Toute La Flandre. Par Émile Verhaeren (1855-1916) TABLE DES MATIERES Liminaire. I II LES TENDRESSES PREMIERES. Ardeurs Naïves. Les Pas. Les Fruits. Convalescence. Le Comte De La Mi-Carême. Le Grenier. L'Horloger. Le Jardin. Les Pâques. Mon Village. L'Envolée. Le Bain. Seize, Dix-Sept Et Dix-Huit Ans. L'Etrangère. Et maintenant... LA GUIRLANDES DES DUNES. Un Saule. Temps Gris. Un Village. L'Hiver Dans Les Dunes. Un Toit Là-Bas. Les Tours Au Bord De La Mer. Un Coin De Quai. Le Ramasseur D'Epaves. Vents De Tempête. Le Péril. Un Vieux. Les Villages De La Côte. Au Cimetière. Printemps. Les Pêcheurs A Cheval. Amours. Les Maisons Des Dunes. Femmes Des Dunes. Midi. Les Gars De La Mer. Les Fenêtres Et Les Bateaux. L'Eté Dans Les Dunes. Ceux Des Fermes. Les Bouges. Bruges Au Loin. La Bénédiction De La Mer. Un Dimanche. La Côte Flamande. Un Bateau De Flandre. Les Plages. LES HEROS Les Ancêtres. Saint Amand. Baudouin Bras De Fer. Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Guillaume De Juliers. I II III Les Communiers. Jacques D'Artevelde. I II Le Téméraire. I II III IV Les Van Eyck. Le Banquet Des Gueux. Vésale. Rubens. I II III Deux Siècles (XVIIe-VIIIe) La Lys. Aujourd'Hui. L'Escaut. LES VILLES A PIGNONS L'Ancienne Gloire. Pauvres Vielles Cités. Le Port Déchu. Au Long Du Quai. Le Chaland. La Grand'Place. Les Boutiques. Les Antiques Hôtels. La Vielle Demoiselle. Fête D'Hiver. Les Grands Mangeurs. Les Rois. Vieilles Servantes Flamandes. Les Jours De Pluie. Le Linge. Le Dimanche. Vanniers. Le Grand Serment. Les Pigeons. Les Ruelles. Coin Religieux. Les Saluts De La Paroisse. Cloches. Les Soirs De Grande Fête. Les Fumeurs. Jours D'Eté. La Bière. Les Pinsons. L'Hospice. Le Gobelet D'Argent. La Gare. La Vente Aux Enchères. Funérailles. Celui Qui Bouscule. LES PLAINES Liminaire. Ténèbres. Le Jour Des Rois. Les Avares. Cour De Ferme. Dégel. Premier Cri. L'Innondation. Le Temps. Les Pies. Aprement. L'Emoi. Les Giboulées. Le Mardi-Gras Au Village. Clarté Froide. Les Villages. L'Eveil. Premiers Beaux Jours. Rumeurs. Pâques. Les Fleurs. Les Oiseaux. La Pluie. Les Vergers De Mai. Les Chapelles. Les Alouettes. Les Aoûterons. L'Usine. Le Meunier. Les Armes. A L'Aube. La Fenaison. La Mort Du Fermier. L'Etalon. Les Trains. Le Vieux Banc. Les Soirs D'Eté. Les Mouches. La Fleur De Lin. La Saison Dorée. Moisson. L'Orage. Les Beaux Nuages. Les Vieux Villages. Déclin. Les Petits Métayers. Les Meules. Mariages. Une Heure De Septembre. Le Taillis. Les Porcs. Le Vieux Mur. Amours. L'Air Se Durcit. L'Air Est Humide. Vielle Ferme A La Toussaint. L'Heure Triste. L'Incendiaire. Les Fumiers. Les Etables. Pauvres Chaumes. Les Brumes D'Hiver. La Vie A L'Etouffée. Les Vieux Paysans. Le Soir. Fin D'Année. Epilogue. Liminaire. I ...Ces souvenirs chauffent mon sang Et pénètrent mes moelles... Je me souviens du village près de l'Escaut, D'où l'on voyait les grands bateaux Passer, ainsi qu'un rêve empanaché de vent Et merveilleux de voiles, Le soir, en cortège, sous les étoiles. Je me souviens de la bonne saison; Des parlottes, l'été, au seuil de la maison Et du jardin plein de lumière, Avec des fleurs, devant, et des étangs, derrière; Je me souviens des plus hauts peupliers, De la volière et de la vigne en espalier Et des oiseaux, pareils à des flammes solaires. Je me souviens de l'usine voisine -Tonnerre et météores Roulant et ruisselant De haut en bas, entre ses murs sonores- Je me souviens des mille bruits brandis, Des émeutes de vapeur blanche Qu'on déchaînait, le Samedi, Pour le chômage du Dimanche. Je me souviens des pas sur le trottoir, En automne, le soir, Quand, les volets fermés, on écoutait la rue Mourir. La lampe à flamme crue Brûlait et l'on disait le chapelet Et des prières à n'en plus finir! Je me souviens du vieux cheval De la vieille guimbarde aux couleurs fades, De ma petite amie et du rival Dont mes deux poings mataient la fièvre et les bravades. Je me souviens du passeur d'eau et du maçon, De la cloche dont j'ai gardé mémoire entière, Et dont j'entends encore le son; Je me souviens du cimetière... Mes simples vieux parents, ma bonne tante! -Oh! les herbes de leur tombeau Que je voudrais mordre et manger!- C'était si doux la vie en abrégé! C'était si jeune et beau La vie, avec sa joie et son attente! J'appris alors quel pays fier était la Flandre! Et quels hommes, jadis, avaient fixé son sort, En ces jours de bûchers et de flamme, où la cendre Que dispersait le vent était celle des morts. Je sus le nom des vieux martyrs farouches; Et maintes fois, ivre, fervent, pleurant et fou, En cachette, le soir, j'ai embrassé leur bouche Orde et rouge, sur l'image à deux sous. J'aurais voulu souffrir l'excès de leur torture, Crier ma rage aussi et sangloter vers eux, Les clairs, les exaltés, les dompteurs d'aventure, Les arracheurs de foudre aux mains de Philippe Deux. Ou bien encor, c'étaient les communes splendides, Les révoltes, roulant sur le pavé de Gand, Chocs après chocs, leurs ouragans; C'étaient les tisserands et les foulons sordides, Mordant les rois comme des chiens ardents, Et leur laissant aux mains la trace de leurs dents. C'étaient de grands remous de vie armée Qui s'apaisaient dans le soleil, Quand les beffrois sonnaient la joie et le réveil Sur les foules désopprimées. C'était tout le passé: sang et or, fièvre et feu! C'était le galop blanc des hautaines victoires Criant, dans le tumulte et dans l'effroi, leurs voeux, De l'un à l'autre bout du monde et de l'histoire. II Depuis, l'ombre s'est faite sur la Flandre! Mais mon rêve survit et ne veut point descendre Des tours, où tant d'orgueil, jadis, le fit monter. Je regarde de là nos pensives cités; J'écoute se taire leur silence; Je vois s'ouvrir, comme un faisceau de lances, L'abside en or des églises, le soir: Un bruit de cloches, un envol d'encensoir, Là-bas des anges... Et la ville s'endort en des louanges. Je vois aussi, du haut de ces énormes tours, Les champs, les clos, les bourgs, Les villages et les prairies, Autour des larges métairies. Les vieux pommiers vaillants, Au temps d'avril et des sèves nouvelles, Semblent une troupe d'oiseaux blancs Laissant traîner leurs ailes En des vergers pleins de soleil. Le vent est clair, l'air est vermeil, L'amour des gars et des femmes superbes Pousse, comme les fleurs, et se lève de l'herbe Robuste et fécondé. On écoute rire et baguenauder, Près des mares et dans les landes, Les naïves légendes; Les vieilles coutumes mêlent encor Leur beau fil d'or Au solide tissu des moeurs et des paroles; On croit toujours aux sorcières et aux idoles; On est crédule et défiant, tout à la fois; On est rugueux, profond et lourd, comme les bois Et sombre et violent, comme la mer brumeuse. Oh! l'Océan, là-bas, et sa fête écumeuse À l'infini, sur les plages, l'hiver! En ai-je aimé le vent et le désert! En ai-je aimé la vie, en des barques tragiques, Qui s'en allaient fouiller les eaux mythologiques Où les grands dieux du Nord apparaissent encor! En ai-je aimé les ports, les caps, les baies, Le môle en bois blanchi que l'ouragan balaie, Les vieux pêcheurs usés, têtus, tranquilles, Les pilotes tannés et forts, Les mousses clairs, les belles filles! Oh! l'ai-je aimé éperdument Ce peuple -aimé jusqu'en ses injustices, Jusqu'en ses crimes, jusqu'en ses vices! L'ai-je rêvé fier et rugueux, comme un serment, Ne sentant rien, sinon que j'étais de sa race, Que sa tristesse était la mienne et que sa face Me regardait penser, me regardait vouloir, Sous la lampe, le soir, Quand je lisais sa gloire en mes livres de classe! Aussi lui ai-je, avec ferveur, voué ces vers Qui le chantent, dans la grandeur ou l'infortune, Comme la Flandre abaisse ou lève au long des mers, Avec ses sables d'or, sa guirlande de dunes. LES TENDRESSES PREMIERES. Ardeurs Naïves. J'entends là-bas sa voix sa voix... Oh! la petite amie espiègle et blonde Qui s'en alla, vers l'autre monde, Toute fragile, alors qu'elle ni moi Ne soupçonnions encor Ce qu'est la mort. Un jour on m'assura qu'en des pays d'étoiles Elle s'était perdue, avec des voiles Et des roses entre ses doigts petits; Son image resta fixée en mon esprit Si belle, Que tout mon coeur partit vers elle. Je conservai longtemps son souvenir pieux Dans mon étroit livre de messe; On y lisait la bonne promesse De se retrouver tous aux cieux Et c'est ainsi que je fis plus douce connaissance, Grâce à sa mort, avec la Vierge et le Bon Dieu! Depuis -oh! que de morts et de naissances Et que de gens défunts -ses parents et les miens- Et le curé de Marikerke et le gardien Du tir à l'arbalète où nous allions ensemble! Oh! ma petite amie, as-tu appris, Là-haut, qu'en la drève du nord, le tremble Fendu d'éclairs a refleuri? Que les vieilles maisons du Bril sont abattues, Avec leurs ors et leurs statues, Qui se miraient et remuaient dans l'eau Et semblaient vivre dans l'Escaut? As-tu-entendu dire Que, dans l'île de Saint-Amand, Un héron grand comme un aigle d'Empire À fait son nid, superbement? As-tu senti mon ombre, sur ta tombe, L'été dernier, lorsque j'y suis passé? Sais-tu que les colombes De l'hôpital ont traversé La plaine et se sont rencontrées Pour faire un nid nouveau, au bout de la contrée? Je ne sais plus, hélas, que vaguement Comment étaient tes yeux charmants Et ton tranquille et fin sourire. Mais ce que j'aime à doucement te dire C'est combien je t'aimais, Non seulement pendant que je jouais Avec ton arc et ta toupie Mais vers le soir, quand seul j'étais tapi Entre mes draps et que je m'endormais. Je me souviens t'avoir alors Si doucement serrée et embrassée, Avec les bras et les lèvres de ma pensée Que j'en frissonne encor: La lampe était ton front et l'édredon ton corps Et le coussin ta joue Et cet amour premier se noue Aux guirlandes les plus belles de ma mémoire. Je me souviens aussi de cette histoire Où deux enfants, les doigts unis, mouraient D'un même coup de hache, un soir, dans la forêt; Et je voulais mourir ainsi, et je voulais Dormir ainsi, avec toi seule, Loin du monde, sans qu'on le sût jamais. De ceux que nous avons connus, c'est ton aïeule Qui me parle le plus souvent, Avec son coeur et son esprit fervents, Des ans inoubliés qui furent notre enfance. À l'entendre, je revois tout: Le bourg de Saint-Amand, avec le fleuve au bout, Le Christ sanglant du carrefour, et les deux lances Des peupliers qui dominaient les jardins clairs. Tous les bruits familiers se réveillent dans l'air: Le han du forgeron sur son enclume lasse La voix des passeurs d'eau, le chant du jardinier Rangeant des melons d'or, au fond de son panier, Et le pas du sonneur, sur le trottoir d'en face. Quand je ferme les yeux, J'entends encor Le choc des fers et des essieux, Et les lourds camions, sur les routes profondes Les débardeurs s'en venaient de Termonde, Ville proche, qui nous semblait alors Le bout du monde. C'était l'été; le soir vermillonnait La tour dont les cloches sonnaient; Et les vanniers parlaient au seuil des portes, De morts anciens et de coutumes qui sont mortes. Oh! les bons souvenirs et comme ils me refont Une tendresse et un bonheur mélancoliques; Ô mon âme, voici tes plus douces reliques, Voici, dans ton repli le plus profond, La plus frêle des fleurs de rêve, La plus douce des fleurs d'amour, Qui se réveille au jour Et vers tes larmes se soulève! Les Pas. L'hiver, quand on fermait, À grand bruit lourd, les lourds volets, Et que la lampe s'allumait Dans la cuisine basse, Des pas se mettaient à sonner, des pas, des pas, Au long du mur, sur le trottoir d'en face. Tous les enfants étaient rentrés, Rompant leurs jeux enchevêtrés; Le village semblait un amas d'ombres Autour de son clocher, D'où les cloches déjà laissaient tomber, Une à une, les heures sombres Et les craintes sans nombre: Paquets de peur, au fond du coeur. Et malgré moi, je m'asseyais tout contre Les lourds volets et j'écoutais et redoutais Ces pas, toujours ces pas, Qui s'en allaient à la rencontre De je ne savais quoi d'obscur et de triste, là-bas. Je connaissais celui de la servante, Celui de l'échevin, celui du lanternier, Celui de l'âpre et grimaçante mendiante Qui remportait des blaireaux morts, en son panier; Celui du colporteur, celui du messager, Et ceux de Pieter Hoste et de son père Dont la maison, près du calvaire, Portait un aigle d'or à son pignon léger. Je les connaissais tous: ceux que scandait la canne De l'horloger, ou bien les béquilles de Wanne La dévote, qui priait tant que c'était trop, Et ceux du vieux sonneur, humeur de brocs, Et tous, et tous -mais les autres, les autres? Il en était qui s'en venaient -savait-on d'où?- Monotones, comme un débit de patenôtres, Ou bien furtifs, comme les pas d'un fou, Ou bien pesants d'une marche si lasse Qu'ils semblaient traîner l'espace Et le temps infini aux clous de leurs souliers. Il en était de si tristes et de si mornes, Surtout vers la Toussaint, quand les vents cornent Le deuil illimité par le pays entier: Ils reviennent de France et de Hollande Ils se croisaient sur la route marchande, Ils s'étaient fuis ou rencontrés -depuis quel temps?- Et se réenfonçaient dans l'ombre refondue, À cette heure des morts, où des bourdons battants, Aux quatre coins de l'étendue, Comme des pas, sonnaient aussi. Oh! tous ceux là, avec leur fièvre et leurs soucis! Oh! tous ces pas en défilé par ma mémoire! Qui donc en redira le deuil ambulatoire, Lorsque je les guettais l'hiver, en tapinois, Rapetissé dans mon angoisse et mon effroi, Derrière un volet clos, au fond de mon village? Uni soir, qu'avaient passé des attelages, Avec des bruits de fers entrechoqués, On trouva mort, le long du quai, Un routier roux qui revenait de Flandre. On ne surprit jamais son assassin. Mais, certes, moi, oh! J'avais dû l'entendre Frôler les murs, avec sa hache en main. Une autre fois, à l'heure où le blanc boulanger, Ses pains vendus, fermait boutique, Il avait vu la dame énigmatique Qu'on dit sorcière ici, et sainte un peu plus loin, En vêtement de paille et d'or tourner le coin Et vivement, entrer au cimetière; Tandis que moi, j'avais ouï, en même temps, Son dur manteau flottant, Comme un râteau gratter la terre. Mon coeur avait battu si fort Que, pendant toute une semaine, Je ne rêvai que de la mort. Et puis, qu'allaient-ils faire au fond des plaines Ces autres pas qu'on entendait, vers la Noël, Venir en masse, à travers neige et gel, D'au delà de l'Escaut massif et léthargique? Une lueur rouge et tragique Mordait le ciel. Ils se rendaient, au long des bois, Depuis quels temps, toujours au même endroit, Près des mares que l'on disait hantées; On entendait des cris, pareils à des huées, Monter. Et seul, le lendemain, Le fossoyeur partait, la bêche en main, Cacher là-bas, sous les neiges étincelantes, Un tas de rameaux morts et de bêtes sanglantes. Mon âme en tremble encor et mon esprit Revoit toujours le fossoyeur qui passe, Et quand la fièvre ameute en moi, la nuit, Les troubles visions de ma cervelle lasse, Les pas que j'entendis étant enfant, Oreille au guet, genoux serrés et coeur battant, En mes heures de veille ou de souffrance blême, Terriblement, me traversant moi-même Et font courir leur rythme dans mon sang. Ils arrivent, des horizons de lune et d'ombre, Sournois, têtus, compacts, mystérieux, Le sol en est dément. Leur nombre? -Feuilles des bois, grains de blés mûrs, grêles des cieux! Ils sont pareils aux menaces qui passent Et leur déroulement, pendant la nuit, Est si lointain qu'ils semblent faire, De lieue en lieue, une ceinture à la terre Et, maille à maille, et, bruit à bruit, Serrer en eux tout l'infini. Oh! qu'ils me sont restés imprimés dans la chair Les pas que j'entendais, par les soirs de Décembre Et les routes de l'hiver clair, Venir du bout du monde et traverser ma chambre! Les Fruits. Du fond du vieux jardin, Quand les grands arbres monotones Tremblaient aux froids d'automne, Les fruits incarnadins -Couleur de sang et couleur d'ambre- Entraient, solennels et replets, Dans la grande chambre, Où l'on n'entrait jamais. À la muraille, Les vieux portraits, pareils à des médailles, Dont les bouches et dont les dents Aimaient jadis les gros repas ardents, Semblaient se réjouir à voir la violence Des fruits massifs et éclatants Briller, pour quelque temps, Dans le séjour de leur silence. Sur les planches de chaque armoire, Nèfles et noix, pommes et poires, Bombaient leur compacte santé, Tandis que leur odeur recluse et douce, Sans violence et sans secousse, Imprégnaient l'air de calme et de sapidité. Alors s'inaugurait pour moi la saison bonne, Tout le jardin était entré dans la maison, Avec son luxe ensanglanté d'automne. Le soir, quand on causait, près des tisons, C'était sans peur que j'écoutais autour des arbres Hurler le vent. Les fruits lisses comme des marbres Reposaient tous, bien à l'abri, Sur les plinthes des vieux dressoirs et des lambris. Aux repas clairs, ils décoraient la table: On découpait d'un geste ardent Leur chair glacée et délectable, Qui se fondait entre les dents Et embaumait l'haleine Et parfumait les doigts; Et pour les honorer une dernière fois, En les mangeant, on prononçait leurs noms de Reines. Et la bonne saison durait longtemps Jusqu'en Décembre: Le jour, on verrouillait la porte à deux battants De la grand'chambre, Et je ne pus jamais Que renifler, par la serrure, L'odeur ample des fruits épais Et regarder de loin leurs chamarrures. Mais, quand, le soir, à l'heure du coucher, La plus vieille servante accourait me chercher Pour le bon somme, Sans nul réveil, jusqu'à demain; Souvent, elle glissait entre mes mains, La pomme La plus rouge et la plus belle À grignoter, là-haut, près des chandelles. Convalescence. Tel soir de l'autre mois Ma tante -oh! les craintes que trahissait sa voix!- M'avait, en son grand lit, blotti, Et, depuis lors, l'âme engourdie, Les jours, les nuits, j'avais senti, Sur mes yeux clos et sur mon front, passer Tous les moites et blancs baisers Des maladies. Et le docteur dont j'avais peur Etait venu et revenu, Avec son bâton noir et ses lunettes d'or, Dire des mots mystérieux Et les redire encor; Et j'avais vu ses mains, son front, ses yeux Errer autour de ma torpeur. Et puis j'avais langui Des jours, des jours et des semaines; On avait fait des voeux ardents et des neuvaines Et même le curé avait prié pour moi. Ç'avaient été des temps d'inoubliable émoi Jusques à l'heure où l'on sentit venir, Par les chemins des renaissants désirs, S'asseoir enfin, avec douceur et complaisance, Près de mon lit Tout à coup clair et embelli, La pâle, mais déjà rose convalescence. Oh! les bons jours que je vécus alors! Ma chambre était joyeuse et sa tiédeur légère, Et mon ami Jésus, avec son manteau d'or, M'y souriait, du haut de l'étagère. Les blancs après-midi d'été, À travers les rideaux, y tamisaient leur violence; L'horloge s'y taisait, son pendule arrêté; Un vol de mouches y bourdonnait dans le silence. Mon oreille écoutait les fers tumultueux Du forgeron chanter dans le village; Les foins passer, pesants et montueux, Les fouets claquer autour des attelages; Et, les Jeudis, venant de loin, de loin, Le cri du vieux marchand de sable, Son pas boiteux quand il tournait mon coin, Sa voix cassée et son refrain intarissable. Et les cloches à l'aube et les messes servies Par des enfants de choeur, devant l'ostensoir d'or, Si bien que j'entendais toute la vie Venir à moi, avant de la revivre encor, Et j'étais doux et patient toujours Ne boudant plus les médicaments fades; Je me sentais content et, pendant de longs jours, Je fus vraiment heureux d'être encore malade. Le Comte De La Mi-Carême. Venant d'Espagne ou de Bohême Au trot de son lent cheval blanc, Passe, dans les villes du Brabant, Le comte de la Mi-Carême. Il va, là-haut, de toit en toit, L'oreille au trou des cheminées, Surprendre, avec sa haquenée, Ce qu'on entend et ce qu'on voit, Dans les maisons où les mioches, Autour des foyers d'or, l'hiver, S'instruisent, en des livres clairs, Comme des gens de la basoche. On l'aperçoit, les soirs de vent, Par la lucarne à tabatière, Longer les étroites gouttières. Il vient et va, pousse en avant, S'arrête, et puis revient encore; Son cheval suit tous les chemins Qu'il lui suggère, avec la main, Et quand parfois, au loin, s'essorent Ses hauts galops silencieux, Sa sueur blanche et son écume S'entremêlent, comme des plumes, Aux nuages qui vont aux cieux. Où ne va-t-il -Dieu seul le guide, Sur l'échiquier géant des tours Et des pignons des carrefours, Par les grand'routes translucides. Ceux qui ne l'ont pas aperçu Quand, vers le soir, sonnent les cloches, C'est qu'ils eurent leurs yeux en poche. Mais les enfants, eux tous, l'ont vu -Prince de rêve et de fortune- Traversant l'air superbement, Avec sa bête en diamant Et son manteau de clair de lune. Son chef arbore un turban bleu Comme le front d'un vieux roi mage; C'est un géant sur les images Qu'on vend, dans les quartiers pouilleux D'Hasselt, de Mol, d'Anvers, de Lierre; De sa main gauche, il tient des fouets Et de sa droite, un lot de jouets En bois léger, en carton-pierre. Il en a plein trente paniers, Il en a plein vingt sacs de toile, Et l'on prétend qu'en chaque étoile Il en a plein trois cents greniers. Ils sont plus clairs que feux d'aurore, Joyeux, naïfs -dites combien! Ce sont les bons anges gardiens Qui les taillent et les décorent, Peignant, avec leurs menus doigts, L'or des manteaux, l'azur des robes; N'employant rien que couleurs probes, Colle tenace et raide empois. Et ciselant chaque clochette Pour arlequins et pour pierrots Et pour chevaux qui vont au trot, Immobiles sur des planchettes. Ainsi lesté, ainsi chargé, S'en va d'un pas, toujours le même, Par les chemins des soirs légers, Le comte de la Mi-Carême. Il va du Weert à Saint-Amand, De Saint-Amand vers Rupelmonde, Pour revenir vite en Brabant Et les jouets tombent comme grêle Dans les foyers ouverts. Pourtant Nulle oreille ne les entend Frôler les murs de leurs bruits frêles. Mais ils sont là, au matin dit, Comme tous ceux de l'autre année; Les vieux recoins des cheminées, Superbement, en sont garnis. Dans le matin crépusculaire, Les yeux aigus, les doigts errants, On les recueille en adorant On ne sait quoi de tutélaire; À moins que d'un regard furtif, Dans l'ombre, d'où elles émergent, On ne découvre un lot de verges Pour les enfants qui sont rétifs. Et c'est beau temps. Le printemps pâle Sur les maisons et les vergers Disperser au loin ses ors légers Et ses argents et ses opales; Et les petits s'en vont, là-bas, Comme en cortège et en parade, Montrer gaiment aux camarades Les jouets nouveaux reçus par tas, Tandis que les malins échangent Tel faux pierrot, tel clown suspect, Sans tenir compte et sans respect Du partage qu'ont fait les anges. Le Grenier. Enfin, le dernier escalier -Marches raides, étroits paliers Et murs qui se lézardent- Montait jusqu'aux mansardes; Puis d'un sursaut, Là-haut, Jusqu'au grenier. Une porte s'ouvrait; Et tout à coup c'était Un enchevêtrement De madriers carrés et de solives rondes; Et brusquement, C'était une autre vie, un autre monde Qui m'attendaient sous ces grands toits. Je regardais presque sans voir, là, devant moi, -Ruines ou décombres- Se bosseler de gros tas d'ombres Et pendre, au long des murs, Un cortège figé de grands voiles obscurs. Des rayons d'or et de poussière Filtraient d'entre les joints des pierres Et remuaient leur immobilité; Tout semblait morne et sourd et envoûté Les vieux habits, les lits boiteux, les vieilles cages, Les horloges et les marteaux Et les bahuts et les dressoirs dont l'âge Avait rongé la plinthe et fendu les vantaux; Seule, dans l'angle, au Nord, tel un vacarme, S'ouvrait, brutale et crue, Sur la lumière de la rue, Une lucarne. Oh! ces vieux objets usés et seuls, en leurs recoins! Oh! ces tristes et relégués témoins Du temps qu'avaient rempli les miens de leur pensée! Aux serrures grinçantes et cassées Je surprenais la trace de leurs doigts; Aux vêtements raidis de séculaire empois, Je découvrais les plis qu'avaient laissés leurs gestes; Mes mains en palpaient les contours, Mon souvenir s'y ravivait, magique et preste, Et, je ressuscitais les anciens jours Pleins de détresse, ou pleins de charme, Avec un coeur d'autant plus lourd Que mes deux yeux d'enfant avaient besoin de larmes. Je m'attardais aux reliques d'orgueil, Aux plumets d'or, aux insignes de guerre, Aux sabres clairs encor des frissons de naguère, Trop lourds, hélas, pour moi, Mais que je suspendais, avec émoi, Aux bras massifs des grands fauteuils. J'aimais les satins fiers, les étoffes meurtries Où de sanglantes broderies Chatoyaient Et mon souffle d'enfant, je l'employais À ranimer, sur des boutons de cuivre, Quelque profil terni de lion ou de guivre. Oh! les défunts et lumineux trésors Et que d'heures, que d'heures Les plus chères et les meilleures M'y ont versé leur paix pour ne songer qu'aux morts. L'été, je m accoudais à la lucarne ouverte; Les champs, les bois, les flots, les plaines vertes, Tout, de là-haut, me paraissait changé; Les sentiers du jardin semblaient avoir bougé, Et les massifs, les boulingrins, les gloriettes Et les poteaux blanchis du tir à l'arbalète Étaient autres. Même le clocher Semblait avoir, tel un géant, marché Vers les courants d'Escaut, dont les vagues, pareilles À des armes, luisaient et se tassaient là-bas. Les moulins agitaient plus largement leurs bras. La meule et le blutoir et les ailes vermeilles Ronflaient et bourdonnaient comme un million d'abeilles. Les gueux, les éclopés, les mendiants, Qui s'en venaient prier de porte en porte, Me semblaient être d'autres gens; Leurs pieds fourbus, leurs jambes tortes Boitaient d'un autre mouvement, Et même un jour, je ne pus reconnaître La carriole vert-pomme du médecin Qui ramenait du bourg voisin Trois béguines avec un prêtre. On m'avait dit: Au temps des foins, Par un jour clair d'après-midi, On distingue, par au delà des routes blondes, Parmi ses remparts rouges et verts, Termonde Et quelquefois Malines, et puis Anvers, très loin... Et je m'évertuais à découvrir, du coin De mon tranquille et solitaire observatoire, Avec mes yeux grands et fiévreux, la gloire De Notre-Dame et du vieux Saint-Rombaut. Mais rien ne m'apparut jamais, Les nuages passaient et s'exilaient là-haut, L'espace entier sonnait du cri des hirondelles, Et je pleurais et me désespérais De ne pouvoir, malgré l'effort De mes regards tendus vers elles, Les voir, elles, les tours droites et textuelles, Avec leurs blocs de siècles morts, Comme en mes vieilles images, régner dans l'or. Le soir venant, je m'arrachais à ma retraite; Je ne m'avouais point que j'avais peur, Mais mon coeur le sentait -le faîte D'où tombaient l'ombre et la frayeur M'apparaissait soudain morne et funèbre; Je me sentais frôlé par des mains de ténèbres; Des bruits naissaient et m'entouraient -et je fuyais Sans oser regarder ce qui me poursuivait. L'Horloger. À la vitrine, où s'accrochaient Quelques bagues et maints hochets, On s'arrêtait pour voir, Le soir, En sa boutique, l'horloger Qui remuait, avec des doigts légers Et des pinces très minces, Mille ressorts à reflet d'or En des soucoupes; Et tout à coup, comme un vieux fou, Face pâle, levait vers nous Son oeil géant, avec sa loupe. Mes compagnons fuyaient: ils avaient peur. La crainte également serrait mon coeur, Mais, néanmoins, je restais là planté, Quand même, à la vitrine. L'oeil noir de l'horloger Planait de tous côtés; Ses manches en lustrine Faisaient des gestes, ci et là, Il sifflotait, avec des rythmes las, Un air connu qu'on fredonnait en Flandre. Un jour, j'entrai chez lui, décidément. Je voulais voir et je voulais l'entendre: Il était ma folie et déjà mon tourment. Je ne lui pus rien dire. Les ronds joufflus des gros cadrans Ornaient d'un lunaire sourire La chaux des grands murs blancs. Mille insectes épileptiques Semblaient grouiller dans la boutique; Je surprenais, en des cloisons, Du haut en bas de la maison, Leur vie énorme et minuscule, Mais tels que des justiciers, Les textuels balanciers Rompaient ce bruit de molécules. Je m'assis dans un coin et l'horloger me dit: J'étais ainsi que toi, timide, Lorsque j'étais petit... Sais-tu l'histoire en or du gnome et des gnomides? Il me la raconta, et nous fûmes amis. Des gnomides, sang de soleil, Pour un gnome, lymphe de lune, Brûlaient, jadis, d'amour belle, mais importune; Le petit gnome avait -et c'était sa fortune- Un coeur précis, exact, clair et vermeil, Avec lequel il parcourait le monde, Réglant les horloges profondes Des églises et des beffrois Solitaires et droits D'Alost, de Gand, de Malines et de Termonde. Son coeur battant Tranquille et régulier comme le pouls du temps, Les tics-tacs brefs des horloges maîtresses Battaient sans cesse, Depuis cent ans, Avec justesse; Quand il se fit qu'un beau matin Resta en panne Le balancier de Saint-Martin, Et que soudain se détraquèrent, Là-haut, Le carillon de Saint-Rombaut Et les aiguilles de Saint-Anne Et les marteaux monumentaux -Heurts, chocs et bonds -de Saint-Gommaire. Mornes, surpris et consternés, les échevins Interrogèrent tous gens en vain, On consultait le ciel, les vents et l'étendue, On s'enquérait ici, plus loin, là-bas, Et tout à coup, la peur régna, Car l'heure exacte était perdue. Oh! le trouble dans les maisons; Enfants joyeux et parents tristes; Et les repas pris au hasard et les frissons Et les affres au coeur des buralistes; Et le sonneur ne sonnant plus Ses ponctuels angélus, Et le docteur laissant mourir ses vieux malades, Et l'existence entière au flux et au reflux D'inoubliables bousculades! Encor, si le soleil s'était montré; Mais les brumes régnaient; les prés De Rupelmonde et de Tamise Etaient couverts d'étoupes grises Et les mares fumaient, comme du lait. Nul ne savait l'heure Et chacun en parlait. L'instant où l'on vivait semblait à tous un leurre. Enfin, on fit venir de Gand Un textuel et loquace savant Qui répara les mécaniques, Mais, à peine fut-il parti, Que les cadrans firent la nique À son savoir mal averti, Et qu'à nouveau, les fantasques aiguilles S'emmêlèrent, comme un couple d'anguilles. Que faire? On ne sut plus quel maître interroger. Heureusement que l'horloger Depuis vingt ans patiemment, sans violence, Les yeux fermés, l'oreille au guet, Etudiait Le nocturne silence. Or, il se fit qu'un soir, il lui parut faussé. Il criaillait, stridait, grinçait comme un ressort Tordu, alors que tout tapage avait cessé Et que la lune errait, par les champs morts. Et l'horloger soudain héla le gnome Qu'il hébergeait, toutes les nuits, Dans une antique horloge en buis. L'horloge était ouverte et le fantôme Sortit. Bien plus. Là-bas sur la pelouse humide Se trémoussait Une troupe en or de gnomides. Le silence souffrait, ployait et se cassait. Quant au gnome, vautré au centre D'un tourbillon de mains, de bras, de seins, de ventres, Son coeur, régulateur des jours, Battait et sursautait comme un tambour. Et l'horloger comprit. Mais il doubla sa joie À ne la dépenser que pour lui-même: D'abord, il fit de son secret sa proie; Plus tard, il en ferait son stratagème. Le soir venu, il endormit Le beau lutin dans son horloge en buis, Avec un pavot frêle; Puis doucement, au sein d'une flûte très douce, Il enchanta si fort, sur la pelouse, Les gnomides énigmatiques, Qu'il amena, sans cri et sans querelle, Leur ronde entière en sa boutique. Et vite il leur servit des grains d'anis Et des corinthes, Il ajoutait: « Soyez sans crainte, Je vous ferai des lits avec de clairs ressorts Et des maisons à paliers d'or, Comme à Paris. Écoutez-moi, restez ici, J'ai là, pour vous un petit homme Doux et léger, comme un fantôme, Un homme avec une âme aussi jolie Qu'après l'orage une embellie, Mais dont le coeur aura besoin, Pour vous aimer, de tous mes soins. » Et les gnomides acceptèrent L'offre que fit d'un ton autoritaire À leur simplesse, l'horloger; Leurs yeux ravis voyaient bouger Mille reflets, mille lumières, Semant la vie au long des murs; Et chacune déjà cherchait, au fond des boîtes Et des cases étroites Pour ses plaisirs futurs, Un abri sûr. Et quand elles furent toutes blotties En leurs niches de luxe et d'inertie Leur maître, l'horloger, S'en vint trouver les échevins et le vicaire, Leur promettant, En échange d'argent comptant, De les tirer, au bout d'un temps léger, D'affaire. Les échevins hésitèrent, quoique à regret: « Que l'horloger d'abord donnât les preuves De sa science neuve », Ils solderaient Après. Le soir même, tous les tics-tacs de la paroisse, Sans hâte aucune et sans angoisse, Marchaient, entre les fers de leurs compas, Au pas. Le vicaire doutait encor. Il entraîna trois échevins: Puisque mon art vous paraît vain, Demain, dès la première aurore, Le tumulte reparaîtra, fit l'horloger, Qui exaltait ou qui domptait Déjà très sûrement, quoique au jugé, Avec des philtres et des baumes, Le coeur Tour à tour calme ou ravageur Des gnomides et de son gnome. Le lendemain naquit un branle-bas Si fort et l'heure fit de tels faux-pas Que ceux de Hamme et de Termonde Crurent que tapageait le dernier jour du monde. L'horloger triomphait. Il apparut, le nez puissant et satisfait, Et de grosses sommes furent versées En ses poches largement évasées. Il parcourut depuis, Pendant les jours et les nuits, Les champs, les bourgs, les villes, Réglant partout les coeurs serviles Des horloges et les tics-tacs sous les manteaux Des lourds beffrois monumentaux. Et son pouvoir et sa fortune S'arrondissaient en or comme la lune, Qui tout là-haut, clignant de l'oeil, Lui souriait, madrée. Il fut la légende de sa contrée, Et tous lui prodiguaient le bon accueil, Jusques au jour où ceux de son village, Tout en lui dépêchant un attelage Pour l'amener chez lui, ainsi qu'un roi, L'acclamèrent, mais avec défiance, Sentant que désormais sa nocturne science Serait moins son orgueil que leur effroi. Du jour que l'horloger m'eut raconté l'histoire De son triomphe et de sa gloire, Je vins plus ardemment encor chez lui Et m'y fixais jusqu'à la nuit. Ô ce monde cabalistique! J'en fus hanté: mes yeux distraits S'y attachaient, le pénétraient; Je n'osais toucher rien, bien que j'en eusse envie. Un jour, pourtant, j'appuyai, brusquement, Sur un léger tictaquement, Et tout à coup la mort cassa ce mouvement Qui me représentait la vie Du gnome et des gnomides asservies. J'en fus si désolé que j'en pleurai. L'horloger souriait d'un air madré. Il ne me fit aucun reproche: Dorénavant, je regardai, les mains en poche. Mais jour à jour, de plus en plus, les mouvements Innombrables, indéfinis, tentaculaires Attirèrent mes yeux déments En leurs vertiges circulaires, Si bien que mon esprit, Avec autant d'ardeur, plus tard, s'éprit Des tumultes réglés, par les causes profondes Qui font, dans le mystère, évoluer les mondes. Le Jardin. Derrière la maison s'ouvrait l'ample jardin: Bouquets déjà fanés, fleurs non encore mûres, Et l'ombre, et le soleil, et le grand vent soudain Ployant sous ses longs bras l'unanime ramure. Et des oiseaux dans l'air, et des poissons dans l'eau Et le vol jaune et vert des insectes fragiles, Et le nid des pinsons, là-haut, dans les bouleaux, Et l'image de Pan, sur un socle d'argile. Et les jaunes soucis, et les glaïeuls vermeils, Et les lys seuls, et les multiples labiées, Pareils à des gouttes de lune ou de soleil, Dams les gazons et les bosquets éparpillées. Et les chemins s'y promenant souples et clairs Et côtoyant l'étang et ceignant la pelouse Et, tout à coup disparaissant, tels des éclairs, Sous le massif obscur que tapissent les mousses. Et les liserons bleus, et les liserons roux Envahissant la haie épaisse et festonnée Où de grands coqs, taillés dans l'if ou dans le houx, Perchaient touffus et verts, depuis cinquante années. Tel était-il pour tous les gens, Avec ses hêtres d'or et ses trembles d'argent Le vieux jardin dont on disait: « le nôtre! » Mais pour mon coeur, mais pour mes yeux, Mais pour mon rêve audacieux, Il était autre. Un amateur d'Anvers m'ayant offert, dûment, Deux oiseaux fiers qui s'en venaient de Numidie Et trois paons fous dont les plumes, soudain brandies, Ouvraient dans l'ombre, avant le soir, un firmament. On les lâcha l'été, pendant tout un semestre, Libres et familiers, parmi les gazons roux, Si bien que le jardin se changea tout à coup, Pour mon esprit naïf, en Paradis terrestre. Les parterres, les tonnelles et les bosquets, Et les roses, et les soucis et les bouquets Sveltes et réguliers des dernières jacinthes, Tout m'apparut énorme, étrange et merveilleux: Mes oiseaux clairs et fous me semblaient être ceux Même dont on parlait, dans mon histoire sainte. Depuis ce temps, mon rêve à mon désir tressé, ' Illumina tout le jardin de féeries. J'y vis des animaux fantastiques passer, Comme on en voit sur le fond d'or des broderies. Je surprenais, dans la forme des massifs lourds, Soit la croupe d'un tigre ou l'allure d'un ours; Le vent, parfois, semblait rugir dans la feuillée; Un soir, une peur d'enfant, par l'ombre réveillée, Me fit m'enfuir, les yeux hagards, le coeur battant, Certain que j'avais vu, sous les rameaux flottants, Me regarder et longuement ramper à terre, Pour tout à coup bondir vers moi -une panthère! Et ce rêve dura autant que les beaux jours, Dans un décor de soie et d'or et de velours, Avec les fleurs rouges pour confidentes. J'eusse voulu en prolonger la fièvre ardente, Infiniment, toujours; Mais novembre, jardinier sombre, Fauchant, sur les gazons, les clartés et les ombres, Passa bientôt par les chemins, Et les feuilles dont ses géantes mains Dépouillaient les massifs, en chassaient tout mystère. Bientôt le gel saisit violemment la terre; On enferma mes lumineux oiseaux En de closes et torpides volières. Et je ne les vis plus qu'à travers les réseaux De leurs cages, lugubrement hospitalières. Les Pâques. C'était un remuement de seaux et de balais, De haut en bas de la maison, vers Pâques; On étalait Abondamment, par larges flaques, Les cirages moelleux et les onguents épais, Sur les meubles de chêne et d'acajou moirés; Et l'on frottait si fort que les cristaux dorés Et les vases pansus et les tasses légères En frémissaient, pendant huit jours, aux étagères. Les murs retentissaient de chocs têtus, On entendait le bruit de grands tapis battus, Sur la pelouse; On dérouillait les gonds, on secouait les housses, On entr'ouvrait la cave, on écurait l'évier; Et les odeurs de naphte et de benzine Voguant du corridor jusqu'aux cuisines, Se colletaient dans l'escalier. Servantes, avec vos croupes monumentales, Vous encombriez les marches et les dalles; Vos mains rouges partout réveillaient des lueurs; Vous peiniez toutes, sans rien dire, Et la fête semblait reluire Des perles d'or de vos sueurs. Et dans sa chaire, où se brassaient la sapience Et les péchés et les remords, le vieux curé, Tout comme vous, les servantes à poings carrés, Se dépensait à nettoyer les consciences. Rude besogne et lavage à grande eau: Les trois enfants de choeur, la metteuse de chaises, Le clerc, le fossoyeur et le bedeau N'en menaient pas à l'aise, Pendant le temps que leur patron Tançait et confessait tout le village. Fermières et fermiers, filles et tâcherons, Serrés par tas, au fond des attelages, S'amenaient tous, à certains jours, torcher Leur âme et la râcler de ses péchés. Les plus têtus obéissaient quand même. Le prêtre, à sourde voix, dénonçait leurs blasphèmes, Leurs vols sournois et leur amour paillard, Puis eux s'en retournaient, libres de crasse, Le fouet claquant, le coeur gaillard, De leur facile état de grâce. La semaine pascale apparaissait ainsi Ne compter que des Samedis. Elle luisait comme une ample façade Dont les brosses, les éponges et les balais Chassaient et refoulaient, De haut en bas, les poussières maussades. Or, il se fit que le temps vint Où l'on m'apprit, ainsi qu'aux camarades, Après bien des sermons, après maintes bourrades, À faire, à notre tour, le nettoyage saint. Le catéchisme entier, demandes et réponses, Etait sabré en vingt leçons; On m'instruisait, le soir, à la maison, À la mémoire se déchirant aux ronces; On l'en sortait, patiemment, si bien, Qu'enfin, Aux premiers jours des jolis mois Je m'approchai, pour la première fois, De l'immobile et redoutable hostie. Oh! comme alors mon âme était anéantie Dans la douceur et la ferveur! Comme je me jugeais pauvre et indigne De m'en aller si près de Dieu! Comme mon coeur était doux et pieux Et rayonnait, parmi les grappes de sa vigne! Je me cachais pour sangloter d'amour; J'aurais voulu prier toute ma vie, À l'aube, au soir, la nuit, le jour, Les mains jointes, les deux yeux ravis, Par la tragique image Du Christ saignant vers moi tout son pardon. La messe dite, on s'en alla -et les bourdons Se remirent à ébranler tout le village. Les baraques sur la place tintamarraient; Un débardeur d'Escaut, hélant ses chiens, jurait Au seuil d'un bouge; On vendait, en plein vent, des Jésus rouges, Des chocolats, du sucre et des chapelets clairs Une odeur de friture emplissait l'air; Les auberges, portes ouvertes, Puaient la bière et la desserte; Le carême fini, chacun se prélassait, Dans la bombance et dans l'engrais Des solides mangeailles; Et les meilleurs curés avaient la joie au coeur De mener, par troupeaux, baller vers le Seigneur Les ventres ronds de leurs ouailles. Ce fut un grand repas qu'on fit en mon honneur. Oncles, tantes, cousins, parrain, marraine, Sanglés, fourbis, passementés, Prirent leur place à mes côtés. J'étais, comme une barque, au milieu des carènes Formidables, dans les bassins d'Anvers. Des vins pourpres comme des pivoines Coulaient: des flacons d'or et de sardoine Brillaient, avec des feux de lumière au travers; On racontait les anciennes mêlées Des grands buveurs qui étonnaient la mort; Le sang qui bondissait, dans leurs veines gonflées, Semblait du vin fumant encor. Leur souvenir passait comme en tempête Et les rires et les jurons et les cris fous Incendiaient si fortement les têtes Que j'en pris peur et m'en allai, je ne sais où, Dans un recoin de la maison profonde, Prier pour ceux qui outrageaient mon Dieu. Ô les bons souvenirs de mon enfance blonde Comme ils me réchauffent encor, avec leurs feux! Rires ou deuils, joie ou crainte, qu'importe! Toute la vie est là, sur le seuil de la porte, Avec sa foi naïve et sa timidité. Mon coeur a depuis lors subi d'autres ivresses; Il s'est roulé et ballotté Au va et vient des allégresses Du monde et de la vie, à travers l'infini, Mais il retient toujours le simple son de cloche Qui chante ou pleure et qui ricoche, Dans les échos de mon pays. Mon Village. Une place minime et quelques rues, Avec un Christ au carrefour; Et l'Escaut gris et puis la tour Qui se mire, parmi les eaux bourrues; Et le quartier du Dam, misérable et lépreux, Jeté comme au hasard vers les prairies; Et près du cimetière aux buis nombreux, La chapelle vouée à la Vierge Marie, Par un marin qui s'en revint, On ne sait quand, Des Bermudes ou de Ceylan; Tel est -je m'en souviens après combien d'années- Le village de Saint-Amand, Où je suis né. C'est là que je vécus mon enfance angoissée, Parmi les gens de peine et de métier: Corroyeurs, forgerons, calfats et charpentiers, Avec le fleuve immense au bout de ma pensée. Les jours de franc soleil et de belle saison, Aux fenêtres de ma maison, Je regardais passer et luire La voile au vent des beaux navires. J'étais l'ami de l'horloger et du charron Et du vannier et du marchand de cordes. J'étais un vaurien doux; toute la horde Des va-nu-pieds m'appelaient par mon nom; Et les mois d'or et de fruits rouges J'allais, le soir venu, de bouge en bouge, Le soir venu, de bouge en bouge, Chercher l'un d'eux pour m'en aller, Avec son aide, à pas légers, Voler Dans les vergers. Jean Til, le vieux sonneur de messe, Pour me complaire un peu, m'amenait voir, L'été, avant que ne tombât le soir, Le gros bourdon qui sonnait les Kermesses. Je m'appuyais sur des planchers légers, Je m'accrochais aux pliantes échelles, Je faisais fuir de leurs nids clairs, les hirondelles; J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger D'être si haut Sans trop savoir comment descendre. Aux doigts collaient la poussière et la cendre, De vieux plâtras pendaient comme autant de lambeaux, J'eusse voulu monter, monter jusques au faîte, Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes, Pour voir, au bout des grand'routes et leurs sillages, Avec leurs croix et leurs coqs lourds, Les autres tours, Les tours, Là-bas, des plus lointains villages. J'avais l'orgueil de mon clocher Et les querelles étaient chaudes, Les jours de foire ou de marché, Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode Vantaient trop hardiment le leur. Le mien m'était un champion de pierre Carrant si largement sa force et sa valeur Dans la lumière, Que nul, sans m'insulter, ne le pouvait narguer. J'eusse voulu l'instituer Maître suprême et roi de ma contrée. Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur, Mon âme en deuil fut atterrée, La nuit que je le vis tout ruisselant de feux S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière, Le front fendu par le milieu, À coup d'éclairs et de tonnerres! Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour! Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine! Trois ans que je gardai, dans ma poitrine, La blessure portée à mon naïf amour! L'Envolée. Ô ces heures, que ne peuvent-elles renaître! -Eté vivant, aube lustrale et frais réveil- Tout le village, avec ses bruits et son soleil, Semblait, volets ouverts, entrer par la fenêtre. De gros rouliers s'interpellaient ct se hâtaient; Les femmes du marché dressaient leurs éventaires; La grille en fonte rouillée grinçait au presbytère Et la première messe, au clocher d'or, tintait. Et l'on partait, les pieds dans l'herbe et la rosée, Avec le seul désir d'aller, parmi les champs, Toujours plus loin, vers n'importe où, dût le couchant Déployer tout à coup ses ténèbres bronzées. Les murs, les clos, les toits rouges, même la tour Disparaissaient bientôt, perdus dans l'étendue. On arrachait des fleurs aux branchages pendues Et l'on marchait, criant et chantant tour à tour. On traversait les gués, on s'arrêtait aux mares, On dévastait le bois -et vers le ciel, là-haut, Le plus hardi grimpait dénicher des oiseaux Qui trouaient l'air serein de stridents tintamarres. On avait peur, et néanmoins on s'exaltait, Caressés par le vent et dorés par l'aurore, Les plus simples tremblaient d'aller plus loin encore, Mais les plus fous vers n'importe où les escortaient. On était clair; on ignorait toute fatigue, Heureux de balancer son corps et ses deux bras, Au rythme libre et fort et sonnant de son pas, À travers la nature innombrable et prodigue. L'air était vif; l'espace était vibrant et sain; Sans la comprendre, on assaillait déjà la vie, Par la belle aventure ardemment poursuivie; Et des rameaux d'espoir frissonnaient dans nos mains! Le Bain. Mon corps, Il fut trempé dans le limon et l'eau; Mon corps, Il fut tanné aux vents d'Escaut! Bonnes heures chaudes et ardemment mûries, Quand on partait en troupe, au loin, par les prairies, Chercher la crique et l'abri sûr, Où les herbes hautes, comme un mur, Nous isolaient des yeux allumés sur les routes. Le bain était chauffé par l'ample été vermeil Et la clarté y filtrait toute, Si bien que l'eau semblait un morceau de soleil Tombé du ciel et enfoncé dans les verdures; De la mousse bronzée et de pâles roseaux L'entouraient d'une large et vivante bordure, Tandis que fins et verts, et tels que des ciseaux, Mille insectes en sillonnaient, avec leurs pattes, La surface immobile et la lumière plate. Un plongeon clair! Et tout à coup, comme un grand cri dans l'air, Le corps s'enfonçait droit dans la mare éclatante. Il s'y dardait comme un faisceau, Et des bulles rondes et miroitantes Brillaient, autour de lui, jusques au fond de l'eau. Il émergeait rapide et souple; Un flot tumultueux ourlait d'écume et d'or Subitement les bords; Et les autres nageurs, main dans la main, par couples, Au loin, là-bas, partaient rejoindre le plongeur. Et d'autres fois, c'était une mêlée De gestes fous, de sauts brusques, de cris rageurs, De jambes et de bras battant l'eau violée: On eût dit un assaut Vers un amas de fleurs et de joyaux Et de jets violents qu'emperlait la lumière. On était frais et fort de sa santé première; On ignorait sa chair, Et les baisers du vent et les souffles de l'air Et la caresse unanime des choses Ne provoquaient qu'un grand rire étonné Sur les lèvres décloses. Tels nos jeux s'exaltaient, libres et spontanés. On ne songeait à rien, sinon au flux de joie Qui saisissait nos corps, comme des proies, Et les marquait, superbement, Pour la vie ample et violente. Au fond du soir, rouge comme un tourment, Une à une tombaient les heures nonchalantes, Et l'on séchait son corps doré Aux flancs feutrés Des digues et des prés, Jusques aux heures coutumières Où le soleil étend, Sous les noyers au feuillage chantant, Ses tabliers de longue et dormante lumière. Seize, dix-sept et dix-huit ans Seize, dix-sept et dix-huit ans! Ô ce désir d'être, avant l'âge et le vrai temps Celui Dont chacun dit: Il boit à larges brocs et met à mal les filles! Dites! les fiers et superbes quadrilles Aux kermesses, pendant l'été, Quand on partait, gars violents et entêtés, Chercher querelle aux gars du voisinage. Le coeur battant, les reins cambrés, le torse en nage, On s'éreintait à balancer, balourdement, En des rythmes tournant vers l'étourdissement, Le corps virevoltant des fermières ardentes. Les bras serraient leur chair massive et abondante. Les maris maugréaient, les amants se fâchaient; Les poings et les regards tour à tour se cherchaient; Des mots volaient, blessant l'orgueil d'une ample entaille, Et la danse bientôt se changeait en bataille. Dites! -comme c'était rage et joie et fête alors!- On était souple et certains étaient forts. Ils formaient le rempart; les autres, Tels des perdreaux, parmi des champs d'épeautre, Se faufilaient, hardis et haletants, Entre les blocs soudés des combattants Et, choisissant les yeux ensanglantés pour cibles, S'y acharnaient, avec des doigts terribles. On se montrait traître et cruel, sans le savoir. Les empoignades qui s'exaltaient, le soir, Se prolongeaient, la nuit, en combats rouges, Au fond des bouges. On revenait vaincus, vainqueurs, Avec la hargne ou la folie au coeur, Mais quand le sort avait trahi la chance, Chacun, sans se montrer, rentrait chez soi, Féroce et méditant comment, une autre fois, De l'échec essuyé, il tirerait vengeance. La bière et ses tonneaux étaient les larges puits, Où l'on trempait gaîment sa fièvre et son courage; Où l'on noyait dûment sa honte et ses ennuis. Pintes brunes et pintes blondes, Comme les filles du pays, Lèvres belles et bouches rondes Autour des brocs superbement remplis, Saines, longues, rouges et pesantes guirlandes, De gros buveurs, sablant toujours, À gestes lents, à gestes lourds, Avec, entre leurs doigts, la pipe de Hollande, Combien vous me fûtes joie et orgueil, Le jour où je franchis le seuil Des cabarets fameux où s'exaltaient vos ventres. On m'amena du « Chasseur Vert » vers les « Trois Chantres », Mais ce ne fut vraiment qu'à l' « Archer d'Or », Où s'imposait à son comptoir de verre L'hôtesse -énorme et salace commère- Que je pus voir briller et pétiller la bière En son plus large et violent décor. Et jeune et largement vivante, L'ample servante Y circulait, avec de longs plateaux d'étain; On la hélait de groupe en groupe. Elle passait, frôlant les gens avec sa croupe; Et ses bras nus, ses bras ardents, Qu'on eût voulu marquer d'un coup de dents Et de chaudes morsures, Tendaient, jusqu'à la bouche des buveurs, Les brocs remplis d'ivresse et de saveurs Et surmontés de mousseuses tonsures. On se rendait à l' « Archer d'Or », Moins pour l'hôtesse, hélas, que pour l'ample servante. Les yeux vagues, les gestes tors, On y buvait, jusques à l'épouvante, Terriblement, en son honneur. Mais rien jamais ne lui fit peur. Elle riait à gorge déployée D'être superbement palpée et rudoyée Et de sentir les désirs chauds et violents Brûler, tels des feux, autour de sa chair belle. Les soirs de fièvre et d'ivresse rebelle, Elle apaisait les cris et les élans, Et le tumulte noir des trop jeunes colères. Les jours de foire ou de kermesse jubilaire, Quand ceux de Puers, d'Opdorp et de Calfort, En char-à-bancs, en carrioles, S'amenaient boire et gloutonner à l' « Archer d'Or », On eût voulu s'enfuir avec la fille folle Là-bas, très loin, vers n'importe où, Au grand galop rythmé et fou Des chevaux roux. Mais ce rêve jamais n'entra dans sa pensée. Faire sa besogne stricte, à chaque heure du jour, La maintenait vers les simples devoirs baissée. Bête de magnifique et fertile labour, Avec le seul orgueil d'être rude et vaillante, Elle peinait; elle était fruste et bienveillante, Et l'on était plusieurs à habiter son coeur. Aussi, quand, au beau temps des kermesses sauvages, On s'en allait lutter, dans les prochains villages, Et qu'on rentrait, non plus vaincus, mais en vainqueurs, Elle était là, plantée au-devant de sa porte, Honteuse un peu de promettre pour le déduit, La nuit, À tant de gars qui s'étaient bien conduits, Le festin de sa chair, bonne, placide et forte. L'Etrangère. Ses yeux disaient: « Adore-moi, Comme on aime les eaux, le vent, les bois, Le jus des fruits et les rosées. Voici les sèves épuisées Des mois qui sont la kermesse des fleurs; Allons-nous en; rentrons; aimons ailleurs: Les feuilles tombent Et par les champs s'épand l'humidité des tombes. Pourtant, bien que le sol soit mort, Mon corps, Ainsi qu'une fête d'été Vers ton désir s'incline encor. Ma lèvre, elle est vivante et purpurine, Mon cri sonne plus franc que les clarines, Et les pommes de la bonne santé Bombent l'espalier lourd de ma poitrine. Voici ma sève à moi, voici ma chair, Rugueuse un peu comme les feuilles, Mais sentant frais, comme du linge à l'air. Voici mes bras qui largement t'accueillent, Ma salive, mes dents, mes yeux, Autant que mes deux seins clairs et joyeux Et le vallon encor sans rides Et les crins fous de mon ventre torride. » Et longuement, Pendant des mois, au jour le jour, Nos corps se sont aimés, dans la ferme lointaine, Où rien, sinon les bruits monotones des plaines Venaient mourir, au soir tombant. Son corps me fut toujours docile. Les étables, et plus encor, les vieux greniers, Où l'on versait le grain, par sacs et par paniers, Nous invitaient et nous servaient d'asile. Elle épiait, derrière un blanc rideau, Mon pas qui s'en venait, au long de l'eau, Vers elle. Elle avait peur de mes paroles; Elle évitait le bruit et la gêne des mots, Mais l'accueil était clair: des azerolles Et des sureaux ornaient les pots De cuivre et de grès blanc dont s'éclairait la chambre; Quelques roses qu'elle y soignait jusqu'en décembre Et, qu'à travers le froid, le gel, la mort, Heureuse, elle vouait à son amour fidèle, Parlaient pour elle. Rapidement, je l'attirais alors, Je la serrais entre mes bras agiles, Je l'emportais là-haut, et l'échelle fragile Ployait -et, parmi l'orge, le seigle et le blé, Miettes d'argent et d'or sous les chaumes mêlées, Nos multiples désirs étincelaient ensemble. C'était du vrai pain que sa chair! Quand j'y resonge, il semble Que c'est encor sa peau et ses yeux clairs Qui font claquer ma langue. Métal riche, si fruste était la gangue! Nos coeurs s'éjouissaient de ne se cacher rien. Ce n'était pas le mal, c'était le bien, La vie et le bonheur que célébraient nos joies; Elle n'était ni victime, ni proie, Mais ce repas juteux, luisant et solennel Qu'on sert en Flandre, à Pâques ou à Noël. Nos corps noués s'incendiaient l'un l'autre, Sous les angles et sous les croix Que dessinaient l'arête et les poutres du toit. D'un bloc, ils s'abattaient -et l'orge et les épeautres Les entourant, ils s'y creusaient un lit, Ils se pâmaient, dans la fraîcheur fondante Da seigle clair et des orges ardentes; Ils se perdaient; roulés, cernés, ensevelis, Dans le ruissellement des pépites dorées. Elle! -sa chair s'en échappait transfigurée, Joyeuse et nue, et de nouveau s'y enfonçait; Des brins de paille entre ses doigts luisaient; Ses bras rouges sortaient de la mêlée; Elle riait, lasse, défaite, échevelée; Et, sous le flux du soir vermeil Qui survenait, par la lucarne étroite, Une dernière fois, son corps avide et moite, Brûlait et se fondait dans le soleil. Je m'enfuyais, sitôt la nuit venue. Les gars s'en revenaient des champs; Les attelages rentraient, par les chemins penchants; Les étables meuglaient, appelant la venue Des servantes qui remuaient leurs seaux de lait; Les yeux soudains des chats étincelaient, Dans les greniers baignés d'amour encore; L'heure de l'ombre, avec lourdeur, Tombait; et jusqu'à la prochaine aurore, Elle apaisait l'élan et la splendeur des flores Toujours droites, de notre ardeur. Et maintenant... Les mains innombrables du vent Ont doucement joué dans ma feuillée; La façade de mon doux bois mouvant Dorée au clair soleil levant, D'arbre en arbre, s'est effeuillée. Et les voici, ces souvenirs, Quelque peu lourds et monotones, Tombés en feuilles d'or, à la saison d'automne, Sur mes chemins qui vont à l'avenir. LA GUIRLANDE DES DUNES. Un Saule. Ce saule-là je l'aime, comme un homme. Est-il tordu, troué, souffrant et vieux! Sont-ils crevés et bossués, les yeux Que font les noeuds dans son écorce! Est-il frappé dans sa vigueur et dans sa force! Est-il misère, est-il ruine, Avec tous les couteaux du vent dans sa poitrine, Et, néanmoins, planté au bord De son fossé d'eau verte et de fleurs d'or, À travers l'ombre et à travers la mort, Au fond du sol, mord-il la vie, encor! Un soir de foudre et de fracas, Son tronc craqua, Soudainement, de haut en bas. Depuis, l'un de ses flancs Est sec, stérile et blanc; Mais l'autre est demeuré gonflé de sève. Des fleurs, parmi ses crevasses, se lèvent, Les lichens nains le festonnent d'argent; L'arbre est tenace et dur: son feuillage bougeant Luit au toucher furtif des brises tatillonnes. L'automne et ses mousses le vermillonnent; Son front velu, comme un front de taureau, Bute, contre 1es chocs de la tempête; Et dans les trous profonds de son vieux corps d'athlète, Se cache un nid de passereaux. Matin et soir, même la nuit, À toute heure je suis allé vers lui; Il domine les champs qui l'environnent, Les sablons gris et les pâles marais; Mon rêve, avec un tas de rameaux frais Et jaillissants, l'exalte et le couronne. Je l'ai vu maigre et nu, pendant l'hiver, Poteau de froid, planté sur des routes de neige; Je l'ai vu clair et vif, au seuil du printemps vert, Quand la jeunesse immortelle l'assiège, Quand des bouquets d'oiseaux fusent vers le soleil; Je l'ai vu lourd et harassé, dans la lumière, Les jours d'été, à l'heure où les grands blés vermeils, Autour des jardins secs et des closes chaumières, S'enflent, de loin en loin, comme des torses d'or; J'ai admiré sa vie en lutte avec sa mort, Et je l'entends, ce soir de pluie et de ténèbres, Crisper ses pieds au sol et bander ses vertèbres Et défier l'orage, et résister encor. Si vous voulez savoir où son sort se décide, C'est tout au loin, là-bas, entre Furne et Coxyde, Dans un petit chemin de sable clair, Près des dunes, d'où l'on peut voir dans l'air, Les batailles perpétuées Des vents et des nuées Bondir de l'horizon et saccager la mer. Temps Gris. La Mer du Nord n'est elle-même Qu'aux jours rugueux d'hiver, Quand ses vagues, à l'infini sont blêmes Et ses sables, jusqu'au printemps, déserts. Toute sa patience avide et sourde Travaille alors à son énormité D'embruns compacts, de vagues lourdes Et de mornes clartés. Si, vers midi, les cieux noirs se dérident, L'instant vite s'enfuit, l'instant vermeil Où se traîne, sur les grèves torpides, L'or fatigué des vieux soleils. Et l'ombre, à coups de lumière éventrée, Se referme, sitôt que l'horizon hagard Soulève, avec les blocs de sa marée, Les flux montants de ses brouillards. Et la mer, boudeuse et vomissant l'écume, Recommence sa lutte et ses combats, Engloutissant, derrière un mur de brumes, Tant de voiles qu'on ne voit pas. Un Village. Des murs crépis, de pauvres toits, Un pont, un chemin de halage, Et le moulin qui fait sa croix De haut en bas, sur le village. Les appentis et les maisons S'échouent, ainsi que choses mortes: Le filet dort: et les poissons Sèchent, pendus au seuil des portes. Un chien sursaute en longs abois; Des cris passent, lourds et funèbres; Le menuisier coupe son bois, Presque à tâtons, dans les ténèbres. Tous les métiers à bruit discord Se sont lassés l'un après l'autre: Derrière un mur, marmonne encor Un dernier bruit de patenôtres. Une pauvresse aux longues mains, Du bout de son bâton tâtonne De seuil en seuil, par les chemins; Le soir se fait et c'est l'automne. Et puis viendra l'hiver osseux, Le maigre hiver expiatoire, Où les gens sont plus malchanceux Que les âmes en purgatoire. L'Hiver Dans Les Dunes. Voici le pays blanc des dunes Que les siècles ont ravagé: Pâles soleils et mornes lunes, Sommets fendus, sablons mangés, Montagnes mortes, une à une. Le ciel, la mer et leur ceinture d'ouragans! Ô vous, les vents qui accourez du bout des mondes, Les vents, les vents hurleurs, les vents sifflants, Portant la grêle dans vos frondes! Depuis longtemps sont morts l'été, l'automne; Octobre est loin, avec sa brume monotone, Avec son deuil de pourpre et de silence; Et maintenant, voici, Voici l'hiver, l'hiver sauvage et sans merci, Et les mois noirs qui recommencent. Les villages souffrent là-bas, Les toits ployés sous la tempête, Pauvres, tristes, serrés par tas, Comme des bêtes; D'une mince lueur, le soir se fend; La meute entière des nuées Hurle vers l'ombre -et seule une cloche remuée Sanglote encor, avec des cris d'enfant. Et sur la plage où se querellent Les vents, de loin en loin, à l'infini, Traînent, en bandes parallèles, Les défilés des sables gris; Les oiseaux fuient, la grève est vide; Le navire se fond dans l'étendue humide: Tous les grands deuils semblent marcher De lieue en lieue, avec la mer. Montagnes mortes une à une, Oh! Comme au loin le vieil hiver du Nord, Quoique mortes, vous tue et vous lacère encor! Et comme entre vos flancs et vos crêtes de sable Plongent, partout, ses dents insaisissables! L'herbe rare et les oyats Sont arrachés, et l'on dirait des chevelures Larges et volantes, là-bas; La bise est à la fois gel et brûlure; On écoute passer d'énormes coups de faux Tombant, comme des vols, d'en haut, Et s'enfonçant dans les os de la terre; Un ronflement constant de force solitaire Dont personne, sinon la mer, n'est le témoin, Toujours plus sourd et plus lourd épouvante les loins; Des pans entiers de sable croulent; Des caps et des sommets sont rasés par les houles; Des tourbillons creusent des entonnoirs; Le soir Resserre, en un faisceau, ces angoisses funèbres; Des cassements se font entendre, on ne sait d'où, Si longs et si profonds qu'on croit que les ténèbres Luttent et s'entre-mordent, tout à coup. Et c'est le pays blanc des dunes Que les siècles ont ravagé; Pâles soleils et mornes lunes Sommets fendus, sablons mangés Montagnes mortes, une à une. Un Toit Là-Bas. Oh! la maison perdue, au fond du vieil hiver, Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer. Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre; Et c'est le soir, et c'est la nuit, et c'est novembre. Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets; Le mur est quadrillé par l'ombre des filets. Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde L'odeur du goémon, de l'algue et de l'iode. Le père, après deux jours de lutte avec le flot, Est revenu du large, et repose, là-haut; La mère allaite, et la flamme qui diminue N'éclaire plus la paix de sa poitrine nue. Et lent, et s'asseyant sur l'escabeau boitant, Le morne aïeul a pris sa pipe, et l'on n'entend Dans le logis, où chacun vit à l'étouffée, Que ce vieillard qui fume à pesantes bouffées. Mais au dehors, La meute innombrable des vents Aboie, autour des seuils et des auvents; Ils viennent, d'au-delà des vagues effarées, Dieu sait pour quelle atroce et nocturne curée; L'horizon est battu par leur course et leur vol, Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol; Leurs dents âpres et volontaires Ragent et s'acharnent si fort Qu'elles mordraient, jusqu'au fond de la terre, Les morts. Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine Abritant, près des flots, son angoisse et sa peine! La mère et les enfants, et dans son coin, l'aïeul, Bloc du passé, debout encor, mais vivant seul, Et récitant, à bras lassés, chaque antienne, Cahin-caha, des besognes quotidiennes. Hélas! la pauvre vie, au fond du vieil hiver, Lorsque la dune crie, et hurle avec la mer, Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme, On ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme, Et que ses bras fiévreux et affolés de peur Serrent l'enfant pour le blottir jusqu'en son coeur, Et qu'elle pleure, et qu'elle attend, et que la chambre Est comme un nid tordu dans le poing de novembre. Les tours au bord de la mer Veuves debout au long des mers, Les tours de Lisweghe et de Furnes Pleurent, aux vents des vieux hivers Et des automnes taciturnes. Elles règnent sur le pays, Depuis quels jours, depuis quels âges, Depuis quels temps évanouis Avec les brumes de leurs plages? Jadis, on allumait des feux Sur leur sommet, dans le soir sombre; Et le marin fixait ses yeux Vers ce flambeau tendu par l'ombre. Quand la guerre battait l'Escaut De son tumulte militaire, Les tours semblaient darder, là-haut, La rage en flamme de la terre. Quand on tuait de ferme en bouge, Pêle-mêle, vieux et petits, Les tours jetaient leurs gestes rouges En suppliques, vers l'infini. Depuis, La guerre, Au bruit roulant de ses tonnerres, Crispe, sous d'autres cieux, son poing ensanglanté; Et d'autres blocs et d'autres phares, Armés de grands yeux d'or et de cristaux bizarres, Jettent, vers d'autres flots, de plus nettes clartés. Mais vous êtes, quand même Debout encor, au long des mers, Debout, dans l'ombre et dans l'hiver, Sans couronne, sans diadème, Sans feux épars sur vos fronts lourds; Et vous demeurez là, seules au vent nocturne, Vous, les tours, les tours gigantesques, les tours De Nieuport, de Lisweghe et de Furnes. Sur les villes et les hameaux flamands, Au-dessus des maisons vieilles et basses, Vous carrez votre masse, Tragiquement; Et ceux qui vont, au soir tombant, le long des grèves, À voir votre grandeur et votre deuil, Sentent toujours comme un afflux d'orgueil Battre leur rêve: Et leur coeur chante, et leur coeur pleure, et leur coeur bout D'être jaillis du même sol que vous. Flandre tenace au coeur; Flandre des aïeux morts, Avec la terre aimée entre leurs dents ardentes; Pays de fruste orgueil ou de rage mordante, Dès qu'on barre ta vie ou qu'on touche à ton sort; Pays de labours verts autour de blancs villages; Pays de poings boudeurs et de fronts redoutés; Pays de patiente et sourde volonté; Pays de fête rouge ou de pâle silence; Clos de tranquillité ou champs de violence, Tu te dardes dans tes beffrois ou dans tes tours, Comme en un cri géant vers l'inconnu des jours! Chaque brique, chaque moellon ou chaque pierre, Renferme un peu de ta douleur héréditaire Ou de ta joie éparse aux âges de grandeur; Tours de longs deuils passés ou beffrois de splendeur, Vous êtes des témoins dont nul ne se délivre; Votre ombre est là, sur mes pensées et sur mes livres; Sur mes gestes nouant ma vie avec sa mort. Ô que mon coeur toujours reste avec vous d'accord! Qu'il puise en vous l'orgueil et la fermeté haute, Tours debout près des flots, tours debout près des côtes, Et que tous ceux qui s'en viennent des pays clairs Que brûle le soleil, à l'autre bout des mers, Sachent, rien qu'en longeant nos grèves taciturnes, Rien qu'en posant le pied sur notre sol glacé, Quel vieux peuple rugueux vous leur symbolisez Vous, les tours de Nieuport, de Lisweghe et de Furnes! Un Coin De Quai. Quand le vent boude et que la dune pleure, Les vieux pêcheurs, durant des heures, S'inquiètent à regarder la mer. Un jus brun mouille leurs lippes; Ils se taisent; rien ne s'entend que, dans leurs pipes, Le bref grésillement de leur tabac. La tempête qu'annonce l'almanach Où donc est-elle? Le flot s'apaise et l'hiver se muselle. Rien ne gronde du côté de la mer; Les plus malins secouent la tête Et se croisent les bras, Mais, néanmoins, comme les autres, attendent Cette tempête Qui ne vient pas. Ils rebouchent, avec des mains très lentes, Leur petite pipe vidée; Et poursuivent en même temps, Sans l'interrompre un seul instant, Toujours leur même idée. Une barque revient au port, Tranquille ainsi qu'aux jours tranquilles; Un long filet traîne à sa quille, Tout écaillé de poissons morts. On débarque: aucune nouvelle, Dites, la tempête, quand viendra-t-elle? La pipe aux dents, sans souffler mot, Le pied à nu sur le sabot, Les vieux pêcheurs toujours attendent. Ils adorent ce coin de quai Où s'installent, d'octobre en mai, Les énormes marchandes, Avec leur établi de bois Et leurs harengs, et leurs anchois, Et leur brasier aux flammes coites, Dans une boîte. Ils y crachent à l'unisson, Ils y regardent l'horizon, Ils y somnolent, ils y bâillent; Et leur vieux dos houleux et lourd, En s'y frottant et s'y frottant toujours, Laisse de sa crasse à la muraille. Et qu'importe que l'almanach Prédise un grain qui ne vient pas, Les vieux pêcheurs trouvent prétexte En son faux texte, Pour s'attarder encor longtemps À regarder la mer et les gestes du vent. Le Ramasseur D'Epaves. L'ombre qui sous la lune Tombait, longue et pâle, des dunes, Longeait la grève et dentelait la mer. De loin en loin, apparaissaient des phares Qui se mouvaient, jaunes et verts, Avec des gestes sur la mer. Le vieux chercheur d'épaves rares Fouille le sable, avec des yeux d'avare, Et va; -son ombre Autour de son pas lent fait de l'ombre plus sombre. Ses pieds sont lourds et ses épaules lasses; Flots d'ailes blanches qui se déplacent, Les mouettes fuient dans la nuit; Il les regarde, et puis s'éloigne et puis s'entête À revenir, et puis s'en va et puis s'arrête: Sa petite pipe de bois Darde soudain d'entre ses doigts Un éclat rouge. Un garde-côte, du haut des dunes Qui dominent les bouges, Parfois l'interpelle de loin, Mais le chercheur d'épaves et de fortune Ne répond point. Il marche et marche, avec son vieux bâton de hêtre, Par les chemins qui font le tour de la mer; Il marche et marche encor -et tout son être Est imbibé d'orage et de grands vents amers. Il va lassé, mais il va seul, Rude et têtu passant du soir, Il va toujours, toujours, toujours, avec l'espoir, Depuis combien d'années Gardé, que les vagues des destinées Quand même, un jour, en leur linceul D'écume et de fureur, étaleront, Devant les deux yeux fous qui incendient sa tête, L'or voyageur que les cent mains de la tempête, Jettent à l'inconnu qui marche aux horizons. Vents De Tempête. Comme des blocs de glaçons clairs, Les pigeons blancs illuminent les dunes; Minuit frigide et morne lune; Le vent est rude et râpe au loin la mer. Décembre et ses brumes s'approche. Aux front levés des tours et des dunes, là-bas; Continuellement monte et descend le branle-bas De la tempête qui s'approche. Ô la ruée à l'infini des flots déments! La mort voyage: on ne voit plus, comme des barres, Les feux tournants des phares Couper l'espace, brusquement. Un poing d'effroi tord les villages; Les hauts clochers, dans les lointains, Envoient l'écho de leurs tocsins Bondir de plage en plage. Ô vous, l'immensité des eaux, Ayez pitié des vieux bateaux Et de leurs flancs meurtris, Et de leur bois pourri, Et de leurs mâts: roseaux! Le Péril. On écoute rouler comme un tonnerre d'eau Là-bas, au loin, sur la mer grise; Et les vagues, ainsi que des blocs d'eau Monumentaux, Sur le sable se brisent. Les yeux menus des petites lumières Veillent partout dans les chaumières Et regardent, depuis hier soir, La mer gronder sous l'envoûtement noir. Derrière un mur de brume, Ils sont partis, les pêcheurs roux; Ils s'acharnent, mais Dieu sait où, Parmi des monts de tempête et d'écume. Avec leur âme, avec leur corps, Avec leurs yeux brûlés de sel, Avec leurs doigts mordus de gel, Ils travaillent contre la mort. Ils s'appellent et ne s'entendent pas. L'ouest, le nord, toute la mer fait rage. Le mât Crie et tremble de haut en bas, Comme une bête en un naufrage. Le bateau meurt et se disjoint, Et se creuse une fosse en la vague profonde; Et les phares lointains apparaissent plus loin Que s'ils régnaient au bout du monde. Et néanmoins les petites lumières Veillent toujours dans les chaumières; Et parsèment les enclos noirs, Comme les miettes du pain d'espoir. Et les femmes, sous leurs manteaux funèbres, Le poing crispé contre la bouche, Sont là toujours, muettes et farouches, À regarder vers les ténèbres. Un Vieux. À vous, les flots innombrables des mers Planes comme des dos ou droits comme des torses, À l'embellie, à la tempête et ses éclairs, Il a donné cinquante ans de sa force. Son corps est aujourd'hui branlant et vieux; C'est avec peine Que ses doigts raides et goutteux Amènent, De sa poche à sa pipe, un peu de clair tabac. Au bout des dunes, il habite là-bas; Et la pluie et le vent et la brume et la lune, À sa fenêtre aux carreaux gris, Viennent le voir À l'aube, au soir, En vieux amis. Ceux qui passent par les sablons incultes, Non loin de son chemin, Font un détour et le consultent Sur le temps qu'il fit hier ou qu'il fera demain; Et les deux mots qu'il leur énonce, En brève et banale réponse, Sont rapportés et commentés De barque en barque, le long des plages D'où partent les pêcheurs vers les hasards sauvages. Ceux dont il parle et vit sont dès longtemps les morts; Il exhume du fond de sa mémoire, De si vieilles histoires, Qu'il entoure leur sort Des étranges, mais vivaces guirlandes De la légende. Il perdure seul en un coin. -Ses fils et ses filles sont mariés au loin- Il perdure, comptant et recomptant son âge; Et son corps va le dos ployé, De la cave au grenier, de l'armoire au foyer, Vaquant aux soins de son humble ménage. Ô le vieux chapelet des jours aux jours liés! Et les portraits fanés, et les bouquets sous verres, Et le petit bateau sur la pauvre étagère, Et la bobèche rouge au col du chandelier, Et la chandelle, et la graisse qui en découle, Et la chatte sur l'escabeau, roulée en boule, Et le Christ et sa croix, et le rameau bénit; Tandis que la maison entière est pénétrée De l'odeur des lapins qu'il élève, à l'entrée De son fournil. Le petit tablier de son jardin trop maigre Cache, en ses plis, quelques raves ou quelques choux: Il protège leur vie, avec des plans de houx, Contre les mille dents du sable et du vent aigre; Et deux fois l'an -soit Novembre, soit Février- Il trie, avec grand soin, les nouvelles semences; Et le jour qu'il confie à la terre sa chance, Est marqué d'un trait bleu sur son calendrier. Ainsi vit-il sous les cieux tristes, Au temps d'automne, au temps d'hiver, Sans que rien ne le trouble, ou que nul ne l'assiste, Insoucieux, dirait-on, même de la mer. Mais, dès que le printemps s'exalte au fond des nues, Un Dimanche, l'après-midi, Avec sa vieille pipe entre ses doigts raidis, Lentement, il s'en vient, par les sentes connues, Sur la grève s'asseoir. Ses pas semblent pesants et ses mains semblent lasses, Il ne fait aucun geste aux autres vieux qui passent, Et rien de ce qu'il voit ne paraît l'émouvoir, Mais ses deux yeux, ses yeux rouges comme la rouille, Restent obstinément fixés, jusques au soir, Sur l'horizon qu'ils fouillent. Et c'est comme à regret qu'il regagne son toit; Le jour de plus en plus autour de lui décroît; Les dunes les plus hautes Dressent seules, au long des côtes Leurs fronts baignés de feux vermeils. Alors, Avant de s'isoler pendant un an encor, Loin des grands flots vivants, Ses pas lents et distraits s'égarent, Mais son rêve le suit, de chemin en chemin, Puisque, sans le savoir, et tout à coup, sa main Fait le geste de maintenir la barre À contre-vent. Les Villages De La Côte. Soleil, quand tu descends étendre Sur terre, après l'hiver Tes tabliers de lumière qui bouge, Tu ravives, en Flandre, Tout au long de la mer, Les plus beaux pignons blancs et les plus beaux toits rouges. Un ciel aux nuages mouvants Promène au-dessus d'eux son aventure; Ils reposent dans la verdure Fraîche de pluie et sonore de vent; Ils se tassent là-bas où vont les attelages, Où les sommets des hauts clochers Hissent leurs coqs empanachés Qui sont l'orgueil des vieux villages. Les toits rouges sont les ailes des logis blancs; Ils recouvrent le travail lent Et les soucis des simples gens; La paix lumineuse et fleurie Règne autour d'eux sur les prairies; Des vols de pigeons clairs battent le ciel, Des ruches d'abeilles font leur miel Et les troupeaux vaguent parmi les herbes Le corps revêtu d'ombre et de clarté superbes. Dès le matin, Les toits rouges aux tuiles allumées Se couronnent de futile fumée; Midi les éblouit de feux dans le lointain, Même le soir, lorsque les dunes Se rendorment l'autre après l'une, Avec leurs ombres, à leurs pieds, Ils rayonnent encor dans l'air pacifié, Jusqu'au moment où les flammes vermeilles Des vacillants et pauvres lumignons, Au long du mur, où sèchent les oignons, S'éveillent. Au Cimetière. Avec en main, de la lumière Que balançait son pas, Le fossoyeur du village, là-bas, Le soir gagnait le cimetière, Où longuement, de haut en bas, Pendait un Christ en croix. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Depuis quels temps, on ne sait pas, Le fossoyeur maussade et las, Avec, en main, sa petite lumière, Gagnait ainsi le cimetière. On le voyait poser contre la croix, Sa pauvre et maigre échelle en bois, Puis y monter, puis en descendre; Et dans le soir blafard et faux Soudain, là-haut, S'allumait un flambeau. La flamme était placée, Près des côtes violacées, Par où le sang divin abondamment sortait; Et chaque soir, le vent se lamentait Autour de cette flamme inépuisée Que l'homme à Dieu, obstinément, tendait. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Ceux qui, le corps rompu, s'en revenaient Des lointains effrénés de la mer, Ceux qui, filets au dos, s'acheminaient Vers la pêche nocturne et le hasard pervers Voyaient, aux heures crépusculaires, Jusques au seuil de leur chaumière, Grandir le Christ et sa lumière. Vers les défunts saignait la croix, Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Ceux qui veillaient, à la lueur de leur chandelle, L'enfant que secouait une toux éternelle, Ceux qui pleuraient, avec de lourds sanglots, Le fils perdu là-bas, quelque part, sous les flots, Apercevaient, dans le champ clair de leur fenêtre, Soudain, le Christ et sa terreur leur apparaître. Vers les défunts saignait la croix Vers les défunts saignait l'effroi, Vers les défunts saignaient les mains Du Christ immense et surhumain. Et telle était la peur dont le village Tremblait, devant ce maigre Christ sauvage, Qu'aux jours de kermesse et de fête, On lui voilait, avec effroi, la tête, Pour qu'il ne vît jamais la joie ardente et rouge, Couples noués, bondir de bouge en bouge. Printemps. Le soleil règne et les molles nuées Montent en troupeaux blancs Du côté du Levant; Les herbes remuées Au vent Luisent, comme des ailes. L'air est si pur et la clarté si belle Et l'âpre hiver est si dûment parti Que les bêtes et que les hôtes Des maisons basses de la côte En ont fini D'avoir la peur de l'infini. Même, bien qu'ils grognent toujours, Les vieux les plus mornes espèrent. Ils sont passés, les mauvais jours Que rythme, à sons de cloche ou de tambour, Autour du monde, la misère. Ils sont passés, les temps, Quand il fallait vendre ses nippes Et qu'il manquait, le peu d'argent Dont ont besoin les pauvres gens Pour boire un coup et pour bourrer leur pipe. Mais aujourd'hui, la dune est claire et l'herbe y croît; Les humbles fleurs poussent par kyrielles; Le ciel est traversé de zig-zags d'hirondelles Et, dans les clos qui verdissent, les toits Rouges brillent, de la gouttière au faîte, Lavés et balayés qu'ils sont depuis cinq mois, Par les eaux de la pluie et le vent des tempêtes. Les fenêtres à carreaux verts Sourient au jour qui les colore. La poule couve et les oeufs vont éclore. Le chien bourru dort, à travers Le sentier chaud de lumière dorée, Les feuillages bougeants Des bouleaux nains à l'écorce nacrée Tremblent, comme un essaim de papillons d'argent. Et les mères font la lessive Sous un auvent, gaîment; Et le linge placide et blanc Sèche, au soleil, sur l'herbe vive; Et fillettes et gamins, par tas, Avec un pain trop grand pour leurs deux bras, Reviennent du village et de l'école; Là-bas s'entend un bruit de carriole; C'est le docteur qui rentre à l'Angélus sonné. Midi tiédit le sol de ses rais inlassables Et la petite soeur qui tient le dernier-né Sous sa garde, l'assied Pour la première fois, le cul nu dans le sable. Les Pêcheurs A Cheval. Vagues d'argent et beau soir clair, Le flot sur les grèves se vide, Les cinq pêcheurs équestres de Coxyde Pêchent, nonchalamment, sur le bord de la mer. Dans les lueurs et dans les moires Des vagues pâles, passent, Allant, venant, Leurs silhouettes noires; Les chevaux vieux, les chevaux las, Parfois, lèvent la tête et regardent là-bas L'espace. Les mailles traînent Lentes et pesantes; dans le remous, Les bêtes vont, les rênes Tombantes sur leur cou Et monotones; Le corps houleux, au rythme de leur dos, Leur cavalier, les yeux mi-clos, Siffle ou chantonne. Une heure passe, une heure ou deux: On est heureux ou malchanceux, Le poisson vient ou bien se cache; On travaille par les temps chauds, par les temps froids, Toujours; et, néanmoins, on retourne chez soi -Oh! que de fois!- Les paniers creux, sonnants et lâches, Ainsi peinent les pêcheurs vieux, Contents de rien, heureux de peu, Usant dans le malheur ou dans la chance, Dans la contrainte et dans l'effort, Les sabots creux de l'existence Qui se brisent un jour et réveillent la mort. Pourtant, tels soirs d'été, quand, aux levers de lune, Sur leurs chevaux pesants, ils remontent les dunes, Et apparaissent au loin, sur les crêtes, à contre-ciel, Chargés de filets et de toiles, On croirait voir de grands insectes irréels, Qui reviennent de l'infini, Après besogne faite et butin pris, Dans les étoiles. Amours. En ces premiers beaux soirs de Mai, Ceux qui viennent, parmi les dunes claires, S'aimer, Ne songent guère Qu'à leur amour, pareil au lierre Le long des murs et des pignons, là-bas. Ils vont si lentement que leur corps semble las; Mais les chardons, mais les mousses, mais les oyats, Mais tous les menus grains et de sable et de cendre, Mais la plus humble sente où se suivent leurs pas, À voir leur couple lourd passer Et s'enlacer Ne songent qu'à la terre immortelle de Flandre, Tandis qu'au loin, le haut-clocher, Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes, Par-dessus les maisons et leurs faîtes, regarde. Fille, et toi, gars d'un village près de la mer, Aimez-vous fermement, dans la paix vespérale: L'heure est propice, et seul le vent entend le râle Que l'ivresse d'aimer arrache à votre chair. Vous concentrez en vos deux coeurs la vie Qui s'est, depuis quels jours depuis quels temps, Obstinément, nourrie et assouvie Aux lisières du sol flamand; La dune rude et sa large lumière, Les champs bordés de buissons roux, Les petits clos et les pauvres chaumières S'aiment en vous; Ils vous ont faits ce que vous êtes; Toi, gars rugueux, taciturne et brutal, Toi, fille saine, éclatante et replète, Comme un bouquet du clos natal; Ils connaissent mieux que vous-mêmes Les mots jaillis de vos sens affolés: C'est eux jadis qui les ont révélés À ceux qui s'aiment, Depuis qu'on Flandre on a parlé. Vous vous aimez comme s'aimaient naguère Ceux d'autrefois qui sont au cimetière. Vous vous aimez, selon votre âge et votre sort, Comme vos aïeux bruns aimaient leurs femmes blondes, Et comme, un jour, s'adoreront encor Ceux qui seront sortis de vos amours fécondes, Quand vous serez les morts. Fille, et toi, gars des blancs villages, Près des dunes, au sable amer, À l'heure où le soleil vespéral mord les plages, Marchez à contre-vent, dans le soir, vers la mer. L'existence vous sera dure et violente, Pour toi, femme, tes fils; pour toi, l'homme, tes flots. Mais vous avez une âme obstinée et vaillante Qui sait cacher ses pleurs et tuer ses sanglots. Vous peinerez, au long des mois et des années, Dans votre humble logis encombré de filets, Au bruit d'une marmaille ardente et mutinée, Et votre seul désir et votre seul souhait Seront que l'âpre et maigre et vorace détresse Ne morde point votre bonheur jusques au sang; Ô ce voisin féroce et sournois -l'Océan! Ô la pêche perdue, et la mort qui se dresse, Et la vague qui s'enfle, et le ciel qui se tord Sous les astres cruels des équinoxes d'or! Vous subirez, le front buté contre la vie, Ses longs et lourds assauts de rage inassouvie, Vous serez des héros et ne le saurez pas: Mais la Flandre qui veut que demeure tenace Sa race, Surveille et vous admire et vous suit pas à pas; Et c'est pourquoi votre clocher, là-bas, À cette heure où vous passez Jeunes, ardents et enlacés, Avec son vieux cadran aux aiguilles hagardes, Par-dessus les maisons du village, regarde. Les Maisons Des Dunes. Les petites maisons, dans les dunes flamandes, Tournent toutes le dos à la mer grande; Avec leur toit de chaume et leur auvent de tuiles Et leurs rideaux propres et blancs Et leurs fenêtres aux joints branlants, Elles ont l'air de gens tranquilles. Leurs vieux meubles peints et repeints, En jaune, en bleu, en vert, en rouge, Sont l'armoire d'où sort le pain, Les bancs scellés au mur, La table et le lit dur Et puis l'horloge, où le temps bouge. Ainsi vivent-elles très pauvrement, Toutes coites, comme encavées Dans un grand pli de sol, contre le vent dément! Mais des enfants nombreux sont leur couvée. L'homme peine sur la mer grande avec ses fils, La soeur aînée a soin de la marmaille Et la femme est nourrice, et le grand-père, assis Près de la porte, travaille Aux filets noirs, jusques au soir, Comme on faisait jadis. Ainsi vivent-elles, les petites maisons, Sous la crainte des horizons, Pauvres chaumes, minces guérites, Pour ceux qu'elles abritent; Ainsi vivent-elles, humbles et blanches, Avec de maigres fleurs dans leur enclos, Avec leur porc en sa cage de planches, Avec leur âne âpre, têtu, falot, Qui broute au loin, dans la dune vermeille, Et redit non, et non, toujours, En secouant, au long du jour, Les deux oreilles. Femmes Des Dunes. Les femmes blondes de la Flandre Je les regarde en ce moment, Le tablier claquant au vent, Sur leurs dunes couleur de cendre. Mains robustes et poignets lourds, Jambes fermes et fortes croupes, Cheveux pâles, couleur d'étoupe, Ventres féconds sous les labours. Des marins clairs venant du large, Dos équarris, levant des charges Formidables de poissons frais, Bonnets légers, jupons épais, Fronts étrécis, larges visages, Muscles nourris par les grands vents sauvages, Corps violents dont la santé ne bouge, Vous me hantez et m'exaltez Avec vos chairs âpres et rouges, Telle la toile Dont vos hommes font en chantant, Les soirs d'hiver et d'orage battant, Leurs voiles. Midi. Et midi luit comme un glaive; La mer lasse ne peigne plus Ses flots bouffants et chevelus Au long des grèves. Le silence est total et la torpeur Est si vide qu'elle fait peur. En vain s'étend le ciel sur le temps et l'espace, Aucun nuage, aucun oiseau ne passe. Le soleil chauffe à blanc, Et seul un peu de sable lent Sans qu'aucun vent le ride, Se détache, très doucement, Du flanc de la dune torride. Les Gars De La Mer. Ceux qui sont beaux parmi les gars de Flandre Ont le visage rude et les cheveux ardents, La bouche forte et l'étau blanc des dents Construit pour mordre et pour largement prendre. Au mouvement de leurs longs pas, Le roulis de la mer se marque; Ils sont balourds comme leurs barques Et tenaces comme leurs mâts. Leurs fronts? L'idée avec lenteur y bouge Ils se taisent des heures et des jours Ils sont calmes et lents dans leurs amours, Autant qu'ils sont brutaux dans leurs ruts rouges, À la fois mornes et puissants. Se méfient-ils? Sont-ils timides? Mais qu'en leur âme ils se décident, Leur dévouement va jusqu'au sang. Race taciturne, race profonde, Race des Nords rugueux, race d'hiver, Avec des colères comme la mer Et des entêtements de roc, sous l'onde. Leurs bras n'ont peur de se charger Des vieux devoirs qu'on leur enseigne; Ils croient à mesure qu'ils craignent Et que leur vie est le danger. Pourtant, les jours de Kermesse gourmande, Ils déchaînent si largement l'instinct Que leurs désirs rageurs semblent des chiens Qui déchirent ensemble un bloc de viande. Les Fenêtres Et Les Bateaux. Le port de Blankenberghe et le bassin d'Ostende, Le soir, servent de nids de pierre aux bateaux; Ils y replient leur aile, ainsi que des oiseaux, Se blottissent l'un près de l'autre et puis attendent. Et la nuit amicale, avec sa lune d'or Descend; les cordages entrecroisés et sombres Tressent au-dessus d'eux un mouvant filet d'ombres, Qui semble emprisonner leur vol et leur essor. Les fenêtres des quais doucement les regardent; Elles disent: Voici l'asile et le nid clair. À quoi bon s'en aller, sous la nue et l'éclair, Lutter avec les vents et les vagues hagardes? Les flots âpres et tous roulent là-bas au loin, Voyez: voici le câble et l'ancre; ils vous protègent; Et la petite Vierge dans sa robe de neige, Jette les yeux sur vous, de sa niche du coin. Goûtez le reposant et lumineux silence; Au-dessus de vos mâts, tous les astres du ciel Vous présagent le calme et doux bonheur réel, Sans surprises, sans angoisses, sans violences. On étendra vos grand'voiles en pavillons, Sur la joie et l'orgueil des francs buveurs de bière Et vous les entendrez entrechoquer leurs verres Quand la kermesse ameute et bat les carillons. Vos rames deviendront les hampes solennelles Où la fête pendra ses éclatants drapeaux; Elles verront passer des gens monumentaux Avec de l'or sur leurs poitrines fraternelles. Et vous, vous dormirez sans crainte au long des quais, Longtemps, toujours, dans le berceau des eaux serviles Avec, autour de vous, les lumières des villes Et le cadran des tours sur vos sommeils braqué. Mais aucun des bateaux n'écouta les fenêtres. Et dès que l'aube eut coloré le jour léger, On les vit tous se réveiller pour le danger Et les voiles au vent, sur la mer apparaître. L'Eté Dans Les Dunes. C'est à mi-côte; La fleur de Pentecôte, Après la fleur de Pâque y pousse Parmi les mousses. C'est à mi-côte, au flanc des dunes; La hune Des bateaux blancs s'érige au loin, là-bas; Le ciel est bleu et l'horizon lilas, Le village repose; et, sur les ailes Du vieux moulin paralysé, On écoute jaser, À menu bec, les hirondelles. Dans les sables, où se creusent mes pas, Tout près de moi, je vois les sectes Tâtillonnes de mille insectes Aller, venir, tourner, Miner le sol et s'acharner. On s'aide ou l'on se bat: Un intervalle Entre deux plants de jacobées, Est un pays où l'on s'installe: Des pucerons, des scarabées S'y disputent et s'y piétinent; Mince est la touffe d'églantines, Où brille, au bord d'une venelle, Le dos jaspé des coccinelles. Oh! ce silence entier des dunes, à midi! Au bord de leurs terriers, les petits lapins prestes, Sur les mousses du sol chauffé font leurs siestes, Le flot s'étire au loin, le vent semble engourdi Mille dents de soleil mordent le sol sans ride, Rien n'apparaît; seul un nuage épais et blanc Se tasse en boule à l'horizon brûlant, Entre deux monts d'oyats et de sable torride. Soudain, farouche et haletant Un battement d'ailes s'entend Là-haut, Ce sont les clairs et mantelés vanneaux Qui s'exaltent, avec des cris, Au-dessus de leurs nids Dissimulés à peine, À fleur du sol, parmi la mousse et les troènes. Et voici d'autres cris et voici d'autres ailes Qui s'élèvent et retombent continuelles, Avec leur ombre ouverte ou refermée, Sur la grève aplanie et les vagues calmées. Et les courlis cendrés et les noirs cormorans, Et la mer d'or qui les reflète; Et puis, au loin, le vol en fête Des pailles-en-queue et des mouettes Qui s'effeuille, ainsi qu'un bouquet blanc, Dans l'air étincelant. Et les vagues qui continuent autour du monde, Immensément et sans repos, Sous la clarté miroitante et profonde, Le rythme ailé de ces oiseaux. Ceux Des Fermes. Rien ne trouble l'agencement Fixe et durci de leurs idées; Leur vie est largement scandée Au pas du sort: Mariage, naissance, mort. Leur force à eux, c'est l'habitude, Debout, au long des temps, au long des jours, Et faite, avec le bon sens rude Et lourd Des séculaires multitudes. Dans une panne au fond des dunes Que le lissier compact tient à l'abri du vent, S'étend Leur terre ocreuse et brune: Un seigle nul, quelques maigres herbages, Une rose parfois, des fruits qui n'ont point d'âge Peuplent ce champ, comme à regret; Mais si pauvre que soit leur clos ou leur guéret, Ils labourent et travaillent quand même; Et les enfants qu'autour de leur amour ils sèment Travailleront comme eux, dès qu'ils en auront l'âge, À augmenter, chaque an, Péniblement, Le mince et vain et torpide héritage. Pourtant, voyant la mer, toujours là, devant eux. La mer où bondissaient les barques des aïeux Dans la tempête et la houle rebelles, Parfois l'un d'eux, l'aîné des gars, Sans dire un mot, marche vers elle Et part. O, sa fuite très loin vers les hasards! Chacun en parle et les parents se taisent L'un dit: « Il est parti du côté de la mort ». D'autres le voient, sous de grands cieux de braise Mener sa vie au coeur des Amériques d'or, Où l'orge et le froment croissent plus dru que l'herbe, Où ne montent du sol que des moissons superbes, Où l'on fauche le blé, par larges pans vermeils Comme si l'on abattait des carrés de soleil. Tous le blâment et tous en rêvent Le soir, à la morte eau, le long des grèves. Dites, reviendra-t-il, celui qui s'en alla Louer ses bras, Au loin, on ne sait où, sous une étoile élue? Un jour, on a reçu des lettres de là-bas. On les commente et chaque phase est lue Et puis relue. À la lampe, quand pétillent les feux. Et l'exemple séduit et tous sentent en eux Bondir soudain l'esprit des plus lointains aïeux. Et voici que déjà le frère en écoutant le frère, De l'autre bout des mers et de la terre, Crier vers lui, À quitté tout à coup, sans rien dire, la nuit, Pour s'en aller aussi chercher fortune, Le pauvre champ volé, an par an, jour par jour, -Hélas, avec quelle force et quel amour- Au sable avare et violent des dunes. Les Bouges. C'est un hameau sale et baroque Tout est branlant: muraille et seuil. Chaque carreau y semble un oeil Malade ou mort sous une loque. Dix ménages, un citerneau; Un chien barbet, deux dindes bleues, Et trois gorets tordant leurs queues Minuscules, en bigorneau. Larmes et cris: c'est la marmaille Qui s'y dispute, obstinément; Un vieux marin, pâle et dément Y fait des gestes de bataille. Des fillettes hâves s'en vont En maraude, par la contrée, Et rapportent, à la vesprée, Leurs vols cachés sous leur jupon. Pleurs, misères, jurons, bamboches! Les mégères y font la loi Et l'ivrogne rentre chez soi Sous l'averse de leurs taloches. La vie y lutte avec la mort Sans qu'on sache ce qu'on en pense; Une commune malfaisance Unit les coeurs contre le sort. Les nuits de kermesse dansante, Fille et gars, vautrés, par tas, Mêlent leurs chairs, en des combats De joie épaisse et hennissante. Et quand un mort barre un sentier, Avec, au flanc, le couteau rouge, C'est parmi eux, au fond d'un bouge, Qu'on vient chercher le meurtrier. Ainsi, dans sa crasse sanglante, Gît le hameau, sous le ciel bleu, Laissant puer, au nez de Dieu, Sa vie infecte et violente. Bruges Au Loin. Bruges et ses clochers de pierre Et Saint-Sauveur et Notre-Dame Montent, tels des géants, dans l'air. Mais le plus haut, mais le plus clair, Celui dont le cadran de flamme, Comme un soleil luit sur les toits C'est le beffroi; Il regarde jusqu'à la mer. Jour de juin -ciel tranquille. Toute la ville N'est que clartés et que rayons: Les lucarnes de ses pignons Comme des morceaux d'or scintillent De Heyst et de Wendune, On l'aperçoit, du haut des dunes, Régner sur l'horizon flamand: Ses tours, l'autre après l'une, Comme des blocs de diamant, Sortent de l'ardente poussière Que lui fait la trop forte et torride lumière. Elle apparaît ainsi, comme enflammée Dans l'atmosphère ardente, Ses toits pliés semblent des tentes D'une poudreuse et fulgurante armée; Quand ses cloches et ses bourdons fidèles Sonnent et sonnent, Toute la campagne est vibrante d'elle; Et les chemins et les sentiers des horizons, Au bruit tonnant des sons profonds, Et les routes des hameaux Et des plages et des villages, Et les eaux même des canaux Semblent marcher d'accord, À travers le pays qu'elle s'adjuge, Vers cette gloire en cendre et or: Bruges! La Bénédiction De La Mer. Les guirlandes du vent joli Tournent, gaîment, autour des mâts; Au long du quai dorment, par tas, Les avirons clairs et polis. Et les cloches sonnent aux tours d'Ostende. Aux carrefours, aux fenêtres, sur les trottoirs. Ceux des dunes, des champs, des bourgs, des landes, Tous sont accourus voir Saintes et saints de la légende Passer, et le Bon Dieu et la Vierge sa Mère Gagner la digue et puis de là, bénir la mer. Ce sont d'abord les enfants de l'école Passant sous un envol de banderoles; Et puis les chefs et les régents De l'hôpital et de l'hospice, Et les nonnes et les novices; Et puis Saint-Pierre et puis Saint-Jean. Sur double rang, suivent les confréries, De Saint Joseph et de Marie, Et les tireurs à l'arc hissant l'oiseau Sur un roseau; Et les bergers et les bergères Agitant, doucement, des houlettes Et s'avançant, comme un jardinier mouvant; Et les pêcheurs tenant des barques minuscules, Entre leurs bras musclés comme les bras d'Hercule; Et des hommes rugueux aux visages de bois; Et des bambins coiffés d'un clair chapeau chinois; Et puis les bedeaux lourds et leurs aides robustes, Qui, maintenant la hampe à la hauteur des bustes, Poussent, d'un large effort, tous ensemble, en avant, La fougue des drapeaux gonflés d'ombre et de vent. Au loin, tandis que le pas grave et raide De ses servantes la précède, S'avance alors, Sous un dais lourd, comme un trésor, Notre-Dame des Sept-Douleurs: Un voile noir lui descend de la tête, Sa longue robe est violette, Et les couteaux d'argent qui perforent son coeur Apparaissent, parmi ses vêtements funèbres, Comme un soleil martyrisé dans les ténèbres. Et défilent après elle, l'essaim Des carmes blancs et des roux capucins, Et les chantres clamant les hauts versets bibliques, Les yeux saillants, la bouche oblique. Puis tout se tait -et plus rien ne s'entend Sinon le tintement Furtif et net D'une sonnette: Un flot d'enfants de choeur passe vêtu de rouge: L'encens torride et bleu Fume vers le Bon Dieu. Et le voici le solennel doyen, Sous les franges du baldaquin, Erigeant droit, d'entre ses mains, L'ostensoir d'or qui bouge. Et la foule qui s'est jetée à deux genoux Se courbe et se relève, avec de grands remous, Et suit dévotement, jusqu'à la grève, Par les places et les marchés, Le long cortège empanaché De sa croyance et de son rêve. L'autel est là; la mer en face. Entre eux, rien que le ciel et que l'espace. Et le prêtre s'avance et monte et s'éblouit, Et propage soudain, avec ses mains tremblantes, Devant la foule ardente et violente, Son geste en croix sur l'infini. Un Dimanche. La vie en mer, par le dimanche, est dénouée; Sur les grèves, on voit se prolonger, Avec leur lourde quille et leurs haubans légers, La ligne à l'infini des barques échouées. Ricochent, Dès le matin, de loin en loin, les sons des cloches. Et les hommes en sarraux bleus Et les femmes en bonnets lisses, Silencieux, Vont aux offices. Lorsque de l'horizon tout à coup sombre, Des nuages sans nombre Montent, se massent Et passent, En galop d'ombres, Sur les églises. Et le sonneur et le bedeau Et ceux que la prière immobilise, À deux genoux sur les carreaux, Les regardent venir, brusques et amples, Et largement couvrir le temple, Et comme entrer par les fenêtres, Jusqu'à l'autel et jusqu'au prêtre. Oh! les rages du vent, son vol, ses cris, ses bonds, Et ses sifflets aigus à travers les cloisons; Entre leurs mailles Les ors éteints des vieux vitraux Tressaillent Et les bateaux en ex-voto Qu'on suspendit, avec un fil, Sous les voûtes étroites, Tournent, légers et puérils, De gauche à droite. Toute la menace des flots géants Est rappelée ainsi aux pauvres gens: Le vent! Le vent! Le champ des eaux qu'il creuse, Le craquement des mâts Et le péril soudain des flottilles, là-bas, Entre deux vagues monstrueuses. Heureusement, la vie en mer est dénouée: Les mains du Christ restent dûment clouées À sa croix d'or près des autels; « Sur ces mains-là, les vents mortels N'ont point de prise », Disent les vieux pêcheurs et les aïeules grises; Les cierges brûlent blancs et clairs, L'évangile chanté, le prêtre monte en chaire, Les tempêtes, là-haut précipitent leur marche, Mais le curé, Bonhomme et doux se compare à Noé Et son église, à l'Arche. La Côte Flamande. Pour les marins d'Anvers, la mer -Champ immense de lucre et de folie- Sous des cieux de splendeur étale et multiplie Les ors du monde, au long de ses chemins amers. Mais pour ceux-ci, ceux de Flandre, la mer N'est que leur blond pays qui se prolonge Sous un manteau tumultueux de flots hagards, Avec les duvets gris et les éponges De ses brouillards. C'est la plaine des mâts, des voiles et des hunes, Et des filets qui s'acharnent à la moisson Souterraine des beaux poissons Couleur de lune. À droite, à gauche, à l'infini, Au long de la côte râpée et nue Dorment en leur repos que les courants remuent, Les sables blancs, jaunes ou gris; Le pêcheur les connaît, son oeil sagace Voit, dirait-on, à travers l'eau; Il arrête toujours l'élan de son bateau, Juste à la place Où le butin s'amasse. Matins blafards, midis ardents, soirs purpurins, L'hiver, l'été, selon l'heure opportune, Il va du banc des Chiens marins Aux bancs d'Ostende et de Wendune. Les gazons verts, les fucus bleus S'y développent, en longs jardins visqueux, Qui s'affaissent ou se soulèvent, Au va-et-vient des poissons clairs Et coruscants, comme des glaives. Brusques clartés, intermittents éclairs. Parfois y apparaît, ainsi que la folie, L'oeil fixe et phosphoreux des cabillauds rôdeurs, Tandis qu'au fond calmé des profondeurs, Raie et turbot, limande et plie, Sur un sol plane et finement sablé, Se reposent, se combattent, se multiplient. Les vieux patrons et les marins hâlés Savent, d'après le vent et l'heure Quelle pêche sera meilleure Et quel filet, solide et long, Avec ses rêts pesants de plomb, Il faut descendre au flanc des barques lentes; Patiemment, ils vont, traçant des sentes Sur l'arène des flots pâles, là-bas, Jusqu'à l'instant où tous les bras sont las, Et que la cale Déborde enfin, sous un amas, de poissons gras. Ils reviennent sans faire escale. Au loin, le soir tombant, On voit surgir leur flottille dorée, Avec les fleurs d'écume de la marée, Autour d'elle, superbement. Et l'on descend la voile, -et la barque, inlassable, Jusqu'à demain, s'échoue et s'endort sur le sable. Et les vieilles, et les mères, et les gamins heureux, Heureux, impatients, avides, Attendent là, avec des paniers vides, Les poissons d'or, de givre ou de carmin. On travaille dans l'eau, culotte retroussée, On boit, dûment, un coup d'alcool, Les ancres sûres mordent le sol, Une glissoire d'or sur la mer embrasée Court. Et chacun regagne, à larges pas, Avec sa charge au dos, lourdement balancée, Par les dunes et leurs sillages, Le blanc village Dont les chaumes fument, là-bas. Un Bateau De Flandre. Dans les dunes, là-bas, Pourrit le vieux bateau Qui s'en allait sur l'eau Avec sa voile et son grand mât Dressé, Qui s'en allait sur l'eau De la mer grande et de l'Escaut, Aux jours de brume épaisse ou de vent convulsé Et qui, dans les dunes, là-bas, Gît, maintenant, morne, piteux et las, Et trépassé. Ô vous, les flots massifs des funèbres automnes, Vous, les blocs d'ombre et d'écume en voyage, Du fond des mers vers les rivages, Dites, de quels coups lourds et monotones, De quels tonnants coups de marteau L'avez-vous assailli, le clair et triomphant bateau Qui s'en allait sur l'eau? Et vous, l'Est, l'Ouest, le Sud, le Nord -toutes les rages Des cyclones tournants et des volants orages, Et vous, la pluie et le brouillard que le vent chasse. De l'un à l'autre bout des mers et de l'espace, Dites, dans quel tumultueux et vague étau L'avez-vous donc tordu, le rouge et frémissant bateau; Qui s'en allait sur l'eau? Son mousse et ses marins l'aimaient d'amour tenace; Il était la maison ailée où leur audace Luttait, parmi les vents rageurs et les courants. Saints Pierre et Paul, ses deux patrons, étaient garants De sa fortune heureuse à travers l'aventure, Toute voile vibrait autour de sa mâture. Aux équinoxes d'or, quand son filet plongeait Vers les turbots nacrés ou les saignants rougets, Il labourait la mer violente ou tranquille, Avec sa proue ardente et sa pesante quille, Dans la candeur de l'aube et l'orgueil du couchant. À sa proue en partance, on entendait un chant, Il était un morceau de la Flandre sacrée Qui dérivait, dans le tangage et le roulis, Mais, qui se ressoudait, sous la main des marées, Après la journée faite et le butin conquis, Toujours, au long des flancs de sa dune dorée. Pourtant, un soir d'hiver Que la tempête, au loin, là-bas, Avait sonné jusqu'au bout de la mer, Son glas, Lui seul, parmi tous ceux qui s'en étaient allés, Voiles au vent, vers leur destin bariolé, Ne rentra pas. Son mousse et ses marins étaient depuis longtemps Des morts, Que par la vaste mer et par les flots battants, Sa carène vidée et corrodée Errait encore. Et le voici, hors de la vie et hors de l'eau, Loque de bois, morne lambeau, Pauvre débris pourri, rongé, menu, Mais revenu, Après combien de jours d'errance et d'affre blême, Vers sa dune, quand même. Les Plages. Plages vides, avec toujours les mêmes flots Poussant les mêmes cris et les mêmes sanglots De l'un à l'autre bout des rivages de Flandre; Dunes d'oyats aigus, monts de sable et de cendre Pays hostile et dur, et féroce souvent, Pays de lutte et de fer, pays de vent, Pays d'épreuve et d'angoisse, pays de rage, Quand s'acharnent sur vous les tournoyants orages Et leurs vagues d'hiver dressant toujours plus haut Sous les brouillards, leurs funèbres monuments d'eau, Soyez remerciés d'être tels que vous êtes, Tels que la mort, tels que la vie et ses tempêtes! C'est grâce à vous qu'ils sont fermes et durs, les gars, Qu'ils sont têtus dans le travail et dans la peine, Qu'ils font, sans le savoir, belle, la race humaine Qui marche à larges pas, vers le péril hagard Avec le seul désir de vaincre un destin morne. C'est vous qui faites l'homme ardent, calme, hautain Entre le danger d'hier et celui de demain, Quand le sombre équinoxe et ses ouragans cornent. C'est grâce à vous que les filles aiment dûment, Malgré la crainte au coeur d'être trop tôt des veuves, Ceux qui s'en vont, sans se plaindre, dans l'âpre épreuve Gagner le pain des jours, avec acharnement; Et que toutes, à l'heure où les rudes tendresses Mêlent les chairs au fond des chaumières, là-bas, Servent le franc repas d'amour aux hommes las De la brume sournoise et des houles traîtresses. Pays des vents de l'Ouest et des bises du Nord, Souffles chargés de sel et pénétrés d'iode, Vous imprégnez les corps rugueux de santé chaude Et vous armez de père en fils les peuples forts, Pour qu'ils marquent de leur vouloir autoritaire, Le coin triste, mais doux que leur offrit la terre. Et qu'importe, qu'au long des flots, la ville, un jour, Ait bâti ses maisons, ses dômes et ses tours Et ses palais pareils à des rêves de pierre. Filles et gars de Flandre, oh! seuls, vous resterez D'accord avec l'embrun et les grands vents Et la rauque marée et ses vagues guerrières; Vous êtes ceux du sol qu'on ne refoule pas. La mer a mis en vous sa force et sa folie, Vos yeux sont beaux de sa clarté froide et pâlie Et son rythme puissant et lourd pèse en vos pas. Même certains de vous, les plus hardiment braves Charrient encor le sang des aïeux scandinaves Dans leurs gestes épars au loin, sur l'Océan. Ils conservent en eux l'ardeur de ces géants Qui partaient vers la mort sur leurs vaisseaux en flammes Sans focs, sans matelots, sans boussole, sans rames, Et se couchaient, à l'heure où le soir est vermeil, Ivres, dans un tombeau de flots et de soleil. LES HEROS. Les Ancêtres. Mentons carrés et gros, cheveux pesants et roux Ils se dressent, là-bas, à l'horizon des âges, Dans un emmêlement de grands gestes sauvages, Parmi les îlots gris d'un sol poreux et mou. De l'eau au loin, partout. À peine un coin de terre, À peine un buisson mort, sur un tertre fangeux; Et la pluie et le vent et le brouillard rugueux; Et, vers le soir, le râle et l'aboi du tonnerre. Thor est maître du ciel. À coups jaunes d'éclairs, Il ébranle le coeur retentissant du monde; Et, seuls, les becs claquants des échassiers répondent Au brusque assaut de ses fureurs à travers l'air. Eux, les hommes, puisant la force en leur cervelle, Peinent unis, vaillants, âpres et résignés, Forgeant des mots voisins du cri pour désigner, Dans un effort commun, leurs besognes nouvelles. Ils font ce que jamais nul être humain ne fit Depuis que le soleil brûle dans les cieux vastes: Les bords de l'Univers que l'Océan dévaste, Ils les volent à l'eau pour en faire un pays. De l'aube au soir, avant que les lourdes marées, Vague après vague, aient remonté l'amas des flots, Chacun, marquant sa place et choisissant son lot, Rêve d'assujettir la mer démesurée. Rusés et patients, comme les éléments, Recommençant l'effort, qui tous les jours échoue, Pour conquérir, grâce aux reflux, un peu de boue, Ils semblent s'acharner à un travail dément. Mais telle est leur ardeur raisonnée et prodigue Qu'avec des joncs couchés, qu'avec des troncs debout, Dans les vases, la pourriture et les cailloux, Ils parviennent quand même à maintenir leurs digues Leur souci du futur crie en leurs coeurs battants, Plus haut, que tous les flots hurlant sous les tonnerres. Les fils hériteront du front têtu des pères Dans cet oeuvre qui va de cent ans en cent ans. Et tels, sous les cieux lourds et les brouillards de cendre Avec leurs yeux, leurs dents, leurs reins, leurs pieds, leurs bras, Violemment, inventent-ils ce sol ingrat D'où surgira, un jour, aux temps d'orgueil, la Flandre. Saint Amand. Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même, Puisque son Dieu songeait en lui, Il s'en était venu, par le chemin fortuit, Vers les pays rugueux et les océans blêmes. Transversale forêt dont le soleil levant Avait peine à trouer la frondaison profonde, Nuages d'ombre et d'or armés de vent Qui accouriez du bout du monde. Cris de bêtes et tumultes de voix Et batailles, au fond des bois, Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes Aux coins masqués et ténébreux des routes, Vous n'interrompiez pas L'élan calme et chrétien de son grand pas. À mesure que se dressait l'obstacle Devant ses yeux fervents et clairs, Le saint voyait les rais de ses futurs miracles Luire au travers. Avec des mots de paix et de prière Il bénissait l'horreur des lieux qu'il traversait, Et la tempête énorme et les haines guerrières Et l'unanime aboi des rages carnassières Cessaient. Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine, Dans le roux Languedoc ou la pourpre Aquitaine, Le merveilleux soleil, comme une grappe d'or, Semblait mûrir sa vie aux treilles de l'espace. Les pays fiers et doux y nourrissaient les races. Les îles de la mer y rappelaient encor Les anciens paradis d'où s'envolaient les anges. Tel matin de moisson ou tel soir de vendange, La lumière y versait un tel enivrement Au crépuscule et à l'aurore, Qu'on la buvait, superbement, Par tous les pores, Comme le sang même du firmament. En Flandre, oh! que la vie était voilée et sombre, Et faite avec du froid et faite avec de l'ombre: Sur des morceaux de sol, que divisaient les eaux, Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux, Peuplaient, sous le ciel bas, l'ample étendue humide. Semeurs prudents, colons timides Mais tenaces jusqu'à l'entêtement, Jetaient, dans les sillons, le chanvre, ou le froment Et recueillaient et travaillaient la laine Des troupeaux blancs Parqués sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin, jusques au bout des plaines. L'homme y servait, depuis mille ans, les Dieux De la foudre sinistre et des cieux orageux. Armé de confiance et de sainte folie, Partout, au bord de la fontaine, au coin du pré, Même devant l'emblème effarant et sacré De Thor, dont il niait la puissance avilie, Le saint priait, songeait et discourait. Il s'affirmait mystérieux et téméraire. Il unissait en lui tant de forces contraires Et son silence était si merveilleux d'ardeur, Que ceux dont il domptait et enlevait la peur Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres Rien qu'à le voir Le soir, Comme un prodige blanc, sur leur lande apparaître. Un jour, là-bas, où la Lys et l'Escaut Joignent les gestes clairs et souples de leurs eaux, Il établit la paix d'un double monastère. Les murs, au bord des flots, penchant leur face austère S'y reflétaient en y mirant la croix. Deux simples tours montaient parmi les bois, Et les feuilles des arbres proches Mêlaient leur bruissement confus Aux tintements de l'Angelus, Quand l'aube, aux doigts d'argent, frôlait là-haut les cloches. Tous ceux dont l'âme était, avec le Christ, d'accord Avaient aidé le Saint à bâtir sa pensée En ce coin d'eau nombreuse et de terre boisée D'où Gand ferait un jour jaillir son beffroi d'or. Pêcheurs, fermiers, colons s'étaient mis à l'ouvrage, Quittant les uns leur barque et les autres leur clos, Et des femmes avaient monté, la pierre au dos, Des échelles menant vers les plus hauts étages, Si bien, qu'à voir le cloître immense et crénelé, Chacun y désignait en passant par les routes, Soit au creux du portail, soit à la clef des voûtes, La brique ou le moellon qu'il y avait scellé. Et maintenant les grands moines vêtus de laine Pouvaient passer les mers et traverser les plaines Qui d'Irlande, de France ou des pays saxons, La Flandre leur offrait à tous une maison, Ruche pour les esprits, grange pour les javelles Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles; Colombier clair, d'où l'extase s'élancerait Vers l'infini, à coups d'aile vibrante et forte, Tandis que le travail des bras dessécherait Le sol pourri de boue et de racines mortes. Et l'apôtre aquitain que Clotaire, le roi, Fit évêque pour qu'il fût grand, même sur terre, Voyait ainsi son rêve à l'entour de la croix Fleurir, comme un rinceau de roses tributaires, Et parfumer l'espace et parer l'avenir. La mort, dès lors, sans le troubler pouvait venir Poser sur son vieux front ses mains de gel et d'ombre Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre Et la trace des pas silencieux du temps, Son coeur se confiait à l'avenir flottant, Et quand le ciel montrait, au déclin des journées, Ses étoiles, jusqu'au zénith échelonnées, Le saint prétendait voir en leurs groupes de feu Comment, selon sa volonté parfaite, Dieu Disposerait, plus tard, aux jardins de la terre, La floraison en bouquets d'or des monastères. Baudouin Bras De Fer. La mer s'est retirée enfin, comme à regret. Un pays rude émerge avec ses terres basses Et s'enfle et vit -tandis qu'aux horizons se tasse La multitudinaire et compacte forêt. Avec ses murs couleur de cendre, Avec ses murs et leurs arceaux S'implante au bord des eaux, Dans les roseaux, Le premier burg construit en Flandre. Un comte, homme d'astuce, y règne avec effroi. En France, il a volé une fille de roi, Pour que son corps lui fût otage autant que fête. Il est le droit sanglant qui prend Dieu pour appui; Il fait sien tout vaisseau que poussent jusqu'à lui Les bras démesurés des soudaines tempêtes. Son donjon lourd, vers la mer vaste orienté, Dresse debout son âpreté, Sous le soleil ou dans la brume; De loin il apparaît comme une énorme enclume Où se forge la volonté Du maître ardent et entêté Qui tient, en ses mains pleines, Les droits faits de rigueurs, les devoirs faits de haines. Baudouin règne et mord férocement. Mais s'il pressure et s'il obère, Sitôt que souffle, en son pays, la guerre, Il est celui, qui tout à coup défend, Avec la fièvre au coeur, avec la rage aux dents, Tout au long de ses terres, Les gens. Plus drus que les flocons de neige De leur lointaine et rude et givreuse Norvège, Armés de fer et casqués d'or, Les Normands roux, aux muscles forts, Sont descendus, sur les côtes, en Flandre. La vie entre leurs mains devient ruine et cendre; Ils incendient les bourgs, les clos et les moissons; La flamme est leur drapeau flottant aux horizons. Rien ne leur est défense, arrêt, barrière, obstacle; S'ils le pouvaient, ils tueraient Dieu: Un jour, l'un d'eux planta son rouge épieu Dans le coeur d'or d'un tabernacle. Etalons fous des prés blancs et verts de la mer, Leurs bondissants vaisseaux courent sur les flots clairs; De l'un à l'autre bout des tragiques espaces, Le vent et l'ouragan leur insufflent l'audace; Ils chantent sous la foudre et ne redoutent rien. Le monde franc, depuis Clovis étant chrétien, Eux seuls dressent encor, dans la brume atlantique, Le fulgurant Wahaal des grands dieux magnétiques, Maîtres du pôle ardent et du subtil éclair. Ils ont le culte ancien implanté dans leur chair, Et quand, à coups d'épée, ils saccagent les vignes D'un combat rouge, ils croient qu'Odin même désigne Quelles grappes de vie il faut tordre et broyer. Leur haine et leur fureur, on les voit flamboyer Partout. Ils vont et vont; tuent et disparaissent; Ils mènent l'aventure et la fortune en laisse; Ils s'attaquent aux rois autant qu'à leurs vassaux. La cité prise et morte, ils regagnent les eaux, Entassant pêle-mêle, au hasard, sur les rives, De lourds coffrets d'argent et des femmes captives. Printemps, été, automne, hiver, Le comte au bras de fer Les harcelait, avec astuce et rage, Connaissant tous les bords de son pays mauvais, Il les poussait et les captait en des marais. Ruse, tu étais soeur de son courage. Il t'employait pour les abattre et pour régner. Autant que le comte au long col, Régnier, Il attisait en lui le feu des convoitises. Il se fût allié, fût-ce aux Normands, Si son père, le roi, si sa mère, l'Église, Avaient contrarié son appétit flamand Qui s'exaltait à prendre, Chaque an, un coin nouveau pour sa terre: la Flandre. Et qu'importe qu'il fût larron, tueur, bandit, Si le premier, avec ses deux mains acharnées, Il a serré le noeud des destinées, Autour du coeur de son pays. Il fut sa pensée âpre, en ces heures d'épreuve, Où le monde sentit l'Europe ardente et neuve Remplacer Rome usée et soudain tressaillir, Tête au soleil, vers l'avenir. La Flandre, il la voulait belle comme un royaume. Il en aimait la mer, les bois, les clos, les chaumes, Les nuages, le ciel, la brume et les grands vents; Et son donjon armé qui lui semblait vivant Surgissait à ses yeux vers la lutte éternelle, Tant pour sa gloire à lui que pour sa garde à elle. Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Cavalcadantes, Au rythme clair d'un carillon de pas, Dans le tumulte et le fracas Des violents buccins et des trompes ardentes, Les pans d'orfroi de leurs manteaux Couvrant le trot massif de leurs chevaux, Celles qui sont reine et duchesse, en France, Le buste droit, le front debout, Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout S'avancent. Entre aujourd'hui dans Bruges -Lances au clair, pennons au vent- Le roi Philippe, arbitre et juge Des querelles entre Flamands. Gardant par devers lui son oriflamme, Il veut qu'un cortège de femmes Belles d'orgueil Passe avant lui-même le seuil De la cité, de fleurs et d'ors bariolée. La fête, ainsi qu'un long jardin, est étalée: Des draps épais et des velours Tombent des toits, à grands pas lourds, Des feux brûlent: brasiers et torches; De l'encens fume, au coin des porches; Sur des velums rouges et clairs. Des pivoines, comme des chairs, Étincellent opulemment brodées. Les carrefours sont pleins et les places bondées. Le peuple accourt comme la mer. À Gand, c'étaient des cris, Ici, C'est le silence; Bruges contient son âme et tait sa violence. Le roi Comprend et se défend contre l'effroi. En souriant il dit: « Ma foi, le beau cortège! Manteaux d'argent, hennins de neige, Et puis, là-bas, le vieux clocher béant Auprès duquel, au long des étroites ruelles, Porches, pignons, auvents Ont l'air d'un tas d'écuelles, Autour d'un broc géant. » Et puis, il songe « Il faut user de force souple; Partout les intérêts, ainsi que des chevaux Rouges et violents, dans le printemps, s'accouplent, Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau. Chaque pouvoir n'est qu'un parti qui fait la guerre Moi seul ferai de l'ordre, avec ce désarroi. » Et regardant chacun, avec crainte, se taire, Devant les magistrats, hautains, rogues et froids, Il suppute quelle aide il en pourrait attendre Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre. Après avoir songé ainsi, comme il s'en vint Joindre ses courtisans et ses hommes de guerre Et la reine qui l'attendait, les échevins, Très empressés et très courbés, le saluèrent. Leurs blancs chevaux caracolaient autour du sien, Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien, Et des tissus de pourpre, où de belles colères De chiens et d'ours étaient peintes, parmi les fleurs; Des pucelles tenaient en mains des branches vertes; Des roses s'échappaient de corbeilles ouvertes; Le roi remerciait gaîment, et les lueurs Du frais soleil de Mai jouaient dans sa couronne. « Je suis, -dit-il -quelqu'un qui juge et qui pardonne, Il faut avoir créance en le pouvoir des rois. » Puis il cavalcada vers le beffroi Qui se haussait jusqu'aux nuées, Plein de cloches qui menaçaient. Au pied du monument rugueux se convulsait Un large et lourd reflux de foules remuées. Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux Et de brusques odeurs puissantes et bourrues Serraient violemment la gorge, au coin des rues. Le ciel était là-haut triomphalement bleu. Tous les seigneurs s'étaient massés sur la grand'place: Ils admiraient les deux estrades d'or Qui s'y carraient dans un décor De guirlandes et de rosaces: Sous les porches profondément voûtés Les plus belles femmes de la cité Apparaissaient en souveraines; Et reine et roi disaient ne pas comprendre Qu'il se montrât autant de reines Que de dames en Flandre. Bientôt, le moment vint Des agapes et des festins: En des verres profonds s'irradiaient les vins, Des échansons passaient, jeunes, rieurs, alertes, En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes; Des cuisiniers tendaient du bout de leurs bras forts Les rouges venaisons saignant sur des plats d'or; Les convives liaient d'amicales paroles; La méfiance quittait les yeux; les banderoles, Laissaient, avec leurs devises, jouer le vent; Le roi conversait peu, mais souriait souvent; Les échevins croyaient qu'ils n'avaient plus qu'à prendre Pour l'étouffer, sous leur genou, la Flandre. Quand tout à coup, vers le déclin du jour, L'ample bourdon de révolte et de guerre Sauta, d'un tel élan, dans sa cage de pierre, Qu'il ébranla, de haut en bas, La tour. Il bondissait vers les campagnes; Ses chocs Semblaient casser les blocs D'une montagne; Ses hans fendaient lourds et profonds Les horizons; Sa voix d'orage et de tempête Rompait la fête; Il angoissait de ses clameurs Les coeurs, Si bien que son battant Semblait le poing géant Où se crispait l'amas des rages Et des haines sauvages. On alluma soudain de grands flambeaux. On fit signe, d'en bas, de cesser le vacarme, Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut. L'ardent repas finit; d'aucuns cherchaient leurs armes, Et s'exaltaient entre eux et s'apprêtaient à voir Quelque embûche surgir des ténèbres du soir. Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille. Mais les étoiles d'or illuminaient la ville Que, vainement encore, il cherchait le sommeil, Tandis qu'obstinément et longuement pareils, Toujours les sons profonds ébranlaient l'étendue Et tenaient leurs terreurs, sur sa tête, pendues. Guillaume De Juliers. I Avec ses nécromants et ses filles de joie Et ses prêtres et ses soldats et ses devins, Plus clair que Scipion, plus fier qu'Hector de Troie, Guillaume de Juliers, archidiacre, s'en vint Pour la défendre et l'affermir, chercher refuge, Un soir que toutes les cloches sonnaient Et s'acharnaient Dans Bruges. Il était jeune, ardent et franc de volonté. Il dominait la foule et la cité, Sans le vouloir, par ce don d'être, Partout où il passait, le maître. Son existence était sa volupté. Il mêlait tout: luxure et foi, rage et sagesse; La mort même n'était pour lui qu'une allégresse Et qu'une fête en un jardin de sang. II Forêts d'armes et de drapeaux, éblouissant D'or et d'acier une aurore de braise, Là-bas, sur les hauteurs qui dominent Courtrai, Orgueil au clair, haine en arrêt, S'amoncellent les vengeances françaises. « Il me faut le pouvoir en Flandre », a dit le roi, Et ses troupes que commande Robert d'Artois, Belles comme la mer éclatante et cabrée, Sont là, pour effrayer et pour broyer, Férocement, Le dur, compact, mais entêté Flamand, Sous leur marée. Oh! les heures que vécurent alors, Sous la terre, les morts, À voir leurs fils les invoquer et soudain prendre Un peu du sol sacré où se mêlait leur cendre Et le manger, pour se nourrir le coeur! Guillaume était présent. Il regardait ces hommes Frustes surgir plus haut que les héros de Rome Et plus il ne douta qu'il ne serait vainqueur. Il avait ordonné qu'on mît d'énormes claies Sur les mares, sur les fossés et sur les plaies Du sol mordu par la rivière et ses remous; La terre semblait ferme et n'était qu'un grand trou. Les tisserands de Bruges étaient massés derrière. L'âpre charrue avait fourni l'arme de guerre. Nul ne bougeait. Ils attendaient qu'on vînt à eux, Blocs de courage et de ferveur silencieux. Légers et clairs et bouillonnants, comme l'écume Qui blanchissait aux mors de leurs chevaux, Heaumes d'argent, houppes de plumes, Téméraires, comme autrefois à Roncevaux, Ceux de France se ruèrent en pleine lutte. Et ce ne fut en un instant que heurts, chocs, chutes, Cris et rages. Et puis la mort dans un marais. « Ils étaient larges et drus, comme au vent, les javelles », Dit Guillaume, tandis que des charges nouvelles Tombaient et s'écrasaient sur des cadavres frais Et que d'autres suivaient et puis d'autres encore Et puis d'autres, si loin, que l'horizon entier -Feux d'armures mêlés aux lumières d'aurore- Semblait d'un élan fou bondir vers les charniers. La France était atteinte et la Flandre sauvée. Aussi, quand, après mille efforts, La rage au coeur, mais la force énervée, Sur le pont mou que leur faisaient les morts, Les ducs et barons, sur leurs chevaux de guerre, Passèrent, Leur fougue se brisa contre le fer flamand. Ce fut un rouge, féroce et merveilleux moment. Guillaume de Juliers marchait de proie en proie, Ses narines saignaient, ses dents crissaient de joie Et son rire sonnait pendant l'égorgement. Comme un buisson mouvant de haine carnassière Il se dardait. À ceux qui levaient leur visière Et imploraient merci son poing fendait le front, Il leur donnait la mort en leur criant l'affront D'avoir été vaincus par des manants de Flandre, Sa maladive ardeur ne pouvait plus ascendre: Il eût voulu les mordre avant de les tuer. Et les cardeurs, les tisserands et les bouchers L'accompagnaient, comme en frairie, En ces banquets de rage et de tuerie. Autant que lui, ils se soûlaient et s'affolaient De leur travail; Pesants comme des pieux, fermes comme des proues, Ils refoulaient des chevaliers, comme un bétail, Dans de la boue, Ils leur broyaient les dents, les bras, les flancs, les corps Et, les talons plantés dans les trous des blessures, Ils saccageaient ce large écroulement d'armures Et leur volaient l'éclair de leurs éperons d'or. III Et les cloches ivres comme les âmes, Dans la ville sonnaient, là-bas; On déversait hors des paniers, Par tas, Les éperons princiers Sur les autels de Notre-Dame. Cordiers, maçons, vanniers, foulons, Dansaient, au bruit balourd des gros bourdons; Des tisserands qui s'affublaient de heaumes Et des filles de joie et des soudards, Sur un pavois géant couvert d'un étendard Hissaient Guillaume; Et tandis que coulaient cidre, cervoise et vin, Lui souriait, en se penchant vers ses devins Qui, grâce à leur nocturne et tragique science, Lui donnaient le pouvoir de faner de ses mains, Devant le monde entier, le lys royal de France. Les Communiers. Soit instinct, soit hasard, Toujours, Au long des âges et des jours, Ceux de la Flandre ample, rouge, féconde, Ont défendu à coups de dents, Leur part Dans la chair du monde; Ils possédaient comme un bon sens ardent, Ils savaient prendre et longuement attendre; Quand ils tenaient, ils ne lâchaient Jamais. La guerre. Ils l'acceptaient, la guerre et ses mêlées. Sous les lions des étendards, ils s'ébranlaient Malhabiles, balourds, compacts, épais. Mais leurs terribles mains semblaient ensorcelées Le jour qu'il leur fallut, parmi les chevaliers Casqués d'acier léger et de française audace, Saisir aux crins la victoire fallace Et la dompter et la lier À leur fortune et la dresser debout, Comme la Flandre elle-même, Là-haut, dans la nuée, aux sommets fous Et batailleurs des beffrois blêmes! Le bourdon sourd qui mugissait au loin, C'était en lui le coeur de leur colère Et ses battants étaient leurs poings. La haine! ils la voulaient tragique et séculaire, Ils l'attisaient, le soir, à leurs foyers, Ils appelaient leurs fils pour la voir flamboyer À la flamme familiale; Ils leur baisaient le front, la poitrine, les yeux, Et tels leur transmettaient, en les serrant contre eux, L'âme de Flandre et des aïeux, Rude, féroce et partiale. On parlait peu, mais on pensait d'accord. La ville était armée et son trésor Gonflé d'épargne ardente et large. On se cabrait sous les impôts et sous les charges; Et l'on traitait en ennemis les rois, Les ducs et les comtes, hommes de proie, Et leurs blasons pareils à des buissons de griffes. Comme sa vie, on défendait son droit: Alliances, traités, contrats, tarifs Brouillaient entre eux marchands et maltôtiers. Les ports étaient pareils à des maisons ouvertes, Où l'on vendait la terre, en sacs et en setiers. Les yeux étaient aigus; les mains étaient expertes; On profitait de tout: on amassait les gains Minces ou gros, rapidement, sans rien en dire; Des entrepôts de bois, de métaux et de vins Semblaient surgir, comme un butin d'empire, Là-bas, près des fleuves d'où les hauts voiliers clairs Disséminaient la Flandre autour de l'Univers. Oh! les luttes, les révoltes et les rancunes! Les franchises étaient conquises L'autre après l'une; Certes, chaque métier voulait garder pour soi Toute l'arène où se cabraient les droits; Certes, les cris, les querelles, les jalousies Levaient d'entre les maux, leurs floraisons moisies Mais dès que s'imposait un unanime effort, Foulons, brasseurs et tisserands marchaient d'accord. Ils se ruaient fous de rages et grands d'espoir, Contre l'arbre miné qu'était le vieux pouvoir; Ils lui volaient ses fruits; ils lui coupaient ses branches; Des poings velus serraient la hache ardente et blanche; Les tocsins lourds réglaient la marche de l'effroi; Et, soudain, se massaient à l'ombre des beffrois, Les uns sortant des cours et les autres des bouges, Les bouchers rouges. Ainsi, mettant leur vie aux ordres de la mort Pour ériger, par blocs de volonté, leur sort, Les gros bourgeois flamands et leurs femmes fécondes Marquaient, au sceau de leur race Tenace, Le monde. Jacques D'Artevelde. I Oh! ce soir de juillet où le Tribun mourut, Soleil de Flandre, en avez-vous gardé mémoire? Sa ville était dorée aux rayons de sa gloire Et le monde changea quand son geste apparut. Pour la première fois, quelqu'un de Gand, un homme Parla sans se courber, en Roi, devant un Roi; Son verbe était si prompt à défendre son droit Qu'on l'eût choisi pour chef, aux temps rouges, dans Rome. Les fronts, les bras, les mains des turbulents métiers Etaient son front; ses bras, ses mains, étaient sa force. Il rangeait en faisceaux leurs volontés retorses, Il était à lui seul un peuple tout entier. Tous les grondements sourds et violents des rages, Tous les éclairs et tous les feux de la fureur, Passaient si bien du coeur des autres en son coeur Qu'il était comme armé de leur mouvant orage. Et sage autant que ferme, il entreprenait tout. Rien au monde jamais ne put vaincre sa tête: Quand il sentit tomber le soir de sa défaite, Son âme ardait encor comme du fer qui bout. II Longtemps il vécut seul, sans manier les foules: Leurs colères, leurs cris, leurs triomphes, leurs houles Ne battaient point de leurs flots arrogants Sa tranquille maison sise en un coin de Gand, Le long des eaux, à la Biloque. Le soir, autour du feu, Il aimait les colloques, Et nul ne parlait mieux. Il brassait l'hydromel, couleur de flamme et d'ambre; Et lorsqu'il dévoilait quelque profond dessein Devant son fils ardent et ses calmes voisins, De grands brocs surchargeaient les tables de la chambre. Survint Et la misère et la ruine et l'effort vain. Les gros vaisseaux anglais chargés de lourdes laines, Flandre, ne cinglaient plus vers tes villes lointaines Qui regardaient la mer; Et tes beaux draps, faits avec l'or des toisons blondes Ne se dispersaient plus, par les marchés du monde, Au bout de l'univers. L'heure tintait à tes beffrois, morne et bourrue; Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes rues, Ils exigeaient du pain. Tes grands métiers chômaient; leur vie était à vendre, Et ton prince avait fui pour ne plus rien entendre Des affres de la faim. Oh! qu'il naquit dans l'air et la rosée en fête Le jour élu Où Jacques d'Artevelde imposa ton salut! Un mensonge sauveur illumina sa tête: Dans le dédale obscur et compliqué des droits Une raison surgit de te donner pour roi Et nouveau souverain et protecteur utile Édouard trois, le maître ardent de la grande île. Et ta cause fut sienne et ton travail reprit. Alors la joie immense entra dans les esprits. Avec une fureur trépidante et farouche, Sans mesure, terriblement, durant des jours, La foule entière, avec ses bras, ses mains, ses bouches, Darda vers son sauveur un formidable amour. Ô quels reflux soudains en ces cerveaux fébriles! Des flammes de bonheur incendiaient les villes; L'allégresse montait comme un embrasement; Toutes les tours sonnaient vers les campagnes proches, Et comme au temps des clairs orgueils, Bruges et Gand Sautaient vers l'avenir, dans les bonds de leurs cloches. Artevelde fut roi, Roi sans titre, mais roi quand même. Gloire, tu fus son sacre et son baptême; Sa volonté nouait ou dénouait la loi. Toutes les âmes À son âme cueillaient leur flamme. Il était simple, il était juste, il était craint, Et les yeux, dans les siens, cherchaient ceux du destin. Ô peuple, il gouverna ta colère apaisée; Tu fus celui qui le premier au cours des temps Contre les vieux pouvoirs vagues et envoûtants Opposa nettement sa raison avisée; Il te refit l'audace; il te refit la foi; Tu pus, avec ferveur, disposer de toi-même Et peut-être sentir quelle force suprême Pour s'éveiller dans le futur dormait en toi. L'orgueil, il le savait de tes cités rivales Et les sourdes fureurs de tes métiers entre eux, Mais il aimait sentir un pouvoir dangereux Charger et requérir sa volonté totale. Les tumultes secrets, mais violents des coeurs, Longtemps il les maintint captifs sous son génie; Les fronts ne sentaient pas régner sa tyrannie Ni les torses peser sur eux ses poings vainqueurs. Sa force souple avait la peur d'être hautaine. Pourtant, un jour, là-bas, au loin, devant Tournay, Qu'il s'acharna, comme ébloui et fasciné, À vainement fixer la victoire incertaine Et qu'il revint, sans gloire acquise et butin pris, Tous doutèrent, soudain, de sa toute puissance. Et lentement l'âpre et sournoise effervescence, Qu'il n'étouffa jamais au tréfonds des esprits, Grandit dans les cités qui se disaient serviles. Termonde, Alost, Courtrai, Grammont, toutes les villes Secouèrent soudain l'autorité de Gand. Comme jadis, au temps de la Grèce superbe, Ce fut, sous un grand vent de vouloirs arrogants, Contre la fleur de choix, les révoltes des herbes. Et la Flandre ploya, saigna, traîna son deuil Et chut, le front chargé d'un trop nombreux orgueil. Heures sombres! mais qui furent encore plus sombres, Quand la cité qu'on jalousait, Gand lui-même se dépeçait, À coups d'ongle, dans l'ombre. Ses deux métiers, tisserands et foulons, Sentant sur eux souffler les aquilons De leurs rages, de jour en jour, accrues, Se provoquaient, le long des rues, Et s'attaquaient autour des ponts, au pied des tours. La nuit retentissait du choc de leurs querelles Et quand l'aube glissait à travers les ruelles, Des mares de sang noir caillaient aux carrefours. Haletante, tragique, horrible et carnassière, La victoire resta aux mains des tisserands; Les foulons lourds virent la mort coucher leurs rangs L'arbre de leur orgueil tomba dans la poussière; Ils étaient les rameaux; Artevelde le tronc. Ô quel écroulement jetant à bas sa cause, Et quel brusque danger environnant son front, Quand seul, la nuit, l'oreille à sa fenêtre close, Les poings serrés, il s'acharnait à écouter Rugir vers lui, du fond rageur de sa cité, Les ruts de la folie et de la cruauté. On le tua, à l'heure où les tours étaient rouges Et comme en feu, de loin en loin, sous le couchant. Des cris, des poings levés, des menaces, des chants Jaillis des cours, des ruelles, des quais, des bouges, Roulaient comme un tonnerre et assaillaient la nuit. Le vent se soulevait comme un voile de bruit. Coeurs tragiques, fiévreux et haletants dans l'ombre, Là-haut, sans qu'on les vît, battaient les tocsins sombres. Des mégères passaient aux bras de leurs soudards. La foule ivre avait saisi les étendards. Des tisserands parlaient au peuple, sous les porches, Leurs gestes grandissaient dans la lueur des torches. La ville était comme un bassin géant qui bout Et qui répand les vengeances et les colères, Et ce torride amas de rages populaires Montait battre le seuil d'Artevelde -debout. Il était là, le front tourné vers la marée De ses âmes, par sa présence exaspérées. Son verbe était sans crainte et clair comme autrefois; Rien ne fêlait le bourdon lourd qu'était sa voix; La Flandre et sa grandeur et sa beauté perdues Chaviraient aux remous de ses phrases tordues. Son oeil cherchait à voir au fond des autres yeux La suprême lueur des souvenirs de feu. Ses paroles douaient d'orgueil et de mémoire Ce peuple au coeur trop haut pour abolir sa gloire, Et lentement, il l'eût vaincu, et reconquis, Si tout à coup, un savetier, Thomas Denis, Voyant se diviser les foules incertaines, Et redoutant qu'Artevelde ne les domptât, Ne l'eût frappé d'un large et soudain coutelas À la tête, comme un éclair foudroie un chêne. Oh! ce soir de Juillet où le tribun mourut, Soleil de Flandre? en avez-vous gardé mémoire? Les hommes d'aujourd'hui ont rebâti sa gloire. Car le monde changea quand son front disparut. Le Téméraire. I L'âme du Téméraire était une forêt Pleine d'arbres géants et de fourrés secrets Où se croisaient de grands chemins tracés sans règles. Mais par-dessus volaient, jusqu'au soleil, les aigles; L'impatience éperonnait sa volonté. Il fermentait d'orgueil et d'intrépidité. Le monde, il l'eût voulu tailler, à coups de glaive, D'après l'image en or que lui sculptait son rêve. Il était comte et duc; bientôt il serait roi. Entre ses mains veillaient les plus hautains des droits. Sa femme était d'York: nul ne pouvait répondre Qu'un jour il ne serait maître et seigneur dans Londres. Sa fille unique, il l'accordait à l'empereur; L'empire entier tremblait quand passait sa fureur; Son geste énorme et lourd entraînait dans sa voie Naples, Milan, Turin, Venise et la Savoie. La Flandre était son bien, la Flandre et les trésors Et les villes debout dans le faste et dans l'or. Le soleil caressait ses bannières pâmées; Les pays se doraient de ses moissons d'armées. Et seul il se dressait, dans sa fièvre, la nuit, Ivre d'avoir l'Europe et l'avenir à lui. II Pourtant quelqu'un parut -Louis onze de France- Qui fortement barra ce torrent d'espérances. Il vivait de silence actif. Il était roi. Il méprisait l'orgueil et la pompe et l'arroi; Son âme solitaire, embusquée et subtile, Dardait sa volonté infiniment ductile. Vers les trames les plus fortes il dirigeait, Adroitement, les fins ciseaux de ses projets, Coupant les fils serrés, tranchant les noeuds tenaces Des plus fermes accords, des plus larges menaces. Il était miel et glu avant d'être poison; Chacun de ses palais se creusait en prison. Quand il buvait la vie à coupe ardente et pleine, Sa lèvre, au lieu d'amour, y dégustait la haine. À la chandelle, au soir, sur un siège de bois, Il parlait de son bien, certes, comme un bourgeois; Et plus qu'aucun des rois que les gloires fleuronnent, Ses yeux s'hallucinaient des feux de sa couronne. Il était grand, sans le clamer sous le soleil, Sans le crier au monde, en ces buccins vermeils Qui sonnaient, dans les soirs de viol et de guerre, La renommée en or et sang du Téméraire. III Il fut long leur duel:, Louis fut le vainqueur. La rage les mordait également au coeur; Le duc brassait l'argent et ses bandes picardes Faisaient trembler le sol du bruit de leurs bombardes. Et ses reîtres trapus et ses larges soudards Se ruaient vers sa gloire -et ses lourds étendards Couvraient au gré des vents, comme d'une aile altière, Coleone et Campo-Basso, ses condottières. Il combattait lui-même et méprisait les biais. Le roi, toujours absent, rusait et louvoyait, Usant de mots subtils et de belles harangues, Et ses armes étaient sa malice et sa langue. Partout où guerroyait le duc de pourpre et d'or, Il lui créait de l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord, Mille ennemis soudains, plus drus que les épeautres: Toujours sa guerre à lui fut la guerre des autres. Et quand Charles, traqué par tous, hurlant et fou, En Lorraine, tomba et fut mangé des loups, Les crocs qui le mordaient, dans la neige et les ronces, Montraient l'acharnement des dents de Louis onze. IV Granson, Morat, Nancy, vos monts et vos murailles Ont entendu monter les trois cris mortuaires Autour des triples funérailles Du Téméraire; Vous l'avez vu, dans les vallons, parmi les rocs, Contre les montagnards ligués, pousser les blocs Rouges, mouvants et acérés De ses carrés; Vous l'avez vu pleurant d'orgueil, grinçant de rage, Mais n'ayant rien perdu du feu de son courage, Avec ses bandes en déroute Fuir par les routes; Vous l'avez vu enfin déchu, mais resté droit Jusques au bout, dans sa folie et dans sa foi, Jetant sa vie aux dés du sort, Vouloir sa mort; Mais, quel que fût l'éclair brutal qui l'abattit, Ce duc aux mains de fer, au torse de granit, Avant de s'écrouler, comme un pan de montagne, Avait, quand même, à coups de volonté, bâti, Entre la France ardente et la grave Allemagne, Jusques à fleur de sol, notre pays. Les Van Eyck. L'or migrateur qui passe où s'exalte la force Avait choisi jadis, en son vol arrogant, Pour double colombier glorieux, Bruge et Gand, Dont les beffrois dressaient, au grand soleil, leurs torses. Les deux cités dardaient un pouvoir inégal, Mais un égal orgueil vers l'avenir splendide, Comme les deux Van Eyck -vastes cerveaux candides- Dressaient d'un double effort leur art théologal. Ce dont l'âme rêvait devant les tabernacles, Ce que la foi montrait de ciel aux yeux humains, Ils l'ordonnaient, patiemment, avec leurs mains, Pour que leur oeuvre fût comme un calme miracle. La claire vision des paradis nouveaux, Ils l'évoquaient en un tranquille paysage; Ils le peuplaient de beaux et solennels visages Tournés vers la splendeur et la paix de l'agneau. Les douces fleurs poussaient dans le tapis de l'herbe; De petits bois montaient naïfs et recueillis: C'était la Flandre, avec ses prés et ses taillis Et son large horizon ceint de clochers superbes. Au milieu, sur un tertre ornementé, l'autel. Le Dieu y répandait son sang dans un calice Et s'entourait des signes noirs de son supplice: Lance, colonne, croix et l'éponge de fiel. Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête À la faim de l'extase, à la soif de la foi, Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois, Les ermites, les paladins et les prophètes, Toute l'humanité des temps chrétiens marchait. Ils arrivaient du fond miraculeux des âges, Ayant, cueilli la palme aux chemins du voyage, Et sur leurs fronts brillaient les feux du Paraclet. Et, tout en haut, régnaient dans l'or du polyptique, Dieu le Père, Marie et Jean le précurseur, Traçant dévotement, avec calme et douceur, De lents gestes sacrés, puissants et didactiques. Et les anges chantaient dans l'air chaste et pieux, Tandis qu'Ève et qu'Adam, debout chacun dans l'ombre, Sentaient peser sur eux leur faute ardente et sombre, Dont le rachat se célébrait devant leurs yeux. Ainsi la claire et tendre et divine légende, Avec ses fleurs de sang, d'ardeur et de pitié, Déroulait son humaine et divine beauté Parmi les prés, les bois, les ravins et les landes. Comme un grand livre peint et largement ouvert, Elle enfermait en ses pages rouges ou blondes Et dans ses textes d'or quatre mille ans du monde: Tout le rêve de l'homme en proie à l'univers. L'oeuvre dardait dans l'art une clarté suprême, Comme celle du Dante à Florence, là-bas, Mais cette fois deux noms flamands brillaient, au bas Du grandiose et pur et merveilleux poème. Le Banquet Des Gueux. La joie Des yeux qui voient S'emplir, jusques aux bords, Les hanaps d'or Illuminait tous les visages; On se sentait unis; on se rêvait vainqueurs. La bonne et joviale humeur Passait Du front ardent des fous au front grave des sages, Mais, néanmoins, il se mêlait Au bruit entrechoqué des coupes, Tels mots soudains qui s'en allaient, De groupe en groupe, Braises en feu, brûler les coeurs. L'heure était grave; elle angoissait les consciences. L'oblique et louche et souterraine défiance Se glissait dans le peuple et atteignait les rois. Comme un mur foudroyé se divisait la foi. Deux grands fleuves sourdaient de la même montagne; Rome avait pour garant latin le roi d'Espagne, Tandis qu'au Nord, ceux qui pesaient sur l'ordre humain Défendaient tous Martin Luther, moine germain. Les convives causaient, heureux les uns des autres; Certains des plus ardents s'improvisaient apôtres, Et, pour prouver leur droit, se réclamaient de Dieu. Les uns raillaient à voix haute Philippe II; Ils se moquaient de ses bûchers expiatoires, Trônes de blême effroi, trônes de piété noire Qu'il allumait, sinistrement, autour du sien. D'aucuns lui refusaient jusqu'au nom de chrétien. Au lieu de les sauver, il affolait les âmes. Son pouvoir était tel qu'un grand drapeau de flammes Qui frôlerait de ville en bourg, chaque maison, Jusques au soir, où brûlerait tout l'horizon. Le comte de Mansfeld regardait la lumière Grouper en un faisceau d'argent Les clartés de son verre; Il pressentait combien l'accord était urgent: Et de sa lèvre ferme il disait la louange Et la force secrète et le prestige étrange Et les dons souverains de Guillaume d'Orange. Et les bons mots croisaient les quolibets De l'un à l'autre bout des tables; Et l'on jouait, vaillamment, entre cadets, Du gobelet; Oh! leur rire âpre et franc, et leur verve indomptable, Et leur soudaine joie à prononcer le nom Victorieux et redoutable De Lamoral, comte d'Egmont! On s'exaltait ainsi et la vie était fière. De prestes échansons passaient, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières; Les désirs fous cavalcadaient éperonnés; La table étincelait sous des lustres de joie, Les plats unis et clairs miraient les hanaps tors, Et les pourpoints de vair et les manches de soie, Et les mains au sang bleu dont les bagues chatoient Se remuaient dans l'or. Alors, Au moment où l'entente était à tel point chaude Qu'on se fût ligué, fût-ce contre le soleil, Le comte Henri de Bréderode, Frappant trois coups subits sur un plateau vermeil, Donna l'éveil À ses valets épars qui comprirent son ordre. Et tout à coup, dans le désordre Des soucoupes d'argent et des buires d'émail, Sur la nappe où stagnaient des lueurs de vitrail, À travers l'apparat des feux et des vaisselles Fut projeté, en ribambelle, Un tas de pots, un tas d'écuelles Que des mains de seigneur, gaîment, se disputaient. Parmi les plus hardis, Bréderode prit place, Et revêtant l'humble besace, Et desséchant son broc fruste et rugueux D'un trait: « Puisqu'ils nous ont jeté ce mot comme un outrage, Nous serons tous, dit-il superbement, des gueux; Des gueux d'orgueil, des gueux de rage, Des gueux. » Et le mot ricocha soudain, de bouche en bouche. On ne sait quel éclair, quelle flamme farouche Il portait comme aigrette, en son rapide envol. Il paraissait pauvre et vaillant, tragique et fol; Les plus graves seigneurs l'acceptaient comme une arme, Les plus hautement fiers y découvraient un charme, On eût dit qu'il comblait leurs voeux et leurs souhaits; Il était la bravade unie à la surprise Et quelques-uns déjà le mêlaient aux devises Que leur esprit railleur et violent cherchait. On se serrait les mains en de brusques étreintes; On prodiguait les sarcasmes et les serments, Les coeurs se fleurissaient de rouges dévoûments, Et les âmes se dévoilaient belles, sans crainte; Et le pain et le sel se mélangeaient au vin. Certains mots s'envolaient qui ne voulaient rien dire, Mais la fièvre était haute et large le délire, Tous comprenaient que rien ne se faisait en vain En cette heure de jeune et terrible folie; Qu'ensemble ils le tordaient, le noeud serrant leur sort, Et que tous ayant bu les superbes vins forts, Chacun en sablerait, jusques devant la mort, La lie. Et tandis que le soir d'un avril orageux Avec ses bras d'éclair enveloppait Bruxelles, Et que leurs voix criaient, mâles et fraternelles, Criaient toujours, criaient encor « Vivent les Gueux! » Dans la Castille, au coeur de ses pays serviles, Philippe Deux se préparait au sac des villes. La terrasse était haute où son ennui errait; À son signe, les bûchers d'or s'allumeraient; Et, penché dans le vide, il semblait voir leur cendre Se disperser déjà aux vents rageurs de Flandre. Vésale. À qui vous regardait baller, de large en long, Baller au vent, sur la montagne des Sablons, À qui, de loin, vous regardait, Pauvres pendus hagards et contrefaits, Avec des vers blottis au creux de vos aisselles, Votre danse sinistre, à reculons, Semblant frôler du bout de ses talons, Clochers, beffrois, tourelles, Que projetait aux cieux, du fond de son vallon, Bruxelles. Montaient vers vous de lointaines huées, Et le tumulte roux des farouches nuées, Loques d'automne et funèbres lambeaux; Et la haine toujours et jamais la clémence, Et les vols tournoyant, en couronnes immenses, Des freux et des corbeaux. Vous vous dressiez, là-haut, comme des dédicaces À la reine des Espagnes noires, la mort, Et nul ne se serait enquis de votre sort, Ni du morne délabrement de vos carcasses, S'il ne s'était trouvé, dans la ville d'en bas, Quelque étrange cerveau d'homme songeur et las, Qui s'en venait scruter, parmi vos pourritures, L'énigme encor serrée aux joints de vos structures. Vésale était cet homme, et rien, ni la frayeur Dont les ailes du soir emplissaient l'étendue, Ni le rire large ou sournois des fossoyeurs, Ni les grappes de vers à vos torses pendues, Ni vos crânes verdis, ni vos pieds blanchissants, Ni vos deux yeux pareils à des caillots de sang, Rien n'arrêta jamais sa rude patience À pénétrer jusques au fond de votre horreur Pour en tirer les ors cachés de sa science. Son regard était net, sa main prompte, mais sûre; Il enfonçait sa torche au trou d'une blessure; Il disséquait, la nuit, sans hâte et sans erreur. Ceux qui passaient sous sa fenêtre ardente Ignoraient tous quelle oeuvre fécondante, Grâce à lui seul, la Flandre élaborait Et quel arbre géant, dans la forêt Farouche et maigre encor des certitudes, Tenacement son effort clair régénérait. Lui seul cherchait; tous les autres couvaient l'étude En des livres rongés par les rats et le temps; Leur cerveau était clos et leur esprit battant Au tambour creux des rengaines sonores: Gallien n'est plus qu'un nom dont Pergame s'honore, Jamais il ne scruta les fils ni les réseaux, Qui dans le coeur humain relient entre eux les os. L'animal seul le tint penché sur son mystère, Si bien que le feu d'or que Vésale brandit, Large, puissant, serein, autoritaire, Malgré l'âpre menace et l'inepte interdit, Se nourrissait d'ardeur immanente et nouvelle, Et jaillissait et bondissait, Uniquement, Du merveilleux embrasement De sa cervelle. Ainsi s'inaugura le savoir net et clair. L'homme ne bougeait plus en sa maison de chair Qu'on ne vît se mouvoir les noeuds et les jointures Souples de sa flexible et forte architecture. Le squelette qui déchaînait le branle-bas Heurts, chocs, danses et sauts -des grotesques sabbats Fut instauré, splendide et blanc, dans la lumière; Nul ne le rabaissait à sa hideur première. L'art, qui l'étudiait en sa complexité, Exprima tout à coup son occulte beauté En des marbres marchant, sous de grands cieux en flammes; Et le grand Florentin, Michel-Ange, sombre âme, N'aurait certes tordu, entre ses vastes mains, Avec un tel excès, tout le tumulte humain, Rué en bonds et vols et meutes colossales, S'il n'avait eu d'abord, pour éclaireur, Vésale. Oh! le vent rude et sain des pensées énergiques Qui secouait alors les branches du destin! Oh! la neuve clarté du jour à son matin! Vésale en prodiguait au loin, de ville en ville, Les feux à des cerveaux timides et serviles. Il était guérisseur de peuples et de rois; Sa gloire ample montait pareil à un charroi De fleurs et de moissons sur de hautes montagnes; Il enfiévrait la France, il étonnait l'Espagne; Sa méthode s'affermissait comme un donjon Massif et droit, dans un pays de lourde brume. Il ne s'appuyait point sur un peuple de joncs. Les yeux pouvaient saisir ce qu'il affirmait: être; Aucun faux jour ne glissait par sa fenêtre. Bologne le conquit à son enseignement Multiple et clair -tels les astres au firmament.- Et quand plus tard, en la même Italie, En les villes de France et d'Espagne, s'en vint, Comme un charmeur, comme un devin, Pareil à quelque fraîche et soudaine embellie, Triomphal et princier, héroïque et gourmand, Rubens! il conduisit son art, de joute en joute, Par les mêmes chemins et les mêmes grand'routes Qu'avait déjà sacrés le haut savoir flamand. Rubens I Ton art énorme est tel qu'un débordant jardin -Feuillages d'or, buissons en sang, taillis de flamme- D'où surgissent, d'entre les fleurs rouges, tes femmes Tendant leur corps massif vers les désirs soudains. Et s'exaltant et se mêlant, larges et blondes, Au cortège des Aegipans et des Sylvains Et du compact Silène enflé d'ombre et de vin Dont les pas inégaux battent le sol du monde. Oh! leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras, Leurs flancs fermes et clairs comme de grands fruits lisses Et le pavois bombé des ventres et des cuisses Et l'or torrentiel des crins sur leurs dos gras! Que tu peignes les amazones des légendes, Ou les reines, ou les saintes des paradis, Toutes ont pris leur part de volupté, jadis, Dans la balourde et formidable sarabande. Le rut universel que la terre dardait Du fond de ses forêts au vent du soir pamées À ses tisons rôdeurs les avait allumées En ses taillis profonds ou ses antres secrets. Et tes bourreaux et tes martyrs et ton Dieu même Semblent fleuris de sang, et leurs muscles tordus Sont des grappes de force à leurs gibets pendus Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes. Si bien que grossissant la vie, et l'ameutant Du grand tumulte clair des couleurs et des lignes, Tu fais ce que jamais tes émules insignes N'avaient osé faire ou rêver, avant ton temps. Oh! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine, Oh! l'ivrogne géant du colossal festin Où circulaient les coupes d'or du vieux destin Serrant en leurs parois toute l'ivresse humaine. Ta bouche sensuelle et gourmande, d'un trait, Avec un cri profond les a toutes vidées, Et les oeuvres naissaient du flux montant d'idées Que ces vins éternels vers ton cerveau jetaient. II Tu es celui -le tard venu -parmi les maîtres Qui d'une prompte main, mais d'un fervent regard, D'abord demande à tous une fleur de leur art Pour qu'en ton oeuvre à toi tout l'art puisse apparaître. Mais si tu prends, c'est pour donner plus largement: Aux horizons pleins de roses que tu dévastes, Lorsque tu t'es conquis enfin, ton geste vaste Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament. Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée. Tu l'imposes puissant, replet, fouillé, profond Et Versailles le tord encor en ses plafonds Où sont peintes, lauriers au front, les Destinées. Il déborde, il perdure excessif et charmant: Il s'installe, parmi les bois et les terrasses, Et les femmes de joie, élégantes et grasses, En instruisent Watteau, au bras de leurs amants. Et te voici parti vers les Londres funèbres, En des palais obscurs dont a peur le soleil, Pour y fixer cet art triomphal et vermeil Comme une vigne d'or sur des murs de ténèbres. Et quand tu t'en reviens vers ta vieille cité, Le front déjà marqué par le destin suprême, Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-même L'infaillible ouvrier de ton éternité. III Alors la gloire entière est ton bien et ta proie, Tu la domptes, tu la lèches, et tu la mords; Jamais un tel amour n'a angoissé la mort Ni tant de violence enfanté de la joie. Tu rentres comme un roi en ta large maison. Toute la Flandre est tienne, ainsi qu'est tien le monde; Tu lui prends pour l'aimer sa fille la plus blonde Dont le nom est doré comme un flot de moisson. Tu ressuscites tout: l'Empyrée et l'Abîme; Et les anges, pareils à des thyrses d'éclairs; Et les monstres aigus, rongeant les blocs de fer; Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes; Et l'Olympe et les Dieux, et la Vierge et les Saints; L'Idylle ou la bataille atroce et pantelante; Les eaux, le sol les monts, les forêts violentes Et la force tordue en chaque espoir humain. Ton grand rêve exalté est comme un incendie Où tes mains saisiraient des torches pour pinceaux Et capteraient la vie immense en des réseaux De feux enveloppants et de flammes brandies. Que t'importe qu'aux horizons fous et hagards, Tel autre nom, jadis fameux et clair, s'efface. Pour toi, c'est à jamais que le temps et l'espace Retentissent des bonds dont les troua ton art. Conservateur fougueux de ta force première, Rien ne te fut ruine, ou chute, ou désaveu; Toujours tu es resté trop sûrement un Dieu Pour que la Mort, un jour, éteigne ta lumière. Et tu dors à Saint-Jacques, au bruit des lourds bourdons; Et sur ta dalle unie ainsi qu'une palette, Un vitrail, criblé d'or et de soleil, projette Encor des tons pareils à de rouges brandons. Deux Siècles. (XVIIème -XVIIIème) Voici les temps venir où deux siècles d'histoire Rongent au coeur d'un peuple et la force et la gloire, Si bien qu'au long de tant de jours, il n'a vécu Que de la vie étroite et sourde des vaincus. Pourtant l'Espagne avait porté jusqu'en nos âmes Sa torche rouge, avec un tel acharnement, Elle avait élevé de tels monceaux de flammes Au coeur de nos cités, vers le vieux firmament; Tant de simples héros, devant leurs bourreaux ivres Avaient toisé la mort de leurs regards profonds, Et telle était la haine en feu, sous tous les fronts, Qu'à défaut de grandeur on aurait pu en vivre. Mais l'Escaut était mort, d'Anvers jusqu'à la mer: Les villes languissaient auprès des vastes landes; L'effort âpre et tendu, le travail large et clair, Qui sont le bel orgueil de la santé flamande, Se corrodaient ainsi que des leviers cassés. Les jours se succédaient sans gains et sans récoltes, Et sur l'énorme amas des vieux espoirs lassés Les bras laissaient dormir les poings de la révolte! Soudain passa la guerre et ses carnages fous: Les grand'routes sonnaient de l'un à l'autre bout Du pas myriadaire et compact des armées; Les fermes rougeoyaient dans le soir, allumées; Du sang éclaboussait les murailles des bourgs; L'Europe se battait chez nous, étant chez elle, Et l'on n'entendait plus que la plainte éternelle Et vaine immensément des cloches dans nos tour. Aerschot et ses sablons, Graveline et ses dunes, Et les monts d'Audenarde et les champs de Menin, Toute la Flandre eut à subir l'affre et la faim Et les couteaux aigus de la mâle fortune. Oh! ses plaines en friche et ses cités en feu! Un jour, aux bords tournants de la Senne engourdie, On vit flamber Bruxelles et jusqu'au grand ciel bleu Se soulever les bonds fougueux de l'incendie. Tout se voilait: les murs et les façades d'or Et le sommet de pierre où combattait l'archange, Et sous les pignons chus en des amas de fange, Les feux aux mille dents mordaient le sol encor. Et néanmoins, même en ce deuil, même à cette heure De torpide existence et d'angoisse majeure, On ne sait quelle ardente et sourde activité Bandait encor vers l'avenir les volontés; Puisque les Aigles d'or dont s'illustre l'Empire N'osaient voler vers l'Ouest pour protéger l'Escaut, C'étaient d'Ostende et de son port et de ses eaux Que s'en allaient vers l'Orient les blancs navires. Ils partaient pour la Chine et touchaient Malabar; Les mousses étaient fiers, les marins semblaient ivres D'être au loin, n'importe où, sur la mer, et de vivre Libres et fous, avec les mâts comme étendards. Bien plus. Quand les âmes, étaient à tel point viles Que tout, même le vent qui inclinait les fronts, Semblait leur enseigner l'attitude servile, Quelques hommes du moins secouèrent l'affront Et, retrempant le droit dans les vieilles franchises, Avec leurs mains en sang le maintinrent debout. Eux seuls, en ces temps gris de molle abâtardise, Ont pu carrer un torse où brûle un coeur qui bout, Et le jour de leur mort sur la place âpre et morne, -Leur doyen Anneessens criant son droit très haut- Mourir comme vous deux, comtes d'Egmont et d'Hornes, Superbement, en dominant leur échafaud. Enfin, lorsque l'on crut qu'il n'était plus personne D'assez maître de son orgueil et de ses bras Pour secouer les jougs et les jeter à bas, La révolte bondit des terres brabançonnes, Faisant trembler le sol jusqu'au bout du pays; Plus tard encor, ceux des sablons mauves et gris, Ceux des marais pâles et roux de la Campine Opposèrent leur rage aux rages jacobines Et, lourdement, avec leur pique, avec leur faulx, Avec leur Dieu planté dans leur coeur volontaire, En s'acharnant pour leur foyer et pour leur terre Furent sans le savoir, des saints et des héros. Ainsi, bien que la mort frôlât d'une aile sombre Les ors que les beffrois dardaient, même en son ombre, Quelques brusques sursauts, quelques grondements sourds, Se propageant au loin jusqu'aux plaines perdues, Chargeaient les quatre vents de dire à l'étendue Que la Flandre, dans son tombeau, vivait toujours. La Lys. Lys tranquille, Lys douce et lente, Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes, Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas, De mille et mille méandres, Pour mieux tenir serrée, entre vos bras, La Flandre. Et vous allez et revenez, Sans angoisse et sans marée, Automne, hiver, été, printemps; Et vous avez toujours le temps, Comme les gens de nos contrées. Et votre cours s'en va vers les pauvres maisons Et les hauts clochers blancs, dont les quatre abat-sons Jettent vers le jour proche Chaque matin, la voix des cloches; Et les fermes et les jardins et les prés roux, Dont vous baignez le bout, Possèdent tous, pour venir jusqu'à vous, Un escalier fait dans la terre; Et servantes et lavandières En descendent les vacillants degrés de pierre, Et l'on entend leurs voix chanter de clos en clos, Et retentir, soudain, dans les hameaux, L'écho, Quand le bruit flasque et reversé de seaux Tombe dans l'eau. Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules, Un vieux pêcheur têtu maintient, droite, sa gaule, Bâton d'ombre, fixe et mouvant, sur les flots clairs; Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s'avancent, Voguent et tout à coup happent les cressons verts Qui décorent les bords sinueux de vos anses. Et de rares chalands passent en vos lueurs, De lents et lourds chalands traînés par les hâleurs, Dont la corde parfois à vos buissons s'accroche, Tandis qu'au gouvernail, qu'il manoeuvre des reins, Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poches, Le batelier s'appuie et fredonne un refrain. Lys tranquille et familiale, On vous adore au fond des bourgs et des hameaux; Vous reflétez leurs deuils et côtoyez leurs maux, Tout comme, aux temps joyeux, vous mirez dans vos eaux, Les cortèges, les guirlandes et les drapeaux Des kermesses paroissiales. Et tout au loin, là-bas, entre Deynze et Courtrai, Avec vos bras, vos poings, vos mains et vos doigts d'onde Vous rouissez patiemment le lin sacré, Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde; Et votre obscur labeur est si mystérieux, Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres, Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux, Ô Lys! toile n'est blanche autant qu'en Flandre. Et vous groupez à vos côtés les humbles gens Qui travaillent gaîment sur leurs métiers agiles, Les fins tissus plus clairs que la neige et l'argent; Le tisserand, penché vers ses trames fragiles, Renoue adroitement les fils rompus et tors, Et le soleil qui glisse entre eux sa clarté nette, Frappant le va et vient ailé de la navette, La transforme au passage en brusque insecte d'or. Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre, Vous vous fîtes, ô Lys, la sûre auxiliaire Des vieux bourgeois flamands contre le roi français; Vos eaux pour les sauver, inondèrent la plaine, Et l'armée enlisa sa vengeance et sa haine Dans le piège fangeux de vos marais secrets. Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage, Comme un mouvant bienfait vous frôlez les maisons, Et vous vous attardez, en votre long voyage, Pour n'oublier personne au fond des horizons. Aujourd'Hui. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, -Eclairs rouges du geste, ou feux blancs des cerveaux- Votre orage remplit encor les coeurs nouveaux Du tonnerre de vos mémoires colossales. Les mêmes cieux d'Escaut, dont vous aimiez les ors, Nous les aimons aussi, nous n'en aimons point d'autres Et nous vivons dans nos villes sombres -les vôtres- Au pied des mêmes tours qui vous ont pleurés, morts. Nous sommes vous, quand nous voulons, avec rudesse, Que la Flandre magnifique prenne sa part De tout ce qui s'acquiert par l'effort et par l'art, Dans l'univers gonflé de gloire et de richesse. L'immobile fierté de nos beffrois flamands, Vos yeux, avant nos yeux, tels soirs, l'ont regardée Et votre âme et notre âme ont mis la même idée Dans ces pierres d'orgueil frôlant le firmament. Aussi, voulons-nous tous que nos cités soient celles Qui remplissent de votre souvenir nos coeurs, Vous qui fîtes sonner si loin, les noms vainqueurs De Bruges et de Gand, d'Anvers et de Bruxelles. Depuis que vous dormez dans notre sol, chez vous, Le monde Fut remué terre par terre, onde par onde, Dites, sous quels afflux ou quels remous, Jusqu'au tréfonds de sa force profonde. Tout a changé: les ténèbres et les flambeaux. Les droits et les devoirs ont fait d'autres faisceaux; Du sol jusqu'au soleil, une neuve énergie Diverge un sang torride, en la vie élargie; Des usines de fonte ouvrent, sous le ciel bleu, Des cratères en flammes et des fleuves en feu; De rapides vaisseaux, sans rameurs et sans voiles, La nuit, sur les flots bleus, étonnent les étoiles; Tout peuple réveillé se forge une autre loi; Autre est le crime, autre est l'orgueil, autres est l'exploit Et ce tumulte fou de lutte et de conquêtes Bruit surtout au coeur des villes, d'où vous êtes. Gand formidable, avec ses bras, ses mains, ses doigts, Avec son corps ployé sur les métiers logiques Dresse sous le ciel noir et rouge, l'effort tragique De son peuple fiévreux, redoutable et narquois. Ses tissus clairs et fins partent vers des contrées De feu, de flamme et de splendeur large dorées; Ses draps profonds et lourds luisent comme autrefois Dans les fêtes, les triomphes et les arrois; Mais mieux qu'aux anciens temps de rage et de colère, Sa force organisée et, chaque jour, debout, Patiemment, mais fermement, impose à tous Sa volonté rugueuse et ses voeux populaires. Les bras des longs canaux que le couchant fait d'or Serrent près du beffroi, comme autour d'un refuge, Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges. La ville est fière, et douce, et grande par la mort. Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière Le rectiligne élan de sa beauté guerrière Et son bourdon réveille un trop vivant écho Pour éternellement pleurer sur un tombeau. Bruges écoute au loin les flots chanter aux grèves Et Bruges se souvient et veut ressusciter. Voici le chemin d'eau vers son port souhaité Et les vaisseaux d'orgueil pour embarquer son rêve. Anvers, c'est l'océan dompté et prisonnier En des bassins de fer, de grès ou de basalte: C'est tous les pavillons du monde dont s'exaltent Les lions d'or, au bout des focs et des huniers; Anvers, c'est le grand cri de la Flandre à l'espace, C'est l'effort qui s'enrage et, chaque an, se surpasse, C'est le butin de la montagne et des forêts Et des mines et des fleuves pris en des rêts, C'est la grand'ville où l'âpre Escaut répand son âme Et dont rêvent les blonds marins, sous l'équateur, Quand ils sifflent, là-bas, le petit air vainqueur Que chante au pays vert la tour de Notre-Dame. Comme un insecte d'or dans le soir rose et clair, Le feu vibrant encor aux arcs de ses deux ailes L'ange, patron hautain, illumine Bruxelles, De son glaive barrant le ciel comme un éclair. Depuis bientôt vingt ans, comme un cri de conquête, Monte vers lui le coeur véhément des poètes; Un sculpteur rude et douloureux a confronté Son oeuvre humaine et neuve avec l'éternité; L'art chante, et voit grandir sa force et sa victoire, Tandis qu'aux flancs des collines, dès le matin, Dans l'ombre ou le soleil d'un sinueux jardin, S'éclairent les vitraux des blancs laboratoires. Telles, vous demeurez dans le présent debout, Vous, les quatre cités de la Flandre vivante, N'ayant jamais perdu l'orgueil de croire en vous, Ni d'imposer l'espoir à notre âme fervente. Vous avez pris pour maître et souverain le Temps, Adaptant votre force à ses forces nouvelles, Accueillant l'avenir, en votre coeur battant, Et son mystère, en la clarté de vos cervelles. Votre vigueur s'affirme, avec ténacité, Dans le brasier universel des énergies, Votre flamme, pour mieux grandir et s'exalter Plus que nulle autre, aux vents frondeurs, s'est élargie; Vous adorez la lutte ardente, ayant souffert; Votre oeuvre est patiente, et néanmoins lyrique; Soudain, elle a fleuri, au delà de la mer, Là-bas, dans les forêts et les brousses d'Afrique, Sous un aride, hostile et calcinant soleil; Villes de Flandre et de Brabant, villes profondes De courage secret et de vouloir vermeil, Votre vie est utile à la splendeur du monde, Et ce que vous ferez, et puis ferez encor D'ardu, de clair, de grand et d'unique sur terre, Soit par l'effort multiple ou l'élan solitaire, Grâce à votre âme écouteuse, sera d'accord Toujours avec la voix sourde de vos grands morts. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, -Eclairs du vieux passé sur l'horizon nouveau- Comme un orage d'or, vos oeuvres colossales Grondent, superbement, autour de nos cerveaux. L'Escaut. Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil, Remue, en ses mains d'eau, du gel et du soleil; Et celui-là étale, entre ses rives brunes, Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune; Et cet autre se jette à travers le désert, Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer; Et tel autre, dont les lueurs percent les brumes Et tout à coup s'allument, Figure un Wahallah de verre et d'or, Où des gnomes velus gardent les vieux trésors. En Touraine, tel fleuve est un manteau de gloire. Leurs noms? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire. Gestes de Dieux, cris de héros, marche de Rois, Vous les solennisez du bruit de vos exploits. Leurs bords sont grands de votre orgueil; des palais vastes Y soulèvent jusques aux nuages leur faste. Tous sont guerriers: des couronnes cruelles S'y reflètent -tours, burgs, donjons et citadelles- Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls, Il n'est qu'un fleuve, un seul, Qui mêle au déploiement de ses méandres Mieux que de la grandeur et de la cruauté, Et celui-là se voue au peuple -et aux cités Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre! Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant, Escaut des Nords -vagues pâles et verts rivages- Route du vent et du soleil, cirque sauvage Où se cabre l'étalon noir des ouragans, Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides, Où l'été luit dans l'or des facettes rapides Que remuaient les bras nerveux de tes courants. T'ai-je adoré durant ma prime enfance! Surtout alors qu'on me faisait défense De manier Voile ou rames de marinier, Et de rôder parmi tes barques mal gardées. Les plus belles idées Qui réchauffent mon front, Tu me les a données: Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond, Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées, Au va-et-vient de tes marées, Je l'ai appris par ta grandeur. Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières Des plus rouges lumières, Dans les plaines de ta splendeur. Tes brouillards roux et farouches furent les tentes Où s'abrita la douleur haletante Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert; Tes flots ont ameuté, de leurs rythmes, mes vers; Tu m'as pétri le corps, tu m'as exalté l'âme; Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes, Ont traversé comme un crible, ma chair; Tu m'as trempé, tel un acier qu'on forge, Mon être est tien, et quand ma voix Te nomme, un brusque et violent émoi M'angoisse et me serre la gorge. Escaut, Sauvage et bel Escaut, Tout l'incendie De ma jeunesse endurante et brandie, Tu l'as épanoui: Aussi, Le jour que m'abattra le sort, C'est dans ton sol, c'est sur tes bords, Qu'on cachera mon corps, Pour te sentir, même à travers la mort, encor! Je sais ta gloire Escaut, violente ou sereine: Jadis, quand la louve romaine Mordait le monde au coeur, La mâchoire de sa fureur, Dans les plaines que tu protèges N'eut à broyer que pluie et boue, que vent et neige, Et tes hommes libres et francs, De loin en loin, du haut des barques, Lui laissèrent à coups de javelots la marque De leur courage, au long des flancs. Une brume, longtemps, pesa sur ton histoire: Bruges, Ypres et Gand règnent avant Anvers. Mais aussitôt que ta cité monte, sa gloire Jette ton nom marin aux vents de l'univers. Tu es le fleuve immense aux larges quais, où trônent Les banquiers de la ville et les marchands du port; Et tous les pavillons majestueux des Nords Mirent leurs blasons d'or dans l'or de tes eaux jaunes. On construit ton clocher; et ses tonnants bourdons Livrent bientôt dans l'air leur bataille de sons; Il monte, et chante, et règne, et célèbre sa vierge, Droit comme un cri, beau comme un mât, clair comme un cierge. Tes navires chargés de seigle et de froment Semblent de lourds greniers d'abondance dorée, Qui vont, sous le soleil et sous le firmament, Nourrir la terre avec le pain de tes contrées. Le lin qu'on file à tes foyers, le chanvre vert Qu'on travaille en tes bourgs, sont devenus la toile Dont sont faites, de l'Est à l'Ouest, toutes les voiles Qui, la poitrine au vent, partent dompter la mer. Tu es le nourricier qui enseigne l'audace; Tes fils sont paysans ou matelots, ils sont Balourds, mais forts; âpres mais sûrs; lents mais tenaces: L'aventure n'est que l'élan de leur raison. Et ta ville grandit, toujours, encor: ses Hanses Remuent l'or fermentant en leur géant brassin; Voici qu'elle a vaincu Venise, et sa main tient Les fortunes du monde, au creux de ses balances. Eclat suprême et long frisson de son orgueil. Quand tout à coup Depuis sa tour qui prie et son havre qui bout, Jusque sur ses campagnes Et sur leurs toits, et sur leurs seuils, Passe le geste fou Et s'étend l'ombre au loin de Philippe d'Espagne. Ô fleuve Escaut, de quel recul géant, Vers l'Océan, Ont dû sauter tes ondes, Quand s'est rué vers ta splendeur calme, et profonde, Tout un torrent féroce et bondissant De sang? La belle gloire a déserté tes rives; Et tes espoirs ont tout à coup sombré, -Larges bateaux désemparés- L'un après l'autre, à la dérive. Un soir mortel sur tes vagues s'est épandu. Au long des ports qui dominent tes plaines, On t'a chargé de chaînes, On t'a flétri, on t'a vendu. Oh! le désert de tes lourds flots amers! Quand plus aucune grande voile De toile, Partie avec orgueil Des vagues d'or qui allument ton seuil, Ne cingla vers la mer! Hélas! qu'il te fallut longtemps attendre Avant qu'un cri ne soulevât tes Flandres, Si farouches jadis pour soutenir leurs droits. Escaut, tu n'étais plus qu'une meute captive De flots hurlants entre deux rives, Dont trafiquaient en leurs traités les rois. Qu'un d'eux luttât pour t'affranchir, sitôt les haines Se redressaient et aggravaient le poids des chaînes Que tu traînais en gémissant. Enfin, après des ans, et puis encor des ans, L'homme d'ombre et de gloire, Bonaparte, mêla ta vie à sa victoire Et assouplit ton cours hautain Superbement aux méandres de son destin. Alors, tu fus géant comme naguère, Tes solides bassins de pierre Serrèrent, Entre leurs bords, Tous les butins de fièvre et d'or Qui s'en venaient du bout des mers et de la terre, Et sur la robe de tes eaux Scintillèrent tous les anciens joyaux; Et sur l'avant de tes coques bien arrimées, Les déesses aux seins squammeux Projetèrent, comme autrefois, ton nom fameux Dans le buccin des renommées Escaut! Escaut! Tu es le geste clair Que la patrie entière Pour gagner l'infini fait vers la mer. Tous les canaux de Flandre et toutes ses rivières Aboutissent, ainsi que des veines d'ardeur, Jusqu'à ton coeur. Tu es l'ample auxiliaire et la force féconde D'un peuple ardu, farouche et violent, Qui veut tailler sa part dans la splendeur du monde. Tes bords puissants et gras, ton cours profond et lent Sont l'image de sa ténacité vivace, L'homme d'ici, sa famille, sa race, Ses tristesses, ses volontés, ses voeux Se retrouvent en tes aspects silencieux. Cieux tragiques, cieux exaltés, cieux monotones, Escaut d'hiver, Escaut d'été, Escaut d'automne, Tout notre être changeant se reconnaît en toi; Vainqueurs, tu nous soutiens; vaincus, tu nous délivres, Et ce sera toujours et chaque fois Par toi Que le pays foulé, gémissant et pantois, Redressera sa force et voudra vivre et vivre! LES VILLES A PIGNONS. L'Ancienne Gloire. Dans le silence et la grandeur des cathédrales, La cité riche avait, jadis, dressé vers Dieu De merveilleux autels, tordus comme des feux: Cuivres, bronzes, argents, cartels, rinceaux, spirales. Les chefs vainqueurs et leurs soldats Y suspendaient les vieux drapeaux de guerre; Et les autels décorés d'or, Aux yeux de ceux qui sortaient des combats, Apparaissaient alors Comme un arrière immense de galère. D'entre les hauts piliers jaillissaient les buccins; Des archanges farouches Y appuyaient leur bouche, Et, dans un gonflement de la gorge et des seins, Sonnaient vers les vents de la gloire La vie ardente et la victoire. Sur les marbres des escaliers, Les bras géants des chandeliers Dressaient leurs cires enflammées, Les encensoirs volaient dans les fumées; Les ex-votos luisaient comme un fourmillement D'yeux et de coeurs, dans l'ombre; L'orgue, ainsi qu'une marée, immensément Grondait; des rafales de voix sans nombre Sortaient du temple et résonnaient jusqu'au beffroi; Et le prêtre vêtu d'orfroi, Au milieu des pennons brandis et des bombardes, Levait l'épée et lentement traçait avec la garde, Sur le front des héros, le signe de la croix. Oh! ces autels, pareils à des brasiers sculptés, Avec leur flore énorme et leurs feux exaltés! Massifs et violents, exorbitants et fous, Ils demeurent encore, parmi les villes mortes, Debout, Alors qu'on n'entend plus les chefs et leurs escortes -Sabres, clairons, soleils, lances, drapeaux, tambours- Rentrer par les remparts et passer les faubourgs, Et revenir, comme autrefois, au coeur des places, Planter leur étendard qui déchira l'espace. La gloire est loin et son miracle: Les archanges qui couronnent le tabernacle, Comme autant d'énormes Renommées, Ne sonnent plus pour les armées; Avec prudence, on a réfugié L'emblématique et colossal lion Dans le blason de la cité; Et, vers midi, le carillon, Avec ses notes lasses, Ne laisse plus danser Sur la grand'place Et s'épuiser, Qu'un petit air estropié. Pauvres Vielles Cités. Pauvres vieilles cités par les plaines perdues, Dites de quel grand plan de gloire, Vers la vie humble et dérisoire, Toutes, vous voilà descendues. Vous ne comprenez plus vos hauts beffrois en deuil, Ni ce que disent aux nuées Tant de pierres destituées De leur ancien et bel orgueil. Vos carrefours, vos grand'places et votre port, Tout est muet et léthargique, Tout semble aller à pas logique Vers l'horizon où luit la mort. Seule, quand le marché aligne au jour levé, Sur le trottoir, ses éventaires, Un peu de vie hebdomadaire Se cache aux joints de vos pavés. Ou bien, quand la kermesse et ses cortèges d'or Mènent leur ronde autour des rues, L'émoi des foules accourues Vous fait revivre une heure encore. Vos moeurs sont pareilles à vos petits jardins: Buissons corrects, calmes verdures, Mais une odeur de moisissure Séjourne en leurs recoins malsains. Vos gestes sont prudents, mesquins et routiniers, Vous ne penchez sur vos négoces Que des yeux mornes ou féroces, Qui ne comptent que par deniers. Vos cerveaux sans révolte et vos coeurs sans fierté Se complaisent aux moindres choses, Et de pauvres apothéoses Font tressaillir vos vanités. Vous ne produisez plus ni communiers ni gueux, Et vivez à la dérobée Des miettes d'ombre et d'or tombées Du festin rouge des aïeux. Pourtant, si triste et long que soit votre déclin, Notre rêve ne veut pas croire Que plus jamais la belle gloire Ne bondira de vos tremplins. Vous vous armez encor de trop d'entêtement, Damme, Courtrai, Ypres, Termonde, Pour n'être plus au vent du monde Que des tombeaux d'orgueil flamand Et n'avoir plus aucun remords, aucun sursaut En ces heures de somnolence, Où le visage du silence Se mire seul dans vos canaux. Le Port Déchu. Un pauvre phare aveugle, où mord la rouille; Quelques ancres sur le môle désert, Un cabestan fendu qui plus ne sert, Et, tout au loin, le pas d'une patrouille. Nulle chanson de matelot ne brouille Les fils du silence tissés dans l'air, Des gens muets rentrent par nombre pair En des maisons antiques qu'on verrouille. Pourtant, au coin du quai, s'élève encor, Battue et gémissante au vent du Nord, L'image, en bois sculpté, de la Fortune. Mais que vienne l'instant où la nuit choit, L'eau se ternit et plus ne mire en soi, Jusqu'au matin, que l'or mort de la lune. Au Long Du Quai. Dans le bassin aux bords tranquilles, Les mâts semblent un jeu de quilles Debout sur l'eau; La lune est claire et clairs sont les nuages, Et les voiles et les cordages Laissent sur les cargaisons sombres Des longs bateaux Tomber leurs ombres. Une seule lanterne brille au loin; Un seul veilleur est le témoin Du calme entier et du silence; À peine un menu vent rapide et vain Agite-t-il, au quai du Rhin, Le branchage aminci et dépouillé des ormes: La ville au loin et son port dorment. Dormez, la ville, et vous, les gens, Sous le ciel glacial d'un décembre d'argent; Dormez, les bateaux et les voiles, Sous les regards fixes d'un million d'étoiles; Dormez, les âtres froids et les bois consumés, Et vous, les toits, les murs et les maisons, dormez. Pourtant, de-ci, de-là, des clartés brillent; La face ronde d'un marin Paraît, soudain, Au trou carré d'une écoutille. Les yeux d'un chat luisent furtivement; Le carillon sursaute et s'exalte un moment, Et minuit tinte. Alors, Le petit port, Dont la vie est éteinte, Sous les micas poudreux du givre étincelant, Semble toute la nuit brûler d'un beau gel blanc. Le Chaland. Sur l'arrière de son bateau, Le batelier promène Sa maison naine Par les canaux. Elle est joyeuse, et nette, et lisse, Et glisse Tranquillement sur le chemin des eaux. Cloisons rouges et porte verte, Et frais et blancs rideaux Aux fenêtres ouvertes. Et, sur le pont, une cage d'oiseau Et deux baquets et un tonneau; Et le roquet qui vers les gens aboie, Et dont l'écho renvoie La colère vaine vers le bateau. Le batelier promène Sa maison naine Sur les canaux Qui font le tour de la Hollande, Et de la Flandre et du Brabant. Il a touché Dordrecht, Anvers et Gand, Il a passé par Lierre et par Malines, Et le voici qui s'en revient des landes Violettes de la Campine. Il transporte des cargaisons, Par tas plus hauts que sa maison: Sacs de pommes vertes et blondes, Fèves et pois, choux et raiforts, Et quelquefois des seigles d'or Qui arrivent du bout du monde. Il sait par coeur tous les pays Que traversent l'Escaut, la Lys, La Dyle et les Deux Nèthes; Il fredonne les petits airs de fête Et les tatillonnes chansons Qu'entrechoquent, en un tic-tac de sons, Les carillons. Quai du Miroir, quai du Refuge, À Bruges; Quai des Bouchers et quai des Tisserands, À Gand; Quai du Rempart de la Byloque, Quai aux Sabots et quai aux Loques, Quai des Carmes et quai des Récollets, Il vous connaît. Et Mons, Tournay, Condé et Valenciennes L'ont vu passer, en se courbant le front, Sous les arches anciennes De leurs grands ponts; Et la Durme, à Tilrode, et la Dendre, à Termonde, L'ont vu, la voile au clair, faire sa ronde De l'un à l'autre bout des horizons. Oh! la mobilité des paysages, Qui tous reflètent leurs visages Autour de son chaland! La pipe aux dents, D'un coup de rein massif et lent, Il manoeuvre son gouvernail oblique; Il s'imbibe de pluie, il s'imbibe de vent, Et son bateau somnambulique S'en va, le jour, la nuit, Où son silence le conduit. La Grand'Place. Les magasins de la Grand'Place Mirent leur deuil et leur passé, Et l'or de leur fronton usé, Dans les égouts qui les enlacent. Un drapeau pend comme un haillon, Au pignon rouge de la Banque; L'heure est vieillotte: une dent manque Au râtelier du carillon. La pluie, à tomber là, s'ennuie, Tout son de cloche y semble un glas, Tout mouvement y semble las, L'heure qui vient vaut l'heure enfuie. La façade du médecin Regarde celle du notaire, Voici le porche autoritaire Du collège diocésain. Les ténébreux judas des portes, Se surveillent de loin en loin; Le haut clocher semble un témoin De tant de choses qui sont mortes Les murs sont pleins de souvenirs, Cassés ou mordus par les rouilles, Et l'habitude s'y verrouille Contre l'assaut des avenirs. Tout y perdure en son bien-être. On vit loin de tout bruit vivant, À regarder passer le vent Et la poussière à la fenêtre. Les servantes y font marcher Le rouet gris des existences, Et façonnent, par leurs sentences, Une sagesse à bon marché. Les échevins sont sûrs et veillent; Le crime a ses deux poings liés. On met l'ordre sous l'oreiller, Et l'on s'endort sur ses oreilles. Les Boutiques. Tatillonnes et frénétiques, Les sonnettes dansent à l'huis Des petites boutiques, Les sonnettes de la Saint-Guy. On n'entend qu'elles Dans les ruelles, Les jours de foire et de marché; Elles se hèlent et s'interpellent Depuis l'aube jusqu'au soleil couché. Rubans, cordons, aiguilles fines, Lacets, fils et bobines Sont achetés chez le mercier; Les salons d'or du pâtissier Montrent des tartes rondes Comme le monde; Le quincaillier fournit des chaudrons clairs Comme un juillet rayé d'éclairs, Et les marins s'abordent Au seuil branlant d'un vieux marchand de cordes. La fièvre étreint tous les comptoirs; Mais, du matin jusqu'au soir, Quoi qu'on débite et qu'on achète, Les sonnettes mènent la fête Et dominent le branle-bas Des coups têtus de leur délire. Et l'une tinte, ainsi qu'un glas, Et l'autre éclate, ainsi qu'un rire, Et d'autres font des bonds de sons, Qui tout au loin se répercutent, Sitôt que leurs battants se buttent Au bronze vert de leurs jupons. Ménagères à croupe énorme, Bourgeois précis et uniformes, Campagnards roux en sarrau bleu, Et ceux du port lointain, et ceux Dont le pignon sur la grand'rue Se bombe, ainsi qu'un avant de bateau, Augmentent du remous de leurs dos Le tas houleux de la foule bourrue. Mais que les fracs, les schalls, les mantelets Soudain s'immobilisent ou tout à coup s'agitent, Toujours, comme les dés d'un gobelet, Les battants clairs se précipitent Et s'enragent terriblement. Des boutiques et des tavernes, Les sons menus vont ricocher Jusques au seuil de l'évêché, Pour s'engouffrer sous la poterne Et dans la cour du « Lion d'or »; Et puis, là-bas, dans les rigoles, Quand sautèrent les folioles Au vent des Nords, Les sonnettes, prestes et nettes, Rythment la danse et la guident encor. L'ombre descend enfin, chacun s'en va; Leurs marchés faits, les conducteurs attellent Aux chars-à-bancs leurs haridelles Et les fouettent à tour de bras; Trot des chevaux vers les campagnes, Les sonnettes vous accompagnent Une dernière fois de leur dreling dément, Puis se calment, et, d'heure en heure, Dans le soir et la nuit, se meurent Interminablement. Les Antiques Hôtels. Hôtels du Vieux Rempart et de la Cour du Prince, Secrètement, en des lieux sûrs, Vous recélez entre vos murs, Les coffres-forts rivaux de l'avare province. Des mufles de lions se crispent aux vantaux Lourds et luisants de vos grand'portes, Et les cent lances d'une escorte, Semblent garder vos fenêtres aux cent barreaux. Les millésimes d'or vous font une parure, Le geste lent de vos bourgeois Se solennise et gagne en poids, Rien qu'à glisser la clef dans vos larges serrures. Les dimanches, après la messe, quand ils vont Sur la grand'place, où l'on s'assemble, Rivaliser entre eux, il semble Que chacun dresse en soi l'orgueil de vos frontons. Vous abritez tranquillement leur vie épaisse, Et leur torpide honnêteté, Et leur gourmande vanité, Et les textes moisis de leur pauvre sagesse. Mais vous gardez aussi, vieux hôtels revêtus Du manteau sombre des années, Un feu de gloire âcre et fanée, Et le relent épars des antiques vertus. Vous maintenez debout vos escaliers austères, Et vos lambris de chêne et d'or, Et dès leur seuil, vos corridors Intimident par leur silence autoritaire. L'appétit rouge et sain à vos tables reluit, Les flammes de vos foyers brillent Le soir pour les larges familles, Et l'on fait souche, abondamment, en vos grands lits. Que change votre esprit, sans que change votre âme, Et l'on peut croire encor en vous, Quand flamberont les brasiers roux Où chaque ardeur humaine aura brandi sa flamme. Mais que dorment toujours, en leurs coffres, vos ors, Sans que la vie ou que la fièvre Ne les réchauffe de ses lèvres, Vos ors, mêmes, un jour, seront pareils aux morts. Et l'ombre et l'abandon de la morne province Envahira vos seuils brisés Et vos vantaux cadenassés, Hôtels de la Grand'Rue et de la Cour du Prince. La Vielle Demoiselle. La demoiselle en bandeaux noirs, Qui brode à l'aube et brode au soir, Toujours à la même fenêtre, Est assise derrière un écran vert Et regarde la rue et le temps gris d'hiver, De son fauteuil bourré de laine et de bien-être. Deux béguines ont salué l'apothicaire, Très bas, puis ont quitté son seuil à reculons; Le sacristain s'en est allé chez le vicaire; Le cantonnier a balayé, à gestes longs, L'égout bondé de crasse et de fange velue. Et maintenant, voici, À l'heure de midi. Le jovial bourgmestre Qui vient, s'arrête, et longuement salue La demoiselle à sa fenêtre. Avec ses mains de pluie et de brouillards, Depuis des jours et puis des jours, Décembre Mouille les murs, les toits et les hangars; Heureusement que dans sa chambre, La demoiselle en bandeaux noirs Peut surveiller jusques au soir Un feu joyeux, où s'éclairent et bougent, Flammes! vos clairs papillons rouges. Elle aime vivre et s'isoler ainsi, Dans la tiédeur et dans l'ennui; Tandis que son grand chat, ronronnant d'aise Auprès d'elle, sur une chaise, La regarde qui lentement marie, Avec ses maigres mains, Une fleur jaune au liseron carmin De sa tapisserie. La demoiselle Nourrit en elle L'amour d'un amour infidèle Silencieusement. Seul, le curé qui la confesse Connaît sa faute et sa faiblesse, Et quel bourreau fut son amant! Ils n'en parlent jamais, bien qu'ils y pensent Avec tristesse ou violence, Quand le prêtre, les dimanches, s'en vient Parler de tout, parler de rien, Jusqu'au moment où, dans l'ombre et la brume, Le premier réverbère, au bord du quai, s'allume. La demoiselle en noir s'est lentement flétrie, À recompter dans son âme les jours Qui lui furent douceur et menterie, Et qu'elle aime et déteste toujours. Elle a beau se blottir dans son coin tiède, L'ombre de ses regrets et de son deuil obsède Même l'heure où le soleil glisse sur son front las. Tel qui passe par la ville peut croire Qu'elle guette, du haut d'un morne observatoire, Depuis des ans, quelqu'un qui ne vient pas. Et quand la demoiselle aura compté ses peines, Combien de fois, au long des ans et des semaines, Et que son chat malade et importun, Un soir, aura fermé ses yeux défunts, Certes, implorera-t-elle le sort, Pour qu'il l'étende, à son tour, dans la mort; Alors, Pour la première fois, le jovial bourgmestre, À l'heure de midi, passant sur le trottoir, Y passera, sans saluer à sa fenêtre, La demoiselle en bandeaux noirs. Fête D'Hiver. Aube joyeuse et joli gel, Toute la ville est cristalline Et se pare comme un autel: Termonde, Alost, Lierre, Malines. Ouates, flocons, mousses, linons, La neige a chu par avalanches; Si purs et nets sont les pignons, Que l'on dirait des nonnes blanches. La couche des glaçons vitreux Couvre les quais et leurs eaux noires, Et les gamins aux sabots creux Claquent du pied sur les glissoires. Patrons, aux carrefours nichés, Vous reluisez dans vos rocailles; Les fontaines des vieux marchés Brillent sous leur arroi de paille. Et vers le ciel et ses joyaux, Dont la lumière est vive et prompte, Chaque clocher, de bas en haut, Semble un ex-voto clair, qui monte. Les Grands Mangeurs. À l'auberge des « Cent Frelons », Dont l'ample hôtesse, à la prime aube, entasse En son corset trop dur, sa poitrine trop grasse, Une vessie ample et falote, Au bout d'un bâton long Ballotte. Octobre est loin, voici Toussaint et puis Noël; Et les boudins couleur de sang, Et les boudins couleur de miel, Chapelets noirs, chapelets jaunes, Se débitent par aunes Autour des étaux blancs. On fait kermesse en leur honneur: Le ferblantier, le forgeron et le sonneur, La bouche ardente et les yeux fous, Parlent, huit jours durant, du formidable trou Qu'il leur faudra, pour que la fête Soit belle et soit parfaite, Creuser, violemment, au centre De leur ventre. Et voici l'heure où s'allument les feux. Dans la cuisine aux carreaux bleus, Les cuivres nets, pareils à des cymbales, Vers les bâfreurs joyeux et fraternels Jettent, tel un appel, Leur cri de clarté franche et triomphale. Les gros boudins crépitent sur le gril; L'oreille entend comme un bruit de grésil Et la bouche se remplit d'aise. Autour de la nappe blanche trônent les chaises; Les convives, dispos et frais, Sur un signal venu du cabaret, Entrent l'autre après l'un dans la grand'salle, Et la bombance colossale Au creux des plats fumants et monstrueux, S'inaugure, dans le silence. On mange, avec ferveur et violence; Les appétits larges et fastueux, Bouches pleines, lèvres froissées, Font merveille de l'un à l'autre bout Des deux tables, face à face dressées. On y boit ferme, et coup sur coup. L'ample hôtesse, dont les chairs reluisent et bougent, Travaille, à larges bras, dans l'or des fourneaux rouges, Incendiant la sauce avec des piments frais; Sa claire et fraîche humeur ne se lasse jamais; Elle prodigue le sel et le poivre à la livre, Pour qu'aux tables, là-bas, les brocs entre heurtés Soient largement vidés à la santé Des autres brocs qui les vont suivre. Le haut sonneur Mandus Calix, Qui ne manqua jamais la plus mince kermesse, Raconte alors quelles prouesses Illustrèrent les gros mangeurs du temps jadis. Son aïeul Nol engloutissait dans sa bedaine Trois porcs entiers, au bout d'une semaine; Jan Klaverdonk, toujours creux et dispos, Ayant autour de lui rangé trente chopines, Expédiait quatre jambons de la Campine En les rongeant jusques à l'os. Son père à lui, Nestus Calix, marchand de pommes, Eût avalé, pour son repas, Anvers et Rome; Il dévorait en même temps, Tripes, boudins, lards, groins, pattes, oreilles; Le voir bâfrer était une merveille: Sa femme eut son dernier enfant Quand Nest Calix eut soixante ans. Mais le sonneur se tait, préférant boire, Que de parler de ceux qui ne sont plus Vivants que dans leur coeur et dans leur gloire; D'autant que lentement, d'un geste irrésolu, Le fils du ferblantier se lève et tousse et chante. Oh! sa voix rauque et lourde et trébuchante! D'un ton pleurard et faux, il raconte comment Une fille d'Alost tua ses deux amants Et la féroce et sanglante complainte Traîne, cahin-caha, jusqu'au moment Où, d'un trop gauche mouvement Il renverse sa pinte. Le forgeron sentant son appétit Qui peu à peu s'émousse et s'alentit, S'interrompt de manger et applaudit quand même. D'autres rient du poème, Mais se poussent pour voir entrer en vacillant Un plat monstrueux d'aulx et de cervelas blancs. Les deux Terlink, frères ennemis, luttent À qui dévorera en quatre coups de dents, Un boudin long comme une flûte; Ils l'avalent, le front têtu, les yeux ardents, Sans un seul spasme, Et la salle rayonne et bout d'enthousiasme. Mais le sonneur qu'on avait cru À bout d'entrain et de frairie Se rengorge, se carre, et tout à coup parie Qu'il mangera un jambon cru, Sans boire, en vingt minutes. On l'en défie avec fureur. Alors, le haut et violent sonneur Fait apporter l'objet de la dispute. Et découpant de clairs et savoureux morceaux Sous la couenne rugueuse et saure, Se met à l'oeuvre et bellement dévore, Tel un héros. Les yeux rieurs et la bouche torchée, Il engloutit, à quadruples bouchées, Rompant un coin de pain, mêlant le maigre au gras, Crispant sa lèvre ardente et goguenarde Et maculant, de temps en temps, le bord du plat D'un paquet jaune de moutarde. Tous l'admirent. Il mange avec ferveur. On dirait que le lard coule jusqu'à son coeur; Les dents nettes, fortes et blanches, Mordent sans se lasser, l'ampleur ronde des tranches; Il mange et mange, avec un tel amour, Qu'il mangerait durant trois jours Sans parvenir à satisfaire Sa goinfrerie obstinément autoritaire. L'exploit du haut sonneur met fin À cette fête énorme et rouge de la faim. Minuit résonne à coups d'airain dans l'ombre; Seul, le ferblantier, vidant un dernier broc, De tous les brocs vidés augmente encore le nombre; Chacun s'en va, ayant bu fort, ayant bu trop. Sixtus, veilleur de nuit, aux carrefours écoute De grands pas inégaux heurter, au loin, les routes; Tandis qu'au bout de ton bâton, Sous l'enseigne des « Cent Frelons », Tu ballottes, comme affolée, Pauvre vessie étrange et dégonflée. Les Rois. C'est une troupe de gamins Qui porte la virevoltante étoile De toile Au bout d'un bâton vain. Le vieux maître d'école Leur a donné congé; L'hiver est blanc, la neige vole, Le bord du toit en est frangé. Et par les cours, et par les rues, Et deux par deux et trois par trois, Ils vont chantant avec des voix Qui muent, Tantôt grêles, tantôt fortes, De porte en porte, La complainte du jour des Rois. « Avec leurs coeurs, avec leurs yeux, Toquets de vair, souliers de plumes, Collets de soie et longs cheveux, Et blancs comme est blanche l'écume, Faldera, falderie, Vierge Marie, Voici venir, sur leurs grands palefrois, Les bons mages qui sont des rois. » « Avec leurs coeurs, avec leurs voeux, Jambes rêches, tignasses rousses, Vêtement lâche en peaux de boeufs, Mais doux comme est douce la mousse, Faldera, falderie, Vierge Marie, Voici venir, avec troupeaux et chiens, Les vieux bergers qui ne sont rien. » « Avec leurs coeurs, avec leurs voeux, Sabots rouges, casquettes brunes, Mentons gercés et nez morveux Et froids comme est froide la lune Faldera, falderie, Vierge Marie, Voici venir, au sortir de l'école, Ceux qui demandent une obole. » Et sur le seuil des torpides maisons, Non pas à flots, ni à foisons, Mais revêches et rarissimes, Comme si le cuivre craignait le froid Sont égrenés, du bout des doigts, Les minimes centimes. Les gamins crient, Et remercient, Happent l'argent qui leur échoit; Et chacun d'eux, à tour de rôle, Et sur le front, et sur le torse, et les épaules, Se trace, avec le sou, le signe de la croix. Vieilles Servantes Flamandes. Sur le métier des jours systématiques Les servantes, Nornes antiques, Tissent le mal, tissent le bien, Dont est faite la vie égale et mince De la province. Autant de fils, autant de liens! Et la navette ardente et rude Allant, venant, Trame l'imperméable vêtement Des habitudes. Avec la pâle et vieillotte clarté De leur cerveau pieux et entêté, Les servantes jugent, blâment ou louent; Toute la ville est traînée à la barre, Chaque matin qu'un scandale se carre Les deux pieds dans sa boue. Elles serrent, sous leur noir bonnet, La vigilance aiguë et sombre, Et leur oeil dur surveille et reconnaît Rien qu'à leur ombre, Tous ceux qui passent, Sur le trottoir d'en face. Ce que disent les murs, Ce que dévoilent les fenêtres, Leur angoisse veut le connaître, Dessous fangeux, recoins obscurs, Elles flairent comme des chiennes L'existence quotidienne Des plus humbles et des plus hauts; L'ample ménage du notaire Et la famille du vicaire Et les affaires du bedeau, Tout est raclé sous les limes falotes Et féroces de leurs parlottes. En mantelets profonds et noirs, Le dimanche, elles vont au prêche; Au temps des offices, le soir, Elles longent, dignes et rêches, L'égout qui luit près du trottoir; Elles causent et s'attardent sous les poternes En groupements obscurs, Et la lueur oblique des lanternes Double leur geste au long des murs. Dites, avec quel soin, avec quel zèle! Dites, depuis quel temps! Elles servent invariablement Un vieux curé maussade et impotent Ou quelque vieille demoiselle; Ou bien encor, le marguillier, chrétien fervent Qui tous les jours entend la messe, Puis s'en revient, par le couvent, Saluer, ponctuellement, La chanoinesse. Ainsi vivent-elles les servantes, là-bas, À Dixmude, Courtrai, Lierre, Deynze ou Termonde, Serrant la vie et mesurant le monde, Avec leur aune vieille ou leur pauvre compas; Ainsi mènent-elles brouter leurs existences Au petit pré de leurs désirs, Aimant les jours de fêtes où l'on prie à loisir Et les matins de jeûne où l'on fait pénitence; Et ne rêvant à rien sinon au clair moment Où l'on célébrera leur bel enterrement Avec le grand drap blanc et les quatre grands cierges Gardant leur corps et affirmant qu'il resta vierge. Les Jours De Pluie. Au long des cours, des impasses et des venelles Des vieux quartiers retraits, La pluie Semble à jamais Chez elle. Elle y tombe depuis novembre, Continûment, à petit bruit, Elle y tombe, le jour, la nuit; Et nul ne sait quand elle aura fini De tapoter, avec ses doigts d'ennui, Les carreaux verts des pauvres chambres. Les lucarnes et leurs prunelles. La regardent qui dure à l'infini; Et les vieux murs et leurs étais pourris S'imbibent d'elle. S'il arrive qu'elle tarit, Comme à bout d'elle-même, Une heure ou deux, quand le soleil s'amène, Longtemps, longtemps, L'oreille encor écoute, Goutte après goutte, Ses tintements derniers Dans la gouttière des greniers. Et les trottoirs et leurs pavés Luisent comme des os et des moignons Obstinément lavés; Et les ancres des vieux pignons Se souillent De pleurs de fer, de pleurs de rouille; Et lassé d'être un peu du temps, Leur millésime est là, qui pend; Quand tout à coup, un auvent claque, Et l'eau recommence très longuement À choir, Jusques au soir, Parmi les flaques. Dans les recoins et les retraits Des impasses et des ruelles, La pluie À tout jamais Semble chez elle. Le Linge. Leur coude nu sorti des manches, Et tout leur poids Pesant sur le fer chaud qui glace et broie Le raide empois, Les massives servantes Ornent de longs plis droits Et de courbes savantes Le linge blanc des blancs dimanches. À larges pans, le linge blanc Déborde De grands et superbes paniers. On le sécha, le long des cordes, Au vent vermeil, au vent léger, Des vieux vergers. Et maintenant, le voici net et clair Avec la bonne odeur des prés, Avec la bonne odeur de l'air, Entre ses plis menus et resserrés, Où fourrage, tel un museau Lourd, mais rapide, En chaque recoin, en chaque vide, Le bout massif des gros fers chauds. De large en long, de long en large, Avec leur bras pesant et lent, Marquant de grandes marges Plates, le linge blanc, Les servantes repassent; Tandis qu'assise à la fenêtre basse, La maîtresse de la maison Surveille, interroge, clabaude À langue chaude Et brûlante comme le fer sur les tisons. Et les nouvelles de la ville Défilent, Et tous les voiles des ménages Du voisinage Sont soulevés férocement; Et l'on suppute, et l'on affirme, et l'on dément; Les maîtresses, aux airs de duègnes, Pour mieux savoir Feignent D'abord de ne rien entrevoir; Mais les servantes les renseignent, Flairant le mal dans tous les coins, Prenant le ciel et la vierge à témoins, Et tout à coup crispent le poing, Là-bas, vers quelque rogue et farouche adversaire. Et maîtresses et servantes, bientôt d'accord Sur tous les vols dont l'échevin retors, Et le notaire escroc et l'armateur faussaire Ont ravagé le champ des communes misères, S'oublient à remuer, avec un tel emportement, Ces tas houleux de boue, Qu'une se brûle en soulevant, D'un trop rapide mouvement, Le fer chauffé contre sa joue. Se dépliant, se repliant, Avec le va et vient tranquille et lent. D'une aile d'Ange, Parmi cet unanime étalage de fange, Se meut le linge immense et blanc. Le Dimanche. Mille notes claires et gaies Ainsi que des monnaies Dégringolent du vieux beffroi vermeil; Ce sont autant de sons de cloche Qui miroitent et qui ricochent Dans le soleil. Le vent au loin les éparpille, Les toits pareils à des mantilles Les reçoivent entre leurs plis; Tous les échos en sont remplis. Les gens qui passent Les écoutent sur la grand'place Tinter et cliqueter Par masses. Or, c'est dimanche, et c'est midi. La ville est propre et lisse; Chez l'orfèvre trois grands calices Illuminent superbement La devanture; D'un porche ardent d'architecture À pas dévots, à pas dormants Sortent, quittant le prône Les bons bourgeois et leurs matrones: Et tels se rejoignent et se saluent Et tels tournent le coin des rues Pour s'en aller vers l'esplanade Faire l'hebdomadaire et régulière promenade. D'autres gagnent « Le Cheval Gris » Par le chemin des Chanoinesses: Auberge fraîche et belle hôtesse, Poêle flambant, comptoir fleuri, Carreaux sablés et tables claires, Caves longues, larges tonneaux D'où jaillit, ainsi que d'un tombeau, Au creux des verres. La bière. Et c'est vraiment un bon moment, Pesant de calme et de bien-être: De gros buveurs à la fenêtre Fument leur pipe et regardent les gens Ou bataillent aux cartes. Des béguines passent et des sergents, Et les mitrons avec des tartes. Les cloches, dans la tour, Carillonnent toujours, Mêlant leur bruit avec le bruit des verres, Avec la splendeur blonde et sonore des bières Et, quelquefois, avec l'éclat des vins; Et tout cela résonne, et tout cela s'égaie Toujours, comme il convient, D'un bruit minime de monnaie. Vanniers. Dès le matin au seuil des bouges, Sous une tente ouverte à l'air, S'assoient les gais vanniers Mêlant les osiers rouges Aux clairs osiers de leurs paniers. Les nasses et les clisses, Par lots égaux se répartissent; On fait toilette nette Aux vannettes et aux bannettes; Et de leur tas d'osier tressé Et disposé en pyramides S'épand la bonne odeur humide Des rivières et des fossés. Les gais vanniers chantants Fument, de temps en temps, À large lippe, Leur pipe. Et c'est alors qu'entre les doigts, Avec le plus d'adresse et de prestige, Se recourbent les tiges Des osiers droits; Le panier souple et robuste Vire plus follement au creux de leurs genoux; Le marteau frappe et tous ses coups Ajustent Une nouvelle couronne de liens Aux couronnes de liens anciens. Les paniers clairs des ouvriers flamands, Comme une solennelle escorte, Attendent tous, au seuil des portes -Ils sont pareils à des ventres gourmands- Que les bateaux arrivent Qui les emporteront là-bas, de rive en rive. Un jour, ils partiront pour Formose ou Ceylan, Sans que cède leur dos ou que crève leur flanc. Ils seront fiers et lourds du poids de leurs richesses, Puis ils s'étaleront sur les grands quais vermeils, Avec l'or même du soleil En fusion parmi leurs tresses. En attendant, dès le matin, Sous une tente, au seuil des bouges, Les gais vanniers Mêlent les blancs et serpentins Osiers aux osiers francs et rouges De leurs paniers. Et le brouillard qui se dissipe Et chasse au loin sa brume envenimée Laisse monter la petite fumée Bleue et joyeuse de leurs pipes. Le Grand Serment. Saint Georges, Le président de ton serment Se carre et se rengorge Superbement Quand, au sortir de la grand'messe, Il défile d'un pas altier, Tel dimanche de la kermesse, Sous l'or bougeant de son collier. On le regarde En son orgueil marcher; Les solennels et francs archers Du grand serment Lui font sa garde; L'heure est claire, les cieux vermeils: Vraiment C'est à croire qu'il porte Sur son torse bombé et ses épaules fortes Des morceaux de soleil. En un panier bordé de soie Sont étendus son arc et son carquois; Une tige de buis, Dont le sommet lentement bouge, Tend, devant lui, L'ébouriffant plumage rouge De l'oiseau d'or qu'il abattit. Il traverse la rue aux Laines, La cour du prince et le vieux bourg; Il marcherait à grands pas lourds Sans perdre haleine, Jusqu'au soleil couché. Mais tout à coup les tintamarres De la fanfare Lui font accueil, sur le marché, Les pistons crient et les tubas font rage Sans nul répit, sans nul arrêt, Et l'on promène du tapage De cabaret en cabaret. Bières rouges sous couronne de mousse Pour vous lamper gaîment À la santé du grand serment, Chacun s'en vient à la rescousse; On assiège les comptoirs clairs Avec des brocs tendus en l'air. Les servantes passent et passent, Moites de hâte et de sueur En refoulant à coups de croupe, Parmi les cris et les rires, la troupe Toujours plus dense des buveurs. Le Président du grand serment Est cahoté au va et vient des houles Et des vacarmes de la foule; On le bouscule en des bagarres À hue, à dia, jusqu'au moment Où la concassante fanfare, Par le chemin qui suit la gare, Le mène au clos du grand serment. Le tir à l'arc paisible et seul S'étend, là-bas, près des tilleuls Qui versent l'ombre à qui la cherche Et d'où s'élève en contrebas D'un grand jet blanc, ainsi qu'un mât, La perche. Avec solennité, l'oiseau Tourbillon d'or, et tourbillon d'écume, Est replacé, là haut; Et tel est l'ordre et la coutume Que si la flèche d'un archer S'en vient, avant la flèche présidentielle, Toucher La parure immatérielle Du bel oiseau, Là-haut, Le chef du grand serment Payera jusques au soir, Abondamment, À boire. Et l'on se soûle en son honneur, Et l'on trinque, et l'on crie, et l'on hurle, et la peur S'accouple en des coins d'ombre avec la joie. Filles, qui traversez par bandes les chemins, Les gars aux violentes mains Vous agrippent comme des proies. L'ombre se fait autour du vieil enclos Où commande saint Georges. Le dernier air des fanfares se clôt, Les cors s'enrouent et les bugles dégorgent Un refrain las qui n'en peut plus. Archers, vos bras sont lourds, vos doigts moulus, Et vos regards se voilent, Et vous ne savez plus si vous visez L'oiseau superbe et pavoisé Ou la première étoile. Et par de longs et zigzagants détours, Vous revenez des vieux faubourgs Vers la grand'place où s'exalte la joie. Un pitre y fait le boniment Au président du grand serment, Et dans un coin le carrousel flamboie Et tourne, et tourne, en emportant Au mors aux dents de ses chevaux ardents, Mais immobiles, L'habituel recueillement Et le silence de la ville. Les Pigeons. En des paniers De jaune et reluisant osier Ils sont partis, de lieue en lieue, Les pigeons gris, les pigeons bleus. Ils sont partis depuis deux jours, -Oh! les cahots du fourgon lourd- Ils sont partis dans les bagarres, Les heurts, les cris et les sifflets des gares; Ils sont partis, sait-on jusqu'où, Mêlés et affolés, Pour quel lâcher tumultueux et fou? Or, les voici, c'est dimanche, qui s'en reviennent Des montagnes méridiennes, Le col tendu et le vol haut, Et que déjà, Tout en suivant des yeux le dard d'une girouette, On les attend et on les guette Là-bas, Au fond des ruelles inquiètes Des deux Nèthes et de l'Escaut. Dans les greniers, sous les poutres vermeilles, On veille, Et sur la place, où le ciel vaste et clair Rayonne, on s'attroupe, le nez en l'air; Et là, sur les pignons où rien ne bouge, Seuls, les colombiers verts, Porte ouverte, règnent sur les toits rouges, Et tout à coup, plus haut que tours et coupoles, Les plus ardents se désignent du doigt, Une tache mince dans le ciel froid; On dirait une virgule qui vole Et s'approche, et grandit, et d'un coup d'aile Se détachant de l'infini Vient effleurer le faîte et les moëllons ternis Du vieux rempart et de la citadelle. De groupe en groupe, on crie et l'on s'excite. Les coeurs battent et des paroles, Dites très vite, S'affolent; Le tumulte s'aggrave et gagne au loin, Dans la ville, les coins et les recoins; Celui qui le premier a reconnu Le vol lointain venant de l'inconnu, S'en va, l'orgueil au front, de ruelle en ruelle, Crier victoire et conter la nouvelle, Tandis qu'au même instant, Là-bas, dans une cour que les foules traversent, Sur son pigeon hagard et haletant, Le colombier vainqueur laisse tomber sa herse. Aussitôt pris, Le pigeon bleu, le pigeon gris, Est engouffré dans un fourreau de toile, Et le coureur le plus ardent, Torse bombé comme une voile S'enfuit, ce paquet lâche entre les dents. Il le passe à quelque autre après sa course faite, Et celui-ci courant, le repasse à son tour À quelque autre, là-bas, qui, d'un élan s'entête À gagner la grand'salle où se fait le concours. À l'auberge des « Trois Guirlandes » Sont installés les vieux joueurs, Qui s'angoissent et qui l'attendent. Il arrive, gorge sèche, front en sueur; Un silence se fait: le vainqueur se désigne, Et l'échevin, très gravement, consigne, Sur des feuillets lignés où pèse une écritoire, La victoire. Et surviennent après, ceux dont le sort Fut moins heureux, mais fut heureux encor; Ils déclinent leur nom: tous gagnent; Il en accourt des bourgs et des campagnes, Avec, sur leurs pieds nus, la crasse des sentiers, Leurs bras levés balaient, d'un coup de bière, L'âpre poussière De leurs gosiers; Et tels s'en vont, serrant leur bien, Et tels se croient nimbés de gloire Et paient gaîment à boire. Seuls, les derniers n'ont rien, Et leur fureur et leur déveine se buttent Aux poings tendus des cris et des disputes. Et dans son prône, exaspéré, Le vieux curé Tance, flétrit, malmène Ceux qui confient le gain de leur semaine Au feu mouvant D'une aile au vent, Et se moquent de la promesse, Faite à confesse, De ne point déserter Les dimanches d'été, La messe. Les Ruelles. Avec le ruban noir de leur égout, Et, ci et là, de petites chapelles, À deux chandelles, Contre les murs obscurs, Debout, Les très vieilles ruelles Dégringolent, en ribambelles, Depuis là-haut Jusqu'à l'Escaut. Un pâle et morne jour de cave Frôle leurs pignons bas; Quoique lavés à tour de bras, Les seuils humides restent gras; Et c'est l'automne et c'est l'hiver: La banlieue est déserte et ses chemins déserts, Et seuls les vieux chiens hâves Sortent, fouillant la boue, ou tout à coup se roulent, Pattes en l'air, Parmi des tas de cendre et d'écailles de moules. Heureusement qu'un beau matin, l'été S'en vient, de sa neuve clarté, Chauffer les murs dont le crépi s'éraille, Et que l'égout et le trottoir Se repeuplent du grouillement noir Et des pieds nus de la marmaille. Les ruelles se réveillent soudain, Toutes portes ouvertes; Du linge sèche aux cloisons vertes Des tout petits jardins; Les fenêtres et les plinthes sont peintes, La résine et la poix Ornent le corridor étroit Au bout duquel s'étale et se trimballe, Monumental, entre les deux parois, Le ventre enflé des commères enceintes. Alors, les nets et clairs logis Font bon accueil à ceux qui entrent; Sur les carreaux, le sable fin Inscrit de longs et onduleux dessins; La table, avec son gros bouquet au centre, Et son vase de verre noir Se reflète dans le miroir, Et les plaques du poêle reluisent Comme un autel d'église. Et l'on travaille, et l'on peine dûment, Et les enfants se suivent, Comme barques à la dérive, Et grandissent, sait-on comment. Les ans tombent par avalanche Et les jours sont les mêmes jours, toujours, Sauf le dimanche, Quand les femmes s'assoient en rond, L'après-midi, autour des tables basses, Et que, chauffant, chacune en son giron, La large tasse De café noir, qu'un flot de lait fait blond, Elles s'entrexcitent aux commérages, À gestes durs, à large bruit, Si bien que leurs langues font rage Le soir durant, jusqu'à la nuit. Et les hommes s'en vont fumer des pipes rouges, Là-bas, au loin, près du rempart, Où l'on boit ferme, où l'on boit tard, Au fond des bouges; Puis reviennent, manquant le pas Et fluctuant sous des houles de bières, Avec, pour compagnon, le maigre espoir Que leurs femmes ne voudront pas, Trop nettement, s'apercevoir De ce roulis hebdomadaire. Coin Religieux. En un quartier quatre fois centenaire, Dont les hôtels et les maisons S'ornent d'un millésime ou d'un blason, Le séminaire Aligne, au long de sa masse carrée, Son double rang de fenêtres barrées. Des chanoines massifs en longent le trottoir Et le mur solennel d'où déborde un platane, Et les boucles d'argent ornant leurs souliers noirs Brillent, de pas en pas, au bord de leurs soutanes. La place tout entière est hostile au vain bruit, L'évêché la domine au fond et son fronton reluit, Et vers le soir, la cathédrale sombre Laisse flotter sur lui L'ample et mouvante nuit De sa grande ombre. Lieux de piété docte et de chrétienne ardeur: La province y cultive Sa croyance rébarbative Et sa ferveur. L'ancienne foi s'y développe âpre et valide, L'ordre la tient serrée en son poing dur, Et ses dogmes s'y consolident Comme de lourds piliers encastrés dans un mur. Et pour la maintenir ou l'affermir encore, Obstinément, au long des temps, depuis toujours, Tels gars de la bruyère ou tels bourgeois des bourgs Se font ses serviteurs ou se nomment ses prêtres; L'Église trouve en eux ses soldats et ses reîtres; Ils ont le coeur ardent, la voix fruste et sonore, Et par-dessus leurs yeux, ils ont tassé leur front Comme un moellon. Ainsi l'esprit des champs, rêche, têtu, gothique, Instaure, au coeur des villes apathiques, En un quartier silencieux, Sa forge lourde où se couve son feu; Il fit jadis leurs moeurs et leurs coutumes, Et leur terreur et leurs cerveaux, Et maintenant encor son ponctuel marteau Contrôle ou bat, sur son enclume, Chaque penser que jette au loin l'orgueil nouveau. Et les cloches sonnent et sonnent En son honneur, ainsi que des hérauts, Et les cloches le célèbrent et le propagent, De siècle en siècle et d'âge en âge, Du haut des tours, à coups de battants noirs. Elles le crient au vent et le crient à l'espace, Aux coins, aux carrefours, aux ruelles, aux places, Dès que l'aurore monte ou que descend le soir; Et la ville obéit dûment à ces voix rudes, Moins par amour peut-être ou par devoir, Que par longue et tenace et pesante habitude. Les Saluts De La Paroisse. À l'heure où s'allonge le soir, En automne, parmi les brumes, Et qu'une à une, Les lanternes, sur le trottoir, S'allument, Les mantelets profonds et noirs Des vieilles femmes de la ville Tantôt dans l'ombre ou la clarté, Vont, à la file, Vers les quartiers que tranquillisent Les églises. Sur la place pleine de vent Vivant, Deux tours règnent vieilles et seules, Et les tristes et traînantes aïeules S'en approchent en défilant, Toujours d'un pas égal et lent, Par le canal des Flagellants, Dont les sombres et longs miroirs Réverbèrent, au fond du soir, Le seul vitrail qui brûle, ardent et translucide, Là-bas, dans une abside. Les béguines et les curés Joignent leurs pas Aux pas des mornes vieilles, Toutes pareilles. Et par les longs trottoirs moirés, Dans leur robe de bure ou leur robe de drap, Monotones, s'en vont, comme elles, Au long de quais et des ruelles. Et c'est l'instant où les bateaux Hissent aux mâts leurs blancs fanaux, Et c'est l'instant où les boutiques Fixent aux clous leurs veilleuses antiques, Où l'on entend rentrer, en leurs impasses, Toutes les misères qui sont lasses: -Les mendiants, les éclopés et les perclus;- Où la ville semble n'exister plus Que pour ce défilé, torpide et sombre, Des gens en noir, qui s'avancent dans l'ombre, Fatidiques, comme les nombres. Cloches. Cloches pour les vivants et bourdons pour les morts -Fêtes, décès, mariages, anniversaires- Vous marquez, jour à jour, de sonnants commentaires, Avec le timbre ardent ou las de vos accords, Tout ce dont la province étroite et compassée Anime son coeur encor Et sa pensée. Les faits quotidiens, les gestes réguliers, Et les motifs d'amour, et les causes de haine, Et ce qu'on dit aux cabarets, chaque semaine, Et ce dont les vieillards parlent à leurs foyers, Vous le solennisez au soir et à l'aurore; Et les alléluias du prêtre et du bedeau, Tout se fond et grandit dans la forge sonore, Dont vos battants d'airain sont les brusques marteaux, Ô chants de bronze et d'or, qui éclatez sans nombre, Sur les tracas mesquins et les desseins futiles, Et les pauvres soucis et les soins infertiles, Des minimes cités qui se meurent dans l'ombre, Quand donc vos sons puissants et clairs publieront-ils Quelle âme neuve et profonde Émeut le monde? Les Soirs De Grande Fête. On ferme! On ferme! Et les veuves de noir vêtues, À pas feutrés et lents, s'en vont sous leurs manteaux, Et font tinter de lourds deniers en des plateaux Placés dans l'ombre, au pied de géantes statues, Comme les larges mains mendiantes de Dieu. Au fond, l'autel éteint ses fleurs étincelantes, Et les veuves glissent lentes et dévalantes Vers la ville du soir où s'allument les feux. Alors tous les métaux strident; leur bruit s'essore; Les pieds des chandeliers grincent sur le parvis, Les lampes font crier leurs chaînes et leurs vis; On écoute les tabernacles blancs se clore, Et des grappes de clefs baller à des fermoirs; L'église est vide. Et dans ces voix, oh! si cruelles, Si grinçantes et si torturantes entre elles, N'est-ce pas, qu'on entend se déchirer l'espoir, Et la douleur de ces veuves maigres et droites Qui vont, à pas feutrés et lents, sous leurs manteaux, La mémoire et le coeur traversés de couteaux, Mais reviendront, demain, sur leurs chaises étroites, À l'heure où l'aube éteint dans la ville les feux, Prier les Jésus morts et les vierges dolentes Et baiser, tout comme hier, des blessures sanglantes, Comme les larges mains mendiantes de Dieu! Les Fumeurs. « C'est aujourd'hui, Au cabaret du Jour et de la Nuit, Qu'on sacrera Maître et Seigneur des vrais fumeurs, Celui Qui maintiendra Le plus longtemps, Devant les juges compétents, Une même pipe allumée. Or, qu'à tous soit légère La bière, Et soit docile la fumée. » Ont pris place, sur double rang, Près des tables, le long des bancs Les grands fumeurs de Flandre et de Brabant. Déjà, depuis une heure ils fument, À petits coups, à mince brume, Le gros et compact tabac, Qu'a resserré, avec une ardeur douce, Leur pouce, En des pipes neuves de Gouda. Ils fument tous, et tous se taisent, La bouche au frais, le ventre à l'aise; Ils fument tous et se surveillent Du coin de l'oeil et de l'oreille. Ils fument tous, méticuleusement, Sans nulle hâte aventurière, Si bien que l'on n'entend Que l'horloge de cuivre et son tictaquement, Ou bien encor, de temps en temps, Le flasque et lourd écrasement D'un crachat blanc contre les pierres. Et tous, ils fumeraient ainsi, Inépuisablement, tout un après-midi, N'était que les novices Ne se doutent bientôt, à maints indices, Que leur effort touche à sa fin, Et que le feu, entre leurs mains, S'éteint. Mais eux, les vieux, restent fermes. En vain Les petites volutes Tracent peut-être, avec leurs fins réseaux, Le nom du vainqueur de la lutte, Près du plafond, là-haut; Ils s'entêtent à n'avoir d'yeux Minutieux Que pour leur pipe, où luit et bouge Le seul point rouge, Dont leur pensée ait le souci. Ils le tiennent à leur merci, Ils le couvent à l'étouffée, Laissant de moins en moins les subtiles bouffées Passer entre leurs lèvres minces Comme des pinces. Ô leur savoir malicieux, Et leurs gestes mystérieux, Et ce qu'il faut de temps et d'heures Avant Qu'un foyer clair, entre leurs doigts fervents, Ne meure! Ils étaient dix, les voici cinq; ils restent trois; Et de ceux-ci, le moins adroit, Malgré les cris et les disputes, Se lève et déserte la lutte. Enfin, les deux plus forts, les deux derniers, Un corroyeur, un batelier, Barbe roussâtre et barbe grise Le coeur ardent et sûr, se maintiennent aux prises. Et c'est alors unanime enfièvrement: On se bouscule et l'on regarde Ces deux maîtres restant superbement Calmes, parmi la foule hagarde, Et qui fument, et se taisent jusqu'au moment, Où, tout à coup, celui de Flandre, Tâtant du doigt le fond du fourneau d'or, Pâlit, en n'y trouvant que cendres; Tandis que l'autre émet encor Patiemment, à petites secousses, Un menu flot de brouillard bleu, Et ne prétend cesser le jeu Qu'après avoir versé trois derniers brins de feu, Victorieux, Sur l'ongle pâle de son pouce. Et les grands juges réunis Au cabaret du Jour et de la Nuit Confèrent dans la grand'chambre, Au champion du Vieux Brabant, Luttant Contre celui de Flandre, Une pipe, d'écume et d'ambre Avec des fleurs et des rubans. Jours D'Eté. Lorsque l'été flambant brûle la ville lasse, Et le peuple pointu des toits capricieux, Le vieux gardien du vieux beffroi suit de ses yeux L'ombre lente qui fait le tour de la grand'place. Et c'est d'abord, au jour levé, Les trois pignons des Trois Rois Mages, Laissant flotter leur triple image Sur les bosses du lourd pavé. Vers dix heures, c'est la façade ardente et belle, Où sont sculptés des rosaces et des festons; Et vers midi, c'est l'ample enseigne et le fronton Joli de la maison d'Albert et d'Isabelle. Plus tard encor, en plein soleil, C'est le logis du corps de garde, Dont s'allonge la tour bâtarde Sur le trottoir lisse et vermeil. Et puis enfin, le soir, c'est le beffroi tragique Qui dessine son grand profil monumental, Barrant de l'Ouest à l'Est, ainsi qu'un bras brutal, Le vide entier de la grand'place léthargique. Rien n'a changé depuis des ans: Toujours la même ombre voyage, Au long des murs et des étages, Et des piliers nets et luisants. Et le même gardien, sur sa chaise trop basse, Regarde se fermer les mêmes blancs rideaux, Quand la même clarté des mois pâles et chauds, De seuil en seuil, au long des heures, se déplace. La Bière. En chaque enclos, l'été; l'hiver, sous chaque toit, Où la province S'attable, au jour le jour, et boit, Le bourgmestre est prince, Mais le brasseur est roi. Sa brasserie, elle est là-bas, lourde et fumante, Et la chaleur s'active, et les brassins fermentent; Et lui-même surveille et du geste et des yeux, Le moite et sourd travail de l'eau avec les feux. Une odeur d'orge, Soudain, dès qu'on franchit son seuil, Serre la gorge; Les gros chevaux sont lourds d'orgueil, Et, quand ils passent, Avec leur char aux cent tonneaux, Sur la grand'place, Ils font trembler plus d'un carreau Qui, dans le soir, scintille Aux fenêtres en or du vieil hôtel de ville. L'homme est hospitalier, facile et cordial; Dans sa maison au long trottoir, près du canal, La bière, À celui qui la boit devant un feu vermeil, Semble sortir en robe de soleil Du creux des verres. Sa femme saine et grasse, et ses enfants replets; Dans un coin de la cour, à l'ombre des ramures, Elle-même, les mois d'été, puise aux baquets Et verse aux boulangers les mousseuses levures: C'est son modeste orgueil, quand est meilleur le pain Et puis, le soir, quand la lampe brûle, ses mains, Calcul après calcul, s'acharnent à poursuivre La piste des erreurs au taillis du grand-Livre. Et d'année en année, en s'aidant, tous les jours, La femme ardente au gain, et l'homme âpre aux négoces Cueillent les lourdes fleurs des fortunes précoces; Ils ont acquis, aux angles clairs des carrefours, Vingt maisons à pignons, dont les larges enseignes À celui qui s'en va ou s'en revient, renseignent Quelle bière éclatante et vivante on y sert. Oh! la pinte vidée, à la hâte, en plein air, Et l'orgueil de sentir au fond de soi descendre La sève en or des grains et des houblons de Flandre! Voici quinze ans bientôt que le brasseur travaille Et que la vie, avec ses voeux et ses souhaits, Se serre, ici, là-bas, partout, entre les mailles Qu'il noue en chaque rue autour d'un cabaret; De faubourg en faubourg, son renom règne à l'aise. Parmi les francs buveurs qui tanguent sur leur chaise, Dès qu'il paraît, il paie à boire et dûment boit, Et sa parole alors est parole de poids, Et son geste est suivi aussi loin qu'il les mène. Si bien que la boisson qu'il vend chaque semaine Se répand dans la ville, orientant vers lui, De maison en maison, les coeurs et les esprits; Elle est la force lourde et la lente pensée Dont s'émeuvent encor les cervelles tassées; Et tels jours de scrutin où le pouvoir a peur, Elle est celle qui chauffe, à feu brusque, l'ardeur Que renferment les fronts joyeux ou taciturnes; Et c'est elle toujours qui glisse entre les doigts Le vote alerte et franc ou le vote sournois Que chacun jette, avec sa passion, dans l'urne. En chaque enclos, l'été; l'hiver, sous chaque toit, Où la province S'attable, au jour le jour, et boit Le bourgmestre est prince, Mais le brasseur est roi. Les Pinsons. Même quand le vent meugle Et fait grosse sa voix, Ils s'exaltent en leur cage de bois Les doux pinsons aveugles. On a tué dans leurs yeux clairs Toute la vie; Mais depuis lors, Ardente, inassouvie, Plus violente encor, Vibre, dans l'air, Leur chanson d'or, Ils ne voient plus, mais ils s'écoutent; Leur voix s'affine et se veloute, Et met un peu d'allégresse et d'amour Au coeur des pauvres gens des cours Et des impasses. Dès qu'arrive novembre et ses vents fous, Solidement, on pend au clou, Près des fenêtres basses, Leur cage étroite Comme une boîte. Et l'on n'entend plus rien, sinon près du plafond, Leur petit bec qui gratte, Ou bien leurs sauts légers, de bâton en bâton, Et le bruit sec de leurs pattes. Or, voici mai et les concours Entre ville, village et bourg; Et désormais, la vie Des doux pinsons est asservie Au dominical branle-bas Des angoissants combats. Sur le marché, où se dressent des tentes, Assis à l'ombre, et pipe aux dents, Les solennels experts, ornés d'un président Large et fondamental, attendent; Et s'alignent les petites cages en bois, Devant sa massive prestance, Et s'entêtent et s'effilent les voix, Sur un signal de son omnipotence. Mousses de chant qui s'échappent dans l'air, De la coupe d'un gosier frêle, Bulles, perles, miroitements, éclairs, Sans nul effort qu'un battement des ailes; Frétillements de cris, fourmillements de sons, Trilles en fleur, trilles en fête, Ô les naïfs et doux pinsons, Comme ils s'entêtent! Le président, rougeaud et gros, Fume toujours, et ne dit mot; Mais son oreille ardente écoute, L'autre après l'un, chaque pinson Tresser les brins de sa chanson. Tous s'acharnent, aucun ne doute, Car c'est à ceux qui, de leur coeur battant Ont, en un même temps, Tiré, le plus souvent, les mêmes notes, Qu'on adjuge, -parfois, l'on vote- Le prix dont sera fier, pendant un jour, Le quartier d'une ville, ou le hameau d'un bourg. Ô les petites voix lasses, mais obstinées, Ô la fragile et babillante claironnée: Ici, là-bas, toujours, encor, Jusques à l'heure où le plus fort, Dans le disloquement et dans la débandade De l'unanime sérénade, Impose, à tous, son survivant effort, Et dans l'entier silence et la cruelle attente Regonfle, une dernière fois, sa gorge -et chante. Et le vainqueur et son pinson Avec, au treillis de la cage, Un rameau clair de fleurs sauvages, Rentrent à la maison Où, dans l'angoisse et dans la fièvre, Leur nom vole, de lèvre en lèvre; Tandis qu'assises sur leur seuil, Les commères, lourdes et grasses, Se rengorgent d'orgueil À voir La volante victoire Se reposer en leur impasse. L'Hospice. À ceux qui n'ont ni feu, ni lieu, Et qui sont lents, et qui sont vieux, À ceux qui, jour à jour, -Depuis quels temps! -ont fait le tour De leur misère sédentaire, Aux pauvres gens des durs métiers: Portiers, veilleurs, gardiens et cantonniers, Les petites villes octroient, parfois, Le bénéfice De boire et de manger et de dormir, sans joie, Derrière un mur de vieil hospice. Le monument, avec son large toit Et ses anciens pignons, s'assoit Au bout de la grand'rue. Le van des siècles dissémina sa nuit, En poussière noire, autour de lui. Angles, bosses, plaques, verrues, Font leur saillie à sa façade; Il est d'un bloc -et sa largeur est perforée, De part en part, de fenêtres carrées, Qui regardent la cour symétrique et maussade. Et c'est là qu'ils végètent, les vieux, Autour de grands poêles de fonte. L'hiver est froid, le vent hargneux. Oh! que de fois, les soirs, ils font le compte De leurs malheurs, de leurs chagrins, À sourde voix, à lentes mains, Devant les autres vieux qui n'écoutent plus guère! Il en est qui s'en furent en guerre, Si loin, que les astres de leur bruyère N'éclairaient plus ces pays de là-bas; Ils en sont revenus, minés et las, Heureux du maigre emploi que leur offrait la ville; D'autres survivent seuls à leur famille; D'autres songent à leur enfant, Qui s'embarqua vers les levants, Sans rien leur en apprendre, Et c'est leur mal de chaque jour, De repenser encore à son retour Et de ne plus y croire, et, néanmoins, toujours, D'attendre... Oh! ces vitres par où l'on voit, Au long de blancs murs droits, Traîner les vieux, de fenêtre en fenêtre; Et ces couloirs où l'on entend Sonner le bruit intermittent De leurs bâtons de hêtre; Et ce piteux et pauvre banc, Où, deux par deux, au jour tombant, Ils s'arrêtent et longuement se taisent, Quand leurs pipes, comme des braises, Brûlent seules, de leurs points d'or, Le vide obscur et mort Des corridors! Les vieux, les pauvres vieux, avec leur dos en bois, Et leurs regards lointains, et leur défunte voix, Et leurs craintes durant les insomnies, Et leur patience à compter le temps, Et l'égoïste et mécanique entêtement De leurs manies! Voici la nuit qui tombe et attise leurs maux; Voici leurs lents départs, comme les mots Monotones des litanies, Et leur silence, au fond du vieux dortoir, Où les cierges éclaireront, un soir, Leurs agonies. Le Gobelet D'Argent. Sur la place aux enseignes livides, Où les cloches sonnent un glas, Il pleut, dans le kiosque vide, Là-bas. Le grave et rouge bourgmestre S'assied au « Gobelet d'Argent », À sa place, près des fenêtres; Et, solennel avec les gens, Il regarde, d'un air tranquille, Vivre sa ville. Tous les pavés sont vernis d'eau; Un chien s'enfuit; deux chiens se flairent; La marchande de scapulaires Sonne à la porte du bedeau. À sa montre, pareille aux trônes, L'aide du pharmacien quinteux À remplacé le bocal bleu Par un bocal de couleur jaune. Le vieux greffier passe, en retard, Et regarde, d'un oeil oblique, Chez l'horloger, dans la boutique, L'heure que sonne un jacquemart. On sait, dans tout le voisinage, Que le notaire a confié Le soin de ses vingt-deux lauriers Au jardinier du béguinage. Et les arbres, aux rameaux noirs, Rentrent chez eux, toilette faite, L'autre après l'un, sur des brouettes, Qui font trembler les vieux trottoirs. Bête de somme et de supplice, Voici l'antique cheval blanc Qui se cahote, à pas très lents, Vers la porte du vieil hospice. Coup de sifflet droit comme un dard, Et nuages de vapeurs blanches; Et roule, au loin, en avalanche, Le train de midi moins un quart. Le grave et rouge bourgmestre Quitte son siège à ce signal, Laissant son broc vide et banal, Regarder seul par la fenêtre. La Gare. Du côté du canal, où ronflent et s'exilent Les trois usines de la ville, La gare, Avec ses coups de trompe et de sifflet, Avec ses signaux verts dans le soir violet, Luit et s'effare. Elle existe, vivant de peu, très à l'écart; Où monte son pignon, montait l'ancien rempart. Les dimanches, à l'heure où l'on sonne les messes, Elle écoute de loin, le lourd bourdon baller, Et les cloches, une fois l'an, se quereller, Toutes ensemble, à la Kermesse. Elle connaît l'huissier, le juge et le curé, Et ceux qui vont à Deynze, et de Deynze à Courtrai, Et ceux que le lundi pousse jusqu'à Termonde; Tous, ils rentrent, le soir, avant la nuit, chez eux, Sans que jamais aucun ne laisse errer ses yeux Au long des rails brûlants, qui vont au bout du monde. Un va et vient prévu de charriages las Circule, autour de vieux hangars, là-bas; Un camion s'éloigne, un camion arrive; On hèle, au cabaret, quelques débardeurs soûls, Et les wagons chargés sont poussés bout à bout, Et se heurtent, comme entraînés à la dérive. Mais dès que le jour tombe, et que s'en vont rentrer Ceux-ci d'Alost, ceux-là de Deynze et de Courtrai, La gare, Une dernière fois, tremble et s'effare, Et se remplit de bruit; Puis, doucement s'enfonce et se clôt dans sa nuit; Et l'on n'entend plus rien dans la salle d'attente, Où seul un bec de gaz reste allumé, Que le grincement dur d'une plume irritante, Près d'un guichet fermé. La Vente Aux Enchères. Voici trois mois qu'on l'a porté en terre, Et le désir des héritiers Est qu'on vende, jusqu'au dernier, Aux volantes enchères, Les meubles familiers Du vieux notaire. La servante qui l'assista, quand il mourut, À requinqué, depuis trois jours, Avec des loques de velours, L'arroi fané des gros bahuts, Et réveillé, à poings rouges, les moires Et l'éclat endormi des massives armoires. Et maintenant, Que leur gloire réapparue S'étale à tout venant, Contre les murs, à front de rue, Elle les garde et les surveille encor, Faisant reluire, avec son tablier, Quelque pommeau mal nettoyé, Ou quelque frise à filet d'or. Et l'archiviste, et le doyen, et le docteur Se rencontrent parmi les acheteurs; Et les matrones graves et compactes Se disputent sur la valeur exacte D'un saladier d'étain ou d'un flambeau d'argent. Le crieur est sonore, adroit et diligent; Ou vend l'un après l'autre: Un candélabre, une aiguière, un bassinet. Et l'horloge, très vieille, où Dieu et ses apôtres Apparaissaient dans l'or dès que midi sonnait; Enfin, jusqu'au hanap qui provenait d'un prince, Et dont s'était servi, devant sa cour, le roi, Lorsqu'il était passé, en l'an cinquante-trois, Avec le duc, son fils, par ce coin de province. Au fond du vestibule est étalé l'orgueil, Profond et rembourré, de six vastes fauteuils, Et la croupe et le dos des commères s'y tassent, Et leurs rires sont gros, et leurs langues salaces, Et leur ventre bombé s'y gonfle à l'abandon. On admire les pieds sculptés du guéridon Où s'appuyait le coude enflé du vieux notaire, Jadis, quand il fumait sa longue pipe en terre, Tranquillement, à la fenêtre, aux soirs d'été. On songe avec respect à son intégrité; Dire que ces cartons vides, aux parois vertes Ont contenu l'objet de tant d'affres souffertes! Que ces casiers ouverts et ces béants tiroirs Ont recélé tant de ferments de désespoir! Et l'on parle à l'écart, la main contre les lèvres, Du testament subtil qu'il fit faire à l'orfèvre, Pour qu'aucun legs ne pût froisser aucun neveu. Chacun de ses contrats, comme un trousseau de noeuds, Tenait le droit flottant en ses clauses serrées. Pourtant, que de fureurs se sont exaspérées, Devant son bureau sombre, insensible et massif! La veuve du brasseur et leur fils adoptif Se sont battus jadis, au seuil de son étude: Il est vrai que leurs poings en avaient l'habitude. On n'attend plus que l'échevin, Qui doit rentrer d'Alost, où se touchent ses rentes, Pour déguster et mettre en vente Le vin. Et le doyen et l'archiviste Touchent déjà le « Haut Brion », Subtilement de leurs lèvres artistes Puis s'attardent, la bouche en rond, À lentement goûter le « Château Rose ». L'échevin survenu prend à son tour la pose Des vieux buveurs d'antan qui, le verre à la main, Et balançant leur corps sur leur chaise qui tangue, En l'honneur des grands crus faisaient claquer leur langue. Et tous boiraient jusqu'à demain, N'était que le « Médoc » déjà s'adjuge Au juge, Et qu'un chanoine a pris pour lui, Vingt bouteilles de « Grave » et six flacons de « Nuits ». La cave du notaire est ainsi dispersée, Et l'archiviste et le doyen et l'échevin, Après mainte querelle, à coups d'or apaisée, Se désignent chacun leur part en son butin. Le crieur éreinté est au bout de son rôle, Voici passer encor, par ribambelles, Les soucoupes et les écuelles, Puis les chenets de cuivre et les plaques de tôle, Et mille objets menus qui ne valent plus rien. On vend jusqu'au collier qui maintenait le chien, Et que l'on joint, pour faire un lot, À trois marteaux et deux rabots Trouvés dans l'appentis sous de vieilles falourdes. Des camions pesants et des brouettes lourdes Dispersent lentement, de seuil en seuil, Tout ce qui fut la fierté et l'orgueil Et la richesse héréditaire Du vieux notaire. Et l'on se réjouit, qu'à part le hanap d'or, Qu'un amateur d'Anvers emporta de la ville, Tous les meubles et tous les vins restent encor Aux mains sûres des antiques familles. Funérailles. Vingt ouvriers Invisibles, là-haut, parmi les madriers, À coups de reins, à coups de pieds, Sonnent et sonnent. Et sur les toits serrés en tas Tombent, bondissent et ricochent Les glas, Et par les trous des abat-sons S'éparpillent les sons Et se vident les poches Formidables des cloches. Et passe, Par la grand'place, L'enterrement, Et les chevaux du corbillard s'effarent Aux chocs brutaux de la fanfare Qui bat le deuil terriblement. Et les commères se chamaillent, Là-bas sous un auvent de bois Et recomptent sur leurs vieux doigts, Ce qu'ont coûté ces funérailles. Et les enfants, au sortir de l'école, Rompent soudain leurs jeux Et regardent de tous leurs yeux, La bouche ouverte, et sans parole; Et les lourds camions aux carrefours s'arrêtent, Et ceux du tir à l'arbalète Sont accourus du fond de leur enclos, Et par décence ou par scrupule, Ils dissimulent Leur pipe ardente et allumée, Dont on voit la douce fumée Monter derrière leur dos. Et le funèbre et compact défilé Longe à présent le quai de la Ferblanterie, Avec ses bedeaux gras et ses prêtres râblés, Et le mouvant amas des confréries. Et l'on dirait vraiment qu'ils transportent Toute une montagne de deuil, Quand passe, au long des portes, Le mort tassé dans son cercueil. Celui Qui Bouscule. De part en part, À chaque angle, par chaque fente, Sous les averses, Les glaives nus du vent traversent Le corps en pierre de la tour. La ville en est épouvantée; Des patrouilles ont fait le tour De la grand'place, à la nuitée, Pour rencontrer -folie! -on ne sait où Le vent qui tord, énorme et fou, L'église entière en sa bataille. Il assaille toutes murailles, Il siffle, il passe, il claque, il fuit, Comme des ailes dans la nuit; Plus loin, où les foules sont accourues, Il a tourné le coin des rues, Brisant l'image en or de saint Laurent Qui maintenait, du bout de ses doigts calmes Vers les bourreaux indifférents, Depuis mille ans, Sa palme. Les commères qui s'en allaient À confesse, trotte-menues, Hâtivement sont revenues En resserrant leurs mantelets, Leurs capuchons de bure ou leurs coiffes volantes Que le grand vent fouillait Avec ses mains brusques et violentes. Des gens l'ont vu, vers les faubourgs, Reprendre haleine, en une impasse; On crie, on lutte et l'on accourt Avec des liens, avec des nasses; Mais lui, qui règne aux horizons, S'échappe et fuit jusques aux grèves; Quand il revient vers les maisons On ne sait quoi de lourd et de flasque il soulève. L'ombre paraît grossir et se mouvoir, D'accord avec ses sursauts noirs, Et ses ailes gigantesques et molles, Battant l'espace entier, affolent Là-bas, sur les remparts, les croix Des vieux moulins de bois. Et chacun crie, et nul ne sait que faire: Le fossoyeur prétend Qu'il faut cerner le vent Et le pousser au cimetière. Un batelier s'agite, au coin des quais, Et veut qu'on aide à l'embarquer En de gros sacs de toile grise Qu'il amène, chaque semaine, De Termonde jusqu'à Tamise. Aux battements soudains d'un glas Le vent riposte avec fracas; Voici qu'il brise, sur la tour, Les gargouilles qui font le tour De la corniche la plus haute; Il casse en deux les abat-sons; Il lutte avec le grand bourdon Et son battant qui saute. Les douze fleurs des chiffres d'or Sur les cadrans sont effeuillées, Les patronnes, agenouillées À l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord, Supplient, en vain, le vent qui mord, Et qui projette la prière De leurs deux bras tendus, Vers la pitié d'un Christ aux horizons pendu, Violemment à terre. Le sol antique est écorché Par on ne sait quel coutre énorme; Tombent, là-bas les buis, les ifs, les ormes, Dans les jardins de l'évêché. Le tablier du pont de pierre, Arceaux fendus, est entraîné dans la rivière, Et l'on entend des blocs entiers, Que le courant sauvage Roule jusqu'aux chantiers, Battre, là-bas, les madriers D'un colossal échafaudage. Femmes, filles, vieillards, enfants, Tremblent au fond de leurs mansardes; Le ciel ne se voit plus; rien n'y luisarde: Si large et si touffue est la vigne du vent, Avec ses grappes d'ouragan Qui se gonflent de pluie, et soudain, crèvent. Les ténèbres semblent nourrir de sève Et de sang noir, comme la poix, La meute énorme de molosses, Dont la rage et les abois Peuplent la nuit féroce. Tout le pays se convulse, la ville croit Son heure suprême venue; Et ceux que les calendriers Hallucinent vers l'inconnu Songent que l'an dernier, Un astrologue, à Trébizonde, Pour ce temps-ci, prédit La fin du monde. Et le vent hurle, et le vent geint, Et le vent bat, jusqu'au matin, Murs, toits, pignons, balcons, tourelles Et les cervelles solennelles Des bons Messieurs les échevins Qui s'entêtent à s'assembler en vain, Avec l'espoir, tenace et décevant, De voir, quand même, un jour d'unanime panique, Sans faute aucune et sans réplique Par les cent mains de la force publique Saisir le vent. LES PLAINES Liminaire. Avec son coeur qui demeure comme aux écoutes Dans la plaine natale où son rêve se plaît, Le gars va, vient, s'arrête et fait claquer son fouet Et puis repart, sait-il vers où, par la grand'route. Autour de lui, là-bas, les grands carrés de blé Étincellent, tranquillement, sous la lumière; De hauts thyrses de fleurs montent près des chaumières; Un chêne énorme et seul dont les rameaux ailés Se soulèvent et s'abaissent sur les pâtures Semble garder le trésor clair des orges mûres; Un ruisselet rapide et vif comme le vent Remplit le franc midi d'un bruissement vivant; Des attelages d'or traversent la campagne Avec de grands harnais de cuivre et de soleil, Et les foins étages et les charrois vermeils Passent à l'horizon ainsi que des montagnes. Le gars pense à sa Flandre avec des pleurs aux yeux. Le soir, il voit Ia ville illuminer les cieux. Il sait qu'un autre esprit que le rêve des pères S'implantera un jour aux clos héréditaires Et que les bras sont lourds quand est vieux le cerveau. Il songe il ne sait pas à quels espoirs nouveaux. Il doute, il croit, il est ardent et il est triste; Il sent que dans son âme une âme lui résiste; Soudain son corps s'affale aux pentes d'un fossé, Le sang lui bat et les tempes et les narines. Alors, mettant à nu sa farouche poitrine Et l'appuyant sur le sol dur et crevassé, Longuement, sourdement, dans ce coin solitaire, Les poings serrés, il sanglote contre la terre. Ténèbres. La lune, avec son oeil vide et glacé, regarde L'hiver régner immense et blanc sur le sol dur; La nuit est d'un total et translucide azur; Le vent, comme un couteau, soudain, passe et poignarde. Aux horizons, là-bas, les longs chemins du gel Semblent, toujours plus loin, trouer les étendues, Et les étoiles d'or jusqu'au Zénith pendues Parmi l'éther, toujours plus haut, trouer le ciel. Les villages blottis dans les plaines de Flandre, Près des fleuves, des bruyères ou des grands bois, Entre ces deux infinis pâles, tremblent de froid, Autour des vieux foyers dont ils remuent la cendre. Le Jour Des Rois. Par ces vieux soirs des mois vides, le train circule De forêt en village et de bruyère en bourg; Le train grinçant et dur, le train torpide et lourd Qui semble charrier les blocs du crépuscule. Les longs et noirs wagons roulent parmi l'hiver, -Ressorts bandés, essieux tendus, bâches gonflées, Trouant l'espace entier d'une brusque vallée De chocs, de cris, de bruits et de plaintes en fer. La plaine est blanche et dort sous les givres candides; La plaine au loin reluit comme un minerai blanc; La plaine est dans l'attente et dans l'émoi tremblant D'on ne sait quoi de clair, de vierge et de splendide. Le Christ est né. Les bons anges veillent dessus; La neige a chu, avec bonté et vigilance; La campagne, depuis des siècles, fait silence, Autour des rois et des bergers qu'attend Jésus. Mais aujourd'hui sous le grand ciel bombant sa voûte, Avec ses cargaisons sombres qui vont et vont, Seul le train marche -et les mages doux et profonds N'osent vers le sauveur divin se mettre en route. Et les granges, les clos, les maisons et les toits, Disséminés au loin par les champs léthargiques, Ont peur, tandis qu'en sa marche logique, Le train mord le silence et perfore le froid. Les Avares. Les Avares des régions de Flandre N'ont poings et mains que pour garder ou prendre; L'âpre janvier, avec sa neige et ses glaçons, Règne en leur coeur et les travaille, Mordant leur être inculte et ses broussailles, À fond. Un sang d'astuce et de discorde, Sournoisement, semble courir Dans leur corps dur comme le cuir, Dans leurs veines dures comme des cordes. Leurs maigres doigts minutieux D'instinct font des gestes rapaces; Parmi les rides de leur face Rien ne bouge que les deux yeux. Sous les combles, sous les dallages, Au trou d'un mur ou d'un sommier, Même aux fentes de leurs fumiers, Ils enfouissent l'argent volage. Fermiers hâves, marchands malins, Cerveaux étroits, âmes féroces, Comme des pois au creux des cosses, Dorment et s'empilent leurs gains. Dans leur logis, plein de silence, Jamais ne dort leur vigilance; Ils se chauffent avec du foin; Ils voient venir, vers eux, de loin, Ceux des hameaux et des villages Dont ils craignent les commérages; Ils se défient de tout gardien; Le soir, quand par les sentes tortes, Passent, au long des clos, ceux qui n'ont rien, Ils imitent l'aboi d'un chien Derrière leur porte. Et tels s'useront-ils en resserrant leurs jours, Dans l'étau morne et froid de leur sordide amour, Épluchant pour eux seuls leur vie âpre et minime, Franc par franc, sou par sou, centime par centime, Effrayants effrayés sur qui plane le sort, Mais dont la foi en leur folie est si entière Qu'aucun ne voit les deuils emplir les cimetières Sans se croire plus dur et plus fort que la mort. Cour De Ferme. La neige a chu, myriadaire et successive, Couvrant la grange vieille et le fournil branlant, Et sur le pommeau noir de la pompe massive Posant en rond un pommeau blanc. Dans le chemin qu'il fraye De la meule jusqu'à la haie, Les clous que le valet planta dans ses souliers Se comptent; Aucun oiseau n'affronte L'air rugueux et meurtrier; Depuis deux jours entiers La girouette maintient au Nord La lance d'or De son mobile cavalier; Et le chien dans sa niche est réduit au silence. Alors, Les bras chargés de seaux que sa marche balance, La servante qui trait Sort de l'étable et, lente, au long des murs s'avance, Quant, tout à coup, un pan de neige épais Tombe tout droit Du toit Et plonge sa blancheur dans la blancheur du lait. Dégel. Il neige blanc sur l'Escaut jaune, Tout est déteint, brouillé, fondu; Et par les bois et les chemins perdus Les mendiants n'arrivent plus Chercher l'aumône, L'âpre et mordant hiver enserre les hameaux; Les vieux autour des feux se racontent leurs maux, À gestes lents et péremptoires; On jette un charbon rare au ventre du fourneau. Tandis que les enfants font claquer leurs sabots Violemment, aux carrefours, sur les glissoires, Et le mur est humide, et le sable est mouillé Qui festonne les pieds de l'armoire en noyer, Où le pain dort non loin du beurre; Et le jardin précis de houx et de palmiers, Qu'inscrivit sur la vitre un givre régulier, Dans son châssis de bois se dissout d'heure en heure. La tour d'église, au coeur du bourg, ne se voit pas. Si drus sont les flocons qui s'égrènent par tas. Tuiles rouges et vernissées, Et vous, pignons, vous vous cachez sous les frimas; À peine un aboiement s'entend, torpide et las, Là-bas où le chien veille en sa niche glacée. Dans sa cage d'osier, l'oiseau boude et se tait; Près des fournils déserts grincent, dans l'air muet, Les verrous durs d'une poterne; Et pour l'instant du soir où la traite se fait, Parmi les bidons gras et les luisants baquets, La servante épand l'huile en de creuses lanternes. Et la nuit tombe et se ferment les lourds volets; Et le docteur, tapi dans son cabriolet, Revient, au petit trot du fond de la bruyère, Et l'on parle du mort lointain Qu'il faudra bien conduire en terre, Demain, Dieu sait par quels chemins Mornes et vides, Dans la fange compacte et la neige livide. Premier Cri. L'aulne et le noisetier Ont seuls des fleurs en février; Elles naissent dans l'infortune Des jours brouillés et dissolvants: Leurs grappes jaunes et falotes Ballottent Une à une, Aux quatre vents. Le long des rameaux nus et gris Et de la haie et du taillis, La queue en l'air du roitelet Saute. Le fond du bois est violet Puisque l'hiver est toujours l'hôte Des matins froids allumés d'or. Le givre froisse et dûment mord Ce qui reste de vieux feuillage encor Aux charmes et aux frênes Des bourgs lointains et des fermes prochaines. Mais néanmoins, au coin du bois, près de la route, On ne sait où, là-haut, S'écoute Un chant d'oiseau. L'Innondation. I Voici le mois des eaux mornes et croupissantes Autour des bourgs, parmi les routes et les sentes, Au long des clos, sur les labours et sur les prés, Voici le mois humide et flasque et macéré Dans la pluie et la brume et les neiges fondues. Les rivières qui font le tour des étendues: Le Rupel et la Lys, la Durme et le Démer, Gorgent trop lourdement le grand Escaut nocturne Pour que là-bas, au loin, en Hollande, ses urnes Puissent, avant le flux, se déverser en mer. Et brusquement, à l'heure où les campagnes dorment, Une digue se rompt, on ne sait où, la nuit. Amas de boue, amas de bruit, Troncs emportés, souches énormes, Le flot, Tel un mont d'eau, Croule sur les champs noirs jusqu'au prochain village. Un cri! et puis soudain des tumultes d'abois, Et de longues clameurs et des plaintes sauvages. Puis un arrêt -et la crainte que tout soit mort. II Pourtant ceux qui, là-haut, habitent les bruyères, Et dont le flot bourbeux vient d'épargner le sort, Sont descendus, le coeur battant, vers la rivière. Bornes, portes, pavés, poteaux, murs et cloisons, Tout ce qui fut barrière ou bloc, montagne ou côte, Gît renversé, tandis que l'eau toujours plus haute Monte sinistrement assiéger les maisons. On voit à peine. Un ciel d'hiver, gris et funèbre, Un ciel de morne hiver à l'infini s'étend; Les pieds butent, les mains tâtent et l'on entend Ici, là-bas, partout, des chocs en des ténèbres. Et le flot monte et le tocsin bat dans la tour. Pour sauver Dieu, le vieux curé Court vers l'église: Dans la fange du cimetière Ses pas s'enlisent. Les trois meules du bord du pré Croulent -et les épis sacrés Et les avoines d'or de la moisson dernière Sont balayés à plein torrent dans la rivière. Et le flot monte et se gonfle toujours! Des malades crient au secours Avec des voix si lasses Qu'elles s'épuisent ou se cassent Avant d'être entendues; Des aïeules, portant l'enfant entre leurs bras, S'enfuient vers l'étendue. Les boeufs, au fond des prés, là-bas, Meuglent et meuglent. Au coin d'un mur s'est appuyé l'aveugle, Et son bâton noueux Frappe, d'un geste vain, le vide à l'aventure. Une flamme, soudaine, envahit les pâtures: Le sot du bourg, sans qu'on le voie, a mis le feu À la grange du coin, où s'étendent les mares; Il danse, et ses deux poings entrechoquent deux jarres. Et le flot monte encore, et monte D'une poussée infatigable et prompte. Là-haut des vieilles gens sont grimpés sur leur toit; On les surprend, à la lueur de l'incendie, Levant éperdument vers Dieu leurs mains grandies. Le chaume entier s'enfonce et cède sous leur poids. Leurs pieds brûlent; l'horreur bouleverse leurs faces; Leurs poings, pour ne plus voir, s'enfoncent dans leurs yeux; La poutre craque et puis se fend par le milieu; Alors un cri si noir troue au coeur tout l'espace, Et tant de peur humaine en ce seul cri s'amasse, Qu'à l'entendre monter le silence se fait. Enfin, l'aube paraît: Au bas d'un ciel d'encre et de cendre, Le flot, sombre et sournois, Qui s'acharna contre ce coin de Flandre, À bout de rage et de haine sauvage, Décroît. III Sur la plaine de deuil, de vase et de ruine, Immensément, ne choit que l'ombre et la bruine; Le bourg, qui s'exaltait déjà vers le printemps, Est encombré de crasse et de fumiers flottants; Volets fendus, seuils crevassés, ferrailles tortes, La mort putride a défoncé toutes les portes Et charrié, vers la rivière et ses remous, Les meubles vieux fixés aux murs, avec des clous, Les horloges, les bancs, les lits et les armoires; On a peur de rentrer dans les étables noires, De monter aux greniers, où s'entassent les grains, De constater que tant d'efforts ont été vains. Mais déjà, sur la berge, en aval du village Cordiers, pêcheurs, vanniers, cardeurs et tisserands Se disputent entre eux, au détour des courants, Quelques fuyants débris de leur défunt ménage. Le Temps. Les nuits, les jours, Toujours, Avec des gestes lents, avec de lentes gloses, Autour des foyers clairs ou des âtres moroses, Invariablement, Tous ils en causent. Le temps, Le temps trompeur est, à leurs yeux, Celui qui guide et tient la main de Dieu, Là-haut, on ne sait où, dans les nuées, Et qui lui fait répandre, au loin, La pluie ou le soleil dont a besoin La plaine immensément exténuée. Les vieux fermiers parlent du temps Comme d'un angoissant mystère Qu'ils ont surpris, depuis longtemps, Dans leurs ruses avec la terre; Leurs souvenirs, durs et tassés, Serrent en eux tous les printemps passés, Et les hivers monumentaux de glace, Lorsque le froid dallait l'espace D'un grand chemin compact et blanc, Emprisonnant les eaux et rejoignant les landes, Jusqu'en Hollande. Ils n'écoutent jamais que les pêcheurs d'Escaut Qui, mieux qu'eux tous encor, surprennent À la couleur des loins, aux mouvements de l'eau, Quelle sombre ou claire étrenne Apportera demain aux bateliers; Ils consultent aussi les blancs et doux meuniers Autour de qui voyage Le ciel entier, avec sa brume et ses nuages, Et sa terreur, et sa folie, et ses soleils, Et tant de météores Qu'ils ignorent. Quant aux jeunes, dont le poil est vermeil Et qui lisent les gazettes falotes, Les vieux sourient à leurs parlotes; Ils ont beau dire et beau prouver, Les vieux s'entêtent à rêver En regardant fumer leurs pipes; Et l'on n'entend qu'un mouvement mouillé de lippes Répondre à la jactance Des gars du bourg gonflés de mots et d'importance. Les Pies. De branche en branche Les pies Sautent, noires et blanches, Et crient. Un attelage, Monumental comme une grange en marche, Sur la montée, à contre-ciel, près d'un village, Bombe sa charge; Les fers des gros chevaux résonnent, Le charroi passe, énorme et lourd, Les petites maisons frissonnent Aux carrefours. Tandis qu'aux alentours, Noires et blanches, De branche en branche, Les pies Crient. Aprement. Le jour, Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour, Leurs durs regards obstinément fixés à terre; Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux, Elle ses porcs, et lui ses boeufs, Depuis qu'ils se boudaient, rogues et solitaires. Ils s'épiaient du coin de l'oeil, dans leur enclos, Avec l'espoir secret de se surprendre en faute. Mais elle était toujours de corps ferme et dispos Et lui travaillait dur et tenait la main haute Sur la grange et sur le champ. Ils se mouvaient, pareils à deux blocs de silence, Faits de sourde rancune et d'âpre violence: Aux trois repas, ils attablaient, farouchement, Face à face, leur double entêtement. Ils gloutonnaient à bouche pleine, Leur pain compact Réglant leurs coups de dents sur le tic-tac exact De l'horloge de chêne; Quand leur bru s'en venait, le dimanche, les voir, L'un disait, à voix haute, pesante et lente, Ce que l'autre devait savoir Pour les achats et pour les ventes, Et l'accord se faisait, sur la somme, sans plus. -Oh! qu'ils étaient ardents et résolus À tordre d'un gain minime Le plus humble centime.- La nuit, Dos à dos, ils s'étendaient dans leur vieux lit, Chacun guettant l'aurore Pour être seul à travailler Dans le fournil ou le grenier, Quand l'autre s'oubliait à reposer encore. Ainsi Leur bien grandit, Grâce à leur âcre et morne souci D'être, toujours, sans défaillance et sans merci, Et de vivre, durant des mois et des années, À mâchoire fermée. L'Emoi. Les bêches qui s'en vont aux champs Sur l'épaule des paysans, Au long des clos et des chaumières Brillent gaîment dans le matin Et, sous le ciel, ainsi que des miroirs lointains, Réverbèrent des carrés d'or de bougeante lumière. Le givre clair a disparu du sol; Une lente et douce fumée Monte, comme un encens nouveau, des cheminées; Le vol entrecroisé, le vol Des mésanges et des pinsons Frôle tantôt les toits et tantôt les buissons; Au bon soleil qui dans les murs pénètre, Volets claquants, on ouvre les fenêtres; Et les bons vieux quittent le coin du feu; Pour la première fois, depuis longtemps, leur pipe, Rouge tulipe, Brûle et fleurit sous un ciel bleu. Un va-et-vient de pas trouble les métairies, Les servantes se chamaillent et les coqs crient; Et tout là-haut, dans ses greniers, Le jeune et vigilant fermier Trie avec soin et partage ses graines; Il les verse de main en main, Souffle dessus, Et son esprit et ses regards tendus Vers les demains Voient se lever déjà les récoltes prochaines. Les Giboulées. À l'Occident, là-bas, Des nuages montent par tas, Des nuages couleur d'ardoise sombre. Ils s'élèvent tel un grand vol Et leurs ailes font circuler des ombres, De lieue en lieue, au ras du sol. L'averse choit sous la nuée, Battant les toits et les auvents Comme les grains le creux d'un van; Les bois, là-bas, avec leurs branches remuées Balayent les airs, de loin en loin. Avec ses bras géants, le vent du nord La tord Et la projette par rafales Dans les jardins peuplés de bourgeons d'or; Tiges, pistils, rameaux, pétales S'affalent; Elle déchiquette le blé nouveau Et déchire le verdoyant manteau Des espoirs neufs et des richesses végétales. Les villages la regardent passer Ainsi qu'une déroute; Les linges blancs qu'on sèche au long des routes Sont balayés vers les fossés. Des champs entiers, prés et broussailles, Sont saccagés sous la mitraille, Et les meules là-bas, dans le lointain, Prises d'assaut jusques au grain À travers l'or serré des gerbes et des pailles. Mais voici le soleil qui là-haut reparaît; L'averse fuit et les fermes quand même espèrent Avec un coeur tenace et profond et muet Comme la terre. Le Mardi-Gras Au Village. Et chaque fois que l'almanach Ramène en Flandre Et jour des Cendres Et Mardi gras, Les solennels boulangers sonnent, À coups de trompe au petit jour, Que leurs pains blancs, fourrés et lourds, Cuisent au four, Pour le bonheur et les amours Des petites et grandes personnes. Et les pâtes superbement se lèvent Et les boudins jutent de sève, Et la rôdeuse odeur de leur cuisson Courant de bouge en ferme et de ferme en maison La prétentaine, Fait se pâmer, à l'unisson, Les nez, les coeurs et les bedaines. Venant des champs et des bruyères, Les servantes et les commères, Paniers au bras, Déjà sont là Pour emporter, en s'y chauffant les mains, Les pains ardents, les pains Joyeux, luisants, transfigurés, Les pains pareils à des sabots dorés. Jour de fête, jour de bien-être! On regarde, par les fenêtres, Hommes, femmes, enfants et vieux Couper les pains par le milieu Et tout à coup, crever le boudin formidable. Lards et graisses poissent la table. Du lait crémeux, du café chaud Emplit jusques au bord les pots, Et dans un coin les chiens grognent et se querellent Autour des croûtes et des peaux Qu'on leur jette au hasard en de larges écuelles. Clarté Froide. C'est un beau soir de mars, rugueux et froid. L'après-midi, quelques fragiles anémones Ont fleuri toutes à la fois. À cette heure tombe le soleil jaune. Merles et grives S'interpellent ou se poursuivent Et s'écoutent siffler à pleine voix, Ou bien encore grincent et se chamaillent Parmi les mailles Des rameaux fins et divergents du bois. Au ras du sol poussent les herbes À petits brins, frêles et lisses. La surface des eaux se plisse Au vent acerbe. Les villages, lavés par la neige et la pluie, Au bord de la grand'route et des mares s'appuient Et reluisent, de loin en loin, parmi les champs: Tuiles rouges et volets verts et pignons blancs. Les Villages. De lieue en lieue avec leurs murs et leurs toits rouges, Ils se mirent depuis des siècles dans l'Escaut; Au moindre vent qui vient des nuages, là-haut, Mille coqs d'or, sur les clochers, luisent et bougent. C'est là que vit et bat, parmi les champs féconds, Le très vieux coeur de Flandre au pouls massif et rude; Que les petites gens tassent leurs habitudes Et font tranquillement les besognes qu'ils font. À l'établi, dans l'atelier aux vitres vertes, OEuvre le menuisier, travaille le charron; Le front doré par les brasiers, le forgeron Happe les fers rougis dans sa tenaille ouverte. On achète, dans la boutique où l'on vend tout, Des épices, des clous, des chandelles, des stores, Et les humbles cotons, aux fleurs multicolores, Qu'on mesure avec l'aune et qu'on paye en gros sous. Près de la digue en fleurs et en verdure, au centre De son hangar humide et bas, le vieux vannier, Entre ses deux genoux, fait virer ses paniers, Dont un dessin d'osier orne gaîment les ventres. Là-bas, dans le matin, au pied d'un mur vermeil, Le lent cordier, courbant le front, ployant le buste, Laisse d'entre ses doigts filtrer le chanvre fruste Et la corde qu'il tord joue avec le soleil. Et ci et là, le long des routes des villages, Par où passent, à charrois pleins, les fumiers saurs, Voici les gars, debout dans la paille et dans l'or, Fouettant vers les lointains leurs sonnants attelages. Et ce travail profond qui va fouillant l'humus, Et qui peuple les cours et les ateliers sombres, Illumine la Flandre avec ses mains sans nombre Et ses signes de croix, quand sonne l'Angélus L'Eveil. Le coq dressé claironne et les poules picorent Là-bas, où les fourmis montent du sol obscur; Une abeille dans le soleil frôle les murs, Cherchant les fleurs de mai qui n'y sont point encore. Un corbeau jette un cri rauque; c'est son adieu; Il fuit, ailes en deuil, vers les plaines baltiques; La Flandre, ardente et prête aux besognes rustiques, Avec toutes ses mains, sème sous le ciel bleu. Le trèfle et la luzerne et le froment et l'orge Glissent en miettes d'or dans les sillons profonds, Et l'alouette, oiseau de bel espoir, répond Au bel espoir que tout semeur, dûment, se forge. Pour la première fois, depuis les jours rugueux, Au long des prés, les grands troupeaux descendent boire; Les veaux, qui n'ont encor quitté l'étable noire, L'oeil ébloui, butent du front contre les pieux. Des vols de pigeons blancs creusent comme une ornière De bruits sifflants et haletants dans le vent clair; La vie au fond du sol, la vie au fond de l'air, Se tisse avec des rais de pluie et de lumière. Premiers Beaux Jours. Printemps, par tes premiers beaux jours, Où l'on s'en va avec la simple joie D'aller, droit devant soi Toujours, Les champs semblent si doucement frémir à l'air Qu'on les dirait vierges et clairs Comme aux saisons les plus jeunes du monde. Les fleurs bonnes, les eaux profondes Et les mousses d'argent et d'or, Brins, flots et pétales tremblent d'accord, Sous les baisers luisants du vent qui glisse. Le sol est franc, le ciel est lisse, Les moucherons Dans les taillis, autour des troncs, Tourbillonnent en légères nuées Pour secouer, de leurs ailes fines, l'hiver. Tous les fossés sont déjà verts, Et s'estompent, le soir, de mobiles buées. Les chemins clairs, aux carrefours bénis, Font le tour de la Flandre Avant de s'en aller, de méandre en méandre, Vers l'infini. Et les moulins, avec leur face en croix, Et les maisons, avec les yeux de leurs fenêtres, Ici, partout, ailleurs, regardent apparaître La vie ample et tranquille en qui les gens ont foi. Rumeurs. La nuit est froide et l'aube âpre, givreuse et dure. Mais déjà la surelle emplit le talus vert Et sur le grand bois gris qu'abandonne l'hiver Flotte comme une écume immense de verdure. L'ossature géante et compacte des hêtres Se crispe, nue encore, et se raidit là-haut, Tandis que le feuillage aminci du bouleau Chante au long de l'orée où les troupeaux vont paître. Tous les oiseaux sont revenus: les hochequeues, Les mésanges, les loriots, les rossignols Glissent dans les taillis et frôlent de leur vol La jaune parisette et la jacinthe bleue. De fleur en fleur, à ras du sol, même sous terre, Sous les mousses, dans les souches, au fond des trous, Mouches noires, abeilles d'or et bourdons roux Enchevêtrent leur vie ample et myriadaire. Et toutes ces rumeurs et tous ces cris qui passent Et se gonflent et s'apaisent quand vient la nuit, Déplient comme un tissu multiforme de bruit Que le jeu des vents clairs jette aux bras de l'espace. Pâques. Au bord du toit, près des lucarnes, On a repeint les pigeonniers, Et les couleurs vives vacarment Depuis les seuils jusqu'aux greniers. Et c'est le vert, le brun, le rouge, Sur les pignons, au bord de l'eau, Et tout cela se mire et bouge Dans la Lys, la Durme ou l'Escaut. On bouleverse les cuisines: Des mains rudes, de larges bras Frottent les antiques bassines, L'écuelle usée et le pot gras. Sur les linges, les draps, les taies, Qu'on sèche à l'air vierge et vermeil, Pleuvent, partout, le long des haies, Les ors mobiles du soleil. Là-bas, au fond des cours, s'allument Faux et râteaux, coutres et socs; Comme de hauts bouquets de plumes Sur les fumiers luisent les coqs. Pâques descend sur le village: Tout est lavé, même l'égout; Et l'on suspend l'oiseau en cage, Près de la porte, à l'ancien clou. Les Fleurs. En ces heures de jeune et bel avril dardé, L'hiver, à tout jamais, semble barricadé Là-bas, au nord, derrière un mur géant de glace. Des souffles doux à de longs vols d'oiseaux s'enlacent Et visitent les champs, les bois et les vergers. Les abricotiers clairs et les pêchers légers Se décorent de fleurs blanches, roses, vermeilles Pour leurs noces avec le peuple des abeilles. Voici la bugle et le narcisse et le genêt Et la surelle et la bourse-à-pasteur, qui naît Aux premières clartés et vit jusqu'en décembre. Pistils couleur de sang, pétales couleur d'ambre, Toutes les fleurs, miettes de pluie ou de soleil, Avec joie et candeur sortent de leur sommeil Et regardent, avec leurs millions d'yeux chastes, Le printemps fourmillant ramper sous le ciel vaste. Les Oiseaux. Les peupliers et les bouleaux Du bord de l'eau Sont pleins d'oiseaux. Et dans le bourg aux clairs volets, Les uns se dispersent en vols follets Tels de menus grains Qui tomberaient d'un chapelet Brisé soudain, Dans l'air, sur les jardins. D'autres sautent le long des haies, Happant l'insecte ou bien la baie, Ou tout à coup gagnent les métairies Dont les poules solidement nourries Leur disputent jusqu'au pain sec; Les plus hardis frappent du bec, Livrent aux minimes volailles Bataille, Crient, s'acharnent, s'affolent, Puis, d'un seul essor, s'envolent Vider entre eux la querelle dernière Dans la gouttière. La Pluie. Longue comme des fils sans fin, la longue pluie Interminablement, à travers le jour gris, Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris, Infiniment, la pluie, La longue pluie, La pluie. Elle s'effile ainsi, depuis hier soir, Des haillons mous qui pendent, Au ciel maussade et noir. Elle s'étire, patiente et lente, Sur les chemins, depuis hier soir. Sur les chemins et les venelles, Continuelle. Au long des lieues, Qui vont des champs, vers les banlieues, Par les routes interminablement courbées, Passent, peinant, suant, fumant, En un profil d'enterrement, Les attelages, bâches bombées; Dans les ornières régulières Parallèles si longuement Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament, L'eau dégoutte, pendant des heures; Et les arbres pleurent et les demeures, Mouillés qu'ils sont de longue pluie, Tenacement, indéfinie. Les rivières, à travers leurs digues pourries, Se dégonflent sur les prairies, Où flotte au loin du foin noyé; Le vent gifle aulnes et noyers; Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps, De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors; Le soir approche, avec ses ombres, Dont les plaines et les taillis s'encombrent, Et c'est toujours la pluie La longue pluie Fine et dense, comme la suie. La longue pluie, La pluie -et ses fils identiques Et ses ongles systématiques Tissent le vêtement, Maille à maille, de dénûment, Pour les maisons et les enclos Des villages gris et vieillots: Linges et chapelets de loques Qui s'effiloquent, Au long de bâtons droits; Bleus colombiers collés au toit; Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre, Un emplâtre de papier bistre; Logis dont les gouttières régulières Forment des croix sur des pignons de pierre; Moulins plantés uniformes et mornes, Sur leur butte, comme des cornes; Clochers et chapelles voisines, La pluie, La longue pluie, Pendant l'hiver, les assassine. La pluie, La longue pluie, avec ses longs fils gris. Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides, La longue pluie Des vieux pays, Éternelle et torpide! Les Vergers De Mai. En mai, les grands vergers de la Flandre féconde Sont des morceaux de paradis qui se souviennent D'avoir fleuri si blancs, aux premiers temps du monde. Les yeux qui voient, croient voir une aile aérienne, Parmi les lointains purs doucement remuée, Les éventer du fond du ciel, sous les nuées. Le vent, qui chante et rit, murmure une louange À l'herbe ardente et drue et caresse les haies; Et les arbres sont beaux comme des manteaux d'anges. Et les oiseaux nichant parmi les pommeraies S'y poursuivent, et les branches ornementales, Sur les vols lumineux, font tomber leurs pétales. Tandis qu'au pied des troncs vont et viennent les bêtes, Léchant l'écorce en or de leurs langues gourmandes, Et que les bonnes fleurs s'inclinent vers leurs têtes Dans l'herbe, -beurre et lait, -des pâtures flamandes. Les Chapelles. Les chapelles des coins de bois Revivent toutes à la fois, Quand les roses s'éveillent; Les saints du paradis se fêtent tour à tour, Et la Vierge s'entoure D'une humble Cour De fleurs rouges et de jaunes abeilles. Les fermières au coeur pieux L'ont habillée avec un manteau vieux Plein de dorures, Et, pour qu'elle ait plus jeune allure, Lavé ses mains, lavé ses traits Gercés de froid, mordus d'usure, Avec du lait et du beurre frais. Et la voici, vivante et requinquée: Oh! son collier étincelant Et l'épingle de métal blanc Dans son voile piquée, Et ses souliers en cuir mollet, Et sa ceinture à chapelet, Et sa petite crinoline Sous sa robe de mousseline! Est-elle douce et fraîche et bénévole ainsi, Dame jolie et naïve poupée, Qu'un soin charmant tient occupée Et qui regarde l'aube et regarde la nuit. Au coin des bois, au coeur des plaines, Tranquillement, avec ses yeux de porcelaine. Les pauvres gens, tu le sais bien, Benoîte amie et séculaire image, Te prient et ne te cachent rien, Puisque tu es de leur ménage. Or, c'est en mai qu'ils ont besoin de toi Tous à la fois; Un mois de mai hostile et noir Fait basculer et fait descendre Vers le néant l'espoir De tous les bons semeurs de Flandre; Les blés, les lins, les fourrages, les fruits Naissent à peine et ont besoin de nuits Sans gel et sans grands vents rebelles: Et l'on te pare en ta chapelle, Pour t'honorer, d'abord, Et puis encor Pour qu'à cette heure autoritaire, Ton geste d'aide et de secours Soit vêtu d'or et de velours, Quand doucement, le soir, il bénira la terre. En mai, les chapelles des bois Revivent toutes à la fois. Les Alouettes. L'azur est scintillant De grands nuages blancs Qui vont, viennent et passent; Comme des balles dans l'espace Le tablier mouvant des blés Projette Jusques au ciel les alouettes. Elles fusent et jaillissent si haut Vers la lumière et ses joyaux, Que leur élan s'y noie Et qu'elles volent sans qu'on les voie. Mais les nuages blancs et lents Qui, tout là-haut, font route, Écoutent Leur chant Et leurs cris et leurs trilles Qui brillent, Tels des micas diamantés, Dans l'air torride et sec du flamboyant été. Les Aoûterons. Vous, dont les bras tenaces sont à vendre; Faucheurs, aoûterons, betteraviers, Vous désertez vos champs familiers, Avec de la poussière de Flandre À vos souliers. Et vous roulez, dans les bagarres, De train en train, de gare en gare, Portant bissac à carreaux, Et votre pique et votre faux Sont jointes À ce bagage improvisé, Avec un gros bouchon fixé Prudemment à leur pointe. Et vous allez, ainsi, vers les lointains pays, Au delà de Quiévrain, de Reims et de Paris, Dans la Beauce ou la Nièvre, Vivre aux abois, Pendant trois mois De hâte et de labeur, de sueur et de fièvre. Mieux que d'autres, vous abattez les vieux travaux. Frustes, mais durs, lents, mais têtus, lourds, mais dispos, Vos corps, dès le matin, s'arc-boutent et puis cognent Le mur quotidien des compactes besognes, Et chaque soir, quand les ombres prennent leur vol, Un large pan de travail fait gît sur le sol. Même les dimanches, au bruit battant des cloches, Vous engrangez quand même orges, seigles, froments, Et semaine à semaine, on vous solde dûment La paie au reflet d'or qui s'amasse en vos poches. Et quand vous revenez, après combien de jours, Par les chemins déjà connus, vers votre bourg Et son clocher debout sur l'âpre Escaut de Flandre, Vous regardez les gens avec des yeux changés, Et leurs champs et leurs clos vous sont comme étrangers, Et d'autres mots sur vos lèvres se font entendre. Et l'hiver, quand le soir convie autour des feux Filles et gars, femmes et vieux, Et que la bière Fait tout à coup jaser ceux qui ne parlent guère, Vous déliez les liens des souvenirs captés, Et vos gestes alors passent comme exaltés, Lorsqu'ils montrent comment une seule machine Avec ses larges dents, avec sa ferme échine, Et ses arrêts et ses déclics et ses ressorts, Pareille à quelque énorme et frêle insecte d'or, Fauche des champs entiers, en Nièvre, en Beauce, en Somme Et fait, en un seul jour, le travail de vingt hommes. Les vieux ne vous croient pas, Mais les beaux gars vermeils, dont les mains et les bras S'apprêtent Dieu sait pour quelle ardente et précise conquête, Tendent vers vous leur coeur et leur esprit dispos; Ils vous suivent longtemps, bien qu'ils ne soufflent mot, Et quelques-uns d'entre eux rêvent déjà peut-être À tout ce qu'ils feront, Quand eux seront Les maîtres. L'Usine. L'usine vibre au loin, sous ses toits longs et lourds, Parmi les terrains roux et les noires venelles; Et l'orage captif, qui roule et gronde en elle, Fait trembler les carreaux aux fenêtres du bourg. Comme une bête étend sa ferme et souple échine, Elle allonge sa force au centre des travaux; Et l'on dirait qu'au fond d'elle règne un cerveau Qui commande le jeu précis de ses machines. On l'écoute, sachant qu'elle est quelqu'un qui veut Et qui transforme et qui s'acharne au coeur de l'ombre, Avec ses leviers clairs et ses cylindres sombres Et le brasier rouge et soudain de ses grands feux. Elle est l'intruse encor, mais sera la maîtresse, Le jour où la cité tuera l'esprit des champs Fait de rêvées anciens et d'usages touchants Et de lenteur prudente et de sournoise adresse. Aussi les lents vieillards qui voient, avec leurs yeux, Se déchirer le voile épais des destinées, Condamnent-ils cet élan fou de cheminées Qui défient leur clocher et qui barrent leurs cieux. Le Meunier. Le vieux meunier du moulin noir, On l'enterra, l'hiver, un soir De froid rugueux, de bise aiguë En un terrain de cendre et de ciguës. Le jour dardait sa clarté fausse Sur la bêche du fossoyeur; Un chien errait près de la fosse, L'aboi tendu vers la lueur. La bêche, à chacune des pelletées, Telle un miroir se déplaçait, Luisait, mordait et s'enfonçait, Sous les terres violentées. Le soleil chut sous les ombres suspectes. Sur fond de ciel, le fossoyeur, Comme un énorme insecte, Semblait lutter avec la peur; La bêche entre ses mains tremblait, Le sol se crevassait Et quoi qu'il fît, rien ne comblait Le trou qui, devant lui, Comme la nuit, s'élargissait. Au village là-bas, Personne au mort n'avait prêté deux draps. Au village là-bas, Nul n'avait dit une prière. Au village là-bas, Personne au mort n'avait sonné le glas. Au village là-bas, Aucun n'avait voulu clouer la bière. Et les maisons et les chaumières Qui regardaient le cimetière, Pour ne point voir, étaient là toutes, Volets fermés, le long des routes. Le fossoyeur se sentit seul Devant ce défunt sans linceul Dont tous avaient gardé la haine Et la crainte, dans les veines. Sur sa butte morne de soir, Le vieux meunier du moulin noir, Jadis, avait vécu d'accord Avec l'espace et l'étendue Et le vol fou des tempêtes pendues Aux crins battants des vents du Nord; Son coeur avait longuement écouté Ce que les bouches d'ombre et d'or Des étoiles dévoilent Aux attentifs d'éternité; Le désert gris des bruyères austères L'avait cerné de ce mystère Où les choses pour les âmes s'éveillent Et leur parlent et les conseillent; Les grands courants qui traversent tout ce qui vit Étaient, avec leur force, entrés dans son esprit, Si bien que par son âme isolée et profonde Ce simple avait senti passer et fermenter le monde. Les plus anciens ne savaient pas Depuis quels jours, loin du village, Il perdurait, là-bas, Guettant l'envol et les voyages Et les signes des feux dans les nuages. Il effrayait par le silence Dont il avait, sans bruit, Tissé son existence; Il effrayait encor Par les yeux d'or De son moulin tout à coup clairs, la nuit. Et personne n'aurait connu Son agonie et puis sa mort, N'étaient que les quatre ailes Qu'il agitait vers l'inconnu, Comme des suppliques éternelles, Ne s'étaient, un matin, Définitivement fixées, Noires et immobilisées, Telle une croix sur un destin. Le fossoyeur voyait l'ombre et ses houles Grandir comme des foules Et le village et ses closes fenêtres Se fondre au loin et disparaître. L'universelle inquiétude Peuplait de cris la solitude; En voiles noirs et bruns, Le vent passait comme quelqu'un; Tout le vague des horizons hostiles Se précisait en frôlements fébriles Jusqu'au moment où, les yeux fous, Jetant sa bêche n'importe où, Avec les bras multiples de la nuit En menaces, derrière lui, Gomme un larron, il s'encourut. Alors, Le silence se fit, total, par l'étendue, Le trou parut géant dans la terre fendue Et rien ne bougea plus; Et seules les plaines inassouvies Absorbèrent, en leur immensité D'ombre et de Nord, Ce mort Dont leur mystère avait illimité Et exalté jusques dans l'infini, la vie. Les Armes. Tandis qu'au loin, là-bas, autour des blancs moulins. Jeunes et vieux, garçons et filles, Soit par groupe, soit par familles, Sarclent un champ de lin, Et que les blés montent et montent, D'une poussée égale et prompte, Les villages soudain prennent un air guerrier: On fourbit avec hâte; on lustre avec angoisse; La lime aux mille dents s'acharne sur l'acier, Et le coq d'or de la paroisse Semble juché, Plus mâle et fier, sur son clocher. Au long des murs, dans les enclos, Serpes, bêches, piques et faux Luisent comme des armes. Et les forges vacarment; Un étalon qu'on ferre ébranle le travail, Et longuement se respire, dans les allées, La rêche odeur de la corne brûlée. A L'Aube. Sur les fumiers, tassés par blocs, Au petit jour, chante le coq. Et tous les coqs du voisinage De cris touffus et angoissés Lui répondent, le cou dressé, Comme un bâton dans leur plumage. Morte de sommeil lourd, Une servante en jupons rouges, Cheveux défaits et seins qui bougent, S'étire en traversant la cour. Et c'est l'éveil des métairies: Les chiens aboient, les porcs grognent; Les pieds massifs des chevaux cognent Le mur sonnant des écuries; Un verrou crie à l'huis des granges; Les seaux qu'on range S'entrechoquent sur les carreaux; L'étable s'ouvre et les buées Montent des litières remuées À coups de fourche et de râteaux. Déjà les cuisines sont pleines De gens de peine Qui gloutonnent autour des plats, Puis qui partent, armés de bêches, Fouiller la terre, âpre et sèche, Là-bas. Et des poules entrent et sortent Et caquettent au seuil des portes; Le métayer, la pipe aux dents, Impose à ses trois fils leur tâche: L'un accepte; l'autre se fâche; Mais tous la remplissent, en attendant Que l'aïeul meure et qu'eux soient maîtres. Et la ferme se vide et le soleil pénètre, Comme de l'or, par les fenêtres; Et les mouches, sur les tables poissées, Mènent des rondes insensées Et par couples s'essorent; Tandis qu'en lumineux et roucoulant arroi Se pavanent les blancs pigeons sonores, Au bord des toits. La Fenaison. Faux et râteaux! Bidons au poing, paniers au dos, Un linge humide enveloppant la gourde, S'en vont, vers l'horizon, Les gens qui font leur fenaison, Malgré l'heure plombante et lourde. Nul ne chante: l'air est brûlant. Les carrefours pierreux et blancs Tracent leur croix par l'étendue. Aucune ombre n'est suspendue, Nuage en marche, sur l'Escaut. Et les voiles d'un grand bateau, Par au-dessus des digues, qui le masquent, Apparaissent, vides et flasques. Et dans le pré, sur double rang, les gars, Le corps virant de droite à gauche, Fauchent; Fourches hautes, les femmes Remuent, ainsi que des drapeaux en flamme. Les foins épars. C'est la fête de la sueur À la lueur Des serpes et des piques; L'odeur humaine envahit l'air; Les bras sont forts, les aciers clairs Et les gestes épiques. De grands torses poilus et roux Se redressent dans la poussière: L'Escaut ondule en vagues de lumière, Les blés roulent, de l'un à l'autre bout, L'or des reflets et l'or des moires. À cruche pleine, on verse à boire. Les servantes vers le fleuve s'en vont Remplir, de temps en temps, les brocs et les bidons Et reviennent, rapides, Moites des flancs, moites des seins, Et maculant le drap de leurs corsages pleins Du bout de leurs tétons humides. Sonnent les cloches: c'est midi. Les corps s'allongent pour la sieste; Mais aussitôt que les heures prestes Réveillent, tout à coup, le travail engourdi, L'ahan reprend. Et c'est jusques au soir les mêmes gestes, La même ardeur, le même acharnement, debout Dans la torride violence, Du silence qui bout. Crue et rêche, l'herbe est rasée. On suit, à fleur de sol, les empreintes laissées Du vol circulaire des faux. Les foins, de jour en jour, tassent leurs monts plus haut. Et pour les emporter voici les attelages Si lourds et si compacts et si monumentaux, Qu'à leur rentrée on croira voir, le soir, par les hameaux, Des granges pleines qui voyagent. Et lorsque le dernier charroi Entre les toits balancera le poids De sa charge dernière, La fille la plus forte et le plus fier des gars Se camperont en haut du tas, Les corps noyés dans l'or et la poussière, La crasse et la sueur plaquant leur peau, Et brandissant, ainsi que des hérauts, Au-dessus de leurs fronts durs et têtus, la faux Toute stridente de lumière. La Mort Du Fermier. Il était mort, soudain, sur son champ, à midi. Par le chemin passant derrière le village, À bras d'homme on le porta chez lui. Son sarrau bleu lui voilait le visage. Le chien, à coups d'aboi, l'accueillit dans la cour, Et sa fille, poussant un grand cri sourd, Laissa tomber par terre, D'entre ses mains, Le pain. La nouvelle courut des clos jusqu'aux chaumières. Des gens passaient hâtant le pas; D'autres, au seuil des portes, Se rassemblaient et parlaient bas; D'autres faisaient escorte Aux fils du mort qui se hâtaient là-bas; Une servante vieille et tannée Partit chercher la fille aînée Qui habitait au loin. Sur son vieux lit refait avec grand soin On étendit le corps, les mains en pointe. Deux chandelles brûlaient. Un peu de sang perlait Aux lèvres jointes. Bientôt filles et fils furent là, Debout, Dans sa chambre, devant leur père. Le silence s'y installa Autoritaire; Mais les mouches volaient De-ci, de-là, en longs remous; Et le branlant volet Laissait filtrer une longue lumière Par un long trou. Et les femmes soudain sanglotèrent: « La terre, Large et belle, la terre Qui leur était le bien commun Depuis toujours, sous les parents défunts, Qui donc l'émietterait comme un épi d'avoine! Il faut soigner et conserver le patrimoine Selon la volonté du mort qui gisait là. » L'aîné des fils, tout à coup, s'en alla. On l'entendit, dans la cuisine, ouvrir l'armoire, Saisir un broc et se verser trois fois à boire. Et quand on l'eut rejoint, brusquement il parla: « La terre, Il faut la vendre; Et puisqu'il est celui Qui seul la peut reprendre, Grâce à son or, La terre, Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, Sera dûment sa terre à lui. C'était d'ailleurs la volonté du père. » L'autre fils dit: « Il faut que le bien reste entier, Commun à tous, avec ses vingt-quatre bonniers Allant du chemin creux jusqu'à la ferme haute. Le vendre ou le couper serait là lourde faute. » L'aîné haussa les épaules et ne répondit pas. L'une des soeurs violemment saisit son bras, Et lui tendant le poing, comme un morceau de haine, Jura: « Si notre terre était vendue un jour, Il ne s'y ferait plus ni moisson, ni labour, Et la mort seule aurait pour soi tout le domaine. » L'aîné, qui la savait sorcière, eut un sursaut; Mais sa colère et sa rancune étant trop fortes, Il fit un geste bref et lui montra la porte. Alors ce fut à qui lui crierait le plus haut: Qu'il était fourbe et ladre et doublement infâme. On lui reprochait tout: sa ruse et son argent; On lui jetait au front ce que disaient les gens De sa fille deux fois mère et de sa femme Dont le village entier avait connu le lit. Lui seul, depuis vingt ans, les avait tous salis. Les yeux luisaient, les poings serraient leur rage, Des coups brusques sonnaient sur la table de bois Et la maison tremblait du seuil jusques au toit, Tant s'amassait de hargne en ce funèbre orage. Oh! ce combat sinistre et rauque, à volets clos, Dans le silence entier des campagnes massives; Ceux qui passaient se regardaient au bord du clos En surprenant soudain les haines convulsives Qui se mordaient et se déchiraient là. Le charpentier survint pour prendre la mesure Du mort chargeant le lit de sa vaste ossature. Aux coups de son talon la porte s'ébranla. Un brusque arrêt barra le cours de la querelle. Les soeurs, prises de peur, se parlaient bas entre elles. Le charpentier cria son nom et l'on ouvrit. Son mètre en main, il s'approcha du lit: Les chandelles s'étaient peu à peu consumées; La lame de lumière entrant par le volet fermé Barrait le front du mort, étrangement; Et les taons et les mouches S'arrêtaient par moments Pour boire aux deux caillots de sang Qui rougissaient sa bouche. L'Etalon. L'ombre d'un grand nuage blanc Circule au loin, de plaine en plaine; Un vent du sud, torpide et lent, Remue à peine Les barbes des épis et les feuilles des frênes; Lorsque, soudain, rompant d'un bond Sa chaîne, S'enfuit, de la ferme prochaine, Un étalon. Ses sabots noirs cassent les pierres Et les cailloux des chemins clairs; On voit luire les quatre fers De son galop dans la lumière. Son corps torride de soleil Tangue et tangue parmi la masse Des avoines et des méteils; Son souffle ardent brûle l'espace. Les cavales le voient venir À travers champs, taillis, venelles, Et l'écoutent de loin hennir, Crier et haleter vers elles. Le rut en feu court sur leur peau. Leur cou se tend le long des haies; Tandis que lui, le corps en plaies, Franchit fossés, barrière, enclos, Et longuement promène au centre Du troupeau moite et pantelant, Tel un roi rouge et violent, L'orage énorme de son ventre. Les Trains. Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre, À travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés, Sous les pâles matins ou les couchants pourprés, Les trains quotidiens font le tour de la Flandre. Ils vont, fumée au vent, sur leurs deux rails déserts, Et chaque gare au loin leur semble être un refuge; Ils ont visité Lierre, Anvers, Termonde et Bruges, Les fleurs de la Campine et les flots de la mer. Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte: Les boeufs fuyaient là-bas; les pigeons familiers Désertaient les recoins de leurs blancs colombiers; La mort semblait peser où pesait leur empreinte. Mais aujourd'hui leur va-et-vient, au long des champs, Fait à peine trembler le seuil d'une demeure, Et leur passage annonce aux travailleurs quelle heure Le jour qui marche et fuit jette au soir approchant. Les rails d'acier luisant sont encadrés de haies; Les chiens et les troupeaux ne les redoutent plus; Et dans les fentes d'or des plus mornes talus Se pavoisent des fleurs et se bombent des baies. Marbres, grès et granits; fontes, fers et charbons; Tous les trésors secrets que les terres lointaines Cachent aux flancs obscurs des monts, sous les fontaines, Apparaissent en Flandre au dos des lourds wagons. Et le probe soleil de la Lys familière Regarde étrangement s'entasser, comme un dol, Cette moisson mûrie aux entrailles d'un sol Où jamais ses rayons n'ont glissé leur lumière. Les gens la voient passer aux limites des bourgs, Sans trop lever leurs yeux de la glèbe féconde; Mais quelques-uns, les plus jeunes, rêvent du monde Où les rails infinis dessinent leurs contours. Le Vieux Banc. Voici le banc de bois, près des roses trémières, Où le soleil, par les après-midi légers, Est bon à boire et à manger Comme du pain et du vin de lumière. Il est luisant et vieux; il semble las; Il domine la route et les plaines, là-bas, Où respirent dans l'or les blés hauts et fragiles. La Lys, avec ses joncs que foule un vent agile, Avec ses bateliers et ses chalands, S'en va, mirant au loin les hameaux blancs. La faux des moissonneurs brille dans la campagne; Un bruit de moulin d'eau sourdement accompagne Des pas que l'on entend sonner sur un chemin; Oh! le vieux banc, près des roses et des ormins, En a-t-il écouté de lentes causeries, Quand se parlaient, entre eux, le soir, les vieux fermiers! Ils se disaient les nids qu'abritaient leurs pommiers, Le foin mouillé qui s'échauffait dans les prairies, Et la taupe que trois taupiers n'ont pu saisir, Si folle était sa route avec tous ses méandres. Ils discutaient quel grain il leur fallait choisir Pour qu'un seigle meilleur ornât le sol de Flandre; À quel quartier de lune il importait semer, Ou bien greffer la plante, ou bien planter le chêne; Ils auguraient, souvent, de la saison prochaine Et du temps du mois d'août d'après les jours de mai. Ainsi devisaient-ils près des roses trémières, À sourde voix et s 'appuyant sur le banc vieux, Tandis que lentement les obliques lumières Allongeaient vers la nuit leur ombre au-devant d'eux. Les Soirs D'Eté. Lorsque rentrent des alentours, Tels soirs d'été, les attelages, Les vieilles gens des vieux villages Se rassemblent aux carrefours. Les plus anciens semblent descendre Du calvaire de leurs cent ans: Leurs petits yeux sont clignotants Dans leur face, couleur de cendre. Ils sont à bout de tant marcher; Ils radotent, sourient et pleurent, Puis se taisent, écoutant l'heure Casser le temps, à leur clocher. Les aïeules se sont assises Sur les roses d'un coussinet: Les deux brides de leur bonnet Tombent d'aplomb sur leurs mains grises. Les veilleuses du souvenir Brûlent au fond de leurs mémoires, Leur menton mâche des histoires Longues à ne jamais finir. La plus jeune passe à la ronde Quelques lambeaux d'un almanach; Entre deux prises de tabac On discute la fin du monde. On reparle de morts fauchés Depuis quels temps! -Dieu s'en souvienne: « C'était quand l'école gardienne S'ouvrait encor, au vieux marché. » On dit ses deuils et ses misères; On se chamaille et c'est à qui Traîne le plus dolent ennui Vers les plus noirs anniversaires. Tous sont jaloux de leurs douleurs: Défunt leur fils, morte leur fille; Les boeufs, qui sont de la famille, Captés, un soir, par des voleurs. Et tous les maux que l'on endure Sans qu'on aille crier merci! Sève épuisée et sang moisi Sous la chair flasque et la peau dure. Ainsi causent les vieilles gens, Les soirs d'été, dans les villages; Sur le chemin, les attelages Fleurent, au loin, comme un encens. Et jour à jour les temps s'écartent; Du lundi soir au samedi, On ressasse ce qu'on s'est dit; Mais, le dimanche, on joue aux cartes. Les Mouches. Le caillou luit et brûle et la mare bouillonne. Au détour d'un sentier zigzagant et vermeil, Sur des bigarreaux d'or broyés dans le soleil Bataille et tourbillonne Un flot sonore et fou de mouches tatillonnes. On n'entend que le bruit uniformément sourd De leur vol ronronnant sous le silence lourd. Ailes, vous scintillez dans la clarté plénière, Si fort que tout l'essaim de soie et de velours Semble griller dans la lumière. La Fleur De Lin. Avec ses doux yeux bleus Pâlis Aux vastes feux des cieux, La fleur de lin regarde, en leurs méandres, Couler l'Escaut ou s'attarder la Lys. La fleur de lin est fleur de Flandre. On l'aime au pays clair Où les moulins tournent dans l'air Ainsi que des étoiles; Où les bateaux larges et bas Passent, avec leurs mâts, Ailés de voiles. Au temps des froments lourds et des seigles fluets, Elle voisine avec la mauve et le bluet, Dans les plaines immensément dorées; Elle sourit, au long des clos et des orées Et des jardins et des moissons: Elle est la fleur des tranquilles maisons Qui jalonnent les routes infinies; On la peint quelquefois sur les planches vernies Des chapelles, au coin des bois; Si ses lèvres de fleur avaient la voix, Elles diraient aux vents qui traversent les landes Un peu de la douceur et de la paix flamandes. Probes ménagères à bonnet blanc, Femmes vieilles dont le menton tremblant Raconte un tas d'histoires Du Purgatoire, Vieux métayers dont les regards sont pleins Et de rêves éteints et de douleurs passées, Vous aimez tous la fleur de lin. Et vous partez la voir pousser, vivante et franche, Chaque dimanche, L'été, quand vous allez aux champs Et que vous discutez, calmes et sages, Sur le temps sec que vous présage Le fulgurant visage Du grand soleil couchant. L'heure arrive des faux, l'heure arrive des proies; Juillet torride, en ses brassins de flammes, noie Le sol, le bois, le ciel et les guérets d'été. Mais la naïve fleur est morte et s'est fondue, Avant ce temps de brutale avidité, Minuscule veilleuse, au coeur de l'étendue. La Saison Dorée. Lacs d'or dont les blés mûrs sont les roseaux penchants, Les champs, De l'un à l'autre bout des plaines, Gonflent leurs flots inapaisés sous les haleines Du vent qui naît à l'aube et s'endort au couchant. C'est l'heure où la verdure, à l'ombre, est déjà noire; Mais les moissons, avec leurs feux, avec leurs moires Roulent si bellement sous l'antique soleil, Qu'une neuve saison, celle des mois vermeils S'inaugure Quand s'éteignent déjà les bois et les ramures. Et jusqu'au jour où surgissent, à la lueur Des faux, col et bras nus, torse en sueur, Des moissonneurs, Dans une étreinte immense, égale et sans secousse, L'été torride et blanc brûle la Flandre rousse. Moisson. Si vif luit le caillou qu'on dirait des sardoines; L'été touffu s'enchevêtre dans les fourrés; La fleur écoute, au bord des longs chemins dorés, La fragile chanson du vent dans les avoines. On coupe, à tour de bras, Les seigles déjà mûrs et les orges là-bas; Des troupes de pigeons volent de chaume en chaume; La spergule parfume et les trèfles embaument. Voici L'hirondelle qui passe et jette un cri Et fuit. Sous le linge mouillé, à l'ombre des javelles, Dorment les cruchons bleus dont les flancs en sueur Sollicitent le gosier sec des moissonneurs. La lampsane s'érige en bouquets d'étincelles, Près d'un sentier désert où les guêpes rayées Pillent un amas cru de groseilles broyées. Oh! ces gestes égaux dans l'or des épis mûrs! Des pans de blés compacts tombent dans la lumière Et la serpe décrit sa courbe régulière Et mire à chaque coup un brusque éclat d'azur. Rien ne trouble la loi des tâches violentes; Aucun effort sous le soleil ne s'engourdit; Une sieste rapide, à l'heure de midi, Ranime, au bout du bras, la main qui devient lente. Et les hameaux bondés et odorants de foin, Aux prochains carrefours montent sous les verdures Et le puissant et large Escaut sinue au loin Comme une coulée énorme de mercure. L'Orage. Sur un grand ciel couleur d'ardoise et lourd Courent, légers comme l'étoupe, La petite troupe Des nuages d'orage. Le tonnerre bruit, lointain et lent; D'un énorme faux jour le village s'éclaire Et le grand mur du presbytère Luit, tout à coup, sinistre et blanc. Un vent brusque retrousse La robe en or des branches et des pousses, D'arbre en arbre, le long du bois; Tous les oiseaux taisent leur voix. En obliques volées Passent les pigeons clairs; Et leurs coups d'ailes affolés Font seuls, au milieu du silence, Un bruit claquant dans l'air. L'attente, et puis, au loin, l'éclair. Et puis l'averse aiguë en fers de lance; Elle crépite aux flancs des toits, Bondit et rebondit sur les tuiles faîtières, Cogne les murs des pignons droits Et déborde dans les gouttières. Hâte, angoisse et désarroi: Portes et fenêtres se ferment Et l'on se signe, à larges croix, Devant la foudre, au fond des fermes. Le métayer, la peur au coeur, Regarde au loin, sur les éteules, Les eaux trouer les meules Et mordre, et battre, et ravager Les plus rouges pommiers de ses vergers, La fermière, qui vient et vaque, Et qui supplie, en silence, le sort, Allume, ainsi que pour un mort, La chandelle bénite à Pâques; Et l'enfant crie et l'enfant braille Et demeure le nez en l'air, À voir soudain, sur la muraille, Le feu passant qui fut l'éclair. D'abord C'était du Nord Que s'en venaient et giclaient les ondées; Mais voici qu'une nue immense et lézardée D'un frisson d'or, Monte du sud et surplombe l'espace. Le ciel entier n'est que menace. Les nuages cuivrés qui se pourchassent S'entrechoquent et s'allument férocement. Tout le village est tremblement, Terreur brandie et panique soudaine. Oh! ces hameaux perdus, là-bas, au fond des plaines! Leur sol crevé n'est plus qu'un écheveau d'ornières Courant, noué ou dénoué, vers les rivières; Terres et cieux sont confondus à l'horizon; L'eau flagelle les murs et racle les maisons; Tout tremble et pleure et geint et craque et se disloque; Le jour a disparu sous des voiles de nuit; La foudre au sud, au nord, déchire l'infini Comme une loque. Et dans les clos, la peur augmente encor; Du milieu de la cour, les fumiers d'or Débordent. Un étalon s'est détaché, rompant sa corde; L'oeil phosphoreux Des chats peureux Brille sur les armoires; Le porc se pelotonne au creux de sa mangeoire; Là-bas, au coin du bois, L'arbre le plus tenace et le plus droit Tombe, soudain, la mort aux reins; Et l'on entend de tels bruits souterrains Qu'on dirait que la terre Est pleine aussi de feux et de tonnerres. Et toujours, et toujours l'orage Battant les seuils, trouant les toits, fait rage; Et la plaine et le bourg et les prés et les clos Disparaîtraient, peut-être, en un tournoiement d'eau, N'était que tout à coup, un vent rude et sauvage Ne repoussât vers l'Est la charge des nuages Et dans un coin du ciel n'instaurât le soleil. Alors les champs noyés redeviennent vermeils: Les métayers calmés, que l'espoir réconforte, S'en reviennent, la pipe aux dents, au pas des portes, Causer de ce qui fut leur affre et leur terreur; Les chats, les chiens, les porcs abandonnent leur peur; Un oiseau chante au bord du faîte et la fermière Éteint, d'un souffle bref, la pieuse lumière. Les Beaux Nuages. Avec ton ciel de nacre et d'ambre Tu rehausses les champs, les prés et les villages, Ô mois des beaux nuages, Septembre! La croupe des chevaux et le soc des charrues, Et le gars lent qui les conduit, par les labours, Sous la haute splendeur de la lumière accrue, Groupent l'accord plus clair de leurs mouvements lourds. L'air vibre; et l'on entend la cadence des ailes Passer, en vols nombreux, sur les blanches maisons; Et près du bois, là-bas, les cueilleuses d'airelles Vers leur rouge récolte inclinent leur chanson. Entre l'azur et la terre la paix est faite: Un bonheur se précise, égal et continu; L'été s'attarde encore en de calmes retraites Et les petits enfants courent encor pieds nus. Et septembre, là-haut, Avec son ciel de nacre et d'or voyage, Et suspend sur les prés, les champs et les hameaux, Les blocs étincelants de ses plus beaux nuages. Les Vieux Villages. En sarrau bleu, en jupon noir, Couple rêche, le vieux, la vieille, Les Dimanches, avant le soir, Vont voir leurs fils qui les surveillent. Ils ont, à deux, cent cinquante ans; Ratatinée, elle l'est toute; Mais lui martèle encor la route D'un pas sonnant, comme un battant. Ils font leur lente promenade En bons époux, en bons chrétiens; Leur vache et leur âne malades Animent seuls leur entretien. Voici la ferme âpre et farouche De leur cadet qui vit loin d'eux; Le vieux, pour avoir l'air moins vieux, Se plante une fleur dans la bouche. L'aîné, qui est garde du bois, Du coin d'un carrefour les guette; Leur fille et ses enfants sournois Les fatiguent de leurs requêtes. Celui qu'ils préfèrent, le fils Qui fut leur crainte et leur martyre, Les insulte, s'il ne soutire, De leur visite, un clair profit. Les vieux, en maugréant, reviennent Par la prairie et ses sentiers; Chacun ressasse une antienne Sur les horreurs de leur métier. Machinale, la maigre vieille Tapote avec un bout de jonc Les plis usés de son jupon, Quand, tout à coup, en eux s'éveillent Les angoisses d'avoir laissé Sans nul gardien, pendant une heure, Les sous, pièce à pièce amassés Depuis trente ans, dans leur demeure. Ils se hâtent, gagnent leur seuil, Fouillent le fond de leur paillasse, Comptent l'avoir à voix très basse, Serrés de peur, tremblants d'orgueil. Les doigts aigus, les mains hagardes, Les yeux illuminés par l'or, Et fixement ne se regardent Qu'après l'avoir compté encor. Le temps est loin, qu'aux jours propices Ils s'unirent sans rien de rien, Mais ils ont fait de rien leur bien Et de leur bien leur avarice. Ils ont peiné bon an, mal an, Tordant un gain rudimentaire De leurs luttes, à coups d'ahan, Contre les forces de la terre. Leurs dix enfants furent leur faix. Il en est mort: Dieu les accueille; Quand la forêt perd de ses feuilles Le sol s'engraisse et c'est bien fait. Jadis leur hutte en bois de hêtre Était grande comme la main, Mais aujourd'hui c'est trois fenêtres Qu'ils alignent sur le chemin. Et les voici, usés et blêmes Au bout des ans et de leur sort, Peureux des gens, peureux d'eux-mêmes, Et supputant entre eux leur mort. Chacun vivant de sa panique, Chacun voulant pour soi tout seul -Fût-ce un seul jour -la somme unique, Avant la nuit et le linceul. Mais leurs enfants sont là qui veillent, Les yeux aigus à l'horizon; Et quand parfois dans la maison Un feu de chandelle s'éveille, Ils arrivent prestes, pour voir S'il ne faut point chercher le prêtre Et brusquement, avant le soir, Fermer les yeux des trois fenêtres. Déclin. Matins frileux! Le temps se vêt de brume; Le vent retrousse, au cou des pigeons bleus, Les plumes. La poule appelle Le pépiant fretin de ses poussins Sous l'aile. Panache au clair et glaive nu, Les lansquenets des girouettes Pirouettent. L'air est rugueux et cru; Un chat près du foyer se pelotonne; Et tout à coup au coin du bois résonne, Monotone et discord, L'appel tintamarrant des cors D'automne. Les Petits Métayers. Son chat, son chien, son porc, sa vache et quelques poules; Dites, le maigre bien du métayer flamand! Si, le dimanche, au soir tombant, sa tête est saoule, Les autres jours, toujours, il peine obstinément. D'un coeur dont rien ne lasse et l'espoir et l'attente Il casse ou moud le temps qui ne l'enrichit pas. L'été, dans la campagne, avec sa bêche ardente; Dans la grange, l'hiver, avec sa meule à bras. Et tout au long des mois, courbée aux mêmes tâches, Sa femme a soin et de l'étable et des fumiers; Chaque dimanche au soir elle amène leur vache Brouter, pour la distraire, autour des vieux pommiers. Horloge à poids de plomb, de ton tic-lac dans l'ombre Tu dérobes aux deux vieillards l'instant qui fuit; El dans leur vie étroite et dans leur maison sombre C'est toi, avec ton pouls, qui fais le plus de bruit. Le travail monotone use leur existence Comme leur pas, toujours le même, use leur seuil; Ils s'en iront, un jour, sans nulle résistance, De leur besogne au lit et du lit au cercueil. Les Meules. À cinq, à dix, à vingt sur les éteules, Comme autant de hameaux Nouveaux Autour des bourgs et des villages, S'éparpillent les meules. La route, Où trimballent les attelages, Où les rouliers, la pipe aux dents, Passent en s'attardant Est loin -on la redoute. Même l'énorme branle-bas Et le travail ardent des métairies Tournent les fours et les buanderies Vers le chemin d'où les meules ne se voient pas. Mais les meules Ont pour elles les plaines Où l'on peut voir, Le soir, Myriadaire et morcelé Le bloc total du cristal étoilé; Elles ont pour elles leur ombre solennelle Se déployant si largement Sur le damier vide et morne des champs, Qu'elles semblent jeter au devant d'elles Toute la nuit qu'au jour tombant Accumule Le crépuscule. Ainsi, pendant les froids et les brumes d'hiver, Trônent-elles grandes et seules, Les meules; Et jusqu'aux jours du printemps vert, Au fond des guérets nus et des plaines hagardes, Le ciel et l'étendue en ont la garde. Mariages. L'accord était conclu depuis Noël passé; Mais il fallait d'abord que mourût le grand-père, Pour que ses six bonniers de belle et forte terre Fussent le bien du fiancé. L'aïeul est mort, et la noce aujourd'hui déploie Sur l'ample mariée et la moire et la soie; Et le solide anneau, dont l'or scintille et bouge, Orne l'index de sa main rouge. L'homme apparaît massif en son habit de drap, Le dos épais, le col lustré, le menton ras, Et d'un geste superbe épongeant sur son seuil L'âcre sueur de son orgueil. Les coups de feu qu'on a tirés, drus et sonores, Dès le matin, en son honneur, aux carrefours, Et les bonds triomphaux des cloches dans la tour Rendent son coeur plus fier encore. Sa ferme est là qui monte et s'étend devant lui: Et son bétail est gras et l'étable rayonne; Et les croupes s'y étalent comme des fruits Dans l'or et les pailles d'automne. Son seigle et son froment chargent par tas vermeils Ses vieux greniers poudreux dont les poutres sont lasses; Il voit les coqs aller, venir dans le soleil, Comme des feux qui se déplacent. Oh! ses prés, ses vergers, ses granges et sa cour. Et sa femme là-bas qui, elle aussi, regarde Ce bien qui fut l'âpre raison de leur amour Et qui sera sa sauvegarde. Et tandis que tous deux comptent sur leur destin, La servante apparaît qui hèle les convives Vers la table luisante et le fumant festin Et la soupière aux couleurs vives. Avec gène d'abord on entame les plats; Mais, dès que l'entrain monte et que la faim s'aiguise, Les plus francs des mangeurs, autour des poulets gras, Bâfrent en manches de chemise. Les tourtes et les flancs apparaissent dans l'or Des papiers découpés et des assiettes peintes; Et pour sabler le vin plus goulûment encor On boit au broc et à la pinte. Et le curé se lève et parle avec lenteur Du ménage futur et des enfants à naître Et de l'espoir qui tout à coup lui monte au coeur Qu'un des garçons se fera prêtre. Et le soir de septembre envahit l'horizon Et baigne et ralentit et disperse la fête; Et des pas inégaux battent la nuit muette Et s'éloignent aux horizons. Avec sa lourde jupe à moitié dégrafée La fermière a gagné la grand'chambre là-haut, Et range en un tiroir son corsage à rinceaux Et ses manches ébouriffées. Quant au fermier, il est allé lâcher les chiens, Prendre un coup d'air et verrouiller dûment les portes; Si quelque franc valet presse une gouge accorte, Il passe et rentre et ne voit rien. C'est que sa femme à lui l'attend dans leur lit sombre; Mais avant d'y rentrer, il lui montre du doigt La cachette creusée en un coffre de bois, Où l'or se tasse et luit dans l'ombre. Une Heure De Septembre. Comme enfermés et secoués En un sac invisible, Une ronde de moucherons Tourne dans le soleil. L'après-midi finit: l'air est vermeil. Ainsi que de longues glissoires d'or, Des bandes de clarté obliques Passent entre les troncs Et s'étendent sur les gazons. Dans un pli de terrain, Un fin brouillard Se lève; Et l'envol d'un oiseau Courbant la branche d'un bouleau, Deux feuilles mortes Tombent dans l'eau. Le Taillis. Une vie âpre et sourdement myriadaire S'y concentre en assauts et s'y disperse en bonds; Mille insectes furtifs, grouillants et solitaires, Sous la mousse dorée v taraudent les troncs. Carabes bleus, charançons roux, mouches velues, Et les prestes fourmis et les lents limaçons, Ailes, pattes, corselets, antennes affluent Au labyrinthe obscur de l'herbe et des buissons. Bien que tous les dix ans, sous de larges blessures, Le taillis amputé semble en janvier mourir, Sa sève se ranime au suc des moisissures Et ses moignons saignants s'entêtent à guérir. Et son fouillis renaît et se reprend à vivre, Avec ses bourgeons fins et ses feuillages lourds, Et ses bourdons d'émail et ses guêpes de cuivre Et l'orgue inapaisé de leurs ronflements sourds. Et le silence moite et l'ombre spongieuse Ne s'y replongent plus qu'après les jours d'été, Quand fleurissent la triste et pourpre scabieuse Et la rouge bétoine et l'orpin argenté, Et qu'en sa toile intacte et de lune baignée, Parmi les feuilles d'or et les rameaux d'argent, Au coin du bois, près de l'étang, Attend La grise et molle et bulbeuse araignée. Les Porcs. Avec leurs groins Fouillant les cieux, fouillant les coins, Et leurs tetins gluants de boue Et de gadoue, Les porcs, lourds et compacts Comme des sacs, Comme des tonnes, Férocement gloutonnent. L'étable est pareille à l'égout: Toutes les moisissures Y fermentent en des remous De lavasses et de rinçures; L'auge semble taillée en un grand bloc D'ombre et de crasse, Où les petits s'entassent Et s'entrechoquent, Et longuement, avec rage, Fourragent. Au centre de la cour, parmi les fumiers jaunes, Sous la voûte du ciel natal, Trône Le grand verrat monumental. Il s'étale, clair et vermeil, Le ventre à l'aise, Le groin dardé, telle une braise. Dans le soleil, Et près de lui, vague la truie, Qui vient et va et qui s'ennuie Et qui grommelle, Puis, tout à coup, s'enfuit, là-bas, Dans un ballottement pesant et las De ses mamelles. Un midi lourd pèse sur l'or Des jus, des bouses et des pailles; Toutes les pourritures d'automne travaillent Silencieusement à la tranquille mort. Les porcs vaguent bouffis, mais aucun ne regarde Vers le bouquet de feux et de flammes hagardes Qui les embrasera quand il faudra mourir; Ils absorbent, dans le présent, tout l'avenir, Et leurs deux yeux malins, brillants et minuscules, Ne se fixent vers le lointain qu'au crépuscule, Quand de petits nuages roux, tels des gorets, Courent sous un ciel bleu vers les pourpres forêts. Le Vieux Mur. Le vieux mur est usé et ploie ainsi qu'un homme; Jadis il se chargeait d'un poids rouge de pommes: Un espalier géant s'attachant à ses clous. Il défiait le gel, la pluie et les vents fous; L'été, quand le travail des champs bout et halète, Luisaient au plein soleil ses tuiles violettes. Et le grain de sa brique était de sang et d'or. Maintenant, il est las et mordu par la mort; Un tonnerre lointain l'ébranle et l'intimide; Des insectes visqueux peuplent ses joints humides; L'arbre qu'il étayait s'écorce et se détruit, Le vers mange la feuille et la guêpe le fruit. La joubarbe, l'orpin, l'aigremoine et l'ortie Ont pris racine en ses pierres désassorties; D'un trou large et brutal son flanc est traversé; Un de ses contreforts a chu dans le fossé. Il est morne et couvert de lèpres et de taies Et le plâtre s'écaille autour de ses cent plaies. Mais ceux qui l'ont connu, au temps de sa vigueur, L'ayant vu tous les jours, ne voient pas sa ruine; Ils s'assemblent en juin sous sa longue fraîcheur, Au tournant du chemin qu'il borde et qu'il domine: Ils regardent la plaine et se parlent longtemps; Le mur écoute en eux la voix des anciens temps. En août, aux jours joyeux des kermesses paillardes, Filles et gars, longtemps, dans la nuit s'y attardent. Soit aux billes, soit au cerceau, chaque jeudi, Les enfants de l'école y jouent l'après-midi. L'été durant, le mur appelle, accueille, invite: Même en automne, encor, les plus vieux s'y abritent, Le soir, pour voir rentrer, de loin, les fourrageurs Et leurs grands chars bougeants, pleins d'ombre et de lueurs, Qui lentement, là-bas, par les routes circulent Et semblent charrier, Vers les hameaux pacifiés, Les blocs croulants du crépuscule. Amours. Voici le dernier mois vermeil: Lunes rouges, pourpres soleils. Et bellement, le long des haies, Comme des clous, pointent les baies; Et brusquement c'est le coq clair, Qui déchire d'un spasme et d'un éclair Et d'un grand cri de violence Le mol silence Dont les voiles pendent et s'affaissent dans l'air. Et c'est le temps aussi où les servantes, Le soir, en des vergers assombris d'or, Offrent aux valets lourds l'aubaine ardente Et la kermesse de leur corps. L'été ils s'assaillaient parmi les champs superbes, Là-bas, au coin des bois, ici, au pied des gerbes; Mais aujourd'hui l'amour se mélange à la peur; La ferme est là qui inquiète et des lueurs Bougent et regardent, de loin, dans les villages; Aussi, bien qu'on se pille et se saccage, Rien de s'entend du triomphal combat; Les dents mordent les crins, les pieds mordent la terre, Comme un flux de bonheur s'épand en chaque artère. On s'écrase le spasme à coups de baisers gras! Oh! cet étouffement et ces luttes muettes, Et ces amours d'autant plus fous, d'autant plus forts. Que leur ardeur est plus fermée et plus secrète, Au fond des vergers noirs et des herbages d"or. L'air est complice et doux; des brumes flottent: Le vent se bombe et s'apaise comme un désir, Pour se gonfler encor et puis mourir; Unique, un cri s'entend, de pie ou de hulotte. Lunes rouges, pourpres soleils, Oh! ces heures du dernier mois vermeil. Et la fête ne s'alentit et ne s'achève Qu'à l'heure où le matin se lève Et s'essore des langes clairs de l'aube; La plaine alors, étincelante d'or, Brille, de toutes les fleurs de sa robe: Les bois, les toits, les eaux Semblent de la clarté mise en faisceaux. Et lentement, filles et gars reviennent À leurs besognes quotidiennes; Les uns mènent vers les labours Le pas massif des chevaux lourds; Et les autres, la chair encore en fête, Partent traire et soigner leurs bêtes Et grappillent et caressent, longtemps Encor, les pis que leur tendent les flancs Fermes et chauds du bétail blanc. L'Air Se Durcit. L'air se durcit, le gel va ressaisir la nuit. Les roses du pignon tremblent au vent qui passe, Une dernière abeille entre dans les fleurs lasses, Et tout à coup s'angoisse et brusquement s'enfuit. Les mille bruits du soir montent des vieux villages, Plus nets et plus vrillants qu'aux jours secs de l'été; Une tenace, vieille et morne hostilité Semble habiter l'ornière où grince un attelage. Plaintes des puits, douleurs des seuils, cris des verrous, Vous perforez le coeur transi de l'étendue; Tout devient crainte, attente et misère tordue Entre les dents du froid qui mord comme les loups. L'eau se crispe et se serre et bleuit dans les mares; Le dallage se sèche autour du vieil évier; Les chats, pour le foyer, désertent le grenier; Le lait ne caille plus dans le giron des jarres. Et la cloche, qui sonne et sonne l'angélus, Change de voix pour annoncer que les journées Pleines d'abeilles d'or sont à leur tour fanées Et que les clairs boutons des roses safranées Sur leurs tiges d'orgueil ne s'entr'ouvriront plus. L'Air Est Humide. L'air est humide, épais et gras; Taches de deuil, des oiseaux planent Auprès des sacs bondés qui s'alignent là-bas; De terre en terre, ici, plus loin, par tas, À feux larges, brûlent les fanes. Mélancoliques et longues et lentes, Frôlant le sol, barrant les sentes, Tels des gestes qui s'en iraient De hameau en village cl de champ en forêt, Mélancoliques, Traînent les vols des torpides fumées. Comme des linges blancs tissés sous le ciel blême, Elles passent et s'étirent toutes de même. Sur la campagne longue où se penche l'hiver. Parfois, quelque foyer plus vivement éclate, Et sa fumée immense et plate S'élève alors et saute en tourbillons dans l'air. Le feu crépite; un tas d'insectes Semblent lutter, groupés en sectes, Et se manger, au coeur des flammes. Fermiers et gars, filles et femmes Remuent la braise énorme avec des râteaux noirs. Et l'immense brasier qui bouge Illumine dans l'ombre et dans le soir Leurs visages tout à coup rouges. Et voici qu'à nouveau s'étirent les fumées, Infatigablement, au gré du vent, là-bas, Sur les champs au repos et les plaines calmées; Et voici qu'à nouveau leur rampement, au ras Du sol, s'étend, parmi les clos et les venelles, En lignes lentes et longues et parallèles, Et que la nuit survient et que toujours, toujours, Elles passent, sans un arrêt dans leur vol lourd, Sans un remous lointain dans leur mouvant sillage, Toujours vers les marais, les bois et les villages, Et par-dessus les toits, les cours et les fournils, Partent mourir, on ne sait où, dans l'infini. Vielle Ferme A La Toussaint. La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints, Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint, Les feuillages fanés des frênes et des aunes. Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs, Et qui, de père en fils, longuement s'éreintèrent, Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre, À secouer la plaine à grands coups de labeur. Puis elle songe encor qu'elle est finie et seule, Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés, Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés, Même jusqu'au foyer où s'abrite l'aïeule. Elle regarde aux horizons bouder les bourgs; Des nuages compacts plombent le ciel de Flandre; Et tristement, et lourdement se font entendre, Là-bas des bonds de glas sautant de tour en tour. Et quand la chute en or des feuillages effleure, Larmes! ses murs flétris et ses pignons usés, La ferme croit sentir ses lointains trépassés Qui doucement se rapprochent d'elle, à cette heure, Et pleurent. L'Heure Triste. Partout, de loin en loin, de proche en proche, Et pour les morts et les saints, Et pour les hiers et les demains, Partout sonnent, sur les chemins, Et dans l'écho ricochent, Les cloches. L'heure est triste: les champs, les champs s'en vont mourir Brumes, recouvrez-les de vos étoupes lourdes; Cloches, endormez-les de vos grandes voix sourdes, Dans le silence entier de l'an qui va finir. De feuille en feuille, avec ses millions de gouttes, Comme un fourmillement sournois et inlassé, L'eau pénètre les bois et les arbres lassés; La boue épaisse et jaune emplit le creux des routes. Le dos monumental d'un berger en haillons Grandit sur son troupeau broutant au long des haies; Sinistrement luit la hache dans les futaies, Et l'on entend siffler les hans des bûcherons. Voici le vol immense et noir des corbeaux mornes. Brumes, planez; branches, choyez; cloches, sonnez; L'hiver arrive autour des bourgs abandonnés, Traînant de clos en clos, butant de borne en borne. Le vieil hiver pourri, l'hiver des cieux du Nord, Que connaissent les gens et les foyers de Flandre, Quand la neige fine et grise comme la cendre, Pendant des jours, toujours, tombe sur les champs morts. L'Incendiaire. Déjà la grange est tout en feu: Tourbillons noirs, flammes brandies; Le toit se fend par le milieu; Les souris crient dans l'incendie. On se hèle de bouge en bouge; Des malades sortent du lit, Collant leurs fronts creux et pâlis Aux fenêtres tout à coup rouges. Les toits voisins brûlent en rond. Avec des sacs voilant leur tête, À coups de triques et de jurons, On sort des étables les bêtes. On court au loin quérir de l'eau; On se bouscule sur les routes; Et l'eau s'écoule et s'enfuit toute, Quand on revient avec les seaux. Alors, Au vent qui tord, au vent qui mord, Le feu libre et vainqueur se gonfle et ronfle à l'aise: Des tabliers géants de poussière enflammée Sont secoués dans l'air et projettent au loin, Dans chaque angle et chaque coin, Des fleurs de braise. Le foyer se soulage en torrents de fumée. L'aile rapide et le cou droit, De tous côtés les pigeons fuient; Autour des nids de leurs petits Grincent, avec des cris d'effroi, Les pies; Au fond de leurs pacages gras, Les boeufs tassent leur peur et se reculent; Debout, sur les meules, là-bas, Des hommes rouges gesticulent; Et les lueurs, et les éclats et les reflets, Qui dans le soir tombant sur les plaines voyagent, Illuminent le sombre et violent visage De la tragique et lointaine forêt. De la ferme tuée et de la grange morte, Avec ses blés, ses avoines, ses seigles roux, Avec ses foins serrés en tas contre les portes, Plus rien, quand vient la nuit, ne demeure debout. Dans le fournil, la poutre énorme et transversale, Tel un épieu noirci, perce encor le pignon; Et la vierge Marie, au sceptre de laiton, Seule demeure intacte au fond de la grand'salle. Meubles sauvés: bahuts, tables, chaises, fauteuils, Sont échoués, lamentables, au long des seuils; Et près des grands fumiers de la cour encombrée Se carre un lit dont la paillasse est éventrée. Or, sur le coffre assis, le coffre aux clairs deniers, La fermière, ses trois filles et le fermier, Devant l'étonnement des sournoises voisines, Se lamentent à grands gestes sur leur ruine. Tandis qu'au bord du puits, près du chenil, l'aïeul, Qui alluma, sans rien en dire, à lui tout seul, La grange et les moissons largement assurées, Serre de ses deux mains maigres ses deux genoux Et tire avec grand soin de ses rouges yeux fous Une douleur abondamment désespérée. Les Fumiers. C'est la fête; la fête en or des fumiers gras. On la voit s'avancer sur des chemins de boue, À travers les hameaux flamands, serrés en tas, Autour de longs marais où les foulques s'échouent. Une odeur lourde et violente envahit l'air Et se mêle aux brouillards qui, dès le matin, fument; Et midi la dilate avec ses rayons clairs Et les bêtes des prés, le cou tendu, la hument. Et les chevaux couplés tirent sur leurs fardeaux, Et la route reluit sous les bouses bronzées, Et de grands coups de fouet claquent vers les échos, Comme pour réveiller les terres épuisées. Et jusqu'au soir l'oeil est témoin du va-et-vient De lourds charrois visqueux où s'allument les pailles, Et qui passent, massifs et lents, serrés et pleins, Ici, là-bas, partout, où les sèves travaillent, Partout où doit passer le soc et son tranchant, Pour retourner le sol et graisser les cultures, Et fermement, refaire, au coeur même des champs, De la vie ample et belle, avec sa pourriture. Les Etables. Les nuages à l'horizon se pelotonnent; Le vent bondit au loin, de forêt en forêt; Sous l'averse qui rôde et sabre les guérets, Les blancs troupeaux transis quittent les prés d'automne. Les étables, au fond des cours, Les étables, depuis l'été désertes, Les attendent portes ouvertes, Et chaque bête au mufle lourd, Avant de s'engouffrer en leurs ténèbres Salue, une dernière fois, Les feuillages, les champs, les pâtures, les bois, Avec des meuglements effarants et funèbres. Et le soir tombe et le gel mord -et c'est l'hiver. Et désormais, dans la moiteur des bouses chaudes Et des litières d'or que la fourche échafaude, Sous leurs ventres bombés et clairs, Elles passeront les mois des longues somnolences; Chacune aimant et défendant Son coin Et mâchonnant, Nonchalamment, Raves, farine et foin, Dans le silence. Et la Toussaint grisâtre et le brumeux Noël Agiteront au village leurs cloches lourdes; Et tout l'hiver mordra, avec rage, le ciel, Autour des clos muets et des étables sourdes, Que se continuera, interminablement, Dans la torpeur humide et la chaude indolence Toujours cet éternel mâchonnement, À dents longues, dans le silence. Seule, avant l'aube ou vers la nuit, La servante qui trait arrivera bourrue, Avec ses pieds massifs et ses larges mains crues Et ses baquets de fer entrechoquant leur bruit, Bousculer tout à coup ce repos moite et flasque; Elle entrera avec la pluie et la bourrasque, Mouillant sa croupe énorme et ses gros cheveux roux, Et, sous le bétail gourd qui surgira debout, Comme des blocs de chair du fond de l'ombre terne, S'accroupira sur l'escabeau carré, Et longuement entre ses doigts serrés Étirera les pis brusquement éclairés À la lueur de sa lanterne. Et quand, ses seaux pendus à ses deux bras, Avec son lait fumant et gras, Elle aura regagné à la hâte les caves, Le bétail lent, pensif et grave, À sa torpeur retombera. Et dans la paix, l'ennui, la somnolence, Le monotone et sourd mâchonnement, Interrompu quelques moments, Reprendra cours invariablement Jusques à quand, dans le silence? Et l'étable, sous les brumes profondes Et les vents d'ouest qui flagellent les mondes, N'attendra rien des jours immensément pareils, Avant que mars, sur les pâtures molles N'allume à son soleil Les simples fleurs parmi les herbes bénévoles. Pauvres Chaumes. Oh! cette ombre de jour tombant du ciel hagard! Et ces feuilles jonchant le sol, de rouille et d'ambre; Voici le deuil, voici la mort, voici décembre: Des boeufs qu'on ne voit pas meuglent dans le brouillard. Pauvres chaumes au bout des plaines infinies, Au bout des bois hagards et des chemins noyés, Avec vos vieilles gens assis près des foyers Fumant, à petits coups, leur pipe âcre et jaunie! Pauvres chaumes, avec l'hiver, avec le soir; Avec l'hiver, avec la nuit sur vos champs mornes, Avec vos carrefours déserts où le vent corne, Dites quel dur et rauque appel vers les temps noirs! C'est l'heure où les plantes douces rentrent sous terre, Où sur l'aire vidée et sombre des labours Plus rien ne passe, au long des heures et des jours, Que de grands vols d'effroi vers les bois solitaires, Où la bêche et la herse et le coutre et le soc, Tout se ternit dans l'ombre immense et se corrode; Où sur le fleuve éteint l'horizon échafaude Un crépuscule énorme et livide, par blocs. Les Brumes D'Hiver. Oh! ces brumes, au long des torpides semaines! Brumes quand l'aube point, brumes quand vient le soir; Tout azur est fané, toute lumière est vaine: Voici la pluie immense et molle et l'autan noir. Les fossés gorgés d'eau, les mares croupissantes, Lentement, lourdement, rongent les sols fendus; La ferme semble morte où conduisent les sentes Et les chemins qui vont au loin semblent perdus. Les mendiants apparaissent près des chaumières, Sortant des horizons où se cachent les bois: Et les cailloux rugueux et lourds de leur prière Se heurtent dans leur gorge et grincent dans leur voix. Au coin du champ voisin, où les meules s'accoudent, Les noirs choucas traversent l'air de leur vol lourd; L'étable et les fournils dorment; les granges boudent; Et seuls, les hauts fumiers fument au fond des cours. Un grand silence mou charge ces pourritures; Et rien ne s'entendrait, au long des jours lassés, Si, du côté des bourgs, quelque cloche âpre et dure Ne sonnait, vers le soir, pour d'obscurs trépassés. La Vie A L'Etouffée. Les villages, l'hiver, vivent à l'étouffée. Dans les enclos boueux et les pacages gras, Autour des vieux fumiers que la fourche échafaude, Les litières jaunes et chaudes Se renversent par tas; Sitôt que s'entr'ouvre une porte, S'échappe, des fournils malsains, La molle et fade odeur des brassins Que vers l'auge on transporte; On écoute grogner les porcs moites et lourds, Et leurs pattes glisser sur les dalles visqueuses; Goutte à goutte, l'eau choit d'une gouttière creuse Et son tintement flasque emplit toute la cour. Près de la plaque en fer noirci des cheminées, Le tison se consume et boude et sa fumée Monte, nouant ou dénouant ses noeuds Nombreux Jusqu'au plafond de hêtre; Dans la chambre voisine on marche sur ses bas, Tandis qu'au jour brouillé de la fenêtre, Parmi l'ample vapeur et ses fades bouffées, La servante savonne et lave à tour de bras Et plonge dans la cuve, où leurs plis s'enchevêtrent, Avec un bruit gluant et mat, les draps. Les villages, l'hiver, vivent à l'étouffée. Les Vieux Paysans. Tant de soupçons griffus leur entaillent l'esprit, Qu'ils ne croient jamais d'emblée Ce qu'une langue humaine à leur oreille dit, Même sous les nuits étoilées. Ils vivent lents, muets, compliqués et retors, Dans la lésine et dans l'envie, Les yeux hallucinés par le maigre fil d'or Que mêle à ses trames leur vie. Rien n'a prise sur leur cerveau, sinon le gain; S'il ne leur sert, s'il ne rapporte, Le droit ou le devoir viendra frapper en vain Avec ses poings contre leur porte. Le monde entier tient dans leur bourg ou leur hameau. La ville aux flammes d'or, la ville, Elle est là-bas, l'usine en feu d'où tous les maux Tombent sur les plaines serviles. Dans leurs marchés, les mots vagues qu'ils font mouvoir N'égarent point leur vigilance; Ils n'ont qu'un but, c'est d'épier ou de savoir Ce que renferme leur silence. Leur champ est sous leur main, leur ferme est sous leur oeil; Bêtes et gens, ils les oppriment; La terre est à tel point leur affre et leur orgueil Qu'ils l'adorent jusques au crime. Tous espèrent, sans qu'ils l'avouent, durer cent ans, Comme tel vieux de leur village; Et puis -sait-on -si l'ombre et la mort et le temps Viendront à bout de leur grand âge? Ils demeurent enracinés, comme des troncs, Dans leurs tares et dans leurs vices: Ils trouvent juste et clair et bon tout ce qu'ils font Et que les autres en pâtissent. Mais c'est de leur entêtement compact, maussade et lent, Que la race de Flandre est née, Dure comme le sol, rêche comme le vent, Patiente comme l'année. Le Soir. Au déclin de l'année, Décembre, avec ses ciseaux lourds, Coupe les plus longs pans de lumière et de jour Au manteau clair des dernières journées. Dans les fermes, autour du feu, Chacun revient vers les quatre heures; On a lavé le linge et baratté le beurre. Sur leur chaise bâillent les vieux, Serrant leur corps, toussant leur rhume. Les fils rentrent des champs, L'autre après l'un, tranquillement, Et s'approchant de la lampe qui fume, Menton penché, les ors dans leur pipe s'allument. Et pendant qu'on se tait à l'unisson, Tous les bruits de la nuit sourdent de l'ombre Et s'entendent autour de la maison; Des bonds fuient brusques et sombres, Au long du pré vers les buissons. Un cri plaintif et lent, qui tout à coup sanglote, Cri de chouette ou de hulotte, S'en vient, on ne sait d'où, là-bas; Et les taupes, qui besognent sous terre, Jusque près du pignon font leur travail obscur. Un flasque et lourd plongeon crève une eau solitaire Et d'énormes rats noirs grimpent au long des murs. Fin D'Année. Sous des cieux faits de filasse et de suie, D'où choit morne et longue la pluie, Voici pourrir, Au vent tenace et monotone, Les ors d'automne; Voici les ors et les pourpres mourir. Ô vous qui frémissiez, doucement volontaires, Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin, Tristes feuilles comme des mains, Vous gisez, noires, sur la terre. L'heure s'épuise à composer les jours; L'autan, comme un rôdeur, par les plaines circule; La vie ample et sacrée avec des regrets sourds, Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule, Jusques au fond du sol se tasse et se recule. Dites, l'entendez-vous venir au son des glas, Venir du fond des infinis là-bas, La vieille et morne destinée? Celle qui jette immensément au tas Des siècles vieux, des siècles las, Comme un sac de bois mort, l'année. Epilogue. Oh! les heures du soir sous ces climats légers, La lumière en est belle et la lune y est douce, Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses Les mobiles dessins d'un feuillage étranger. Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne, Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés, Derniers rayons frôlant les toits et les clochers Où s'arrêtait le vol replié des cigognes. Chansons de muletiers en des cabarets roux, Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine, Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines, Que de fois ma mémoire a reflué vers vous! Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre, En un petit village où des murs goudronnés Abritent des marins pauvres, mais obstinés, Sous des deux d'ouragan, de fumée et de cendre. Les marais noirs, les bois mornes et les champs nus, Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie, Et les aurores d'encre et les couchants de suie, Ma brève enfance, hélas! les a trop bien connus. Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée. L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres, J'étais heureux et fort d'une joie angoissée. L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains Vibraient moins de leurs mâts, où flottaient des emblèmes, Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même Pour quelque lutte intense et quelque grand destin. Les mobiles brouillards et les volants nuages De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé, Et mon corps tout entier s'est comme organisé Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages. Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur! Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves, C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur. L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes; Son ciel hostile et violent m'a seul doté De sourde résistance et d'âpre volonté Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme. Mon pays tout entier vit et pense en mon corps; Il absorbe ma force en sa force profonde, Pour que je sente mieux à travers lui le monde Et célèbre la terre avec un chant plus fort. Source: http://www.poesies.net