Poèmes Légendaires De Flandre Et De Brabant. (1916) Par Emile Verhaeren. (1855-1916) (D'après l'Edition 1916 Du Mercure De France.) TABLE DES MATIERES Dédicace. Saint Amand. L'Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Le Téméraire. Jacques D'Artevelde. Le Banquet Des Gueux. L'Escaut. Aujour D'Hui. Le Général Leman. Le Pélerin. Les Petits Vieux. La Statuette. Notre-Dame Au Manteau Froid. Jan Snul. Le Valet De Coeur. La Saint-Pierre. Le Ménétrier. Kleudde. Le Comte De La Mi-Carême. Le Vent. Les Trois Pucelles De Bruxelles. L'Horloger. Dédicace. Avec ferveur je te dédie, ô Flandre, Ces vers Où ton passé scintille encor Comme un amas de braises d'or, Parmi les cendres. Ces vers Sombres ou clairs, Je les rimai jadis en des saisons jolies, Où l'existence était pour tous une embellie, Où l'on ne pouvait croire, où l'on ne croyait pas Qu'un jour pour te broyer sous son poids, l'Allemagne Ferait crouler sur toi l'innombrable montagne Et les masses successives de ses soldats. Hélas! ô Flandre, à cette heure, tu n'as plus guère Comme lumière Que la lueur oblique et rouge de la guerre. Mortes sont tes cités et morts sont tes beffrois. Tu deviens un pays de plus en plus étroit. Pourtant, plus on t'opprime et plus ta destinée Met à se maintenir une force acharnée. Rien ne peut ni plier ni casser ton vouloir, Si bien qu'en ces temps noirs Dût-on ronger encor, douce terre flamande, Ton sol étreint par le malheur, Tu resterais quand même et toujours assez grande Pour nous garder la place où te baiser le coeur! Émile Verhaeren 1er Octobre 1916. Saint Amand. Et seul, n'ayant foi qu'en lui-même Puisque son Dieu songeait en lui, Il s'en était venu, par les chemins fortuits, Vers les pays rugueux et les océans blêmes. Ténébreuse forêt dont le soleil levant Avait peine à trouer la frondaison profonde, Nuages d'ombre et d'or armés de vent Qui accouriez du bout du monde, Cris des bêtes et tumulte de voix Et batailles, au fond des bois, Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes Aux coins masqués des sentes et des routes, Vous n'interrompiez pas L'élan calme et chrétien de son grand pas. À mesure que se dressait l'obstacle Devant ses yeux fervents et clairs, Le Saint voyait les rais de ses futurs miracles, Luire au travers. Avec des mots de paix et de prière Il bénissait l'horreur des lieux qu'il traversait, Et la tempête énorme et les haines guerrières Et l'unanime aboi des rages carnassières Cessaient. Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine, Dans le roux Languedoc ou la pourpre Aquitaine, Le merveilleux soleil comme une grappe d'or. Semblait mûrir la vie aux treilles de l'espace. Des pays fiers et doux y nourrissaient les races. Les îles de la mer y rappelaient encor Les anciens paradis d'où s'envolaient les anges. Tel matin de moisson ou tel soir de vendange, La lumière y versait un tel enivrement, Au crépuscule et à l'aurore, Qu'on la buvait superbement, Par tous les pores, Comme le sang même du firmament. En Flandre, oh! que la vie était voilée et sombre Et faite avec du froid et faite avec de l'ombre: Sur des morceaux de sol que divisaient les eaux, Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux Peuplaient, sous le ciel bas, l'ample étendue humide. Semeurs prudents, colons timides Mais tenaces jusqu'à l'entêtement, Jetaient, dans les sillons, le chanvre ou le froment Et recueillaient et travaillaient la laine Des troupeaux blancs Parqués, sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin, jusques au bout des plaines. L'homme y servait, depuis mille ans, les Dieux De la foudre sinistre et des cieux orageux. Armé de confiance et de sainte folie Partout, au bord de la fontaine, au coin du pré, Même devant l'emblème effarant et sacré De Thor, dont il niait la puissance avilie, Le saint priait et discourait. Il s'affirmait mystérieux et téméraire. Il unissait en lui tant de forces contraires Et son silence était si merveilleux d'ardeur Que ceux dont il domptait et enlevait la peur Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres Rien qu'à le voir Le soir Comme un prodige blanc sur leur lande apparaître. Un jour, là-bas, où la Lys et l'Escaut Joignent les gestes clairs et souples de leurs eaux Il établit la paix d'un double monastère. Les murs, au bord des flots, penchant leur face austère S'y reflétaient en y mirant la croix. Deux simples tours montaient parmi les bois; Et les feuilles des arbres proches Mêlaient leur bruissement confus Aux tintements de l'Angelus, Quand l'Aube, aux doigts d'argent, frôlait, là-haut, les cloches. Tous ceux dont l'âme était, avec le Christ, d'accord Avaient aidé le Saint à bâtir sa pensée, En ce coin d'eau nombreuse et de terre boisée D'où Gand ferait, un jour, jaillir son beffroi d'or. Pécheurs, fermiers, colons, s'étaient mis à l'ouvrage, Quittant les uns leur barque et les autres leur clos, Et des femmes avaient monté, la pierre au dos, Des échelles menant vers les plus hauts étages, Si bien, qu'à voir le cloître immense et crénelé, Chacun y désignait en passant par les routes, Soit aux creux du portail, soit à la clé des voûtes, La brique ou le moellon qu'il y avait scellé. Et maintenant les grands moines vêtus de laine Pouvaient passer les mers et traverser les plaines Qui d'Irlande, de France ou des Pays saxons, La Flandre leur offrait à tous une maison, Ruche pour les esprits, grange pour les javelles Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles, Colombier clair, d'où l'extase s'élancerait Vers l'infini, à coups d'aile vibrante et forte, Tandis que le travail des bras dessécherait Le sol pourri de boue et de racines mortes. Et l'apôtre aquitain que Clotaire, le roi. Fit évêque pour qu'il fût grand, même sur terre, Voyait ainsi son rêve à l'entour de la croix Fleurir, comme un rinceau de roses tributaires, Et parfumer l'espace et parer l'avenir. La mort, dès lors, sans le troubler, pouvait venir Poser sur son vieux front ses mains de gel et d'ombre Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre Et la trace des pas silencieux du temps, Son coeur se confiait à l'avenir flottant, Et quand le ciel montrait, au déclin des journées, Les étoiles jusqu'au zénith échelonnées. Le saint prétendait voir en leurs groupes de feux, Comment, selon sa volonté parfaite, Dieu Disposerait plus tard, aux jardins de la terre, La floraison en bouquets d'or des monastères. Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Cavalcadantes, Au rythme clair d'un carillon de pas, Dans le tumulte et le fracas Des violents buccins et des trompes ardentes, Les pans d'orfroi de leurs manteaux Couvrant le trot massif de leurs chevaux, Celles qui sont reine et duchesse, en France, Le buste droit, le front debout, Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout S'avancent. Entre aujourd'hui dans Bruges - Lances au clair, pennons au vent - Le roi Philippe, arbitre et juge Des querelles entre Flamands. Gardant par devers lui son oriflamme, Il veut qu'un cortège de femmes Belles d'orgueil Passe avant lui-même, le seuil De la cité, de fleurs et d'ors bariolée. La fête, ainsi qu'un long jardin, est étalée: Des draps épais et des velours Tombent des toits, à grands pans lourds; Des feux brûlent: brasiers et torches; De l'encens fume, au coin des porches; Sur des velums rouges et clairs, Des pivoines, comme des chairs, Étincellent opulemment brodées. Les carrefours sont pleins et les places bondées. Le peuple accourt comme la mer. À Gand, c'étaient des cris; Ici, C'est le silence; Bruges contient son âme et tait sa violence. Le roi Comprend et se défend contre l'effroi. En souriant, il dit: « Ma foi, le beau cortège! Manteaux d'argent, hennins de neige, Et puis, là-bas, le vieux clocher béant Auprès duquel, au long des étroites ruelles, Porches, pignons, auvents, Ont l'air d'un tas d'écuelles Autour d'un broc géant. » Et puis, il songe: « Il faut user de force souple; Partout les intérêts, ainsi que des chevaux Rouges et violents, dans le printemps, s'accouplent, Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau. Chaque pouvoir n'est qu'un parti qui fait la guerre. Moi seul, ferai de l'ordre avec ce désarroi. » Et regardant chacun, avec crainte, se taire, Devant les magistrats hautains, rogues et froids, Il suppute quelle aide il en pourrait attendre Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre. Après avoir songé ainsi, comme il s'en vint Joindre ses courtisans et ses hommes de guerre Et la reine qui l'attendait, les échevins Très empressés et très courbés, le saluèrent. Leurs blancs chevaux caracolaient autour du sien, Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien, Et des tissus de pourpre, où de belles colères De chiens et d'ours étaient peintes, parmi des fleurs; Des pucelles tenaient en main des branches vertes; Des roses s'échappaient de corbeilles ouvertes; Le roi remerciait gaîment, et les lueurs Du frais soleil de Mai jouaient dans sa couronne. « Je suis, - dit-il - quelqu'un qui juge et qui pardonne, Il faut avoir créance en le pouvoir des rois. » Puis il cavalcada vers le beffroi Qui se haussait jusqu'aux nuées, Plein de cloches qui menaçaient. Au pied du monument rugueux, se convulsait Un large et lourd afflux de foules remuées. Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux Et de brusques odeurs puissantes et bourrues Serraient violemment la gorge, au coin des rues. Le ciel était là-haut triomphalement bleu. Tous les seigneurs s'étaient massés sur la grand'place: Ils admiraient les deux estrades d'or Qui s'y carraient, dans un décor De guirlandes et de rosaces; Sous les porches profondément voûtés, Les plus belles femmes de la cité Apparaissaient en souveraines; Et reine et roi disaient ne pas comprendre Qu'il se montrât autant de reines Que de dames, en Flandre. Bientôt, le moment vint Des agapes et des festins: En des verres profonds s'irradiaient les vins, Des échansons passaient, jeunes, rieurs, alertes, En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes; Des cuisiniers tendaient, du bout de leurs bras forts, Les rouges venaisons saignant, sur des plats d'or; Les convives liaient d'amicales paroles; La méfiance quittait les yeux; les banderoles Laissaient avec leurs devises, jouer le vent; Le roi conversait peu, mais souriait souvent; Les échevins croyaient qu'ils n'avaient plus qu'à prendre Pour l'étouffer, sous leur genou, la Flandre. Quand tout à coup, vers le déclin du jour, L'ample bourdon de révolte et de guerre Sauta, d'un tel élan, dans sa cage de pierre, Qu'il ébranla, de haut en bas, La tour. Il bondissait vers les campagnes; Ses chocs Semblaient casser les blocs D'une montagne; Ses hans fendaient, lourds et profonds Les horizons; Sa voix d'orage et de tempête Rompait la fête; Il angoissait de ses clameurs Les coeurs. Si bien que son battant Semblait le poing géant Où se crispait l'amas des rages Et des haines sauvages. On alluma soudain de grands flambeaux. On fit signe, d'en bas de cesser le vacarme, Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut. L'ardent repas finit; d'aucuns cherchaient leurs armes, Et s'exaltaient entre eux, et s'apprêtaient à voir Quelque embûche surgir des ténèbres du soir. Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille. Mais les étoiles d'or illuminaient la ville Que vainement encore il cherchait le sommeil, Tandis qu'obstinément et longuement pareils, Toujours, les sons profonds ébranlaient l'étendue Et tenaient la terreur, sur sa tête, pendue. Le Téméraire. I L'âme du Téméraire était une forêt Pleine d'arbres géants et de fourrés secrets Où se croisaient de grands chemins tracés sans règles; Mais par dessus volaient, jusqu'au soleil, les aigles. L'impatience éperonnait sa volonté; Il fermentait d'orgueil et d'intrépidité. Le monde, il l'eût voulu tailler, à coups de glaive, D'après l'image en or que lui sculptait son rêve. Il était comte et duc; bientôt il serait roi. Entre ses mains veillaient les plus hautains des droits. Sa femme était d'York: nul ne pouvait répondre Qu'un jour, il ne serait maître et seigneur dans Londres. Sa fille unique, il l'accordait à l'empereur; L'empire entier tremblait quand passait sa fureur; Son geste énorme et lourd entraînait dans sa voie Naples, Milan, Turin, Venise et la Savoie. La Flandre était son bien, la Flandre et les trésors Et les villes debout dans le faste et dans l'or. Le soleil caressait ses bannières pâmées; Les pays se doraient de ses moissons d'armées. Et seul, il se dressait dans sa fièvre, la nuit, Ivre d'avoir l'Europe et l'avenir à lui. II Pourtant, quelqu'un parut - Louis onze de France - Qui fortement barra ce torrent d'espérances. Il vivait de silence actif. Il était roi. Il méprisait l'orgueil et la pompe et l'arroi; Son âme solitaire, embusquée et subtile, Sans hésiter jamais, visait tout but utile. Vers les trames les plus fortes, il dirigeait, Adroitement, les fins ciseaux de ses projets, Coupant les fils serrés, tranchant les noeuds tenaces Des plus fermes accords, des plus larges menaces. Il était miel et glu, avant d'être poison; Chacun de ses palais se creusait en prison; Quand il buvait la vie, à coupe ardente et pleine, Sa lèvre au lieu d'amour y dégustait la haine. À la chandelle, au soir, sur un siège de bois, Il parlait de son bien, certes, comme un bourgeois; Mais plus qu'aucun des rois que les gloires fleuronnent, Ses yeux s'hallucinaient des feux de sa couronne. Il était grand sans le clamer sous le soleil, Sans le crier au monde, en ces buccins vermeils Qui sonnaient, dans les soirs de viol et de guerre, La renommée en or et sang du Téméraire. III Il fut long, leur duel: Louis fut le vainqueur. La rage les mordait également au coeur; Le duc brassait l'argent et ses bandes picardes Faisaient trembler le sol au bruit de leurs bombardes. Et ses reitres trapus et ses larges soudards Se ruaient vers sa gloire - et ses lourds étendards Couvraient au gré des vents comme d'une aile altière, Coleone et Campo Basso, ses condottieres. Il combattait lui-même et méprisait les biais. Le roi, toujours absent, rusait et louvoyait, Usant de mots subtils et de belles harangues, Et ses armes étaient sa malice et sa langue. Partout où guerroyait le duc de pourpre et d'or, Il lui créait de l'Est à l'Ouest, du Sud au Nord, Mille ennemis soudains, plus drus que les épeautres; Toujours sa guerre à lui fut la guerre des autres. Et quand Charles, traqué par tous, hurlant et fou, En Lorraine, tomba et fut mangé des loups, Les crocs qui le mordaient, dans la neige et les ronces, Montraient l'acharnement des dents de Louis onze. IV Granson, Morat, Nancy, vos monts et vos murailles Ont entendu monter les trois cris mortuaires Autour des triples funérailles Du Téméraire; Vous l'avez vu, dans les vallons, parmi les rocs, Contre les montagnards ligués, pousser les blocs Rouges, mouvants et acérés De ses carrés; Vous l'avez vu pleurant d'orgueil, grinçant de rage, Mais n'ayant rien perdu du feu de son courage, Avec ses bandes en déroute, Fuir par les routes; Vous l'avez vu enfin déchu, mais resté droit Jusques au bout, dans sa folie et dans sa foi, Jetant sa vie aux dés du sort, Vouloir sa mort; Mais quel que fût l'éclair brutal qui l'abattit, Ce duc aux mains de fer, au torse de granit, Avant de s'écrouler, comme un pan de montagne, Avait, quand même, à coups de volonté, bâti Entre la France ardente et la rude Allemagne, Jusques à fleur de sol, notre pays. Jacques D'Artevelde. I Ô ce soir de Juillet où le Tribun mourut, Soleil de Flandre, en avez-vous gardé mémoire? Sa ville était dorée aux rayons de sa gloire Et le monde changea quand son geste apparut. Pour la première fois, quelqu'un de Gand, un homme, Parla sans se courber, en Roi, devant un Roi; Son verbe était si prompt à défendre son droit Qu'on l'eût choisi pour chef, aux temps rouges, dans Rome. Les fronts, les bras, les mains des turbulents métiers Étaient son front, ses bras, ses mains, étaient sa force. Il rangeait en faisceaux leurs volontés retorses, Il était à lui seul un peuple tout entier. Tous les grondements sourds et violents des rages, Tous les éclairs et tous les feux de la fureur, Passaient si bien du coeur des autres en son coeur Qu'il était comme armé de leur mouvant orage. Et sage autant que ferme, il entreprenait tout. Rien au monde jamais ne put vaincre sa tête: Quand il sentit tomber le soir de sa défaite, Son âme ardait encor comme du fer qui bout. II Longtemps il vécut seul, sans manier les foules: Leurs colères, leurs cris, leurs triomphes, leurs houles Ne battaient point de leurs flots arrogants Sa tranquille maison sise en un coin de Gand, Le long des eaux, à la Biloque. Le soir autour du feu, Il aimait les colloques, Et nul ne parlait mieux. Il brassait l'hydromel, couleur de flamme et d'ambre; Et lorsqu'il dévoilait quelque profond dessein Devant son fils ardent et ses calmes voisins, De grands brocs surchargeaient les tables de la chambre. Survint Et la misère et la ruine de l'effort vain. Les gros vaisseaux anglais chargés de lourdes laines, Flandre, ne cinglaient plus vers tes villes lointaines Qui regardaient la mer; Et tes beaux draps, faits avec l'or des toisons blondes, Ne se dispersaient plus, par les marchés du monde, Au bout de l'univers. L'heure tintait à tes beffrois, morne et bourrue; Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes rues; Ils exigeaient du pain. Tes grands métiers chômaient; leur vie était à vendre, Et ton prince avait fui pour ne plus rien entendre Des plaintes de ta faim. Oh! Qu'il naquit dans l'air et la rosée en fête Le jour élu Où Jacques d'Artevelde imposa ton salut! Un mensonge sauveur illumina sa tête: Dans le dédale obscur et compliqué des droits Une raison surgit de te donner pour roi Et nouveau souverain et protecteur utile Édouard trois, le maître ardent de la grande île. Et ta cause fut sienne et ton travail reprit. Alors la joie immense entra dans les esprits. Avec une fureur trépidante et farouche, Sans mesure, terriblement, durant des jours, La foule entière, avec ses bras, ses mains, ses bouches. Darda vers son sauveur un formidable amour. Ô quels reflux soudains en ces cerveaux fébriles! Des flammes de bonheur incendiaient les villes; L'allégresse montait comme un embrasement; Toutes les tours sonnaient vers les campagnes proches, Et comme au temps des clairs orgueils, Bruges et Gand Sautaient vers l'avenir, dans les bonds de leurs cloches. Artevelde fut roi, Roi sans titre, mais roi quand même. Gloire, tu fus son sacre et son baptême; Sa volonté nouait ou dénouait la loi. Toutes les âmes À son âme cueillaient leur flamme. Il était simple, il était juste, il était craint, Et les yeux dans les siens cherchaient ceux du destin. Oh peuple, il gouverna ta colère apaisée; Tu fus celui qui le premier au cours des temps Contre les vieux pouvoirs vagues et envoûtants Opposa nettement ta raison avisée; Il te refit l'audace, il te refit la foi; Tu pus, avec ferveur, disposer de toi-même Et peut-être sentir quelle force suprême Pour s'éveiller dans le futur, dormait en toi. Il connaissait l'orgueil de tes cités rivales Et les sourdes fureurs de tes métiers entre eux, Mais il aimait sentir un pouvoir dangereux Charger et requérir sa volonté totale. Les tumultes secrets mais violents des coeurs, Longtemps il les maintint captifs sous son génie; Les fronts ne sentaient pas régner sa tyrannie Ni les torses peser sur eux ses poings vainqueurs. Sa force souple avait la peur d'être hautaine. Pourtant, un jour, là-bas, au loin, devant Tournay, Qu'il s'acharna, comme ébloui et fasciné, À vainement fixer la victoire incertaine Et qu'il revint, sans gloire acquise et butin pris, Tous doutèrent, soudain, de sa toute-puissance. Et lentement l'âpre et sournoise effervescence, Qu'il n'étouffa jamais au tréfond des esprits, Grandit dans les cités qui se disaient serviles. Termonde, Alost, Courtrai, Grammont, toutes les villes Secouèrent soudain l'autorité de Gand. Comme jadis, au temps de la Grèce superbe, Ce fut, sous un grand vent de vouloirs arrogants, Contre la fleur de choix, la révolte des herbes. Et la Flandre ploya, saigna, traîna son deuil, Et chût, le front chargé d'un trop nombreux orgueil. Heures sombres! mais qui furent encor plus sombres, Quand la cité qu'on jalousait, Gand lui-même se dépeçait, À coups d'ongles, dans l'ombre. Ses deux métiers, tisserands et foulons, Sentant sur eux souffler les aquilons De leurs rages, de jour en jour, accrues, Se provoquaient, le long des rues, Et s'attaquaient autour des ponts, au pied des tours. La nuit retentissait du choc de leurs querelles Et quand l'aube glissait à travers les ruelles, Des mares de sang noir caillaient aux carrefours. Haletante, tragique, horrible et carnassière, La victoire resta aux mains des tisserands; Les foulons lourds virent la mort coucher leurs rangs; L'arbre de leur orgueil tomba dans la poussière; Ils étaient les rameaux, Artevelde le tronc. Ô quel écroulement jetant à bas sa cause, Et quel brusque danger environnant son front, Quand seul, la nuit, l'oreille à sa fenêtre close, Les poings serrés, il s'acharnait à écouter Rugir vers lui, du fond rageur de sa cité, Les ruts de la folie et de la cruauté. On le tua, à l'heure où les tours étaient rouges Et comme en feu, de loin en loin, sous le couchant. Des cris, des poings levés, des menaces, des chants, Jaillis des cours, des ruelles, des quais, des bouges, Roulaient comme un tonnerre et assaillaient la nuit. Le vent se soulevait comme un voile de bruit. Coeurs tragiques, fiévreux et haletants dans l'ombre, Là-haut, sans qu'on les vît, battaient les tocsins sombres. Des mégères passaient aux bras de leurs soudards. La foule ivre avait saisi les étendards. Des tisserands parlaient au peuple, sous les porches. Leurs gestes grandissaient dans la lueur des torches. La ville était comme un brassin géant qui bout Et qui répand les vengeances et les colères Et ce torride amas de rages populaires Montait battre le seuil d'Artevelde, debout. Il était là, le front tourné vers la marée De ces âmes, par sa présence, exaspérées. Son verbe était sans crainte et clair comme autrefois; Rien ne fêlait le bourdon sourd qu'était sa voix; La Flandre et sa grandeur et sa beauté perdues Chaviraient au remous de ses phrases tordues; Son oeil cherchait à voir au fond des autres yeux La suprême lueur des souvenirs de feu; Ses paroles douaient d'orgueil et de mémoire, Ce peuple au coeur trop haut pour abolir sa gloire, Et lentement, il l'eût vaincu et reconquis Si tout à coup, un savetier, Thomas Denis, Voyant se diviser les foules incertaines Et redoutant qu'Artevelde ne les domptât, Ne l'eût frappé, d'un large et soudain coutelas, À la tête, comme un éclair foudroie un chêne. Ô ce soir de Juillet où le Tribun mourut, Soleil de Flandre, en avez-vous gardé mémoire? Les hommes d'aujourd'hui ont rebâti sa gloire Car le monde changea quand son front disparut. Le Banquet Des Gueux. La Joie. Des yeux qui voient S'emplir, jusques aux bords, Les hanaps d'or, Illuminait tous les visages; On se sentait unis; on se rêvait vainqueurs. La bonne et joviale humeur Passait Du front ardent des fous au front grave des sages. Mais, néanmoins, il se mêlait Au bruit entrechoqué des coupes, Tels mots soudain qui s'en allaient, De groupe en groupe, Braises en feu, brûler les coeurs. L'heure était grave; elle angoissait les consciences. L'oblique et louche et souterraine défiance Se glissait dans le peuple et atteignait les rois. Comme un mur foudroyé se divisait la foi. Deux grands fleuves sourdaient de la même montagne: Rome avait pour garant latin, le roi d'Espagne, Tandis qu'au Nord, ceux qui pesaient sur l'ordre humain Défendaient tous Martin Luther, moine germain. Les convives causaient, heureux les uns des autres; Certains des plus ardents s'improvisaient apôtres, Et, pour prouver leur droit, se réclamaient de Dieu. Les uns raillaient, à voix haute, Philippe Deux. Ils se moquaient de ses bûchers expiatoires, Trônes de blême effroi, trônes de piété noire, Qu'il allumait, sinistrement, autour du sien. D'aucuns lui refusaient jusqu'au nom de chrétien: Au lieu de les sauver, il affolait les âmes. Son pouvoir était tel qu'un grand drapeau de flammes Qui frôlerait, de ville en bourg, chaque maison, Jusques au soir, où brûlerait tout l'horizon. Le comte de Mansfeld regardait la lumière Grouper en un faisceau d'argent Les clartés de son verre; Il pressentait combien l'accord était urgent; Et de sa lèvre ferme il disait la louange Et la force secrète et le prestige étrange Et les dons souverains de Guillaume d'Orange. Et les bons mots croisaient les quolibets De l'un à l'autre bout des tables; Et l'on jouait, vaillamment, entre cadets, Du gobelet; Ô leur rire âpre et franc et leur verve indomptable Et leur soudaine joie à prononcer le nom Victorieux et redoutable De Lamoral, comte d'Egmont! On s'exaltait ainsi, et la vie était fière. De prestes échansons passaient, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières; Les désirs fous cavalcadaient éperonnés; La table étincelait sous des lustres de joie. Les plats unis et clairs miraient les hanaps tors, Et les pourpoints de vair et les manches de soie, Et les mains au sang bleu dont les bagues chatoient Se remuaient dans l'or. Alors, Au moment où l'entente était à tel point chaude Qu'on se fût ligué, fût-ce contre le soleil, Le comte Henri de BRÉDÉRODE, Frappant trois coups subits sur un plateau vermeil, Donna l'éveil À ses valets épars qui comprirent son ordre. Et tout à coup, dans le désordre Des soucoupes d'argent et des buires d'émail, Sur la nappe où stagnaient des lueurs de vitrail, À travers l'apparat des feux et des vaisselles. Fut projeté, en ribambelle, Un tas de pots, un tas d'écuelles, Que des mains de seigneurs, gaîment, se disputaient. Parmi les plus hardis, Brédérode prit place, Et revêtant l'humble besace, Et desséchant son broc fruste et rugueux, D'un trait: « Puisqu'ils nous ont jeté ce mot comme un outrage, Nous serons tous, dit-il superbement, des gueux; Des gueux d'orgueil, des gueux de rage, Des gueux. » Et le mot ricocha soudain, de bouche en bouche. On ne sait quel éclair, quelle flamme farouche Il portait comme aigrette, en son rapide envol. Il paraissait pauvre et vaillant, tragique et fol; Les plus graves seigneurs l'acceptaient comme une arme; Les plus hautement fiers y découvraient un charme; On eût dit qu'il comblait leurs voeux et leurs souhaits; Il était la bravade unie à la surprise Et quelques-uns déjà le mêlaient aux devises Que leur esprit railleur et violent cherchait. On se serrait les mains en de brusques étreintes; On prodiguait les sarcasmes et les serments; Les coeurs se fleurissaient de rouges dévoûments Et les âmes se dévoilaient belles, sans crainte; Et le pain et le sel se mélangeaient au vin. Certains mots s'envolaient qui ne voulaient rien dire, Mais la fièvre était haute et large le délire. Tous comprenaient que rien ne se faisait en vain En cette heure de jeune et terrible folie; Qu'ensemble ils dénouaient le noeud qui tient le sort; Et que tous ayant bu les superbes vins forts, Chacun en sablerait, jusques devant la mort, La lie. L'Escaut. Et celui-ci, puissant, compact, pâle et vermeil, Remue, en ses mains d'eau, du gel et du soleil; Et celui-là étale, entre ses rives brunes, Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune; Et cet autre se jette à travers le désert, Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer; Et tel autre dont les lueurs percent les brumes Et tout à coup s'allument, Figure un Wahallah d'argent et d'or, Où des gnomes velus gardent les vieux trésors. En Tourraine tel fleuve est un manteau de gloire. Leurs noms? L'Oural, l'Oder, le Nil, le Rhin, la Loire. Gestes de Dieux, cris de héros, marches de Rois, Vous les solennisez du bruit de vos exploits. Leurs bords sont grands de votre orgueil: des palais vastes Y soulèvent, jusques aux nuages, leur faste. Tous sont guerriers: des couronnes cruelles S'y reflètent - tours, burgs, donjons et citadelles - Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls. Il n'est qu'un fleuve, un seul, Qui mêle au déploiement de ses méandres Mieux que de la grandeur et de la cruauté, Et celui-là se voue au peuple - et aux cités Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre! Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant, Escaut des Nords - vagues pâles et verts rivages - Route du vent et du soleil, cirque sauvage Où se cabre l'étalon noir des ouragans, Où l'hiver blanc s'accoude à des glaçons torpides, Où l'été luit dans l'or des facettes rapides Que remuaient les bras nerveux de tes courants. T'ai-je adoré durant ma prime enfance! Surtout alors qu'on me faisait défense De manier Voiles ou rames de marinier, Et de rôder, parmi tes barques mal gardées. Les plus belles idées Qui réchauffent mon front, Tu me les as données; Ce qu'est l'espace immense et l'horizon profond, Ce qu'est le temps et ses heures bien mesurées, Au va-et-vient de tes marées, Je l'ai appris par ta grandeur. Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières Des plus rouges lumières, Dans les plaines de ta splendeur. Tes brouillards roux et farouches furent les tentes Où s'abrita la douleur haletante Dont j'ai longtemps, pour ma gloire, souffert; Tes flots ont ameuté de leurs rythmes, mes vers; Tu m'as pétri le corps, tu m'as exalté l'âme; Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes Ont traversé, comme un crible, ma chair; Tu m'as trempé, tel un acier qu'on forge, Mon être est tien, et quand ma voix Te nomme, un brusque et violent émoi M'angoisse et me serre la gorge. Escaut, Sauvage et bel Escaut, Tout l'incendie De ma jeunesse endurante et brandie, Tu l'as épanoui: Aussi, Le jour que m'abattra le sort, C'est dans ton sol, c'est sur tes bords, Qu'on cachera mon corps, Pour te sentir, même à travers la mort, encor! Je sais ta gloire, Escaut, violente ou sereine: Jadis, quand la Louve romaine Mordait le monde au coeur, La mâchoire de sa fureur, Dans les plaines que tu protèges N'eut à broyer que pluie et boue, et vent et neige, Et tes hommes libres et francs, De loin en loin, du haut des barques, Lui laissèrent, à coups de javelots, la marque De leur courage, au long des flancs. Une brume, longtemps, pesa sur ton histoire: Bruges, Ypres et Gand règnent avant Anvers, Mais aussitôt que ta cité monte, sa gloire Jette ton nom marin aux vents de l'univers. Tu es le fleuve immense aux larges quais, où trônent Les banquiers de la ville et les marchands du port; Et tous les pavillons majestueux des Nords Mirent leurs blasons d'or dans l'or de tes eaux jaunes. On construit ton clocher, et ses tonnants bourdons Livrent bientôt dans l'air leur bataille de sons; Il monte, et chante, et règne, et célèbre sa vierge, Droit comme un cri, beau comme un mât, clair comme un cierge Tes navires chargés de seigle et de froment Semblent de lourds greniers d'abondance dorée, Qui vont, sous le soleil et sous le firmament, Nourrir la terre avec le pain de tes contrées. Le lin qu'on file à tes foyers, le chanvre vert Qu'on travaille en tes bourgs, sont devenus la toile Dont sont faites, de l'Est à l'Ouest, toutes les voiles Qui, la poitrine au vent, se bombent sur la mer. Tu es l'éducateur qui enseignes l'audace; Tes fils sont paysans ou matelots, ils sont Balourds, mais forts; âpres, mais sûrs; lents, mais tenaces; L'aventure n'est que l'élan de leur raison. Et ta ville grandit toujours, encor: ses Hanses Remuent l'or fermentant en leur géant brassin; Voici qu'elle a vaincu Venise, et sa main tient Les fortunes du monde, au creux de ses balances. Éclat suprême et long frisson de son orgueil. Quand tout à coup Depuis sa tour qui prie et son havre qui bout, Jusque sur ses campagnes Et sur leurs toits, et sur leurs seuils, Passe le geste fou Et s'étend l'ombre au loin de Philippe Deux d'Espagne. Ô fleuve Escaut, de quel recul géant, Vers l'Océan, Ont dû sauter tes ondes, Quand s'est rué vers ta splendeur calme et profonde, Tout un torrent féroce et bondissant De sang? La belle gloire a déserté tes rives; Et tes espoirs ont tout à coup sombré, - Larges bateaux désemparés - L'un après l'autre, à la dérive. Un soir mortel sur tes vagues s'est épandu. Au long des ports qui dominent tes plaines, On t'a chargé de chaînes, On t'a flétri, on t'a vendu. Oh! le désert de tes lourds flots amers! Quand plus aucune grande voile De toile, Partie avec orgueil Des vagues d'or qui allument ton seuil, Ne cingla vers la mer. Hélas! Qu'il te fallut longtemps attendre Avant qu'un cri ne soulevât tes Flandres Si farouches jadis pour soutenir leurs droits. Escaut, tu n'étais plus qu'une meute captive De flots hurlant entre deux rives, Dont trafiquaient, en leurs traités, les rois. Qu'un d'eux luttât pour t'affranchir, sitôt, les haines Se redressaient et aggravaient le poids des chaînes Que tu traînais en gémissant. Enfin, après des ans, et puis encor des ans, L'homme d'ombre et de gloire, Bonaparte, mêla ta vie à sa victoire Et assouplit ton cours hautain Superbement, aux méandres de son destin. Alors, tu fus géant comme naguère, Tes solides bassins de pierre Serrèrent, Entre leurs bords. Tous les butins de fièvre et d'or Qui s'en venaient du bout des mers et de la terre; Et sur la robe de tes eaux Scintillèrent tous les anciens joyaux; Et sur l'avant de tes coques bien arrimées, Les déesses aux seins squameux Projetèrent, comme autrefois, ton nom fameux, Dans le buccin des renommées. Escaut! Escaut! Tu es le geste clair Que la patrie entière Pour gagner l'infini fait vers la mer. Tous les canaux de Flandre et toutes ses rivières Aboutissent, ainsi que des veines d'ardeur, Jusqu'à ton coeur. Tu es l'ample auxiliaire et la force féconde D'un peuple ardu, farouche et violent, Qui veut tailler sa part dans la splendeur du monde. Tes bords puissants et gras, ton cours profond et lent Sont l'image de sa ténacité vivace, L'homme d'ici, sa famille, sa race, Ses tristesses, ses volontés, ses voeux Se retrouvent en tes aspects silencieux. Cieux tragiques, cieux exaltés, cieux monotones, Escaut d'hiver, Escaut d'été, Escaut d'automne, Tout notre être changeant se reconnaît en toi; Vainqueurs, tu nous soutiens; vaincus, tu nous délivres, Et ce sera toujours et chaque fois Par toi Que le pays foulé, gémissant et pantois Redressera sa force et voudra vivre et vivre! Aujour D'Hui. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, - Éclairs rouges du geste, ou feux blancs des cerveaux - Votre orage remplit encor les coeurs nouveaux Du tonnerre de vos mémoires colossales. Les mêmes cieux d'Escaut, dont vous aimiez les ors, Nous les aimons aussi, nous n'en aimons point d'autres; Et nous vivons dans nos villes sombres - les vôtres - Au pied des mêmes tours qui vous ont pleurés, morts. Nous sommes vous, quand nous voulons, avec rudesse, Que la Flandre magnifique prenne sa part De tout ce qui s'acquiert par l'effort et par l'art, Dans l'univers gonflé de gloire et de richesse. L'immobile fierté de nos beffrois flamands Vos yeux, avant nos yeux, tels soirs, l'ont regardée, Et votre âme et notre âme ont mis la même idée Dans ces pierres d'orgueil frôlant le firmament. Aussi voulons-nous tous que nos cités soient celles Qui remplissent de votre souvenir, nos coeurs, Vous qui fîtes sonner si loin les noms vainqueurs De Bruges et de Gand, d'Anvers et de Bruxelles. Depuis que vous dormez dans notre sol, chez-vous. Le monde Fut remué, terre par terre, onde par onde, Dites, sous quels afflux ou quels remous, Jusqu'au tréfond de sa force profonde. Tout a changé: les ténèbres et les flambeaux. Les droits et les devoirs ont fait d'autres faisceaux; Du sol jusqu'au soleil, une neuve énergie Diverge un sang torride, en la vie élargie; Des usines de fonte ouvrent, sous le ciel bleu, Des cratères de flamme et des torrents de feu; De rapides vaisseaux, sans rameurs et sans voiles, La nuit, sur les flots bleus, étonnent les étoiles; Ton peuple réveillé se forge une autre loi; Autre est le crime, autre est l'orgueil, autre est l'exploit Et ce tumulte fou de lutte et de conquêtes Bruit surtout au coeur des villes, dont vous êtes. Gand formidable, avec ses bras, ses mains, ses doigts, Avec son corps ployé sur les métiers logiques Dresse, sous le ciel noir et roux, l'effort tragique De son peuple fiévreux, redoutable et narquois. Ses tissus clairs et fins partent vers des contrées De feu, de flamme et de splendeur large, dorées: Ses draps profonds et lourds luisent comme autrefois Dans les fêtes, les triomphes et les arrois; Mais, mieux qu'aux anciens temps de rage et de colère Sa force organisée et, chaque jour, debout, Patiemment, mais fermement, impose à tous Sa volonté rugueuse et ses voeux populaires. Les bras des longs canaux que le couchant fait d'or Serrent près du beffroi, comme autour d'un refuge, Toute la gloire antique et dolente de Bruges. La ville est fière, et douce, et grande par la mort. Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière Le rectiligne élan de ses vingt tours guerrières Et son bourdon réveille un trop vibrant écho Pour éternellement pleurer sur un tombeau. Bruges écoute au loin les flots chanter aux grèves Et Bruges se souvient et veut ressusciter Voici le chemin d'eau vers son port souhaité Et les vaisseaux d'orgueil pour embarquer son rêve. Anvers, c'est l'Océan dompté et prisonnier En des bassins de fer, de grès ou de basalte: C'est tous les pavillons du monde dont s'exaltent Les lions d'or, au bout des focs et des huniers; Anvers, c'est le grand cri de la Flandre à l'espace, C'est l'effort qui s'enrage et chaque an, se surpasse, C'est le butin de la montagne et des forêts Et des mines et des fleuves pris dans des rêts, C'est la grand'ville où l'âpre Escaut répand son âme Et dont rêvent les blonds marins sous l'Équateur, Quand ils sifflent, là-bas, le petit air vainqueur Que chante au pays vert, la tour de Notre-Dame. Comme un insecte d'or dans le soir rose et clair, Le feu vibrant encor aux arcs de ses deux ailes L'ange, patron hautain, illumine Bruxelles, De son glaive barrant le ciel comme un éclair. Depuis bientôt vingt ans comme un cri de conquête, Monte vers lui le choeur véhément des poètes; Un sculpteur rude et douloureux a confronté Son oeuvre humaine et neuve avec l'éternité; L'art chante et voit grandir sa force et sa victoire Tandis qu'au flanc des collines, dès le matin, Dans l'ombre ou le soleil d'un sinueux jardin, S'éclairent les vitraux des blancs laboratoires. Telles, vous demeurez dans le présent debout, Vous, les quatre cités de la Flandre vivante, N'ayant jamais perdu l'orgueil de croire en vous, Ni d'imposer l'espoir à notre âme fervente. Vous avez pris pour Maître et souverain le Temps, Adaptant votre force à ses forces nouvelles, Accueillant l'avenir, en votre coeur battant, Et son mystère, en la clarté de vos cervelles. Votre vigueur s'affirme, avec ténacité, Dans le brasier universel des énergies; Votre flamme, pour mieux grandir et s'exalter Plus que nulle autre, aux vents frondeurs, s'est élargie; Vous adorez la lutte ardente, ayant souffert; Votre oeuvre est patiente, et néanmoins lyrique; Soudain, elle a fleuri, au delà de la mer, Là-bas, dans les forêts et les brousses d'Afrique, Sous un aride, hostile et calcinant soleil; Villes de Flandre et de Brabant, villes profondes De courage secret et de vouloir vermeil, Votre vie est utile à la splendeur du monde, Et ce que vous ferez, et puis ferez encor, D'ardu, de clair, de grand et d'unique sur terre, Soit par l'effort multiple ou l'élan solitaire, Grâce à notre âme écouteuse, sera d'accord Toujours, avec la voix sourde de vos grands morts. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, - Éclairs du vieux passé sur l'horizon nouveau - Comme un orage d'or, vos oeuvres colossales Grondent, superbement, autour de nos cerveaux. Le Général Leman. C'était aux premiers jours de guerre. L'Allemagne entière Fatiguait les échos de grands cris éclatants; C'était le temps Où ses peuples espéraient voir Leurs aigles noirs Couvrir toute l'Europe avec une aile immense; Où lourdement, un empereur Marchait et circulait à larges pas vainqueurs, Dans sa démence. Le sort de Liège se décidait: Ses défenses d'acier aux coupoles célèbres Par grands blocs se fendaient Et brusquement se confondaient Avec le sol et les ténèbres. Pourtant, Loncin maintenait droit encor Son fort Dans la fureur volante et rouge des batailles; Tous les nôtres savaient Quel capitaine y commandait Et de combien sa volonté était Plus tenace que des murailles. Leman! Ton nom n'angoissait point l'empereur allemand. Il ignorait quelle foudre acharnée Avait en son feu d'or forgé ta destinée Pour que ton âme illuminât tout son devoir. Depuis deux ans, au long des jours, matin et soir, Prévoyant et l'attaque, et l'orage, et le siège Et les sifflants obus autour du front de Liège, Tu travaillais avec tes merveilleux soldats, - Soumettant chaque essai au joug des résultats - À la défense ardente et âpre de ta ville. Le préjugé sournois et la manie hostile Furent comme des joncs, ployés entre tes mains; Hier se rajeunissait en songeant à demain; L'effort se redressait au choc de nouveaux ordres; La routine et ses dents ne savaient plus où mordre Si bien que, raffermie à force de travaux, Liège fit face aux bonds terribles de l'assaut El fut pendant huit jours l'étonnement du monde. Onde après onde, Ainsi que d'une mer innombrable et profonde Montaient vers elle et s'acharnaient les régiments Au pas massif, au cri dément; C'était la nuit: l'attaque arrivait en bourrasque, De fuyantes lueurs illuminaient les casques, On entendait là-haut, vrombir les zeppelins, La rage ardait partout; les coeurs en étaient pleins. Les Allemands? Dieu seul savait leur nombre. Mornes, compacts et sombres Leurs bataillons montaient et puis toujours montaient Et les balles les abattaient Par rangs hagards et stupéfaits, Toujours et puis toujours, Dans l'ombre. Cela dura des nuits et puis des jours Jusqu'à l'instant où Liège lasse Ploya sous la menace Toujours plus écrasante et toujours plus tenace Des ennemis. Boncelle, Embourg, Fléron et Barchon furent pris; Des blocs énormes de mitraille Choyant comme des pans de montagnes, là-bas, Fendirent sous leur poids le béton des murailles. Le quatorze Août, Loncin à son tour succomba. La poudre déflagra dans ses caves fermées, Un bruit rebondissant ébranla l'air vermeil Et des nuages noirs de suie et de fumée Sortis du sol, firent la nuit sous le soleil. Les gens fuyaient, par les routes et par les sentes; D'autres se lamentaient en paroles pressantes: « Leman! peut-être, hélas, qu'en cet instant, Sous la brusque ruine, Son corps gisait mutilé et sanglant, Avec la mort dans la poitrine. » On le trouva évanoui La nuit, Près des décombres; Courage, honneur, fierté, toutes les grandes ombres Étaient debout, dans le silence, à ses côtés; Les étoiles tremblaient dans le ciel exalté À voir ce grand destin se clore sur la terre; Sa main serrait sa belle épée autoritaire Avec un poing si fort qu'aucun des ennemis, Quand il revint à lui, Couvert de sang et de boue et de cendre, N'osa, même en s'inclinant bas, venir la prendre. Il s'en alla, Vers l'exil morne et ténébreux, là-bas, Simplement, sans rien dire. Toutefois, Avant de s'éloigner, il instruisit son Roi: « Sire, La mort n'a point fait droit Pendant ce siège, À mon désir d'être parmi ceux-là Qui sont tombés dans les combats, À Liège. Sire, je suis vivant encore, excusez-moi. » Le Pélerin. Mêlant des fleurs à des ciguës, Et des jurons à ses prières, Il trimballe, par les bruyères, Le pèlerin, vers Montaigu. Il va traînant, par les sablons, Ses vieux souliers où l'on a mis du plomb. Il marche et souffre, et pour que Dieu l'exauce, Et pour que Dieu et sa Mère soient doux, On a fourré du houx, Dans ses manches et dans ses chausses. Le malade qui vers le ciel l'envoie Tousse, là-bas, au fond des fermes: La nuit, dans sa terreur l'enferme. Sous la lune, parmi les bois, Les chiens aboient; Le malade se sent perdu Si sa prière n'est pas entendue, Par la dame de Montaigu. Quand il partit, le pèlerin, Le clair matin Baptisait l'ombre, avec de la rosée; Le coq chantait de sa voix angoissée, Le vieux chaudron qui balle dans la tour, Disait bonjour au jour; Et les servantes molles Baillaient et s'étiraient encor, Dans les greniers, où palpitaient au vent de folles Folioles, contre les carreaux d'or. Au premier bourg qu'il traversa, Le pèlerin surprit, Sur la place, chanter et trépigner la fête Soûle et rouge des conscrits. Ils arboraient des fleurs à leurs casquettes; Ils saccageaient, avec des baisers gras Et des doigts gourds, le corsage des filles; Le pèlerin s'assit près d'eux, grave et tranquille, Mais d'un seul coup, il but le verre qu'on lui tendit. Au second bourg, à l'église, sonnait midi. Une noce sortait de la ferme d'en face: En blouse roide et bleue, en souliers clairs, Des gars offraient le bras aux commères salaces. À l'enseigne du Lapin vert, De gros buveurs, en manches de chemise, En attendant que la table fût mise, Riaient et se gorgeaient. Ils crièrent au pèlerin De prier Dieu pour eux, mais de trinquer un brin, D'abord, à la santé de Notre-Dame. Le pèlerin s'assit et, longuement, il but Au salut de leur âme. Au dernier bourg, quand il parut, La kermesse sautait, chantait, ruait de joie, Couples noués, à travers le village. Les violons grinçaient, sous une ormoie; Des vieux dansaient des danses hors d'usage, Ou posément fumaient des pipes blanches Et sans tache, comme un Dimanche. Lorsque le pèlerin passa, L'un d'eux lui dit: « Bonhomme, Tu es chrétien; la bière est bonne; et nous sommes De ceux qui vont, à chaque automne, où toi tu vas. » Le pèlerin remercia, But largement à perdre haleine Et repartit, en titubant, le long des plaines. Le soir semait déjà sa cendre sur les chaumes. Au loin, s'arrondissaient l'abside et le grand dôme, Plein d'étoiles, de Montaigu. Dans les fermes, les feux aigus Des lumières brillèrent. Le pèlerin prit le chemin du cimetière, Et sans que nul ne vit sa marche et ses faux pas, Il pénétra dans la chapelle, qu'il referma. Notre-Dame régnait en robe de dentelle, Avec des yeux de cire et des béquilles Et des plaques d'argent et des coquilles De nacre et d'or, autour de son autel. Elle sourit à voir le pèlerin lui murmurer « Bonne mère de nos contrées, Si je ne marche pas très droit, Si mes yeux lourds ne voient Que vaguement ton doux visage, C'est que je suis moins aisément un sage Que toi, qui ne sors pas de ton dôme de feu. Certes, je me suis trop complu à boire un peu, Mais il s'agit et de mon maître Et de son fils qui meurt Crachant le sang et les humeurs. La fièvre court par tout son être. Je me souviens de tout: de semaine en semaine Il entassa neuvaines sur neuvaines Le soir, avec nous tous, depuis trois mois. Il est très bas. Et hier, ses bras semblaient de bois Et ses deux mains semblaient sans veines Sous la lampe, dès qu'il priait; On l'eût dit mort, quand il dormait, Dans la chambre, où l'on mit, l'an dernier, les aveines. C'est à pleurer si l'on songe qu'il a déjà En bien propre, cinquante arpents de par sa mère Et que son père est vieux, comme un calvaire. Sainte Vierge, sois-lui bonne, je parle bas, Je ne t'affirme rien que la vérité franche, Tu peux tâter: j'ai conservé, Malgré le mal que j'en aurai, Le plomb dans mes souliers et le houx dans mes manches. » Quand il sortit, le pèlerin Heurta le sacristain Qui accourait fermer le sanctuaire. La lune était levée. Et les bruyères Étaient pâles et bleues, Immensément, de lieue en lieue... Il retourna sans trop savoir Par quels chemins, vers son village. Les Angélus tintaient. Leurs martelages Frappaient les longs échos des soirs. Sa tête était calmée. Il entendit encor Au fond des bourgs, chanter les orgues d'or Et trépigner la danse en sabots lourds; Mais il reprit la route et resta sourd À l'appel fou des kermesses lointaines. Sur des feuilles, dans un fossé, Les pieds en sang, les bras blessés, Il s'endormit un peu. Les plaines Glorifiaient le silence des nuits. Et l'aube enfin parut, quand il revit La ferme, où l'attendaient son maître et le malade. Un vieux berger qui menait en ballade Quatre dindons et trois brebis Cria soudain: « Il est guéri, il est guéri! Notre-Dame fera le reste. » Le blanc meunier faisait des gestes, Par la lucarne du moulin. On accourait. Le village était plein De commères causant, au pas des portes; Une bande de gamins fit escorte Au pèlerin, quand il entra. À le voir devant lui, le malade pleura. Le pèlerin lui dit: « C'est pas ma faute, Si la Dame n'était puissante et haute Et pardonnante à tous, j'aurais prié en vain. » On lui servit du lard et des boudins Et de la bière en de grands verres. Il dit: « Celle qu'on boit dans la bruyère Est meilleure. J'en ai bu tant que j'étais soûl. Mais je gardai le plomb, mais je gardai le houx. Allez! Soyez sans peur, je ne trahis personne, Je réussis toujours, et je suis homme À m'en aller, pour vous guérir, prier à Rome. » On rit, On ne discuta rien, le gars était guéri. C'était fête, c'était Dimanche. Le pèlerin vida ses poches et ses manches. La servante reprit le houx - et le fermier, Avec un geste grave, aligna vingt deniers. Les Petits Vieux. En mon pays, au bord d'une route, deux saules tordus et rabougris se penchent l'un vers l'autre, comme s'ils se parlaient. On les appelle: « Les petits vieux. » Le petit homme s'en est allé, Sarreau déteint, bâton pelé, Le petit homme poussif et las S'en est allé, là-bas, Vers sa commère, en tapinois, Vers sa commère qui l'appelle De la venelle, Au bout du bois. Dites, peut-on s'aimer ainsi, - Branches tortes, branches mortes - Peut-on s'aimer avec ces yeux Avec ces pauvres yeux si vieux, - Branches tortes, branches mortes - Peut-on s'aimer, en raccourci, Avec des corps si rabougris? L'hiver est un grand bloc de froid Où sont sculptés clos et villages, Avec leurs chemins creux et leurs sillages, Et l'horizon désert et des marais, là-bas. - Branches tortes, branches mortes - Les pauvres vieux sont tout petits, Dans l'immensité grise et morne De la bruyère où l'autan corne; Les pauvres vieux se sont blottis À contre vent, dans un fossé, Et se disent, à petits gestes, Leur vieil amour et ce qui reste - Branches tortes, branches mortes - De leur passé. « C'était elle la plus belle - Fleurs nouvelles, fleurs mortelles - Que l'on choisit, au temps Où le vieux roi passa par Saint-Amand, En cortège superbe et superbe tenue, Pour lui lire le compliment Et souhaiter, adroitement, À sa suite, la bienvenue. » « - Fleurs nouvelles, fleurs mortelles - C'était elle la plus belle Qui fut élue, avec la reine, Comme marraine, Le jour qu'on baptisa, comme des mioches, Les cloches. » « - Fleurs nouvelles, fleurs mortelles, - S'en souvient-il encore? Il était jeune et des dragonnes d'or Se balançaient alors Au pommeau clair de son épée; Les galopées De son cheval, le front fleuri Des thyms et des genêts de la bruyère, Foulaient les coeurs, quand il rentrait de guerre, Vers les filles de son pays. » - Branches tortes, branches mortes - Les pauvres vieux longtemps s'oublient À remuer, avec mélancolie, Ce passé mort, depuis quels temps? Le froid les prend, le froid les gerce, Le froid les tient, le froid les berce; Les pauvres vieux sont las et lents Ils ne voient pas le grand froid blanc Sculpter ses blocs dans la campagne! - Fleurs nouvelles, fleurs mortelles - Ils se sont joint les mains et se rappellent Aussi le soir qu'il la choisit pour sa compagne. C'était près du foyer, dans la maison; Il prit deux beaux tisons Tout coruscants de feux et d'étincelles; Il les unit et la flamme fidèle Les envahit et lentement les consuma. Elle comprit et lui abandonna, Dès ce jour-là, - Fleurs nouvelles, fleurs mortelles - Tout ce qu'une fille puissante et blonde Pouvait donner de joie et de jeunesse au monde Ils vécurent, superbement, Avec leur chair, avec leur sang, Avec leur âme et leur promesse. C'était un couple ardent, et les kermesses En étaient fières; Et ceux de leur bruyère Citaient leur nom et l'arboraient Comme un orgueil, lorsqu'on parlait, au cabaret, Des garçons francs et des filles accortes. Oh! La bande de grands désirs fougueux, Mais qui se dispersa comme un vol d'or aux cieux, - Branches tortes, branches mortes - À l'heure où les corbeaux des destinées Descendirent, nombreux et noirs, Dans le jardin des frais espoirs Casser la plante en fleur de leurs années. - Branches tortes, branches mortes - Ce fut la fin et le déclin De l'amour sain comme la vie, Ce fut la peine et le chagrin servis À la table de leur bonheur. - Branches tortes, branches mortes - Leurs corps usés leur faisaient peur: Leur visage fut l'enseigne bizarre De leur laideur et de leurs tares. Ils devinrent petits, chétifs et gris, Comme des rats et des souris, Ils devinrent de menus gens qui trottent Et qui radotent. Les pauvres vieux se redisent cela. À voix tremblante, à gestes las, Ils en pleurent et se désolent D'être si vite au bout de leurs paroles Et de ne rien trouver Qui les puisse du sort et de la mort Sauver. La neige au loin s'est mise à choir, Petites flammes dans le soir, Blanches petites flammes pour les mortes Et pour les morts, par désespoir. - Branches tortes, branches mortes - Les pauvres vieux l'ont-ils sentie Tomber sur eux, sournoise et alentie? Les pauvres vieux sont las et se sont tus, Les pauvres vieux demeurent sans haleine, Les pauvres vieux sont morts et devenus - Branches tortes, branches mortes - Ces deux noueux morceaux de bois Qu'on voit surgir du fond des plaines. L'hiver est un grand bloc de froid, Où sont sculptés clos et villages, Avec leurs chemins creux et leurs sillages, Avec des troncs taillés comme des corps, là-bas. La Statuette. C'était un jeu de quilles Dont la quille du milieu, Peinte en rouge, peinte en bleu, Était une statuette faite Au temps des Dieux. Vénus, Diane ou bien Cybèle, Aucun des vieux ne se rappelle En quels temples ou en quels bouges, L'avaient prise des marins rouges Pour la revendre Voici cent ans, aux gens des Flandres. Un marguillier disait: « C'est elle Qui sous l'ancien curé, Ornait le baldaquin de la chapelle. Elle étalait un manteau d'or moiré Comme la Vierge: Ma mère a fait flamber maint cierge Devant elle. » Un autre avait entendu dire, Par son père, qui le tenait D'un maréchal du Saint-Empire, Que l'image venait De Rome ou peut-être d'Espagne. On l'avait mise au carrefour, sous le tilleul Qui recouvrait, énorme et seul, Quatre chemins dans la campagne. Elle était bonne et vénérée, Jadis, dans toute la contrée. Des malades furent guéris Grâce à son aide et son esprit Et des paralytiques Marchèrent. Sans un vicaire despotique Qui combattait, sur mer et terre, Tous les païens prestiges, Son nom éclaterait encor, pieux et saint, En des recueils diocésains Où l'on consigne les prodiges. On la jeta, La nuit, en plein courant, dans la rivière, Mais un courant contraire Obstinément la rapporta, Aux pieds de la digue tranquille Où ceux de Flandre et de Brabant luttaient aux quilles. Elle était faite en bois plus dur Que les moellons du mur; Et néanmoins elle était fine comme un vase Et des roses ornaient sa base. Quelques joueurs la sauvèrent, à marée haute. On la planta, avec solennité, Dans le milieu du jeu, un jour de Pentecôte, Que les cloches s'interpellaient, de berge en berge, Que les premiers soleils d'été Brillaient et que les filles de l'auberge, Sur des plateaux de cuivre et de lumière, En bonnets frais et blancs, gaiement, servaient les bières. Et tous applaudirent celui Qui le premier, devant la foule, D'un seul et large coup de boule, L'abattit. Et tous applaudirent aussi, Ceux qui vinrent, après lui, Et la couchèrent, Cinq fois, par terre. Mais brusquement, celui qui le premier L'avait atteinte, Pâlit: Son clos des champs qui tintent Brûlait là-bas; et les fumiers Réverbéraient les crins rouges de l'incendie, Dans leurs mares effrayamment grandies. Et puis, Huit jours plus tard, l'un des plus francs buveurs Et des plus fiers vainqueurs au jeu de quilles, Rentrant, chez lui, la nuit, Trouva sa fille morte Devant sa porte. Il ne pensa d'abord à rien; Mais il s'abstint De s'en aller, chaque Dimanche, À l'auberge de la Croix-Blanche. Enfin, Un jour que le jeune échevin Rafla, d'un coup géant, le jeu entier, L'aile gauche de son grenier Dégringola dans le verger Et tua net le chien et le berger. Depuis ce temps, la peur filtra dans les esprits Et la terreur souffla et la terreur grandit Quand on apprit. Que l'hôtesse de la Croix-Blanche, allant Quérir, le soir, sous l'appentis, Du bois et des pailles pour la Saint-Jean, Vit, dans l'ombre, flamboyer devant elle, Les yeux en feu De la statuette immortelle. Le village trembla. Et le curé Eut beau exorciser Chaque quille, suivant les rites, La paroisse ne le tint quitte, Qu'au jour où l'étrange morceau de bois Eut son royal manteau de belle étoffe Et fut logé, comme autrefois, Dans sa niche, près de l'autel de Saint-Christophe. On déplaça le trop austère Et turbulent vicaire; Les pratiques des anciens jours Revécurent et reprirent leur cours; Et Cybèle, Vénus ou bien Diane Mêla, comme jadis, sa puissance profane Aux prodiges que Saint-Corneille Faisait surgir de son orteil Usé, depuis quels temps lointains, Par les lèvres et par les mains De l'innombrable espoir humain. Notre-Dame Au Manteau Froid. Chaque vesprée, à l'heure Où l'Angélus, dans la tour, pleure, On regardait venir de loin, Un lumignon dorant son poing, Le petit homme Au teint de pomme. Son lumignon illuminait ses chausses. Le petit homme, avec sa bosse Plantée, ainsi qu'un nez Géant, dans son dos large et décharné, Longeait le clos de Sainte-Gertrude, Coupait la pente rude Qui remonte jusqu'au beffroi: Le petit homme, au teint de pomme, Gagnait alors l'énorme échelle Qui d'en bas monte à la chapelle De Notre-Dame au Manteau Froid. Le petit homme un instant seul, là-haut, Semblait pendu au mur, comme un carillon d'os; Il conversait avec la Vierge; Il lui disait Les nouvelles de la cité Et s'adressait à sa toute bonté Avant que d'allumer son cierge. Depuis des ans, il agissait ainsi. Et des secours nombreux furent acquis Grâce à son aide et son crédit. La petite ville se confiait À son pouvoir sûr et discret, Il était son hérault, là-haut, Près de la Dame, Il allumait le choeur balbutiant de flammes Autour du froid manteau. On l'enviait, on le craignait, et les dévotes Piquaient souvent son nom, sur les pelotes De leurs parlotes. Jamais il ne rentrait par le même chemin. Il avait peur de ses voisins Qui l'épiaient, au pas des portes. Des suppliques si tenaces faisaient escorte À sa fuite, jusque chez lui, Qu'il se barricadait dans son logis, Boutique obscure, établi sombre; un bouge Où ses pâles et menus doigts Ornaient de fleurs et de rinceaux le bois Humide et cru des sabots rouges. Il était laid, mais son dos ridicule Était, aux yeux des gens crédules, La vraie armoire du bonheur. Mie Hazewel l'aimait, avec ferveur, C'était une rusée et benoîte personne À l'oeil finaud, au nez futé, Qui savait l'art d'escamoter les hommes De son côté. Bien que cliente et que voisine, Il ne la vit jamais L'attendre et le guetter, quand il rentrait Par le préau des Ursulines. Elle affectait ne point savoir Jusqu'où montait son grand pouvoir, Si bien que, l'éprouvant obstinément discrète, Lui-même il la poussait aux voeux et aux requêtes, Dès qu'elle entrait chez lui, le Samedi, Mettre de l'ordre, dans sa boutique, Et disposer, côte-à-côte, sur l'établi, L'arroi luisant des sabots clairs et identiques. Elle aimait bien la Vierge au Manteau Froid, Elle aimait bien le petit homme, Au teint de pomme, Mais elle aimait surtout d'avoir pour soi, L'intercesseur si nettement utile Que la bonne petite ville Dépêchait, tous les soirs, un peu Vers la puissance du Bon Dieu. À petits grains, à minces doses, Elle poivra si bien les choses, Qu'il l'épousa à la Saint-Jean d'été. La ville entière en fut fouettée, Jusques au sang. Un commérage emberlificoté D'un tas d'avis et de propos contraires, Gagna le séminaire; Et Sus, le fossoyeur, et Sas, le sacristain, Ne s'en taisaient, soir ni matin; Le vieux quartier des Trois Pucelles Ouvrit toute gifflante une querelle Avec ceux du Château d'Or. Et le clergé s'en fut chez Monseigneur lui-même, Percer à jour le stratagème Et le sommer de donner tort. On en voulait surtout à celle Qui détournait, à son profit, Celui Que tout le monde avait choisi Pour émissaire et pour appui. On eût brûlé sa chair, comme infidèle, Jadis, aux temps anciens, quand les bûchers Dans un décor de vieux clochers, Se déployaient, ainsi que des paons rouges. À cette heure, faute de mieux, le soir, On assiégeait son bouge; Tous l'insultaient, massés sur son trottoir. De vieux poëlons et d'antiques ferrailles À bruit grinçant et fou, menaient autour De son amour, bataille; On les jugeait: elle, catin, et lui, voleur! Certains les accablaient sous la même fureur. Ils accouraient, du fond de leurs impasses, Poussant des cris, jetant des pierres, Qu'on entendait heurter le toit, et choir, par masses Dévalantes, dans la gouttière. Portes et volets craquaient, les coups pleuvaient si forts Qu'on eût dit une tempête des Nords, Trouant et secouant la terre, À pleins tonnerres. Cela dura neuf soirs entiers, Jusqu'au moment où Mandus Nol, le ferblantier, Pour en finir, tassa devant la porte Un feu géant de branches mortes. Alors, selon l'usage, au premier coup De l'heure en pleurs sur la paroisse, Les yeux sournois, la voix narquoise, Nol y jeta sa chatte et son matou; Et le minuit sonna son dernier coup. Et ce fut un délire effrayamment obscène. Les mains cherchant les mains, tous les voisins Firent la chaîne, Autour du feu de leur vengeance et de leur haine. Ils ricanaient devant l'horreur Des deux bêtes folles de peur, Ils les voyaient dans le foyer grandir Et, tout à coup, comme deux flammes, Hors des flammes, bondir, Le poil rouge, les regards fous, Cherchant à fuir, n'importe où... Les ruades et les poussées Les repoussaient vers les flammes entrelacées. La rue au loin illuminait de sang Les carreaux verts des pignons blancs; Jusqu'à l'Hôtel de la Guirlande Se déroulait la sarabande; Les dos houlaient, les pieds mordaient le sol, On croyait voir des bras s'unir pour des viols Quand les couples passaient et repassaient, Devant les feux, Avec toujours plus d'affre et de folie aux yeux. La lassitude seule eut raison de la haine. Filles et gars, les muscles mous, Tombaient, par paquets lourds, dans les égouts; La ronde, à bout d'ardeur, rompait sa chaîne; Une suprême fois, les bêtes, Loques en feu, buissons rouges, torches brandies. Rebondirent de l'incendie. Mais ceux du Pré de l'Arbalète, Encor vaillants, repoussèrent, à coups de pieds, Ce dernier bond, dans les brasiers. Quand le matin s'en vint Neutre et blafard, comme un linge déteint, Se suspendre, le long des rues, Mie Hazewel s'enfuit de la cité bourrue Et plus jamais n'y reparut. Le petit homme, Au teint de pomme, Sentit dès lors la mort descendre: On aurait dit que d'un tamis Tombait sur lui De la poussière et de la cendre. Il n'eut plus goût à rien; Ses sabots clairs raillaient sa vie et son chagrin; Le tamis gris de poussière et de cendre Toujours plus lourd le surplombait, Si bien, qu'un soir des mois mauvais, À bout de force, il vint se pendre, Au clou géant, qui maintenait Droite là-haut, contre le pignon droit, La chapelle d'or et de flammes De Notre-Dame au Manteau Froid. Jan Snul. La croix de paille est là, barrant la porte; Signe de deuil: Jan Snul est mort. Ses chiens hurlent; le vent du Nord Rafle leur plainte et vers les bois l'emporte. Jan Snul? Tant de saisons avaient tanné Son front rugueux et raviné, Qu'on donnait l'âge Des vieux chemins à son visage. Bougon et fruste, âpre et balourd, Talons pesants et menton gourd, Boudant les champs, boudant les fêtes, Son coeur n'était profond que pour les bêtes. Mais celles-ci, comme il les aimait! Et comme il les accoutumait À son amour tenace, Avec des gestes doux qui longuement assistent, Avec des mots naïfs qui vivement insistent. L'hiver, les jours de pluie et de vent fou, Quand le soleil, comme un paquet de haillons roux, Est balayé, dans un coin de l'espace, Son pauvre et vieux logis servait de rendez-vous Pendant les chasses, Aux daims, blaireaux, putois, renards et même aux loups. À vivre ainsi d'une existence familière, Avec tous ceux des trous et des tanières, Avec tous ceux des champs et des forêts, Jan Snul apparaissait, Comme un antique et boucané satyre. Rien n'éclatait qu'il ne comprît, Dans leurs abois, ni dans leurs cris. Il devinait ce qu'il fallait leur dire Avant que la colère ou bien la peur Ne provoquât leur fuite ou leur fureur, Comme un brusque ouragan à travers les broussailles. Il était le berger de ces fauves ouailles; Il agissait, loin du village, en tapinois, Et les odeurs violentes des bois, Et les senteurs sexuelles et chaudes Hantaient et saturaient ses blaudes. Parfois, une tribu, la nuit, De loups et de renards, venait à lui. C'était l'été. La lune immense et pâle Laissait tomber sa lumière lustrale; Il s'asseyait alors dans la clarté Translucide de la plaine diamantée, Les animaux frottaient leur front à ses genoux, Et le vieux Snul prenait en ses deux mains leur tête, Fixait ses yeux mouillés sur leurs beaux yeux de bêtes, Et dévorait, comme un amant, leurs regards doux. Au mois des ruts, il s'enfermait seul avec elles, À volets clos. C'étaient des fêtes solennelles De violence et de bonté. L'homme brûlait Du fruste et primitif instinct. Il se roulait Parmi des lèchements et des caresses telles Qu'il se croyait au temps des fables immortelles, Où tout ce qui se tord de joie ou de douleur, Sous les cieux nus, s'aimait d'une énorme ferveur. Et maintenant, voici qu'il est parti On ne sait où, vers l'infini. Or, depuis l'aube, à coups d'abois, Ses chiens hurlent vers les grands bois Et leur douleur augmente et se propage Le soir, à travers champs, jusqu'aux derniers villages. Renards et loups, daims et blaireaux, rats et putois L'ont reconnue et l'ont enfin comprise. Et tous partent, sous l'ouragan, dans la nuit grise, Pattes folles, regards luisants, museau levé, Ongles courbes, comme des becs. Faisant un bruit de noyaux secs, Jetés en tas, sur le pavé. Et sur le seuil de la maison, le deuil Toujours hurlant des chiens gardiens s'éplore encore, Leur parle et les accueille. « Il s'en alla subitement, Sans rien dire, sait-on comment... Voici la cendre encor tiède de l'âtre; Voici sa pipe et son bâton de pâtre, Et l'écuelle commune à tous, et son manteau. Au jour levant, deux lourds corbeaux, Ailes grandes, ainsi que des cisailles, Ont obscurci l'espace et appelé les gens: On a roulé le mort dans un drap blanc Et disposé sur le chemin la croix de paille. » Et les bêtes se sont mises à longuement Flairer le mort et ses loques de vêtements Et son bâton et son écuelle et la survie Chaude encore de sa tendresse inassouvie Pour leurs ardeurs et leurs instincts. Leurs cris et leurs sanglots se sont éteints En désespoir plus morne et n'ont repris leur force Qu'à l'heure où sont venus les fossoyeurs. En un cercueil rugueux comme une écorce, On a porté le mort Dans la luisante herbée et le décor Silencieux et vert des arbres funéraires. Les bêtes voulurent veiller la nuit entière; Il en était venu d'autres à leur appel, Des pays d'or et de fumée, où le Rupel Sinue et des marais de la Durme flamande. Le vieil Escaut avait fourni des bandes De rats et de loutres, et les renards Étaient sortis du château de César Dont la ruine illustre Rupelmonde. Leur plainte et leur douleur sifflaient, comme des frondes; Et leurs abois frappaient, comme des coups, l'écho; Ils dérangeaient, dans leur sommeil, les gens des eaux Et s'exaltaient si forts, si têtus, et si loin, Que les pêcheurs d'aval, la hache au poing, Attaquèrent ce deuil montant jusqu'aux étoiles. L'ombre jetant, sur la lutte, ses voiles, Bêtes et gens se déchiraient, sans voir Le sang faire de la fange sur le sol noir Et la haine brandir aux cieux ses flammes rousses. Tous ceux du Bornhemsgat vinrent à la rescousse; Ils apportaient des socs et des marteaux, Ils se ruaient, par blocs brutaux, Quatre à quatre, dans la bataille. Leur passage compact y laissait une entaille Énorme: ils avançaient et les bêtes mordaient. Un molosse, le poil debout, les dents sauvages, Saisit l'un d'eux et resserra sa rage, Sur la nuque, comme un étau; Une loutre broyait la main du passeur d'eau; Les daims trouaient et renversaient, à coups de corne, Les jarrets droits et durs, comme des bornes; Un marinier, le torse ouvert, mourut Et les hommes cédaient, quand apparut Dans le tumulte fou des colères scandées, Au flux et au reflux des chocs et des bordées, Ce monument de rouge et formidable ardeur, Nel Frankenlap, sonneur de trompe et débardeur. Il balaya, d'un seul élan, toute la troupe Des renards roux, brisa leurs dents, broya leurs croupes Et projeta leurs corps brisés et mous Comme un défi, vers la fureur des loups. Alors, tel un trousseau de désespoir féroce, Se tordirent, dans le combat, loups et colosse: Sur ses jambes, ses bras, son dos, Les animaux montaient: on entendait des os Craquer et des cris noirs trouer l'espace. Nel Frankenlap, avec sa masse Et son couteau, frappait, comme un perdu, Dans cet amas de haine et de hargne pendu Autour de sa colère et de sa hargne. Il amassait la force en lui, comme une épargne, Et, brusquement, la dépensait, en de tels coups, Qu'à chaque effort, il assommait un loup. Parfois, pour s'exalter ou varier ses crimes, Ses doigts géants se refermaient sur sa victime Et, d'un geste d'orgueil, il la lançait en l'air. Les morsures semblaient à peine ouvrir sa chair; On l'aurait cru bâti, pour déplacer les arches D'un pont sonore, où grouillerait la Flandre en marche Et contenir les cris, les rafales, les bonds Du Nord entier, dans les poches de ses poumons. Il décida du sort du combat rouge. Avec un tel emportement, Que les bêtes, honteusement, Par les sentiers des prés, par le chemin des bouges, Reculèrent devant son large acharnement. Toutes prirent la fuite, et leur défaite Se dérobait déjà, sous les taillis du bois, Qu'au petit jour levant, le patron des Trois Rois Héla le débardeur sanglant et lui fit fête. La bière étincela dans les verres profonds; On but, comme aux temps d'or des sauvages kermesses, Benedictus le sacristain, là-bas, sonnait la messe Et l'on trinqua, d'après le rythme du bourdon. Et depuis lors, sous l'herbe et les crucianelles, Jan Snul écoute autour de lui, le temps couler, Et, vers l'oubli, toujours plus loin se reculer Le montueux aboi des bêtes fraternelles. Le Valet De Coeur. Au bal de la Reine de Pique Un valet rouge est aperçu. « Toi, l'As, pourquoi l'avoir reçu Par ta poterne trilobique? » Puisque Kato lui fut volée, Il vient, le beau valet flamand, D'un cabaret du port de Gand Le coeur jaloux, l'âme brûlée, Espionner, de point en point, Ce bal d'ombres et de poupées - Blason de sang, guivres crispées, Et lions noirs sur son pourpoint. - Le Roi de trèfle, un irritable Mais beau soiffeur de vins gascons: « À nous filles, brocs et chansons! » L'invite à honorer sa table Et conte, avec un élan fou, Comment il prit, par fantaisie, Ardent, mais plein de courtoisie, La Dame et le Valet d'atout. Quand Charles VII, le roi de France, Le fit venir jusque Paris, Il y parut si peu surpris Que le roi fit la révérence. Au royaume des Bataclans Son coup d'estoc fit tel tapage, Que l'écho redit, d'âge en âge, Ce coup porté, voici mille ans. Le beau valet, vêtu de rouge Malgré l'éloquence du roi Et des gestes jetant l'effroi Parmi les bouteilles, ne bouge. Il regarde les gros galons Courir sur sa jaquette rousse Et songe à l'Uitzet clair qui mousse, Dans les pintes des buveurs blonds, À Gand, chez Jean Terlinck, le riche Mais obligeant patron de ceux Qui débarquent, en habits bleus Et toquets blancs, des mers d'Autriche. Quand le valet s'en revenait Avec des bricks et des gabares, Chaque printemps, des Baléares, Maître Terlinck l'entretenait De sa fille Kato, la tendre Et gente amie au regard clair, Vivace et saine comme l'air, La plus belle rose de Flandre. « Un jour, il en sera l'époux, Lui, le valet! Sur la lanterne Un peu vieille de la taverne Leurs noms luiront hardis et fous. » Le beau valet rêvait merveilles, Il se voyait, large et replet, Trôner dans l'or et le reflet Des brocs taillés et des bouteilles. Un lustre rouge incendierait Les ivresses et les extases: Miroirs aux murs, fleurs en des vases, Et seule, au clair du cabaret, Kato, droite et superbe à rendre Béants d'amour les plus distraits, Pulpe grasse, pétales frais, La plus belle rose de Flandre! Ce joyeux rêve ornemental Grandit à peine en sa pensée, Qu'elle devint la fiancée D'un gros bourgeois fondamental; Puis épousa la pléthorique Fortune et les ronds yeux ardents Et la palissade de dents D'un bon prince venu d'Afrique. Depuis, l'ayant cherchée au loin Mais vainement, par la Hollande Et par les ports de la Zélande Où l'Escaut jaune aux mers se joint, Dissimulant tous propos aigres, Sur son bourreau fantasque et noir, Le beau valet l'attend, ce soir, Au bal paré des cartes nègres. Sur des balcons lourds et cornus Où se chamaillent quelques masques, Il reconnaît tels gants fantasques Et tels regards et tels yeux nus Et telle bouche avide et grosse « C'est lui! » - dont les baisers malsains Se promènent, parmi des seins Et des nuques de chair précoce. Le beau valet, adroitement, Met sa main preste, entre la lèvre Et les fleurs de chair, dont il sèvre, Par un soufflet, le noir amant. Grand tapage, fiévreux tumulte! Les dames fuient à cet affront, On s'interroge, on s'interrompt. À part, le Roi de trèfle exulte. Il note chaque coup reçu; Et l'assaut vif, comme une étreinte, Quand le valet attaque en quinte Son ennemi pourpre et pansu. Un coupé droit, ardent, lyrique, Et l'épée âpre et nette atteint Le torse d'or et de satin Du bon prince venu d'Afrique. Ses yeux de jais semblent partir, Son regard d'une ombre se couvre, Mais de la bouche qui s'entrouvre Le valet rouge entend sortir: « À quoi bon vivre, ami; la porte Et pour ton poing et pour le mien Est close - et rien ne sert à rien, Puisque Kato, notre âme, est morte. Tu m'as distrait par ton soufflet D'une posthume ardeur galante Et d'une pose nonchalante... Merci - Ton coup mortel me plaît! » Il est parti, le Valet rouge, Tout à coup noir comme la nuit, Avec un deuil si clos en lui, Que sa face depuis ne bouge. On ne sait plus quel gars il fut, Ni quel éclair, ni quelle sève Brûlait et nourrissait son glaive. Il est celui qui va sans but, Insoucieux de sa flamberge Et de l'honneur d'être l'atout, Quand Jean Terlinck commence en Août Le whist du soir, en son auberge. La Saint-Pierre. Les poils luisants, les crins lavés, Dès le matin, les chevaux plaquent Leurs sabots lourds, parmi les flaques Du vieux pavé. Des gars patauds et gauches, Un mouchoir rouge autour du cou, Les poings ornés d'un fouet de houx, Les cravachent et les chevauchent. Leur tumulte galope et s'exaspère; Il fait trembler, en leurs chassis Les carreaux verts, les carreaux gris, Par où regardent les commères. Autour des seuils, Les filles rient, les filles crient, Et gaillardes, font bon accueil Aux gars, dont les blouses au vent gonflées, Semblent des ventres d'épousées. La foule et sa houle les suit, Les trois cloches luttent, à coups de bruit. On chante. Et les hameaux et les bruyères Drapeaux au clair, célèbrent la Saint-Pierre. Près de l'église, À la grille du cimetière ancien, Les chevaucheurs s'immobilisent, Attendant là que le doyen Vienne, selon l'usage, appendre à la crinière De leur monture, une oriflamme en papier peint Où de naïfs et violents dessins Renseignent sur la légende, En terre et mer flamandes, De Saint-Pierre, apôtre et saint. Or, tandis qu'ils attendent, Soudain, là-bas, sur la digue d'Escaut, Lance brillante et cimier haut, Apparaît clair, dans la lumière, Un cavalier. Il a passé par la bruyère, Il a passé par le hallier, Son étalon est ferme et beau Comme la tour de Saint-Rombault. Son bouclier est translucide, Comme une châsse en une abside. Ses deux ailes semblent en feu. Calme, la main en auvent sur les yeux, Il regarde de loin la fête Et, tout à coup, fouettant sa bête, Après trois bonds, l'arrête À la grille du cimetière ancien. Les gens s'enfuient, les chevaux ruent; Un tumulte massif se cabre dans les rues; Mais le Doyen s'incline et dit une prière, Devant le cavalier de flamme et de lumière Dont l'armure porte la croix, Dont le casque rayonne et dont les doigts Tiennent l'épée, où le diable se tord Et s'acharne contre la mort. Alors ceux qui s'étaient enfuis reviennent Et les gens graves s'entretiennent: - « C'est Saint-Michel qui vient du ciel. » - « À Bruxelles, sur la Grand'Place, On voit l'éclair De son glaive couper l'espace. » - « Ses yeux sont clairs, » - « Ils sont pareils Aux diamants du vent et du soleil, Sur la mer d'Ostende. » « Il luit sur les beffrois et les Maisons du Roi. » - « S'il vient ici, c'est faveur grande. » C'est un Archange, il est le Maître de la Foudre. » Son étalon étant couvert de poudre, Un gas lustra les flots de la crinière Et le doyen y suspendit, En récitant les mots prescrits, La naïve et fragile bannière. Une pièce d'argent fleurie Tomba dans le plateau qu'un rouge enfant de choeur Tendit au saint, avec ferveur. Le bouclier darda ses aveuglantes armoiries; Le glaive ardent et exalté Jeta son cri de force et de clarté Et d'un seul bond, le cavalier partit. La foule encore frémissante suivit, Les yeux béants, ce vol vers les nuées, Et quand il ne fut plus Qu'un tourbillon de feu, rué, Là-haut, vers l'inconnu, dans le vertige, Les commères s'exclamèrent sur le prodige: « Est-il possible! - et put-on voir jamais Monture plus fringante et plus royal harnais? Lui, saint Michel, qui domine les princes, L'authentique patron des ducs de la province Lui, se mêler aux gens d'ici! Seul il est grand! » Les commères parlaient ainsi, Pieuses, mais frivoles, Laissant ronfler le vieux moulin de leurs paroles, Jusqu'au moment où le bedeau Qui redoutait les protecteurs nouveaux Leur répondit: « C'est bien; mais que dira saint Pierre? » L'enfant de choeur et le doyen Étaient rentrés, et les bannières Flottaient toutes, sur les chevaux des pèlerins. Les cavaliers chantaient. Ils portaient haut le torse, droit la tête, Et les cloches triomphales battaient Également, en galops fous, la fête Et le départ caracolant des bêtes. Le soir, on fit l'annuelle ripaille, Dans les bouges fumeux et lourds, Qui font le guet aux carrefours... On s'y gava de lards et de tripailles; On y servit du sucre et de la bière forte Aux étalons cabrés au seuil des portes; Et pour marquer ces gros repas d'une virile Estampille, après boire Les gars accolèrent les filles. Mais cette fois, le saint Michel autoritaire Et foudroyant, sur son cheval de gloire, Troubla si fort la joie et la mémoire. Que tels buveurs ne voulurent s'en taire. Fallait-il qu'il fût à l'avenir leur maître, Lui, le cavalier d'or et de clarté Au lieu du vieux saint Pierre, apôtre et prêtre? Fallait-il voir en ce prodige, apparenté Aux miracles sacrés, Une fête nouvelle à célébrer? La Saint-Michel tombe en Septembre Lorsque déjà les jours sont courts Et les feuilles couleur de l'ambre. Le geste net d'un métayer goulu Mit fin à l'entretien, et l'on conclut: « C'est au doyen de se tirer d'affaire. » Et la fête reprit sa fureur ordinaire. Les jours après les jours passèrent, Quand tout à coup les coups de boxe Et les assauts de l'équinoxe Ameutèrent les eaux et fendirent la terre. Un orage grandit: les ravages couraient De l'un à l'autre bout de la forêt. Le vieux moulin, pauvre et branlant Fut renversé, comme un enfant; La mort rôdait autour des chaumes, Les tours semblaient de grands fantômes Et l'on eût cru que le monde passait Si, vers le soir, le saint Michel n'avait, D'un grand geste d'épée, atténué Les chocs grondants du tonnerre dans les nuées. Il reparut, vibrant et clair Avec les grands serpents des feux et des éclairs Dans sa dextre, captifs; Les cieux déments et convulsifs Qui rugissaient au Nord, comme des dogues, Furent domptés, et les vents rogues Calmés. À l'horizon, d'un seul essor, Sur les hameaux sauvés, grandit l'arc-en-ciel d'or. La paix revint aux champs, et le silence... Et c'est alors qu'on vit, avec sa lance Sur les cieux nus et merveilleux Le saint Michel tracer une bannière en feu, Modèle exact de celle Que désormais, à l'automne nouvelle, On lui dédie, en tels pays, Avec les mêmes chants et les mêmes prières, Qui solennisent la Saint-Pierre. Le Ménétrier. Au coin du cimetière, Où les anciens sont enterrés, Un bout de croix, un peu de lierre, Avec un nom: Miserere. Miserere Était un grand ménétrier, Avec un vieux violon rouge; Miserere! Miserere! Qui trimballait sa vie et son métier, De ferme en ferme, de bouge en bouge, Et qui faisait virer, Miserere! Les gars et les bouviers carrés Avec les gouges rondes et rouges. Son archet clair mordait les cordes, Comme les dents des amants mordent; Son violon, où s'acharnaient ses doigts, Était pour lui Celle dont son coeur avait fait choix, la nuit, Parmi les hordes Des couples gras et macérés Dans la sueur de leur bonheur; Miserere! Il enlevait du sol la danse, Par blocs entiers de danseurs lourds, Il la berçait de son amour, Il la roulait dans sa démence, Il haletait, ainsi qu'un chien lié, Ainsi qu'un chien jappant, au centre Du branle ardent et orageux des ventres; Il remuait des reins, il tapageait des pieds: C'était un maître, - et les villages Au temps d'été où les fêtes font rage Le long du vieil Escaut flamand, Se disputaient son art rouge et gourmand De liesse immense et de fureur balourde. Les commères l'aimaient: Ses bourdes lourdes D'un rire énorme les pâmaient; Ses mots salés les fondaient en délices: Elles riaient de joie et se tapaient les cuisses À l'entendre narrer les fredaines Du légendaire capitaine Qui cultivait des fleurs aux plis de sa bedaine. Il trépassa, tel soir de fête Quand s'ameutaient au loin la danse et ses tempêtes. On enfouit profondément son corps. Mais, chaque année, au jour des morts, Miserere sortait de la terre bénite Pour célébrer le deuil, suivant son rite. Un échevin rentrant fort tard chez soi, L'avait surpris, livide et froid Dans les chemins du cimetière. Il réveillait les trépassés au fond des bières: Judoca Vet au coeur de braise, Ursula Knolle Massive en seins, leste en paroles, Et Wanne et Mie, et le sonneur, Et Sas Terbanck, la grande trogne, Et Sus Pullinckx, le doux ivrogne, Et Lamme-Jan, et Pieter-Nol le ramoneur Dont la voix sourde et bruinée Chantaient là-haut, au bord des vieilles cheminées. Voici: Comme des rats et des souris, Les morts trottaient en linceuls gris Autour des tombes remuées. Les belles chairs en charognes muées Les seins flasques, les ventres lourds, Se démenaient encore, autour Du vieux ménétrier dont s'allumaient les rages. Ses dents blanches illuminaient tout son visage. Pour violon, il empoignait sa croix, Il la raclait avec un os. Sa voix Comme autrefois criait aux filles et aux drilles: « Brûlez vos corps au feu de mon quadrille; Chauffez, léchez et mordez-vous; Les fous sont rois, les morts sont fous! » Ils sont tous là, carillons d'os, Qui se cognent du ventre et se poussent du dos. Miserere les bat avec la trique Formidable de sa musique. La neige étant venue à choir, Loques blanches sur le sol noir, Leur sauterie est comme un sacrilège Bondi, hors de la terre et de la neige. Le bourg sommeille au loin et n'ose pas Les surveiller dans leur sabbat. Le rut gagne, de proche en proche; Les dents mordent et les côtes s'accrochent; Des nerfs et des muscles crispés, Pendent rompus, pendent coupés, Au long des couples fous qui piétinent leurs tombes. Bloc par bloc, les coups du minuit tombent, Mais rien ne ralentit l'assaut rageur De Jan Terbanck, ni du sonneur; Ils sont les brigands noirs, lâchés parmi la fête Et la terreur de ces tempêtes; Ils n'ont aucun dégoût, aucun remords, La vie étant mangée, ils entament la mort. Mie et Wanne, comme autrefois, au fond des bouges Sont leur butin et sont leurs gouges; Judoca Vet tient au vieux Nol Comme les racines plongent au sol; Ils se bourrent de coups pour se distraire D'avoir dormi si mornes sous la terre, Tandis que dans un coin, Lamme, le tors. Tente Ursula pour qu'elle se donne À sa luxure âpre et bouffonne, Avec les trous de tout son corps. Miserere, sous la neige qui pleure, Fouette ainsi, pendant des heures, Sa propre rage en la rage de tous. Sa peine et son chagrin se sont dissous À voir ces ruts et ces gaîtés posthumes Que sa tristesse exhume, Rire du désespoir et se moquer du sort. Les flocons blancs tombent si fort, Que leur danse, dans les ténèbres, Se mêle immensément à la danse des morts, Et multiplie à l'infini Le branle fou des kermesses funèbres. Enfin, quand parait l'aube, Et que l'exact et probe Benedictus, sonneur et sacristain, Ouvre l'église, le matin, Les morts à la hâte reviennent Vers leurs tombes quotidiennes; Les uns en bandes et d'autres seuls, Avec un pâle et frais linceul De neige, autour des côtes. Et le ménétrier est comme un hôte Qui mène à leur couche, chacun De ses pâles et vieux amis défunts. Au coin du cimetière Où les anciens sont enterrés Un bout de croix, un peu de lierre, Avec un nom: Miserere. Kleudde. L'échevin Sixte était un homme, À se damner pour une pomme Rare, qu'il n'eût pu s'adjuger Ou cultiver dans son verger. Il groupait là toutes les races; Et ses pommes fortes et grasses, Comme des poings multipliés, Gardaient l'orgueil des espaliers. On en voyait dans les ramures Gonfler leurs chairs pourpres et mûres; Le feuillage mouillé lavait, À coups de langue, leur duvet. On en voyait comme des plaies Rayonnantes, au long des haies; D'autres, comme des seins lascifs S'illuminaient, par les massifs, Si bellement, qu'un rut de gouge Se dégageait du verger rouge. Dont l'échevin Sixtus Van Mol Incendiait les flancs du sol. Une muraille âpre et sévère Dentée, en haut, d'éclats de verre, Le séparait du strict jardin D'un monastère bernardin, Où des fruits purs, des fruits dociles, Des fruits choisis pour ces asiles De réguliers et saints bonheurs, Se suspendaient comme des coeurs. En des arbres taillés en cônes, Ils dévoilaient leurs ors d'icônes; Ils croissaient nets et textuels, Selon des voeux perpétuels. Ils semblaient faits pour la main ronde De l'Enfançon qui tient le monde; Leurs tons lisses étaient tiédis Par des clartés de paradis On en voyait pendre en guirlande, Sur des fleurs pâles de Hollande; Il s'en mirait au bénitier - Mousse et granit - d'un vieux sentier. Les doux oblats, sous la tonnelle, Glorifiaient l'âme éternelle; Les doigts rejoints, les yeux mi-clos, Le Christ passait par cet enclos. La terre y était bonne; un moine L'avait reçue en patrimoine, Jadis, au temps diocésain, Quand chaque évêque était un saint. Or il se fit qu'un fruit étrange Qu'aucun texte connu ne range Parmi les fruits que l'on décrit, Poussait - coeur vierge ou coeur contrit - Contre le mur denté de verre Qui séparait le clos sévère Et le jardin paisible et blanc Du verger rouge et violent. Oh! Maintes fois l'échevin Sixte Vola, du haut de ce mur mixte, Chez ses voisins silencieux, Ce fruit qu'il eût ravi aux cieux. Mais il se refusait à croître, Sitôt planté, hors de son cloître, Dans un terrain gras et luisant, Où les pommes semblaient du sang. Sixte comprit l'ardent outrage... À chaque échec, un flot de rage Sorti de son orgueil, s'en vint Gonfler son coeur d'acre levain. Son âme, un jour, s'en prit aux prêtres. - Oh! ces naïfs, qui sont des traîtres! - Il souhaitait qu'un vent soudain Tuât leur cloître et leur jardin. Son voeu flamba, comme une paille; Pourtant, un soir d'ample ripaille, Lorsque Sixtus revint chez lui, Kleudde, l'esprit joyeux, qui suit Les ivrognes des nuits flamandes, Vêtu d'ouates, ceint de calmandes, Fantôme en laine, être en coton, Sur son épaule, à cropeton Sauta. Van Mol l'entendit dire: « Je sais un clos où tu vois luire Des fruits rares, mais interdits À tes espoirs roux et hardis. Comme un Kobold, je vis sous terre, Auprès de l'arbre autoritaire, Qui ne veut pas, sur mon conseil, Pommeler d'or ton clos vermeil. Je suis ton maître, - et par la crainte Folle dont ton âme est étreinte À cette heure, je suis ton roi, Obéis donc et marche droit. » Sixtus Van Mol, plus mol que cire, Par bravade, se mit à rire, Mais Kleudde-Jan n'écouta pas Ce rire, faux comme un faux-pas. Quoi qu'il en eût, l'échevin ivre, Brisé du dos comme un vieux livre, Dut transporter jusque chez-lui, En titubant, son ennemi. Après des chutes solennelles, En des fourrés, en des venelles, Après des cris et des jurons Et de grands gestes fanfarons, Le couple enfin heurta la porte Aveugle et sourde, en la nuit morte, Et le vieux mur de désespoir Qui bossuait l'horizon noir. Quand Kleudde-Jan mit pied à terre, Il prit un ton protestataire De vive et soudaine amitié. Eut-il mépris? Eut-il pitié? On ne sait pas. Mais, dès cette heure, La force et la ruse majeure Qu'il n'employait jamais en vain, Travaillèrent pour l'échevin. Laissant dans le terreau mollasse Croître le tronc, bien à sa place, Il en courba les rameaux longs Ongles tournés vers les moëllons. Avec l'aide savant des mousses, Les rameaux neufs, les jeunes pousses Entre les joints, comme en du brou, Patiemment, firent leur trou. En quelques mois, l'oeuvre était faite. L'Octobre d'or chanta la fête Du fruit superbement pendu Sur l'autre pan du mur fendu. Le vent heureux, l'air vibratoire, Les oiseaux fous chantaient victoire, Sixte en monta jusqu'au zénith De son orgueil et rajeunit. Il fit sa paix avec les prêtres. On le voyait, à ses fenêtres Pendre du buis et du housset Quand la procession passait. Il hébergea dans sa cuisine, Sans défiance et sans lésine, Le Kleudde-Jan dont il titrait L'omnipotence et le secret. Et par les soirs d'ombre et de pluie, Quand l'hiver sale aux murs s'essuie, Près des tisons échafaudés, Kleudde et Sixtus jouaient aux dés. Le Comte De La Mi-Carême. Venant d'Espagne ou de Bohème, Au trot de son lent cheval blanc, Passe, dans les villes de Brabant Le Comte de la Mi-Carême. Il va, là-haut, de toit en toit, L'oreille au trou des cheminées, Surprendre, avec sa haquenée, Ce qu'on entend et ce qu'on voit Dans les maisons, où les mioches Autour des foyers d'or, l'hiver, S'instruisent en des livres clairs, Comme des gens de la basoche. On l'aperçoit, les soirs de vent, Par la lucarne à tabatière, Longer les étroites gouttières. Il vient et va, pousse en avant, S'arrête, et puis revient encore; Son cheval suit tous les chemins Qu'il lui suggère avec la main, Et quand parfois, au loin, s'essorent Ses hauts galops silencieux, La sueur blanche et son écume S'entremêlent, comme des plumes Aux nuages montant aux cieux. Où ne va-t-il? Dieu seul le guide, Sur l'échiquier géant des tours Et des pignons des carrefours, Par les grand'routes translucides. Ceux qui ne l'ont pas aperçu Quand vers le soir sonnent les cloches, C'est qu'ils eurent les yeux en poche. Mais les enfants, eux tous, l'ont vu, - Prince de rêve et de fortune - Traversant l'air superbement Avec sa bête en diamant Et son manteau de clair de lune. Son chef arbore un turban bleu Comme le front d'un vieux roi-mage; C'est un géant sur les images Qu'on vend dans les quartiers pouilleux D'Hasselt, de Mol, d'Anvers, de Lierre; De sa main gauche, il tient des fouets Et de sa droite, un lot de jouets En bois léger, en carton-pierre. Il en a plein trente paniers Il en a plein vingt sacs de toile, Et l'on prétend qu'en chaque étoile Il en a plein trois cents greniers. Jouets plus clairs que feux d'aurore, Jouets naïfs, - dites combien! Ce sont les bons anges gardiens Qui les taillent et les décorent, Peignant avec leurs menus doigts L'or des manteaux, l'azur des robes; N'employant rien que couleurs probes, Colle tenace et raide empois, Et ciselant chaque clochette Pour arlequins et pour pierrots Et pour chevaux qui vont au trot, Immobiles, sur des planchettes. Ainsi lesté, ainsi chargé, S'en va d'un pas toujours le même, Par les chemins des soirs légers, Le Comte de la Mi-Carême Il va du Weert à Saint-Amand, De Saint-Amand vers Rupelmonde, Passe Tamise, passe Termonde, Pour revenir vite en Brabant. Et les jouets tombent comme grêle Dans les foyers ouverts. Pourtant, Nulle oreille ne les entend Frôler les murs de leurs bruits frêles. Mais ils sont là, au matin dit, Comme tous ceux de l'autre année; Les vieux recoins des cheminées, Superbement en sont garnis. Dans le matin crépusculaire, Les yeux aigus, les doigts errants, On les recueille en adorant On ne sait quoi de tutélaire; À moins que d'un regard furtif, Dans l'ombre d'où elles émergent, On ne découvre un lot de verges Pour les enfants qui sont rétifs. Et c'est beau temps. Le printemps pâle Sur les maisons et les vergers Va disperser ses ors légers Et ses argents et ses opales; Et les petits s'en vont, là-bas, Comme en cortège et en parade, Montrer gaîment aux camarades Les jouets nouveaux reçus par tas, Tandis que les malins échangent Tel faux pierrot, tel clown suspect Sans tenir compte et sans respect Du partage qu'ont fait les anges. Le Vent. De part en part, À chaque angle, par chaque fente, Sous les averses, Les glaives nus du vent traversent Le corps en pierre de la tour. La ville en est épouvantée: Des patrouilles ont fait le tour De la grand'place, à la nuitée, Pour rencontrer - folie! - on ne sait où, Le vent qui tord, énorme et fou, L'église entière en sa bataille. Il assaille toutes murailles. Il siffle, il passe, il claque, il fuit, Comme des ailes dans la nuit; Plus loin, où les foules sont accourues, Il a tourné le coin des rues, Brisant l'image en or de Saint-Laurent, Qui maintenait, du bout de ses doigts calmes, Vers les bourreaux indifférents, Depuis mille ans, Sa palme. Les commères qui s'en allaient À confesse, trotte-menues, Hâtivement, sont revenues En resserrant leurs mantelets, Leurs capuchons de bure ou leurs coiffes volantes Que le grand vent fouillait Avec ses mains brusques et violentes. Des gens l'ont vu, vers les faubourgs, Reprendre haleine, en une impasse; On crie, on lutte et l'on accourt Avec des liens, avec des nasses; Mais lui, qui règne aux horizons, S'échappe et fuit jusques aux grèves; Quand il revient vers les maisons, On ne sait quoi de lourd et de flasque il soulève. L'ombre paraît grossir et se mouvoir, D'accord avec ses sursauts noirs Et ses ailes gigantesques et molles, Battant l'espace entier, affolent Là-bas, sur les remparts, les croix Des vieux moulins de bois. Et chacun crie, et nul ne sait que faire. Le fossoyeur prétend Qu'il faut cerner le vent Et le pousser au cimetière. Un batelier s'agite, au coin des quais, Et veut qu'on tâche à l'embarquer En de gros sacs de toile grise Qu'on amène, chaque semaine, De Termonde jusqu'à Tamise. Aux battements soudains d'un glas, Le vent riposte avec fracas; Voici qu'il brise sur la tour, Les gargouilles qui font le tour De la corniche la plus haute; Il casse en deux les abat-sons; Il lutte avec le grand bourdon Et son battant qui saute. Les douze fleurs des heures d'or Sur les cadrans sont effeuillées; Les patronnes agenouillées À l'Est, à l'Ouest, au Sud, au Nord, Supplient en vain le vent qui mord, Et qui projette la prière De leurs deux bras tendus Vers la pitié d'un Christ aux horizons pendu, Violemment à terre. Le sol antique est écorché, Par on ne sait quel coutre énorme; Tombent là-bas les buis, les ifs, les ormes, Dans le jardin de l'évêché. Le tablier du pont de pierre, Arceaux fendus, est entraîné dans la rivière Et l'on entend des blocs entiers Que le courant sauvage Roule jusqu'aux chantiers, Battre, là-bas, les madriers D'un colossal échafaudage. Femmes, filles, vieillards, enfants, Tremblent au fond de leurs mansardes; Le ciel ne se voit plus, rien n'y luisarde: Si large et si touffue est la vigne du vent, Avec ses grappes d'ouragan Qui se gonflent de pluie et soudain crèvent. Les ténèbres semblent nourrir de sève Et de sang noir, comme la poix, La meute énorme de molosses, Dont la rage et les abois Peuplent la nuit féroce. Tout le pays se convulsé; la ville croit Son heure suprême venue; Et ceux que les calendriers Hallucinent vers l'inconnu Songent que, l'an dernier, Un astrologue, à Trébizonde, Pour ce temps-ci, prédit La fin du monde. Et le vent hurle, et le vent geint, Et le vent bat, jusqu'au matin, Murs, toits, pignons, balcons, tourelles, Et les cervelles solennelles Des bons messieurs les échevins Qui s'entêtent à s'assembler en vain, Avec l'espoir, tenace et décevant, De voir, quand même, un jour d'unanime panique, Sans faute aucune et sans réplique, Par les cent mains de la force publique, Saisir le vent. Les Trois Pucelles De Bruxelles. Légende de la bonne humeur brabançonne. À bourdons lents, à bourdons lourds, Démenez-vous, clochers et tours; Semez vos âmes dans l'espace; Chantez - et vous, les nuages d'orfroi Faites comme un volant pavois Aux pucelles qui passent. Elles portent des noms de fleurs et de joyaux. Les arcs-en-ciel sont les bandeaux Dont se ceignent leurs gloires. Elles s'illuminent dans la mémoire: Leur corps est droit comme un palais De piliers d'or, de marbres frais Et de claires fontaines. Ceux qui veulent boire et manger Pourront gaiement se partager Leur chair bonne, comme une aubaine. C'est pour la joie et le bonheur Qu'elles quittent les champs en fleur Et qu'elles sont triomphales et belles Les Trois Pucelles. La trépidante ardeur s'allume à leur clarté; Et c'est Juillet et c'est l'été; Les façades de haut en bas sont blanches Et tous les jours sont des Dimanches. Hampes debout, drapeaux flottants, Bruxelles en liesse et en folie attend; Et ses rumeurs d'heure en heure plus drues Bondent les cours, gonflent les rues Quand tout à coup, près du beffroi, Les Trois Pucelles, En robes d'or et de dentelles, D'un bond joyeux, quittent leurs palefrois. Déjà la foule est sur les toits, Montée; Des millions de mains sont agitées; Au bord de leur balcon d'airain Applaudissent les échevins; Les carillons renouent les mailles Musicales de leurs sonnailles; On étale l'or et le brocart; Parmi les plis houleux des étendards Les lions bougent; Et le soleil du bon espoir Dans ce fourmillement profond et noir, De proche en proche, allume un toquet rouge. Les Pucelles sourient et se complaisent À se sentir si largement à l'aise Parmi ce peuple ardent, gaillard et prompt. Elles n'ont peur de ses bourrades Et leur pas ferme et bien d'aplomb Sans hésiter, gagne l'estrade Où leur bonté veut s'exalter. D'un geste fier sont écartés Robes, jupons, chemise, Et l'impudeur se solennise; Les cloches tintent aux églises; La foule luit de tous ses yeux; Les trois pucelles rivalisent De belle humeur et de santé. Et c'est un cri, mais fol, immense, Comme un jet d'or et de clarté, Quand la fête de boire et de manger commence. Sous un dais clair comme l'été, Les pucelles droites et nues Illuminent et déchaînent l'entrain; Leur col, leurs épaules, leurs reins Ne craignent pas les mains charnues. Elles sont flamandes et le font voir; Leur torse est lourd comme un dressoir; Leur chair de baisers fous se ravitaille; Bâfrer et s'accoler? - c'est la bonne bataille. « Aimez-vous donc, les gas et les femelles, Et pillez-vous les chairs Pour célébrer les trois pucelles Qui de leur ventre et de leurs seins Sur la Grand'Place de Bruxelles Pendant trois jours, nous verseront le vin. » Et chaque année, après s'être refait, - À la source de quelle forêt? - Une virginité nouvelle, S'en reviendront comme aujourd'hui, Sur leurs chevaux d'or et de bruit, Les Trois Pucelles, Pour présider, belles et lentes, Aux grands repas suivis d'étreintes violentes. L'Horloger. À la vitrine, où s'accrochaient Quelques bagues et maints hochets, On s'arrêtait pour voir, Le soir, En sa boutique, l'horloger Qui remuait, avec des doigts légers Et des pinces très minces, Mille ressorts à reflets d'or, En des soucoupes; Et tout à coup, comme un vieux fou, Face pâle, levait vers nous Son oeil géant, avec sa loupe. Mes compagnons fuyaient: ils avaient peur. La crainte également serrait mon coeur, Mais néanmoins, je restais là, planté Quand même, à la vitrine. L'oeil noir de l'horloger Planait de tous côtés; Ses manches de lustrine Faisaient des gestes, ci et là. Il sifflotait, avec des rythmes las, Un air connu qu'on fredonnait en Flandre. Un jour, j'entrai chez lui, décidément, Je voulais voir et je voulais l'entendre: Il était ma folie et déjà mon tourment. Je ne lui pus rien dire. Les ronds joufflus des gros cadrans Ornaient d'un lunaire sourire, La chaux des grands murs blancs. Mille insectes épileptiques Semblaient grouiller dans la boutique; Je surprenais, en des cloisons, Du haut en bas de la maison, Leur vie énorme et minuscule; Mais tels que des justiciers Les textuels balanciers Rompaient ce bruit de molécules. Je m'assis dans un coin et l'horloger me dit: J'étais ainsi que toi timide, Lorsque j'étais petit... Sais-tu l'histoire en or du gnome et des gnomides? Il me la raconta; et nous fûmes amis. Des gnomides, sang de soleil, Pour un gnome, lymphe de lune, Brûlaient jadis, d'amour belle, mais importune; Le gnome avait - et c'était sa fortune - Un coeur précis, exact, clair et vermeil, Avec lequel il parcourait le monde, Réglant les horloges profondes Des églises et des beffrois Solitaires et droits D'Alost, de Gand, de Malines et de Termonde. Son coeur battant Tranquille et régulier comme le pouls du temps, Les tics-tacs brefs des horloges maîtresses Battaient sans cesse, Depuis cent ans, Avec justesse; Or il se fit qu'un beau matin Resta en panne Le balancier de Saint-Martin, Et que soudain se détraquèrent Là-haut, Le carillon de Saint-Rombault Et les aiguilles de Sainte-Anne Et les marteaux monumentaux - Heurts, chocs et bonds - de Saint-Gommaire. Mornes, surpris et consternés, les échevins Interrogèrent tous gens en vain; On consultait le ciel, les vents et l'étendue. On s'enquérait ici, plus loin, là-bas, Et tout à coup, la peur régna. Car l'heure exacte était perdue. Oh! le trouble dans les maisons: Enfants joyeux et parents tristes; Et les repas pris au hasard et les frissons Et les affres au coeur des buralistes; Et le sonneur ne sonnant plus Ses ponctuels angélus; Et le docteur laissant mourir ses vieux malades; Et l'existence entière au flux et au reflux D'inoubliables bousculades! Encor, si le soleil s'était montré. Mais les brumes régnaient: les prés De Rupelmonde et de Tamise Étaient couverts d'étoupes grises Et les mares fumaient, comme du lait. Nul ne savait l'heure, Et chacun en parlait. L'instant où l'on vivait semblait à tous un leurre. Enfin, on fit venir de Gand Un solennel et loquace savant Qui répara les mécaniques; Mais à peine fut-il parti, Que les cadrans firent la nique À son savoir mal averti Et qu'à nouveau les fantasques aiguilles S'emmêlèrent, comme un couple d'anguilles. Que faire? on ne sut plus quel maître interroger. Heureusement que l'horloger Depuis vingt ans, patiemment, sans violence, Les yeux fermés, l'oreille au guet, Étudiait Le nocturne silence. Or, il se fit qu'un soir, il lui parut faussé. Il criaillait, stridait, grinçait comme un ressort Tordu, alors que tout tapage avait cessé Et que la lune errait, par les champs morts. Et l'horloger soudain hèla le gnome Qu'il hébergeait, toutes les nuits, Dans une antique horloge en buis. L'horloge était ouverte et le fantôme Sorti. Bien plus. Là-bas, sur la pelouse humide Se trémoussait Une troupe en or de gnomides. Le silence souffrait, ployait et se cassait. Quant au gnome, vautré au centre D'un tourbillon de mains, de bras, de seins, de ventres, Son coeur régulateur des jours Battait et sursautait, comme un tambour. Et l'horloger comprit. Mais il doubla sa joie À ne la dépenser que pour lui-même: D'abord, il fit de son secret sa proie; Plus tard, il en ferait son stratagème. Le soir venu, il endormit Le beau lutin dans son horloge en buis, Avec un pavot frêle; Puis doucement, au son d'une flûte très douce, Il enchanta si fort, sur la pelouse, Les gnomides énigmatiques, Qu'il amena, sans cri et sans querelle, Leur ronde entière en sa boutique. Et vite, il leur servit des grains d'anis Et des corinthes. Il ajoutait: « Soyez sans crainte, Je vous ferai des lits avec de clairs ressorts Et des maisons à paliers d'or, Comme à Paris. Écoutez-moi, restez ici, J'ai là, pour vous, un petit homme Doux et léger, comme un fantôme, Un homme avec une âme aussi jolie Qu'après l'orage une embellie Mais dont le coeur aura besoin, Pour vous aimer, de tous mes soins. » Et les gnomides acceptèrent L'offre que fit d'un ton autoritaire, À leur simplesse, l'horloger; Leurs yeux ravis voyaient bouger Mille reflets, mille lumières Semant la vie, au long des murs; Et chacune déjà cherchait, au fond des boîtes Et des cases étroites, Pour ses plaisirs futurs, Un abri sûr. Et quand elles furent toutes blotties En leurs niches de luxe et d'inertie, Leur maître, l'horloger S'en vint trouver les échevins et le vicaire Leur promettant, En échange d'argent comptant, De les tirer, au bout d'un temps léger, D'affaire. Les échevins hésitèrent quoiqu'à regret: « Que l'horloger d'abord donnât les preuves De sa science neuve; Ils le paieraient Après. » Le soir même, tous les tics-tacs de la paroisse, Sans hâte aucune et sans angoisse, Marchaient, entre les fers de leurs compas, Au pas. Le vicaire doutait encor, Il entraîna trois échevins: - Puisque mon art vous paraît vain, Demain, dès la première aurore Le tumulte reparaîtra, fit l'horloger, Qui exaltait ou qui domptait Déjà, très sûrement, quoiqu'au jugé, Avec des filtres et des baumes, Le coeur Tour à tour calme ou ravageur Des gnomides et de son gnome. Le lendemain naquit un branle-bas Si fort et l'heure fit de tels faux pas Que ceux de Hamme et de Termonde Crurent que tapageait le dernier jour du monde. L'horloger triomphait. Il apparut, le nez puissant et satisfait, Et de grosses sommes furent versées En ses poches largement évasées. Il parcourut depuis Pendant les jours, pendant les nuits, Les champs, les bourgs, les villes, Réglant partout les coeurs serviles Des horloges et les tics-tacs et les marteaux Des lourds beffrois monumentaux. Et son pouvoir et sa fortune S'arrondissaient comme la lune Qui tout là-haut clignant de l'oeil Lui souriait, madrée. Il fut la légende de sa contrée Et tous lui prodiguaient le bon accueil. Du jour que l'horloger m'eût raconté l'histoire De son triomphe et de sa gloire, Je vins plus ardemment encor chez lui Et m'y fixais jusqu'à la nuit. Ô ce monde cabalistique! J'en fus hanté; mes yeux distraits S'y attachaient, le pénétraient; Je n'osais toucher rien, bien que j'en eusse envie. Un jour pourtant, j'appuyai, brusquement, Sur un léger tictaquement, Et tout à coup la mort cassa le mouvement Qui me représentait la vie Du gnome et des gnomides asservies. J'en fus si désolé que j'en pleurai. L'horloger regarda, d'un air navré, Mais ne me fit aucun reproche. Dorénavant, je regardai, les mains en poche. Mais jour à jour, de plus en plus, les mouvements Innombrables, indéfinis, tentaculaires, Attirèrent mes yeux déments En leurs vertiges circulaires, Si bien que mon esprit, Avec autant d'ardeur, plus tard, s'éprit Des tumultes réglés, par les causes profondes Qui font, dans le mystère, évoluer les mondes. Source: http://www.poesies.net