Les Soirs. (1896) Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Les Malades. Les Complaintes. Humanité. Les Armes Du Soir. Sous Les Porches. Lassitude. Attirances. Tourment. Illusion. Ressouvenir. Le Gel. Insatiablement. Les Chaumes. Fleur Fatale. Londres. Le Moulin. Les Rues. Les Voyageurs. L’Idole. Les Arbres. Les Vieux Chênes. Le Cri. Infiniment. Mourir. A Ténèbres. Les Malades. Blafards et seuls, ils sont, les sceptiques malades, Aigus de tous leurs maux. Ils regardent le soir Se faire dans leur chambre et grandir les façades. Une église près d’eux lève son clocher noir. Heure morte, là-bas, quelque part, en province, En une ville éteinte, au fond d’un coin désert, Où s’endeuillent des murs et des porches, dont grince Le gond monumental, ainsi qu’un poing de fer. Blafards et seuls, les malades hiératiques, Pareils à de vieux loups mornes, fixent la mort; Ils ont mâché la vie et ses jours identiques Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort. Mais aujourd’hui, serrés dans le pâle cynisme De leur dégoût, ils ont l’esprit inquiété: « Si le bonheur régnait dans ce mâle égoïsme, « Souffrir pour soi, tout seul, mais par sa volonté? « Ils ont banalement aimé comme les autres « Les autres; ils ont cru benoîtement aux deuils, « À la souffrance, à des gestes prêcheurs d’apôtres; « Imbéciles, ils ont eu peur de leurs orgueils. « Ils discutent combien la cruauté rapproche « Mieux que l’amour; combien ils se sont abusés « À pavoiser l’ingratitude et le reproche; « Combien de pleurs, pour quelques yeux qu’ils ont baisés! « Vides, les îles d’or, là-bas, dans l’or des brumes, « Où les rêves assis sous leur manteau vermeil, « Avec de longs doigts d’or effeuillaient aux écumes, « Les ors silencieux qui pleuvaient du soleil. « Cassés, les mâts d’orgueil, flasques, les grandes voiles! « Laissez la barque aller et s’éteindre les ports; « Les phares ne tendront plus vers les grandes étoiles, « Leurs bras immensément en feu -les feux sont morts! » Blafards et seuls, les malades hiératiques, Pareils à de vieux loups mornes, fixent la mort; Ils ont mâché la vie et ses Jours identiques Et ses mois et ses ans et leur haine et leur sort. Et maintenant, leur corps? -cage d’os pour les fièvres Et leurs ongles de bois heurtant leurs fronts ardents, Et leur hargne des yeux et leur minceur de lèvres Et comme un sable amer, toujours, entre leurs dents. Et le regret les prend et le désir posthume: « De s’en aller revivre en un monde nouveau « Dont le couchant, pareil à un trépied qui fume, « Dresse le Dieu d’ébène et d’os en leur cerveau. « Là-bas, en des lointains d’hystérie et de flamme « Et d’écume livide et de rauque fureur, « Où l’on peut abolir férocement son âme, « Férocement Joyeux, son âme et tout son coeur. » Blafards et seuls, ils sont les tragiques malades Aigus de tous leurs maux. Ils regardent les feux Mourir parmi la ville et les pâles façades Comme de grands linceuils venir au devant d’eux. Les Complaintes. Les complaintes qu’on va chantant par la grand’route, Avec leurs vieux refrains de banal désespoir, Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir, Dans le silence éteint des tons et des lumières. Le village s’endort. La cloche des saluts Tinte minablement sa plainte et les chaumières Qu’on ferme, et les verrous et les seuils vermoulus Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines. Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement Ou quelque bruit d’étable et de chenil. Les plaines Se remplissent de nuit et de tressaillement. Personne. À l’horizon, rien que la solitude Et des nuages longs qui voyagent, par tas. Et dans cet infini d’ombre et de lassitude Et dans cette douleur des campagnes, là-bas, Les complaintes qu’on va chantant par la grand’route Avec leurs vieux refrains de banal désespoir, Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute, Meurent en cette mort de dimanche et de soir. Humanité. Les soirs crucifiés sur l’horizon, les soirs Saignent, dans les marais, leurs douleurs et leurs plaies, Dans les marais, ainsi que de rouges miroirs Placés pour refléter le martyre des soirs, Des soirs crucifiés sur l’horizon, les soirs! Vous les Jésus, pasteurs qui venez par les plaines, Chercher les troupeaux clairs pour vos clairs abreuvoirs, Voici monter la mort dans les adieux des soirs, Jésus, voici saigner les toisons et les laines, Et voici Golgotha surgir, sous les cieux noirs. Les soirs crucifiés sur les Golgothas noirs, Portons-y nos douleurs et nos cris et nos plaies, Le temps n’est plus des blancs et tranquilles espoirs Car les voici saignants, dans les noirs abreuvoirs, Les soirs, crucifiés sur l’horizon, les soirs! Les Armes Du Soir. Tandis que la nuit froide étage sa terrasse Par au-delà des bruyères et des forêts, Le soir qui meurt, le soir! jette sur les marais, L’éclair de son épée et l’or de son armure, Qui vont flottant au flot le flot, flottants et vains, À peine encor frôlés par la splendeur diurne, Mais lentement baisés, par la lèvre nocturne De la lune pieuse et douce, aux mains d’argent, Seule, qui se souvient du jour, pâle évoquée, Et des grands ciels brandis avec de l’or au clair, Pâle évoquée, en la pâleur pâle de l’air, Éternellement pâle et lointaine, la lune! Sous Les Porches. L’ombre s’affermissait sur les plaines captives, Et, de ses murs, barrait les horizons d’hiver, Comme en un tombeau noir, de vieux astres de fer Brûlaient, trouant le ciel de leurs flammes votives. On se sentait serré dans un monde d’airain, Où quelque part, au-loin, se dresseraient des pierres Effrayantes et qui seraient les idoles guerrières D’un peuple encor enfant, terrible et souterrain. Un air glacé mordait les tours et les demeures, Et le silence entier serrait comme un effroi, Et nul cri voyageur, au loin. Seul un beffroi, Immensément vêtu de nuit, cassait les heures. On entendait les lourds et tragiques marteaux Heurter, comme des blocs, les bourdons taciturnes; Et les coups s’abattaient, les douze coups nocturnes, Avec l’éternité, sur les cerveaux. Lassitude. La terre immensément s’efface au fond des brumes Et lentement aussi les frênes lumineux D’automne et lentement et longuement les noeuds Des ruisselets dans l’herbe et leurs bulles d’écumes; Lointainement encor des sons pauvres et las. Voix par des voix lasses au fond des soirs hélées; Et les chansons et les marches, par les vallées, Des mendiants qui vont, sait-on vers où, là-bas? Et des rames en désaccord, et l’autre, et l’une. Et boitantes et tombantes -et, longuement, Un vol d’oiseaux qui plane et plane et, lourdement. Chavire en un ciel gris, où se fane la lune. Attirances. Lointainement, et si étrangement pareils, De grands masques d’argent que la brume recule, Vaguent, au jour tombant, autour des vieux soleils. Les doux lointains! -et comme, au fond du crépuscule, Ils nous fixent le coeur, immensément le coeur, Avec les yeux défunts de leur visage d’âme. C’est toujours du silence, à moins, dans la pâleur Du soir, un jet de feu soudain, un cri de flamme, Un départ de lumière inattendu vers Dieu. On se laisse charmer et troubler de mystère, Et l’on dirait des morts qui taisent un adieu Trop mystique, pour être écouté par la terre! Sont-ils le souvenir matériel et clair Des éphèbes chrétiens couchés aux catacombes Parmi les lys? Sont-ils leur regard et leur chair? Ou seul, ce qui survit de merveilleux aux tombes De ceux qui sont partis, vers leurs rêves, un soir, Conquérir la folie à l’assaut des nuées? Lointainement, combien nous les sentons vouloir Un peu d’amour pour leurs oeuvres destituées, Pour leur errance et leur tristesse aux horizons, Toujours! aux horizons du coeur et des pensées, Alors que les vieux soirs éclatent en blasons Soudains, pour les gloires noires et angoissées. Tourment. Rocs de désespoir immensément tordus Vers le ciel lourd, voici les consolants hivers Et la fraîche blancheur et les brouillards pendus Aux bras, pitié! pitié! de vos mélèzes verts; Voici le grand silence et la neige du soir. Voix de granit, combats d’ombre, fiertés de pierre, Vieux tonnerres figés des époques occultes, Que le soleil irrite et mord de sa lumière Et qui savez l’éternité de vos tumultes. Voici le grand silence et la neige du soir. Ce qu’il vous a fallu de jours et de malheurs, Pour définir ainsi votre fatalité! Rocs tragiques, altiers, muets et recéleurs, Et conquérir l’orgueil de l’immobilité! Voici le grand silence et la neige du soir! Vous dormirez, veillés par les astres candides, Sous un linceul de gel et blanc comme la laine; Voici le firmament venir des nuits splendides, Voici pour vous l’hiver -rocs de douleur humaine! Voici le grand silence et la neige du soir. Illusion. Droite, sur le pignon, une cigogne, l’une Patte levée et l’autre en tige de roseaux, Et le bec large ouvert, ainsi que des ciseaux De pâle argent, pour découper le clair de lune, Pour découper le pâle argent du clair de lune Et ses moires et ses velours, ou bien encor Happer les feux de nacre et les étoiles d’or Qui s’éveillent avec les sylphes de la brune, Les feux de nacre et les feux d’or, qui dans la brune Peuplent, multipliés, les glauques infinis Et les golfes lointains et les grands lacs unis De nos rêves, miroirs de gloire et de fortune; Et l’on se laisse au songe aller -et la fortune Habille de chimère et de voiles le soir Et notre âme se meut en ce clair nonchaloir, Illuminé comme un rivage de lagune. Ressouvenir. Appels de cloche à cloche, ô mon âme des soirs, Entends baller les mélopées, Autour des tours et des voussoirs, Immensément, entrefrappées, Autour des grandes tours, ô mon âme des soirs. Appels de cloche à cloche, autour des cathédrales Et des piliers et des claveaux, Répons lointains aux lointains râles Des chapelles et des caveaux, Où sont broyés des morts, sous leurs plaques murales. Appels de cloche à cloche, au loin, par les mémoires, Quand des femmes, en longs manteaux, Montent, par des ruelles noires. Mettre leurs coeurs en ex-votos, Leurs mornes coeurs -aux calvaires expiatoires. Appels de cloche à cloche et sanglots vers les morts Et leur prochain anniversaire, -Larmes de bronze et pleurs d’accords - Criant malheur, criant misère, Ô mon âme des soirs, entends les morts hurler aux morts! Le Gel. Ce soir, un grand ciel clair, surnaturel, abstrait, Froid d’étoiles, infiniment inaccessible À la prière humaine, un grand ciel clair paraît. Il fige en son miroir l’éternité visible. Le gel étreint cet infini d’argent et d’or, Le gel étreint, les vents, la grève et le silence Et les plaines et les plaines; le gel qui mord Les lointains bleus, où les astres pointent leur lance. Silencieux, les bois, la mer et ce grand ciel Et sa lueur immobile et dardante! Et rien qui remuera cet ordre essentiel Et ce règne de neige acerbe et corrodante. Immutabilité totale. On sent du fer Et des étaux serrer son coeur morne et candide; Et la crainte saisit d’un immortel hiver Et d’un grand Dieu soudain, glacial et splendide. Insatiablement. Le soir, plein des dégoûts du journalier mirage, Avec des dents, brutal, de folie et de feu, Je mords en moi mon propre coeur et je l’outrage Et ricane, s’il tord son martyre vers Dieu. Là-bas, un ciel brûlé d’apothéoses vertes Domine un coin de mer -et des flammes de flots Entrent, comme parmi des blessures ouvertes, En des écueils troués de cris et de sanglots. Et mon coeur se reflète en ce soir de torture, Quand la vague se ronge et se déchire aux rocs Et s’acharne contre elle et que son armature D’or et d’argent éclate et s’émiette, par chocs. La joie, enfin, me vient de souffrir par moi-même, Parce que je le veux, et je m’enivre aux pleurs Que je répands, et mon orgueil tait son blasphème Et s’exalte, sous les abois de mes douleurs. Je harcèle mes maux et mes vices. J’oublie L’inextinguible ennui de mon détraquement, Et quand lève le soir son calice de lie, Je me le verse à boire, insatiablement. Les Chaumes. À cropetons, ainsi que les pauvres Maries Des légendes de l’autrefois, Par villages, sous les cieux froids, Sont assises les métairies: Chaumes teigneux, pignons crevés, carreaux fendus, Souffreteuses et lamentables; Le vent siffle, par les étables Et par les carrefours perdus. À cropetons, ainsi que les vieilles dolentes, Avec leurs cannes aux mentons, Et leurs gestes, comme à tâtons, Elles s’entrecognent branlantes, Derrière un plant gelé d’ormes et de bouleaux, Dont les livides feuilles mortes Jonchent le seuil barré des portes Et s’ourlent comme des copeaux. À cropetons, ainsi que les mères meurtries Par les douleurs de l’autrefois, Aux flancs bossus des talus froids, Et des sentes endolories, Pendant les deuils de brume et d’envoûtement noir Et les novembrales semaines, Ô les tant pauvres par les plaines, Ô les si tristes dans le soir! Fleur Fatale. L’absurdité grandit comme une fleur fatale Dans le terreau des sens, des coeurs et des cerveaux. Plus rien, ni des héros, ni des sauveurs nouveaux; Et nous restons croupir dans la raison natale. Je veux marcher vers la folie et ses soleils, Ses blancs soleils de lune au grand midi, bizarres, Et ses lointains échos mordus de tintamarres Et d’aboiements, là-bas, et pleins de chiens vermeils. Lacs de roses, ici, dans la neige, nuage Où nichent des oiseaux dans des plumes de vent; Grottes de soir, avec un crapaud d’or devant, Et qui ne bouge et mange un coin de paysage. Becs de hérons, énormément ouverts pour rien, Mouche, dans un rayon, qui s’agite, immobile: L’inconscience gaie et le tic-tac débile De la tranquille mort des fous, je l’entends bien! Londres. Et ce Londres de fonte et de bronze, mon âme, Où des plaques de fer claquent sous des hangars, Où des voiles s’en vont, sans Notre-Dame Pour étoile, s’en vont, là-bas, vers les hasards. Gares de suie et de fumée, où du gaz pleure Ses spleens d’argent lointain vers des chemins d’éclair, Où des bêtes d’ennui bâillent à l’heure Dolente immensément, qui tinte à Westminster. Et ces quais infinis de lanternes fatales, Parques dont les fuseaux plongent aux profondeurs, Et ces marins noyés, sous des pétales De fleurs de boue où la flamme met des lueurs. Et ces châles et ces gestes de femmes soûles, Et ces alcools en lettres d’or jusques au toit, Et tout à coup la mort parmi ces foules, Ô mon âme du soir, ce Londres noir qui traîne en toi! Le Moulin. Le moulin tourne au fond du soir, très lentement, Sur un ciel de tristesse et de mélancolie, Il tourne et tourne, et sa voile, couleur de lie, Est triste et faible et lourde et lasse infiniment. Depuis l’aube, ses bras, comme des bras de plainte, Se sont tendus et sont tombés; et les voici Qui retombent encor, là-bas, dans l’air noirci Et le silence entier de la nature éteinte. Un jour souffrant d’hiver parmi les loins s’endort, Les nuages sont las de leurs voyages sombres, Et, le long des taillis, qui ramassent leurs ombres, Les ornières s’en vont vers un horizon mort. Sous un ourlet de sol, quelques huttes de hêtre Très misérablement sont assises en rond; Une lampe de cuivre est pendue au plafond Et patine de feu le mur et la fenêtre. Et dans la plaine immense et le vide dormeur, Elles fixent, -les très-souffreteuses bicoques - Avec les pauvres yeux de leurs carreaux en loques, Le vieux moulin qui tourne, et las, qui tourne et meurt. Les Rues. À coups de flamme errante au loin, le long des rues, Les lanternes, debout sur le bord du trottoir, S’allument, brusquement, dans la ville du soir, Une à une, et dans l’ombre et les rumeurs décrues. D’un trait -et monotone et triste, à l’infini, Toujours mêmes maisons se succédant, la voie Tourne vers la banlieue aride et se reploie, Comme un coude cassé, vers un marais jauni. Et les brumes tout lentement s’appesantissent Et suspendent leur grand linceul du haut d’un toit, Une lune souffrante et pâle s’entrevoit Et se mire aux égouts, où des clartés pourrissent. Un roulement plaintif de chariot quinteux Tout seul dévale et geint et crie, aux coins des bornes, Et lourdement, et deux par deux, les chevaux mornes Heurtent de leurs vieux fers, le vieux pavé boiteux. Et dans la brume grise, un cartouche d’enseigne, Sous les flammes du gaz, s’avive et luit encor: La façade paraît pleurer des lettres d’or Et les vitres montrer des coeurs rouges qu’on saigne. À coups de flamme errante, au loin, le long des rues, Les lanternes, debout sur le bord du trottoir, S’allument, brusquement, dans les villes du soir, Une à une, et dans l’ombre et les rumeurs décrues. Les Voyageurs. Et par le traître écho des horizons plongeurs, Et par l’antique appel des sybilles lointaines, Et par les au delà mystérieux des plaines, Un soir, se sont sentis hélés, les voyageurs. Partis. Les quais étaient électrisés de lunes. Et le navire, avec ses mâts pavoises d’or Et ses mousses d’ébène ornait gaîment son bord; Et les vagues baisaient les ponts et les lagunes. Ce fut calme voyage, à la clarté des nuits: Et les regards lactés des pensives étoiles Là-haut! et les brises du Sud bombant les voiles Et poussant vers la terre et vers les fleurs! -Depuis Des tours, immensément faites avec des pierres, Levant de hauts bras noirs sur des villes de feux; Et sous les toits plombés et dans les murs nitreux, Ouverts, de grands yeux d’or en de rouges paupières; Et des plaines, où se battent les roux soleils Avec les vents, les soirs, la foudre et le tonnerre Et des gorges et des volcans et des suaires, Infiniment, au loin, sur des sables vermeils; Et des temples d’airain écussonnés de glaives, Et des assomptions de symboles chrétiens, Et de vieux empereurs en de roides maintiens Sur leurs trônes de fer, assis comme des rêves; Et des îles, ainsi que de grands piédestaux, Parmi des lacs d’argent d’onyx et de turquoises, Là-bas -et des frissons marins et des angoisses Et, tout à coup, la mer, comme un choc de marteaux. Et des peuples lassés de leur fierté première, Et des peuples debout vers leurs prochains réveils, Et des ports et des ports et des phares pareils À quelque front levé de force et de lumière; Jusqu’à ce soir certain, où seuls, au bout du pont, Le souvenir revient des lointaines reliques: Le clos natal et les parents mélancoliques Et l’horloge sonnant vers ceux qui reviendront. Et maintenant ils sont les revenus du monde Et les sortis de l’Océan -mais plus jamais Pour eux, les doux bonheurs sereins des satisfaits Ni la vie endormie en une âme profonde. Car les soirs leur seront de tourmenteurs aimants, Les soirs et les soleils ouverts, comme des portes, Sur leurs rêves défunts et leurs visions mortes Et leurs amours nimbés par d’autres firmaments. L’Idole. Calamistré de pins, embroussaillé de lierre, Tandis qu’un horizon d’ébène et de soleil Regarde encor, on voit un mont surgir, pareil À quelque idole énorme et nocturne de pierre. Les flammes du couchant éclaboussent son front D’un feu prodigieux de bronze et d’escarboucles, Et ce mélange d’or lointain parmi ces boucles, Évoque, en les cerveaux, le souvenir profond Des secrètes et farouches théogonies, Pleines d’attente et de siècles, pleines de dieux Sculptés en colosses de marbre et dont les yeux Dardent les milliers d’ans de leurs cosmogonies, Ce mont règne de par l’espace, infiniment. Il domine les bois, il écrase les plaines, Et sa tête s’en va, dans les mares lointaines, Mirer de la splendeur et du fulgurement. Et quand montent, au loin, des vals et des ramées, Les feux et les brouillards et les plaintes du soir, À l’heure ardente et triste, on s’imagine voir Se tordre un holocauste en de rouges fumées. Les Arbres. Quand les terreaux, déjà roussis et purpurins, Flamboient, sous les couchants mortuaires d’automne, On voit, d’un carrefour livide et monotone, Partir pour l’infini les arbres pèlerins; Les pèlerins s’en vont, grands de mélancolie, Pensifs, pieux et lents, par les routes du soir, Les pèlerins géants et lourds et laissant choir Leur feuillage de pleurs de tristesse et de lie; Les pèlerins marchant invariablement, Toujours, sur double rang, depuis combien d’années? Toujours, vers l’horizon et ses gloires fanées Et son insurmontable et despotique aimant; Les pèlerins, dont les manteaux tout en lumière, Mordus par le soleil vespéral qui s’endort, Apparaissent ainsi que des vêtements d’or, Traînés, dans un chemin d’encens et de poussière; Les pèlerins, aux vieux sommets houleux et fous, Que regardent passer, le long de leurs sillages, De mystiques hameaux et de fervents villages, Courbés dans la prière et jetés à genoux. Les Vieux Chênes. L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors, Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui veulent fuir leur corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches, Les vieux chênes rugueux et sinistres, les noirs Géants debout, à l’horizon, où les vents rogues Cinglent de leur colère et de leur vol les soirs Et les mordent et les mordent comme des dogues, Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage. Oh! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit! D’abord, lointainement, douces et miaulantes, Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit, Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes. Puis le désir soudain où la terreur se joint Quand la tempête est là, hennissante et prochaine; Puis le râlement brusque et terrible, si loin Que les bêtes des grand’routes hurlent de haine Et se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur. Puis un apaisement sinistre et despotique, -Une attente de glaive et d’ombre et de fureur, - Et tout à coup la rage énorme et frénétique, Tout l’infini qui grince et se brise et se tord Et se déchire et vole en lambeaux de colère, À travers la campagne, et beugle au loin la mort De l’un à l’autre point de l’espace solaire. Oh! les chênes! Oh les mornes suppliciés! Et leurs pousses et leurs branches que l’on arrache Et que l’on broie! Et leurs vieux bras exfoliés À coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache. Ils sont crevés, solitaires; leur front durci Est labouré; leur vieille écorce d’or est sombre, Et leur sève se plaint plus tristement, que si Le dernier cri du monde avait traversé l’ombre. L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors, Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui voudraient fuir un corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches, Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage. Le Cri. Sur un étang désert, où stagne une eau brunie, Un rai du soir s’accroche au sommet d’un roseau, Un cri s’écoute, un cri désespéré d’oiseau, Un cri grêle, qui pleure au loin une agonie. Comme il est faible et mince et timide et fluet! Et comme avec tristesse il se traîne et s’écoute, Et comme il se prolonge, et comme avec la route Il s’enfonce et se perd dans l’horizon muet! Et comme il scande l’heure, au rythme de son râle, Et comme, en son accent minable et souffreteux, Et comme, en son écho languissant et boiteux, Se plaint peureusement la douleur vespérale! Il est si lent parfois qu’on ne le saisit pas. Et néanmoins toujours, et sans fatigue, il tinte L’obscur et frêle adieu de quelque vie éteinte; Il dit les pauvres morts et les pauvres trépas: La mort des fleurs, la mort des insectes, la douce Mort des ailes et des tiges et des parfums; Il dit les vols lointains et clairs qui sont défunts Et reposent, cassés, dans l’herbe et dans la mousse. Infiniment. Voici très longuement, très lentement, les râles D’hiver et les grands soirs dressés en bûchers d’or Rouge sur des fleuves et les mers novembrales Pleines de pleurs, pleines d’affres, pleines de mort. Les chiens du désespoir, les chiens du vent d’automne Mordent de leurs abois les échos noirs des soirs, Et l’ombre, immensément, dans le vide, tâtonne Vers la lune, mirée au clair des abreuvoirs. De point en point, là-bas, des lumières lointaines, Fixes. Et par-dessus, toujours, comme des voix, À travers l’infini des dunes et des plaines, Des voix, nocturnement, à travers les grands bois. Et des routes de soir continûment unies, Qui se croisent, ainsi que des voiles, sans bruit, Et s’allongent et s’écoulent indéfinies Par au delà des loins et des loins de la nuit. Mourir. Un soir plein de pourpres et de fleuves vermeils Pourrit, par au delà des plaines diminuées, Et fortement, avec les poings de ses nuées, Sur l’horizon verdâtre, écrase des soleils. Saison massive! Et comme Octobre, avec paresse Et nonchaloir, se gonfle et meurt dans ce décor: Pommes! caillots de feu; raisins! chapelets d’or, Que le doigté tremblant des lumières caresse, Une dernière fois, avant l’hiver. Le vol Des grands corbeaux? il vient. Mais aujourd’hui, c’est l’heure Encor des feuillaisons de laque -et la meilleure. Les pousses des fraisiers ensanglantent le sol, Le bois tend vers le ciel ses mains de feuilles rousses Et du bronze et du fer sonnent, là-bas, au loin. Une odeur d’eau se mêle à des senteurs de coing Et des parfums d’iris à des parfums de mousses. Et l’étang plane et clair reflète énormément Entre de fins bouleaux, dont le branchage bouge, La lune, qui se lève épaisse, immense et rouge, Et semble un beau fruit mûr, éclos placidement. Mourir ainsi, mon corps, mourir, serait le rêve! Sous un suprême afflux de couleurs et de chants, Avec, dans les regards, des ors et des couchants, Avec, dans le cerveau, des rivières de sève. Mourir! comme des fleurs trop énormes, mourir! Trop massives et trop géantes pour la vie! La grande mort serait superbement servie Et notre immense orgueil n’aurait rien à souffrir! Mourir, mon corps, ainsi que l’automne, mourir! A Ténèbres. Un catafalque d’or surgit au fond des soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brûlent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d’argent marbrant des parvis noirs. Quel mort en ce cercueil? Le coeur des hommes d’ombre. Non des banals victorieux Dont l’audace brûle les yeux, Mais le coeur des vaincus que la tristesse encombre. Ils ont passé rêveurs, muets, hagards et seuls, Toujours découragés d’eux-mêmes, Laissant l’éclat des diadèmes À d’autres fronts et se vêtant de leurs linceuls. Après, se regardant, inquiets et des choses Et des autres -et sans amours; Et néanmoins cherchant toujours Sur les fumiers du monde à se nourrir de roses. Lointainement par les grands mirages tentés, Et par les gloires médusaires, Mais peur des vices nécessaires, Et du cynique assaut de tant d’hostilités. Leurs bras, rameaux tendus vers le printemps des rêves, Sont retombés, -et pas un fruit, Pas une fleur d’or ou de nuit, Jamais, pas un seul rut de feuilles ni de sèves. Ce qui flottait de Dieu dans l’albe immensité, -Douceur éparse et messagère - On l’a cristallisé naguère Au seuil des temps, en des vases d’éternité. Mais le cristal s’en est fêlé. Les grands calices Se sont vidés de l’infini. Et maintenant l’esprit bruni De trouble et les regards usés par les supplices, Raffinés de la mort, nous l’invoquons les soirs, Quand les astres, comme des lampes, Brûlent, en étageant leurs rampes, Vers les lointains d’argent marbrant des parvis noirs. Source: http://www.poesies.net