Schleswig, il expédie aussitôt en Danemark un agent secret. -Vous réclamerez ces lettres au bateau par lequel elles doivent arriver, lui ordonne-t-il. Pour vous les faire remettre, vous vous recommanderez des princes de Bourbon, en vous disant envoyé par les royalistes. Veut-il connaître les projets des insurgés de Vendée? il fait partir pour cette province des hommes tarés, en les autorisant à se faire passer pour partisans de l’insurrection. Ce sont des bandits, ces «hommes sûrs». Ils commettent toutes sortes de crimes. Le général d’Hédouville, qui commande encore dans ce pays, est obligé de les subir. Napoléon a inauguré un système de police sur les côtes et frontières. Il espère tirer de grands avantages de ce système qu’approuve et encourage Fouché: «L’intérieur ne tardera pas à se ressentir de cette surveillance, écrit ce dernier dans un rapport secret. Déjà la force des choses a préparé ces établissements. Partout où une population nombreuse se réunit sur un point, elle provoque une surveillance plus particulière, et naturellement la police y trouve une succursale composée d’éléments semblables dirigés vers le même but et d’agents formés aux mêmes opérations. Ces succursales présentent surtout l’inappréciable avantage de mettre dans la main de la police des agents qui connaissent la topographie de la province, ses moeurs, sa physionomie, son accent, son langage. Ils peuvent parcourir le pays sans éveiller le soupçon ou causer l’effroi. C’est ce que Votre Majesté obtiendra peu à peu sur divers points de l’Empire où ces établissements manquent encore, comme à Bruxelles ou ailleurs.» Dans le même rapport, Fouché constate que cette police modèle n’est nulle part mieux organisée qu’à Rouen. Par ce qu’il en dit, on peut juger de l’efficacité de l’instrument dont, à cette date de 1807, était doté l’Empire. III Pour apprécier les actes et les procédés de la police impériale, il faut avoir interrogé son histoire dans les quelques centaines de dossiers qui, des bureaux de Fouché et de Rovigo, passèrent aux Archives nationales sous la Restauration. Notre grand dépôt des papiers d’État a conservé ceux-là tels qu’il les a reçus, avec la table alphabétique des noms qui s’y trouvent cités, table obscure et confuse, qui ne répond pas à la réalité des documents existants et qui est cependant l’unique clé à l’aide de laquelle il soit possible d’y pénétrer. Pour faciliter les recherches à travers ces volumineuses paperasses, qui contiennent, en leurs feuillets poussiéreux et jaunis par le temps, tant de drames pathétiques, obscurs et oubliés, il faudrait en opérer un classement nouveau, précédé d’un examen portant successivement sur chaque dossier et sur son contenu. Peut-être alors retrouverait-on des papiers qu’on croit perdus ou détruits, tels que ceux qui concernent Frotté ou Georges Cadoudal. Il est certain que, depuis 1814, trop de gens ont eu intérêt à faire disparaître des pièces accusatrices ou compromettantes pour qu’on puisse se flatter de combler toutes les lacunes. On doit supposer, cependant, que divers dossiers demeurés encore introuvables sont confondus avec d’autres auxquels ils ne se rapportent en rien, qu’ils restent ainsi dissimulés sous des étiquettes menteuses, dans un oubli d’où pourrait seul les faire sortir un grand travail d’entier remaniement. Du reste, tels qu’ils sont, les dossiers de la police impériale constituent, pour quiconque s’attacherait à en sonder le contenu, historien, romancier, auteur dramatique, une mine inépuisable. Ce qu’ils mettent plus spécialement en lumière, d’après des pièces incontestablement authentiques, ce sont les procédés, les habitudes de ruse et d’intrigue de Fouché et de ses agents. Le ministère que dirigeaient ceux-ci s’occupait de tout, veillait à tout, avait la main à tout. De là l’extrême diversité des dossiers qu’il a légués à la postérité et leur passionnant intérêt. En voici un, par exemple, concernant le général Souham, un soldat qui fut une des gloires militaires du Premier Empire et dont le souvenir s’est perdu parmi celui d’autres vaillants tels que lui. Souham fut un moment compromis dans les affaires de Moreau et de Pichegru. On l’arrêta; il fut jeté au Temple et y resta jusqu’à ce que son innocence eût été reconnue. Son dossier nous apprend qu’avec lui furent arrêtés sa femme, qui avait été comédienne, leurs enfants, un certain abbé David qui était leur commensal. Tous ces braves gens vivaient en plaisirs et en fêtes au château de Pompadour, près Lubersac, qui appartenait au général. Le jeu, la chasse, la comédie, les bals charmaient et occupaient leur villégiature. Les gendarmes les enlevèrent un matin, et en route pour Paris. Du reste, à l’occasion de ce complot, il y eut plusieurs centaines d’arrestations. Les gens qui avaient logé les conspirateurs, même sans les connaître, ceux qui les avaient nourris, ceux qui leur avaient prêté de l’argent, fourni les choses les plus nécessaires à la vie, tous, même leur blanchisseuse, furent incarcérés, sur un simple indice, sur une dénonciation. Dix ans après, en 1814, plusieurs d’entre eux étaient encore détenus: je parle de ceux qui n’avaient été l’objet d’aucun jugement. En ce temps-là, plus encore qu’aujourd’hui, il ne fait pas bon d’entrer en prison, même lorsqu’on n’a rien à se reprocher. On sait bien quand on y entre, mais non quand on en sortira. La police est oublieuse, et tant de préoccupations l’obsèdent! Toutes les prisons de France regorgent de détenus, condamnés ou simplement victimes d’une mesure de haute police, prisonniers de guerre, venus de tous les coins de l’Europe, sans parler des milliers d’individus internés par ordre dans telle ou telle ville et soumis à ce titre, aux plus humiliantes, aux plus pénibles formalités. Tant pis pour qui va grossir cette population misérable! Il est à craindre qu’il ne parvienne pas à briser ses chaînes et, s’il les brise, à éviter les douloureuses aventures comme celles de cette femme Leguilloux, mère de vingt-quatre enfants morts ou vivants, dont plusieurs sont soldats, condamnés à trois mois de prison pour avoir logé Saint-Régent, retenue dix mois de plus et qu’on interne ensuite dans le Haut-Rhin, quand son mari l’attend en Bretagne. Voilà, entre tant d’autres faits, ce que révèlent la plupart des dossiers, le caractère arbitraire et impitoyable du pouvoir impérial. Ils révèlent surtout avec quelle rigueur est exercée la surveillance policière dans Paris. Le 5 mai 1809, le commandant du fort de Vincennes fait arrêter et envoie au ministère de la Police une jeune femme qui a été surprise, sous les murailles du donjon, faisant des signes aux détenus. Conduite au bureau de Réal, elle avoue qu’elle est Allemande, âgée de vingt-six ans, et qu’elle se nomme Caroline Savoye. Depuis plusieurs années, elle aime Jules de Polignac, qui expie à Vincennes sa participation au complot de Georges. Elle l’a connu dans l’émigration. Elle est venue à Paris pour essayer de se rapprocher de lui. Réal a cru d’abord à une tentative d’évasion. Il s’aperçoit bientôt qu’il ne s’agit que d’un roman d’amour. Néanmoins les sentiments que manifeste Caroline Savoye pour le prisonnier peuvent engendrer quelque résolution imprudente contre laquelle il convient de la protéger. Ordre est donné de la ramener en Allemagne. Jules de Polignac, qui ne sortit de prison qu’en 1814, a-t-il jamais connu l’acte de dévouement dont il avait été l’objet? Ainsi, dans ces pièces manuscrites, dont quelques-unes tombent en lambeaux, revit tout un passé qui a vu des créatures humaines s’agiter, souffrir, être tour à tour heureuse et accablées d’infortunes, périr même, à travers des événements qui les ont emportées à l’oubli. Aucun des sentiments de l’âme -amour, jalousie, colère, besoin de vengeance -ne fait défaut à ces aventures, tantôt comiques, tantôt tragiques. Les femmes y tiennent une grande place, y jouent un rôle important et on sait quelle physionomie elles impriment aux choses qu’elles touchent et au milieu desquelles elles passent. Le 24 septembre 1806, en dépouillant la correspondance de ses agents secrets, Fouché trouve une lettre signée Martelli, datée de Londres et ainsi conçue: «Surveiller à Paris un abbé de Lajarre, employé au ministère des Relations extérieures. Ce Lajarre, ancien amant de la comtesse de Saint-Martin, actuellement maîtresse de Dumouriez, correspond avec elle, et c’est grâce à lui que l’on sait, en Angleterre, tout ce qui se passe en France. Ces renseignements m’ont été fournis par le chevalier de Blin, aide de camp de Dumouriez, qui, las de la vie qu’il mène, veut se réconcilier avec la France.» Qu’y a-t-il de vrai dans cette dénonciation si précise et si nette? Dumouriez, à cette époque, a soixante-sept ans et une liaison officielle, déjà ancienne, avec Mme de Beauvert, baronne d’Angel, soeur de Rivarol. Est-il vraisemblable qu’à son âge il ait encore des aventures galantes et un double ménage? D’autre part, Fouché acquiert vite la preuve que, au ministère des Affaires étrangères, il n’y a pas d’abbé de Lajarre. Il fait donc demander à l’agent Martelli, ou à un autre, de nouveaux renseignements. Il les reçoit et les joint à la première lettre, à la suite de laquelle je les ai lus. «La comtesse de Saint-Martin, y est-il dit, est la fille d’un marchand de Strasbourg nommé Savin. Elle eut pour premier amant le général de Billy, puis plusieurs officiers du Royal-cavalerie et du Régiment d’Alsace. L’un d’eux, le lieutenant de Saint-Martin, l’enleva au moment de la Révolution et la conduisit à Fribourg-en- Brisgau, où il la présenta comme sa femme et la laissa pour aller prendre du service dans le régiment de Hohenlohe à l’armée de Condé. En son absence, elle séduisit le bourgmestre et eut diverses liaisons. En 1793, elle va à Rastadt. Elle est la joie des officiers du prince de Condé et du duc de Bourbon: M. de Palarin, le comte de Maran, le comte Ferretti. Elle passe ensuite au jeune prince de Metternich. Elle est à Rastadt au moment du Congrès. Bientôt, criblée de dettes, elle va rejoindre son mari à Munster, en continuant, malgré la présence de ce dernier, sa folle existence. Elle accouche d’une fille bossue et se rend à Paris où elle espère retrouver les députés qu’elle a connus au Congrès. Mais la misère la poursuit. Elle écrit alors à l’abbé de Lajarre, qui a été de ses amants, pour solliciter son appui. Il la place, on ne sait en quelle qualité, auprès du prince Henri de Wurtemberg, marié à une comédienne de Berlin. Elle n’y reste pas, et finalement vient s’échouer à Altona, chez Dumouriez, qui la garde, malgré Mme de Beauvert, ses menaces et ses fureurs.» Quelle délicieuse épopée d’aventurière, résumée en ces quelques lignes! Il est vrai que l’histoire des émigrés est pleine d’épisodes du même genre, que la police de Fouché excellait à reconstituer, sans trop se préoccuper de la question de savoir si les renseignements qu’elle recueillait n’étaient pas plus calomnieux que vrais. C’est ainsi que ceux qu’elle réunit dans le même dossier sur l’abbé de Lajarre lui-même ne sont guère plus édifiants, bien qu’il s’agisse d’un ancien vicaire général de Reims, frère d’un sous-gouverneur du duc d’Angoulême et du duc de Berry. D’après les notes de l’agent de Fouché, cet abbé aurait été un assez triste sire, intrigant, libertin, lié avec Pitt dont il avait été le condisciple à Reims. Par son intermédiaire, il reçut une pension de l’Angleterre pendant toute la durée de l’émigration, laquelle s’augmenta des ressources qu’il se serait procurées comme agent politique, dépourvu de préjugés. Ces accusations étaient-elles fondées? Je l’ignore. Je n’ai rien pu découvrir de plus sur ce singulier personnage, si ce n’est que son nom ne figure pas sur l’état du personnel du ministère des Affaires étrangères. Cependant, comme il est dit dans le dossier que, sur la recommandation de Talleyrand, Junot, lorsqu’il fut envoyé en Portugal, en 1806, emmena l’abbé de Lajarre comme secrétaire, il se pourrait bien qu’on ait désigné sous ce nom un certain abbé de Cherval, qui accompagnait Junot, et dont parle en ses mémoires la duchesse d’Abrantès. Mais ce n’est là qu’une supposition. Nous sommes ici en présence d’un de ces mystères si véritablement impénétrables, que soulève à tout instant l’étude des hommes et des choses de cette époque. On découvre soudain un personnage inconnu; on saisit à des traits positifs sa participation à des événements retentissants. Puis, brusquement, on perd sa trace, et il faut se résigner à ne savoir ni ce qu’il est devenu, ni comment il a fini. C’est là l’histoire d’un certain Pierre-Charles-Marie Duclaux, marquis de Bézignan, né à Mirabel, dans la Drôme, qui fut un ardent conspirateur royaliste et dut jouer un rôle important parmi les partisans des Bourbons, à en juger, du moins, par les procès où il est question de lui. Il m’a été impossible, en dépit des recherches les plus minutieuses, de fixer son sort et de préciser comment se dénoua son existence aventureuse. Il s’est perdu dans l’immense foule des agitateurs de ce temps, et probablement a péri dans des circonstances obscures, dont il ne nous reste aucun souvenir. Ce fut la destinée de la plupart d’entre eux. IV Au mois de mars 1800, Georges Cadoudal, convaincu, après une visite au premier Consul, qu’il allait être arrêté, avait quitté Paris, en compagnie d’Hyde de Neuville, pour se rendre en Angleterre. À l’issue d’un dîner qu’il avait offert à divers officiers avec lesquels il s’était trouvé en relation durant ses campagnes, il proposa à ses convives de les conduire à l’Opéra. À la porte du café d’Orsay, où avait lieu le repas, ils s’empilèrent dans des fiacres. Georges les suivait en cabriolet. Avant d’arriver sur le boulevard Saint-Martin, où était alors l’Opéra, il tourna dans la rue Saint-Denis, à l’extrémité de laquelle l’attendait, en chaise de poste, Hyde de Neuville. Quelques jours après, il arrivait à Londres. Mais dans le courant de juin, il revenait en Bretagne. La police n’eût-elle pas été avertie de son retour par ses espions de Londres qu’elle l’eût deviné, rien qu’à voir avec quelle vivacité se réveillaient dans le Morbihan les passions un moment apaisées. Elle ne pouvait se méprendre davantage aux intentions de Georges et au caractère criminel de la mission dont il s’était chargé. Les papiers de l’agence anglaise, découverts en mai, l’avaient éclairée à cet égard. Elle savait que Georges revenait, créé cordon rouge par le comte d’Artois, investi du commandement de l’insurrection en Bretagne, muni d’argent, grâce aux Anglais, chargé en un mot de préparer le soulèvement et de le diriger. Prêts à lui fournir subsides et secours, des navires britanniques louvoyaient en vue des côtes bretonnes, et le but des conspirateurs était d’une part une descente à Brest et d’autre part un attentat contre Bonaparte. Cet état de choses commandait des mesures énergiques. «Poursuivez les chouans, écrivait Fouché le 23 juin, aux autorités du Morbihan. Fusillez-les sans pitié. Le premier Consul est vainqueur à Marengo. Il faut qu’il le soit partout.» Ou encore: «N’épargnez aucun des chefs. Nos agents commencent à être connus et compromis, j’en mettrai d’autres, et de meilleure qualité à votre disposition. Ce sont des gentilshommes, des ci-devant qui, par leurs noms et leurs titres, sont estimés de tous les chouans.» Par malheur, si rigoureux que fussent ces ordres, il était plus facile de les écrire que de les exécuter. Les chouans se dérobaient à toutes les recherches, ne se trahissaient que par la violence et la soudaineté des actes. Cadoudal, Mercier la Vendée, son principal lieutenant, ses officiers et ses confidents restaient introuvables. En même temps, -c’était en novembre, -commençait dans le Morbihan une longue série de méfaits. Le 19 de ce mois, l’évêque constitutionnel de Quimper, Audrein, était assassiné aux portes de la ville par une bande de chouans, dans des circonstances abominables. En quelques semaines, une quinzaine de personnes, gendarmes, propriétaires, paysans, des femmes même, périssaient de la main des royalistes, pendus, fusillés, poignardés, et les assassins signaient en quelque sorte leur crime en des inscriptions attachées aux cadavres de ces malheureux. Des acquéreurs de biens nationaux étaient rançonnés, les voitures publiques pillées, les recettes du Trésor dérobées, des prisonniers arrachés à leurs gardiens, en des circonstances qui révélaient une audace indomptable[5]. Un gentilhomme breton, M. de Kérouanne, dont les fils s’étaient ralliés à la République, était condamné par les chouans à payer une amende de 40,000 francs, qu’il versa le couteau sur la gorge. Le préfet du Finistère fut attaqué en plein jour. Deux hommes de son escorte périrent. Celui des Côtes-du-Nord faillit être enlevé. Enfin, la prison de Saint- Brieuc eut à subir un véritable assaut. À tort ou à raison, dans ces événements, la police voyait toujours la main de Georges. C’était décidément un homme redoutable. Des mesures militaires furent prises. Bernadotte envoyé dans l’Ouest reçut l’ordre de courir sus aux rebelles, de les poursuivre sans relâche et de saisir Georges mort ou vif. Bonaparte de son côté, Fouché du sien, adressaient à leurs subordonnés des instructions inexorables. Le Morbihan se couvrit de soldats. Des colonnes mobiles le parcouraient en tous les sens. Les royalistes furent traqués. On fusilla, sans pitié, tous ceux qui se laissèrent prendre les armes à la main. Puis la victoire de Marengo acheva ce qu’avait commencé l’énergie de ces mesures. Les Anglais abandonnèrent les chouans à eux-mêmes. On put croire que ceux-ci renonçaient à la lutte. Bien que Georges continuât à rester introuvable, sur toute l’étendue de la Bretagne, son action parut paralysée. Ce n’était de sa part qu’une feinte et son inertie n’était qu’apparente. À défaut d’une prise d’armes générale, que ne permettaient plus les circonstances, il voulait tenter un coup de main contre Bonaparte, l’enlever au milieu de son escorte et profiter du désarroi que causerait sa disparition pour proclamer le roi. Bonaparte supprimé, il était sûr, disait-il, d’être secondé par un grand nombre de généraux et de fonctionnaires. En vue de cette audacieuse entreprise, il avait rassemblé autour de lui une poignée d’hommes, tous anciens chouans, dont l’intrépidité lui était connue, et disposés, à son exemple, à vaincre ou à périr. Il ne se dissimulait pas cependant les périls qui l’entouraient. Ils ne résultaient pas seulement de l’activité et des rigueurs que déployaient les troupes envoyées pour le combattre. Ils s’aggravaient encore des innombrables ruses de la police, de l’espionnage qu’elle avait organisé et des pièges qu’elle s’apprêtait à lui tendre. Incessamment, il en était averti par les chefs chouans restés à Paris, en apparence résignés à la défaite de la cause royaliste, en réalité n’attendant qu’une occasion pour recommencer à la défendre. À la faveur des relations cordiales qu’ils entretenaient avec le gouvernement consulaire et surtout avec Fouché, certains d’entre eux, le comte de Bourmont et le baron de Malartic, par exemple, étaient tenus au courant des intentions de la police et s’empressaient d’en faire part à Georges. Dans les papiers de M. de Malartic, qui m’ont été communiqués par son petit-fils, existe une lettre sans autre signature que les initiales M. L. qui ne laisse aucun doute à cet égard. Elle porte la date du 11 messidor (30 juillet), et est ainsi conçue: «Je puis vous prévenir avec certitude, Monsieur, que votre ancien confrère Georges court des dangers, et quoique vous ne soyez plus à présent du même avis, je ne crois pouvoir mieux m’adresser qu’à vous pour l’en garantir. S’il attend, en effet, des ordres expédiés contre lui, rien ne pourra le garantir du sort le plus funeste. On ne retirera point les ordres donnés, mais j’ai cru découvrir qu’on serait bien aise de les voir éludés par son départ. Vous devez me connaître assez pour être persuadé que je ne vous conseille point une démarche hasardée. Elle doit être secrète; mais elle aura l’approbation des amis de l’humanité, qui, quelle que soit leur opinion, préfèrent les partis les plus doux, quand ils conduisent au même but.» Si précis et si sages que fussent ces avis, ils ne pouvaient rien sur une âme aussi fortement trempée que celle de Georges. Peut- être aussi n’était-il déjà plus libre d’abandonner la partie. Il est douteux que ses compagnons le lui eussent permis. L’un d’eux, de Sol de Grisolles, qui l’avait suivi à Paris, lui disait au lendemain de l’entrevue des Tuileries: -Si je savais que vous fussiez disposé à vous rallier à Bonaparte, et si vous osiez vous présenter dans le Morbihan revêtu de l’uniforme de ses généraux, vous seriez fusillé. En dépit des périls et des avertissements, Georges persévérait donc dans ses projets. Il menait la vie la plus misérable, errant de gîte en gîte, ne couchant jamais deux nuits de suite dans le même, campant ici ou là, dans les bois, dans les îlots du Morbihan, dans les granges, au hasard de ses pérégrinations, et déconcertant par la rapidité de ses courses les mesures ordonnées pour s’emparer de lui. -On sacrifie 24,000 francs pour me prendre, disait-il. Je dispose d’un million pour me sauver. Brusquement, dans le courant de juillet, la police était prévenue que quatre chouans, La Haye Saint-Hilaire, Limoelan, Saint-Régent et Joyaux, tous compromis et mêlés depuis longtemps aux pires excès de la chouannerie, venaient d’arriver à Paris, chargés de l’exécution d’ordres que Georges leur avait donnés. Elle ne mit pas en doute qu’ils étaient venus pour assassiner Bonaparte. Les révélations d’un individu qui les fréquentait transformèrent les soupçons en certitude. Bientôt, elle apprenait que quelques-uns des anciens officiers chouans résidant à Paris, ouvertement ou cachés, Bourmont, Hingant de Saint-Maur, Coster Saint-Victor, le chevalier de Bruslart, frayaient avec les nouveaux venus. En ce qui touche Bourmont, elle était avertie que, lors d’un récent voyage dans le Maine, il s’était mis en relation avec la plupart de ses anciens compagnons d’armes. Bourmont, prévenu par Fouché des faits qu’on lui imputait, présenta des explications qui durent paraître suffisantes puisqu’il fut laissé en liberté. En revanche, son aide de camp Hingant de Saint-Maur fut arrêté comme ayant provoqué des troubles dans la Seine-Inférieure, bien que Bourmont affirmât comme lui qu’il n’avait pas quitté Paris. Un mandat d’arrestation contre le chevalier de Bruslart ne put être exécuté, soit qu’il se fût caché, soit, d’après une autre version, que Bourmont eût été autorisé à le garder chez lui, sous sa responsabilité. Quant à Coster Saint-Victor et aux autres chouans en relations avec la police, afin de démontrer qu’ils étaient étrangers aux menées des agents de Georges, ils offrirent leur concours pour aider à les découvrir. Mais ils n’usèrent du crédit que leur donnait le rôle singulier accepté par eux que pour avertir la bande des Bretons. Dès ce moment, elle disparut sans qu’on pût retrouver ses traces. Ce fut une déconvenue pour la police. Elle s’en vengea sur l’un des membres de l’agence anglaise, le chevalier Charles-Nicolas de Margadel, dit de Joubert. Accusé d’avoir un dépôt d’armes dans Paris, d’entretenir une escouade d’agents et d’avoir pris part à l’arrestation d’un courrier sur la route de Paris à Mézières, ce malheureux fut arrêté chez sa maîtresse, à Saint-Germain, conduit d’abord au Temple, puis à Sainte-Pélagie, et renvoyé devant une commission militaire. Le 19 novembre, il était fusillé[6]. Il ne put être établi qu’il avait eu des rapports avec les agents de Georges. Cinq semaines après son exécution, la police cherchait en vain ceux-ci, lorsque dans la soirée du 3 nivôse (24 décembre), éclata sur le passage du premier Consul la machine infernale. De quelque violence qu’on supposât les chouans capables, on leur croyait cependant une noblesse de sentiments qui devait répugner à l’emploi de moyens aussi lâches et aussi scélérats. Et puis, la police s’était faite à l’idée que leur projet consistait à attaquer le premier Consul au milieu de sa garde. C’est uniquement en vue de ce projet dont l’existence résultait des pièces saisies à l’agence anglaise, qu’on les surveillait. Loin de les soupçonner, d’abord, d’être les auteurs de l’abominable attentat qui venait d’être commis, c’est dans le bas personnel des jacobins qu’on chercha les coupables. Mais il fallut bientôt se rendre à l’évidence. C’étaient bien les chouans qui avaient organisé le complot. Bonaparte exaspéré s’emporta contre Fouché, qui n’avait pas sur le défendre, et ce dernier, redoutant d’être révoqué, sévit sans retenue. La plupart des chouans en ce moment à Paris furent emprisonnés, Bourmont avec eux, prévenu d’avoir donné asile au chevalier de Bruslart[7], que d’ailleurs on ne trouva pas, et qui de chez le conseiller d’État Pasquier, où il avait reçu asile, écrivit au premier Consul, pour déclarer qu’il était étranger à l’affaire de la machine infernale. On arrêta de même d’anciens chefs vendéens, le général d’Andigné, qu’on alla chercher dans sa demeure, aux environs d’Angers, où il venait de rentrer, Constant de Suzannet, qui traversait la capitale, le comte d’Oilliamson, Guillot de la Poterie, Carlos Sourdat, d’autres encore. Bourmont protesta de son innocence. Il reconnut avoir reçu Bruslart chez lui. Mais pouvait-il faire autrement sans violer les lois de l’honneur et de l’amitié? Ce système de défense ne fut pas admis. Malgré les démarches de son héroïque femme, il fut retenu prisonnier, mis au secret, et un peu plus tard, quoiqu’il n’eût comparu devant aucun tribunal, enfermé dans la citadelle de Besançon, d’où il parvint ultérieurement à s’échapper en compagnie de Hingant de Saint-Maur. Guillot de la Poterie et Carlos Sourdat invoquèrent en vain la part qu’ils avaient prise à la délivrance du sénateur Clément de Ris[8], ce souvenir ne les protégea pas. Ils furent envoyés en détention. On en usa de même avec d’Andigné et Suzannet. Le fort de Joux leur fut assigné pour prison. Comme Bourmont, ils s’évadèrent, et après eux Moulin, un des principaux officiers de Frotté. D’Oilliamson fut l’objet de la clémence de Bonaparte. Joséphine et Grouchy s’entremirent pour lui et le firent remettre en liberté. Ces arrestations avaient été opérées avant que la police eût pu s’emparer des auteurs de l’attentat du 3 nivôse. Mais lorsqu’elle les tint en son pouvoir et les eut interrogés, beaucoup d’autres personnes furent arrêtées, et, dans le nombre, plusieurs femmes prévenues d’avoir reçu les conjurés ou d’avoir facilité leurs rapports et l’exécution de leurs desseins: Mme de Goyon, la marquise de Vaubadon, Mme de Cheverny, Mlle de Banville. Ces mesures prises et les principaux coupables exécutés, on songea à Georges. Il fallait en finir avec lui. Des camps volants furent organisés dans le Morbihan. Le général Simon, qui les commandait, avait ordre de poursuivre sans relâche le chef breton, de le prendre mort ou vif. On s’empara de plusieurs de ses complices, et notamment des assassins de l’évêque Audrein. Mercier la Vendée périt en se défendant, le 19 janvier 1801, au moment de tomber aux mains des gendarmes. Julien Cadoudal, le frère de Georges, fait prisonnier, fut massacré par son escorte que menaçait une bande de chouans, embusquée sur la route pour le délivrer. Impuissants à le sauver, les chouans allèrent fusiller un vieux paysan, Pierre Le Moigne, qu’ils accusaient de l’avoir trahi. V C’est en ces circonstances que Desmarets présenta à Fouché un jeune Breton, nommé Duchatellier, ayant servi dans la chouannerie, en relations, déclara-t-il, avec les émissaires de Georges, venus à Paris, et qui, fréquemment employé par eux, s’offrait pour révéler leurs secrets et aider à prendre leur chef ou l’assassiner. En ces temps où l’espionnage et la trahison s’exerçaient sans relâche dans tous les partis, des offres de ce genre étaient fréquentes. Entre les lettres qui le démontrent, je cite au hasard celle-ci: «Citoyen ministre, j’apprends que Georges continue son brigandage à l’aide des guinées d’Angleterre. Je peux coopérer à la prise de ce chef et je vous offre mes services. Je ne veux point de récompense qui m’avilirait. Si vous voulez me donner un moment d’audience, je vous exposerai mon projet. Mais je désire que l’heure que vous m’indiquerez ne soit pas celle de vos bureaux. Je ne veux parler et n’agir que par vous seul. Le secret le plus impénétrable peut seul assurer la réussite de mon entreprise.» Ces propositions affectaient ordinairement une forme désintéressée et mystérieuse. Le plus souvent, du reste, elles étaient sans consistance et ne constituaient pour ceux qui les faisaient qu’un moyen d’arriver à Fouché et de solliciter ses faveurs. Celles de Duchatellier parurent plus sérieuses. Elles furent écoutées et acceptées. Autant qu’on en peut juger d’après les rares documents relatifs à cette affaire, il fut convenu que Duchatellier serait accrédité auprès du général Simon, qui commandait à Rennes, et qu’après s’être concerté avec lui il se transporterait auprès de Georges. Quel prix reçut-il en échange de ses services? Quelles promesses lui furent faites? Il m’a été impossible de l’établir. On voit bien, quelques semaines plus tard, 7 janvier 1801, le ministre de la Police envoyer au préfet de Rennes, en une lettre de crédit, une somme de 24,000 francs «pour être remise immédiatement à ceux qui parviendront à se saisir de Georges, chef rebelle et assassin, et qui le représenteront mort ou vif». Mais, à supposer qu’à cette date Duchatellier n’eût pas encore subi le châtiment de sa trahison, les termes de la lettre de Fouché autorisent à croire que la somme ne lui était pas spécialement destinée et qu’il n’y aurait eu droit que s’il avait tenu ses promesses. Quoi qu’il en soit, il se prépara à partir pour Rennes, et, en attendant son départ, renseigna journellement la police sur les allées et venues des Bretons, sans désigner cependant le lieu de leur retraite, que, sans doute, il ne connaissait pas. Sur ces entrefaites, le 5 décembre, un des officiers chouans, Saint-Régent, lui donna l’ordre de partir pour la Bretagne afin de porter à Georges des dépêches urgentes. Il lui remit sept louis pour les dépenses du voyage. Duchatellier n’eut que le temps d’avertir Desmarets de son départ et se mit en route le même jour. En envoyant Duchatellier à Georges, Saint-Régent était-il de bonne foi? Croyait-il confier ces dépêches à un homme sûr, ou, au contraire, soupçonnant déjà la trahison, n’avait-il recouru à cet expédient que pour rendre plus certaine et plus éclatante la punition du traître? Les deux hypothèses sont également permises. Ce qui est vrai, c’est qu’à l’heure où Duchatellier quittait Paris Georges savait à quels moyens recourait la police pour l’atteindre. Se voyant traqué de toutes parts et sous le poignard des assassins, il songeait à passer en Angleterre. Il faisait part à plusieurs de ses complices des motifs qui légitimaient ses craintes. Il se plaignait de certains prêtres qui l’avaient dénoncé à Bernadotte, et, tout en annonçant qu’il ferait exécuter «ponctuellement» les dénonciateurs afin d’arrêter leur audace, il observait que les bleus, pour l’effrayer, en grossissaient le nombre. Ce qu’il y a de plus curieux en cette affaire, c’est que les renseignements sur lesquels se fondaient ses raisons lui venaient directement de la préfecture de Rennes. Le préfet d’Ille-et- Vilaine, M. Borie, avait pour confident un avocat nommé Rébillard, ancien comédien, lié lui-même avec le chouan Charles d’Hozier, jadis page de Louis XVI, fils du dernier juge d’armes de France, et qui fut saisi et jugé en 1804 comme complice de Georges. Avec l’assentiment du préfet, à moins que ce ne fût à son insu, Rébillard communiquait à d’Hozier, qui habitait Rennes, tout ce qui pouvait intéresser les insurgés de Bretagne. C’est ainsi que Georges, alors qu’il n’eût pas été prévenu par Saint-Régent contre Duchatellier, aurait été mis au courant des intentions de ce dernier. En tous cas, il les connaissait, sa correspondance en fait foi. «Si M. Duchatellier tombait sous la patte de vos gars, écrivait-il à l’abbé Guillevic, faites-le garder jusqu’à nouvel ordre.» L’agent de Fouché était bien loin de se douter des graves accusations qui pesaient sur lui. Quoique n’ayant pu arriver encore jusqu’à Georges, il avait envoyé secrètement plusieurs lettres à Paris. Pour mieux masquer sa trahison, il jouait auprès des chouans la comédie du dévouement le plus infatigable, poussant l’imprudence jusqu’à prétendre qu’un des aides de camp du général Simon n’attendait qu’un signe pour embrasser à son instigation le parti du Roi. Cette circonstance rapportée à Georges transforma ses soupçons en certitude. Il écrivit de nouveau: «Si, par hasard, Duchatellier, l’aîné, le marchand de chevaux, allait chez vous, faites-le arrêter et fusiller; c’est un espion.» Après de tels ordres donnés, l’espion ne pouvait guère échapper à leur exécution. On ne sait rien du lieu, de la date ni des circonstances de sa mort. La brusque cessation de sa correspondance avec la police fut la seule raison que, dans les derniers jours de décembre, eut celle-ci d’y croire. Le 23 janvier 1801, le général Simon écrivait de Rennes à Fouché: «J’ai tout lieu de croire que votre agent a été victime de son zèle et peut-être de son imprudence. Le bruit s’est répandu depuis quelques jours que Georges, instruit que plusieurs personnes avaient été envoyées de Paris pour le prendre ou le tuer, a fait assassiner deux ou trois de ces personnes.» Le bruit auquel faisait allusion le général Simon était fondé. Ce n’est pas seulement sur Duchatellier que Georges venait de tirer vengeance des ténébreuses entreprises de Fouché contre sa vie. Deux autres individus avaient subi le même sort, en des circonstances non moins émouvantes que les dossiers conservés aux Archives, plus complets sur ce second épisode que sur le premier, m’ont permis de reconstituer. Parmi les royalistes qui, par ordre du Directoire, furent arrêtés en si grand nombre, au lendemain du 18 fructidor, figurait Gabriel-Antoine de Becdelièvre, ancien officier au régiment d’Auxerrois, émigré en juin 1792 et rentré en France après la chute de Robespierre. Il était le parent de cet autre Becdelièvre -un héros, celui-là -volontaire dans l’armée du Maine, tué sur la Loire au mois de juillet 1795, et dont la soeur devait plus tard épouser Bourmont. Tombé aux mains de la police dans la journée du 5 septembre 1797, Gabriel-Antoine fut conduit au Temple, envoyé devant une commission militaire et acquitté. Jusqu’au 3 mars 1799, on perd ses traces. Mais on doit supposer qu’il se compromit dans quelque aventure nouvelle car, à cette date, il était incarcéré pour la seconde fois et, par un arrêté du Directoire, 21 mai, même année, condamné à la déportation à la Nouvelle-Guyane. Par quels prodiges d’habileté parvint-il à éviter d’être embarqué? Les documents sont muets sur ce point. Ils établissent seulement qu’à son arrivée à Paris en février 1800 Bourmont s’intéressa au prisonnier dont il allait, par son mariage, devenir le cousin, demanda sa mise en liberté et l’obtint le 7 germinal, 28 mars. Ces détails permettent de comprendre et de s’expliquer comment des relations purent s’établir sur un pied de confiance entre le gentilhomme royaliste et le haut personnel de la police. La position sociale de Becdelièvre, après tant de malheurs, était précaire. Elle se compliquait de certaines difficultés d’argent, engendrées par des irrégularités de vie privée, un lien contracté en dehors du mariage avec une jeune femme dont il avait un fils. Il allait épouser la mère de son enfant quand il avait été arrêté. Devenu de nouveau libre, il se préparait à ce mariage, au risque de se brouiller avec tous ceux qui portaient le même nom que lui. De cet ensemble d’incidents résultait pour ce malheureux une détresse morale égale à sa détresse matérielle. Étant donnés sa naissance, son éducation, les sentiments qu’elles autorisent à lui supposer, on ne peut expliquer sa conduite autrement que par les suggestions de la misère. Il est démontré par les pièces du dossier qu’il s’adonnait à des études de chimie et d’histoire naturelle. D’autre part, les historiens de la chouannerie, dans les récits incomplets et contradictoires que, d’après des dires plus ou moins autorisés et non d’après des documents, ils ont donnés de sa tentative avortée, sont d’accord pour déclarer que c’est par le poison qu’il devait faire périr Georges. Fouché accepta les offres de Becdelièvre comme il avait accepté celles de Duchatellier. Lorsque, le 5 décembre 1800, celui-ci quitta Paris, depuis cinq jours Becdelièvre était en route, chargé d’une mission analogue, muni de passeports qui lui avaient été délivrés par le ministre de la Police pour lui et pour un compagnon qu’il s’était adjoint. Ce compagnon, un jeune homme de vingt-deux ans, fils d’un pharmacien de Paris, se nommait Louis-Antoine Laisné. Aide au laboratoire de chimie de médecine, il donnait, paraît-il des leçons de sciences naturelles à Becdelièvre. S’il est aisé de comprendre quel genre de service ce dernier devait attendre des connaissances scientifiques et de la compétence professionnelle du jeune chimiste, il n’est pas démontré que celui-ci eût été prévenu du but du voyage. Becdelièvre allant visiter ses propriétés de Bretagne l’avait invité à l’accompagner. C’est du moins la raison qu’invoqua Laisné pour obtenir de la direction de l’École de médecine le congé qui lui fut accordé. On a déjà vu en quel état d’esprit les avertissements que Georges recevait de la préfecture de Rennes par l’intermédiaire de Charles d’Hozier l’avaient jeté. Ses résolutions ne purent que se fortifier au reçu d’une lettre de d’Hozier lui annonçant l’arrivée à Rennes de Becdelièvre et de Laisné, ainsi que l’objet de leur voyage. D’Hozier ajoutait qu’il avait reçu leur visite. Becdelièvre, invoquant sa parenté avec Bourmont, s’était dit chargé d’une mission de celui-ci auprès de Georges, et enquis des moyens d’arriver jusqu’à lui. Autant de mots, autant de mensonges. Un avis envoyé de Paris par Limoëlan, du fond d’un caveau de l’église Saint-Laurent où il se cachait, ne permettait pas d’en douter. Dès cet instant, la mort de ces deux malheureux fut résolue. D’après la version généralement admise, d’Hozier ayant demandé à Georges ce qu’il devait faire des émissaires de Fouché, Georges aurait répondu: «Envoyez-les-moi par le même courrier.» C’est ainsi qu’ils auraient été mis en sa présence et que, les ayant accusés d’être venus pour l’empoisonner, il aurait, sur les protestations indignées de Becdelièvre, fait découdre le collet de son habit, trouvé le poison et ordonné la mort du traître ainsi que celle de Laisné. Très différente est la réalité. Elle ne comporte ni la mise en scène ni l’appareil à l’aide desquels on l’a dénaturée. Becdelièvre et Laisné étaient arrivés à Rennes le 3 ou le 4 décembre. Le premier possédait une petite propriété aux environs de la ville. Ils s’y installèrent et vécurent là durant une huitaine de jours, venant fréquemment à Rennes. Ils se mirent en relation avec d’Hozier, que Becdelièvre ne savait pas au courant de ses projets. Ils partirent ensuite pour le Morbihan, où habitait au château de Kernavallo, commune de Sarzeau, dans la presqu’île de Rhuys, une soeur de Becdelièvre, Mme de Tournemine, chez laquelle ils devaient résider pendant quelque temps. En l’absence de tout renseignement sur leur séjour à Kernavallo, on doit supposer que Becdelièvre parcourut le pays, s’informant des faits et gestes de Georges et cherchant sans doute à se rapprocher de lui. Parvint-il à le rencontrer? Les documents ne le disent pas. Ils ne révèlent avec quelque précision qu’un fait, c’est que Georges donna des ordres rigoureux pour que justice fût faite de ces gens qu’il considérait comme des assassins. Il en confia l’exécution à l’un de ses anciens chouans, le nommé Jean- Marie Trébuer, dit Jacques Duchemin. Cet homme commença par refuser, soit qu’il eût peur de se compromettre, soit qu’il répugnât à cette besogne de bourreau. Mais, menacé d’être passé par les armes, il dut obéir. Le 23 décembre, il vint avec une demi-douzaine de camarades s’embusquer dans un bois de sapins, attenant à la métairie de Kerblay, dépendant du manoir de Kernavallo. Cachée en cet endroit, la petite bande attendit la nuit. Elle savait Becdelièvre et Laisné partis en excursion depuis le matin, et voulait les enlever au passage quand ils rentreraient. Au déclin du jour, elle les vit approcher. Mais ils n’étaient pas seuls. Avec eux se trouvaient diverses personnes habitant le château et un guide du pays, Julien Mehé. Ce dernier, qui marchait en avant, entendit Duchemin et ses compagnons courir dans le bois. -Qui vive? s’écria-t-il. Ils ne répondirent pas, et disparurent. Mais, vers sept heures, ils vinrent frapper à la porte du manoir. Le jardinier Julien Houssaye accourut à leur appel, et, mal impressionné par leurs allures menaçantes et les armes qu’ils portaient, il leur demanda, sans ouvrir, ce qu’ils voulaient. Ils nommèrent Becdelièvre et Laisné, qui, prévenus aussitôt, accoururent, suivis des habitants du château, faits depuis longtemps aux habitudes des chouans, et accoutumés à les redouter. Becdelièvre était en sabots et sans chapeau. -De la part de qui venez-vous? fit-il. -De la part du général. -Quel général? On ne lui répondit pas. Alors, et malgré l’avis contraire de sa soeur et des gens qui l’entouraient, il se décida à ouvrir. Trois ou quatre des chouans se précipitèrent dans la maison, conduits, non par Duchemin, qui n’avait osé entrer, mais par le nommé Fardel. Ils saisirent au collet Becdelièvre et Laisné, en disant: -Il faut nous suivre. -Laissez-moi prendre mon chapeau, objecta Becdelièvre. -Tu n’en as pas besoin, répliqua brutalement Fardel. On les entraîna. Le jardinier reçut l’ordre de marcher devant pour guider dans la nuit la petite troupe. On les conduisit à une courte distance, au bord de la mer, au lieu-dit le Bourdoux. -Nous allons les fusiller là, dit Fardel. Sous cette menace, Becdelièvre se révolta, Laisné demanda grâce, et le jardinier supplia les chouans de ne pas massacrer ces deux hommes sans défense. Protestations et prières furent vaines. Alors, le jardinier réclama. Il ne voulait pas être témoin de cet assassinat. On lui permit de s’éloigner. Il s’enfuit, poursuivi longtemps par les cris des condamnés, qui furent entendus aussi du manoir de Kernavallo. Ce qui se passa après sa fuite est resté ignoré. On ne put même découvrir à quelle place les victimes de la colère de Georges avaient été enterrées. On raconta qu’après l’exécution les cadavres avaient été jetés à la mer. Il est à remarquer que la police ne mit pas plus de zèle à rechercher les meurtriers qu’elle n’en mit à divulguer ces tragiques événements. Ce fut seulement en 1804 que, lors de l’instruction judiciaire qui précéda le procès de Georges, l’accusation les releva à sa charge, sans du reste en avouer les causes. Georges, interrogé sur le sort de Becdelièvre, répondit: -Est-ce pour cela que vous me jugez? En tous les cas, ce ne serait pas le seul émissaire pareil que vous auriez fait envoyer vers moi, et que j’aurais fait fusiller. C’est sans doute à Laisné et à Duchatellier qu’il faisait allusion. Il ajouta qu’il les croyait morts. Causant avec un huissier nommé Codron, qui semble avoir été placé près de lui au Temple pour provoquer et recueillir ses confidences, il déclara qu’ils avaient été fusillés comme espions. La police, quoiqu’elle affectât de l’ignorer, savait d’ailleurs à quoi s’en tenir. Le 11 octobre 1801, Desmarets envoyait en secret un secours à la veuve de Duchatellier, accompagné de ces deux lignes: «J’ai l’honneur de saluer Mme Duchatellier au nom de l’attachement que m’avait voué et inspiré son mari.» Un peu plus tard, il lui faisait obtenir une pension de 600 francs. La mère de l’enfant de Becdelièvre fut l’objet d’un traitement analogue. Le 6 juin 1805, elle adressait une supplique à l’Empereur pour obtenir d’être mise en possession du maigre héritage du mort, que la famille lui disputait. «Sire, vous voyez à vos pieds la veuve infortunée d’un de vos sujets morts pour le service de Votre Majesté.» Desmarets apostillait la demande en ces termes: «M. de Becdelièvre a été positivement assassiné par ordre de Georges, en remplissant dans l’Ouest une mission que le gouvernement lui avait confiée.» Quant aux parents de Laisné, il résulte d’une lettre de sa mère à Louis XVIII qu’à la date du 5 mai 1814 ils en étaient encore à croire que leur fils avait été fusillé par ordre du gouvernement impérial. Il ne reste pas d’autres détails sur ces ténébreux épisodes. Il en existe moins encore sur une mission du même genre dont se chargèrent également, en ce mois de décembre 1800, deux anciens officiers des armées vendéennes, Bertrand Saint-Hubert, dit Saint- Ange, et de Carado-Molac, neveu de la princesse de Beauvau, dont il portait le nom, bien qu’elle lui en contestât le droit. Georges, qu’ils avaient en vain tenté de rejoindre dans les divers gîtes où il se tenait caché, refusa de les recevoir, et, tout en les déclarant «aussi criminels que Becdelièvre et Duchatellier», dédaigna de les punir. «Ils venaient pour m’assassiner, écrivait- il. J’en ai par devant moi les preuves irréfragables. Je ne pourrais les communiquer à personne, sans m’exposer à perdre les amis précieux de qui je les tiens. Je ne le ferai jamais. . . La cause avant tout.» Il leur fit remettre 600 francs avec l’ordre de quitter immédiatement la Bretagne sous peine de mort. Quant à lui, peu de jours après, il retournait en Angleterre, d’où il ne devait revenir que pour perdre la vie à Paris en 1804. Il est impossible d’énumérer et de désigner nominativement tous les chouans, amnistiés ou non, qui, pendant la durée du Consulat et de l’Empire, s’affilièrent à la police, et, moins encore, ceux qui s’étaient offerts à la servir, et dont les offres ne lui parurent pas dignes d’être agréées. Déjà, sous le Directoire, alors que l’Ouest était en pleine insurrection, la police, à diverses reprises, avait trouvé, soit parmi les insurgés tombés au pouvoir des bleus, soit parmi les émigrés rentrés avec ou sans autorisation, des individus notoirement compromis qui, pour se créer des ressources ou pour recouvrer la liberté, consentaient à se livrer à l’espionnage, à surprendre les secrets de leurs compagnons et à en rendre compte au gouvernement. Après la pacification de 1800, leur nombre s’accrut en des proportions considérables. À cette époque, presque tous les chefs chouans étant venus à Paris pour présenter leur soumission à Bonaparte, la police fit des recrues parmi les gens qui les accompagnaient et, dès ce moment, elle eut à sa disposition un personnel actif et grassement payé, qui la tenait au courant des faits et gestes des royalistes et de leurs projets. Il arriva même que les hommes les plus éminents du parti, pour gagner la confiance du pouvoir auquel ils demandaient le droit de rester en France ou la restitution de leurs biens confisqués, se prêtèrent à des entretiens au cours desquels, habilement interrogés par Réal ou par Desmarets, ils se laissaient aller, sans en comprendre la gravité, à des révélations compromettantes. Peu de temps avant que la police ne découvrît la conspiration de Georges, et quand déjà sa surveillance s’éveillait à la suite de faits qu’elle considérait comme symptomatiques, c’est à des entretiens de ce genre qu’elle devait de recueillir diverses indications propres à confirmer ses premiers soupçons. On lit, à cette date, dans un rapport de Réal: «Hier encore, dans un entretien avec un chef principal de la Bretagne, comme nous discutions sur de certains individus, il me demanda si j’avais les yeux ouverts sur d’Hozier et qu’il importait de ne pas le perdre de vue.» Charles d’Hozier était un des agents de Georges. Installé à Paris après l’amnistie, il y dirigeait en apparence une entreprise de voitures publiques. En réalité, il s’y consacrait à préparer voies et moyens en vue de l’arrivée prochaine du terrible chouan dont il connaissait déjà les projets. La police ne le savait pas encore de connivence avec les rebelles. Ce fut, comme le révèle le rapport de Réal qui vient d’être cité, l’avertissement d’un chef breton qui la mit en défiance et lui fit ouvrir l’oeil. Il n’est que trop vrai qu’en plusieurs circonstances, elle fut prévenue de même par les propos inconsidérés de quelques personnages trop bavards, victimes de leur crédulité et de la bonne grâce qu’en s’entretenant avec eux leur témoignait Réal, l’homme le plus habile qui fût pour tirer aux gens les vers du nez. On peut dire de ceux-là qu’ils furent des espions sans le savoir et des délateurs sans s’en douter, ce qui n’empêche que leurs services furent souvent plus utiles que ceux dont les auteurs faisaient métier d’en rendre de cette sorte à quiconque y mettait le prix. Les espions salariés, sinon avoués, sont plus nombreux. On ne les connaît pas tous; et, sans doute, parmi ceux qu’on désigne, en existe-t-il que sur la foi de faits mal connus ou de rapports inexacts, on a calomniés en les accusant d’avoir servi la police. En revanche, il en est beaucoup qui la servirent, sans que leur situation apparente autorisât le soupçon et sur la conduite desquels plane un doute dont il semble juste de faire bénéficier leur mémoire, en ne les nommant pas. Ce doute n’est pas permis pour Antoine de Becdelièvre et Duchatellier, qui s’étaient chargés d’assassiner Georges et à qui leur entreprise coûta la vie. Il ne l’est pas davantage pour ceux dont il me reste à parler. Le premier que me signalent mes notes recueillies aux Archives dans le but de reconstituer ce personnel ténébreux y est désigné sous le nom d’Édouard, dit «l’infâme Caroline». Il se nommait en réalité Fernand Pelage Duclos de La Morlière. Né à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, il était, avant la Révolution, lieutenant aux gardes du corps du Roi. Il avait quarante-quatre ans lorsque, à Gap, où il se trouvait en surveillance -c’était en 1801 -il se présenta au préfet des Basses-Alpes et lui offrit de faire découvrir une fabrique de fausses pièces d’or. Pour prix de ce service, il demandait six cents francs. Le ministre, consulté, refusa de l’utiliser, en raison de ses antécédents déplorables. Refus qui fait rêver. Fouché pouvait-il croire que, pour former un personnel d’espions, il trouverait d’honnêtes gens? D’ailleurs, La Morlière ne se rebute pas. Bientôt il se présente derechef avec des offres plus tentantes. Le parti royaliste, dans la région lyonnaise, est sous les ordres du chevalier de Puyvert. C’est ce conspirateur que La Morlière prétend livrer, à la condition toutefois qu’on le mettra lui-même en état de rembourser à celui qu’il veut trahir une somme de trois mille francs qu’il lui a précédemment empruntée. Débiteur scrupuleux, il ne saurait mettre la police sur les traces de son créancier sans s’être acquitté envers lui. Il sollicite du préfet de Gap un passeport pour se rendre à Paris. Le préfet consulte Desmarets. Celui-ci répond: «Cet individu m’a fait des propositions très déplacées qui ne m’ont plus permis d’avoir confiance en lui. Vous pouvez lui délivrer néanmoins le passeport qu’il demande.» À quelles propositions faisait allusion Desmarets? On n’en sait rien. De l’examen du dossier ne résulte qu’un fait positif, c’est que La Morlière lui avait été antérieurement recommandé par le préfet d’Angoulême et qu’il s’en était servi. La chose était de notoriété publique. On en trouve la preuve dans cette lettre du commissaire général de police de Lyon, datée du 27 mars 1801, au sujet d’un autre espion sur lequel les détails manquent et qui redoutait les vengeances des chouans: «Le crime d’assassinat a peut-être été plus d’une fois exécuté sur ceux qu’ils ont cru les avoir dénoncés. Pizelet en a la crainte pour sa personne et m’a cité l’exemple d’un des leurs, nommé Édouard, ci-devant garde du corps, et qu’ils désignent dans leur correspondance sous le nom d’«infâme Caroline», pour la punition duquel ils ont donné des ordres.» En dépit de ces antécédents et des offres qu’il apporte, La Morlière est d’abord mal reçu à Paris. Durant plusieurs jours, malgré ses efforts, il ne peut arriver à Desmarets. Soudain, par des procédés restés ignorés, il trouve un protecteur bien inattendu dans la personne du général Duroc, chef de la police militaire des Tuileries. Grâce à celui-ci, il rentre en grâce auprès de Desmarets, et, de nouveau, il est employé. Je me suis étendu sur l’histoire de La Morlière parce que, aux menus détails près, elle est celle de la plupart des espions de ce temps, tous anciens émigrés ou anciens chouans tombés dans la misère et cherchant à faire argent de leurs fréquentations passées. À Gap, La Morlière avait connu un certain abbé Rougier, membre du Comité royaliste de la région lyonnaise, qui, séduit par sa faconde de Provençal, crut voir en lui un ennemi de la Révolution, bon à employer pour la combattre et lui fit des confidences. La Morlière n’eut rien de plus pressé que de les répéter à Desmarets. L’abbé Rougier fut arrêté à Gap, ordre donné de l’expédier à Paris sous bonne escorte. Mais, en route, les gendarmes qui le conduisaient, et parmi lesquels se trouvait un chef d’escadron, furent attaqués par une bande d’hommes masqués qui délivra le prisonnier. Durant plusieurs mois, on n’entendit plus parler de celui-ci. Un jour, le chef d’escadron, tombé en disgrâce, se trouve nez à nez avec lui. Il le reconnaît et, invoquant le mandat d’arrêt non exécuté, il allait le faire incarcérer, quand l’abbé tira de sa poche et présenta aux agents un second mandat signé du préfet de police Dubois qui annulait le premier. Ainsi se découvrit que, pour se tirer de peine, l’abbé Rougier n’avait pas hésité à offrir ses services au gouvernement. En 1813, il était curé aux environs de Lyon. Quant à La Morlière, depuis longtemps il avait disparu, la police le jugeant incapable. D’ailleurs, toutes ces histoires sont obscures, environnées de ténèbres, pleines de contradictions qui ne permettent pas plus de préciser les origines et la fin de ces personnages que leurs aventures. Toujours par quelque côté, ils se dérobent, déconcertant les hypothèses les plus vraisemblables, tant sont rares et confuses dans les dossiers qui portent leur nom les pièces qui les concernent. La bande qui avait enlevé l’abbé Rougier tandis qu’on le conduisait à Paris était commandée par un ancien émigré nommé Rochejean. Pour cet exploit, celui-ci avait reçu 12,000 francs du Comité royaliste de Lyon. Il s’était flatté de n’être pas dénoncé. Mais il le fut bientôt et devint l’objet d’ardentes poursuites. Soit qu’il considérât comme impossible de s’y soustraire, soit qu’il espérât obtenir sa grâce en faisant des révélations, il alla se livrer et offrit de se vendre. Le billet suivant, où se trouve exprimée l’opinion que Desmarets avait de lui, mérite d’être cité: «Il s’offre, il est bon à employer, il a des antécédents bons à connaître. Je prie M. Saladin de le mettre en communication avec moi.» De son côté, le grand juge Régnier, à qui Rochejean avait adressé une lettre pour se plaindre d’être détenu et de ne pouvoir faire entendre sa défense, écrivait: «Cette lettre, dont quelques phrases sont louches et menaçantes, mérite attention, vu la position désespérée et le caractère de celui qui l’a écrite. . . C’est un homme déterminé, qui a commis des brigandages contre les fonds publics. Je n’ai point connaissance qu’il ait assassiné, bien que je l’en aie soupçonné. . ., mais c’est un homme utile. Il faut relever cette âme abattue. On peut lui promettre de révoquer le mandat lancé contre lui. Je le verrai ensuite, si cela est nécessaire.» En ces lignes, extraites d’un document authentique, est pris sur le vif le procédé à l’aide duquel la police transformait en espions les individus qu’elle avait commencé par traiter en bandits. Elle était impitoyable si elle les jugeait hors d’état de la servir, pleine de mansuétude quand elle espérait les utiliser. Du reste, Rochejean trompa ses espérances. Il était inapte au métier. Lui-même le reconnut. Il demanda et obtint un passeport pour la Russie. On le laissa partir sans attendre rien de lui. C’était une occasion de s’en débarrasser. On ne le revit pas. Quelques notes sans intérêt expédiées de Francfort attestent seules qu’une fois hors de France il tenta encore de s’assurer les bonnes grâces de la police. Il ne semble pas qu’il y ait réussi. Il y eut encore d’autres espions et délateurs. Mais, pour la plupart d’entre eux, les certitudes font défaut. Ce qu’ils nous ont laissé de leur histoire ne suffit pas pour la reconstituer. Quant à ceux dont la main et l’action apparaissent clairement dans la plupart des drames sanglants qui, pendant toute la durée de l’Empire, se déroulèrent dans les dessous de l’édifice napoléonien, on ne saurait en parler qu’en racontant les tragiques événements auxquels ils furent mêlés. On trouvera ces récits dans la suite de ce livre. VI Pour compléter cette étude générale sur le rôle que joua la police envers les chouans durant les époques troublées que nous avons entrepris de ressusciter, il faut raconter par quels moyens quelques-uns d’entre eux bravèrent et déjouèrent ses rigueurs en s’échappant des prisons où ils étaient détenus. On a vu qu’à la fin de 1800 le tragique épisode de la machine infernale modifia les dispositions du premier Consul, d’abord bienveillantes. D’innombrables arrestations eurent lieu. Les prisons s’emplirent de gens dont le seul crime consistait à professer des opinions royalistes et à les avoir défendues jadis, le fusil à la main. On les traita comme des condamnés, encore qu’aucun jugement n’eût été rendu contre eux. Entre ceux qu’on arrêta les premiers, se trouvaient Bourmont, Suzannet et d’Andigné. Pendant les campagnes de Vendée, tous trois avaient eu des commandements dans les bandes insurgées. Après l’élection de Bonaparte, c’est d’Andigné que les chefs chouans avaient choisi pour venir négocier la paix à Paris. Cette négociation avait laissé dans l’esprit de Bonaparte d’assez vives préventions contre lui. Il était trop entier dans ses idées, trop peu simple pour plaire au premier Consul. Son arrestation, comme celles de Bourmont et de Suzannet, fut le contre-coup des rancunes qui survivaient dans l’esprit de Bonaparte à ses rapports avec eux. Bourmont fut arrêté à Paris en compagnie de son aide de camp Hingant de Saint-Maur, Suzannet et d’Andigné dans leurs terres. Bientôt après, tous quatre se retrouvaient au Temple. On les y retint durant quelques semaines. Puis, en juillet 1801, ils furent transférés à Dijon d’où on les dirigea, Bourmont et Hingant de Saint-Maur sur la citadelle de Besançon, d’Andigné et Suzannet sur le fort de Joux qui domine la petite ville de Pontarlier et la frontière suisse. D’Andigné et Suzannet étaient des hommes énergiques, dans la vigueur de l’âge. Suzannet avait vingt-neuf ans, d’Andigné trente- six. Celui-ci était un ancien officier de la marine royale. Préparés aux aventures périlleuses par la dure vie qu’ils avaient menée jusque-là, ils étaient résolus, en entrant au fort de Joux, à tenter de s’en évader. Cette forteresse, où ils occupaient deux casemates contiguës est plantée à la cime d’un roc haut de plusieurs centaines de mètres et de tous côtés taillé à pic. Cinq enceintes superposées, séparées les unes des autres par des fossés profonds et armées de canons, en défendent l’accès. Les murs des casemates ont plus d’un mètre d’épaisseur. Les fenêtres sont étroites, garnies au dedans et au dehors d’une double rangée de barreaux de fer et s’ouvrant sur le vide. À cette époque, on trouvait au long de chaque enceinte plusieurs corps de garde à la porte desquels veillaient des sentinelles. Descendre de ces hauteurs, franchir ces murailles, briser ces barreaux semblait, au premier abord, impossible. Mais rien ne l’est à qui veut être libre et les difficultés qui se dressaient devant Suzannet et d’Andigné ne les découragèrent pas. Avant tout, il fallait se procurer un plan du fort ou en dresser un. Ce travail préparatoire les occupa durant huit mois. Ils consacraient leurs promenades quotidiennes à tout observer autour d’eux. Ces promenades avaient lieu sur une terrasse d’où ils dominaient les cinq enceintes et les rochers qui leur servent d’assises. À travers ces rochers broussailleux, aux pentes vertigineuses, ils cherchaient du regard à se frayer un passage. Rentrés dans leurs casemates et entre les interminables parties de trictrac qui occupaient leurs loisirs, ils fixaient sur le papier, en dessins sommaires, le résultat de leurs observations. Ils dressèrent ainsi peu à peu le plan qui leur était nécessaire pour surmonter les difficultés de leur entreprise. Ces difficultés étaient de plusieurs sortes. Il fallait d’abord scier la double rangée de barreaux qui défendait la fenêtre par laquelle ils voulaient s’enfuir et pendant la durée de cette opération laborieuse, n’en rien laisser découvrir par les geôliers. Il fallait ensuite, à la faveur de la nuit, gagner le pied des murailles inférieures, en trompant la surveillance des factionnaires et de là se lancer sur les pentes raides de la montagne pour arriver jusqu’à la route. Rien que l’aspect de ces pentes eût suffi à décourager des hommes moins audacieux que les deux prisonniers. Mais nul péril ne pouvait les effrayer. D’ailleurs un incident, en apparence sans portée, accrut leur audace et leur espoir. Un jour ils aperçurent des enfants qui, tout en jouant, étaient parvenus à gravir les rochers jusqu’à la première enceinte et descendaient, au risque de se casser le cou, en se laissant rouler à travers les arbustes et les ronces auxquels ils s’accrochaient pour ralentir la rapidité de la descente. Ce spectacle leur démontra que ce que faisaient ces enfants eux-mêmes pourraient le faire. Dès lors, ils songèrent avec plus de passion à se rendre libres. Pour scier les barreaux, des instruments leur étaient nécessaires. Afin de se les procurer, ils recoururent à des complices, le traiteur qui préparait leurs repas et le médecin du fort, deux hommes compatissants qu’avait émus leur infortune. Par eux, ils obtinrent des ressorts d’horlogerie, taillés en scie. On les leur envoyait, cachés dans les viandes et le pain de leurs repas. Ils se mirent aussitôt à l’oeuvre. Chaque soir, les feux éteints, ne conservant qu’une faible lumière qu’ils cachaient au moyen d’une couverture tendue devant leur croisée, ils démolissaient peu à peu les obstacles qui s’opposaient à leur fuite. Ce que fut ce travail, au milieu de quelles inquiétudes, de quelles alertes, de quelles craintes d’être surpris, ils le poursuivirent, on ne saurait s’en rendre compte qu’en constatant qu’il leur fallut toute une année pour l’achever. Leurs scies minuscules n’entamaient le fer des barreaux qu’avec une lenteur désespérante. À tout instant, elles se brisaient. La provision fut bientôt épuisée. Le traiteur, redoutant les responsabilités du rôle auquel il s’était d’abord prêté, refusa de s’entremettre pour la renouveler. Le médecin, de son côté, ne voyait les prisonniers qu’en présence de témoins. Ses services étaient nécessairement fort restreints. D’Andigné et Suzannet furent au moment de suspendre leurs préparatifs faute d’instruments pour les continuer. Le premier osa se mettre alors à la recherche de nouveaux complices. Un cabinet de lecture de Pontarlier lui envoyait régulièrement des livres qu’il y retournait après les avoir lus. Il écrivit sur les marges la nomenclature des objets qu’il désirait avoir. Comment ces lignes imprudentes parvinrent-elles à un nouveau traiteur et comment l’appel qu’elles renfermaient fut- il compris de lui? Les documents sont muets sur ce point. Ce qu’ils affirment, c’est que, grâce à cet homme généreux, dès ce jour, les ressorts de montre ne manquèrent plus. Il en arrivait tous les matins avec le repas des captifs. Arrivèrent de même des clous dont ils se servaient pour démolir les parties de mur qui leur faisaient obstacle, de la poudre à cheveux à l’aide de laquelle, après l’avoir convertie en mastic et teintée de rouille, ils dissimulaient durant le jour les entailles faites aux ferrures pendant la nuit. Ils déployaient tant d’habileté pour cacher ces entailles peu à peu plus profondes que le commandant du fort ne les soupçonna même pas et n’eut jamais l’idée de douter de la solidité des barreaux. S’il y eût seulement mis la main, tout eût été découvert. Un bonheur invraisemblable ne cessa de favoriser les prisonniers. Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est qu’ils aient pu, en même temps, à l’aide de leur linge, de leurs draps de lit, de leurs couvertures et même de leurs rideaux préparer une corde de cent pieds de long. Tel fut cependant leur ouvrage. Après douze mois d’un labeur acharné, ils se considérèrent enfin comme en état de jouer la partie en vue de laquelle depuis si longtemps et au prix d’efforts surhumains, ils se préparaient. On était alors en plein été de l’année 1802. Ils fixèrent au 16 août la date de leur fuite. Ce soir-là, vers dix heures, ils organisèrent comme d’habitude leur partie de trictrac. Mais Suzannet jouait seul. Pour tromper les gardiens qui couchaient devant la porte des casemates et leur faire croire qu’il discutait avec d’Andigné, il parlait à haute voix. Pendant ce temps, ce dernier retirait les barreaux sciés, éteignait les lumières après avoir brûlé les correspondances reçues du dehors depuis le début de leur captivité et attachait à un barreau non scié la corde qui devait soutenir leur marche. À onze heures, après avoir mis en évidence l’argent nécessaire à l’acquit des dettes qu’ils avaient contractées en prison, ils sortirent par la fenêtre et, tenant la corde, ils se lancèrent dans le vide. Terrible fut leur descente. Quand on mesure de l’oeil les pentes qu’ils parcoururent, on ne parvient pas à comprendre comment ils ne s’y brisèrent pas les os. À deux reprises, la corde, trop courte, manqua sous leur main. Leur marche devint une chute vertigineuse. Une première fois, ils purent tirer la corde à eux, l’attacher à un arbuste et s’en servir de nouveau. Mais, la seconde fois, il leur fut impossible de la dégager, alors qu’ils ne pouvaient aller plus loin sans ce secours. Accrochés à des orties, ils délibéraient sur les moyens de se tirer de ce mauvais pas, quand celles que tenait Suzannet cédèrent tout à coup. Il fut précipité à vingt mètres au-dessous. D’Andigné le crut mort. Mais, bientôt, il l’entendit qui l’appelait. Sans hésiter, il s’abandonna et, comme un corps inerte, roula jusqu’à son compagnon auprès duquel il arriva contusionné, meurtri, ses vêtements en lambeaux. Ils durent leur salut à cet accident qui leur fit franchir en quelque sorte malgré eux les passages les plus périlleux du trajet. Le reste de la descente ne fut qu’un jeu. Bientôt ils atteignaient la route. Un des biographes de d’Andigné raconte qu’un paysan qui les vit tomber devant lui des flancs de la montagne dans un tourbillon de poussière et de cailloux crut à une apparition diabolique et s’enfuit épouvanté, en faisant le signe de la croix. Ils le firent aussi; mais c’était pour remercier Dieu. Quelques jours plus tard, ils arrivaient à Fontainebleau où ils étaient assurés de trouver un asile chez des amis fidèles. Ils y restèrent cachés durant plusieurs mois, tandis que la police les cherchait de tous côtés. Enfin, las de leur existence captive, ils firent savoir au premier Consul qu’ils étaient disposés à se soumettre s’il prenait l’engagement de ne pas les emprisonner. Il répondit favorablement à leur requête et les autorisa à choisir pour y demeurer une ville du Midi, en s’engageant à n’en pas sortir. D’Andigné choisit Grenoble et Suzannet Valence. Ils y restèrent en repos, oubliés en apparence, mais toujours surveillés jusqu’en 1807. À cette époque, la découverte de la conspiration de Georges, bien qu’ils y fussent étrangers, de nouveau les rendit suspects. Des avis secrets transmis de Paris à chacun d’eux leur firent savoir qu’on se préparait à les arrêter. Suzannet n’hésita pas à se cacher. Quant à d’Andigné, il ne voulut pas suivre cet exemple, convaincu que Bonaparte tiendrait ses promesses comme il les tenait lui-même. Mais sa généreuse confiance fut trompée. Le 15 mars, on se saisit de lui à Grenoble. Incarcéré d’abord dans la prison de la ville, puis au fort Barraux, on le conduisit ensuite sur une charrette, enchaîné comme un brigand, dans la citadelle de Besançon, où il fut définitivement écroué. Suzannet s’était mis en sûreté et ne tarda pas à bénéficier de la clémence impériale. Il put rentrer chez lui. Il n’en sortit plus que pour prendre les armes en 1815 et s’associer aux insurrections qui éclatèrent en Vendée après le retour de l’île d’Elbe. VII Au moment où d’Andigné arrivait dans la forteresse de Besançon, il y avait déjà près de trois années que Bourmont et Hingant de Saint-Maur y étaient enfermés. Mais il s’en fallait que leur captivité eût été aussi rigoureuse que celle de leur ancien compagnon d’armes. Quoique soumis à la plus dure surveillance, on leur avait accordé toutes les faveurs dont ils pouvaient jouir sans que cette surveillance fût compromise. Après les avoir d’abord séparés, on leur permit de communiquer entre eux. On les logea porte à porte dans deux chambres au-dessus d’un corps de garde. Mme de Bourmont fut autorisée à venir vivre auprès de son mari. Fouché, alors ministre de la Police, se souvenait qu’il avait été sous l’Ancien Régime l’obligé du président de Becdelièvre, grand-père de cette jeune femme. Il recommandait sans cesse au préfet du Doubs de veiller avec soin sur ses prisonniers. Mais il ne s’opposait pas à ce qu’il leur témoignât quelque bienveillance. Le ministère de la Police ayant été supprimé au mois de mars 1803 et le grand juge Régnier ayant hérité des attributions qu’exerçait Fouché, cette bienveillance se ralentit, mais sans cesser entièrement. Elle fut intermittente et capricieuse. Mme de Bourmont, qui jusqu’à ce jour avait pu sortir de la citadelle à son gré et entretenir des relations avec la société de Besançon, dut renoncer à ses allées et venues et se résigner à rester prisonnière, d’abord seule avec son mari, puis avec ses enfants. En réalité, la rigueur des mesures dont Bourmont et son aide de camp étaient l’objet tenait à la crainte de les voir s’évader; cette crainte obsédait le commandant du fort, un brave homme nommé Chéron. Il s’ingéniait à adoucir le sort de ses prisonniers. Souvent même il les invitait à sa table ou à passer la soirée chez lui. Hingant de Saint-Maur jouait du violon. Bourmont racontait ses campagnes en Vendée. Ses relations avec le commandant étaient devenues familiales et n’eussent été jamais altérées sans l’inquiétude qui dévorait celui-ci. Mais sa responsabilité l’écrasait, était pour lui un souci de tous les instants. Ce fut pire encore quand il apprit qu’on lui envoyait de Paris pour tenir garnison dans la citadelle un bataillon d’infanterie presque entièrement composé de Vendéens[9]. Il se vit dès lors à la merci d’un coup de main tenté par ce bataillon en faveur de Bourmont à qui les soldats présentaient les armes et que les officiers, en lui parlant, appelaient «général». Pour le rassurer, Bourmont dut s’engager sur l’honneur à ne jamais tenter de s’évader, tant que lui, Chéron, commanderait la place. C’est en ces circonstances que d’Andigné fut écroué dans la citadelle. L’arrivée d’un personnage de cette importance ne pouvait passer inaperçue. Il avait la réputation d’un homme impossible à garder, de telle sorte qu’au moment où Chéron se tranquillisait au sujet de Bourmont, la présence de d’Andigné lui causa de nouvelles alarmes. Il espéra d’abord obtenir de ce dernier un engagement pareil à celui qu’il avait obtenu de Bourmont. Mais d’Andigné refusa tout net de s’engager. Il affirma même, s’il faut en croire ses mémoires que nous ne connaissons que par les fragments qu’en a publiés un prêtre angevin, l’abbé Crosnier, qu’il aurait quitté la citadelle avant la fin de juillet. Le pauvre commandant se résigna à le traiter comme un prisonnier dangereux. Il le tint enfermé dans un cachot, le fit garder à vue par deux sentinelles. Mais ces précautions ne pouvaient rien contre l’audacieux chouan. Malgré la surveillance à laquelle il était soumis, il parvint à communiquer avec Bourmont. Il lui fit part de son projet. Peut- être l’engagea-t-il à partir avec lui. Mais Bourmont, outre qu’il était lié par sa parole, espérait que les démarches multipliées de sa femme et de sa famille aboutiraient à sa mise en liberté. Il ne consentit donc pas à lier sa fortune à celle de d’Andigné. En revanche, il le seconda de tous ses efforts. Il lui fit passer un plan de la citadelle, des ressorts de montre, des cordes. Au fond de sa casemate, malgré les geôliers et les sentinelles, d’Andigné recommença seul ce qu’il avait fait au fort de Joux, avec l’aide de Suzannet. Trois jours avant celui qu’il s’était fixé pour s’enfuir, les mesures de précautions auxquelles il était soumis redoublèrent à l’improviste. Dans un récit que, devenu vieux, il fit au comte de Pontmartin et que celui-ci a reproduit, il raconte qu’un matin le commandant se présenta dans sa prison en disant: -On m’assure que vous sciez les barreaux de votre prison. Le visage de d’Andigné ne trahit pas la moindre émotion. -Regardez et touchez, répliqua-t-il. Le commandant s’approche de la fenêtre, touche deux barreaux, essaye de les ébranler, les trouve intacts et se retire tranquille. Un hasard avait permis qu’il mît la main sur les deux seuls barreaux que le prisonnier n’eût pas encore sciés. C’était pour d’Andigné jouer de bonheur. Il ne douta plus du succès de son entreprise. Dans la soirée du 3 juillet, il l’exécuta sous une pluie diluvienne. À l’aide de ses cordes, il commença sa périlleuse descente. Il s’était muni d’un piquet qu’il plantait de distance en distance pour l’aider à se soutenir le long du roc taillé à pic et au pied duquel s’ouvrait l’abîme. Il espérait ainsi arriver en bas sans encombre. Mais cet espoir fut trompé. Le piquet se rompit et le fugitif tomba d’une hauteur de plusieurs étages. Par bonheur, les broussailles amortirent sa chute. Quand il eût pu être tué, il en fut quitte pour un pied foulé et d’affreuses écorchures sur tout le corps. Il se releva et, traînant la jambe, après avoir trompé par son sang-froid des gendarmes rencontrés en chemin, il fit dix lieues pour gagner le château de Bouvesse dont la propriétaire, Mme de Vallier, le soigna durant six mois. Peu après, il était hors de France où, après diverses aventures, il rentra en 1814. Sa fuite découverte, le commandant Chéron dut abandonner son poste pour aller rendre compte de sa conduite devant un conseil de guerre. Disons en passant qu’il y fut acquitté, le conseil ayant reconnu que garder un captif comme d’Andigné était chose impossible. Quoi qu’il en soit, son remplacement au commandement de la citadelle dégageait Bourmont et Hingant de Saint-Maur de la parole qu’ils avaient donnée. Encouragés par l’exemple de d’Andigné, ils se décidèrent à partir à leur tour. Trois jours avant l’évasion de d’Andigné, Mme de Bourmont avait quitté la citadelle, emportant divers objets qui appartenaient à son mari. Elle allait, disait- elle, solliciter de nouveau la grâce du prisonnier. De Paris, elle devait se rendre en Bretagne. Son départ laissait à Bourmont la liberté d’accomplir sa résolution sans crainte d’abandonner un otage derrière soi. L’évasion de d’Andigné, dont les détails lui avaient été rapportés, lui traçait, ainsi qu’à Hingant de Saint- Maur, la marche à suivre. Ils usèrent des mêmes moyens. Par une vieille armoire dont ils avaient enlevé le fond, ils sortirent de leur chambre. Là, des barreaux s’opposaient à leur passage. Ils en scièrent autant qu’il le fallut pour passer. À ceux qui restaient intacts, ils attachèrent une corde. Au point où elle finissait, un crampon solidement fixé en terre leur permit d’en attacher une autre dont l’extrémité atteignait les fossés du fort. Leurs mesures étaient si bien prises qu’ils arrivèrent sains et saufs au delà de l’enceinte. Là, chacun tira de son côté, Hingant de Saint-Maur pour se rendre en Normandie où, quelques années plus tard, on le retrouve parmi les conspirateurs royalistes, Bourmont se dirigeant sur l’Espagne et de là sur Lisbonne, où Junot reçut en 1808 sa soumission et le fit entrer dans l’armée impériale avec le grade de général. Diverses circonstances qui précédèrent son évasion ont accrédité l’opinion qu’il l’accomplit avec le consentement de la police et que les procès-verbaux où celles de sa fuite sont relatées ne reposent que sur des mensonges. Ils auraient été dressés dans l’unique but de dissimuler la vérité et de cacher qu’il était sorti de la citadelle non par la fenêtre mais par la porte. Ce ne sont là que des suppositions sans fondement bien sérieux et encore qu’il n’y ait pas lieu de n’en tenir aucun compte, tout concourt à prouver que Bourmont et Hingant de Saint-Maur ne durent la liberté qu’à eux-mêmes. Bourmont parvint à un âge avancé; il fut maréchal de France. Il parlait souvent de ses aventures passées. Il n’a jamais rien dit ni rien écrit qui contredise le jugement que nous venons d’émettre et en autorise un autre. Ces évasions d’ailleurs ne sont pas les seules qu’on relève dans l’histoire des chouans. Avant l’époque où elles s’accomplirent, on avait vu, en diverses circonstances, des royalistes retenus en prison, condamnés ou suspects, conquérir leur liberté à force d’énergie et d’audace. En 1795, raconte M. de La Sicotière dans son beau livre sur les insurrections normandes, La Haitrie, père d’un jeune chef tué dans la Mayenne, s’évada de la maison de Bicêtre d’Alençon, à l’aide d’une échelle oubliée par le jardinier. En 1796, Amelin dit la Terreur fut enlevé de l’hôpital de Bayeux par cinquante hommes. La même année, le marquis d’Autichamp disparut de la prison de Caen ainsi que Picot, Letellier et six autres détenus, Pierre Ledevin de celle de Saint- Lô. En 1797, l’amour de la fille d’un concierge ouvrit à La Hoppe de Larturière, détenu à Coutances, les portes de son cachot. En 1799, David dit Coeur de Roi, Augeard dit Blanc d’Amour et de Chavoy s’enfuirent du mont Saint-Michel, en descellant les barreaux d’une fenêtre et en se faisant une corde de leurs draps découpés en lanières et tressés. À la même époque, divers chouans condamnés à mort: Guezno de Penanster, Herner, Mme Le Frotter attendaient dans la maison de justice de Saint-Brieuc de monter sur l’échafaud. Une bande de cinq cents insurgés, commandés par Mercier la Vendée, Saint-Régent et Lenepveu de Carfort, entreprit de les soustraire à leur sort. Au milieu de la nuit, ils marchèrent sur la ville, s’en emparèrent, y restèrent en maîtres durant quelques heures et en sortirent au petit jour, en emmenant avec les prisonniers délivrés par eux une pièce de canon que les troupes de la garnison n’osèrent leur disputer. Par ces traits, comme par les évasions de d’Andigné, de Suzannet, de Bourmont, d’Hingant de Saint-Maur, il est aisé de mesurer l’intrépidité de ces hommes redoutables. Elle devait être cependant dépassée par celle de Michelot-Moulin, un des compagnons de Frotté, dont il nous reste à parler pour compléter ces tableaux d’un temps qui, de tous côtés, dans tous les partis, vit surgir des géants. VIII Humble taillandier de village, né à Saint-Jean-des-Bois, canton de Tinchebray, dans le département de l’Orne, Moulin s’était jeté à vingt ans dans la chouannerie, pour se dérober aux réquisitions et ne pas servir la République. Ayant pris part à cent combats, dans les bandes que commandait en Normandie Louis de Frotté, il était devenu chef de légion. Ses exploits l’avaient mis en lumière. Les soldats républicains le redoutaient autant que l’acclamaient et l’aimaient les combattants royalistes. Frotté avait en son courage une absolue confiance. Ils luttèrent en commun pour la même cause jusqu’à la fin de 1799. À cette époque, la paix fut conclue entre les chouans et le gouvernement consulaire. Après la mort de son général, fusillé, comme on sait, au mépris des traités, le 21 février 1800, Moulin déposa les armes, rentra dans son village, et s’y maria. Bientôt après, il retournait à son ancien état de fabricant de faux. Il ne rêvait plus que de vivre en repos et de se consacrer à sa famille. Mais si correcte que fût sa conduite, il s’était trop gravement compromis dans le passé pour que la police ne fût pas toujours tentée de voir en lui un suspect qu’il importait de surveiller sans relâche. Quand éclata la conspiration de Georges, l’histoire de Moulin fut celle de la plupart des chouans. Bien qu’il n’eût point participé à ce complot, il fut arrêté, arraché à sa femme et à ses enfants et quoique aucun jugement ne l’eût condamné, il fut conduit d’étape en étape, par les gendarmes, jusqu’au fort de Joux où précédemment Suzannet et d’Andigné avaient été enfermés et que Bonaparte lui assignait pour prison. À son arrivée, il s’y trouva en assez nombreuse compagnie. Depuis quelques jours, sur toute l’étendue du territoire, les prisons se remplissaient d’anciens conspirateurs subitement redevenus suspects. Le fort de Joux, pour sa part, en avait reçu dix-sept. Mais, sans doute, les charges qui pesaient sur la plupart d’entre eux n’étaient pas bien graves, puisqu’au bout de quelques semaines de détention, on en mit douze en liberté. Au 1er janvier 1805, il n’en restait plus que cinq: le marquis de Rivière, Charles de Frotté, frère de Louis, Allier d’Hauteroche, un Anglais nommé Girod, qui avait combattu sous les ordres de Bourmont, et enfin Michelot-Moulin. Parmi eux, le marquis de Rivière, brillant gentilhomme de trente- deux ans, était à la fois le plus important et le plus compromis. Ancien sous-lieutenant aux gardes françaises, il avait émigré avec le comte d’Artois, pris part à la conspiration de Georges et figuré parmi les complices de ce dernier, contre lesquels fut prononcée la peine de mort. Sauvé de l’échafaud par les démarches que sa famille fit auprès de Joséphine, mais condamné à une détention perpétuelle, il avait été envoyé au fort de Joux sur sa demande, après avoir pris l’engagement de ne pas chercher à s’enfuir. Ses parents s’étaient portés garants de sa promesse. Il était tenu au secret, défense faite à ses gardiens de le laisser communiquer avec qui que ce fût. En revanche, on tolérait qu’il reçût du dehors des provisions de bouche. À tout instant, lui arrivaient des envois de vins fins, de volailles, de fruits. Il en avait toujours en abondance dans sa casemate. Le commandant du fort, un nommé Lefèvre, jadis exécuteur des hautes oeuvres du citoyen Carrier à Nantes, aimait la bonne chère et professait la plus respectueuse considération pour un prisonnier toujours si bien approvisionné. Aussi l’invitait-il à dîner chez lui, en famille, à la condition qu’il apporterait son plat et son vin. D’autres fois, il venait lui-même passer quelques instants dans la casemate, histoire de vider une bouteille de vieux Bordeaux. Cette casemate, où le marquis de Rivière vivait seul, était séparée par un mur épais de celles où se trouvaient Moulin, Frotté, Allier d’Hauteroche et Girod. L’épaisseur de ce mur n’empêcha pas ceux-ci de se mettre en communication avec leur voisin, dont ils connaissaient le nom et l’histoire. Des trous pratiqués dans la cheminée et qu’ils bouchaient avec du mastic après les avoir utilisés, leur permirent de converser librement. Par cette voie, ils échangeaient leurs idées à toute heure du jour. Fréquemment, le marquis s’en servit pour faire goûter à ses compagnons son excellent vin, au moyen d’un tuyau de carton. «Il versait de sa bouteille dans un bout du tuyau, dit Moulin dans ses mémoires[10], et nous en mettions une autre sous le bout qui était de notre côté.» Le commandant Lefèvre s’étonnait que le marquis de Rivière pût absorber une si grande quantité de liquide, sans en être incommodé. Il ne se doutait pas que le rigoureux secret auquel celui-ci était astreint recevait du matin au soir d’innombrables entorses. Ces communications incessantes constituaient pour les prisonniers d’agréables passe-temps. Ce n’était pas assez cependant pour les détourner du projet de fuite que Moulin caressait depuis son arrivée, et auquel Girod, d’Hauteroche et Frotté n’avaient pas tardé à se rallier. Lorsque, pour la première fois, ils en entretinrent le marquis de Rivière en lui demandant s’il voulait s’unir à eux pour l’exécuter en commun, il leur répondit par un refus. C’est à cette occasion qu’ils apprirent qu’un engagement d’honneur l’empêchait de rien entreprendre pour recouvrer sa liberté et qu’il pouvait d’autant moins le violer que plusieurs de ses parents habitant Paris avaient répondu de lui. Mais, s’il était enchaîné par sa parole, il ne laissa pas d’encourager ses amis dans leurs desseins et de leur promettre de les aider de tout son pouvoir. Pour commencer, il leur fit passer un plan du fort, dressé d’après celui qui était déposé dans les archives et que le commandant lui avait prêté. L’étude de ce plan, la lecture des mémoires du baron de Trenck qu’ils trouvèrent parmi les livres qu’ils recevaient de Besançon fortifièrent les résolutions des prisonniers. Finalement, ils décidèrent de s’enfuir si l’Empereur, à l’occasion de son couronnement, ne les mettait pas en liberté. Le couronnement eut lieu sans réaliser leur espoir. Alors, leur parti fut pris. C’était le 10 janvier 1805. Le même soir, ils commencèrent à percer le mur de leur casemate en un endroit où existaient les traces d’une ancienne ouverture. Pour opérer ce travail, ils ne possédaient d’autres outils qu’une paire de pincettes et un petit ciseau de menuisier dont Girod se servait pour découper du carton. Malgré l’insuffisance de ces moyens, ils parvinrent, dès cette première nuit, à faire sauter un certain nombre de pierres. À l’approche du jour, ils les remirent en place tant bien que mal, en les enduisant d’un mortier sur lequel, pour en dissimuler la fraîcheur, ils répandirent de la poussière. Quant aux débris de la démolition, ils les cachèrent au fond de leurs lits. L’ouvrage était si habilement fait que les geôliers n’y virent rien. La nuit suivante, le percement du mur fut achevé. Par le trou qu’ils venaient de faire, ils se glissèrent tour à tour et se trouvèrent alors dans une casemate voisine de la leur et sans ouverture apparente. En tâtant les murailles, ils découvrirent une embrasure de canon remaçonnée. Ils acquirent ainsi la preuve qu’ils touchaient au mur extérieur du fort. En cet endroit, ils trouvèrent une barre de fer qui devint entre leurs mains un outil plus efficace que ceux dont ils s’étaient d’abord servis. Les décombres cachés dans leurs lits furent transportés dans la casemate; ils y déposèrent aussi leurs instruments et, comme la veille, ils rebouchèrent l’ouverture. Désormais, à la condition de n’être pas trahis ou surpris, ils étaient sûrs d’arriver au dehors, en pratiquant une brèche dans la muraille. Ils firent part de leur découverte et de leurs espérances au marquis de Rivière, en l’engageant à écrire à Paris pour dégager la parole qu’il avait donnée de ne pas s’enfuir. Il leur promit d’écrire; mais s’il en eut l’intention, il y renonça de peur sans doute de provoquer un redoublement de surveillance qui eût peut-être entravé la tentative de ses amis. Ceux-ci consacrèrent onze nuits à percer le mur extérieur. Frotté, monté sur une chaise, devant la fenêtre de leur casemate, surveillait par-dessus le grillage un corps de garde placé en face à quinze pieds au-dessous. Il avait pour mission de donner l’alerte, à toute sortie des soldats. Moulin et Girod démolissaient le mur, enlevant les pierres l’une après l’autre. D’Hauteroche préparait le mortier, ainsi que du punch que les prisonniers buvaient avant de se coucher. Le onzième jour, à travers une dernière rangée de moellons qu’ils laissèrent en place afin d’éviter que l’ouverture devînt visible du dehors, ils aperçurent le jour. Par le plan du fort, ils savaient que cette ouverture aboutissait à la partie la plus escarpée de la montagne. Des cordes leur étaient donc nécessaires pour effectuer la descente. Ne pouvant s’en procurer, ils durent en fabriquer à l’aide de leurs draps de lit. Après s’être assurés que le marquis de Rivière était résolu à ne pas s’enfuir, ils s’attelèrent à cette dernière partie de leurs préparatifs. Elle occupa trois journées durant lesquelles les draps furent découpés et tressés, ainsi que leurs chemises et leurs serviettes. Ils eurent ainsi une corde longue de deux cents pieds. Rien maintenant ne s’opposait plus à leur départ. Ils avaient tout prévu et même confectionné un sac de toile en forme de gibecière destiné à emporter avec eux une petite chienne qui appartenait à Girod et qu’ils ne voulaient pas laisser derrière eux. Le 27 janvier, -ils avaient décidé de partir à cette date, -la neige tomba abondamment. À la fin du jour elle couvrait le sol à une hauteur de cinquante centimètres. Ce contre-temps ne les découragea pas et ils se préparèrent fiévreusement au départ. Justement, le marquis de Rivière devait dîner chez le commandant. Il leur promit de lui verser assez de vin pour le rendre incapable de se mettre à leur poursuite si leur fuite était découverte le même soir. En guise d’adieux, il leur envoya une poularde de Bresse, des truffes et quelques bouteilles de vin. À cinq heures, ils commencèrent le dernier repas qu’ils devaient faire dans la prison et à sept heures, armés de compas et de couteaux, n’emportant avec eux que la petite chienne et deux doubles louis qu’ils devaient à la générosité de M. de Rivière, ils descendirent à l’aide de leur corde passée en double autour de la barre de fer, jusque sur une pointe de rocher, à quelques mètres au-dessous de la casemate. Une fois là, ils tirèrent la corde à eux et la fixèrent à un petit sapin qui se trouva tout à propos sous leur main. Girod passa le premier. À vingt mètres plus bas, il se trouva sur une pointe encore plus escarpée que l’autre sous laquelle s’ouvrait un abîme dont, malgré la neige, il ne voyait pas le fond. Épouvanté, il remonta auprès de ses camarades afin de les avertir qu’il était impossible de descendre par cet endroit. Parcourant l’étroit plateau, ils cherchèrent un arbuste pour y attacher leur corde. Mais, en fait d’arbuste, il n’y avait que le petit sapin auquel elle était déjà fixée. Alors les quatre fugitifs se crurent perdus. -Perdu pour perdu, je ne resterai pas ici, s’écria Moulin. J’aime mieux me briser sur ces rochers que de m’exposer à geler cette nuit ou à être repris demain matin. Après avoir prévenu ses compagnons qu’une fois en bas, il les avertirait en tirant sur la corde, il la saisit et se laissa glisser. Il eut bientôt atteint à la place où Girod tout à l’heure avait reculé. En dépit de son courage, lui-même frissonna à l’aspect du précipice béant sous ses pieds. Mais bientôt, il se rassura en constatant qu’il lui restait encore une grande longueur de corde. Il continua à descendre tant qu’il lui en resta. Il aboutit à un nouveau plateau planté de fortes épines où elle pouvait être solidement attachée. Cette fois, c’était le salut. Alors, il la secoua pour avertir ses compagnons. Mais, le mouvement qu’il essayait de lui imprimer s’arrêtait en chemin et n’arrivait pas jusqu’à eux. Il se vit contraint de reprendre en sens inverse la route périlleuse qu’il venait de parcourir. Ce fut une fatigue nouvelle. Elle acheva de l’exténuer. Revenu sur le plateau supérieur, où ses compagnons attendaient anxieux son signal, il dut se reposer un moment. Bientôt ranimé et jaloux de les encourager par son exemple, il prit les devants. Girod devait quitter la place le dernier et avant de descendre, couper à moitié la corde afin qu’une fois en bas, ils n’eussent qu’à tirer pour la détacher. Après tant de laborieux efforts, ils se trouvèrent enfin réunis tous quatre au point où Moulin, quelques minutes avant, était venu seul. Un contre-temps retarda leur marche. Ils s’aperçurent que Girod avait oublié sa chienne au pied du sapin d’en haut. La pauvre bête aboyait avec persistance. L’idée ne leur vint même pas de l’abandonner, encore qu’un nouveau retard les exposât aux plus graves dangers. Mais lequel d’entre eux irait la chercher? Girod, d’Hauteroche, Frotté s’étant déclarés impuissants à tenter l’ascension, ce fut encore Moulin qui se dévoua. Pour la seconde fois, il grimpa au long du rocher sans autre soutien que cette corde libératrice au long de laquelle des noeuds espacés lui permettaient de respirer de temps en temps. La chienne enfin sauvée et quand il eut rejoint ses compagnons, ils continuèrent à descendre, détachant et rattachant leur corde à quatre reprises. La distance qu’ils parcoururent ainsi mesurait plus de trois cents mètres. À cet endroit, les pentes de la montagne devenaient plus douces et quoique couvertes de neige présentaient de moindres périls. Cependant, ils eurent encore une alerte. Girod, qui marchait devant, disparut dans un trou d’où ses compagnons eurent le plus grand mal à le retirer. Ils atteignirent enfin un terrain droit d’où il leur fut aisé de rejoindre la grande route et de gagner la frontière suisse. Ils n’étaient pas encore sauvés. Ils avaient décidé de se rendre en Angleterre et d’aller s’embarquer à Husum sur la Baltique. Les pays qu’ils avaient à parcourir pour arriver dans ce petit port étaient occupés pour la plupart par les armées françaises. Les autorités locales étaient tenues d’obéir aux généraux de Napoléon. Partout, sur leur chemin, les fugitifs trouvaient des récits de leur fuite invraisemblable, leur signalement dressé par la police impériale, des ordres déjà donnés en vue de leur arrestation. Ce ne fut que par miracle qu’ils évitèrent les pièges qui leur étaient tendus de tous côtés. Mais il ne leur fallut pas moins de deux mois pour arriver au terme de leur voyage. Ils s’étaient enfuis du fort de Joux le 27 janvier; ils débarquèrent à Harwick, en Angleterre, le 27 mars. De toutes les évasions accomplies sous le Consulat et l’Empire, celle de Moulin et de ses trois compagnons est assurément la plus émouvante et la moins croyable, un hasard malheureux ayant dirigé les efforts des fugitifs du côté où les rochers du fort de Joux sont le plus escarpés, le plus inaccessibles à la montée comme à la descente. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, tous ces anciens chouans étaient des hommes d’une trempe extraordinaire. Des évasions comme celles que nous venons de rappeler ne constituent pas les faits les plus surprenants de leur surprenante histoire. Pour en finir avec les événements de ce genre, qui déconcertèrent si souvent la police impériale, il convient de rapporter encore l’évasion des frères de Polignac. Mais elle ne se présente pas avec le même caractère dramatique. Elle fut due à la ruse des fugitifs et non à leur audace, peut-être même à la complicité des agents préposés à leur garde. Les deux Polignac avaient été compromis dans la conspiration de Georges. Venus d’Angleterre en France à la suite du terrible chouan, ils avaient débarqué à sa suite à la falaise de Biville et furent recherchés à titre de complices aussitôt après son arrestation. L’aîné, Armand, était marié à une Anglaise jeune et belle. À défaut de lui, c’est d’elle qu’on s’empara, dans l’espoir qu’il se ferait prendre en essayant de communiquer avec elle. Elle fut arrêtée chez la duchesse de Brancas, sa parente. Interrogée par Réal, elle commença par déclarer qu’elle ignorait si son mari était à Paris. Elle affirma ne l’avoir pas vu depuis longtemps. Puis, poussée à bout par des questions insidieuses, elle avoua qu’il était venu la trouver à plusieurs reprises, mais sans lui faire part de ses projets. -Quand nous étions ensemble, dit-elle naïvement, nous ne causions que d’amour. -Il est impossible que vous n’ayez pas poussé plus loin la curiosité, s’écria Réal. -Mais non, Monsieur. L’amour nous suffisait, mon mari est jeune. Il n’a que trois ans de plus que moi. Finalement, Armand fut arrêté. Son frère cadet Jules, le futur ministre de Charles X, vint aussitôt se livrer. Il n’y avait contre celui-ci que des charges insignifiantes et sans doute, quoique frappé par un jugement, il eût été bientôt remis en liberté. Mais son frère étant condamné à mort, il offrit de mourir à sa place. Puis, quand l’Empereur eut commué la peine capitale en celle de la détention perpétuelle, il demanda comme une grâce et obtint de rester prisonnier avec son aîné. On les envoya ensemble au fort de Ham. Bientôt après le commandant de ce fort ayant signalé la difficulté de garder des prisonniers «aussi séduisants que ceux-là et à qui personne ne résistait», on les ramena à Paris, où ils furent écroués au fort de Vincennes. On les y laissa jusqu’en 1811. À cette époque, Jules ayant purgé sa peine, Réal proposa à l’Empereur de le mettre en liberté. Mais Jules, persistant à ne pas se séparer de son frère, on les maintint prisonniers tous deux, en leur donnant pour prison une maison de santé du faubourg Saint-Jacques tenue par une veuve Depyron. Ils demeurèrent là, durant deux années, recevant tous les jours des visites: celle de leurs parents, de Mme Armand de Polignac, du duc de Brancas, chambellan de l’Empereur, d’Eugène et d’Adrien de Montmorency, d’autres encore. Ils étaient traités avec bienveillance, recevaient quarante francs par jour pour leur entretien et semblaient fort éloignés de l’idée de s’enfuir, lorsqu’en janvier 1814 la police, mise en éveil par des mouvements royalistes signalés en Vendée, songea à les remettre à Vincennes. Un avertissement qu’ils reçurent à ce sujet les décida à s’enfuir. Comment ils s’y prirent, les documents ne le disent pas. Ce qui est certain, c’est que, le 28 janvier, la dame Depyron étant entrée dans leur appartement le trouva vide. Les événements qui se précipitaient et allaient aboutir à la chute de l’Empire enlevèrent à l’enquête qui eut lieu aussitôt pour établir les circonstances de leur fuite, toute physionomie de rigueur et de gravité. On jugea sans doute inutile de mettre beaucoup de persévérance à les poursuivre, alors que se préparait et s’annonçait le prochain triomphe de la cause pour laquelle ils avaient combattu et souffert. Cette évasion restée mystérieuse est la dernière qui soit mentionnée dans les annales de cette époque. L’Enlèvement D’Un Sénateur. I Le 23 septembre 1800 (1er vendémiaire de l’an IX), quatre individus, montés sur des chevaux lourds d’allures et harnachés sans élégance, arrivaient, vers midi, dans le village de Saint- Avertin, non loin de Tours, mettaient pied à terre devant l’unique auberge de l’endroit, et, entrant dans la grande salle, le geste haut et la parole impérieuse, demandaient à manger. Bien qu’il fût assez difficile de préciser leur âge, l’aubergiste, à qui ils étaient inconnus, fut aussi frappé par leur air de jeunesse qu’il venait de l’être par leurs manières conquérantes. Le plus âgé semblait avoir à peine trente ans. Il portait un bonnet vert, un de ces bonnets à soufflet, dits à l’anglaise, dont on peut voir le spécimen sur les gravures du temps. Les autres étaient coiffés du chapeau à trois cornes, qui survivait encore, ainsi que la queue tombant dans le cou, aux modes anciennes en train de disparaître. À la couleur près, leurs vêtements étaient pareils: longue redingote à boutons de métal, ouverte sur le gilet montant, cravate épaisse nouée assez large pour permettre au menton de s’y enfoncer, culotte ajustée descendant au-dessous du genou, bas en coton et souliers de gros cuir. Tous étaient armés. Indépendamment du fusil que chacun d’eux avait en bandoulière, on pouvait voir dans le portemanteau mal fermé, placé en travers de leur selle, des pistolets et des poignards. Cet appareil révélait des gens redoutables, et ne prévenait pas en leur faveur. Mais en ces temps révolutionnaires, quand les craintes des guerres civiles restaient toujours aussi vives que si de nouveaux troubles eussent été au moment d’éclater; quand la chouannerie, en dépit de la pacification des pays récemment insurgés et des lois d’amnistie, conservait toujours une physionomie menaçante; quand la police de Fouché, non encore organisée aussi fortement qu’elle le fut plus tard, était impuissante à réprimer les malfaiteurs qui, sous prétexte de vengeances politiques, exerçaient leurs forfaits sur toute l’étendue du territoire; quand enfin l’absence de toute protection exposait les citoyens aux pires violences, il ne pouvait venir à l’esprit d’un pauvre aubergiste de campagne de manifester à des clients de passage, si rébarbatifs qu’ils fussent, autre chose qu’un prompt empressement à les servir. Celui-ci s’exécuta donc avec une hâte qui prouvait surtout son désir de se débarrasser d’eux. Aux lambeaux de conversation qu’il entendait en les servant, il comprit qu’ils arrivaient de Tours et que, venus de divers points du département, ils s’y étaient donné rendez-vous pour en partir ensemble. Mais il ne parvint pas à savoir en quel lieu ils se rendaient. Lorsqu’à trois heures, après un long et copieux repas, ils remontèrent à cheval, il ne put que constater qu’ils se dirigeaient vers Larçay, et qu’à la sortie de Saint-Avertin leur groupe se grossissait de deux piétons moins bien vêtus qu’eux et d’assez piètre mine. Ils avaient disparu depuis quelques instants, lorsque des cris d’appel se firent entendre dans le village. Ils étaient poussés par le propriétaire d’une ferme voisine. Il protestait contre un vol dont il venait d’être victime de la part des voyageurs inconnus. Ils lui avaient dérobé un cheval avant de disparaître. À ses plaintes, ses voisins s’armaient tant bien que mal, s’élançaient sur les traces des voleurs. Mais ceux-ci, atteignant les bois de Larçay, s’y réfugiaient. Protégés par les arbres, ils faisaient feu sur les paysans, qui durent renoncer à les poursuivre et se résigner à les laisser continuer leur route. Ce premier succès ayant accru leur audace, ils enlevaient, un peu plus loin, un autre cheval. Maintenant, les deux piétons qu’on a vus se joindre à eux étaient montés comme leurs camarades. La cavalcade s’éloignait grand train par le chemin qui conduit de Larçay à Azay-sur-Cher, tandis que les propriétaires des chevaux volés se jetaient à travers champs pour la devancer, et aller un peu plus loin lui couper la route. Elle traversa au galop le village de Véretz. Mais, si rapide que fût sa course, le maire de ce village, qui la vit passer, remarqua que l’un des cavaliers était borgne. Il devait se le rappeler plus tard, au cours de l’instruction judiciaire qui suivit l’événement. Au delà de Véretz, la bande, à l’improviste, se trouva devant les paysans qui s’étaient lancés à sa poursuite. Ceux-ci s’avançaient, menaçants, réclamant leurs chevaux. Brusquement, ils furent enveloppés par les six cavaliers et contraints de les suivre. L’un des prisonniers parvint cependant à s’échapper. Mais un peu plus loin on en fit un autre, un officier de santé du pays, nommé Boissy, que sa mauvaise fortune mit sur le passage de ces bandits. Ils l’obligèrent à marcher, sans tenir compte de ses protestations ni lui dire, pas plus qu’à ses compagnons d’infortune, où on les conduisait, ni ce qu’on voulait faire d’eux. On fut bientôt en vue d’Azay-sur-Cher. On fit halte avant d’y arriver, à l’entrée d’une avenue, à l’extrémité de laquelle on apercevait, à travers les arbres, un petit château désigné dans la contrée sous le nom de château de Beauvais. Ancienne propriété féodale, jadis habitée par Miron, le médecin de François Ier, cette terre appartenait à M. Clément de Ris, avocat de Paris, fils d’un ancien procureur au Parlement, devenu, depuis quelques mois, membre du Sénat conservateur et désigné, en cette circonstance, au choix du premier Consul par la part qu’il avait prise à la création de l’École normale. M. Clément de Ris était établi en Touraine depuis 1791. Membre du Conseil général en 1793, accusé de modérantisme et arrêté, il avait dû son salut à la protection de Sieyès. Accueillant et serviable, estimé et honoré, il ne se connaissait pas d’ennemis. Tous les ans, il venait passer la belle saison en son château de Beauvais. Il s’y trouvait encore en ce commencement d’automne avec sa femme et son fils. Arrivés à portée de sa demeure, les bandits, poussant toujours devant eux leurs prisonniers, entrèrent dans un petit bois, à droite de l’avenue, et une fois là, descendirent de cheval. Ils ouvrirent alors leurs valises, en tirèrent des uniformes de hussards dont ils se furent revêtus en un tour de main; puis, leur métamorphose achevée, ils se distribuèrent des cartouches, des armes, ainsi que des cordes, au grand effroi des témoins de cette scène. Un bruit de voiture les surprit au milieu de ces préparatifs, les fit se jeter hors du bois. Cette voiture appartenait à M. Clément de Ris. Elle revenait de Tours d’où elle ramenait une Mme Bruley, invitée à passer quelques jours au château. À l’aspect de cette escouade de hussards en armes, qui barrait l’avenue, le postillon avait arrêté ses chevaux. Mais les cavaliers lui ordonnèrent de poursuivre sa route. Ils avaient entouré la voiture, obligeant toujours leurs prisonniers à marcher. C’est en cet équipage que Mme Bruley, mourant de peur, fit son entrée dans la cour du château. Au bruit, des domestiques accouraient. Les bandits s’adressèrent à eux en demandant M. Clément de Ris. Celui-ci était en ce moment auprès de sa femme, qu’une indisposition tenait alitée. Les domestiques offrirent d’aller le prévenir. Ils en furent empêchés, et, pour éviter d’être maltraités, ils durent, cédant à la force, se résigner à suivre dans une salle basse Mme Bruley et les autres prisonniers. Ces divers personnages demeurèrent là, terrifiés, gardés à vue par un des bandits, qui avait l’ordre de tirer sur quiconque tenterait de s’enfuir, et qui veillait tandis que ses camarades, après avoir enjoint au postillon de dételer, se mettaient à la recherche de M. Clément de Ris. Ils le trouvèrent dans la chambre de sa femme, assis au chevet du lit. Leur brusque entrée lui arracha une protestation. Mais avant d’avoir pu appeler ni même porter secours à sa femme épouvantée, il était entouré, menacé et mis dans l’impuissance de résister. En quelques instants, la chambre fut au pillage. Une somme de mille huit cents francs, des bijoux, des armes de luxe, des montres, des papiers, les pillards s’approprièrent tout ce qui tomba sous leur main et était transportable. S’emparant ensuite d’un domestique, et lui mettant le poignard sur la gorge, ils se firent livrer l’argenterie. Il dut les aider à porter ces divers objets dans la voiture restée devant le perron, et à laquelle le postillon eut ordre de remettre les chevaux. Maintenant, les brigands étaient pressés de quitter la place. Sans laisser à M. Clément de Ris le temps de faire ses adieux à sa femme, ils l’entraînèrent, malgré les larmes de son fils, sous les yeux de ses gens tenus en respect. Au moment de partir, et comme Mme Clément de Ris les suppliait d’épargner son mari: -Il ne lui sera fait aucun mal, dit l’un d’eux; ce n’est pas à sa vie que nous en voulons. Du reste, vous aurez bientôt de nos nouvelles. Ils s’éloignaient, emmenant dans sa propre voiture le sénateur et leur butin. Il n’y eut aucun effort pour les retenir. La violence et la soudaineté du rapt avaient paralysé les témoins de cette scène extraordinaire. Quand les gens de M. Clément de Ris s’avisèrent de courir sus aux bandits, ceux-ci avaient disparu. Il était cinq heures; le jour rapidement déclinait; l’ombre protégeait leur fuite. Que voulaient-ils de leur victime? Où la conduisaient-ils? On l’ignorait. Il ne restait plus à Mme Clément de Ris d’autre ressource que celle de prévenir les autorités, ce qui fut fait aussitôt. Le préfet d’Indre-et-Loire, M. Graham, était nouveau venu à Tours. Nommé depuis peu de temps à ce poste, il ne connaissait encore qu’imparfaitement le pays et l’esprit de ses administrés. Il en savait cependant assez pour n’être pas tenté de voir dans l’acte criminel qui lui était signalé le symptôme d’un soulèvement, ou l’effet d’un complot ourdi avec la complicité d’un grand nombre d’entre eux. En Normandie, en Vendée, en Bretagne, c’est avec ce caractère de péril public que serait apparu un tel événement. Mais, en Touraine, rien de pareil n’était à redouter. Il n’y avait là, assurément, qu’un crime isolé, commis par de vulgaires malfaiteurs, ou peut-être même suggéré par un désir de vengeance personnelle. Il n’en exigeait pas moins des mesures répressives énergiques et immédiates. À dix heures du soir, par l’ordre du préfet, le commandant de la gendarmerie d’Indre-et-Loire lançait plusieurs brigades dans toutes les directions, jusqu’à vingt-cinq lieues au delà de Tours et partout sur leur passage, les gendarmes faisaient sonner le tocsin. En même temps, des courriers spéciaux partaient pour Paris, apportant à Fouché, ministre de la Police, et au général Radet, inspecteur général de la gendarmerie, la nouvelle de cette dramatique aventure, ainsi que les premiers renseignements recueillis sur les circonstances en lesquelles elle s’était accomplie. Ces renseignements ne disaient rien d’important ni de révélateur. Ils tenaient en peu de lignes et se résumaient comme suit: «Les bandits, leur forfait consommé, se sont dirigés vers la forêt de Loches. Les chemins qui d’Azay-sur-Cher y conduisent leur étaient inconnus. Ils s’en sont enquis auprès de divers individus rencontrés sur leur route et qui sont venus en déposer aussitôt. En traversant le village d’Athis, ils ont enlevé de son domicile le citoyen Petit, chirurgien. Il s’est vu contraint de leur servir de guide. À diverses reprises, ils ont exprimé violemment le regret de ne pas aller assez vite. Après avoir renouvelé plusieurs fois au postillon leurs observations et leurs reproches à ce sujet, l’un d’eux s’est élancé sur le siège, à côté de lui, lui a arraché les guides des mains, en disant: «-Tu vas voir comme je conduis et que je suis aussi bon cocher que toi. «À l’entrée de la forêt de Loches, un essieu s’est brisé. Les bandits se sont alors décidés à abandonner la voiture. Après en avoir fait descendre leur prisonnier, ils ont renvoyé le postillon avec un des chevaux de l’attelage. M. Clément de Ris a été invité à monter sur l’autre. Ils se sont éloignés en l’entraînant ainsi que le docteur Petit, tandis que le postillon revenait vers Tours. À partir de ce moment, on perd les traces de la bande.» En transmettant à Fouché ces notes rédigées en partie d’après les dires du postillon, Radet écrivait assez naïvement: «Je donne l’ordre aux officiers des résidences qui avoisinent le lieu de l’enlèvement de réunir leurs efforts pour découvrir ces malveillants et de prendre des mesures tellement promptes et si bien combinées que l’on soit bientôt maître de leurs personnes.» Quant au préfet, plus prévoyant et moins prompt à croire à la découverte des coupables, il envisageait par avance les difficultés qu’elle présentait, non qu’il jugeât impossible de retrouver les traces des auteurs de ce rapt audacieux, mais parce qu’il considérait comme susceptible de mettre en péril la vie de M. Clément de Ris l’emploi des moyens à l’aide desquels on pouvait les retrouver. N’était-il pas à redouter, en effet, que si l’on courait sus aux brigands avant que le prisonnier eût été tiré de leurs mains, ils ne se vengeassent sur lui de leur déconvenue? Il fallait donc tenir compte à la fois et de ce qu’exigeait la vindicte des lois outragées et de ce que commandait la sûreté du sénateur. On ne pouvait déployer en cette affaire, disait le préfet, trop de tact, de circonspection, de prudence. Il importait surtout de n’ouvrir officiellement l’instruction judiciaire que lorsque M. Clément de Ris aurait été rendu à la liberté. II Fouché ne s’y trompa point. Il accusa les chouans, convaincu que c’étaient eux qui avaient fait le coup. Cette conviction devint celle de Bonaparte. Par ses ordres, une active surveillance fut exercée sur le personnel royaliste. En Touraine, plusieurs individus furent arrêtés, on les envoya à Paris. Conduits au Temple, on les y retint durant plusieurs mois, encore que leur entière innocence résultât des interrogatoires qu’ils avaient subis et même après que les vrais coupables eurent été découverts. En même temps, la police veillait aux abords de la maison de M. Clément de Ris à Paris, et de celles de ses principaux amis. Il était à craindre, en effet, que les voleurs tentassent de s’introduire dans son appartement pour le dévaliser ou de lui arracher à lui-même, dans le lieu où ils l’avaient séquestré, quelque lettre invitant les personnes en relation avec lui ou ses domestiques à payer sa rançon. «Il faut qu’en ce cas, écrivait Fouché, les agents de la police soient à portée d’en être avertis et que les auteurs de ces tentatives d’intimidation soient saisis à l’instant.» On verra bientôt que les pressentiments de Fouché ne le trompaient pas et que c’est uniquement en vue de se procurer des fonds, soit pour se les approprier, soit pour grossir les ressources des insurrections futures, que les auteurs de l’enlèvement d’Azay-sur-Cher avaient organisé leur criminelle entreprise. À en juger d’ailleurs par les lettres anonymes que recevaient au même moment divers propriétaires de Touraine et qui les menaçaient du même sort que M. Clément de Ris, l’attentat dont avait été victime ce dernier n’était que l’effet «d’un brigandage combiné», le prélude d’attentats semblables qu’il importait de prévenir. Fouché ne s’en tint pas à ces mesures. Pressé de retrouver les traces du sénateur, il recourut à Bourmont, qui s’était fait, à diverses reprises, intermédiaire entre les chouans et lui. Il lui demanda son appui pour obtenir la mise en liberté de M. Clément de Ris. Il le lui demanda, en alléguant l’intérêt même des royalistes. Si le sénateur n’était promptement relâché, on ne pouvait prévoir à quelles extrémités se porterait le premier Consul. Peut-être, dans son exaspération, rendrait-il les anciens insurgés qui étaient sous sa main responsables de l’acte de violence qu’il attribuait à quelques-uns d’entre eux. Bourmont comprit à demi-mot. Il s’engagea à user de tout son crédit pour hâter le dénouement de cette sinistre aventure. Tandis que, sous toutes les formes et par toutes les ressources dont elle disposait, la police recherchait Clément de Ris, l’affaire prenait tout à coup une physionomie aussi nouvelle qu’inattendue. Dans l’entourage du premier Consul s’élevaient des doutes, non sur la réalité des faits dont les autorités d’Indre- et-Loire avaient rendu compte, mais sur leur caractère, leurs origines et leurs causes. Fouché comptait des ennemis puissants et nombreux, ses victimes et ses complices d’autrefois, ceux qui jalousaient sa fortune et la faveur que lui prodiguait Bonaparte, en dépit de son passé de terroriste, de sa réputation d’homme à double face, prêt à toutes les trahisons. À cette heure même, ils exploitaient contre lui un fait dont ils n’avaient pu faire la preuve, mais qui présentait cependant assez de consistance pour devenir une arme dans leurs mains. À les en croire, lorsque, quelques mois avant, Bonaparte était en Italie, Fouché se serait associé à des intrigues ayant pour objet de renverser le premier Consul, si la campagne contre l’Autriche ne tournait pas à la gloire des armes françaises. Au moment de Marengo, l’énigmatique personnage jusque-là si soucieux de ne pas se compromettre se serait trahi et aurait laissé lire dans son jeu. On sait que la bataille eut deux épisodes successifs et que d’abord on la crut perdue. Les premières nouvelles arrivées à Paris avaient été expédiées avant qu’elle eût été reprise et gagnée. Elles la représentaient comme une défaite pour les armées républicaines. C’est alors que Fouché aurait levé le masque et se serait décidé à exécuter ses desseins. Puis, des avis ultérieurs lui ayant appris la victoire de Bonaparte, il s’était hâté de retirer ses ordres, d’en faire disparaître les preuves, ainsi que toute trace du complot. Mais, malgré ses efforts, il n’avait pu les détruire toutes. Des pièces écrites et signées, attestant sa trahison, étaient restées au pouvoir de Clément de Ris, à qui il les avait confiées, et c’est parce que celui-ci refusait de les restituer qu’à l’effet de les lui reprendre, Fouché avait simulé l’attentat du 23 septembre. Voilà ce que racontaient ses ennemis. Notons en passant que Bonaparte ne paraît pas avoir ajouté foi à ces dires. S’il les eût considérés comme l’expression de la vérité, il n’eût pas maintenu Fouché au ministère de la Police. De plus, nulle part n’apparaît la preuve de la culpabilité de Fouché en cette circonstance. Les allusions qu’y ont faites depuis Savary dans ses Mémoires et la duchesse d’Abrantès dans les siens ne sont qu’un écho de ce qui se disait alors, et ne constituent pas une preuve. Ce ne sont pas non plus des preuves que les affirmations de l’historien Crétineau-Joly et l’opinion qu’il exprime à propos de ces faits obscurs. Il parle bien de pièces authentiques accablantes pour Fouché et qu’il affirme avoir tenues et lues. Mais il n’en cite aucune. Au surplus, il est bien difficile de comprendre pourquoi le ministre de la Police, à supposer qu’il eût entrepris de tirer parti, au profit de ses ambitions, de la prétendue défaite de Bonaparte, aurait ensuite laissé subsister et confié à M. Clément de Ris les preuves de sa culpabilité, alors qu’il était libre de les détruire et que la plus vulgaire prudence lui commandait de le faire. Un tel défaut de précautions s’accorde mal avec ce qu’on sait de ses habitudes et de son habileté. Il n’en est pas moins vrai que l’enlèvement de Clément de Ris parut aux accusateurs de Fouché une occasion propice pour faire revivre et remettre en circulation les rumeurs dont ils avaient tenté précédemment et en vain de se servir contre lui. Ils s’attachèrent à répandre qu’il avait eu la main dans l’attentat dont les auteurs, prétendaient-ils, n’avaient agi qu’à son instigation. Cette fois, Bonaparte se décida à tirer l’affaire au clair. Il expédia à Tours un de ses aides de camp, le colonel Savary, en le chargeant de recueillir, en dehors et à l’insu de la police et par ses moyens personnels, toutes les informations propres à dépouiller la vérité des ténèbres qui l’environnaient. Savary était des plus ardents contre Fouché. La mission devait lui plaire. Il l’accepta avec enthousiasme, se mit en route et piqua droit sur le château de Beauvais, où, à la suite de l’événement, était restée malade, en proie aux plus affreuses angoisses, Mme Clément de Ris. Il arriva le 1er octobre, trois jours après l’attentat. Mme Clément de Ris, depuis la veille, possédait une lettre de son mari, que lui avait apportée le chirurgien Petit, et qui lui enjoignait de se trouver à huit jours de là, à l’hôtel des Trois-Marchands, à Blois, avec une somme de cinquante mille francs. La rançon du sénateur avait été fixée à ce prix par ceux qui le détenaient. Ils recommandaient à sa femme la plus entière discrétion; il y allait, disaient-ils, de la vie de leur prisonnier. Après avoir lu cette lettre, Savary manda le chirurgien Petit et l’interrogea. Celui-ci ne put que raconter ce qu’il avait raconté déjà à Mme Clément de Ris. Son récit confirma et compléta les détails donnés par le postillon. «Après le départ de ce dernier, les brigands se sont jetés dans la forêt de Loches. Mais comme ils avaient pris la précaution de mettre un bandeau sur les yeux des deux prisonniers, le chirurgien ignore quelle route a été suivie. Il ne sait qu’une chose, c’est que dans la nuit, sous une pluie battante, on a fait un long trajet, toujours au grand trot; qu’à plusieurs reprises il a entendu les brigands pester et jurer, parce qu’ils s’étaient égarés. Il a compris qu’ils allaient frapper à des maisons de paysans pour se faire indiquer leur chemin. Il se souvient aussi que, durant cette course précipitée, M. Clément de Ris a perdu son chapeau, un chapeau rond, haute forme, avec une étroite ganse noire, une boucle d’acier et la cocarde tricolore. Malgré ses réclamations, les brigands ont refusé de faire halte pour le ramasser. Enfin, on s’est arrêté. Tout le monde a mis pied à terre. Le chirurgien a été pris par le bras et on l’a invité à marcher. Au bout de quelques instants, on lui a fait descendre trois marches et il lui a été permis d’ôter son bandeau. C’est alors seulement qu’il a reconnu dans son compagnon d’infortune M. Clément de Ris. Ils se trouvaient dans un caveau étroit et long. Cinq des brigands s’étaient éloignés. Le sixième, resté là pour garder les prisonniers, avait la tête couverte d’un voile noir. Comme ils se plaignaient de tomber d’inanition, il leur a apporté les débris d’un jambon, des artichauts cuits, un melon et plusieurs bouteilles de vin. Il les a ensuite laissés seuls dans ce cachot abject, si bas de plafond que lorsque la trappe était abaissée, ils ne pouvaient se tenir debout. Ils n’ont eu d’autre lit qu’une botte de paille. Au matin, leur gardien est revenu pour leur donner à manger. Il leur a permis de laisser la trappe levée. Durant toute la journée, ils ont été gardés à vue, tantôt par l’homme au voile noir, tantôt par un paysan également voilé. À la tombée de la nuit, le premier s’est présenté, portant une chandelle, une plume, du papier et de l’encre. Il a contraint M. Clément de Ris à écrire à sa femme une lettre pour lui demander les cinquante mille francs dont devait être payée sa mise en liberté. Cette lettre écrite, le chirurgien Petit a été averti que c’était lui qu’on chargeait de la remettre à destination. Séance tenante, on lui a bandé les yeux et il s’est mis en route tenu par le bras. Il a fait ainsi une lieue environ. Son compagnon s’est alors éloigné. Il a ôté son bandeau. Il était sur la lisière de la forêt de Loches. Huit heures ont sonné au clocher d’un village. Il a reconnu la sonnerie de l’horloge de Montrésor.» Après ce récit, on ne pouvait plus douter du but que s’étaient proposé les auteurs de l’enlèvement. C’est à la bourse de M. Clément de Ris qu’ils en voulaient. Au point de vue de sa sûreté personnelle, c’était presque rassurant. Savary fut d’avis que le payement qu’ils avaient exigé ne devait pas être différé. C’était aussi l’opinion de Mme Clément de Ris. Elle avait hâte de compter la somme, espérant qu’aussitôt après son mari lui serait rendu. Quant à Savary, il se préoccupait déjà de tendre un piège à l’individu qui viendrait recevoir l’argent. Il engageait Mme Clément de Ris à le verser en écus, le versement sous cette forme devant exiger un temps assez long pour permettre aux gendarmes de cerner les voleurs et de se saisir d’eux. Au jour fixé, Mme Clément de Ris se présentait devant l’hôtel des Trois-Marchands, à Blois. Elle avait dans sa voiture cinquante sacs de mille francs. Un individu s’approcha pour en prendre livraison. Mais, en apercevant l’énorme masse que formait leur entassement sur les coussins, il eut peur, s’éloigna et disparut après avoir jeté ces mots à Mme Clément de Ris. -Rien à faire aujourd’hui. Allez-vous-en. On vous écrira. Tout cela s’était passé si vite que les gendarmes déguisés qu’on avait apostés de divers côtés n’y virent rien et n’arrêtèrent personne, bien que divers individus suspects leur eussent été signalés. Mme Clément de Ris était au désespoir. Il y avait déjà dix jours que son mari était enlevé. C’est en vain qu’on battait en tous sens la forêt de Loches, qu’on cherchait un caveau ayant trois marches, qu’on fouillait le sol, qu’on opérait un peu partout des perquisitions. On n’avait trouvé que le chapeau de M. Clément de Ris à l’entrée de la forêt. Mais ce témoin muet de son enlèvement ne révélait pas ses traces. Savary dut rentrer à Paris sans avoir rien découvert que la police de Fouché n’eût pu découvrir, ni relevé aucun fait justificatif des allégations malveillantes qui s’étaient produites contre le ministre. Celui-ci cependant ne se décourageait pas. Il ordonnait des recherches plus actives, et cette fois elles eurent de meilleurs résultats. Non loin du château de l’Ébeaupinais, propriété d’un sieur Lacroix, les gendarmes ramassèrent un poignard et un pistolet. Une enquête fut aussitôt ouverte sur la conduite et les opinions de ce Lacroix, gendre du docteur Droulin, très connu dans le pays. Elle établit qu’après s’être signalé, pendant la Terreur, par l’exaltation de son jacobinisme, Lacroix s’était ensuite jeté avec une égale ardeur dans le parti royaliste. Cette circonstance fortifia les soupçons qu’avait éveillés la découverte d’armes aux abords de sa demeure. Ils furent aggravés par sa disparition subite. S’il n’avait rien à se reprocher, pourquoi s’était-il enfui, avant même qu’on l’eût inquiété? La police croyait tenir la bonne piste et tout lui faisait croire qu’elle ne se trompait pas. III On était arrivé ainsi au 10 octobre. Dans la soirée de ce jour, à Loches, vers dix heures, le sous- préfet, M. Lemaître, le chef d’escadron Boisard, commandant la sixième division de gendarmerie, et le lieutenant Paultron rentraient en ville, après avoir, depuis le matin, parcouru la forêt et les environs, à la recherche du sénateur, quand ils rencontrèrent quatre cavaliers lancés comme des gens qui ont hâte de toucher au terme de leur course. Le lieutenant les interpella. Au nom de la loi, il les somma de s’arrêter, ce qu’ils firent aussitôt. Invités à exhiber leurs papiers, ils descendirent de cheval et suivirent les représentants de la loi dans l’hôtel de la sous-préfecture, devant lequel la rencontre avait eu lieu. Là, après avoir déclaré qu’ils arrivaient de Montrichard, chacun d’eux présenta son passeport, le premier au nom de Arthur Guillot de La Poterie, le second au nom de Robert Couteau, le troisième au nom de Carlos Sourdat, et le quatrième au nom de Charles Salaberry. Sur ces passeports, visés la veille par le préfet d’Indre-et- Loire, les personnages étaient qualifiés négociants. Mais leurs armes, leurs allures contredisaient si formellement cette qualification que le sous-préfet la contesta. Ils avouèrent alors qu’ils étaient envoyés de Paris par le ministre de la Police pour hâter la délivrance de M. Clément de Ris. À l’appui de leurs dires, ils montraient un ordre du ministre attestant la réalité de leur mission, ainsi qu’une lettre de ce dernier, en date du 15 vendémiaire -8 octobre -adressée au sénateur captif et ainsi conçue: «Je suis parvenu, citoyen sénateur, à découvrir le lieu où vous ont déposé les brigands qui se sont saisis de votre personne. J’envoie donc pour vous délivrer des hommes sûrs et braves. Ils auront le courage d’attaquer ces brigands, de vous arracher de leurs mains et vous remettront à votre épouse. Ayez confiance en eux et abandonnez-vous aux soins qu’ils prendront pour votre sûreté. Dès que vous serez libre et que vous aurez revu votre famille, rendez-vous à Paris et apportez-moi sur votre captivité tous les renseignements que vous pourrez me fournir. -Fouché.» Dans cette lettre, Fouché se vantait. Au moment où il l’avait écrite, il ignorait en quel endroit était détenu Clément de Ris. Mais, comme elle devait être remise à ce dernier quand on l’aurait retrouvé, il pouvait, sans craindre un démenti, s’attribuer le mérite d’avoir découvert sa prison. Quant à l’ordre remis à ses agents, en voici la teneur: «Le ministre de la Police charge le citoyen X. . . de se rendre à Tours pour y découvrir les brigands qui ont enlevé le sénateur Clément de Ris. Lorsqu’il sera parvenu à les découvrir, il est autorisé à les faire arrêter et à les faire conduire dans les prisons de Tours. Lorsqu’il aura délivré le sénateur Clément de Ris, il le conduira à son épouse et les invitera à se rendre sans délai à Paris pour y donner tous les renseignements nécessaires au ministre de la Police. Il leur recommandera le silence le plus absolu sur la nature de ces renseignements. Les préfets et commandants militaires sont invités à seconder de leurs efforts le citoyen X. . .» Quelque surprise qu’eussent causée au sous-préfet de Loches et aux officiers qui l’entouraient ces pièces officielles, elles ne leur permettaient pas de retenir ceux qui en étaient possesseurs. Ils les autorisèrent donc à continuer leur route. -Nous allons passer la nuit à Loches, répondit l’un d’eux. Désignant l’auberge où ils allaient descendre, il ajouta: -Nous nous reverrons demain matin. Le lendemain, quand le sous-préfet, étonné de n’avoir pas reçu leur visite, les envoya querir, il lui fut répondu qu’ils étaient partis dans la nuit. De plus en plus intrigué, il convoqua les officiers de gendarmerie et tous trois restèrent en permanence à la sous-préfecture, après avoir envoyé des estafettes dans toutes les directions afin de savoir ce qu’étaient devenus les mystérieux cavaliers. Une des estafettes revint dans l’après-midi. Son récit fut un nouveau sujet de surprise. Il avait rencontré au village de Bléré, non pas seulement les cavaliers mais encore M. Clément de Ris lui-même se rendant avec eux au château de Beauvais. Le lieutenant Paultron reçut l’ordre de l’y rejoindre et partit aussitôt pour Azay-sur-Cher. Quand il s’y présenta, M. Clément de Ris venait de rentrer chez lui. L’officier le trouva au milieu de sa famille et de ses amis, ayant auprès de lui quatre personnages qu’il disait être ses libérateurs. Le lieutenant reconnut trois de ceux qu’il avait rencontrés la veille à Loches: Carlos Sourdat, Charles Salaberry et Robert Couteau. Quant au quatrième, bien qu’il déclarât se nommer Arthur Guillot de La Poterie et s’être trouvé à Loches avec les autres, le lieutenant ne se souvint pas de l’avoir déjà vu. Le fait est laconiquement mentionné dans son procès-verbal, sans qu’il y soit dit qu’il fit part de cette circonstance au faux ou au vrai La Poterie C’est à ce procès-verbal qu’il faut se reporter si l’on veut connaître les détails complémentaires de l’enlèvement de M. Clément de Ris. Sa déposition, rapprochée de celles du postillon et du chirurgien Petit, permet de le suivre en quelque sorte heure par heure, durant les dix-neuf jours que dura sa captivité. Le chirurgien l’a quitté, comme on l’a vu, dans la nuit du 24 au 25 septembre, emportant la lettre destinée à Mme Clément de Ris et exigeant 50,000 francs. Après son départ, le prisonnier reste seul dans son cachot, étroitement gardé par l’homme au voile noir. Celui-ci a dépouillé l’uniforme de hussard, qu’il portait au moment de l’enlèvement. Il est maintenant vêtu d’une grosse veste en drap brun, avec une grande pièce au coude droit et d’un pantalon de même couleur, dont les extrémités sont enfoncées dans des demi-bottes. Quand il s’éloigne, il est remplacé par un individu qui évite lui aussi de se laisser voir et qui, trois fois par jour, apporte au prisonnier sa nourriture composée de pain, de soupe et d’oeufs. Il la lui glisse sous la trappe, qui ferme l’entrée du caveau. Une fois le prisonnier parvient à l’apercevoir. Il constate que c’est un paysan, âgé d’environ quarante ans, avec une barbe noire et une blouse blanche. À diverses reprises, il se plaint à lui des traitements dont il est l’objet. L’homme se montre compatissant, l’exhorte à la patience, lui fait espérer la fin prochaine de ses maux. L’autre brigand lui tient ordinairement le même langage. Mais il y mêle souvent des menaces. Il lui dit notamment que, si sa rançon n’est pas payée, il mourra. Un soir, cet individu se présente à lui, ainsi qu’il l’a fait une fois, avec ce qu’il faut pour écrire, et l’oblige à signer un billet de 50,000 francs, sur papier libre, à l’échéance du 1er octobre 1800. Le malheureux sénateur s’exécute sans résistance. Il est à la merci de ce bandit. Si surveillé qu’il soit, il finit par deviner qu’il est dans une ferme. Tout autour de lui, dans le jour, il entend des bruits de travaux champêtres, charger du fumier, passer une charrette attelée de boeufs, sortir et rentrer des troupeaux de vaches et de moutons, hennir des chevaux. De même, il se rend compte que son cachot est sous un hangar rempli de planches, de fagots, d’instruments aratoires, au fond d’une cour close de murs, et éclairé par une lucarne. Ayant par hasard un mètre dans sa poche, il mesure le caveau: neuf pieds de long sur cinq de large. Indépendamment de l’ouverture par laquelle il y a été introduit, il s’y trouve du côté nord une porte vermoulue qui paraît condamnée et cinq vieilles marches de pierre. Il est tenu là durant quatorze jours. Dans la soirée du 8 octobre, plusieurs individus masqués envahissent son réduit, lui bandent les yeux, le font monter à cheval et l’entraînent. Le trajet dure une heure et demie environ. Il entend sur sa gauche, à une assez grande distance, sonner onze heures à l’horloge d’un clocher. Quand on s’arrête, et que, descendu de cheval, il peut recouvrer la vue, il est dans une grange. Il y demeure seul jusqu’au lendemain au soir. On le ramène alors dans son premier cachot. Enfin, dans la nuit du 10, on l’en fait sortir de nouveau et remonter à cheval. Avant qu’on lui mette un bandeau, il a le temps de voir que son escorte se compose de deux cavaliers et de deux piétons, ceux-ci destinés, à ce qu’il comprend, à servir de guide. L’un d’eux, est le paysan qui l’a gardé. On parcourt deux lieues à travers champs. Sous son bandeau mal fixé, il voit des terres labourées, des arbres, des maisons habitées d’où montent, sur le passage de la troupe, des aboiements de chiens. On fait halte dans une forêt, au centre d’un carrefour, auquel viennent aboutir plusieurs avenues, au pied d’une pyramide indicative. Son escorte s’augmente de trois cavaliers qu’annonce un coup de sifflet, auquel un de ses gardiens répond de même en disant: -Les voilà! On se remet en route après qu’il lui a été enjoint de garder le silence. De nouveau, on marche longtemps. Soudain, dans le calme de la nuit, s’élève une voix: -Qui vive? Les brigands se taisent. La même voix reprend: -Arrête, foutu gueux! Des coups de pistolet sont tirés autour du sénateur. Puis, il entend qu’on lui adresse la parole: -Qui êtes-vous? -Probablement celui que vous cherchez. -Le sénateur Clément de Ris? Sur sa réponse affirmative, son autre interlocuteur ajoute: -Vous êtes libre! Son bandeau tombe. Ses ravisseurs se sont enfuis. Ses libérateurs se nomment, l’entourent, le félicitent et se félicitent du succès de leur mission, dont l’instruit la lettre de Fouché. Ils ajoutent qu’il se trouve à trois lieues de Chavigny. On se dirige vers ce village, par une large avenue toute blanche des rayons de la lune, qui n’a cessé de briller durant cette longue nuit. À cinq heures du matin, on y arrive. M. Clément de Ris est exténué. Il prend quelques heures de repos, après lesquelles, toujours escorté de ses libérateurs, il se remet en route pour regagner sa demeure. Le récit qu’on vient de lire et qui n’est qu’un résumé de la déposition que reçut, dès le premier moment, le lieutenant Paultron, peut être considéré comme définitif. Il fut fait quand les souvenirs du sénateur étaient encore frais et vivaces. L’instruction judiciaire le confirma en tous ses détails. Il en résulte avec évidence que cette criminelle entreprise n’avait eu pour mobile que le vol. Par malheur, il ne disait ni quels en étaient les organisateurs, ni en quel lieu leur victime avait été séquestrée. Le mystère en demeurait impénétrable. D’ailleurs, en cette affaire, tout est ténébreux. Les libérateurs de M. Clément de Ris appartenaient tous au parti royaliste. Quoique amnistiés après la pacification de la Vendée, on les tenait pour capables de coups de main; on les avait toujours trouvés prêts à se jeter dans des insurrections nouvelles. Arthur Guillot de La Poterie avait commandé une division dans l’armée du Maine. C’était un partisan exalté dont, en 1814, la Restauration devait reconnaître les services en le créant baron et chevalier de Saint-Louis. Carlos Sourdat, frère de celui qui voulut défendre Louis XVI devant la Convention, était l’aide de camp de Bourmont, dont il suivit la fortune. Il reçut, plus tard, de Louis XVIII, avec le grade de lieutenant-colonel, le prix de son long dévouement. Un royaliste aussi, l’ancien émigré Charles-Marie d’Irumberry, comte de Salaberry, célèbre en 1815 comme un des membres les plus actifs de la Chambre introuvable. Il avait servi dans l’armée de Condé et commandé plus tard la cavalerie vendéenne. Robert Couteau était un personnage de même trempe. Il n’y a donc pas à se tromper sur la qualité des libérateurs de M. Clément de Ris. C’étaient d’anciens chouans. Mais anciens chouans aussi ses ravisseurs, de telle sorte qu’en apprenant sa délivrance les ennemis de Fouché répandirent que ravisseurs et libérateurs ne faisaient qu’un. Il est au moins certain qu’ils se connaissaient. Guillot de La Poterie déclara que c’est à lui qu’avait été faite d’abord la proposition d’enlever le sénateur. Mais il refusa de dire par qui. Le rôle de Robert Couteau paraît plus étrange encore. La police le soupçonnait d’avoir pris part à l’enlèvement. On l’avait vu à Blois le jour où Mme Clément de Ris devait y apporter les 50,000 francs. Il était venu la demander à l’hôtel des Trois-Marchands. Il n’y a rien dans les pièces officielles qui puisse résoudre ces énigmes. Il faut donc en revenir à la version de Fouché, et admettre que, désireux de sauver les jours de M. Clément de Ris, ou peut-être même de démontrer au premier Consul son savoir-faire, il recourut aux offices de Bourmont, dont il savait l’influence sur le personnel des chouans toute-puissante. À son tour, celui-ci aurait fait comprendre aux auteurs du rapt qu’il serait contraire aux intérêts du parti d’exaspérer Bonaparte en consommant leur crime, et ceux-ci, d’accord avec lui, auraient organisé la comédie de la délivrance, afin de tromper l’opinion publique. À quelque point de vue qu’on se place et sous quelque forme qu’on regarde à l’événement, il est impossible de lui donner raisonnablement une autre solution. Quant au rôle prêté à Fouché et qu’il aurait pris pour effacer les traces de sa participation à un complot contre le premier Consul, il n’apparaît que dans des dires sans consistance. S’il est vrai que les documents ne présentent rien qui le démente ou le confirme, il est tout aussi certain qu’il a contre lui la vraisemblance. À supposer même que le ministre de la Police eût conspiré, on ne voit pas quel parti il pouvait tirer après coup d’un attentat contre M. Clément de Ris. Si cet attentat devait avoir pour objet de reprendre au sénateur des papiers compromettants pour Fouché, ces papiers repris, tout était dit et la séquestration devenait un crime inutile. De ces considérations, il faut conclure qu’il n’y eut autre chose en cette affaire qu’un vol à main armée, suivi de rapt, auquel, comme à beaucoup d’autres forfaits de la même époque, ceux qui l’avaient effectué tentèrent de donner une physionomie politique. Ce n’était pas la première fois que pareil événement se produisait. Ce ne devait pas être la dernière. Au surplus, il est à remarquer que la conduite de Fouché ne révéla aucune hésitation dans la recherche des coupables. On a raconté que Bourmont avait posé comme condition à son concours qu’il leur serait fait grâce et que cette condition Fouché y avait souscrit. Son attitude ultérieure dément de tous points cette promesse ou prouve tout au moins que s’il l’avait faite, il ne crut pas courir un danger en renonçant à la tenir. Aussitôt après la délivrance de Clément de Ris, il écrivait au préfet d’Indre-et-Loire: «Vos inquiétudes sur le sort du sénateur Clément de Ris vous ont déterminé d’abord, citoyen préfet, à suspendre les sévérités contre les complices et partisans de l’attentat commis sur sa personne. Vous aviez à leur égard des renseignements dont vous m’avez déclaré que vous feriez usage aussitôt que le sénateur serait en sûreté. Je vous charge et vous prescris formellement de me faire connaître tout ce que vous avez découvert et les mesures que vous avez prises pour atteindre tous ceux qui ont participé directement ou indirectement à ce brigandage. «La déclaration du citoyen Clément de Ris, reçue par l’officier de gendarmerie, vous donne des indications qu’il est de votre devoir d’approfondir, afin qu’aucun de ceux qui ont coopéré à ce crime ne puisse échapper aux recherches. Le défaut d’action ou les temporisations dans une affaire aussi importante augmentent l’audace des scélérats, et je sais avec certitude qu’ils se disposent à suivre le cours des mêmes attentats. Plusieurs citoyens respectables sont menacés. Les avis qu’ils reçoivent ne permettent plus d’habiter avec sécurité les campagnes, tant que vous n’aurez point frappé les proscripteurs et anéanti les plans odieux qu’ils ont formés contre les personnes et les propriétés. Vous me rendrez compte tous les jours de ce que vous aurez fait pour rétablir la sûreté dans le département qui vous est confié. Elle dépend entièrement de votre conduite dans la circonstance présente.» Est-ce là le langage d’un homme qui a peur et que fait hésiter la crainte d’être dénoncé comme leur complice par ceux qu’il poursuit? Bientôt après, le directeur du jury criminel de Tours recevait l’ordre d’ouvrir officiellement une instruction judiciaire. Elle ne devait aboutir qu’à huit mois de là, non que la justice manquât de zèle ou que son action eût été entravée, mais parce que, dans l’intervalle, des événements d’un ordre plus grave étaient survenus, qui allaient absorber pour un temps l’attention du ministre de la Police. Ce n’est guère que vers la fin de janvier 1801 qu’on la voit reprendre avec suite l’instruction de l’affaire Clément de Ris. Il a été dit plus haut que le directeur du jury criminel de Tours en était officiellement chargé. Mais elle se poursuivait parallèlement à Paris. Fouché y prenait une part si active qu’à diverses reprises le ministre de la Justice Abrial protesta contre des procédés qui constituaient un empiétement sur ses attributions. Il saisit de ses plaintes le premier Consul. Toutefois, il ne semble pas qu’elles aient été écoutées. Ce fut en vain qu’il les renouvela. Fouché fit la sourde oreille. Il continua à diriger l’instruction. On ne relève la signature d’Abrial qu’au bas de ses doléances et de la loi qui, le 7 février, créa dans l’Indre-et-Loire, à l’effet de juger les coupables, un tribunal spécial. À ce moment, on ne les tenait pas encore. Au lendemain de l’événement, on avait emprisonné deux propriétaires de Touraine, MM. Cazenac de Castres et Mounet. Ils purent établir qu’ils étaient étrangers à l’attentat. Un excès de précautions les fit garder en prison durant plusieurs mois, malgré les démarches de M. Clément de Ris, qui les savait innocents. Mais on cherchait d’un autre côté. La police fut soudain tirée de ses perplexités par un sieur Charles Gondé, de Romorantin, personnage méprisable, appartenant à la lie du parti royaliste, mêlé à l’affaire, et qui, pour prix de ses dénonciations, obtint sa grâce. Il dénonça comme principaux coupables le marquis Dumoustier de Canchy, habitant Chartres, le beau-frère de ce dernier, comte de Mauduisson, établi à Nogent-le- Rotrou, un ancien officier nommé Renard, et Gaudin, dit Monte-au- Ciel, précédemment condamné à mort comme voleur de grand chemin. Des pièces de police incomplètes et obscures, il ressort qu’au dire de Gondé il y avait eu accord entre ces divers personnages pour se procurer, coûte que coûte, des ressources en vue de rallumer la guerre civile. Les noms de quelques riches propriétaires tourangeaux auraient été mis dans un chapeau, et le sort aurait désigné M. Clément de Ris aux premières tentatives des inventeurs de ce système de brigandage. Peu de jours avant l’enlèvement, ils étaient venus, sous prétexte de se baigner dans le Cher, reconnaître les bois où ils devaient opérer. Ils avaient eu pour complices un ancien émigré, Pierre Aubereau, d’Orléans, M. et Mme Lacroix, propriétaires du château de l’Ébeaupinais, aux abords duquel on avait trouvé des armes, et enfin le fermier de ceux-ci, Jourgeron. C’est dans la ferme du Portail -exploitée par ce dernier -que M. Clément de Ris avait été séquestré. Sur des attestations si formelles, ces divers individus furent successivement arrêtés, à l’exception de Renard, qu’on ne voit pas figurer parmi eux, soit qu’il se fût enfui, soit qu’en ce qui le concernait l’accusation de Gondé eût été reconnue fausse. En revanche, en dehors de ceux qu’avait désignés celui-ci, la police s’empara d’un médecin, Leménager, et de Charles-Marie Leclerc, de Néac (Gironde). Leménager fut signalé par l’un des domestiques de M. Clément de Ris comme ayant pris part à l’enlèvement; Charles- Marie Leclerc fut arrêté à Poitiers. Son passeport était irrégulier. Dans sa valise, on trouva un costume de hussard. Interrogé, il se déconcerta. Sans qu’aucune allusion eût été faite aux soupçons qui pesaient sur lui, il déclara qu’il était innocent du crime dont les auteurs étaient recherchés. Amené à Tours, il fut mis en présence de Mme Bruley, l’amie de Mme Clément de Ris, qui déclara formellement le reconnaître. Le fermier Jourgeron et sa femme confirmèrent les dires de Gondé, en ce qui touchait le ménage Lacroix. Lacroix leur avait donné l’ordre de recevoir et de garder M. Clément de Ris. Mme Lacroix apportait elle-même, tous les jours, à la ferme du Portail, la nourriture destinée au prisonnier. La divulgation de cette circonstance détermina son arrestation. Elle fut envoyée à Paris, conduite devant Fouché et, après un interrogatoire auquel il présida lui-même, enfermée au Temple. Depuis plusieurs semaines, son mari se cachait. En apprenant la grave mesure prise contre elle, il sortit de sa retraite, partit pour Paris et alla la réclamer. La police écouta ses réclamations et le garda. Que se passa-t-il entre le ministre et ces deux malheureux? On peut le deviner en constatant qu’en dépit d’une complicité qui ne pouvait plus être niée ils échappèrent à la peine capitale. Il est vraisemblable qu’ils fournirent les preuves de la culpabilité de Canchy, de Mauduisson et de Gaudin. Il existe aux Archives une lettre de Mme Lacroix, écrite par elle au ministre de la Police, le 29 janvier 1808, et qui révèle le caractère et la portée du service qu’elle avait rendu. Cette lettre est ainsi conçue: «Monseigneur, je me trouve obligée de renouveler à Votre Excellence la demande d’un instant d’audience et de la renouveler avec la plus vive instance. Forcée de voir des amis de M. Clément de Ris, je n’ose souvent répondre à toutes les questions qui me sont faites sur cette malheureuse affaire. Ne pouvant éviter de me trouver bientôt avec M. Clément de Ris lui-même, je désirerais vous entretenir avant cette entrevue, que je ne puis ni refuser ni accepter avant de savoir vos intentions. Je prie Votre Excellence de me les faire savoir et de me tirer de l’incertitude où je suis sur la conduite que je dois tenir avec les différentes personnes avec lesquelles je suis obligée de me trouver.» IV L’arrestation des époux Lacroix en entraîna plusieurs autres. Le marquis de Canchy et le comte de Mauduisson furent pris chez eux, bien qu’ils protestassent avec énergie de leur innocence. On découvrit Gaudin à Caen, où il vivait caché. Tous trois furent conduits à Paris et incarcérés au Temple. Il y eut en outre des mandats d’arrêt contre Lacaille, Jacquet et Guéry, ce dernier garçon charcutier. On leur reprochait d’être les amis du médecin Leménager. Un ancien dragon, nommé Mandat, fut recherché parce que, comme l’un des individus soupçonnés, il avait une blessure à la main. Un sieur Dubois-Papon était borgne. Son infirmité faillit lui être fatale. On se souvient qu’un borgne avait été vu parmi les bandits par le maire de Veretz. Pour moins encore, un jeune propriétaire des environs de Blois se trouva compromis. La veille du crime, il était à Tours. Il y avait acheté une selle anglaise. Puis, invité à aller au théâtre, il avait refusé, en alléguant qu’on l’attendait à Loches. Il était parti en emportant sa selle. Bientôt, d’ailleurs, ces divers incidents furent tirés au clair. La police ne retint que les inculpés contre lesquels se dressaient des charges positives. Dans le courant de février, ils étaient ramenés à Tours, où l’instruction se poursuivit sans désemparer. À l’exception des époux Lacroix et de leur fermier Jourgeron, tous les accusés persistaient à se dire innocents, Gaudin, lui-même, bien qu’il eût contre lui son passé et une condamnation à mort. MM. de Canchy et de Mauduisson invoquaient un alibi. Le premier alléguait que, le soir du crime, il avait dîné chez le maire de Veretz. À l’appui de cette allégation, il produisait onze témoins. Le second en produisait six, attestant sa présence à une grande distance du théâtre de l’événement. Mais à ces dires, l’instruction opposait d’autres témoignages, parmi lesquels ceux des Lacroix et des Jourgeron. À Mauduisson, elle présentait son nom inscrit de sa main sur le registre d’un logeur. Il objectait, de son côté, que ce n’était point là son écriture. Des experts désignés pour en décider ne parvenaient pas à se mettre d’accord. Aubereau affirmait qu’à l’heure du crime il était malade et alité. Mme Bruley était seule à reconnaître Charles-Marie Leclerc. Quant au chirurgien Petit, il s’obstinait à ne reconnaître personne. Il se contentait de faire remarquer que les auteurs du rapt ne s’étaient présentés à lui que le visage couvert. M. Clément de Ris aurait pu sans doute éclaircir le mystère. Au moment de l’enlèvement, il avait vu les traits des bandits. Mais il se retranchait derrière sa qualité de sénateur pour refuser de comparaître. Il ne figura dans l’instruction et au procès que par d’insignifiantes notes écrites. Sa femme et son fils observaient la même attitude. Les libérateurs de Clément de Ris, dont on attendait la lumière, Bourmont, La Poterie, Sourdat, Robert Couteau, Salaberry ne parurent pas davantage. Ils étaient incarcérés ou fugitifs. C’est dans ces conditions qu’à la fin de juin 1801 cette ténébreuse instruction fut close. Charles-Marie Leclerc, Leménager, de Canchy, de Mauduisson, Aubereau et Gaudin étaient renvoyés devant le tribunal spécial comme accusés principaux, les époux Lacroix et Jourgeron comme complices. Les ordres adressés de Paris aux autorités judiciaires d’Indre-et-Loire insistaient sur l’obligation qui s’imposait au tribunal de rester sourd aux idées de clémence et de se montrer impitoyable dans l’application des peines. L’audace croissante des rebelles dans le Midi et dans l’Ouest, leur entente persévérante avec les émigrés réfugiés en Angleterre, le rôle louche des Anglais dans ces complots incessants ne permettaient pas l’indulgence. Sur divers points du territoire, des bandes formées de chouans et de déserteurs continuaient à compromettre la sécurité des routes. Au moment même où allait commencer le procès des individus accusés d’avoir organisé l’enlèvement de M. Clément de Ris, le Journal de Paris, dans son numéro du 9 juin 1801, après avoir constaté qu’en moins de six semaines la police avait arrêté quarante-deux émigrés rentrés sans autorisation, ajoutait que, sur l’un d’eux, on avait trouvé une note dont il donnait le texte et que nous reproduisons en sa forme laconique et mystérieuse: «Fais mettre au nom de M. Hingaux. -Arrestation de la diligence de la Ferté-Bernard, fonds appartenant à des particuliers. -Enlevé à un général cinq chevaux, un cabriolet et son argent. -Pillage d’une vieille comtesse, bijoux; elle n’a dû la vie qu’à un diamant qu’elle avait au doigt. -L’affaire Clément de Ris. -La diligence de Charenton. -La mort de M. Joubert de Margadel. -Volé quatre-vingt-dix louis doubles à un marchand de boeufs, volé et assassiné. -Volé deux cents louis qu’on lui avait remis en dépôt pour un officier de M. C. -Volé à un évêque, compagnon de route, une centaine de guinées d’or.» Pour compléter cet inventaire révélateur des exploits d’un brigand de cette époque, il convient d’ajouter que la police ne tardait pas à acquérir la preuve qu’aucune de ces annotations n’était mensongère et qu’elles répondaient toutes à quelque méfait à la charge des chouans. En présence de ces actes criminels, les juges ne pouvaient être disposés à la pitié pour les coupables qu’on amenait devant eux. Il fallait de terribles exemples et d’inexorables répressions. Bonaparte les attendait de leur fermeté. Lors du procès Rivoire, l’année précédente, il avait prouvé qu’il punissait la faiblesse des juges aussi sévèrement que le crime lui-même, quand ils hésitaient à venger les lois outragées. On peut s’expliquer maintenant en quelles dispositions le tribunal spécial de Tours aborda ce procès. Dans l’affaire qui lui était soumise, il s’en fallait que les circonstances fussent présentées aussi clairement qu’elles viennent de l’être, à la lumière des pièces officielles. Bien des points n’avaient pas été élucidés, restaient obscurs et quand on désignait aux juges des gens qu’on leur disait coupables, ils ne pouvaient que s’incliner. Les accusés auraient pu objecter que leur grâce avait été promise à Bourmont quand il s’était entremis pour les empêcher de consommer leur forfait et pour obtenir d’eux la liberté de M. Clément de Ris. Mais rappeler cette promesse eût été avouer ce qu’ils persistaient à nier, et Bourmont, qui seul avait autorité pour la rappeler, puisque c’est à lui qu’elle avait été faite, était détenu. Au surplus, à supposer qu’il y eût eu des engagements, Bonaparte et Fouché devaient considérer que le complot de la machine infernale survenu depuis les avait effacés. On va voir cependant que, malgré tout, les membres du tribunal firent preuve d’indépendance et de courage. Ils n’étaient pas inaccessibles à la commisération. Parmi les accusés, il en était deux, le marquis de Canchy et le comte de Mauduisson, en faveur desquels se multipliaient des démarches pressantes et actives. Elles étaient dirigées par une jeune femme, la marquise de Canchy, qui niait énergiquement la culpabilité de son mari et de son frère. Elle assiégeait les juges, s’efforçait de les émouvoir par ses supplications et ses larmes. Elle avait appelé à son secours deux avocats illustres: Chauveau-Lagarde et Pardessus. Elle leur avait communiqué son ardeur et sa foi, et le tribunal, impressionné par son héroïsme, cherchait à sauver la vie des inculpés sans encourir la colère de Bonaparte. L’absence de M. Clément de Ris fournit aux juges le moyen de procédure qui devait les empêcher de prononcer la condamnation. Les avocats tirèrent de cette absence leurs principaux arguments et ces arguments produisirent l’effet qu’ils en attendaient. Le ministère public avait requis la peine de mort contre Canchy, Mauduisson, Gaudin et Lacroix, contre Mme Lacroix une condamnation à vingt-quatre ans de prison, à six ans contre le fermier Jourgeron et sa femme. Le tribunal répondit à son réquisitoire en rendant un jugement qui concluait à une instruction nouvelle, «attendu, y était-il dit, que Clément de Ris, sa femme et son fils n’ont pas été cités, qu’on ne les a pas confrontés avec les accusés et qu’on ne sait s’ils persistent dans leurs premières déclarations». La cour de cassation cassa ce jugement sans prononcer sur le fond et uniquement pour des causes tirées de l’incompétence de ceux qui l’avaient rendu. Elle renvoya l’affaire devant le tribunal spécial d’Angers, qui fut composé pour la circonstance de quatre juges de la cour criminelle de Maine-et- Loire et de trois officiers. Devant cette nouvelle juridiction, le procès se déroula tel qu’il s’était déroulé devant la première. Clément de Ris ne parut pas, malgré les réclamations réitérées des défenseurs. Le chirurgien Petit persista à ne reconnaître aucun des accusés. On ne vit ni Bourmont, ni aucun des chouans qui avaient opéré la délivrance du sénateur et le ministère public, à Angers, présenta les mêmes conclusions qu’à Tours. L’arrêt fut rendu le 2 novembre, Canchy, Mauduisson et Gaudin étaient condamnés à mort, les époux Lacroix à six ans de gêne et à quatre heures d’exposition sur l’échafaud; les autres accusés acquittés. En entendant prononcer cette sentence, la marquise de Canchy, qui avait assisté aux débats, voulut se suicider. Chauveau-Lagarde lui arracha des mains le pistolet dont elle allait se servir et l’emmena, en lui donnant l’espérance que sa douleur attendrirait le premier Consul et lui arracherait un décret de grâce. Tandis qu’au milieu de l’émotion générale les accusés quittaient la salle d’audience, dans celle où venaient de se retirer les juges se passa une scène qui n’est pas la moins extraordinaire de cette dramatique affaire, si féconde en péripéties mystérieuses. L’un d’eux, le capitaine adjudant Virot, attaché à l’état-major de la 22e division militaire, refusait de signer le jugement, en déclarant que les malheureux qu’on venait de condamner n’étaient pas les vrais coupables. -Les coupables me sont connus, disait-il. Ce sont des agents de police. Ils ont été exilés en Angleterre. J’ai visé moi-même leurs passeports. Les instances de ses collègues ne purent changer son attitude. Le même jour, il partait pour Paris, afin d’y faire entendre la vérité. En y arrivant, il courut aux Tuileries. Bonaparte était absent. Il parvint à Joséphine. Elle l’écouta, mais déclara ne vouloir se mêler de rien. Il se présenta alors chez le ministre de la Justice. Il y apprit que les condamnés venaient de subir leur peine. Ils avaient été exécutés le 3 novembre, à dix heures du matin. À cette date, le général Girardon, commandant à Angers, écrivait à Fouché: «Citoyen ministre, le jugement rendu hier par le tribunal spécial, qui a condamné à mort Gaudin, dit Monte-au-Ciel, Canchy et Mauduisson est exécuté. Lacroix et sa femme ont subi l’exposition. La ville d’Angers est tranquille, et malgré les différentes sensations que les débats et les talents des défenseurs avaient fait naître, la décision du tribunal qui jouit de l’estime universelle a imposé silence et a été respectée. La ville est tranquille.» À un détail près, cette lettre disait vrai. Ce détail est celui- ci. Pendant que Mme Lacroix était attachée au pilori, un bouquet fut jeté à ses pieds. On raconta qu’un courrier parti de Paris avec l’ordre de faire surseoir à l’exécution était arrivé à Angers au moment où la tête de Canchy venait de tomber. Il n’y a pas trace de cet incident dans les pièces qui ont passé sous nos yeux, et les dispositions du premier Consul envers les chouans ne permettent pas d’y ajouter foi. Bonaparte avait voulu une condamnation et il entendait que le dernier mot de cette affaire restât à la loi. À la distance où nous sommes de ces événements, alors que sont éteintes les passions ardentes qui les avaient rendus possibles, il est permis d’en parler en toute liberté. C’est même un devoir pour l’historien qui en entreprend le récit de tirer la vérité des obscurités et des contradictions qu’il rencontre sur son chemin. Or, la vérité, ici, n’est que trop claire. Ce furent bien les vrais coupables que condamna le tribunal d’Angers. S’il en eût été autrement, lorsque, après la chute de l’Empire, le gouvernement des Bourbons encourageait et accueillait les protestations des victimes frappées à tort, les descendants des condamnés du 2 novembre 1801 n’eussent pas manqué de protester et de réclamer justice. À la preuve qui résulte de leur silence, vient s’ajouter celle qui résulte du silence de Bourmont. Les coupables, il les connaissait puisqu’il avait traité avec eux de la délivrance de M. Clément de Ris. Comment admettre que, leur ayant si longtemps survécu, il n’aurait pas considéré comme une obligation d’honneur de proclamer plus tard leur innocence et de dévoiler les intrigues qui les avaient envoyés à l’échafaud. Il s’est abstenu de le faire parce qu’il ne pouvait pas le faire. La protestation véhémente du capitaine Virot, membre du tribunal, ne saurait infirmer l’opinion que nous exprimons ici. En déclarant que les coupables étaient des agents de police connus de lui, et qu’il avait visé leurs passeports, au moment où ils partaient pour l’exil, il se trompait; à moins que, touché par les larmes de la marquise de Canchy, il n’eût imaginé ce stratagème, avec l’espoir de sauver le mari et le frère de cette infortunée. N’est-il pas d’ailleurs bien invraisemblable que Fouché eût frappé d’une peine quelconque, même simulée, les agents qui l’avaient servi? Les frapper, n’était-ce pas avouer qu’ils avaient démérité? D’ailleurs, dans quel but les eût-il frappés? Pour s’assurer leur silence? Mais, en les éloignant de lui, et en les envoyant à Londres, alors rempli d’émigrés, il les eût par trop exposés à la tentation de raconter autour d’eux les bizarres circonstances de l’événement auquel ils avaient participé. Et s’ils n’avaient pas parlé à ce moment, n’auraient-ils pas parlé plus tard? L’intérêt de Fouché, à supposer qu’il les eût employés à une besogne aussi louche qu’inutile, lui commandait de les garder sous sa main et de mesurer sa faveur à leur discrétion. Tout autre est la réalité. Il n’est que trop certain qu’à cette époque, les chouans, amnistiés ou non, ne voulaient pas se résoudre à considérer la partie comme perdue et leur défaite comme irréparable. Après le 18 Brumaire, ils se flattèrent de l’espoir que Bonaparte allait rappeler Louis XVIII. Leur soumission au commencement de 1800 leur fut dictée tout autant par cette espérance que par le sentiment de leur impuissance. Quand ils eurent acquis la certitude qu’ils s’étaient trompés, que Bonaparte ne travaillait qu’à consolider et agrandir son pouvoir dictatorial, exaspérés par la mort de Frotté, encouragés par l’attitude de Georges, ils rêvèrent de reprendre les armes. Les ressources leur manquant, ils entreprirent de s’en procurer à tout prix. Chacun d’eux apporta dans l’entreprise ses aptitudes et son tempérament, qui la ruse, qui la violence. C’est à la violence qu’eurent recours les plus résolus et les plus intrépides, et comme à ce métier on se pervertit rapidement, on vit d’honnêtes gens devenir des bandits. La sincérité de leurs convictions justifiait à leurs yeux leur conduite. Il faut leur tenir compte aussi des habitudes prises durant de longues années de guerre civile, des moeurs léguées à la France par la Terreur et de leur ardeur à servir le Roi. C’est à ce point de vue qu’il est indispensable de se placer pour apprécier les hommes de cette époque et leurs actes. L’enlèvement d’un sénateur par des gentilshommes que leur éducation semblait détourner de tels moyens, le pillage de sa maison, les procédés employés pour lui extorquer une rançon, tant d’autres forfaits analogues ne furent que la conséquence de convictions poussées à l’extrême. Quant à la version qui fait de Fouché, à son profit personnel, l’artisan et le metteur en oeuvre de cette sinistre aventure, j’ai exposé, au cours de ce récit, les arguments et les raisons qui la contredisent. En toute cette affaire, le ministre de la Police n’encourut qu’un reproche, c’est d’avoir méconnu les promesses de clémence qu’il avait faites, et violé la parole donnée à Bourmont. Et encore peut-on ajouter à sa décharge, encore qu’il mérite si peu d’être défendu, qu’entre l’heure où il promit et celle où il oublia qu’il avait promis, s’accomplirent des événements qu’il ne pouvait prévoir et qui ne lui permirent pas de tenir. Le Meurtre D'Audrein. Evêque Constitutionnel De Quimper. I Quelques semaines après l’aventure du sénateur Clément de Ris, le 19 novembre 1800, vers huit heures du soir, dans une salle de la résidence épiscopale de Quimper, l’ancien conventionnel Audrein, évêque constitutionnel du diocèse, attendait le départ de la diligence de Brest, qui devait le déposer à Morlaix, où il était attendu le lendemain pour donner la confirmation. Au seuil de cette nuit brumeuse et froide, sa solitude lui pesait. Elle emplissait son esprit de réflexions douloureuses, et, malgré lui, le ramenait vers son passé de prêtre apostat et de régicide, ce passé qui, maintenant, se dressait sur sa tête et menaçait de l’écraser. Le département du Finistère n’avait point participé aux campagnes royalistes de l’Ouest. Tandis que le Morbihan, les Côtes-du-Nord, la Vendée prenaient les armes, il demeurait sourd aux pressants appels des insurgés, défendait contre eux ses frontières, que ses gardes nationales ne franchissaient qu’à de rares intervalles, pour aller au delà aider à la répression des soulèvements. «Pressé entre les Anglais et les chouans, est-il dit dans un rapport au conseil des Cinq-Cents, le Finistère a réussi à repousser la descente des uns et à se garantir de l’invasion des autres. On ne s’y est armé que pour la défense de la liberté, qui, chassée des autres parties de l’Ouest, y a toujours trouvé un refuge assuré.» Pour être sincère, ce rapport aurait dû dire qu’en fait de liberté le Finistère avait connu surtout la persécution religieuse. Elle s’y était déchaînée âpre et violente et exercée pendant dix ans avec des excès de rigueur, inspirés par l’esprit terroriste et jacobin. Les prêtres qui refusaient de prêter serment à la constitution civile du clergé, les fidèles qui approuvaient leur résistance avaient été l’objet de vexations odieuses, encouragées par le clergé constitutionnel et par les deux évêques assermentés, Expilly et Audrein, qui, de 1790 à 1800, administrèrent successivement le diocèse en dépit des protestations du Pape qui s’abstenait de conférer l’institution canonique à eux et à leurs pareils. L’énumération des supplices, la liste des victimes emprisonnées, déportées, guillotinées, constituent pour l’Église de Bretagne un glorieux martyrologe. C’est du souvenir ravivé de ces jours de sang et de violence que, ce soir-là, s’alarmait Audrein. Les temps étaient bien changés. Bonaparte, devenu premier Consul, le coup d’État de Brumaire accompli, on commençait à parler d’une entente entre le gouvernement de la République et la cour de Rome pour la réorganisation du culte proscrit. Un vent de réaction soufflait déjà d’un bout à l’autre du département, menaçant ceux qui, depuis tant d’années, le tyrannisaient. Quelles vengeances n’avaient pas à redouter les hommes sans conscience qui, comme Audrein, s’étaient avilis, par peur ou par fanatisme, jusqu’à n’être que les instruments des iniquités révolutionnaires! Sans doute, l’insurrection vendéenne venait de prendre fin. Réduits à l’impuissance et sur la foi des traités qui leur accordaient amnistie pleine et entière, les révoltés, pour la plupart, déposaient les armes, rentraient dans leurs foyers en promettant d’y vivre, désormais, paisibles et soumis aux lois. Mais d’autres avaient refusé de souscrire aux engagements qu’on voulait leur imposer. Ils tenaient la campagne, venaient jusqu’aux portes de Quimper, formés en bandes isolées, qui se grossissaient peu à peu de tous ceux que le regret d’avoir promis de ne plus combattre attirait hors de leur retraite. Ces bandes opéraient contre les anciens terroristes et les acquéreurs de biens nationaux. L’une d’elles, la plus redoutable, commandée par un jeune habitant de Quimper, Charles-François Le Cat, dit la Volonté, originaire d’Audierne, âgé de vingt-quatre ans et se qualifiant d’écrivain, était devenue en quelques semaines l’effroi du pays. À Stréraou, à Rosporden, à Saint-Thois, à Lamotte, ailleurs encore, chez les percepteurs, chez les notaires, chez de riches cultivateurs, elle avait signalé son passage par des vols avec effraction et des sévices contre les personnes. Au moment de se mettre en route, Audrein évoquait-il par la pensée le sort qui l’attendait s’il tombait aux mains des hommes terribles dont se composait la bande de Le Cat? Il est permis de le croire, à en juger par l’angoisse qui lui serrait le coeur et par la résolution qu’il avait prise de partir seul, la nuit, par la voiture publique, où, sans doute, ceux qu’il redoutait ne s’aviseraient pas de l’aller chercher. Il se savait détesté. Depuis plusieurs jours, sous des formes diverses, des menaces sinistres étaient arrivées jusqu’à lui. Des ordures avaient été déposées dans son église cathédrale avec le dessein avoué de lui faire injure. Il était ouvertement désigné aux vengeances et ne pouvait l’ignorer. Peut-être se répétait-il, à cette heure, les arguments à l’aide desquels il aurait pu justifier sa conduite dans le passé s’il eût été contraint d’en rendre compte. Aucun de ses actes ne permettait de le considérer comme un homme méchant ou cruel. Prêtre, il avait prêté serment à la constitution civile du clergé. Mais c’était à ses yeux l’unique moyen de sauver la religion. Membre de la Convention, il avait voté la mort du Roi, mais sous la réserve d’un sursis à l’aide duquel il croyait pouvoir épargner à l’infortuné Louis XVI les horreurs de l’échafaud. Avant et après, en plus d’une circonstance, il s’était montré humain et généreux. Pendant les massacres de Septembre, il s’était entremis pour les arrêter. Plus tard, il avait contribué à tirer du Temple Madame Royale et à l’envoyer en Autriche. Mais de quel poids pouvaient peser ces actes accidentels, en regard de tous ceux que lui reprochaient les catholiques bretons, victimes de la plus effroyable persécution religieuse? De ces persécutions encouragées par sa présence, le serment qu’il avait prêté en violation des droits du Saint-Siège, sa participation aux crimes révolutionnaires et deux années d’épiscopat le rendaient responsable au même degré que s’il en eût été l’instigateur. Il n’avait donc aucune grâce à espérer s’il tombait aux mains des chouans et les précautions dont il s’entourait pour leur échapper ne sauraient être considérées comme superflues. II L’heure fixée pour le départ de la diligence approchait. Il prit son chapeau, jeta son manteau sur ses épaules et sortit, après s’être assuré que les valises qui contenaient ses vêtements sacerdotaux avaient été portées au bureau des Messageries. La résidence épiscopale étant située sur le pont Sainte-Catherine, il devait, pour arriver à la diligence, traverser la place Saint- Corentin. Comme il s’y engageait un homme surgit de l’ombre, et le salua de ces mots: -Bonsoir, Audrein; nous ne te reverrons plus. Il passa sans répondre, peut-être sans comprendre. Quelques instants après, il prenait place dans la voiture où, déjà, se trouvaient quatre voyageurs: trois dans l’intérieur, un sur le siège à côté du conducteur. Elle se mit en route au moment où sonnaient neuf heures à l’horloge de la cathédrale. L’évêque se tenait dans son coin, serré dans son manteau, son chapeau sur les yeux, ne parlant pas, comme s’il eût tenu à ne pas se faire reconnaître. Bientôt, sans doute, il s’assoupit et ses compagnons comme lui. Le voyage se poursuivit ainsi jusque vers minuit. Brusquement et comme on arrivait à la descente de Saint-Hervé, qui se trouve en avant de Châteaulin, un coup de fusil fut tiré, d’un des côtés de la route, sur le conducteur, accompagné de ces paroles prononcées par une voix d’homme: -Halte-là! Arrête, coquin! En même temps, le courrier allant vers Brest, parti de Quimper derrière la diligence, la rejoignit. Les deux voitures durent s’arrêter, entourées d’individus armés, au nombre d’une douzaine, vêtus les uns d’habits bourgeois, les autres comme des paysans. Il n’y avait pas à s’y tromper. C’était la bande de Le Cat. Le conducteur de la diligence et le courrier furent sommés de descendre de leur siège et de livrer l’argent qu’ils portaient. Ils déclarèrent l’un et l’autre qu’ils n’en avaient point appartenant à l’État. À l’appui de leurs dires, et comme on menaçait de les fusiller s’ils avaient menti, ils montrèrent la feuille de chargement dont ils étaient munis. -C’est bon, dirent les inconnus; nous allons visiter la diligence. Malheur à vous si vous nous trompez. Ils ouvrirent la portière, ordonnèrent aux voyageurs de sortir de la voiture et d’exhiber leurs passeports. Tous obéirent, à l’exception d’Audrein. Le vieux prêtre mesurait l’étendue du péril qui venait de se dresser devant lui, et peut-être espérait-il s’y dérober en évitant de se montrer. -Je n’ai pas de passeport, dit-il. -Descendez tout de même, lui fut-il répondu. Mais il ne bougeait pas. Alors, le chef de la bande, Charles- François Le Cat, reconnaissable à sa carmagnole bleue, à son gilet rouge, à son pantalon garni de cuir et à son chapeau enveloppé de toile cirée, s’élança dans la voiture et saisit Audrein au collet, en dirigeant sur son visage la lumière d’une lanterne dont il s’était emparé. -Je te reconnais, Audrein le louche! s’écria-t-il. C’est toi que je cherchais. Tu as voté trois fois la mort du Roi sous trois noms différents. Tu vas mourir. Quoique déjà d’un grand âge, Audrein possédait encore assez de vigueur pour résister. Il se débattait. Dans cette courte lutte, il mordit son agresseur à la main gauche et si profondément que, plus tard, ce fut cette morsure qui dénonça Le Cat. Mais ce dernier l’entraînait, le jetait hors de la voiture en appelant à l’aide. Audrein tomba dans les bras d’un nommé Lemoine qui, en voulant l’arrêter, fut mordu à la main droite. Furieux, Lemoine arma son fusil, fit feu. L’amorce ne prit pas. Audrein s’enfuyait en demandant grâce. Un coup de feu le renversa sur l’avant-train de la voiture. -Achevez-le, ordonna Le Cat. Une nouvelle détonation se fit entendre et le malheureux, atteint d’une balle dans le dos, tomba pour ne plus se relever. Ceci est la version qui servit de base à la procédure. Il en est une autre d’après laquelle les meurtriers, s’étant érigés en tribunal, auraient enjoint à Audrein de revêtir ses habits sacerdotaux, de coiffer sa mitre, de prendre sa crosse, l’auraient jugé, condamné à mort et fusillé. Sous cette forme, le meurtre est plus tragique, la scène plus théâtrale. Mais les pièces officielles et les dépositions des témoins ne permettent pas de la considérer comme authentique, et, sans doute, elle fut inventée après coup. Quoi qu’il en soit, Audrein avait péri. Alors, les meurtriers rassurèrent les voyageurs, glacés par l’épouvante, les firent remonter en voiture et ordonnèrent au conducteur et au courrier de se remettre en route. -Nous ne sommes pas des voleurs, dirent-ils; nous sommes des royalistes. Nous sommes plus contents d’avoir tué cet homme que si nous avions trouvé cent louis. Le lendemain, le cadavre d’Audrein fut relevé sur la route, et procès-verbal dressé par le juge de paix de Châteaulin. On l’avait dépouillé de sa redingote et de quelques papiers. Mais ses valises ouvertes gisaient à côté de lui avec les objets qu’elles contenaient. Sa bourse était dans sa poche, on n’y avait pas touché. Dans la relation romanesque que je viens de citer, il est dit encore que les chouans enlevèrent sa mitre, sa crosse, et, avant de s’éloigner, mirent dans une de ses mains une boîte renfermant du saint chrême, dans l’autre, un mandement qu’il venait de publier. III Une instruction judiciaire s’ouvrit aussitôt à Quimper. Mais d’abord elle demeura infructueuse. En dépit d’innombrables arrestations, on ne parvint pas à se saisir des assassins: ce ne fut qu’au bout de quelques mois, que, l’un d’eux ayant été pris, on put reconstituer les circonstances du crime et en connaître les auteurs. Ils étaient au nombre de douze. L’acte d’accusation les désigne comme suit: «La Grandeur, tué dans une action depuis l’événement, Baudau, sabotier, dit Sans- Quartier, Lemoine, domestique, dit Pot-Quimper, Jaouen, tisserand, demeurant chez Yves Petillon, François Legrand, surnommé Sans- Chagrin, Jean Ropars, valet, cultivateur à Tremarec en Briec, Jean Laguilly, mort depuis dans les prisons de Brest, Daniel Poulien, valet, cultivateur chez François Raunoir, à Pennanech en Briec, un nommé Louis Allemand, déserteur, portant sur le bras l’empreinte du bonnet de la liberté, haut de cinq pieds quatre pouces, âgé d’environ trente ans et de figure maigre, Baptiste ou Legirarou, haut de cinq pieds quatre pouces, âgé de trente à trente-trois ans, marqué de petite vérole avec assez d’embonpoint, Michel, de petite taille, noir de figure, parlant bien français.» François Le Cat, dit la Volonté, commandait cette bande en vertu d’ordres supérieurs dont les originaux furent trouvés sur lui lors de son arrestation. En dépit de leur teneur mystérieuse, ces documents méritent d’être reproduits. Ils témoignent d’une organisation qui fut assurément l’oeuvre des Comités royalistes demeurés debout et actifs après la pacification de l’Ouest. L’un de ces ordres est ainsi conçu: «Monsieur La Volonté ira prendre les instructions et fera l’exécution convenue ou sur la route ou au lieu même; il en rendra sur-le-champ compte. Il s’informera lorsque les étoffes seront prêtes et s’il croit pouvoir enlever une diligence, il en enlèvera tous les fonds et conservera les étiquettes des sacs qu’il fera déposer en maisons sûres. Il ramassera sur les cantons des contributions et des hommes sur le canton d’Elliant. Si d’anciens officiers le rejoignent, il les fera m’écrire. Enfin, il fera jusqu’à la fête des Rois tout ce qui lui paraîtra utile pour le parti du Roi et correspondra directement avec moi.» Cette pièce est signée: Renaud. Sous la même signature, en voici une autre non moins claire: «Monsieur, les nouvelles sont excellentes. Annoncez à tous les gas qu’ils prennent courage, qu’ils se rapproprient et s’instruisent. Levez des contributions partout. Activez le canton d’Elliant. Propagez la désertion des soldats. Faites rejoindre tous les jeunes gens à caractère. Notez tous les coquins dans toutes les paroisses. Travaillons jour et nuit. Les moments vont être précieux. Ramassez partout tout l’argent possible pour la correspondance, les habillements, etc., etc. Soyez en garde contre les fouilles, les espions et notez les dénonciateurs. Tout va bien.» Ce billet n’a d’autre adresse que celle-ci: «À La Volonté.» C’était le sobriquet donné à François Le Cat. Georges Cadoudal était en ce moment en Bretagne, cherchant à gagner l’Angleterre et, en attendant de pouvoir partir, à se défendre contre les ténébreuses entreprises de la police. Il avait avec lui ses principaux lieutenants: De Bar, Guillemot dit le roi de Bignan, La Haye Saint-Hilaire. Quand on a pu constater quels sentiments d’ardente haine ces hommes violents nourrissaient contre les pouvoirs publics, il est bien difficile d’admettre qu’ils demeurèrent étrangers à la rédaction de ces ordres et par conséquent aux criminels excès qui les suivirent. Ces excès furent innombrables. On ne saurait les énumérer. Mais il suffira d’en citer deux pour donner une idée des autres. Les chouans de Le Cat conduits par leur jeune chef se présentent un soir, vers minuit, chez le notaire de Saint-Thois, un sieur Jacques Robin, connu par ses opinions révolutionnaires. Par la ruse, en prenant de fausses qualités, ils se font ouvrir. À l’aspect de gens armés, Robin recule. L’un d’eux court sur lui et, le menaçant de son pistolet: -Monsieur, vous êtes un gueux, lui dit-il, un coquin; il nous faut mille écus et nous les compter sur-le-champ ou la mort. La maison est envahie. Les armoires et buffets sont fouillés. Le capitaine de la bande, petit de taille et qu’on appelait Monsieur, trouve dans une armoire vingt-sept francs dont il se saisit. On fait subir à Robin toutes les angoisses de la mort. On l’oblige à se mettre à genoux, puis à se retourner comme pour le fusiller par derrière. -Va faire sa fosse, dit un des brigands à un autre. Son enterrement ne coûtera pas beaucoup. Épouvanté, Robin, qui n’a pas d’argent dans sa maison ou qui ne veut pas le livrer, rachète sa vie en souscrivant une obligation de trois mille francs. Le Cat s’en empare. Il la portait sur lui quand on l’arrêta. Quelques jours plus tard, tandis que la police cherchait les meurtriers d’Audrein, l’un d’eux, Lignarou, le second de Le Cat, fut averti qu’une paysanne de Coatguen, nommée Marie Littré, les avait dénoncés comme les auteurs probables du crime. Par ordre de Le Cat, il se rendit dans la commune un matin du mois de mars vers six heures. Il s’était fait accompagner de six de ses camarades, «tous armés, dit l’acte d’accusation, et vêtus de carmagnoles». D’un ton amical et sous un prétexte, ils invitèrent Marie Littré à sortir de sa maison. Elle les suivit sans défiance jusque dans un champ voisin. Là, ils l’étranglèrent. «Deux tirèrent pendant dix minutes au moins, en sens contraire, sur la corde qu’on lui avait mise au cou; un troisième l’assommait à coups de crosse de fusil.» Après l’avoir tuée, ils lui attachèrent au dos un écriteau portant ces mots en gros caractères: «Avis aux dénonciateurs.» Ils disparurent ensuite, non sans que l’un d’eux eût dit à un témoin de cette scène atroce: -Vois-tu cette malheureuse? Nous venons de la punir pour nous avoir dénoncés. Le même sort attend ceux qui l’imiteront. De tels faits étaient devenus fréquents en Bretagne depuis que la sinistre bande fonctionnait. Elle terrorisait la contrée. Les expéditions dirigées contre les scélérats qui la composaient avortaient toutes. En assassinant Marie Littré, elle mit le comble à ses forfaits. Du même coup, elle attira sur elle les fureurs exaspérées de la police qui, depuis si longtemps la poursuivait en vain. Le Cat enfin se laissa surprendre. Il avait dans ses poches des papiers compromettants et de l’or anglais. Avec lui furent arrêtés trois de ses complices: Lemoine, Ropars et Legrand. Ce n’étaient pas les plus coupables. Ceux-ci, à l’exception de Le Cat, avaient pris la fuite. Ils ne furent pas retrouvés. En revanche, on arrêta, sur de fausses dénonciations, deux jeunes gens, les frères Dubouays, et leur ami, un sieur Atry, qui avait pris part, comme eux, aux guerres de la chouannerie. Tous trois étaient innocents. Le tribunal spécial du Finistère devant lequel ils comparurent le proclama en les acquittant. N’ayant pu s’emparer que de quatre coupables, il vengea sur eux seul le crime auquel d’autres restés introuvables avaient participé. Le Cat et ses complices furent condamnés à mort. La sentence relative au premier porte qu’il sera conduit au lieu du supplice revêtu d’une chemise rouge. Mais il ne semble pas qu’elle ait été jamais exécutée. Histoire ou légende, il est de tradition à Quimper que Le Cat parvint à s’échapper de prison et à s’enfuir, grâce au dévouement de sa soeur. L’Agence Anglaise De Bordeaux. I Dans les premiers jours du mois d’août 1804, moins de six semaines après l’exécution de Georges Cadoudal, alors que la police traquait dans le Morbihan les derniers insurgés et se croyait au moment d’en finir avec eux, elle recevait du préfet de Nantes un avis qui la jetait en de nouvelles alarmes. Ce fonctionnaire signalait divers symptômes d’agitation en Vendée. Plusieurs anciens chouans, dont on avait depuis longtemps perdu les traces, venaient de reparaître dans le Bocage, et parmi eux des hommes considérés comme redoutables: Henri Forestier, le chevalier de Céris, Duchesne-Chénier et Bertrand-Saint-Hubert. Des rapports s’étaient aussitôt établis entre eux et divers individus fixés dans le pays, que leur passé de brigands devait, à toute alerte, exposer aux soupçons, bien qu’ils eussent bénéficié de l’amnistie générale proclamée en 1800, lors de la pacification de la Vendée. À la suite de conférences secrètes, ceux-ci s’étaient mis en campagne dans un but mystérieux. Le commissaire général de police de la Loire-Inférieure dénonçait leurs allées et venues. L’un d’eux, des plus ardents au temps de la chouannerie, Turpault, maintenant lieutenant des douanes à la direction de Lorient, était arrivé à Nantes en vertu d’un congé. Mais ce congé paraissait n’être qu’un prétexte. Turpault ne quittait plus Mme Bertrand-Saint-Hubert, installée dans cette ville depuis la disparition de son mari et surveillée par la police à raison du nom qu’elle portait. Un autre, Jean-Baptiste Gogué, ancien combattant en Vendée, où il était officier sous les ordres de Charette, établi depuis l’amnistie comme médecin à Boussaye, près Clisson, quittait fréquemment sa demeure sans rien trahir des motifs de ses absences. Daniel Daniaud-Duperrat, qui, lui aussi, avait fait le coup de feu contre les bleus, comme aide de camp de Lescure et de Sapinaud, et qui depuis tenait un magasin de liqueurs rue Jean-Jacques-Rousseau, à Nantes, partageait souvent l’existence nomade de Gogué. Un sieur Philippe Kémar, rentier à Clisson, se joignait à eux. À tout instant, ils partaient ensemble pour des destinations inconnues. Des réunions dont la police locale, encore qu’elle en ignorât l’objet, connaissait l’existence avaient lieu fréquemment dans les châteaux de la Vendée. Beaucoup de jeunes gens s’y rencontraient. On les croyait résolus à soulever le pays. En attendant l’heure marquée pour ce soulèvement, plusieurs d’entre eux s’étaient rendus à Paris, soit pour y chercher les ressources nécessaires à leurs projets, soit pour mieux dissimuler leurs intentions. Enfin, et c’était là ce que présentaient de plus inquiétant les avis du préfet de Nantes, il existait sur divers points du Bocage des dépôts de plomb, notamment chez l’abbé Jacqueneau, desservant de la Guyonnière. Que ces avis arrivassent à la police par la préfecture de la Loire-Inférieure, alors qu’elle eût dû les recevoir par celle de la Vendée, c’est ce dont d’abord elle ne parut pas surprise. Elle donna tous ses soins à discerner ce qu’il pouvait y avoir de fondé dans les avertissements qui lui étaient transmis. À ce moment, le comte de Bourmont, détenu depuis le mois de juillet 1801 dans la forteresse de Besançon, venait de s’en évader peu de jours après le marquis d’Andigné, avec son aide de camp Hingant de Saint-Maur. Ces évasions audacieuses, coïncidant avec les symptômes signalés en Vendée, permettaient de croire à l’imminence d’un mouvement insurrectionnel dont les fugitifs se préparaient à prendre la direction. Pour conjurer leurs complots, il convenait d’agir avec vigueur. Ordre fut expédié au préfet de la Vendée de redoubler de vigilance et de s’assurer avant tout si, comme on l’avait dit, existaient des dépôts de plomb à la Guyonnière ou ailleurs. D’autre part, le préfet de la Gironde et celui des Deux-Sèvres étaient invités à exercer une surveillance rigoureuse autour du «jeune La Rochejaquelein», celui qui avait épousé la veuve de Lescure. Louis de La Rochejaquelein habitait ordinairement au château de Citran, près de Bordeaux. Mais on avait remarqué que maintenant il s’en éloignait à tout instant sous prétexte d’aller visiter les propriétés qu’il possédait dans les Deux-Sèvres. Il s’agissait de se convaincre que tel était bien le but de ses voyages. Le dernier avait eu lieu au moment où arrivaient des plombs chez le curé de la Guyonnière. C’est grâce aux indiscrétions de celui-ci qu’on le savait. Interrogé par le sous-préfet de Montaigu, qui s’était transporté dans sa paroisse, l’abbé Jacqueneau n’avait fait aucune difficulté pour reconnaître que, depuis quelque temps, il était détenteur d’un dépôt de plomb, reçu des mains du médecin Gogué, et enfoui par prudence dans un champ de navets. Il révéla de même qu’il en existait plusieurs autres en divers endroits. Légalement, ces dépôts n’offraient rien de délictueux. Mais la participation de Gogué aux circonstances en lesquelles ils avaient été faits les rendait suspects. Gogué était mal noté dans les bureaux de Fouché. On ne croyait pas à la sincérité de sa soumission. Son nom, découvert dans une affaire jugée louche dès le premier moment, ne pouvait qu’aggraver les soupçons qu’avaient éveillés les avis de la police de Nantes. Le sous-préfet de Montaigu, stylé par son chef hiérarchique le préfet de la Vendée, n’ignorait rien de ces choses. Aussi s’efforça-t-il de tirer de l’abbé Jacqueneau plus que celui-ci ne voulait dire. Il n’en put rien obtenir qui fût compromettant pour Gogué. L’abbé Jacqueneau avoua seulement que les plombs lui avaient été expédiés sur l’ordre du médecin par un horloger de Nantes nommé Merland. On s’enquit aussitôt de ce dernier. Ses notes n’étaient pas meilleures que celles de Gogué. Il fut établi qu’on avait vu en sa possession peu de jours avant de l’or anglais. On découvrit chez lui un moule à balles et un modèle de roues d’artillerie. Mais il refusa d’expliquer à quel usage il destinait ces objets et l’emploi qu’il comptait en faire. S’il déclara avoir eu des rapports avec Turpault, s’il reconnut avoir vendu de concert avec lui des plombs à Gogué, c’est que la vérification de ses livres ne lui permit pas de le nier. On l’arrêta préventivement, ainsi que Turpault, en attendant que la vérité se fît jour en ce qui les concernait. On en revint ensuite à l’abbé Jacqueneau, avec l’espoir de lui en faire conter plus long. Mais ce desservant de village, ancien aumônier des armées vendéennes, était passé maître en l’art de ruser. Il égara si bien le sous-préfet de Montaigu que celui-ci, ne pouvant élucider cette mystérieuse affaire, se décida à expédier à Paris le trop récalcitrant abbé. Peut-être ce dernier ne demandait-il pas mieux que d’arriver jusqu’à Réal, qui dirigeait, sous les ordres de Fouché, une partie de la police de l’Empire. L’attitude qu’il prit en présence de ce haut fonctionnaire permet de le supposer. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que Gogué fut laissé en liberté. Il avait été interrogé lui aussi. Aux questions du sous-préfet, il se borna à répondre qu’en achetant des plombs, il opérait pour le compte d’un négociant de La Rochelle. Mais il négligea de le nommer. Le sous-préfet s’était contenté de cette réponse. Réal ne s’en contenta pas. Il avait vu l’abbé Jacqueneau, causé avec lui, et, volontairement ou non, celui-ci s’était laissé arracher les confidences les plus graves pour Gogué. En réalité, Gogué conspirait. Le commerce de plombs auquel il semblait se livrer n’était qu’un prétexte. Il conspirait pour les Bourbons avec Bertrand-Saint-Hubert, Turpault, Daniaud-Duperrat et toute une bande d’anciens chouans. Le négociant de La Rochelle, dont il avait parlé au sous-préfet de Montaigu, était leur complice. Il se nommait Orion de la Floullière. Comme Gogué, comme les autres, c’était un agent de l’Angleterre. Le métier devait rapporter gros, puisque Gogué qui vivait naguère misérable, n’ayant pas à lui vingt-cinq louis, avait passé subitement à un état d’aisance et venait de placer vingt-cinq mille francs. Quant au plomb accumulé dans les divers dépôts découverts, il était destiné à faire des balles. La gravité de ces révélations mettait en lumière la légèreté de conduite du sous-préfet de Montaigu. Une verte semonce lui fut adressée avec l’ordre de se saisir de Gogué: «J’espère que vous allez réparer cet oubli de vos devoirs.» Le préfet de la Vendée reçut également un blâme pour avoir laissé à son collègue de la Loire-Inférieure le soin de faire parvenir à la police des avertissements qu’il eût dû être le premier à transmettre. À l’ordre qui lui était donné d’arrêter les coupables s’ils étaient à sa portée, Réal ajoutait: «Lorsque vous ferez de pareilles arrestations, ayez toujours bien soin de saisir les papiers des individus arrêtés et de suivre bien exactement le fil des manoeuvres criminelles qu’ils pourraient vous indiquer.» Du reste, à l’heure où ces conseils arrivaient au préfet de la Vendée, son opinion était faite. L’enquête à laquelle il s’était livré tardivement venait de l’édifier sur la culpabilité de Gogué. Il avait expédié la gendarmerie à Boussaye pour s’emparer du médecin. La gendarmerie arriva trop tard. On pensa que Gogué s’était réfugié aux environs de Nantes. «Je vous invite à donner les ordres pour s’assurer de la personne de Gogué, écrivait le 29 août le préfet de la Vendée à son collègue; si je n’avais donné ma parole d’honneur de ne pas profiter des déclarations qui viennent de m’être faites confidentiellement, dès aujourd’hui je vous donnerais la preuve que c’est un conspirateur. Sans manquer à mes engagements, je puis vous assurer que j’en ai toutes les présomptions.» Des ordres analogues étaient envoyés de toutes parts en ce qui touchait les divers individus sur qui venaient d’être appelés les soupçons de la police. Pendant ce temps Réal achevait de confesser l’abbé Jacqueneau. Celui-ci confirmait ce qu’on savait déjà d’un commencement d’embauchage, pratiqué parmi de jeunes propriétaires de Bretagne et de Vendée, à l’effet de les rallier à la cause royale. Il ne désignait aucun de ceux qui s’étaient laissés enrôler. Mais la police était frappée par la présence à Paris d’un grand nombre de gens venus des départements de l’Ouest «en une saison qui n’est pas celle que choisissent ordinairement les provinciaux pour venir s’amuser dans la capitale». Elle les surveillait afin de s’assurer qu’ils ne se concertaient pas entre eux. Une surveillance analogue s’exerçait à Bordeaux sur les individus qui, en 1799, avaient fait partie de l’Institut royaliste, organisé dans cette ville lorsque le comte de Provence entreprenait de remanier le personnel de ses agents de l’Ouest. Parmi ces suspects se trouvait le marquis Louis de La Rochejaquelein, dont Réal avait signalé au préfet de la Gironde les fréquents déplacements. En peu de jours le marquis devenait, à son insu, l’objet d’un espionnage. Un soir, un agent du commissaire général de police de Bordeaux se présentait au château de Citran en se disant marchand de vins. Vu l’heure de sa visite, on le retint à dîner. Il passa la soirée en compagnie de la famille de La Rochejaquelein et de divers invités. Il acquit ainsi la preuve que les absences du marquis étaient moins fréquentes qu’on ne le disait, et qu’en ce moment il se trouvait chez lui, ne songeant pas en sortir. En fournissant ces renseignements à ses chefs, l’homme de police traçait un croquis du salon de Citran et des personnes qui s’y trouvaient en même temps que lui. L’une des dames de La Rochejaquelein, la veuve de Lescure, est «très agissante, caractère altier et impérieux». Sa belle-soeur, femme du cadet des deux frères, «est douce et affable». L’agent ayant dit qu’on était à la veille d’une guerre nouvelle, «on s’est réjoui en exprimant l’espoir que Napoléon serait vaincu». Dans son rapport, il nomme au hasard de sa mémoire les invités présents: la baronne de Preuil, Mme de Rauzan, M. de Pichon, M. de Courcy, ancien capitaine du Languedoc-infanterie, le marquis de Labadie, ancien garde du corps, MM. d’Aste, du Roy, de Verthamont, de Paumier, la comtesse de Saint-Hilaire. Il ajoute: «Les deux La Rochejaquelein sont de grands chasseurs fougueux et bouillants. Dans leurs courses, ils cassent, brisent, tuent les chevaux.» II Quelque intéressants que fussent ces détails, ils ne présentaient rien qui pût servir de base à une accusation contre les La Rochejaquelein. Cette piste fut abandonnée. On suivait toujours celle de Gogué et de ses complices. Elle conduisit tout droit les agents chargés des recherches dans la retraite où se cachait le médecin avec Bertrand-Saint-Hubert. C’était à Bordeaux. Ils y furent arrêtés tous les deux le 10 septembre. Avis en fut donné à Réal par Pelet de la Lozère, son collègue à la direction de la police. La Gironde faisait partie de l’arrondissement dont la surveillance lui était confiée. Il est intéressant de mentionner ici la réponse de Réal. Elle démontre la défiance et les craintes que lui inspirait l’audace des chouans: «Sur toutes choses, mon cher collègue, recommandez que les précautions les plus sévères soient prises pour que les détenus ne puissent être enlevés ou ne puissent s’échapper dans le trajet.» Quatre jours plus tard, Daniaud-Duperrat, prévenu d’être le trésorier de l’association, se laissa surprendre chez sa soeur, Mme Sablon, au château de la Gaudinière, commune d’Écoyeux, à deux lieues de Saintes, et avec lui Philippe Kémar. Aucune charge positive ne pesait sur celui-ci, si ce n’est d’avoir voyagé avec Gogué. Mais, comme ses notes portaient qu’antérieurement à l’amnistie de 1800 il s’était associé à divers actes de brigandage et notamment à des arrestations de diligences, on en conclut que ce n’était point par hasard qu’il se trouvait en compagnie de Daniaud-Duperrat, et on le garda. Il fut d’ailleurs bientôt établi qu’il n’avait pas pris part aux actes qu’on incriminait dès ce moment sans les connaître. Le grief le plus grave qui pût être allégué contre lui consistait dans ses offres à Daniaud-Duperrat: «Je ne vous demande pas ce que vous faites, lui disait-il; mais quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez.» Cette circonstance révélée par Daniaud-Duperrat fut suffisante pour faire envoyer Kémar devant une commission militaire, mais non pour le faire condamner. Quand à Daniaud-Duperrat, il prenait déjà ses précautions pour ne pas l’être. Jusqu’à ce moment, toujours et partout, il s’était montré honnête homme. Il avait acquis en Vendée une réputation sans tache. Il comptait à son actif des actions honorables qui ne permettaient de douter ni de sa droiture ni de son courage. Mais, tombé aux mains de la police, toute énergie morale lui manqua. Affolé par la crainte d’être envoyé à l’échafaud, il s’abandonna, dans l’espoir de se sauver, aux révélations les plus accablantes pour ses complices non cependant sans avoir obtenu la promesse que, pour prix de ses complaisances, il serait sursis en ce qui le concernait à l’exécution du jugement, quel qu’il fût, que rendrait la commission militaire devant laquelle il s’attendait à être renvoyé. Les interrogatoires des prévenus arrêtés déjà avaient révélé l’existence à Bordeaux et à Nantes d’une agence royaliste ayant des ramifications en Vendée, où elle préparait une insurrection. On sut par Daniaud-Duperrat que l’Angleterre était l’inspiratrice de cette création, qu’elle avait promis des secours: quinze cent mille francs par mois et un fonds permanent de 12 millions. La concentration des bandes devait se faire aux Sables-d’Olonne, sous le commandement du comte d’Artois, ayant autour de lui Dumouriez, d’Autichamp et Suzannet. Une organisation analogue existait pour la Bretagne. Mais Daniaud-Duperrat n’en connaissait ni les moyens ni les ressorts, le chevalier de Céris, de qui il tenait ces renseignements, lui ayant dit seulement, à propos de la Bretagne, que le duc de Berry et le duc de Bourbon devaient prendre la direction du mouvement. Il avoua que son commerce de liqueurs, comme le commerce de plombs de Gogué, n’était qu’un prétexte destiné à faciliter et à dissimuler, en les expliquant, les allées et venues, et le maniement de fonds qu’exigeait l’organisation du complot. Il dénonça ses complices, ceux que la police tenait déjà: Gogué, Turpault, Merland, Philippe Kémar, Bertrand-Saint-Hubert; ceux qu’elle ne tenait pas encore: Henri Forestier, Élie Papin, Duchesne-Chénier, le chevalier de Céris, tous anciens chouans, et aussi Orion de la Floullière, dont les premières révélations de l’abbé Jacqueneau avaient établi la complicité. Il raconta enfin que l’agence recevait ses fonds de Madrid par l’intermédiaire d’un banquier de cette ville, Diego Carrera, Français émigré, naturalisé Espagnol. Diego Carrera tirait des traites tantôt sur Bathman de Bordeaux, tantôt sur Jean et Louis Batbédat de Bayonne, et le plus souvent à l’ordre d’un sieur Pignerolles, qui n’était autre que Henri Forestier, qualifié dans la correspondance propriétaire à La Havane. Ces traites étaient expédiées à divers négociants de Bordeaux qui les escomptaient, en attendant l’échéance, et en remettaient les fonds au chevalier de Céris, rentré secrètement en France et caché depuis six mois chez l’un de ces négociants, Acquard-Vreilhac. Les autres personnes qui avaient reçu et escompté des traites étaient Pitard-Laclotte, Michel Cesbron, Jean-Baptiste Roger de la maison Marie Brizard et Roger, et un agent de change bordelais nommé La Plène. Les révélations de Daniaud-Duperrat n’alarmèrent pas outre mesure la police. Elle n’y vit qu’une preuve nouvelle des procédés à l’aide desquels l’Angleterre excitait les illusions des émigrés. Prodigue de promesses, mais résolue à ne pas les réaliser, celle- ci ne les tenait que dans la mesure nécessaire pour alimenter les ferments d’agitation sur les côtes de l’Océan, de Bordeaux à Brest. Partout, depuis la rupture de la paix d’Amiens, comme antérieurement à cette paix, l’intervention des Anglais dans nos affaires intérieures revêtait ce même caractère. Il n’y avait donc pas à se troubler en la retrouvant une fois de plus, en sa forme ordinaire, à Bordeaux et à Nantes. Ce qui semblait plus grave, c’est qu’il y eût encore des gens assez crédules pour ajouter foi à ces promesses fallacieuses, ou assez fanatiques pour les exploiter et en tirer le prétexte d’insurrections. C’est ce mal qu’il fallait couper dans sa racine. Puisque, si peu de temps après l’exécution de Georges, les émigrés et les chouans, sans se laisser intimider par cet exemple, relevaient la tête, le gouvernement impérial était contraint de traiter avec la dernière rigueur la révolte renaissante. Pour faire comprendre quelles circonstances l’y contraignaient, il importe d’indiquer brièvement ce qu’était le personnel d’insurgés qu’il surprenait, la main dans de nouveaux complots, et d’esquisser la physionomie de quelques-uns des hommes qui le composaient. En première ligne se trouvaient Henri Forestier et le chevalier de Céris. Henri Forestier, fils d’un cordonnier de La Pommeraye-sur- Loire, et qui, dans l’émigration, se faisait appeler marquis de Forestier, était né en 1775. Élevé par un gentilhomme breton, M. de Dommaigne, il avait dix-sept ans quand éclata l’insurrection vendéenne. Son protecteur ayant organisé un corps de cavalerie aux ordres de Henri de La Rochejaquelein, Forestier le suivit comme volontaire. Sa belle mine, son courage, une audace indomptable l’eurent bientôt fait remarquer. L’année suivante, il commandait la légion dans laquelle il avait d’abord servi comme simple soldat. Plus tard, cette légion s’étant grossie des compagnies éparses de la cavalerie vendéenne, il en cédait le commandement au prince de Talmont, mais restait à côté de ce dernier avec le titre de général en second. On le retrouve ensuite un peu partout avec Stofflet, avec Puisaye, avec Georges Cadoudal, et toujours donnant l’exemple de la plus téméraire vaillance. Le 30 août 1799, il est grièvement blessé à l’attaque de Cirières, en Vendée. Sa blessure l’oblige à abandonner momentanément la vie active. Il reste dans l’ombre, et ne reparaît plus qu’après la pacification de 1800. Peu de temps avant la conspiration de Georges, il était à Lyon, revenu récemment d’un long voyage à travers l’Europe, durant lequel il s’était mis en rapports directs avec le comte de Provence et le comte d’Artois et avait été présenté à la cour d’Espagne. Déjà, à cette époque, la police le soupçonnait de conspirer. Elle saisit bientôt des preuves qui confirmèrent ses soupçons. Le général Moncey, directeur de la gendarmerie, reçut l’ordre de le faire arrêter et fusiller sans jugement. Cet ordre, c’est Conchery, chef de division dans les bureaux de Moncey, qui fut chargé de l’expédier à Lyon. Or, Conchery était de coeur avec les chouans. Il fut même convaincu bientôt après d’avoir favorisé leurs menées, et comparut devant les mêmes juges que Georges. Obligé de faire arrêter Forestier, il manda un des amis de ce dernier, lui fit lire la lettre qu’il écrivait aux autorités de Lyon, de telle sorte que Forestier, averti à temps, échappa aux gendarmes chargés de s’emparer de lui. Il quitta de nouveau la France. La police le croyait en Espagne ou en Portugal, lorsqu’elle surprenait tout à coup la preuve de sa coopération à l’agence anglaise de Bordeaux. Elle établissait bientôt qu’il était arrivé dans cette ville avec le chevalier de Céris peu de temps après s’être enfui de Lyon, et que de là, tantôt sous le nom de Daubrée, tantôt sous celui de Pignerolles, il rayonnait, allant partout où l’organisation du complot rendait sa présence nécessaire. Son principal collaborateur, le chevalier de Céris, était comme lui un jeune homme et de même trempe. La police le connaissait sous trois noms qu’il prenait tour à tour au gré des circonstances: Rhedon, Dubois, et Beaudoin. Dès les débuts de l’insurrection vendéenne, elle le considérait comme un chouan dangereux. À trois reprises, pendant la guerre, elle l’avait capturé, mais trois fois il était parvenu à s’enfuir; c’est par contumace qu’en l’an VIII, dans la Vienne, il avait été condamné à mort. Depuis, elle le cherchait en vain. Elle apprenait tour à tour sa présence à Lyon, à Madrid et à Londres; il lui revenait qu’il voulait assassiner Bonaparte. Mais, en dépit de ses efforts, elle ne parvenait pas à le saisir, tant il était habile à la dépister. Au commencement de 1804, à la veille du procès de Georges, tandis qu’on le cherchait à Paris, il vivait tranquillement à Bordeaux, caché chez Acquard-Vreilhac, correspondant avec Forestier, qui ne tardait pas à le rejoindre. Ils avaient été choisis tous deux, par le gouvernement anglais, pour être ses agents à Bordeaux et sur les frontières d’Espagne. Telle était l’audace de Céris que, pour s’assurer la liberté d’aller et venir librement, il était parvenu, quoique émigré et proscrit, à se faire délivrer par le consul de France à Cadix un passeport au nom de Dubois, à destination de Lorient et valable jusqu’en 1806. À Bordeaux, nos deux conspirateurs bravaient la police, et, au mépris de toute prudence, fréquentaient nombre de gens: Mme de Saluces, Jean-Baptiste Roger, Michel Cesbron, La Plène, d’autres encore. Parfois, ils se déplaçaient, allaient voir les La Rochejaquelein, le duc de Lorges, et même le curé Jacqueneau et le médecin Gogué en Vendée. Par l’intermédiaire d’officiers de la marine américaine, ils avaient organisé leur correspondance avec l’Angleterre. Le souci de leur sûreté ne les empêchait pas de mener joyeuse vie. Leurs plaisirs les entraînaient souvent jusqu’à Biarritz. La caisse royaliste, alimentée par l’escompte des traites Diego Carrera et gérée par Daniaud-Duperrat, payait leurs dépenses. Il fut ultérieurement établi que, pendant leur séjour à Bordeaux, ils avaient reçu quatre cent mille francs dont il n’y eut pas possibilité de préciser l’emploi. Dans les notes de police conservées au dossier de l’affaire, on trouve leur signalement: Forestier, «très grand, bien dessiné, redingote gris américain, bottes à revers, chapeau rond»; Céris, «brun, cheveux courts, gros favoris allant jusqu’au menton, petite vérole, coup de feu à l’oreille, habit noir très court, collet droit et haut, bottes à revers». Elles contiennent d’autres détails, ces notes de police. À en croire ce qu’elles révèlent, Henri Forestier était en liaison réglée avec une grande dame espagnole, la comtesse d’Oyenhaussen, soeur du duc d’Alcantara. C’est d’elle sans doute qu’il est question dans une lettre sans signature écrite à Londres le 21 octobre 1806, au lendemain de la mort de Forestier, tombée on ne sait comment entre les mains de Bourrienne, ministre de France à Hambourg, et communiquée par lui à la police de Fouché: «Nous avons perdu un bon chef vendéen, Henri, marquis de Forestier, qui possédait tous les plans et connaissances de la France. Il nous reste sa maîtresse, une femme clandestine, qui les possède. C’est une femme à grands moyens qui est dangereuse pour l’usurpateur par ses accointances. Elle nous est d’un appui fort avantageux pour nous et pour le Roi.» Quant au chevalier de Céris, il était l’amant d’une «demoiselle Élise», de laquelle il avait un enfant et qui se faisait appeler Mme Dubois. III Indépendamment de ce collaborateur muni de pouvoirs égaux aux siens, Forestier en comptait plusieurs autres qui s’étaient volontairement placés sous ses ordres. L’un d’eux, Élie Papin, se trouvait dans une situation des plus singulières. Il n’était considéré comme royaliste que depuis 1799. Antérieurement à cette époque, il avait servi la République et figuré avec distinction dans l’armée des Pyrénées. Il s’était ensuite retiré à Bordeaux. Aussi, lorsque, en cette année 1799, fut découverte dans cette ville l’organisation contre-révolutionnaire connue sous le nom d’Institut, la police fut-elle fort surprise de trouver Élie Papin parmi les directeurs de cette agence. Décrété d’arrestation, mais prévenu à temps, il partit pour Paris, et par ses amis Lannes, Augereau, Moncey, -il descendait chez celui-ci quand il venait dans la capitale, -il obtint l’annulation des ordres qui le concernaient. Pour prix de la clémence dont il bénéficiait, il promit son dévouement au premier Consul. Assuré de sa protection, il revint à Bordeaux. Il ne tarda pas à y conspirer de nouveau. Il s’était engagé à fournir à la police des renseignements sur les royalistes de la Guyenne. Il profita de la liberté que lui donnait ce rôle pour devenir l’agent des princes et des émigrés. C’est lui qui reçut, à leur arrivée à Bordeaux, Forestier et Céris, les présenta aux hommes influents du parti et leur trouva chez Acquard-Vreilhac l’asile où ils demeurèrent pendant plusieurs mois. Avec eux, avec Turpault, Bertrand-Saint-Hubert, Daniaud- Duperrat, un sieur Couvreur sur lequel les renseignements manquent et un sieur Duchesne-Chénier, ancien chouan venu de Madrid avec Forestier, il parcourut à plusieurs reprises le Bocage, prêchant la révolte et hâtant l’exécution des projets de l’agence anglaise. Tous ces conspirateurs furent dénoncés par Daniaud-Duperrat. Il compléta ses révélations en désignant un sieur Alexis Pagès comme habituellement chargé de leur fournir chevaux et voitures et de transporter leurs correspondances. En quelques entretiens avec la police, il en dit si long qu’elle en sut bientôt autant que lui. Les interrogatoires subséquents de l’abbé Jacqueneau et de Gogué complétèrent ces dénonciations. Elle put alors se convaincre qu’elle surprenait le complot en cours de préparation, avant qu’il eût reçu son organisation définitive et commencé à produire des effets. En peu de jours, Michel Cesbron, Jean-Baptiste Roger, Alexis Pagès allèrent rejoindre dans les prisons de Nantes les divers inculpés qui venaient d’y rentrer après avoir fait un assez long séjour dans celles de Paris. Mais ce n’étaient là que des coupables sans importance. La police attachait plus de prix à la capture de Forestier, de Céris et d’Élie Papin. Les autorités de la Gironde recevaient l’ordre de les rechercher sans relâche. Malheureusement, les agents qu’elle employait se montrèrent infidèles. Avertis par leurs soins, dans des circonstances que les pièces signalent sans les préciser, nos conspirateurs se dérobèrent à toutes les poursuites. Élie Papin trouva un refuge à bord d’un navire américain qui le transporta aux États-Unis, d’où il ne devait revenir que sous la Restauration pour recevoir des mains de Louis XVIII le brevet de maréchal de camp en vertu duquel il commanda jusqu’en 1821, -date de sa mort, -la subdivision militaire de Lot-et-Garonne. Henri Forestier et le chevalier de Céris, non moins favorisés que lui, purent gagner l’Espagne, d’où ils allèrent se fixer à Londres. On a vu plus haut que le premier y mourut en 1806. Avec eux s’étaient enfuis Acquard-Vreilhac et Duchesne-Chénier. Orion de la Floullière parvint d’abord à se soustraire aux recherches. Il est établi par les pièces qu’il fut pris ultérieurement. Il figure au procès, mais sa culpabilité ne put être établie. Celle de l’agent de change La Plène le fut moins encore. On ne le poursuivit pas plus que les banquiers Bathman et Batbedat sur qui étaient tirées les traites Diego Carrera. Il leur fut facile de prouver qu’ils en ignoraient l’objet. La fuite de Forestier, de Céris et de Papin mettait la police dans l’impossibilité de connaître tous les secrets de l’agence anglaise. Les inculpés tombés en son pouvoir n’étaient que des comparses. Ils ne pouvaient rien dire de plus que ce qu’ils avaient dit. Elle se décida cependant à poursuivre l’instruction comme si elle eût tenu tous les coupables, à les traduire tous, contumaces ou non, devant une commission militaire. De cette instruction, qui se prolongea pendant plusieurs mois, il ne reste dans les documents que des traces superficielles et des détails accessoires. On y voit par exemple que Jean-Baptiste Roger, ce jeune associé de la maison Marie Brizard et Roger, qui s’était compromis en escomptant plusieurs des traites, trouva dans sa mère une femme ardente à multiplier les démarches en sa faveur. Au moment de l’arrestation de son fils, Mme Roger se trouvait à Paris. Elle y était venue afin de poursuivre des contrefacteurs de ses produits. Elle se mit aussitôt en campagne pour tirer le prisonnier des mains de la police. Elle n’y réussit pas. Mais, grâce aux influences qu’elle fit agir, grâce surtout à l’intervention de la chambre de commerce, qui écrivit officiellement à l’Empereur, elle parvint à assurer à Henri Roger la clémence de ses juges. Il n’apparaît pas que des démarches semblables aient été faites en faveur des autres inculpés. En raison des révélations que leur devait la police, les plus compromis d’entre eux, Gogué, l’abbé Jacqueneau et Daniaud-Duperrat, se croyaient sûrs de l’impunité, ce qui du reste n’empêchait pas celui-ci de chercher à s’évader et à passer en Portugal. Les charges qui pesaient sur les autres détenus ne présentaient rien de grave, si ce n’est pour Bertrand- Saint-Hubert. Mais il préparait son évasion, et telle était sa certitude d’y réussir qu’il ne jugeait pas utile de solliciter la bienveillance du tribunal devant lequel il allait être appelé. Enfant perdu du parti royaliste, homme d’intrigue et de coups de main, accoutumé à une vie d’aventures et même soupçonné dans son parti d’avoir servi la police lorsqu’en 1800 elle cherchait à faire assassiner Georges, l’idée de s’enfuir lui avait été suggérée par la liberté relative dont, comme ses codétenus, il jouissait dans sa prison. Le concierge favorisait leurs relations avec le dehors, transportait leurs lettres, recevait les réponses, l’argent qu’on apportait pour eux. Il ouvrait facilement aux visiteurs la porte de leur cachot. Saint-Hubert et Daniaud- Duperrat, quoique bien portants, obtinrent des médecins des certificats de complaisance sur le vu desquels ils furent conduits à l’hôpital. «Ils ne manquent de rien, écrivait la police de Nantes à Réal. Leurs femmes sont mises avec luxe. Ils ont des ressources cachées.» Et Réal de répondre: «Mettre auprès d’eux des surveillants pour savoir où sont les caisses et les caissiers.» Cet ordre est daté du 16 août 1805. Quand il arriva à Nantes, Daniaud-Duperrat, malhabile à feindre une maladie, avait été déclaré guéri et ramené en prison. Bertrand-Saint-Hubert restait seul à l’hôpital. On lui donna pour compagnon un voleur de bas étage chargé de l’espionner. Le résultat de cette ingénieuse combinaison fut que les deux détenus, considérés comme malades, s’évadèrent ensemble. L’enquête ordonnée ensuite ne révéla pas les circonstances de leur fuite. Il fut tout aussi impossible de retrouver Saint-Hubert. La population de Nantes, en majorité favorable aux chouans, applaudissait au succès de sa tentative, et, très probablement, c’est dans quelque maison de la ville qu’il s’était réfugié. À la veille d’un procès retentissant, le mauvais esprit des habitants inquiétait le général Travot, commandant de la douzième division militaire. La garnison venait de partir pour Brest. Pour assurer la sécurité publique, il n’avait qu’une poignée de soldats, deux ou trois cents. Il demandait à grands cris quelques renforts. Le ministre de la Police et le ministre de la Guerre lui répondaient qu’on ne pouvait augmenter la garnison dont l’insuffisance l’alarmait «sans compromettre la sûreté des côtes». Au surplus, cette situation difficile devait finir avec le procès, et le procès était à la veille de s’ouvrir, en vertu d’un décret impérial qui, le 18 septembre 1805, avait traduit devant la commission militaire spéciale de la douzième division, siégeant à Nantes, les dix-neuf individus impliqués dans l’affaire. IV Sur le procès, les renseignements font défaut. Nous n’avons retrouvé aux Archives que le texte du jugement rendu le 23 frimaire an XIV (14 décembre 1805) par la commission militaire, sous la présidence du commandant Gressne, du 24e régiment d’infanterie. Aux termes de ce jugement, sont condamnés à mort: Céris, Forestier, Élie Papin, Duchesne-Chénier, tous quatre contumaces, et Gogué présent; à des peines correctionnelles variant de deux ans à neuf ans de détention: Pitard-Laclotte, mort au lendemain de sa condamnation, Bertrand-Saint-Hubert, Daniaud- Duperrat, Jacqueneau, Merland et Acquard-Vreilhac. Sont acquittés: Jean-Baptiste Roger, Jean-Philippe Kémar, Pierre-François Turpault, Alexis Pagès, Pierre Orion, Michel Cesbron, et sa femme Jenny Cesbron, qu’on voit figurer parmi les accusés, sans qu’il soit établi pour quelles causes elle était avec eux. Jusqu’au dernier moment, Gogué avait espéré qu’il lui serait fait grâce. Mais il était décidé qu’en l’absence des principaux complices, et pour que la condamnation ne fût pas illusoire, la justice suivrait son cours en ce qui le concernait. Le malheureux essaya de disputer sa vie, de gagner quelques heures en promettant des révélations nouvelles. Quand il eut été prouvé qu’il ne pouvait rien ajouter à celles qu’il avait déjà faites, il fut exécuté, seul à payer de sa tête ce qui était encore à un plus haut degré que sa faute la faute d’autrui. Les autres condamnés subirent leur peine jusqu’au bout, sans qu’un seul instant le moindre adoucissement fût apporté aux rigueurs dont ils avaient été l’objet. Elle se prolongea même bien au delà de la durée à laquelle elle avait été fixée. En 1808, Daniaud- Duperrat, détenu au Temple quoiqu’il eût purgé sa condamnation à deux ans de prison, adressait à l’Empereur suppliques sur suppliques, à l’effet d’obtenir sa mise en liberté. Au dehors, sa soeur, Mme Sablon, appuyait ses démarches. Mais Réal résistait: «Jacqueneau et les autres complices, écrivait-il au ministre, ont dû continuer à garder la prison. Il n’y a point de motifs à traiter Daniaud plus favorablement. On propose à Son Excellence d’ordonner qu’il gardera la prison par mesure de haute police.» Si cruelle qu’elle paraisse, cette décision était dictée par l’examen du dossier de Daniaud-Duperrat. En 1805, étant incarcéré à Nantes, l’imprudent avait confié à un détenu les projets de contre-révolution qu’il nourrissait pour le jour où il s’évaderait. Il voulait soulever l’Ouest, provoquer les désertions, et ces projets la police les connaissait par celui qui en avait reçu la confidence. Daniaud-Duperrat n’en persévérait pas moins dans ses réclamations. D’une note de Desmarets, il résulte que, le 15 novembre 1810, il fut extrait de son cachot à sept heures du matin et conduit chez ce haut fonctionnaire pour s’entendre dire que «son affaire était interminable». En 1811, il était encore à Vincennes. À la même époque, l’abbé Jacqueneau était à la Force. Depuis longtemps, sa peine avait pris fin, et même les démarches de son évêque qui plaidait pour lui ne pouvaient le faire relâcher. Une pétition signée Jacqueneau, annexée au dossier, est de 1812. Elle porte en marge ce seul mot, écrit de la main de Réal: «Ajourné.» Jacqueneau ne recouvra la liberté qu’à la chute de l’Empire. En 1816, il faisait réclamer dans les bureaux de la police l’ordre de Fouché en vertu duquel il avait été arrêté en 1804. En même temps qu’elle exécutait avec cette implacable dureté l’arrêt de la commission militaire de Nantes, la police recherchait activement les condamnés qui lui avaient échappé. C’est surtout au chevalier de Céris qu’elle en voulait. C’est que celui-là était de beaucoup le plus dangereux. Aussi veillait-on avec une attention jalouse sur tous ceux qu’on soupçonnait d’avoir eu ou d’avoir encore des rapports avec lui. Sa maîtresse, cette Mme Dubois dont il a été question plus haut, était l’objet d’un incessant espionnage. Depuis la fuite de Céris, elle vivait retirée à Troyes sous la surveillance de la police. La gérante de l’hôtel où elle avait élu domicile communiquait au préfet de l’Aube les lettres de sa pensionnaire, celles qu’elle écrivait comme celles qu’elle recevait. Ayant demandé et obtenu en avril 1806 l’autorisation de passer un mois à Paris, elle ne cessa d’être suivie, à son insu, d’un agent secret dont le rapport est au dossier. Bien que Mme Dubois se présentât partout comme la veuve du chevalier de Céris, la police sut, par sa correspondance ainsi surprise, que celui-ci était encore vivant. Il continuait à donner de ses nouvelles à sa maîtresse: «Adieu, ma chère amie, lui disait-il, je te couvre des baisers brûlants de l’amour.» Mais ce n’est pas de ce genre de confidences que la police était friande. Un événement imprévu lui en apprit plus long. En 1808, l’escadre de l’amiral Lallemand captura un navire anglais, The Bristol Packet, en route pour Londres. Parmi les papiers saisis, on trouva diverses lettres adressées d’Espagne à un sieur Coriol, dont la lecture révéla que Coriol et Céris n’étaient qu’un seul et même personnage, et confirma tous les faits de la conspiration de 1804. Réfugié à Londres, Céris continuait à conspirer. On crut même un moment avoir découvert la piste de ses intrigues. Le percepteur de Fournois (Charente- Inférieure), nommé d’Anglars, fut arrêté. On l’accusait d’avoir pratiqué l’embauchage et reçu de Céris des fonds pour payer les volontaires qu’il enrôlait, en vue d’un soulèvement. Mais il se justifia en prouvant qu’il n’avait jamais eu de relations avec ce rebelle. Il semble d’ailleurs qu’à cette occasion la police entendit parler de celui-ci pour la dernière fois. Dans les innombrables dossiers que j’ai compulsés, je n’ai pu retrouver son nom, si ce n’est à la date du 10 septembre 1814. À cette époque, les papiers saisis à bord du Bristol Packet furent retirés du ministère de la Police, on ne sait par qui. Cette circonstance permet d’expliquer les nombreuses lacunes que présentent les dossiers des pièces relatives à l’agence anglaise de Bordeaux. L’Enlèvement De L’Evêque De Vannes. I Depuis la levée du camp de Boulogne, qui avait eu lieu pendant l’été de 1805, les royalistes bretons étaient convaincus de la possibilité de renverser l’Empereur. Les rigueurs déployées pour les réduire à l’impuissance, l’exécution de Guillemot dit «le roi de Bignan», complice de Georges et héritier de sa popularité[11], les vides opérés dans leurs rangs par des sentences inexorables, le visible découragement d’un grand nombre d’entre eux, enfin la surveillance à laquelle ils étaient soumis n’ébranlaient ni le courage ni la confiance de leurs chefs. Ils conservaient encore autant d’illusions qu’aux jours déjà lointains où, en apprenant le débarquement de Georges à la falaise de Biville, ils croyaient à un triomphe prochain. L’illustre chouan n’était plus là pour les réunir et les commander. Mais, à défaut de lui, à défaut de Guillemot, ils avaient Raoul de La Haye Saint-Hilaire, qu’ils avaient surnommé Peau-de-Bique et qui se faisait appeler aussi Doison. Ils comptaient sur ce vaillant partisan pour rendre à l’esprit de rébellion son ancienne vigueur, pour grouper autour de lui les déserteurs alors si nombreux sur toute l’étendue du territoire, pour substituer aux procédés de la grande guerre, devenus impraticables, les procédés d’une guerre d’escarmouches et de pièges et en retirer les mêmes effets. Les faits d’armes de La Haye Saint-Hilaire étaient innombrables. Ils remontaient aux temps de Quiberon et surtout à la campagne de 1798, durant laquelle, sous les ordres de Cadoudal, il commandait une division de l’armée de Bretagne. Ils témoignaient de son indomptable audace. C’est lui qui dirigeait en 1801 l’entreprise dans laquelle faillit périr le marquis de Kérouan, quand, le fils de ce gentilhomme s’étant rallié au gouvernement consulaire, le père fut pris par les chouans et obligé, pour sauver sa vie et sa liberté, de leur payer une rançon de quarante mille livres. C’est encore La Haye Saint-Hilaire qui taxait les acquéreurs de biens nationaux, qui vengeait sur les prêtres constitutionnels les prêtres réfractaires, poussant jusqu’à l’assassinat représailles et vengeances. On le soupçonnait d’avoir trempé dans le meurtre d’Audrein, l’évêque constitutionnel de Quimper. On le tenait, en un mot, pour un homme capable de tout. Arrivé à Paris avec Georges en 1800, après la paix de Pouancé, il avait voulu l’accompagner aux Tuileries. -Je brûlerai la cervelle à Bonaparte pendant que vous vous entretiendrez avec lui, disait-il. Vous, préparez un discours pour la troupe que vous enlèverez dans l’étonnement où elle sera. -Mais, vous! -Moi! qu’importe. D’ailleurs, si vous êtes brave, il n’est pas dit que je périsse. Ayant ensuite passé en Angleterre, il n’était revenu à Paris qu’en 1804, toujours avec Georges, aux côtés duquel il voulait être, quand ce dernier réaliserait son projet d’attaquer à main armée le premier Consul. Ce complot déjoué, Georges arrêté, La Haye Saint- Hilaire, bien qu’il eût à ses trousses la police de Fouché, s’était enfui. Elle le cherchait encore dans le quartier de Chaillot qu’il débarquait sain et sauf à Londres, prêt à repartir pour la Bretagne à la première occasion propice. Depuis cette époque, à diverses reprises, il y était apparu pour juger par lui- même de l’état des choses, entretenir ses relations avec les royalistes et peut-être encore pour revoir sa famille. De tels voyages ne pouvaient s’effectuer qu’au prix de mille périls, qu’aggravait la surveillance exercée sur les côtes. Ce n’étaient cependant que jeux d’enfant pour La Haye Saint-Hilaire et ses pareils. Les points de débarquement s’étendaient depuis le cap de la Hogue, à l’ouest de Cherbourg, jusqu’à l’île de Bréhat, au nord-est de Paimpol. Un navire anglais transportait les émissaires royalistes en vue du rivage. Là, ils se jetaient dans une barque et venaient aborder à la pointe des terres habitées, quand il n’y avait pas de lune, ou, si la lune éclairait la plage, sur des rochers qui s’avancent dans la mer, et qu’à marée basse, elle découvre. Lorsqu’il n’était pas en Bretagne, La Haye Saint-Hilaire résidait à Londres, parmi les émigrés qui formaient la cour des princes français. À la recommandation du comte d’Artois, il recevait du gouvernement anglais une pension mensuelle de quinze livres sterling. Ses services passés, ceux qu’on attendait encore de sa vaillance lui méritaient cette libéralité. De même, ils lui auraient assuré dans la société royale une place à part, alors même qu’il eût été roturier. Mais il était bon gentilhomme, né au château de Saint-Hilaire, dans les environs de Rennes. Sa mère, depuis la Révolution, habitait cette ville. Il avait un frère aîné, capitaine de dragons au service du roi d’Espagne, trois soeurs dont deux mariées, l’une à M. de Saint-Thomas, l’autre à M. Ricouard d’Hérouville. Dans cet intérieur à physionomie patriarcale, vivait une vieille servante, Anne Bouvet, qui avait élevé La Haye Saint-Hilaire. Maîtres et gens étaient dévoués aux chouans. La police le savait et les surveillait, espérant sans doute que ce rebelle insaisissable viendrait un jour se faire prendre dans la maison paternelle. Mais s’il osa s’y montrer après qu’il fut devenu passible des lois, elle l’ignora. Ce n’est qu’en juin 1806 qu’elle apprit son retour. Il venait d’arriver muni d’instructions du comte d’Artois, en vue d’un soulèvement dont, à lui comme à d’Aché, comme à Forestier, comme au chevalier de Céris, comme à tant d’autres, ce prince avait promis de venir, au moment opportun, prendre la direction, -promesse trompeuse, faite à vingt reprises, jamais tenue, et qui coûta la vie à la plupart de ceux qui y avaient ajouté foi. Le caractère officiel de La Haye Saint-Hilaire ne saurait être mis en doute. Un matelot de Locmariaker, désigné dans les pièces sous le nom de Jean-Marie, jadis émissaire de Georges et doué d’une force physique peu commune, servait d’intermédiaire entre le comte d’Artois et son agent. Il allait et venait à cet effet de Bretagne en Angleterre, à l’abri de la croisière anglaise des îles d’Houat et d’Houëdic. Parmi les lettres que recevait La Haye Saint- Hilaire, il en est une en date du 30 décembre 1806, qui fut trouvée sur lui lors de son arrestation, et qui est restée au dossier. Signée du comte d’Artois, elle est ainsi conçue: «Je n’ai pas voulu laisser partir le brave et fidèle Jean-Marie sans lui remettre un petit mot pour vous. La mission dont il est chargé est plus conséquente que celles qui ont précédé et si Dieu ne nous abandonne pas, nous aurons au moins la satisfaction de combattre pour la bonne cause que nous servons. Prudence, exactitude sur le véritable état des choses et des esprits fermeté et union, telles sont les importantes instructions que je donne à vous et à vos loyaux compagnons.» D’autres lettres qui ont disparu avaient été apportées de Londres au chevalier de La Haye Saint-Hilaire par Bertrand-Saint-Hubert, cet officier vendéen que Georges accusait d’avoir voulu l’assassiner. Rentré en grâce auprès des chouans, Bertrand-Saint- Hubert avait été compromis dans l’affaire de l’agence anglaise de Bordeaux. À la veille de sa comparution devant la commission militaire de Nantes qui le condamna par contumace il s’était enfui de l’hôpital et réfugié à Londres, où il s’employait depuis au service de la correspondance. Avertie du retour de La Haye Saint-Hilaire par le préfet de Vannes, la police mit sa tête à prix et fit répandre de tous côtés son signalement conservé dans les pièces relatives à la conspiration de Georges. «Trente ans, un mètre soixante-deux, visage rond et plein, un peu gravé, joues colorées, nez bien fait, bouche ordinaire, lèvres colorées, belles dents, beaux yeux bruns, vifs, sourcils très marqués, barbe noire bien marquée, sans être forte, cheveux à la Titus coupés ras derrière, descendant peu sur le front; quand il parle, il tousse très souvent du nez, marchant très droit, l’air vif, le cou pas très long.» Pour que le signalement fût complet, il eût fallu y ajouter le costume. Par malheur, en fait de costume, la police en était encore à celui que portait La Haye Saint-Hilaire en 1804, lorsque, venu à Paris avec Georges, il circulait audacieusement dans les rues: «cravate de couleur, habit neuf, bleu, boutons jaunes, gilet noir, bottes.» Il est douteux qu’il eût conservé cette tenue élégante, conforme aux modes de l’époque. Probablement, il en avait adopté une autre plus appropriée à l’existence de bandit qu’il menait maintenant. Il y avait tout au moins ajouté des armes. Les rapports qui parvenaient à la police le représentaient armé jusqu’aux dents: fusil, pistolets et poignards, toujours sur la défensive et prêt à tuer qui eût osé porter la main sur lui. Rien de plus vrai. Il vivait en nomade, appliqué à ne pas se laisser surprendre et à dépister les gendarmes lancés à sa poursuite. Durant longtemps, ils ne parvinrent pas à le rencontrer une seule fois. Quand on leur signalait sa présence en quelque endroit, ils se hâtaient d’y courir. Mais lorsqu’ils arrivaient, il venait de disparaître, de telle sorte qu’à force de faire buisson creux ils en étaient réduits à se demander si, en leur annonçant son retour en Bretagne, on ne les avait pas trompés. Il allait bientôt leur prouver le contraire par un des plus audacieux brigandages dont fasse mention l’histoire de la chouannerie. En cette année 1806 et depuis le Concordat, Mgr Antoine-Xavier Mayneaud de Pancemont occupait le siège épiscopal de Vannes. Curé de Saint-Sulpice de Paris à la fin du règne de Louis XVI et au commencement de la Révolution, l’abbé de Pancemont avait vécu caché pendant la Terreur. En 1793 et 1794 il résidait à Croissy, chez un prêtre marié, ancien curé de ce village, devenu maire et qui cherchait à se faire pardonner son apostasie par la multiplicité des services qu’il rendait à quiconque avait recours à lui. L’abbé de Pancemont, fugitif et proscrit, se trouvait encore à Croissy quand M. Pasquier vint s’y réfugier. «J’ai connu peu d’hommes plus évangéliques, dit le chancelier dans ses Mémoires. La simplicité de son caractère me le faisait quelquefois comparer à ce personnage si connu de l’abbé Prévost, au doyen de Killerine, dont il avait la laideur. Quant à sa conduite à l’égard du curé marié auquel il avait tant d’obligations, elle était d’une convenance, d’une délicatesse admirables: ne négligeant rien pour le ramener au bien, mais l’excusant autant qu’il dépendait de lui, instruisant ses enfants qu’il avait baptisés et leur cherchant des parrains et marraines qui puissent un jour les protéger et les mettre dans une bonne route.» Rentré à Paris, au lendemain du 18 Brumaire et après avoir dans l’intervalle résidé à l’étranger, l’abbé de Pancemont fut présenté au premier Consul probablement par Joséphine, qu’il avait connue à Croissy. Adjoint à l’abbé Bernier lors des négociations qui précédèrent la conclusion du Concordat, il se fit apprécier par Bonaparte et fut nommé évêque de Vannes, en même temps que l’abbé Bernier était nommé évêque d’Orléans. Par suite de cette nomination, le siège épiscopal du Morbihan se trouva pourvu de deux titulaires, l’évêque nouveau, Mgr de Pancemont, désigné en vertu du Concordat, avec l’assentiment du Pape, et l’évêque ancien nommé sous la monarchie, Mgr Amelot, qui vivait à l’étranger, après avoir refusé sa démission à Pie VII, à qui il contestait le droit, lui vivant, de conférer l’institution canonique au nouvel évêque de Vannes. À la faveur de ces pénibles circonstances, les diocésains du Morbihan, prêtres et fidèles, s’étaient divisés en deux camps: d’un côté les tenants de Mgr Amelot. Tout naturellement, les royalistes militants avaient pris parti pour ce dernier. Il en résultait, au point de vue religieux, un état de désordre moral dont la modération de Mgr de Pancemont, son esprit évangélique, sa longanimité n’avaient pu venir à bout. Ceux qui ne lui pardonnaient pas d’occuper la place de Mgr Amelot contestaient la légitimité de ses pouvoirs spirituels et excitaient ses ouailles à se révolter contre lui. Quelques-uns poussaient l’audace jusqu’à protester sur son passage, ou même en son église cathédrale. Tout leur était bon pour servir de base aux calomnies, à l’aide desquelles ils s’efforçaient de détruire son prestige. Ils incriminaient son dévouement à l’Empereur; ils lui reprochaient d’avoir renié le Roi: ils l’accusaient même de s’être emparé d’une somme de vingt- quatre mille francs, qu’au moment de rentrer en France, après un long séjour à l’étranger, il avait reçue des princes pour la distribuer aux chouans de Bretagne. Plusieurs prêtres, jadis aumôniers ou combattants dans les bandes royalistes, dirigeaient cette croisade, dans l’espoir de contraindre Mgr de Pancemont à descendre de son siège. Parmi les plus ardents et les plus résolus, figurait un certain abbé Guillevic, ancien prieur de Ploemeur, un des amis et des conseillers de Georges Cadoudal, très brave homme, sexagénaire, prêtre de moeurs irréprochables, mais esprit turbulent, brouillon, déséquilibré. Déjà, à l’époque des guerres, les chefs sous lesquels il avait servi se plaignaient de son imagination déréglée. Avec les malheurs de son parti ses défauts s’étaient accentués. L’évêque de Vannes disait de lui: «Il a des talents et fort mauvaise tête. On ne peut lui accorder aucune confiance.» Ayant constaté qu’il s’exprimait avec véhémence contre le Concordat et ses auteurs, redoutant que son exemple ne devînt contagieux, il l’avait éloigné de Vannes. L’abbé Guillevic s’était alors rendu à Rennes. Autorisé par l’évêque de cette ville à exercer son ministère dans le diocèse d’Ille-et-Vilaine, il vivait à Redon. Il disait sa messe à l’hôpital. Au mois de mars 1806, alors qu’on le croyait disposé à se repentir et à se faire oublier, brusquement il disparut. Resté en relation avec La Haye Saint-Hilaire encore à Londres et ce dernier lui ayant annoncé son prochain retour, il était revenu dans le Morbihan pour y attendre son ami. Le 27 juin, il le reçut à son débarquement. II La Haye Saint-Hilaire ne revenait pas seul. Parmi les chouans qui l’accompagnaient se trouvaient deux anciens officiers de Georges: Jean-Louis Pourchasse et Jean Billy. Les nouveaux venus et l’abbé Guillevic furent bientôt rejoints par d’anciens compagnons d’aventures restés dans le pays: De Bar, le chevalier Scecilion, Polcarro, Maurice Legoff, Jean-Marie Bourgoin, Bertin, Julien Leguevel, Ledean et probablement plusieurs autres au sujet desquels il existe trop peu de renseignements pour qu’on puisse rétablir leur identité. Pour ceux mêmes dont nous avons les noms, les documents ne nous renseignent qu’à moitié. Jean-Marie Bourgoin avait été condamné par contumace. Bertin sortait des prisons de Vannes après une longue détention. Julien Leguevel vivait uniquement de brigandages et tirait profit de l’hospitalité qu’il donnait dans sa maison située en rase campagne à des bandits comme lui. Le tailleur Ledean se livrait au même métier. Tel paraît avoir été le personnel dont vivait entouré La Haye Saint-Hilaire. Mais, sans doute, sa bande ne tarda pas à se disperser, puisqu’on n’en voit figurer qu’une partie sous son commandement dans le drame que j’ai entrepris de reconstituer et dont il fut l’acteur principal. Avec les hommes qu’il avait gardés à ses côtés, il ne tarda pas à devenir, en même temps que l’effroi du pays, le symbole vivant des revendications plus ou moins ardentes des royalistes et le dépositaire de leurs espérances. Il se fit l’organe et le propagateur de leurs griefs contre Mgr de Pancemont, le colporteur des calomnies les plus absurdes et des propos les plus violents, non seulement sur l’évêque, mais encore sur le Pape. Avec ses complices, il se présentait chez les paysans. En y entrant, il s’annonçait comme chargé d’une mission divine, comme le défenseur des droits méconnus de Mgr Amelot. Après s’être abîmés en de longues prières, ses compagnons et lui se livraient aux diatribes les plus violentes contre le Concordat, qu’ils qualifiaient oeuvre d’iniquité, contre le Pape, qui y avait adhéré, contre l’Empereur, qu’à la grande surprise des paysans, ils appelaient Nabuchodonosor, Attila, Tamerlan, étourdissant, par ces noms sonores, leurs auditeurs qui n’en comprenaient pas le sens, et allaient ensuite demander à leur confesseur ce que signifiaient «ces noms-là». À la faveur de cette campagne dont les échos arrivaient jusqu’à lui, Mgr Pancemont ne tarda pas à se sentir menacé. Il en conçut un assez vif effroi. Partout, autour de sa personne, il voyait monter une malveillance âpre et railleuse dont il n’était pas difficile de deviner l’origine. C’était l’action de La Haye Saint- Hilaire qui s’étendait peu à peu, se traduisait par des propos frondeurs et injurieux. La contagion attaquait le clergé lui-même, parmi lequel existaient des ferments de révolte. Certains prêtres disaient tout haut: -Il nous faut un roi et un autre évêque. Mgr de Pancemont annonçait-il qu’il partirait bientôt en tournée pastorale pour donner la confirmation dans les paroisses de son diocèse, les mécontents répondaient: -C’est nous qui la lui donnerons. À cette situation, qui s’aggravait de jour en jour, les autorités ne pouvaient rien. Elles n’eussent pu la faire cesser qu’en s’emparant de La Haye Saint-Hilaire et de ses complices. Mais ceux-ci demeuraient introuvables, encore qu’à toute minute, leur audace se manifestât par les traits les plus imprévus. C’est ainsi que l’évêque reçut un jour de La Haye Saint-Hilaire une lettre lui réclamant vingt-quatre mille francs destinés aux royalistes bretons et qu’ils l’accusaient à tort d’avoir employés à son usage personnel. «Le général Georges vous les a déjà réclamés, disait cette lettre, vous ne lui avez pas répondu. Si vous faites de même avec moi, il vous en cuira.» La requête étant restée sans réponse, La Haye Saint-Hilaire vint en personne la présenter. Pendant un grand dîner qui avait lieu à l’évêché, il osa pénétrer dans le palais épiscopal, jusqu’au cabinet de Mgr de Pancemont qu’il fit demander sous prétexte d’affaire urgente et qui vint en effet le rejoindre. Les détails manquent sur la scène qui eut lieu entre l’évêque et le redoutable chouan. On n’en sait que le dénouement par la tradition locale. Lorsque, l’entretien terminé, La Haye Saint-Hilaire voulut se retirer, il exigea que son interlocuteur se couchât à plat ventre et demeurât dans cette position jusqu’à ce que lui-même eût disparu. Ceci se passait dans le courant du mois de juillet, quelques semaines après l’arrivée de La Haye Saint-Hilaire en Bretagne. Dans la nuit du 23 au 24 du même mois, deux de ses compagnons, Pourchasse et Bertin, se trouvant dans un cabaret du canton de Sulniac, une rixe éclata entre eux et divers consommateurs. Entraînés par leurs habitudes, les deux chouans n’hésitèrent pas à se servir de leurs armes. Ils tirèrent plusieurs coups de feu sans blesser personne. Mais ils avaient été reconnus. Ils furent arrêtés et conduits à Vannes où on les incarcéra. La Haye Saint- Hilaire en eut la nouvelle le lendemain. Il n’était pas homme à laisser ses compagnons en prison sans tenter de les délivrer. Les autorités du Morbihan s’attendaient à tout de la part du chouan. Aussi prirent-elles les dispositions les plus minutieuses pour mettre la maison de justice à l’abri d’un coup de main. Puis, après être restées durant un mois sans entendre parler de La Haye Saint-Hilaire, elles crurent qu’il avait renoncé à la lutte inégale et véritablement héroïque que, depuis si longtemps, il soutenait contre toutes les forces dont disposait le pouvoir dans le Morbihan. Mais elles se trompaient. Le 23 août, à sept heures du matin, Mgr de Pancemont partait de Vannes, pour la paroisse de Monterblanc, distante de quatre lieues, où il devait le même jour donner la confirmation. Indépendamment du cocher, trois personnes l’accompagnaient: son grand vicaire l’abbé Allain, son secrétaire l’abbé Jarry, et un domestique le sieur Thetiot, qui suivait à cheval. Le trajet durait déjà depuis longtemps, lorsque vers neuf heures, sur la lande du Parc Carré, à environ trois quarts de lieue de Monterblanc, la voiture fut soudain cernée par cinq individus armés jusqu’aux dents, commandés par l’un d’eux, que Mgr de Pancemont reconnut aussitôt. C’était La Haye Saint-Hilaire. Ayant obligé le cocher à arrêter ses chevaux, le chouan ouvrit violemment la portière et, sans prononcer une parole, mit sous les yeux de l’évêque un papier où étaient écrits ces mots: «Si les individus arrêtés dernièrement dans la commune de Sulniac ne sont pas rendus sous huit heures à dater de ce moment, au village de Lange, paroisse de Saint-Jean, M. l’évêque et celui qui l’accompagne seront fusillés; et si les gendarmes se présentent pour marcher à la défense de ceux que nous arrêtons, ces derniers perdront la vie.» Mgr de Pancemont achevait à peine la lecture de cette laconique mise en demeure que La Haye Saint-Hilaire l’interpella: -Vous avez lu, Monsieur; eh bien, descendez. Comme l’évêque essayait de parlementer, il le tira brutalement de la voiture, ainsi que les deux prêtres qui voyageaient avec lui. Une fois sur la route, et tandis que l’un des bandits menaçait monseigneur d’un pistolet, les autres lui arrachaient sa soutane et son chapeau, ordonnaient au cocher de quitter sa livrée dont ils voulaient revêtir leur victime. Pendant que s’opérait ce changement, se présenta le maire de Monterblanc, suivi de quelques notabilités de la commune. Ils venaient au-devant du prélat pour lui indiquer la route. Avant d’avoir pu comprendre qu’il était tombé dans un guet-apens, ils reçurent l’ordre de déguerpir, ce qu’ils firent sur-le-champ, mais non sans que le maire eût été contraint de donner son gilet et son chapeau. De son côté, l’abbé Jarry, ayant déclaré qu’il n’abandonnerait pas son évêque, recevait l’ordre de quitter sa soutane et de prendre l’habit du domestique Thétiot. Quant à l’abbé Allain, on le fit monter en voiture en lui disant: -Si vous aimez votre évêque, hâtez-vous d’aller trouver le préfet, crevez ces deux rosses s’il le faut, et souvenez-vous que sous huit heures, si nous n’avons satisfaction, nos otages périront. Le grand vicaire parti, Mgr de Pancemont fut hissé sur le cheval de son domestique. Puis on se mit en route. La bande avait hâte de s’éloigner de l’endroit où l’arrestation venait d’avoir lieu. La Haye Saint-Hilaire s’aperçut tout à coup que l’évêque avait conservé ses bas violets. Craignant que cette circonstance le fît reconnaître par les gens qu’on rencontrerait, il envoya un de ses hommes acheter des bas blancs dans une maison située près de là. Mais quand on les eut passés aux jambes du cavalier, on ne put lui remettre ses souliers. Il fallut renoncer à compléter son travestissement. On repartit aussitôt. Jusque vers le milieu de l’après-midi, on ne fit que tourner dans la banlieue de Vannes, d’où La Haye Saint- Hilaire ne voulait pas s’écarter. Ces circuits étaient coupés de haltes, sous les bois, dans des chemins creux, dans des champs de genêts, partout où l’on pouvait se reposer sans être vu. Pendant une de ces haltes, dans le bois de l’Ermitage, il y eut une alerte. Des coups de fusil et des cris se firent entendre. C’étaient des gendarmes. Avertis par le maire de Monterblanc, ils s’étaient mis à la recherche des bandits. Ceux-ci sautèrent sur leurs armes. Sourds aux supplications de l’évêque qui leur offrait d’aller au-devant des assaillants et de les contenir pendant qu’eux-mêmes s’enfuiraient, ils le contraignirent à remonter à cheval et l’entraînèrent. On courut ainsi pendant une demi-heure. Il ne se tenait à cheval qu’avec l’aide de l’abbé Jarry et de La Haye Saint-Hilaire qui couraient à ses côtés. Non loin du village de Lange, on s’arrêta dans un champ de genêts très hauts. On étendit l’évêque sur des broussailles, la selle du cheval lui servit d’oreiller et, tandis qu’abrité par un parasol que son secrétaire tenait ouvert, il reprenait haleine, toute la bande, brisée de fatigue, s’endormit autour de lui. Elle dormait encore quand arrivèrent, vers trois heures, les deux prisonniers de Vannes, Pourchasse et Bertin. Ainsi que le prévoyait La Haye Saint-Hilaire, le général Jullien, préfet du Morbihan, n’avait pas hésité à les remettre en liberté pour sauver les jours de Mgr Pancemont. Celui-ci déjà se réjouissait, convaincu qu’après cette satisfaction donnée aux chouans c’en était fait de leurs exigences. La Haye Saint-Hilaire le détrompa. -Écoutez-moi bien, dit-il. Vous allez être reconduit sur la grande route par un des miens. Mais, avant de vous laisser partir, j’exige que vous vous engagiez sur l’honneur à me faire tenir demain avant midi, en un lieu convenu: 1° le billet que j’ai remis ce matin à votre grand vicaire; 2° l’anneau jaune servant à vos fonctions épiscopales; 3° votre croix de la Légion d’honneur; 4° une somme de vingt-quatre mille livres en or, bien comptée. Je retiens votre secrétaire comme otage. Qui désignez-vous pour m’apporter ces objets? L’évêque, après réflexion, ayant désigné un de ses desservants, le curé de Saint-Avé: -Cela suffit, reprit La Haye Saint-Hilaire. Prenez ce petit morceau de bois, j’en garde un semblable. Votre commissionnaire à Saint-Avé remettra à votre desservant celui que je vous présente, en même temps que les objets que j’exige. Mon émissaire de son côté sera porteur de celui que je garde et qui servira de quittance et de décharge à votre égard. Et souvenez-vous bien que si demain, à midi, mes ordres ne sont pas exécutés, votre secrétaire sera fusillé. Il n’y avait pas à discuter ces conditions. L’évêque se résigna à les subir. Après avoir embrassé son secrétaire, il fut confié à Pourchasse qui s’était chargé de le ramener sur la route de Vannes. Dans la soirée, Mgr de Pancemont rentrait dans sa ville épiscopale, escorté par un grand nombre de fidèles qui, sur la nouvelle de sa mise en liberté, s’étaient portés à sa rencontre. Quoique malade à la suite des émotions de cette journée, il s’occupa sans retard de remplir le programme qui lui était imposé. La grosse difficulté consistait à réunir les vingt-quatre mille livres en or, exigées par La Haye Saint-Hilaire. À défaut du préfet qui ne les avait pas ou ne voulut pas les donner, le supérieur du grand séminaire fut chargé de les réunir. Ses démarches à cet effet aboutirent si vite et si bien qu’en moins d’une heure il eut douze mille francs de plus qu’il ne fallait. Aux vingt-quatre mille exigés pour la rançon de son secrétaire, l’évêque joignit le billet de La Haye Saint-Hilaire et sa croix de la Légion d’honneur. Quant à l’anneau jaune qui lui était demandé, anneau donné par l’Empereur et qui valait dix mille francs, il eut assez de présence d’esprit pour y substituer une bague de même apparence, mais qui n’avait coûté que quelques écus. Un homme sûr porta ces divers objets à Saint-Avé, dont le desservant devait les remettre à La Haye Saint-Hilaire. Les choses se passèrent comme celui-ci l’avait ordonné. Le lendemain de l’enlèvement, dans la soirée, l’abbé Jarry revenait à Vannes sain et sauf. Il était chargé pour le préfet d’une très importante missive de La Haye Saint-Hilaire, dans laquelle celui-ci expliquait sa conduite: «L’otage que nous avons pris pour la délivrance de deux de nos camarades, disait-il non sans ironie, était trop méritant pour que nous pussions nous imaginer que vous en eussiez fait une victime. Nous l’avions donc exprès choisi pour qu’il n’en résultât aucun malheur.» Et plus loin: «La main sur la conscience, Monsieur, vous avez servi le roi. N’aimeriez-vous pas mieux être revêtu des dignités que vous avez, sous son autorité, que sous celle de Bonaparte?» L’imprudent chouan signait ainsi son crime. III L’événement s’était accompli les 23 et 24 août. Le gouvernement impérial en fut averti le 29, par un rapport du préfet Jullien à Champagny, ministre de l’Intérieur, et par une lettre de l’évêque à Portalis, ministre des Cultes. Le premier mouvement de l’Empereur fut un mouvement de colère, ainsi qu’en font foi les deux lettres suivantes qui figurent dans sa correspondance, sous la date du 31. Il écrivait à Portalis: «J’ai lu avec peine l’événement de Vannes. La conduite du préfet dans cette circonstance est inconcevable. Quant à l’évêque, on me dit qu’il a renvoyé l’anneau que je lui avais donné et la décoration de la Légion d’honneur aux brigands qui l’ont arrêté. Je ne puis croire à une telle lâcheté. Toutefois, je désire que vous me fassiez un rapport là-dessus. L’évêque, comme un autre homme, devait savoir mourir plutôt que commettre une bassesse. J’attends le rapport que vous me ferez pour fixer mes idées.» La lettre à Champagny s’inspirait des mêmes sentiments: «Témoignez mon extrême mécontentement au préfet du Morbihan de ce qu’il a compromis et déshonoré l’autorité. Il a donné là un exemple funeste et dont d’autres individus seront les victimes. Je n’avais pas le droit d’attendre d’un homme qui a servi dans les armées avec distinction un pareil oubli de ses devoirs et du premier intérêt de l’ordre public. Bien loin de relâcher les brigands, il devait faire courir la gendarmerie et mettre tous les moyens en oeuvre pour les arrêter par la force. Ce qui pouvait arriver ensuite ne pouvait être prévu par personne. Quelque précieuse que soit la vie d’un évêque, d’un citoyen, d’un magistrat, quand c’eût été le fonctionnaire le plus élevé en dignité et le plus précieux à l’État, il n’avait pas le droit de compromettre l’autorité et de déshonorer ainsi la loi.» Des renseignements ultérieurs envoyés de Vannes modifièrent bientôt les dispositions de l’Empereur. Il rendit plus de justice au préfet comme à l’évêque. Il reconnut qu’ils avaient tenu l’un et l’autre la seule conduite qui fût possible, étant données les circonstances en lesquelles ils s’étaient trouvés. Déjà d’ailleurs à Paris et en Bretagne, la police était sur pied pour atteindre La Haye Saint-Hilaire et ses complices. Dès le premier moment, Fouché, bien qu’il ne connût que leur chef, peut-être même parce qu’il le connaissait, soupçonna que l’abbé Guillevic avait figuré parmi eux, sinon comme auteur de l’attentat, du moins comme inspirateur. Il n’en douta plus, lorsque, par ses espions de Londres, il apprit l’arrivée de l’abbé dans cette ville. Celui-ci y faisait des gorges chaudes de la mésaventure de Mgr de Pancemont; pour amuser les émigrés il leur en racontait les détails; à l’appui de ses dires, il leur montrait l’anneau pastoral enlevé à l’évêque. La Haye Saint-Hilaire le lui avait remis pour en faire argent. Il n’était venu en Angleterre qu’afin de le vendre. On verra bientôt quelle déconvenue l’attendait à cet égard. Les premiers efforts de la police pour trouver les coupables furent vains. Malgré le zèle qu’elle déployait, ces efforts accusèrent si vivement son impuissance que l’Empereur, pour mettre un terme aux excès de la chouannerie dans le Morbihan, résolut de recourir de nouveau à des mesures purement militaires. Par ses ordres, le ministre de la Guerre, comte Dejean, dut organiser, vers la fin de septembre, à Pontivy, un camp volant de quinze cents hommes, dont le commandement fut confié au général Boyer. Il était enjoint à celui-ci de tenir toujours en mouvement la moitié de son effectif, de la diviser en petits pelotons qui devaient parcourir dans tous les sens, jour et nuit, les départements du Morbihan et des Côtes-du-Nord. Une gratification de mille écus était promise aux soldats qui arrêteraient les auteurs de l’attentat. Le général Boyer reçut une avance de six mille francs destinée à pourvoir aux dépenses secrètes qu’on l’autorisait à faire. Ces mesures étaient d’autant plus nécessaires que, même à cette heure, des débarquements de chouans étaient signalés et que, dans les environs de Vannes, des conscrits désertaient en masse pour aller les rejoindre. En même temps, une active surveillance était exercée partout où l’on savait à La Haye Saint-Hilaire des parents ou des amis: à Saint-Leu, dans la vallée de Montmorency, où il était venu fréquemment à d’autres époques; à Meaux, où habitait son beau- frère, M. Ricouard d’Hérouville; à Paris, chez un couturière, Mlle Lacroix, jadis sa maîtresse; et enfin à Rennes, aux abords de la maison habitée par sa mère. À la nouvelle des poursuites ordonnées contre lui, une de ses soeurs, Mme de Saint-Thomas, était partie pour Paris. Pendant le séjour qu’elle y fit, elle eut un agent secret attaché à ses pas. Il rendait compte jour par jour des démarches auxquelles elle se livrait pour faire établir l’innocence de son frère. Par suite d’une erreur, on arrêta l’aîné, celui qui servait en Espagne comme officier de dragons. Après une longue absence, il était revenu à Rennes pour revoir ses parents. Il dut se faire réclamer par l’ambassadeur du gouvernement espagnol. Enfin, pour contribuer à la prise des bandits, Mgr de Pancemont, invita les prêtres de son diocèse à lui faire parvenir les renseignements qu’ils pourraient se procurer par leurs paroissiens. Mais, soit crainte de vengeance, soit sympathie pour les proscrits, la population se montrait très sobre de confidences. On ne sut rien par cette voie. Fouché en accusait le mauvais esprit des prêtres bretons. Il les peignait comme pactisant secrètement avec les criminels. Il se trompait. La vérité, c’est que La Haye Saint-Hilaire et la poignée d’hommes qui le secondaient avaient répandu la terreur autour d’eux. Les troupes du général Boyer opérèrent quelques captures. Bourgoin, Julien Leguevel, Maurice Legoff, les frères Dubouays furent arrêtés, ceux-ci parce que leur nom s’était trouvé dans une lettre de La Haye Saint-Hilaire. Ces divers individus parvinrent à prouver qu’ils n’avaient point participé à l’attentat. Le 12 décembre, Bertin, l’un des coupables, se laissa prendre. On le trouva tout nu, sous une botte de paille, dans la maison du tailleur Ledéan, à Céron. Celui-ci disparut. Quant à Bertin, conduit à Vannes, il s’enferma d’abord dans un silence farouche, refusant de répondre aux questions qui lui étaient posées. Mais Mgr de Pancemont s’étant rendu auprès de lui et lui ayant fait espérer sa grâce, sa langue se délia. Il confirma tout ce qu’on savait déjà du crime dans lequel il avait trempé. Il avoua que, depuis l’enlèvement, il n’avait guère quitté La Haye Saint- Hilaire, vivant avec lui dans les bois, dans des cavernes, chez des paysans, toujours sur le qui-vive. Il n’ajouta aucun renseignement qui pût mettre sur la trace de ses complices. Le 8 décembre, il comparut devant une commission militaire. Elle le condamna à mort. Le même jour, à cinq heures du soir, il était fusillé, après avoir eu le courage de commander lui-même le feu. À deux mois de là, le 8 février 1807, le tailleur Ledéan, chez lequel on l’avait trouvé, fut pris à son tour et subit le même sort. Restait à mettre la main sur La Haye Saint-Hilaire, Pourchasse et Billy. Mais il ne semblait pas qu’ils fussent disposés à se rendre ni à se laisser prendre. Loin de se décourager et bien que traqués de toutes parts, ils étaient convaincus que de Londres on viendrait prochainement à leur secours. C’est pour obtenir qu’on aidât à leur délivrance que l’abbé Guillevic s’agitait auprès du gouvernement anglais. À la date du 11 janvier 1807, dans une lettre signée Planchor, il rend compte à La Haye Saint-Hilaire de ses démarches, vraies ou fausses, auprès des hommes d’État britanniques. Il a vu seize fois M. Windham, quatorze fois le chevalier Cockburn, sous-secrétaire d’État à la Guerre, dix-huit fois sir François Vincent, sous- secrétaire d’État aux Affaires étrangères, dix-neuf fois le comte d’Artois. Quant à lord Howick, successeur de Fox, il n’a pu arriver jusqu’à lui, malgré dix-huit visites. «Mais on est sûr de sa voix au conseil des ministres. Monsieur l’a assuré.» Du reste, ce n’est pas seulement pour sauver La Haye Saint-Hilaire et ses compagnons que le gouvernement anglais est prêt à intervenir. Il donne l’assurance qu’aux premières défaites de l’Empereur, les royalistes seront employés et que quarante mille soldats débarqueront en Bretagne avec les princes. Il importe que les réfractaires soient préparés. «Avant d’ouvrir le bal on demande de quelles forces on dispose et où. Les princes attendent pour prendre la tête du mouvement; le Roi surtout, qui veut passer en France. Le gouvernement anglais va envoyer quatre mille louis. Faites-en bon usage. L’envoi d’autres secours en dépend.» À la fin de cette lettre, toute pleine d’heureuses nouvelles, apparaît ce post-scriptum douloureux: «À propos, savez-vous combien on trouve pour votre bague? Dix à quinze schellings. Jugez de la véracité de l’ami Pancemont. Mais jugez aussi de notre embarras!» À quelques jours de là, La Haye Saint-Hilaire ayant demandé qu’en attendant les effectifs anglais on lui envoyât quelques émigrés pour le seconder, l’abbé Guillevic écrivait encore: «Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous demandez en sollicitant le retour de vos camarades. L’oisiveté les a perdus, en général, et vous vous préparez bien des chagrins. Ils ne vous pardonneront pas tout le bien que vous avez fait et voulu faire sans eux.» Autant dire au malheureux chouan qu’il ne devait plus compter que sur lui-même. À supposer qu’il en fût convaincu, ce dont on peut douter, toute sa conduite témoignait du contraire. À ce moment encore, il lui eût été possible de passer à Londres par l’une des barques qui lui apportaient ces lettres, tour à tour enthousiastes et décourageantes. Mais il s’obstinait à rester en Bretagne et à braver, avec une témérité sans exemple, les forces réunies contre lui. On croit rêver en constatant que, dans un pays où tout le monde le connaissait et qu’à toute heure sillonnaient en tous sens les troupes du général Boyer, il tint la campagne pendant plus d’une année. Un tel prodige eût été impossible, si, parmi les populations au milieu desquelles il vivait, il n’eût trouvé d’innombrables complices. Toutefois, son odyssée touchait à son terme. Dans la matinée du 23 septembre 1807, le général Paillard, commandant le Morbihan, fut averti par un espion que La Haye Saint-Hilaire était attendu le même jour, avec Pourchasse et Billy, aux environs de Vannes, chez un sieur François Le Hars, qui habitait une maison en plein champ. Des mesures furent prises aussitôt. À la tombée de la nuit, vingt-huit gendarmes, quatorze à pied et quatorze à cheval, sous les ordres du capitaine Michelot, quittaient la ville pour aller cerner la maison, laquelle n’était à vrai dire qu’une masure. Quand ils y arrivèrent, La Haye Saint-Hilaire et ses compagnons venaient d’y entrer. En présence du danger qui les menaçait, les trois chouans décidèrent de vendre chèrement leur vie. Ils avaient des armes et des munitions. Ils se fortifièrent dans le grenier, et aux premières sommations qui leur furent faites, ils répondirent par une décharge générale. Personne ne fut atteint. Mais les gendarmes firent feu à leur tour. Pourchasse tomba mort. La Haye Saint-Hilaire eut la jambe transpercée. Aidé de Billy, il ne s’en défendait pas moins en désespéré, tenant à distance les assaillants. Le capitaine Michelot fit alors apporter des échelles. Un brigadier nommé Thivier en saisit une, l’appliqua contre la muraille et voulut monter. Comme il mettait le pied sur le premier échelon, une balle le renversa, grièvement blessé. La lutte se continua quelques instants encore. La Haye Saint-Hilaire, perdant son sang par les blessures qu’il avait reçues aux jambes, ne pouvait plus se tenir debout. Il combattait à genoux, secondé par Billy dont l’intrépidité égalait la sienne. Pour en finir, le capitaine Michelot déclara qu’il allait incendier la maison. Alors les assiégés déclarèrent qu’ils se rendaient. On descendit tant bien que mal La Haye Saint-Hilaire de son grenier. On le jeta sur une charrette avec Billy enchaîné, et c’est en cet équipage qu’on revint à Vannes au milieu de la nuit. Ce fut pour la forme seulement qu’on essaya d’obtenir de La Haye Saint-Hilaire quelques révélations sur ses complices et sur ses projets. On savait bien qu’il ne les trahirait pas. Il s’abstint de répondre, et Billy suivit son exemple. Le 7 octobre, au petit jour, ils comparurent tous deux devant un conseil de guerre, La Haye Saint-Hilaire fut porté à l’audience dans un fauteuil auquel il était attaché. Il avait à répondre de plusieurs actes de rébellion et d’embauchage, de l’enlèvement de l’évêque de Vannes et de la mort du brigadier Thivier qui venait de succomber à sa blessure. Dans ces conditions, la sentence ne pouvait être douteuse, et c’est en vain que l’avocat Rialan fils essaya d’en conjurer la rigueur. Quoique Mme de La Haye Saint-Hilaire, en apprenant l’arrestation de son fils, se fût hâtée de se rendre à Paris afin de demander grâce, les ordres de l’Empereur, pas plus que les circonstances des crimes, ne permettaient la clémence. L’arrêt rendu fut exécuté sur-le-champ. Il était dix heures du matin lorsque tombèrent sous les balles, au champ de Mars de Vannes, les deux chouans qui depuis tant d’années avaient déjoué tous les efforts tentés pour les surprendre. Ils furent frappés à côté l’un de l’autre, Jean Billy debout, La Haye Saint-Hilaire toujours assis dans son fauteuil. Il avait trente ans, son complice trente-trois. François Le Hars, coupable de leur avoir donné asile, fut mis à la disposition de la police qui le retint longtemps en prison. La famille de La Haye Saint-Hilaire reçut l’ordre de se tenir toujours à distance des côtes, trente lieues au moins. L’Affaire D’Aché-De Combray. I En l’année 1806, il s’en fallait que l’admirable machine gouvernementale édifiée par Bonaparte fonctionnât sur toute l’étendue du territoire français avec une égale régularité. Dans le département du Calvados, en particulier, son fonctionnement trahissait des rouages défectueux. Ce n’est pas le préfet de Caen, M. Caffarelli, qui eût pu leur imprimer une marche énergique. Un brave homme, ce préfet, animé d’intentions pures et honnêtes, rempli de droiture et de loyauté[12], mais trop timide et trop indécis pour faire respecter l’autorité impériale dans des contrées naguère encore livrées aux influences royalistes. Jadis chanoine du chapitre de Toul, défroqué sous la Révolution, suspect de modérantisme sous la Terreur et plusieurs fois menacé de la guillotine, il conservait de son long contact avec le monde ecclésiastique des manières affables et bienveillantes, révélatrices d’un esprit crédule et sans défiance, incompatibles avec les rigueurs qu’eussent nécessitées les fâcheuses dispositions de l’esprit public dans ce pays. La police départementale, sous son administration, avait perdu toute clairvoyance, tout ressort, toute énergie. D’un bout à l’autre du département, les chouans allaient, venaient, s’agitaient, se concertaient. Le préfet ne voyait rien, n’entendait rien, ne savait rien. Ses subordonnés, façonnés à son image, étaient comme lui aveugles et sourds et comme lui ignorants. Il y avait bien à Caen un commissaire de police, M. Vincent. Mais les royalistes se flattaient de l’avoir gagné à leurs opinions. Le fait est que ses rapports officiels célébraient avec emphase le calme très édifiant qui régnait dans la ville soumise à sa juridiction et le dévouement de ses administrés aux institutions impériales. Quant aux magistrats de l’ordre judiciaire, parents ou amis de la noblesse, en relations suivies avec elle, il ne semble pas qu’ils eussent été jamais tentés d’y chercher des coupables ou des perturbateurs du repos public. À la faveur de cette administration débonnaire, le Calvados était devenu un pays de Cocagne pour les ennemis de l’Empereur. À Caen, à Bayeux, à Falaise, sur cet ancien théâtre des exploits de Frotté, le souvenir des Bourbons depuis deux ans se ranimait. Sous l’action intrépide et persévérante d’un royaliste intrépide, le vicomte d’Aché, réfugié dans le pays après la conspiration de Georges, d’anciens chouans ralliés par lui à la cause royale, le chevalier de Godet, le chevalier de Bruslart, Armand Le Chevallier, Bureau de Placène, Mondejeu, La Morandière, de Germaine, d’autres non moins résolus, préparaient un soulèvement, attendaient une occasion propice pour agir. Quelques-uns, les plus compromis, vivaient cachés dans les châteaux dont les propriétaires dissimulaient plus ou moins leurs opinions royalistes, ou même dans les villes où tout un monde d’artisans se faisait honneur de leur obéir. D’autres s’étaient réinstallés ouvertement dans leurs propriétés, se donnaient des airs de soumission aux lois de l’Empire, mais s’évertuaient à tromper la surveillance de la police, encore que la plupart d’entre eux eussent été condamnés à la subir. Tantôt sous le nom de Deslauriers, qu’autrefois il avait rendu fameux, tantôt sous celui d’Alexandre, dont il s’était affublé depuis pour dépister les agents lancés à sa poursuite, le vicomte d’Aché[13] était de tous les chouans retirés dans le Calvados le plus entreprenant, le plus audacieux, le plus populaire surtout, celui sur qui reposaient le plus solidement les espérances des partisans du roi. Il était le petit-fils de l’amiral d’Aché. En 92, à l’exemple de son père, il avait émigré, servi sous les princes et fait partie des bandes de Frotté. Après la mort de celui-ci et un assez long séjour hors de France, il y était rentré pour prêter les mains aux criminels projets de Georges. Dénoncé par ses complices, il avait échappé aux gendarmes chargés de l’arrêter. Moins heureuse que lui, sa femme et sa fille avaient été prises, enfermées à Gournay, dans l’Eure, où, à différentes reprises, il eut l’audace de les aller voir. Son passé révélait à la fois sa mâle vaillance et l’énergie de ses convictions. Aussi, quand il fut revenu en Normandie, y eut-il émulation parmi les royalistes pour l’aider à se cacher. En quelque endroit qu’il se présentât, il était sûr d’être reçu. Mais, loin de profiter des nombreuses retraites qui lui étaient offertes, il s’en tenait à quatre ou cinq, passant de l’une à l’autre aussi souvent qu’il se croyait menacé. En arrivant dans le pays, il s’était d’abord réfugié chez la marquise de Vaubadon, aux environs de Bayeux. Élisabeth-Charlotte- Alexandrine du Mesnildot, petite-fille de l’amiral de Tourville, épouse divorcée du marquis Le Tellier de Vaubadon, propriétaire normand, était une exquise blonde de trente-six ans, connue pour ses principes royalistes. Arrêtée au lendemain de la conspiration de Georges, elle les avait expiés par plusieurs mois de détention. Sa participation dans le complot n’ayant pu être établie, on l’avait remise en liberté en même temps que son amie, la comtesse de Cheverny, arrêtée avec elle. On pouvait la croire alors corrigée de ses erreurs. Mais elle était de ces femmes à la fois frivoles et entêtées chez qui l’amour de l’intrigue survit à toutes les épreuves, et que même l’expérience qui vient, dit-on, avec l’âge ne corrige pas. À peine libre, elle s’était jetée de nouveau dans les aventures de la politique en les agrémentant de quelques passe-temps moins sévères, bien qu’elle eût un fils qui venait de s’engager dans les dragons. On lui savait des amants, on les désignait[14]. Toutefois, le monde au milieu duquel elle vivait fermait les yeux sur ses fredaines. Son dévouement à la bonne cause méritait bien quelque indulgence. Le vicomte d’Aché, quoique marié, père de famille et déjà quinquagénaire, ne put rester insensible à ses charmes. Il fut payé de retour, et durant plusieurs mois, la retraite qu’il avait trouvée chez la marquise de Vaubadon s’embellit de toutes les ivresses de l’amour heureux. Un jour, cependant, l’inconstante créature se lassa de son bonheur. La liaison se rompit, sans bruit, sans éclat, sans brouille même. L’amant déçu alla chercher refuge ailleurs, bien loin de se douter que la femme sur laquelle, encore qu’elle eût cessé de l’aimer, il croyait pouvoir compter toujours comme sur une amie, serait l’instrument de sa perte. Il passa quelque temps à Caen, chez une mercière, encore une veuve, la veuve Amfrie. Mais celle-ci n’était plus jeune et n’avait jamais été belle. Et puis, il eut vite fait de constater que l’asile ne lui offrait ni commodité ni sûreté. Il en chercha un autre et le trouva au hameau de Trévières, non loin de Bayeux, chez un M. de Montfiquet qui lui-même, en d’autres temps, poursuivi par la police, avait été sauvé par la vicomtesse d’Aché. M. de Montfiquet était un excellent homme, dépourvu de mérites transcendants, assez entrepris dans l’exercice de ses droits de chef de famille. Il avait laissé l’autorité de sa femme, une maîtresse femme, se substituer à la sienne. C’est elle qui attira d’Aché, se chargea de le soustraire à toutes les recherches. Une des filles de la maison, Henriette, se prit de passion pour le proscrit. Laide, contrefaite et sage, son amour ne se traduisit que par un dévouement exalté dont le vicomte d’Aché en plus d’une circonstance sut tirer parti pour la cause du roi. Chez les Montfiquet, venait fréquemment une noble et vieille dame de soixante-sept ans, la marquise Hély de Combray de Bonneuil, veuve depuis longtemps, fille de feu M. de Brunelle, ancien président de la chambre des comptes de Rouen. Elle habitait tantôt le château de Donnai, entre Caen et Falaise, non loin d’Harcourt, tantôt celui de Tournebut, aux portes de Gaillon, dans le département de l’Eure. Quand elle résidait à Donnai, elle y retrouvait sa fille, Rosalie de Combray, mariée au baron Aquet de Férolles et séparée de lui à la suite de procès retentissants, qui duraient encore à cette époque. Fine de traits et frêle de corps, Mme Aquet de Férolles était en brune ce que la marquise de Vaubadon était en blonde. Dans la délicate sveltesse de ses formes, avec ses cheveux noirs, sa peau très blanche, ses yeux caressants, elle possédait, à défaut de la pureté des lignes, qui caractérise la beauté classique, tous les attraits qui peuvent y suppléer. Après avoir quitté son mari, elle était venue s’installer dans le pavillon de la Bijude, attenant au château de Donnai. Elle y vivait avec ses enfants, deux filles encore en bas âge qui ne la quittaient que pour aller voir leur père établi lui-même dans le voisinage, en attendant la fin des procès que lui avait intentés sa femme à l’effet de recouvrer sa dot. Le bruit courait dans le pays, non sans raison, que la solitude où semblait se plaire Mme Aquet de Férolles était plus apparente que réelle, et qu’un ancien chouan, jeune et beau, venait assidûment l’égayer. Il se nommait Armand Le Chevallier. Quoique fils d’un homme rallié à la Révolution, il s’était jeté à seize ans dans la chouannerie normande, avait pris part à maints combats, et avait même été grièvement blessé au bras. Héritier d’une fortune assez considérable, veuf à vingt-deux ans, il avait eu bourse ouverte pour tous ses anciens compagnons d’armes. Un dévouement absolu à ses amis paraît avoir toujours été le mobile de ses actes. Certains papiers, dénotant une remarquable culture intellectuelle, le montrent moins profondément royaliste que résolument ennemi du despotisme impérial. Ainsi s’expliqueraient des relations qu’il entretenait avec différents personnages, même avec des fonctionnaires, indice s’ajoutant à tant d’autres pour prouver qu’à l’époque où l’adhésion semblait universelle, l’Empire avait à lutter contre des adversaires irréconciliables disposés, malgré leurs divergences, si les événements s’y prêtaient, à toutes les coalitions. En 1801, la diligence de Saint-Lô à Coutances ayant été arrêtée et les fonds publics qu’elle transportait enlevés, la police avait soupçonné Le Chevallier d’être l’auteur de cet attentat où aurait figuré, au dire des témoins, une jeune femme à cheval, revêtue d’un uniforme de dragon, qui ne put être retrouvée. Le Chevallier allait être renvoyé avec plusieurs de ses complices devant le tribunal criminel d’Évreux, quand l’intervention d’un membre du Sénat lui sauva la vie. Ce haut personnage déclara que l’accusé était à Paris à l’heure où s’accomplissait le crime pour lequel on le poursuivait. Le magistrat instructeur ajouta foi à cette déclaration, que les fréquents séjours d’Armand Le Chevallier dans la capitale rendaient vraisemblable. Bien qu’il expliquât ces séjours par la nécessité d’entretenir ses relations de famille et ses rapports avec de puissants protecteurs, la police persista à croire qu’il avait joué un rôle dans le sanglant épisode à la suite duquel on l’avait recherché. Aussi, depuis cette époque, le surveillait-elle. Il n’en faut pas moins observer que les charges relevées contre lui, au cours de ce récit, résultent exclusivement des dossiers de police et des déclarations de ceux qui eurent intérêt à lui imputer la responsabilité des faits, dans les poursuites dont ils furent l’objet, alors que lui- même était déjà frappé par le verdict sommaire d’une juridiction spéciale. Mis en rapport avec Mme Aquet de Férolles, au moment où elle venait de se séparer de son mari, il prit parti pour elle dans le monde, la défendit, gagna son coeur à force de bons procédés. Elle se laissa séduire par ce beau garçon éloquent et persuasif, resplendissant de jeunesse et de force, qui lui-même s’éprit de cette petite brune impressionnable et passionnée, devenue pour lui une maîtresse d’autant plus agréable qu’elle lui obéissait aveuglément et eût donné sa vie pour lui prouver son amour. Tel était l’homme que le vicomte d’Aché rencontra parmi beaucoup d’autres chez la marquise de Combray et qu’il eut bientôt jugé comme le plus entreprenant. Tous ces gens, peu ou prou, s’étaient compromis dans les conspirations royalistes. Appliqués à poursuivre le même but, c’est-à-dire le renversement de l’Empereur et le retour du Roi, ils se lièrent avec le vicomte d’Aché dès qu’ils le connurent. Armand Le Chevallier se déclara prêt à mettre à son service l’influence et les forces dont il disposait. À s’entretenir de leurs espérances, ils s’exaltaient, rêvaient de victoires prochaines, ajoutaient foi aux promesses du vicomte d’Aché. Tandis que celui-ci recevait de Londres les instructions inspiratrices de sa conduite, il fut amené à porter le centre de ses opérations chez la marquise de Combray, où il alla vivre, après s’être assuré qu’il y serait en sûreté. Au-dessous de ce personnel d’élite, il en existait un autre, formant une armée toute prête pour l’insurrection: des déserteurs et des réfractaires échappés aux dernières levées de conscrits, qui vivaient en vagabonds dans les campagnes, aux abords des villages où, dans tout habitant, ils se savaient un complice et où, la nuit venue, ils étaient assurés de trouver bon souper, bon gîte et le reste. Que quelques navires anglais se montrassent sur la côte, amenant en France des troupes régulières, un Bourbon à leur tête, et les réfractaires s’uniraient à elles aussitôt pour lever l’étendard du Roi. C’était du moins l’espérance dont se flattait d’Aché, l’instigateur de ce mouvement et l’âme de ces projets. Tantôt en Normandie, tantôt en Angleterre, allant, à tout instant, d’un pays à l’autre, au moyen d’une barque montée par un de ses anciens matelots, le patron David, dit l’Intrépide, un vrai corsaire rompu aux émotions et aux fatigues de la mer, il travaillait depuis deux ans à exciter le zèle des princes émigrés, du gouvernement anglais qui leur donnait asile et des royalistes normands sur lesquels il comptait pour le seconder au moment voulu. Aux princes, il demandait un chef; aux Anglais, des soldats, des armes, de l’argent; aux royalistes du Calvados, leurs bras. Ceux- ci avaient promis, étaient prêts à tenir. Mais chez les autres, il entendait plus de belles paroles qu’il ne recevait de preuves effectives de bon vouloir. À Londres, on lui avait offert un corps d’armée composé de trente mille hommes, Anglais et Russes, avec qui devait débarquer le comte d’Artois. Mais, après avoir pris l’offre au sérieux et l’avoir acceptée, il ne pouvait obtenir que ni les troupes ni le prince se missent en route. Pour justifier ces retards, on alléguait tantôt un prétexte, tantôt un autre. Un jour, c’était une victoire de Napoléon, qui venait soudain refroidir l’ardeur des Anglais; un autre jour, c’était la nécessité de suspendre toute initiative par suite d’un désaccord survenu entre les cours alliées, au moment d’entrer en campagne. En réalité, ni les Anglais ni les princes ne jugeaient le moment opportun pour tenter un débarquement. S’ils en parlaient sans cesse et feignaient sans relâche de s’y préparer, ce n’était pas qu’ils fussent décidés à en affronter les périls; c’était uniquement afin d’entretenir parmi les royalistes de Normandie et de Bretagne cet esprit de révolte dont le vicomte d’Aché s’était fait, dans la première de ces provinces, l’agent le plus actif, imité dans la seconde par un chouan non moins terrible que lui, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire. Au début de ces tentatives, c’est-à-dire dans le courant de l’année 1805, le gouvernement anglais, pour exciter le zèle des royalistes qu’il était en train de duper, peut-être aussi pour les endormir dans la confiance qu’ils lui accordaient, avait consenti à leur fournir des subsides. À prendre au pied de la lettre les promesses faites, ces secours devaient s’élever à plusieurs millions. En réalité, ils s’étaient bornés pour la Normandie à mille deux cents livres sterling, déposées à Caen, chez le banquier Nourrit, pour être comptées au vicomte d’Aché sur ses réquisitions et contre ses reçus. En moins d’une année, ces maigres ressources avaient été épuisées pour les besoins personnels des conjurés, sans profit pour la cause. D’Aché s’était empressé d’écrire à Londres en vue d’obtenir de nouveaux envois d’argent. Ses demandes étaient restées sans réponse. II Tandis qu’on le cherchait à Paris, pour la forme et sans espérance de le saisir, il résidait en Normandie. Outre qu’il s’y trouvait plus à portée qu’ailleurs d’entretenir ses relations avec Londres, c’est encore là qu’il courait le moins de risques. Plusieurs asiles lui étaient assurés, et le plus inviolable de tous, le château de Donnai, appartenant à la marquise de Combray. La vieillesse n’avait point éteint chez la marquise l’exaltation du royalisme dont, sous la Terreur et depuis, elle s’était incessamment appliquée à répandre autour d’elle les témoignages. Sous ses cheveux blancs, elle conservait toutes les ardeurs de sa foi. Elle persistait à croire au prochain retour des Bourbons. Cette armée anglo-russe, dont le vicomte d’Aché lui avait annoncé l’arrivée imminente, elle l’attendait. Elle se flattait de l’espoir que le roi de France, en marche vers Paris, s’arrêterait au château de Tournebut, qui se trouvait sur sa route. Elle se faisait une fête de l’y recevoir. En prévision de son débarquement, elle aménageait l’antique demeure, jadis propriété du maréchal de Marillac, à l’effet de la rendre digne du souverain, s’il daignait y séjourner. La chambre de Sa Majesté était prête. Prêtes aussi les cuisines pour préparer ses repas, les écuries et les remises pour abriter ses équipages, voire des cachettes pratiquées dans les combles et dans les caves pour mettre la personne royale en sûreté, si par aventure il arrivait qu’elle fût en péril. En attendant, ces cachettes étaient affectées aux proscrits qui, de temps à autre, venaient chercher asile à Tournebut, et qu’on y recevait comme les soldats de la future insurrection. Le fils de la marquise de Bonneuil, un jeune homme d’allures et de moeurs excentriques, y avait établi une imprimerie destinée à tirer, à un grand nombre d’exemplaires, les proclamations de Louis XVIII, les typographes de Caen ayant refusé d’exécuter ce travail. Tout son temps, que sa mère fût absente ou présente, il le consacrait à des essais d’impression. Il était parvenu à reproduire ainsi une oraison funèbre du duc d’Enghien, et les projets de manifestes du prétendant, rapportés par d’Aché lors d’un de ses voyages en Angleterre, ou peut-être rédigés par lui, et destinés à annoncer aux Français l’avènement de leur roi. L’un de ces manifestes promettait une amnistie générale, le dégrèvement des impôts, l’abolition de la conscription. De ces traits que nous relevons dans les documents officiels, on peut conclure que Mme de Combray, dans l’entraînement de ses illusions encouragées et partagées par son fils, n’avait rien oublié de ce qui devait assurer le succès. Une poignée d’hommes sûrs, destinés à soulever le pays, n’attendaient que ses ordres pour agir. Elle avait même demandé des chevaux à M. de Grimont, inspecteur du haras d’Argentan. La direction des postes d’Évreux et celle de Gaillon furent accusées plus tard d’avoir favorisé ses correspondances. Tenu au courant de ces préparatifs, le vicomte d’Aché ne pouvait mettre en doute le dévouement de la marquise à la cause royale. C’est donc en toute confiance qu’après un voyage assez mystérieux il revint se réfugier à Donnai. Elle en était partie depuis quelques jours pour rentrer à Tournebut où elle résidait habituellement. Il y fut reçu par Mme Aquet de Férolles, et bientôt après ses conciliabules avec Armand Le Chevallier recommencèrent. Avec une police bien faite, ils n’auraient pu se continuer sans être bientôt découverts. Aquet de Férolles vivait dans le voisinage. Après avoir combattu avec les chouans, il s’était rallié à l’Empire. Sa femme, quand ils vivaient ensemble, avait fait comme lui. Elle n’était redevenue royaliste que depuis qu’elle aimait Armand Le Chevallier. Raison de plus pour Aquet de Férolles d’être désireux de prouver son zèle et la sincérité de sa soumission. Il eût été facile de l’utiliser pour surveiller sa femme, qu’il eût été heureux de trouver en faute, par elle-même ou par ses amis. Mais sous l’administration du préfet Caffarelli, la police locale s’était désorganisée. À vrai dire elle n’existait plus, et les conspirateurs purent agir sans éveiller de soupçons. Ils durent aviser d’abord aux moyens de se procurer des fonds. Il ne semble pas que, dans ses entretiens avec eux, d’Aché ait laissé se trahir l’inquiétude en laquelle le jetait le mauvais vouloir des Anglais. Il est plus certain qu’il s’en tint devant ses complices à exprimer la surprise que lui causaient les retards apportés dans l’envoi du corps expéditionnaire. Il alléguait, en même temps, que ces retards ne pouvaient provenir que d’un malentendu. Ce malentendu, sa présence seule le dissiperait. Il annonçait la résolution de partir pour l’Angleterre. -Quand je serai là-bas, disait-il, il faudra bien qu’on s’explique, qu’on m’apprenne pourquoi les trente mille hommes qu’on m’a promis et qui devaient, sous les ordres du Roi, agir en Normandie et en Bretagne, n’arrivent pas. Si l’on entend les refuser, on le dira, et dans ce cas nous nous en passerons. Je ramènerai Sa Majesté quand même; avec Elle, tout marchera bien. Profitez de mon absence, mes amis, pour préparer partout le soulèvement. Désignez les chefs, enrôlez les déserteurs, tâchez de vous procurer des munitions et des armes, et pour les payer, organisez le pillage des deniers publics au moyen de bandes que vous aposterez sur le passage des diligences et des chariots qui transportent les recettes du Trésor. Il ajoutait qu’Armand Le Chevallier devait utiliser les relations qu’il s’était créées dans le gouvernement pour détourner de leurs devoirs les fonctionnaires grands et petits, aller à cet effet à Paris, et les convaincre de la nécessité de marcher avec les royalistes. Compris à demi-mot par Armand Le Chevallier, repoussés par le chevalier de Godet, qui refusait de les suivre parce qu’il les considérait comme impraticables, ces conseils excitaient l’enthousiasme de Mme Aquet de Férolles. Elle promettait à son amant de le seconder de tout son zèle. Quant à la marquise de Combray, restée à Tournebut, elle n’y recevait aucun écho des pourparlers qui avaient lieu à Donnai. Elle les ignora jusqu’au jour où, les projets arrêtés en ces conciliabules ayant reçu un commencement d’exécution, il devint impossible de les lui dissimuler. Par malheur, si ces actes avaient été concertés en dehors d’elle, si elle protesta lorsqu’à son insu ils eurent été exécutés, ceux auxquels elle participa ne pouvaient rester impunis. Tandis que le vicomte d’Aché et Armand Le Chevallier combinaient les moyens de remplir la caisse royaliste, elle, de son côté, travaillait à la rébellion. D’Aché lui demandait des hommes vigoureux et résolus. Elle lui procura d’abord son garde-chasse, Lanoë, depuis longtemps à son service, chouan amnistié qui ne se prêta qu’à contre-coeur à ce qu’elle attendait de lui et qui, tout en promettant son concours, se réserva de ne s’employer que dans la mesure où il pourrait le faire sans jouer sa tête. Moins scrupuleux et plus décidé était le nommé Fierlé, qu’elle lui présenta ensuite. Bavarois resté dans le pays, après les guerres de la chouannerie auxquelles il avait pris part, homme de sac et de corde, prêt à tout, capable de tout, on pouvait compter sur lui. Elle l’envoya à d’Aché avec une lettre qui le recommandait comme «très sûr». D’Aché allait partir pour Londres. Il mit Fierlé sous les ordres de Le Chevallier, afin que celui-ci pût en disposer au moment opportun. Puis il quitta Bonnai et se rendit chez les Montfiquet, dont l’habitation, située dans le voisinage de la mer, lui offrait un abri en attendant qu’il lui fût possible de s’embarquer. À dater de ce moment et pendant une période de deux années, on perd ses traces. Il ne nous a pas été possible d’établir s’il parvint à partir pour Londres sur-le-champ ou s’il erra sur la côte pendant un certain temps avant de pouvoir se faire transporter en Angleterre. Le mystère dont reste enveloppée son existence à cette époque a permis à ses biographes de le justifier de toute participation au crime qui fut commis en son absence. Mais s’il est certain qu’il ne concourut pas à l’exécution de ce crime, on ne saurait nier, en présence de tant de témoignages accablants, qu’il en avait suggéré ou tout au moins approuvé l’idée. Après son départ, Armand Le Chevallier se mit en quête d’une occasion d’engager la partie. Il s’agissait, en étudiant les divers services des voitures publiques qui parcouraient le département, de décider quelles étaient celles dont le parcours se prêtait le mieux à une attaque à main armée. Il importait aussi de former une bande pour faire le coup. À eux seuls, Lanoë et Fierlé ne pouvaient suffire. Il leur fallait des compagnons et ce n’était pas mince besogne de leur en trouver auxquels on pût se confier sans s’exposer à être dénoncé par l’un d’eux. Plusieurs mois s’étaient écoulés dans ces préoccupations et ces préparatifs. On approchait de l’été de 1807. Mme Aquet de Férolles était maintenant hantée par un impérieux désir de voir se réaliser vite et bien les projets de Le Chevallier. Déjà, du reste, ces projets avaient pris corps. Le Chevallier s’était décidé à opérer contre la voiture qui transportait à Caen les recettes d’Alençon et d’Argentan. Cette voiture ne partait pas à date fixe. Elle attendait qu’il y eût charge complète. Mais il suffisait, pour opérer avec certitude, d’être averti du jour et de l’heure de son départ. Mise au courant de cette résolution, Mme Aquet de Férolles, à qui tous les coins et recoins du pays étaient familiers, désigna elle- même le point le plus favorable à l’attaque: le bois du Quesnai, qui existait alors, à douze kilomètres de son logis de la Bijude, près du village de Langannerie, qu’on trouve en sortant de Falaise par la route de Caen. Le Chevallier, guidé par Lanoë, alla se rendre compte par lui-même des avantages stratégiques que présentait l’endroit et l’adopta. III Il ne restait plus qu’à trouver le personnel et les armes nécessaires à l’exécution de ces criminels desseins. Pour ce qui est du personnel, Armand Le Chevallier s’était occupé déjà de le réunir. Le garde-chasse Lanoë ayant refusé, malgré les offres et les promesses, de l’aider dans cette tâche compromettante, il avait confié le recrutement de la bande à un ancien commandant des compagnies chouannes. Homme redoutable et redouté, vainement recherché depuis plusieurs années par la police impériale, Alain, dit le général Antonio, devait à ses nombreux méfaits non moins qu’à la violence de ses opinions royalistes la réputation sinistre attachée à son nom. Les individus taillés sur le patron de celui-ci se comptent par centaines dans l’histoire des insurrections bretonnes et normandes. Mais on ne possède, pour le plus grand nombre d’entre eux, d’autres détails authentiques que ceux qu’après s’être emparée de leur personne la police a tirés de leurs interrogatoires. S’ils sont parvenus à se soustraire à ses recherches, ils restent pour nous des inconnus dont nous ne soupçonnerions pas l’existence si l’on n’en retrouvait la trace dans les récits contemporains. C’est le cas du général Antonio, dont nous ne savons guère que ce qui en a été dit à l’occasion des événements que nous racontons. Et ce qui en a été dit n’ayant été soumis à aucun contrôle, puisqu’il ne fut jamais pris, on ne saurait affirmer que c’est la vérité. Il paraît cependant de toute évidence qu’en lui imputant, antérieurement à l’affaire qui nous occupe, des vexations quasi barbares contre les acheteurs de biens nationaux, des faits d’assassinat et de pillage sur les grandes routes et dans des maisons habitées, on ne l’a pas calomnié. Il vivait caché aux environs de Caen où sa fille allait et venait librement. Le vicomte d’Aché le connaissait. Ils étaient tombés d’accord sur la nécessité de recommencer la chouannerie. Ils avaient même, à l’exemple de Georges Cadoudal et après l’échec de ses tentatives, formé le projet d’aller ensemble à Paris, de se défaire de l’archichancelier de l’Empire, du gouverneur de la capitale, du ministre de la Police et, après s’être saisis des membres de la famille impériale, de les garder en otage jusqu’après le rétablissement du Roi. Sûr des opinions du général Antonio, confiant dans son énergie, le vicomte d’Aché, avant son départ pour l’Angleterre, l’avait désigné à Le Chevallier, qui s’en remit à lui du soin d’exécuter le coup de main. Le général Antonio eut bientôt choisi les individus qui devaient former sa troupe. Après s’être efforcé en vain de faire revenir Lanoë sur sa détermination, il renonça à le convertir. Il fut plus heureux en s’adressant à Fierlé. Moyennant argent, celui-ci s’engagea à exécuter aveuglément, quels qu’ils fussent, les ordres qui lui seraient donnés. Antonio lui adjoignit successivement divers individus au nombre de sept, anciens chouans, déserteurs pour la plupart, déjà désignés à ce titre à la gendarmerie et qui n’avaient pas grand’chose à perdre, du moins ils le croyaient, à s’aventurer dans cette équipée. L’un d’eux, un tisserand nommé Harel, avait été précédemment complice d’Antonio, en 1804, dans une très dramatique affaire, la mise à sac d’une maison appartenant à un ancien terroriste du pays, un octogénaire auquel ils avaient enlevé une somme de seize mille francs. Invité par Antonio à s’unir de nouveau à lui pour une attaque à main armée contre la recette du Trésor, Harel hésita avant de s’engager. -La voiture aura une escorte qui sera plus forte que nous, répondit-il aux premières ouvertures d’Antonio. Je ne veux pas recevoir des coups et je refuse. -Il n’y aura pas d’escorte, affirma Antonio. -N’empêche qu’à participer à cette tentative, on court risque de la guillotine. -La guillotine! allons donc. Avant qu’on ait eu le temps de la remonter, l’armée anglo-russe aura débarqué et la contre- révolution sera victorieuse. Convaincu par ce langage, Harel se laissa inscrire parmi les combattants. Les autres, bien que plus tard ils aient essayé de démontrer qu’on les avait enrôlés de force, résistèrent moins que lui. Du reste, ils appartenaient à la plus basse lie du peuple et comptaient tous ou presque tous quelque méfait à leur actif. Tels étaient: un charpentier répondant au nom de Michel et surnommé Grand Charles; un autre charpentier, Le Hericey, dit Gros Pierre, dit La Sagesse, deux cultivateurs de la Mancelière, Grenthe, dit Coeur de Roi, et Loret, et enfin Lebrec, dit La Chesnaie, dit Fleur d’Épine, jadis garde champêtre, maintenant vétérinaire, et maintes fois employé par d’Aché au transport des messages secrets qu’il échangeait avec les royalistes de la contrée. À tous des sommes d’argent furent promises, proportionnées à ce que Le Chevallier et Antonio attendaient du zèle, du courage et de l’intelligence de chacun. Lebrec, dans lequel on se plaisait à saluer une réputation d’intrépidité supérieure à celle de ses compagnons, devait recevoir, après l’affaire, 24 napoléons. Il était, de beaucoup, le mieux payé. Au fur et à mesure qu’ils souscrivaient aux propositions qui leur étaient faites, on les cachait dans le voisinage en attendant qu’il fût possible de les réunir aux abords du théâtre choisi pour l’opération. À la fin du mois de mai, Antonio avait sa troupe au complet, éparpillée un peu partout, chez son beau-père Jacques Leroux, dit Bornet, ouvrier à Caen, chez Lemarchand et Chevalier, aubergistes, l’un à Louvigny, l’autre à Aubigny, et enfin, dans le grenier de la maison de Mme Aquet de Férolles. En ces divers endroits, celle-ci, à plusieurs reprises, alla visiter les recrues en compagnie d’Armand Le Chevallier, entraînant ainsi dans le complot, comme complices, ceux qui pour lui plaire leur donnaient asile. Ce fut d’ailleurs par dévouement pour elle, par amitié pour son amant, que d’autres encore s’engagèrent à apporter aux conjurés aide et secours. Le sieur Lefebvre, notaire et ami de Le Chevallier, résidant à Falaise, le docteur Révérend, médecin dans la même ville, un propriétaire du nom de Courmaceuil, s’entendirent à l’effet de leur fournir des armes, fusils, sabres, pistolets, voire une hache pour ouvrir les caisses qui contenaient l’argent. Les frères Joseph et Pierre Buquet, cordonniers à Donnai, s’étaient offerts pour recéler le fruit du vol et s’en constituer les gardiens jusqu’au moment où on pourrait l’affecter aux usages auxquels on le destinait. Figure aussi parmi les coupables de la première heure Léonie Pons, dite Dupont, couturière à Falaise, fréquemment employée par Mme Aquet de Férolles et qui, plusieurs jours de suite, sur sa demande, porta des vivres à ceux des compagnons d’Antonio qu’on avait cachés à Donnai. Enfin, un garçon d’écurie de l’hôtel du Point-de-France, à Argentan, Gauthier dit Boismale, avait promis à Le Chevallier d’avertir Antonio du jour où arriverait dans cette ville la recette d’Alençon et de l’heure où elle partirait pour Caen. Ainsi, toutes les mesures étaient si bien prises, combinées avec tant de prudence et d’habileté que, quelque aventureuse que fût l’expédition, rien ne semblait devoir en compromettre le succès, rien si ce n’est une trahison toujours à craindre alors que vingt personnes se trouvent en possession du même secret et sont, pour la plupart, de pauvres diables sans sou ni maille ou des brigands de grand chemin. La préfecture du Calvados eût payé cher, à cette heure, une dénonciation qui, en lui révélant des périls qu’elle ne soupçonnait même pas lui eût permis d’en saisir en flagrant délit les organisateurs. Mais le secret fut rigoureusement gardé. Caffarelli, préfet de Caen, continua à ne pas se douter qu’à quelques pas de son hôtel, dans la maison d’Armand Le Chevallier, s’ourdissait un complot destiné au dénouement le plus retentissant et le plus tragique. Le 6 juin, par les ordres du général Antonio, les huit individus qu’il avait enrôlés se trouvaient réunis dans l’auberge d’Aubigny. Ils y étaient venus de divers côtés, pendant la nuit, pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Ils passèrent à table la plus grande partie de cette journée. Vers le soir, alors qu’alourdis par la bonne chère, le cidre et la capiteuse eau-de-vie du Calvados, ils tombaient de sommeil, arrivèrent Armand Le Chevallier et Mme Aquet de Férolles. La jeune femme était inconnue de la plupart d’entre eux. Mais quand ils la virent entrer, ils furent séduits par sa grâce caressante que relevait l’élégance de sa toilette: une robe en mousseline blanche et un chapeau de paille à larges ailes, orné de marabouts. Elle voulut elle-même leur verser à boire; elle but avec eux, leur prodigua des encouragements et des sourires. Elle acheva de les enivrer. À ce moment, se présentèrent deux personnages dont il fut parlé plus tard au procès sans que leur identité eût pu être établie. Ils venaient, au nom d’un certain nombre de royalistes des environs, pour obtenir de Le Chevallier et du général Antonio que tout projet de violence fût abandonné. Leur langage souleva des protestations. Le général Antonio s’emporta. C’était trop tard pour reculer. Comme on lui observait que le coup qu’il méditait livrerait le pays à de nouveaux troubles et exposerait beaucoup d’innocents à la rigueur des lois: -Tant mieux! s’écria-t-il. Je voudrais que tout ce qu’il y a d’anciens chouans fussent menacés d’arrestation. Cela les ferait sortir de leur indifférence. Le débat se prolongea, en présence des conjurés. Quelques-uns commençaient à prendre peur. Le Chevallier intervint alors pour les rassurer. Il exalta leur courage par une allocution enflammée. -Vous êtes les sujets du roi, leur dit-il; c’est pour lui que vous allez combattre. Il vous en récompensera. Ils s’engagèrent solennellement à ne pas abandonner leur général. Antonio déclara qu’il avait confiance en eux. Le Chevallier, convaincu qu’aucune défection n’était à craindre, s’éloigna en compagnie de Mme Aquet de Férolles, de laquelle il devait se séparer après l’avoir ramenée à la Bijude. Dans la nuit, il partait pour Paris où il voulait arriver le lendemain. IV À l’heure où il y arrivait, le 7 juin, au déclin du jour, Antonio et sa troupe quittaient l’auberge d’Aubigny pour aller s’embusquer dans les bois du Quesnai. Le notaire Lefebvre les accompagna jusque-là. Il ne les quitta que pour rejoindre Mme Aquet de Férolles, qui attendait chez elle les résultats de l’événement. Un homme à cheval, nommé Dussaussay, venait d’apporter au général Antonio, de la part du garçon d’écurie Gauthier, l’avis que s’était engagé à lui donner celui-ci. Partie d’Alençon la veille avec un chargement de trente-trois mille francs, la voiture des contributions avait passé la nuit à Argentan. Au matin, elle s’était remise en route après avoir reçu pareille somme. Elle devait passer par les bois du Quesnai vers huit heures du soir. Exceptionnellement, elle voyageait sans escorte, la brigade d’Argentan, retenue par les opérations de la révision qui avaient lieu le même jour, n’ayant pu fournir le peloton réglementaire. Un gendarme qui partait en congé, s’était offert à faire la route à pied avec le voiturier. À eux deux, ils constituaient la garde du convoi. Aposté avec ses hommes dans les profondeurs du bois, Antonio vit venir de loin le lourd équipage, que traînaient quatre chevaux. À leur tête marchait le conducteur Grousset; derrière, venait le gendarme entouré de trois piétons trouvés en chemin. Ces gens étaient sans défiance. Ils avaient laissé la charrette prendre sur eux une assez grande avance. C’est de loin qu’ils virent, au moment où elle s’engageait sous bois, plusieurs individus armés surgir d’un fourré, arrêter les chevaux et s’emparer du conducteur dont ils eurent vite bandé les yeux. Le gendarme s’élança le sabre à la main, en criant à ses compagnons qui s’enfuyaient d’aller au plus prochain village querir la force armée et faire sonner le tocsin. Mais quand il arriva à l’entrée du bois, la charrette n’y était plus. Les brigands l’avaient entraînée sous un chemin couvert, et avec elle Grousset. Tandis que plusieurs d’entre eux déchargeaient les caisses, les autres, cachés derrière les arbres, tiraient sur le gendarme pour l’empêcher d’avancer. Une balle lui fracassa le bras. Réduit à l’impuissance d’attaquer et de se défendre, il dut chercher son salut dans la fuite. Pendant ce temps, les bandits brisaient, à coups de hache, les caisses éparses dans l’herbe, en tiraient l’argent qu’ils versaient dans des sacs dont ils s’étaient munis et qu’avait cousus de ses blanches mains Mme Aquet de Férolles, s’emparaient de soixante mille francs en écus et les chargeaient sur trois des chevaux détachés de la voiture. Considérée par eux comme trop lourde et trop encombrante, une somme de trois mille francs en monnaie de billon fut abandonnée. Cependant, l’opération à laquelle ils se livraient aussi activement qu’ils le pouvaient avait duré assez de temps pour permettre aux fugitifs de répandre l’alarme. Au village de Langannerie, le tocsin sonnait. Deux gendarmes accouraient à cheval, suivis de quelques villageois. La nuit était venue. Pour tromper les brigands sur leur nombre, ils poussaient des cris de commandement: -En avant, premier peloton! -Par ici, deuxième peloton! Mais les brigands, loin de se laisser intimider par ce stratagème, accueillirent leurs agresseurs par une fusillade si nourrie qu’en une minute, ils eurent déblayé le terrain. Un des gendarmes avait reçu une balle dans la jambe, l’autre avait eu son cheval tué sous lui. Antonio profita de sa facile victoire pour revenir sur l’heure à Donnai. Protégée par la nuit, la bande ramena librement son butin, contraignant le voiturier, affolé de terreur, à conduire lui-même l’un des chevaux. Avant d’arriver à Donnai, Antonio lui donna vingt-cinq francs, et, avec force menaces, lui intima l’ordre d’attendre au pied d’un arbre qu’il désigna qu’on lui ramenât ses bêtes. Il les attendit en vain durant toute la nuit. Il ne les retrouva qu’au matin, errant à l’abandon dans la campagne. La voiture était restée dans les bois du Quesnai. Il alla la chercher et revint à Argentan, racontant partout sur sa route le guet-apens dont il était victime. Du reste, il n’en nomma pas les auteurs, soit qu’ils lui fussent inconnus, soit qu’il considérât qu’ils avaient acheté son silence en lui comptant les vingt-cinq francs qu’il avait commis l’imprudence d’accepter et qui se doublèrent d’une somme égale qu’il reçut quelques jours plus tard. À ce moment, les sinistres personnages qu’on vient de voir à l’oeuvre pouvaient se croire à l’abri de toutes poursuites. Après avoir déposé l’argent chez les frères Buquet, ils avaient jeté leurs armes dans des champs de blé et, chacun d’eux payé provisoirement d’une somme de cent cinquante francs, ils s’étaient séparés et dispersés. Personne n’ayant intérêt à parler, tout le monde au contraire ayant intérêt à se taire, ils ne redoutaient aucune dénonciation. Quant aux frères Buquet, après s’être faits les receleurs du vol et l’avoir caché un peu partout, dans les champs, dans un four, dans leur étable, dans des trous de muraille, ils s’en considéraient déjà comme les possesseurs et rêvaient aux moyens de se l’approprier en tout ou en partie. Aussi, furent-ils impuissants à dissimuler leur mécontentement lorsque, le lendemain, dès le matin, Mme Aquet de Férolles se présenta chez eux et leur demanda trois mille quatre cents francs. Elle était satisfaite du succès de la veille, confiante dans l’avenir. Elle avait commandé deux messes avec l’intention secrète de placer les voleurs sous la protection du ciel, afin qu’ils ne fussent pas découverts. Les Buquet n’osèrent repousser sa demande. De fort mauvaise grâce, ils lui comptèrent la somme. Elle la transporta dans une voiture à Falaise, chez le notaire Lefebvre, qui l’attendait pour acquitter des traites tirées sur Le Chevallier et qui avaient été protestées faute de payement. Lefebvre s’étonna et se plaignit de recevoir si peu. Le Chevallier, avant de partir pour Paris, lui avait laissé, disait- il, la liste de ses dettes les plus pressées et les plus criardes, contractées dans l’intérêt du parti. Leur total dépassait de beaucoup la somme apportée par Mme Aquet de Férolles. Il avait aussi besoin d’argent pour lui-même. Elle allégua la difficulté de transporter «tout ce numéraire» destiné à la caisse royaliste et dont, le même jour, le trésorier du parti, l’ancien chouan Bureau de Placène, était venu réclamer sa part au notaire. Elle promit pourtant à ce dernier de lui remettre encore, à peu de jours de là, douze mille francs. Elle en promit autant pour Bureau de Placène. Il ne put être établi plus tard, quand celui-ci fut, ainsi que sa femme, impliqué dans les poursuites, que cette somme lui eût été comptée. Tout porte à croire, cependant, qu’il reçut des acomptes et se les appropria. En se répandant, la nouvelle de cet audacieux attentat semait l’effroi par toute la Normandie. Elle frappait de stupeur le préfet Caffarelli, le surprenait en pleine période de calme et de confiance, alors qu’il croyait le département du Calvados à jamais délivré des chouans. Il dut transmettre à Paris la relation de l’événement avant d’avoir recueilli des détails, si ce n’est ceux qu’avaient fournis le conducteur de la voiture et les gendarmes. Mais ils étaient trop incomplets et trop vagues pour mettre la police sur la trace des coupables. À Paris, la surprise et l’émotion furent égales à celles du préfet. Depuis l’arrestation de la diligence de Saint-Lô à Coutances, aucun crime de ce genre n’avait été signalé. On espérait en avoir fini avec ces attaques sur les routes, si fréquentes au temps de la réaction thermidorienne et de la chouannerie et dont on n’avait eu raison qu’à l’aide de répressions inexorables. Si maintenant elles recommençaient, c’est que les brigands ne désarmaient pas et engageaient de nouveau la lutte contre le régime impérial. L’Empereur, revenu à Paris après la guerre de Prusse, en était reparti bientôt. Il poursuivait en Pologne la dramatique campagne dont la bataille d’Eylau forme le principal épisode et qui devait aboutir, à quelques jours de là, à la paix de Tilsitt. Depuis son départ, le ministre de la Police s’attachait, dans ses lettres, à lui présenter l’état de l’esprit public en France comme satisfaisant et le pays comme pacifié. Que cette confiance eût été feinte ou réelle, il était pénible pour Fouché d’avoir à la détruire. Sans doute, l’attentat du Calvados ne constituait qu’un acte isolé. Mais il ressemblait trop à d’autres actes antérieurs pour n’être pas attribué aux auteurs de ceux-ci. L’Empereur ne manquerait pas d’exprimer son mécontentement aux fonctionnaires de l’Empire, à qui incombait en son absence le maintien de la sécurité publique et de suspecter leur habileté. On ne pouvait empêcher son irritation de se traduire en blâmes énergiques qu’en redoublant de zèle pour saisir les coupables. Les ordres donnés aussitôt par Fouché s’inspirèrent de ces préoccupations. En apprenant l’attentat du 7 juin, il n’hésita pas à l’attribuer aux chouans. Il venait de constater qu’ils apparaissaient de nouveau dans le Morbihan. Il devait naturellement être disposé à soupçonner leur présence dans le Calvados. Quant à Réal, son bras droit, il accusa sur-le-champ les individus qui, précédemment, avaient arrêté la diligence de Saint-Lô. La plupart d’entre eux, condamnés à mort par le tribunal criminel de l’Eure, avaient été exécutés. Mais d’autres s’étaient dérobés à la rigueur des lois, soit par la fuite, soit en prouvant la fausseté des preuves réunies par l’accusation. Parmi ceux-là, se trouvaient Le Chevallier et le général Antonio et même des sous-ordres, comme Harel et Lanoë. Depuis, leur présence avait été signalée en Normandie. Mais, au lieu de les surveiller, les autorités locales s’étaient endormies dans une sécurité profonde. «Pendant trois ans, est-il dit dans un rapport officiel écrit à propos des événements que nous racontons, elles ont fatigué la police générale de sollicitations multipliées dont le résultat a été, à différentes époques, la mise en liberté de Le Chevallier et de quelques autres que j’avais fait maintenir en détention, en dépit du jugement qui les avait absous.» Il était logique d’en conclure que les vieux cadres de la chouannerie existaient toujours avec leur ancien personnel, directeurs des mouvements, chefs de bandes, receleurs, correspondants, et qu’ils venaient de recommencer leurs brigandages. Ce qui confirmait Réal dans cette opinion, c’est que, depuis quelques jours, la police secrète signalait la présence à Paris de Le Chevallier. Descendu chez sa belle-soeur, Mme Thibout, rue des Martyrs, il affectait de se montrer partout, dans les lieux publics, théâtres, cafés, maisons de jeux, voire les antichambres des ministères, où il allait présenter les requêtes de ses protégés et les recommander. Partout, il disait qui il était, faisait étalage de la blessure qu’il avait reçue au bras, racontait ses prouesses passées. De cette conduite, si semblable à celle qu’il avait tenue en une précédente circonstance, Réal tirait encore cette conclusion que Le Chevallier cherchait à se créer un alibi. Dès ce moment, il décida, d’accord avec Fouché, de le faire arrêter. Toutefois, il différa l’ordre d’arrestation et se contenta de surveiller étroitement le personnage, avec l’espoir de découvrir, par ses allées et venues, des pistes nouvelles. Quelque hâte qu’eût le ministre de saisir les coupables, il ne voulait pas commettre la même faute que lors de l’affaire de Coutances. À cette époque, pour arriver plus vite au châtiment, on avait mené l’instruction avec trop de rapidité. C’est pour ce motif que tant de coupables étaient restés impunis. Cette fois, on voulait une instruction plus approfondie, dût la punition être plus lente. C’était l’unique moyen de mettre un terme aux tentatives des chouans. Du reste, cette décision prévoyante n’empêcha pas la police d’agir sans délai, à Paris, à Caen, ailleurs encore, contre divers individus considérés comme suspects. Lui furent-ils simplement désignés par leurs actes antérieurs, ou par ce qu’on savait de leurs relations avec Le Chevallier, d’Aché et le général Antonio? La marquise de Vaubadon, qui déjà correspondait avec la police, par l’intermédiaire de Doulcet de Pontécoulant, signala-t-elle ceux qu’elle avait connus au temps de sa liaison avec d’Aché? La direction de la gendarmerie, qui était devenue aux mains du maréchal Moncey une terrible agence d’espionnage, procura-t-elle des renseignements? Toutes les suppositions sont permises. Les dénonciations étaient fréquentes en ce temps. La police usait largement des moyens propres à les provoquer. Les preuves en sont innombrables dans nos dépôts d’archives et en particulier dans le dossier qui nous sert de guide à travers tant d’assertions obscures et contradictoires. Mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est que les premières arrestations opérées mirent aux mains de la police des déserteurs, d’anciens chouans, deux oncles de Le Chevallier, des vagabonds, des marchands ambulants, des gens sans aveu et pas un seul coupable. Tous ou presque tous durent être rendus à la liberté. Dès ce moment, Réal se plaignait de l’incapacité du préfet de Caen, «de sa bonhomie qui ne voyait de mal dans rien». Il recevait, en outre, divers avis que lui présentaient les magistrats du Calvados comme peu disposés à rechercher les auteurs du crime. V La marquise de Combray était restée au château de Tournebut avec son fils. Il n’est fait, dans les pièces qui sont sous nos yeux, aucune allusion à ce qu’elle pensait de la liaison qui s’était formée entre sa fille et Armand Le Chevallier. On peut en conclure qu’elle l’ignorait, bien qu’elle se défiât de celui-ci et ne tolérât qu’avec répugnance ses assiduités à la Bijude. Il est donc à croire que Mme Aquet de Férolles et Le Chevallier, disposés par ce qu’ils savaient de ses sentiments à se cacher d’elle, lui avaient fait mystère de leur projet et que, comme elle l’affirma au procès, elle n’en eut connaissance qu’après qu’il eut été exécuté. C’est la rumeur publique qui lui en apporta la nouvelle. D’abord, elle ne s’en émut pas, bien loin de soupçonner la participation de sa fille à l’événement. Mais l’arrestation de son fermier de Donnai, Habert, la tira bientôt de son calme. Refusant de croire à la culpabilité de cet homme qui la servait avec dévouement, elle résolut de s’entremettre pour lui et d’aller à Falaise à cet effet. En relations d’amitié avec les magistrats de cette ville, elle pensait qu’il lui suffirait de leur demander la mise en liberté d’Habert pour l’obtenir. Elle partit le lendemain. Elle avait écrit à sa fille afin de lui annoncer son arrivée à Falaise. Celle-ci vint à sa rencontre jusqu’à Langannerie. Comme elle l’interrogeait, pressée de connaître les circonstances qui avaient entraîné l’arrestation de son fermier, la jeune femme, poussée à bout par les questions réitérées de sa mère et par la violence qu’elle se faisait, depuis plusieurs jours, pour ne pas se trahir, lui avoua tout à coup la part qu’elle avait prise au vol. À cette révélation, la marquise éclata en reproches: -C’est Le Chevallier qui t’a jetée dans cette aventure! s’écria-t- elle. -Le Chevallier l’a conseillée, répondit Mme Aquet de Férolles, mais c’est sur les ordres du vicomte d’Aché. -Le vicomte n’a rien ordonné de pareil, j’en suis sûre. -Vous vous trompez, ma mère; c’est lui qui en a eu l’idée. Ce pénible débat se continua entre la mère et la fille jusqu’aux portes de Falaise. La marquise défendait d’Aché, Mme Aquet de Férolles persistait à prétendre qu’on n’avait rien fait que par sa volonté. Le notaire Lefebvre, qu’elle s’empressa d’appeler, tint à Mme de Combray le même langage. Il affirma que l’enlèvement des caisses publiques faisait partie du programme convenu entre d’Aché et Le Chevallier. La marquise, alors, déclara qu’elle en aurait le coeur net. Le même jour, elle partait pour Bayeux et y resta vingt-quatre heures. Quand elle revint, elle raconta qu’elle avait vu «un de ses plus intimes amis» et qu’il blâmait la manière dont les auteurs du coup avaient opéré. Il fut établi au procès que cet ami intime était le vicomte d’Aché. Il attendait, caché à Trévières, chez les Montfiquet, une occasion propice pour s’embarquer. Le propos tenu par lui à Mme de Combray fut considéré comme une preuve de leur culpabilité à tous les deux. Du reste, trop compromise pour reculer, la malheureuse femme ne songea plus qu’à tirer sa fille de ce mauvais pas, ajoutant ainsi de nouvelles imprudences à toutes celles qui constituaient déjà contre elle des charges accablantes. La plus grave consista à tenter de mettre l’argent volé entre des mains plus sûres que celles des frères Buquet. Elle lui fut suggérée par Mme Aquet de Férolles, à l’instigation du notaire Lefebvre. Celui-ci avait hâte de tenir tout ou partie de la somme. Il la réclamait sans cesse, alléguant des instructions de Le Chevallier qui en déterminaient l’emploi. Il montrait les lettres d’un avoué de Caen, Vanier de la Chauvinière, à qui Le Chevallier aurait donné mandat d’en exiger le payement. Le 18 juillet au matin, Mme de Combray, sa fille et le notaire arrivèrent en voiture chez les Buquet, conduits par Lanoë. La marquise reçut neuf mille francs. On les chargea sur la voiture. Par des chemins détournés qu’indiquait Lefebvre, assis sur le siège, on les transporta à Caen chez un sieur Gelin, qui s’était chargé de les remettre secrètement à l’avoué. Cette première expédition ayant réussi, la marquise voulut la recommencer. Mais, cette fois, les Buquet alléguèrent des prétextes pour refuser tout nouveau versement. Le pays était surveillé; ils redoutaient, dirent-ils, d’être trahis par ces allées et venues. Il fut impossible de rien obtenir d’eux. Mme de Combray retourna à Caen avec Lefebvre afin d’avertir Vanier de la Chauvinière de ce refus et d’aviser aux moyens de dessaisir les Buquet d’un argent qu’elle croyait destiné au service du Roi. Elle rentra dans la nuit, après avoir, en moins de vingt-quatre heures, parcouru deux fois les douze lieues qui séparent Caen de Falaise. Quand elle arriva chez sa fille, elle apprit que des gendarmes étaient venus en son absence chez celle-ci. N’ayant rien trouvé de suspect, ils s’étaient retirés. Il n’en devenait pas moins certain que la police, après avoir vainement cherché les coupables, tenait une piste qui devait fatalement la conduire à les découvrir. Il n’y eut plus ombre de doute à cet égard lorsque, dans la journée du lendemain, au moment où la marquise recevait une lettre de son fils l’avertissant qu’une perquisition, restée d’ailleurs sans résultats, avait été opérée au château de Tournebut, on lui apporta la nouvelle de l’arrestation d’un des frères Buquet, Pierre. L’autre, Joseph, avait pu s’enfuir. Mais il suffisait que l’un d’eux fût aux mains de la police pour autoriser toutes les craintes. Mme de Combray prit le parti de disparaître, au moins pendant quelques jours. Elle offrit à Lefebvre de l’emmener avec elle. Les caches de Tournebut leur offraient un asile sûr; le départ fut aussitôt décidé. Quant à Mme Aquet de Férolles, elle refusa de suivre sa mère, ni même d’imiter son exemple. Il n’existait, à l’en croire, aucune charge contre elle. D’autre part, elle se prétendait protégée par la bienveillance des autorités de Falaise. En cas de péril, elle serait avertie. Elle ajouta qu’elle en avait reçu l’assurance du brigadier de la gendarmerie locale, Chauvel, «un bon garçon», qui promettait de veiller sur elle. Ce dont elle évita de parler, c’est du prix dont elle s’était engagée à payer ou avait même déjà payé sa vigilance. Le brigadier était beau, jeune et sensible. Maître, durant quelques heures, du sort de Mme Aquet de Férolles, il n’avait su se défendre ni contre la séduction qu’elle exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, ni contre l’attendrissement qu’elle provoquait en lui racontant ses malheurs. À la nature de l’émotion qu’il manifestait, elle comprit qu’il lui serait aisé de s’emparer de ce faible coeur, de l’asservir à ses volontés et, toute grande dame qu’elle était, n’ayant en vue que les dangers qui la menaçaient, elle entreprit la conquête de ce gendarme dont la fatuité égalait la prestance. Se donna-t-elle ce jour-là? Se contenta-t-il de promesses? Les pièces du dossier sont muettes sur ce point. Il n’en résulte qu’un fait, c’est que lorsque Mme Aquet de Férolles fut arrêtée, Chauvel, qu’elle entraînait dans son infortune, avait été déjà récompensé par elle de l’oubli de ses devoirs professionnels et qu’il dut à cet oubli d’être considéré comme complice. Mme de Combray, impuissante à convaincre sa fille de la nécessité de se cacher, se sépara d’elle. Leurs adieux se ressentirent des sentiments qu’elle avait conçus contre la coupable qu’elle accusait de ses maux. Elles ne devaient plus se revoir que dans les prisons de Rouen. Au cours de ces événements, Le Chevallier, resté à Paris, avait interrompu sa correspondance avec Mme Aquet de Férolles, soit qu’il ne sût où lui écrire, soit qu’il redoutât de se compromettre en lui écrivant. Le 20 juillet, Fouché signait l’ordre de l’arrêter. Mais quand les agents se présentèrent chez sa belle- soeur, Mme Thibout, ils ne l’y trouvèrent plus. Brusquement, il venait de se décider à partir pour Caen. Il y arriva ouvertement, sans chercher à se cacher, faisant montre d’une invraisemblable audace, si bien que, lorsque, le lendemain, le mandat d’arrestation parvint au préfet du Calvados, celui-ci put y donner suite sur-le-champ et sans peine. Les agents rencontrèrent Le Chevallier dans un café dont il était l’habitué; il y jouait paisiblement aux échecs. Ils l’arrêtèrent sans scandale et sans bruit et, son identité constatée, le firent monter dans une chaise de poste qui le ramena sous bonne escorte à Paris. Le 21 juillet, alors qu’on ignorait à Caen son arrestation, il était au Dépôt. Interrogé d’abord par Desmarets, il protesta contre les accusations qu’il avait encourues. Il nia avoir participé au vol du 7 juin. Il ne prononça ni le nom de Mme Aquet de Férolles ni aucun autre. L’absence de tous papiers compromettants favorisait ses dénégations. Mais Desmarets n’en crut rien. Après avoir refusé de le mettre en liberté, il l’envoya au Temple pour y être tenu au secret jusqu’à plus ample informé. Avant de lui infliger cette rigoureuse détention, il lui accorda d’embrasser son fils. Cette triste entrevue eut lieu en sa présence. VI En compagnie de Lefebvre, la marquise de Combray se dirigeait vers Tournebut. Ils voyageaient la nuit et restaient enfermés le jour dans les auberges de la route. Ils parvinrent au château et y entrèrent sans être vus, si ce n’est du marquis de Bonneuil, fils de la marquise, de son jardinier Chatel et de sa femme de chambre Catherine Kéré, qu’elle dut mettre l’un et l’autre dans le secret. Saisi de terreur en apprenant à quelles accusations la marquise s’était exposée, son fils s’enferma avec elle et Lefebvre sous les combles. Chatel et Catherine Kéré montaient la garde autour d’eux. Ces mesures de prudence n’étaient que trop justifiées par l’imminence du péril. Quelques heures après ce retour, une nouvelle descente de police eut lieu. Chatel et Catherine interrogés ne trompèrent pas la confiance que méritait un vieux dévouement à leurs maîtres. Insensibles aux menaces, c’est en vain que la police les interrogea. Ils s’obstinèrent à répondre qu’ils garderaient le silence, se contentant d’affirmer qu’ils ne savaient où était la marquise. Arrêtés, mis au secret à Rouen pendant plusieurs semaines, ils ne furent relâchés que lorsqu’il eut été prouvé qu’il n’existait aucune charge contre eux. Au bout de dix jours, Lefebvre, résolu à se saisir, coûte que coûte, de l’argent déposé chez les Buquet, se décida à retourner à Falaise. Il partit seul, la nuit, sur un des chevaux de Mme de Combray. Elle le lui prêta sans prévoir que la police, après avoir constaté qu’il y en avait habituellement cinq à l’écurie, s’étonnerait de n’en plus trouver que quatre et chercherait à savoir ce qu’était devenu le cinquième. On ne s’avise, hélas! jamais de tout. Du reste, l’instruction avançait rapidement vers la vérité. Trop de gens avaient été mêlés au crime pour qu’aucune indiscrétion ne fût commise. Il y en avait eu, coup sur coup, de nombreuses. C’est même grâce à elles que le magistrat de Falaise chargé de l’instruction, M. Le Couturier, s’était déterminé, quoiqu’il fût l’ami de la famille de Combray, à ordonner des perquisitions chez la marquise et chez sa fille, convaincu d’ailleurs qu’elles étaient victimes de calomnies et de vengeances. Il avait même fait subir un interrogatoire à la jeune femme, interrogatoire pour la forme, et d’où ne sortit aucune révélation. Elle insinua que son mari pouvait bien «avoir fait le coup», ne donna que des explications vagues et sans preuves. Le juge s’en contenta cependant, tout heureux de pouvoir innocenter une femme qu’il traitait en amie. Accusé plus tard d’avoir en ces circonstances manqué à ses devoirs, il dut établir qu’il «n’avait pas d’habitudes avec elle». Quoi qu’il en soit, il avait abandonné cette piste et dirigé ses recherches d’un autre côté. C’est alors que lui fut rapporté un propos tenu par une blanchisseuse de Falaise, d’après lequel Michel dit le Grand Charles aurait figuré parmi les brigands. Amené devant lui, cet homme ignorant et grossier put démontrer qu’il n’avait été que l’instrument de gens habiles qui l’avaient fait agir sans lui rien confier. Cependant, il dénonça Fierlé. Un mandat d’amener lancé contre celui-ci reçut son exécution à Rouen le 4 août. Fierlé fut conduit à Falaise. Aux questions de M. Le Couturier, il répondit d’abord par des dénégations énergiques. Puis, confronté avec le Grand Charles qui le reconnut, et acculé à des aveux, il déclara qu’il ne parlerait que devant le préfet. À ce dernier, il raconta tout ce qu’il avait vu et tout ce qu’il savait. C’était assez pour fournir à l’accusation des armes redoutables. Mais c’était aussi trop grave pour que M. Caffarelli, étant donnée sa pusillanimité, osât prendre sur lui d’ordonner les mesures que commandaient de telles révélations. Envoyer la force armée à la poursuite de d’Aché, de M. de Godet, du général Antonio, passe encore. Mais la vénérable marquise de Combray, mais la baronne Aquet de Férolles, des femmes du monde, honorables et estimées, il ne pouvait s’y résoudre. Toute la noblesse normande aurait protesté. Il crut se tirer d’affaire en envoyant Fierlé à Paris. Jouet débile aux mains du terrible Desmarets qui, par ordre de Fouché, le reçut, Fierlé fut encore plus clair et plus précis devant le conseiller d’État qu’il ne l’avait été devant le préfet. Soucieux déjà de se créer des titres à la commisération de ses juges, il enjoliva ses premiers récits, pleura, pria, prêcha misère. Desmarets lui donna vingt francs et le renvoya à Caen, où il jugeait que sa présence serait plus utile qu’à Paris. Dès ce moment, d’ailleurs, l’administration supérieure de la police était en état d’ordonner des mesures décisives. Coup sur coup, elle décidait l’arrestation de la marquise de Combray, du vicomte d’Aché, du chevalier de Godet, du général Antonio et de tous ceux contre lesquels s’élevaient des soupçons. Elle envoya ses ordres non seulement à M. Caffarelli, préfet du Calvados, mais encore à M. Savoye-Rollin, préfet de la Seine- Inférieure. Elle supposait, en effet, que plusieurs des suspects se cachaient au château de Tournebut ou dans les environs, c’est- à-dire dans le pays sur lequel s’étendait la juridiction de M. Savoye-Rollin. Un autre motif la déterminait à recourir à ce dernier. Par deux fois elle l’avait chargé d’opérer des perquisitions à Tournebut. C’est à lui qu’elle devait de tenir Fierlé. En rendant compte de ses actes, il avait témoigné de tant de zèle et de fermeté, exprimé à propos de cette mystérieuse affaire des vues si claires, si précises et si nettes que Fouché et Réal songeaient déjà à remettre dans ses mains la direction des mesures de police qu’elle comportait et, d’accord avec le grand juge Régnier, à concentrer l’instruction à Rouen, où les fonctionnaires et les magistrats leur présentaient plus de garanties d’indépendance que ceux du Calvados. Pour ce qui concernait Mme Aquet de Férolles, des instructions spéciales furent adressées à M. Caffarelli. L’accusation, prenant pour base les dénonciations de Fierlé, n’y trouvait pas de charges assez graves pour conclure à la culpabilité de la jeune femme. Fierlé, en accablant la mère, avait épargné la fille. C’était, au reste, la mère qui l’avait embauché. Cela seul suffisait pour motiver l’arrestation. Quant à la fille, l’ayant à peine vue au cours des événements, il laissait entendre qu’elle n’y avait été mêlée que de loin. Avant donc d’arrêter celle-ci, il fallait tout au moins connaître son rôle et savoir dans quelles circonstances elle s’était associée aux brigands, à supposer même qu’elle leur eût donné son concours, ce qui restait encore douteux. L’ordre envoyé à M. Caffarelli portait qu’il devait interroger d’abord Mme Aquet de Férolles et ne l’arrêter «que si elle ne répondait pas avec franchise». On en était encore à la croire uniquement victime de l’obéissance filiale. Ce n’est qu’ainsi que se peuvent expliquer les ménagements, au moins bizarres, dont le préfet usa vis-à-vis d’elle. Au lieu de la faire venir chez lui, il se transporta à Falaise, chez le maire, M. de Saint-Léonard, allié à la famille de Combray. C’est là qu’en présence de Mme de Saint-Léonard, il la reçut et l’interrogea. Dans une première entrevue, elle garda la même attitude qu’en présence de M. Le Couturier. Mais son embarras et son trouble étaient si visibles, que M. Caffarelli cessa soudain de croire à son innocence. -Vous ne me dites pas la vérité, observa-t-il. Vous avez tort. Dans votre intérêt, vous feriez mieux de me la dire. Et comme elle protestait, il ajouta: -Je vous donne jusqu’à demain pour réfléchir. Ne m’obligez pas à sévir contre vous. Elle le quitta terrifiée. Elle se sentait perdue, bien qu’elle ignorât encore l’arrestation de Le Chevallier. Tout porte à croire que c’est ce jour-là qu’elle tenta de s’empoisonner. Il fut fait allusion dans le procès à cette tentative par le gendarme Chauvel. Il avoua que Mme Aquet de Férolles avait résolu de se donner la mort et qu’il eut le plus grand mal à lui arracher le poison qu’elle était parvenue à se procurer. À ce trait qui met si vivement en relief tout ce qu’on sait déjà du caractère de leurs relations, on devinera sans peine en quel état de détresse morale elle était le lendemain quand elle se présenta, de nouveau, devant le préfet. Cette détresse se traduisit par des aveux. Elle y mêla beaucoup de réticences. Néanmoins, elle en dit assez pour justifier les mesures de rigueur que M. Caffarelli fut au moment de prendre et qu’il eût prises, à l’en croire, si Mme de Saint-Léonard n’était intervenue. Elle plaida pour sa cousine. -Si vous l’arrêtez chez moi, dit-elle, j’aurai l’air de vous l’avoir livrée. Pour ce motif ou pour d’autres, le préfet laissa partir Mme Aquet de Férolles. Le même jour, il rendait compte de sa conduite à Réal. Celui-ci lui répondit par un blâme sévère et lui donna l’ordre de procéder sur-le-champ à l’arrestation de la coupable. Cet ordre, transmis par les voies régulières, arriva à Chauvel, en sa qualité de chef de la brigade de Falaise. Au lieu de l’exécuter, il avertit Mme Aquet de Férolles et, persévérant dans son dévouement, il lui offrit un asile dans une maison qu’il avait louée à cet effet aux portes de Falaise. Comme il eût été imprudent qu’elle gardât ses deux filles auprès d’elle, il les confia à sa propre soeur. Moins heureuse que sa fille, la marquise de Combray avait été arrêtée, le 20 août, au château de Tournebut et conduite à Caen d’abord, à Rouen ensuite, où elle fut définitivement incarcérée. Son fils, le marquis de Bonneuil, et son régisseur Soyer partagèrent son sort. Ces arrestations une fois opérées, la police voulut savoir à l’aide de quels stratagèmes les gens qu’elle savait cachés au château de Tournebut avaient pu se dérober à ses précédentes recherches. Guidée par Soyer, elle fouilla le château du haut en bas. «Soyer s’étant approché du mur, est-il dit dans le procès-verbal où sont mentionnées ces perquisitions, a mis la main, sous le sommier, dans une petite cavité y pratiquée et en a retiré un clou. Alors, nous avons entendu tomber quelque chose derrière cette muraille et, de suite, nous avons vu s’ouvrir une porte en colombage et plâtre, pratiquée dans cette muraille et de la largeur d’environ quatre-vingt-dix centimètres, et sommes entrés dans une cache large d’un mètre vingt et longue de quatre, pouvant contenir quinze à seize personnes.» On découvrit plusieurs caches pareilles, et dans l’une d’elles, l’atelier d’imprimerie du marquis de Bonneuil, les instructions secrètes de Louis XVIII et son manifeste, tirés déjà à quelques centaines d’exemplaires. Les pièces de la procédure révèlent l’importance que donna la police à la disparition d’un des chevaux de la marquise de Combray. Elle supposa que le cheval absent avait servi à Lefebvre quand il s’était enfui de Tournebut. Un peu plus tard, ce cheval ayant été retrouvé à Donnai, chez Lanoë, la supposition se transforma en certitude. Tout, au reste, est bien mystérieux dans cette affaire. On n’y avance qu’à travers d’épaisses ténèbres. De nos jours, la publicité à laquelle sont soumis les événements grands et petits aurait vite fait de tirer au clair tout ce que celui-ci présente d’obscur. Mais en ce temps, la presse était muette. Il n’y avait ni chemins de fer, ni télégraphe. De ces lointains souvenirs, on ne trouve que des témoignages incomplets, des traces à demi effacées, et, en ce qui touche la marquise de Combray, il est aussi difficile de la disculper de certains des faits pour lesquels elle fut poursuivie que de prouver qu’elle en avait été complice. Il est plus aisé de se prononcer sur le véritable rôle des autres accusés, notamment sur celui de Lefebvre. En dehors même de tant de preuves qui accablent le notaire, sa culpabilité est démontrée par le trouble qui s’était emparé de lui dès les premières arrestations. Ce trouble devint tel que sa femme le surprit. Elle en ignorait les causes. Marié depuis quelques mois seulement, il s’était appliqué à lui faire mystère de sa participation aux menées d’Armand Le Chevallier. En vain elle l’interrogea. Il se flattait de l’espoir de la maintenir dans l’ignorance. Il refusa de répondre. De plus en plus alarmée, elle se confia à son confesseur, l’abbé Morand, vicaire à Falaise, celui-là même par qui Mme Aquet de Féroles avait fait célébrer deux messes «pour placer les voleurs sous la garde de Dieu». Il adjura Lefebvre de parler, obtint ses aveux. Mme Lefebvre put mesurer ainsi l’étendue des périls que courait son mari et le pressa de s’y dérober par la fuite. Mais, déjà, il était signalé à la police. Dans le courant de septembre, elle l’arrêtait au moment où il se préparait à s’enfuir. Chauvel assistait à l’arrestation. Il en prévint Mme Aquet de Férolles en lui remettant divers papiers compromettants pour Le Chevallier, qu’il avait dérobés parmi les pièces saisies. -Il nous dénoncera tous! s’écria-t-elle. Elle ne s’était pas laissée prendre aux protestations de dévouement du notaire. Elle avait deviné que ce dévouement plus apparent que réel ne s’inspirait que du désir de s’approprier les fonds volés et que Lefebvre, dans l’espoir de se sauver, n’hésiterait pas, une fois incarcéré, à la trahir elle et tous les autres complices. Elle ne se trompait pas. Dès ses premiers interrogatoires, le misérable, pour se justifier, les accusa tous. Le dossier est démesurément grossi par les lettres que, du fond de sa prison, il écrivit à Fouché et à Réal. Il dénonce à tort et à travers les coupables et des innocents: Mme Aquet de Férolles, le chevalier de Godet, le directeur des postes de Louviers, celui de Gaillon, «dévoués l’un et l’autre à Mme de Combray et qui ont favorisé ses correspondances», un notaire d’Argentan, les employés de la recette d’Alençon, les garçons d’écurie Gauthier et Dussaussay qui avaient fait connaître à Antonio l’itinéraire de la voiture et l’heure de son départ d’Argentan, «toute la noblesse du Poitou», voire un officier, aide de camp de l’Empereur, fils d’un fabricant de draps de Louviers et qui aurait écrit au lendemain d’Iéna: «Encore une victoire comme celle-là et nous n’avons plus d’armée.» Lefebvre croyait acheter par ses radotages l’indulgence du gouvernement. Mais, dans ses dires, trop grande était la part du mensonge pour qu’on ajoutât foi à toutes ses affirmations. Fouché et Réal n’eurent aucune peine à discerner ce qu’il en fallait écarter. Il y a dans le dossier une pièce bien curieuse. C’est une lettre de Lefebvre dans laquelle il offre pour prix de la liberté qu’il réclame d’entrer en relation avec les amis du comte d’Artois et plus spécialement avec M. de Rivière pour les surveiller. En marge de cette lettre, Fouché a jeté, de sa lourde écriture, cette réflexion dédaigneuse: «Voilà des gars bien instruits. Ils ne savent pas que Rivière est à la citadelle de Strasbourg.» Lefebvre avait vidé son sac; on ne s’occupa plus de lui. La police tenait les principaux fils du complot. À l’exception de Le Chevallier, resté au secret dans la prison du Temple, de la marquise de Combray, de son fils et de ses serviteurs enfermés à Rouen, les détenus parlaient à qui mieux mieux. De septembre 1807 à janvier 1808, dans le Calvados, dans l’Eure, dans l’Orne, dans la Seine-Inférieure, quatre-vingts personnes étaient incarcérées, les unes étrangères à l’affaire, d’autres qui y avaient été mêlées. C’était maintenant le préfet de Rouen, M. Savoye-Rollin, qui dirigeait cette formidable instruction. Confident de Fouché et de Réal, instrument complaisant et docile de leurs ordres, M. Savoye-Rollin, qui deviendra plus tard le baron Rollin, comme Caffarelli deviendra le comte Caffarelli, se révèle en cette histoire ainsi qu’un homme dépourvu de préjugés, ambitieux, retors, bon courtisan, élevé à l’école des deux policiers dont il est le subordonné et professant leurs principes. Grâce à lui, l’enquête dont nous retraçons les péripéties reçut une impulsion vigoureuse et marcha rapidement. Pour la forme, le ministre correspondait avec Caffarelli dont il tenait à ménager la susceptibilité. Mais en réalité tout se faisait à l’insu de ce dernier, sans lui, en dehors de lui. Ce n’est qu’à une date ultérieure, quand il s’en étonna et s’en plaignit comme d’un manque de confiance, qu’on se décida à lui faire part des décisions prises, en négligeant toutefois de lui en révéler les véritables motifs dont sans doute il se fût offensé. Entre les individus arrêtés, se trouvait le chevalier de Godet. Cet ancien émigré n’avait pris aucune part au coup de main du 7 juin. Il prouva qu’il l’avait blâmé. Mais on le soupçonnait d’avoir conspiré avec d’Aché. À tout hasard, on le garda, tandis qu’au bout de quelques semaines, d’autres étaient relâchés. Un de ses oncles, employé aux archives du Trésor, intervint en sa faveur sous une forme qui révèle à la fois une rare platitude, le désir de ne pas perdre sa place et la terreur qu’exerçait même sur les fonctionnaires le ministre de la Police générale de l’Empire. «J’ai peine à croire, écrivait-il à Fouché, qu’il se soit oublié et compromis à ce point. Il avait plus qu’un autre à se bien conduire, en raison de ses anciens torts, après son émigration et son port d’armes dans l’armée de Condé, que votre humanité a bien voulu lui pardonner et dont il a été puni par une détention de sept à huit mois à la Force. Mais s’il est coupable, je ne réclame plus votre indulgence en sa faveur. C’est une tête exaltée et incapable de revenir aux bons principes. Il est violent et emporté. Il n’y aurait que la déportation ou une détention pour le corriger.» Voilà certes un beau trait d’affection familiale. Il en est d’autres qui, pour être d’un genre différent, n’éclairent pas d’une lumière moins vive les moeurs et la démoralisation de ce personnel de conspirateurs et de chouans, déshabitués de toute discipline et de toute probité par douze années de vie aventureuse. Parmi les gens dénoncés et poursuivis, figurait aussi Bureau de Placène. Le trésorier de la caisse royaliste habitait Caen, sans profession avouée, sans qu’on pût savoir de quoi il vivait. La police se transporta chez lui. Il était absent. Elle emmena sa femme et l’expédia à Paris. Bureau de Placène trouvant, à son retour, sa demeure vide, se mit en route pour aller réclamer la captive et vint assez sottement se faire prendre dans les antichambres de Fouché. Il se réclama du maréchal Moncey, commandant général de la gendarmerie impériale. Moncey s’entremit pour sa défense et adressa à cet effet à Fouché une lettre officielle: «Domicilié à Caen depuis l’amnistie accordée aux chouans, dont il faisait partie, Bureau de Placène m’a rendu les plus grands services pour la recherche et la découverte des complices de Georges. Il m’a donné les renseignements les plus précis sur la marche, la correspondance et les projets de ces brigands. Il promet, si Bruslart reparaît à Caen, de le livrer.» C’étaient là des titres éclatants à la bienveillance de Fouché. Mais il n’en tint aucun compte. La complicité de Bureau de Placène était trop clairement prouvée pour laisser place à la clémence. L’ancien chouan semblait d’autant plus coupable qu’il avait trompé le gouvernement à la faveur de la confiance accordée à ses services, dont il n’avait d’ailleurs jamais cessé d’être grassement payé. Il alla grossir le nombre de détenus. Au moment où se dénoua le procès, la protection du maréchal Moncey lui sauva la vie. Elle ne put le soustraire aux rigueurs d’une détention méritée. À la fin de l’été de 1807, bien que les prisons de Rouen fussent pleines, beaucoup de coupables manquaient encore. D’Aché était en Angleterre. Le général Antonio vivait aux environs de Caen, dans une ferme en ruine où sa fille lui apportait chaque jour sa nourriture. Joseph Buquet, fugitif au moment de l’arrestation de son frère, était ensuite revenu à Donnai. Il s’y cachait en gardant l’argent. Le docteur Révérend, de Falaise, venait de partir avec une jeune fille enlevée à sa famille. Tous ceux-là devaient rester introuvables. D’autres, laissés encore en liberté, n’allaient pas tarder à être pris, parmi eux Mme Aquet de Férolles et avec elle toute une bande de nouveaux venus, étrangers à l’attentat et qui se compromettaient irréparablement à vouloir favoriser la fuite de la jeune femme et lui assurer l’impunité. En tout cela, n’apparaissent nulle part ni le nom ni la personne de la marquise de Vaubadon. Soit qu’elle eût quitté provisoirement le Calvados, soit que les royalistes déjà la tinssent en défiance, il ne semble pas qu’elle ait été mêlée à ces événements. Elle n’y devait intervenir qu’à l’heure où ils se dénouaient et pour les couronner par un invraisemblable trait de perversité et de trahison. VII C’est Mme Aquet de Férolles, que maintenant il faut suivre à travers les émouvantes péripéties de son existence vagabonde. Après l’arrestation de Lefebvre, elle a cessé de se croire en sûreté à Falaise. Elle a quitté l’asile qu’elle devait à Chauvel, où lui-même n’ose plus la retenir. Le jour, elle vit dans les bois, sur les routes, dans les cabarets; la nuit, elle se réfugie chez des paysans. Pour les uns, elle est une inconnue, celle qui passe; pour d’autres, elle reste toujours la dame de la Bijude, Mme la baronne, encore que de ses élégances d’autrefois elle ait dépouillé tout ce qui pouvait la trahir. Elle s’est vêtue en femme du peuple, affublée d’un nom d’emprunt. Elle se dérobe ainsi aux recherches, aux poursuites dont elle est l’objet. Elle est vue aux environs de Falaise, un autre jour dans un faubourg de Caen. Partout, le dévouement de Chauvel la protège. De près comme de loin, il veille sur elle. Il s’est improvisé son garde du corps. Chargé de l’arrêter, il lance ses hommes sur de fausses pistes, les trompe à l’aide de faux signalements. Toutes les heures de liberté que lui laisse son service, il les lui consacre. Elle l’a véritablement affolé, en lui versant le poison de sa grâce enveloppante. À cheval ou à pied, tantôt en uniforme, tantôt sous un déguisement, il fait des lieues et des lieues pour venir la rejoindre aux rendez-vous qu’elle lui a donnés. S’il ne peut aller vers elle, il lui envoie son camarade, le gendarme Mallet, qu’il a intéressé à ses amours et qui, tout en lui recommandant incessamment la prudence, se compromet au même degré que lui par la complaisance avec laquelle il le sert. Parfois, cédant aux instances de Chauvel, elle se hasarde à aller passer une nuit dans la maison de Falaise, malgré les périls dont elle y est entourée. D’autres fois, c’est lui qui vient la retrouver à Caen. Autant qu’il le peut, à la faveur des plus ingénieux prétextes, il demeure avec elle. Et, non seulement elle le tolère, mais encore elle l’attire, le jugeant nécessaire à sa sûreté. À diverses reprises, on les rencontre courant les chemins. C’est miracle qu’ils n’attirent pas sur eux l’attention des agents qui circulent de toutes parts entre Caen et Falaise, aux abords du château de Donnai et du pavillon de la Bijude. Un jour, ils apparaissent à l’improviste chez Le Marchand, cet aubergiste de Louvigny qui, durant les jours qui ont précédé le crime, a caché les brigands dans son auberge. En voyant entrer Mme Aquet de Férolles escortée d’un gendarme, Le Marchand croit qu’elle est arrêtée et qu’on vient l’arrêter lui-même. Elle le rassure et lui présente son ami. -C’est un bon garçon, dit-elle, une âme grande. S’il avait voulu me conduire en prison, il aurait eu la croix. Mais je suis sûre de lui. Il ne me trahira pas. Chauvel s’attable avec elle dans l’auberge. Mallet vient les rejoindre et tous trois se concertent avec Le Marchand pour aviser aux moyens d’arracher à ce coquin de Joseph Buquet le dépôt qu’il détient et ne veut pas rendre. Mais l’opération présente des difficultés qui semblent insurmontables. On se sépare sans avoir rien décidé. Cependant, Mme Aquet de Férolles a d’impérieux besoins d’argent. Elle est à bout de ressources. La nécessité de s’en procurer la pousse à se rapprocher des hommes d’affaires de Le Chevallier, auxquels, jusqu’à ce jour, elle s’est dispensée de recourir. Elle va frapper à la porte du seul d’entre eux qu’elle connaisse, un jeune avocat du barreau de Caen. Il se nomme Lanjalley. C’est un homme doux et aimable, au coeur ardent et sensible. Il lui suffit de voir l’infortunée qui vient lui demander secours pour lui appartenir. Sous les formes les plus rassurantes, entraîné par la séduction qu’il subit, il lui promet ses services. Elle lui manifeste sa reconnaissance en des conditions qui achèvent de le griser. Puis, elle l’entretient du procès non encore terminé qu’elle a intenté à son mari à l’effet de recouvrer sa dot. En passant, elle lui confie que c’est Aquet de Férolles qui a commis le vol et que c’est pour ce motif qu’elle est elle-même accusée d’y avoir participé, bien qu’elle soit innocente et n’ait rien à se reprocher. -Il n’en est pas moins vrai, ajoute-t-elle, que si je tombe aux mains de la justice, je payerai pour ce misérable, faute de preuves contre lui. Lanjalley la rassure: -Si le procès vient à Caen, lui dit-il, les magistrats seront pour vous. Le premier président et le procureur général sont vos amis. Cette pensée la ranime. Son accablement se dissipe. Elle redevient un moment ce qu’elle était autrefois, enjouée, rieuse, coquette. Elle accepte de s’asseoir à la table de Lanjalley, elle soupe avec lui, et comme elle ne sait où passer la nuit et qu’il n’ose la garder, il la conduit chez sa maîtresse, une jolie dentellière du faubourg de Caen, Adèle Monderard, plus connue dans la ville sous le nom de Germaine. Elle reste là, cachée durant une semaine. Chauvel et Mallet viennent l’y retrouver. Lanjalley, de son côté, ne la quitte guère. C’est, pendant quelques jours, une halte et un repos dans sa vie errante. Mais, si désintéressée que soit l’hospitalité qu’on lui donne, elle ne tarde pas à prendre peur de nouveau. Elle craint qu’à rester plus longtemps dans cet asile, elle cesse d’y être en sûreté. D’autre part, elle est lasse de toujours fuir devant des dangers toujours renaissants. Un matin, elle déclare qu’elle veut aller à Rouen pour gagner de là un pays où il lui sera plus facile de se cacher que dans le sien où trop de gens la connaissent pour que, tôt ou tard, elle ne soit pas dénoncée. Chauvel se résigne à la séparation dont elle a pris l’initiative. Par ses ordres, il va retenir une place pour elle à la diligence de Rouen. À ce moment, arrive Le Marchand, l’aubergiste de Louvigny, qu’elle a mandé afin de l’envoyer chez Joseph Buquet chercher un peu d’argent, en vue du voyage qu’elle est au moment d’entreprendre. -Ne partez pas, madame, lui dit Le Marchand. Je vous ai trouvé un logement chez un ami de M. Armand, où vous pourrez rester sans danger aussi longtemps que vous voudrez. Cet ami, c’est Vanier de la Chauvinière, l’avoué chez qui ont été transportées en partie les sommes retirées de chez Buquet. Quoiqu’elle ne l’ait jamais vu, elle le connaît pour en avoir souvent entendu parler par Le Chevallier. Elle accepte avec reconnaissance l’hospitalité qui lui est offerte. Rendez-vous est pris pour le même soir sur la promenade de Saint-Julien, où l’avoué viendra la chercher accompagné de Bureau de Placène, qui ne se doute pas qu’à quelques jours de là il sera arrêté. À la tombée de la nuit, elle arrive seule sous les ombrages de Saint- Julien. La promenade est déserte à cette heure. Sur un banc, deux messieurs sont assis. Elle va s’asseoir à côté d’eux. Alors, l’un dit à l’autre: -C’est sûrement la personne que nous venons chercher. Elle se nomme; ils se nomment aussi. La connaissance faite, Bureau de Placène s’éloigne, et Vanier de la Chauvinière la conduit dans sa maison où personne ne songera à soupçonner sa présence. Dès le lendemain, elle y reçoit Lanjalley, Chauvel et Mallet. Mais si l’appui que lui donnent ceux-ci est désintéressé, il n’en est pas de même de celui qu’elle reçoit de Vanier de la Chauvignière et de Bureau de Placène. À l’instigation de Le Marchand, ces deux bons apôtres ont imaginé de se servir d’elle pour obtenir de Joseph Buquet la restitution des fonds volés. Cette préoccupation se trahit dès les premières conversations. Vanier de la Chauvinière prêche misère, et se plaint. Il a, dit-il, contracté des dettes pour payer celles de Le Chevallier. -Mais vous avez reçu huit mille francs, objecte Mme Aquet de Férolles. Moi je n’ai rien eu, et mes biens sont sous le coup d’une saisie. J’ai dû laisser protester une lettre de change. -C’est sans importance pour vous, reprend l’avoué. Vous avez un mari; il sera bien obligé de payer, tandis que personne ne payera pour moi. Ainsi se révèlent leurs embarras réciproques. Après avoir consulté les amis, ils décident que Mme Aquet de Férolles ira trouver Joseph Buquet pour le mettre en demeure de s’exécuter. Chauvel s’offre à l’accompagner. Il est tout prêt à feindre d’arrêter Buquet ou même à lui «f. . . un coup de fusil». -Pas de violence, observe prudemment Lanjalley. Contentez-vous de lui dresser un procès-verbal de rébellion. Mais on a affaire à forte partie. Buquet sait à quoi s’en tenir. Il sait qu’il n’a rien à craindre de Chauvel. Aux menaces du brigadier, il répond avec la rouerie d’un Normand cupide et madré. Il pleure et proteste de son bon vouloir. Il a si bien caché l’argent qu’il ne peut le retrouver. Il faut un long débat pour lui arracher quelques écus. Mme Aquet de Férolles est bien heureuse de revenir avec cent soixante francs. Déçus dans leurs espérances, Vanier de la Chauvinière et Bureau de Placène obligent Mme Aquet de Férolles à retourner chez Buquet. Seulement, cette fois, elle sera accompagnée d’un homme énergique, résolu et qui n’a rien à craindre: le général Antonio. Celui-ci vit toujours caché. Par sa fille, on lui fait connaître quel service Mme Aquet de Férolles attend de lui, et on lui promet vingt-cinq louis s’il consent à le rendre. Il répond que, quelque répugnance qu’il ait à quitter sa retraite, il en sortira dans l’intérêt de la bonne amie de Le Chevallier. -Qu’elle garde son argent, ajoute-t-il; elle en a plus besoin que moi. Avec lui, Mme Aquet de Férolles retourne un soir chez Buquet. Mais celui-ci se tient sur ses gardes. Quand il la voit venir avec Antonio, il s’enfuit; impossible de le rejoindre. On revient les mains vides. Vanier de la Chauvinière et Bureau de Placène ont manqué leur coup. Celui-ci disparaît. Quant à l’avoué, maintenant qu’il lui est prouvé que Mme Aquet de Férolles n’est plus bonne à rien, il ne parle que des périls qu’il court en lui donnant asile. Elle comprend, s’éloigne au bout de quelques jours, et de nouveau se livre aux hasards de l’existence aventureuse qu’elle a déjà menée. Reprise de ses idées de suicide, elle tente encore d’y donner suite. Mais toujours quelque circonstance l’en empêche, peut-être aussi l’instinctive terreur de la mort. La malheureuse est à cette heure comme une hirondelle enfermée dans une pièce close et qui, dans ses efforts pour en sortir, va se briser le front aux murs et aux voûtes. Elle est bien véritablement perdue. VIII Éclairée par les premières dénonciations de Lefebvre, la police de Fouché ne doutait plus de la culpabilité de Mme Aquet de Férolles. M. Savoye-Rollin redoublait d’efforts pour s’emparer de la fugitive. Il s’impatientait de n’y pas réussir. Pour retrouver ses traces, il avait d’abord compté sur la marquise de Combray. Mais la vieille dame se montrait circonspecte et prudente en ses réponses. Elle n’avouait que ce qu’il lui était impossible de nier. Elle reconnaissait que le vicomte d’Aché avait vécu caché chez elle pendant quinze ou dix-huit mois après la conspiration de Georges, mais maintenant que lui comme elle avait été opposé au coup de main du 7 juin. Vraies ou fausses, ces déclarations n’apprenaient rien à la police. Assurément la marquise en savait plus long. Elle devait savoir notamment où était sa fille. Si jamais elle ne parlait d’elle, si toujours elle évitait de répondre quand le nom de Rosalie était prononcé, c’est qu’elle avait peur de la compromettre. Ce qu’elle en pensait, comment elle la jugeait, elle affectait de le taire, sans que ce silence eût d’autre cause que le désir de ne pas favoriser les recherches dont elle se doutait bien qu’à cette heure Mme Aquet de Férolles était l’objet. Le préfet de Rouen eut vite compris qu’il n’aurait raison que par la ruse, de ce mutisme obstiné, inspiré par l’amour maternel, et c’est à la ruse qu’il se résigna à recourir. Apparaît ici un des plus étonnants personnages du drame que nous reconstituons, un homme qui eût mérité de figurer sur un plus vaste théâtre, et qui partout eût marqué. Il se nommait Liquet. Il occupait à la mairie de Rouen les modestes fonctions de secrétaire. Était-il jeune? Était-il vieux? En quoi consistaient ses services antérieurs? Sa volumineuse correspondance annexée au dossier de l’affaire ne permet pas de répondre à ces questions. Elle révèle seulement une activité peu commune, une rare intelligence longtemps contenue dans la monotonie d’une occupation sédentaire, les mesquines préoccupations du petit employé dans l’âme servile d’un Scapin, tous les instincts du policier le plus roué dans l’esprit le plus ingénieux et le plus inventif. M. Savoye-Rollin avait dû utiliser déjà de si merveilleuses aptitudes, puisqu’il les connaissait. Sans hésiter, et pour se tirer de l’embarras où il se trouvait, il songea à Liquet, l’appela, se confia à lui, lui donna carte blanche pour s’emparer de Mme Aquet de Férolles, et avec elle de tous les complices qui manquaient encore à l’appel. Liquet accepta la mission délicate qui lui était offerte, entra dans la place sans désemparer et dressa ses batteries, excité par l’ambition de plaire au conseiller d’État Réal, dont il admirait les talents. Avant tout, il fallait délier la langue de Mme de Combray. Liquet se présenta dans la prison de la marquise, comme un fonctionnaire compatissant. Il se montra touché de son malheur, disposé à lui venir en aide. -Comment, lui dit-il, on laisse une personne de votre rang et de votre âge se servir seule! Quelle barbarie! Dès demain, vous aurez quelqu’un auprès de vous. Le lendemain, il lui amenait, à titre de femme de chambre, une détenue, la femme Delaistre, affectée au service de l’infirmerie. Ce nom de Delaistre équivalait à une recommandation auprès de la marquise. C’était celui d’un patron de barque de Saint-Valery-en- Caux qu’elle connaissait comme un brave homme, sur qui elle comptait et dont l’infirmière, stylée par Liquet, ne manqua pas de se dire la parente. Commencées sous ces auspices, les relations ne devaient pas tarder à devenir confiantes. La femme Delaistre se trouva bientôt l’intermédiaire naturel[sic] de la correspondance qui, grâce à elle, s’était établie entre la marquise, son fils et Soyer, le régisseur. Les lettres étaient toutes remises à Liquet qui y répondait. Âgée de soixante-neuf ans, éprouvée déjà par sa captivité, la marquise n’était que trop facile à duper: «Toute ruse est permise en amour comme en guerre», écrivait au préfet l’entreprenant Liquet, en lui faisant part de son stratagème. Il est certain que peu à peu, soit par ses lettres, soit par les confidences de Mme de Combray à la femme Delaistre, il en apprenait long. «Le Chevallier est l’amant adoré de Mme Aquet de Férolles, mandait-il encore à Savoye-Rollin. C’est lui qui a organisé le vol, choisi les hommes de l’expédition.» Par les mêmes procédés, Liquet ne fut pas longtemps sans savoir ce qu’était devenu le fameux cheval disparu des écuries de Tournebut et que la police avait vainement cherché. Trompant le fils comme il trompait la mère, il démontra au marquis de Bonneuil combien il serait utile aux intérêts de tous les accusés d’établir entre leurs témoignages une entière concordance. Il se fit remettre par lui ce billet destiné au régisseur Soyer: «Le notaire, M. Lefebvre, sera parti de la maison à pied et non à cheval. Il sera arrivé le soir d’Évreux avec ma mère, le 27 juillet, sera resté le 28 à Tournebut et sera parti le lendemain de très grand matin à pied pour aller gagner à la Rivière Tibouville. . . Il faudra le dire aux autres. Il faudra que tout le monde soutienne qu’il est reparti à pied. Peut-être demandera-t-on au maréchal ferrant combien il y avait de chevaux à la maison? Dis-lui de dire qu’il n’y en avait que quatre.» Ce billet révélateur porte la date du 17 septembre. Le même jour, Liquet partait pour Donnai. Le lendemain il trouvait le cheval chez le garde-chasse Lanoë, lequel était déjà incarcéré et dont il arrêta la femme parce qu’elle refusait de parler. Mais, s’il tenait le cheval, il ne tenait pas Mme Aquet de Férolles, bien qu’il eût espéré la surprendre chez Lanoë. «Ce coup a presque démonté nos batteries. J’en suis inconsolable.» Alors, il se retourna vers Lefebvre, dont les dénonciations ne se produisaient qu’avec lenteur, peu à peu, au gré des nécessités de sa défense. À force de ruser, il lui arracha l’adresse d’une femme Normand chez qui, paraît-il, Lefebvre avait vu Mme Aquet de Férolles. C’était cette blanchisseuse de Falaise, dont les imprudents propos avaient amené l’arrestation du Grand Charles. Il se décida à l’aller trouver et se remit en route: «Les frais se multiplient. Heureusement, Mme de Combray est solvable.» Mandée à la mairie et retenue prisonnière durant quelques heures, la femme Normand, terrifiée, avoua avoir reçu chez elle Mme Aquet de Férolles et le gendarme Chauvel. Liquet apprit ainsi la culpabilité du brigadier; mais il se garda bien de sévir contre lui. Déjà s’ébauchait en son esprit inventif un plan romanesque pour l’exécution duquel il était nécessaire que Chauvel restât en liberté et ne se doutât pas des soupçons qui planaient sur lui. À dater de ce moment, l’activité, la clairvoyance, les inventions de Liquet prennent des proportions étourdissantes et tiennent du prodige. Si Réal le voyait à l’oeuvre, il l’enrôlerait sur l’heure dans sa police secrète. Notre homme se rend à Caen, se fait connaître de M. Caffarelli auquel il exhibe ses pouvoirs et qu’il stupéfie par sa faconde. Il prend en main la direction des opérations de police qui doivent lui livrer Mme Aquet. Il écrit à Savoye-Rollin: «Je ne travaille pas pour la gloire, mais pour la police et Réal. Quant à moi, pauvre diable, je suis voué à une obscurité qui, je l’avoue, fait mon bonheur, depuis que j’ai reconnu l’inconvénient de la réputation.» Poursuivie et traquée par un agent de cette trempe, Mme Aquet de Férolles ne pouvait se dérober longtemps aux recherches. Elle n’était pas de taille à lutter. Au premier piège qui lui fut tendu, elle succomba. Après un court séjour à Caen, Liquet était revenu à Rouen. Il y appela aussitôt le patron Delaistre, de Saint-Valery-en-Caux, dont il avait suffi que le nom fût prononcé par Mme de Combray comme celui d’un homme sûr pour lui suggérer le parti qu’il en pouvait tirer. Quel fut en cette affaire le rôle de Delaistre? Sa bonne foi fût-elle surprise? Crut-il servir Mme de Combray? Compromis par ses relations avec elle, et pour acquérir des droits à la bienveillance de la police, se prêta-t-il à un rôle abominable? Il nous a été impossible de le préciser. Les pièces du dossier établissent seulement qu’il écrivit vers la fin de septembre à «son ami» le gendarme Chauvel, pour l’avertir qu’il avait une lettre et de l’argent à remettre à Mme Aquet de Férolles de la part de sa mère, et qu’il irait les lui porter à Caen le 3 octobre. Il est également prouvé que cette lettre existait, lettre très éloquente et très touchante, dans laquelle la marquise de Combray, après avoir reproché à sa fille son inconduite, l’adjurait de se confier au patron Delaistre «qui la passerait en Angleterre». À la lettre était jointe une somme de trois mille francs comptée par un des hommes d’affaires de la marquise et destinée à pourvoir aux frais du voyage. Comment Liquet était-il parvenu à arracher ce papier à sa prisonnière? Il est facile de reconstituer la scène, si l’on tient compte de la confiance qu’il inspirait à Mme de Combray. -Madame la marquise, lui dit-il, on est sur les traces de votre fille. Si vous voulez la sauver, il n’est que temps. -La sauver! comment? -Écrivez au patron Delaistre. Demandez-lui d’aller la chercher à Caen et de la conduire en Angleterre. C’est un homme de coeur. Il ne vous refusera pas ce service. Convaincue de la sincérité de Liquet, la marquise, dans l’élan de sa reconnaissance, exigea qu’il acceptât douze mille francs en billets de banque, que, depuis le commencement de sa détention, elle portait sur elle, cachés sous ses vêtements. Liquet se fit prier, finit par accepter ces billets et les envoya au préfet. Quant à la lettre, il la remit à Delaistre au moment où ce dernier partait pour Caen, afin de s’y trouver à la date qu’il avait fixée à Chauvel. Mme Aquet de Férolles, bien que ne pouvant plus mettre en doute l’étendue des périls qui la menaçaient, jouissait à cette heure d’un répit momentané. Lasse à en mourir de ses fatigues et de ses angoisses, ne sachant plus où reposer sa tête, elle était revenue trouver Vanier de la Chauvinière en le suppliant de ne pas l’abandonner. Pris de pitié, l’avoué l’avait conduite chez son père, petit rentier des environs de Caen. Elle vivait là, cachée et retirée, se croyant en sûreté et ne recevant guère que Chauvel. Avertie par lui de l’arrivée prochaine de Delaistre, elle n’abandonna sa retraite qu’à regret pour se rendre à Caen. Delaistre avait donné rendez-vous à Chauvel à l’auberge du Parc, faubourg Vaucelles. Ils s’y rencontrèrent dans la matinée du 3 octobre. Mme Aquet de Férolles attendait dans la rue en compagnie de Lanjalley et de Vanier de la Chauvinière. Ils allèrent tous ensemble chez un traiteur pour y lire à l’aise la lettre de Mme de Combray. Quand elle en eut pris connaissance, Mme Aquet de Férolles se récria. Quitter le Calvados! Pourquoi? Nulle part, elle ne pourrait se cacher aussi bien que là ni retrouver une égale sécurité. D’ailleurs, fût-elle prise et traduite devant les tribunaux, aucun des magistrats de Caen ne voudrait la condamner. -Possible, objecta très à propos le patron Delaistre. Mais ignorez-vous, madame, qu’on parle d’un décret impérial qui attribuerait cette affaire au tribunal spécial de Rouen? L’objection brusquement détruisait la confiance de Mme Aquet de Férolles. Delaistre profita de ses craintes, soudain éveillées, pour lui prêcher la nécessité de quitter la France où, désormais, il n’y avait plus pour elle ni repos ni salut. -Sans compter, ajouta Vanier de la Chauvinière, que votre départ sera pour nous une délivrance. Votre présence à Caen constitue un danger pour tout le monde. Devant ces instances, Mme Aquet de Férolles se résigna à suivre les conseils de sa mère. Le départ fut fixé au lendemain dimanche dans la soirée. Elle devait se rendre à Saint-Valery-en-Caux pour s’y embarquer. Le lendemain, on se retrouva chez le même traiteur. Après un copieux repas, Mme Aquet de Férolles fit ses adieux à Lanjalley, à Vanier de la Chauvinière, à l’amoureux Chauvel qui pleurait à chaudes larmes, bien qu’elle s’efforçât de le consoler. Delaistre était à cheval. Elle monta en croupe derrière lui, aidée par Chauvel, enveloppée d’une cape de matelot sous laquelle on pouvait, à la faveur de l’obscurité, la prendre pour un petit mousse. Elle partit en cet équipage. C’était le 5 octobre. Le cheval de Delaistre marcha d’un bon pas pendant toute la nuit. Au lever du jour, nos voyageurs arrivaient à Lunebaud. Ils descendirent dans une auberge pour s’y reposer et attendre la nuit suivante. En même temps qu’eux entrait, dans la salle des voyageurs, un gendarme. Il demanda les passeports. Delaistre avait négligé de faire viser le sien. Quant à Mme Aquet de Férolles, elle n’en avait point. Delaistre feignit d’être alarmé. Il confia ses craintes à l’aubergiste. -Bah! fit ce dernier en riant. Payez à boire au gendarme, nous le griserons. Le gendarme très bénévolement se laissa griser. Il dormait encore quand on se remit en route vers le soir. On voyagea durant la nuit et Delaistre ne songea à prendre un peu de repos qu’au matin en arrivant à Pont-Audemer. Là, de nouveau, les passeports furent demandés. Mais, cette fois, ce fut par Liquet lui-même, déguisé en brigadier de gendarmerie. Delaistre les lui présenta en simulant un grand trouble. -Ils ne sont pas en règle, observa durement Liquet. Je vous emmène à Rouen, où vous vous expliquerez avec qui de droit. -C’est une mauvaise querelle que vous nous cherchez, répliqua Delaistre. -Je le souhaite pour vous, reprit Liquet. Mais vous êtes signalé comme ayant l’habitude de favoriser l’évasion de gens suspects. J’ai le devoir de vous arrêter, ainsi que madame, qui sera remise en liberté en arrivant à Rouen. D’abord dupe de cette comédie, Mme Aquet de Férolles ne fut détrompée qu’à l’entrée de la prison, d’où elle ne devait plus sortir que pour aller à l’échafaud. Le même jour, le préfet de la Seine-Inférieure annonçait à Réal l’heureuse issue de ses efforts. «Buquet et Alain (le général Antonio), ajoutait-il en finissant, se rendront sous huitaine à Caen pour confier leur sort au même patron de barque. Jusqu’à présent, tout a réussi à souhait. Le gendarme Chauvel, l’avoué Lanjalley et tous les subalternes employés à Falaise et à Caen sont persuadés que Mme Aquet de Férolles est embarquée en ce moment à Saint-Valery. Le préfet du Calvados ne se doute nullement de l’affaire. Il importe donc de garder le secret encore pendant huit jours. Le gendarme Chauvel doit venir lui-même à Caen avec ses deux acolytes. Le même filet les prendra. Si d’Aché n’a pas passé en Angleterre, il sera aussi de la partie. Tous les rapports de nos émissaires et les résultats de leurs conférences avec les prévenus qui ne leur déguisaient rien confirment toujours davantage que la gendarmerie, que les tribunaux du Calvados sont dévoués à la famille de Combray. Ils conviennent que le préfet et son secrétaire général leur ont fait bonne guerre. Mais ils se vantent de l’avoir constamment trompé et engagé dans de fausses routes.» IX Maintenant qu’on tenait Mme Aquet de Férolles, il fallait la faire parler. Tâche difficile et délicate. Liquet s’en chargea. Il savait que la mère et la fille ne s’aimaient pas. Il avait élaboré ses plans en conséquence. «Je vais brouiller nos gens entre eux, écrivait-il encore au préfet. Un petit choc nous donnera peut-être d’utiles vérités.» Pendant deux jours il laissa la prisonnière seule, aux prises avec ses douloureuses réflexions, sans dire à personne qui elle était, feignant lui-même de ne pas la connaître. Mais le troisième jour, le 10 octobre, toujours déguisé en gendarme, il se présenta dans la cellule qu’elle occupait et l’interpella par son nom. -Vous me connaissez! s’écria-t-elle, épouvantée. -Je vous connais, répondit-il. Jusqu’à ce moment, elle s’était flattée de l’espoir de recouvrer promptement sa liberté. Cet espoir, Liquet, d’un mot, venait de le détruire. Elle eut d’abord un accès de désespoir et de larmes. Elle voyait en toute son horreur l’abîme dans lequel elle était tombée. Elle reprochait à Liquet le piège qu’il lui avait tendu pour l’attirer hors de sa retraite. Comme elle regrettait de l’avoir quittée, cette retraite où jamais nul ne l’eût découverte! Et puis, pourquoi l’avait-on arrêtée? Pourquoi la retenait-on captive? Elle n’avait rien à se reprocher. Elle demandait justice. Elle voulait voir le préfet, prouver son innocence. -Vos dénégations sont inutiles, observa Liquet avec une belle émotion. Nous savons tout, nous sommes au courant de tout. Cessez de nier, avouez au contraire. C’est encore le meilleur moyen de vous créer des titres à la pitié de vos juges. Elle s’apaisa, trompée par cette douceur d’accent, par la commisération feinte que trahissaient ces conseils. -Mais si vous savez tout, c’est donc qu’on m’a dénoncée, trahie! Quel est le misérable?. . . -Le notaire Lefebvre, avoua Liquet. C’est lui qui m’a mis sur vos traces. Une lettre de votre mère saisie sur le patron Delaistre a achevé de vous perdre. Et Liquet tirait de sa poche cette lettre, signée de la marquise de Combray, la mettait sous les yeux de Mme Aquet de Férolles. Sa mère la traitait «comme la plus vile des créatures», gémissait d’être obligée, pour sa propre sûreté, «de venir au secours d’un pareil monstre» et se plaignait amèrement «de ce que tout cela lui coûtait». Au désespoir de tout à l’heure, à l’accablement qui l’avait suivi, cette lecture fit succéder l’exaspération et la fureur. -Puisqu’on m’a livrée, s’écria Mme Aquet de Férolles, c’est à mon tour. Recevez sur-le-champ mes déclarations, monsieur. Portez-les à M. le préfet. Je veux tout avouer; je ne cacherai rien. Je sais que je me perds. Mais la mort ne m’effraye pas. Voilà longtemps que je la cherche; je m’y suis préparée. Voyez, ajouta-t-elle en montrant sa tête, j’ai coupé mes cheveux qu’on disait si beaux. Je n’ai pas voulu que le bourreau y portât la main. -Parlez donc, dit Liquet. Et elle parla, accusant d’Aché, Le Chevallier, Antonio, Lefebvre. Elle les accusait et s’accusait. Ce n’était pas une femme qui veut se sauver, mais une femme qui se venge. Le lendemain, le préfet mandait à Réal en lui envoyant ces premiers aveux: «Ce qu’on n’a pas mis dans cette déclaration, c’est l’amour effréné qu’elle a pour Le Chevallier. Elle a dit à M. Liquet que, si elle pouvait sauver ses jours aux dépens des siens, elle n’hésiterait pas; mais qu’elle voyait bien qu’il était perdu et que c’était une douceur pour elle de périr à ses côtés. Cet amour s’allie cependant avec de nombreuses infidélités. Elle se consolait avec l’avocat Lanjalley, de l’absence de Le Chevallier. Il n’est pas jusqu’au gendarme Chauvel qui n’ait eu ses faveurs. Mais le besoin journalier de sa protection pourrait expliquer ce sacrifice.» Ce premier interrogatoire achevé et rédigé séance tenante par Liquet, elle le signa à toutes les pages. Puis, comme Liquet, au moment de se retirer, lui offrait, en récompense de ses aveux, de la faire mettre dans une chambre moins inconfortable: -Non, non, s’écria-t-elle, laissez-moi dans celle-ci, j’y veux rester. Surpris de cette résistance à une offre bienveillante, il se retourna et la vit en contemplation «devant un gros clou, très saillant, placé à six pieds d’élévation». Il fut convaincu qu’elle rêvait de se pendre. C’était la vérité. Les idées de suicide, de nouveau, la hantaient. Il ne témoigna rien de ses soupçons, se contentant de diriger la pensée de la malheureuse sur d’autres objets. «Quand je l’ai quittée, elle était d’une gaieté folle. Elle réunit la scélératesse à l’impudicité. Le vol de la voiture est surtout son ouvrage.» Des précautions cependant furent prises. «Elles sont nécessaires avec une femme capable de tout, qui sans aucun doute méprise la vie et ne craint pas la mort. En faisant ôter le fer, je ne pourrais ni enlever les verrous de la porte, ni les fers du lit dont elle pourrait se servir parce qu’elle est d’une très petite taille. J’ai donc fait venir hier une détenue que je lui ai donnée pour compagne.» Dans un second interrogatoire, elle dénonça Vanier de la Chauvinière. Du reste, peu à peu, elle dénonçait nombre de gens que la police n’avait même pas soupçonnés: l’abbé Morand, le garçon d’écurie d’Argentan, Germaine la dentellière, maîtresse de Lanjalley, Gousset, le conducteur de la voiture, qu’elle prétendait avoir été dans le secret, Grenthe dit Coeur de Roi, l’huissier Guilbert que d’Aché avait employé au service de ses correspondances, les domestiques de Le Chevallier. Elle confirma tous les faits déjà relevés à la charge d’autres individus. Elle désigna de même Antonio, en ajoutant, il est vrai: -Celui-là, vous ne l’arrêterez pas. Malheur à qui oserait porter la main sur lui! Il est brave comme César et toujours armé jusqu’aux dents. C’est en lui laissant entrevoir que, si elle secondait l’action de la justice, le gouvernement favoriserait l’évasion de son amant que Liquet lui arrachait des aveux. -Pour le sauver, répondit-elle, je dirai tout ce que je sais. Elle dénonçait des employés de la police de Paris dont Le Chevallier avait prononcé le nom devant elle et dont il fut aisé d’établir la parfaite innocence. Elle n’épargnait que sa mère. Liquet eut beau ruser, il n’obtint d’elle aucune parole incriminant Mme de Combray. Celle-ci, de son côté, persévérait dans ses dénégations. Tous les individus dénoncés par Mme Aquet de Férolles avaient été successivement arrêtés, et avec eux Lanjalley, Chauvel, Mallet, Le Marchand. Tous avaient avoué. Seule la marquise de Combray se bornait à confesser ses relations avec d’Aché, persistant à se dire innocente de toute participation au vol. Ce n’était pas le compte de Liquet. Il voulait grossir ses états de service de l’honneur d’avoir établi la culpabilité de cette femme. Son imagination toujours féconde lui suggéra la nouvelle ruse à l’aide de laquelle il allait parvenir à ses fins. Le 12 novembre, la femme Delaistre remit en grand mystère à Mme de Combray un billet du vicomte d’Aché, tracé en hâte, au crayon, arrivé on ne sait comment. Très court, ce billet, mais en disant long dans sa brièveté. «Le Roi vient de débarquer. Il va remonter sur son trône.» La pauvre vieille se laissa prendre à cette sottise. -Je veux écrire au Roi, s’écria-t-elle enthousiasmée. Elle lui écrivit: elle félicitait Sa Majesté de son retour au pays de ses pères, l’invitait à s’arrêter à Tournebut en allant à Paris et, dans son empressement à le convaincre de l’ardeur de son royalisme, elle lui traçait le tableau de tout ce qu’elle avait fait pour son service, en enjolivant cette apologie de sa conduite du récit d’un tas de prouesses imaginaires. Jaunie par le temps, cette lettre est au dossier, une lettre sur papier du plus grand format, toute couverte, en ses quatre pages, d’une grosse écriture et signée: «Brunelle Hély de Combray de Bonneuil»; témoignage indéniable de la crédulité puérile de la marquise et de la rouerie de Liquet. Maintenant, il avait une preuve contre elle. C’était le couronnement de ses longs efforts. Il en sollicita la récompense. «Je sers le gouvernement depuis vingt et un ans; je suis hérissé de titres, père de famille et considéré des autorités. Je n’ambitionne que l’honneur et j’ose en demander le signe.» Il le méritait bien. À quelques exceptions près, tous les coupables étaient en prison, tous les éléments de l’instruction judiciaire réunis, transmis au parquet de la Cour de Rouen, dont l’oeuvre allait commencer. Parmi les gens dont l’arrestation suivit celle de Mme Aquet de Férolles, il faut citer son mari, que Réal fit conduire à Paris. Mais cette arrestation ne constituait qu’une mesure de prudence. «M. le conseiller d’État Réal a fait amener à Paris M. Aquet de Férolles pour qu’il ne nuisît point aux opérations relatives à sa femme qu’il dit passée en Angleterre. On sait qu’il est étranger au délit de son épouse. Mais M. le conseiller d’État Réal croit nécessaire de le tenir éloigné. Son Excellence a approuvé que M. Aquet de Férolles fût détenu et le fût au Temple. Je joins ici l’ordre et je ferai donner à M. Aquet de Férolles sa parole de ne point écrire ou de me le communiquer. Voilà la seule précaution à prendre jusqu’au moment, sans doute très prochain, de la mise en liberté.» Les pièces qui sont sous nos yeux ne disent pas si, dans la prison du Temple, Aquet de Férolles rencontra Armand Le Chevallier. À la fin de 1807, ce dernier s’y trouvait toujours, tenu au secret le plus rigoureux, en attendant d’être transféré à Rouen quand l’état de l’instruction l’exigerait. De cette époque est datée une éloquente lettre qu’il avait écrite à Fouché. Il s’y reconnaissait coupable d’avoir tenté de fomenter une insurrection, mais non d’avoir conçu «l’idée d’un assassinat indigne d’un homme d’honneur. Je n’ai voulu que renverser le gouvernement. Je demande que mon jugement, si je dois en subir un, soit militaire ainsi que mon exécution». À la même époque, Mme Aquet de Férolles, trompée par Liquet, était convaincue que Le Chevallier l’avait accusée. Ses interrogatoires trahissent son ressentiment, lequel n’était fondé sur aucune preuve. Comme ceux des autres accusés, ils étaient accablants pour lui, sans qu’il soit démontré que ces malheureux ne l’avaient pas chargé pour se défendre. On y relève ses calculs, les propos qu’il a tenus à ses affiliés pour leur inspirer confiance. Il s’est vanté, disent-ils, d’être assuré du concours de gens haut placés. «Il a débité à ses complices une foule de billevesées, écrivait Savoye-Rollin à Réal, dans le double but de fortifier leur zèle et de s’approprier sans contestation la plus forte part du vol des deniers publics. Il est si facile dans ce pays de réunir les mécontents et de donner de la consistance aux contes les plus absurdes.» À Paris, on était moins optimiste. On croyait à un vaste complot ourdi contre le régime impérial. Personne n’eût osé prétendre que Le Chevallier avait menti. On lui supposait des amis dans le gouvernement. Un événement extraordinaire vint tout à coup confirmer Fouché et Réal dans cette opinion. Le 26 décembre, Armand Le Chevallier s’évada du Temple par un trou ouvert dans le couloir qui conduisait à sa chambre. Il revenait de chez Réal, qui l’avait interrogé. On trouva sa montre chez le portier. Quant à lui il avait disparu, favorisé sans doute dans sa fuite par de puissants protecteurs. Fouché et Réal ne reculèrent pas devant la mesure la plus barbare pour le contraindre à revenir. Ils firent arrêter son fils et sa belle-soeur, au moment où ceux-ci pour le rencontrer se rendaient dans le passage des Panoramas. Il fut pris dans leurs bras, dit une version, et ramené sur l’heure au Temple. D’après une autre, il avait offert, pour les délivrer, de se présenter à la préfecture de police à la faveur d’un sauf-conduit qui lui fut octroyé et dont on ne tint ensuite aucun compte. Décidément c’était un homme trop dangereux pour qu’on le laissât vivre jusqu’à la fin de l’instruction ouverte à Rouen. On se décida à faire son procès à part et à lui donner ces juges militaires qu’il avait lui-même sollicités. Le 8 janvier 1808, un décret le traduisait devant le conseil de guerre de la Seine, présidé par le général Hullin, comme prévenu de s’être fait «chef, commandant ou instigateur d’un rassemblement armé, sans l’autorisation des autorités constituées, cas prévu par l’article 2 de la loi du 30 prairial an III, rappelé par la loi du 1er vendémiaire an IV». L’accusation reposait tout entière sur les propos de Mme Aquet de Férolles, sur les aveux des accusés de Rouen et surtout sur les confidences que lui-même aurait faites dans sa prison à son compagnon de captivité, Ponce, un espion de Réal, c’est-à-dire sur des bases bien fragiles. En ce temps-là, expéditive était la justice. Le décret impérial porte la date du 8 janvier. Le lendemain, 9 janvier, Armand Le Chevallier comparaissait devant le conseil de guerre, lequel, après un rapide interrogatoire, le condamnait à mort «sans désemparer». À l’issue de l’audience, on le conduisait dans la plaine de Grenelle où l’attendait le peloton d’exécution. À quatre heures il avait cessé de vivre, ainsi qu’en fait foi une note insérée le 10 janvier dans le Moniteur officiel de l’Empire. Avant d’aller au supplice, il écrivit son testament. Nous l’avons sous les yeux. Il révèle une âme haute et fière: «Ma soeur, je vais mourir et je vous lègue mon fils. Le seul reproche que je m’adresse en quittant la vie, victime de l’injustice des hommes, c’est de ne lui avoir pas conservé la fortune que j’avais reçue de mes parents. Élevez-le suivant ses moyens. Faites-en un artisan ou un marchand. Faites-en surtout un honnête homme. Qu’il ne fasse jamais ce que les lois défendent et qu’il fasse toujours ce qu’elles ordonnent tant que ces lois ne sont pas celles de l’anarchie contre le souverain ou celles de la tyrannie contre le peuple. Qu’il respecte toutes les religions et observe celle dans laquelle il est né. Mais qu’on lui apprenne de bonne heure à distinguer la morale du dogme et le dogme du prêtre.» L’homme qui tient ce langage pouvait avoir été égaré par la passion politique, par l’habitude de l’indiscipline. Ce n’était pas un malfaiteur. X Commencée en novembre 1807, l’instruction judiciaire se poursuivit à Rouen pendant toute la durée de l’année 1808. Il eût été facile d’en abréger les lenteurs et de la clore en un délai moins long. Mais la justice ne tenait pas à se hâter. Elle conservait encore l’espoir de s’emparer du vicomte d’Aché, de ce farouche Alain dit Antonio, qu’elle considérait comme les principaux coupables et qu’elle soupçonnait d’avoir participé aux mouvements insurrectionnels du Morbihan, à l’audacieux enlèvement de l’évêque de Vannes dont l’auteur, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire, venait d’être fusillé au mois de septembre précédent. Ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude que les royalistes de Normandie et ceux de Bretagne avaient agi séparément et sans s’être concertés, que, devant l’inutilité de ses efforts pour retrouver d’Aché, Antonio et divers autres comparses plus ou moins obscurs, elle se décida à passer outre. Un arrêt de la Cour de cassation venait de dessaisir de l’affaire les tribunaux du Calvados et de la renvoyer devant le tribunal criminel spécial de Rouen. Elle était inscrite au rôle pour être jugée durant la session qui devait s’ouvrir le 15 décembre. Tous les autres procès avaient été renvoyés à la session de janvier. Dès le 2 décembre, l’acte d’accusation était achevé. L’instruction retenait trente-trois accusés. Mais l’un d’eux, Grenthe, dit Coeur de Roi, étant mort en prison, le nombre s’en trouva réduit à trente-deux, savoir: neuf contumaces: d’Aché dit Deslauriers, dit Alexandre, Alain dit le général Antonio, Loret, Joseph Buquet, Courmaceuil, Révérend, Dussaussay, Le Charpentier fils, la fille Dupont, et vingt-trois présents: la marquise de Combray, la baronne Aquet de Férolles, le notaire Lefebvre, l’avoué Vanier de la Chauvinière, l’avocat Lanjalley, Bureau de Placène et sa femme, les gendarmes Chauvel et Mallet, les deux aubergistes Le Marchand et Chevalier, le garçon d’écurie Gauthier, Pierre Buquet, le voiturier Gousset, le Grand Charles, Lebrec, Le Hericey, Lerouge dit Bornet, François Guillaume dit Lanoë, Halbout, Étienne Martin, Harel et Fierlé. Le marquis de Bonneuil, fils de la marquise de Combray, avait été déjà l’objet d’une ordonnance de non-lieu. Nous énumérons ces noms au hasard. Mais il s’en fallait que tous ces malheureux fussent placés au même rang par l’accusation. Elle incriminait plus spécialement la marquise, sa fille, le notaire et la bande qui avait opéré dans le bois du Quesnai. Démesurément long, aussi long que diffus, l’acte d’accusation s’appliquait à déterminer les responsabilités de chacun. Le lecteur étant maintenant en mesure de les déterminer lui-même, il convient de lui épargner la lecture de ce document qui ne lui apprendrait rien qu’il ne sache déjà. Il n’y a lieu d’en retenir que la conclusion. Elle présente un curieux spécimen du langage judiciaire qu’on parlait en 1808 dans l’une des principales cours de l’Empire: «Ainsi que les éléments du crime, disait le procureur général en finissant, les artisans de la machination sont donc à découvert. On voit le monstrueux assemblage des débris de la faction en contact avec les amorces de la rapine. On voit sur la même ligne du forfait deux chefs révoltés qui donnent le signal du pillage des deniers publics, une bande de farouches stipendiaires qui l’effectuent au prix de l’assassinat et une bande non moins coupable qui prodigue ses manoeuvres à l’assistance du crime et au partage du butin. Enfin, pour noeud qui rassemble ces atroces catégories, on découvre avec horreur, malgré leur impuissance, les vestiges de l’esprit du désordre aiguisant les poignards du brigandage.» C’est au son de cette musique que le ministère public allait arracher aux juges dix condamnations capitales. Jusqu’à la veille du procès, toutes les influences dont disposait la famille de Combray s’exercèrent à Paris pour épargner à la marquise, sinon à Mme Aquet de Férolles, la douleur et la honte d’une comparution devant les juges. C’était sa fille aînée, demeurée étrangère à ces tristes événements, qui avait organisé et menait cette campagne. Fouché et Réal restèrent inexorables. Ils ne se laissèrent toucher ni par le grand âge de l’accusée, ni par cette circonstance atténuante qui pouvait être invoquée en sa faveur: l’obligation dans laquelle elle s’était trouvée de se compromettre pour venir au secours de son enfant. Si touchante que fût, par certains côtés, son infortune, par d’autres, sa culpabilité apparaissait avec trop d’éclat pour laisser place à la clémence. Cette culpabilité, l’accusation s’était plu à en exagérer les éléments. Elle alléguait au hasard, et dépourvus de toutes preuves, des faits sans rapports avec la cause. C’est ainsi qu’elle articulait que Mme de Combray, après s’être efforcée de rejeter sur son gendre la responsabilité du crime, avait essayé de l’empoisonner pour se débarrasser de lui; que de la même manière, elle avait attenté aux jours du curé de Donnai, qui différait d’opinion avec elle. Ces allégations ne reposaient que sur des rumeurs mensongères. Mais elles imprimaient au rôle de l’accusée un caractère incompatible avec toute idée de grâce ou d’indulgence. Déçus dans leurs espérances, la famille et les amis de Mme de Combray, en même temps qu’ils confiaient sa cause au vieux Chauveau-Lagarde, le défenseur respecté de Marie-Antoinette et de Charlotte Corday, entreprirent de créer un mouvement d’opinion pour influencer les juges et multiplièrent les démarches personnelles. Ceux-ci furent sollicités, suppliés, assiégés. Dans les salons de Rouen, les nobles plaidaient pour l’accusée. Dans la rue, même parmi le peuple, elle eut des avocats. Réal écrivait au grand juge Régnier: «On répand que la dame de Combray pourrait bien n’être punie que de peine correctionnelles, qu’on alléguera pour sa défense la tendresse maternelle, en insinuant que ce sentiment a pu la déterminer à aller toucher l’argent qu’elle savait être volé. Cette femme tient à toute la noblesse du pays. Déjà l’intrigue et la corruption s’agitent de toutes parts pour circonvenir les juges.» Régnier répondait: «J’aime à croire que les appréhensions que l’on conçoit à cet égard sont destituées de fondement. Néanmoins, j’écris au président et au procureur général pour les prévenir contre les efforts de l’intrigue et leur faire sentir combien il importe que leur fermeté et leur impartiale équité ne se démentent en aucun moment, en une circonstance aussi grave.» Les débats, ouverts le 15 décembre dans la grande salle du palais de justice de Rouen, sous la direction du président Carel, durèrent quatorze jours. Ils avaient attiré une foule immense. Il fallut pour la contenir un déploiement inusité de force armée. L’attitude des accusés, au dire d’un témoin oculaire, «fut convenable». Ni Mme de Combray ni sa fille ne cherchèrent à se défendre, comme si chacune d’elles eût redouté d’accuser l’autre en tentant de se justifier. Chauveau-Lagarde, tout en marquant, ainsi qu’il convenait, combien la conduite de la mère avait été différente de celle de la fille, les associa dans sa défense. En les désignant d’un geste, et répondant au ministère public qui avait requis la peine capitale, il demanda si la France «avait besoin du sang de ces femmes». Après lui, les autres avocats eurent successivement la parole. Les débats furent clos le 30 décembre, vers midi. Les juges se retirèrent aussitôt pour délibérer. À trois heures, en présence des accusés, lecture fut donnée de l’arrêt. Mme Aquet de Férolles, Lefebvre, Fierlé, Harel, Michel dit le Grand Charles, Lebrec, Le Hericey, Gauthier, Le Marchand, Pierre Buquet étaient condamnés à mort; Vanier de la Chauvinière, Bureau de Placène, Lerouge dit Bornet, à vingt-deux ans de fer, la marquise de Combray à vingt-deux ans de réclusion et à l’exposition publique. À ces condamnations s’ajoutaient, à la charge des condamnés solidairement, la restitution des soixante mille francs volés au Trésor et le payement des frais du procès, liquidés à trois mille trente-trois francs. Les autres accusés, au nombre de neuf, bénéficiaient d’un acquittement, même Chauvel et Mallet, qu’une sentence du conseil de guerre devait envoyer ultérieurement dans les bataillons coloniaux, sentence si douce qu’elle trahit la promesse qui leur avait été faite de les épargner s’ils voulaient dire toute la vérité. Quant aux contumaces, l’arrêt n’y faisait aucune allusion. On se réservait d’ouvrir contre eux, en temps et lieu, une procédure nouvelle. La marquise de Combray avait écouté cette lecture, debout, les yeux baissés, sans manifester aucune émotion, même en entendant prononcer contre sa fille la peine capitale. Également calme, celle-ci s’était contentée de faire un signe à son défenseur comme pour lui rappeler une chose convenue. Il se leva, en demandant la parole. Mais un grave incident l’empêcha de s’expliquer. Un des condamnés à mort, Pierre Le Hericey, un colosse, venait de bondir du banc des accusés dans la foule, en franchissant la balustrade du prétoire. Il cherchait à fuir, frappant et renversant tout autour de lui, s’efforçant de démolir la muraille humaine qui lui barrait la route. Les gendarmes s’étaient élancés sur ses pas. Ils ne purent se rendre maîtres de ce forcené qu’après une lutte violente durant laquelle plusieurs personnes furent foulées aux pieds et blessées. Ils l’emportèrent hurlant et écumant, hors de la salle. Alors, seulement, Chauveau-Lagarde put parler. «J’ai le devoir, dit-il, d’avertir le tribunal que Mme Aquet de Férolles se déclare enceinte.» Ce fut un coup de théâtre. Une rumeur de surprise éclata. La condamnée étant en prison depuis plus d’une année, personne ne voulait croire à sa déclaration, dont, toutefois, le tribunal prit acte. Assurément, elle ne l’avait faite que pour échapper aux conséquences immédiates de l’arrêt. Dans l’espoir d’obtenir sa grâce en gagnant du temps, elle avait eu le triste courage de se déshonorer, encore qu’à moins de soupçonner Liquet, il fût à peu près impossible qu’elle eût pu devenir grosse. L’audience levée, on ramena dans leur prison, chacune de son côté, la mère et la fille. Mme de Combray s’alita en y rentrant. Pour elle comme pour sa fille, on dut surseoir à l’exécution de l’arrêt. Il fut également sursis à la mise en liberté des prévenus acquittés. Réal ne se croyait pas tenu de les relâcher avant de s’être assuré qu’ils pouvaient l’être sans danger pour la chose publique et que sincère était leur repentir. Ils furent récroués en même temps que les trois condamnés auxquels l’arrêt faisait grâce de la vie. Quant à ceux qu’il frappait de mort, réunis, à l’exception de Mme Aquet de Férolles, au greffe de la prison, ils furent avertis que cet arrêt, étant sans appel, il serait exécuté le même jour. -Je demande un délai, dit le notaire Lefebvre au procureur général. J’ai des révélations importantes à faire. Mais on savait ce que valaient ses promesses. Le délai fut refusé. -Puisqu’il en est ainsi, reprit-il, j’emporterai mon secret au tombeau. En hâte, sur la place du Vieux-Marché, là où jadis avait été brûlée vive Jeanne d’Arc, l’exécuteur des hautes oeuvres Férex dressait la guillotine. À la tombée de la nuit, les neuf condamnés successivement y montèrent. On lit dans un rapport du préfet à Réal: «Cette affaire a attiré un concours de monde prodigieux. Hormis quelques légers désordres inséparables d’une immense réunion, tout s’est passé dans le calme. Le couteau de la guillotine a mal joué pour le septième et le neuvième des individus qui ont été exécutés. Le supplice a donc été plus cruel pour ces deux malheureux.» Le 17 février 1809, la marquise de Combray dut subir l’exposition ordonnée par l’arrêt. Les dames de Rouen avaient espéré la soustraire à cette humiliation et signé, dans ce but, une supplique à l’Empereur. Les autorités judiciaires s’étaient prononcées pour l’ajournement. Mais les ordres envoyés de Paris, en réponse à ces démarches, portaient que l’arrêt du 30 décembre devait être exécuté dans toute sa rigueur. On fit descendre Mme de Combray chez le portier de la prison, où, lui dit-on, son fils et son médecin l’attendaient. Là, elle fut livrée à l’exécuteur qui la conduisit, escortée de gendarmes, sur la place du Vieux-Marché. Elle fut attachée à un poteau sur une estrade. Malgré la rigueur de la saison, on la laissa là, durant plusieurs heures, exposée aux regards de la foule. Mais ce supplice se transforma en une sorte d’apothéose. Personne ne voulait croire la marquise de Combray coupable. On saluait en elle une victime de l’amour maternel. La foule respecta sa personne et son malheur. Les plus grandes dames de la ville se succédaient auprès d’elle pour lui tenir compagnie. Quelques-unes avaient apporté des fleurs. Jusqu’à la fin, elles lui prodiguèrent leur assistance et leurs hommages. Grâce à ces témoignages de sympathie et de pitié, sa fermeté ne se démentit pas. Vêtue d’une robe en soie violette, un bonnet en dentelles sur ses cheveux blancs, «elle avait tout à fait l’air d’une dame de château». En quittant le pilori, elle fut conduite dans la prison de Bicêtre, une des prisons de Rouen, où elle devait subir sa peine. En ce qui concerne sa fille, il était décidé qu’on la laisserait vivre jusqu’au terme de sa grossesse, à supposer qu’elle eût dit la vérité. Sa famille commençait déjà des démarches en vue de lui sauver la vie. XI Au cours de ces événements, encore qu’elle ne conservât plus qu’un très faible espoir de retrouver le vicomte d’Aché et le général Antonio, la police persévérait dans sa surveillance et continuait ses recherches. De plus en plus défiante envers Caffarelli, c’est à Savoye-Rollin qu’elle avait confié cette difficile opération, sans renoncer, d’ailleurs, à la poursuivre de son côté par ses propres moyens. Savoye-Rollin s’était empressé de recourir à Liquet. «Je l’ai choisi, écrivait-il à Réal, parce qu’il connaît d’Aché, parce qu’il est au courant, parce qu’il est peut-être le seul qui puisse découvrir la vérité.» Dès le mois d’avril 1808, pendant même l’instruction de l’affaire de Combray, Liquet qui, en d’autres temps, avait eu l’occasion de voir d’Aché à Rouen, s’était mis en campagne, sûr de le reconnaître s’il le rencontrait. Quelques semaines plus tard, après un voyage à Louviers, il avait affirmé au préfet que si d’Aché était allé en Angleterre, il en était revenu et qu’on signalait son passage en divers endroits. De l’examen du dossier de d’Aché, il ne résulte pas que ce fût déjà vrai, mais que cela allait l’être. Au mois de mai 1808, le proscrit se trouvait dans la famille de Montfiquet, à Trévières. Il s’y tenait caché, s’entourant de si minutieuses précautions que même les amis dévoués qu’il comptait dans le pays ignoraient son retour. Il était si étrange qu’il eût préféré au séjour de Londres celui du Calvados en un moment où, de toutes parts, des agents de Fouché s’évertuaient à le découvrir, qu’on devrait en conclure, si la conclusion n’était par trop invraisemblable, que, loin de se laisser décourager par l’arrestation de Le Chevallier et de ses complices, il s’entêtait dans ses projets de soulèvement et d’insurrection. Brusquement, il dut quitter son asile. Un inconnu était venu demander «M. Alexandre». Était-ce Liquet? Était-ce un agent secret de Fouché? Les documents sont muets sur ce point. Ils constatent que, se croyant sous le coup d’une arrestation, il s’enfuit de Trévières pour se réfugier chez Mlle de Genneville, à Rubercy. Il y trouva Gilbert de Mondejeu, un chouan comme lui, jadis directeur de la correspondance royaliste en Normandie, associé aux premiers préparatifs du soulèvement et qui s’en était ensuite retiré. Chez Mlle de Genneville, les deux proscrits se croyaient en sûreté. Mais, un matin, les gendarmes se présentèrent. Ils venaient de Trévières. D’Aché et Mondejeu n’eurent que le temps de déguerpir. Celui-ci disparut à ce moment. Quant à d’Aché, il se rendit chez cette veuve Amfrie de Bayeux, où il s’était tenu trois ans avant, quand il avait quitté la marquise de Vaubadon. Elle habitait aux portes de Bayeux une maison ayant une sortie sur la campagne. De chez la veuve Amfrie, il passa chez une demoiselle Dumesnil, au centre de la ville, et, enfin, chez Mlle Eugénie de Montfiquet, une vieille fille, parente des Montfiquet de Trévières. Toutes ces personnes correspondaient avec Londres, servaient d’agents aux royalistes et d’intermédiaires entre eux. Elles pratiquaient en même temps la contrebande des produits anglais, sans qu’on puisse établir si la politique couvrait leur commerce ou leur commerce la politique. Ce qui ne laisse aucune place au doute, c’est qu’elles connaissaient la marquise de Vaubadon, entretenaient des relations avec elle et croyaient à la sincérité du dévouement qu’elle ne cessait de manifester en faveur de la cause royale. Il est vraisemblable que Mme de Vaubadon apprit par cette voie le retour du vicomte d’Aché et qu’elle l’apprit pendant l’été de 1809, alors que, pour des causes ignorées, il était rentré secrètement à Trévières, supposant, sans doute, qu’on ne viendrait plus l’y chercher, et peut-être avec l’espoir de repasser en Angleterre. Avertie de sa présence chez les Montfiquet, elle résolut d’en tirer parti pour gagner les bonnes grâces du gouvernement impérial, et le dénoncer. La duchesse d’Abrantès, dans le récit romanesque et sans consistance qu’en ses Mémoires elle a consacré à la mort de d’Aché, donne à entendre que Mme de Vaubadon ne fut entraînée à le livrer que par le désir de se venger d’avoir été abandonnée et trahie pour Henriette de Montfiquet. C’est un conte à dormir debout. Henriette de Montfiquet, laide et très pieuse, n’était pas la maîtresse de d’Aché. L’eût-elle été, que Mme de Vaubadon avait perdu le droit d’en concevoir un ressentiment. Après le départ du vicomte d’Aché, elle avait eu d’autres amants, entre autres le chevalier de Bruslart, qui venait d’arriver en France avec une mission de Louis XVIII, et résidait aux environs de Bayeux, sans que la police eût pu mettre la main sur lui. Encore à cette heure, l’inconstante marquise vivait avec un certain comte d’Ollendon, fort triste personnage, vendu à Fouché et à Réal, comme d’ailleurs la plupart de ces anciens insurgés à qui l’habitude des aventures avait inculqué le dégoût de toute discipline morale, de toute existence régulière et qu’elle n’avait que trop rendus propres aux plus viles actions. Le projet de livrer d’Aché pour en faire argent fut-il suggéré à l’amant par la maîtresse, ou à la maîtresse par l’amant? On ne saurait répondre avec certitude. On peut, du moins, affirmer que ce projet, ils étaient également capables, l’un et l’autre, de l’avoir conçu et trop affamés de ressources pour ne pas l’exécuter sans défaillance. La marquise de Vaubadon comptait, parmi ses amis de Paris, un puissant personnage, originaire du Calvados, où il venait souvent, l’ancien conventionnel Doulcet de Pontécoulant, membre du Sénat impérial. Elle devait à sa protection les mesures de clémence dont elle avait été l’objet après la conspiration de Georges. Si, dès cette époque, elle avait, comme on le suppose, offert ses services à Fouché, ce fut assurément par l’entremise du sénateur. Il était donc naturel qu’elle s’adressât à lui quand, résolue à livrer d’Aché, elle songeait à négocier les conditions de sa trahison pour en obtenir le plus haut prix. Peut-être objectera-t-on que le passé de Doulcet de Pontécoulant proteste contre les suppositions fâcheuses pour sa mémoire, que doit nécessairement suggérer, même à des esprits équitables et impartiaux, le rôle qu’il eut en cette affaire? Ce passé, en effet, est celui d’un bon citoyen, courageux et loyal. Mais les pièces officielles sont là. Elles attestent qu’en cette circonstance il ne se montra pas digne de ce qu’il avait été jadis. Il n’est pas jusqu’au silence qu’en ses Mémoires il a gardé sur ces événements, qui ne le condamne. Si son rôle eût été avouable ou s’il avait pu se défendre d’avoir joué sa partie en cette ténébreuse intrigue, il s’en fût certes expliqué dans la relation qu’il nous a laissée de sa vie publique. Mais pouvait-il sans mentir ou sans s’accuser lui-même, raconter comment et pourquoi il était intervenu? Qu’on en juge: Soit que la marquise de Vaubadon fût allée le trouver, soit que lui-même l’eût mandée pour la mettre en mouvement, elle lui avoua qu’elle savait où était d’Aché, qu’elle était prête à aider la police à s’emparer de lui. -Je ne me serais pas décidée à ce parti si cet homme n’était qu’un proscrit, dit-elle à Pontécoulant. Mais c’est un assassin. Il est décidé à attenter à la vie de l’Empereur, et je ne puis oublier les bontés qu’a prodiguées Sa Majesté à mon fils, officier dans ses armées. Vraie ou fausse, cette allégation décida Pontécoulant. Il conduisit Mme de Vaubadon chez Fouché et chez Réal. Là, toutes les dispositions furent prises pour organiser le piège dans lequel devait tomber d’Aché. Il a été dit pour la défense de Mme de Vaubadon qu’elle ne s’engagea qu’à décider d’Aché à quitter la France. Mais, réduit à ces termes, le service méritait-il d’être payé au prix de la somme de soixante mille francs qui lui fut promise? D’ailleurs, le doute, à cet égard, devient impossible, en présence de l’extrait suivant d’un rapport officiel adressé, le 6 juin 1812, à l’Empereur par le duc de Rovigo, successeur de Fouché, à l’effet de lui recommander Mme de Vaubadon: «Votre Majesté daignera se rappeler que, sur les instances de M. le sénateur de Pontécoulant, elle consentit à faire les démarches nécessaires pour mettre d’Aché dans les mains de la police.» Il n’est donc que trop certain qu’avec le concours de Pontécoulant elle se fit l’artisan de la perte de ce malheureux. Le 5 septembre 1809, elle vint de Bayeux à Trévières pour s’entretenir avec Mlle de Montfiquet. Elle lui parla de d’Aché, fit un émouvant tableau des périls auxquels il s’exposait en restant en Normandie; la police était sur ses traces, le cercle qu’elle avait tracé autour de lui allait en se resserrant de plus en plus. S’il ne se décidait à partir, il deviendrait bientôt impossible de le sauver. Quant à elle, à l’en croire, elle n’oubliait pas l’affection que jadis elle avait eue pour lui. Elle l’aimait encore assez pour entreprendre de l’aider à s’enfuir. S’il voulait se confier à elle, elle le remettrait aux mains d’un homme sûr qui le conduirait à Luc-sur-Mer où, grâce à des mesures prises d’avance, il pourrait s’embarquer pour l’Angleterre. Il n’est dit nulle part qu’elle se soit trouvée en présence de son ancien amant. Soit qu’au moment de le trahir, elle ne voulût pas le revoir, soit que d’Aché se défiât d’elle ou préférât ne pas se montrer, il n’est pas probable qu’ils se fussent revus depuis leur rupture ni qu’ils se soient rencontrés ce jour-là. Les préparatifs de l’évasion paraissent s’être faits sans lui. Mlle de Montfiquet étant entrée dans les vues de la marquise de Vaubadon, elles continuèrent ensemble ces préparatifs. Il est remarquable qu’à ce moment Pontécoulant venait d’arriver à Caen, chargé, au moins en apparence, d’une mission extraordinaire concernant l’organisation de la garde nationale. Peut-être même était-il venu de Paris avec Mme de Vaubadon, qui rentrait à Bayeux après sa visite à Fouché. Le surlendemain, 7 septembre, d’Aché entendit la messe à Trévières et communia. Le soir venu, il fit ses adieux à Mlle de Montfiquet. Elle lui offrit, en souvenir d’elle, un recueil de Pensées chrétiennes. En la quittant, il alla chez la veuve Amfrie qui devait lui remettre trois cents francs pour ses frais de route. Il était vêtu d’une veste de chasse en drap bleu, d’un pantalon de velours côtelé vert olive, d’un gilet en piqué jaune et chaussé de bottes à la russe. Il avait pris des armes: une canne à épée et deux pistolets de fabrique anglaise. Suivie de sa fille, Mme Amfrie, entre minuit et deux heures, l’accompagna jusque devant l’église de la Délivrande, gros bourg à moitié route entre Bayeux et la mer, où devait se trouver le guide promis par Mme de Vaubadon. Celle-ci l’avait annoncé sous le nom de Samson. En réalité, il se nommait Foison; il était sous-officier de gendarmerie, commandant la brigade de Luc. Mais, ayant remplacé son uniforme par un costume de paysan, l’abominable comédie à laquelle il se prêta ne pouvait être soupçonnée. D’Aché en fut la dupe. Comme il perdait trop de temps, au gré de son guide, à prendre congé de Mme Amfrie et de sa fille, celui-ci lui dit: -Allons, le temps presse, il faut se hâter. D’Aché s’arracha à ses compagnes et suivit le prétendu Samson. Elles accompagnèrent des yeux les deux hommes sur la route jusqu’à ce qu’elles les eussent vus se perdre dans la nuit. Le lendemain, dimanche 8 septembre, au petit jour, des paysans relevaient, à quelque distance de la Délivrande, en un lieu nommé Bout-Varin, le cadavre d’un inconnu. Il était couché sur le dos, au bord du chemin, près d’une meule de paille, les mains liées par une ficelle bleue, criblé de blessures, deux au visage, une à la poitrine, une autre dans la cuisse, faites toutes quatre par des armes à feu, et une cinquième, mortelle celle-là, qu’on supposa être due à un coup de la canne à épée qui fut trouvée à côté de lui, avec deux pistolets de fabrique anglaise encore chargés et la crosse d’un fusil. L’oeil gauche était sorti de son orbite, le visage littéralement écrasé comme si l’on eût voulu le rendre méconnaissable. À l’exception d’un livre de prières et d’un passeport au nom de «Martin Cochu, marchand, rue Saint-Denis, à Paris», on ne trouva dans ses poches ni papiers ni rien qui pût aider à la constatation de son identité. Une trace de sang, qu’on put suivre sur un parcours d’environ deux cents mètres, prouva qu’il n’avait pas été frappé là où on venait de le retrouver, mais à la place où s’arrêtait la trace sanglante en s’élargissant et en faisant sur le sol une tache plus grande. Il n’y eut parmi les auteurs de cette lugubre découverte aucun doute sur les circonstances en lesquelles avait péri ce malheureux. Il était mort assassiné. Ses mains liées l’attestaient avec évidence. Ce fut aussi l’avis du maire de Luc et du greffier du juge de paix qui vinrent dresser procès-verbal. Il était sans doute tombé victime d’une bande de malfaiteurs qui lui avaient ensuite enlevé son argent. Les habitants du hameau de Bout-Varin déclarèrent avoir entendu, durant la nuit, plusieurs détonations d’armes à feu, mais ne s’en être pas alarmés. Les élections pour la garde nationale et les opérations du tirage au sort ayant eu lieu le même jour, ils avaient attribué ce tumulte à des gens ivres, gardes nationaux ou conscrits. L’opinion générale était donc qu’il y avait eu crime. Ce fut constaté dans l’acte de décès et dans la réquisition adressée au maire de Luc par le lieutenant de gendarmerie Mancel, «à l’effet de faire procurer au cadavre la sépulture nécessaire». L’inhumation eut lieu le 10 septembre. Mais, dès le lendemain, à la version de l’assassinat s’en substituait une autre, présentée par le sous-officier Foison en sa qualité de chef de la brigade de Luc, dans le procès-verbal qu’il dut adresser au préfet. D’après celle-là, se trouvant dans la nuit avec trois gendarmes sur la route de Luc à la Délivrande, il avait rencontré deux individus dont l’un s’était enfui à son approche, dont l’autre, au lieu d’obéir à l’ordre de s’arrêter, s’était servi de ses armes et avait blessé le cheval de l’un des gendarmes. Ceux-ci avaient riposté et, la lutte se continuant par la résistance de l’inconnu à qui l’on demandait son passeport, il était tombé pour ne plus se relever. L’invraisemblance de ces détails éveilla les doutes de l’honnête Caffarelli. Comment quatre gendarmes n’étaient-ils pas parvenus à s’emparer d’un seul homme, quand l’un d’eux, au dire du procès- verbal, le tenait par les cheveux? Comment cet homme s’était-il trouvé mutilé, quand il eût été si important de l’avoir en vie? Comment l’avait-on abandonné mort sur la route? En vain, Foison, en réponse à ces questions, alléguait-il qu’ayant à moitié perdu la tête il n’avait pensé ni à faire garder le corps ni à envoyer chercher les magistrats. Ces explications embarrassées, loin de dissiper les soupçons du préfet, ne faisaient que les fortifier. D’autres renseignements qui lui parvinrent les transformèrent en certitude. Un enfant raconta avoir vu, dans la salle d’un cabaret, Foison et ses hommes se partageant de l’argent. Un paysan affirma que le cheval blessé l’avait été volontairement et après coup. Enfin, Foison fut contraint d’avouer à M. Caffarelli qu’ayant trouvé des papiers sur le cadavre il avait dû, en raison d’ordres supérieurs, les apporter à Caen pour les remettre à M. de Pontécoulant, qui était aussitôt parti pour Paris. Il fut alors aisé au préfet de reconstituer la vérité. L’homme assassiné ne l’avait pas été par des malfaiteurs, ainsi qu’on s’était efforcé d’abord de le répandre, mais par les gendarmes eux-mêmes. Ils l’avaient surpris, saisi, fortement lié et ensuite fusillé. Les lettres de Caffarelli à Réal témoignent de son étonnement et de son indignation. «Quelles horribles conséquences tirer de ces faits, s’ils sont vrais! Comment les gendarmes pourront-ils s’occuper de leurs fonctions sans crainte d’être traités comme des assassins, des bêtes féroces?» Il se plaignait aussi de l’intervention, dans cette affaire, de Pontécoulant, dont le rôle lui semblait louche, offensant pour lui-même, tellement offensant que, plutôt que de se résigner «à être réduit à ce point pour des objets importants», il préférait se retirer. Réal eut grand’peine à l’apaiser et, tout en le rassurant par son langage, il défendit Pontécoulant contre des insinuations «imméritées». «J’ai beaucoup consulté M. de Pontécoulant, que je connais, que j’aime depuis quinze ans, que j’ai suivi pendant toute la Révolution, qui a déployé contre toutes les ambitions, contre toutes les peurs, contre toutes les intrigues dans des temps horribles un grand caractère de franchise et de loyauté. Vous me blâmeriez de ne l’avoir pas fait. . . Ne perdons pas de temps, Monsieur, dans ces niaises disputes. . . Nous sommes liés l’un et l’autre par les mêmes intérêts, le même espoir.» Caffarelli se calma. Mais il garda sa conviction sur le caractère de ce crime mystérieux. Lorsqu’à quelques jours de là, après avoir soupçonné d’abord que l’homme assassiné pouvait bien être Alain, dit le général Antonio, il sut par Liquet, envoyé à la Délivrande sur l’ordre de Réal, que c’était le vicomte d’Aché, il n’hésita pas à accuser la marquise de Vaubadon d’avoir trempé la main «dans cette machination vraiment diabolique». «Elle y joue un rôle digne d’elle. C’est tout dire. Je l’avais soupçonnée. Elle vit depuis assez longtemps avec M. d’Ollendon, qui remplace Bruslart et ses nombreux successeurs. Tout en se félicitant de voir l’État débarrassé de d’Aché, vrai scélérat, qui pourrait se défendre d’un sentiment d’horreur pour la femme qui l’a livré et pour ceux qui l’y ont déterminée?. . . Je ne peux me défendre de l’idée qu’elle a dû être bien satisfaite d’apprendre qu’il avait été tué; il est clair qu’elle y avait un grand intérêt, ainsi que celui qui l’a mise en oeuvre.» Ces généreux sentiments n’étaient pas pour émouvoir le sceptique Réal. Il répondait: «Puisque je suis en train de vous faire des aveux, je vous déclare que, dans cette hypothèse, l’idée qui m’occuperait principalement ne serait pas celle qui paraît vous tourmenter. Heureux de voir Sa Majesté délivrée d’un ennemi acharné, féroce, plein d’audace et de résolution, je ne penserais qu’à la reconnaissance que m’inspirerait l’individu qui aurait, en facilitant sa recherche, aidé à son arrestation.» À cet avertissement à peine déguisé sous la courtoisie des paroles, il ajoutait: «Mais je crois que vous vous trompez sur cet individu.» Il comptait utiliser encore Mme de Vaubadon. Il ne voulait pas encourager les soupçons qui planaient sur elle. Par malheur, il était trop tard pour la défendre. La veuve Amfrie avait parlé, révélé le rôle de cette misérable femme, accrédité la version de sa participation au meurtre de d’Aché. Vainement, de rares amis, acharnés à plaider pour elle, essayaient-ils d’insinuer que le proscrit était mort dans une lutte loyale, en disputant sa liberté à ses agresseurs. Personne n’en croyait rien. Après avoir livré d’Aché, Mme de Vaubadon l’avait fait assassiner pour être sûre d’échapper à sa vengeance. L’idée du guet-apens dont, pour plaire à Fouché, elle s’était rendue complice, prenait corps, se précisait, livrait sa personne et son nom au mépris public. Elle en eut bientôt recueilli les témoignages. Les salons de Caen lui furent fermés. Un soir, où elle avait osé se présenter au théâtre, elle dut se retirer devant les huées et les injures de la foule ameutée qui, par allusion à un châle rouge jeté sur ses épaules, s’écriait: -Il est teint du sang de d’Aché! Quelques jours avant, un accueil analogue avait été fait au brigadier de gendarmerie que la rumeur publique désignait déjà comme l’assassin. Il venait de recevoir, pour des services ignorés, la croix de la Légion d’honneur. On y voyait la récompense de son forfait. -On donne la croix à foison! disait-on. XII Tandis que périssait en ces circonstances mystérieuses le principal instigateur de tant d’événements tragiques, Mme Aquet de Férolles continuait à vivre. Mais son existence n’était plus qu’une agonie. Pourquoi ne la conduisait-on pas à l’échafaud? La grossesse qu’elle avait alléguée, personne n’y voulait croire, en l’absence de tout signe extérieur. Cependant le premier président de la Cour de Rouen écrivait à Réal, le 23 août: «Les médecins n’osent se prononcer, ils ne peuvent dire qu’elle n’est pas grosse. Si elle l’est, elle doit l’être de huit mois et demi.» Il est vrai que ces médecins étaient ceux de la famille de Combray et qu’ils se faisaient les complices des suprêmes efforts tentés encore par celle-ci pour obtenir la grâce de la condamnée, bien que l’Empereur l’eût déjà refusée, au mois de juillet précédent, quand les petites Aquet de Férolles étaient allées au fond de l’Allemagne se jeter à ses pieds. Parmi les douloureux épisodes dont nous avons entrepris le récit, il n’en est pas de plus émouvant que celui du voyage de ces deux enfants que, sur l’hypocrite conseil de Fouché, on avait envoyées à l’Empereur, dans l’espérance de l’émouvoir. C’était au lendemain de Wagram. On croyait que, dans l’ivresse de sa victoire, il serait accessible à des idées de clémence et pardonnerait, comme il l’avait déjà fait à diverses reprises, notamment pour les Polignac et pour Hyde de Neuville. Les fillettes s’étaient donc mises en route, malgré les fatigues et les périls d’un long voyage, à travers des pays livrés encore aux horreurs de la guerre. Leur tante, soeur de leur mère, et le médecin de celle-ci les accompagnaient. Le 20 juillet au matin, elles arrivaient au palais de Schoenbrünn, aux portes de Vienne. L’Empereur venait de partir pour aller assister à la levée des plans du champ de bataille de Wagram. On ne savait à quelle heure il reviendrait. Il fallait donc attendre, et la pauvre famille attendait, debout sur le perron du château, où les officiers commandant le poste de garde l’avaient engagée à se tenir. Son attente se prolongea jusqu’au soir. L’Empereur ne rentra qu’au déclin du jour. En descendant de cheval, il vit ces femmes en grand deuil, émues et pâles. Il crut d’abord que c’étaient la veuve et les filles de quelque officier tué à Wagram. Il s’approcha d’elles. On avait fait la leçon aux petites. Elles tombèrent à genoux, en présentant leur supplique: -Sire, rendez-nous notre mère! Surpris, l’Empereur prit la pétition, y jeta les yeux, échangea quelques mots avec un des généraux qui l’entouraient et répondit: -Je n’en ai pas la puissance. Et comme les enfants éclataient en sanglots, il interrogea leur tante. Elle plaida la cause de sa soeur. Le médecin se joignit à elle. Les enfants, de nouveau supplièrent. Napoléon persista dans son refus. Les autres coupables avaient expié. Il n’eût pas été juste que Mme Aquet de Férolles, plus coupable qu’eux, n’expiât pas aussi. -Je regrette, ajouta-t-il, de ne pouvoir vous dédommager d’un si pénible voyage. Mais je ne puis faire grâce. Et il passa. Rentré dans ses appartements, il s’emporta contre Fouché qui l’avait exposé à cette scène cruelle. -Si le cas est graciable, dit-il, pourquoi ne me l’avoir pas écrit? S’il ne l’est pas, pourquoi avoir donné des passeports à une famille que je suis obligé de renvoyer désolée? Après l’échec de cette démarche, il semblait que tout espoir de sauver la condamnée fût perdu. Mais la famille de Combray conservait celui d’obtenir de l’impératrice Marie-Louise ce que son époux avait refusé. Cet espoir, que les médecins entretinrent en consentant à ne pas déclarer que Mme Aquet de Férolles n’était pas grosse, devait être déçu. Fouché et Réal ne voulaient pas que Mme Aquet de Férolles fût épargnée. Le 6 octobre 1809, quatre médecins, dont trois n’avaient jamais vu la condamnée, invités à l’examiner, furent unanimes à déclarer qu’il n’y avait pas de grossesse. Le premier président envoya sur-le-champ, par un courrier, leur déclaration à Réal. Le courrier rapporta l’ordre «de donner suite à l’arrêt». Les détails manquent sur les derniers moments de Mme Aquet de Férolles. Il n’en est d’autres que ceux qui figurent dans une brève communication faite en 1877 à l’Académie de Rouen par un de ses membres, M. de Duranville. Il les tenait d’un de ses confrères, M. Homberg, contemporain de ces événements. Mme Aquet de Férolles alla au supplice, le 7 octobre, dans une charrette que M. Homberg, encore enfant, vit passer dans la rue de la Grosse- Horloge. La condamnée était vêtue d’une chemise en flanelle blanche, «ni abattue, ni hardie», dit-il. Un peloton de gendarmes escortait la charrette, autour de laquelle des vendeurs débitaient au public l’arrêt de la cour criminelle. Après l’exécution, le corps fut inhumé au cimetière de Saint-Maur. Au-dessus de la fosse, à un arbre qui la couvrait de son ombre, une main inconnue attacha un ruban noir. Aussitôt après la condamnation de sa femme, Aquet de Férolles avait été remis en liberté. Quand elle eut cessé de vivre, ses biens, qui avaient été séquestrés, furent restitués à son mari. On trouve au dossier les lettres que celui-ci adressait à Fouché pour se plaindre des magistrats du Calvados et notamment du juge d’instruction de Falaise, M. Le Couturier, qu’il accusait d’avoir pris parti contre lui et, pour le substituer à la coupable, d’avoir supprimé des pièces et offert à un témoin mille écus s’il voulait modifier sa déposition. «Cette inculpation, écrivait Réal à Caffarelli, en lui demandant ce qu’il en pensait, peut n’avoir aucun fondement et les façons dans lesquelles elle est présentée n’inspirent pas beaucoup de confiance.» Caffarelli défendit M. Le Couturier, qui lui-même protestait contre ces accusations auprès du grand juge, son chef hiérarchique. Oui, avouait Caffarelli, M. Le Couturier était lié avec Mme Aquet de Férolles. «Mais il n’avait pas d’habitudes avec elle. S’il a des reproches à se faire, c’est d’avoir eu confiance dans les gendarmes qui la laissèrent s’échapper de Falaise.» Justice fut rendue à Le Couturier. Caffarelli, de son côté, put d’abord croire que Réal ne lui gardait pas rancune de l’extrême faiblesse dont il avait fait preuve au moment du crime. Mais Réal ne pensait pas qu’un fonctionnaire aussi débonnaire fût en état de rendre d’utiles services dans un département dont le mauvais esprit commandait une surveillance plus rigoureuse qu’ailleurs. Tandis que le secrétaire général de la préfecture était révoqué comme incapable, on envoyait le préfet dans l’Aube. Ce changement fut considéré comme une disgrâce. Les individus acquittés par la cour de Rouen et même le marquis de Bonneuil, bien qu’il eût été l’objet d’une ordonnance de non-lieu, furent maintenus en détention. Ils y étaient encore à la fin de l’Empire, tandis que tous ceux qui, par leurs relations avec les condamnés, pouvaient être supposés capables de les avoir secondés et, entre autres, le frère, la femme et les enfants de d’Aché, restaient sous la surveillance de la police. On ne parvint à s’emparer d’aucun des contumaces. Il n’est rien dans les documents qui puisse mettre sur leurs traces. Acteurs obscurs d’un drame terrible, ils ne paraissent sur la scène que pour y jouer leur rôle et s’effacent ensuite, même le général Antonio, dans l’ombre d’où ils étaient sortis. Il n’en est qu’un qu’on retrouve, c’est Joseph Buquet. Sous la Restauration, il vivait à Donnai, jouissant paisiblement des fonds volés qu’il transmit à ses héritiers. À la même époque, le chevalier de Bruslart, cet ancien amant de la marquise de Vaubadon, qu’on avait un moment soupçonné d’avoir participé au vol, était lieutenant général des armées du roi. La marquise de Combray avait été laissée en prison. Ni supplications ni démarches ne purent fléchir l’Empereur. Il fallait établir que l’état de santé de cette femme vieille et infirme ne lui permettait pas de supporter les rigueurs de la captivité pour obtenir son transfert à l’hospice général de Rouen. Elle y resta jusqu’à la rentrée des Bourbons. On lit dans le Moniteur officiel du 21 septembre 1814: «Le 18 août dernier, Sa Majesté a signé des lettres d’abolition en faveur de Geneviève de Brunelle, veuve Hély de Combray, condamnée, à l’âge de soixante- huit ans, à vingt-deux ans de réclusion par jugement d’une cour spéciale séant à Rouen, le 30 décembre 1808. Cette dame a eu l’honneur d’être présentée le 5 courant à Sa Majesté qui a daigné l’accueillir avec bonté.» Pendant les Cent-Jours, Mme de Combray se réfugia en Angleterre. Elle en revint à la seconde Restauration et mourut peu après parmi les siens, entourée de la vénération publique. On sait que Balzac s’est inspiré d’elle pour créer dans un de ses plus beaux romans l’admirable figure de Mme de La Chanterie. En comparant le véridique récit que nous venons d’écrire avec celui du romancier, on appréciera dans quelle mesure son génie a transfiguré Mme de Combray et son imagination dénaturé la vérité. Quant à Mme de Vaubadon, sa destinée fut moins glorieuse. Après l’assassinat de d’Aché, obligée de quitter le Calvados où, de toutes parts, elle se heurtait aux manifestations insultantes du mépris qu’elle inspirait, elle se réfugia à Paris; même là, elle dut invoquer la protection de la police. Cette protection ne lui fit pas défaut. Un jour qu’elle passait dans la rue de la Paix, un gentilhomme normand, le marquis de Lamberville, qui se trouva sur son chemin, ne put retenir un cri d’horreur et l’apostropha en lui rappelant le meurtre de d’Aché. Quelques heures après, il recevait l’ordre de s’éloigner de Paris sur-le-champ et de n’y pas revenir sans autorisation. La police intervint également contre les créanciers de Mme de Vaubadon. «Si elle est poursuivie, écrivait Réal à Caffarelli, par suite de l’opinion qu’on a qu’elle a servi la police, signalez-moi ces personnes, la conduite et les relations qu’elles ont eues précédemment avec les insurgés.» Par une circonstance restée inexpliquée, Mme de Vaubadon n’avait pas encore touché, au commencement de 1810, les soixante mille francs qui lui avaient été promis. Perdue de dettes et poursuivie, elle les réclama. Réal ne voulait pas les payer ouvertement. On simula un prêt hypothécaire. L’hypothèque fut prise par un notaire de Paris, Me Genoux, sur une terre que Mme de Vaubadon possédait à Saint-Germain, dans le Calvados. Par l’entremise de ce notaire, elle avait reçu, à la date du 4 septembre 1810, 49,541 francs. Le complément lui fut ultérieurement versé. Nous n’avons pu établir pour quelle cause le notaire fut obligé de rembourser la somme à la caisse de la police le 18 juillet 1811, ni par qui fut levée l’hypothèque lorsque, ultérieurement, le domaine de Saint-Germain qu’elle grevait encore fut vendu à M. de Goulhot, directeur au ministère de la Guerre. En tout cas, on doit supposer que, si l’hypothèque fut maintenue, c’est qu’il avait été décidé que la somme promise et déjà payée serait comptée à Mme de Vaubadon sous une autre forme, et qu’on ne voulut pas qu’elle la reçût deux fois. Il y avait alors à Paris quatre journaux d’annonces légales. À la fin de 1811, un décret impérial les réunit en un seul sous le nom de Journal général de France, devenu plus tard Les Petites Affiches. Vingt-quatre actions furent créées, sept attribuées aux propriétaires des journaux supprimés et dix-sept distribuées à divers, parmi lesquels figure pour neuf M. Le Comte, commissaire du gouvernement, comme représentant de l’État. C’est une de ces neuf actions dont l’Empereur voulait disposer en faveur de Mme de Vaubadon et qu’elle reçut en juillet 1812. L’avis qui en fut donné au directeur constitue une preuve nouvelle de la trahison. «Sa Majesté a daigné accorder à Mme de Vaubadon, pour en jouir à partir de ce jour, une action dans le produit du journal Les Petites Affiches. C’est à cette dame que l’on doit la découverte d’un brigand venu de Londres pour attenter aux jours de Sa Majesté.» Les mêmes faits sont encore consignés par le duc de Rovigo, ministre de la Police générale, dans un rapport à l’Empereur. «Il est constant que c’est d’après ses indications qu’on est parvenu jusqu’au lieu qui recélait cet audacieux brigand. Le seul motif qui ait déterminé Mme de Vaubadon, c’est qu’elle sut que d’Aché avait le projet d’attenter aux jours de Votre Majesté. Elle n’a pas dissimulé que, s’il n’eût été qu’un malheureux échappé à la proscription, elle se fût abstenue de révéler le lieu de sa retraite, mais que l’énormité du crime qu’il méditait ne lui permit pas d’hésiter. Elle obéissait d’ailleurs à ses sentiments particuliers de reconnaissance, Votre Majesté ayant daigné nommer son fils officier. Indépendamment de cette déclaration verbale, j’en joins une écrite de M. le sénateur de Pontécoulant, qui se trouvait à Caen à cette époque. Elle ne laisse aucun doute sur l’authenticité de ce fait.» La marquise de Vaubadon, abandonnée et méprisée, vécut longtemps encore. Fixée définitivement à Paris, elle s’était retirée à Belleville et y mourut en 1848. Plusieurs années avant, elle avait eu la douleur de perdre son fils, chef d’escadrons de chasseurs. À ses derniers moments, il supplia ses parents de se réconcilier. Le père promit et demanda à la mère de l’aider à tenir sa promesse. Elle s’y refusa, en déclarant «que, quelles que pussent être les convictions d’une société privée, elles seraient impuissantes à comprimer les préventions gravées dans l’opinion populaire et qu’une telle mesure ne présentait d’autres chances que celles de nouveaux chagrins et de nouveaux dangers». Elle formulait ainsi par avance le jugement que dicterait à tous les hommes impartiaux une étude consciencieuse des faits, demeurés obscurs jusqu’à ce jour, qu’à la lumière des pièces officielles et des documents inédits nous avons reconstitués dans la mesure où ils pouvaient l’être. Ces documents inédits et ces pièces officielles n’ont-ils dit que la vérité et contiennent-ils toute la vérité? En presque tous les points, oui, nous le croyons. Il est cependant certains traits des dramatiques aventures qu’on vient de lire dont nous n’avons pu, malgré nos efforts, pénétrer entièrement le mystère. Pourquoi Armand Le Chevallier fut-il jugé, condamné, exécuté huit mois avant ses complices? Qu’avait-on à redouter de lui? Pourquoi le fit-on juger sommairement par une commission militaire, reconnaissant ainsi le caractère politique de ses actes, alors que, dans le procès poursuivi après sa mort, on chercha à lui imputer des mobiles d’intérêt personnel? Les témoignages qui l’accablèrent quand il n’était plus là pour se défendre furent-ils désintéressés et sincères? De même pour d’Aché. Pourquoi se défit-on de lui par un assassinat, alors que, grâce à Mme de Vaubadon, on le tenait et qu’on pouvait l’envoyer en cour martiale? À quel mobile obéit Fouché en ordonnant la mort de ces deux malheureux en des conditions si cruellement expéditives pour l’un, si odieusement criminelles pour l’autre? Seul il aurait pu répondre. Il ne l’a pas fait. Les dossiers sont, à cet égard, aussi muets que lui. Il est permis d’en conclure que sa conduite en cette circonstance, comme en beaucoup d’autres, fut déterminée par des motifs inavouables, qu’en marge des événements que nous avons racontés se déroule, nouée et dénouée par lui, quelqu’une de ces ténébreuses intrigues dans lesquelles il se plaisait, dont le secret fut emporté avec lui, et qui obligent à se demander si les conspirateurs dont il prépara et assura le châtiment ne furent pas écrasés sous tant d’accablantes accusations et traités avec tant d’inexorable rigueur parce qu’en d’autres temps, quand il doutait encore de la solidité du régime impérial et de sa durée, il s’était montré disposé à devenir leur complice. L’Agence De Jersey. I Au commencement de 1806, c’est par la voie de Jersey que les émigrés réfugiés en Angleterre communiquaient avec les royalistes de Normandie et de Bretagne. Dans cette petite île, qui n’est qu’à quelques lieues des côtes de France, résidaient d’anciens chouans échappés, pour la plupart, en 1800 à la machine infernale, en 1804, après la conspiration de Georges, aux poursuites de la police. Ils y vivaient, les regards tournés vers la patrie, guettant une occasion propre pour y rentrer, objet des faveurs et des bontés du gouverneur de l’île, Philippe de La Tour d’Auvergne, fils naturel légitimé de Charles de La Tour d’Auvergne, prince de Bouillon. Né à Jersey, par conséquent sujet anglais, le capitaine d’Auvergne, comme on l’appelait, avait servi d’abord sur la flotte britannique. Nommé ensuite au commandement de l’île, il y était devenu l’agent le plus actif des Bourbons. C’est à lui que le comte de Puisaye, représentant de ceux-ci en Angleterre, adressait les correspondances destinées à la France et s’en remettait du soin de les y faire parvenir. Le prince de Bouillon employait à ces missions périlleuses quelques-uns des émigrés et des chouans établis à Jersey, entre autres Louis-Armand de Chateaubriand, cousin de l’auteur d’Atala, qui s’était marié avec une jeune femme de Saint-Hélier, Rachel Braun, après avoir guerroyé dans l’armée de Condé; le comte de Goyon-Vaucouleurs, ancien officier de marine, de la famille des Goyon, illustre dans les pays bretons; Bertin, Ferdinand de Grammont, Lenoir, Prijent, Bouchard, obscurs combattants des guerres vendéennes, jetés après d’innombrables aventures dans une vie d’intrigues ténébreuses et d’incessants dangers. Le 29 août 1806, l’un des espions que la police française entretenait à Hambourg adressait à Fouché, dans un rapport confidentiel, quelques détails sur l’agence de Jersey. «Après avoir été pendant un temps considérable, disait-il, confiée à un sieur Prijent, fils d’une fruitière de Saint-Malo qui a fait deux cents et quelques atterrages et a même obtenu la croix de Saint- Louis par ses bons et loyaux services, elle est entre les mains d’un nommé Bertin.» L’espion se trompait. Bertin, qu’il désignait comme l’émissaire du prince de Bouillon, avait dès cette époque quitté Jersey pour passer dans le Morbihan. Il faisait partie de la bande du chevalier de La Haye Saint-Hilaire avec lequel, à quelques semaines de là, il allait être pris et fusillé comme l’un des auteurs de l’enlèvement de l’évêque de Vannes. Quant à Prijent, il continuait, de concert avec Bouchard, à porter en Bretagne les ordres du comte de Puisaye, à l’aide de petits navires que commandaient tour à tour le comte de Goyon et Armand de Chateaubriand. C’était là, semble-t-il, une bien humble besogne pour deux nobles gentilshommes dont l’un, Goyon, avait dépassé la cinquantaine, et dont l’autre, Chateaubriand, n’en était pas loin. Mais ils ne s’astreignaient, l’un et l’autre, à ce dur métier qu’à l’effet de se procurer quelques ressources pour nourrir leur famille. Après avoir reçu l’avis venu de Hambourg, la police de Fouché, stimulée par Réal et Desmarets, les deux acolytes du ministre, redoubla de vigilance. L’agitation royaliste en Bretagne l’avait convaincue qu’une insurrection se préparait. Elle soupçonnait Puisaye d’en avoir pris la direction d’accord avec le gouvernement anglais et le prince de Bouillon. Le 30 mars 1807, Réal écrivait à Fouché: «Il me paraît hors de doute que les communications des îles de Jersey et de Guernesey se sont constamment maintenues par la voie de Saint-Malo, quoique l’autorité locale n’en ait rien su, et n’ait élevé aucun soupçon sur les agents de ces communications coupables.» Il allait jusqu’à se demander, tant il était étrange qu’elles n’eussent pas été dénoncées, si le maire ne les avait pas favorisées. Presque en même temps, les prévisions de la police étaient confirmées par des avertissements de ses espions de Londres, auxquels succédèrent en peu de jours des faits significatifs. Le commissaire général de police de Brest, à la date du 5 avril, annonçait le débarquement de Prijent à Saint-Briac. Le préfet de la Manche signalait la présence d’un cutter anglais en vue de Cancale. Ce navire avait tiré des coups de canon, et fait des signaux. Au commencement de mai, Fouché acquérait la certitude que le fameux Bertrand Saint-Hubert, qu’il croyait retourné en Angleterre, après l’affaire de l’agence anglaise de Bordeaux, s’était montré dans le Morbihan. Reçu par La Haye Saint-Hilaire, qui tenait la campagne aux environs de Vannes, il avait été conduit par ses soins sur les bords de la Loire où les gendarmes, après l’avoir vainement poursuivi, venaient de le laisser s’enfuir. D’autres agents royalistes apparaissaient ailleurs tour à tour. Des bandes en armes recommençaient à parcourir la Mayenne, la Loire-Inférieure, la Sarthe, l’Orne, le Maine-et-Loire. Elles commettaient des excès chez les particuliers, arrachaient aux mains des gendarmes les déserteurs arrêtés, pillaient les caisses publiques, s’attaquaient aux diligences. On trouve dans un rapport de Réal à Fouché, très logiquement déduites et minutieusement énumérées, les causes des désordres propagés par les royalistes dans l’Ouest, depuis que Napoléon s’était engagé dans les affaires d’Espagne. Les anciens chouans résidant en Normandie et en Bretagne; les malfaiteurs qui s’y trouvaient en si grand nombre, et enfin les déserteurs et les conscrits réfractaires fournissaient aux chefs des rebelles un personnel toujours prêt à les seconder. «Les autorités, disait Réal, ont trop longtemps dissimulé ce mal. Cette masse de déserteurs et de réfractaires est le produit de six ou huit années. Les préfets, chaque année, complètent leurs contingents. Ils l’annoncent avec satisfaction. Mais, ils ne disent pas combien ils ont sauté de numéros, et par conséquent combien de jeunes gens sont absents et se cachent. Ils ne disent pas non plus combien de conscrits partis ont déserté en route, et sont revenus dans le pays où ils sont également cachés. Il ne paraît pas d’ailleurs que l’on exerce des poursuites bien actives contre leurs personnes, soit défaut de moyens suffisants, soit pour ne pas fatiguer le pays, soit plutôt que les préfets, se bornant à être en règle vis-à-vis du gouvernement pour un contingent complet, s’étourdissent sur le présent, et sacrifient l’avenir.» En résumé, la police s’attendait à de graves événements, voire à l’arrivée de Puisaye. «S’il vient, et il est presque sûr qu’il viendra, il se tiendra dans la partie de Fougères, Vitré et surtout dans la forêt du Pertre s’il se croit recherché. Ces cantons ont été travaillés d’avance par La Haye Saint-Hilaire. Ils renferment un nombre d’hommes décidés, restes des bandes de du Boisguy et de ce corps de chouans, appelé colonne brutale, gens auxquels est resté non l’opinion royaliste, mais le goût de chouannerie et de brigandage.» On organisait donc une surveillance active à l’effet de s’emparer de Puisaye s’il osait se présenter en Bretagne et de ses complices Prijent et Bouchard, dont la présence avait été signalée à Créhem en Plombalaye. Plusieurs habitants de cette commune déclaraient spontanément les avoir reçus sur leur demande, mais avoir repoussé leurs propositions. En ordonnant au préfet des Côtes-du-Nord d’interroger tous ceux qui seraient signalés comme ayant eu des relations avec des deux conspirateurs, Réal précisait le but qu’il poursuivait: «Mon intention n’étant pas ici de punir, mais d’obtenir des lumières, vous ferez questionner ces individus avec douceur et circonspection. Qu’ils soient assurés de n’être compromis ni du côté de l’autorité, ni même dans l’opinion. Si vous jugez que l’intervention de l’autorité civile puisse inspirer des craintes à ces gens simples, employez les ecclésiastiques, les propriétaires honnêtes et influents.» Bien qu’il ne crût pas à la sincérité du dévouement du clergé, le préfet s’empressa de régler sa conduite sur ces instructions. Il recourut au zèle de monseigneur Caffarelli, évêque de Saint- Brieuc, frère des deux Caffarelli dont l’un était aide de camp de l’Empereur, et l’autre préfet du Calvados. Le prélat répondit qu’en effet il connaissait l’arrivée de Prijent et de Bouchard. Dès qu’elle était parvenue à sa connaissance, il en avait averti le commandant de gendarmerie. Il ajouta que si ces rebelles se dérobaient à toutes les recherches, c’est «qu’on n’y mettait pas assez d’adresse», et qu’on déployait un trop pompeux appareil «pour surprendre des hommes qui se cachent». On employa dès lors d’autres moyens. Les individus compromis jadis dans la chouannerie furent secrètement surveillés. On promit des récompenses à ceux qui livreraient Prijent et Bouchard, ou mettraient la police sur leurs traces. Ces démarches restèrent sans résultats. Cependant, Prijent n’avait pas quitté le pays. On en était sûr. Le sous-préfet de Dinan écrivait à Paris qu’un de ses administrés avait, à la sollicitation de Prijent, accepté de se rencontrer avec lui, la nuit, dans un champ. -Je suis chargé, lui avait dit ce dernier, d’offrir la croix de Saint-Louis et des récompenses pécuniaires à ceux qui ont servi et voudraient resservir. À Londres, d’où j’arrive, j’ai assisté à un conseil où étaient présents les princes, les ambassadeurs des puissances et les ministres anglais. On y a pris la résolution de former une coalition nouvelle. On débarque en France auprès de Saint-Malo. On fait ce qu’on peut pour pousser Bonaparte vers la Russie. On désire qu’il s’y enfonce avec son armée. Celui à qui ces propositions étaient faites ne les avait pas accueillies. Son témoignage n’en attestait pas moins que Prijent continuait à errer en Bretagne. Mais, bientôt, d’une autre déposition qui succéda à celle-ci, on dut conclure qu’il était retourné à Jersey. Elle fut faite par un sieur Mathurin Dutertre, maire de la commune de Plaintel, dans les Côtes-du-Nord, au préfet de ce département. Il raconta que Prijent lui ayant demandé un rendez-vous chez Mme de Goyon-Beaucorps, propriétaire du pays, il s’était rendu à son appel, le 17 avril. Or, Prijent venait de repartir en chargeant Mme de Beaucorps de faire part à Dutertre de ses projets. Ces projets épouvantèrent le préfet, lui firent croire qu’un débarquement de chouans était prochain. Réal doutait de l’imminence d’un tel danger. Il savait que les royalistes de Londres et de Jersey ne trouvaient pas le moment opportun pour une action générale. Leurs menées n’avaient d’autre but que d’entretenir, par des actions isolées, le zèle et les espérances de leurs partisans. Cessant de s’occuper de Prijent, il signalait au préfet la présence en Bretagne de La Haye Saint- Hilaire et d’un autre chouan, Le Paige de Bar, jadis général dans les armées vendéennes, venus eux aussi de Jersey. «Ils trouvent asile et secours chez les habitants où ils se présentent comme victimes de leurs opinions.» Quant à Mathurin Dutertre, il l’accusait de n’avoir pas dit au préfet toute la vérité et d’avoir vu Prijent. Le préfet défendait énergiquement Dutertre. «Il n’a rien fait que par mon ordre. Je suis humilié de me voir en quelque sorte atteint d’un soupçon.» II À la suite de ces incidents, pendant près d’une année, on n’entendit plus parler de Prijent ni de Bouchard. La Haye Saint- Hilaire et Bertin furent pris et fusillés. De Bar disparut et la police, ayant mis la main dans le Calvados sur une bande en train de conspirer, elle se croyait délivrée pour longtemps sinon pour toujours des entreprises des chouans, lorsqu’en février 1808, à l’improviste, elle retrouva les traces de Prijent. À Paris, elle exerçait depuis longtemps une surveillance autour de la maison de Mme de Pontchartry, soeur de Puisaye, chez qui vivait la fille de celui-ci. Elle apprit que Mme de Pontchartry avait reçu pour sa nièce et pour elle-même des lettres de Londres. De qui pouvaient émaner ces lettres, sinon du comte de Puisaye? On arrêtait alors les gens pour moins que cela. Mme de Pontchartry fut mandée chez le commissaire de police de son quartier et questionnée. Elle reconnut que diverses missives expédiées de Londres par son frère lui étaient parvenues à une date récente, les unes pour Mlle de Puisaye, les autres pour elle. Elle les montra. On n’y put relever une seule phrase suspecte. Mais on y découvrit la preuve qu’elle avait été chargée de faire tenir un pli à son frère aîné, le marquis de Puisaye des Joncherets, domicilié dans l’Orne, commune de La Mesnière. Ce que contenait ce pli, elle l’ignorait. Ordre fut aussitôt envoyé au préfet d’Alençon d’arrêter le marquis et de l’interroger. Arrêter comme un malfaiteur un homme paisible, grand propriétaire, adjoint au maire de sa commune et qui, resté en France sous la Révolution, n’avait pris aucune part aux troubles antérieurs, parut au préfet chose si grave qu’il ne put s’y résoudre. Son administré méritait quelques égards. Il se contenta donc de faire partir pour le château de La Mesnière le lieutenant de gendarmerie Caignou en lui enjoignant d’y procéder à une perquisition. Caignou était l’ami du marquis. Il se fit précéder d’un avis secret à l’effet de laisser à M. de Puisaye, s’il était détenteur de pièces compromettantes, le temps de les faire disparaître. Sans attendre l’arrivée de Caignou, le vieux gentilhomme partit sur l’heure pour Alençon. Il se présenta chez le préfet. Il lui déclara que, quoiqu’il fût le tuteur de sa nièce, il était sans nouvelles de son frère depuis cinq ou six ans. -Mais la lettre que vous a envoyée votre soeur, Mme de Pontchartry? objecta le préfet. -Cette lettre ne m’est pas parvenue, répliqua le marquis. Je suis d’ailleurs brouillé avec ma soeur. Le préfet, qui s’était promis de l’arrêter si ses réponses n’étaient pas satisfaisantes, n’osa le retenir. Toutefois, avant de le laisser s’éloigner, il lui fit promettre de communiquer aux autorités tout ce qu’il pourrait apprendre sur les projets des chouans. Cette entrevue avait eu lieu le 4 mars. Au mois de juin, le marquis de Puisaye revint trouver d’abord le sous-préfet de Mortagne, puis, sur le conseil de celui-ci, le préfet de l’Orne. Il en avait long à raconter. Durant un voyage qu’il venait de faire à Pacy, dans le département de l’Eure, une femme restée inconnue s’était présentée chez lui. Ne le rencontrant pas, elle avait laissé un paquet qu’elle était chargée de lui remettre de la part de Prijent. Ce paquet contenait des papiers relatifs à une insurrection prochaine, des cadres d’armées, des listes d’effectifs, des brevets en blanc que le comte de Puisaye expédiait de Londres à son frère, en le chargeant de les distribuer à des gens qu’il croyait disposés à se mettre à la tête de ce mouvement et qu’il désignait à ce titre, encore qu’il ne les eût pas consultés; enfin deux lettres adressées l’une à la comtesse de Jarnac, par son mari réfugié en Angleterre, l’autre par Prijent lui-même à Mme de Fortia à Paris. Dans celle-ci, Prijent invitait sa correspondante à remettre à la personne qui se présenterait chez elle, au nom du marquis de Puisaye des Joncherets, une somme de cinquante louis, en échange d’une traite tirée de Londres par un sieur Campremont. La traite était jointe au paquet. Le marquis déposa ces pièces entre les mains du préfet. Portées aussitôt à Paris par Caignou et avant que la police en eût pénétré le mystère, elles lui prouvèrent que Prijent était revenu en France, qu’il y tramait de nouveaux complots. En attendant qu’on pût s’emparer de lui, il importait, pour y parvenir, de rechercher ses complices. On s’occupa d’abord des destinataires des deux lettres, Mme de Jarnac et Mme de Fortia. Le lieutenant Caignou fut chargé de se rendre auprès d’elles afin de les interroger et de présenter à la seconde la traite Campremont. La comtesse de Jarnac avoua que son mari lui faisait tenir de ses nouvelles par le comte de Puisaye. Ce dernier expédiait des lettres à Prijent par la correspondance de Jersey. Prijent les mettait à la poste. Quant à Mme de Fortia, sur le vu de la traite, elle affirma qu’elle avait déjà payé. Le sieur de Campremont, signataire de cette traite, n’était autre, à ce qu’elle ajouta, que Mgr de Bethisy, ancien évêque d’Uzès, émigré qui résidait à Londres. Les fonds récoltés par Mme de Fortia provenaient de personnes charitables; ils étaient destinés au vénérable prélat. Redoutant de se compromettre, elle n’avait osé les lui expédier. Elle s’était contentée de lui faire savoir qu’elle les gardait à sa disposition. Puis, un neveu de l’évêque étant venu la voir, elle les lui avait versés pour s’en débarrasser. En tout cela, rien ne parut répréhensible. Les destinataires des lettres ne furent pas inquiétées. Au surplus, Fouché et Réal n’attachaient de prix qu’à la capture de Prijent. Du moment qu’il était en Bretagne, on devait l’y découvrir. Réal suggéra au préfet de l’Orne l’idée d’employer à cet effet le marquis de Puisaye des Joncherets. Si ce dernier voulait écrire à Prijent, lui donner un rendez-vous, il serait sans doute aisé de se saisir de l’introuvable conspirateur. Réal envoyait même de Paris le texte de la lettre qu’il s’agissait de faire signer par le marquis. C’était là une basse et louche manoeuvre. M. de Puisaye, d’abord, parut y répugner. Puis il consentit à écrire sous la dictée du préfet quelques lignes un peu différentes du projet rédigé par Réal, dont il ne voulut pas employer tous les termes. Tel qu’il était conçu, ce billet devait suffire à faire tomber Prijent dans un piège. La police, quand elle l’eut en sa possession, se crut donc au moment de réussir. Mais, comme elle venait de le recevoir, lui arrivait, par ses espions, la nouvelle du départ de Prijent pour l’Angleterre. Une fois de plus, ses efforts aboutissaient à un échec. C’était une partie à recommencer. Il ne vint pas à la pensée de Réal, tant était grande sa confiance en ses agents, qu’ils avaient pu se tromper. Ils se trompaient cependant. Arrivé de Jersey le 20 janvier, Prijent, depuis cette époque, allait et venait en Bretagne, avec son compagnon Bouchard, que l’agence royaliste lui avait adjoint comme auxiliaire. Tous deux avaient vite reconnu l’impossibilité de provoquer dans le pays un soulèvement. Ils cherchaient en vain à repartir. N’osant se montrer, ils se cachaient avec la complicité de quelques royalistes fidèles qui, tout en refusant de les seconder, se seraient fait hacher plutôt que de les livrer. Ils couchaient tour à tour dans des châteaux, dans des chaumières, dans des ruines ou même en rase campagne, à la belle étoile, menant l’existence la plus misérable. Au mois de mai, le prince de Bouillon n’entendant plus parler d’eux envoya des émissaires à leur recherche, les nommés François Launay et Ollivier Botrel. Ceux-ci débarquèrent nuitamment à Rochebonne près Saint-Malo. Ils se mirent en quête de Prijent et de Bouchard. En dépit de leurs efforts, ils ne purent les découvrir. Ils en furent bientôt réduits à se cacher, eux aussi. Le 19 juin, à bout de ressources, exténués de fatigue, mourant de faim, traqués de toutes parts, ils allèrent se livrer après avoir brûlé leurs papiers. Ils apprirent alors que, depuis quinze jours, Prijent et Bouchard étaient au pouvoir de la police. Las de sa vie errante, Bouchard avait pris le parti de se soumettre. Le 5 juin, s’étant présenté à la gendarmerie de Dinan, il se fit reconnaître et offrit de révéler la retraite de ses complices si, par avance et pour le cas où il serait ultérieurement condamné, on lui promettait sa grâce. De telles promesses ne lient personne et n’engagent guère ceux qui les font. Le préfet de Saint-Brieuc consulté comprit qu’avant tout il fallait se saisir de Prigent; il promit. Bouchard, aussitôt, s’exécuta. Il avait laissé Prijent caché dans un champ de blé aux environs de la ville, en compagnie des deux chouans, François Deschamps et Jean Leclerc. Il y conduisit tout droit les gendarmes. Prijent dormait. Ses compagnons veillaient sur lui. À la vue de la troupe armée, sans même le réveiller, ils sautèrent sur leurs fusils et firent feu. Un gendarme eut la cuisse brisée. Les autres répondirent par une décharge générale. Une balle atteignit Leclerc. Hors d’état de se défendre, il fut pris et désarmé ainsi que Deschamps. Prijent ne s’éveilla que pour constater qu’il était prisonnier. Le lendemain, on le conduisait à Rennes où il fut incarcéré. III Depuis la veille, un courrier galopait vers Paris afin de porter la bonne nouvelle au ministre de la Police. Il revint dans les cinq jours avec l’ordre d’envoyer le prisonnier à Fouché. «Prijent sera transféré de Rennes à Paris dans une voiture de poste, bien armée et marchant nuit et jour sans s’arrêter. À leur arrivée, le lieutenant Durocher et le gendarme Ancelot devront descendre à l’hôtel de Son Excellence le ministre de la Police générale, à quelque heure que ce soit et devront faire remise du prisonnier à Son Excellence qui en donnera elle-même décharge.» Prijent comparut devant Desmarets le 11 juin. Durant la route qu’il venait de parcourir, il avait eu le temps de dresser ses batteries et de préparer ses réponses uniquement inspirées par la volonté de racheter sa tête. Il se jeta aux pieds de Desmarets, lui demanda grâce en promettant de lui dévoiler tous les projets des royalistes. Desmarets s’engagea à le sauver comme le préfet de Saint-Brieuc s’était engagé à sauver Bouchard. Dès lors, le misérable n’allait plus être que l’instrument servile de la police. Verbalement ou par écrit, il raconta ce qu’il savait et même ce qu’il ne savait pas. Ses innombrables lettres à Desmarets, conservées aux Archives nationales, attestent à la fois sa bassesse d’âme et la fécondité de son imagination. «Âme sensible et généreuse, magnanime protecteur; j’ai fait un serment; j’y serai fidèle jusqu’à la mort.» En ce qui le concernait, il reconnut avoir fait un voyage en France, au commencement de 1807. Il y était revenu en janvier 1808. Il y résidait depuis. Sa première course avait eu pour objet de prouver aux Anglais que, contrairement aux affirmations de La Haye Saint-Hilaire qui réclamait sans cesse de l’argent, des armes, des soldats, la Bretagne n’était pas mûre encore pour une insurrection. En revenant la seconde fois, il était chargé de la préparer. Il dénonça ensuite le Comité royaliste de Londres, celui de Jersey, leur organisation, leurs projets, leurs agents, le comte de Puisaye, Armand de Chateaubriand, Le Paige de Bar, le comte de Goyon-Vaucouleurs. «C’est un ancien officier de marine, écrit-il à propos de celui-ci, plein de bonne volonté, de bravoure, chargé de dettes et de famille. Quand il vient de Jersey en France il ne descend jamais à terre. À cause de son âge et de ses infirmités, il reste dans son bateau. Il ne vient qu’amener et chercher les espions.» Il donnait des détails analogues sur le monde des chouans, la cour des princes en Angleterre, révélait leurs intrigues, leurs propos. Il conseillait l’établissement d’une croisière devant les côtes entre Cherbourg et Brest, où les royalistes s’étaient ménagé plusieurs points de débarquement. Il indiquait les moyens de créer à Jersey une agence d’espionnage ou même de s’emparer de cette île. Il offrait aussi de s’y rendre afin d’y tout préparer pour faire tomber dans un piège les principaux agents royalistes. Enfin, il nomma, ce qui était plus grave, les diverses personnes avec qui, dès son arrivée en Bretagne, il s’était mis en rapports et qui l’avaient secondé dans ses efforts et ses démarches: Mme de Goyon-Beaucorps, «royaliste incorrigible» bien qu’elle eût un fils officier dans les armées impériales, déjà compromise dans l’affaire de la machine infernale, à la suite de laquelle elle était restée longtemps détenue à la Conciergerie avec ses deux filles et que ses soixante-sept ans et ses malheurs n’empêchaient pas de se livrer à une active propagande en faveur des Bourbons; Mme de Cognac, qu’il avait vue à plusieurs reprises chez le fermier Lefebvre; Adèle Stevenot, une fille de vingt ans qui lui procurait des journaux; Jeanne Gouin, qui lui servait de commissionnaire; le marquis de Puisaye des Joncherets, dépositaire de sa correspondance; Rastel, maire de Claye, chez qui il était resté caché durant trois semaines, d’autres encore. Tous ces malheureux furent successivement arrêtés. À Paris, on mit la main, chez Mme de Fortia, sur le jeune de Bethisy, neveu de l’évêque d’Uzès. Il parvint à prouver «qu’il ne s’occupait que de ses plaisirs». Il fut laissé en liberté ainsi que le marquis de Puisaye des Joncherets, que Prijent avait calomnié, et qui le démontra, en rappelant les services qu’il avait déjà rendus à la police. Entre tous ceux que dénonçait Prijent, ils furent les seuls épargnés. Mme de Goyon-Beaucorps, convaincue de complicité, ne chercha même pas à se défendre. Ce fut en vain que Mme de Cognac affirma avoir traité «de pure folie» les desseins de Prijent. On l’avait prise, relâchée, reprise; on la garda. On arrêta même son fils, un jeune homme de vingt-quatre ans. Il ne savait rien et fut renvoyé. Les dépositions et les mémoires de Prijent, fatras de vérités et de mensonges, étaient adressés jour par jour à l’Empereur. De Bayonne, où il se trouvait, il pressait Fouché d’obtenir «de cet homme» la liste des agents anglais qui résidaient en France. «Il les connaît tous.» En fait, Prijent n’en connaissait aucun. L’idée de l’envoyer à Jersey et de s’emparer, grâce à lui, de quelque royaliste de marque souriait à Fouché. Mais il eut vite changé d’avis. Il se souvenait de Bouchard, resté dans les prisons de Rennes. Il lui parut que celui-là était encore plus digne de sa confiance que Prijent. Prijent écrivait et parlait beaucoup. Mais, Bouchard avait agi, donné des preuves de son zèle, livré Prijent. À ce dernier, Fouché préféra Bouchard. Réal adressa les instructions suivantes au commissaire général de police de Saint- Malo. Elles précisent les rôles, la part qui revient à chacun dans le guet-apens que dressait la police et dont le comte de Goyon devait être la victime. «Il est nécessaire d’expédier un agent à Jersey porter les dépêches de Prijent et en rapporter celles qui doivent être pour lui. Son arrestation ne doit pas être connue à Jersey. Si elle est connue, sa lettre l’a démentie. Faites partir Jules Bouchard auquel vous assurerez de ma part une récompense convenable. Il devra revenir très promptement. La mission est sans difficultés. Choisissez des marins discrets et sûrs. Bouchard rapportera des journaux anglais qu’il ira demander de la part de Prijent au général Don, trois exemplaires des mémoires de Puisaye, déposés chez Mme Fall, à Saint-Hélier. Voici un mot de Prijent pour cette dame. Si le préfet de l’Orne vous envoie une lettre du frère de M. de Puisaye pour ce dernier à Londres et si elle vous parvient à temps, vous la coulerez dans le grand paquet sous l’enveloppe.» Bouchard était si fermement convaincu que le service qu’il allait rendre à la police protégeait sa vie contre tout risque futur qu’au lieu de rester à Jersey, ce qui lui eût été facile, il revint en hâte après s’être acquitté des commissions dont il s’était chargé. Derrière lui, et trompé par ses mensonges, partit le comte de Goyon, chargé d’aller chercher Prijent en Bretagne pour le ramener à Jersey. Arrivé en vue des côtes de France, il y croisait depuis quelques heures quand il aperçut Bouchard qui, du rivage, lui faisait signe d’approcher. Sans défiance, il obéit à cet appel, et débarqua, ce qu’il ne faisait jamais. Des gendarmes attendaient cachés. Avant qu’il pût songer à se défendre, ils se saisirent de lui. Il fut conduit à Rennes, où était concentrée l’instruction de l’affaire sous la direction du préfet. Bientôt, on y ramena Prijent, Fouché ayant tiré de lui tout ce qu’il pouvait en attendre et tenant tous les coupables. À cette époque, le ministre de la Police adressait à l’Empereur un rapport circonstancié dont voici le résumé: «Il y a eu un plan d’insurrection générale, organisé par Puisaye. Prijent était chargé de la direction des moyens d’exécution. Les principaux complices sont Bouchard, Deschamps, Guignette, Jean Leclerc, Launay, Botrel, Goyon-Vaucouleurs. Bouchard, Launay et Botrel se sont livrés. Le premier a rendu de grands services depuis sa soumission. Guignette est retourné en Angleterre. Prijent a dénoncé comme ayant eu des conférences avec lui divers individus parmi lesquels un chirurgien, Pierre Lemoine, un prêtre, l’abbé Neveu, Rastel, maire de Claye, Mme de Goyon-Beaucorps et Mme de Cognac. Sauf l’abbé Neveu, fugitif, ils sont tous arrêtés ainsi que de nombreux comparses, hommes et femmes, ayant servi de logeurs, de guides, de commissionnaires.» Comme suite à ce rapport, un décret impérial, en date du 28 août 1808, traduisit les accusés, au nombre de trente-cinq, devant le conseil de guerre siégeant à Rennes, sous la présidence du général Mignotte. Ils devaient y comparaître le 27 septembre. La lettre qui en donnait avis au préfet d’Ille-et-Vilaine témoigne des engagements pris par la police envers les délateurs: «Dans le cas où Prijent et Bouchard seraient condamnés, il devra être sursis à leur égard à l’exécution du jugement. Je vous ferai connaître ultérieurement le parti qui devra être pris à leur égard. Cette disposition doit rester absolument secrète jusqu’après le prononcé du jugement.» Les débats s’ouvrirent à la date indiquée. Ils occupèrent six audiences. La dernière fut tenue dans la nuit. Sauf le comte de Goyon-Vaucouleurs, le chirurgien Lemoine, Mme de Goyon-Beaucorps et Mme de Cognac, tous les accusés appartenaient aux plus humbles classes sociales. On ne comptait pas moins de neuf femmes parmi eux. Goyon émut ses juges par son attitude simple et digne. Il leur parla de sa femme et de ses enfants dont il était l’unique appui. Il ne s’était mis au service de l’agence de Jersey que pour assurer leur existence. Il déclara que, s’il obtenait sa grâce, il demanderait à rentrer dans la marine. Il promettait d’y servir loyalement l’Empereur. À cela se borna sa défense. En revanche, Prijent se révéla, dit le général Mignotte, comme «un coquin consommé». Il se mit constamment en contradiction avec lui-même. La plupart de ses déclarations antérieures furent reconnues fausses. Jusque dans sa correspondance «avec les ci-devant princes français, avec le duc de Bouillon, avec Puisaye», il avait effrontément menti. Les protestations provoquées par ses réponses constituèrent les seuls incidents de ces débats. La sentence fut rendue dans la nuit du 2 au 3 octobre. François Prijent, Jean Leclerc, François Deschamps, Jules Bouchard, François Launay, Olivier Botrel et le comte de Goyon étaient condamnés à mort, les autres accusés mis à la disposition de la police ou acquittés. En ce qui touche ceux-ci, disons, pour n’y pas revenir, qu’acquittés ou mis à la disposition du ministre, leur sort devait être pareil. Ils furent incarcérés les uns et les autres pour une durée plus ou moins longue, Mme de Goyon-Beaucorps pour trois mois, Mme de Cognac pour un mois. Ils durent résider ensuite à trente lieues des côtes, sous la surveillance de la police. Adèle Stevenot était décédée en prison. Le 3 octobre, à 4 heures de l’après-midi, on conduisit les condamnés à mort au Champ-de-Mars de Rennes, sauf Prijent et Bouchard, qui bénéficiaient d’un sursis. On les fusilla «au son de la musique, devant toute la ville», s’il faut en croire un témoin, étudiant à la Faculté, qu’on va voir figurer dans une affaire non moins dramatique que celle-ci. Mignotte écrivait encore: «Ils ont montré de la résignation à la mort et du courage.» Le commissaire général de police disait de son côté: «Goyon-Vaucouleurs a excité quelques regrets. Il n’y a personne qui n’approuve sa condamnation. Mais une mesure d’indulgence aurait fait plaisir à une partie de l’ancienne noblesse. Son ton de bravoure et de loyauté m’intéresse plus que je ne devrais peut-être l’avouer.» Ici se place un touchant épisode. M. de Villeguemon, gentilhomme breton, apitoyé par le sort de M. de Goyon, avait, au lendemain de l’arrestation de celui-ci, demandé la main de sa fille. Après l’exécution, il l’épousa. Restait à prononcer sur le sursis provisoire décidé en faveur de Prijent et de Bouchard. Ce sursis, surtout en ce qui concernait Prijent, avait exaspéré la population de Rennes. Elle considérait ce traître comme indigne de toute pitié. Fouché n’en persistait pas moins à plaider sa cause et celle de Bouchard auprès de l’Empereur, en proposant une commutation de peine. Mais Napoléon avait les traîtres en horreur, même quand il profitait de leur trahison. Il refusa de ratifier les formels engagements pris en son nom. Le sursis fut levé. Le 11 octobre, à 6 heures ½ du matin, Prijent et Bouchard furent exécutés. «Prijent est mort aussi lâchement qu’il avait vécu. C’est un grand scélérat de moins sur la terre.» Il n’y a rien à contredire en cette sévère mais juste appréciation du général Mignotte. IV À Jersey, le recrutement d’agents pour la France, déjà si difficile, le devint plus encore après l’arrestation de Prijent et de ses compagnons. Les plus résolus se décourageaient. Ceux qui se présentaient au prince de Bouillon ne lui inspiraient guère confiance. Il n’était pas plus sûr de leur fidélité que de leur courage, ce qui ne laissait pas de le mettre en un cruel embarras. Justement le comte de Puisaye lui demandait un homme incorruptible et vaillant, capable de remplir en France une mission périlleuse. Pour cette mission, Bouillon avait déjà songé à Goyon ou à Chateaubriand. Il revint à cette idée. À défaut de Goyon, emprisonné à Rennes et prêt à passer en jugement, il s’en tint à Chateaubriand, qui se trouvait à sa portée. Il lui fit des ouvertures. Il s’agissait d’aller à Paris, observer l’état de l’esprit public, examiner les chances d’une restauration, se rendre compte de l’importance des forces de la garnison et porter de la part de l’ancien conventionnel Henri de Larivière, proscrit depuis le 18 fructidor, des lettres confidentielles et secrètes. Il fallait en faire tout autant à Brest, afin de se mettre à même de prévoir avec quelque certitude l’accueil que trouverait une armée anglaise à son débarquement; enfin, embaucher sur la côte de Saint-Cast, près de Saint-Malo, des marins disposés à se charger du service de la correspondance avec Jersey. Si redoutables que fussent les dangers à courir dans l’accomplissement de cette mission, Chateaubriand n’hésita pas à les affronter. C’est même lui sans doute qui désigna la côte de Saint-Cast comme un point favorable aux atterrissages. Né à Saint- Malo, elle lui était familière. Il y avait des relations et des amis. Avant de se jeter dans l’entreprise, il dut se rendre à Londres où résidait Larivière afin de recevoir de lui des instructions. Après les avoir reçues, il objecta qu’il ne pourrait probablement aller lui-même à Paris et à Brest. Peut-être, à voyager dans l’intérieur de la France, à se montrer dans les villes, s’exposait-il trop à être reconnu et dénoncé. Mais il se fit fort de trouver des hommes capables de le remplacer, de tout voir aussi bien que lui. Il reçut de Larivière quinze cents louis, des proclamations, des libelles imprimés qu’il devait répandre, un questionnaire et trois lettres destinés à divers personnages habitant Paris: l’abbé Sicard le glorieux inventeur de la méthode d’instruction pour les sourds-muets, l’avocat Caillé, ancien secrétaire du ministre de la Police, le vaudevilliste Laya, lequel était en même temps qu’auteur dramatique professeur de rhétorique au lycée Charlemagne. Revenu à Jersey, il en repartit le 25 septembre par un bateau comptant onze hommes d’équipages, neuf Anglais dont nous n’avons pas les noms, et deux Français, Roussel et Quintal. Dans la soirée du même jour, vers dix heures, il débarquait sans encombre à Saint-Cast. Le bateau repartit sur-le-champ. Quintal, à qui Chateaubriand en remettait le commandement, reçut l’ordre de revenir à Saint-Cast le 29 septembre attendre celui-ci et ensuite le 15 octobre si, la première fois, il ne le trouvait pas au rendez-vous. Dans ce petit village, habitait un ami de Chateaubriand, propriétaire considéré dans le pays. Il se nommait Delaunay de Boisé-Lucas. C’est chez lui que le téméraire agent se rendit en arrivant. N’osant entrer dans la maison de peur d’être vu par les gens, il frappa aux vitres du salon. Boisé-Lucas ouvrit la croisée. Chateaubriand se nomma, expliqua sa présence par le très naturel désir d’avoir des nouvelles de sa soeur, de laquelle il était séparé depuis deux ans. Boisé-Lucas avait du monde. Il fit néanmoins entrer son ami, mais en secret et lui accorda l’hospitalité pour la nuit. Au matin, il le conduisit chez un de ses voisins, royaliste comme lui, où il espérait lui trouver un asile. Le voisin terrifié ne voulut pas recevoir ce voyageur suspect. Force fut à Boisé-Lucas de ramener ce dernier dans sa maison et de le cacher. Chateaubriand se décida à se confier à son hôte. Il lui révéla les causes véritables de son arrivée en France, le désir qu’il nourrissait de trouver deux émissaires pour les expédier l’un à Paris, l’autre à Brest. Boisé-Lucas se récria, montra le péril de ces sortes d’aventures, rappela que Prijent et Goyon-Vaucouleurs allaient comparaître devant un conseil de guerre. Il supplia Chateaubriand de ne pas s’exposer au même sort, de n’y pas exposer ses amis. C’était prêcher dans le désert. Chateaubriand protestait contre l’idée de rentrer à Jersey sans avoir rempli sa mission. Dans l’embarras où son entêtement jetait Boisé-Lucas, celui-ci crut devoir consulter son fils, étudiant en droit à la Faculté de Rennes, encore en vacances à cette époque de l’année, et son gendre M. de Bergerac, qui se trouvait de passage en sa maison. M. de Bergerac déclara ne vouloir tremper en rien dans cette affaire, et retourna chez lui. Quant au jeune Boisé-Lucas, il n’y vit que l’occasion inespérée qui lui était offerte à l’improviste de faire un voyage à Paris. C’était un aimable garçon. Il voulait devenir auditeur au Conseil d’État. Il plaisait aux femmes. À Rennes et même dans son village, quelques-unes le lui avaient dit, entre autres une jeune fille qui correspondait avec lui à l’insu de ses parents et une femme mariée, dont les lettres sont au dossier avec une boucle de cheveux. Il brûlait du désir de se l’entendre dire par les Parisiennes, et ce désir causa sa perte. Pressé de partir, il s’ingénia à faciliter la mission de Chateaubriand. Il connaissait à Brest un ancien officier de Marine, M. de Goyon-Varouault, de cette famille de Goyon déjà mêlée aux complots royalistes et dont deux membres à la même heure étaient jugés à Rennes comme complices de Prijent. Il lui écrivit en lui envoyant les parties du questionnaire de Chateaubriand relatives à notre grand port militaire. Il lui demandait d’y répondre par un rapport détaillé. D’autre part, il trouva dans le pays un aubergiste, le sieur Chauvel, qui consentit à assurer le service des correspondances avec Jersey une fois que Chateaubriand y serait retourné. Enfin lui-même se mit en route pour Paris en promettant de renvoyer à bref délai à Terrien -c’était le nom sous lequel Chateaubriand vivait chez Boisé-Lucas -les réponses aux lettres et aux questions qu’il emportait avec lui. Ces arrangements, grâce à l’activité intéressée du jeune Boisé- Lucas, furent si promptement pris que Chateaubriand, trois jours après son arrivée à Saint-Cast, se trouvait réduit à ne plus rien faire. Il ne lui restait qu’à attendre les renseignements qui devaient lui être expédiés de Paris et de Brest. Boisé-Lucas père tira parti de l’inutilité de sa présence et des dangers auxquels lui-même s’exposait en lui donnant asile, pour l’exhorter à retourner à Jersey. Chateaubriand s’y résigna, après que son ami se fut engagé à lui faire passer les réponses attendues. L’aubergiste Chauvel devait être l’intermédiaire de cette correspondance. Avec Chateaubriand, ils parcoururent les rochers qui bordent la côte à Saint-Cast. Ils marquèrent divers endroits où Chauvel devait déposer les papiers qui lui seraient remis pour être expédiés à Jersey. Un bateau de Jersey devait les prendre. Ces mesures arrêtées, Chateaubriand n’avait plus qu’à partir. On était au 29 septembre. Il avait ordonné à Quintal de revenir ce jour-là. Mais ce fut en vain qu’il l’attendit. Il demeura aux aguets durant cinq nuits sans rien voir apparaître. Il dut se résigner à patienter jusqu’à la date qu’il avait fixée lui-même à Quintal. Après être resté caché dans la maison de Boisé-Lucas, sans en sortir, sans voir personne, il revint à son poste d’attente dans la soirée du 15 octobre. Le bateau ne se montra ni cette nuit, ni les trois suivantes. Chateaubriand se voyait acculé à la nécessité de retourner à Jersey par une autre voie. Mais laquelle? Il songeait, dès ce moment, à se la procurer. Pendant ce temps, lui arrivaient peu à peu les renseignements qu’il était venu chercher en France. Il reçut de Brest un rapport de M. de Goyon-Varouault. Celui-ci, qu’il ne connaissait pas, ne savait pour le compte de qui il agissait. C’est du moins ce qu’il prétendit plus tard, et ce que Boisé-Lucas fils affirma de son côté. Son rapport n’en contenait pas moins les détails les plus précis sur les fortifications de Brest, les forces qui les gardaient, les moyens de s’en emparer. Il se borna d’ailleurs à cette unique communication. Celles de Boisé-Lucas fils furent au contraire nombreuses. Il écrivait fréquemment à Chateaubriand. Il ne lui dissimulait pas les dangers auxquels il s’exposait pour le servir. «Une seule lettre décachetée à la poste et je suis perdu.» Néanmoins, il s’acquittait résolument des commissions confiées à son zèle. Il s’était rendu chez les destinataires des lettres de Larivière. Il racontait ses visites par le menu. Caillé l’avait reçu dans son antichambre, debout sans vouloir prendre la lettre de Larivière ni s’occuper «d’un homme réfugié à Londres». C’était trop dangereux. Laya, lorsque le jeune émissaire se présenta chez lui, venait de sortir. En rentrant il trouva la lettre qui lui était destinée. Boisé-Lucas l’avait laissée avec un mot annonçant sa visite prochaine. En vue de la prévenir, Laya lui écrivait: «Monsieur, c’est avec plaisir que j’ai reçu des nouvelles de M. H. L. votre ami. Je n’ai pas oublié quelques-unes de ces aimables soirées chez Mme Dufrénoy, ma cousine, avec l’abbé Sicard, Legouvé, Doigny, etc., etc., et ce souvenir me mène naturellement au regret de le voir éloigné de sa patrie depuis tant d’années. Je conçois son désir d’y rentrer. Il me consulte sur les moyens à prendre pour faire cesser son exil. Éloigné comme je le suis par ma position des personnes qui pourraient les connaître et les indiquer, vivant très obscur dans le sein de ma famille et occupé également de mes travaux littéraires, je ne puis que former des voeux qui, bien qu’impuissants, ne sont pas moins sincères pour le voir enfin rentrer dans ses pénates et embrasser ses anciens amis.» Cette lettre n’était pas encourageante. Elle ne révélait pas, dans son auteur, une âme intrépide ni le goût des aventures politiques. Mais pouvait-on attendre mieux d’un homme qui s’honorait «de vivre des bontés du gouvernement» et qui n’ignorait pas les rigueurs exercées contre quiconque entretenait des relations avec l’Angleterre? Boisé-Lucas revint le voir. Cette fois, sous des formes toujours exquises, Laya déclara ne vouloir se mêler de rien. Il tremblait à l’idée d’attirer sur sa tête les foudres policières. Il en faisait l’aveu: «Telle une colombe fugitive qui, poursuivie par un sinistre faucon, parvient à force d’ailes à regagner son humble toit, se ramasse dans sa cellule, n’en ressort plus. . .» Il ne fallait pas songer à lier partie avec lui. Boisé- Lucas le comprit et y renonça. Il trouva meilleur accueil chez l’abbé Sicard. Le vénérable prêtre, -il avait soixante-sept ans, -gardait un souvenir vivace des amitiés d’autrefois. Il aimait Larivière. Il aimait aussi les Bourbons. Il lut avec attendrissement la lettre de son ami, promit non seulement de lui répondre, mais encore de le tenir au courant des choses de France. Il convint avec Boisé-Lucas d’un signe de reconnaissance pour les lettres qu’il expédierait en Angleterre. Larivière devait adresser les siennes, au nom de Bécasseau, poste restante à Paris. On trouve ces détails dans la correspondance du fils Boisé-Lucas avec Chateaubriand. On y trouve encore d’assez piquants tableaux de Paris, celui-ci par exemple: «On croirait maintenant en vérité au sein de Paris être tombé dans celui de Lacédémone. Vous n’y trouveriez plus, si vous y rentriez, cette frivolité brillante qui faisait parler sur tout sans songer à rien et ce penchant qui portait chaque individu à fournir sa carrière en la parsemant de plaisirs. . . Les uns sont ruinés; les autres ont perdu leurs enfants par l’effet des conscriptions; les autres sont dévorés de jalousie, convoitent la fortune subite de leurs voisins. D’autres enfin jouissent du comble des faveurs et sont tourmentés par la conscience qu’ils ne les méritent pas ou par la crainte de les perdre.» Par malheur pour lui, l’aimable étudiant ne s’en tint pas à ces descriptions inoffensives. Il exprima sous des formes malveillantes pour le gouvernement impérial l’opinion des Parisiens. «Pour ce qui est de la guerre d’Espagne, ils pensent que c’est une usurpation atroce exercée contre un souverain allié, sous les couleurs de la générosité. On croit que l’Espagne sera à la fin subjuguée, mais après le sacrifice d’une partie de la jeunesse française.» L’observation était judicieuse venant d’un si jeune homme. Quand, plus tard, Fouché réunissait les éléments de l’acte d’accusation, à l’aide de toutes ces pièces, saisies au moment de l’arrestation de Chateaubriand, il écrivit prudemment en regard de celle-ci: «Je pense qu’il faut supprimer cet article et partant la question.» Il en restait assez d’autres pour établir la complicité de Boisé-Lucas fils. Il y avait notamment, dressé par lui, un tableau des effectifs de la garnison de Paris et des remarques suspectes sur l’état d’esprit des soldats. V Cependant, après avoir vainement attendu Quintal, Chateaubriand était parvenu à faire acheter une barque par Chauvel. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, ils partirent ensemble de Saint-Cast, «par un temps affreux». Au bout de vingt-quatre heures, alors qu’ils allaient arriver en vue de Jersey, après avoir failli vingt fois de périr, le vent changea, les ramena en France. La barque faisant eau, ils durent débarquer, non loin de Saint-Cast. Par bonheur, les douaniers n’étaient pas à leur poste. Chateaubriand put regagner la maison de Boisé-Lucas père. Dès le lendemain, il se remettait en quête des moyens de partir. Mais la difficulté de les trouver grandissait de jour en jour. La semaine précédente, était arrivé à Saint-Malo un corsaire ramenant vingt prisonniers anglais. Tandis qu’on les conduisait à la prison de la ville, l’un d’eux s’échappa. On se mit à sa poursuite. Il fut atteint et tué au moment où il venait de s’emparer d’une barque et d’y monter. Ordre fut aussitôt envoyé sur toute la côte de désarmer chaque soir les bateaux pêcheurs et d’en enlever les agrès. De cette manière, personne ne pourrait plus s’enfuir. Chateaubriand dut attendre encore. On touchait au 15 décembre. À cette date, le bateau qui l’avait amené en septembre courait des bordées en vue de Saint-Cast. Une tempête se déchaîna, le jeta à la côte. Les douaniers veillaient. Ils arrêtèrent l’équipage, y compris Quintal. Ainsi, la mauvaise fortune semblait s’acharner contre Chateaubriand, préparer sa perte. Il recourut encore aux services de Chauvel. Mais celui-ci, alarmé par l’arrestation de Quintal, ne voulait plus s’exposer aux périls qu’il avait affrontés déjà. Il ne s’engagea qu’à trouver un matelot pour conduire Chateaubriand à Jersey. Le 6 janvier 1809, veille de la fête des Rois, le hasard lui fit rencontrer un cultivateur des environs de Saint-Cast, nommé Depagne. -Je suis bien aise de te voir, lui dit-il. Veux-tu gagner cent écus? -Que faut-il faire? -Passer un monsieur à Jersey; c’est un honnête homme. Il n’y a rien à craindre. -Mais je ne connais pas la navigation. -Ça ne fait rien. Il ne s’agit que de nager. Lui connaît le compas. Il te fera ensuite rentrer en France. En attendant, tu auras un écu par jour, en sus du prix convenu. -Je consens, répondit Depagne. C’est en ces conditions que, d’après son témoignage lors de l’instruction judiciaire, il fut engagé. Chauvel ajouta: -Trouve-toi, ce soir à six heures, dans les rochers de Saint-Cast. Tu y verras un homme vêtu d’un pantalon garni en cuir, d’une veste bourgeoise, coiffé d’un chapeau haut de forme. Il te dira ce que tu dois faire. Depagne fut exact au rendez-vous. Chateaubriand l’attendait et l’accueillit par ces mots: -Ah! c’est vous qui venez avec moi à Jersey. Suivez-moi dans le havre. Ils y allèrent. Chateaubriand désigna un bateau: -Voilà celui que nous allons prendre. -Mais il n’y a pas d’agrès, objecta Depagne. -En voici, au pied de la falaise. Ils armèrent le bateau, s’embarquèrent et prirent le large. Ce voyage devait être moins heureux encore que le précédent. Durant trois jours, battus des vents et des flots, Chateaubriand et son compagnon coururent d’innombrables périls sans parvenir à se rapprocher de Jersey. Le 9 janvier, dans la matinée, ils allaient à la dérive, n’ayant plus ni gouvernail, ni mât, ni voilure, ni rames. Les vagues furieuses les poussaient grand train vers un rivage qu’ils ne reconnaissaient pas. La fatigue et le froid avaient paralysé leurs forces. Ils ne se tenaient plus. Ils pouvaient à peine parler. Chateaubriand avait les pieds et les jambes gelés. Il comprit qu’il était perdu. Il portait sur lui ses papiers dans une enveloppe de toile cirée. Il s’en débarrassa en les jetant à la mer. Il remit cent cinquante francs à Depagne, lui recommanda, pour le cas où ils trouveraient du monde sur la place où ils allaient arriver, de le nommer John Fall. Depagne devait s’appeler Jean Brien. Chateaubriand s’étendit alors au fond de la barque, ferma les yeux. Bientôt, il perdit connaissance. Quelques instants après, elle abordait à Bretteville-sur-Ay, dans le département de la Manche. Les douaniers retirèrent du bateau les deux homme évanouis. Ils les transportèrent à la gendarmerie. Quand les naufragés purent parler, ils donnèrent les noms dont ils étaient convenus, déclarèrent que partis de Saint-Malo, ils allaient chercher des pierres à Jersey quand la tempête les avait surpris. Mais ce mensonge ne pouvait plus les sauver. Quintal avait fait des aveux, et le préfet de la Manche, mis en éveil par la police, fut convaincu que l’un des deux naufragés était Chateaubriand. Depagne conduit à Coutances fut interrogé le premier. Il ne put ni dissiper ce soupçon ni le confirmer, puisqu’il ne connaissait son compagnon que sous le nom de John Fall. Mais celui-ci, transféré peu de jours après de Coutances à Saint-Lô et amené devant le préfet, fut reconnu par un des espions que la police entretenait à Jersey, le sieur Lelièvre, qui se trouvait en France en ce moment. Lorsque, sans être vu du prisonnier, Lelièvre le vit gravir le perron de la préfecture, il s’écria: -C’est Chateaubriand. Comment l’a-t-on pris? Chateaubriand, interrogé par le préfet, persévéra dans sa version mensongère. Le préfet enregistra ses déclarations sans témoigner qu’il n’y croyait pas. Le malheureux pouvait donc se flatter encore de l’espoir d’être protégé par son incognito et bientôt relâché. Il ignorait que, par la plus cruelle fatalité, ses papiers, qu’il avait jetés à la mer au moment d’arriver à Bretteville, étaient venus à la côte, au nord de Carteret, et, trouvés intacts sous leur enveloppe toute mouillée, avaient été envoyés à Paris. Ils étaient accablants, ces papiers. Le rapport de Goyon sur les défenses de Brest, ceux du fils Boisé-Lucas sur l’état de Paris, sa correspondance, les lettres de l’abbé Sicard, celle de Laya, une autre de Chateaubriand à Henri de Larivière, à Londres, toute prête à être mise à la poste, rien n’y manquait. La police tenait toutes les preuves du complot. Elle allait bientôt tenir les coupables. Goyon-Varouault fut arrêté à Brest, Boisé-Lucas père à Saint-Cast. Le fils, rentré à Rennes, avait repris ses études. En apprenant l’arrestation de son père et son transport à Saint-Brieuc, il demanda un congé au doyen de la Faculté et partit pour cette ville. Il fut incarcéré en y arrivant. Le gendre, M. de Bergerac, avait été arrêté aussi. Mais nulle preuve n’existant à sa charge, on le relâcha. Le premier interrogatoire des prévenus en révéla assez pour confondre Chateaubriand et le contraindre à renoncer à son système de défense. Non seulement son identité était établie, mais encore les dépositions de Quintal, de Chauvel et de Depagne dénonçaient formellement toute sa conduite. De Saint-Lô, on le ramena à Rennes. De cette ville, on l’envoya à Paris, au commencement de février. Il y arriva dans la journée du 5 février, passa la nuit à la Force. Le lendemain, il fut conduit au ministère de la Police, où Réal l’interrogea, puis écroué à l’Abbaye où, un mois plus tard, ses complices, au nombre de six, Goyon-Varouault, Boisé-Lucas père et fils, Chauvel, Quintal et Depagne, vinrent le rejoindre. Le capitaine de vétérans Bertrand dirigeait l’instruction comme juge rapporteur de la commission militaire instituée par un décret impérial du 25 février pour connaître de l’affaire. Cette commission devait être présidée par le général de Bazancourt, un des juges du duc d’Enghien. Chateaubriand ne contesta aucun des faits pour lesquels il était incriminé. Il n’eût rien gagné à les nier. Il préféra, en s’avouant coupable, consacrer ses efforts à défendre ses complices. «Que l’Empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent dans les prisons pour m’avoir témoigné trop d’intérêt, écrivait-il, le 13 mars, à Fouché. Je recommande ma malheureuse famille à la générosité de l’Empereur.» Goyon- Varouault nia toute participation au complot. Quand on lui présenta son rapport sur Brest, trouvé parmi les papiers de Chateaubriand, il affirma ne l’avoir pas fait pour le communiquer. Résolu à le conserver pour son instruction personnelle, il l’avait perdu. Cette réponse ne soutenait même pas l’examen. Boisé-Lucas fils essaya d’abord de démontrer qu’il n’avait pas eu de rapports avec Chateaubriand. Mais une servante affirma les avoir vus ensemble, ce qu’il n’osa contester plus longtemps quand il eut constaté que ses lettres étaient aux mains des juges. Boisé-Lucas père n’était accusé que d’avoir caché des suspects. Il était resté étranger à tous les détails du complot. Quant aux matelots Chauvel, Depagne et Quintal, ils avouèrent les services qu’ils avaient rendus. Quintal était de beaucoup le plus compromis. On lui reprochait des habitudes d’espionnage, celle de travailler pour les Anglais. On questionna aussi les destinataires de lettres apportées à Paris par Boisé-Lucas fils. Caillé et Laya n’eurent aucune peine à démontrer leur parfaite innocence. La police témoigna moins de bienveillance à l’abbé Sicard. Elle invoquait contre lui l’empressement avec lequel il avait accueilli les ouvertures de Larivière. La preuve de cet empressement résultait d’une observation de Chateaubriand, relevée dans ses lettres à l’ancien conventionnel. Après lui avoir vanté le bon vouloir de l’abbé Sicard, il l’invitait «à n’en pas abuser pour ne point perdre un homme si intéressant pour l’humanité». Le pauvre vieux prêtre fut interrogé à diverses reprises. On ne lui ménagea ni les dures paroles, ni les émotions. Pour le confronter avec Boisé-Lucas fils, détenu à l’Abbaye, on le ramena dans cette prison où il avait été enfermé lors des massacres de Septembre. Elle lui rappelait ces jours sinistres, ses amis égorgés sous ses yeux. Après lui avoir infligé ce châtiment, on le mit hors l’affaire par égard pour ses bienfaits. L’instruction fut close vers la fin de mars. Le 30 de ce mois, en pleine semaine sainte, les sept accusés comparurent devant la commission militaire qui les attendait. La sentence était dictée d’avance. Les débats ne durèrent que quelques heures. À la fin de l’unique séance qui eut lieu, le jugement fut prononcé: Chateaubriand, Goyon, Boisé-Lucas fils et Quintal condamnés à mort, Boisé-Lucas père renvoyé devant le jury des Côtes-du-Nord, à l’effet d’y être jugé pour recel d’émigrés, Chauvel une année de prison, Depagne six mois. Avant même que cet arrêt eût été rendu, il était prévu. Depuis plusieurs semaines toutes les influences dont disposaient les familles de Goyon et de Chateaubriand s’exerçaient pour obtenir la grâce des coupables. L’auteur du Génie du christianisme alla plaider auprès de Fouché la cause de son cousin. Il n’obtint que cette railleuse réponse: -Rassurez-vous; il saura bien mourir. Il adressa alors une supplique à l’Empereur. Il la lui fit remettre par l’impératrice Joséphine, que Mme de Rémusat avait intéressée à l’affaire. Napoléon lut la lettre, et sans répondre, la jeta au feu. Il était résolu à ne faire grâce ni à Chateaubriand, ni à Goyon, dont la femme le sollicitait par l’intermédiaire de sa parente la duchesse de Montmorency, ni même au matelot Quintal. Boisé-Lucas fils fut seul épargné, peut-être à cause de sa jeunesse, et sa peine commuée en celle de deux ans de prison. Le 31 mars, vendredi saint, au petit jour, les trois condamnés à mort furent conduits en charrette dans la plaine de Grenelle et fusillés contre le mur d’enceinte de Paris. Les détails manquent sur cette triple exécution. Nous savons seulement par les Mémoires d’outre-tombe que l’infortuné Chateaubriand eut la tête brisée par les balles: «Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois sans pouvoir le reconnaître: le plomb l’avait défiguré, il n’avait plus de visage.» Le fils Boisé-Lucas, après un séjour de quelques mois à l’Abbaye, fut transféré, le 26 décembre, au fort de Vincennes. Il y était, a-t-il écrit, «sans linge, sans vêtements, presque sans nourriture». À l’expiration de sa peine, en mars 1811, il réclama sa mise en liberté. Il l’obtint le 27 avril. À ce moment, son père ayant purgé la condamnation prononcée contre lui par la cour d’assises de Saint-Brieuc, vivait à Saint-Cast, sous la surveillance de la police. VI Ainsi, les entreprises des chouans avortaient tour à tour; les émissaires qu’envoyait en France l’agence de Jersey périssaient sur l’échafaud ou sous les balles. Rien que dans une période de deux ans, septembre 1807-septembre 1809, on compte vingt-six chouans exécutés; La Haye Saint-Hilaire, Le Chevalier, la baronne Aquet de Férolles, Goyon-Vaucouleurs, Chateaubriand, Goyon- Varouault pour ne citer que les principaux. Et encore ne parlons- nous ni du vicomte d’Aché assassiné, ni des innombrables victimes qui pourrissaient dans les prisons quoique, pour la plupart, elles ne fussent frappées d’aucun jugement. C’étaient là de terribles exemples. Ils ne facilitaient pas les tentatives du comte de Puisaye. Il ne trouvait plus d’agents pour se rendre en France. Il en trouvait d’autant moins que les plus zélés et les plus intrépides, Michelot-Moulin, par exemple, l’ancien compagnon de Louis de Frotté, refusaient de s’engager dans des aventures que, d’autre part, blâmait le roi. Cependant, en 1812, il s’en présenta un, Le Paige de Bar, cet ancien chef de l’armée du Morbihan dont il a été précédemment parlé. Âgé de quarante-deux ans, absent de France depuis 1805, de Bar s’impatientait de sa longue immobilité. Il aspirait à se battre. Depuis qu’étaient connus les désastres de Napoléon en Russie, il croyait à la possibilité de provoquer en Bretagne une insurrection. Il fit part de ses plans et de ses espérances non au comte de Puisaye, qui, tombé en disgrâce, ne siégeait plus dans les conseils du roi, mais au chevalier de Bruslart. Celui-ci s’y rallia et consentit à en seconder la réalisation en les appuyant auprès du gouverneur britannique. Durant la nuit du 12 au 13 novembre 1812, une frégate anglaise La Rotha débarquait, dans l’île morbihannaise d’Houat, de Bar et deux anciens chouans qu’il s’était adjoints, Droz et Leguern. Il pensait, une fois là, pouvoir passer aisément en France. En attendant, il alla se loger avec ses compagnons dans une auberge d’Houat, tenue par Pierre Legurum. Grâce à des pêcheurs, il se mit en relation avec la plus proche localité de la côte bretonne, Port-Navalo, en demandant qu’on vînt le chercher à la faveur de la nuit. Au moment où il se livrait à ces imprudentes démarches, il ignorait qu’à son départ de Londres il avait été signalé à la police française. Depuis, elle le guettait. Elle le savait arrivé à Houat. Le commissaire général de police de Lorient, qui en fut averti le premier, résolut d’aller l’attaquer dans cette île et de l’enlever. Entre Houat et Port-Navalo, la baie était libre. Le préfet maritime mit à la disposition du commissaire général deux péniches armées. Elles partirent dans la soirée du 24 novembre. Mais le mauvais temps ne leur permit pas de dépasser la citadelle de Port-Louis. Elles durent rebrousser chemin. En revenant au rivage, elles surprirent, prête à partir malgré l’état de la mer, une barque dont le patron, menacé d’être arrêté, avoua qu’il allait à Houat chercher de Bar, Droz et Leguern. On lui fit comprendre la gravité de l’acte qu’il était prêt à accomplir. Par la menace et la terreur, on le fit s’engager à livrer les trois rebelles ou à aider à se saisir d’eux. Le lendemain, il s’embarqua à bord du lougre L’Alerte, que commandait l’enseigne Allaniou et qui portait vingt-deux hommes d’équipage. En arrivant à Houat, Allaniou, avec une troupe de matelots, fut conduit chez Leguern par le patron. Celui-ci frappa à la croisée de l’auberge. Une servante s’étant présentée, il lui fit savoir qu’il venait de Port-Navalo prendre trois messieurs. De Bar et ses compagnons entendirent ces mots, s’emparèrent de leurs fusils et sortirent de l’auberge. En les voyant, l’enseigne Allaniou tira sur de Bar, dont il avait le signalement, un coup de pistolet. De Bar ne fut pas atteint. -Nous sommes trahis, s’écria-t-il; vendons chèrement notre vie. Un second coup de pistolet, lui coupant la parole, l’étendit raide mort. Leguern et Droz furent tués en cherchant à se défendre. Tout cela s’était passé en quelques minutes. Cette nouvelle tentative d’insurrection se trouvait ainsi étouffée dans son berceau. La police regretta la mort des trois chouans. Elle eût préféré les prendre vivants, de Bar surtout, afin de les interroger, de tirer d’eux quelques renseignements sur les projets des royalistes. Après ces tragiques événements, on comprit à Jersey et à Londres que toutes les tentatives analogues subiraient le même sort. Le Comité royaliste se résigna à rester les bras croisés, à attendre des circonstances meilleures, conformément à l’avis du roi qui ne cessait de désapprouver les expéditions partielles. Mais cette attente ne dura que quelques semaines. Au commencement de 1813, la destruction des armées françaises en Russie, leur défaite en Saxe, leur retraite précipitée en deçà du Rhin, l’intention manifestée par les alliés de mettre un terme à la tyrannie de Napoléon firent revivre dans le coeur des émigrés les espérances depuis longtemps perdues. À ces espérances renaissantes, Louis XVIII s’associa, et, cette fois, ce fut lui qui autorisa ses partisans à se jeter en Normandie et en Bretagne pour y réveiller l’esprit royaliste et y prêcher l’insurrection. Par ses ordres, Auguste de La Rochejaquelein, le plus jeune frère de Henri et de Louis, Michelot-Moulin, jadis compagnon de Louis de Frotté, le comte de Suzannet, le marquis d’Autichamp, d’autres plus obscurs partirent de leur retraite et consacrèrent l’hiver de 1813-1814 à parcourir les provinces où ils avaient déjà combattu, ranimant le zèle de leurs anciens soldats, les préparant à un soulèvement. Soit qu’ils fussent plus habiles que leurs prédécesseurs, soit que la police, en prévision du rétablissement de la royauté, crût prudent de se relâcher de ses rigueurs envers les chouans, les émissaires royaux échappèrent cette fois à tous les dangers. Ils purent même librement et impunément nouer à Paris des relations avec les chefs des factions hostiles à l’Empire. Par leurs soins, fut décidée une attaque générale contre les troupes impériales disséminées dans les départements de l’Ouest. Elle devait avoir lieu dès que les alliés auraient déclaré, ainsi qu’on s’y attendait, qu’ils ne voulaient plus traiter avec l’Empereur. La nouvelle de cette déclaration arriva enfin. S’il faut en croire les assertions contenues dans un mémoire inédit du comte de Flavigny et consacré au récit de ces événements, elle fut apportée de Paris en Vendée par le comte Emmanuel d’Harcourt. «Chacun se rendit à son poste, dit M. de Flavigny; la date du soulèvement fut fixée au lundi de Pâques. Le tocsin, sonné dans toutes les communes du Layon à la mer, devait en donner le signal.» Il y a lieu de mentionner qu’on n’avait réuni que quelques centaines d’hommes résolus. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est qu’ils en entraîneraient d’autres. Mais, le samedi saint, on connut à Nantes l’arrivée des alliés à Paris. Le lundi de Pâques, on la connaissait par toute la Bretagne. Bientôt, en même temps qu’était arboré le drapeau blanc, on acclamait le roi qu’on savait en route vers sa capitale. Naturellement, l’attaque projetée n’eut pas lieu, sauf dans deux ou trois communes où, la nouvelle du retour des Bourbons n’ayant pu arriver à temps, les habitants exécutèrent les ordres antérieurement donnés et désarmèrent les gendarmes. L’avènement de Louis XVIII aurait dû, semble-t-il, mettre fin à l’organisation insurrectionnelle de la Vendée. Elle fut cependant conservée, au moins en partie. Les anciens combattants demandaient à leurs chefs le maintien des cadres. Ils étaient, pour la plupart, convaincus qu’avant peu ils seraient amenés à reprendre les armes. Certains actes du nouveau gouvernement les irritaient, entretenaient en eux une sourde défiance. Ils accusaient le roi de méconnaître leurs anciens services, de subir les influences révolutionnaires, de ne pas dépouiller les propriétaires des biens nationaux, de favoriser la création de gardes nationales, d’y laisser figurer des hommes notoirement connus pour leur participation aux actes de la Terreur. Telle n’était point la royauté qu’ils avaient rêvée aux jours d’épreuves, quand ils versaient leur sang pour elle. Des ferments de révolte germaient dans les coeurs. À la faveur de ces circonstances, dans plusieurs localités de l’Ouest, les royalistes conservèrent un semblant d’organisation qui existait encore, lorsqu’au mois de mars 1815, Napoléon débarqua au golfe Juan, revenant de l’île d’Elbe. La Dernière Prise D’Armes.[15] I Les grades, dans les armées vendéennes, étaient accordés au nom du roi et reconnus par lui. Aussi, les anciens chefs chouans qui, sous Louis XVIII, voulurent entrer dans l’armée, en obtinrent-ils d’équivalents à ceux qu’ils avaient eus pendant l’insurrection. Dès 1814, on voit les plus illustres de ces chefs devenir lieutenants généraux ou maréchaux de camp, recevoir en cette qualité des commandements. Sapinaud portait le titre d’inspecteur général des gardes nationales de la Vendée; Louis de La Rochejaquelein était à la tête des grenadiers de la garde royale; d’Autichamp commandait à Angers une subdivision dans la vingt- deuxième division militaire; Suzannet et La Trémoille résidaient à Paris avec un emploi de leur grade; de Sol de Grisolles en occupait un dans le Morbihan; d’Andigné attendait son brevet de général et ainsi de la plupart des autres. Tous ou presque tous se trouvaient donc, au moment où se répandait, à travers la France la nouvelle du retour de l’Empereur, dans des situations qui les désignaient naturellement pour marcher à sa rencontre ou pour organiser la résistance contre lui, dans les pays où, durant tant d’années, ils avaient combattu en faveur des Bourbons. Cette nouvelle arriva à Paris dans la soirée du 5 mars. Le comte de Suzannet se rendit aussitôt aux Tuileries afin de suggérer à Louis XVIII l’idée de confier aux populations de l’Ouest, en se transportant au milieu d’elles, le soin de le défendre et de défendre son trône. Mais, aux Tuileries, tout était en désarroi. Suzannet ne put avoir accès auprès du souverain. Il fut reçu par le duc de Duras, gentilhomme de la chambre. Il apprit de sa bouche que le duc de Bourbon était envoyé dans l’Ouest avec le prince de La Trémoille comme major général pour y prendre les mesures que commandaient les circonstances. Quant à lui, on l’invitait à se rendre sur-le-champ dans le Poitou. Pour tout ce qui concernait l’organisation de la défense, le roi s’en rapportait à sa prudence et à son zèle. Aucun des anciens chouans qui vinrent, en ces heures de suprême péril, offrir leur épée ne reçut de réponse plus précise. Le duc d’Angoulême était mis à la tête des armées du Midi, le duc de Bourbon partait pour l’Ouest, mais non en vue de l’exécution d’un plan d’ensemble, combiné d’avance. Chacun s’en allait de son côté, sans instructions formelles, la bride sur le cou. Personne, même parmi les plus qualifiés, ne voulait donner des ordres ni même prendre une responsabilité. On eût dit que le péril qui venait d’éclater n’existait pas. Michelot-Moulin raconte dans ses mémoires que, se trouvant alors à Paris, où il venait de recevoir le grade de colonel d’infanterie, il se présenta chez le duc de Berry pour se mettre à sa disposition. Il offrait d’aller en Normandie et d’y former avec ses anciens chouans un corps de volontaires. -Nous avons plus de forces qu’il n’en faut pour arrêter Bonaparte et les brigands qui l’accompagnent, lui répondit dédaigneusement le prince. Quelques jours plus tard, la marche de l’impérial revenant se continuant, Moulin renouvela sa démarche auprès du duc de Berry. Cette fois, il lui fut objecté que «c’était trop tard», et que ce qu’il aurait de mieux à faire serait de se présenter au maréchal de Vioménil, qui enrégimentait à Vincennes les volontaires royaux de Paris. Le brave Moulin y courut. Il voulait «faire partie du bataillon sacré qui devait se faire tuer au pied des marches du trône». Le maréchal le reçut parmi de nombreux officiers accourus de toutes parts, animés des mêmes héroïques intentions. Il leur donna rendez-vous à tous, pour le surlendemain, 19 mars, dans son hôtel, rue Caumartin. Lorsqu’au jour fixé ils s’y présentèrent, ce fut pour apprendre que le roi venait de quitter Paris et le maréchal de Vioménil avec lui. Le désordre, l’absence de direction furent la caractéristique de ces jours troublés et eurent pour conséquence des défections qu’avec un peu plus de sang-froid il n’eût pas été impossible de prévenir. Suzannet, qui s’était mis en route le 6, put constater en traversant Orléans que les autorités ignoraient encore l’événement. De même à Tours. Dans cette ville, le général Dupont commandait. Suzannet alla le voir, lui fit connaître la nouvelle du retour de l’Empereur. Le général répliqua que si elle lui eût été apportée par un autre que par lui, il eût fait arrêter cet autre. Suzannet se hâta de repartir, pressé d’arriver en Vendée. Il supposait avec raison que sa présence allait y être nécessaire. Il y trouva un préfet ferme et fidèle. En attendant des ordres qu’il espérait recevoir bientôt, il tâcha, de concert avec lui, de pourvoir tant bien que mal aux nécessités les plus urgentes et de ranimer le zèle des partisans de la royauté. Malheureusement, la Vendée, transformée par dix années de régime impérial, par les rigueurs policières, par les châtiments exemplaires infligés aux rebelles, ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été autrefois. Les ardeurs royalistes étaient endormies, les acteurs héroïques des guerres et des complots de la chouannerie morts pour la plupart, ou courbés par l’âge, ou déshabitués de la vie d’aventures en laquelle jadis se trempait leur âme. Une partie de la jeunesse bretonne servait sous les drapeaux. Ceux qui avaient vécu dans les armées de l’Empire en étaient revenus façonnés aux idées nouvelles, pénétrés d’admiration pour Napoléon, oublieux de leurs vieux griefs contre lui, métamorphosés en un mot par leurs promenades épiques à travers le monde. D’autre part, dans ces contrées où tant de sang avait coulé pour la cause des Bourbons, on ne comprenait guère que le roi, dès son retour, n’eût pas récompensé tous les dévouements, frappé les terroristes et les régicides, obligé les acheteurs de biens nationaux à rendre gorge, et chassé des emplois qu’ils occupaient encore ceux qui les tenaient de la Révolution ou de l’usurpateur. En un mot, de multiples causes de mécontentement avaient ébranlé les antiques fidélités. On répugnait à recommencer la lutte, alors surtout que le roi semblait méconnaître ses fidèles chouans, en refusant de se réfugier au milieu d’eux. C’est à cet état de choses que s’était, dès le premier moment, heurté Suzannet. Poursuivant la même tâche, d’Andigné, d’Autichamp, La Rochejaquelein, Sapinaud allaient rencontrer les mêmes difficultés que lui. Dans sa pensée, ce qui importait avant tout, c’était de mettre Nantes à l’abri d’un coup de main. Il considérait avec raison cette ville comme la clé de l’Ouest. Il voulait y introduire mille ou quinze cents Vendéens d’élite qui suffiraient à soutenir les royalistes, à paralyser les tentatives auxquelles pourrait se livrer la garnison dont les opinions bonapartistes n’étaient que trop connues. Les ordres qu’il attendait n’arrivant pas, il envoya à Nantes un de ses amis, le comte de Flavigny, qui était venu le retrouver. M. de Flavigny essaya de s’entendre avec le commandant de place pour conserver au roi le fort et les portes de la ville. Le commandant fit part de ces démarches au général Foy, chef supérieur des troupes de la garnison. Celui-ci ordonna sur-le-champ de doubler les postes. Il déclara à Flavigny que, tant qu’il n’aurait pas reçu d’instructions propres à modifier sa conduite, il s’opposerait à tout emploi de moyens n’émanant pas de l’autorité militaire. Le général Foy avait servi la France sous l’Empire et la Restauration avec un égal dévouement; il s’était toujours défendu d’être l’homme d’un parti. Il entendait continuer à servir son pays dans le même esprit et n’exécuter que les ordres qui lui seraient donnés par le ministre de la Guerre ou ses représentants. Il s’étonnait d’ailleurs du peu d’énergie déployé, en ces graves circonstances, par les autorités royales, du défaut d’entente qu’on remarquait à tous les degrés de la hiérarchie militaire et civile et plus encore de l’absence de toute résolution. -Si l’on voulait sérieusement mettre Nantes en état de défense, disait-il à Flavigny, on adopterait les mesures que vous ne cessez de réclamer. On pourrait alors résister. Mais on ne fait rien de ce qu’il faut. Le résultat est aisé à prévoir. Sur ces entrefaites, arriva à Nantes le prince de La Trémoille. Il venait d’Angers, où il avait accompagné le duc de Bourbon. À Angers, le commandement militaire était exercé par le comte d’Autichamp. Cet officier général, ancien compagnon de Suzannet et de d’Andigné, croyait comme eux que, pour opposer à Napoléon une résistance efficace, il fallait recourir non aux troupes régulières, dont le dévouement était douteux, mais à des moyens insurrectionnels. Dès le 14 mars, ne recevant pas d’instructions, il avait envoyé à Paris un de ses aides de camp, afin de solliciter l’autorisation de faire un appel aux armes. Mais, le même jour, le duc de Bourbon entrait à Angers. Les instructions qu’il avait reçues en quittant Paris lui ordonnaient de procéder par des levées de conscrits, d’incorporer les Vendéens et les chouans dans des régiments de ligne, de les soustraire ainsi à l’influence de leurs anciens chefs. C’était tout juste le contraire de ce que conseillaient la sagesse, la raison, l’expérience du passé. D’Autichamp s’éleva contre ce mode de procéder. Il adjura le duc de Bourbon de ne prendre aucun parti avant d’avoir parcouru le pays et d’être allé jusqu’à Nantes où Flavigny, de son côté, le suppliait de venir. Il fallait d’autant plus se hâter que les royalistes laissés sans ordres se décourageaient, tandis que les troupes de la garnison et leurs officiers, tout dévoués à la cause bonapartiste, ne prenaient même plus la peine de dissimuler leurs espérances. Mais le duc de Bourbon alléguait qu’il n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour modifier les ordres du roi. Il refusa donc de se rendre à Nantes. Il autorisa seulement son major général, le prince de La Trémoille, à y aller à sa place en lui déléguant une autorité toute pareille à celle que lui-même tenait de Louis XVIII. C’était si peu de chose par rapport à ce qui eût été nécessaire que les royalistes nantais, après avoir reçu le commissaire du roi avec enthousiasme lorsqu’ils le croyaient en possession de pouvoirs extraordinaires, éprouvèrent le plus amer découragement quand ils surent à quoi ces pouvoirs se réduisaient. La Trémoille distribua à d’anciens officiers des légions vendéennes, accourus à Nantes, le peu d’argent qu’on lui avait remis à son départ de Paris ou envoyé depuis. Ce devoir accompli, il allait retourner à Angers. Mais il fut appelé à Rennes. Un soulèvement s’y préparait en faveur de Napoléon. En quittant Nantes, il y laissait Flavigny comme commissaire du roi. Flavigny se hâta d’écrire de nouveau au duc de Bourbon pour le supplier de se montrer aux Nantais. Mais le dernier survivant des Condé, dépourvu de toute énergie et de tout esprit d’initiative, loin de songer à faire ce voyage, venait de partir pour Beaupréau et de s’installer au château de la maréchale d’Aubeterre, sans savoir encore ce qu’il y ferait. À la même heure, l’aide de camp envoyé par d’Autichamp à Paris rentrait à Angers sans avoir rien obtenu. Les ministres du roi persévéraient dans la volonté d’enrégimenter les chouans et de les entraîner loin de leur pays. D’Autichamp n’était autorisé qu’à organiser des bataillons nationaux, composés par moitié de troupes de ligne et d’anciens Vendéens et commandés par des officiers ayant, sous la Révolution et l’Empire, servi dans l’armée régulière. Ainsi, d’Autichamp à Angers et Flavigny à Nantes se trouvaient dans l’impossibilité de donner à la guerre la physionomie et l’impulsion que, dans leur pensée, elle devait avoir pour être victorieuse. Le cas était le même pour Suzannet et d’Andigné. En de telles conditions, on ne pouvait plus compter sur des rassemblements de Vendéens. «Les populations de l’Ouest, dit d’Andigné dans ses mémoires, étaient consternées. Il fallait au moins leur laisser le temps de se remettre.» On apprit bientôt à Nantes le départ du duc de Bourbon pour Beaupréau, puis la fuite du roi et l’arrivée de l’Empereur à Paris. Les quelques volontaires royaux qu’on était parvenu à réunir se débandèrent en se rendant à Blois, où on les envoyait malgré eux. Enfin, le général Foy fit savoir à Flavigny qu’il avait reçu l’ordre de faire prendre aux troupes la cocarde tricolore. Le prince de La Trémoille, revenu de Rennes, espérait que cette cérémonie du changement de cocarde provoquerait un mouvement royaliste. Cet espoir fut trompé. Le changement s’opéra sans trouble, le pouvoir impérial se trouva rétabli dans la ville. La Trémoille n’eut que le temps de s’évader. Le 18 mars, il fut arrêté dans l’Indre, conduit chez lui, d’où il parvint à passer en Angleterre. II À Angers, les affaires du roi ne marchaient pas mieux. Le général d’Autichamp avait été remplacé dans le commandement de la subdivision de Maine-et-Loire par le colonel Noireau. Il sut par ce dernier qu’une lettre de Fouché, réintégré au ministère de la Police, ordonnait l’arrestation du duc de Bourbon. Avec le consentement du colonel qui promettait des passeports si le prince consentait à partir, d’Autichamp courut d’une traite à Beaupréau. Il y trouva un grand nombre d’officiers vendéens. Quelques-uns d’entre eux avaient converti le duc de Bourbon à l’idée d’une prise d’armes immédiate. D’autres pensaient qu’en ce moment un appel à l’insurrection n’avait aucune chance d’être entendu. Dans un conseil que présida le duc de Bourbon, cette opinion fut vigoureusement défendue par d’Autichamp, Suzannet et d’Andigné. On avait laissé échapper l’occasion propice. Ils le démontrèrent avec tant de force qu’une résolution d’entrée en campagne, votée la veille, avant leur arrivée, fut abandonnée. On renonça de même à expédier une proclamation du prince aux habitants de l’Ouest, déjà rédigée et prête à partir. Ces décisions portent la date du 24 mai[sic]. Dans ses mémoires, d’Autichamp les justifie en ces termes: «C’était lorsque Bonaparte n’avait pas encore ressaisi le pouvoir en prenant possession de la capitale qu’il fallait seconder l’ardeur des Vendéens. Au contraire la chance n’était plus la même du moment qu’il venait de consolider ce pouvoir en usurpant le trône.» Ainsi, c’était partie remise. Il fallait attendre des jours plus favorables. Il ne restait au duc de Bourbon d’autre ressource que celle de s’éloigner. Il envoya à Angers un de ses aides de camp pour demander au colonel Noireau les passeports promis. Le 25 mars, l’aide de camp n’étant pas revenu, les conseillers du prince furent d’avis qu’il serait dangereux pour lui d’attendre et que, dans l’intérêt de sa sûreté, il devait quitter Beaupréau. Quelques officiers s’offraient pour le conduire de ferme en ferme jusqu’au bord de la mer. Il se mit en route à onze heures du soir, sans en donner avis à sa suite et en laissant même, pour la mieux tromper, des gardes à la porte du château d’Aubeterre. Il gagna la côte pour se rendre à Paimboeuf où il s’embarqua le 31. Dans la nuit qui suivit son départ, Suzannet et Flavigny reçurent du général Foy un avis secret. Le général les prévenait que si, comme il avait lieu de le supposer, le duc de Bourbon prenait le parti de s’embarquer, l’ordre de l’arrêter ne serait pas donné. Ni gendarmeries, ni troupes pouvant l’inquiéter ne sortiraient de la ville. «Je serais au désespoir, disait le général Foy, de coopérer en rien à l’arrestation du prince.» Il tint sa parole jusqu’au bout. Le colonel Noireau tint aussi la sienne en délivrant les passeports. L’aide de camp envoyé pour les réclamer rentra à Beaupréau quelques instants après le départ du duc de Bourbon. Le salut de celui-ci étant désormais assuré, rien ne retenait plus les chefs vendéens. Ils se séparèrent en exprimant l’espoir de se retrouver bientôt. Aucun d’eux ne doutait d’une revanche prochaine. Dès ce moment ils allaient travailler à la préparer, convaincus d’ailleurs qu’une insurrection ne réussirait qu’autant qu’elle coïnciderait avec la mise en marche des alliés qui venaient, au Congrès de Vienne, de mettre Napoléon hors la loi et de se résoudre à la guerre en s’engageant à ne déposer les armes que lorsqu’il serait renversé. À l’approche de la campagne qui se préparait contre lui, les Anglais se montraient les plus entreprenants, les plus actifs, les plus acharnés. Ils voulaient qu’on créât à l’Empereur des embarras sur la Loire. Sans croire à l’efficacité immédiate d’un mouvement insurrectionnel dans l’Ouest, ils poussaient à une prise d’armes, comptant tirer profit de la nécessité où se trouverait Napoléon d’envoyer une armée contre les chouans. Mais il ne convenait pas à ceux-ci de se soulever avant que les hostilités fussent engagées aux frontières. Ils redoutaient d’être trompés par les Anglais comme ils l’avaient été autrefois. Ceux mêmes que cette crainte ne retenait pas se déclaraient résolus à ne marcher que lorsque la guerre serait engagée. Napoléon, cependant, au moment d’entrer en campagne, n’entendait pas laisser des insurgés debout derrière lui. Après avoir rêvé de mettre à prix la tête des chefs, de raser leurs maisons et de se saisir de leurs familles à titre d’otages, il s’en tint à l’envoi d’une douzaine de mille hommes dans l’Ouest sous les ordres des généraux Travot et Lamarque. Six mille partirent en poste. Les autres devaient suivre et leurs bataillons se grossir de tous les gardes nationaux valides. Ces mesures avaient été suggérées à l’Empereur par ce que sa police lui révélait des dispositions des chefs vendéens. À peine rentrés chez eux, ils s’étaient consacrés à la préparation d’un soulèvement, encore qu’il ne dût avoir ses effets qu’à une date ultérieure. D’Autichamp, retiré en son château de Rochefaton, dans l’Anjou, vit bientôt s’offrir à lui de nombreux concours. Revenus de leur stupeur, aigris par les vexations dont les contrées de l’Ouest étaient l’objet de la part de l’administration impériale, effrayés par les manifestations militaires et par la conscription, les paysans se montraient maintenant résolus à combattre pour le roi. Dans la division qui lui était attribuée, d’Autichamp put réunir environ cinq mille hommes qu’il divisa en sept légions. D’Andigné, sur la rive droite de la Loire, parvint à en former quatorze comprenant treize mille hommes, Suzannet à Légé, Duguet de La Rochejaquelein aux Aubiers, Sapinaud aux Herbiers, Charette dans le Marais, de Sol de Grisolles dans le Morbihan virent leurs efforts couronnés d’un succès égal. D’un état qui est sous nos yeux il résulte qu’au commencement de mai les chefs chouans croyaient pouvoir compter sur vingt mille combattants. À supposer que les effectifs envoyés contre eux par Napoléon s’élevassent, comme il le supposait, à vingt-cinq mille soldats et gardes nationaux, la partie était à peu près égale, les chouans ayant sur leurs adversaires l’avantage que leur donnaient la connaissance du pays et l’habitude de la guerre d’embuscades. Mais encore fallait-il qu’ils eussent des armes. Or, en fait d’armes, ils possédaient quelques fusils de chasse et mousquetons, des faux, des fléaux, des fourches. C’était par trop insuffisant pour livrer bataille aux canons et aux solides fusils de l’armée impériale. Les chefs de ces bandes ne pouvaient songer, en de telles conditions, à attaquer l’ennemi. Avant tout, il leur fallait de l’argent pour se procurer tout ce qui leur manquait. De Paris, on leur en promettait. Mais, en même temps, on leur recommandait de ne pas se mettre en mouvement avant que les hostilités fussent commencées aux frontières. Ils s’étaient donc donné parole de ne rien entreprendre tant que les alliés n’auraient pas commencé la guerre. Brusquement, leur résolution se modifia. Le 11 mai, Auguste de La Rochejaquelein, le comte d’Autichamp et le comte de Suzannet s’étant rencontrés au château de la Barre, près la Chapelle-Basse- Mer, le premier communiqua aux deux autres des lettres qu’il venait de recevoir de son frère Louis. Dans ces lettres, datées de Londres, le marquis de La Rochejaquelein, en vertu des ordres de Louis XVIII, qu’il était allé chercher à Gand avant de venir en Angleterre, engageait ses amis à prendre les armes. Il leur promettait de prompts secours. Suzannet et d’Autichamp rappelèrent aussitôt l’engagement, auquel avaient souscrit tous les chefs, de demeurer immobiles jusqu’à nouvel ordre. Commencer la lutte, alors qu’ils se trouvaient dans le plus absolu dénuement, n’était-ce pas marcher à une défaite? Un débat s’engagea. Il fut interrompu par l’arrivée de deux émissaires du marquis de La Rochejaquelein. Celui-ci faisait connaître à son frère qu’une flottille anglaise, partie d’Angleterre le 1er mai, se dirigeait vers les côtes de France. Elle apportait aux Vendéens quatorze mille fusils, des canons, des munitions, de l’argent et leur amenait trois cents canonniers. Lui-même venait d’arriver. Quant aux navires, ils étaient depuis le 8 mai en vue de France, non loin des Sables-d’Olonne. Le débarquement devait s’opérer à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Un second envoi de soldats et d’approvisionnements suivait le premier. Il se composait de quinze cents soldats et de vingt mille fusils. Ces importantes nouvelles ne permettaient plus de maintenir les dispositions antérieures. Elles se propagèrent rapidement sur les deux rives de la Loire, en même temps qu’était transmis dans toutes les divisions l’ordre donné par Auguste de La Rochejaquelein, Suzannet et d’Autichamp, de prendre les armes le 15 mai et de sonner le tocsin dans toutes les communes. Les corps d’armée de Suzannet et de Sapinaud étaient désignés pour protéger les débarquements annoncés par le marquis de La Rochejaquelein. Le premier eut lieu le 16, mais combien différent de ce qui avait été annoncé. Les combattants durent se contenter pour cette fois de deux mille fusils et de quelques barils de poudre que le navire L’Astrée mit à terre. Ce fut une cruelle déconvenue pour les Vendéens. On les retint cependant en leur rappelant qu’un second convoi était attendu. Il arriva à Saint-Gilles le 2 juin. Mais il n’était pas plus important que le premier. Il n’y avait ni argent, ni canons, ni soldats. Cette fois, il y eut parmi les troupes de violents murmures. Elles allaient se débander. Le marquis de La Rochejaquelein, qui était présent, affirma qu’avant peu de jours elles seraient en possession d’armes et de cartouches en assez grand nombre pour que tout le monde fût armé. Grâce à ces assurances, les légions conservèrent leurs effectifs. Bientôt, s’engagèrent les divers combats dont l’ensemble forme la campagne des chouans en 1815, combats obscurs et épars où, presque toujours, ils furent battus. Ces combats avaient été précédés par un conseil de guerre tenu à Cholet, où fut arrêté le plan de campagne. Ce plan consistait à chasser de partout les troupes bonapartistes. Difficile était l’entreprise, alors qu’on avait en face de soi des généraux comme Travot et Lamarque, qui s’étaient déjà battus contre les chouans, et des troupes aguerries, supérieures en force à celles que les insurgés pouvaient mettre en ligne. Dans le même conseil, on décida que les anciennes circonscriptions militaires seraient maintenues, et que les commandants des divers corps, les deux La Rochejaquelein, de Sapinaud, de Suzannet, d’Autichamp, d’Andigné, Charette, Du Chaffault devraient se concerter entre eux pour toutes les opérations à entreprendre. Jusqu’à ce moment, la question du commandement en chef n’était pas résolue. Elle se posa tout à coup avec la prétention qu’émit le marquis de La Rochejaquelein de commander à toute l’armée royale. Comme il déclarait avoir été, à cet effet, autorisé par le roi, il n’y eut pas de protestation. Mais les mécontentements ne purent se dissimuler. Louis de La Rochejaquelein n’avait jamais combattu en Vendée. Son nom y rappelait, il est vrai, les glorieux exploits de son frère aîné mort en 1796. Mais ceci n’était pas assez pour lui donner à lui-même une autorité efficace sur des troupes qui ne le connaissaient pas. Il était inférieur en grade à d’Autichamp et à Suzannet. Ils se croyaient mieux en état que lui d’exercer le commandement suprême. En outre, tout en se vantant de l’avoir reçu des mains du roi, à titre provisoire, il n’en fournissait aucune preuve. Et en fait il se l’adjugeait sans y avoir été autorisé, à en croire du moins ce passage d’une lettre que lui adressait, le 11 juin, le duc de Feltre: «Quoique satisfait de votre conduite, le roi ne peut approuver que vous ayez pris, même provisoirement, le titre de général en chef.» D’Autichamp et Suzannet se soumirent. Mais ils restèrent ulcérés par ce qu’ils considéraient comme une humiliation. Il est d’ailleurs assez difficile, en présence du caractère confus et contradictoire des documents manuscrits ou imprimés, de tirer au clair la vérité en ce qui touche cette affaire. Ce qu’on peut affirmer avec plus de précision, c’est que plusieurs officiers royalistes, accourus pour combattre en faveur du roi, se retirèrent, effrayés par les périls que créait à l’insurrection naissante le conflit survenu entre les chefs chouans. Parmi ceux qui préférèrent s’éloigner se trouvait le général Tercier, ancien combattant de l’Ouest, accouru à Angers à la nouvelle du retour de l’Empereur. Il était prêt à reprendre, dans les rangs des insurgés, un emploi de son grade. Mais il fut épouvanté par les cabales et les rivalités qui naissaient à toute minute. «Chacun se démenait, a-t-il écrit, s’agitait pour avoir les premiers postes de l’armée.» Il se hâta de repartir. III L’histoire militaire de l’insurrection royaliste de 1815 n’est pas moins obscure que son histoire politique. Il nous a été impossible de reconstituer en leurs détails et dans leur ordre chronologique les innombrables rencontres des chouans avec les troupes régulières. Dans certaines relations, elles sont qualifiées pompeusement batailles. D’autres affirment qu’il n’y eut que des escarmouches. Sans doute, la vérité est-elle entre ces deux affirmations. Un des historiens de d’Andigné, l’abbé Crosnier, qui a eu ses mémoires sous les yeux, et à qui nous en devons un captivant résumé, raconte que ce partisan souleva son canton les 22 et 23 mai. « Il fit une brillante promenade militaire à Pouancé, à Craon. Le 28, il livrait à Cossé sa première bataille qui fut une victoire. Mais elle fut chaudement disputée: d’Andigné eut son cheval tué sous lui. La promenade militaire continua par Le Bourg-d’Iré, Candé, La Pouèze, Saint-Clément-de-la-Place avec des alertes et des attaques, ici ou là, contre des convois ennemis et contre les soldats du général Lamarque.» Il semble bien que ce fut là le caractère de cette campagne. Il n’y eut de bataille proprement dite qu’en préparation et sur le papier, pas davantage de concentration de corps ni d’opérations simultanées. La première affaire eut lieu à Aizenay en Vendée. Ce fut en réalité une déroute. Surpris, dans la nuit du 20 au 21 mai par le général Travot, le corps de Suzannet battit en retraite sans avoir combattu. À quelque distance de là, les bandes de Sapinaud dormaient. Elles ne se réveillèrent, au bruit de la fusillade, qu’alors qu’elles étaient déjà cernées de toutes parts. « Les paysans s’enfuirent, dit d’Autichamp, sans chercher à se défendre.» Dans cette affaire, M. de Charette fut grièvement blessé. Il mourut peu de jours après des suites de ses blessures. À ce moment, les Anglais étaient sans doute déjà fixés sur l’inutilité de la prise d’armes vendéenne et sur le sort auquel elle était destinée, car le 26 mai, le commandant de L’Astrée, qui était resté dans les eaux de Saint-Gilles après avoir débarqué des armes, écrivait à La Rochejaquelein que le revers que venait de subir l’armée royale le contraignait à obéir aux ordres primitifs qu’il avait reçus de retourner à Plymouth. «J’ai pris sur moi, ajoutait-il, d’après ma sollicitude pour votre sûreté personnelle, de rester deux jours de plus sur la côte, dans l’espérance que vous et vos amis pourrez me rejoindre.» Ainsi, la campagne commençait à peine et déjà la situation des chouans apparaissait comme désespérée. À Paris, on la jugeait autrement. Les troubles qui venaient d’éclater en Vendée n’étaient-ils pas le prélude d’une prochaine victoire du parti royaliste qui entraînerait tout l’Ouest, rouvrirait la France aux Bourbons et les ramènerait aux Tuileries? Cette question hantait bien des cervelles, tant était vivace encore le souvenir des anciennes insurrections vendéennes. Quoique quinze années se fussent écoulées depuis, ceux qui se rappelaient les exploits des chouans dans le passé prenaient au tragique leur nouvelle rébellion. Les royalistes s’en réjouissaient; les bonapartistes s’en alarmaient. L’Empereur appréciait plus justement la situation de l’Ouest. Grâce aux renseignements qu’il tenait de ses généraux et de sa police, il savait que les insurgés, dépourvus de toutes ressources, n’étaient pas redoutables. Mais pour les empêcher de le devenir il s’était vu contraint d’envoyer contre eux une petite armée. Au moment de s’engager dans une guerre extérieure dont sa couronne à peine reconquise était l’enjeu, il s’impatientait du péril que créait cette insurrection et de la nécessité qu’elle imposait de laisser en Vendée douze mille hommes qui lui eussent été si précieux dans la campagne qu’il allait entreprendre contre les alliés. De ces circonstances examinées et observées avec le soin qu’il apportait en toutes choses, Fouché, rappelé depuis quelques semaines au ministère de la Police, tira l’idée du stratagème auquel nous allons le voir recourir pour obliger les chouans à déposer volontairement les armes. Qui voulait-il servir en mettant à exécution ce projet? Napoléon ou Louis XVIII? Probablement ni l’un ni l’autre. Il n’aimait pas le roi et il ne croyait pas à la durée du pouvoir impérial ressuscité. -Toute l’Europe va lui tomber sur le corps, disait-il à M. Pasquier en lui parlant de Napoléon; il est impossible qu’il résiste; son affaire sera faite avant quatre mois. C’est donc surtout pour lui-même qu’il travaillait en entreprenant d’arrêter la guerre civile en Vendée. En prévision de la chute de l’Empereur et du retour du roi, il voulait se créer des titres à la bienveillance de celui-ci, se trouver en place au moment de sa rentrée et plus heureux qu’en 1814 devenir l’arbitre des résolutions qu’auraient à prendre, de concert ou contradictoirement, Louis XVIII et les alliés. Toute sa conduite durant les Cent-Jours s’inspira de ces désirs dont il ne pouvait d’ailleurs poursuivre la réalisation qu’avec une extrême prudence, pour ne pas éveiller les soupçons de Napoléon. Il y avait alors à Paris un brillant gentilhomme, ancien chouan, ayant servi dans les bandes royalistes comme chef d’état-major de Bourmont à l’armée du Maine. Il se nommait le comte de Malartic. Louis XVIII l’avait fait maréchal de camp. Resté à Paris après le retour de l’Empereur, il se préparait à aller combattre en Bretagne pour le roi quand, à l’improviste, Fouché qui le connaissait l’invita à venir le voir. C’était le 19 mai, au moment où arrivait à Paris la nouvelle de l’insurrection de l’Ouest. En d’autres temps, lors des complots du Consulat, Malartic n’avait eu qu’à se louer des bons procédés de Fouché. Leurs relations étaient restées cordiales. Il n’hésita donc pas à se rendre à son appel. -Vos amis sont fous! lui dit le ministre; qu’espèrent-ils en se soulevant? Vaincre Bonaparte? Ils n’y parviendront pas. Ils sont sans argent, sans armes, sans cohésion; ils sont divisés entre eux par des rivalités qu’un prince du sang royal pourrait seul contenir. J’ai à cet égard des renseignements positifs. Je vous les communiquerai. Dans l’état de détresse où se trouvent les rebelles, ils seront écrasés avant que les hostilités s’engagent aux frontières. Ce sera l’affaire de quelques jours à l’expiration desquels Napoléon pourra rappeler de Vendée les troupes qu’il y a envoyées et les faire passer en Belgique. Pensez-vous que ce soit là de la bonne politique? Ce n’est pas dans l’Ouest que peut se décider le sort de Napoléon. C’est dans le Nord. Ne serait-il pas plus sage de prévenir l’effusion du sang français, et de conserver au roi, dans la Vendée, des ressources qu’il sera bien aise d’y trouver à son retour et à la France des bras capables de la défendre? Malartic convint de la sagesse de cet avis. Alors, Fouché lui demanda d’aller les faire entendre aux chefs chouans. Avant d’accepter une mission aussi délicate, Malartic voulut consulter deux de ses amis: M. de Flavigny et M. de La Béraudière, qui se trouvaient à Paris. Il se rendit auprès d’eux. Il leur répéta l’entretien qu’il venait d’avoir avec le ministre de la Police. Ils furent frappés eux aussi par les raisons qu’avait données ce dernier. Sans se dissimuler les difficultés de la tâche qu’on leur demandait d’assurer, ils consentirent à s’en charger, mus à la fois par un patriotisme éclairé et un dévouement ardent au roi dont les représentants les plus autorisés encouragèrent leur résolution. Le 26 mai, les trois envoyés se mirent en route, munis de passeports que Fouché leur avait fait délivrer, d’une lettre qu’il leur avait écrite avant leur départ et d’une autre lettre pour les généraux et les préfets des départements de l’Ouest. Dans la première, Fouché disait à Malartic: «Je désire que vous vous rendiez dans l’Ouest avec M. de Flavigny et la Beraudière pour y conférer avec les chefs de l’insurrection. Le rétablissement de la monarchie ne dépend ni de leurs succès, ni de leurs revers. Tout combat dans l’Ouest est inutile; le sang versé est sans fruit pour la royauté. C’est dans le Nord que le sort de la France peut se décider. Je connais votre attachement et votre fidélité pour le roi; je ne pense pas que, dans aucun temps, on puisse vous reprocher les démarches que vous feriez pour pacifier l’Ouest. Le roi est trop éclairé pour ne pas apprécier les sentiments qui vous auront fait agir dans cette circonstance.» Dans la lettre destinée aux généraux et aux préfets, le duc d’Otrante, leur présentant ses envoyés, disait encore: «Je connais leurs dispositions. Je sais quelle est leur influence sur un parti qu’ils ont autrefois servi, et auquel ils peuvent aujourd’hui donner une direction telle que le Gouvernement retirera plus d’avantage de leur intervention que de l’emploi d’une force militaire plus impérieusement appelée contre les ennemis du dehors. Je vous prie, Monsieur le Général, de les entendre. Ils se concerteront avec vous sur les mesures les plus propres à pacifier, dans sa naissance, une insurrection que des actes de rigueur ne feraient que rendre plus redoutable.» En quittant Paris, les envoyés du duc d’Otrante ne se dissimulaient pas à quels soupçons allait les exposer leur démarche. Ils connaissaient l’esprit royaliste. Ils savaient à quelles défiances ils se heurteraient, quelles accusations les attendaient. Mais, forts des preuves données par eux de leur dévouement à la royauté, convaincus qu’ils accompliraient un acte patriotique, ils puisaient dans cette conviction le courage que nécessitait leur téméraire entreprise. Du reste, ils ne tardèrent pas à comprendre qu’en leur décrivant sous des couleurs lamentables l’état des pays insurgés Fouché ne les avait pas trompés. Ils s’étaient décidés à se rendre d’abord auprès du comte d’Autichamp. Tandis qu’ils cherchaient à le rejoindre, ils rencontrèrent plusieurs officiers royalistes. Tous leur tinrent le même langage, à savoir: que les moyens d’attaque et de résistance faisaient entièrement défaut. -Nous ne concevons pas, dit l’un d’eux, ce qui a pu porter nos chefs à donner le signal de l’insurrection avant l’arrivée des alliés. Nous sommes sans argent, sans munitions, sans armes, privés de tout. Notre perte est certaine si votre mission n’aboutit pas. IV Ils savaient donc à quoi s’en tenir quand ils se présentèrent au quartier général de M. d’Autichamp, à Tiffauges. C’était le 28 ou le 29 mai, alors que les chefs royalistes essayaient en vain de réparer les funestes effets du revers d’Aizenay. Dans ses mémoires, d’Autichamp donne à entendre qu’il traita assez dédaigneusement ceux qu’il appelle «les émissaires de l’astucieux ministre de la police» et qu’il les renvoya au marquis de La Rochejaquelein, général en chef. D’après les notes des envoyés, il ne semble pas que l’entrevue ait eu ce caractère hautain. Elle eut lieu en présence des officiers composant le conseil de d’Autichamp. Malartic et ses compagnons déclarèrent «qu’ils agissaient dans les intérêts du roi et de concert avec lui; qu’ils connaissaient les dispositions des puissances étrangères, que la Vendée s’était levée trop tôt; qu’elle serait écrasée avant que les hostilités fussent entamées à la frontière; qu’ils étaient porteurs de propositions avantageuses pour les pays insurgés et qu’il serait bon enfin de les mettre à profit, sauf à reprendre les armes un peu plus tard et avec plus de vigueur». Ils ajoutèrent, ce que d’Autichamp néglige de constater, mais ce qu’atteste une déclaration écrite de d’Andigné, que si les chefs des armées royales jugeaient convenable de continuer les hostilités, ils viendraient se réunir à eux aussitôt. Les officiers présents parurent favorables aux propositions de Fouché. D’Autichamp invita les envoyés à en faire part aux autres chefs. Ils se rendirent à Touvois où ils rencontrèrent Suzannet et Sapinaud. Les choses se passèrent là comme au quartier général de d’Autichamp. Le désastre d’Aizenay disposait les officiers vendéens à accueillir des ouvertures qui, dans leur pensée, devaient aboutir à une suspension d’armes. Mais au marquis de La Rochejaquelein seul appartenait le droit de décider. Or, La Rochejaquelein était hostile à toute tentative d’arrangement. La veille, dans un conseil auquel assistaient Suzannet et Sapinaud, il l’avait déclaré. En dépit de l’affaire d’Aizenay et du départ des navires anglais, il croyait encore à la possibilité de continuer la guerre. Il voulait même la porter dans le Marais entre Bourbon-Vendée et Nantes, bien que ses lieutenants lui eussent fait observer que dans ce pays plat et ouvert, où les Vendéens, jadis, avaient été toujours battus, il serait plus exposé aux attaques de Travot et de Lamarque. Le 31 mai alors que de tous les côtés éclatait la preuve de l’avortement de cette folle insurrection, il ordonnait à d’Autichamp de se réunir à lui. «Il y a sur la côte, disait-il, six gros bâtiments et trois plus petits chargés pour nous» -affirmation que la lettre du commandant de L’Astrée, citée plus haut, semblait démentir. D’Autichamp n’obéit pas à l’ordre qui lui était donné. Ses bandes, comme celles de Suzannet et de Sapinaud, refusaient de suivre La Rochejaquelein dans le Marais, «craignant d’y trouver un tombeau». Le généralissime, livré à ses propres forces et se dérobant à l’entrevue que sollicitaient de lui Malartic et ses compagnons, poursuivit seul ses opérations, après avoir destitué et remplacé ses lieutenants rebelles qui d’ailleurs refusèrent de reconnaître ses pouvoirs et d’abandonner leur commandement. Désormais, tout n’allait plus être, dans cette malheureuse campagne, que désordres, indiscipline, contradictions, rivalités. Tandis que Lamarque et Travot, profitant de leurs avantages, activaient leur marche et précipitaient leurs coups, l’armée royale s’affaiblissait d’heure en heure par suite des désertions qui maintenant s’y produisaient sans relâche. Pendant ce temps, Malartic, La Béraudière et Flavigny continuaient leurs démarches. Ne pouvant, à cause de l’éloignement, se rendre dans le Morbihan où commandait le général de Sol de Grisolles, ils lui écrivirent. Ce vieux chouan, héros vieilli des guerres anciennes, grisé par quelques succès remportés sur la petite garnison de Vannes, ne voulait pas entendre parler de pacification. Tout fier de tenir les troupes impériales en respect, il répondit aux envoyés de Fouché: «J’ai reçu, Messieurs, la lettre que vous m’avez écrite. Je ne crois pas devoir faire aucune réponse relative à l’objet qu’elle traite. C’est aussi l’opinion des principaux chefs qui servent avec moi.» Les envoyés furent plus heureux avec d’Andigné. Il leur répondit: «Si le gouvernement veut de bonne foi faire cesser les troubles qui menacent de désoler l’ouest de la France, il faut traiter les différents partis d’une manière égale et se mettre tous à sa place, de manière à ce que personne ne soit mécontent. Tandis que les fédérés seront sous les armes, on ne peut nous demander de rentrer dans nos foyers, et si on les laisse en armes, il faut aussi que nous ayons quelques forces qui garantissent notre sûreté.» Il énumérait comme suit les conditions préalables d’un traité de paix: 1° changement des préfets dans les départements où opéraient les royalistes; 2° une déclaration qu’aucun serment ni soumission ne seraient exigés des habitants de ces départements; 3° garantie donnée aux fonctionnaires qui s’étaient ralliés aux royalistes que leurs emplois leur seraient conservés; 4° remise temporaire des impôts à titre de dédommagements pour les réquisitions opérées; 5° garantie donnée aux royalistes pour leur sûreté et la conservation de leurs propriétés; 6° amnistie pour les déserteurs et dispense pour les habitants de l’Ouest de former une garde nationale; 7° maintien aux chefs royalistes d’une autorité suffisante à assurer leur existence; 8° payement des sommes nécessaires au licenciement des armées royales. D’Andigné estimait cette somme à trois cent mille livres. Il terminait en demandant une suspension d’armes, sans laquelle les négociations seraient impossibles. Suzannet, qui écrivit aussi à Malartic, était moins explicite, mais aussi énergique dans ses prétentions. «Nous devons d’abord déclarer, disait-il, que dans aucun cas, pour la présente guerre, nous ne fournirons point d’hommes pour l’armée active ni pour la garde nationale. Nous n’avons point d’argent à raison du défaut de commerce; nous avons donné des bons sur le Trésor royal. Beaucoup d’anciens officiers royalistes ont été arrêtés avant les hostilités. Plusieurs autres points demandent une discussion. J’ai vu MM. de Sapinaud et d’Autichamp, ils pensent comme moi. M. de Larochejacquelein est éloigné de nous. Nous n’avons eu aucun rapport depuis quelques jours avec les chefs de la rive droite de la Loire. Dès lors, nous ne pouvons prendre aucun parti, parce que nous nous sommes tous promis de ne jamais nous abandonner, ni de traiter les uns sans les autres, quelles que soient les chances de la guerre. Nous saurons vaincre ou périr ensemble.» Il résulte de ce langage que les royalistes exigeaient avant tout un armistice. Mais cet armistice, le général Lamarque, instruit de leur faiblesse, était résolu à le leur refuser. Aux forces régulières qu’il conduisait contre eux, il avait réuni des gardes nationaux, des fédérés, des paysans armés. Il se disait sûr d’en finir rapidement avec l’insurrection. Il ne voulait pas arrêter les hostilités. Ce fut à grand’peine que les envoyés de Fouché obtinrent de lui qu’il demanderait des ordres au ministre de la Guerre. Eux-mêmes se rendirent à Paris pour en activer l’expédition. En attendant leur retour, Lamarque transporta son quartier général à Nantes, se jeta en Vendée, traqua de tous côtés les royalistes. Ce fut alors une succession de surprises et de rencontres dans lesquelles ceux-ci furent constamment battus. Elles coûtèrent en outre la vie à Louis de La Rochejaquelein et au comte de Suzannet. Le premier périt le 4 juin au Pont des Mathes, le second à Rocheservière, le 20 du même mois. À cette date, Malartic, La Béraudière et Flavigny, revenus de Paris depuis plusieurs jours, négociaient avec le général Lamarque pour amener une suspension d’armes entre lui et les chefs royalistes parmi lesquels Sapinaud avait succédé à La Rochejaquelein dans le commandement supérieur. Les bases sur lesquelles Lamarque était autorisé à traiter se résument comme suit: amnistie pleine et entière pour le passé; droit pour les chefs royalistes de passer à l’étranger et de vendre leurs propriétés, ou d’habiter la France en donnant leur parole d’honneur de n’employer leur influence que pour le maintien de la paix; mise en liberté de tous les individus détenus pour avoir pris part à l’insurrection; dispense de conscription dans les départements de l’Ouest pendant toute l’année 1815; dégrèvement des impôts pour la même année; admission des royalistes aux fonctions et emplois. Un article spécial assurait aux négociateurs une récompense pour avoir contribué à la pacification. Mais il fut supprimé sur leur demande. Il était dit enfin dans ce projet de traité que l’Empereur s’en rapportait à la loyauté des signataires pour la remise des armes et des munitions de guerre débarquées par les Anglais. Par ces conditions si honorables pour les Vendéens, on peut juger combien était ardent le désir que nourrissait l’Empereur d’en finir avec les troubles de Vendée et de rentrer en possession de quelques milliers d’hommes immobilisés dans l’Ouest. Mais ce désir, les chefs chouans ne le partageaient pas au même degré. Soit qu’ils eussent l’espoir d’une diversion prochaine par suite des événements extérieurs, soit que leurs incertitudes fussent occasionnées par la rareté de leurs communications et leur défaut d’entente, ils semblaient vouloir retarder sans cesse les pourparlers. Lamarque, de son côté, s’obstinait à ne pas désarmer; ses troupes ravageaient le pays. Le 15 juin, il écrit de Challans à Malartic: «Je désire autant que vous la pacification. . . Je ne puis pas arrêter la marche de mes colonnes et un mouvement combiné. Mais, au premier mot que ces Messieurs veulent traiter, toutes les hostilités cesseront. Soyez sûr que prévenir l’effusion du sang français est toute mon ambition.» Le 20 juin, après l’affaire de Rocheservière, où Suzannet fut tué, il parut disposé à prendre une attitude moins intraitable. Il envoya à chaque chef vendéen une lettre de pacification. «C’est du champ de bataille de Rocheservière, où il n’a été versé que du sang français, et au moment où il me serait facile de suivre mes succès, que je vous propose de nouveau de donner la paix aux départements de l’Ouest. Militaire, je ne vous offrirai que des conditions compatibles avec l’honneur et qui concilieront vos intérêts et ceux de la patrie. Il est impossible que l’on vous trompe sur les événements. Une dépêche télégraphique que m’a transmise le général Charpentier, et qui m’est parvenue au moment où nous nous battions ensemble, m’annonce que l’Empereur a passé le 15 la Sambre, écrasé l’avant- garde prussienne et que, le 16, il a remporté une victoire complète sur les armées réunies de Blücher et de Wellington. Je vous garantis ces nouvelles sur ma foi militaire.» Sapinaud, d’Autichamp et Auguste de La Rochejaquelein reçurent cette lettre à Cholet. Elle ne laissait aucun doute sur les intentions de Lamarque. Il allait marcher en avant, continuer la guerre avec plus de vigueur si ces offres était repoussées. Les chefs royalistes cependant tâchèrent encore de gagner du temps en alléguant de nouveau la difficulté de communiquer entre eux. «Le délai que vous me demandez, leur répondit Lamarque, semble annoncer que vous n’avez pas le désir sincère de faire la paix. Je vous envoie le traité dont vous avez vous-mêmes réglé les conditions. Je marche; il ne tient qu’à vous d’arrêter mes colonnes en renvoyant le traité signé.» Cet ultimatum est daté du 23 juin. Le lendemain 24, Sapinaud acceptait les bases du traité. Il fut signé en son nom à Cholet, le 26, par trois officiers. D’Autichamp absent avait envoyé déjà son acceptation. D’Andigné refusa la sienne, quand elle lui fut demandée par Lamarque le 1er juillet. C’était dix jours après Waterloo. «Je ne peux renoncer au roi, dit-il, au moment où peut-être il fait son entrée à Paris.» À ce moment, la mission confiée par Fouché à Malartic avait pris fin, par suite de l’abdication de l’Empereur et du retour de Louis XVIII. Dans la suite, Malartic fut vivement attaqué pour avoir accepté cette mission. Mais, parmi ses défenseurs, au premier rang, il trouva le roi lui-même, le comte d’Artois et ses fils. Loin de le blâmer, ils l’approuvaient d’avoir tout tenté pour étouffer, dès sa naissance, une insurrection qui, dans les circonstances où elle fut entreprise, ne pouvait réussir et qui parut justifier les exactions dont furent victimes pendant les Cent-Jours les départements où elle avait éclaté. Quant à Fouché, il déclarait, dès lors, n’avoir agi que dans l’intérêt du roi. Conformément à ses prévisions, il était devenu ministre de la Police de Louis XVIII, après l’avoir été sous Napoléon, singulier spectacle offert à l’Europe et qui arrachait à Wellington ce cri significatif: -Quelles gens que ces Bourbons! Il est plus facile de leur faire accepter un régicide qu’une idée raisonnable. Telle fut l’insurrection de 1815, la dernière prise d’armes des royalistes de l’Ouest. Dans son organisation et ses effets, elle ressemble si peu aux guerres épiques de la chouannerie que, bien qu’elle s’y rattache par les grands souvenirs que rappellent les noms de ceux qui la commandèrent, elle n’apparaît dans l’histoire que comme un point perdu, un épisode oublié dont il n’y aurait pas même lieu de faire mention si trois généraux vendéens: Charette, Louis de La Rochejaquelein et Suzannet n’y avaient trouvé la mort. À la même époque, une tentative fut faite par les chouans de Normandie. Le général duc d’Aumont, commandant la quatorzième division militaire formée des départements du Calvados, de l’Orne et de la Manche, s’était, dès le retour de Napoléon, réfugié à Jersey. Dans le courant de juin, il entreprit de débarquer sur les rives normandes avec un petit corps de volontaires composé de cent trente-trois officiers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs anciens compagnons de Frotté et notamment Michelot-Moulin. Ce dernier avait demandé avec instance l’autorisation de les précéder en Normandie. Il se faisait fort d’y lever facilement un corps de trois mille hommes. L’autorisation qu’il sollicitait lui fut refusée. Le duc d’Aumont, au moment de débarquer, n’accueillit pas mieux l’avis de Michelot-Moulin, en ce qui concernait le choix du point de débarquement. Ce dernier aurait voulu qu’on abordât entre Coutances et Avranches, en plein Bocage normand, contrées accidentées et boisées propres à la défense comme à l’attaque où il serait facile aux chouans de déjouer les efforts des troupes chargées de les combattre. Au point que désignait Moulin qui connaissait le pays, le duc d’Aumont préféra la côte plate et découverte qui s’étend entre Caen et Bayeux. Il vint s’y briser contre les troupes envoyées à sa rencontre. C’en eût été fait de lui et de ses volontaires, si la nouvelle de la déroute des armées impériales à Waterloo n’eût paralysé l’élan des soldats qui barraient le chemin aux insurgés. Accueillis par une vive fusillade, les royalistes ne durent leur salut qu’au dévouement de la garde nationale de Bayeux. Ils se dispersèrent après avoir été sauvés par celle-ci. Quelques jours après, le roi étant remonté sur son trône, tout rentra dans l’ordre en Normandie comme en Bretagne. L’effervescence qu’avaient allumée dans ces provinces tant d’émouvants événements serait rapidement tombée si aux chouans n’avaient succédé les Prussiens. Arrivés à Nantes et à Rennes, ils se répandaient par toute la contrée, exigeants, impérieux, frappant les communes de réquisitions sans mesure, vivant sur le pays qu’ils ruinaient. Dans ces circonstances, les chefs vendéens se souvinrent qu’ils étaient Français. Le 3 juillet, Sapinaud, d’Andigné, Auguste de La Rochejaquelein offrirent au général Lamarque leur concours pour l’aider à chasser ces étrangers qui, venus en amis, à ce qu’ils prétendaient, se conduisaient en ennemis. Quelques jours plus tard, ils renouvelèrent leur proposition. Le bruit s’étant répandu que les alliés allaient morceler le territoire, ils se déclarèrent prêts à s’unir aux débris des légions impériales pour empêcher le démembrement de la France. Des offres analogues arrivèrent de tous les pays de l’Ouest au maréchal Davout, qui commandait l’armée de la Loire. Il le constatait dans une proclamation, en date du 11 juillet, adressée à ses troupes. Après avoir rappelé les démarches des généraux vendéens, il ajoutait: «Soyons Français comme eux.» Notes. (1) Je n’ai cru devoir parler qu’en passant, au cours des récits qui suivent, de l’affaire de la machine infernale et de la conspiration de Georges. Je compte consacrer à ces tragiques événements un volume spécial. (2) Cet entretien est reconstitué d’après les souvenirs du marquis d’Andigné, dont la publication est prochaine et dont un opuscule de l’abbé Crosnier (Angers 1893) nous a donné un avant-goût. (3) Des pièces relatives à cette affaire, il ne reste aux Archives que de rares fragments. (4) Les relations de Bonaparte et de Chatillon restèrent confiantes, ainsi que le prouve une gratification accordée à ce dernier le 20 juin 1803. J’ai trouvé aux Archives une lettre de lui au Grand Juge, par laquelle il charge son parent, M. d’Orvault, de toucher la somme. Il le prie de remercier le premier Consul: «Il me trouvera digne de l’estime dont il a bien voulu m’honorer et dont il m’a donné tant de marques. Rien n’attache plus un honnête homme que la confiance qu’on lui témoigne. Il regarde comme une lâcheté d’en abuser.» (5) Nous n’en citerons qu’un exemple. Deux chouans, les frères Pelletier, désolaient par leurs méfaits les départements de l’Eure, de l’Orne et du Calvados. Quand on se décida à les poursuivre, on mit sur pied plusieurs brigades de gendarmerie et un fort détachement d’infanterie. Ils soutinrent durant plus de deux heures le choc de ces troupes, tuèrent six hommes et en blessèrent deux. Finalement, un seul des deux frères se rendit quand sa maison fut en feu. L’autre se tua. Celui qui avait été capturé mourut sur l’échafaud. La police distribua plus de cent louis à ses codétenus avec l’espoir qu’ils obtiendraient de lui des révélations. Il n’en fit pas une seule. (Archives nationales.) (6) Il n’existe d’autre trace de son procès et de son exécution qu’une mention laconique. Le comte de Martel, dans ses études sur cette époque, cherche à établir que Margadel fut exécuté uniquement parce que Bonaparte voulait intimider les chouans en frappant l’un d’eux. Il avait désigné d’Andigné et Suzannet. Mais Fouché, qui avait promis à Bourmont de ne pas attenter à leurs jours, leur aurait substitué Margadel. Je n’ai retrouvé aucune preuve de ces dires. (7) Né en Lorraine, avait été officier sous la monarchie, servit ensuite dans les bandes de Louis de Frotté. Ce fut le plus audacieux et le plus infatigable des conspirateurs et aussi le plus heureux, car, bien qu’il se fût vingt fois exposé, il échappa toujours à la police. C’est lui qui, se trouvant en Normandie en 1808, disait: «Je serais déshonoré si Bonaparte venait ici impunément, moi y étant.» Sous la Restauration, il fut lieutenant général. (8) Voir, plus loin, le récit de cette affaire. (9) Ces détails, extraits des Archives du Doubs, ont été publiés dans les Archives Franc-Comtoises, par M. Lieffroy. (10) Publiés par la Société d’histoire contemporaine. (11) Exécuté à Vannes, le 4 janvier 1805. Il avait fait, avec Georges, les campagnes de la chouannerie. Livré par un de ses amis, il fut arrêté au moment où il tentait de s’enfuir pour passer en Angleterre. Gravement blessé au moment de son arrestation, on dut le porter au Conseil de guerre et sur le lieu du supplice. (12) Un de ses frères était évêque de Saint-Brieuc, l’autre général aide de camp de l’Empereur. Napoléon disait d’eux: «Ces Caffarelli sont des fanatiques d’honneur.» (13) Quoique la plupart des historiens qui ont parlé de lui l’appellent le baron d’Aché, il était vicomte. J’ai sous les yeux la copie d’une supplique adressée, le 5 février 1825, par sa veuve à Charles X, à l’effet de solliciter une indemnité pour toutes les pertes qu’elle et son mari avaient subies sous le Consulat et l’Empire, en servant la cause royale. Cette requête est signée: De Roquefeuil, vicomtesse d’Aché. (14) L’un d’eux lui écrivait: «On dit que lorsqu’on vous a vue c’est comme si l’on avait pris un poison lent qui conduit au trépas. Votre taille est celle de Calypso, votre figure celle de Phryné ou de Vénus et votre esprit celui de Melpomène ou de Thalie.» (15) Indépendamment des documents d’Archives, nous avons consulté pour cette partie de notre étude les Mémoires inédits de d’Andigné et de d’Autichamp ou du moins les fragments qu’en ont publiés l’abbé Crosnier (Angers, 1893) et M. D’Availles (Niort, 1890). Nous devons aussi de précieux renseignements au comte de Malartic, détenteur des papiers de son grand-père, et une intéressante communication au comte Du Chaffault, héritier de cette famille Du Chaffault, dont huit membres périrent en Vendée. Source: http://www.poesies.net