Les Héros. (1908) Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Les Ancêtres. Saint Amand. Baudouin Bras De Fer. L'Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Guillaume De Juliers. Les Communiers. Jacques D'Artevelde. Le Téméraire. Les Van Eyck. Le Banquet Des Gueux. Vésale. Rubens. Deux Siècles. La Lys. Aujourd'Hui. L'Escaut. Les Ancêtres. Mentons carrés et gros, cheveux pesants et roux, Ils se dressent, là-bas, à l’horizon des âges, Dans un emmêlement de grands gestes sauvages, Parmi les îlots gris d’un sol poreux et mou. De l’eau au loin, partout. À peine un coin de terre; À peine un buisson mort, sur un tertre fangeux; Et la pluie et le vent et le brouillard rugueux Et, vers le soir, le râle ou l’aboi du tonnerre. Thor est maître du ciel. À coups jaunes d’éclairs, Il ébranle le coeur retentissant du monde; Et seuls, les becs claquants des échassiers, répondent Au brusque assaut de ses fureurs à travers l’air. Eux, les hommes, puisant la force en leur cervelle, Peinent unis, vaillants, âpres et résignés, Forgeant des mots voisins du cri pour désigner, Dans un effort commun, leurs besognes nouvelles. Ils font ce que jamais nul être humain ne fit Depuis que le soleil brûle, dans les cieux vastes: Les bords de l’Univers que l’océan dévaste Ils les volent à l’eau pour en faire un pays. De l’aube au soir, avant que les lourdes marées, Vague après vague, aient remonté l’amas des flots, Chacun marquant sa place et choisissant son lot Rêve d’assujettir la mer démesurée. Rusés et patients, comme les éléments, Recommençant l’effort qui, tous les jours, échoue Pour conquérir, grâce aux reflux, un peu de boue, Ils semblent s’acharner à un travail dément. Mais telle est leur ardeur raisonnée et prodigue, Qu’avec des Joncs couchés, qu’avec des troncs debouts, Dans les vases, la pourriture et les cailloux, Ils parviennent quand même à maintenir leurs digues. Le souci du futur crie en leurs coeurs battants, Plus haut que tous les flots hurlant, sous les tonnerres. Les fils hériteront du front têtu des pères Dans cet oeuvre qui va de cent ans en cent ans. Et tels, sous les deux lourds et les brouillards de cendre, Avec leurs yeux, leurs dents, leurs reins, leurs pieds, leurs bras, Violemment, inventent-ils ce sol ingrat D’où surgira, un jour, aux temps d’orgueil, la Flandre. Saint Amand. Et seul, n’ayant foi qu’en lui-même Puisque son Dieu songeait en lui, Il s’en était venu, par le chemin fortuit, Vers les pays rugueux et les océans blêmes. Transversale forêt dont le soleil levant Avait peine à trouer la frondaison profonde, Nuages d’ombre et d’or armés de vent Qui accouriez du bout du monde, Cris des bêtes et tumultes de voix Et batailles, au fond des bois, Et vous, bandits, qui restiez aux écoutes Aux coins masqués et ténébreux des routes, Vous n’interrompiez pas L’élan calme et chrétien de son grand pas. À mesure que se dressait l’obstacle Devant ses yeux fervents et clairs. Le Saint voyait les rais de ses futurs miracles. Luire au travers. Avec des mots de paix et de prière Il bénissait l’horreur des lieux qu’il traversait. Et la tempête énorme et les haines guerrières Et l’unanime aboi des rages carnassières Cessaient. Là-bas, sous les hauts cieux de sa terre lointaine, Dans le roux Languedoc ou la pourpre Aquitaine, Le merveilleux soleil, comme une grappe d’or, Semblait mûrir sa vie aux treilles de l’espace. Les pays fiers et doux y nourrissaient les races. Les îles de la mer y rappelaient encor Les anciens paradis d’où s’envolaient les anges. Tel matin de moisson ou tel soir de vendange, La lumière y versait un tel enivrement, Au crépuscule et à l’aurore, Qu’on la buvait, superbement, Par tous les pores, Comme le sang même du firmament. En Flandre, oh! que la vie était voilée et sombre. Et faite avec du froid et faite avec de l’ombre: Sur des morceaux de sol que divisaient les eaux, Quelques maisons de bois, quelques murs de roseaux Peuplaient, sous le ciel bas, l’ample étendue humide. Semeurs prudents, colons timides Mais tenaces jusqu’à l’entêtement, Jetaient, dans les sillons, le chanvre ou le froment Et recueillaient et travaillaient la laine Des troupeaux blancs Parqués, sous un chaume branlant, Ici, là-bas, plus loin, jusques au bout des plaines. L’homme y servait, depuis mille ans, les Dieux De la foudre sinistre et des cieux orageux. Armé de confiance et de sainte folie, Partout, au bord de la fontaine, au coin du pré, Même devant l’emblème effarant et sacré De Thor dont il niait la puissance avilie, Le saint priait, songeait et discourait. Il s’affirmait mystérieux et téméraire. Il unissait en lui tant de forces contraires Et son silence était si merveilleux d’ardeur Que ceux dont il domptait et enlevait la peur Soudain abandonnaient leurs autels et leurs prêtres Rien qu’à le voir, Le soir, Comme un prodige blanc, sur leur lande apparaître. Un jour, là-bas, où la Lys et l’Escaut Joignent les gestes clairs et souples de leurs eaux, Il établit la paix d’un double monastère. Les murs, au bord des flots, penchant leur face austère S’y reflétaient en y mirant la croix. Deux simples tours montaient parmi les bois; Et les feuilles des arbres proches Mêlaient leur bruissement confus Aux tintements de l’Angelus, Quand l’aube, aux doigts d’argent, frôlait, là-haut, les cloches. Tous ceux dont l’âme était, avec le Christ, d’accord Avaient aidé le Saint à bâtir sa pensée, En ce coin d’eau nombreuse et de terre boisée D’où Gand ferait, un jour, jaillir son beffroi d’or. Pêcheurs, fermiers, colons s’étaient mis à l’ouvrage, Quittant les uns leur barque et les autres leur clos, Et des femmes avaient monté, la pierre au dos, Des échelles menant vers les plus hauts étages, Si bien, qu’à voir le cloître immense et crénelé, Chacun y désignait en passant par les routes, Soit aux creux du portail, soit à la clef des voûtes, La brique ou le moellon qu’il y avait scellé. Et maintenant les grands moines vêtus de laine Pouvaient passer les mers et traverser les plaines Qui d’Irlande, de France ou des pays saxons, La Flandre leur offrait à tous une maison, Ruche pour les esprits, grange pour les javelles Et cellier pour les fruits des croyances nouvelles; Colombier clair, d’où l’extase s’élancerait Vers l’infini, à coups d’aile vibrante et forte, Tandis que le travail des bras dessécherait Le sol pourri de boue et de racines mortes. Et l’apôtre aquitain que Clotaire, le roi, Fit évêque pour qu’il fût grand, même sur terre, Voyait ainsi son rêve à l’entour de la croix Fleurir, comme un rinceau de roses tributaires, Et parfumer l’espace et parer l’avenir. La mort, dès lors, sans le troubler, pouvait venir Poser sur son vieux front ses mains de gel et d’ombre Et sur le bloc de son tombeau marquer le nombre Et la trace des pas silencieux du temps, Son coeur se confiait à l’avenir flottant, Et quand le ciel montrait, au déclin des journées, Ses étoiles, jusqu’au zénith échelonnées. Le saint prétendait voir en leurs groupes de feux Comment, selon sa volonté parfaite, Dieu Disposerait plus tard, aux jardins de la terre, La floraison en bouquets d’or des monastères. Baudouin Bras De Fer. La mer s’est retirée enfin, comme à regret. Un pays rude émerge avec ses terres basses Et s’enfle et vit — tandis qu’aux horizons se tasse La multitudinaire et compacte forêt. Avec ses murs couleur de cendre, Avec ses murs et leurs arceaux S’implante au bord des eaux, Dans les roseaux, Le premier burg construit en Flandre. Un comte, homme d’astuce y règne avec effroi. En France, il a volé une fille de roi, Pour que son corps lui fût otage autant que fête. Il est le droit sanglant qui prend Dieu pour appui; Il fait sien tout vaisseau que poussent jusqu’à lui Les bras démesurés des soudaines tempêtes. Son donjon lourd, vers la mer vaste orienté, Dresse debout son âpreté, Sous le soleil ou dans la brume; De loin il apparaît comme une énorme enclume Où se forge la volonté Du maître ardent et entêté Qui tient en ses mains pleines Les droits faits de rigueurs, les devoirs faits de haines. Baudouin règne et mord férocement. Mais s’il pressure et s’il obère, Sitôt que souffle, en son pays, la guerre, Il est celui qui tout à coup défend, Avec la fièvre au coeur, avec la rage aux dents, Tout au long de ses terres, Les gens. Plus drus que les flocons de neige De leur lointaine et rude et givreuse Norvège, Armés de fer et casqués d’or, Les Normands roux, aux muscles forts, Sont descendus, sur les côtes, en Flandre. La vie entre leurs mains devient ruine et cendre; Ils incendient les bourgs, les clos et les moissons; La flamme est leur drapeau flottant aux horizons. Rien ne leur est défense, arrêt, barrière, obstacle; S’ils le pouvaient, ils tueraient Dieu: Un jour, l’un d’eux planta son rouge épieu. Dans le coeur d’or d’un tabernacle. Étalons fous des prés blancs et verts de la mer, Leurs bondissants vaisseaux courent sur les flots clairs; De l’un à l’autre bout des tragiques espaces, Le vent et l’ouragan leur insufflent l’audace; Ils chantent sous la foudre et ne redoutent rien. Le monde franc, depuis Clovis étant chrétien, Eux seuls dressent encor, dans la brume atlantique, Le fulgurant Wahaal des grands Dieux magnétiques, Maîtres du pôle ardent et du subtil éclair. Ils ont le culte ancien implanté dans leur chair, Et quand, à coups d’épée, ils saccagent les vignes D’un combat rouge, ils croient qu’Odin même désigne Quelles grappes de vie, il leur faut tordre et broyer. Leur haine et leur fureur, on les voit flamboyer, Partout. Ils vont et vont; tuent et disparaissent; Ils mènent l’aventure et la fortune en laisse; Ils s’attaquent aux rois autant qu’à leurs vassaux. La cité prise et morte, ils regagnent les eaux, Entassant pêle-mêle, au hasard, sur les rives, De lourds coffrets d’argent et des femmes captives. Printemps, été, automne, hiver. Le comte au bras de fer Les harcelait, avec astuce et rage. Connaissant tous les bords de son pays mauvais, Il les poussait et les captait en des marais. Ruse, tu étais soeur de son courage. Il t’employait pour les abattre et pour régner. Autant que le comte au long col, Régnier, Il attisait en lui, le feu des convoitises. Il se fût allié, fût-ce aux Normands, Si son père, le roi, si sa mère, l’Église, Avaient contrarié son appétit flamand Qui s’exaltait à prendre Chaque an, un coin nouveau pour sa terre: la Flandre. Et qu’importe qu’il fût larron, tueur, bandit. Si le premier, avec ses deux mains acharnées, Il a serré le noeud des destinées, Autour du coeur de son pays. Il fut sa pensée âpre, en ces heures d’épreuve, Où le monde sentit l’Europe ardente et neuve Remplacer Rome usée et soudain tressaillir, Tête au soleil, vers l’avenir. La Flandre, il la voulait belle comme un royaume. Il en aimait la mer, les bois, les clos, les chaumes, Les nuages, le ciel, la brume et les grands vents; Et son donjon armé qui lui semblait vivant Surgissait à ses yeux vers la lutte éternelle, Tant pour sa gloire à lui que pour sa garde à elle. L’Entrée De Philippe Le Bel A Bruges. Cavalcadantes, Au rythme clair d’un carillon de pas, Dans le tumulte et le fracas Des violents buccins et des trompes ardentes, Les pans d’orfroi de leurs manteaux Couvrant le trot massif de leurs chevaux, Celles qui sont reine et duchesse, en France, Le buste droit, le front debout, Vers le beffroi qui boude et la foule qui bout S’avancent. Entre aujourd’hui dans Bruges — Lances au clair, pennons au vent — Le roi Philippe, arbitre et juge Des querelles entre Flamands. Gardant par devers lui, son oriflamme, Il veut qu’un cortège de femmes Belles d’orgueil Passe avant lui-même, le seuil De la cité, de fleurs et d’ors bariolée. La fête, ainsi qu’un jardin d’or, s’est étalée: Des draps épais et des velours Tombent des toits, à grands pans lourds; Des feux brûlent: brasiers et torches; De l’encens fume, au coin des porches; Sur des velums rouges et clairs, Des pivoines, comme des chairs, Étincellent opulemment brodées. Les carrefours sont pleins et les places bondées. Le peuple accourt, comme la mer. À Gand, c’étaient des cris; Ici, C’est le silence; Bruges contient son âme et tait sa violence. Le roi Comprend et se défend contre l’effroi. En souriant, il dit: « Ma foi, le beau cortège! Manteaux d’argent, hennins de neige, Et puis, là-bas, le vieux clocher béant Auprès duquel, au long des étroites ruelles. Porches, pignons, auvents, Ont l’air d’un tas d’écuelles Autour d’un broc géant. » Et puis, il songe: « Il faut user de force souple; Partout les intérêts, ainsi que des chevaux Rouges et violents, dans le printemps, s’accouplent, Pour aussitôt ruer et se mordre à nouveau. Chaque pouvoir n’est qu’un parti qui fait la guerre. Moi seul, ferai de F ordre avec ce désarroi. » Et regardant chacun, avec crainte, se taire. Devant les magistrats hautains, rogues et froids, Il suppute quelle aide il en pourrait attendre Dans sa lutte de roi contre les gens de Flandre. Après avoir songé ainsi, comme il s’en vint Joindre ses courtisans et ses hommes de guerre Et la reine qui l’attendait, les échevins Très empressés et très courbés le saluèrent. Leurs blancs chevaux caracolaient autour du sien, Ils lui offraient de lourds joyaux de style ancien, Et des tissus de pourpre, où de belles colères De chiens et d’ours étaient peintes, parmi des fleurs; Des pucelles tenaient en main des branches vertes; Des roses s’échappaient de corbeilles ouvertes; Le roi remerciait gaîment, et les lueurs Du frais soleil de mai jouaient dans sa couronne. « Je suis, dit-il, quelqu’un qui juge et qui pardonne, Il faut avoir créance en le pouvoir des Rois. » Puis il cavalcada vers le beffroi Qui se haussait, jusqu’aux nuées, Plein de cloches qui menaçaient. Au pied du monument rugueux, se convulsait Un large et lourd reflux de foules remuées. Les auberges, fourneaux ouverts, dardaient leurs feux Et de brusques odeurs puissantes et bourrues Serraient violemment la gorge, au coin des rues. Le ciel était là-haut triomphalement bleu. Tous les seigneurs s’étaient massés sur la grand’place: Ils admiraient les deux estrades d’or Qui s’y carraient, dans un décor De guirlandes et de rosaces; Sous les porches profondément voûtés Les plus belles femmes de la cité Apparaissaient en souveraines; Et reine et roi disaient ne pas comprendre Qu’il se montrât autant de reines Que de dames, en Flandre. Bientôt le moment vint Des agapes et des festins: En des verres profonds s’irradiaient les vins, Des échansons passaient, jeunes, rieurs, alertes, En pourpoint jaune, en toquets bleus, en manches vertes, Des cuisiniers tendaient, du bout de leurs bras forts. Les rouges venaisons saignant, sur des plats d’or; Les convives liaient d’amicales paroles; La méfiance quittait les yeux; les banderoles Laissaient avec leurs devises, jouer le vent. Le roi conversait peu, mais souriait souvent. Les échevins croyaient qu’ils n’avaient plus qu’à prendre Pour l’étouffer, sous leur genou, la Flandre. Quand tout à coup, vers le déclin du jour, L’ample bourdon de révolte et de guerre Sauta, d’un tel élan, dans sa cage de pierre. Qu’il ébranla, de haut en bas, La tour. Il bondissait vers les campagnes; Ses chocs Semblaient casser les blocs D’une montagne; Ses hans fendaient, lourds et profonds, Les horizons; Sa voix dorage et de tempête Rompait la fête, Il angoissait de ses clameurs Les coeurs, Si bien que son battant Semblait le poing géant Où se crispait l’amas des rages Et des haines sauvages. On alluma soudain de grands flambeaux. On fit signe, d’en bas, de cesser le vacarme, Mais le sonneur ne comprit rien, étant trop haut. L’ardent repas finit: d’aucuns cherchaient leurs armes, Et s’exaltaient entre eux, et s’apprêtaient à voir Quelque embûche surgir des ténèbres du soir. Le roi contint leur fièvre et se leva tranquille. Mais les étoiles d’or illuminaient la ville Que vainement encore, il cherchait le sommeil. Tandis qu’obstinément et longuement pareils, Toujours, les sons profonds ébranlaient l’étendue Et tenaient leurs terreurs, sur sa tête, pendues. Guillaume De Juliers. I Avec ses nécromans et ses filles de joie Et ses prêtres et ses soldats et ses devins, Plus clair que Scipion, plus fier qu’Hector de Troie, Guillaume de Juliers, archidiacre, s’en vint Pour la défendre et raffermir, chercher refuge, Un soir que toutes les cloches sonnaient Et s’acharnaient Dans Bruges. Il était jeune, ardent et franc de volonté. Il dominait la foule et la cité, Sans le vouloir, par ce don d’être Partout où il passait, le maître. Son existence était sa volupté. Il mêlait tout: luxure et foi, rage et sagesse; La mort même n’était pour lui qu’une allégresse Et qu’une fête, en un jardin de sang. II Forêts d’armes et de drapeaux, éblouissant D’or et d’acier une aurore de braise, Là-bas, sur les hauteurs qui dominent Courtrai, Orgueil au clair, haine en arrêt, S’amoncellent les vengeances françaises. « Il me faut le pouvoir en Flandre, » a dit le roi. Et ses troupes que commande Robert d’Artois, Belles comme la mer éclatante et cabrée, Sont là, pour effrayer et pour broyer. Férocement, Le dur, compact, mais entêté Flamand, Sous leur marée. Oh! les heures que vécurent alors, Sous la terre, les morts, À voir leurs fils les invoquer et soudain prendre Un peu du sol sacré où se mêtait leur cendre Et le manger, pour se nourrir le coeur! Guillaume était présent. Il regardait ces hommes Frustes surgir plus haut que les héros de Rome Et plus il ne douta qu’il ne serait vainqueur. Il avait ordonné qu’on mît d’énormes claies Sur les mares, sur les fossés et sur les plaies Du sol mordu par la rivière et ses remous: La terre semblait ferme et n’était qu’un grand trou. Les tisserands de Bruges étaient massés derrière. L’âpre charrue avait fourni l’arme de guerre. Nul ne bougeait. Ils attendaient qu’on vînt à eux, Blocs de courage et de ferveur silencieux. Légers et clairs et bouillonnants, comme l’écume Qui blanchissait aux mors de leurs chevaux, Heaumes d’argent, houppes de plumes, Téméraires, comme autrefois à Roncevaux, Ceux de France se ruèrent en pleine lutte. Et ce ne fut en un instant, que heurts, chocs, chutes, Cris et rages. Et puis la mort dans un marais. « Ils choient larges et drus, comme au vent, les javelles, » Dit Guillaume, tandis que des charges nouvelles Tombaient et s’écrasaient sur des cadavres frais Et que d’autres suivaient et puis d’autres encore Et puis d’autres, si loin, que l’horizon entier — Feux d’armures mêlés aux lumières d’aurore — Semblait d’un élan fou bondir vers les charniers. La France était atteinte et la Flandre sauvée. Aussi, quand après mille efforts, La rage au coeur, mais la force énervée, Sur le pont mou que leur faisaient les morts, Les ducs et barons, sur leurs chevaux de guerre, Passèrent, Leur fougue se brisa contre le fer flamand. Ce fut un rouge, féroce et merveilleux moment. Guillaume de Juliers marchait de proie en proie, Ses narines saignaient, ses dents crissaient de joie Et son rire sonnait pendant l’égorgement. Comme un buisson mouvant de haine carnassière, Il se dardait. À ceux qui levaient leur visière Et imploraient, merci! son poing fendait le front, Il leur donnait la mort, en leur criant l’affront D’avoir été vaincus par des manants de Flandre, Sa maladive ardeur ne pouvait plus ascendre: Il eût voulu les mordre avant de les tuer. Et les cardeurs, les tisserands et ses bouchers L’accompagnaient, comme en frairie, En ces banquets de rage et de tuerie. Autant que lui, ils se soûlaient et s’affolaient De leur travail; Pesants comme des pieux, fermes comme des proues, Ils refoulaient des chevaliers, comme un bétail, Dans de la boue, Ils leur broyaient les dents, les bras, les flancs, les corps Et, les talons plantés dans les trous des blessures, Ils saccageaient ce large écroulement d’armures Et leur volaient l’éclair de leurs éperons d’or. III Et les cloches ivres comme les âmes, Dans la ville sonnaient, là-bas; On déversait, hors des paniers, Par tas, Les éperons princiers Sur les autels de Notre-Dame. Cordiers, maçons, vanniers, foulons, Dansaient, au bruit balourd des gros bourdons; Des tisserands qui s’affublaient de heaumes Et des filles de joie et des soudards, Sur un pavois géant couvert d’un étendard, Hissaient Guillaume; Et tandis que coulaient cidre, cervoise et vin, Lui souriait en se penchant vers ses devins Qui, grâce à leur nocturne et tragique science, Lui donnaient le pouvoir de faner de ses mains Devant le monde entier le lys royal de France. Les Communiers. Soit instinct, soit hasard. Toujours, Au long des âges et des jours, Ceux de la Flandre ample, rouge, féconde Ont défendu à coups de dents. Leur part Dans la chair du monde; Ils possédaient comme un bon sens ardent; Ils savaient prendre et longuement attendre; Quand ils tenaient, ils ne lâchaient Jamais. La guerre! ils l’acceptaient, la guerre et ses mêlées. Sous les lions des étendards, ils s’ébranlaient Malhabiles, balourds, compacts, épais. Mais leurs terribles mains semblaient ensorcelées Le jour qu’il leur fallut, parmi les chevaliers Casqués d’acier léger et de française audace, Saisir aux crins la victoire fallace Et la dompter et la lier À leur fortune et la dresser debout, Comme la Flandre elle-même, Là-haut, dans la nuée, aux sommets fous Et batailleurs des beffrois blêmes! Le bourdon sourd qui mugissait au loin Célait en lui le coeur de leur colère Et ses battants étaient leurs poings. La haine! ils la voulaient tragique et séculaire. Ils l’attisaient, le soir, à leurs foyers, Ils appelaient leurs fils pour la voir flamboyer À la flamme familiale; Ils leur baisaient le front, la poitrine, les yeux, Et tels leur transmettaient, en les serrant contre eux, L’âme de Flandre et des aïeux, Rude, féroce et partiale. On parlait peu, mais on pensait d’accord. La ville était armée et son trésor Gonflé d’épargne ardente et large. On se cabrait, sous les impôts et sous les charges; Et l’on traitait en ennemis, les rois, Les ducs et les comtes, hommes de proie, Et leurs blasons pareils à des buissons de griffes. Comme sa vie, on défendait son droit: Alliances, traités, contrats, tarifs Brouillaient entre eux, marchands et maltôtiers. Les ports étaient pareils à des maisons ouvertes, Où l’on vendait la terre, en sacs et en setiers. Les yeux étaient aigus; les mains étaient expertes; On profitait de tout: on amassait les gains Minces ou gros, rapidement, sans rien en dire; Des entrepôts de bois, de métaux et de vins Semblaient surgir, comme un butin d’empire, Là-bas, près des fleuves, d’où les hauts voiliers clairs Disséminaient la Flandre autour de l’Univers. Oh, les luttes, les révoltes et les rancunes! Les franchises étaient conquises L’autre après l’une; Certes, chaque métier voulait garder pour soi Toute l’arène où se cabraient les droits; Certes, les cris, les querelles, les jalousies Levaient, d’entre les maux, leurs floraisons moisies; Mais dès que s’imposait un unanime effort, Foulons, brasseurs et tisserands marchaient d’accord. Ils se ruaient fous de rage et grands d’espoir, Contre l’arbre miné qu’était le vieux pouvoir; Ils lui volaient ses fruits; ils lui coupaient ses branches; Des poings velus serraient la hache ardente et blanche; Les tocsins lourds réglaient la marche de l’effroi; Et soudain, se massaient à l’ombre des beffrois, Les uns sortant des cours et les autres des bouges, Les bouchers rouges. Ainsi mettant leur vie aux ordres de la mort Pour ériger, par blocs de volonté, leur sort, Les gros bourgeois flamands et leurs femmes fécondes Marquaient, au sceau de leur race Tenace, Le monde. Jacques d’Artevelde. Ô ce soir de juillet où le Tribun mourut, Soleil de Flandre, en avez-vous gardé mémoire? Sa pille était dorée aux rayons de sa gloire Et le monde changea quand son geste apparut. Pour la première fois, quelqu’un de Gand, un homme Parla sans se courber, en Roi, devant un Roi; Son verbe était si prompt à défendre son droit Qu’on l’eût choisi pour chef, aux temps rouges, dans Rome. Les fronts, les bras, les mains des turbulents métiers Étaient son front, ses bras, ses mains, étaient sa force. Il rangeait en faisceaux leurs volontés retorses, Il était à lui seul un peuple tout entier. Tous les grondements sourds et violents des rages, Tous les éclairs et tous les feux de la fureur, Passaient si bien du coeur des autres en son coeur Qu’il était comme armé de leur mouvant orage. Et sage autant que ferme, il entreprenait tout. Rien au monde Jamais ne put vaincre sa tête: Quand il sentit tomber le soir de sa défaite. Son âme ardait encor comme du fer qui bout. II Longtemps il vécut seul, sans manier les foules: Leurs colères, leurs cris, leurs triomphes, leurs houles Ne battaient point de leurs flots arrogants Sa tranquille maison sise en un coin de Gand, Le long des eaux, à la Biloque. Le soir, autour du feu, Il aimait les colloques, Et nul ne parlait mieux. Il brassait l’hydromel, couleur de flamme et d’ambre; Et lorsqu’il dévoilait quelque profond dessein Devant son fils ardent et ses calmes voisins, De grands brocs surchargeaient les tables de la chambre. Survint Et la misère et la ruine et l’effort vain. Les gros vaisseaux anglais chargés de lourdes laines, Flandre, ne cinglaient plus vers tes villes lointaines Qui regardaient la mer; Et tes beaux draps, faits avec l’or des toisons blondes, Ne se dispersaient plus, par les marchés du monde, Au bout de l’univers. L’heure tintait à tes beffrois, morne et bourrue; Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes rues; Ils exigeaient du pain. Tes grands métiers chômaient; leur vie était à vendre, Et ton prince avait fui pour ne plus rien entendre Des affres de ta faim. Oh! qu’il naquit dans l’air et la rosée en fête Le jour élu Où Jacques d’Artevelde imposa ton salut! Un mensonge sauveur illumina sa tête: Dans le dédale obscur et compliqué des droits Une raison surgit de te donner pour roi Et nouveau souverain et protecteur utile Édouard trois, le maître ardent de la grande île. Et ta cause fut sienne et ton travail reprit. Alors la joie immense entra dans les esprits. Avec une fureur trépidante et farouche, Sans mesure, terriblement, durant des jours, La foule entière, avec ses bras, ses mains, ses bouches. Darda vers son sauveur un formidable amour. Ô quels reflux soudains en ces cerveaux fébriles! Des flammes de bonheur incendiaient les villes; L’allégresse montait comme un embrasement; Toutes les tours sonnaient vers les campagnes proches, Et comme au temps des clairs orgueils, Bruges et Gand Sautaient vers l’avenir, dans les bonds de leurs cloches. Artevelde fut roi, Roi sans titre, mais roi quand même. Gloire, tu fus son sacre et son baptême; Sa volonté nouait ou dénouait la loi. Toutes tes âmes À son âme cueillaient leur flamme. Il était simple, il était juste, il était craint, Et les yeux dans les siens, cherchaient ceux du destin. Oh peuple, il gouverna ta colère apaisée; Tu fus celui qui le premier au cours des temps Contre les vieux pouvoirs vagues et envoûtants Opposa nettement ta raison avisée; Il te refit l’audace; il te refit la foi; Tu pus, avec ferveur, disposer de toi-même Et peut-être sentir quelle force suprême Pour s’éveiller dans le futur, dormait en toi. L’orgueil il le savait de tes cités rivales Et les sourdes fureurs de tes métiers entre eux, Mais il aimait sentir un pouvoir dangereux Charger et requérir sa volonté totale. Les tumultes secrets mais violents des coeurs, Longtemps il les maintint captifs sous son génie; Les fronts ne sentaient pas régner sa tyrannie Ni les torses peser sur eux ses poings vainqueurs. Sa force souple avait la peur d’être hautaine. Pourtant, un jour, là-bas, au loin, devant Tournay, Qu’il s’acharna, comme ébloui et fasciné, À vainement fixer la victoire incertaine Et qu’il revint, sans gloire acquise et butin pris, Tous doutèrent, soudain, de sa toute puissance. Et lentement l’âpre et sournoise effervescence, Qu’il n’étouffa jamais au tréfond des esprits, Grandit dans les cités qui se disaient serviles. Termonde, Alost, Courtrai, Grammont, toutes les villes Secouèrent soudain l’autorité de Gand. Comme jadis, au temps de la Grèce superbe, Ce fut, sous un grand vent de vouloirs arrogants, Contre la fleur de choix, les révoltes des herbes. Et la Flandre ploya, saigna, traîna son deuil Et chût, le front chargé d’un trop nombreux orgueil. Heures sombres! mais qui furent encor plus sombres, Quand la cité qu’on jalousait, Gand lui-même se dépeçait, À coups d’ongles, dans l’ombre. Ses deux métiers, tisserands et foulons, Sentant sur eux souffler les aquilons De leurs rages, de jour en jour, accrues, Se provoquaient, le long des rues. Et s’attaquaient autour des ponts, au pied des tours. La nuit retentissait du choc de leurs querelles Et quand l’aube glissait à travers les ruelles, Des mares de sang noir caillaient aux carrefours. Haletante, tragique, horrible et carnassière, La victoire resta aux mains des tisserands; Les foulons lourds virent la mort coucher leurs rangs; L’arbre de leur orgueil tomba dans la poussière; Ils étaient les rameaux; Artevelde le tronc. Ô quel écroulement jetant à bas sa cause. Et quel brusque danger environnant son front, Quand seul, la nuit, l’oreille à sa fenêtre close, Les poings serrés, il s’acharnait à écouter Rugir vers lui, du fond rageur de sa cité, Les ruts de la folie et de la cruauté. On le tua, à l’heure où les tours étaient rouges Et comme en feu, de loin en loin, sous le couchant. Des cris, des poings levés, des menaces, des chants Jaillis des cours, des ruelles, des quais, des bouges, Roulaient comme un tonnerre et assaillaient la nuit. Le vent se soulevait comme un voile de bruit. Coeurs tragiques, fiévreux et haletants dans l’ombre, Là-haut, sans qu’on les vit, battaient les tocsins sombres. Des mégères passaient aux bras de leurs soudards. La foule ivre avait saisi les étendards. Des tisserands parlaient au peuple, sous les porches, Leurs gestes grandissaient dans la lueur des torches. La ville était comme un brassin géant qui bout Et qui répand les vengeances et les colères, Et ce torride amas de rages populaires Montait battre le seuil d’Artevelde — debout. Il était là, le front tourné vers la marée De ses âmes, par sa présence, exaspérées. Son verbe était sans crainte et clair comme autrefois; Rien ne fêlait le bourdon lourd qu’était sa voix; La Flandre et sa grandeur et sa beauté perdues Chaviraient aux remous de ses phrases tordues. Son oeil cherchait à voir au fond des autres yeux La suprême lueur des souvenirs de feu. Ses paroles douaient d’orgueil et de mémoire, Ce peuple au coeur trop haut pour abolir sa gloire, Et lentement, il l’eût vaincu et reconquis Si tout à coup, un savetier, Thomas Denis, Voyant se diviser les foules incertaines Et redoutant qu’Artevelde ne les domptât, Ne l’eût frappé, d’un large et soudain coutelas, À la tête, comme un éclair foudroie un chêne. Ô ce soir de Juillet où le Tribun mourut, Soleil de Flandre, en avez-vous gardé mémoire? Les hommes d’aujourd’hui ont rebâti sa gloire Car le monde changea quand son front disparut. Le Téméraire. L’âme du Téméraire était une forêt Pleine d’arbres géants et de fourrés secrets Où se croisaient de grands chemins tracés sans règles; Mais par dessus volaient, jusqu’au soleil, les aigles. L’impatience éperonnait sa volonté; Il fermentait d’orgueil et d’intrépidité. Le monde, il l’eût voulu tailler, à coups de glaive, D’après l’image en or que lui sculptait son rêve. Il était comte et duc; bientôt il serait roi. Entre ses mains veillaient les plus hautains des droits. Sa femme était d’York: nul ne pouvait répondre Qu’un jour, il ne serait maître et seigneur dans Londres. Sa fille unique, il l’accordait à l’empereur; L’empire entier tremblait quand passait sa fureur; Son geste énorme et lourd entraînait dans sa voie Naples, Milan, Turin, Venise et la Savoie. La Flandre était son bien, la Flandre et les trésors Et les villes debout dans le faste et dans l’or. Le soleil caressait ses bannières pâmées; Les pays se doraient de ses moissons d’armées. Et seul, il se dressait, dans sa fièvre, la nuit, Ivre d’avoir l’Europe et l’avenir à lui. II Pourtant quelqu’un parut — Louis onze de France — Qui fortement barra ce torrent d’espérances. Il vivait de silence actif. Il était roi. Il méprisait l’orgueil et la pompe et l’arroi; Son âme solitaire, embusquée et subtile, Dardait sa volonté infiniment ductile. Vers les trames les plus fortes, il dirigeait, Adroitement, les fins ciseaux de ses projets, Coupant les fils serrés, tranchant les noeuds tenaces Des plus fermes accords, des plus larges menaces. Il était miel et glu, avant d’être poison; Chacun de ses palais se creusait en prison. Quand il buvait la vie, à coupe ardente et pleine, Sa lèvre au lieu d’amour y dégustait la haine. À la chandelle, au soir, sur un siège de bois. Il parlait de son bien, certes, comme un bourgeois; Mais plus qu’aucun des rois que les gloires fleuronnent, Ses yeux s’hallucinaient des feux de sa couronne. Il était grand sans le clamer sous le soleil, Sans le crier au monde, en ces buccins vermeils Qui sonnaient, dans les soirs de viol et de guerre, La renommée en or et sang du Téméraire. III Il fut long leur duel: Louis fut le vainqueur. La rage les mordait également au coeur; Le duc brassait l’argent et ses bandes picardes Faisaient trembler le sol au bruit de leurs bombardes. Et ses reîtres trapus et ses larges soudards Se ruaient vers sa gloire — et ses lourds étendards Couvraient au gré des vents, comme d’une aile altière, Coleone et Campo-Basso, ses condottières. Il combattait lui-même et méprisait les biais. Le roi, toujours absent, rusait et louvoyait, Usant de mots subtils et de belles harangues, Et ses armes étaient sa malice et sa langue. Partout où guerroyait le duc de pourpre et d’or, Il lui créait de l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord, Mille ennemis soudains, plus drus que les épeautres Toujours sa guerre à lui fut la guerre des autres. Et quand Charles, traqué par tous, hurlant et fou. En Lorraine, tomba et fut mangé des loups, Les crocs qui le mordaient, dans la neige et les ronces, Montraient l’acharnement des dents de Louis onze. IV Granson, Morat, Nancy, vos monts et vos murailles Ont entendu monter les trois cris mortuaires Autour des triples funérailles Du Téméraire; Vous l’avez vu, dans les vallons, parmi les rocs, Contre les montagnards ligués, pousser les blocs Rouges, mouvants et acérés De ses carrés; Vous l’avez vu pleurant d’orgueil, grinçant de rage. Mais n’ayant rien perdu du feu de son courage, Avec ses bandes en déroute Fuir par les routes; Vous l’avez vu enfin déchu, mais resté droit Jusques au bout, dans sa folie et dans sa foi, Jetant sa vie aux dés du sort. Vouloir sa mort; Mais quel que fût l’éclair brutal qui l’abattit, Ce duc aux mains de fer, au torse de granit, Avant de s’écrouler, comme un pan de montagne, Avait, quand même, à coups de volonté, bâti, Entre la France ardente et la grave Allemagne, Jusques à fleur de sol, notre pays. Les Van Eyck. L’or migrateur qui passe où s’exalte la force Avait choisi jadis, en son vol arrogant, Pour double colombier glorieux, Bruge et Gand, Dont les beffrois dressaient, au grand soleil, leurs torses. Les deux cités dardaient un pouvoir inégal, Mais un égal orgueil vers l’avenir splendide, Comme les deux Van Eyck — vastes cerveaux candides — Dressaient d’un double effort leur art théologal. Ce dont l’âme rêvait devant les tabernacles. Ce que la foi montrait de ciel aux yeux humains, Ils l’ordonnaient, patiemment, avec leurs mains, Pour que leur oeuvre fût comme un calme miracle. La claire vision des paradis nouveaux, Ils l’évoquaient en un tranquille paysage; Ils le peuplaient de beaux et solennels visages Tournés vers la splendeur et la paix de l’agneau. Les douces fleurs poussaient dans le tapis de l’herbe; De petits bois montaient, naïfs et recueillis: C’était la Flandre, avec ses prés et ses taillis Et son large horizon ceint de clochers superbes. Au milieu, sur un tertre ornementé, l’autel. Le Dieu y répandait son sang dans un calice Et s’entourait des signes noirs de son supplice: Lance, colonne, croix et l’éponge de fiel. Et vers ce deuil offert comme un banquet de fête À la faim de r extase, à la soif de la foi, Les martyrs, les héros, les cent vierges, les rois, Les ermites, les paladins et les prophètes, Toute l’humanité des temps chrétiens marchait. Ils arrivaient du fond miraculeux des âges, Ayant cueilli la palme aux chemins du voyage, Et sur leurs fronts brillaient les feux du Paraclet. Et tout en haut, régnaient dans l’or du poliptyque, Dieu le Père, Marie et Jean le précurseur, Traçant, dévotement, avec calme et douceur, De lents gestes sacrés, puissants et didactiques. Et les anges chantaient dans l’air chaste et pieux, Tandis qu’Eve et qu’Adam, debout chacun dans l’ombre, Sentaient peser sur eux leur faute ardente et sombre, Dont le rachat se célébrait devant leurs yeux. Ainsi la claire et tendre et divine légende, Avec ses fleurs de sang, d’ardeur et de piété, Déroulait son humaine et divine beauté Parmi les prés, les bois, les ravins et les landes. Comme un grand livre peint et largement ouvert, Elle enfermait, en ses pages rouges ou blondes Et dans ses textes d’or quatre mille ans du monde: Tout le rêve de l’homme en proie à l’univers. L’oeuvre dardait dans l’art une clarté suprême. Comme celle du Dante à Florence, là-bas, Mais cette fois deux noms flamands brillaient, au bas Du grandiose et pur et merveilleux poème. Le Banquet Des Gueux. La joie Des yeux qui voient S’emplir, jusques aux bords, Les hanaps d’or Illuminait tous les visages; On se sentait unis; on se rêvait vainqueurs. La bonne et joviale humeur Passait Du front ardent des fous au front grave des sages, Mais, néanmoins, il se mêlait Au bruit entrechoqué des coupes, Tels mots soudains qui s’en allaient, De groupe en groupe, Braises en feu, brûler les coeurs. L’heure était grave; elle angoissait les consciences. L’oblique et louche et souterraine défiance Se glissait dans le peuple et atteignait les rois. Comme un mur foudroyé se divisait la foi. Deux grands fleuves sourdaient de la même montagne; Rome avait pour garant latin, le roi d’Espagne, Tandis qu’au Nord, ceux qui pesaient sur l’ordre humain Défendaient tous Martin Luther, moine germain. Les convives causaient, heureux les uns des autres; Certains des plus ardents s’improvisaient apôtres, Et, pour prouver leur droit, se réclamaient de Dieu. Les uns raillaient, à voix haute, Philippe II; Ils se moquaient de ses bûchers expiatoires, Trônes de blême effroi, trônes de piété noire, Qu’il allumait, sinistrement, autour du sien. D’aucuns lui refusaient jusqu’au nom de chrétien. Au lieu de les sauver, il affolait les âmes. Son pouvoir était tel qu’un grand drapeau de flammes Qui frôlerait, de ville en bourg, chaque maison, Jusques au soir, où brûlerait tout l’horizon. Le comte de Mansfeld regardait la lumière Grouper en un faisceau d’argent Les clartés de son verre; Il pressentait combien l’accord était urgent: Et de sa lèvre ferme il disait la louange Et la force secrète et le prestige étrange Et les dons souverains de Guillaume d’Orange. Et les bons mots croisaient les quolibets De l’un à l’autre bout des tables; Et l’on jouait, vaillamment, entre cadets. Du gobelet; Ô leur rire âpre et franc, et leur verve indomptable, Et leur soudaine joie à prononcer le nom Victorieux et redoutable De Lamoral, comte d’Egmont! On s’exaltait ainsi, et la vie était fière. De prestes échansons passaient, le bras orné De la sveltesse en col de cygne des aiguières; Les désirs fous cavalcadaient éperonnés; La table étincelait sous des lustres de joie, Les plats unis et clairs miraient les hanaps tors, Et les pourpoints de vair et les manches de soie, Et les mains au sang bleu dont les bagues chatoient Se remuaient dans l’or. Alors, Au moment où l’entente était à tel point chaude Qu’on se fût ligué, fût-ce contre le soleil, Le comte Henri de Bréderode, Frappant trois coups subits sur un plateau vermeil, Donna l’éveil À ses valets épars qui comprirent son ordre. Et tout à coup, dans le désordre Des soucoupes d’argent et des buires d’émail, Sur la nappe où stagnaient des lueurs de vitrail, À travers l’apparat des feux et des vaisselles, Fut projeté, en ribambelle, Un tas de pots, un tas d’écuelles Que des mains de seigneurs, gaîment, se disputaient. Parmi les plus hardis, Bréderode prit place, Et revêtant l’humble besace, Et desséchant son broc fruste et rugueux D’un trait: « Puisqu’ils nous ont jeté ce mot comme un outrage, Nous serons tous, dit-il, superbement, des gueux; Des gueux d’orgueil, des gueux de rage, Des gueux. » Et le mot ricocha soudain, de bouche en bouche. On ne sait quel éclair, quelle flamme farouche Il portait comme aigrette, en son rapide envol. Il paraissait pauvre et vaillant, tragique et fol; Les plus graves seigneurs l’acceptaient comme une arme; Les plus hautement fiers y découvraient un charme, On eût dit qu’il comblait leurs voeux et leurs souhaits; Il était la bravade unie à la surprise Et quelques-uns déjà le mêlaient aux devises Que leur esprit railleur et violent cherchait. On se serrait les mains en de brusques étreintes; On prodiguait les sarcasmes et les serments, Les coeurs se fleurissaient de rouges dévoûments, Et les âmes se dévoilaient belles, sans crainte; Et le pain et le sel se mélangaient au vin. Certains mots s’envolaient qui ne voulaient rien dire, Mais la fièvre était haute et large le délire. Tous comprenaient que rien ne se faisait en vain En cette heure de jeune et terrible folie; Qu’ensemble ils le tordaient le noeud serrant leur sort, Et que tous ayant bu les superbes vins forts, Chacun en sablerait, jusques devant la mort, La lie. Et tandis que le soir d’un avril orageux Avec ses bras d’éclair enveloppait Bruxelles, Et que leurs voix criaient, mâles et fraternelles. Criaient toujours, criaient encor « Vivent les Gueux! » Dans la Castille, au coeur de ses pays serviles, Philippe Deux se préparait au sac des villes. La terrasse était haute où son ennui errait; À son signe, les bûchers d’or s’allumeraient; Et penché dans le vide, il semblait voir leur cendre Se disperser déjà aux vents rageurs de Flandre. Vésale. À Paul Heger. À qui vous regardait baller, de large en long, Baller au vent, sur la montagne des Sablons, À qui, de loin, vous regardait, Pauvres pendus hagards et contrefaits. Avec des vers blottis au creux de vos aisselles, Votre danse sinistre, à reculons, Semblant frôler, du bout de ses talons, Clochers, beffrois, tourelles, Que projetait aux deux, du fond de son vallon, Bruxelles. Montaient vers vous de lointaines huées, Et le tumulte roux des farouches nuées, Loques d’automne et funèbres lambeaux; Et la haine toujours et jamais la clémence, Et les vols tournoyant, en couronnes immenses, Des freux et des corbeaux. Vous vous dressiez, là-haut, comme des dédicaces À la reine des Espagnes noires, la mort, Et nul ne se serait enquis de votre sort, Ni du morne délabrement de vos carcasses, S’il ne s’était trouvé, dans la ville d’en bas, Quelqu’étrange cerveau d’homme songeur et las, Qui s’en venait scruter, parmi vos pourritures, L’énigme encor serrée aux joints de vos structures. Vésale était cet homme, et rien, ni la frayeur Dont les ailes du soir emplissaient l’étendue, Ni le rire large ou sournois des fossoyeurs, Ni les grappes de vers à vos torses pendues, Ni vos crânes verdis, ni vos pieds blanchissants, Ni vos deux yeux pareils à des caillots de sang. Rien n’arrêta jamais sa rude patience À pénétrer jusques au fond de votre horreur Pour en tirer les ors cachés de sa science. Son regard était net, sa main prompte mais sûre; Il enfonçait sa torche au trou d’une blessure; Il disséquait, la nuit, sans hâte et sans erreur. Ceux qui passaient sous sa fenêtre ardente Ignoraient tous quelle oeuvre fécondante, Grâce à lui seul, la Flandre élaborait, Et quel arbre géant, dans la forêt Farouche et maigre encor des certitudes, Tenacement, son effort clair régénérait. Lui seul cherchait; tous les autres couvaient l’étude En des livres rongés par les rats et le temps; Leur cerveau était clos et leur esprit battant Au tambour creux des rengaines sonores: Gallien n’est plus qu’un nom dont Pergame s’honore, Jamais il ne scruta les fils ni les réseaux Qui dans le corps humain relient entre eux les os. L’animal seul le tint penché sur son mystère, Si bien que le feu d’or que Vésale brandit, Large, puissant, serein, autoritaire, Malgré l’âpre menace et l’inepte interdit, Se nourrissait d’ardeur immanente et nouvelle, Et jaillissait et bondissait, Uniquement, Du merveilleux embrasement De sa cervelle. Ainsi s’inaugura le savoir net et clair. L’homme ne bougeait plus en sa maison de chair Qu’on ne vît se mouvoir les noeuds et les jointures Souples de sa flexible et forte architecture. Le squelette qui déchaînait le branle-bas — Heurts, chocs, danses et sauts — des grotesques sabbats Fut instauré, splendide et blanc, dans la lumière; Nul ne le rabaissait à sa hideur première. L’art, qui l’étudiait en sa complexité, Exprima tout à coup son occulte beauté En des marbres marchant, sous de grands cieux en flammes; Et le grand Florentin, Michel-Ange, sombre âme, N’aurait certes tordu, entre ses vastes mains, Avec un tel excès tout le tumulte humain, Rué en bonds et vols et meutes colossales, S’il n’avait eu d’abord, pour éclaireur, Vésale. Ô le vent rude et sain des pensers énergiques Qui secouait alors les branches du destin! Ô la neuve clarté du jour à son matin! Vésale en prodiguait au loin, de ville en ville, Les feux, à des cerveaux timides et serviles. Il était guérisseur de peuples et de rois; Sa gloire ample montait pareil à un charroi De fleurs et de moissons sur de hautes montagnes; Il enfiévrait la France, il étonnait l’Espagne; Sa méthode s’affermissait comme un donjon Massif et droit, dans un pays de lourde brume. Il ne frappait jamais à côté de l’enclume; Il ne s’appuyait point sur un peuple de joncs. Les yeux pouvaient saisir ce qu’il affirmait: être; Aucun faux jour ne glissait par sa fenêtre. Bologne le conquit à son enseignement Multiple et clair — tels les astres au firmament. — Et quand plus tard, en la même Italie, En les villes de France et d’Espagne, s’en vint, Comme un charmeur, comme un devin, Pareil à quelque fraîche et soudaine embellie, Triomphal et princier, héroïque et gourmand, Rubens! il conduisit son art, de joute en joute, Par les mêmes chemins et les mêmes grand’routes Qu’avaient déjà sacrés le haut savoir flamand. Rubens. Ton art énorme est tel qu’un débordant jardin — Feuillages d’or, buissons en sang, taillis de flamme — D’où surgissent, d’entre les fleurs rouges, tes femmes Tendant leur corps massif vers les désirs soudains Et s’exaltant et se mêlant, larges et blondes, Au cortège des Ægipans et des Sylvains Et du compact Silène enflé d’ombre et de vin Dont les pas inégaux battent le sol du monde. Ô leurs bouquets de chair, leurs guirlandes de bras, Leurs flancs fermes et clairs comme de grands fruits lisses Et le pavois bombé des ventres et des cuisses Et l’or torrentiel des crins sur leurs dos gras! Que tu peignes les amazones des légendes Ou les reines ou les saintes des paradis, Toutes ont pris leur part de volupté, jadis, Dans la balourde et formidable sarabande. Le rut universel que la terre dardait Du fond de ses forêts au vent du soir pâmées À ses tisons rôdeurs les avait allumées En ses taillis profonds ou ses antres secrets. Et tes bourreaux et tes martyrs et ton Dieu même Semblent fleuris de sang, et leurs muscles tordus Sont des grappes de force à leurs gibets pendus Sous un ouragan fou de pleurs et de blasphèmes. Si bien que grossissant la vie, et l’ameutant Du grand tumulte clair des couleurs et des lignes, Tu fais ce que jamais tes émules insignes N’avaient osé faire ou rêver, avant ton temps. Oh! le dompteur de joie épaisse, ardente et saine, Oh! l’ivrogne géant du colossal festin Où circulaient les coupes d’or du vieux destin Serrant en leurs parois toute l’ivresse humaine. Ta bouche sensuelle et gourmande, d’un trait, Avec un cri profond les a toutes vidées, Et les oeuvres naissaient du flux montant d’idées Que ces vins éternels vers ton cerveau jetaient. II Tu es celui — le tard venu — parmi les maîtres Qui d’une prompte main, mais d’un fervent regard, D’abord demande à tous une fleur de leur art Pour qu’en ton oeuvre à toi tout l’art puisse apparaître. Mais si tu prends, c’est pour donner plus largement: Aux horizons pleins de roses que tu dévastes, Lorsque tu t’es conquis enfin, ton geste vaste Soudain, au lieu de fleurs, allume un firmament. Les rois aiment ton goût de richesse ordonnée. Tu l’imposes puissant, replet, fouillé, profond Et Versailles le tord encor en ses plafonds Où sont peintes, lauriers au front, les Destinées. Il déborde, il perdure excessif et charmant; Il s’installe, parmi les bois et les terrasses, Et les femmes de joie élégantes et grasses En instruisent Watteau, au bras de leurs amants. Et te voici parti vers les Londres funèbres. En des palais obscurs dont a peur le soleil, Pour y fixer cet art triomphal et vermeil Comme une vigne d’or sur des murs de ténèbres. Et quand tu t’en reviens vers ta vieille cité, Le front déjà marqué par le destin suprême. Nul ne peut plus douter que tu ne sois toi-même L’infaillible ouvrier de ton éternité. III Alors la gloire entière est ton bien et ta proie, Tu la domptes, tu la lèches et tu la mords; Jamais un tel amour n’a angoissé la mort Ni tant de violence enfanté de la joie. Tu rentres comme un roi en ta large maison, Toute la Flandre est tienne, ainsi qu’est tien le monde; Tu lui prends pour l’aimer sa fille la plus blonde Dont le nom est doré comme un flot de moisson. Tu ressuscites tout: l’Empyrée et l’Abîme; Et les anges, pareils à des thyrses d’éclairs; Et les monstres aigus, rongeant des blocs de fer; Et tout au loin, là-bas, les Golgothas sublimes; Et l’Olympe et les Dieux, et la Vierge et les Saints; L’Idylle ou la bataille atroce et pantelante; Les eaux, le sol, les monts, les forêts violentes Et la force tordue en chaque espoir humain. Ton grand rêve exalté est comme un incendie Où tes mains saisiraient des torches pour pinceaux Et capteraient la vie immense en des réseaux De feux enveloppants et de flammes brandies. Que t’importe qu’aux horizons fous et hagards, Tel autre nom, jadis fameux et clair, s’efface, Pour toi, c’est à jamais que le temps et l’espace Retentissent des bonds dont les troua ton art. Conservateur fougueux de ta force première, Rien ne te fut ruine, ou chute, ou désavoeu; Toujours tu es resté trop sûrement un Dieu Pour que la mort, un jour, éteigne ta lumière. Et tu dors à Saint Jacque, au bruit des lourds bourdons; Et sur ta dalle unie ainsi qu’une palette, Un vitrail criblé d’or et de soleil, projette Encor des tons pareils à de rouges brandons. Deux siècles (XVIIème-XVIIIème) Voici les temps venir où deux siècles d’histoire Rongent au coeur d’un peuple et la force et la gloire. Si bien qu’au long de tant de jours, il n’a vécu Que de la vie étroite et sourde des vaincus. Pourtant l’Espagne avait porté jusqu’en nos âmes Sa torche rouge, avec un tel acharnement, Elle avait élevé de tels monceaux de flammes Au coeur de nos cités, vers le vieux firmament; Tant de simples héros, devant leurs bourreaux ivres, Avaient toisé la mort de leurs regards profonds, Et telle était la haine en feu, sous tous les fronts, Qu’à défaut de grandeur on aurait pu en vivre. Mais l’Escaut était mort, d’Anvers jusqu’à la mer: Les villes languissaient auprès des vastes landes; L’effort âpre et tendu, le travail large et clair, Qui sont le bel orgueil de la santé flamande, Se corrodaient ainsi que des leviers cassés. Les jours se succédaient sans gains et sans récoltes, Et sur l’énorme amas des vieux espoirs lassés Les bras laissaient dormir les poings de la révolte! Soudain passa la guerre et ses carnages fous: Les grand’routes sonnaient, de l’un à l’autre bout Du pas myriadaire et compact des armées; Les fermes rougeoiaient dans le soir allumées; Du sang éclaboussait les murailles des bourgs; L’Europe se battait chez nous, étant chez elle, Et l’on n’entendait plus que la plainte éternelle Et vaine immensément des cloches dans nos tours. Aerschot et ses sablons, Graveline et ses dunes, Et les monts d’Audenarde et les champs de Menin, Toute la Flandre eut à subir l’affre et la faim Et les couteaux aigus de la mâle fortune. Oh! ses plaines en friche et ses cités en feu! Un jour, aux bords tournants de la Senne engourdie, On vit flamber Bruxelle et jusqu’au grand ciel bleu Se soulever les bonds fougueux de l’incendie. Tout se voilait: les murs et les façades d’or Et le sommet de pierre où combattait l’archange, Et sous les pignons chus en des amas de fange, Les feux aux mille dents mordaient le sol encor. Et néanmoins même en ce deuil, même à cette heure De torpide existence et d’angoisse majeure, On ne sait quelle ardente et sourde activité Bandait encor vers l’avenir les volontés; Puisque les Aigles d’or dont s’illustre l’Empire N’osaient voler vers l’Ouest pour protéger l’Escaut, C’était d’Ostende et de son port et de ses eaux Que s’en allaient vers l’orient les blancs navires. Ils partaient pour la Chine et touchaient Malabar; Les mousses étaient fiers, les marins semblaient ivres D’être au loin, n’importe où, sur la mer, et de vivre Libres et fous, avec les mâts, comme étendards. Bien plus. Quand les âmes étaient à tel point viles Que tout, même le vent qui inclinait les fronts, Semblait leur enseigner l’attitude servile, Quelques hommes du moins secouèrent l’affront Et retrempant le droit dans les vieilles franchises, Avec leurs mains en sang le maintinrent debout. Eux seuls, en ces temps gris de molle abatardise, Ont pu carrer un torse oit brûle un coeur qui bout, Et, le jour de leur mort sur la place âpre et morne, — Leur doyen Anneessens criant son droit, très haut — Mourir comme vous deux, comtes d’Egmont et d’Hornes, Superbement, en dominant leur échafaud. Enfin, lorsque l’on crut qu’il n’était plus personne D’assez maître de son orgueil et de ses bras Pour secouer les jougs et les jeter à bas, La révolte bondit des terres brabançonnes, Faisant trembler le sol jusqu’au bout du pays; Plus tard encor, ceux des sablons mauves et gris, Ceux des marais pâles et roux de la Campine Opposèrent leur rage aux rages jacobines Et, lourdement, avec leur pique, avec leur faulx, Avec leur Dieu planté dans leur coeur volontaire, En s’acharnant pour leur foyer et pour leur terre Furent, sans le savoir, des saints et des héros. Ainsi, bien que la mort frôlât d’une aile sombre Les ors que les beffrois dardaient, même en son ombre, Quelques brusques sursauts, quelques grondements sourds, Se propageant au loin jusqu’aux plaines perdues, Chargeaient les quatre vents de dire à l’étendue Que la Flandre, dans son tombeau, vivait toujours. La Lys. À M. et à Mme Georges De Craene. Lys tranquille, Lys douce et lente, Dont le vent berce, aux bords, les herbes et les plantes, Vous entourez nos champs et nos hameaux, là-bas, De mille et mille méandres, Pour mieux tenir serrée, entre vos bras, La Flandre. Et vous allez et revenez, Sans angoisse et sans marée, Automne, hiver, été, printemps; Et vous ave^ toujours le temps, Comme les gens de nos contrées. Et votre cours s’en va vers les pauvres maisons Et les hauts clochers blancs, dont les quatre abat-sons Jettent vers le jour proche Chaque matin, la voix des cloches; Et les fermes et les jardins et les prés roux, Dont vous baignez le bout, Possèdent tous, pour venir jusqu’à vous, Un escalier fait dans la terre; Et servantes et lavandières En descendent les vacillants degrés de pierre, Et l’on entend leurs voix chanter de clos en clos; Et retentir, soudain, dans les hameaux, L’écho, Quand le bruit flasque et renversé des seaux Tombe dans l’eau. Sur vos digues, tranquillement, au pied des saules, Un vieux pêcheur têtu maintient, droite, sa gaule. Bâton d’ombre, fixe et mouvant, sur les flots clairs; Des canards blancs, au bec jaune et lustré, s’avancent, Voguent et tout à coup happent les cressons verts Qui décorent les bords sinueux de vos anses. Et de rares chalands passent en vos lueurs, De lents et lourds chalands traînés par les haleurs, Dont la corde parfois à vos buissons s’accroche, Tandis qu’au gouvernail, qu’il manoeuvre des reins, Nonchalamment, la pipe aux dents, les mains en poche, Le batelier s’appuie et fredonne un refrain. Lys tranquille et familiale, On vous adore au fond des bourgs et des hameaux; Vous reflètez leurs deuils et cotoyez leurs maux, Tout comme, aux temps joyeux, vous mirez dans vos eaux, Les cortèges, les guirlandes, et les drapeaux Des kermesses paroissiales. Et tout au loin, là-bas, entre Deynze et Courtrai, Avec vos bras, vos poings, vos mains et vos doigts d’onde, Vous rouissez patiemment le lin sacré, Vous, la plus souple ouvrière qui soit au monde; Et votre obscur labeur est si mystérieux, Au fond du lourd limon, de la vase et des cendres, Que nulle part ailleurs, sous la clarté des cieux, Ô Lys! toile n’est blanche autant qu’en Flandre. Et vous groupez à vos côtés les humbles gens Qui travaillent gaîment sur leurs métiers agiles, Les fins tissus plus clairs que la neige et l’argent; Le tisserand, penché vers ses trames fragiles, Renoue adroitement les fils rompus et tors, Et le soleil qui glisse entre eux sa clarté nette, Frappant le va-et-vient ailé de la navette, La transforme au passage en brusque insecte d’or. Même aux jours noirs de deuil, de péril et de guerre, Vous vous fîtes, Ô Lys, la sûre auxiliaire Des vieux bourgeois flamands contre le roi français: Vos eaux pour les sauver inondèrent la plaine, Et l’armée enlisa sa vengeance et sa haine Dans le piège fangeux de vos marais secrets. Ainsi, Lys héroïque, utile, aimante et sage. Comme un mouvant bienfait vous frôlez les maisons, Et vous vous attardez, en votre long voyage, Pour n’oublier personne au fond des horizons. AujourD’Hui. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, — Éclairs rouges du geste, ou feux blancs des cerveaux — Votre orage remplit encor les coeurs nouveaux Du tonnerre de vos mémoires colossales. Les mêmes cieux d’Escaut, dont vous aimiez les ors, Nous les aimons aussi, nous n’en aimons point d’autres Et nous vivons dans nos villes sombres — les vôtres — Au pied des mêmes tours qui vous ont pleurés, morts. Nous sommes vous, quand nous voulons, avec rudesse, Que la Flandre magnifique prenne sa part De tout ce qui s’acquiert par l’effort et par l’art, Dans l’univers gonflé de gloire et de richesse. L’immobile fierté de nos beffrois flamands Vos yeux, avant nos yeux, tels soirs, l’ont regardée Et votre âme et notre âme ont mis la même idée Dans ces pierres d’orgueil frôlant le firmament. Aussi, voulons-nous tous que nos cités soient celles Qui remplissent de votre souvenir, nos coeurs, Vous qui fîtes sonner si loin, les noms vainqueurs De Bruges et de Gand, d’Anvers et de Bruxelles. Depuis que vous dormez dans notre sol, chez vous, Le monde Fut remué, terre par terre, onde par onde, Dites, sous quels afflux ou quels remous, Jusqu’au tréfond de sa force profonde. Tout a changé: les ténèbres et les flambeaux. Les droits et les devoirs ont fait d’autres faisceaux; Du sol jusqu’au soleil, une neuve énergie Diverge un sang torride, en la vie élargie; Des usines de fonte ouvrent, sous le ciel bleu, Des cratères en flamme et des fleuves en feu; De rapides vaisseaux, sans rameurs et sans voiles, La nuit, sur les flots bleus, étonnent les étoiles; Tout peuple réveillé se forge une autre loi; Autre est le crime, autre est l’orgueil, autre est l’exploit Et ce tumulte fou de lutte et de conquêtes Bruit surtout au coeur des villes, d’où vous êtes. Gand formidable, avec ses bras, ses mains, ses doigts, Avec son corps ployé sur les métiers logiques Dresse, sous le ciel noir et roux, l’effort tragique De son peuple fiévreux, redoutable et narquois. Ses tissus clairs et fins partent vers des contrées De feu, de flamme et de splendeur large dorées; Ses draps profonds et lourds luisent comme autrefois Dans les fêtes, les triomphes et les arrois; Mais mieux qu’aux anciens temps de rage et de colère Sa force organisée et, chaque jour, debout, Patiemment, mais fermement, impose à tous Sa volonté rugueuse et ses voeux populaires. Les bras des longs canaux que le couchant fait d’or Serrent près du beffroi, comme autour d’un refuge, Toute la gloire ancienne et dolente de Bruges. La ville est fière, et douce, et grande par la mort. Mais néanmoins, toujours, monte vers la lumière Le rectiligne élan de sa beauté guerrière Et son bourdon réveille un trop vivant écho Pour éternellement pleurer sur un tombeau. Bruges écoute au loin les flots chanter aux grèves Et Bruges se souvient et veut ressusciter: Voici le chemin d’eau vers son port souhaité Et les vaisseaux d’orgueil pour embarquer son rêve. Anvers, c’est l’océan dompté et prisonnier En des bassins de fer, degrés ou de basalte: C’est tous les pavillons du monde dont s’exaltent Les lions d’or, au bout des focs et des huniers; Anvers, c’est le grand cri de la Flandre à l’espace, C’est l’effort qui s’enrage et, chaque an, se surpasse, C’est le butin de la montagne et des forêts Et des mines et des fleuves pris en des rêts, C’est la grand’ville où l’âpre Escaut répand son âme Et dont rêvent les blonds marins, sous l’équateur, Quand ils sifflent, là-bas, le petit air vainqueur Que chante au pays vert, la tour de Notre-Dame. Comme un insecte d’or dans le soir rose et clair, Le feu vibrant encor aux arcs de ses deux ailes L’ange, patron hautain, illumine Bruxelles, De son glaive barrant le ciel comme un éclair. Depuis bientôt vingt ans, comme un cri de conquête, Monte vers lui le choeur véhément des poètes; Un sculpteur rude et douloureux a confronté Son oeuvre humaine et neuve avec l’éternité; L’art chante, et voit grandir sa force et sa victoire, Tandis qu’aux flancs des collines, dès le matin, Dans l’ombre ou le soleil d’un sinueux jardin. S’éclairent les vitraux des blancs laboratoires. Telles, vous demeurez dans le présent debout, Vous, les quatre cités de la Flandre vivante, N’ayant jamais perdu l’orgueil de croire en vous, Ni d’imposer l’espoir à notre âme fervente. Vous avez pris pour maître et souverain le Temps, Adaptant votre force à ses forces nouvelles, Accueillant l’avenir, en votre coeur battant, Et son mystère, en la clarté de vos cervelles. Votre vigueur s’affirme, avec ténacité. Dans le brasier universel des énergies, Votre flamme pour mieux grandir et s’exalter Plus que nulle autre, aux vents frondeurs, s’est élargie; Vous adorez la lutte ardente, ayant souffert; Votre oeuvre est patiente, et néanmoins lyrique; Soudain, elle a fleuri, au delà de la mer, Là-bas, dans les forêts et les brousses d’Afrique, Sous un aride, hostile, et calcinant soleil; Villes de Flandre et de Brabant, villes profondes De courage secret et de vouloir vermeil, Votre vie est utile à la splendeur du monde, Et ce que vous ferez, et puis ferez encor D’ardu, de clair, de grand et d’unique sur terre, Soit par l’effort multiple ou l’élan solitaire, Grâce à notre âme écouteuse, sera d’accord Toujours, avec la voix sourde de vos grands morts. Artevelde, les deux Van Eyck, Rubens, Vésale, — Éclairs du vieux passé sur l’horizon nouveau — Comme un orage d’or, vos oeuvres colossales Grondent, superbement, autour de nos cerveaux. L’Escaut. Et celui-ci puissant, compact, pâle et vermeil, Remue, en ses mains d’eau, du gel et du soleil; Et celui-là étale, entre ses rives brunes, Un jardin sombre et clair pour les jeux de la lune; Et cet autre se jette à travers le désert, Pour suspendre ses flots aux lèvres de la mer; Et tel autre dont les lueurs percent les brumes Et tout à coup s’allument, Figure un Wahallah de verre et d’or, Où des gnomes velus gardent les vieux trésors. En Touraine tel fleuve est un manteau de gloire. Leurs noms? L’Oural, l’Oder, le Nil, le Rhin, la Loire. Gestes de Dieux, cris de héros, marches de Rois, Vous les solennisez du bruit de vos exploits. Leurs bords sont grands de votre orgueil: des palais vastes Y soulèvent jusques aux nuages, leur faste. Tous sont guerriers: des couronnes cruelles S’y reflètent — tours, burgs, donjons et citadelles — Dont les grands murs unis sont pareils aux linceuls. Il n’est qu’un fleuve, un seul, Qui mêle au déploiement de ses méandres Mieux que de la grandeur et de la cruauté, Et celui-là se voue au peuple — et aux cités Où vit, travaille et se redresse encor, la Flandre! Tu es doux ou rugueux, paisible ou arrogant, Escaut des Nords — vagues pâles et verts rivages — Route du vent et du soleil, cirque sauvage Où se cabre l’étalon noir des ouragans, Où l’hiver blanc s’accoude à des glaçons torpides, Où l’été luit dans l’or des facettes rapides Que remuaient les bras nerveux de tes courants. T’ai-je adoré durant ma prime enfance! Surtout alors qu’on me faisait défense De manier Voile ou rames de marinier, Et de rôder, parmi tes barques mal gardées. Les plus belles idées Qui réchauffent mon front, Tu me les as données: Ce qu’est l’espace immense et l’horizon profond, Ce qu’est le temps et ses heures bien mesurées, Au va-et-vient de tes marées, Je l’ai appris par ta grandeur. Mes yeux ont pu cueillir les fleurs trémières Des plus rouges lumières, Dans les plaines de ta splendeur. Tes brouillards roux et farouches furent les tentes Où s’abrita la douleur haletante Dont j’ai longtemps, pour ma gloire, souffert; Tes flots ont ameuté de leurs rythmes, mes vers; Tu m’as pétri le corps, tu m’as exalté l’âme; Tes tempêtes, tes vents, tes courants forts, tes flammes Ont traversé comme un crible, ma chair; Tu m’as trempé, tel un acier qu’on forge, Mon être est tien, et quand ma voix Te nomme, un brusque et violent émoi M’angoisse et me serre la gorge. Escaut, Sauvage et bel Escaut, Tout l’incendie De ma jeunesse endurante et brandie, Tu l’as épanoui; Aussi, Le jour que m’abattra le sort, C’est dans ton sol, c’est sur tes bords, Qu’on cachera mon corps, Pour te sentir, même à travers la mort, encor! Je sais ta gloire, Escaut, violente ou sereine: Jadis, quand la louve romaine Mordait le monde au coeur, La mâchoire de sa fureur, Dans les plaines que tu protèges N’eut à broyer que pluie et boue, que vent et neige, Et tes hommes libres et francs, De loin en loin, du haut des barques, Lui laissèrent, à coups de javelots, la marque De leur courage, au long des flancs. Une brume, longtemps, pesa sur ton histoire: Bruges, Ypres et Gand règnent avant Anvers, Mais aussitôt que ta cité monte, sa gloire Jette ton nom marin aux vents de l’univers. Tu es le fleuve immense aux larges quais, où trônent Les banquiers de la ville et les marchands du port; Et tous les pavillons majestueux des Nords Mirent leurs blasons d’or dans l’or de tes eaux jaunes. On construit ton clocher; et ses tonnants bourdons Livrent bientôt dans l’air leur bataille de sons; Il monte, et chante, et règne, et célèbre sa vierge, Droit comme un cri, beau comme un mât, clair comme un cierge. Tes navires chargés de seigle et de froment Semblent de lourds greniers d’abondance dorée, Qui vont, sous le soleil et sous le firmament, Nourrir la terre avec le pain de tes contrées. Le lin qu’on file à tes foyers, le chanvre vert Qu’on travaille en tes bourgs, sont devenus la toile Dont sont faites, de l’Est à l’Ouest, toutes les voiles Qui, la poitrine au vent, partent dompter la mer. Tu es le nourricier qui enseigne l’audace; Tes fils sont paysans ou matelots, ils sont Balourds, mais forts; âpres, mais sûrs; lents, mais tenaces: L’aventure n’est que l’élan de leur raison. Et ta ville grandit, toujours, encor: ses Hanses Remuent l’or fermentant en leur géant brassin; Voici qu’elle a vaincu Venise, et sa main tient Les fortunes du monde, au creux de ses balances. Éclat suprême et long frisson de son orgueil. Quand tout à coup Depuis sa tour qui prie et son havre qui bout, Jusque sur ses campagnes Et sur leurs toits, et sur leurs seuils, Passe le geste fou Et s’étend l’ombre au loin de Philippe deux d’Espagne. Ô fleuve Escaut, de quel recul géant, Vers l’Océan, Ont dû sauter tes ondes, Quand s’est rué vers ta splendeur calme et profonde, Tout un torrent féroce et bondissant De sang? La belle gloire a déserté tes rives; Et tes espoirs ont tout-à-coup sombré, — Larges bateaux désemparés — L’un après l’autre, à la dérive. Un soir mortel sur tes vagues s’est épandu. Au long des ports qui dominent tes plaines, On t’a chargé de chaînes, On t’a flétri, on t’a vendu. Oh! le désert de tes lourds flots amers! Quand plus aucune grande voile De toile, Partie avec orgueil Des vagues d’or qui allument ton seuil, Ne cingla vers la mer! Hélas! qu’il te fallut longtemps attendre Avant qu’un cri ne soulevât tes Flandres Si farouches jadis pour soutenir leurs droits. Escaut, tu n’étais plus qu’une meute captive De flots hurlants entre deux rives, Dont trafiquaient en leurs traités, les rois. Qu’un deux luttât pour t’affranchir, sitôt les haines Se redressaient et aggravaient le poids des chaînes Que tu traînais en gémissant. Enfin, après des ans, et puis encor des ans, L’homme d’ombre et de gloire, Bonaparte, mêla ta vie à sa victoire Et assouplit ton cours hautain Superbement, aux méandres de son destin. Alors, tu fus géant comme naguère, Tes solides bassins de pierre Serrèrent, Entre leurs bords, Tous les butins de fièvre et d’or Qui s’en venaient du bout des mers et de la terre, Et sur la robe de tes eaux Scintillèrent tous les anciens joyaux; Et sur l’avant de tes coques bien arrimées, Les déesses aux seins squammeux Projetèrent, comme autrefois, ton nom fameux. Dans le buccin des Renommées. Escaut! Escaut! Tu es le geste clair Que la patrie entière Pour gagner l’infini fait vers la mer. Tous les canaux de Flandre et toutes ses rivières Aboutissent, ainsi que des veines d’ardeur, Jusqu’à ton coeur. Tu es l’ample auxiliaire et la force féconde D’un peuple ardu, farouche et violent, Qui veut tailler sa part dans la splendeur du monde. Tes bords puissants et gras, ton cours profond et lent Sont l’image de sa ténacité vivace, L’homme d’ici, sa famille, sa race, Ses tristesses, ses volontés, ses voeux Se retrouvent en tes aspects silencieux. Cieux tragiques, cieux exaltés, cieux monotones, Escaut d’hiver, Escaut d’Eté, Escaut d’automne. Tout notre être changeant se reconnaît en toi; Vainqueurs, tu nous soutiens; vaincus, tu nous délivres, Et ce sera toujours et chaque fois Par toi Que le pays foulé, gémissant et pantois, Redressera sa force et voudra vivre et vivre! Source: http://www.poesies.net