Les Vignes De Ma Muraille. Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Celle Des Voyages. Conquête. Un Matin. Au Bord De L’Eau. Au Nord. La Baie. Soir D'Automne. Celle De L'Île. Celle Des Reliques. L’Heure Nocturne. L’Eveil De Pâques. Une Heure De Soir. Novembre. Décembre. Celle Des Voyages. Sur ta rampe, pendant la nuit, Je suis cette image accoudée Qui regarde la pâle idée Faire le tour de ton ennui. Je suis pour ta morne veillée, Celle en noir habillée, Celle aux regards ailleurs Dont les yeux brûlent en leurs pleurs La hantise des vieux voyages. Dites, combien c’est loin de nous, les plages Les soirs et les couchants en mer! Alors, j’étais l’avant du vaisseau clair D’où la jeunesse avait crié son voeu de vivre; J’étais la proue en fête et qui s’enivre; Mes bras illuminés d’escarboucles et d’or Cueillaient dans l’air les écharpes du vent. Dites, c’était en de grands ports là-bas, vers les Levants Par des nuits de miroirs et d’îles immobiles. J’étais celle des soirs en mer Et je réverbérais aux flots myriadaires Les écailles d’argent de mon ventre d’éclair Et l’or hallucinant de mes yeux légendaires. J’étais la déesse et la proue; L’audace au gouvernail tournait la roue; Ton nom s’illuminait à l’or de mes seins d’or Et ta tête brûlait, parmi ma fête De chocs sur chocs, contre les blocs de la tempête. Et maintenant, à ta rampe, pendant la nuit, Je suis l’image accoudée et brûlante Qui se penche sur ton ennui. J’étais présente aussi en ces gares étincelantes Où des poteaux de fer avec leurs boules de clarté Tracent sur les départs vers les hasards, leurs signes. J’étais celle des quais et des pays quittés, En des départs soudains et des fuites insignes, J’étais celle des bonds en tonnerres parmi les ponts Par au-dessus des bras de mer et des grands monts; J’étais les yeux de braise du charbon Et les écailles d’or au ventre des chaudières. Et mes cheveux? C’étaient les nocturnes fumées Des convois noirs, au clair des coupoles illuminées Et le cri des sifilets, par les gares, la nuit. Ce cri! c’était mon cri d’angoisse à l’infini. Des villes d’ombre étalaient leurs maisons Sous les nuages en désarroi; Quelque chose de tragique et de froid Tombait des horizons Où le soleil rouvrait son trou cicatrisé. Le froid semblait du fer pulvérisé En brouillard roux sur des Oders et des Volgas; Une odeur de pétrole et de platras Bouchait les ruelles, comme des gorges, Vers un entassement, là-bas, d’usines et de forges. Oh ces villes des Nords fuligineux! Et ces monuments lourds et ces barres de pluie Rayant, monotones, des murailles de suie Qui soulevaient leurs siècles vers les cieux. Immenses soupiraux entre-bâillant des caves, Chevelures de poix en feu sur des cargaisons d’or, Dos que l’on voit, ployés sous leur effort, Se perdre en des couloirs de souterrains qu’on pave. Quais de basalte et tourelles de fer Et cette grue, au bord des flots inextricables, Qui lève une montagne entre ses câbles Et la tient oscillante et morne sur la mer. Dites comme ils sont loin dans les naguères, Nos deux rêves sur ces lointains embarcadères! C’était en des lointains plus éloignés, encore, Sur un grand lac dallé de ciel, Où des barques lustraient aux vents de miel, Comme des oiseaux blancs leur voilure d’aurore. De minces vergues d’or et de cristal Lignaient et prolongeaient le calme horizontal Et l’aire à l’infini de cette solitude. Une haute lumière illuminait les monts Et dépliait sa nappe aux horizons; La goutte d’eau que le rocher exsude Seul y tintait son bruit d’argent; Et tel, ce lac total, jamais changeant, Par au delà des tempêtes passionnelles, Magnifiait, en ses silences de clarté, L’immobile splendeur des choses éternelles. C’était en des pays d’évidente beauté Où des soleils de prisme et des midis placides Sculptaient leur diamant, au front des cieux lucides. Dites! comme il est loin dans l’autrefois Le grand silence alors de nos deux voix. Enfin, c’était en des Indes de songe, Parmi des monts et des forêts encor, Dont chaque tronc semblait un voeu et un mensonge, Emeraudé de fleurs et filigrané d’or. En de frêles maisons où de bleus lampadaires Brûlent pour on ne sait quel voyageur du soir, Une dame de soie, au seuil, venait s’asseoir, Avec sous ses pieds clairs, des lions légendaires. Elle brodait les histoires d’amour, Sur un métier de jade et d’améthyste, Avec des doigts si fins de princesse et d’artiste, Qu’elle y disait le charme et la gloire du jour. Des papillons, des bengalis, des lucioles Posaient dans un rayon et lui donnaient le temps De dessiner leur aile et leur corps miroitant Et leur essor vers des treillis de folioles. La princesse brodait une lagune Et des cygnes et des monstres et deux amants Qui sans douter de rien se faisaient le serment De conquérir les ors qui dormaient dans la lune, Et puis rentrait surseoir À son travail et regarder danser ses bayadères En sa maison d’émail où les bleus lampadaires Brûlent pour on ne sait quel voyageur du soir. Dites comme ils sont dans le passé, Ces souvenirs d’argent et d’or fleurdelysés. Mais comme en ce soir noir, ils suscitent dans l’âme Avec toutes les forces du regret, La mémoire perdue, en des forêts, Mélancoliquement, où l’ennui brame; Si la raison avec solennité Vous carre en son fauteuil d’inbougeabilité, Je suis celle des surprises fécondes Qui vous conseille avec amour, d’aller Vous-même enfin vous retrouver, Là-bas, dans votre fuite au bout du monde. Conquête. Au long du port moiré de soir, Sèchent des cargaisons de fleurs fanées. Quelques barques vermillonnées Y sillonnent le flot couleur d’or noir. Chaque matin, vers l’autre rive Où des miroirs de soleil bougent, Dansent au vent, leurs agrès rouges Et leur allure exaltative. On les dirait: fraîches maisons, Portes et fenêtres ouvertes, S’en allant, par les vagues vertes, Faire un voyage aux horizons. En quel pays? On sait à peine. À les suivre, l’oeil s’éblouit. Nul ne connaît l’ardent récit De leur vaillance ou de leur peine. Leur joie est en soleil - et va! Le temps est court, la clarté brève, Et là-bas sont les fleurs de rêve Où tout désir s’objectiva. À chaque heure de la journée, Là-bas, au loin, qui ne voudrait Capter les chimères aux rets Et susciter sa destinée? On y cultive son attrait, On y cueille, la main ravie, « L’illusion qui fait la vie » Et le bouquet de son souhait. On moissonne « l’espoir suprême » Mais quand, vers le déclin du jour, On embarque pour le retour, La moisson faite est déjà blême. Et dans le port moiré de soir, Voici par tas les fleurs fanées; Et les barques vermillonnées S’ancrent dans l’eau, couleur d’or noir. Un Matin. C’était, dans la campagne émerveillée, un coin, Où la prairie au clair brillait comme un visage, Où deux grands étangs bleus s’arrondissaient au loin, Comme un double baiser du ciel au paysage. Sur les mousses de vair et les pierrailles d’or, Les eaux, telles des pleurs d’aube s’égouttaient blanches; L’éclair d’un vol d’oiseaux frôlait le sol, l’essor Rythmé, suivant le va-et-vient, au vent, des branches. Des mélèzes frangés tendaient leurs bras ouverts Comme des pèlerins tournés vers la lumière. L’ombre dormait sous eux, parmi les gazons verts, Et s’inclinait vers les miroirs d’argent de la rivière. Les cristaux du matin étincelaient dans l’air; Toute la vie ornait le silence des choses, Toutes les feuilles brillaient de mouvement clair Et le Verbe tremblait sur leurs lèvres décloses. Au Bord De L’Eau. Chairs de vulves ou de gencives, Les pétales des fleurs nocives Bougent au vent, Torpide et lent, Qui les pourrit d’automne monotone Et les emporte sur l’étang. On croirait voir de grands morceaux De coeurs brisés, On croirait voir de grands lambeaux De vie ardente et dispersée, On croirait voir de gros caillots De sang tomber, parmi les flots, À moins qu’on ne se voie enfin soi-même Défini là, par un emblème. Les fleurs charnelles et nocives, Et flasques comme des gencives, Abandonnent au vent dolent Leurs pétales et leurs couleurs; Les fleurs mornes abandonnent Au vent d’automne Leur sang et leurs douleurs Monotones. Le soir a beau filtrer ses ombres, Par le treillis des taillis sombres, Et le soleil, comme un cri rouge, Se perdre et s’étouffer dans l’eau qui bouge, Elles réapparaissent sous la lune, Les fleurs mornes et importunes, Grappes de pleurs, bouquets de sang, Qui se mirent et se déchirent Dans la pâleur de l’étang blanc. Au Nord. Deux vieux marins des mers du Nord S’en revenaient, un soir d’automne, De la Sicile et de ses îles mensongères, Avec un peuple de Sirènes, À bord. Aigus d’orgueil, ils regagnaient leur fiord, Parmi les brumes mensongères, Aigus d’orgueil ils regagnaient le Nord Sous un vent morne et monotone, Un soir de tristesse et d’automne. De la rive, les gens du port Les regardaient, sans faire un signe: Aux cordages, le long des mâts, Les Sirènes, couvertes d’or, Tordaient, comme des vignes, Les lignes Sinueuses de leurs corps. Les gens se regardaient, ne sachant pas Ce qui venait de l’océan, là-bas, Malgré les brumes, Le navire semblait comme un panier d’argent Rempli de chair, de fruits et d’or bougeant Qui s’avançait, porté sur des ailes d’écume. Les Sirènes chantaient, Dans les cordages du navire; Les bras tendus en lyres Les seins levés comme des feux; Les Sirènes chantaient Devant le soir houleux, Qui fauchait sur la mer les lumières diurnes; Les Sirènes chantaient, Le corps crispé autour des mâts, Mais les hommes du port, frustes et taciturnes, Ne les entendaient pas. Ils ne reconnurent ni leurs amis - Les deux marins - ni le navire de leur pays, Ni les focs, ni les voiles Dont ils avaient cousu la toile, Ils ne comprirent rien à ce grand songe Qui enchantait la mer de ses voyages, Puisqu’il n’était pas le même mensonge Qu’on enseignait, dans leur village; Et le navire auprès du bord Passa, les alléchant vers sa merveille, Sans que personne, entre les treilles, Ne recueillît les fruits de chair et d’or. La Baie. Dans une baie, au bord des dunes, Qui s’étendent, de lieue en lieue, Voici jouant avec la lune, La fée aux deux mains bleues. Comme d’un panier d’or, La lune tombe au fond de l’eau Et s’éparpille En ronds qui brillent; La lune et tout le grand ciel d’or Tombent et roulent vers leur mort, Au fond de l’eau profonde et bleue Dont est reine, la fée Aux deux mains bleues. Or idéal et si lointain Que les regards sont incertains Dès qu’ils le comptent; Et néanmoins la fée Le mêle à l’or de ses cheveux Et sur ses seins, le dompte. Elle se pâme en ses reflets Brusques et violets, Le jette au sable et à la vase, Sans se douter, un seul moment, Que dans les loins du firmament Cet or aimante et fait brûler l’extase. Elle le fausse et le salit L’attire à elle au fond du lit D’algues et de goémons flasques, Où rit, d’entre des fleurs couleur céruse Et des balancements d’ombres et de méduses, Son masque. Et l’or divin est employé Sans peur qu’il soit l’éclair qui tout à coup fulgure, Pour le plaisir et la luxure; Et l’or divin, c’est l’or noyé. Dans une baie au fond des dunes Qui s’étendent de lieue en lieue, Voici la fée aux deux mains bleues Drainant le ciel en ses cheveux. Soir D'Automne. Des nuages, couleur de marbre, Volent, à travers le ciel fou; « Eh la lune, garde à vous! » L’espace meugle et se déchire. Sous l’écorce, par leurs fentes, On écoute pleurer et rire Les arbres. « Eh la lune, garde à vous! » Votre face de cristal blanc Va choir morte, parmi l’étang, Cassée aux angles des vaguettes, Les troncs plient comme des baguettes, L’ouragan pille aux cabanes cognées Le chaume immense, par poignées. C’est les noces du vent et de l’automne. « Eh la lune, garde à vous! » Le vent est ce cavalier lourd Qui s’est soûlé, ce soir, et fait l’amour À tous les coins des carrefours Avec la rouge et violente automne. « Eh la lune, garde à vous! » Votre allure de sainte Vierge Et vos étoiles et vos cierges N’ont rien à faire en cette heure de fête, Où l’automne et le vent perdent la tête, Où l’on entend leurs cris et leurs spasmes de bruit. Immensément la nuit, Et les forêts ployer et s’agiter soudain Comme des dos, à coups de reins. Par les fourrés, les chiens maraudent, Une odeur lourde et chaude Grise la plaine et redresse debout Le rut universel qui monte et s’enfle et bout Dans les fureurs de la nature en rage; Avec l’automne ivre et sauvage De l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord, Le vent houleux s’accouple à mort. « Eh la lune garde à vous! » Les chiens hurlent comme des loups! Celle De L'Île. Il est des âmes si craintives d’elles, Qu’elles n’osent aimer l’âme même fidèle, Venant vers leurs chemins, Avec la joie, entre ses mains. Vagues et comme errantes, Elles n’ont foi qu’en la tristesse Des implorantes. En des golfes, elles rêvent et filent, Au rouet des jours, toujours. Les yeux calmés, les désirs grêles, Et peureuses de la victoire Qui bondirait vers elles D’un horizon trop rouge et trop notoire, Silencieusement, en des golfes tranquilles, Au crépuscule, avec les rais du soir, Elles filent. Elles s’assoient de mantelets vêtues, Comme les corps humbles des gothiques statues. Quelques bijoux sans faste Meurent sur leur poitrine chaste. Le drap flottant de leurs cheveux Les couvrirait jusques au sol, N’était qu’elles ne l’arrêtent au col, Timidement, comme un aveu. Au crépuscule, avec les rais du soir, En des golfes tranquilles, Sans trop savoir Ni les autres, ni elles-mêmes, Elles filent, avec des fils d’argent Et d’or bougeant Un invisible diadème: Celui de leur candeur gracile Et de leur mystique ardeur Qu’on aimerait placer, non sur leur front docile, Mais sur leur coeur. Très doucement, avec la douce patience, En leurs rêves d’obédience, Dès l’aube, elles tressent pieusement Les tapis blancs que le silence Met sous les pieds du dévouement. Elles raccommodent en leur ouvroir, Avec de prestes tours d’aiguilles Le linge usé du vieil espoir. Elles brodent aussi l’opale et le saphir, Sur la trame la plus légère Que tend vers Dieu le repentir. Elles tissent avec la laine L’imperméable vêtement Qui fait le tour de la misère humaine. Le soir encor au crépuscule, En des golfes, où se recule Vers l’horizon le vieux soleil, Avec, sur leurs mains claires, L’ombre errante des fleurs auréolaires, Dans le site vermeil De leurs golfes tranquilles, Elles s’assoient, travailleuses, mais immobiles J’ai navigué autour de l’île, En ma barque, depuis quels jours, Vers l’une d’elles qui toujours Sans regarder s’attarde et file. Bien que mes yeux soient confiants Et que mon âme n’ait que haine Pour la brutale ardeur humaine, Je suis encor trop triomphant. J’ai trop de joie en mes paroles Et trop de fleurs en mes pensées; J’ai trop erré, par les routes tracées Des pays clairs et des régions folles. Il faut à mon orgueil volant, plus d’ombre Sur l’or dardé de ses deux ailes, Moins de paillons et d’étincelles À mes futilités dont j’ignore le nombre. Il faut que je m’en aille en des lointains austères, Où le vent gerce et choit des Nords, Où le culte de l’âme est volontaire Et simple et humble et souriant - alors Lente Ariane abandonnée au songe Dans les Naxos du saint mensonge, Dites, quel vaisseau gris de ma douleur, un jour, Sauverez-vous dans votre amour? Celle Des Reliques. Je suis celle des reliques mélancoliques Qui passe, en cette chambre d’or, Où ce qui vient des morts repose et dort En des boîtes de soie et des écrins de gloire; Je suis celle de leur mémoire Et je recueille, avec mes lentes mains, le soir, Les larmes du silence au fond des bijoux noirs. L’heure est grave et triste en cette fin de jour. Je suis celle du pâle amour Celle des fleurs et des choses passées Qui te parle de tes mortes, enfoncées Dans de l’absence et de l’oubli, Avec leur pauvre bouquet blanc De fleurs d’étangs. Leur collier frêle et joli Je le garde, entre mes doigts pieux D’avoir voilé tant de regards d’adieux, Depuis que je suis celle des anneaux, Solitaires Laissés sur terre Hors des tombeaux. Le soir arrive et voici l’heure Qui sonne un glas vers les défunts de ta demeure; J’ai connu ceux de tes aïeux Qui ont été, dans les naguères, Les héros rouges de ta race. De l’un d’entre eux tu tiens ton coeur vorace Immensément de rêve à travers mers et terres; Voici ses croix et ses médailles Un jour, n’importe où que tu ailles Songe à tous ceux qui moururent parmi les guerres, Avec de la terre mordue, Passionnément, dans leurs bouches, Voici leur haine et leurs cartouches Leur âpre épée, en coup d’éclair, fendue Et l’orage magnifique de plumes Qu’ils agitaient sur l’or tressé de leurs costumes. L’heure met un baiser sur les vitraux du soir. Voici le livre ancien à quadruple fermoir Où prièrent tous ceux des tiens Dont le roi Christ, illuminait les têtes; Des entrelacs et des anges gardiens Caparaçonnés d’or et tels que des athlètes Humbles et doux, avec des fleurs en main, Marquent d’un faste d’or telle oraison naïve; Des empreintes jaunes de doigts et de salive Ont de certains feuillets souillé le grain, Mais le livre est profond de tant d’âme versée, Depuis cent ans, sur chaque page cicatrisée. En des boîtes de cèdre et d’or Je tiens les yeux captifs Des turquoises et des onyx mémoratifs; Et mes tiroirs cachent encor Du soir et de l’aurore Fondus en des chaînons d’un feu sonore. Avec des pas qu’on n’entend pas, Je vais la nuit de relique en relique Porter un peu d’amour mélancolique. Les voix alors, me reviennent, là-bas, De si lointains pays d’ombres et de douleurs Qu’elles semblent barques lasses, voiles pendantes Et rames noires, sur le coeur. Je donne à ces pierres ardentes À ces bijoux et ces fleurs que je plains Les caresses de mes cheveux, Le culte de mes mains, Et la mémoire de mes yeux; Je suis la servante de leur silence. L’heure met de la mort sur les vitraux du soir. Les reliques apaisent la violence Des diamants - et vont dormir. Ceux qui se continuent en toi, pour se revivre, Guettent s’ouvrir ton souvenir. Écoute - et songe aussi: c’est l’heure Qui sonne un glas dans ta demeure; Je suis celle de la chambre d’or En robe éclatante et nocturne Qui viens jeter un caillou taciturne Dans l’eau morte de ton remords. L’Heure Nocturne. Près d’une porte où luit du sang, sur les battants, Mon coeur, là-bas, est haletant; Près d’une porte, en des sous-sols, voisins de havres, Mon coeur surveille au loin de terribles cadavres. Ce sont des morts qu’on y apporte, À bras d’hommes ou sur des brancards noirs; Des morts anciens qu’on apporte, le soir, Et que l’on jette en blocs, Avec des chocs, contre la porte. Là-bas, mon coeur surveille un multiple remords, Le sien, qui heurte et bat la porte; Et moi je suis son âme effrayée - et la mort Près de mon coeur, s’est assise contre la porte. Ce qu’ils se disent entre eux, on ne le comprend pas, Mais ce qu’ils se disent, qu’importe! Je n’entends rien, sinon mon coeur Pleurer et se tuer contre la porte. C’est étouffé comme de l’ombre, Ce battement, contre la porte, À l’unisson de chaque mort Que l’on jette contre la porte. La nuit surplombe les tombeaux. Et je meurs d’écouter contre la porte Mon coeur blessé, mon coeur cassé, Morceaux de coeur, contre la porte! L’Eveil De Pâques. Les vieilles mains d’argent des coutumes locales - Et carillons et bruits de fête à pleins bourdons - Tendent soudain les longs et torpides cordons À l’horloge de mes douleurs maniacales. Le sonnant cuivre clair des musiques pascales Couvre les voix et les sanglots des abandons; Et me voici: le radieux vers des pardons Ardents et purs, ainsi que des lueurs focales. Des Christs passent dans l’air et font leur charité; Et je suis bon et net et droit par volonté Bien que le vieux péché gèle toujours mon âme. Je sens mon coeur tiédir, sous leurs beaux doigts de flamme, Posés sur mon désir d’être, malgré l’hiver, L’herbe neuve qui brille au vent acide et vert. Une Heure De Soir. Mon coeur? - Il est tombé dans le puits de la mort. Et sur le bord de la margelle Sur le bord de la vie et de la margelle J’entends mon coeur lutter, dans le puits de la mort. - Le silence est effrayant - Comme un morceau de gel La lune aussi, au fond du puits Laisse tomber sa pâleur éternelle. Mon coeur est un quartier de chair, Un bloc de viande saignante, Mon coeur bat, seul, au fond du puits, Contre un morceau de lune ardente. - Le silence et le grand froid; Et, par la nuit, le vague effroi D’un ciel plein d’astres en voyage - Au fond des citernes de mort, Mon coeur s’acharne et bat encor À coups de fièvre, sur la lune. La lune à lui, parmi les eaux, s’allie; La lune est un visage étincelant; La lune est un hiver de miroirs blancs Sur l’eau des Nords du sort; La lune est un bloc de folie; La lune est une bouche de gel Qui mord mon coeur essentiel. Les tenailles des minuits clairs Serrent ce coeur entre leurs fers; La patience des aiguilles du givre Criblent ce coeur ardent de vivre; Déjà les eaux, couleur de son cadavre Roulent ce coeur, avec de lents remous Et des hoquets, vers de grands trous. Et certes, un soir, la lune enfermera Ce coeur, malgré ses battements de haine Comme une pierre en une gaine. - Alors que le grand froid sauvage Et, par la nuit, le vague effroi D’un ciel plein d’astres en voyage, Définiront ma mort, par cette image. Novembre. Les grand’routes tracent des croix À l’infini, à travers bois; Les grand’routes tracent des croix lointaines À l’infini, à travers plaines; Les grand’routes tracent des croix Dans l’air livide et froid, Où voyagent les vents déchevelés À l’infini, par les allées. Arbres et vents pareils aux pèlerins, Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche, Arbres pareils au défilé de tous les saints, Au défilé de tous les morts Au son des cloches, Arbres qui combattez au Nord Et vents qui déchirez le monde, Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes! Voici novembre assis auprès de l’âtre, Avec ses maigres doigts chauffés au feu; Oh tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu, Oh tous ces vents cognant les murs opiniâtres Et repoussés et rejetés Vers l’inconnu, de tous côtés. Oh tous ces noms de saints semés en litanies, Tous ces arbres, là-bas, Ces vocables de saints dont la monotonie S’allonge infiniment dans la mémoire; Oh tous ces bras invocatoires Tous ces rameaux éperdument tendus Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu. Voici novembre en son manteau grisâtre Qui se blottit de peur au fond de l’âtre Et dont les yeux soudain regardent, Par les carreaux cassés de la croisée, Les vents et les arbres se convulser Dans l’étendue effarante et blafarde. Les saints, les morts, les arbres et le vent, Oh l’identique et affolant cortège Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige; Les saints, les morts, les arbres et le vent, Dites comme ils se confondent dans la mémoire Quand les marteaux battants À coups de bonds dans les bourdons, Écartèlent leur deuil aux horizons, Du haut des tours imprécatoires. Et novembre, près de l’âtre qui flambe, Allume, avec des mains d’espoir, la lampe Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver; Et novembre si humblement supplie et pleure Pour attendrir le coeur mécanique des heures! Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer, Voici les vents, les saints, les morts Et la procession profonde Des arbres fous et des branchages tors Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde. Voici les grand’routes comme des croix À l’infini parmi les plaines Les grand’routes et puis leurs croix lointaines À l’infini, sur les vallons et dans les bois! Décembre. Dites, les gens, les vieilles gens, Faites flamber foyers et coeurs dans les hameaux, Dites, les gens, les vieilles gens, Faites luire de l’or dans vos carreaux Qui regardent la route, Car les mages avec leurs blancs manteaux, Car les bergers avec leurs blancs troupeaux, Sont là qui débouchent et qui écoutent Et qui s’avancent sur la route. Voici le prince Charlemagne; Et Frédéric dont la barbe bataille Dans les fables, en Allemagne; Et puis voici Louis qui fit Versailles. Voici le triste enfant prodigue Qui s’en revient, avec pourceaux et chiens, Des pays lourds de la fatigue; Voici les béliers noirs qu’un patriarche, Aux temps lointains, apprivoisait dans l’arche; Voici les pâtres de Chaldée Qui contemplaient la nuit avec les yeux de leur idée, Et ceux de Flandre et de Zélande Qui s’estompent de brume et de légende, Sous leurs chaumes, au fond des landes. L’étrange et fantômal cortège Et les traînes des longs manteaux Et le bruit d’osselets que font les pattes du troupeau Frôlent et animent la neige. Là-haut, le gel s’étage en promenoirs Que tachettent des feux, pareils à des acides, Et d’où les anges clairs et translucides Semblent surgir et flamboyer en des miroirs. On aperçoit Saint Gabriel qui fut sculpté, Au village, jadis, dans l’or du tabernacle; Saint Raphaël vêtu d’éclairs et de beauté; Et Saint Michel dont la bergère ouït l’oracle. Et l’archange dont les ailes indélébiles Vibrent au vent, dans les minuits du ciel, Qui tout à coup se lève - et pose comme un scel, Aux confins du Zénith, une étoile immobile. Alors, là-bas, sur terre, au bout des plaines, Sous l’étoile, dont plus rien n’est bougeant, Une étable s’éclaire - et les haleines D’un boeuf et d’un âne fument dans l’air d’argent. À la clarté qui sort Mystique et douce de son corps, Une Vierge répare et dispose des langes, Et, près du seuil, où sommeille un agneau, Un charpentier fait un berceau, Avec des planches. Sans qu’ils voient les nimbes qui les couronnent, Ils travaillent, tous deux, silencieusement: Et prononcent de temps en temps, Un nom divin qui les étonne. Autour des murs et sous le toit, L’atmosphère s’épand si pure et si fervente Qu’on sent que des genoux invisibles se ploient Et que la vie entière est dans l’attente. Oh! vous, les gens, les vieilles gens, Qui regardez passer dans vos villages Les empereurs et les bergers et les rois mages Et leurs bêtes dont le troupeau les suit, Allumez d’or vos coeurs et vos fenêtres, Pour voir enfin, par à travers la nuit, Ce qui, depuis mille et mille ans, S’efforce à naître. Source: http://www.poesies.net