Poésies En Vers. (1890) Par Georges Éphraïm Mikhaël. (1866-1890) (D'après L'édition Lemerre, 1890) TABLE DES MATIERES Notice. POESIES Rêves Et Désirs. Dimanches Parisiens. Réminiscences Epiques. La Cène. Clair De Lune Mystique. Effet De Soir. L'Automne. Tristesse De Septembre. L'Âme Mièvre. Paysage. L'Heure Grise. Crépuscule Pluvieux. Lueurs. L'Hiérodoule. Impiétés. La Dame En Deuil. Infidélités. Acte De Contrition. Le Trésor. Conseil Du Soir. La Reine De Saba. Siegfried. Les Vieillards. Le Mage. L'Étoile Du Berger. L'Étrangère. Le Cor Fleuri. La Bonne Fenêtre. L'Angelus. Je disais. . . Florimond. L'Ile Heureuse. À Celle Qui Aima Le Cloître. FRAGMENTS ET EBAUCHES DE POESIES Prologue Pour Une Comédie Enfantine. La Forêt Sacrée. La Mort Des Amazones. Les Navires Epris Du Large. . . J’ai vécu dans mon rêve. . . C’est un soir. . . Le ciel, ce soir. . . Note. Notice. Éphraïm Mikhaël (Georges Éphraïm Mikhaël) est né à Toulouse le 26 juin 1866. Il commença ses études au lycée de Toulouse et les termina à Paris au lycée Condorcet, où il était entré en 1881. Licencié ès-lettres, ancien élève de l’École des Chartes, archiviste-paléographe, il fut attaché à la Bibliothèque Nationale. Ses premières oeuvres parurent dans La Basoche (Bruxelles, 1884-1886), La Pléiade (Paris, 1886), La Jeune France (Paris, 1886-1887). Sous le titre L’Automne, il a réuni les poèmes compris dans la présente édition entre les pièces intitulées L’Automne et Conseil du Soir, inclusivement. En 1888, il écrivit, en collaboration avec M. Bernard Lazare, une légende dramatique en trois actes, La Fiancée de Corinthe. Il fit représenter au Théâtre Libre, le 10 décembre 1888, une féerie en un acte, Le Cor fleuri. En 1889, le jury du concours de poésie institué par L’Écho de Paris lui avait, à l’unanimité, décerné le premier prix pour le poème intitulé Florimond. En outre, des poésies, des poèmes en prose et des articles de critique ont paru dans diverses revues, et les poèmes en prose La Captive, Le Magasin de Jouets, La Jonque, Royauté, Miracles, L’Évocateur, Le Solitaire, ont été traduits en anglais par M. Stuart Merrill et publiés dans le recueil Pastels in prose. Enfin Ephraïm Mikhaël laisse un drame lyrique inédit, Briséis, écrit en collaboration avec M. Catulle Mendès. Il est mort le 5 mai 1890. Il est mort tôt, trop tôt pour ceux qui l’aimèrent, trop tôt pour l’art; mais cet être doux et bon, à qui jamais nous ne connûmes d’inimitiés, était de ceux- là, les justes, à qui Dieu veut épargner les douloureuses luttes, les injures et les haines, les mille tourments qui assaillent notre vie. Semblable à ce SOLITAIRE qu’il a si magnifiquement suscité, il a vu, un soir d’été, briller dans les empyrées « la lumière des yeux fraternels. » Toujours le pressentiment de cette mort prématurée Vavait hanté; il apparaît sans cesse en ses vers qu’agite une intense et frissonnante mélancolie, et le prophétique cri a jailli un jour de ses lèvres: Mais je n’endormirai jamais mon âme triste Dans la sérénité des rêves accomplis. Et cela fut ainsi. Il est parti! Il est allé ailleurs achever son rêve, son beau rêve de pur artiste et de divin poète. Lui qui sut les mots « couleur de ciel, d’aurore et de printemps, » et ceux aussi que teintent les crépuscules moroses, qu’assombrissent les funèbres nuits; lui qui connaissait les rhythmes berceurs et tendres et les rhythmes glorieux et les rhythmes tragiques, il les profère désormais par ces cieux auxquels il croyait, et peut-être le faut-il envier, car il est maintenant initié aux ineffables paroles. Ce n’est pas à nous, ses amis, qu’il appartient de l’apprécier, de le juger; nous ne pouvons qu’attester ici notre fraternelle et profonde admiration pour son oeuvre. Nous ne voulons même pas prendre l’inutile soin d’affirmer son absolue originalité. Ceux qui, après nous, répéteront La Dame en deuil, Le Mage, L’Étrangère, tant d’autres merveilleux poèmes, l’affirmeront après nous. Et si, comme nous, ils aiment la poésie, s’ils sont parmi les fervents du verbe, ils sentiront leur âme étreinte de poignante tristesse, en songeant que celui qui évoqua la nocturne dame déprise, l’hiérophante hautain et l’idéale vierge, n’est plus déjà. POESIES Rêves Et Désirs. Comme un bruit très lointain des cloches et des vagues J’entends dans mon Esprit chanter des rhythmes vagues; Je rêve des sonnets divinement sculptés Et des strophes dansant, langoureuses almées, Un pas lascif, et des vers pleins de voluptés, Des vers câlins, ayant le son de voix aimées. J’aime ces sons lointains, ces poèmes rêvés, Et je voudrais finir ces vers inachevés Qui fantastiquement passent dans mes pensées, Et pendant de longs jours j’écoute avidement Les rhythmes inconnus des strophes commencées Chanter en moi, comme un bizarre bercement. Je cherche. Et la Beauté vague, aux formes troublantes Que je vêts du manteau des rimes rutilantes, Perd sa divinité subtile entre mes mains: Mes vers ne valent pas les vers rêvés: l’idée, Lorsque je l’ai saisie entre mes bras humains, N’a plus son charme amer de vierge impossédée. Je sens ainsi toujours, idéaux ou charnels, Vivre au fond de mon coeur les désirs éternels, Et chacun d’eux, désir d’amant, désir d’artiste, Pourra s’éteindre ainsi que les soleils pâlis Mais je n’endormirai jamais mon âme triste Dans la sérénité des rêves accomplis. Nul poème achevé, nulle douce amoureuse Ne remplira jamais de somnolence heureuse Mon coeur que rien n’apaise et que rien n’assouvit. Car après tous mes vers et toutes mes étreintes, Indicible et profond, dans mon Ame survit Le Regret des Désirs morts et des Soifs éteintes. Dimanches Parisiens. Sous le ciel gris lavé d’opale Et qu’un soleil aux rayons lents Poudre d’or vaporeux et pâle, Elles vont à pas nonchalants; Roses de froid sous les voilettes Elles passent, laissant dans l’air Une senteur de violettes Mourantes, et de blonde chair. Elles ne vont ni vers l’église Où, sur les mystiques autels, L’encens qui monte symbolise L’élan des esprits immortels; Ni vers les discrètes alcôves Où le mousseux déroulement Des rideaux jusqu’aux tapis fauves Ruisselle langoureusement. Sur les promenades banales Elles vont montrer leurs velours Et les richesses hivernales Des manteaux orgueilleux et lourds. Elles passent, frêles poupées Aux yeux cruellement sereins, Adorablement occupées A bien cambrer leurs souples reins, A faire entrevoir leur chair d’ambre Et leurs cheveux d’or blond ou roux, Et, sur le verglas de Décembre, Leur robe a de royaux froufrous. Mais le long dimanche, plus triste Que les plus monotones nuits, Dans leurs yeux de froide améthyste A mis la fièvre des ennuis. Ô Promeneuses des jours blêmes D’hiver et des dimanches longs, Nous, les chiffonneurs de poèmes, Mignonnes, nous vous ressemblons, Et, sans Amour et sans Prières, Nous allons montrer, indolents, Notre manteau de Rimes fières Qui fait des froufrous insolents. Mais un Ennui vague ensommeille Notre marche lente à travers Une vie égale, et pareille Aux dimanches gris des hivers. Réminiscences Epiques. Je préfère aux beautés des Artémis divines Le corps mièvre et danseur des filles de Paris; J’aime les yeux rieurs et les voilettes fines, Les contours estompés par la poudre de riz. J’aime l’ambre et le musc plus que l’antique myrrhe; Pour moi, la nudité des nymphes ne vaut pas Une robe moulant un beau corps, et j’admire Les chers souliers nerveux qui font de petits pas. Et comme les froufrous des vêtements de femmes, Comme l’odeur des fleurs mortes entre les seins, J’aime tous les petits frissons des frêles âmes Et le subtil parfum des poèmes malsains. Et pourtant dans les jours de tristesse secrète, Tout plein de vague rêve et de désirs plaintifs, Je songe aux temps anciens et rudes; je regrette Le bonheur animal des géants primitifs. Je regrette le temps formidable des luttes Contre les loups nombreux et les vieux sangliers, Et les combats sans fin livrés autour des huttes, Et les accouplements au fond des grands halliers. Je regrette le temps des batailles épiques, L’âge superbe où l’homme énorme ne songeait Qu’à rougir dans le sang vermeil de fières piques, Où nul amour sourd et profond ne le rongeait. Quand je suis au milieu d’arbres au vaste torse, Une odeur de géant est dans l’air que je bois, Et dans ma nostalgie immense de la force, Je suis humilié de la splendeur des bois, Ainsi qu’aux temps rieurs des mignonnes marquises, Plus d’une, s’en allant par les champs en travail, Rêvait, pour son corps las de voluptés exquises, L’amour d’un paysan au robuste poitrail. Aussi, bien qu’adorant la grâce maniérée, Les parfums corrompus, les vers voluptueux, Je songe à vous, et vous envie, ô fils de Rhée, Le brutal paradis des taillis monstrueux. La Cène. (1885) Or maintenant, au fond du Palais ineffable, Qui pour tapis a les espaces constellés, Innombrables, autour de la Divine Table Les Poètes des temps futurs sont assemblés. Avant qu’ils n’aillent par le Portique superbe De l’Avenir se disperser dans l’univers, Le Maître a convié pour la Cène du Verbe Ceux qui doivent porter aux nations les Vers. Le Maître, revêtu d’un manteau d’hyacinthe, Trône à leur table; et, pour leur soif et pour leur faim, Leur donne comme Christ la communion sainte Sous l’espèce du pain symbolique et du vin: « Prenez, dit-il, ô mes amis et mes apôtres, Le pain qui rend fécond et le vin qui rend fier; Pour que le Verbe issu de mon âme aille aux vôtres, Prenez, mes fils, ceci c’est mon sang et ma chair! » Clair De Lune Mystique. Ce soir, au fond d’un ciel uniforme d’automne, La lune est toute seule ainsi qu’un bâtiment Perdu sur les déserts marins, et lentement Vogue dans l’infini de la nuit monotone. Ce n’est pas la clarté des monotones nuits Brillantes d’or fluide et de brume opaline; Mais le ciel gris est plein de tristesse câline Ineffablement douce aux coeurs chargés d’ennuis. Chère, mon âme obscure est comme un ciel mystique, Un ciel d’automne, où nul astre ne resplendit, Et ton seul souvenir, ce soir, monte et grandit En moi, comme une lune immense et fantastique. Chère, nous n’avons pas été de vrais amants: C’est par caprice et par ennui que nous nous prîmes, Et pourtant, j’ai voulu te façonner des rimes, Bijoux sacrés, ayant d’étranges chatoîments. C’est qu’au fond de mon coeur mystérieux d’artiste, Le souvenir de ton amour pâle et banal Verse tomme le ciel en un bois automnal Un reflet alangui de clair de lune triste. Effet De Soir. Cette nuit, au-dessus des quais silencieux, Plane un calme lugubre et glacial d’automne. Nul vent. Les becs de gaz en file monotone Luisent au fond de leur halo, comme des yeux. Et, dans l’air ouaté de brume, nos voix sourdes Ont le son des échos qui se meurent, tandis Que nous allons rêveusement, tout engourdis Dans l’horreur du soir froid plein de tristesses lourdes. Comme un flux de métal épais, le fleuve noir Fait sous le ciel sans lune un clapotis de vagues. Et maintenant, empli de somnolences vagues, Je sombre dans un grand et morne nonchaloir. Avec le souvenir des heures paresseuses Je sens en moi la peur des lendemains pareils, Et mon âme voudrait boire les longs sommeils Et l’oubli léthargique en des eaux guérisseuses Mes yeux vont demi-clos des becs de gaz trembleurs Au fleuve où leur lueur fantastique s’immerge, Et je songe en voyant fuir le long de la berge Tous ces reflets tombés dans l’eau, comme des pleurs, Que, dans un coin lointain des cieux mélancoliques, Peut-être quelque Dieu des temps anciens, hanté Par l’implacable ennui de son Éternité, Pleure ces larmes d’or dans les eaux métalliques. L’Automne. À Rodolphe Darzens. Le parc bien clos s’emplit de paix et d’ombre lente: Un vent grave a soufflé sur le naïf orgueil Du lys et la candeur de la rose insolente; Mais les arbres sont beaux comme des rois en deuil. Encore un soir! Des voix éparses dans l’automne Parlent de calme espoir et d’oubli; l’on dirait Qu’un verbe de pardon mystérieux résonne Parmi les rameaux d’or de la riche forêt. Au dehors, par delà mon vespéral domaine, La terre a des parfums puissants et ténébreux; Dans les vignes, le vent vibrant de joie humaine Disperse des clameurs de vendangeurs heureux: C’est l’altière saison des grappes empourprées Des splendeurs de jeunesse éclatent dans les champs. Si j’allais me mêler aux foules enivrées De clairs raisins et si j’allais chanter leurs chants? Je suis las à présent de mes rêves stériles Que j’ai gardés comme un miraculeux trésor. Je hais comme l’amour mes fiertés puériles Et la rose de deuil comme la rose d’or. L’Ennui, rhythme dolent de flûte surannée, L’Orgueil, vulgaire choeur d’inutiles buccins, Ne vont-ils pas mourir avec la vieille année Dans le soir bourdonnant de rires et d’essaims? D’invisibles clairons dans l’Occident de cuivre M’appellent vers la vigne et les impurs vergers; Je veux aussi ma part dans le péché de vivre; Seigneur, conduisez-moi parmi les étrangers! Pourtant tu sais, ô coeur épris de blond mystère, Qu’au pays triomphal des treilles et des vins Veille le dur regret de la forêt austère: Tu pleurerais de honte en leurs sentiers divins. N’écoute pas le cri lointain qui te réclame, Les conseils exhalés dans la senteur des nuits. Tu sais que nul baiser libérateur, mon âme, Ne rompt l’enchantement de tes subtils ennuis. Laisse les vendangeurs en leurs mauvaises vignes, Tu ne t’enivres pas des vins de leur pressoir: Contemple les lueurs candides des grands cygnes Glissant royalement sur les lacs bleus de soir. Et dans le jardin pur de floraisons charnelles Regarde croître l’ombre avec sérénité, Tandis qu’au ciel, des mains blanches et fraternelles Font dans le crépuscule un geste de clarté. Tristesse De Septembre. À madame Élisabeth Dayre Quand le vent automnal sonne le deuil des chênes, Je sens en moi, non le regret du clair été, Mais l’ineffable horreur des floraisons prochaines. C’est par l’avril futur que je suis attristé; Et je plains les forêts puissantes, condamnées A verdir tous les ans pendant l’éternité. Car, depuis des milliers innombrables d’années, Ce sont des blés pareils et de pareilles fleurs, Invariablement écloses et fanées; Ce sont les mêmes vents susurrants ou hurleurs, La même odeur parmi les herbes reverdies, Et les mêmes baisers et les mêmes douleurs. Maintenant les forêts vont s’endormir, raidies Par les givres, pour leur sommeil de peu d’instants. Puis, sur l’immensité des plaines engourdies, Sur la rigidité blanche des grands étangs, Je verrai reparaître à l’heure convenue -- Comme un fantôme impitoyable -- le printemps; Ô les soleils nouveaux! la saison inconnue! L’Ame Mièvre. À Camille Bloch. Maintenant j’ai revu les moissons oubliées, Et, dans la paix des soirs pleins de saines senteurs, Les rudes moissonneurs, près des gerbes liées, Croisant leurs bras avec des gestes de lutteurs. Maintenant j’ai revu les forêts et les plaines Et j’ai marché dans les pâturages herbeux; Ma gorge a respiré les puissantes haleines Qui montent du sol roux blessé par les grands boeufs. Mais, comme un empereur parmi les foules viles, Je suis passé dans la campagne, indifférent; Car toujours, en mon coeur, l’impur amour des villes Chantait plus haut que la forêt et le torrent. Dans les routes des bois et dans les fraîches sentes, Les augustes frissons des vieux arbres hautains Ne me faisaient songer qu’à des robes absentes, Et les ciels me faisaient regretter les satins. Quand un vent balsamique arrivait des vallées, J’avais des souvenirs pervers de parfums lourds; Et les soleils épars dans les nuits constellées N’étaient pour moi que des bijoux sur du velours. Paysage. À Madame Robert Caze. Voici la bonne paix obscure D’un étrange soir automnal. Le crépuscule transfigure Les toits gris et le ciel banal. Et chaque ligne se découpe Sur le velours épais des soirs: Un dôme au loin est une coupe Qui plonge sur des coussins noirs, Tandis que splendide et bizarre Un seul coin étoile des deux Est un écran de métal rare Piqué de fleurons précieux; Et comme une noble orchidée Sur un sol pur de viles fleurs Dans l’esprit lavé de l’idée S’ouvre un rêve aux calmes couleurs. L’Heure Grise. À Grégoire Le Roy. Oh! la tristesse langoureuse Du ciel vespéral de Paris, Tendu de pâle satin gris Ainsi qu’un boudoir d’amoureuse! De lumineux brouillards flottants Estompent l’angle des toitures, Nul pli ne ride les tentures Que suspend le frileux printemps. Et là-haut, sous la mousseline Du crépuscule, transparaît Un vaporeux soleil, discret Comme une veilleuse câline. Sur le grouillement des trottoirs La nuit, douce et mièvre, se penche, Comme une lente fille blanche Caressant des lévriers noirs. Tandis qu’en moi croissent les ondes D’une enamourante langueur, Dans l’ombre calme de mon coeur Il pleut des souvenirs de blondes. Crépuscule Pluvieux. À Rodolphe Darzens L’ennui descend sur moi comme un brouillard d’automne Que le soir épaissit de moment en moment, Un ennui lourd, accru mystérieusement, Qui m’opprime de nuit épaisse et monotone. Pourtant nul glorieux amour ne m’a blessé, Et c’est sans regretter les heures envolées Que je revois au loin, vagues formes voilées, Mes souvenirs errants au jardin du passé. Et pourtant, maintenant, dans l’horreur languissante D’un soir de pluie et dans la lente obscurité, Je sens mon coeur que nul amour n’a déserté Mélancolique ainsi qu’une chambre d’absente. Lueurs. À Jean Ajalbert C’est un soir calme, un soir de fête. En bas, dans le noir, vers Paris A peine encore quelque faîte D’église perce le soir gris. Puis les ombres amoncelées Submergent les derniers clochers, Et je pense aux mers contemplées Autrefois du haut des rochers. Les clartés de Paris, tremblantes, Fourmillent sous le ciel d’hiver, Falots lointains de barques lentes, Eparses, la nuit, sur la mer. Ma pensée, avec les églises, Meurt dans le soir silencieux; Mais des visions indécises Resplendissent devant mes yeux Tandis qu’en la brume du songe Je regarde, au loin, sur les flots De cet océan de mensonge, Fuir les immobiles falots. L’Hiérodoule. À Paul Roux. Dans le triomphe bleu d’un soir oriental Elle s’accoude avec une lente souplesse Au rebord lumineux de la terrasse, et laisse Ses cheveux étaler leur deuil sacerdotal. La ville sainte aux toits baignés de lueurs blanches Est pleine de rumeurs d’épouvante, et là-bas, Dans le Bois pollué par le sang des combats, Des feux semblent des yeux cruels entre les branches. Les hommes durs venus de pays innommés Fouleront ce matin le sol du sanctuaire; Près des murs, attendant l’aurore mortuaire, Veillent, silencieux, des cavaliers armés. Et vers le ciel pareil aux cuirasses brunies Que hérissent des clous brillants, leur rude main Lève de longs buccins d’or qui seront demain Les annonciateurs sacrés des agonies. Des femmes, leurs seins nus caressés de clartés, Dans de grands parcs plantés d’hiératiques chênes S’attardent à rêver des souillures prochaines Et s’apprêtent pour les mauvaises voluptés. Mais, dédaignant le songe humain des vils désastres, L’hiérodoule au coeur d’éternel diamant Dans la suprême nuit regarde éperdument L’hiver du ciel blanchi par le givre des astres. Impiétés. Dans la haute nef qui frissonne toute Au bruit triomphal de l’hymne chanté, Un étrange évêque, au coeur plein de doute, Officie avec somptuosité. Il chante -- que Dieu soit ou non, qu’importe? Qu’importe le ciel sévère ou clément? -- Impassible, il chante, et de sa main forte Lève l’ostensoir solennellement. Mais -- tandis qu’au loin sa narine avide Quête les parfums du saint encensoir -- Il songe, en son âme infidèle et vide, Qu’il est beau, tenant ainsi l’ostensoir; Que, sur son manteau de pourpre, rutile Une gloire large et de divers ors, Comme un soleil que le soir mutile Luit sur le charnier des nuages morts. Il songe qu’un peuple obscur le contemple, Qu’au fond d’un brouillard lourd de senteurs, l’oeil Voit uniquement dans la nuit du temple L’Évêque splendide en son rouge orgueil. Et, les yeux emplis d’ivresse extatique, Le prêtre, usurpant au Christ défié L’hommage royal du dévot cantique, Sur l’autel qu’il sert s’est déifié. Chère, je t’ai dit des messes hautaines, Sans y croire, ainsi qu’un prêtre mauvais, Pour que le regard des foules lointaines Me trouvât très beau lorsque je levais -- Évêque vêtu de fières étoffes -- L’ostensoir des vers aux riches splendeurs, Et je n’agitais l’encensoir des strophes Que pour m’enivrer avec ses odeurs. La Dame En Deuil. À Camille Bloch. La dame en deuil, parmi les glycines des treilles, Erre languissamment dans les longues allées Où des senteurs de fruits et de grappes foulées Flottent en l’air vibrant d’une rumeur d’abeilles. Ses mains blondes avec une lente indolence Saccagent en passant des lys et des verveines, Et chaque fois qu’au loin sonnent les heures vaines Ses grands chiens familiers hurlent dans le silence. Par les grilles, là-bas, à travers les champs calmes Elle regarde fuir la route grise et plate, Et voici que paraît en manteau d’écarlate Un cavalier portant des roses et des palmes. « Viens, ô dame en deuil, vers les vallons De joie et de paix; allons ensemble Cueillir aux jardins des Avallons La fleur en exil qui te ressemble. « Viens, à mon baiser qui t’implorait Des lèvres de reine étaient amères: Pour venir à toi, dans la forêt J’ai tué la Guivre et les Chimères. « Viens! Dans des pays blonds de soleil, Nous nous aimerons sur l’or des grèves... Notre amour sera comme un sommeil Où nous deviendrons nos propres rêves. » Elle, le regard plein de clémences souffrantes, Tend son bras vers la plaine heureuse et monotone: « Cavalier, tes chansons d’amour sont enivrantes Et splendides ainsi que les raisins d’automne. « Mais ton âme aurait peur dans mon âme nocturne. Ô cavalier, je ne suis pas celle qu’on aime. Va-t’en! je veux rester la veuve taciturne De mes rêves d’antan que j’ai tués moi-même. « Ton amour sombrerait en mon coeur vaste et vide, Vaisseau royal perdu parmi les mers profondes; J’ai pris les clairs bonheurs avec ma main avide Et maintenant je sais la vanité des mondes. » L’air glorieux frémit d’un rhythme de cantique Et dans le jardin clos, riche de fleurs hautaines, C’est un moine souillé de la cendre mystique Qui parle, l’oeil ardent d’espérances certaines: « Puisque tu veux fuir le mauvais brait Du bonheur charnel et de la vie, Que les beaux vergers n’ont pas de fruit Pour calmer ta soif inassouvie, « Partons! sous le ciel des durs étés Viens t’agenouiller en Galilée. Nous engloutirons tes sens domptés Dans une prière immaculée. « Les hommes impurs sont engourdis Dans le long hiver des jours prospères. Viens! nous monterons en paradis Par d’âpres sentiers pleins de vipères. » Regardant en ses mains pâlir des fleurs blessées Elle répond: « C’est vrai, ces demeures sont viles; Je suis si lasse de la chair et des pensées. Pourtant je n’ose pas m’enfuir aux saintes villes. « Mon coeur frivole a peur de tes graves paroles Et j’aurai froid sur la route de délivrance. Je veux vivre parmi mes mondaines corolles Et m’endormir; je suis malade d’espérance. « Moine, si dans le sable infécond de mon âme La Rose de miracle allait enfin éclore? L’horizon des matins semble rouge de flamme, Si c’étaient mes péchés qui brûlent dans l’aurore? » Et seule encor la dame en deuil attend et songe, Et les grands chiens, tandis que dans le vent frissonne La caresse du vieil espoir et du mensonge, Hurlent tous à la mort quand l’heure lourde sonne. Infidélités. Tu parlais de choses anciennes, De riches jardins somnolents Que de nobles musiciennes Troublent, le soir, d’échos dolents; Et de chapelles où s’attardent Les princesses en oraison; Et de lits féodaux que gardent Toutes les bêtes du blason. Hélas! tes paroles amies Pour mon coeur avide et lassé Ont réveillé ces endormies: Les amoureuses du passé. Et chacune à présent se lève Devant moi dans le calme soir, Émergeant à demi du rêve Comme un corps blanc d’un fleuve noir. Oh! les invincibles rivales Que vous-mêmes vous appelez; par ces visions triomphales Nos pâles amours sont troublés. Entre vos seins de soeur clémente Vous caches vainement mon front: C’est vers quelque lointaine amante Que mes désirs cruels iront. Je sais bien, vos yeux d’améthyste S’emplissent de reproches doux... Et je suis mortellement triste De n’avoir plus d’amour pour vous. Acte De Contrition. Vos cheveux me faisaient rêver au blond Septembre, Vos lèvres évoquaient la splendeur du Printemps, Et près de vous, ainsi qu’un lointain parfum d’ambre Je respirais dans l’air des souvenirs flottants. Vos yeux que j’emplissais de mes propres pensées, Inconscients et doux, dans le bruissement Du silence, parlaient des heures dépensées, Et je me confessais à vous mystiquement. Je confessais que les Printemps et les Automnes Passent en vain le seuil sacré des horizons, Car mon âme est pareille aux déserts monotones Assoupis dans l’oubli stérile des saisons. Paris dormait; avec un grave bruit de cuivre, Des horloges sonnant les heures à la fois Proclamaient dans la nuit la vanité de vivre, Et vos rires semblaient complices de leurs voix. Ainsi vous terrassiez mon rude orgueil d’artiste, Et j’ai vu mon néant à la chère clarté De vos regards; et j’ai par vous la gloire triste De la honte pieuse et de l’humilité. Le Trésor. À Rodolphe Darzens. Les claires heures des printemps Sont des gemmes qu’en leurs largesses Nous jettent des cieux éclatants Les mains d’invisibles princesses. Tous ces joyaux spirituels, Tombés des célestes Golcondes, Tiennent des bonheurs virtuels Cachés dans leurs clartés profondes. Et cependant, c’est vainement Qu’elles viennent, les gemmes rares, Livrer leur resplendissement A nos doigts de mauvais avares. Car nous entassons, jamais las De nos espérances subtiles, Pour un jour qui ne viendra pas Les belles perles inutiles. Mon Dieu! mes mains d’enfouisseur Ont-elles fait quelque oeuvre bonne? Écoute! Un reproche obsesseur Dans les lents angelus résonne. Tandis qu’éperdument j’attends L’éveil d’une impossible aurore, Le trésor stérile du Temps S’avilit et se décolore. Et je vis, n’ayant dans mon coeur Que des souvenances banales.... O perles qu’un mage moqueur Transforme en feuilles automnales! Conseil Du Soir. À Pierre Quillard. Nulle pourpre aujourd’hui dans le gris vespéral; Le jour meurt simplement comme une âme lassée, Et voici que du ciel uniforme et claustral Une paix de couvent tombe sur ma pensée. J’accepte le conseil religieux du soir Qui m’édifie un pacifique monastère, Et mon rêve, oublieux et calme, ira s’asseoir Au jardin monacal plein de chaste mystère. Je quitterai le lourd manteau du vain orgueil: Trop d’autres ont usé l’or de son insolence. Et je dépouillerai la vanité du deuil: Tant d’ennuis ont crié que je veux le silence. Comme un captif hanté par l’espoir suborneur, Je ne monterai plus sur la Tour idéale Épier le galop mensonger du Bonheur Qui vient dans un brouillard de clarté liliale; Mais mon Esprit, absous de ses désirs altiers, Sera pareil aux doux moines mélancoliques Errants dans les jardins graves des bons moûtiers Et vieillissant parmi les roses symboliques. La Reine De Saba. Sur les monts du Seigneur blancs de clartés lustrales, Loin des palais souillés de trésors et de vins, Ivre de nuit et de tristesses sidérales Le Roi songe et s’exile en des déserts divins. Là-bas, parmi les blés, les palmes et les vignes, La ville des guerriers dort son sommeil brutal; Et des vaisseaux vainqueurs, calmes comme des cygnes, Font glisser sur les eaux de l’Océan natal Leur carène gardant des princesses captives; Dans des plaines de fleurs vaguent de doux bergers Et, sous le ciel troublé d’étoiles fugitives, Des amants puérils veillent dans les vergers. Le Roi, fuyant les beaux jardins des amoureuses Et les riches pays où triomphe l’été, Regarde au loin vers des planètes douloureuses Qui pleurent dans la nuit leurs larmes de clarté. « Autrefois, autrefois, à genoux dans ces herbes, O mon Dieu! j’ai levé les yeux vers les cieux froids; J’ai commis le péché des prières superbes, Et depuis lors je suis le Sage entre les rois. « De funèbres moissons s’entassent dans mes granges Et j’ai cueilli les fruits amers des bois maudits, Et j’ai livré bataille aux terribles archanges Devant la porte d’or des profonds paradis. « Et maintenant que du pays des aromates Je l’entends accourir par delà l’horizon, Celle qui lavera mes célestes stigmates, J’ai honte du bonheur qui vient sur ma maison. « La Reine du Midi marche dans la lumière Et m’apporte la joie en d’impurs talismans; Je vais dormir dans la sérénité première Parmi l’humble troupeau des rois et des amants. « Frappez cette étrangère, ô mon Dieu! qu’elle meure Sans entrer dans la terre auguste des Hébreux; Qu’elle ne dise pas au seuil de ma demeure Les paroles de nuit qui me rendraient heureux. » Or sous un tiède vent la mer orientale A roulé dans l’exil les astres submergés; Et tandis que l’aurore impérieuse étale Son orgueil enfantin dans les cieux saccagés, La Reine vient, portant vers la montagne sainte Le talisman qui fait fuir le rêve royal, Et ses hérauts vêtus d’argent et d’hyacinthe Jettent dans la campagne un appel nuptial. Siegfried. (1887) Clamant victoire en la liesse de l'été, Le héros puéril, fier de son jeune glaive, Foule dans les gazons le dragon mort et lève Vers les arbres amis son bras ensanglanté. Et voici qu’il comprend le grand appel jeté Par les oiseaux dans les halliers ivres de sève. Leur chant rhythme pour lui des paroles de rêve, Une voix d’avenir surgit dans la clarté. La mauvaise rumeur des prochaines années Passe dans les frissons heureux de la forêt, Dans chaque bruit résonne un bruit de destinées Et, là-bas, le jardin des baisers apparaît. Et le héros, vaincu par le futur, se livre A l’ineffable mal d’être grand et de vivre. Les Vieillards. Nous sommes les vieillards orgueilleux de survivre... Dans les bois réveillés par des clameurs de cuivre, Dans les villes en deuil et les champs ravagés Des chevaux ont foulé nos reines massacrées; Nous avons vu périr sous des mains abhorrées Les grappes de la vigne et les fruits des vergers. Nos frères sont tombés en d’immondes vallées, Dans des pays de nuit nos vierges exilées Ont versé pour les rois l’hydromel et le vin. Nous voulons voir encor mentir l’aurore claire Et le soleil, gorgé de sang crépusculaire, Comme un lion repu dormir dans le ravin. Nous sommes les aïeux fiers de nos cent années. O temps sacré! le fouet des dures destinées Pendant un siècle entier a frappé sur nos reins. Nous voulons vivre encore, ô montagnes amies, Et contempler parmi les treilles endormies L’antique trahison des étés souverains. Le Mage. (1888) À Bernard Lazare. C’est fini: tout le jour les chevaux des Barbares Ont marché dans le sang des Mages massacrés, Et des clairons vainqueurs insultent de fanfares Les portiques du temple et les jardins sacrés. Dans les champs lumineux et parfumés de menthes, Au fond des bois hantés d’ægipans et de dieux, Les flèches des castrats ont percé les amantes; Les muets ont vaincu les rois mélodieux. Voici qu’ils sont tombés, les beaux gardiens du Verbe Qui veillaient le trésor des secrets fabuleux. On les a prosternés la face contre l’herbe Pour ravir à leur mort l’amitié des soirs bleus. Et des mains de bouffons se traînent sur la lyre; Les hymnes sont souillés par des voix de valets, Et tous, chiens offusqués par le nard et la myrrhe, Hurlent d’horreur devant la splendeur des palais. Fugitif et donnant à la terre natale La bénédiction de son sang précieux, Le survivant de la tribu sacerdotale, Le dernier des voyants jette un cri vers les cieux. « Dieu de la nuit, le ciel est plein de mauvais astres Dont le regard haineux fait mourir les cités. Voici le jour sanglant des suprêmes désastres, Et je vous parle seul dans des champs dévastés. « Cependant, comme au soir des jeunes allégresses, Je m’enivre en fuyant des parfums vespéraux, Et le coeur tout meurtri de divines tendresses, J’ai peur de pardonner, Seigneur! à mes bourreaux. « Je suis le prisonnier de la forêt magique; J’adore malgré moi les horribles vergers Dont les rameaux ont bu dans le printemps tragique Le sang mystérieux des justes égorgés. « Et je souffre d’aimer encor la gloire infâme De la terre déchue et du ciel avili. Je pleure de sentir descendre sur mon âme Comme une brume d’or le pacifique oubli. « O mon Dieu! sauvez-moi des fleurs crépusculaires Et laissez-moi m’enfuir des pays bien aimés. Je veux savoir la joie immense des colères, La royale rancoeur des lions enfermés. « Comme un chasseur qui vient raviver sous sa lance L’ancienne cruauté des monstres endormis, Irritez-moi, troublez ma bonne somnolence, Que je puisse à la fin haïr mes ennemis. « Et quand ils sortiront des demeures pillées, Emplissez-moi le coeur de désirs ténébreux, Pour que je veuille enfin, de mes mains réveillées, Faire crouler les rocs des montagnes sur eux. » Il dit; et le jour vient, et le honteux cortège Des étrangers remplit la plaine et le ravin; Et le conquérant dort, stupide, sur le siège Du char royal sali de poussière et de vin. Mais ces hommes sont beaux sous le soleil qui dore Les cuirasses de bronze et les riches cimiers Dans la campagne en fleurs où le vent de l’aurore Incline devant eux les lys et les palmiers. Alors, respectueux et doux, le dernier Mage, Contemplant les chevaux cabrés dans la moisson, Semble un vieux serviteur courbé pour rendre hommage Au maître vénéré qui rentre en sa maison: « Salut, voleurs épris de gloires insensées, Lâchés dans les blés mûrs comme de lourds taureaux! Gloire à vous, meurtriers des blanches fiancées, Car le soleil levant vous égale aux héros. « Vous chevauchez pareils aux dompteurs des Chimères, Aux blonds libérateurs des princesses en deuil, Et plus haut que le bruit des peuples éphémères Vous faites résonner le cri de votre orgueil. « Et les hommes, au fond de leurs villes lointaines, Troublés par la rumeur de vos chars merveilleux, Vous prêteront, muets, des paroles hautaines, Castrats, vous salueront comme de grands aïeux. « Allez! moi seul, j’ai vu vos mauvaises épées; Seul je sais le secret de votre coeur banal. Mais je veux être aussi pour les foules trompées Complice de l’aurore et du vent matinal. « Je veux laisser en paix la splendeur des mensonges Éclore sous les pieds de vos chevaux impurs; Car vous êtes élus pour passer dans les songes, Car le destin vous livre aux aèdes futurs. « Et vaincu je bénis les ennemis immondes, Puisque aux appels de leurs clairons retentissants Un éphèbe surgit à l’orient des mondes, Qui sacrera leur roi par les rhythmes puissants. » Il parle ainsi, tendant sans haine des mains calmes; Et dans les champs, émus d’un frisson de réveil, Parmi les gerbes d’or et les tranquilles palmes, Ces brutes, dieux nouveaux, marchent vers le soleil. L’Étoile Du Berger. (1888) Un calme soir caresse au loin les belles plaines; L’Étoile du Berger, au fond du ciel d’été, Comme un signe de gloire et de félicité Resplendit sur les prés et sur les granges pleines. Grande et droite sous le fardeau des lourdes gerbes, Une fille aux pieds nus, d’un pas robuste et lent, S’avance dans les champs silencieux, foulant Les ronces et les fleurs sous ses talons superbes. Ses yeux durs font rêver d’aventures sublimes, Et ses bras, soulevant le sac plein de blé mûr, Font le geste d’offrir dans le nocturne azur À quelque dieu guerrier des dépouilles opimes. Elle va, roidissant virilement son torse; Une odeur de moisson, d’herbes et de forêt Flotte autour de sa chair farouche, et l’on croirait Respirer dans le vent le parfum de sa force. L’Étrangère. (1888) En son manteau d’argent tissé par les prêtresses, La vierge s’en allait vers les jeunes cités, Et la nuit l’effleurait de mystiques caresses, Et le vent lui parlait de longues voluptés. Or, c’était en un siècle où les rois faisaient taire Les joueurs de syrinx épars dans le printemps; Les sages enseignaient aux peuples de la terre L’horreur des jeunes dieux et des lys éclatants. Mais tandis que là-bas se levait sur les villes La mauvaise lueur des temples embrasés, La vierge allait cherchant, parmi les races viles, Le fabuleux amant digne de ses baisers. Elle apparut un soir, blanche et mystérieuse, Dans le mois où la faux couche les blés épais; Et de très loin, vers la foule laborieuse, Tendit ses douces mains comme des fleurs de paix. Elle gardait dans ses cheveux et dans ses voiles Un long parfum de gloire et de divinité, Et, pour avoir dormi sous de saintes étoiles, Son corps entier était pénétré de clarté. Elle vient et déjà de merveilleux murmures Ont réveillé comme autrefois les bois ombreux: Appels de chèvrepieds gorgés de grappes mûres, Près des nymphes riant dans les fleuves heureux. Des voix ont dit des noms oubliés de guerrières, D’ineffables syrinx soupirent dans les airs, Le vent porte des bruits antiques de prières, Une ombre olympienne emplit les cieux déserts. Et la vierge, attendant de glorieux éphèbes, S’offre splendide et nue aux baisers triomphaux. Alors les chefs et les vieillards gardiens des glèbes La repoussent avec des bâtons et des faux. « Va-t’en! Nous avons peur de tes yeux pleins d’aurore, Tu nous ramènerais les vieux songes pervers. Par toi nous rêverions et nous verrions encore Des ténèbres d’amour obscurcir l’univers. » Et les femmes quittant les prés et la fontaine, Laissant les clairs fuseaux et les vases de miel, Poursuivent en hurlant l’étrangère hautaine Qui souille le pays d’une senteur de ciel. Des clameurs de combat sonnent dans les vallées, Les bois sont secoués de tragiques frissons, Et, comme aux rouges soirs des anciennes mêlées, Les filles aux bras forts courent dans les moissons. Victoire! Maintenant une prostituée Qui regarde le ciel avec des yeux méchants Traîne le corps sacré de la vierge tuée; Le sang surnaturel trouble les lys des champs. La nuit descend; les cieux fleuris d’étoiles claires Resplendissent comme un jardin prodigieux. Les filles au coeur froid ont senti leurs colères Grandir sous le baiser du soir religieux. Leur fureur se ravive à l’odeur des fleurs douces, A la bonne rameur de la plaine et des flots. Farouches, dénouant leurs chevelures rousses, Elles poussent du pied l’étrangère aux yeux clos. Joyeuses d’insulter des neiges lumineuses, Elles mordent sa gorge avec férocité; On voit briller au fond des prunelles haineuses L’orgueil mystérieux de souiller la beauté. Et toutes, emplissant de sables et d’ordures La bouche qui savait les mots mélodieux, Sur la divine morte avec leurs mains impures Se vengent de l’amour, des rêves et des dieux. Le Cor Fleuri. PERSONNAGES Oriane. Doriette. Silvère. Obéron. La scène représente une clairière dans la forêt des fées. Parmi des herbes lumineuses et des fleurs coule une fontaine. A droite, des buissons de roses. Oriane est assise près de la fontaine. Elle dévide sur son rouet des fils pareils à des rayons de lune. ORIANE O fils resplendissants, ô fils couleurs d’étoile, Serez-vous le manteau d’un prince ou bien le voile D’une reine?... Non, non, fils couleur du printemps, Je veux que vous soyez les clairs rideaux flottants Éployés sur le lit ardent d’une amoureuse, Comme un pavillon d’or sur une barque heureuse. Un silence. Le rouet s’arrête. Oriane laisse tomber son fuseau et rêve. Oui, moi la calme soeur du lys et du ramier, J’aime l’amour, et c’est mon plaisir coutumier D’endormir une vierge en des songes d’épouse. O songes nuptiaux... Vivement, se faisant un reproche. Eh bien! suis-je jalouse? Oriane serait jalouse des amants? Ah! folle!... N’ai-je pas dans mes palais dormants L’orgueil des voluptés ineffablement pures? Là-bas, aux buissons bleus je cueille au lieu de mûres Des saphirs... Et le soir, en tournant mes fuseaux, J’entends chanter les mandragores. Mes oiseaux Exhalent dans leur vol un parfum de corolles. Et je suis une fée, et je sais les paroles Qui font surgir au ciel des astres inconnus. Je peux tout! Tristement. Non! car mes longs cheveux, mes bras nus, Ma gorge qui s’émeut sous ma robe étoilée, Nul ne les voit! et si, parfois, dans une allée Un voyageur épris de cieux et de forets Passe en chantant au loin, vite, je disparais! Car Obéron, le roi des forêts merveilleuses, Le veut ainsi! Je puis dormir sous les yeuses Du chemin. Le passant ne vient pas, ébloui, Me réveiller: Je suis invisible pour lui, Et, toute, je me mêle à la vapeur des sentes, Aux brumes de la lune, aux clartés frémissantes Qui meurent sur les champs, les jardins et les bois. Pour qui donc suis-je belle, hélas! Elle se mire dans la fontaine. Mais tu me vois, Ciel où veillent des yeux; et toi, forêt vivante, Tu me vois. Le baiser que mon rêve me vante, Le baiser ne vaut pas la caresse du soir, Tout parfumé de fleurs féeriques. Mon pouvoir Est plus doux que l’amour. Je suis l’heureuse reine Que jamais nul désir ne troublera. DORIETTE, entrant brusquement. Marraine, Venge-moi! ORIANE. Doriette! Oh! quels yeux en courroux! DORIETTE. Écoute-moi! jadis parmi les buissons roux Tu m’as trouvée ainsi qu’une abeille exilée Des belles ruches d’or. ORIANE, riant. Et je vous ai volée! DORIETTE. Tu m’as prise en tes bras, marraine, et j’ai grandi Dans la forêt que dore un magique midi. ORIANE. Oui, mais tu fuis parfois la divine clairière. Tu t’en vas, déployant, ô ma douce guerrière, Comme un noble étendard tes cheveux dans le vent, Et je sais que là-bas tu triomphes souvent Et qu’en des soirs d’orgueil tu choisis pour escorte Des rois tristes que tu domptas. DORIETTE. Oui, je suis forte! Mes pieds se sont posés sur les grands boucliers Comme de blancs oiseaux frêles et familiers S’abattent sur les toits altiers des citadelles. Oui, partout, des amants inconnus et fidèles M’attendent. Eh bien, là, dans le bois, ce matin, Je ne sais quel chanteur puéril et hautain M’insulta, comprends-tu, moi la victorieuse! Mais tu me vengeras. ORIANE. Ma belle furieuse, Conte-moi quelle fut cette insulte! DORIETTE. J’errais, Écoutant vaguement sous les feuillages frais Les murmures amis d’une source sacrée. Soudain (certes, j’eus tort I) ma ceinture dorée Et ma robe, je les jetai dans les buissons, Et, souriante, avec de farouches frissons, Je me cachai dans la splendeur de la fontaine. ORIANE, vivement. Et l’enfant qui rêvait sur la route lointaine Accourut, vit briller l’éclair de tes cheveux, S’enivra de ta chair et, dans ses bras nerveux, Prit, comme un ægipan vainqueur d’une faunesse, Ton cher corps éclatant de royale jeunesse? DORIETTE, un peu confuse. Eh! non, ce ne fût pas cela... ORIANE. Tu me parlais D’une insulte? DORIETTE. Tandis, hélas! que je voilais Ma face avec mes doigts mal clos, l’enfant sauvage, Sans se cacher parmi les saules du rivage, Sans épier la source où je riais, pourtant! Passa, les yeux au ciel, dédaigneux et chantant. ORIANE. Certes, filleule, il t’a gravement offensée. Il va mourir, c’est dit! DORIETTE, vivement, Je n’ai pas la pensée De le tuer! Vois-tu, cet enfant étranger, Je le hais! Mais on peut haïr sans égorger, Et je ne rêve pas pour uniques délices De le voir dévoré des louves et des lices. ORIANE. Veux-tu qu’il t’aime? DORIETTE. Non! Il est trop tard. Vraiment, Je ne sais que vouloir. Imagine un tourment. Elle cherche. L’enchaîner sur le bord effroyable d’un gouffre? Non! Le changer en pierre, en arbre?... Il faut qu’il souffre. Et le roc ne sent rien et l’arbre a trop de fleurs. Cherchons encor!... La terre est pauvre de douleurs. Tiens! Que près de la source où je fus offensée Il soit troublé de quelque étrange fiancée; Que j’entende monter aux cieux lointains et sourds Ses sanglots et les cris de ses vaines amours. ORIANE. Par qui le ferons-nous punir? Brusquement, à elle-même. Oh? quelle idée! À Doriette. Le châtiment est sûr, car tu seras aidée Par quelqu’un de très grand... DORIETTE. Ciel! Ai-je deviné. C’est toi qui vas... ORIANE. Pourquoi ce regard étonné? Je t’obéis. Je veux le châtier moi-même. DORIETTE. Réfléchis... Tout à l’heure il te criera: « Je t’aime. » Et penché vers ta lèvre il te dira tout bas Des mots victorieux... Tu ne faibliras pas? ORIANE. Oriane ne peut s’attendrir. DORIETTE. Es-tu sûre? ORIANE. Oui, mon coeur souverain ne craint pas la blessure Des amours vaines... DORIETTE, résignée. Soit! si tu veux, venge-moi! Oriane s'avance vers les arbres et fait des signes magiques avec son fuseau. ORIANE. Obéron, Obéron, je t’appelle, ô mon roi! Obéron parait. OBÉRON. Que veux-tu donc? Vas-tu me demander encore Une robe trempée au gouffre de l’aurore? Veux-tu boire du clair de lune? Te faut-il Quelque voile tissé d’une brume d’avril? Faut-il que pour parer ton front et tes oreilles Je prenne aux nuits d’été des étoiles vermeilles? ORIANE. Non, ni joyaux du ciel, ni robe! Mon souhait, C’est de n’être plus seule avec le bois muet. Roi, je veux qu’un jeune homme à la lèvre attendrie Voluptueusement ne parle et ne sourie. Déliez ce serment cruel qui me défend D’apparaître. Je veux que là-bas un enfant Voie au fond de la nuit éternelle du monde Ma gorge resplendir comme une clarté blonde: Je veux livrer au vent terrestre mes cheveux. OBÉRON. Vous voulez être femme, Oriane! Ces voeux Sont indignes de vous! Comment! vous êtes fée, Vous passez dans le soir, lumineuse et coiffée De rayons; vous cueillez toutes les fleurs du ciel, Vous saccagez, comme un enfuit voleur de miel, Le nuage rempli de clarté savoureuse! Et puis, vous voulez être, hélas! quelque amoureuse, Quelque fille rôdant le soir furtivement Dans l’ombre des chemins, au bras de son amant, Et vous vous éprendrez, ô ma blanche Oriane, Comme Titania, d’un rustre à tête d’âne! ORIANE, très grave. Aucun philtre, ô mon roi! n’a troublé ma raison. Moi, déchoir! Non: Je suis de trop noble maison, Étant née, un printemps, d’une perle enchantée. Mais vous ne m’avez pas, sire, assez écoutée, Car je veux apparaître, un seul jour, un moment, Pour qu’un enfant plaintif m’appelle éperdument Et pleure de me voir... Suppliante. Un seul jour! Que t’importe? Puis il me verra fuir comme une étoile morte Qui s’engloutit dans la tristesse de la mer. Et son coeur gardera comme un parfum amer Le souvenir mortel de ma lèvre illusoire. OBÉRON. Va! mais garde ce cor d’argent pâle et d’ivoire. Si l’enfant prisonnier de ta jeune splendeur Troublait ton coeur sacré d’une mauvaise ardeur, Si ton front rougissait d’une aurore charnelle, Appelle-moi. Sinon tu seras l’éternelle Exilée. A jamais, avec des sanglots vains, Femme tu pleureras loin des palais divins. Mais quand tu voudras fuir la honte de la terre, N’importe où tu seras, dans le val solitaire, Aux champs tumultueux, dans les bois endormis, Sonne de l’olifant vers les astres amis. Je viendrai t’emporter comme une belle proie Vers les pays de rêve et de féerique joie. Obéron disparaît. ORIANE. Doriette, j’ai peur délicieusement. Femme!... J’ai sous les pieds le grêle froissement De l’herbe fraîche, moi qui volais dans la nue; Maintenant je me sens comme si j’étais nue Et comme si le vent du soir était plus près De mon front... O senteur nouvelle des forêts! Naguère j’aspirais en mes divines courses Je ne sais quels parfums magiques. L’eau des sources Se changeait sous ma lèvre en céleste liqueur. Qu’elle est bonne, l’eau des fontaines!... Tout mon coeur Frémit quand le vent rude effleure mes épaules! Oh! je voudrais courir là-bas, parmi les saules. Mais il est temps. Tu vois que je te vengerai. Cherchons cet insolent. DORIETTE. Ah! j’aurais préféré Moins de zèle! Oriane fait un geste de surprise. Ne va pas croire que je l’aime, Ce rôdeur de forêts, harmonieux et blême! C’est un rêveur, un fou qui cause avec le vent Et marche dans les fleurs frémissantes, buvant Les vaines voluptés de la brise estivale. Puis tu ne serais pas d’ailleurs une rivale. Certes, s’il t’effleurait de ses désirs humains, Si sa lèvre insultait la neige de tes mains, Tu sonnerais du cor et tu te perdrais toute Dans les brouillards du ciel natal... ORIANE, impatientée. Eh! oui, sans doute. Allons vers cet enfant! Une flûte chante au loin, puis une voix s’élève. DORIETTE. Il est ici. J’entends Ses chansons. ORIANE. Oui, là-bas, indécis et flottants, Des murmures de flûte éveillent les fleurs closes. Epions-le. Viens nous cacher parmi ces roses. Oriane entraîné Doriette dans les buissons. Elles se cachent. SILVÈRE, au loin. (1) Les filles dansent dans les vignes; Sur le grand lac sombre et charmant, Entendez-vous l’adieu des cygnes Mourant mélodieusement? Des choeurs dansants de vendangeuses S’unissent autour du pressoir; Entendez-vous les voix songeuses Des cygnes mourant dans le soir? Il parait à la lisière du bois. Oui, les cygnes! les blancs chanteurs! Je les envie Et je voudrais mourir comme eux, l’âme ravie, En chantant noblement sur les fleuves aimés. O musique! Des bois, des vergers embaumés, S’échappe une chanson puissante qui m’enivre. Là-bas, des gens m’ont dit, un jour, qu’on pouvait vivre Sans écouter le bruit des arbres triomphaux; Mais, bien sûr, ils se sont moqués de moi. C’est faux, Car, moi je le sais bien, il faut, pour que l’on vive, Mêler sa voix à la rumeur gaie ou plaintive De la bonne forêt, des brises et des eaux. O mon Dieu! je voudrais être tous les oiseaux. Il écoute chanter un rossignol. Rossignol! Il s’en va; les bêtes sont méchantes! Il se tourne vers les arbres, Ils mains jointes comme pour prier le rossignol. Je voudrais tant savoir la chanson que tu chantes! Il est adosse à un arbre, comme en extase. Oriane sort à demi des buissons et fait signe à Doriette de rester cachée. ORIANE. Nuit langoureuse! Odeur lointaine des moissons, Extase! Ah! je suis folle. Il est temps. Punissons L’insulteur! Elle va vers Silvère. Tiens! il dort. Une magicienne L’aura touché peut-être, ou quelque égyptienne Épancha sur ses yeux des urnes de sommeil. Que fait-il là, debout? A Silvère. Mais vous êtes pareil Aux oiseaux endormis dans les branches! Sans doute Vous ne m’entendez pas! SILVÈRE, sans se retourner. Je ne dors pas, j’écoute. Aller-vous-en. Le soir tranquille était si doux. ORIANE. Farouche! Non, je veux m’asseoir auprès de vous, Tout près, pour vous troubler! Elle éclate de rire. Silvère se retourne, étonné. SILVÈRE. Mon Dieu, suis-je en délire? Quel oiseau merveilleux a chanté? ORIANE. C'est mon rire! SILVÈRE. Oh! par grâce, riez encore! ORIANE. Vous vouliez Être tout seul dans l’ombre heureuse des halliers; Faites rire les bois. Je pars. SILVÈRE, suppliant. Je vous en prie! Nous veillerons tous deux dans la forêt fleurie, Reste! Tu dois savoir des airs mystérieux. Tout à l’heure j’étais méchant. Comme tes yeux Sont clairs! Il cueille une fleur. Oriane s’est assise sur une espèce de banc couvert de mousse. Elle joue avec le cor qu’elle tient à la main. Prends cette fleur, c’est une primevère. Cette autre encor! ORIANE, prenant les fleurs, Comment te nommes-tu? SILVÈRE. Silvère! ORIANE. Eh! que fais-tu? SILVÈRE. Je chante au milieu des bergers. Tenez, ces fleurs aussi! Mettez ces lys légers là, dans ce cor, ainsi que dans une urne blanche. Je connais tout le bois. Je sais où la pervenche Se dérobe et je sais quel arbre va fleurir. Veux-tu de l’aubépine? Oh! je voudrais t’offrir Tout le printemps! Pourtant, j’ai peur de vous. Vous êtes Trop belle! ORIANE, coquette. Vous trouvez! SILVÈRE. Oui, j’ai vu dans des fêtes Parmi les rois vêtus d’argent et de satin Une joyeuse reine au sourire enfantin. Mais votre main est plus royale que la sienne. ORIANE. Vraiment? SILVÈRE. Et votre voix, blonde musicienne, A l’air de commander aux bois obéissants. Venez plus près, parmi les lys. Oh! je me sens Défaillir doucement. Pendant toute la scène, il n’a cessé de cueillir des fleurs. Il les apportait à Oriane. Oriane qui joue avec le cor y place les fleurs comme dans une urne. Au moment où Silvère Va l’atirer vers lui, elle dépose nonchalamment le cor sur le banc de mousse. Reste ainsi rapprochée. Je rêve que la nuit divine s’est penchée Sur moi comme une belle et pacifique soeur. DORIETTE, sortant du buisson. Va-t’en, il t’aime assez. ORIANE, à Doriette. Tout à l’heure. A elle-même. O douceur Des paroles d’amour! SILVÈRE. Vois-tu, dans ton haleine Je respire les fleurs absentes de la plaine. Donne ta lèvre! ORIANE, se défendant mal. Non! Non! DORIETTE, sortant du buisson. N’est-ce pas encor Le moment? ORIANE, comme en extase. Le moment? DORIETTE. Allons, vite, le cor! SILVÈRE. Ta chevelure blonde illumine et parfume L’ombre douce et le soir voilé de claire brume. DORIETTE. Hâtons-nous! ORIANE, à Doriette. Un instant! Aurais-tu peur? Elle rit. A elle-même. Je ris. Mais mon coeur a tremblé comme un oiseau surpris. SILVÈRE, il se lève, va vers elle et l’enlace. Je t’aime! DORIETTE. Sonne donc! ORIANE. Soit! Ma tâche est finie. Avec une ironie affectée, elle se dégage. Bonsoir, enfant! Oui, j’ai laissé par ironie Errer ta jeune lèvre en mes cheveux épars, Et je riais de toi. Mais c’est assez, je pars. Elle va vers le banc et reprend le cor. SILVÈRE. Vous partez! O mon Dieu, vous me quittez. Je tremble. Que vous ai-je donc Eût? Restez! Mais il me semble, Puisque vous me fuyez, que la lune d’été Se retire du ciel et reprend sa clarté; Il me semble que les forêts sont désolées, Que tu vas emporter comme des fleurs volées Dans ta robe et tes mains tous les astres des cieux. Oh! je souffre d’amour! Il pleure, la tête entre ses mains. Oriane repose le cor sur le banc. ORIANE, rêvant. Songe délicieux! Plane encore sur moi!... SILVÈRE. Tu m’as pris mes soirs calmes, Tu m’as pris les forêts et les jardins de palmes, Tu m’as pris l’amitié des oiseaux fraternels. Je ne chanterai plus: des sanglots éternels Étoufferont en moi mes chansons bien aimées; Lorsque je marcherai sous les tristes ramées, Je ne connaîtrai plus la caresse des bois Et mon coeur exilé n’entendra plus de voix. Oriane le regarde, affectant l’ironie. Oh! je mourrai de ton regard qui me méprise! ORIANE. Eh bien! non. J’ai menti! Vous le savez, ô brise, O sentier lumineux et blond où je passais; Et toi, claire fontaine amie, oui, tu le sais, Toi vers qui je penchais ma gloire aérienne, Je ne puis plus partir maintenant. Je suis sienne. SILVÈRE. Que dit-elle? ORIANE. Prends-moi, Silvère. Je consens. SILVÈRE. Viens! je vais t’emporter dans mes bras frémissants A travers la splendeur de la forêt complice. Pour que l’hymen de nos deux rêves s’accomplisse Les astres nuptiaux ferment leurs yeux cléments. Dans tout le bois pour le triomphe des amants Un féerique printemps épaissit la feuillée. Tout se tait. Pas un cri d’oiselle réveillée, Pas un frisson de vent sur le calme gazon. Viens! Je crois voir là-bas le ciel de l’horizon S’ouvrir pour nous ainsi qu’une porte divine. Viens! Nous nous en irons dans la bonne ravine Et, pendant nos premiers baisers, nous sentirons Les rosiers indulgents se pencher sur nos fronts. ORIANE. Oui, l’ivresse d’aimer trouble mon âme ardente. Fuyons! DORIETTE, sortant du buisson. Mais sonne donc!... Elle fuit... Imprudente! Tu me venges trop bien, Oriane! Merci... Je n’avais pas rêvé de le punir ainsi. Oriane, Oriane! Hélas! dans la broussaille. Elle regarde dans le buisson. Elle faiblit! la feuille autour d’elle tressaille. Ses cheveux dénoués semblent un ruisseau d’or! Oh! je veux la sauver. Je vais prendre le cor Moi-même! Elle saisit le cor et le forte à ses livres. Le cor ne rend aucun son. L’olifant reste muet! Prodige! Mais non, ce sont les fleurs!... Allez-vous-en, vous dis-je, Mauvaises fleurs! Elle arrache violemment les fleurs. Enfin! Mes appels éclatants Vont évoquer le roi sauveur. De nouveau elle porte le cor à ses lèvres. Mais avant de sonner elle regarde encore le buisson. Il n’est plus temps! Oriane et Silvère reparaissent au milieu des arbres. La Bonne Fenêtre. (1889) Vois-tu? c’est un pays de songe; Le parc est plein de tourterelles, Un escalier d’or pâle plonge Parmi les fleurs surnaturelles. Les éperviers, l’aile charmée, S’endorment sur les tours fleuries; Des paons épars dans la ramée Éparpillent des pierreries. Joyeuses, sur les claires ondes D’un golfe paisible et splendide, Des galères aux voiles blondes Appareillent pour l’Atlantide. Et des lys ravis par les brises Neigent dans la douce venelle, Tandis qu’au loin des voix éprises Proclament la joie éternelle. Mais toi, ma soeur, blanche et plaintive, Laissant choir la quenouille lasse, Telle qu’une reine captive Tu te penches sur la terrasse. Et parmi les lourdes bannières Qui claquent dans le vent sonore, Tu lèves tes mains prisonnières Comme pour cueillir de l’aurore. L’Angelus. Dans le noir sillon solitaire Tout le jour nous avons lutté: Mais le soir sacre de clarté La plaine soudain plus austère. Nous rêvions - nous, gens de la terre! Vous, récolte, et moi, volupté. Un brusque angélus a tinté Qui nous trouble de son mystère. Comme vous, je joins pour prier Mes mains de terrestre ouvrier... Mais peut-être nos coeurs serviles, Même en ce soir religieux, Gardent l’amour des glèbes viles Et la peur de songer aux cieux. « Je disais » (1889) Je disais: « Quand viendra la reine que j’attends, La grande fiancée aux mains victorieuses, Je trouverai des paroles mystérieuses, Des mots couleur de ciel, d’aurore et de printemps. « Et, comme réveillé d’un sommeil de cent ans Par le baiser de ses lèvres impérieuses, Pour dire nos amours pâles et merveilleuses Je chanterai d’antiques hymnes éclatants. » Et te voici! Je tiens tes deux mains adorées, Sans pouvoir proclamer en des chansons sacrées La gloire de ton corps et de ton coeur charmant. Mais près de toi, muet de voluptés étranges, Je garde dans mon coeur silencieusement Mon amour trop profond pour s’épandre en louanges. Florimond. (1889) Les tueurs de dragons et les rois chevaliers Dont le pennon de pourpre est brodé d’une guivre Heurtèrent tout le jour avec de lourds béliers Le rempart de sardoine et la porte de cuivre. Ils se pressaient devant la magique prison Où leur frère asservi s’enivre d’amours vaines. Les chars guerriers lâchés sur le calme gazon Fauchaient au loin les fleurs de sauge et de verveines. Les durs soldats campés dans les champs saccagés Meurtrissaient pesamment l’herbe surnaturelle: Les hérauts effrayaient de leurs cris étrangers Les fabuleux oiseaux qui gardaient la tourelle. Et des cavaliers dans l’occident enflammé, Secouant les crins d’or des casques héroïques, Semblaient en élevant au ciel leur bras armé Attiser le soir rouge avec leurs longues piques. Des troupeaux de lions et des griffons domptés Leur faisaient une horrible et fastueuse escorte. Des tigres bondissaient sous leurs fouets enchantés, Et des lionnes se ruèrent sur la porte. Maintenant les guerriers anxieux et les rois, Las d’assaillir en vain des pierres merveilleuses, Du haut de la colline appellent par trois fois Le prince prisonnier des fleurs victorieuses. « Nous sommes, disent-ils, tes frères oubliés, Ceux que ta voix, pareille au clairon des archanges, Guidait jadis, par les landes et les halliers, Vers la moisson guerrière et les rouges vendanges. « Souvent, quand tu chantais tes puissantes chansons, Nous vîmes dans le ciel de la nuit froide et noire Au loin resplendir l’or fabuleux des toisons, Et nous sentions dans l’air une odeur de victoire. « C’est toi qui nous menais délivrer des cités; Et debout sur ton char constellé d’améthystes, Tu nous montrais les grands pays épouvantés Par les sphinx accroupis sur les collines tristes. « Et pourtant te voici prisonnier! Et tes mains, Tes folles mains, laissant tomber l’épée ancienne, Effeuillent des glaïeuls frêles et des jasmins Dans les cheveux épars de la magicienne. « O frère, nous venions rompre l’enchantement, Te sauver des jardins et des honteuses roses, Mais nous sommes vaincus mystérieusement; Toi seul, tu peux ouvrir les belles portes closes. « Prince, prince captif dans les vergers impurs, Prince qui dors auprès des fontaines fleuries, N’entends-tu pas devant tes tours, devant tes murs, La royale rumeur de nos cavaleries? « Souviens-toi des chemins rudes que nous foulions Joyeusement au bruit des conques éclatantes, Et de nos camps sacrés veillés par des lions, Et des sommeils virils sous les loyales tentes. « Viens! le vent de la plaine et l’embrun de la mer Ont de meilleurs parfums que les fleurs des parterres. Viens! tu respireras encor le charme amer Des farouches forêts et des grèves austères. « Évade-toi! Secoue, en franchissant le seuil, Tous tes désirs ainsi qu’une infâme poussière, Et chasse de ton coeur, jadis riche d’orgueil, L’inavouable amour de la Reine sorcière. » Ils disent; dans le soir, de sauvages senteurs Montent des bois et des campagnes endormies, Et vers les hauts remparts les rois libérateurs Tendent leurs étendards et leurs armes amies. Mais voici que, penché sur les balcons en fleurs, D’un geste de ses mains indulgentes et lasses, Le doux captif épris de divines douleurs Écarte ces guerriers des paisibles terrasses: « Hommes, pourquoi ce bruit d’armes et de buccins? Ma féerique prison est à jamais fermée; Je ne veux plus vers les chemins libres et sains Ouvrir le lourd vantail de la porte charmée. « Car un sombre bonheur me retient en exil; Frères, l’amour surgi dans mon âme dormante, Ce n’est pas le désir joyeux et puéril D’ensoleiller mes doigts à des cheveux d’amante. « Je ne suis point pareil au faune maraudeur Qui ravit en chantant les dryades frivoles, Et ce que j’aime, hélas! ce n’est pas la splendeur Des bras blancs, ni le rire ardent des lèvres folles. « Une soif de souffrance et de renoncement Seule m’a fait chercher la mauvaise amoureuse, Vers qui mon âme épanche intarissablement Comme une eau triste sa tendresse douloureuse. « Autrefois, ô guerriers, une étrange langueur Me glaçait au soleil des heureuses mêlées; Un dégoût surhumain se levait en mon coeur, Et je pleurais d’ennui dans les villes brûlées. « Et peut-être au matin des triomphes haineux Rêvais-je seulement de mort expiatoire; J’étais l’aventurier morose et dédaigneux Qui méprise la guerre à cause de la gloire. « Voici que j’ai trouvé l’atroce paradis Où des poisons sacrés corrompent les fontaines, Et celle qui me garde en ces jardins maudits Sait bien me déchirer avec ses mains hautaines. « Elle a pris à mon bras, par un charme blessé, L’anneau de fer forgé par les nains, et, rieuse, Elle a jeté dans l’herbe immonde du fossé L’étendard imprégné de brise glorieuse. « J’aime mystiquement ses jeunes cruautés, J’aime ses mains souillant ma pourpre solennelle; Agenouillé parmi les lys ensanglantés, Je sens mon coeur princier s’anéantir en elle. « Et je connais ma honte immense, et j’y consens. Vous n’aviez pas besoin d’assaillir les murailles Et d’éveiller les fleurs par vos appels puissants, Je me souviens assez des antiques batailles. « Mais nul renom de roi conquérant et de preux Ne vaut l’orgueil amer des secrètes tortures! L’amour seul peut remplir mon grand coeur ténébreux, Divinement élu pour les douleurs obscures. » Tel le captif, parmi les roses des balcons, Parle aux guerriers. L’armée invincible recule. Les casques d’or cimes d’aigles et de faucons S’éloignent. Des hérauts, dans le fier crépuscule, Proclament le départ vers des combats nouveaux, Et le prince enfermé dans son palais de rêve Regarde au loin, parmi les furieux chevaux, S’enfuir le char désert où se rouille son glaive. L’Île heureuse. Dans le golfe aux jardins ombreux, Des couples blonds d’amants heureux Ont fleuri les mâts langoureux De ta galère, Et, caressé du doux été, Notre beau navire enchanté Vers les pays de volupté Fend l’onde claire! Viens, nous sommes les souverains Des lumineux déserts marins, Sur les flots ravis et sereins Berçons nos rêves! Tes pâles mains ont le pouvoir D’embaumer au loin l’air du soir, Et dans tes yeux je crois revoir Le ciel des grèves! Mais là-bas, là-bas, au soleil, Surgit le cher pays vermeil D’où s’élève un chant de réveil Et d’allégresse; C’est l’île heureuse aux cieux légers Où, parmi les lys étrangers, Je dormirai dans les vergers, Sous ta caresse. À Celle Qui Aima Le Cloître. (1889) Tu parlais du jardin où les roses claustrales Pour les bouquets d’autel fleurissaient doucement, Des nonnes dans l’enclos lumineux et dormant Cueillant des fruits au son des cloches vespérales; Et moi je te voyais en un calme couvent T’asseoir, rigide et blanche, aux stalles des chapelles Et lever vers le ciel tes mains froides et belles Et fermer ta fenêtre au printemps décevant. Je te vois puérile et chaste, et je devine A ton sourire tes extases d’autrefois. Les cantiques anciens résonnent dans ta voix, Tu gardes dans tes yeux un peu d’ombre divine. N’est-ce pas que là-bas, en de mystiques soirs, Comme moi tu songeas à des choses célestes? Pour toujours maintenant, ô sombre soeur, tu restes Celle qui mit des lys aux arcs des reposoirs. Et peut-être souvent ta tête appesantie S’endort sur mon épaule en regrettant le ciel, Et mes lèvres d’amant n’ont pas assez de miel Pour vaincre la saveur de la première hostie. Tous les deux, nous avons trop longtemps contemplé Les nuages en fuite et les roses du cloître, Notre puissant amour pourra durer et croître, Notre coeur restera divinement troublé. Peut-être expions-nous l’ivresse merveilleuse D’avoir rêvé jadis à des pays meilleurs? Nous sommes les amants tristes parmi les fleurs Et même le bonheur ne te fait pas joyeuse. FRAGMENTS ET EBAUCHES DE POESIES Prologue Pour Une Comédie Enfantine. (1885) Dames et seigneurs, je vous mène De joyeux et naïfs acteurs: Nous n’avons ni triste Chimène Ni capitans provocateurs. Pas même Arlequin ni Cassandre; Et la Colombine aux yeux doux, Malgré sa voix rieuse et tendre, Est encor trop grave pour nous. Nous sommes des ducs et des comtes En noble manteau de velours, Et des rois comme ceux des contes, Et des gardes aux sabres lourds. Mais nous traînons nos broderies Dans la rosée et les gazons, Aimant les grands lys des prairies Plus que les lys de nos blasons. Parmi les prêles et les berles Nous courons, princes puérils, Qui préférons les nids de merles Aux joyaux d’or et de béryls. Et malgré perruques Régence, Bas de soie et gants parfumés, Las! nos acteurs ont peu de chance De vous plaire; car vous aimez Plus que nos rois pilleurs de mûres Les seigneurs qui disaient tout bas Aux dames, en de lents murmures, Des mots que nous ne savons pas. Pourtant il vous faut, nobles dames, Oubliant les vers triomphants, Écouter sans rire les drames De nos comédiens enfants. Car, malgré vos mélancolies, Vous écoutez bien quelquefois Tous ces grands diseurs de folies, Nos amis les oiseaux des bois. La Forêt Sacrée. PERSONNAGES Le Prince. La Nymphe. Le Sylphe. Le Gnome. Les Bêtes. Hélène. La Reine Des Fées. LE PRINCE, à la Nymphe. Vierge, ton nom? LA NYMPHE. Je suis la Nymphe des fontaines. Je ne suis qu’une enfant divine et je frémis Dans ces bois saccagés par des brises hautaines Qui blessent sur les lacs mes nénufars amis. Je ne suis qu’une enfant immortelle et peureuse Et je me sens captive en mes propres forêts; Mon urne de déesse épand l’eau douloureuse, Mais j’ignore à jamais ses sonores secrets. LE PRINCE, à un Sylphe. Toi? LE SYLPHE. Les menthes des champs naissent de mon haleine, Les baisers dispersés dans le vent du printemps Suscitent les grands lys triomphaux dans la plaine, Ma pitié met des fleurs sur le deuil des étangs. LE PRINCE. Dis-moi, Sylphe, pour quelle ineffable venue Tu prépares les clairs chemins? Pourquoi cet or, Et ces tapis couvrant au loin la terre nue? Attends-tu chaque année un dieu qui tarde encor? LE SYLPHE. Je ne sais pas. Je vis. J’empourpre les ramures, Car c’est la tâche inexpiable que je dois; Je ne sais pas pourquoi je fais saigner les mûres Des branches et s’ouvrir les roses sous mes doigts... LE PRINCE, à un Gnome. Toi, Gnome en noir qui ris avec des dents méchantes, Pourquoi dans ton poing dur cette serpe de fer Et quelle est la chanson mauvaise que tu chantes? LE GNOME. Je ne sais. Ma chanson fait la mort et l’hiver, Et je ris de songer aux tempêtes prochaines. Je suis seigneur des gens et seigneur des pays Et cette serpe abat la royauté des chênes, Mais je ne suis qu’un pâle esclave et j’obéis. LES BÊTES MERVEILLEUSES, s’approchent du Prince. Nous sommes les dragons gardiens de l’or stellaire, Notre griffe retient les astres dans le soir. Nous attendons couchés au seuil crépusculaire Et nous veillons le vaste ciel sans rien savoir. LE SYLPHE. Voilà nos vains secrets, ô Prince, qu’on te livre. Nos vils trésors sont entassés à tes genoux: Tu vois, nous vivons tous dans la stupeur de vivre Et nous sentons parfois la honte d’être nous. HÉLÈNE. Ami, les fleurs de nuit qui veillent les palais Frissonnent sous un vent de deuil; respire-les. N’est-ce pas qu’elles ont, ce soir, un parfum triste? Aujourd’hui, quand tes chiens royaux suivaient la piste Des sangliers parmi la fête des forêts, Lasse et prise de peur plaintive, je pleurais. Ton cor de bronze avait de sombres sonneries, Tu semblais annoncer les neiges aux prairies Et proclamer, mon doux et funèbre sonneur, L’automne de l’amour et la mort du bonheur. LE PRINCE. Hélène, Hélène, vers les mers orientales, Vers les jardins aimés et les forêts natales Nous partirons avec des lilas dans les mains, Et d’enfantines fleurs le long des clairs chemins Neigeront sous les doigts épris des fiancées... Pourtant voici qu’un glas de mauvaises pensées Retentit longuement dans mon âme, et j’entends Une voix d’ironie insulter le printemps. Pardon, pardon, ma blanche et joyeuse princesse, Car près de toi je songe à l’antique sagesse Des centaures lointains qui m’aimaient autrefois; Je me souviens des soirs fabuleux, dans les bois Réveillés par les cors d’étranges chasseresses; Je songe aux nuits où les grandes enchanteresses Cueillaient les fleurs de mort éparses sur les monts. Je le sais bien, je le sais bien, nous nous aimons Et nous marchons parmi les princes de la terre, Mais mon désir s’en va toujours vers le mystère Du pays merveilleux que je n’ai pas foulé, Et même près de toi je me sens exilé. HÉLÈNE. Quand nous rêvions parmi les treilles endormies, N’aviez-vous pas laissé vos tristesses amies Comme de vains trésors rouler à mes genoux? Avec des mots de paix, avec des gestes doux N’ai-je pas su chasser votre mauvais génie? Vers quel pays nocturne, ô prince d’Ionie, Fuirez-vous les palais magiques et cléments Et le rare jardin fleuri de talismans? LE PRINCE. O mon Dieu! je suis las de ma cour de folie!... Tes chères mains ont fait le signe qui délie; Pourquoi suis-je captif des vieux enchantements? Je suis ton maître, et vers la gloire des amants Nous marcherons sacrés de clarté liliale. C’est pour moi qu’a fleuri la rose nuptiale De tes lèvres, ô ma princesse, et c’est pour moi Que mûrissait ta chair royale... Hélas, pourquoi? LA REINE DES FÉES. C’est moi qui mêle au bruit des lames et des vents Une longue rumeur de clochers décevants. Avec des cris, avec des chants, dans les nuits claires, Des princes d’Orient sur de riches galères Sont passés insultant la mer de leurs gaîtés. Et des femmes parmi les candides clartés, Penchant leurs seins impurs vers les vagues nocturnes, Raillaient le deuil sacré des lueurs taciturnes. LE PRINCE. Reine dont les pieds blancs foulent l’orgueil des nues, Pitié pour eux, pitié pour mes soeurs inconnues, Pour mes frères suivant humblement leur chemin Sous ce pâle soleil d’hiver, l’amour humain. LA REINE DES FÉES. Eh! que t’importe, à toi, Seigneur des vastes rêves, Si là-bas, par delà les vagues et les grèves, En un soir de baisers tristes, quelques amants S’éveillent et sont pris de longs frissonnements En écoutant sonner parmi les mers austères Le grave appel de mes clochers vers les mystères? LE PRINCE. O Reine de la mer, pitié, pitié pour eux! Ne trouble pas le clair sommeil des amoureux, La paix des doux, la paix des gloires enfantines, Et qu’ils ne sonnent pas les mauvaises matines, Tes durs clochers parlant trop haut des cieux lointains. O pays parfumés de menthes et de thyms, O vergers puérils, langoureuses venelles, Voici que le regret des vierges éternelles Va faire mépriser des hommes le printemps. Ils ne vont plus savoir les rires éclatants Et les baisers heureux sur les gorges éprises. Ne livre pas tes cheveux saints aux viles brises... Les enfants vont mourir du péché de te voir. Sois bonne, sois clémente, et fais le ciel si noir Que nous ne puissions plus contempler nos pensées; Étends la nuit sur les sagesses insensées, Et ne fais pas crouler les pierres de nos murs Par ta terrible voix criant des mots trop purs. La Mort Des Amazones. (1888) I Pâles et merveilleux dans le parc enchanté Où neigent sur les fleurs des vols clairs de colombes, Les deux amants surgis de leurs lointaines tombes S’enivrent de ciel calme et de sauvage été. Extasiés de vivre et frissonnant encore A cause de la nuit qui pesa sur leurs yeux, Ils s’éveillent en des baisers silencieux Et croient tous deux frôler de leurs lèvres l’aurore. Puis, mal désenlacés parmi les lys tremblants, Ils murmurent ainsi que des mots de prière Leurs noms puissants: un nom de reine meurtrière, Un nom de chef crié jadis aux soirs sanglants. Akhilleus! Hélène!... Le cortège des cygnes Les guide vers la mer d’ombre bleue et d’or- brun. Et le rivage et le vent du large et l’embrun Ont pour eux des parfums de moissons et de vignes. De grands aigles charmés leur apportent des cieux Une offrande de fruits et de branches fleuries; Les ruches s’entr’ouvrant comme des nefs meurtries Leur livrent doucement l’or des miels précieux. La reine respirant des roses ténébreuses Sourit parfois au souvenir des vains linceuls. Et dans leur bon exil, victorieux et seuls, Ils s’aiment à jamais au bord des mers heureuses. II Droites sur l’étrier, et nues, Et brandissant l’arc de bois noir, Les Amazones sont venues Sur leurs chevaux couleur de soir. Un choc d’armures et de lames Sonne dans le pays dormant; Les lourds chevaux d’ombre et de flammes Mordent les lys farouchement. Incendiant les routes blanches Sous leurs sabots miraculeux, Ils épouvantent dans les branches Les colombes et les paons bleus. Des buccins jettent leurs fanfares Au vent des vergers glorieux, Et les grandes vierges barbares Clament un pæan furieux. Et leurs bouches ensanglantées, Ouvertes aux chants éclatants, Semblent les roses irritées D’un haineux et rouge printemps. Les Navires épris du large. . . Les navires épris du large et du soleil Cinglent là-bas vers les îles surnaturelles; Leurs rostres d’or, comme des becs de tourterelles, Déjà mordent gaîment dans l’horizon vermeil. Les jeunes passagers en simarres de soie Faisaient chanter la flûte et les doux violons; Des femmes dénouaient vers l’eau leurs cheveux blonds Pour mirer dans la mer la splendeur de leur joie. Et leurs chapeaux de fleurs emportés par les vents S’effeuillèrent parmi l’écume du sillage. D’autres ont très longtemps vers notre triste plage Envoyé des baisers railleurs et décevants. Et des couples d’amants charmés et d’amoureuses Nous Élisaient en fuyant des signes de la main, Et des bannières pavoisaient tout le chemin Jusqu’au port d’où sortaient les galères heureuses. Mais nous, silencieux dans le jardin dormant, Loin de la mer, parmi les pâles fleurs blessées, Nous écoutions chanter nos mauvaises pensées, Et nous avons pleuré mystérieusement. Car la grille de fer qui garde nos parterres Ne tournera jamais sur ses gonds enchantés. Nous resterons, même en nos soirs de voluptés, Les paisibles captifs et les doux solitaires. Le grand air du lointain, l’air imprégné de sel Jamais, - ô calme soeur! - n’emplira nos poitrines. Quand nous voulons crier vers ces fêtes marines, Une brise divine égare notre appel. J’ai vécu dans mon rêve. . . J’ai vécu dans mon rêve au milieu des guerrières, Dont les cothurnes d’or foulaient les lys domptés; Des cris sacrés sortis des féeriques clairières Couvraient pour moi la voix des mauvaises cités. Avec leurs boucliers étoiles d’améthystes, Avec leurs étendards ardents et parfumés, J’ai vu les bataillons des amazones tristes Qui pleuraient de tuer les grands lions charmés. De mes flèches d’argent j’ai combattu la guivre Pendant tout un long jour de soleil et de sang; Mais ivre de légende et dédaigneux de vivre, Je n’avais pas pleuré sous le baiser puissant. Voici que vous venez des pays de la vie; Les roses du matin saignent dans vos doigts blancs. C’est l’aurore! voici que la forêt ravie Tressaille sous vos pas victorieux et lents. Vous venez du pays des soeurs et des épouses, Simple et forte parmi les halliers enchantés; Vous chassez le troupeau des princesses jalouses Et vos yeux ont vaincu les magiques clartés. Vous avez pris ma main dans l’ombre merveilleuse Et je vous suis vers la lumière des vivants; Car votre jeune chair splendide et glorieuse A jeté pour toujours son parfum dans les vents. Vos lourds cheveux couleur de soir et de vendanges Ont avec leurs parfums humilié les fleurs; Vous êtes comme un ciel fleuri d’astres étranges Dont la bonne clarté caresse nos douleurs. C’est un soir. . . C’est un soir de silence et de deuil tendre, Tous les lys du jardin tremblent un peu ; Les ormes de l’allée ont l’air d’attendre, On dirait que les vents pleurent un dieu. Et les cygnes ont peur sur l’eau....... . . . . . . . . . . . Le ciel, ce soir. . . LE ciel, ce soir, est un rideau de fière pourpre Et d’or féroce et d’orageuses broderies. Écoute! au delà des champs on entend sourdre Je ne sais quel bruit de magiques cavaleries. Peut-être le rideau solennel et sanglant Va s’ouvrir, brusquement déchiré de lumière, Et les chevaux cabrés, les grands chevaux fauves et blancs, Comme une écume d’or secouant leurs crinières, Vont peut-être jaillir hors des clartés terribles Tels que des monstres élancés des eaux marines. Des conquérants viendront vers le doux pays triste Où l’air trop calme est alourdi de trop de rêve; Ils viendront, brandissant joyeusement les glaives, Comme des vendangeurs ivres agitent des thyrses. Ils souffleront dans les clairons triomphants, Dans les grandes cornes de cuivre et d’ivoire; Dans les buccins et les olifants Ils souffleront éperdument vers les victoires. Et dans les conques prises aux plages Ils sonneront l’appel évocateur des îles Qui parfument les mers de fruits mûrs et d’aromates Et fleurissent au loin l’eau des golfes tranquilles. Ils chanteront des chants farouches d’allégresse, Ils frapperont avec leurs poings lourds La porte mal close qui garde la tour Où nous sommes captifs de nos seules paresses. . . . . . . . . . . . . Note. (1) À la représentation, après ce vers venait le couplet suivant qui terminait la pièce: ORIANE. Je te préfère au roi des clairières magiques, Je suis femme et fuyant les rêves nostalgiques, J’oublierai dans tes bras par les joyeux chemins L’ombre divine et les silences surhumains. Lorsque le baiser joint les lèvres attendries, L’amour terrestre est la plus douce des féeries. Source: http://www.poesies.net