Les Flamandes. (1883) Par Emile Verhaeren (1855-1916) PARIS MERCURE DE FRANCE M DCCC XCV TABLE DES MATIERES LES VIEUX MAITRES. LA VACHÈRE. ART FLAMAND. LES PLAINES. KATO. LA FERME. L'ENCLOS. DIMANCHE MATIN. LES GRANGES. LES VERGERS. L'ABREUVOIR. LE LAIT. LES GUEUX. LES PORCS. CUISSON DU PAIN. LES RÉCOLTES. LA GRANDE CHAMBRE. LA CUISINE. LES GRENIERS. L'ÉTABLE. LES ESPALIERS. EN HIVER. TRUANDAILLES. LA VACHE. LES PAYSANS. MARINES. AMOURS ROUGES. LES FUNÉRAILLES. LES VIEILLES. AUX FLAMANDES D'AUTREFOIS. A LÉON CLAUDEL LES VIEUX MAITRES. Dans les bouges fumeux où pendent des jambons, Des boudins bruns, des chandelles et des vessies, Des grappes de poulets, des grappes de dindons, D'énormes chapelets de volailles farcies, Tachant de rose et blanc les coins du plafond noir. En cercle, autour des mets entassés sur la table, Qui saignent, la fourchette au flanc dans un tranchoir Tous ceux qu'auprès des brocs la goinfrerie attable, Craesbeke, Brakenburgh, Teniers, Dusart, Brauwer, Avec Steen, le plus gros, le plus ivrogne, au centre, Sont réunis, menton gluant, gilet ouvert, De rires plein la bouche et de lard plein le ventre. Leurs commères, corps lourds où se bombent les chairs Dans la nette blancheur des linges du corsage, Leur versent à jets longs de superbes vins clairs, Qu'un rais d'or du soleil égratigne au passage, Avant d'incendier les panses des chaudrons. Elles, ces folles, sont reines dans les godailles, Que leurs amants, goulus d'amours et de jurons, Mènent comme au beau temps des vieilles truandailles, Tempes en eau, regards en feu, langue dehors, Avec de grands hoquets, scandant les chansons grasses, Des poings brandis au clair, des luttes corps à corps Et des coups assénés à broyer leurs carcasses, Tandis qu'elles, le sang toujours à fleur de peau, La bouche ouverte aux chants, le gosier aux rasades, Après des sauts de danse à fendre le carreau, Des chocs de corps, des heurts de chair et des bourrades, Des lèchements subis dans un étreignement, Toutes moites d'ardeurs, tombent dépoitraillées. Une odeur de mangeaille au lard, violemment, Sort des mets découverts; de larges écuellées De jus fumant et gras, où trempent des rôtis, Passant et repassant sous le nez des convives, Excitent, d'heure en heure, à neuf, leurs appétits. Dans la cuisine, on fait en hâte les lessives De plais vidés et noirs qu'on rapporte chargés, Des saucières d'étain collent du pied aux nappes, Les dressoirs sont remplis et les celliers gorgés. Tout autour de l'estrade, où rougeoient ces agapes. Pendent à des crochets paniers, passoires, grils, Casseroles, bougeoirs, briquets, cruches, gamelles; Dans un coin, deux magots exhibent leurs nombrils. Et trônent, verre en main, sur deux tonnes jumelles; Et partout, à chaque angle ou relief, ici, là, Au pommeau d'une porte, aux charnières d'armoire, Au pilon des mortiers, aux hanaps de gala. Sur le mur, à travers les trous de l'écumoire, Partout, à droite, à gauche, au hasard des reflets, Scintillent des clartés, des gouttes de lumière, Dont l'énorme foyer-où des coqs, des poulets. Rôtissent tout entiers sur l'ardente litière- Asperge, avec le feu qui chauffe le festin. Le décor monstrueux de ces grasses kermesses. Nuits, jours, de l'aube au soir et du soir au matin. Eux, les maîtres, ils les donnent aux ivrognesses. La farce épaisse et large en rires, c'est la leur: Elle se trousse là, grosse, cynique, obscène, Regards flambants, corsage ouvert, la gorge en fleur. La gaieté secouant les plis de sa bedaine. Ce sont des bruits d'orgie et de rut qu'on entend Grouiller, monter, siffler, de sourdine en crécelle, Un vacarme de pots heurtés et se fendant, Un entrechoquement de fers et de vaisselle, Les uns, Brauwer et Steen, se coiffent de paniers, Brakenburgh cymbalise avec deux grands couvercles. D'autres râclent les grils avec les tisonniers. Affolés et hurlants, tous soûls, dansant en cercles, Autour des ivres-morts, qui roulent, pieds en l'air. Les plus vieux sont encor les plus goulus à boire. Les plus lents à tomber, les plus goinfres de chair, Ils grattent la marmite et sucent la bouilloire, Jamais repus, jamais gavés, toujours vidant, Leur nez luit de lécher le fond des casseroles. D'autres encor font rendre un refrain discordant Au crincrin, où l'archet s'épuise en cabrioles. On vomit dans les coins; des enfants gros et sains Demandent à téter avant qu'on les endorme, Et leurs mères, debout, suant entre les seins. Bourrent leur bouche en rond de leur téton énorme. Tout gloutonne à crever, hommes, femmes, petits; Un chien s'empiffre à droite;, un chat mastique à gauche; C'est un déchaînement d'instincts et d'appétits, De fureurs d'estomac, de ventre et de débauche, Explosion de vie, où ces maîtres gourmands, Trop vrais pour s'affadir dans les afféteries, Campaient gaillardement leurs chevalets flamands Et faisaient des chefs-d'oeuvre entre deux soûleries. LA VACHÈRE. Le mouchoir sur la nuque et la jupe lâchée, Dès l'aube, elle est venue au pacage, de loin; Mais sommeillante encore, elle s'est recouchée, Là, sous les arbres, dans un coin. Aussitôt elle dort, bouche ouverte et ronflante; Le gazon monte, autour du front et des pieds nus; Les bras sont repliés de façon nonchalante, Et les mouches rôdent dessus. Les insectes de l'herbe, amis de chaleur douce Et de sol attiédi, s'en viennent, à vol lent, Se blottir, par essaims, sous la couche de mousse, Qu'elle réchauffe en s'étalant. Quelquefois, elle fait un geste gauche, à vide. Effarouche autour d'elle un murmure ameuté D'abeilles; mais bientôt, de somme encore avide, Se tourne de l'autre côté. Le pacage, de sa flore lourde et charnelle, Encadre la dormeuse à souhait: comme en lui, La pesante lenteur des boeufs s'incarne en elle Et leur paix lourde en son oeil luit. La force, bossuant de noeuds le tronc des chênes, Avec le sang éclate en son corps tout entier: Ses cheveux sont plus blonds que l'orge dans les plaines Et les sables dans le sentier. Ses mains sont de rougeur crue et rèche; la sève Qui roule, à flots de feu, dans ses membres hâlés, Bat sa gorge, la gonfle, et, lente, la soulève Comme les vents lèvent les blés. Midi, d'un baiser d'or, la surprend sous les saules, Et toujours le sommeil s'alourdit sur ses yeux, Tandis que des rameaux flottent sur ses épaules Et se mêlent à ses cheveux. ART FLAMAND. I Art flamand, tu les connus, toi, Et tu les aimas bien, les gouges, Au torse épais, aux tétons rouges; Tes plus fiers chefs-d'oeuvre en font foi. Que tu peignes reines, déesses, Ou nymphes, émergeant des flots Par troupes, en roses îlots, Ou sirènes enchanteresses, Ou femelles aux contours pleins, Symbolisant les saisons belles, Grand art des maîtres, ce sont elles, Ce sont les gouges que tu peins. Et pour les créer, grasses, nues, Toutes charnelles, ton pinceau Faisait rougeoyer sous leur peau Un feu de couleurs inconnues. Elles flamboyaient de tons clairs, Leurs yeux s'allumaient aux étoiles, Et leurs poitrines sur tes toiles Formaient de gros bouquets de chair. Les Sylvains rôdaient autour d'elles, Ils se roulaient, suant d'amour, Dans les broussailles d'alentour Et les fourrés pleins de bruits d'ailes. Ils amusaient par leur laideur, Leurs yeux, points ignés trouant l'ombre, Illuminaient, dans un coin sombre, Leurs sourires, gras d'impudeur. Ces chiens en rut cherchaient des lices; Elles, du moins pour le moment, Se défendaient, frileusement, Roses, et resserrant les cuisses. Et telles, plus folles encor, Arrondissant leurs hanches nues, Et leurs belles croupes charnues, Où cascadaient leurs cheveux d'or, Les invitaient aux assauts rudes, Les excitaient à tout oser, Bien que pour le premier baiser Ces femelles fissent les prudes. II Vous conceviez, maîtres vantés, Avec de larges opulences, Avec de rouges violences, Les corps charnus de vos beautés. Les femmes pâles et moroses Ne miraient pas dans vos tableaux, Comme la lune au fond des eaux, Leur étisie et leurs chloroses, Leurs fronts tristes, comme les soirs, Comme les dolentes musiques, Leurs yeux malades et phtisiques, Où micassent les désespoirs, Leurs grâces fausses et gommées, S'allanguissant sur les sofas, Sous des peignoirs en taffetas Et des chemises parfumées. Vos pinceaux ignoraient le fard, Les indécences, les malices Et les sous-entendus de vices. Qui clignent de l'oeil dans notre art, Et les Vénus de colportage, Les rideaux à demi tirés, Les coins de chair moitié montrés Dans les nids du décolletage, Les sujets vifs, les sujets mous, Les Cythères des bergeries, Les pâmoisons, les hystéries, L'alcôve-Vos femmes à vous, Dans la splendeur des paysages, Et des palais, lambrissés d'or, Dans la pourpre et dans le décor Somptueux des anciens âges, Vos femmes suaient la santé, Rouge de sang, blanche de graisse; Elles menaient les ruts en laisse Avec des airs de royauté. LES PLAINES. Partout, d'herbes en Mai, d'orges en Juillet pleines, De lieue en lieue, au loin, depuis le sable ardent Et les marais sur la Campine s'étendant, Des plaines, jusqu'aux mers du Nord, partout des plaines! Autour du plus petit village, où le clocher, Aigretté d'un coq d'or et reluisant d'ardoises, Grandit, sur des maisons hautes de quatre toises, Auprès du bourg pêcheur et du bourg maraîcher, Toujours, si large et loin que se porte la vue, Là-bas, où des boeufs noirs beuglent dans les terreaux, Où des charges de foin passent par tombereaux, Et puis encor, là-bas, où quelque voile entrevue, Toute rouge, sur fond diaphane et vermeil, Fait deviner les flots, la chanson matinière Des marins qui s'en vont au large, et la rivière Que sabrent les rayons lamés d'or du soleil, Partout, soit champ d'avoine, où sont les marjolaines, Coins de seigle, carrés de lins, arpents de prés, Partout, bien au-delà des horizons pourprés, La verte immensité des plaines et des plaines! I Sous les premiers ciels bleus du printemps, au soleil. Dans la chaleur dorée à neuf, elles tressaillent, Landes grises encor et lourdes au réveil, Et ne se doutant pas que les sèves travaillent, Tellement le sol tarde à secouer l'hiver. Même, quand les vergers dressent les houppes blanches De leurs pommiers, que la feuille, papillon vert, S'est attachée et bat de l'aile au long des branches, Quelques terreaux là-bas boudent compacts et nus. L'eau des fossés déborde et les terres sont sales, L'orée et le sentier boueux, les bois chenus, Bien que Mars ait craché ses poumons en rafales. Pourtant l'on voit déjà des groupes de fermiers, Avec leurs lourds chevaux, lustrés de blancheurs crues, Dans les champs, divisés par cases de damiers, Couper le sol massif, au tranchant des charrues. Déjà l'on sème. Un grand vieillard, qui va rêvant, Semoir autour des reins, jette à pleines poignées Les graines d'or, qu'abat un brusque coup de vent. Les sillons sont à point; les bêches alignées Reluisent d'un feu blanc sous les coups du soleil, Et Mai paraît, le mois des fleurs aromatiques, Et servantes et gars, en rustique appareil. Habits usés, bras nus, sabots au bout des piques, Qui de l'aurore au soir fatiguent les labours. Voici: les champs sont pleins, les fermes délaissées, On en remet la garde aux chiens veilleurs des cours, La glèbe, avec des mains calleuses, convulsées, Avec fièvre, avec joie, avec acharnement, La glèbe, pied par pied, coin par coin, est conquise; Partout la lutte et la sueur, le groupement Des efforts arrachant la récolte promise: Femmes sarclant le lin, hommes tassant l'engrais, Chevaux traînant la herse à travers les cultures, Pendant qu'autour, flattés de soleil tranquille et frais, Les trèfles verts, les foins en fleur, les emblavures, Les taillis, que l'on voit bondir sous le vent clair, Les jardins, les enclos, les vergers, les fleurettes, Roulent leur bonne odeur excitante dans l'air, Où chante, ailes au vent, un millier d'alouettes. II Sous les éclats cuivrés et flambants du soleil Languit la frondaison des chênes, sur les routes Un sable jaune et fin cuit dans un clair sommeil, Au ras des fossés verts les mousses sèchent toutes. Une atmosphère ardente encercle la moisson; D'âcres vapeurs, venant de marais noirs, enfument Tout l'espace enfermé dans le vaste horizon, Où les orges aux feux méridiens s'allument. Alors par au dessus des champs, un large vent, Un vent du Sud, traînant, voluptueux, oppresse, Avec le va-et-vient de son souffle énervant, La campagne vautrée en sa lourde paresse. Un tressaillement d'or court au ras des moissons, La terre sent l'assaut du rut monter en elle, Son sol générateur vibrer de longs frissons, Et son ventre gonfler de chaleur éternelle. De partout sort le flot des germes fécondants, Condensés en nuage épaissi dé poussières Et qui descend baigner d'amour les blés ardents. On dirait voir fumer de géantes braisières, Des débris d'incendie encor chauds. Chaque arpent, Chaque tige entr'ouverte est entourée et prise, Des vibrions en font l'assaut, éperdument, Et l'union se fait en des moiteurs de brise. III Le polder moite et qui suait sa force crue, Sous les midis, par coins de glaise étincelants, S'étalait tel: en champs luisants de miroirs blancs Taillés à chocs brutaux de pique et de charrue. La Flandre-au coup de col de ses gros chevaux roux, Bavochant de l'écume au branle de leur tête Et pieds gluants-traînait son vieux travail de bête Par à travers les blocs de ses lourds terreaux mous. De la graisse d'humus et de labour, fondue, Coulait dans le vent d'or d'automne-et lentement Toute la plaine enflait sous ce débordement De vie éparse aux quatre coins de l'étendue. C'étaient, à l'angle clair d'un bois et d'un marais, Des gars casseurs de terre, avec de grandes bêches; On entendait souffler leur corps d'ahans revêches Et, d'un rythme visqueux, tomber des tas d'engrais. Plus loin, les servantes tassaient les sacs, par groupes, En mouchoirs rouges, en sabots noirs, en jupons bleus; Et se baissaient-elles: leurs reins, plies en deux, Faisaient surgir du sol, monstrueuses, leurs croupes. Et derrière eux l'Escaut poussait son flux vermeil, Par au delà des prés et des digues masquantes, Et les bateaux cinglaient, toutes voiles claquantes Leur proue et leurs sabords souffletés de soleil. IV Voici les nuits, les nuits longues, les jours blafards, Novembre emplit d'hiver, l'immense plaine morne, Où tout est boue et pluie et se fond en brouillards, Où nuit et jour, matin et soir, l'ouragan corne. Villages et hameaux geignent au vent du Nord; L'humidité flétrit les murs de plaques vertes, La neige tombe et pèse et lourdement endort Les chaumes noirs groupant entre eux leurs dos inertes. Les chiens, au seuil des cours de ferme, sont muets; Les chemins recouverts de flaques et de fanges; On travaille les lins à nonchalants poignets, Avec la roue à bras qui ronfle dans les granges. Le fleuve, à clapotis rudes, fouette son bord. Dans les bouleaux, plantés en rangée équivoque Sur les digues, un nid d'oiseau ballotte encor, Un seul-et lentement la bise l'effiloque. Des bruits lointains et sourds sortent des horizons, Comme des grondements venus du bout des mondes, Ils passent, tristes vents des funèbres saisons, Et sonnent le néant dans leurs notes profondes. La terre geint et crie à les subir, les bois Ont des plaintes d'enfant, des râles et des rages, A se sentir plies et domptés sous leur poids, Dans un cassement sec et brutal de branchages. Ils s'acharnent au ras des champs planes et mous, Cinglant les nudités scrofuleuses des terres, La végétation pourrie-et leur remous Abat sur les chemins les ormes solitaires. Les sapins isolés sont coupés au jarret, Ou fendus tout du long, en ligne verticale, Les chênes débranchés-il faut une forêt Pour résister aux chocs hurleurs de la rafale. Et dans la plaine vide, on ne rencontre plus Que sur les chemins noirs de poussifs attelages, Que des voleurs, le soir, le matin, des perclus, Se traînant mendier de hameaux en villages, Que de maigres troupeaux, rentrant par bataillons, Sous les soufflets du vent, avec des voix bêlantes, Que d'énormes corbeaux plânants, aux ailes lentes, Qu'ils agitent dans l'air ainsi que des haillons. KATO. Après avoir lavé les puissants mufles roux De ses vaches, curé l'égout et la litière, Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux, Ouvert, au jour levant, une porte à chatière. Kato, la grasse enfant, la pataude, s'assied. Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque, Sur le viel escabeau, qui ne tient que d'un pied. Dans un coin noir, où luit encor un noctiluque. Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart; Les pieds sont nus dans les sabots. Voici sa pose: Le sceau dans le giron, les jambes en écart, Les cinq doigts grapilleurs étirant le pis rose, Pendant qu'au réservoir d'étain jaillit le lait, Qu'il s'échappe à jet droit, qu'il mousse plein de bulles, Et que le nez rougeaud de Katu s'en repaît, Comme d'un blanc parfum de pâles renoncules. C'est sa besogne à l'aube, au soir, au coeur du jour, De venir traire, à pleine empoignade, ses bêtes, En songeant d'un oeil vide aux bombances d'amour, Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes. De son gars, le meunier, un grand rustaud râblé, Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse, Qui la guette au moulin, tout en veillant au blé, Et la bourre de baisers gras dès qu'elle passe. Mais son étable avec ses vaches la retient, Elles sont là, dix, vingt, trente, toutes en graisse, Leur croupe se haussant dans un raide maintien, Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l'aise. Propres? Rien ne luit tant que le poil de leur peau; Fortes? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée; Leur grand souille, dans l'auge emplie, ameute l'eau, Leur coup de corne enfonce une cloison d'emblée. Elles mâchonnent tout d'un appétit goulu: Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines, Le col allongé droit et le mufle velu, Avec des ronflements satisfaits de narines, Avec des coups de dent donnés vers le panier, Où Kato fait tomber les raves qu'elle ébarbe, Avec des regards doux fixés sur le grenier, Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe. L'écurie est construite à plein torchis. Le toit, Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramées, Sur sa charpente haute étrangement s'asseoit Et jusqu'aux murs étend ses ailes déplumées. Les lucarnes du fond permettent au soleil De chauffer le bétail de ses douches ignées. Et le soir, de frapper d'un cinglement vermeil Les marbres blancs et roux des croupes alignées. Mais, au dedans, s'attise une chaleur de four, Qui monte des brassins, des ventres et des couches De bouse mise en tas, pendant qu'autour Bourdonne l'essaim noir et sonore des mouches. Et c'est là qu'elle vit, la pataude, bien loin Du curé qui sermonne et du fermier qui rage, Qu'elle a son coin d'amour dans le grenier à foin, Où son garçon meunier la roule et la saccage, Quand l'étable au repos est close prudemment, Que la nuit autour d'eux répand sa somnolence, Qu'on n'entend rien, sinon le lourd mâchonnement D'une bête éveillée au fond du grand silence. LA FERME. A voir la ferme au loin monter avec ses toits. Monter, avec sa tour et ses meules en dômes Et ses greniers coiffés de tuiles et de chaumes, Avec ses pignons blancs coupés par angles droits; A voir la ferme au loin monter dans les verdures. Reluire et s'étaler dans la splendeur des Mais, Quand l'été la chauffait de ses feux rallumés Et que les hêtres bruns l'éventaient de ramures: Si grande semblait-elle, avec ses rangs de fours, Ses granges, ses hangars, ses étables, ses cours, Ses poternes de vieux clous noirs bariolées, Son verger luisant d'herbe et grand comme un chantier, Sa masse se carrant au bout de trois allées. Qu'on eût dit le hameau tassé là, tout entier. L'ENCLOS. Quatre fossés couraient autour de l'enclos. Or, Quand le soleil de Mai, brûlant l'air de ses flammes, Sabrait leur eau dormante avec toutes ses lames, La ferme s'allumait d'un encadrement d'or. Ils s'étendaient, plaqués au bord de mousse verte Et de lourds nénuphars étoilant le flot noir. Les grenouilles venaient y coasser, le soir, L'oeil large ouvert, le dos enflé, le corps inerte. Des canards pavoisés y nageaient fiers et lents, Des canards bleus, verts, gris, pourpres, des canards blancs, Des canards clairs et blancs, avec un grand bec jaune; Ils y plongeaient leur aile et leur ventre lustré, Et les pattes battant les eaux, le col doré, Cassaient rageusement des iris longs d'une aune. DIMANCHE MATIN. Les nets éveils d'été des bourgades sous branches Et sous ombre coupée au vent-et les roseaux Et les aiguilles d'or des insectes des eaux Et les barres des ponts de bois et leurs croix blanches Et prés de beurre et lait-et métairie en planches Et le bousculement des baquets et des seaux Autour de la mangeoire, où grouillent les pourceaux, Et la servante, avec du cru soleil aux manches; Ces nets éveils dans les matins!-Des mantelets, Des bonnets blancs et des sarreaux, par troupelets. Gagnaient le bourg et son clocher couleur de craie. Pommes et bigarreaux!-Et, par dessus la haie. Les fruits rouges tentaient, et, dans le verger clair, Brusque, comme un sursaut, claquait du linge en l'air. LES GRANGES. S'élargissaient, là-bas, les granges recouvertes, Aux murs, d'épais crépis et de blancs badigeons, Au faîte, d'un manteau de pailles et de joncs, Où mordaient par endroits les dents des mousses vertes. De vieux ceps tortueux les ascendaient, alertes, Luttant d'assauts avec les lierres sauvageons, Et deux meules flanquaient, ainsi que deux donjons, Les portes qui bâillaient sur les champs, large-ouvertes. Et par elles, sortait le ronron des moulins, Rompu par les fléaux frappant l'aire à coups pleins, Comme un pas de soldats qu'un tambour accompagne; On eût dit que le coeur de la ferme battait, Dans ce bruit régulier qui baissait et montait, Et le soir, comme un chant, endormait la campagne. LES VERGERS. Hôtes du moineau preste et du merle siffleur: Des arbres vieux, moussus, les branches étagées, Baignaient dans le soleil de Mai, sur vingt rangées, Leurs dômes élargis dans toute leur ampleur. Les bourgeons sous l'éclat de la jeune chaleur Pointillaient les rameaux de rosâtres dragées, Les verdures vêtaient les cimes de frangées, Les vaches, le pis lourd, vaguaient dans l'herbe en fleur. Les pommiers au matin se couvraient de buées, lui séchaient lentement ainsi que des suées. Midi pénétrait l'air de longs accablements. Le soir, quand le soleil flambait dans les nuages, On croyait, à le voir cribler d'or les branchages, Qu'un grand feu crépitait dans un tas de sarments. L'ABREUVOIR. En un creux de terrain aussi profond qu'un antre, Les étangs s'étalaient dans leur sommeil moiré, Et servaient d'abreuvoir au bétail bigarré, Qui s'y baignait, le corps dans l'eau jusqu'à mi-ventre. Les troupeaux descendaient, par des chemins penchants: Vaches à pas très lents, chevaux menés à l'amble, Et les boeufs noirs et roux qui souvent, tous ensemble, Beuglaient, le cou tendu, vers les soleils couchants. Tout s'anéantissait dans la mort coutumière, Dans la chute du jour: couleurs, parfums, lumière, Explosions de sève et splendeurs d'horizons; Des brouillards s'étendaient en linceuls aux moissons, Des routes s'enfonçaient dans le soir-infinies, Et les grands boeufs semblaient râler ces agonies. LE LAIT. Dans la cave très basse et très étroite, auprès Du soupirail prenant le frais au Nord, les jarres Laissaient se refroidir le lait en blanches mares, Dans les ronges rondeurs de leur ventre de grès. On eût dit, à les voir crêmer dans un coin sombre, D'énormes nénuphars s'ouvrant par les flots lents, Ou des mets protégés par des couvercles blancs Qu'on réservait pour un repas d'anges, dans l'ombre. Plus loin, les gros tonneaux étaient couchés par rangs, Et les jambons suant leurs graisses et leurs sangs, Et les boudins crevant leur peau, couleur de cierge, Et les flancs bruns, avec du sucre autour des bords, Engageaient aux fureurs de ventres et de corps. . -Mais en face le lait restait froid, restait vierge. LES GUEUX. La misère séchant ses loques sur leur dos, Aux jours d'automne, un tas de gueux, sortis des bouges, Rôdaient dans les brouillards et les prés au repos, Que barraient sur fond gris des rangs de hêtres rouges. Dans les plaines, où plus ne s'entendait un chant. Où les neiges allaient verser leurs avalanches, Seules encor, dans l'ombre et le deuil s'épanchant, Quatre ailes de moulin tournaient grandes et blanches. Les gueux vaguaient, les pieds calleux, le sac au dos, Fouillant fossés, fouillant fumiers, fouillant enclos, Dévalant vers la ferme et réclamant pâture. Puis reprenaient en chiens pouilleux, à l'aventure, Leur course interminable à travers champs et bois, Avec des jurements et des signes de croix. LES PORCS. Des porcs, roses et gras, les mâles, les femelles, Remplissaient le verger de leurs grognements sourds, Et couraient parles champs, les fumiers et les cours, Dans le ballottement laiteux de leurs mamelles. Près du purin, barré des lames du soleil, Les pattes s'enfonçant en plein dans le gadoue. Ils reniflaient l'urine et fouillaient dans la boue, Et leur peau frémissait sous son lustre vermeil. Mais Novembre approchant, on les tuait. Leur ventre, Trop lourd, frôlait le sol de ses tétins. Leurs cous, Leurs yeux, leurs groins n'étaient que graisse lourde, et d'entre Leurs fesses on eût dit qu'il coulait du saindoux: On leur raclait les poils, on leur brûlait les soies. Et leurs bûchers de mort faisaient des feux de joies. CUISSON DU PAIN. Les servantes faisaient le pain pour les dimanches, Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain, Le front courbé, le coude en pointe hors des manches, La sueur les mouillant et coulant au pétrin. Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte, Leur gorge remuait dans les corsages pleins. Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte Et la moulaient en ronds comme la chair des seins. Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges, Et deux par deux, du bout d'une planche, les gouges Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous. Et les flammes, par les gueules s'ouvrant passage, Comme une meule énorme et chaude de chiens roux, Sautaient en rugissant leur mordre le visage. LES RÉCOLTES. Sitôt que le soleil dans le matin luisait, Comme un éclat vermeil sur un saphir immense, Que dans l'air les oiseaux détaillaient leur romance, La ferme tout entière au travail surgissait. Un va-et-vient, mêlé d'appels hâtifs bruissait, Et les bêtes de cour, en farfouille, en démence, Courant, sautant, volant, mêlaient d'accoutumance, Leurs cris et leur folie à ce bruit qui haussait. Et dès l'aube, on partait ensemble au long des haies, Sarcler des champs de lin, entourés de saulaies, Couper, tasser, rentrer le foin par chariots. Là-haut, chantaient pinsons, tarins et loriots. Les plaines embaumaient au loin; et gars et gouges Tachaient les carrés verts de camisoles rouges. LA GRANDE CHAMBRE. Et voici quelle était la chambre hospitalière Où l'étranger trouvait bon gîte et réconfort, Où les fils étaient nés, où l'aïeul était mort, Où l'on avait tassé ce grand corps dans sa bière. Aux kermesses, aux jours de foire et de décor, La ferme y célébrait la fête coutumière, Et jadis, quand vivait encore la fermière, Elle y trônait, au centime, avec ses pendants d'or. Les murs étaient crépis; deux massives armoires Étalaient dans les coins leur bois zébré de moires; Au fond, un christ en plâtre expirait sous un dais, Le front troué, les yeux ouverts sur les ivresses; Et le parfum des lards et la senteur des graisses Montaient vers son coeur nu, comme un encens mauvais. LA CUISINE. Au fond, la crémaillière avait son croc pendu, Le foyer scintillait comme une rouge flaque, Et ses flammes, mordant incessamment la plaque, Y rongeaient un sujet obscène en fer fondu. Le feu s'éjouissait sous le manteau tendu Sur lui, comme l'auvent par-dessus la baraque, Dont les bibelots clairs, de bois, d'étain, de laque, Crépitaient moins aux yeux que le brasier tordu. Les rayons s'échappaient comme un jet d'émeraudes. Et, ci et là, partout, donnaient des chiquenaudes De clarté vive aux brocs de verre, aux plats d'émail. A voir sur tout relief tomber une étincelle, On eût dit-tant le feu s'émiettait par parcelle- Qu'on vannait du soleil à travers un vitrail. LES GRENIERS. Sous le manteau des toits s'étalaient les greniers Larges, profonds, avec de géantes lignées De solives en croix, de poutres, de sommiers, D'où pendaient à ses fils un peuple d'araignées. Les récoltes en tas s'y trouvaient alignées: Les froments par quintaux, les seigles par paniers, Les orges, de clarté poussiéreuse baignées, L'avoine et le colza par monceaux réguliers. Un silence profond et lourd, tel une mare, S'étendait sur les grains que coupait de sa barre Et de ses lames d'or le soleil de Juillet. Au reste les souris toutes se tenaient coites, Les museaux enfoncés dans leurs niches étroites, Tandis que sur un van le grand chat blanc veillait. L'ÉTABLE. Et pleine d'un bétail magnifique, l'étable, A main gauche, près des fumiers étages haut, Volets fermés, dormait d'un pesant sommeil chaud, Sous les rayons serrés d'un soleil irritable. Dans la moite chaleur de la ferme au repos, Dans la vapeur montant des fumantes litières, Les boeufs dressaient le roc de leurs croupes altières Et les vaches beuglaient très doux, les yeux mi-clos. Midi sonnant, les gars nombreux curaient les auges Et les comblaient de foins, de lavandes, de sauges, Que les bêtes broyaient d'un lourd mâchonnement; Tandis que les doigts gourds et durcis des servantes Étiraient longuement les mamelles pendantes Et grappillaient les pis tendus, canaillement. LES ESPALIERS. D'énormes espaliers tendaient des rameaux longs, Où les fruits allumaient leur chair et leur pléthore, Pareils, dans la verdure, à ces rouges ballons Qu'on voit flamber les nuits de kermesse sonore. Pendant vingt ans, malgré l'hiver et ses grelons, Malgré les gels du soir, les givres de l'aurore, Ils s'étaient accrochés aux fentes des moellons, Pour monter jusqu'au toit, monter, monter encore. Maintenant ils couvraient de leur largeur les murs, Et sur les pignons hauts et clairs, poires et pommes, Bombaient superbement des seins pourprés et mûrs. Les troncs géants, crevés partout, suaient des gommes; Les racines plongaient jusqu'aux prochains ruisseaux, Et les feuilles luisaient comme des vols d'oiseaux. EN HIVER. Le sol trempé se gerce aux froidures premières, La neige blanche essaime au loin ses duvets blancs, Et met au bord des toits et des chaumes branlants, Des coussinets de laine irisés de lumières. Passent dans les champs nus les plaintes coutumières, A travers le désert des silences dolents, Où de grands corbeaux lourds battent l'air des vol lents Et s'en viennent de faim rôder près des chaumières. Mais depuis que le ciel de gris s'était couvert, Dans la ferme riait une gaieté d'hiver, On s'assemblait en rond autour du foyer rouge, Et l'amour s'éveillait, le soir, de gars à gouge, Au bouillonnement gras et siffleur du brassin, Qui grouillait, comme un ventre, en son chaudron d'airain. TRUANDAILLES. Dites! jadis, ripaillait-on Dans les bouges et dans les fermes: Les gars avaient les reins plus fermes Et les garces plus beau téton. Alors, en de longues tablées, Autour des mets grossiers, mais bons, Autour des lards et des jambons, Et des mangeailles rassemblées, De grands buveurs compacts et forts Riaient, chantaient, gueulaient à boire, Bâfraient à casser leur mâchoire, Hurlaient à réveiller les morts. Chacun avait, à droite, à gauche, Chair de femelle à savourer, Chair grasse, prête à se cabrer En des ruades de débauche. Chacun avait là deux brasiers, Deux yeux allumés, deux prunelles, Bûchers de voluptés charnelles, Où rôtir des amours entiers. Deux seins tout frais, tout ronds, tout rouges, Frais et ronds à mordre dedans, A les marquer d'un coup de dents; Deux seins appétissants de gouges, Bombant le haut des tabliers, Et ressemblant aux pommes mûres, Qu'on voit grossir dans les ramures Gigantesques des espaliers. Toutes ces garces en folie Sablaient aussi des brocs d'étain, Et comme leurs gars, ventre plein, Menton poissé, langue salie, Râlaient en proie au rut fiévreux Dans un emmêlement farouche, Criaient, juraient à pleine bouche. Et pour leurs mâles amoureux Se battaient, tombaient pêle-mêle, Parmi les tables, dans les coins, Ruaient des pieds, tapaient des poings, Roulaient dans une ivresse telle, Qu'on eût dit entendre le bruit D'une lutte à mort dans les bermes, Et que les chiens veilleurs des fermes Hurlaient d'effroi toute la nuit. LA VACHE. Dès cinq heures, sitôt que l'aurore fit tache Sur l'enténèbrement nocturne, piqué d'or, Un gars traça des croix sur le front de la vache. Et, le licol tendu, la mena vers la mort. Partout dans les clochers sonnaient les réveillées; Les champs riaient, malgré les brouillards étendus Sur la campagne, ainsi que des laines mouillées, Et les froids, qui la nuit étaient redescendus. Des ouvriers lourds et mous à leurs travaux revêches. Allaient, bâillant encor, muets, presque dolents, Sur leur énorme dos luisait l'acier des bêches, Plaquant le jour brumeux et gris de miroirs blancs. On entendait gronder des fracas de roulages Sur les pavés, des bruits de vieux chariots pleins; Au loin se balançaient des charges de fourrages Entre les coins de blés et les recoins de lins. Les poternes s'ouvraient partout, au long des routes, Avec des grincements de clefs et de verroux. Et les bêtes de clos à clos s'appelaient toutes, Et la vache passait très lente et beuglait doux. A droite-on voit blondir l'immensité de plaines: Des carrés roux, faisant des angles dans les verts, Des villages par tas, des hameaux par vingtaines, Avec de grands zigzags de routes à travers. A gauche-les vergers rajeunis, qu'effiloque Le vent de Juin, soufflant sur les massifs fleuris, Toute l'explosion de l'estivale époque, Blanche sous un azur jeune, brouillé de gris. Enfin par un dernier détour de sente verte, On parvient au village assis sur un plateau: La boucherie est là, tout en haut, large ouverte, Dans un encadrement plaqué de champs et d'eau. La vache brusquement s'arrête au seuil du porche. Tout est rouge autour d'elle et fumant, sur le sol Un taureau tacheté de rousseurs, qu'on écorche Et dont coule le sang par un trou fait au col. Des moutons appendus au mur, tètes fendues, Des porcs, gisant sur la paille, moignons en l'air, Un veau noir sur un tas d'entrailles répandues Avec le coutelas profond fouillant la chair. Et plus loin, au-delà de ces visions rouges, Ce sont des coins verdis de blés quelle entrevoit, Où des boeufs laboureurs, que bàtonnent des gouges. Entaillent le terreau gluant d'un sillon droit. Et voici que se fait la lumière complète, Le creusement profond des lointains horizons, Le grand jour triomphal et doré, qui projette Ses flammes d'incendie au ras des floraisons, Qui baigne les champs gras d'une sueur fumante, Les pénètre, à plein feu, de ses rayons mordants, Les brûle de baisers d'amour, comme une amante, Et leur gonfle le sein de germes fécondants. La vache voit bleuir le grand ciel qui surplombe L'embrasement du sol où luit l'Escaut vermeil, Lorsqu'un coup de maillet l'étourdit;-elle tombe, Mais son dernier regard s'est empli de soleil. LES PAYSANS. Ces hommes de labour, que Greuze affadissait Dans les molles couleurs de paysanneries, Si proprets dans leur mise et si roses, que c'est Motif gai de les voir, parmi les sucreries D'un salon Louis-Quinze animer des pastels, Les voici noirs, grossiers, bestiaux-ils sont tels. Entre eux, ils sont parqués par villages; en somme, Les gens des bourgs voisins sont, déjà l'étranger, L'instrus qu'on doit haïr, l'ennemi fatal, l'homme Qu'il faut tromper, qu'il faut leurrer, qu'il faut gruger. La patrie? Allons donc! Qui d'entre eux croit en elle? Elle leur prend des gars pour les armer soldats, Elle ne leur est point la terre maternelle, La terre fécondée au travail de leurs bras. La patrie! on l'ignore au fond de leur campagne. Ce qu'ils voient vaguement dans un coin de cerveau, C'est le roi, l'homme en or, fait comme Charlemagne, Assis dans le velours frangé de son manteau; C'est tout un apparat de glaives, de couronnes, Écussonnant les murs de palais lambrissés, Que gardent des soldats avec sabre à dragonnes. Ils ne savent que ça du pouvoir.-C'est assez. Au reste, leur esprit, balourd en toute chose, Marcherait en sabots à travers droit, devoir. Justice et liberté-l'instinct les ankylose; Un almanach crasseux, voilà tout leur savoir; Et s'ils ont entendu rugir, au loin, les villes, Les révolutions les ont tant effrayés, Que, dans la lutte humaine, ils restent les serviles, De peur, s'ils se cabraient, d'être un jour les broyés. I A droite, au long de noirs chemins, creusés d'ornières, Avec des tufs derrière et des fumiers devant, S'étendent, le toit bas, le mur nu, des chaumières, Sous des lames de pluie et des soufflets de vent. Ce sont leurs fermes. Là, c'est leur clocher d'église, Taché de suintements vert-de-grisés au nord, Et plus loin, où le sol fumé se fertilise, Grâce à l'acharnement des herses qui le mord, Sont leurs labours. La vie est close tout entière Entre ces trois témoins de leur rusticité, Qui les ploient au servage et tiennent en lisière L'effort de leur labeur et de leur âpreté. Ils sont là, travaillant de leurs mains obstinées Les terreaux noirs, l'humus tout imprégné d'hiver, Pourri de détritus et creux de taupinées; Ils bêchent, front en eau, du pied plantant le fer, Le corps en deux, sur les sillons qu'ils ensemencent, Sous les gréions de Mars qui flagellent leur dos. L'été, quand les moissons de seigle se balancent Avec des éclats d'or, tombant des cieux à flots, Les voici, dans le feu des jours longs et torrides, Peinant encor, la faux rasant les seigles mûrs, La sueur découlant de leurs fronts tout en rides Et transperçant leur peau des bras jusqu'aux fémurs: Midi darde ses rais de braise sur leurs têtes: Si crue est la chaleur, qu'en des champs de méteil Se cassent les épis trop secs et que les bêtes, Le cou criblé de taons, ahannent au soleil. Vienne Novembre avec ses lentes agonies, Et ses râles roulés à travers les bois sourds, Ses sanglots hululants, ses plaintes infinies, Ses glas de mort-et les voici suant toujours, Préparant à nouveau les récoltes futures, Sous un ciel débordant de nuages grossis, Sous la bise, cinglant à ras les emblavures, Et trouant les forêts d'énormes abatis, De sorte que leurs corps tombent vite en ruine, Que jeunes, s'ils sont beaux, plantureux et massifs, L'hiver qui les froidit, l'été qui les calcine, Font leurs membres affreux et leurs torses poussifs; Que vieux, portant le poids renversant des années, Le dos cassé, les bras perclus, les yeux pourris, Avec l'horreur sur leurs faces hérissonnées, Ils roulent sous le vent qui s'acharni aux débris; Et qu'au temps où la mort ouvre vers eux ses portes, Leur cercueil, descendant au fond des terrains mous, Ne semble contenir que choses deux fois mortes. II Les soirs de vents en rage et de ciel en remous, Les soirs de bise aux champs et de neige essaimée, Les vieux fermiers sont là, méditant, calculant, Près des lampes, d'où monte un filet de fumée. La cuisine présente un aspect désolant: On soupe dans un coin, toute une ribambelle D'enfants sales gloutonne aux restes d'un repas; Des chats osseux, râclés, lèchent des fonds d'écuelle; Des coqs tintent du bec contre l'étain des plais; L'humidité s'attache aux murs lépreux; dans l'âtre, Quatres pauvres tisons se tordent de maigreur, Avec des jets mourants d'une clarté rougeâtre; Et les vieux ont au front des pensers pleins d'aigreur. «Bien qu'en toute saison tous travaillassent ferme, Que chacun de son mieux donnât tout son appoint, Voilà cent ans, de père en fils, que va la ferme, Et que bon an, mal an, on reste au même point; Toujours même train-train voisinant la misère.» Et c'est ce qui les ronge et les mord lentement. Aussi la haine, ils l'ont en eux comme un ulcère, La haine patiente et sournoise, qui ment. Leur bonhomie et leurs rires couvent la rage; La méchanceté luit dans leurs regards glacés; Ils puent les fiels et les rancoeurs que, d'âge en âge, Les souffrances en leurs âmes ont amassés. Ils sont âpres au gain minime; ils sont sordides; Ne pouvant conquérir leur part, grâce au travail, La lésine rend leurs coeurs durs, leurs coeurs fétides; Et leur esprit est noir, mesquin, pris au détail, Stupide et terrassé devant les grandes choses: C'est à croire qu'ils n'ont jamais vers le soleil Levé leurs yeux, ni vu les couchants grandioses S'étaler dans le soir ainsi qu'un lac vermeil. III Aux kermesses pourtant les paysans font fête, Même les plus crasseux, les plus ladres. Leurs gars Y vont chercher femelle et s'y chauffer la tête. Un fort repas, graissé de sauces et de lards, Sale à point les gosiers et les enflamme à boire. On roule aux cabarets, goussets ronds, coeurs en feu, On y bataille, on y casse gueule et mâchoire Aux gens du bourg voisin, qui voudraient, Nom de Dieu! Lécher trop goulûment les filles du village Et gloutonner un plat de chair, qui n'est pas leur. Tout l'argent mis à part y passe-en gaspillage, En danse, en brocs offerts de sableur à sableur, En bouteilles, gisant à terre en tas difformés. Les plus fiers de leur force ont des gestes de roi A rafler d'un seul trait des pots de bière énormes, Et leurs masques, plaqués de feu, dardant l'effroi, Avec leurs yeux sanglants et leur bouche gluante, Allument des soleils dans le grouillement noir. L'orgie avance et flambe. Une urine puante Mousse en écume blanche aux fentes du trottoir. Des soulards assommés tombent comme des bêtes; D'autres vaguent, serrant leurs pas, pour s'affermir; D'autres gueulent tout seuls quelques refrains de fêtes Coupés de hoquets gras et d'arrêts pour vomir. Des bandes de braillards font des rondes au centre Du bourg; et les gars aux gouges faisant appel, Les serrent à pleins bras, les cognent ventre à ventre, Les lâchant, les cherchant, dans un assaut charnel, Et les tombent, jupons levés, jambes ruantes. Dans les bouges-où la fumée en brouillards gris Rampe et roule au plafond, où les sueurs gluantes Des corps chauffés et les senteurs des corps flétris Étament de vapeur les carreaux et les pintes- A voir des bataillons de couples se ruer Toujours en plus grand nombre autour des tables peintes, Il semble que les murs sous le heurt vont craquer. La soûlerie est là plus furieuse encore, Qui trépigne et vacarme et tempête, à travers Des cris de flûte aiguë et de piston sonore. Rustres en sarreaux bleus, vieilles en bonnets clairs, Gamins hâves, fumant des pipes ramassées, Tout cà saute, cognant des bras, grognant du groin, Tapant des pieds. Parfois les soudaines poussées De nouveaux arrivants écrasent dans un coin Le quadrille fougueux qui semble une bataille. Et c'est alors à qui gueulera le plus haut, A qui repoussera le flot vers la muraille, Dût-il trouer son homme à longs coups de couteau. Mais l'orchestre aussitôt redouble ses crieries Et, couvrant de son bruit les querelles des gars, Les mêle tous en des fureurs de sauteries. On se calme, on rigole, on trinque entre pochards, Les femmes à leur tour se chauffent et se soûlent. L'acide du désir charnel brûlant leur sang. Et dans ces flots de corps sautants, de dos qui boulent. L'instinct lâché devient à tel point rugissant Qu'à voir garces et gars se débattre et se tordre, Avec des heurts de corps, des cris, des coups de poings, Des bonds à s'écraser, des rages à se mordre, A les voir se rouler ivres-morts dans les coins. Se vautrant sur le sol, se heurtant aux bossages. Suant, l'écume blanche aux lèvres, les deux mains. Les dix doigts, saccageant et vidant les corsages, On dirait-tant ces gars fougueux donnent des reins. Tant sautent de fureur les croupes de leurs gouges- Des ardeurs s'allumant au feu noir des viols. Avant que le soleil n'arde de flammes rouges, Et que les brouillards blancs ne tombent à pleins vols, Dans les bouges, on met un terme aux soûleries. La kermesse s'épuise en des accablements, La foule s'en retourne, et vers les métairies On la voit disparaître avec des hurlements. Les vieux fermiers aussi, les bras tombants, les trognes Dégoûtantes de bière et de gros vin sablés, Gagnent, avec le pas zigzaguant des ivrognes, Leur ferme assise au loin dans une mer de blés. Mais au creux des fossés que les mousses veloutent, Parmi les plants herbus d'un enclos maraîcher, Au détour des sentiers gazonnés, ils écoutent Rugir encor l'amour en des festins de chair. Les buissons semblent être habités par des fauves. Des accouplements noirs bondissent par dessus Les lins montants, l'avoine en fleur, les trèfles mauves, Des cris de passion montent; on n'entend plus Que des spasmes râlants auxquels les chiens répondent. Les vieux songent aux ans de jeunesse et d'ardeurs. Chez eux, mêmes appels d'amour qui se confondent. Dans l'étable où se sont glissés les maraudeurs, Où la vachère couche au milieu des fourrages, Dans l'auge, dont les gars font choix pour le déduit, Mêmes enlacements, mêmes cris, mêmes rages, Mêmes fureurs d'aimer rugissant dans la nuit. Et dès qu'il est levé, le soleil, dès qu'il crève De ses boulets de feu le mur des horizons, Voici qu'un étalon, réveillé dans son rêve, Hennit et que les porcs ébranlent leurs cloisons Comme allumés par la débauche environnante; Crête pourpre, des coqs se haussent sur le foin Et sonnent le matin de leur voix claironnante; Des poulains attachés se cabrent dans un coin; Des chiens bergers, les yeux flambant, guettent leurs lices; Et les naseaux souillants, les pieds fouillant le sol, Des taureaux monstrueux ascendent les génisses. Alors vautrés aussi dans leur rut d'alcool, Le sang battant leur coeur et leurs tempes blêmies, Le gosier desséché de spasmes étouffants, Et cherchant à tâtons leurs femmes endormies, Eux, les fermiers, les vieux, font encor des enfants. MARINES. I Au temps de froid humide et de vent nasillard, Les flots clairs s'étamaient d'étoupe et de brouillard, Et traînaient à travers les champs de verdeur sale Leur cours se terminant en pieuvre colossale. Les roseaux desséchés pendaient le long du bord, Le ciel, muré de nuit, partout, du Sud au Nord, Retentissait au loin d'un fracas d'avalanches; Les neiges vacillaient dans l'air, flammêches blanches. Et sitôt qu'il gelait, des glaçons monstrueux Descendaient en troupeau large et tumultueux, S'écrasant, se heurtant comme un choc de montagnes. Et lorsque les terreaux et les bois se taisaient, Eux s'attaquaient l'un l'autre, et craquaient, et grinçaient, Et d'un bruit de tonnerre ébranlaient les campagnes. II Au sortir des brouillards, des vents et des hivers, Le site avait les tons mouillés des aquarelles; L'Escaut traînait son cours entre les iris verts Et les saules courbant leurs branches en ombrelles; Il coulait clair et blanc dans les limpidités, Et les oiseaux chantaient parmi les oseraies: Il coulait clair dans les splendeurs et les gaietés Et mirait les hameaux, tête en bas, dans les baies. Là, sous la chaleur neuve et la clarté d'éveil, Des chalands goudronnés luisaient dans le soleil. Des vapeurs ameutaient les flots lents de leurs roues, Des mâts se relevaient: misaines et beauprés. Et les voiliers géants dressaient sue l'eau leurs proues, Où des nymphes en bois bombaient leurs soins dorés. III Sur le fleuve, rempli de mâts et de voilures, Un ciel incandescent tombait de tout son poids Et gerçait et grillait le sol de ses brûlures, Comme s'il l'eût couvé sous des ailes de poix. Près des digues, bouillaient le limon et la vase; Les pointes des roseaux s'aiguisaient de clartés, Et les vaisseaux craquaient du sommet à la base, Sous l'accablant fardeau de ces torridités. Plus loin, près d'une passe où le courant s'ensable, Émergeaient, s'étiraient de jaunes bancs de sable, Que des oiseaux, l'aile au soleil, tachaient de blanc; Le site entier chauffait dans un air de fournaise Et semblait menacé d'un embrasement lent, Et les flots criblés d'or charriaient de la braise. IV En automne, saison des belles pourritures, Quand au soir descendant le couchant est en feu, On voit au bas du ciel d'immenses balayures De jaune, de carmin, de vert pomme et de bleu. Les flots traînent ce grand horizon dans leurs moires, Se vêtent de ses tons électriques et faux, Et sur fond de soleil, des barques toutes noires Vont comme des cercueils d'ébène au fil des eaux. Les voix du jour mourant, funèbres et lointaines, Roulent encor dans l'air avec le vent des plaines Et les sons d'angélus tintant de tour en tour; Mais tous cris vont mourir, et mourir toutes flammes. L'appel des passeurs d'eau va se taire à son tour. . Voici qu'on n'entend plus qu'un bruit tombant de rames. AMOURS ROUGES. Et qu'importent les mots méchants et les parlotes S'ils ont la volupté de se sentir à deux? Que lui font l'oeil mauvais et les cris de bigotes, Quand au soit, descendant, au long du chemin creux. Il la sent s'allumer de charnelles tendresses, Qu'il l'étreint contre lui, regarde longuement Son cou large, où sont faits des coins pour les caresses, Ses yeux d'où sort l'ardeur de son embrasement; Qu'elle vibre et s'affole et s'offre tout entière, Que la rage d'aimer l'enflamme, qu'elle veut, Tant le sang de son coeur lui brûle chaque artère, Tant hurlent ses désirs et ses instincts en feu, Ne faire de son corps qu'une table dressée, Où son gars mangerait et boirait jusqu'au jour, La bouche gloutonnante et la manche troussée. Tout un festin de chair, de jeunesse et d'amour! Et pendant qu'il la chauffe, ils vont par les saulaies, Par les sentiers moussus, faits pour s'en aller deux, Ils vont toujours, tirant les feuilles hors des haies, Les mordant avec fièvre et les jetant loin d'eux. Il confie en riant ce qui troublait sa tête, Avant qu'il n'eût espoir certain de l'épouser, Il se rappelle encor-tout connue elle-la fête Où de force il plaqua ses lèvres d'un baiser. Mais c'est elle, à présent, qui s'en poisse la bouche. Qui s'en soûle et s'en gave aux godailles d'amour, Au grand air, sous l'éclat du soleil qui se couche Et dans le rouge adieu de la nature au jour. Et d'un commun accord, sans pourtant se rien dire. Au coude d'un chemin menant droit aux fouillis, Le coeur battant son plein, le visage en sourire. Ils cherchent où s'asseoir dans l'épais des taillis. Et près d'un blond carré d'orge, dans la verdure Fraîche et vibrante encore et gazouilleuse au vent. Ils dénichent, comme au hasard, une encoignure. Faite d'un bois derrière et de buissons devant, Un coin calme, où bruit seule parmi l'épeautre, La respiration onduleuse des blés. Se regardant toujours et s'attirant l'un l'autre, Ils se sont abattus, haletants et troublés. Et c'est alors un cri des sens, une fringale, Un assouvissement de désirs et d'instincts, Un combat chair à chair de gouge avec son mâle, Des étreintes de corps à se briser les reins, Des vautrements si fous que l'herbe en est broyée Comme après un assaut de vents et de grêlons, Les buissons cassés net et la terre rayée D'un grattage lascif de pieds et de talons. Elle sert de sa chair autant qu'il en demande, Sans crier, se débattre ou simuler des peurs, Ne craignant même plus que le village entende L'explosion d'amour, qui saute de leurs coeurs. Ils songent aux fureurs échauffantes des bêtes, Aux printemps allumant l'ardeur dans les troupeaux, Aux chevaux hennissants, aux vaches toujours prêtes A se courber au joug amoureux des taureaux. Et lui-roi de ce corps pâmé, lui maître d'elle, Le choisi, parmi tous, pour mener le déduit, La voyant dans ses bras frissonner comme une aile, Sent son orgueil de gars puissant monter en lui. Ses assauts enfiévrés comme un choc de rafales Traversent la fureur de leurs accouplements, Ses spasmes ont des cris plus profonds que des râles, Son rut bondit sur elle avec des jappements, Il voudrait l'accabler dans une ardeur plénière, Et lui broyer les sens sous des poids de torpeur, Et ce débordement de lutte dernière Devient rage à tel point que leur amour fait peur. Après l'ébruitement du scandale au village, Après de longs refus brutaux, un temps viendra, Où les parents vaincus voudront le mariage; Et l'amant d'aujourd'hui, son gars aimé, sera Le même qu'on verra venir, le jour des noces. Lui donner l'anneau d'or et conduire à l'autel, Orné de cierges neufs et de roses précoces, Ses vingt ans agités du frisson maternel. LES FUNÉRAILLES. Voici huit jours qu'a trépassé le vieux fermier Qui, rond par rond, thésaurisa dans un sommier Tant d'or et tant d'argent que son énorme bière Semblait lourde d'écus quand on le mit en terre. La cloche a vacarmé longtemps en son honneur Et les notes battu leur danse en ton mineur, Mais aujourd'hui ses quatre fils offrent à boire Tant que l'on veut pour qu'on se soûle à sa mémoire. Dans leur maison, ils ont rangé trente tonneaux Pour des gosiers beaux et clairs, tels des anneaux, Et prétendant que tous aient une part des fêtes Ils ont donné du sucre et de la bière aux bêtes. Les servantes et les valets quittant le deuil Et les quatre porteurs du colossal cercueil Et le fossoyeur borgne et les enfants de messe Sont conviés, avant tout autre, à la Kermesse. Puis les parents les plus proches et les cousins. Ceux qui furent les vieux amis et les voisins: Et tels qui sont gaillards et savoureux de derme Sont invités dûment parce qu'ils sablent ferme. Et depuis l'aube on trinque, à grands brocs étamés. Dans la salle la plus large, volets fermés, Portes closes, tandis que Juin gerce de rides, Dehors, les champs ardents et les polders torrides. La fête étant vouée uniquement au mort. On boit sans bruit, on boit sans cris, si l'on boit fort; Et l'ivresse plombant les fronts de somnolence, Bientôt l'on boit et l'on se soûle en plein silence. Ils sont là, tous, face à face, vagues et lourds, Les mains moites, les doigts gauches, les regards gourds, Les pieds allongés droits sous la table de chêne, Et seul, le hoquet gras debonde leur bedaine. Le fossoyeur éructe et croit du fond d'un trou Lancer, d'un han profond, un bloc de terreau mou; Le jeune enfant de messe avec des mains térettes Lampe d'un coup son broc, ainsi que les burettes. Les gros porteurs assis côte à côte, le dos Bien que fruste et géant ployé sous des fardeaux D'ivresse et de sommeil, rêvent que leurs épaules Jonglent avec des morts au fond de nécropoles. Un cousin pleure, ainsi qu'un toit que pluie et vent Râflent d'automne, et tout son corps est comme un van Sonnant et sanglotant que la douleur secoue, Jusqu'à faire égoutter les larmes de sa joue. Seuls d'entre tous, les fils ne semblent point navrés: Ils ont les goussets lourds et les orgueils lustrés, Ils sont comme des coqs debout sur l'héritage, Et c'est à coups de becs qu'ils feront le partage. Ils se sentent déjà maîtres du bourg et ceux Dont on craindra le geste, et le signe des yeux: Aussi, pour affirmer leur droit indubitable, L'un d'eux met un tas d'or comme un poing sur la table. L'étonnement est si rouge et fervent, que tous, Bien que mornes, hagards, béants et comme fous, Devant ce bloc soudain sorti de son armoire, Le verre en main, la bouche ouverte, oublient de boire, Et qu'il faut le rappel d'un porteur de cercueil Pour ranimer en eux le jovial orgueil De décanter au fond des bedaines lalave D'ivresse et de fureur qui bout encor en cave. LES VIEILLES. Les chairs, les belles chairs en fleur des gouges mortes, Jeunes encore, où vont-elles? et qui de nous Les verra resplendir ailleurs, rouges et fortes, Et les adorera, toujours à deux genoux! Souvent, lorsque Juillet flamboie, on rêve d'elles, De leurs beaux corps défunts, qu'on a connus jadis, Et plus haut que ne va le vol des hirondelles, Près des cieux, on croit voir de lointains paradis Embrasés de lumière et tapissés de nues, Où l'oeil vainqueur, les seins sortis du corset d'or, Des anneaux de rubis cerclant leurs jambes nues, Le front plaqué d'un feu de soleil qui s'endort, Les gouges dans leur gloire ardente se promènent. Ah! celles-là, du moins, ont bien fait de mourir Avant que les laideurs et les maux se déchaînent Sur leur être superbe et trop beau pour souffrir. Mais d'autres que voilà, toutes celles que l'âge Courbe, casse, salit, ruine et rabougrit, Qui subissent, l'échine en deux, le vasselage Du cerveau qui s'ébête et du coeur qui pourrit, Qui ne veulent crever, quoique jaunes, flétries, Qui s'accrochent au monde et se sèchent d'aigreur, Bien que les temps soient là des voluptés taries, Sont celles que je hais, celles qui font horreur! Ah chair de vieilles, chair veule, rèche, moisie, Mauvaise chair, tout au plus bonne pour les vers, Pourquoi ne pas, avant la sinistre étisie, Purger de tes humeurs séniles les champs verts, De ta lèpre l'air frais et de ta jalousie Les beaux soirs, le soleil et les chemins d'amour? Chair puante, pourquoi salir de toi la terre. Et qu'avons-nous besoin de ta hideur?-Le jour! Vois donc comme il jaillit flamboyant d'un cratère D'aube, comme il émaille en bleu les cieux ardents, Comme il rosit au front l'enfance et la jeunesse! Pour vous, vieilles, le jour, c'est le masque sans dents, C'est la paupière où du pus congelé se presse, Faisant comme une plaie à chacun de vos yeux, C'est le menton piqué de poils roux, c'est la teigne Qui ronge par endroits le gris de vos cheveux, C'est un cancer, servant à vos faces d'enseigne, Ce sont vos deux sourcils râclés, ce sont vos seins Clapotant sur les flancs leur flic-flac de vessie Flasque, ce sont vos bras osseux, ce sont vos reins, Vos doigts, vos mains, vos pieds gonflés d'hydropisie, C'est votre corps entier, gluant, lépreux, perclus, Carcasse répandant une telle asphyxie, Que les chiens de la mort n'en voudront même plus! AUX FLAMANDES D'AUTREFOIS. Au grand soleil d'été qui fait les orges mûres, Et qui bronze vos chairs pesantes de santé. Flamandes, montrez-nous votre lourde beauté Débordante de force et chargeant vos ceintures. Sur des tas de foin sec et fauché, couchez-vous! Vos torses sont puissants, vos seins rouges de sève. Vos cheveux sont lissés comme un sable de grève, Et nos bras amoureux enlacent vos genoux. Laissez-vous adorer, au grand air, dans les plaines, Lorsque les vents chauffés tombent du ciel en feu, Qu'immobiles d'orgueil, au bord de l'étang bleu, Dans les midis vibrants et roux, trônent les chênes. Au temps où les taureaux fougueux sentent venir L'accès dit rut, la fièvre affolante, hagarde, Lorsque dans les vergers des fermes on regarde Les jeunes étalons, le cou tendu, hennir; Lorsque l'immense amour dans les coeurs se décharge, Lorsqu'ils s'enflent, au souffle intense de la chair, Comme s'ouvre la voile aux rages de la mer, Aux assauts redoublés d'un vent qui vient du large. Telles, avec vos corps d'un éclat éternel, Votre oeil miroitant d'or, votre gorge fleurie, Nous vous magnifions, femmes de la patrie, Qui concentrez en vous notre Idéal charnel. Source: http://www.poesies.net