Les Plaines. Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Liminaire. Ténèbres. Le Jour Des Rois. Les Avares. Cour De Ferme. Dégel. Premier Cri. L'Innondation. Le Temps. Les Pies. Aprement. L'Emoi. Les Giboulées. Le Mardi-Gras Au Village. Clarté Froide. Les Villages. L'Eveil. Premiers Beaux Jours. Rumeurs. Pâques. Les Fleurs. Les Oiseaux. La Pluie. Les Vergers De Mai. Les Chapelles. Les Alouettes. Les Aoûterons. L'Usine. Le Meunier. Les Armes. A L'Aube. La Fenaison. La Mort Du Fermier. L'Etalon. Les Trains. Le Vieux Banc. Les Soirs D'Eté. Les Mouches. La Fleur De Lin. La Saison Dorée. Moisson. L'Orage. Les Beaux Nuages. Les Vieux Villages. Déclin. Les Petits Métayers. Les Meules. Mariages. Une Heure De Septembre. Le Taillis. Les Porcs. Le Vieux Mur. Amours. L'Air Se Durcit. L'Air Est Humide. Vielle Ferme A La Toussaint. L'Heure Triste. L'Incendiaire. Les Fumiers. Les Etables. Pauvres Chaumes. Les Brumes D'Hiver. La Vie A L'Etouffée. Les Vieux Paysans. Le Soir. Fin D'Année. Epilogue. Liminaire. Avec son coeur qui demeure comme aux écoutes Dans la plaine natale où son rêve se plaît, Le gars va, vient, s'arrête et fait claquer son fouet Et puis repart, sait-il vers où, par la grand'route. Autour de lui, là-bas, les grands carrés de blé Étincellent, tranquillement, sous la lumière; De hauts thyrses de fleurs montent près des chaumières; Un chêne énorme et seul dont les rameaux ailés Se soulèvent et s'abaissent sur les pâtures Semble garder le trésor clair des orges mûres; Un ruisselet rapide et vif comme le vent Remplit le franc midi d'un bruissement vivant; Des attelages d'or traversent la campagne Avec de grands harnais de cuivre et de soleil, Et les foins étages et les charrois vermeils Passent à l'horizon ainsi que des montagnes. Le gars pense à sa Flandre avec des pleurs aux yeux. Le soir, il voit Ia ville illuminer les cieux. Il sait qu'un autre esprit que le rêve des pères S'implantera un jour aux clos héréditaires Et que les bras sont lourds quand est vieux le cerveau. Il songe il ne sait pas à quels espoirs nouveaux. Il doute, il croit, il est ardent et il est triste; Il sent que dans son âme une âme lui résiste; Soudain son corps s'affale aux pentes d'un fossé, Le sang lui bat et les tempes et les narines. Alors, mettant à nu sa farouche poitrine Et l'appuyant sur le sol dur et crevassé, Longuement, sourdement, dans ce coin solitaire, Les poings serrés, il sanglote contre la terre. Ténèbres. La lune, avec son oeil vide et glacé, regarde L'hiver régner immense et blanc sur le sol dur; La nuit est d'un total et translucide azur; Le vent, comme un couteau, soudain, passe et poignarde. Aux horizons, là-bas, les longs chemins du gel Semblent, toujours plus loin, trouer les étendues, Et les étoiles d'or jusqu'au Zénith pendues Parmi l'éther, toujours plus haut, trouer le ciel. Les villages blottis dans les plaines de Flandre, Près des fleuves, des bruyères ou des grands bois, Entre ces deux infinis pâles, tremblent de froid, Autour des vieux foyers dont ils remuent la cendre. Le Jour Des Rois. Par ces vieux soirs des mois vides, le train circule De forêt en village et de bruyère en bourg; Le train grinçant et dur, le train torpide et lourd Qui semble charrier les blocs du crépuscule. Les longs et noirs wagons roulent parmi l'hiver, -Ressorts bandés, essieux tendus, bâches gonflées, Trouant l'espace entier d'une brusque vallée De chocs, de cris, de bruits et de plaintes en fer. La plaine est blanche et dort sous les givres candides; La plaine au loin reluit comme un minerai blanc; La plaine est dans l'attente et dans l'émoi tremblant D'on ne sait quoi de clair, de vierge et de splendide. Le Christ est né. Les bons anges veillent dessus; La neige a chu, avec bonté et vigilance; La campagne, depuis des siècles, fait silence, Autour des rois et des bergers qu'attend Jésus. Mais aujourd'hui sous le grand ciel bombant sa voûte, Avec ses cargaisons sombres qui vont et vont, Seul le train marche -et les mages doux et profonds N'osent vers le sauveur divin se mettre en route. Et les granges, les clos, les maisons et les toits, Disséminés au loin par les champs léthargiques, Ont peur, tandis qu'en sa marche logique, Le train mord le silence et perfore le froid. Les Avares. Les Avares des régions de Flandre N'ont poings et mains que pour garder ou prendre; L'âpre janvier, avec sa neige et ses glaçons, Règne en leur coeur et les travaille, Mordant leur être inculte et ses broussailles, À fond. Un sang d'astuce et de discorde, Sournoisement, semble courir Dans leur corps dur comme le cuir, Dans leurs veines dures comme des cordes. Leurs maigres doigts minutieux D'instinct font des gestes rapaces; Parmi les rides de leur face Rien ne bouge que les deux yeux. Sous les combles, sous les dallages, Au trou d'un mur ou d'un sommier, Même aux fentes de leurs fumiers, Ils enfouissent l'argent volage. Fermiers hâves, marchands malins, Cerveaux étroits, âmes féroces, Comme des pois au creux des cosses, Dorment et s'empilent leurs gains. Dans leur logis, plein de silence, Jamais ne dort leur vigilance; Ils se chauffent avec du foin; Ils voient venir, vers eux, de loin, Ceux des hameaux et des villages Dont ils craignent les commérages; Ils se défient de tout gardien; Le soir, quand par les sentes tortes, Passent, au long des clos, ceux qui n'ont rien, Ils imitent l'aboi d'un chien Derrière leur porte. Et tels s'useront-ils en resserrant leurs jours, Dans l'étau morne et froid de leur sordide amour, Épluchant pour eux seuls leur vie âpre et minime, Franc par franc, sou par sou, centime par centime, Effrayants effrayés sur qui plane le sort, Mais dont la foi en leur folie est si entière Qu'aucun ne voit les deuils emplir les cimetières Sans se croire plus dur et plus fort que la mort. Cour De Ferme. La neige a chu, myriadaire et successive, Couvrant la grange vieille et le fournil branlant, Et sur le pommeau noir de la pompe massive Posant en rond un pommeau blanc. Dans le chemin qu'il fraye De la meule jusqu'à la haie, Les clous que le valet planta dans ses souliers Se comptent; Aucun oiseau n'affronte L'air rugueux et meurtrier; Depuis deux jours entiers La girouette maintient au Nord La lance d'or De son mobile cavalier; Et le chien dans sa niche est réduit au silence. Alors, Les bras chargés de seaux que sa marche balance, La servante qui trait Sort de l'étable et, lente, au long des murs s'avance, Quant, tout à coup, un pan de neige épais Tombe tout droit Du toit Et plonge sa blancheur dans la blancheur du lait. Dégel. Il neige blanc sur l'Escaut jaune, Tout est déteint, brouillé, fondu; Et par les bois et les chemins perdus Les mendiants n'arrivent plus Chercher l'aumône, L'âpre et mordant hiver enserre les hameaux; Les vieux autour des feux se racontent leurs maux, À gestes lents et péremptoires; On jette un charbon rare au ventre du fourneau. Tandis que les enfants font claquer leurs sabots Violemment, aux carrefours, sur les glissoires, Et le mur est humide, et le sable est mouillé Qui festonne les pieds de l'armoire en noyer, Où le pain dort non loin du beurre; Et le jardin précis de houx et de palmiers, Qu'inscrivit sur la vitre un givre régulier, Dans son châssis de bois se dissout d'heure en heure. La tour d'église, au coeur du bourg, ne se voit pas. Si drus sont les flocons qui s'égrènent par tas. Tuiles rouges et vernissées, Et vous, pignons, vous vous cachez sous les frimas; À peine un aboiement s'entend, torpide et las, Là-bas où le chien veille en sa niche glacée. Dans sa cage d'osier, l'oiseau boude et se tait; Près des fournils déserts grincent, dans l'air muet, Les verrous durs d'une poterne; Et pour l'instant du soir où la traite se fait, Parmi les bidons gras et les luisants baquets, La servante épand l'huile en de creuses lanternes. Et la nuit tombe et se ferment les lourds volets; Et le docteur, tapi dans son cabriolet, Revient, au petit trot du fond de la bruyère, Et l'on parle du mort lointain Qu'il faudra bien conduire en terre, Demain, Dieu sait par quels chemins Mornes et vides, Dans la fange compacte et la neige livide. Premier Cri. L'aulne et le noisetier Ont seuls des fleurs en février; Elles naissent dans l'infortune Des jours brouillés et dissolvants: Leurs grappes jaunes et falotes Ballottent Une à une, Aux quatre vents. Le long des rameaux nus et gris Et de la haie et du taillis, La queue en l'air du roitelet Saute. Le fond du bois est violet Puisque l'hiver est toujours l'hôte Des matins froids allumés d'or. Le givre froisse et dûment mord Ce qui reste de vieux feuillage encor Aux charmes et aux frênes Des bourgs lointains et des fermes prochaines. Mais néanmoins, au coin du bois, près de la route, On ne sait où, là-haut, S'écoute Un chant d'oiseau. L'Innondation. I Voici le mois des eaux mornes et croupissantes Autour des bourgs, parmi les routes et les sentes, Au long des clos, sur les labours et sur les prés, Voici le mois humide et flasque et macéré Dans la pluie et la brume et les neiges fondues. Les rivières qui font le tour des étendues: Le Rupel et la Lys, la Durme et le Démer, Gorgent trop lourdement le grand Escaut nocturne Pour que là-bas, au loin, en Hollande, ses urnes Puissent, avant le flux, se déverser en mer. Et brusquement, à l'heure où les campagnes dorment, Une digue se rompt, on ne sait où, la nuit. Amas de boue, amas de bruit, Troncs emportés, souches énormes, Le flot, Tel un mont d'eau, Croule sur les champs noirs jusqu'au prochain village. Un cri! et puis soudain des tumultes d'abois, Et de longues clameurs et des plaintes sauvages. Puis un arrêt -et la crainte que tout soit mort. II Pourtant ceux qui, là-haut, habitent les bruyères, Et dont le flot bourbeux vient d'épargner le sort, Sont descendus, le coeur battant, vers la rivière. Bornes, portes, pavés, poteaux, murs et cloisons, Tout ce qui fut barrière ou bloc, montagne ou côte, Gît renversé, tandis que l'eau toujours plus haute Monte sinistrement assiéger les maisons. On voit à peine. Un ciel d'hiver, gris et funèbre, Un ciel de morne hiver à l'infini s'étend; Les pieds butent, les mains tâtent et l'on entend Ici, là-bas, partout, des chocs en des ténèbres. Et le flot monte et le tocsin bat dans la tour. Pour sauver Dieu, le vieux curé Court vers l'église: Dans la fange du cimetière Ses pas s'enlisent. Les trois meules du bord du pré Croulent -et les épis sacrés Et les avoines d'or de la moisson dernière Sont balayés à plein torrent dans la rivière. Et le flot monte et se gonfle toujours! Des malades crient au secours Avec des voix si lasses Qu'elles s'épuisent ou se cassent Avant d'être entendues; Des aïeules, portant l'enfant entre leurs bras, S'enfuient vers l'étendue. Les boeufs, au fond des prés, là-bas, Meuglent et meuglent. Au coin d'un mur s'est appuyé l'aveugle, Et son bâton noueux Frappe, d'un geste vain, le vide à l'aventure. Une flamme, soudaine, envahit les pâtures: Le sot du bourg, sans qu'on le voie, a mis le feu À la grange du coin, où s'étendent les mares; Il danse, et ses deux poings entrechoquent deux jarres. Et le flot monte encore, et monte D'une poussée infatigable et prompte. Là-haut des vieilles gens sont grimpés sur leur toit; On les surprend, à la lueur de l'incendie, Levant éperdument vers Dieu leurs mains grandies. Le chaume entier s'enfonce et cède sous leur poids. Leurs pieds brûlent; l'horreur bouleverse leurs faces; Leurs poings, pour ne plus voir, s'enfoncent dans leurs yeux; La poutre craque et puis se fend par le milieu; Alors un cri si noir troue au coeur tout l'espace, Et tant de peur humaine en ce seul cri s'amasse, Qu'à l'entendre monter le silence se fait. Enfin, l'aube paraît: Au bas d'un ciel d'encre et de cendre, Le flot, sombre et sournois, Qui s'acharna contre ce coin de Flandre, À bout de rage et de haine sauvage, Décroît. III Sur la plaine de deuil, de vase et de ruine, Immensément, ne choit que l'ombre et la bruine; Le bourg, qui s'exaltait déjà vers le printemps, Est encombré de crasse et de fumiers flottants; Volets fendus, seuils crevassés, ferrailles tortes, La mort putride a défoncé toutes les portes Et charrié, vers la rivière et ses remous, Les meubles vieux fixés aux murs, avec des clous, Les horloges, les bancs, les lits et les armoires; On a peur de rentrer dans les étables noires, De monter aux greniers, où s'entassent les grains, De constater que tant d'efforts ont été vains. Mais déjà, sur la berge, en aval du village Cordiers, pêcheurs, vanniers, cardeurs et tisserands Se disputent entre eux, au détour des courants, Quelques fuyants débris de leur défunt ménage. Le Temps. Les nuits, les jours, Toujours, Avec des gestes lents, avec de lentes gloses, Autour des foyers clairs ou des âtres moroses, Invariablement, Tous ils en causent. Le temps, Le temps trompeur est, à leurs yeux, Celui qui guide et tient la main de Dieu, Là-haut, on ne sait où, dans les nuées, Et qui lui fait répandre, au loin, La pluie ou le soleil dont a besoin La plaine immensément exténuée. Les vieux fermiers parlent du temps Comme d'un angoissant mystère Qu'ils ont surpris, depuis longtemps, Dans leurs ruses avec la terre; Leurs souvenirs, durs et tassés, Serrent en eux tous les printemps passés, Et les hivers monumentaux de glace, Lorsque le froid dallait l'espace D'un grand chemin compact et blanc, Emprisonnant les eaux et rejoignant les landes, Jusqu'en Hollande. Ils n'écoutent jamais que les pêcheurs d'Escaut Qui, mieux qu'eux tous encor, surprennent À la couleur des loins, aux mouvements de l'eau, Quelle sombre ou claire étrenne Apportera demain aux bateliers; Ils consultent aussi les blancs et doux meuniers Autour de qui voyage Le ciel entier, avec sa brume et ses nuages, Et sa terreur, et sa folie, et ses soleils, Et tant de météores Qu'ils ignorent. Quant aux jeunes, dont le poil est vermeil Et qui lisent les gazettes falotes, Les vieux sourient à leurs parlotes; Ils ont beau dire et beau prouver, Les vieux s'entêtent à rêver En regardant fumer leurs pipes; Et l'on n'entend qu'un mouvement mouillé de lippes Répondre à la jactance Des gars du bourg gonflés de mots et d'importance. Les Pies. De branche en branche Les pies Sautent, noires et blanches, Et crient. Un attelage, Monumental comme une grange en marche, Sur la montée, à contre-ciel, près d'un village, Bombe sa charge; Les fers des gros chevaux résonnent, Le charroi passe, énorme et lourd, Les petites maisons frissonnent Aux carrefours. Tandis qu'aux alentours, Noires et blanches, De branche en branche, Les pies Crient. Aprement. Le jour, Ils se croisaient dans leur étable et dans leur cour, Leurs durs regards obstinément fixés à terre; Et tous les deux, ils s'acharnaient à soigner mieux, Elle ses porcs, et lui ses boeufs, Depuis qu'ils se boudaient, rogues et solitaires. Ils s'épiaient du coin de l'oeil, dans leur enclos, Avec l'espoir secret de se surprendre en faute. Mais elle était toujours de corps ferme et dispos Et lui travaillait dur et tenait la main haute Sur la grange et sur le champ. Ils se mouvaient, pareils à deux blocs de silence, Faits de sourde rancune et d'âpre violence: Aux trois repas, ils attablaient, farouchement, Face à face, leur double entêtement. Ils gloutonnaient à bouche pleine, Leur pain compact Réglant leurs coups de dents sur le tic-tac exact De l'horloge de chêne; Quand leur bru s'en venait, le dimanche, les voir, L'un disait, à voix haute, pesante et lente, Ce que l'autre devait savoir Pour les achats et pour les ventes, Et l'accord se faisait, sur la somme, sans plus. -Oh! qu'ils étaient ardents et résolus À tordre d'un gain minime Le plus humble centime. - La nuit, Dos à dos, ils s'étendaient dans leur vieux lit, Chacun guettant l'aurore Pour être seul à travailler Dans le fournil ou le grenier, Quand l'autre s'oubliait à reposer encore. Ainsi Leur bien grandit, Grâce à leur âcre et morne souci D'être, toujours, sans défaillance et sans merci, Et de vivre, durant des mois et des années, À mâchoire fermée. L'Emoi. Les bêches qui s'en vont aux champs Sur l'épaule des paysans, Au long des clos et des chaumières Brillent gaîment dans le matin Et, sous le ciel, ainsi que des miroirs lointains, Réverbèrent des carrés d'or de bougeante lumière. Le givre clair a disparu du sol; Une lente et douce fumée Monte, comme un encens nouveau, des cheminées; Le vol entrecroisé, le vol Des mésanges et des pinsons Frôle tantôt les toits et tantôt les buissons; Au bon soleil qui dans les murs pénètre, Volets claquants, on ouvre les fenêtres; Et les bons vieux quittent le coin du feu; Pour la première fois, depuis longtemps, leur pipe, Rouge tulipe, Brûle et fleurit sous un ciel bleu. Un va-et-vient de pas trouble les métairies, Les servantes se chamaillent et les coqs crient; Et tout là-haut, dans ses greniers, Le jeune et vigilant fermier Trie avec soin et partage ses graines; Il les verse de main en main, Souffle dessus, Et son esprit et ses regards tendus Vers les demains Voient se lever déjà les récoltes prochaines. Les Giboulées. À l'Occident, là-bas, Des nuages montent par tas, Des nuages couleur d'ardoise sombre. Ils s'élèvent tel un grand vol Et leurs ailes font circuler des ombres, De lieue en lieue, au ras du sol. L'averse choit sous la nuée, Battant les toits et les auvents Comme les grains le creux d'un van; Les bois, là-bas, avec leurs branches remuées Balayent les airs, de loin en loin. Avec ses bras géants, le vent du nord La tord Et la projette par rafales Dans les jardins peuplés de bourgeons d'or; Tiges, pistils, rameaux, pétales S'affalent; Elle déchiquette le blé nouveau Et déchire le verdoyant manteau Des espoirs neufs et des richesses végétales. Les villages la regardent passer Ainsi qu'une déroute; Les linges blancs qu'on sèche au long des routes Sont balayés vers les fossés. Des champs entiers, prés et broussailles, Sont saccagés sous la mitraille, Et les meules là-bas, dans le lointain, Prises d'assaut jusques au grain À travers l'or serré des gerbes et des pailles. Mais voici le soleil qui là-haut reparaît; L'averse fuit et les fermes quand même espèrent Avec un coeur tenace et profond et muet Comme la terre. Le Mardi-Gras Au Village. Et chaque fois que l'almanach Ramène en Flandre Et jour des Cendres Et Mardi gras, Les solennels boulangers sonnent, À coups de trompe au petit jour, Que leurs pains blancs, fourrés et lourds, Cuisent au four, Pour le bonheur et les amours Des petites et grandes personnes. Et les pâtes superbement se lèvent Et les boudins jutent de sève, Et la rôdeuse odeur de leur cuisson Courant de bouge en ferme et de ferme en maison La prétentaine, Fait se pâmer, à l'unisson, Les nez, les coeurs et les bedaines. Venant des champs et des bruyères, Les servantes et les commères, Paniers au bras, Déjà sont là Pour emporter, en s'y chauffant les mains, Les pains ardents, les pains Joyeux, luisants, transfigurés, Les pains pareils à des sabots dorés. Jour de fête, jour de bien-être! On regarde, par les fenêtres, Hommes, femmes, enfants et vieux Couper les pains par le milieu Et tout à coup, crever le boudin formidable. Lards et graisses poissent la table. Du lait crémeux, du café chaud Emplit jusques au bord les pots, Et dans un coin les chiens grognent et se querellent Autour des croûtes et des peaux Qu'on leur jette au hasard en de larges écuelles. Clarté Froide. C'est un beau soir de mars, rugueux et froid. L'après-midi, quelques fragiles anémones Ont fleuri toutes à la fois. À cette heure tombe le soleil jaune. Merles et grives S'interpellent ou se poursuivent Et s'écoutent siffler à pleine voix, Ou bien encore grincent et se chamaillent Parmi les mailles Des rameaux fins et divergents du bois. Au ras du sol poussent les herbes À petits brins, frêles et lisses. La surface des eaux se plisse Au vent acerbe. Les villages, lavés par la neige et la pluie, Au bord de la grand'route et des mares s'appuient Et reluisent, de loin en loin, parmi les champs: Tuiles rouges et volets verts et pignons blancs. Les Villages. De lieue en lieue avec leurs murs et leurs toits rouges, Ils se mirent depuis des siècles dans l'Escaut; Au moindre vent qui vient des nuages, là-haut, Mille coqs d'or, sur les clochers, luisent et bougent. C'est là que vit et bat, parmi les champs féconds, Le très vieux coeur de Flandre au pouls massif et rude; Que les petites gens tassent leurs habitudes Et font tranquillement les besognes qu'ils font. À l'établi, dans l'atelier aux vitres vertes, OEuvre le menuisier, travaille le charron; Le front doré par les brasiers, le forgeron Happe les fers rougis dans sa tenaille ouverte. On achète, dans la boutique où l'on vend tout, Des épices, des clous, des chandelles, des stores, Et les humbles cotons, aux fleurs multicolores, Qu'on mesure avec l'aune et qu'on paye en gros sous. Près de la digue en fleurs et en verdure, au centre De son hangar humide et bas, le vieux vannier, Entre ses deux genoux, fait virer ses paniers, Dont un dessin d'osier orne gaîment les ventres. Là-bas, dans le matin, au pied d'un mur vermeil, Le lent cordier, courbant le front, ployant le buste, Laisse d'entre ses doigts filtrer le chanvre fruste Et la corde qu'il tord joue avec le soleil. Et ci et là, le long des routes des villages, Par où passent, à charrois pleins, les fumiers saurs, Voici les gars, debout dans la paille et dans l'or, Fouettant vers les lointains leurs sonnants attelages. Et ce travail profond qui va fouillant l'humus, Et qui peuple les cours et les ateliers sombres, Illumine la Flandre avec ses mains sans nombre Et ses signes de croix, quand sonne l'Angélus L'Eveil. Le coq dressé claironne et les poules picorent Là-bas, où les fourmis montent du sol obscur; Une abeille dans le soleil frôle les murs, Cherchant les fleurs de mai qui n'y sont point encore. Un corbeau jette un cri rauque; c'est son adieu; Il fuit, ailes en deuil, vers les plaines baltiques; La Flandre, ardente et prête aux besognes rustiques, Avec toutes ses mains, sème sous le ciel bleu. Le trèfle et la luzerne et le froment et l'orge Glissent en miettes d'or dans les sillons profonds, Et l'alouette, oiseau de bel espoir, répond Au bel espoir que tout semeur, dûment, se forge. Pour la première fois, depuis les jours rugueux, Au long des prés, les grands troupeaux descendent boire; Les veaux, qui n'ont encor quitté l'étable noire, L'oeil ébloui, butent du front contre les pieux. Des vols de pigeons blancs creusent comme une ornière De bruits sifflants et haletants dans le vent clair; La vie au fond du sol, la vie au fond de l'air, Se tisse avec des rais de pluie et de lumière. Premiers Beaux Jours. Printemps, par tes premiers beaux jours, Où l'on s'en va avec la simple joie D'aller, droit devant soi Toujours, Les champs semblent si doucement frémir à l'air Qu'on les dirait vierges et clairs Comme aux saisons les plus jeunes du monde. Les fleurs bonnes, les eaux profondes Et les mousses d'argent et d'or, Brins, flots et pétales tremblent d'accord, Sous les baisers luisants du vent qui glisse. Le sol est franc, le ciel est lisse, Les moucherons Dans les taillis, autour des troncs, Tourbillonnent en légères nuées Pour secouer, de leurs ailes fines, l'hiver. Tous les fossés sont déjà verts, Et s'estompent, le soir, de mobiles buées. Les chemins clairs, aux carrefours bénis, Font le tour de la Flandre Avant de s'en aller, de méandre en méandre, Vers l'infini. Et les moulins, avec leur face en croix, Et les maisons, avec les yeux de leurs fenêtres, Ici, partout, ailleurs, regardent apparaître La vie ample et tranquille en qui les gens ont foi. Rumeurs. La nuit est froide et l'aube âpre, givreuse et dure. Mais déjà la surelle emplit le talus vert Et sur le grand bois gris qu'abandonne l'hiver Flotte comme une écume immense de verdure. L'ossature géante et compacte des hêtres Se crispe, nue encore, et se raidit là-haut, Tandis que le feuillage aminci du bouleau Chante au long de l'orée où les troupeaux vont paître. Tous les oiseaux sont revenus: les hochequeues, Les mésanges, les loriots, les rossignols Glissent dans les taillis et frôlent de leur vol La jaune parisette et la jacinthe bleue. De fleur en fleur, à ras du sol, même sous terre, Sous les mousses, dans les souches, au fond des trous, Mouches noires, abeilles d'or et bourdons roux Enchevêtrent leur vie ample et myriadaire. Et toutes ces rumeurs et tous ces cris qui passent Et se gonflent et s'apaisent quand vient la nuit, Déplient comme un tissu multiforme de bruit Que le jeu des vents clairs jette aux bras de l'espace. Pâques. Au bord du toit, près des lucarnes, On a repeint les pigeonniers, Et les couleurs vives vacarment Depuis les seuils jusqu'aux greniers. Et c'est le vert, le brun, le rouge, Sur les pignons, au bord de l'eau, Et tout cela se mire et bouge Dans la Lys, la Durme ou l'Escaut. On bouleverse les cuisines: Des mains rudes, de larges bras Frottent les antiques bassines, L'écuelle usée et le pot gras. Sur les linges, les draps, les taies, Qu'on sèche à l'air vierge et vermeil, Pleuvent, partout, le long des haies, Les ors mobiles du soleil. Là-bas, au fond des cours, s'allument Faux et râteaux, coutres et socs; Comme de hauts bouquets de plumes Sur les fumiers luisent les coqs. Pâques descend sur le village: Tout est lavé, même l'égout; Et l'on suspend l'oiseau en cage, Près de la porte, à l'ancien clou. Les Fleurs. En ces heures de jeune et bel avril dardé, L'hiver, à tout jamais, semble barricadé Là-bas, au nord, derrière un mur géant de glace. Des souffles doux à de longs vols d'oiseaux s'enlacent Et visitent les champs, les bois et les vergers. Les abricotiers clairs et les pêchers légers Se décorent de fleurs blanches, roses, vermeilles Pour leurs noces avec le peuple des abeilles. Voici la bugle et le narcisse et le genêt Et la surelle et la bourse-à-pasteur, qui naît Aux premières clartés et vit jusqu'en décembre. Pistils couleur de sang, pétales couleur d'ambre, Toutes les fleurs, miettes de pluie ou de soleil, Avec joie et candeur sortent de leur sommeil Et regardent, avec leurs millions d'yeux chastes, Le printemps fourmillant ramper sous le ciel vaste. Les Oiseaux. Les peupliers et les bouleaux Du bord de l'eau Sont pleins d'oiseaux. Et dans le bourg aux clairs volets, Les uns se dispersent en vols follets Tels de menus grains Qui tomberaient d'un chapelet Brisé soudain, Dans l'air, sur les jardins. D'autres sautent le long des haies, Happant l'insecte ou bien la baie, Ou tout à coup gagnent les métairies Dont les poules solidement nourries Leur disputent jusqu'au pain sec; Les plus hardis frappent du bec, Livrent aux minimes volailles Bataille, Crient, s'acharnent, s'affolent, Puis, d'un seul essor, s'envolent Vider entre eux la querelle dernière Dans la gouttière. La Pluie. Longue comme des fils sans fin, la longue pluie Interminablement, à travers le jour gris, Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris, Infiniment, la pluie, La longue pluie, La pluie. Elle s'effile ainsi, depuis hier soir, Des haillons mous qui pendent, Au ciel maussade et noir. Elle s'étire, patiente et lente, Sur les chemins, depuis hier soir. Sur les chemins et les venelles, Continuelle. Au long des lieues, Qui vont des champs, vers les banlieues, Par les routes interminablement courbées, Passent, peinant, suant, fumant, En un profil d'enterrement, Les attelages, bâches bombées; Dans les ornières régulières Parallèles si longuement Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament, L'eau dégoutte, pendant des heures; Et les arbres pleurent et les demeures, Mouillés qu'ils sont de longue pluie, Tenacement, indéfinie. Les rivières, à travers leurs digues pourries, Se dégonflent sur les prairies, Où flotte au loin du foin noyé; Le vent gifle aulnes et noyers; Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps, De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors; Le soir approche, avec ses ombres, Dont les plaines et les taillis s'encombrent, Et c'est toujours la pluie La longue pluie Fine et dense, comme la suie. La longue pluie, La pluie -et ses fils identiques Et ses ongles systématiques Tissent le vêtement, Maille à maille, de dénûment, Pour les maisons et les enclos Des villages gris et vieillots: Linges et chapelets de loques Qui s'effiloquent, Au long de bâtons droits; Bleus colombiers collés au toit; Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre, Un emplâtre de papier bistre; Logis dont les gouttières régulières Forment des croix sur des pignons de pierre; Moulins plantés uniformes et mornes, Sur leur butte, comme des cornes; Clochers et chapelles voisines, La pluie, La longue pluie, Pendant l'hiver, les assassine. La pluie, La longue pluie, avec ses longs fils gris. Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides, La longue pluie Des vieux pays, Éternelle et torpide! Les Vergers De Mai. En mai, les grands vergers de la Flandre féconde Sont des morceaux de paradis qui se souviennent D'avoir fleuri si blancs, aux premiers temps du monde. Les yeux qui voient, croient voir une aile aérienne, Parmi les lointains purs doucement remuée, Les éventer du fond du ciel, sous les nuées. Le vent, qui chante et rit, murmure une louange À l'herbe ardente et drue et caresse les haies; Et les arbres sont beaux comme des manteaux d'anges. Et les oiseaux nichant parmi les pommeraies S'y poursuivent, et les branches ornementales, Sur les vols lumineux, font tomber leurs pétales. Tandis qu'au pied des troncs vont et viennent les bêtes, Léchant l'écorce en or de leurs langues gourmandes, Et que les bonnes fleurs s'inclinent vers leurs têtes Dans l'herbe, -beurre et lait, -des pâtures flamandes. Les Chapelles. Les chapelles des coins de bois Revivent toutes à la fois, Quand les roses s'éveillent; Les saints du paradis se fêtent tour à tour, Et la Vierge s'entoure D'une humble Cour De fleurs rouges et de jaunes abeilles. Les fermières au coeur pieux L'ont habillée avec un manteau vieux Plein de dorures, Et, pour qu'elle ait plus jeune allure, Lavé ses mains, lavé ses traits Gercés de froid, mordus d'usure, Avec du lait et du beurre frais. Et la voici, vivante et requinquée: Oh! son collier étincelant Et l'épingle de métal blanc Dans son voile piquée, Et ses souliers en cuir mollet, Et sa ceinture à chapelet, Et sa petite crinoline Sous sa robe de mousseline! Est-elle douce et fraîche et bénévole ainsi, Dame jolie et naïve poupée, Qu'un soin charmant tient occupée Et qui regarde l'aube et regarde la nuit. Au coin des bois, au coeur des plaines, Tranquillement, avec ses yeux de porcelaine. Les pauvres gens, tu le sais bien, Benoîte amie et séculaire image, Te prient et ne te cachent rien, Puisque tu es de leur ménage. Or, c'est en mai qu'ils ont besoin de toi Tous à la fois; Un mois de mai hostile et noir Fait basculer et fait descendre Vers le néant l'espoir De tous les bons semeurs de Flandre; Les blés, les lins, les fourrages, les fruits Naissent à peine et ont besoin de nuits Sans gel et sans grands vents rebelles: Et l'on te pare en ta chapelle, Pour t'honorer, d'abord, Et puis encor Pour qu'à cette heure autoritaire, Ton geste d'aide et de secours Soit vêtu d'or et de velours, Quand doucement, le soir, il bénira la terre. En mai, les chapelles des bois Revivent toutes à la fois. Les Alouettes. L'azur est scintillant De grands nuages blancs Qui vont, viennent et passent; Comme des balles dans l'espace Le tablier mouvant des blés Projette Jusques au ciel les alouettes. Elles fusent et jaillissent si haut Vers la lumière et ses joyaux, Que leur élan s'y noie Et qu'elles volent sans qu'on les voie. Mais les nuages blancs et lents Qui, tout là-haut, font route, Écoutent Leur chant Et leurs cris et leurs trilles Qui brillent, Tels des micas diamantés, Dans l'air torride et sec du flamboyant été. Les Aoûterons. Vous, dont les bras tenaces sont à vendre; Faucheurs, aoûterons, betteraviers, Vous désertez vos champs familiers, Avec de la poussière de Flandre À vos souliers. Et vous roulez, dans les bagarres, De train en train, de gare en gare, Portant bissac à carreaux, Et votre pique et votre faux Sont jointes À ce bagage improvisé, Avec un gros bouchon fixé Prudemment à leur pointe. Et vous allez, ainsi, vers les lointains pays, Au delà de Quiévrain, de Reims et de Paris, Dans la Beauce ou la Nièvre, Vivre aux abois, Pendant trois mois De hâte et de labeur, de sueur et de fièvre. Mieux que d'autres, vous abattez les vieux travaux. Frustes, mais durs, lents, mais têtus, lourds, mais dispos, Vos corps, dès le matin, s'arc-boutent et puis cognent Le mur quotidien des compactes besognes, Et chaque soir, quand les ombres prennent leur vol, Un large pan de travail fait gît sur le sol. Même les dimanches, au bruit battant des cloches, Vous engrangez quand même orges, seigles, froments, Et semaine à semaine, on vous solde dûment La paie au reflet d'or qui s'amasse en vos poches. Et quand vous revenez, après combien de jours, Par les chemins déjà connus, vers votre bourg Et son clocher debout sur l'âpre Escaut de Flandre, Vous regardez les gens avec des yeux changés, Et leurs champs et leurs clos vous sont comme étrangers, Et d'autres mots sur vos lèvres se font entendre. Et l'hiver, quand le soir convie autour des feux Filles et gars, femmes et vieux, Et que la bière Fait tout à coup jaser ceux qui ne parlent guère, Vous déliez les liens des souvenirs captés, Et vos gestes alors passent comme exaltés, Lorsqu'ils montrent comment une seule machine Avec ses larges dents, avec sa ferme échine, Et ses arrêts et ses déclics et ses ressorts, Pareille à quelque énorme et frêle insecte d'or, Fauche des champs entiers, en Nièvre, en Beauce, en Somme Et fait, en un seul jour, le travail de vingt hommes. Les vieux ne vous croient pas, Mais les beaux gars vermeils, dont les mains et les bras S'apprêtent Dieu sait pour quelle ardente et précise conquête, Tendent vers vous leur coeur et leur esprit dispos; Ils vous suivent longtemps, bien qu'ils ne soufflent mot, Et quelques-uns d'entre eux rêvent déjà peut-être À tout ce qu'ils feront, Quand eux seront Les maîtres. L'Usine. L'usine vibre au loin, sous ses toits longs et lourds, Parmi les terrains roux et les noires venelles; Et l'orage captif, qui roule et gronde en elle, Fait trembler les carreaux aux fenêtres du bourg. Comme une bête étend sa ferme et souple échine, Elle allonge sa force au centre des travaux; Et l'on dirait qu'au fond d'elle règne un cerveau Qui commande le jeu précis de ses machines. On l'écoute, sachant qu'elle est quelqu'un qui veut Et qui transforme et qui s'acharne au coeur de l'ombre, Avec ses leviers clairs et ses cylindres sombres Et le brasier rouge et soudain de ses grands feux. Elle est l'intruse encor, mais sera la maîtresse, Le jour où la cité tuera l'esprit des champs Fait de rêvées anciens et d'usages touchants Et de lenteur prudente et de sournoise adresse. Aussi les lents vieillards qui voient, avec leurs yeux, Se déchirer le voile épais des destinées, Condamnent-ils cet élan fou de cheminées Qui défient leur clocher et qui barrent leurs cieux. Le Meunier. Le vieux meunier du moulin noir, On l'enterra, l'hiver, un soir De froid rugueux, de bise aiguë En un terrain de cendre et de ciguës. Le jour dardait sa clarté fausse Sur la bêche du fossoyeur; Un chien errait près de la fosse, L'aboi tendu vers la lueur. La bêche, à chacune des pelletées, Telle un miroir se déplaçait, Luisait, mordait et s'enfonçait, Sous les terres violentées. Le soleil chut sous les ombres suspectes. Sur fond de ciel, le fossoyeur, Comme un énorme insecte, Semblait lutter avec la peur; La bêche entre ses mains tremblait, Le sol se crevassait Et quoi qu'il fît, rien ne comblait Le trou qui, devant lui, Comme la nuit, s'élargissait. Au village là-bas, Personne au mort n'avait prêté deux draps. Au village là-bas, Nul n'avait dit une prière. Au village là-bas, Personne au mort n'avait sonné le glas. Au village là-bas, Aucun n'avait voulu clouer la bière. Et les maisons et les chaumières Qui regardaient le cimetière, Pour ne point voir, étaient là toutes, Volets fermés, le long des routes. Le fossoyeur se sentit seul Devant ce défunt sans linceul Dont tous avaient gardé la haine Et la crainte, dans les veines. Sur sa butte morne de soir, Le vieux meunier du moulin noir, Jadis, avait vécu d'accord Avec l'espace et l'étendue Et le vol fou des tempêtes pendues Aux crins battants des vents du Nord; Son coeur avait longuement écouté Ce que les bouches d'ombre et d'or Des étoiles dévoilent Aux attentifs d'éternité; Le désert gris des bruyères austères L'avait cerné de ce mystère Où les choses pour les âmes s'éveillent Et leur parlent et les conseillent; Les grands courants qui traversent tout ce qui vit Étaient, avec leur force, entrés dans son esprit, Si bien que par son âme isolée et profonde Ce simple avait senti passer et fermenter le monde. Les plus anciens ne savaient pas Depuis quels jours, loin du village, Il perdurait, là-bas, Guettant l'envol et les voyages Et les signes des feux dans les nuages. Il effrayait par le silence Dont il avait, sans bruit, Tissé son existence; Il effrayait encor Par les yeux d'or De son moulin tout à coup clairs, la nuit. Et personne n'aurait connu Son agonie et puis sa mort, N'étaient que les quatre ailes Qu'il agitait vers l'inconnu, Comme des suppliques éternelles, Ne s'étaient, un matin, Définitivement fixées, Noires et immobilisées, Telle une croix sur un destin. Le fossoyeur voyait l'ombre et ses houles Grandir comme des foules Et le village et ses closes fenêtres Se fondre au loin et disparaître. L'universelle inquiétude Peuplait de cris la solitude; En voiles noirs et bruns, Le vent passait comme quelqu'un; Tout le vague des horizons hostiles Se précisait en frôlements fébriles Jusqu'au moment où, les yeux fous, Jetant sa bêche n'importe où, Avec les bras multiples de la nuit En menaces, derrière lui, Gomme un larron, il s'encourut. Alors, Le silence se fit, total, par l'étendue, Le trou parut géant dans la terre fendue Et rien ne bougea plus; Et seules les plaines inassouvies Absorbèrent, en leur immensité D'ombre et de Nord, Ce mort Dont leur mystère avait illimité Et exalté jusques dans l'infini, la vie. Les Armes. Tandis qu'au loin, là-bas, autour des blancs moulins. Jeunes et vieux, garçons et filles, Soit par groupe, soit par familles, Sarclent un champ de lin, Et que les blés montent et montent, D'une poussée égale et prompte, Les villages soudain prennent un air guerrier: On fourbit avec hâte; on lustre avec angoisse; La lime aux mille dents s'acharne sur l'acier, Et le coq d'or de la paroisse Semble juché, Plus mâle et fier, sur son clocher. Au long des murs, dans les enclos, Serpes, bêches, piques et faux Luisent comme des armes. Et les forges vacarment; Un étalon qu'on ferre ébranle le travail, Et longuement se respire, dans les allées, La rêche odeur de la corne brûlée. A L'Aube. Sur les fumiers, tassés par blocs, Au petit jour, chante le coq. Et tous les coqs du voisinage De cris touffus et angoissés Lui répondent, le cou dressé, Comme un bâton dans leur plumage. Morte de sommeil lourd, Une servante en jupons rouges, Cheveux défaits et seins qui bougent, S'étire en traversant la cour. Et c'est l'éveil des métairies: Les chiens aboient, les porcs grognent; Les pieds massifs des chevaux cognent Le mur sonnant des écuries; Un verrou crie à l'huis des granges; Les seaux qu'on range S'entrechoquent sur les carreaux; L'étable s'ouvre et les buées Montent des litières remuées À coups de fourche et de râteaux. Déjà les cuisines sont pleines De gens de peine Qui gloutonnent autour des plats, Puis qui partent, armés de bêches, Fouiller la terre, âpre et sèche, Là-bas. Et des poules entrent et sortent Et caquettent au seuil des portes; Le métayer, la pipe aux dents, Impose à ses trois fils leur tâche: L'un accepte; l'autre se fâche; Mais tous la remplissent, en attendant Que l'aïeul meure et qu'eux soient maîtres. Et la ferme se vide et le soleil pénètre, Comme de l'or, par les fenêtres; Et les mouches, sur les tables poissées, Mènent des rondes insensées Et par couples s'essorent; Tandis qu'en lumineux et roucoulant arroi Se pavanent les blancs pigeons sonores, Au bord des toits. La Fenaison. Faux et râteaux! Bidons au poing, paniers au dos, Un linge humide enveloppant la gourde, S'en vont, vers l'horizon, Les gens qui font leur fenaison, Malgré l'heure plombante et lourde. Nul ne chante: l'air est brûlant. Les carrefours pierreux et blancs Tracent leur croix par l'étendue. Aucune ombre n'est suspendue, Nuage en marche, sur l'Escaut. Et les voiles d'un grand bateau, Par au-dessus des digues, qui le masquent, Apparaissent, vides et flasques. Et dans le pré, sur double rang, les gars, Le corps virant de droite à gauche, Fauchent; Fourches hautes, les femmes Remuent, ainsi que des drapeaux en flamme. Les foins épars. C'est la fête de la sueur À la lueur Des serpes et des piques; L'odeur humaine envahit l'air; Les bras sont forts, les aciers clairs Et les gestes épiques. De grands torses poilus et roux Se redressent dans la poussière: L'Escaut ondule en vagues de lumière, Les blés roulent, de l'un à l'autre bout, L'or des reflets et l'or des moires. À cruche pleine, on verse à boire. Les servantes vers le fleuve s'en vont Remplir, de temps en temps, les brocs et les bidons Et reviennent, rapides, Moites des flancs, moites des seins, Et maculant le drap de leurs corsages pleins Du bout de leurs tétons humides. Sonnent les cloches: c'est midi. Les corps s'allongent pour la sieste; Mais aussitôt que les heures prestes Réveillent, tout à coup, le travail engourdi, L'ahan reprend. Et c'est jusques au soir les mêmes gestes, La même ardeur, le même acharnement, debout Dans la torride violence, Du silence qui bout. Crue et rêche, l'herbe est rasée. On suit, à fleur de sol, les empreintes laissées Du vol circulaire des faux. Les foins, de jour en jour, tassent leurs monts plus haut. Et pour les emporter voici les attelages Si lourds et si compacts et si monumentaux, Qu'à leur rentrée on croira voir, le soir, par les hameaux, Des granges pleines qui voyagent. Et lorsque le dernier charroi Entre les toits balancera le poids De sa charge dernière, La fille la plus forte et le plus fier des gars Se camperont en haut du tas, Les corps noyés dans l'or et la poussière, La crasse et la sueur plaquant leur peau, Et brandissant, ainsi que des hérauts, Au-dessus de leurs fronts durs et têtus, la faux Toute stridente de lumière. La Mort Du Fermier. Il était mort, soudain, sur son champ, à midi. Par le chemin passant derrière le village, À bras d'homme on le porta chez lui. Son sarrau bleu lui voilait le visage. Le chien, à coups d'aboi, l'accueillit dans la cour, Et sa fille, poussant un grand cri sourd, Laissa tomber par terre, D'entre ses mains, Le pain. La nouvelle courut des clos jusqu'aux chaumières. Des gens passaient hâtant le pas; D'autres, au seuil des portes, Se rassemblaient et parlaient bas; D'autres faisaient escorte Aux fils du mort qui se hâtaient là-bas; Une servante vieille et tannée Partit chercher la fille aînée Qui habitait au loin. Sur son vieux lit refait avec grand soin On étendit le corps, les mains en pointe. Deux chandelles brûlaient. Un peu de sang perlait Aux lèvres jointes. Bientôt filles et fils furent là, Debout, Dans sa chambre, devant leur père. Le silence s'y installa Autoritaire; Mais les mouches volaient De-ci, de-là, en longs remous; Et le branlant volet Laissait filtrer une longue lumière Par un long trou. Et les femmes soudain sanglotèrent: « La terre, Large et belle, la terre Qui leur était le bien commun Depuis toujours, sous les parents défunts, Qui donc l'émietterait comme un épi d'avoine! Il faut soigner et conserver le patrimoine Selon la volonté du mort qui gisait là. » L'aîné des fils, tout à coup, s'en alla. On l'entendit, dans la cuisine, ouvrir l'armoire, Saisir un broc et se verser trois fois à boire. Et quand on l'eut rejoint, brusquement il parla: « La terre, Il faut la vendre; Et puisqu'il est celui Qui seul la peut reprendre, Grâce à son or, La terre, Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, Sera dûment sa terre à lui. C'était d'ailleurs la volonté du père. » L'autre fils dit: « Il faut que le bien reste entier, Commun à tous, avec ses vingt-quatre bonniers Allant du chemin creux jusqu'à la ferme haute. Le vendre ou le couper serait là lourde faute. » L'aîné haussa les épaules et ne répondit pas. L'une des soeurs violemment saisit son bras, Et lui tendant le poing, comme un morceau de haine, Jura: « Si notre terre était vendue un jour, Il ne s'y ferait plus ni moisson, ni labour, Et la mort seule aurait pour soi tout le domaine. » L'aîné, qui la savait sorcière, eut un sursaut; Mais sa colère et sa rancune étant trop fortes, Il fit un geste bref et lui montra la porte. Alors ce fut à qui lui crierait le plus haut: Qu'il était fourbe et ladre et doublement infâme. On lui reprochait tout: sa ruse et son argent; On lui jetait au front ce que disaient les gens De sa fille deux fois mère et de sa femme Dont le village entier avait connu le lit. Lui seul, depuis vingt ans, les avait tous salis. Les yeux luisaient, les poings serraient leur rage, Des coups brusques sonnaient sur la table de bois Et la maison tremblait du seuil jusques au toit, Tant s'amassait de hargne en ce funèbre orage. Oh! ce combat sinistre et rauque, à volets clos, Dans le silence entier des campagnes massives; Ceux qui passaient se regardaient au bord du clos En surprenant soudain les haines convulsives Qui se mordaient et se déchiraient là. Le charpentier survint pour prendre la mesure Du mort chargeant le lit de sa vaste ossature. Aux coups de son talon la porte s'ébranla. Un brusque arrêt barra le cours de la querelle. Les soeurs, prises de peur, se parlaient bas entre elles. Le charpentier cria son nom et l'on ouvrit. Son mètre en main, il s'approcha du lit: Les chandelles s'étaient peu à peu consumées; La lame de lumière entrant par le volet fermé Barrait le front du mort, étrangement; Et les taons et les mouches S'arrêtaient par moments Pour boire aux deux caillots de sang Qui rougissaient sa bouche. L'Etalon. L'ombre d'un grand nuage blanc Circule au loin, de plaine en plaine; Un vent du sud, torpide et lent, Remue à peine Les barbes des épis et les feuilles des frênes; Lorsque, soudain, rompant d'un bond Sa chaîne, S'enfuit, de la ferme prochaine, Un étalon. Ses sabots noirs cassent les pierres Et les cailloux des chemins clairs; On voit luire les quatre fers De son galop dans la lumière. Son corps torride de soleil Tangue et tangue parmi la masse Des avoines et des méteils; Son souffle ardent brûle l'espace. Les cavales le voient venir À travers champs, taillis, venelles, Et l'écoutent de loin hennir, Crier et haleter vers elles. Le rut en feu court sur leur peau. Leur cou se tend le long des haies; Tandis que lui, le corps en plaies, Franchit fossés, barrière, enclos, Et longuement promène au centre Du troupeau moite et pantelant, Tel un roi rouge et violent, L'orage énorme de son ventre. Les Trains. Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre, À travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés, Sous les pâles matins ou les couchants pourprés, Les trains quotidiens font le tour de la Flandre. Ils vont, fumée au vent, sur leurs deux rails déserts, Et chaque gare au loin leur semble être un refuge; Ils ont visité Lierre, Anvers, Termonde et Bruges, Les fleurs de la Campine et les flots de la mer. Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte: Les boeufs fuyaient là-bas; les pigeons familiers Désertaient les recoins de leurs blancs colombiers; La mort semblait peser où pesait leur empreinte. Mais aujourd'hui leur va-et-vient, au long des champs, Fait à peine trembler le seuil d'une demeure, Et leur passage annonce aux travailleurs quelle heure Le jour qui marche et fuit jette au soir approchant. Les rails d'acier luisant sont encadrés de haies; Les chiens et les troupeaux ne les redoutent plus; Et dans les fentes d'or des plus mornes talus Se pavoisent des fleurs et se bombent des baies. Marbres, grès et granits; fontes, fers et charbons; Tous les trésors secrets que les terres lointaines Cachent aux flancs obscurs des monts, sous les fontaines, Apparaissent en Flandre au dos des lourds wagons. Et le probe soleil de la Lys familière Regarde étrangement s'entasser, comme un dol, Cette moisson mûrie aux entrailles d'un sol Où jamais ses rayons n'ont glissé leur lumière. Les gens la voient passer aux limites des bourgs, Sans trop lever leurs yeux de la glèbe féconde; Mais quelques-uns, les plus jeunes, rêvent du monde Où les rails infinis dessinent leurs contours. Le Vieux Banc. Voici le banc de bois, près des roses trémières, Où le soleil, par les après-midi légers, Est bon à boire et à manger Comme du pain et du vin de lumière. Il est luisant et vieux; il semble las; Il domine la route et les plaines, là-bas, Où respirent dans l'or les blés hauts et fragiles. La Lys, avec ses joncs que foule un vent agile, Avec ses bateliers et ses chalands, S'en va, mirant au loin les hameaux blancs. La faux des moissonneurs brille dans la campagne; Un bruit de moulin d'eau sourdement accompagne Des pas que l'on entend sonner sur un chemin; Oh! le vieux banc, près des roses et des ormins, En a-t-il écouté de lentes causeries, Quand se parlaient, entre eux, le soir, les vieux fermiers! Ils se disaient les nids qu'abritaient leurs pommiers, Le foin mouillé qui s'échauffait dans les prairies, Et la taupe que trois taupiers n'ont pu saisir, Si folle était sa route avec tous ses méandres. Ils discutaient quel grain il leur fallait choisir Pour qu'un seigle meilleur ornât le sol de Flandre; À quel quartier de lune il importait semer, Ou bien greffer la plante, ou bien planter le chêne; Ils auguraient, souvent, de la saison prochaine Et du temps du mois d'août d'après les jours de mai. Ainsi devisaient-ils près des roses trémières, À sourde voix et s 'appuyant sur le banc vieux, Tandis que lentement les obliques lumières Allongeaient vers la nuit leur ombre au-devant d'eux. Les Soirs D'Eté. Lorsque rentrent des alentours, Tels soirs d'été, les attelages, Les vieilles gens des vieux villages Se rassemblent aux carrefours. Les plus anciens semblent descendre Du calvaire de leurs cent ans: Leurs petits yeux sont clignotants Dans leur face, couleur de cendre. Ils sont à bout de tant marcher; Ils radotent, sourient et pleurent, Puis se taisent, écoutant l'heure Casser le temps, à leur clocher. Les aïeules se sont assises Sur les roses d'un coussinet: Les deux brides de leur bonnet Tombent d'aplomb sur leurs mains grises. Les veilleuses du souvenir Brûlent au fond de leurs mémoires, Leur menton mâche des histoires Longues à ne jamais finir. La plus jeune passe à la ronde Quelques lambeaux d'un almanach; Entre deux prises de tabac On discute la fin du monde. On reparle de morts fauchés Depuis quels temps! -Dieu s'en souvienne: « C'était quand l'école gardienne S'ouvrait encor, au vieux marché. » On dit ses deuils et ses misères; On se chamaille et c'est à qui Traîne le plus dolent ennui Vers les plus noirs anniversaires. Tous sont jaloux de leurs douleurs: Défunt leur fils, morte leur fille; Les boeufs, qui sont de la famille, Captés, un soir, par des voleurs. Et tous les maux que l'on endure Sans qu'on aille crier merci! Sève épuisée et sang moisi Sous la chair flasque et la peau dure. Ainsi causent les vieilles gens, Les soirs d'été, dans les villages; Sur le chemin, les attelages Fleurent, au loin, comme un encens. Et jour à jour les temps s'écartent; Du lundi soir au samedi, On ressasse ce qu'on s'est dit; Mais, le dimanche, on joue aux cartes. Les Mouches. Le caillou luit et brûle et la mare bouillonne. Au détour d'un sentier zigzagant et vermeil, Sur des bigarreaux d'or broyés dans le soleil Bataille et tourbillonne Un flot sonore et fou de mouches tatillonnes. On n'entend que le bruit uniformément sourd De leur vol ronronnant sous le silence lourd. Ailes, vous scintillez dans la clarté plénière, Si fort que tout l'essaim de soie et de velours Semble griller dans la lumière. La Fleur De Lin. Avec ses doux yeux bleus Pâlis Aux vastes feux des cieux, La fleur de lin regarde, en leurs méandres, Couler l'Escaut ou s'attarder la Lys. La fleur de lin est fleur de Flandre. On l'aime au pays clair Où les moulins tournent dans l'air Ainsi que des étoiles; Où les bateaux larges et bas Passent, avec leurs mâts, Ailés de voiles. Au temps des froments lourds et des seigles fluets, Elle voisine avec la mauve et le bluet, Dans les plaines immensément dorées; Elle sourit, au long des clos et des orées Et des jardins et des moissons: Elle est la fleur des tranquilles maisons Qui jalonnent les routes infinies; On la peint quelquefois sur les planches vernies Des chapelles, au coin des bois; Si ses lèvres de fleur avaient la voix, Elles diraient aux vents qui traversent les landes Un peu de la douceur et de la paix flamandes. Probes ménagères à bonnet blanc, Femmes vieilles dont le menton tremblant Raconte un tas d'histoires Du Purgatoire, Vieux métayers dont les regards sont pleins Et de rêves éteints et de douleurs passées, Vous aimez tous la fleur de lin. Et vous partez la voir pousser, vivante et franche, Chaque dimanche, L'été, quand vous allez aux champs Et que vous discutez, calmes et sages, Sur le temps sec que vous présage Le fulgurant visage Du grand soleil couchant. L'heure arrive des faux, l'heure arrive des proies; Juillet torride, en ses brassins de flammes, noie Le sol, le bois, le ciel et les guérets d'été. Mais la naïve fleur est morte et s'est fondue, Avant ce temps de brutale avidité, Minuscule veilleuse, au coeur de l'étendue. La Saison Dorée. Lacs d'or dont les blés mûrs sont les roseaux penchants, Les champs, De l'un à l'autre bout des plaines, Gonflent leurs flots inapaisés sous les haleines Du vent qui naît à l'aube et s'endort au couchant. C'est l'heure où la verdure, à l'ombre, est déjà noire; Mais les moissons, avec leurs feux, avec leurs moires Roulent si bellement sous l'antique soleil, Qu'une neuve saison, celle des mois vermeils S'inaugure Quand s'éteignent déjà les bois et les ramures. Et jusqu'au jour où surgissent, à la lueur Des faux, col et bras nus, torse en sueur, Des moissonneurs, Dans une étreinte immense, égale et sans secousse, L'été torride et blanc brûle la Flandre rousse. Moisson. Si vif luit le caillou qu'on dirait des sardoines; L'été touffu s'enchevêtre dans les fourrés; La fleur écoute, au bord des longs chemins dorés, La fragile chanson du vent dans les avoines. On coupe, à tour de bras, Les seigles déjà mûrs et les orges là-bas; Des troupes de pigeons volent de chaume en chaume; La spergule parfume et les trèfles embaument. Voici L'hirondelle qui passe et jette un cri Et fuit. Sous le linge mouillé, à l'ombre des javelles, Dorment les cruchons bleus dont les flancs en sueur Sollicitent le gosier sec des moissonneurs. La lampsane s'érige en bouquets d'étincelles, Près d'un sentier désert où les guêpes rayées Pillent un amas cru de groseilles broyées. Oh! ces gestes égaux dans l'or des épis mûrs! Des pans de blés compacts tombent dans la lumière Et la serpe décrit sa courbe régulière Et mire à chaque coup un brusque éclat d'azur. Rien ne trouble la loi des tâches violentes; Aucun effort sous le soleil ne s'engourdit; Une sieste rapide, à l'heure de midi, Ranime, au bout du bras, la main qui devient lente. Et les hameaux bondés et odorants de foin, Aux prochains carrefours montent sous les verdures Et le puissant et large Escaut sinue au loin Comme une coulée énorme de mercure. L'Orage. Sur un grand ciel couleur d'ardoise et lourd Courent, légers comme l'étoupe, La petite troupe Des nuages d'orage. Le tonnerre bruit, lointain et lent; D'un énorme faux jour le village s'éclaire Et le grand mur du presbytère Luit, tout à coup, sinistre et blanc. Un vent brusque retrousse La robe en or des branches et des pousses, D'arbre en arbre, le long du bois; Tous les oiseaux taisent leur voix. En obliques volées Passent les pigeons clairs; Et leurs coups d'ailes affolés Font seuls, au milieu du silence, Un bruit claquant dans l'air. L'attente, et puis, au loin, l'éclair. Et puis l'averse aiguë en fers de lance; Elle crépite aux flancs des toits, Bondit et rebondit sur les tuiles faîtières, Cogne les murs des pignons droits Et déborde dans les gouttières. Hâte, angoisse et désarroi: Portes et fenêtres se ferment Et l'on se signe, à larges croix, Devant la foudre, au fond des fermes. Le métayer, la peur au coeur, Regarde au loin, sur les éteules, Les eaux trouer les meules Et mordre, et battre, et ravager Les plus rouges pommiers de ses vergers, La fermière, qui vient et vaque, Et qui supplie, en silence, le sort, Allume, ainsi que pour un mort, La chandelle bénite à Pâques; Et l'enfant crie et l'enfant braille Et demeure le nez en l'air, À voir soudain, sur la muraille, Le feu passant qui fut l'éclair. D'abord C'était du Nord Que s'en venaient et giclaient les ondées; Mais voici qu'une nue immense et lézardée D'un frisson d'or, Monte du sud et surplombe l'espace. Le ciel entier n'est que menace. Les nuages cuivrés qui se pourchassent S'entrechoquent et s'allument férocement. Tout le village est tremblement, Terreur brandie et panique soudaine. Oh! ces hameaux perdus, là-bas, au fond des plaines! Leur sol crevé n'est plus qu'un écheveau d'ornières Courant, noué ou dénoué, vers les rivières; Terres et cieux sont confondus à l'horizon; L'eau flagelle les murs et racle les maisons; Tout tremble et pleure et geint et craque et se disloque; Le jour a disparu sous des voiles de nuit; La foudre au sud, au nord, déchire l'infini Comme une loque. Et dans les clos, la peur augmente encor; Du milieu de la cour, les fumiers d'or Débordent. Un étalon s'est détaché, rompant sa corde; L'oeil phosphoreux Des chats peureux Brille sur les armoires; Le porc se pelotonne au creux de sa mangeoire; Là-bas, au coin du bois, L'arbre le plus tenace et le plus droit Tombe, soudain, la mort aux reins; Et l'on entend de tels bruits souterrains Qu'on dirait que la terre Est pleine aussi de feux et de tonnerres. Et toujours, et toujours l'orage Battant les seuils, trouant les toits, fait rage; Et la plaine et le bourg et les prés et les clos Disparaîtraient, peut-être, en un tournoiement d'eau, N'était que tout à coup, un vent rude et sauvage Ne repoussât vers l'Est la charge des nuages Et dans un coin du ciel n'instaurât le soleil. Alors les champs noyés redeviennent vermeils: Les métayers calmés, que l'espoir réconforte, S'en reviennent, la pipe aux dents, au pas des portes, Causer de ce qui fut leur affre et leur terreur; Les chats, les chiens, les porcs abandonnent leur peur; Un oiseau chante au bord du faîte et la fermière Éteint, d'un souffle bref, la pieuse lumière. Les Beaux Nuages. Avec ton ciel de nacre et d'ambre Tu rehausses les champs, les prés et les villages, Ô mois des beaux nuages, Septembre! La croupe des chevaux et le soc des charrues, Et le gars lent qui les conduit, par les labours, Sous la haute splendeur de la lumière accrue, Groupent l'accord plus clair de leurs mouvements lourds. L'air vibre; et l'on entend la cadence des ailes Passer, en vols nombreux, sur les blanches maisons; Et près du bois, là-bas, les cueilleuses d'airelles Vers leur rouge récolte inclinent leur chanson. Entre l'azur et la terre la paix est faite: Un bonheur se précise, égal et continu; L'été s'attarde encore en de calmes retraites Et les petits enfants courent encor pieds nus. Et septembre, là-haut, Avec son ciel de nacre et d'or voyage, Et suspend sur les prés, les champs et les hameaux, Les blocs étincelants de ses plus beaux nuages. Les Vieux Villages. En sarrau bleu, en jupon noir, Couple rêche, le vieux, la vieille, Les Dimanches, avant le soir, Vont voir leurs fils qui les surveillent. Ils ont, à deux, cent cinquante ans; Ratatinée, elle l'est toute; Mais lui martèle encor la route D'un pas sonnant, comme un battant. Ils font leur lente promenade En bons époux, en bons chrétiens; Leur vache et leur âne malades Animent seuls leur entretien. Voici la ferme âpre et farouche De leur cadet qui vit loin d'eux; Le vieux, pour avoir l'air moins vieux, Se plante une fleur dans la bouche. L'aîné, qui est garde du bois, Du coin d'un carrefour les guette; Leur fille et ses enfants sournois Les fatiguent de leurs requêtes. Celui qu'ils préfèrent, le fils Qui fut leur crainte et leur martyre, Les insulte, s'il ne soutire, De leur visite, un clair profit. Les vieux, en maugréant, reviennent Par la prairie et ses sentiers; Chacun ressasse une antienne Sur les horreurs de leur métier. Machinale, la maigre vieille Tapote avec un bout de jonc Les plis usés de son jupon, Quand, tout à coup, en eux s'éveillent Les angoisses d'avoir laissé Sans nul gardien, pendant une heure, Les sous, pièce à pièce amassés Depuis trente ans, dans leur demeure. Ils se hâtent, gagnent leur seuil, Fouillent le fond de leur paillasse, Comptent l'avoir à voix très basse, Serrés de peur, tremblants d'orgueil. Les doigts aigus, les mains hagardes, Les yeux illuminés par l'or, Et fixement ne se regardent Qu'après l'avoir compté encor. Le temps est loin, qu'aux jours propices Ils s'unirent sans rien de rien, Mais ils ont fait de rien leur bien Et de leur bien leur avarice. Ils ont peiné bon an, mal an, Tordant un gain rudimentaire De leurs luttes, à coups d'ahan, Contre les forces de la terre. Leurs dix enfants furent leur faix. Il en est mort: Dieu les accueille; Quand la forêt perd de ses feuilles Le sol s'engraisse et c'est bien fait. Jadis leur hutte en bois de hêtre Était grande comme la main, Mais aujourd'hui c'est trois fenêtres Qu'ils alignent sur le chemin. Et les voici, usés et blêmes Au bout des ans et de leur sort, Peureux des gens, peureux d'eux-mêmes, Et supputant entre eux leur mort. Chacun vivant de sa panique, Chacun voulant pour soi tout seul -Fût-ce un seul jour -la somme unique, Avant la nuit et le linceul. Mais leurs enfants sont là qui veillent, Les yeux aigus à l'horizon; Et quand parfois dans la maison Un feu de chandelle s'éveille, Ils arrivent prestes, pour voir S'il ne faut point chercher le prêtre Et brusquement, avant le soir, Fermer les yeux des trois fenêtres. Déclin. Matins frileux! Le temps se vêt de brume; Le vent retrousse, au cou des pigeons bleus, Les plumes. La poule appelle Le pépiant fretin de ses poussins Sous l'aile. Panache au clair et glaive nu, Les lansquenets des girouettes Pirouettent. L'air est rugueux et cru; Un chat près du foyer se pelotonne; Et tout à coup au coin du bois résonne, Monotone et discord, L'appel tintamarrant des cors D'automne. Les Petits Métayers. Son chat, son chien, son porc, sa vache et quelques poules; Dites, le maigre bien du métayer flamand! Si, le dimanche, au soir tombant, sa tête est saoule, Les autres jours, toujours, il peine obstinément. D'un coeur dont rien ne lasse et l'espoir et l'attente Il casse ou moud le temps qui ne l'enrichit pas. L'été, dans la campagne, avec sa bêche ardente; Dans la grange, l'hiver, avec sa meule à bras. Et tout au long des mois, courbée aux mêmes tâches, Sa femme a soin et de l'étable et des fumiers; Chaque dimanche au soir elle amène leur vache Brouter, pour la distraire, autour des vieux pommiers. Horloge à poids de plomb, de ton tic-lac dans l'ombre Tu dérobes aux deux vieillards l'instant qui fuit; El dans leur vie étroite et dans leur maison sombre C'est toi, avec ton pouls, qui fais le plus de bruit. Le travail monotone use leur existence Comme leur pas, toujours le même, use leur seuil; Ils s'en iront, un jour, sans nulle résistance, De leur besogne au lit et du lit au cercueil. Les Meules. À cinq, à dix, à vingt sur les éteules, Comme autant de hameaux Nouveaux Autour des bourgs et des villages, S'éparpillent les meules. La route, Où trimballent les attelages, Où les rouliers, la pipe aux dents, Passent en s'attardant Est loin -on la redoute. Même l'énorme branle-bas Et le travail ardent des métairies Tournent les fours et les buanderies Vers le chemin d'où les meules ne se voient pas. Mais les meules Ont pour elles les plaines Où l'on peut voir, Le soir, Myriadaire et morcelé Le bloc total du cristal étoilé; Elles ont pour elles leur ombre solennelle Se déployant si largement Sur le damier vide et morne des champs, Qu'elles semblent jeter au devant d'elles Toute la nuit qu'au jour tombant Accumule Le crépuscule. Ainsi, pendant les froids et les brumes d'hiver, Trônent-elles grandes et seules, Les meules; Et jusqu'aux jours du printemps vert, Au fond des guérets nus et des plaines hagardes, Le ciel et l'étendue en ont la garde. Mariages. L'accord était conclu depuis Noël passé; Mais il fallait d'abord que mourût le grand-père, Pour que ses six bonniers de belle et forte terre Fussent le bien du fiancé. L'aïeul est mort, et la noce aujourd'hui déploie Sur l'ample mariée et la moire et la soie; Et le solide anneau, dont l'or scintille et bouge, Orne l'index de sa main rouge. L'homme apparaît massif en son habit de drap, Le dos épais, le col lustré, le menton ras, Et d'un geste superbe épongeant sur son seuil L'âcre sueur de son orgueil. Les coups de feu qu'on a tirés, drus et sonores, Dès le matin, en son honneur, aux carrefours, Et les bonds triomphaux des cloches dans la tour Rendent son coeur plus fier encore. Sa ferme est là qui monte et s'étend devant lui: Et son bétail est gras et l'étable rayonne; Et les croupes s'y étalent comme des fruits Dans l'or et les pailles d'automne. Son seigle et son froment chargent par tas vermeils Ses vieux greniers poudreux dont les poutres sont lasses; Il voit les coqs aller, venir dans le soleil, Comme des feux qui se déplacent. Oh! ses prés, ses vergers, ses granges et sa cour. Et sa femme là-bas qui, elle aussi, regarde Ce bien qui fut l'âpre raison de leur amour Et qui sera sa sauvegarde. Et tandis que tous deux comptent sur leur destin, La servante apparaît qui hèle les convives Vers la table luisante et le fumant festin Et la soupière aux couleurs vives. Avec gène d'abord on entame les plats; Mais, dès que l'entrain monte et que la faim s'aiguise, Les plus francs des mangeurs, autour des poulets gras, Bâfrent en manches de chemise. Les tourtes et les flancs apparaissent dans l'or Des papiers découpés et des assiettes peintes; Et pour sabler le vin plus goulûment encor On boit au broc et à la pinte. Et le curé se lève et parle avec lenteur Du ménage futur et des enfants à naître Et de l'espoir qui tout à coup lui monte au coeur Qu'un des garçons se fera prêtre. Et le soir de septembre envahit l'horizon Et baigne et ralentit et disperse la fête; Et des pas inégaux battent la nuit muette Et s'éloignent aux horizons. Avec sa lourde jupe à moitié dégrafée La fermière a gagné la grand'chambre là-haut, Et range en un tiroir son corsage à rinceaux Et ses manches ébouriffées. Quant au fermier, il est allé lâcher les chiens, Prendre un coup d'air et verrouiller dûment les portes; Si quelque franc valet presse une gouge accorte, Il passe et rentre et ne voit rien. C'est que sa femme à lui l'attend dans leur lit sombre; Mais avant d'y rentrer, il lui montre du doigt La cachette creusée en un coffre de bois, Où l'or se tasse et luit dans l'ombre. Une Heure De Septembre. Comme enfermés et secoués En un sac invisible, Une ronde de moucherons Tourne dans le soleil. L'après-midi finit: l'air est vermeil. Ainsi que de longues glissoires d'or, Des bandes de clarté obliques Passent entre les troncs Et s'étendent sur les gazons. Dans un pli de terrain, Un fin brouillard Se lève; Et l'envol d'un oiseau Courbant la branche d'un bouleau, Deux feuilles mortes Tombent dans l'eau. Le Taillis. Une vie âpre et sourdement myriadaire S'y concentre en assauts et s'y disperse en bonds; Mille insectes furtifs, grouillants et solitaires, Sous la mousse dorée v taraudent les troncs. Carabes bleus, charançons roux, mouches velues, Et les prestes fourmis et les lents limaçons, Ailes, pattes, corselets, antennes affluent Au labyrinthe obscur de l'herbe et des buissons. Bien que tous les dix ans, sous de larges blessures, Le taillis amputé semble en janvier mourir, Sa sève se ranime au suc des moisissures Et ses moignons saignants s'entêtent à guérir. Et son fouillis renaît et se reprend à vivre, Avec ses bourgeons fins et ses feuillages lourds, Et ses bourdons d'émail et ses guêpes de cuivre Et l'orgue inapaisé de leurs ronflements sourds. Et le silence moite et l'ombre spongieuse Ne s'y replongent plus qu'après les jours d'été, Quand fleurissent la triste et pourpre scabieuse Et la rouge bétoine et l'orpin argenté, Et qu'en sa toile intacte et de lune baignée, Parmi les feuilles d'or et les rameaux d'argent, Au coin du bois, près de l'étang, Attend La grise et molle et bulbeuse araignée. Les Porcs. Avec leurs groins Fouillant les cieux, fouillant les coins, Et leurs tetins gluants de boue Et de gadoue, Les porcs, lourds et compacts Comme des sacs, Comme des tonnes, Férocement gloutonnent. L'étable est pareille à l'égout: Toutes les moisissures Y fermentent en des remous De lavasses et de rinçures; L'auge semble taillée en un grand bloc D'ombre et de crasse, Où les petits s'entassent Et s'entrechoquent, Et longuement, avec rage, Fourragent. Au centre de la cour, parmi les fumiers jaunes, Sous la voûte du ciel natal, Trône Le grand verrat monumental. Il s'étale, clair et vermeil, Le ventre à l'aise, Le groin dardé, telle une braise. Dans le soleil, Et près de lui, vague la truie, Qui vient et va et qui s'ennuie Et qui grommelle, Puis, tout à coup, s'enfuit, là-bas, Dans un ballottement pesant et las De ses mamelles. Un midi lourd pèse sur l'or Des jus, des bouses et des pailles; Toutes les pourritures d'automne travaillent Silencieusement à la tranquille mort. Les porcs vaguent bouffis, mais aucun ne regarde Vers le bouquet de feux et de flammes hagardes Qui les embrasera quand il faudra mourir; Ils absorbent, dans le présent, tout l'avenir, Et leurs deux yeux malins, brillants et minuscules, Ne se fixent vers le lointain qu'au crépuscule, Quand de petits nuages roux, tels des gorets, Courent sous un ciel bleu vers les pourpres forêts. Le Vieux Mur. Le vieux mur est usé et ploie ainsi qu'un homme; Jadis il se chargeait d'un poids rouge de pommes: Un espalier géant s'attachant à ses clous. Il défiait le gel, la pluie et les vents fous; L'été, quand le travail des champs bout et halète, Luisaient au plein soleil ses tuiles violettes. Et le grain de sa brique était de sang et d'or. Maintenant, il est las et mordu par la mort; Un tonnerre lointain l'ébranle et l'intimide; Des insectes visqueux peuplent ses joints humides; L'arbre qu'il étayait s'écorce et se détruit, Le vers mange la feuille et la guêpe le fruit. La joubarbe, l'orpin, l'aigremoine et l'ortie Ont pris racine en ses pierres désassorties; D'un trou large et brutal son flanc est traversé; Un de ses contreforts a chu dans le fossé. Il est morne et couvert de lèpres et de taies Et le plâtre s'écaille autour de ses cent plaies. Mais ceux qui l'ont connu, au temps de sa vigueur, L'ayant vu tous les jours, ne voient pas sa ruine; Ils s'assemblent en juin sous sa longue fraîcheur, Au tournant du chemin qu'il borde et qu'il domine: Ils regardent la plaine et se parlent longtemps; Le mur écoute en eux la voix des anciens temps. En août, aux jours joyeux des kermesses paillardes, Filles et gars, longtemps, dans la nuit s'y attardent. Soit aux billes, soit au cerceau, chaque jeudi, Les enfants de l'école y jouent l'après-midi. L'été durant, le mur appelle, accueille, invite: Même en automne, encor, les plus vieux s'y abritent, Le soir, pour voir rentrer, de loin, les fourrageurs Et leurs grands chars bougeants, pleins d'ombre et de lueurs, Qui lentement, là-bas, par les routes circulent Et semblent charrier, Vers les hameaux pacifiés, Les blocs croulants du crépuscule. Amours. Voici le dernier mois vermeil: Lunes rouges, pourpres soleils. Et bellement, le long des haies, Comme des clous, pointent les baies; Et brusquement c'est le coq clair, Qui déchire d'un spasme et d'un éclair Et d'un grand cri de violence Le mol silence Dont les voiles pendent et s'affaissent dans l'air. Et c'est le temps aussi où les servantes, Le soir, en des vergers assombris d'or, Offrent aux valets lourds l'aubaine ardente Et la kermesse de leur corps. L'été ils s'assaillaient parmi les champs superbes, Là-bas, au coin des bois, ici, au pied des gerbes; Mais aujourd'hui l'amour se mélange à la peur; La ferme est là qui inquiète et des lueurs Bougent et regardent, de loin, dans les villages; Aussi, bien qu'on se pille et se saccage, Rien de s'entend du triomphal combat; Les dents mordent les crins, les pieds mordent la terre, Comme un flux de bonheur s'épand en chaque artère. On s'écrase le spasme à coups de baisers gras! Oh! cet étouffement et ces luttes muettes, Et ces amours d'autant plus fous, d'autant plus forts. Que leur ardeur est plus fermée et plus secrète, Au fond des vergers noirs et des herbages d"or. L'air est complice et doux; des brumes flottent: Le vent se bombe et s'apaise comme un désir, Pour se gonfler encor et puis mourir; Unique, un cri s'entend, de pie ou de hulotte. Lunes rouges, pourpres soleils, Oh! ces heures du dernier mois vermeil. Et la fête ne s'alentit et ne s'achève Qu'à l'heure où le matin se lève Et s'essore des langes clairs de l'aube; La plaine alors, étincelante d'or, Brille, de toutes les fleurs de sa robe: Les bois, les toits, les eaux Semblent de la clarté mise en faisceaux. Et lentement, filles et gars reviennent À leurs besognes quotidiennes; Les uns mènent vers les labours Le pas massif des chevaux lourds; Et les autres, la chair encore en fête, Partent traire et soigner leurs bêtes Et grappillent et caressent, longtemps Encor, les pis que leur tendent les flancs Fermes et chauds du bétail blanc. L'Air Se Durcit. L'air se durcit, le gel va ressaisir la nuit. Les roses du pignon tremblent au vent qui passe, Une dernière abeille entre dans les fleurs lasses, Et tout à coup s'angoisse et brusquement s'enfuit. Les mille bruits du soir montent des vieux villages, Plus nets et plus vrillants qu'aux jours secs de l'été; Une tenace, vieille et morne hostilité Semble habiter l'ornière où grince un attelage. Plaintes des puits, douleurs des seuils, cris des verrous, Vous perforez le coeur transi de l'étendue; Tout devient crainte, attente et misère tordue Entre les dents du froid qui mord comme les loups. L'eau se crispe et se serre et bleuit dans les mares; Le dallage se sèche autour du vieil évier; Les chats, pour le foyer, désertent le grenier; Le lait ne caille plus dans le giron des jarres. Et la cloche, qui sonne et sonne l'angélus, Change de voix pour annoncer que les journées Pleines d'abeilles d'or sont à leur tour fanées Et que les clairs boutons des roses safranées Sur leurs tiges d'orgueil ne s'entr'ouvriront plus. L'Air Est Humide. L'air est humide, épais et gras; Taches de deuil, des oiseaux planent Auprès des sacs bondés qui s'alignent là-bas; De terre en terre, ici, plus loin, par tas, À feux larges, brûlent les fanes. Mélancoliques et longues et lentes, Frôlant le sol, barrant les sentes, Tels des gestes qui s'en iraient De hameau en village cl de champ en forêt, Mélancoliques, Traînent les vols des torpides fumées. Comme des linges blancs tissés sous le ciel blême, Elles passent et s'étirent toutes de même. Sur la campagne longue où se penche l'hiver. Parfois, quelque foyer plus vivement éclate, Et sa fumée immense et plate S'élève alors et saute en tourbillons dans l'air. Le feu crépite; un tas d'insectes Semblent lutter, groupés en sectes, Et se manger, au coeur des flammes. Fermiers et gars, filles et femmes Remuent la braise énorme avec des râteaux noirs. Et l'immense brasier qui bouge Illumine dans l'ombre et dans le soir Leurs visages tout à coup rouges. Et voici qu'à nouveau s'étirent les fumées, Infatigablement, au gré du vent, là-bas, Sur les champs au repos et les plaines calmées; Et voici qu'à nouveau leur rampement, au ras Du sol, s'étend, parmi les clos et les venelles, En lignes lentes et longues et parallèles, Et que la nuit survient et que toujours, toujours, Elles passent, sans un arrêt dans leur vol lourd, Sans un remous lointain dans leur mouvant sillage, Toujours vers les marais, les bois et les villages, Et par-dessus les toits, les cours et les fournils, Partent mourir, on ne sait où, dans l'infini. Vielle Ferme A La Toussaint. La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints, Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint, Les feuillages fanés des frênes et des aunes. Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs, Et qui, de père en fils, longuement s'éreintèrent, Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre, À secouer la plaine à grands coups de labeur. Puis elle songe encor qu'elle est finie et seule, Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés, Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés, Même jusqu'au foyer où s'abrite l'aïeule. Elle regarde aux horizons bouder les bourgs; Des nuages compacts plombent le ciel de Flandre; Et tristement, et lourdement se font entendre, Là-bas des bonds de glas sautant de tour en tour. Et quand la chute en or des feuillages effleure, Larmes! ses murs flétris et ses pignons usés, La ferme croit sentir ses lointains trépassés Qui doucement se rapprochent d'elle, à cette heure, Et pleurent. L'Heure Triste. Partout, de loin en loin, de proche en proche, Et pour les morts et les saints, Et pour les hiers et les demains, Partout sonnent, sur les chemins, Et dans l'écho ricochent, Les cloches. L'heure est triste: les champs, les champs s'en vont mourir Brumes, recouvrez-les de vos étoupes lourdes; Cloches, endormez-les de vos grandes voix sourdes, Dans le silence entier de l'an qui va finir. De feuille en feuille, avec ses millions de gouttes, Comme un fourmillement sournois et inlassé, L'eau pénètre les bois et les arbres lassés; La boue épaisse et jaune emplit le creux des routes. Le dos monumental d'un berger en haillons Grandit sur son troupeau broutant au long des haies; Sinistrement luit la hache dans les futaies, Et l'on entend siffler les hans des bûcherons. Voici le vol immense et noir des corbeaux mornes. Brumes, planez; branches, choyez; cloches, sonnez; L'hiver arrive autour des bourgs abandonnés, Traînant de clos en clos, butant de borne en borne. Le vieil hiver pourri, l'hiver des cieux du Nord, Que connaissent les gens et les foyers de Flandre, Quand la neige fine et grise comme la cendre, Pendant des jours, toujours, tombe sur les champs morts. L'Incendiaire. Déjà la grange est tout en feu: Tourbillons noirs, flammes brandies; Le toit se fend par le milieu; Les souris crient dans l'incendie. On se hèle de bouge en bouge; Des malades sortent du lit, Collant leurs fronts creux et pâlis Aux fenêtres tout à coup rouges. Les toits voisins brûlent en rond. Avec des sacs voilant leur tête, À coups de triques et de jurons, On sort des étables les bêtes. On court au loin quérir de l'eau; On se bouscule sur les routes; Et l'eau s'écoule et s'enfuit toute, Quand on revient avec les seaux. Alors, Au vent qui tord, au vent qui mord, Le feu libre et vainqueur se gonfle et ronfle à l'aise: Des tabliers géants de poussière enflammée Sont secoués dans l'air et projettent au loin, Dans chaque angle et chaque coin, Des fleurs de braise. Le foyer se soulage en torrents de fumée. L'aile rapide et le cou droit, De tous côtés les pigeons fuient; Autour des nids de leurs petits Grincent, avec des cris d'effroi, Les pies; Au fond de leurs pacages gras, Les boeufs tassent leur peur et se reculent; Debout, sur les meules, là-bas, Des hommes rouges gesticulent; Et les lueurs, et les éclats et les reflets, Qui dans le soir tombant sur les plaines voyagent, Illuminent le sombre et violent visage De la tragique et lointaine forêt. De la ferme tuée et de la grange morte, Avec ses blés, ses avoines, ses seigles roux, Avec ses foins serrés en tas contre les portes, Plus rien, quand vient la nuit, ne demeure debout. Dans le fournil, la poutre énorme et transversale, Tel un épieu noirci, perce encor le pignon; Et la vierge Marie, au sceptre de laiton, Seule demeure intacte au fond de la grand'salle. Meubles sauvés: bahuts, tables, chaises, fauteuils, Sont échoués, lamentables, au long des seuils; Et près des grands fumiers de la cour encombrée Se carre un lit dont la paillasse est éventrée. Or, sur le coffre assis, le coffre aux clairs deniers, La fermière, ses trois filles et le fermier, Devant l'étonnement des sournoises voisines, Se lamentent à grands gestes sur leur ruine. Tandis qu'au bord du puits, près du chenil, l'aïeul, Qui alluma, sans rien en dire, à lui tout seul, La grange et les moissons largement assurées, Serre de ses deux mains maigres ses deux genoux Et tire avec grand soin de ses rouges yeux fous Une douleur abondamment désespérée. Les Fumiers. C'est la fête; la fête en or des fumiers gras. On la voit s'avancer sur des chemins de boue, À travers les hameaux flamands, serrés en tas, Autour de longs marais où les foulques s'échouent. Une odeur lourde et violente envahit l'air Et se mêle aux brouillards qui, dès le matin, fument; Et midi la dilate avec ses rayons clairs Et les bêtes des prés, le cou tendu, la hument. Et les chevaux couplés tirent sur leurs fardeaux, Et la route reluit sous les bouses bronzées, Et de grands coups de fouet claquent vers les échos, Comme pour réveiller les terres épuisées. Et jusqu'au soir l'oeil est témoin du va-et-vient De lourds charrois visqueux où s'allument les pailles, Et qui passent, massifs et lents, serrés et pleins, Ici, là-bas, partout, où les sèves travaillent, Partout où doit passer le soc et son tranchant, Pour retourner le sol et graisser les cultures, Et fermement, refaire, au coeur même des champs, De la vie ample et belle, avec sa pourriture. Les Etables. Les nuages à l'horizon se pelotonnent; Le vent bondit au loin, de forêt en forêt; Sous l'averse qui rôde et sabre les guérets, Les blancs troupeaux transis quittent les prés d'automne. Les étables, au fond des cours, Les étables, depuis l'été désertes, Les attendent portes ouvertes, Et chaque bête au mufle lourd, Avant de s'engouffrer en leurs ténèbres Salue, une dernière fois, Les feuillages, les champs, les pâtures, les bois, Avec des meuglements effarants et funèbres. Et le soir tombe et le gel mord -et c'est l'hiver. Et désormais, dans la moiteur des bouses chaudes Et des litières d'or que la fourche échafaude, Sous leurs ventres bombés et clairs, Elles passeront les mois des longues somnolences; Chacune aimant et défendant Son coin Et mâchonnant, Nonchalamment, Raves, farine et foin, Dans le silence. Et la Toussaint grisâtre et le brumeux Noël Agiteront au village leurs cloches lourdes; Et tout l'hiver mordra, avec rage, le ciel, Autour des clos muets et des étables sourdes, Que se continuera, interminablement, Dans la torpeur humide et la chaude indolence Toujours cet éternel mâchonnement, À dents longues, dans le silence. Seule, avant l'aube ou vers la nuit, La servante qui trait arrivera bourrue, Avec ses pieds massifs et ses larges mains crues Et ses baquets de fer entrechoquant leur bruit, Bousculer tout à coup ce repos moite et flasque; Elle entrera avec la pluie et la bourrasque, Mouillant sa croupe énorme et ses gros cheveux roux, Et, sous le bétail gourd qui surgira debout, Comme des blocs de chair du fond de l'ombre terne, S'accroupira sur l'escabeau carré, Et longuement entre ses doigts serrés Étirera les pis brusquement éclairés À la lueur de sa lanterne. Et quand, ses seaux pendus à ses deux bras, Avec son lait fumant et gras, Elle aura regagné à la hâte les caves, Le bétail lent, pensif et grave, À sa torpeur retombera. Et dans la paix, l'ennui, la somnolence, Le monotone et sourd mâchonnement, Interrompu quelques moments, Reprendra cours invariablement Jusques à quand, dans le silence? Et l'étable, sous les brumes profondes Et les vents d'ouest qui flagellent les mondes, N'attendra rien des jours immensément pareils, Avant que mars, sur les pâtures molles N'allume à son soleil Les simples fleurs parmi les herbes bénévoles. Pauvres Chaumes. Oh! cette ombre de jour tombant du ciel hagard! Et ces feuilles jonchant le sol, de rouille et d'ambre; Voici le deuil, voici la mort, voici décembre: Des boeufs qu'on ne voit pas meuglent dans le brouillard. Pauvres chaumes au bout des plaines infinies, Au bout des bois hagards et des chemins noyés, Avec vos vieilles gens assis près des foyers Fumant, à petits coups, leur pipe âcre et jaunie! Pauvres chaumes, avec l'hiver, avec le soir; Avec l'hiver, avec la nuit sur vos champs mornes, Avec vos carrefours déserts où le vent corne, Dites quel dur et rauque appel vers les temps noirs! C'est l'heure où les plantes douces rentrent sous terre, Où sur l'aire vidée et sombre des labours Plus rien ne passe, au long des heures et des jours, Que de grands vols d'effroi vers les bois solitaires, Où la bêche et la herse et le coutre et le soc, Tout se ternit dans l'ombre immense et se corrode; Où sur le fleuve éteint l'horizon échafaude Un crépuscule énorme et livide, par blocs. Les Brumes D'Hiver. Oh! ces brumes, au long des torpides semaines! Brumes quand l'aube point, brumes quand vient le soir; Tout azur est fané, toute lumière est vaine: Voici la pluie immense et molle et l'autan noir. Les fossés gorgés d'eau, les mares croupissantes, Lentement, lourdement, rongent les sols fendus; La ferme semble morte où conduisent les sentes Et les chemins qui vont au loin semblent perdus. Les mendiants apparaissent près des chaumières, Sortant des horizons où se cachent les bois: Et les cailloux rugueux et lourds de leur prière Se heurtent dans leur gorge et grincent dans leur voix. Au coin du champ voisin, où les meules s'accoudent, Les noirs choucas traversent l'air de leur vol lourd; L'étable et les fournils dorment; les granges boudent; Et seuls, les hauts fumiers fument au fond des cours. Un grand silence mou charge ces pourritures; Et rien ne s'entendrait, au long des jours lassés, Si, du côté des bourgs, quelque cloche âpre et dure Ne sonnait, vers le soir, pour d'obscurs trépassés. La Vie A L'Etouffée. Les villages, l'hiver, vivent à l'étouffée. Dans les enclos boueux et les pacages gras, Autour des vieux fumiers que la fourche échafaude, Les litières jaunes et chaudes Se renversent par tas; Sitôt que s'entr'ouvre une porte, S'échappe, des fournils malsains, La molle et fade odeur des brassins Que vers l'auge on transporte; On écoute grogner les porcs moites et lourds, Et leurs pattes glisser sur les dalles visqueuses; Goutte à goutte, l'eau choit d'une gouttière creuse Et son tintement flasque emplit toute la cour. Près de la plaque en fer noirci des cheminées, Le tison se consume et boude et sa fumée Monte, nouant ou dénouant ses noeuds Nombreux Jusqu'au plafond de hêtre; Dans la chambre voisine on marche sur ses bas, Tandis qu'au jour brouillé de la fenêtre, Parmi l'ample vapeur et ses fades bouffées, La servante savonne et lave à tour de bras Et plonge dans la cuve, où leurs plis s'enchevêtrent, Avec un bruit gluant et mat, les draps. Les villages, l'hiver, vivent à l'étouffée. Les Vieux Paysans. Tant de soupçons griffus leur entaillent l'esprit, Qu'ils ne croient jamais d'emblée Ce qu'une langue humaine à leur oreille dit, Même sous les nuits étoilées. Ils vivent lents, muets, compliqués et retors, Dans la lésine et dans l'envie, Les yeux hallucinés par le maigre fil d'or Que mêle à ses trames leur vie. Rien n'a prise sur leur cerveau, sinon le gain; S'il ne leur sert, s'il ne rapporte, Le droit ou le devoir viendra frapper en vain Avec ses poings contre leur porte. Le monde entier tient dans leur bourg ou leur hameau. La ville aux flammes d'or, la ville, Elle est là-bas, l'usine en feu d'où tous les maux Tombent sur les plaines serviles. Dans leurs marchés, les mots vagues qu'ils font mouvoir N'égarent point leur vigilance; Ils n'ont qu'un but, c'est d'épier ou de savoir Ce que renferme leur silence. Leur champ est sous leur main, leur ferme est sous leur oeil; Bêtes et gens, ils les oppriment; La terre est à tel point leur affre et leur orgueil Qu'ils l'adorent jusques au crime. Tous espèrent, sans qu'ils l'avouent, durer cent ans, Comme tel vieux de leur village; Et puis -sait-on -si l'ombre et la mort et le temps Viendront à bout de leur grand âge? Ils demeurent enracinés, comme des troncs, Dans leurs tares et dans leurs vices: Ils trouvent juste et clair et bon tout ce qu'ils font Et que les autres en pâtissent. Mais c'est de leur entêtement compact, maussade et lent, Que la race de Flandre est née, Dure comme le sol, rêche comme le vent, Patiente comme l'année. Le Soir. Au déclin de l'année, Décembre, avec ses ciseaux lourds, Coupe les plus longs pans de lumière et de jour Au manteau clair des dernières journées. Dans les fermes, autour du feu, Chacun revient vers les quatre heures; On a lavé le linge et baratté le beurre. Sur leur chaise bâillent les vieux, Serrant leur corps, toussant leur rhume. Les fils rentrent des champs, L'autre après l'un, tranquillement, Et s'approchant de la lampe qui fume, Menton penché, les ors dans leur pipe s'allument. Et pendant qu'on se tait à l'unisson, Tous les bruits de la nuit sourdent de l'ombre Et s'entendent autour de la maison; Des bonds fuient brusques et sombres, Au long du pré vers les buissons. Un cri plaintif et lent, qui tout à coup sanglote, Cri de chouette ou de hulotte, S'en vient, on ne sait d'où, là-bas; Et les taupes, qui besognent sous terre, Jusque près du pignon font leur travail obscur. Un flasque et lourd plongeon crève une eau solitaire Et d'énormes rats noirs grimpent au long des murs. Fin D'Année. Sous des cieux faits de filasse et de suie, D'où choit morne et longue la pluie, Voici pourrir, Au vent tenace et monotone, Les ors d'automne; Voici les ors et les pourpres mourir. Ô vous qui frémissiez, doucement volontaires, Là-haut, contre le ciel, tout au long du chemin, Tristes feuilles comme des mains, Vous gisez, noires, sur la terre. L'heure s'épuise à composer les jours; L'autan, comme un rôdeur, par les plaines circule; La vie ample et sacrée avec des regrets sourds, Sous un vague tombeau d'ombre et de crépuscule, Jusques au fond du sol se tasse et se recule. Dites, l'entendez-vous venir au son des glas, Venir du fond des infinis là-bas, La vieille et morne destinée? Celle qui jette immensément au tas Des siècles vieux, des siècles las, Comme un sac de bois mort, l'année. Epilogue. Oh! les heures du soir sous ces climats légers, La lumière en est belle et la lune y est douce, Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses Les mobiles dessins d'un feuillage étranger. Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne, Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés, Derniers rayons frôlant les toits et les clochers Où s'arrêtait le vol replié des cigognes. Chansons de muletiers en des cabarets roux, Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine, Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines, Que de fois ma mémoire a reflué vers vous! Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre, En un petit village où des murs goudronnés Abritent des marins pauvres, mais obstinés, Sous des deux d'ouragan, de fumée et de cendre. Les marais noirs, les bois mornes et les champs nus, Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie, Et les aurores d'encre et les couchants de suie, Ma brève enfance, hélas! les a trop bien connus. Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée. L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres, J'étais heureux et fort d'une joie angoissée. L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains Vibraient moins de leurs mâts, où flottaient des emblèmes, Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même Pour quelque lutte intense et quelque grand destin. Les mobiles brouillards et les volants nuages De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé, Et mon corps tout entier s'est comme organisé Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages. Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur! Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves, C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur. L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes; Son ciel hostile et violent m'a seul doté De sourde résistance et d'âpre volonté Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme. Mon pays tout entier vit et pense en mon corps; Il absorbe ma force en sa force profonde, Pour que je sente mieux à travers lui le monde Et célèbre la terre avec un chant plus fort. Source: http://www.poesies.net