Les Moines. (1885) Par Emile Verhaeren (1855-1916) PARIS MERCURE DE FRANCE M DCCC XCV TABLE DES MATIERES LES MOINES. VISION. SOIR RELIGIEUX. LES CRUCIFÈRES. SOIR RELIGIEUX. MOINE ÉPIQUE. MOINE DOUX. FÊTES MONACALES. L'HÉRÉSIARQUE. LES CLOITRES. CROQUIS DE CLOITRE. MOINE SIMPLE. AUX MOINES. CROQUIS DE CLOITRE. SOIR RELIGIEUX. CROQUIS DE CLOITRE. RENTRÉE DES MOINES. CROQUIS DE CLOITRE. MOINE SAUVAGE. SOIR RELIGIEUX. MOINE FÉODAL. CROQUIS DE CLOITRE. UNE ESTAMPE. CROQUIS DE CLOITRE. MÉDITATION. LES CONVERSIONS. SOIR RELIGIEUX. LES MATINES. LES VÊPRES. MÉDITATION. AGONIE DE MOINE. MORT CHRÉTIENNE. LE CIMÉTIÈRE. AUX MOINES. SOIR RELIGIEUX. A GEORGES KHNOPFF. LES MOINES. Je vous invoque ici, Moines apostoliques, Chandeliers d'or, flambeaux de foi, porteurs de feu, Astres versant le jour aux siècles catholiques, Constructeurs éblouis de la maison de Dieu; Solitaires assis sur les montagnes blanches, Marbres de volonté, de force et de courroux, Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches Sur les remords ployés des peuples à genoux; Vitraux avivés d'aube et de matin candides, Vases de chasteté ne tarissant jamais, Miroirs réverbérant comme des lacs lucides Des rives de douceur et des vallons de paix; Voyants dont l'âme était la mystique habitante, Longtemps avant la mort, d'un monde extra-humain, Torses incendiés de ferveur haletante, Rocs barbares debout sur l'empire romain; Étendards embrasés, armures de l'Église, Abatteurs d'hérésie à larges coups de croix, Géants chargés d'orgueil que Rome immortalise, Glaives sacrés pendus sur la tête des rois; Arches dont le haut cintre arquait sa vastitude, Avec de lourds piliers d'argent comme soutiens, Du côté de l'aurore et de la solitude, D'où sont venus vers nous les grands fleuves chrétiens; Clairons sonnant le Christ à belles claironnées, Tocsins battant l'alarme, à mornes glas tombants, Tours de soleil de loin en loin illuminées, Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants. VISION. Vers une hostie énorme, au fond d'un large choeur, Dans un temple bâti sur des schistes qui pendent, Voici dix-huit cents ans que les moines ascendent Et jettent vers le Christ tout le sang de leur coeur. Le temple est assis haut, là-bas, où rien ne bouge; Du fond de l'univers, du Zénith, du Nadir, On regarde l'hostie immense l'esplendir Sous le jaillissement d'un grand soleil d'or rouge. Et les moines, les saints, les vierges, les martyrs. Foulant à pas égaux les routes ascétiques, S'en viennent là, du fond de leurs cloîtres mystiques, S'incendier l'esprit au feu des repentirs: Les uns, n'ayant jamais péché, portent leur âme Comme un faisceau de lys sur leur manteau brodé, Ils ont le front de calme et d'ardeur inondé Et dans leurs doigts d'argent ils portent une flamme; Il en est dont les reins se ceinturent d'orties Et qui marchent, hagards, par les sentiers étroits, Le dos raidi, les flancs creusés, les bras en croix, La bouche effrayamment ouverte aux prophéties; D'autres, la gorge sèche et la poitrine en feu, Sont les suppliciés de jeûne et de prière Dont le corps s'éternise en des gestes de pierre Et qui dans les déserts hurlent après leur Dieu. Et tous s'en vont ainsi, vêtus de larges voiles, Comme des marbres blancs qui marcheraient la nuit, Qu'il fasse aurore ou soir, une clarté les suit Et sur leur front grandi s'arrêtent les étoiles, Et parvenus au temple ouvrant au loin son choeur, Dans un recourbement d'ogives colossales, Ils tombent à genoux sur la froideur des dalles Et jettent vers leur Dieu tout le sang de leur coeur. Le sang frappe l'autel et sur terre s'épanche, Éclabousse de feu les murs éblouissants, Mais quoi qu'ils aient souffert depuis dix-huit cents ans, L'hostie est demeurée implacablement blanche. SOIR RELIGIEUX. Sur le couvent qui dort, une paix d'ombre blanche Plane mystiquement et, par les loins moelleux, Des brouillards de duvet et des vols nébuleux Égrènent en flocons leur neigeuse avalanche. Le ciel d'hiver, empli d'un espace géant, Nacre l'azur profond d'une clarté sereine; Il semble que la nuit tende sur de l'ébène Des manteaux de silence et des robes d'argent. Les peupliers penchant, pâles, leur profil triste, Nimbé de lune, au bord des rives sans remous, Avec un va-et-vient de balancement doux, Font trembler leurs reflets dans les eaux d'améthyste. A l'horizon, par où les longs chemins perdus Marchent vers le matin, à la lueur des chaumes, Flottent, au son du vent, des formes de fantômes Qui rasent les gazons de leurs pieds suspendus. Car c'est l'heure où, là-bas, les Anges, en guirlande, Redescendent cueillir, mélancoliquement, Dans les plaines de l'air muet, le lys dormant, Le lys surnaturel qui fleurit la légende. On les rêve passant sur les cimes, où luit, Comme des baisers d'or, l'adieu de la lumière, Ils vont par le sentier, le champ et la bruyère, Et, le doigt sur la bouche, ils écoutent la nuit. Et tel est le silence éclos autour du cloître Et le mystère épars autour de l'horizon, Qu'ils entendent la pure et belle floraison Du pâle lys d'argent sur les montagnes croître. LES CRUCIFÈRES. Avec leur manteau blanc, ouvert ainsi qu'une aile, On les voit tout à coup illuminer la nuit Dont le barbare et grand moyen âge crénèle Le monde, où rien d'humain ni de juste ne luit. C'est eux, quand l'Occident s'arme contre l'Asie, Qui conduisent l'Europe à travers les déserts; Et les peuples domptés suivent leur frénésie, Emportés, dans leur geste, au bout de l'univers! C'est eux, les conseillers des pontifes suprêmes, Qui démasquent le schisme et qui fixent les lois, Qui se dressent debout, sous leurs vêtements blêmes, Pour tirer d'adultère et de stupre leurs rois! C'est eux, qui font flamber les bûchers d'or superbes, A la gloire du Christ et des papes romains, Où les feux rédempteurs échevèlent leurs gerbes Et se nouent en serpents autour des corps humains! C'est eux, les patients inquisiteurs des foules, Qui jugent les pensers et pèsent les remords, Avec de noirs regards traversant leurs cagoules Et des silences froids comme la peau des morts! C'est eux, la voix, le coeur et le cerveau du monde. Tout ce qui fut énorme en ces temps surhumains Grandit dans le soleil de leur âme féconde Et fut tordu comme un grand chêne entre leurs mains! Aussi, vienne leur fin solennelle et tragique. Elle ébranle le siècle et jette un deuil si grand, Que l'Histoire rebrousse en son cours héroïque, Comme si leur cercueil eût barré son torrent. SOIR RELIGIEUX. Le déclin du soleil étend, jusqu'aux lointains, Son silence et sa paix comme un pâle cilice; Les choses sont d'aspect méticuleux et lisse Et se détaillent clair sur des fonds byzantins. L'averse a sabré l'air de ses lames de grêle, Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu, Et que c'est l'heure où meurt à l'occident le feu, Où l'argent de la nuit à l'or du jour se mêle. A l'horizon, plus rien ne passe, si ce n'est Une allée infinie et géante de chênes, Se prolongeant au loin jusqu'aux fermes prochaines. Le long des champs en friche et des coins de genêt. Ces arbres vont-ainsi des moines mortuaires Qui s'en iraient, le coeur assombri par les soirs, Comme jadis partaient les longs pénitents noirs Pèleriner, là-bas, vers d'anciens sanctuaires. Et la route d'amont toute large s'ouvrant Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines, A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines, On dirait qu'ils s'en vont ce soir, en double rang, Vers leur Dieu dont l'azur d'étoiles s'ensemence; Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin, Semblent les feux de grands cierges, tenus en main, Dont on n'aperçoit pas monter la tige immense. MOINE ÉPIQUE. On eût dit qu'il sortait d'un désert de sommeil, Où, face à face, avec les gloires du soleil, Sur les pitons brûlés et les rochers austères, S'endort la majesté des lions solitaires. Ce moine était géant, sauvage et solennel, Son corps semblait bâti pour un oeuvre éternel; Son visage, planté de poils et de cheveux. Dardait tout l'infini par les trous de ses yeux; Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées Et son pas sonnait ferme à travers les années; Son dos monumental se carrait dans son froc, Avec les angles lourds et farouches d'un roc; Ses pieds semblaient broyer des choses abattues Et ses mains agripper des socles de statues, Comme si le Christ-Dieu l'eût forgé tout en fer Pour écraser sous lui les rages de l'enfer. C'était un homme épris des époques d'épée, Où l'on jetait sa vie aux vers de l'épopée, Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard, Apôtre épouvantant de noir, venait trop tard, Qui n'avait pu, suivant l'abaissement, décroître, Et même était trop grand pour tenir dans un cloître, Et se noyer le coeur dans le marais d'ennui Et la banalité des règles d'aujourd'hui. Il lui fallait le feu des grands sites sauvages, Les rocs tortionnés de nocturnes ravages, Le ciel torride et le désert et l'air des monts, Et les tentations en rut des vieux démons, Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges Et lui brûlant la lèvre avec de grands seins rouges, Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils, Comme les eaux des lacs, avec l'or des soleils. On se l'imaginait, au fond des solitudes, Marmorisé dans la raideur des attitudes, L'esprit durci, le coeur blême de chasteté, Et seul, et seul toujours avec l'immensité. On le voyait marcher au long des mers sonnantes, Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes, Avec des gestes fous de voyant surhumain, Et s'en venir ainsi vers le monde romain, N'ayant rien qu'une croix, taillée au coeur des chênes, Mais la bouche clamant les ruines prochaines. Mais fixes les regards, mais énormes les yeux, Barbare illuminé qui vient tuer les dieux. Maintenant qu'il repose obscurément, sans bière, Dans quelque coin boueux et gras de cimetière, Saccagé par les vers, pourri, dissous, séché, A voir le tertre énorme où son corps est couché, On rêve aux tueurs d'ours, abattus dans la chasse, A ces hommes d'un bloc de granit et de glace. Que l'on n'enterrait point, mais dont les restes lourds, Sur un bûcher tendu de soie et de velours, Dans le décor géant des forêts allumées, Au fond des soirs, là-bas, s'en allaient en fumées. MOINE DOUX. Il est des moines doux avec des traits si calmes, Qu'on ornerait leurs mains de roses et de palmes, Qu'on formerait, pour le porter au-dessus d'eux, Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux, Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie, Une route d'argent d'un chemin d'or suivie. Et par les lacs, le long des eaux, ils s'en iraient, Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient. Ces moines, dont l'esprit jette un reflet de cierge, Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge, Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant Étoile de la mer et feu du firmament, Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges, Avec des lèvres d'or comme le choeur des anges, Qui l'ont priée avec des voeux si dévorants Et des coeurs si brûlés qu'ils en ont les yeux grands, Qui la servent enfin dans de telles délices, Qu'ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices, Et qu'Elle, un soir d'amour, pour les récompenser, Donne aux plus saints d'entre eux son Jésus à baiser. FÊTES MONACALES. A coups de cloche, à coups de trompe et de bourdon, Au rouge déploiement des bannières claquantes, La crosse droite en main, comme on tient l'espadon, Front nu, torse en hauteur, allures attaquantes, Les chevaux rythmant clair, de leurs sabots d'acier, Quelque tintamarrante entrée au coeur des villes. Les moines féodaux, bardés d'orgueil princier, S'étalent tout en or dans les fêtes civiles; Le peuple qui les voit surgir dans la cité, Avec des cris de foule en feu les accompagne; Sur les remparts un arc triomphal est planté, Par où, sous le grand cintre encadrant la campagne, Plus solennel encor semble entrer le soleil. L''encens éploie au loin ses bleuâtres spirales: Vingt grands abbés, la mitre au front, le doigt vermeil, Régnent, monumentaux comme des cathédrales. Le drapeau monacal se reflète à l'écart, Pesant d'orgueil sacré, dans des lambris de marbre. Vingt hérauts, plastronnes de soie et de brocart, Sont fixés, tout debout, chacun au pied d'un arbre Dont, feuille à feuille, on a doré le dôme entier. Et le soleil chrétien voit ces luxes rebelles Trôner dans la splendeur d'un vallon forestier Et sous le va-et-vient des papales flabelles. Un repas colossal souffle, fourneaux béants, Éructant vers l'azur sa flamme et sa fumée. Par les gueules de fer des soupiraux géants. Une odeur de mangeaille et de chair allumée Et de sauces fleurant les gras parfums huileux, Plaque au palais et fait suinter d'aise les bouches. Les sièges, les divans et les coussins moelleux Cerclent la table encor vide, comme des couches. L'air est coupé de longs effluves altérants; Sur les vélums tendus le vent plisse des moires; Des corbeilles de fruits bombent leurs tons safrans Sur des plintes de chêne et sur des bords d'armoires, Et les échansons vifs passent, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières. Dans l'attente et l'odeur du repas atourné, Les abbés, écoutant les voeux et les prières Que leur fait à genoux l'orgueil de leurs vassaux, S'imprègnent de l'encens des lourdes flatteries. La fête se prolonge au loin sous des arceaux De guirlandes d'argent et de piques fleuries. Le long des chemins verts, près des gueules des fours. Des soldats, cuirassés d'acier et de lumières, Campés sur leurs chevaux, au coin des carrefours, Pointent leurs casques bleus sous un vol de bannières; Le soleil estival mord le fond d'un torrent. Allume les rochers et fait craquer les chênes; Dans les hameaux, tout un peuple tintamarrant Se prépare, brutal, aux kermesses prochaines, Où son rut roulera comme un fleuve au travers, Et des étalons roux, la prunelle élargie, Le ventre frémissant et les naseaux ouverts, Tendent leurs cous gonflés du côté de l'orgie. Enfin, la table est prête et dresse ses couverts. Les vingt abbés, la croix d'argent sur leurs poitrines, Sous les arbres dorés aux feuillages roussis, Humant les lourds pâtés, les lards et les terrines, Flanqués chacun d'un haut vassal, se sont assis. On sert des paons, la queue épanouie en lyre; Des porcs, les flancs mordus de tridents ciselés; Des cuissots roux dont les odeurs d'ambre et de myrrhe Fument d'entre les dents de grands bols crénelés; Aussi le grand gibier des cuisines royales: Les sangliers, dont la hure, dans le festin, Haineusement grimace et courbe ses crocs pâles, Les aloyaux et les rognons de bouquetin, Les filets raffinés, les volailles farcies, Les daims sanglants, tués la nuit, aux alentours, Les faisans adornés de grappes cramoisies Et la chair des chevreuils avec des langues d'ours. A gauche, au coin d'un lourd massif, entouré d'ormes, Sur les tréteaux vêtus de velours damassés, On mime, avec des cris et des clameurs énormes, Jérusalem conquise et l'assaut des Croisés, Le glaive au vent, sur la douve monumentale, D'abord s'avance au pas le héros Godefroi, Levant sur l'Orient la croix occidentale, Le duc de Normandie en vêtements d'orfroi, Pierre l'Ermite, assis sur sa mule âpre et raide, Bohemond, Adhemar, Hugues de Vermandois, Robert de Flandre, et là, fier entre tous, Tancrède. La gloire est magnifique à ces faiseurs d'exploits. On lutte à corps serré, pied à pied, et les casques, Les heaumes, les armets, sonnent clair sous les coups, Les glaives vont tournant en sanglantes bourrasques, On s'agrippe: Chrétien dessus, Maure dessous, Roulent noueusement dans le flux des mêlées, Des cimeterres bleus luisent, éclairs de deuil. Heurtant d'un choc d'acier les masses dentelées, Et les pennons tenus debout comme un orgueil. Les coeurs sont furieux, les têtes allumées. On entend le grand cri: Notre-Dame et Noël! Et cet emmêlement des deux larges armées Fait croire un long instant que le heurt est réel. Les Turcs creusent les rangs de sanglantes ornières; Les Chrétiens vers le ciel, d'un regard plus fervent, S'exaltent; on ne sait laquelle des bannières Triomphale et levée ira claquante au vent, Quel symbole mourra de mort rouge, quel monde Tiendra sous sa lourdeur l'autre monde écrasé Quand par-dessus les flots de la tuerie immonde, Vêtu d'un long manteau d'argent fleurdelysé, Surgit, debout, l'archange, avec sa cour de gloires, Avec ses cheveux fiers, avec son pied dompteur, Avec ses doigts dorés, d'où tombent les victoires. Et l'Asie est conquise au Christ inspirateur. A droite, un lent cortège altier de filles belles, Vierges superbement, les cheveux en camail Sur l'épaule, le corps orné de brocatelles, La ceinture bouclée avec fermoirs d'émail. Lentes, et sur un pas de rythme ancien, procède. Elles ne font qu'aller, que venir, que passer. L'horizontal soleil, tout en splendeur, obsède De ses glissants rayons leur front, et vient baiser Les bijoux solennels qui pavoisent leurs tempes Et leur col frais et nu jusqu'au vallon des seins. Les premières s'en vont en rang, levant les hampes De l'oriflamme et des drapeaux diocésains. Le front caché suivant le vol des broderies, Les doigts cerclés d'argent et les poignets d'airain. D'autres viennent, tenant de sveltes armoiries, Des tortils monacaux et blancs, où le burin Tailla sur fond d'azur des mitres crénelées; D'autres, devant leurs pas égaux sèment des fleurs; D'autres, les pieds battus de traînes déferlées. Les yeux auréolés de prière et de pleurs, Passent, symbolisant les lentes litanies. Avec des cartels d'or et des emblèmes bleus. Et tel, ce défilé, coulant ses symphonies Et sa mobilité de couleurs et de feux, Parmi le déploiement des ruts et des ripailles, Attire l'oeil des grands moines enluminés Qui, par-dessus les plats des lourdes victuailles, Penchent leur face énorme et leurs sens tisonnés. Aux coupes, aux hanaps, les échansons encore Versent les vins de France et les cidres normands. Il flambe des parfums aux éclairs de phosphore Dans les ventres ouverts des cratères fumants. Les vents passent, tordant leurs feux en chevelures, Et s'imprègnent d'encens et l'épandent au loin Et le roulent parmi les flux des moissons mûres Et la marée en fleur de l'avoine et du foin. Tandis qu'arrive, rouge, à travers champs, la houle Des vacarmes touffus et des débordements Et des grosses clameurs et des ruts de la foule. On devine, là-bas, dans les hameaux fumants De liesse à pleins instincts et de joie à pleins ventres, Serves et serfs, patauds et pataudes, tous soûls, Les gars, luttant entre eux comme les loups des antres, Et les femmes hurlant autour, les regards fous. Enfin, le long repas finit, et les lumières, Dans les massifs géants, larment l'obscurité, L'ombre descend des monts aux heures coutumières, Le ciel s'étend immense ainsi qu'un drap lacté Sur les étangs rêveurs et les plaines songeuses. Mais bien qu'il fasse soir, les bruits croissent toujours Et montent plus grouillants des plèbes tapageuses Et roulent plus tonnants vers les échos des bourgs, Jusqu'à ce que minuit tombe sur les villages Et que les moines las, mis en joie et repus, Quittent la fête ardente encor. Leurs attelages Sont amenés, timons ornés, chevaux trapus. On les y voit monter, la face au vin rougie, Et s'en aller par les routes à travers bois. Faisant, de loin en loin, sur la foule et l'orgie Avec leurs mains en or de lents signes de croix. L'HÉRÉSIARQUE. Et là, ce moine noir, que vêt un froc de deuil, Construit, dans sa pensée, un monument d'orgueil. Il le bâtit, tout seul, de ses mains taciturnes, Durant la veille ardente et les fièvres nocturnes. Il le dresse, d'un jet, sur les Crédos béants, Comme un phare de pierre au bord des océans, Il y scelle sa fougue et son ardeur mystique, Et sa fausse science et son doute ascétique. Il y jette sa force et sa raison de fer, Et le feu de son âme et le cri de sa chair, Et l'oeuvre est là, debout, comme une tour vivante, Dardant toujours plus haut sa tranquille épouvante, Empruntant sa grandeur à son isolement, Sous le défi serein et clair du firmament, Cependant qu'au sommet des rigides spirales Luisent sinistrement, comme des joyaux pâles. Comme de froids regards, toisant Dieu dans les cieux, Les blasphèmes du grand moine silencieux. Aussi vit-il, tel qu'un suspect parmi ses frères, Tombeau désert, vidé de vases cinéraires, Damné d'ombre et de soir, que Satan ronge et mord, Lépreux moral, chauffant contre sa peau la mort, Le coeur tortionné, durant des nuits entières, La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières. Le cerveau fatigué d'énormes tensions. Les yeux brûlés au feu rouge des visions. Le courage hésitant, malgré les clairvoyances, A rompre effrayamment le plain-chant des croyances, Qui par le monde entier s'en vont prenant l'essor Et dont Rome, là-bas, est le colombier d'or, Jusqu'au jour où, poussé par sa haine trop forte, Il se possède enfin et clame sa foi morte Et se carre massif, sous l'azur déployé, Avec son large front vermeil de foudroyé. Alors il sera grand de la grandeur humaine, Son orgueil flamboiera sous la foudre romaine, Son nom sera crié dans la rage et l'amour, Son ombre, projetée, obscurcira le jour. Les prêches, les écrits, les diètes, les écoles, Les sectes germeront autour de ses paroles. Le monde entier, promis par les papes aux rois, Sur le vieux sol chrétien verra trembler la croix. Les disputes, les cris, les querelles, les haines, Les passions et les fureurs, rompant leurs chaînes, Ainsi qu'un troupeau roux de grands fauves lâchés, Broieront, entre leurs dents, les dogmes desséchés. Un vent venu des loins antiques de la terre Éteindra les flambeaux autour du sanctuaire. Et la nuit l'emplira morne, comme un cercueil. Depuis l'autel désert jusqu'aux marches du seuil. Tandis qu'à l'horizon luiront des incendies, Des glaives furieux et des crosses brandies. LES CLOITRES. Aux siècles féodaux, quand tiares et croix Soudainement dans les guerres dégringolées, S'ensanglantaient autant que les glaives des rois Et se cassaient au heurt des superbes mêlées, Les évêques jugeaient la plainte et le grief; Leur donjon mordait l'air de ses créneaux gothiques; Ils n'avaient cure et soin jamais que de leur fief; Ils se disaient issus des déesses mythiques; Leurs coeurs étaient d'airain, mais leurs cerveaux battus, Comme une enclume en bronze, étaient tintants de gloire. Ces temps passaient de fer et de splendeur vêtus Et le progrès n'avait encor de sa râcloire Rien enlevé de grand, de féroce et de gourd Au monde, où se taillaient les blocs des épopées. Quelque moine en était le dompteur rouge et lourd, Mais moins à coups de croix qu'à taillades d'épées, Il inspirait, au peuple agenouillé, frayeur; Aux grands, respect; aux chefs, il parlait de puissance Qui leur venait d'en haut et plongeait en torpeur Les serfs dont il fallait étouffer la croissance. Et naquirent alors des cloîtres fabuleux. En des enfoncements de bois et de mystères: D'abord gardiens sacrés de morts miraculeux, Ils vécurent ayant des rois pour donataires. Et des princes, vassaux de Dieu, pour protecteurs; Ils devinrent château, puis bourgade et village; Ils grandirent-cité géante-et leurs tuteurs Mirent le féodal pouvoir en attelage Au-devant de leur brusque et triomphal soleil. Et, dans ce flamboiement de grandeurs monastiques. Sur le trône de pourpre et sous le dais vermeil, S'élargissait l'orgueil des grands abbés gothiques: Hommes sacrés, couverts du manteau suzerain, Eblouissant leur temps de leurs majestés pâles Et, pareils à des dieux de granit et d'airain, Assis, les pieds croisés sur les foudres papales. C'était au fond de ces monastères hautains Que le dogme du Christ, ouvrant ses bras au monde, S'armait pour l'avenir et forgeait ses destins. Les moines travaillés de passion féconde, Portant des coeurs de fer dans leurs torses de feu, Trop lourds pour s'appuyer sur la raison fragile, Dans les buccins faisaient sonner le nouveau Dieu. Sur un pavois de guerre ils dressaient l'Evangile, La garde de leur glaive était sculptée en croix, Saint Michel écrasait la payenne Bellone, Et Rome avait un roi qui par-dessus les rois Haussait un front bâti pour la triple couronne. Ils trônèrent pareils, les cloîtres lumineux, Jusqu'au jour où les vents de la Grèce fatale Jetèrent brusquement leurs souffles vénéneux A travers la candeur de l'âme occidentale. Le monde émerveillé s'emplit d'esprit nouveau. Mais les moines soudain grandirent à sa taille, La puissance monta des bras à leur cerveau: Eux qui jadis, géants d'orgueil de la bataille, Passaient, pennons au vent, dans les rouges assauts, Se dressèrent, géants d'étude et de pensée. Ils portèrent ainsi que de puissants faisceaux Devant leur Christ nié, devant leur foi chassée, Qui se penchait déjà du côté de la nuit, Leur coeur brûlant toujours de sa flamme première. Et l'idéal superbe et noir fut reconstruit, Et tout en haut la croix monta dans la lumière. Et les livres chrétiens, les Sommes, les Décrets, Les grands éclairs jetés au loin par les génies Sur la philosophie humaine et ses secrets, Sur les mondes, les cieux, les morts, les agonies, Les éternels pourquois et le tressaillement De l'univers en proie aux angoisses mystiques, Et les dogmes nimbés, mélancoliquement, Et s'asseyant rêveurs, dans leur robes gothiques. Et les torches, avec des crinières de sang Échevelant au loin leur clarté mortuaire Sur les peuples chrétiens frappés, le doute au flanc, Et la blancheur du lange et celle du suaire, Un monde qui commence, un monde qui finit, Tout un dardement d'or de lumière mêlée Refrappa de splendeur l'assise du granit, Où les moines dressaient leur foi renouvelée. Tels se maintinrent-ils-et rien de leur orgueil N'était depuis mille ans descendu de leur tête. Mais aujourd'hui, dans le mépris et dans le deuil, Dans l'isolement blême où leur fierté végète, Dans le dédain, c'est à jamais qu'ils sont défunts, Qu'ils sont couchés, qu'ils sont endormis dans leurs coules, Qu'ils sont les morts, les morts sans cierges, sans parfums, Sans pleurs, les morts géants insultés par les foules, Au fond des cloîtres froids et des caveaux scellés, Au loin, dans leur silence et dans leur cimetière. Pauvres moines!-ou Dieu vous a-t-il consolés Et donné votre part de ciel et de lumière? CROQUIS DE CLOITRE. En automne, dans la douceur des mois pâlis, Quand les heures d'après-midi tissent leurs mailles, Au vestiaire, où les moines, en blancs surplis, Rentrent se dévêtir pour aller aux semailles, Les coules restent pendre à l'abandon. Leur plis Solennellement droits descendent des murailles, Comme des tuyaux d'orgue et des faisceaux de lys, Et les derniers soleils les tachent de médailles. Elles luisent ainsi sous la splendeur du jour, Le drap pénétré d'or, d'encens et d'orgueil lourd, Mais quand s'éteint au loin la diurne lumière, Mystiquement, dans les obscurités des nuits, Elles tombent, le long des patères de buis, Comme un affaissement d'ardeur et de prière. MOINE SIMPLE. Ce convers recueilli sous la soutane bise Cachait l'amour naïf d'un saint François d'Assise. Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent, Il était jardinier des fleurs dans le couvent. Il les aimait, le simple, avec toute son âme, Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme. Elles lui parfumaient la vie et le sommeil, Et pour elles, c'était qu'il aimait le soleil Et le firmament pur et les nuits diaphanes, Où les étoiles d'or suspendent leurs lianes. Tout enfant, il pleurait aux légendes d'antan Où sont tués des lys sous les pieds de Satan, Où dans un infini vague, fait d'apparences, Passent des séraphins parmi des transparences. Où les vierges s'en vont par de roses chemins, Avec des grands missels et des palmes aux mains, Vers la mort accueillante et bonne et maternelle A ceux qui mettent l'or de leur espoir en elle. Aux temps de Mai, dans les matins auréolés Et l'enfance des jours vaporeux et perlés, Qui font songer aux jours mystérieux des limbes Et passent couronnés de la clarté des nimbes, Il étalait sa joie intime et son bonheur, A parer de ses mains l'autel, pour faire honneur A la très douce et pure et benoîte Marie, Patronne de son coeur et de sa closerie. Il ne songeait à rien, sinon à l'adorer, A lui tendre son âme entière à respirer, Rose blanche, si frêle et si claire et si probe, Qu'elle semblait n'avoir connu du jour que l'aube, Et qu'au soir de la mort, où, sans aucun regret, Jusqu'aux jardins du ciel, elle s'envolerait Doucement de sa vie obscure et solitaire, N'ayant rien laissé d'elle aux buissons de la terre, Le parfum, exhalé dans un soupir dernier, Serait depuis longtemps connu du ciel entier. AUX MOINES. Moines venus vers nous des horizons gothiques, Mais dont l'âme, mais dont l'esprit meurt de demain. Qui retrempez l'amour dans ses sources mystiques Et le purifiez de tout l'orgueil humain. Vous marchez beaux et forts par les routes des hommes, L'esprit encor fixé sur les feux de l'enfer, Depuis les temps lointains jusqu'au jour où nous sommes, Dans les âges d'argent et les siècles de fer, Toujours du même pas sacerdotal et large. Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort, Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge Comme un royal cadavre au fond d'un cercueil d'or. Moines — oh! les chercheurs de chimères sublimes- Vos rêves, ils s'en vont par delà les tombeaux, Vos yeux sont aimantés par la lueur des cimes, Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux Autour de l'idéal divin que l'on enterre. Oh! les moines vaincus, altiers, silencieux, Oh! les géants debout sur les bruits de la terre, Faces d'astres, brûlés par les astres des cieux, Qui regardez crier autour de vous les foules Sans que la peur ne fasse un pli sur votre front Ni que le vent d'effroi n'en fasse un dans vos coules; Oh! les moines que les siècles contempleront, Moines grandis, parmi l'exil et les défaites, Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes Passent dans la clarté des suprêmes soleils, Nous vous magnifions, nous les poètes calmes, Et puisque rien de fier n'est aujourd'hui vainqueur, Puisqu'on a déchiré les lauriers et les palmes, Moines, grands isolés de pensée et de coeur, Avant que la dernière âme ne soit tuée, Mes vers vous bâtiront de mystiques autels Sous le vélum errant d'une chaste nuée, Afin qu'un jour cette âme aux désirs éternels, Pensive et seule et triste, au fond de la nuit blême, De votre gloire éteinte allume encor le feu, Et songe à vous encor quand le dernier blasphème Comme une épée immense aura transpercé Dieu! CROQUIS DE CLOITRE. Sous un pesant repos d'après-midi vermeil, Les stalles, en vieux chêne éteint, sont alignées, Et le jour traversant les fenêtres ignées Etale, au fond du choeur, des nattes de soleil. Et les moines dans leurs coules toutes les mêmes, -Mêmes plis sur leur manche et même sur leur froc, Même raideur et même attitude de roc- Sont là, debout, muets, plantés sur deux rangs blêmes. Et l'on s'attend à voir ces immobilités Brusquement se disjoindre et les versets chantés Rompre, à tonnantes voix, ces silences qui pèsent; Mais rien ne bouge au long du sombre mur qui fuit, Et les heures s'en vont, par le couvent, sans bruit, Et toujours et toujours les grands moines se taisent. SOIR RELIGIEUX. Des villages plaintifs et des champs reposés, Voici que s'exhalait, dans la paix vespérale, Un soupir doucement triste comme le râle D'une vierge qui meurt pâle, les yeux baissés, Le coeur en joie et tout au ciel déjà tendante. Les verts étaient tombés. Seule encor remuait, Là-bas, vers le couchant, dans l'air vide et muet, Une cloche d'église à d'autres répondante Et qui sonnait, sous sa mante de bronze noir, Comme pour un départ funéraire d'escortes, Vers des lointains perdus et des régions mortes, La souffrance du monde éparse au fond du soir. C'était un croisement de voix pauvres et lentes, Si triste et deuillant qu'à l'entendre monter, Un oiseau quelque part se remit à chanter, Très faiblement, parmi les ramilles dolentes, Et que les blés, calmant peu ù peu leur reflux, S'aplanirent-tandis que les forêts songeuses Regardaient s'en aller les routes voyageuses, A travers les terreaux, vers les doux angelus. CROQUIS DE CLOITRE. Dans le cadre de leurs frises historiées Et le déroulement de leurs meneaux étroits, Contre le mur lépreux des cours armoriées, Les douze stations du chemin de la croix, Toutes en marbre blanc, montent appariées: L'usure de l'hiver a raclé leurs parois Et les scènes de deuil se sont excoriées, Sous la râpe des vents et sous la dent des froids. C'est là, quand les lointains sur fond d'or se burinent, Qu'au son de bourdons sourds, les moines pélerinent. Lignant de leur fantôme en noir ces grands décors. Où le soir lumineux, plein de mélancolie, Lent ensevelisseur des jours finis, replie Ses linceuls de soleil sur les horizons morts. RENTRÉE DES MOINES. I On dirait que le site entier sous un lissoir Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère; C'est l'heure où la clarté du jour d'ombres s'obère, Où le soleil descend les escaliers du soir. Une étoile d'argent lointainement tremblante, Lumière d'or, dont on n'aperçoit le flambleau, Se reflète mobile et fixe au fond de l'eau Où le courant la lave avec une onde lente. A travers les champs verts s'en va se déroulant La route dont l'averse a lamé les ornières; Elle longe les noirs massifs des sapinières Et monte au carrefour couper le pavé blanc. Au loin scintille encore une lucarne ronde Qui s'ouvre ainsi qu'un oeil dans un pignon rongé: Là, le dernier reflet du couchant s'est plongé, Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde. Et rien ne s'entend plus dans ce mystique adieu, Rien-le site vêtu d'une paix métallique Semble enfermer en lui, comme une basilique, La présence muette et nocturne de Dieu. II Alors les moines blancs rentrent aux monastères, Après secours portés aux malades des bourgs, Aux remueurs cassés de sols et de labours, Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires, A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux Et que nul de regrets ni de pleurs n'accompagne Et qui pourriront nus dans un coin de campagne, Sans qu'on lave leur corps ni qu'on ferme leurs yeux, Aux mendiants mordus de misères avides, Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides. Et tels les moines blancs traversent les champs noirs, Faisant songer au temps des jeunesses bibliques Où l'on voyait errer des géants angéliques, En longs manteaux de lin, dans l'or pâli des soirs. III Brusques, sonnent au loin des tintements de cloche, Qui cassent du silence à coups de battant clair Par-dessus les hameaux, jetant à travers l'air Un long appel, qui long, parmi l'écho, ricoche. Ils redisent que c'est le moment justicier Où les moines s'en vont au choeur chanter Ténèbres Et promener sur leurs consciences funèbres La froide cruauté de leurs regards d'acier. Et les voici priant: tous ceux dont la journée S'est consumée au long hersage en pleins terreaux, Ceux dont l'esprit sur les textes préceptoraux S'épand, comme un reflet de lumière inclinée. Ceux dont la solitude âpre et pâle a rendu L'âme voyante et dont la peau blême et collante Jette vers Dieu la voix de sa maigreur sanglante, Ceux dont les tourments noirs ont fait le corps tordu. Et les moines qui sont rentrés aux monastères, Après visite faite aux malheureux des bourgs, Aux remueurs cassés de sols et de labours, Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires, A leurs frères pieux disent, à lente voix, Qu'au dehors, quelque part, dans un coin de bruyère. Il est un moribond qui s'en va sans prière Et qu'il faut supplier, au choeur, le Christ en croix, Pour qu'il soit pitoyable aux mendiants avides Qui, le ventile troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller au loin vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides. Et tous alors, tous les moines, très lentement, Envoient vers Dieu le chant des lentes litanies; Et les anges qui sont gardiens des agonies Ferment les yeux des morts, silencieusement. CROQUIS DE CLOITRE. Tout blancs et comme emplis des tristesses passées, Que redisent leurs voix dans un écho pleureur, Sous le recourbement des voûtes surbaissées, Les corridors claustraux allongent leur terreur. Les murs sont recouverts de triptyques funèbres, Où des crucifiements pendent écartelés, Le jour frappant à cru les divines vertèbres Et dorant de soleil les clous vermiculés. Et de large et de long des couloirs clairs et sombres, Tantôt dans la lumière et tantôt dans les ombres. Avec un bruit frôlant de coules et de pas, Des moines recueillis vont, se croisent, s'effacent. . Et tous prient Dieu les uns pour les autres et passent Et tous s'aiment en lui, ne se connaissant pas. MOINE SAUVAGE. On trouve encor de grands moines que l'on croirait Sortis de la nocturne horreur d'une forêt. Ils vivent ignorés en de vieux monastères, Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères. Et l'épouvantement des grands bois résineux Roule avec sa tempête et sa terreur en eux, Leur barbe flotte au vent comme un taillis de verne, Et leur oeil est luisant comme une eau de caverne. Et leur grand corps drapé des longs plis de leur froc Semble surgir debout dans les parois d'un roc. Eux seuls, parmi ces temps de grandeur outragée, Ont maintenu debout leur âme ensauvagée; Leur esprit, hérissé comme un buisson de fer, N'a jamais remué qu'à la peur de l'enfer; Ils n'ont jamais compris qu'un Dieu porteur de foudre Et cassant l'univers que rien ne peut absoudre, Et des vieux Christs hagards, horribles, écumants, Tels que les ont grandis les maîtres allemands. Avec la tête en loque et les mains large-ouvertes; Et les deux pieds crispés autour de leurs croix vertes: Et les saints à genoux sous un feu de tourment, Qui leur brûlait les os et les chairs lentement; Et les vierges, dans les cirques et les batailles, Donnant aux lions roux à lécher leurs entrailles; Et les pénitents noirs qui, les yeux sur le pain, Se laissaient, dans leur nuit rouge, mourir de faim. Et tels s'useront-ils en de vieux monastères. Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères. SOIR RELIGIEUX. Vers une lune toute grande. Qui reluit dans un ciel d'hiver, Comme une patène d'or vert, Les nuages vont à l'offrande. Ils traversent le firmament, Qui semble un choeur plein de lumières, Où s'étageraient des verrières Lumineuses obscurément. Si bien que ces nuits remuées Mirent au fond de marais noirs, Comme en de colossaux miroirs, La messe blanche des nuées. MOINE FÉODAL. D'autres, fils de barons et de princes royaux, Gardent amples et clairs leurs orgueils féodaux. On les établit chefs de larges monastères Et leur nom resplendit dans les gloires austères: Ils ont, comme jadis l'aïeul avait sa tour, Leur cloître pour manoir et leurs moines pour cour. Ils s'assoient dans les plis cassés droits de leurs bures, Tels que des chevaliers dans l'acier des armures; Ils portent devant eux leur grande crosse en buis, Majestueusement, comme un glaive conquis; Ils parlent au chapitre en justiciers gothiques, Et leur arrêt confond les pénitents mystiques; Ils rêvent de combats dont Dieu serait le prix Et de guerre menée à coups de crucifix; Ils sont les gardiens blancs des chrétiennes idées, Qui l'estent au couchant sur le monde accoudées; Ils vivent sans sortir de leur rêve infécond, Mais ce rêve est si haut qu'on ne voit pas leur front; Leur chimère grandit et monte avec leur âge Et monte d'autant plus qu'on la cingle et l'outrage; Et jusqu'au bout leur foi luira d'un feu vermeil, Comme un monument d'or ouvert dans le soleil. CROQUIS DE CLOITRE. Le choeur, alors qu'il est sombre et dévotieux, Et qu'un recueillement sur les choses s'embrume, Conserve encor dans l'air que l'encens bleu parfume Comme un frisson épars des hymnes spacieux. La gravité des longs versets sentencieux Reste debout comme un marteau sur une enclume, Et l'antienne du jour, plus blanche que l'écume, Remue encor son aile au mur silencieux. On les entend frémir et vibrer en son âme; C'est à leur frôlement que vacille la flamme Devant le tabernacle,-et que les saints sculptés Gardent, près des piliers, leurs poses extatiques, Comme s'ils entendaient toujours les grands cantiques Autour de leur prière en sourdine chantés. UNE ESTAMPE. Le corps émacié sous des voiles ballants, La couronne de fer et d'or mordant la tempe, L'impérière la mort règne dans une estampe, Noire d'usure et d'ombre et vieille de mille ans. Car cette estampe ornait jadis l'hôtellerie D'un cloître bernardin relevant de Clairvaux; Ceux qui pélerinaient par bourgs, par bois, par vaux. Le soir, étaient hantés par cette allégorie, Quand, les rêves lassés et les pensers contrits, Ils s'arrêtaient pour y dormir au monastère, Et que le grand dortoir livide et solitaire, Avec tout son silence, entrait dans leurs esprits. Elle exerçait alors l'intime pénétrance D'un art hostile à l'homme et pourtant recherché Des cerveaux inquiets de grâce et de péché Et des coeurs tourmentés par l'énigme et l'outrance. On sentait que celui qui l'avait faite ainsi Était un maître ardent, tourmenté de magie, Qui cherchait dans la peur du cercueil l'énergie De rester dans sa foi catholique endurci. Que de regards avaient passé sur cette image! Que de baisers chrétiens et de pleurs pénitents, Sur le macabre et grand squelette, à qui les temps Avaient donné le ton d'un rugueux étamage! Que de pensers remplis de deuil et d'infini! Que de lèvres déjà froides et solennelles Et qui n'avaient laissé d'autre souvenir d'elles Qu'un peu de leur moiteur sur le vélin terni! Oh! les vieux pèlerins des grands siècles austères, Oh! les passants perdus par l'espace lointain, Ceux qui s'en vinrent hier, ceux qui viendront demain, Les résignés, les forts, les purs, les solitaires! Oh! les bouches en feu qui l'aimeront encor, Les innombrables mains qui de leurs doigts d'argile L'attoucheront, avec un tremblement fébrile, Et qui toutes seront mortes, avant la mort! CROQUIS DE CLOITRE. A pleine voix-midi soleillant au dehors Et les chants reposant-les nones sont chantées, Dans un balancement de phrases répétée Et hantantes, comme un rappel de grands remords. Et peu à peu les chants prennent de tels essors, Les antiennes sont sur de tels vols portées, A travers l'ouragan des notes exaltées, Que tremblent les vitraux au fond des corridors. Le jour tombe en draps clairs et blancs par les fenêtres; On dirait voir pendus de grands manteaux de prêtres A des clous de soleil. Mais soudain, lentement, Les moines dans le choeur taisent leurs mélodies Et, pendant le repos entre deux psalmodies, Il vient de la campagne un lointain meuglement. MÉDITATION. Heureux, ceux-là, Seigneur, qui demeurent en toi, Le mal des jours mauvais n'a point rongé leur âme, La mort leur est soleil et le terrible drame Du siècle athée et noir n'entame point leur foi. Obscurs pour nos regards, ils sont pour loi les lampes, Que les anges sur terre, avec leurs doigts tremblants, Allument dans les soirs mortuaires et blancs Et rangent comme un nimbe à l'entour de tes tempes. Heureux le moine doux, pour qui l'orgueil n'est point, Dont les yeux n'ont jamais, si ce n'est en prière, Comme des braises d'or avivé leur lumière Et dont l'amour retient le coeur à ton coeur joint. Son esprit lumineux, telle une aube pascale, Jette des feux pieux comme des fleurs de ciel; Il marche sans péché, ni désir véniel, Comme en une fraîcheur de paix dominicale. Heureux le moine saint s'abattant à genoux, Devant ta croix, dressant au ciel ses larges charmes, Et qui lave ton nom avec les mêmes larmes Que nous prostituons à nos douleurs à nous. Son coeur est tel qu'un lac dans la montagne blanche, Qui réverbère en ses pâles miroirs dormants Et ses vagues de prisme emplis de diamants Toute clarté de Dieu qui sur terre s'épanche. Heureux le moine rude, ardent, terrible, amer, Dont le sang se déperd aux larmes des supplices, Dont la peau se lacère aux griffes des cilices Et qui traîne vers toi les loques de sa chair. Pour en tordre le mal, ses mains tortionnaires Ont d'un si noir effort étreint son corps pâmé, Qu'il n'est plus qu'âme enfin et qu'il vit sublimé, Tout seul, comme un rocher meurtri par les tonnerres. Heureux les moines grands, heureux tous ceux qui vont Là-bas, en des chemins de paix et de prière, Les regards aimantés par la vague lumière Qui se fait deviner par delà l'horizon. LES CONVERSIONS. I De quels horizons noirs ou de quels lointains d'or Accourez-vous au seuil du cloître aride et terne, Grands ascètes chrétiens, qui seuls tenez encor, Debout, votre Dieu mort, sur le monde moderne? Toi, moine âpre et superbe et grand, moine-flambeau, Moine silencieux, dont l'âme exaspérée Et ténébreuse a pris le cloître pour tombeau, Depuis que Dieu parut dans ta vie effarée, Comme une torche en feu sur l'horizon des soirs, Ta volonté d'airain superbement maîtresse A dompté tes désirs, à bridé tes espoirs Et fait crier ton coeur d'angoisse et de détresse. Mais ton humilité, c'est encor de l'orgueil: Tu restes roi, dans ta servitude claustrale, Dans ton obéissance à tous et dans ton deuil. La règle en sa vigueur grave et préceptorale, Dont les convers pieux suivent les sentiers d'or, Tu l'exagères tant que c'est toi qui domines. Ton front est fier, tes yeux victorieux encor, Les lins de tes manteaux ont des blancheurs d'hermines, Tu porteras, un jour, la crosse et le camail, Et tes frères craindront tes images catholiques, Loup superbe, rentré géant dans le bercail. Oh! quel effondrement d'espoirs hyperboliques, Et quels rêves tués doivent joncher ton coeur, Et quel rouge brasier doit enflammer ton torse, Et quel étreignement doit te saisir, vainqueur, Et te sécher la langue et te briser la force Quand tu songes, le soir, aux jours qui sont passés! Tu montais autrefois aux palais de la vie. Le cerveau grandiose et les sens embrasés; Les beaux désirs ainsi qu'une table servie S'étalaient devant toi sur des terrasses d'or; Des escaliers, dont les marches comme des glaives Tournoyaient en spirale au fond du grand décor, Servaient aux pieds ailés et joyeux de tes rêves, Des sites langoureux et les vagues halliers, Où flottaient doucement les écharpes des brumes, Se découvraient du haut de superbes paliers, Et des femmes, traînant leurs robes en écumes Derrière elles, penchaient sous des vélums lascifs Toute leur chair vers tes amours et tes victoires. Oh ! que de seins tendus et de corps convulsifs Tes beaux bras ont plies dans leurs étreintes noires Et tes baisers mordus pendant tes nuits d'ardeur! Quel cortège voilé de pâles amoureuses Ton souvenir éclaire à son flambeau rôdeur. Et quels sanglots plaintifs d'éternelles pleureuses Ton âme entend là-bas, au fond des soirs, gémir! Mais tous ces désespoirs et toutes ces colères Tu les veux, tu les dois, hors de ton coeur, vomir, Et ton torse puissant, chargé de scapulaires, Ne peut plus rien garder de sa folie en soi. L'Église te proclame et t'appelle et t'élève; Demain tu seras fort et solennel, la foi Sera, comme un drapeau gonflé d'orgueil, ton rêve. II Toi, ton songe volait vers l'infini, tu fus Quelque chercheur ardent, profond et solitaire, Dans la science humaine et ses dogmes reclus. Ton cerveau flambloyait aux choses de la terre, Chaque minuit, quand sur les lacs pâles des cieux, Comme de grands lotus blanchissaient les étoiles, Tu regardais s'ouvrir la floraison des feux; Elles étaient pour toi sans mystères, ni voiles. Et tu prenais pitié des pâtres pèlerins Dont l'âme avait tremblé devant ces fleurs fatales. Toi, tu savais leur vie et marquais leurs destins, Tes yeux avaient scruté leurs flammes végétales Et ton esprit, hanté d'aurore et d'avenir, Avait montré par où les rouges découvertes, Avec leurs torches d'or, un jour, devraient venir, Lorsque, soudain, passa dans les plaines désertes, Où ton rêve volait comme un aigle, au milieu Des suprêmes effrois et des blêmes vertiges, Un vent qui t'abattit aux pieds d'airain de Dieu. Ton front resta pâli de ces brusques prodiges, Ton coeur se dégonfla de folie et d'orgueil, Tu sentis le néant du mal et de l'envie Et tes pas retournés te menèrent au seuil Du cloître, où l'homme habite au delà de la vie. III Et toi, tu fus conquis par l'immobilité Et le vide du cloître et les poids de silence Qui pesant sur le coeur lèvent la volonté. Les hommes te lassaient avec leur turbulence Et leur clameur banale et leurs oeuvres d'un jour. Tes bras s'étaient meurtris à tordre des chimères, Tes mains à pavoiser de tes désirs l'amour. La vie, âpre total de nombres éphémères, Tu ne la fixas plus que d'un regard d'adieu. Et t'en allant, chargé d'orgueil et de pensée, Loin du monde roulant sans idéal, sans Dieu, Chrétien, tu ravalas ta suprême nausée. Tu te marmorisas depuis et ton cerveau Devint tranquille et pur et d'égale lumière. Comme une lampe d'or aux parois d'un caveau, Tu suspendis ton âme au temple, et ta prière Y consuma son feu d'argent; ton front dompté Ne s'appesantit plus sous la science vaine Et ton corps se figea, vêtu d'éternité. La nuit, quand tu songeais dans les stalles d'ebène, Immobile et muet, inflexible et serein, La foudre aurait roulé le long de la muraille Que rien n'eût remué dans ta pose d'airain. Tout ton esprit tendait vers l'ultime bataille, Et ta mort fut superbe et magnifiquement Tu fermas tes grands yeux aux choses de la terre Et le tombeau t'emplit de son isolement, Lutteur victorieux, tranquille et solitaire. IV Et toi, le sabre au poing tu courais dans la gloire, Au galop clair sonnant de ton étalon roux, Qui, les sabots polis et blancs comme l'ivoire, Sautait dans la mêlée et mordait de courroux Les nuages de poudre épars sur la bataille. Tu passais, cavalier nerveux et halé d'or, Aussi droit de fierté que superbe de taille, L'audace t'emportait, au vent de son essor, La peur ne mordait point tes moelles énergiques, Tu portais ton orgueil ainsi qu'un gonfanon, Et les soldats, épris de courages tragiques. Savaient quel large éclair passait dans ton renom. Tu traversas ainsi des guerres et des guerres Et des assauts et des haines et des amours. Maintenant les combats sont choses de naguères Et ta vie a changé comme un fleuve de cours. Et c'est toi que l'on voit là-bas, avec ta gaule, Front nu, le corps étroit dans ton manteau ballant, Arc-bouté de la main contre le tronc d'un saule, Tenir sous garde et suivre au loin ton troupeau blanc De vaches et de porcs baignés de brume rose, Tes génisses paissant sur les terreaux déserts Et tes grands boeufs, tassant leur croupe grandiose, Dans la levée en fleur des longs herbages verts. Et tel, moine soumis, qui vis auprès des bêtes, Qui, repentant, as pris le chemin de la Foi, Tu laisses la nature et son deuil et ses fêtes Entrer avec son calme et sa douceur en toi. Pourtant, quand tu reviens, le soir, vers l'oratoire Et que dorment déjà les étables, parfois Un clairon très lointain sonne dans ta mémoire Le défilé guerrier des choses d'autrefois, Et ton esprit s'échauffe à ces soudains mirages Et tes yeux, réveillés de leur claustral sommeil, Suivent longtemps, là-bas, la charge des nuages, Qui vont les flancs troués des glaives du soleil. SOIR RELIGIEUX. Un silence souffrant pénètre au coeur des choses, Les bruits ne remuent plus qu'affaiblis par le soir, Et les ombres, quittant les couchants grandioses, Descendent, en froc gris, dans les vallons s'asseoir. Un grand chemin désert, sans bois et sans chaumières, A travers les carrés de seigle et de sainfoin, Prolonge en son milieu ses deux noires ornières Qui s'en vont et s'en vont infiniment au loin. Dans un marais rêveur, où stagne une eau brunie, Un dernier rais se pose au sommet des roseaux; Un cri grêle et navré, qui pleure une agonie, Sort d'un taillis de saule oui nichent des oiseaux; Et voici l'angelus, dont la voix tranquillise La douleur qui s'épand sur ce mourant décor, Tandis que les grands bras des vieux clochers d'église Tendent leur croix de fer par-dessus les champs d'or. LES MATINES. Moines, vos chants d'aurore ont des élans d'espoir, Et des bruits retombants de cloche et d'encensoir: Quand les regards, suivant leur route coutumière, Montent vers les sommets chercher de la lumière; Quand le corps, dégourdi des langueurs du réveil, Comme un jardin d'été se déplie au soleil; Quand le cerveau, tiré des sommeils taciturnes, Secoue au seuil du jour ses visions nocturnes, Quand il reprend sur lui la charge de penser, Et que l'aube revient d'orgueil le pavoiser; Quand l'amour, revenu des alcôves aux plaines, Berce des oiseaux d'or dans ses douces haleines; Quand peuplant de regards les loins silencieux, Les souvenirs charmeurs nous fixent de leurs yeux; Quand notre corps se fond dans la volupté d'être Et que de nouveaux sens lui demandent à naître: Moines, vos chants d'aurore ont des élans d'espoir Et des bruits retombants de cloche et d'encensoir. LES VÊPRES. Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles Le flux et le reflux des douleurs vespérales. Lorsque dans son lit froid, derrière sa cloison, Le malade redit sa dernière oraison; Lorsque la folie arde au coeur les lunatiques, Et que la toux mord à la gorge les étiques; Lorsque les yeux troublés de ceux qui vont mourir, Tout en songeant aux vers, voient le couchant fleurir; Lorsque pour les défunts, que demain l'on enterre, Les fossoyeurs, au son du glas, remuent la terre; Lorsque dans les maisons closes on sent les seuils Heurtés lugubrement par le coin des cercueils; Lorsque dans l'escalier étroit montent les bières Et que la corde râcle au ras de leurs charnières; Lorsqu'on croise à jamais, dans la chambre des morts, Le linceul sur leurs bras, leurs bras sur leurs remords; Lorsque les derniers coups de la cloche qui tinte Meurent dans les lointains, comme une voix éteinte, Et qu'en fermant les yeux pour s'endormir, la nuit Etouffe, entre ses cils, la lumière et le bruit: Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles Le flux et le reflux des douleurs vespérales. MÉDITATION. Heureux ceux-là, Seigneur, qui demeurent en toi: Le mal des jours mauvais n'a point rongé leur âme, La mort leur est soleil et le terrible drame Du siècle athée et noir n'entame point leur foi. Tout oeuvre se disjoint, toute gloire s'efface; Ce que sont devenus les claironneurs d'orgueil, Demandez-le, vous tous, qui franchissez le seuil De leurs tombeaux, aux vers qui leur rongent la face. Les jours sont engloutis par les prompts lendemains; Toute joie entre une heure et s'éloigne et s'exile, Vous qui marchez, serrant votre bonheur stérile, Déjà le dégoût coule et sort d'entre vos mains. Toute science enferme au fond d'elle le doute, Comme une mère enceinte étreint un enfant mort, Vous qui passez, le pied hardi, le torse fort, Chercheurs, voici le soir qui vous barre la route. Toute chair est fragile et son déclin est tel Que jeune, elle est déjà maudite en ses vertèbres; Quels crocs ont déchiré l'orgueil des seins célèbres? Vous qui passez, songez aux chiens de Jézabel! AGONIE DE MOINE. Faites miséricorde au vieux moine qui meurt, Et recevez son âme entre vos mains, Seigneur. Quand ses maux lui crieront que sa vie en ce monde A fini de creuser son ornière profonde; Quand ces regards vitreux, obscurcis et troublés, Enverront leurs adieux vers les cieux étoilés; Quand se rencontrera dans les affres des fièvres, Une dernière fois, votre nom sur ses lèvres; Quand il s'affaissera pâle, brisé d'effort, La chair épouvantée à l'aspect de la mort; Quand, l'esprit obscurci du travail des ténèbres. Il cherchera la croix avec des mains funèbres; Quand on recouvrira de cendres son front ras Et que pour bien mourir on croisera ses bras; Quand on lui donnera pour suprême amnistie, Pour lampe de voyage et pour soleil l'hostie; Quand les cierges veillants pâliront de lueurs Son visage lavé des dernières sueurs; Quand on abaissera sa tombante paupière, A toute éternité, sur son lobe de pierre; Quand, raides et séchés, ses membres verdiront. Et que les premiers vers en ses flancs germeront; Quand on le descendra, sitôt la nuit tombée, Parmi les anciens morts qui dorment sous l'herbée; Quand l'oubli prompt sera sur sa fosse agrafé, Comme un fermoir de fer sur un livre étouffé: Faites miséricorde à son humble mémoire, Seigneur, et que son âme ait place en votre gloire! MORT CHRÉTIENNE. Qu'il te soit fait hommage et gloire, ô mort chrétienne! Parmi les biens du temps seule réalité, Seul pain spirituel dont le coeur entretienne, Sur la terre, son fixe orgueil d'éternité; Qu'il te soit fait hommage et gloire, ô mort austère, A toute heure qui vient et passe, à tout moment, Toi, dont l'autel d'ébène appuyé sur la terre Mêle sa flamme à la pâleur du firmament. Qu'il te soit fait hommage à travers les années, Grave ensevelisseuse! O mort! O noir amour! Qui dans tes maigres mains détiens les destinées Et qui remplis de ciel les yeux défunts au jour; Qu'on te louange! mort pieuse et baptisée! Mort, qui portes en toi la tristesse des soirs, Mort sereine, gerbant au fond de la pensée, Dans les vallons du coeur, la moisson des lys noirs. Mort des moines, mort des martyrs et mort des vierges, Hosannas traversant d'un vol les cieux hautains, O mort, ceinte de feux, de prière et de cierges, mort qui fais la vie! O mort qui fais les saints! Le juste ne craint pas ta fidélité sombre, Il regarde au delà des horizons flottants: Que sont les ans? Une ombre errant après une ombre Dans le brouillard trompeur de l'espace et du temps. LE CIMÉTIÈRE. Sous ce terrain perdu que les folles avoines Et les chiendents et les sainfoins couvrent de vert, On enterrait-voici quatre siècles-des moines Les mains jointes, le front du capuchon couvert, Le corps enveloppé de la pudeur des laines. Ils s'endormaient dans un calme sacerdotal Et rien ne leur venait ni des mers, ni des plaines, Qui pût troubler leur long sommeil horizontal. Alors comme aujourd'hui, les larges moissons mûres Charriaient leur marée autour des loins d'argent, Où luisaient des clochers ainsi que des armures. L'enclos funèbre avait le même aspect changeant, La terre ocreuse était de micas chatoyée, La même croix d'airain, que midi faisait d'or, Tenait sur ses grands bras sa douleur déployée Et semblait un oiseau qui prend un tel essor Qu'il atteindra le ciel, d'un seul coup d'aile immense. Depuis, les morts nouveaux ont écrasé les vieux Et toujours cet enclos que le deuil ensemence S'étend, vierge et muet, vide et silencieux, Mêlant et remêlant les cendres aux poussières, Les défunts aux défunts, les débris aux débris, Sous le même soleil et les mêmes prières; Toujours les blés houleux entourent son mur gris. Toujours sous le manteau de ses folles avoines, De ses chiendents soyeux et de son gazon vert, Il tient caché les corps des abbés et des moines, Les mains jointes, le front du capuchon couvert. Et cette antiquité de deuil réglementaire, Ces mêmes morts toujours à d'autres succédant, Qui rendirent jadis cet enclos légendaire, Ont maintenu, dans notre âge de doute ardent, Autour du deuil chrétien de ces trépas superbes, Mystérieusement couchés dans ce coin noir. Les mêmes bruits pieux de vent parmi les herbes Et d'oiseaux clairs rythmant leurs chansons dans le soir. Pourtant, par les beaux mois d'été glacés de lune, Sous un ciel reluisant d'or et d'argent poli, Ce lieu répand encor sa hantise importune. Et lorsque les brouillards montent du sol pâli Et s'étendent, sur les tombes, en blanc suaire. On voit, là-bas, de grands moines se rassembler, Se saluer le front par terre et s'en aller Par la vague terreur de la nuit mortuaire. AUX MOINES. Et maintenant, pieux et monacaux ascètes, Qu'ont revêtus mes vers de longs et blancs tissus, Hommes des jours lointains et morts, hommes vaincus Mais néanmoins debout encor, hommes poètes, Qui ne souffrez plus rien de nos douleurs à nous, Rien de notre orgueil roux, rien de notre paix noire, Qui vivez les yeux droits sur votre Christ d'ivoire, Tel que vous devant lui, l'âme en flamme, à genoux, Le front pâli du rêve où mon esprit s'obstine, Je vivrai seul aussi, tout seul, avec mon art, Et le serrant en mains, ainsi qu'un étendard, Je me l'imprimerai si fort sur la poitrine, Qu'au travers de ma chair il marquera mon coeur. Car il ne reste rien que l'art sur cette terre Pour tenter un cerveau puissant et solitaire Et le griser de rouge et tonique liqueur. Quand tout s'ébranle ou meurt, l'Art est là qui se plante Nocturnement bâti comme un monument d'or, Et chaque soir, que, dans la paix, le jour s'endort, Sa muraille en miroir grandit étincelante Et d'un reflet rejette au ciel le firmament. Les poètes, venus trop tard pour être prêtres, Marchent vers les lueurs qui tombent des fenêtres Et reluisent ainsi que des plaques d'aimant. Le dôme ascend si haut que son faîte est occulte, Les colonnes en sont d'argent et le portail Sur la mer rayonnante ouvre au loin son vantail Et le plain-chant des flots se mêle aux voix du culte. Le vent qui passe et qui s'en vient de l'infini Effleure avec des chants mystérieux et frêles Les tours, les grandes tours, qui se toisent entre elles Comme des géants noirs de force et de granit, Et quiconque franchit le silence des porches N'aperçoit rien, sinon, au fond, à l'autre bout, Une lyre d'airain qui l'attend là, debout, Immobile, parmi la majesté des torches. Et ce temple toujours pour nous subsistera Et longtemps et toujours luira dans nos ténèbres, Quand vous, les moines blancs, les ascètes funèbres Aurez disparu tous en lugubre apparat, Dans votre froc de lin et votre aube mystique, Au pas religieux d'un long cortège errant, Comme si vous portiez à votre Dieu mourant, Au fond du monde athée, un dernier viatique. SOIR RELIGIEUX. Près du fleuve roulant vers l'horizon ses ors Et ses pourpres et ses vagues entre-frappées, S'ouvre et rayonne, ainsi qu'un grand faisceau d'épées, L'abside ardente avec ses sveltes contreforts. La nef allume auprès ses merveilleux décors: Ses murailles de fer et de granit drapées, Ses verrières d'émaux et de bijoux jaspées Et ses cryptes, où sont couchés des géants morts; L'âme des jours anciens a traversé la pierre De sa douleur, de son encens, de sa prière Et resplendit dans les soleils des ostensoirs; Et tel, avec ses toits lustrés comme un pennage, Le temple entier paraît surgir au fond des soirs, Comme une châsse énorme, où dort le moyen âge. Source: http://www.poesies.net