Les Apparus Dans Mes Chemins. Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Celui De L'Horizon. Au Loin. Celui De La Fatigue. Un Soir. Celui Du Savoir. La Peur. Celui Du Rien. Dans Ma Plaine. L’Accalmie. Saint Georges. L’Autre Plaine. Les Saintes. Le Jardin. L’Attendue. Celui De L'Horizon. J’ai regardé, par la lucarne ouverte, au flanc D’un phare abandonné que flagellait la pluie: Des trains tumultueux, sous des tunnels de suie, Sifflaient, fixés, au loin, par des fanaux en sang. Le port immensément enchevêtré de mâts, Dormait, huileux et lourd, en ses bassins d’asphalte; Un seul levier, debout sur un bloc de basalte, Serrait, en son poing noir, un énorme acomas. Et sous l’envoûtement de ce soir de portor, Une à une, là-bas, s’éloignaient les lanternes, Vers des quartiers de bruit, de joie et de tavernes, Où bondissent les ruts, parmi des miroirs d’or. Quand plaie énorme et rouge, une voile, soudain, Tuméfiée au vent, cingla vers les débarcadères, Quelqu’un qui s’en venait des pays légendaires, Parut, le front compact d’orgueil et de dédain. Gomme des glaives d’or en des fourreaux de fer, Il enserrait sa rage et ses désirs sauvages Et ses cris grands cassaient les échos des rivages Et traversaient, de part en part, l’ombre et la mer. Il était d’Océan. Il était vieux d’avoir Mordu chaque horizon saccagé de tempête Et de sentir, encore et quand même, sa tète Crier, vers la souffrance et les affres du soir. Il se voulait supplicié. Il se savait Le prisonnier de son désir. Sur sa croix d’âme, Il se saignait, avec de rouges clous de flamme, Et dégustait toute la mort, qu’il en buvait. Sa vie? -Elle s’était dardée en cette foi De n’être rien, sinon celui qui s’épouvante Et des sabrants éclairs de son âme savante Flagelle, obstinément, les orages du soi. Effrayant effrayé. Il cherchait le chemin Vers une autre existence éclatée en miracles, En un désert de rocs illuminés d’oracles, Où le chêne vivrait, où parlerait l’airain; Où tout l’orgueil serait: se vivre, en déploiements D’effroi sauvage, avec, sur soi, la voix profonde Et tonnante des Dieux, qui ont tordu le monde Grand de terreur, sous le froid d’or des firmaments. Et depuis des mille ans, il luttait, sur la mer, Bombant à l’horizon les torses de ses voiles, Toujours, vers les lointains, des plus rouges étoiles Dont les cristaux sanglants se cassaient dans la mer. Au Loin. En de lourdes sonnantes bouées, Au long des plages de la mer, J’ai mis mon âme Sonnante, au long des plages de la mer. Les navires cavalcadeurs -Sabords de cuivre et tillacs d’or- Mon âme, Au long des eaux qui vont au Nord, Battant son glas les accompagne, Mais reste, avec des liens de fer, Avec une ancre et des crampons de fer, Rivée, au long des plages de la mer. Mon âme! -Elle est aux sables de la mort; Mon âme! -Elle est roulée, elle est foulée, Elle est rongée et saccagée, Elle est, dans la tempête de la vie, Mangée aux sables de la mort. Les navires cavalcadeurs Leur avant fier bouillant d’écumes, Tous pavillons comme des plumes, S’en vont vers les ailleurs, Là-bas, où des palais de glaciers d’or Réfléchissent, de haut en bas, La joie et l’essor fou des mâts Et des voiles, en leurs murailles blanches. Mon âme! elle est aux sables de la mort; Mais ses désirs mal écrasés La fuient et se glissent, en ces vaisseaux, solennisés D’une royale et fougueuse armature, Qui passent, vers l’espace. Des marins roux chantent, dans la mâture, Le pont reluit; toute vague soleille; Et le tortil du pavillon, dans l’air, Fouette la fragile merveille D’un jour de mai, parmi la mer. Et mon âme connaît le pays clair, Où le silence est une joie Qui, dans l’argent et la neige, flamboie. Elle connaît, là-bas, la grotte en diadème, Belle de froid et de pendeloques de gel, Où le luxe des feux myriadaires est tel Qu’elle s’éblouit elle-même Et, dans son coeur, se satisfait. Et mon âme est celle qui sait Que le bonheur est dans le froid Dans le sommeil et le silence et croit Aux pays blancs et immobiles Posés -tels des marbres -sur les pôles tranquilles. En de lourd-sonnantes bouées, Au long des façades et des monts de la mer, Sous des vagues et des vagues foulée, Mon âme enfle son glas, au long des sables de la mer. Le phare à feux rouges du pays de la boue, Lorsque tombe le soir, secoue Comme un meurtre chevelu d’or, dans l’air, Alors, les crins de lumière battent mon âme Elle s’avive, une heure, au sang de cette flamme Puis retombe, lourde bouée, Vers les ténèbres, refoulée. Au long des plages de la mer, Mon âme! -elle est clamante et gémissante. Vous les Nixes, là-bas, aux ceintures de givre, De neige et de splendeur coiffées, Qui possédez ce don de vivre Claires, dans la stérilité; reines et fées, Des lointaines et lucides Baltiques, Sous des ciels d’or lunaire, au Nord, Quand vous tiendrez, en vos pâles bras forts, Mes vieux désirs embarqués sur la mer, Épuisez-les, faites-les pierre et que leur sort, Après tant d’affres, soit enfin d’être des morts. Coeur contre coeur, coeur de gel, coeur de rêve, Pénétrez-vous, en vos noces de cristal blanc, Et que tous deux quand votre nuit s’achève Il vous reste la mort profonde, en votre flanc. Car mon âme que le reflux saccage Et que les vaisseaux d’or frôlent, dans leur voyage, Veut bien pourrir, aux sables de sa plage, Mais sans ses désirs fous -en paix. Celui De La Fatigue. L’homme du soir de la fatigue À regarder s’illimiter la mer, Sous ie règne du vent despote et des éclairs, Les bras tombants, là-bas, s’est assis sur ma digue. Le vêtement des plus beaux rêves, L’orgueil des humaines sciences brèves, L’ardeur, sans plus aucun sursaut de sève, Tombaient, en loques, sur son corps: Cet homme était vêtu de siècles morts. Il n’était plus la vie, Il n’était point encor la mort; Il était la fatigue inassouvie. Depuis qu’il avançait pour saisir le soleil, -Ô ses pauvres mains d’homme!- Our et Memphis avaient ployé sous Rome, Thèbe était vide et Babylone était un breil; Et Rome était Paris; Paris devenait Londre Et Londre était déjà dispersé sur la mer. Il avait vu brûler d’étranges pierres, Jadis, dans les brasiers de la pensée; Les feux avaient léché les cils de ses paupières Et son ardeur s’était cassée Sur l’escalier tournant de l’infini; Sa tête avait nourri toutes les gloses. Il traînait après lui, une aile grandiose -Ridicule -dont les pennes tombaient; Les nuages étaient vitreux qui le plombaient. Mais néanmoins une chimère dernière Allumait d’or son casque et sa bannière. Lassé du bien, lassé du mal, lassé de tout, Il maintenait debout Encor, un dernier voeu, sous l’assaut des contraires: Ayant tant vu sombrer de choses nécessaires, Qui se heurtaient pour leur rapide vérité, Lui qui se souvenait d’être et d’avoir été, Qui ne pouvait mourir et qui ne pouvait vivre Osait aimer pourtant sa lassitude à suivre, Entre les oui battus de non, son chemin, seul. De tout penseur ardent, il se sentait l’aïeul: Le sol du monde était pourri de tant d’époques Et le soleil était si vieux! Et tant de poings futilement victorieux N’avaient volé au ciel que des foudres baroques. . . Et c’est décidément: «Misère!» à toute éternité Qu’à travers sa planète et vers ses astres La tête pâle et sanglante de ses désastres, Vers ses millions d’ans criera l’humanité. Certes, mais se blottir en la rare sagesse, D’où rien ne transparaît que le savoir Et la culture et la discipline de sa faiblesse; Entr’accorder la haine et le désir; vouloir À chaque heure, violenter sa maladie; L’aimer et la maudire et la sentir Chaude, comme un foyer mal éteint d’incendie, Se déployer sa peine et s’en vêtir; Être de ses malheurs mêmes, l’orgueil, Et quelquefois celui qui, dans les villes, passe Et qui s’assied, son geste en fer barrant le seuil Du temple, où vont prier les hommes de sa race. Et puis le proclamer, mais n’ériger l’espoir Que pour sournoisement, l’abattre avec sa haine; Contrarier l’aurore avec le soir; Torturer le présent avec l’heure prochaine; Trouver de la douceur en son angoisse, lasse De n’avoir plus la peur de la menace; N’éclairer pas d’un trop grand feu L’énigme à deviner par delà les nuages, Qui fit songer les sages Qu’un Dieu connu n’est plus un Dieu. L’homme du soir de la fatigue Tout lentement, a soulevé, Comme un trésor désencavé, Aux bords du fleuve, où mon âme navigue, La science de la fatigue. Un Soir. En ces heures de soirs et de brumes ployés, Sur des fleuves partis vers des lointains sans bornes, Si mornement tristes, contre les quais si mornes, Luisent encor des flots, comme des yeux broyés. Gomme des yeux broyés luisent des flots encor, Tandis qu’au bas des vieux poteaux, barrant les havres, Le choc flasque des détritus et des cadavres Fait un bruit étouffé, dans un angle du port. La brume est fauve et nul espoir n’a flamboyé, La brume en drapeaux morts pend, sur la cité morte; Quelque chose s’en va du ciel que l’on emporte On ne sait où, là-bas, comme un soleil noyé. Des tours, immensément des tours, avec des glas Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre, Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire Tragiquement, sur le troupeau des toits en tas. Et des vaisseaux s’en vont, sans même un feu d’éclair, Tels des cercueils, par ces brouillards que l’hiver trame, Sans même un cri d’adieu, sans même un bruit de rame, Au long des chemins d’eau qui glissent vers la mer. Et si vers ces départs, le môle tend ses bras, Avec, à son sommet, des croix emblématiques, Par à travers l’embu des quais hiératiques, Ses christs implorateurs et doux ne se voient pas. La brume en drapeaux morts couvre la cité morte, En ce soir morne, où nul espoir n’a flamboyé, Et du ciel triste et noir -tel un soleil noyé, Là-bas, au loin, c’est tout mon coeur que l’on emporte. Celui Du Savoir. Et me voici d’un grand site de catafalques Et d’un minuit soudainement illuminé, Où s’inscrivent les vestiges et les décalques De la splendeur et de l’effroi -l’halluciné! La science s’y darde, en des observatoires Lenticulés de verres d’or, qui, vers les feux Rouges et monstrueux d’un ciel prodigieux, Braquent, depuis quels temps? leurs yeux comminatoires Sur des axes de lois fixes, les astres clairs Roulent l’éternité du monde -et, par éclairs, En de pâles chemins troués de solfatares, Luisent les galops fous des comètes barbares. Parmi ces blocs de feux, la terre est une aveugle Que la lumière, un jour, ne réchauffera plus: En des livres précis et des textes élus, Son cataclysme craque et son désastre meugle. En un site de catafalques Ou s’illimitent les décalques De la splendeur et de la peur, Quelqu’un vêtu d’effroi S’est, lentement, ce soir, arrêté devant moi. Sa chevelure en feu fouetté Illuminait ses tempes élargies, Ses yeux étaient aigus d’avoir scruté La science inquiétante des soirs, Parmi les forêts d’or de la magie. II m’arrivait des modernes ouvroirs Où l’on tisse de fragiles calculs Pour enfermer les temps et leurs reculs À l’infini, au fond des âges. La barque, par la nuit, des siècles en voyage, Le myriadaire éclat des lumineux faisceaux, Les astres migrateurs des mers occidentales, Les constellations ornementales, Qui contiennent le ciel, en leurs réseaux, Il les savait, il en fixait les destinées. À contempler les nuits de flamme et de portor Il lui semblait que sa tête était le centre De leur fatal gyroîment d’or: Le Lion accroupi, au seuil de l’antre, Le Bélier clair, cornu d’éclairs, Le Scorpion aigu d’écailles insensibles; Le Cygne blanc, avec son plumage d’argent; Cassiopée, en des lacs purs, nageant; Le Sagittaire armé de flèches invincibles; Le Chariot, avec ses feux, comme des roues; Les vaisseaux du silence dont les proues Laissaient des sillons d’or dans ses pensées; La mer toute en remous d’époques dispersées; L’incalculable temps plus jeune encor que vieux; Toute la nuit et tout le firmament Filtraient en lui, par ses deux yeux; Il les mêlait et les roulait dans sa folie Avec l’orgueil soudain d’en être le dément. Il imposait -tel un remède au tort de vivre- À son esprit vaincu, la dispersion ivre Dans le hallier des lois et des systèmes, Infiniment, se compliquant eux-mêmes Et se brisant ou se renouvelant, hagards, Aux chocs fortuits des inconnus épars Plus loin que tout regard orbiculaire, Jusqu’au delà de la puissance de penser. Dans le trou noir que nous portons en nous, verser Un rêve éparpillé en chiffres fous, Fourmis noires, autour du bloc friable et mou, Où l’on essaie, en vain, d’asseoir un Dieu défunt: Toutes lignes droites, par des courbes mangées, Toutes certitudes, par des cirons rongées, Et l’esprit même, ainsi que miettes, Disséminé si loin qu’il ne se sent plus un. Devant les âmes inquiètes Il déclarait que le grand don Était de se sentir ramifié À la forêt du multiple multiplié, De n’être plus qu’un tourbillon Qui se disperse au vent mystérieux des choses. Pourquoi scruter toutes les causes, Si la première est inconnue? Savoir, n’est qu’éloigner ses doutes, Sur un chemin, creusé par les déroutes; Les feux des étoiles, dans la nuit nue, Brûlent, sans éclairer les déserts de ténèbres D’un au-delà profond que nul n’explorera jamais. Tout problème fascinateur Est tentateur d’erreur, Et puis -est-ce qu’on sait ce que l’on sait? Les sens et la raison qui les contrôle? Quels tonnerres célèbres Rediront, dans les cieux, la parole Qui dirige le monde et l’aurait fait? Les yeux vidés d’horreur, Sous ses oracles morts, dort la Sybille morte, Et les voyants ont peur de leur terreur. Sur l’illusoire vérité clos désormais ta porte. Vivre? c’est se rouler, en une anomalie D’efforts sans but, de recherches en vain, De sciences dont n’apparaît la fin, Qu’en mécaniques d’or tissant de la folie. Dites, les gouttes d’eau, les grains de sable Brassés au creux des mers nouant leurs flots À d’autres flots insaisissables? Dites, les chocs des temps dans le chaos, Et ceux des textes et des faits Et la bataille au loin de l’infini qui clame; Et tiens pour toi, qu’il n’est, parmi tous les projets, Qu’un bien: le mors-aux-dents d’une âme Qui se lue à chercher, mais ne conclut jamais. La Peur. Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord, Voici le vieux berger des Novembres qui corne, Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne, Qui corne au loin l’appel des troupeaux de la mort. L’étable est cimentée avec mon vieux remords, Au fond de mes pays de tristesse sans borne, Qu’un ruisselet, bordé de menthe et de viorne Lassé de ses flots lourds, flétrit, d’un cours retors. Brebis noires, à croix rouges, sur les épaules, Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule, Comme ses lents péchés, en mon âme d’effroi; Le vieux berger des Novembres corne tempête. Dites, quel vol d’éclairs vient d’effleurer ma tète Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi? Celui Du Rien. Je suis celui des pourritures grandioses Qui s’en revient du pays mou des morts; Celui des Ouests noirs du sort Qui te montre, là-bas, comme une apothéose, Son île immense, où des guirlandes De détritus et de viandes Se suspendent, Tandis, qu’entre les fleurs somptueuses des soirs, S’ouvrent les yeux en disques d’or de crapauds noirs. Terrains tuméfiés et cavernes nocturnes. Oh! mes grottes bâillant l’ennui, par les crevasses Des fondrières et des morasses! Voici le lieu des pus et des tumeurs; voici. À mes arbres de lèpre, au bord des mares, Sèchent ton coeur et tes loques baroques, Vieux Lear; et puis voici le noir Hamlet bizarre Et les corbeaux qui font la cour à son cadavre; Voici René, le front fendu, les chairs transies, Et les mains d’Ophélie, au bord des havres, Sont ces deux fleurs blanches -moisies. Et les meurtres me font des plans de pourriture, Sur l’escalier de rocs, qui mène aux dictatures De mon pays de purulence et de sang d’or. Sont là, les carcasses des empereurs nocturnes, Les Nérons fous et les Tibères taciturnes, Les rois d’ébène et de portor. Leur crâne est chevelu de vers -et leur pensée Qui déchira la Rome antique en incendies Fermente encor, dans leur orbite usée; Des lémures tettent les pustules du ventre, Qui fut Vitellius -et fiels et maladies Crèvent, sur ces débris, leurs fleuves de poison. Je suis celui du pays mou des morts. . . Et livides et mornes éponges, dans l’antre, Où des pieuvres dressent la vigne en floraison De leurs suçoirs tordus, voici les grands cerveaux De ceux qui ont emprisonné dans les étaux Des lois fixes et profondes, le monde. Voici les voyageurs par les chemins de Dieu, Voici les coeurs brûlés de foi, ceux dont le feu Étonnait les soleils, de sa lueur nouvelle: Amours sanctifiés par l’extatique ardeur «Rien pour soi-même et sur le monde, où s’échevèlent La luxure, l’orgueil, l’avarice, l’horreur, Tous les péchés, inaugurer torrentiel De sacrifice et de bonté suprême, un ciel!» Et les marmoréens maçons de leur superbe, Les bâtisseurs d’orgueil, avec des blocs de fer Si lourdement rejoints, que ni les fleurs, ni l’herbe N’y trouvaient place, où remuer leur printemps clair; Et les Flamels tombés des légendes gothiques, Et les avares blancs qui se mangent les doigts, Et les guerriers en or immobile, la croix Escarbouclant d’ardeur leurs cuirasses mystiques, Et leurs femmes dont les regards étaient si doux; Voici -sanguinolents et crus, ils sont là tous. Je suis celui des pourritures prophétiques. En un jardin, velu de moisissure, Je cultive sur un espalier noir, La tristesse qui renia l’espoir, Les fruits bouffis des flétrissures Les muscles corrodés et les mornes caries Des voluptés meurtries. La maladie? elle est, ici, la vénéneuse Et triomphale moissonneuse Dont la faucille est un croissant de fièvre Taillé dans l’Hécate des vieux Sabbats. La fraîcheur de l’enfance et la santé des lèvres, Les cris de joie et l’ingénu fracas Des bonds fouettés de vent, parmi les plaines, Je les flétris, férocement, sous mes haleines, Et les voici, aux quatre coins de mes quinconces En tas jaunes, comme feuilles et ronces. Je suis celui des pourritures souveraines. Voici les assoiffés des vins de la beauté; Les affolés du rut d’éternité Qui fit naître Vénus, de la mer toute entière; Voici leurs flancs, avec les trous de leur misère; Leurs yeux, avec du sang; leurs mains, avec des ors; Leurs livides phallus tordus d’efforts Cassés -et, par les mares de la plaine, Les vieux caillots noyés de la semence humaine. Voici celles dont l’affre était de se chercher Autour de l’effroi roux de leur péché, Pour se mêler et se mordre, folles gorgones; Celles qui se léchaient, ainsi que des lionnes- Langues de pierre -et qui fuyaient pour revenir Toujours pâles, vers leur implacable désir, Fixe, là-bas, le soir, dans les yeux de la lune. Tous et toutes -regarde -un à un, une à une, Ils sont, en de la cendre et de l’horreur Changés -et leur ruine est la splendeur De mon domaine, au bord des mers phosphorescentes. Je suis celui des pourritures incessantes. Je suis celui des pourritures infinies: Vice ou vertu, vaillance ou peur, blasphème ou foi, Dans mon pays de fiel et d’or, j’en suis la loi. Et je t’apporte à toi le consolant flambeau, L’offre à saisir de ma formidable ironie Et mon rire, devant l’universel tombeau. Dans Ma Plaine. Je m’habille des loques de mes jours; Et le bâton de mon orgueil, il plie. Mes pieds, dites, comme ils sont lourds De me porter, de me traîner, toujours, Au long du siècle de ma vie. Mon âme est un carillon noir Qui sonne au loin, sur un rempart, Qui sonne à vide; Mes bras sont vains Toute ma tête est vaine Et mon oeuvre folle ou sereine A chu, dans le fossé. Oh si la mort pouvait venir! Mettez des croix, au long des routes, Mettez des croix, sur le rempart, N’importe où, mettez des croix, puisque toutes Diront le sort d’un espoir mort. Mon pays las, que domine ma ville, Avec un fleuve au loin dans le brouillard, Il est, là-bas, sous ma tristesse, épars, Avec ses lacs, en flaques d’huile, Monotones, dans le soir noir. Oh si la mort pouvait venir! Mes yeux semblent les eaux d’un marais noir Qui reflètent toute ma plaine, Les murs, les tours à bas, le carillon, le soir, Toute la plaine de ma haine, Mes yeux, ils sont implorateurs D’un extrême coin d’or encor, À l’horizon des orages buccinateurs, Quand, tout à coup, le carillon a beau sonner, Son battant noir a beau tanner, Je n’entends plus ses glas perclus, Je n’entends plus, je n’entends plus Rien que là-bas, des voix, soudain, me pardonner. . . Dites? Dites? Serait-ce elle qui veut venir, Vers l’agonie en feu de mon désir, Non pas la mort, mais elle La trépassée et la sainte que je rêve éternelle? L’Accalmie. Plaines au Nord et mornes nues!. . . Les cavales des automnes chenues Que déchiraient des éperons d’éclair Tannaient le sol ou piétinaient la mer. Elles traînaient, à travers nuit, Leurs chariots de bruit, Si lourdement, leurs chariots de chocs, Qu’on aurait cru les cieux cassés, par blocs. Des mâts crucifiés, sur fond d’orage, Penchaient, soudain, vers leur naufrage; Et puis plongeaient -voiles tordues- Comme des morts, dans les vagues fendues. Les flots soulevaient les murailles De leur ressac, vers des batailles; Et leur écume, en gueules blanches, Mordait les reins fuyants d’une avalanche De grêle et de vents effarés; Et, dans le fond des horizons barrés, Passait le mors-aux-dents de la tempête. . . Lorsque, soudain, dans le matin hardi, Me consolant les yeux et m’effleurant la tête Un éclair arc-en-ciel d’or, à l’Orient, grandit. Saint Georges. Ouverte en large éclair, parmi les brumes, Une avenue; Et Saint Georges, fermentant d’ors, Avec des plumes et des écumes, Au poitrail blanc de son cheval, sans mors, Descend. L’équipage diamantaire Fait de sa chute, un triomphal chemin De la pitié du ciel, vers notre terre. Héros des joyeuses vertus auxiliaires, Sonore d’audace et cristallin, Mon coeur nocturne, oh qu’il l’éclaire, Au tournoiement de son épée auréolaire! Que j’entende le babil d’argent Du vent, autour de sa cotte de mailles, Ses éperons, dans les batailles; Le Saint Georges, celui qui luit Et vient, parmi les cris de mon désir, Saisir Mes pauvres bras tendus vers sa vaillance! Comme un haut cri de foi Il tient en l’air, sa lance, Le Saint Georges; Il a passé, par mon regard, Comme une victoire d’or hagard, Avec, au front, l’éclat du chrême, Le Saint Georges du devoir Beau de son coeur et par lui-même. Sonnez toutes mes voix d’espoir! Sonnez en moi; sonnez, sous les rameaux, En des routes claires et du soleil! Micas d’argent, soyez la joie, entre les pierres; Et vous, les blancs cailloux des eaux Ouvrez vos yeux, dans les ruisseaux, À travers l’eau de vos paupières; Paysage, avec tes lacs vermeils, Sois le miroir des vols de flamme Du Saint Georges, vers mon âme! Contre les dents du dragon noir, Contre l’armature de lèpre et de pustules, Il est le glaive et le miracle. La charité, sur sa cuirasse, brûle Et son courage est la débâcle Bondissante de l’instinct noir. Feux criblés d’or, feux rotatoires Et tourbillons d’astres, ses gloires, Aux galopants sabots de son cheval, Éblouissent les yeux de ma mémoire. Il vient, en bel ambassadeur Du pays blanc, illuminé de marbres, Où, dans les parcs, au bord des mers, sur l’arbre De la bonté, suavement croît la douceur. Le port, il le connaît, où se bercent, tranquilles, De merveilleux vaisseaux, emplis d’anges dormants Et les grands soirs, où s’éclairent des îles Belles, mais immobiles, Parmi les yeux, dans l’eau, des firmaments. Ce royaume, d’où se lève, reine, la Vierge, Il en est l’humble joie ardente -et sa flamberge Y vibre, en ostensoir, dans l’air; Le dévorant Saint Georges clair Comme un feu d’or, parmi mon âme. Il sait de quels lointains je viens Avec quelles brumes, dans le cerveau, Avec quels signes de couteau, En croix noires, sur la pensée, Avec quelle dérision de biens, Avec quelle puissance dépensée, Avec quelle colère et quel masque et quelle folie, Sur de la honte et de la lie. J’ai été lâche et je me suis enfui Du monde, en mon orgueil futile; J’ai soulevé, sous des plafonds de nuit, Les marbres d’or d’une science hostile, Vers des sommets barrés d’oracles noirs; Seule la mort est la reine des soirs Et tout effort humain n’est clair que dans l’aurore: Avec les fleurs, la prière désire éclore Et leurs douces lèvres ont le même parfum; Le blanc soleil, sur l’eau nacrée, est pour chacun Comme une main de caresse, sur l’existence; L’aube s’ouvre, comme un conseil de confiance, Et qui l’écoute est le sauvé De son marais, où nul péché ne fut jamais lavé. Le Saint Georges cuirassé clair A traversé, par bonds de flamme, Le frais matin, jusqu’à mon âme; Il était jeune et beau de foi; Il se pencha d’autant plus bas vers moi, Qu’il me voyait plus à genoux; Comme un intime et pur cordial d’or Il m’a rempli de son essor Et tendrement d’un effroi doux; Devant sa vision altière, J’ai mis, en sa pâle main fière, Les fleurs tristes de ma douleur; Et lui, s’en est allé, m’imposant la vaillance Et, sur le front, la marque en croix d’or de sa lance, Droit vers son Dieu, avec mon coeur. L’Autre Plaine. Sur les visages des floraisons d’or, Voici qu’un auroral soleil se penche Et les frôlant, de branche en branche, Dans une clarté pourpre éclate en baisers d’or. Pulpeux et lourds, comme des bouches rouges Et lumineux de leurs sèves hautaines, Sous des rameaux feuillus, qui cachent des fontaines, L’aube caille le sang des raisins rouges. On écoute les ruisselets et leurs lumières Sauter, sur des escaliers clairs; Des insectes d’or et de vair, Contre des vitraux bleus, casser de la lumière. Des feuillages chantent. Il s’en dénoue, De temps en temps, de longs rubans de vols; Et les heures tournent, comme des roues, Autour des yeux moussus des tournesols. Les Saintes. Elles sont quatre à me parler: leurs voix d’ailleurs Toutes frêles, entre leurs lèvres lentes, Sont calmantes et réchauffantes, Comme leurs robes et leurs mantes. L’une est le bleu pardon, l’autre la bonté blanche, La troisième l’amour pensif, la dernière le don D’être, même pour les méchants, le sacrifice. Chacune a bu dans le chrétien calice Tout l’infini. Chacune, au long de sa personnelle avenue, Sans rien me dire, est advenue, Avec, en main, la fleur-merveille Cueillie à l’aube et qui conseille Des actions plus belles que tout rêve; Leur attitude est belle, ainsi qu’un glaive. Et parmi l’or de l’herbe et des étangs Et les marbres des bords, rien ne paraît meilleur Que de les voir se regarder longtemps Et refléter leur mutuel bonheur Dans les miroirs de leurs yeux nus. En guirlande tressée, avec leurs doigts menus, Mains dans les mains et leurs âmes penchées Sur les marais de lie De ma mélancolie, Ensemble, elles se sont approchées. Et la première, avec ses longs cheveux, M’efface au front la rougeur des aveux; Elle, qui sait ma vie antérieure! Pieusement, elle écoute me rabaisser moi-même, Me confesser de mes souillures à mon baptême, Et pour chaque péché son doux pardon Est si profond -que c’est elle qui pleure. Sa soeur est blanche, comme un dimanche. Elle est paisible et solennelle, Sans rien qui ne soit pur en elle: Elle nous fait les tranquillement doux, Les inclinés, à deux genoux, Devant la toute misère humaine. Le creux orgueil et l’audace de plaire S’emplument d’or, sur leur théâtre En vain; et se couronnent de leur haine; Quand la bonté paraît son coeur silencieux Conquiert si sûrement tous ceux Qui ont souci de leur bonheur et de leur vie, Que c’est elle l’humble, mais la servie. Chaste violemment, malgré son cri charnel, L’amour est si vivant, qu’il se croit éternel. Doucement mère, avec ses doigts d’aurore, L’amante est là, qui fait éclore, En des cerveaux de soir, la lumière fragile; Elle est celle qui sait les coeurs d’argile Et comme vite, ils se brisent, si ses deux mains Ne les garaient, contre son sein. En robe douce et dont les traînes Lui font aux pieds, comme des ailes, Elle me dit les paroles fidèles: «Je suis belle, comme les fleurs sereines, Je regarde, par la fenêtre de la vie Vers les domaines de la mort, Pour y revivre, un jour, en poussière ravie, Qui t’aimerait encor. Ma maison claire est douce intimement Et les rideaux du blanc silence Tombent sur mon mystère et sur ma vigilance; Mon pain est fait de pur froment; J’habite, au loin des grandes routes, Là-bas, parmi les bois, les prés, les voûtes De l’amical feuillage et près de la fontaine. Je fleuris simple et ma fierté, Si timide parfois ou gauchement hautaine, N’est que la pureté de ma clarté. La dernière des soeurs nous est la charité toute âme, Qui regarde le monde, avec les yeux de Dieu, Pauvre, mais érigeant, entre ses mains, la flamme Et, dans son coeur, les feux Et les glaives de la pitié totale. Elle est, par au delà de la sagesse étale, Celle de l’ardente et divine folie Qui se saigne le coeur et qui se multiplie Comme l’amour du Christ lui-même. Celle, qui ramasse, jusqu’au blasphème, Pour en avoir douceur et peine, L’universelle et non coupable Madeleine, La sublime putain du bien, L’abandonnée aux coups de tous, que rien Ne rebute, ni rien ne rassasie. Par les chemins damnés du monde, Par la contrée atroce et la ville transie Des affolés et des mâchant-la-faim, Elle partage à tous sa passion féconde Pour le total bonheur humain. Elle est l’amante violente, L’usée et des lèvres et des genoux, Celle dont les baisers bouchent les trous Des haillons noirs de la détresse; Sévère aussi et parfois vengeresse Et guerrière, quand ses drapeaux Volent, dans la révolte et la lumière, Et que son pied, qui casse les tombeaux, En fait surgir une aube au clair et des flambeaux. Elles sont quatre à me parler -Robes chastes et mantes lentes Et plis et franges consolantes- Elles font le tour de mon âme Avec, à travers leurs doigts clairs, la flamme De leur lumière sur mon âme; Et quand elles auront, dans ma maison, Mis de l’ordre à mes torts, plié tous mes remords Et refermé, sur mes péchés, toute cloison, En leur pays d’or immobile, où le bonheur Descend, sur des rives de fleurs entr’accordées, Elles dresseront les hautes idées, En sainte-table, pour mon coeur. Le Jardin. L’herbe y est bleue et la haie azurée De papillons de verre et de bulles de fruits; Des paons courent, au long des buis, Un lion clair barre l’entrée. Chaque montée est un espoir En escalier, vers une attente; Par les midis chauffés, la marche est haletante, Mais le repos attend, au bout du soir. Des ruisselets qui font blanches les fautes Coulent, autour de gazons frais; L’agneau divin avec sa croix, s’endort, auprès Des jacinthes, pâles et hautes. Des fleurs droites, comme l’ardeur Extatique des âmes blanches, Fusent, en un élan de branches, Vers leur splendeur. Un vent très lentement ondé Chante une prière, sans paroles; L’air filigrane une auréole, À chaque disque émeraudé. L’ombre même n’est qu’un essor, Vers les clartés qui se transposent; Et les rayons calmés reposent Sur les bouches des lilas d’or. L’Attendue. Elle était comme une rose pâlie; Je la sentais discrète, autour de moi, Avec des mains de miel, pour ma mélancolie. Sa jeunesse touchait à ses heures de soir; Quoique malade, elle était calme et volontaire Et m’imposait et sa tendresse et son espoir. Aucune ardeur, qui domptait par secousse; C’était la sentir droite, en son amour, Qui me tenait, dans sa contrainte égale et douce. Elle peut-être a su le texte obscur De mes rancoeurs et de mes lourds silences Et, dans ma volupté, tuer le lys impur. Sainte pour moi et claire et lentement Comme une étoile, un soir d’ombre lucide, Seule, elle s’en alla fleurir le firmament. Les étoiles diamantent son coeur, Depuis, qu’en des dortoirs de lune, Elle est dormante, au clair de son nouveau bonheur. Elle est morte, sans bruit, tout doucement, Mais si calme, dans l’humble pose De l’agonie et de la paix de son moment. Ses bonnes mains de consolation -Oiseaux d’espoir -se sont levées Vers sa lointaine et attirante assomption, Là-haut, en un jardin si rempli de fleurs d’or Et si flamboyant de lumière Que les ombres des fleurs y sont de l’or encor. Depuis -elle m’assiste, ainsi qu’on aide un pauvre enfant Qui simplement, un jour, s’en vint au monde, Sans trop savoir juger, qu’il fut longtemps, En son pays de tristesse et de nuit, La morne fleur de sa propre misère, Pour la sombre abeille de son ennui. Et qui sans se juger encor, tout simplement, -Après combien de pleurs, d’affres et de tortures- S’en est venu vers un séjour d’apaisement, Grâce toujours à la sainte, dont le coeur Et les conseils calmes et volontaires Ont doucement rendu son coeur meilleur. Rien n’est plus clair que de sentir sur soi, Quelqu’une au delà de la vie, En qui l’on ait croyance et foi Et que l’on sente ardente et toute entière Penchée, à chaque instant, sur soi, Comme une main, avec de la lumière. . . Aussi la vois-je aller, passer, venir, Me doucement frôler, avec sa robe. Et me fixer, avec des yeux de souvenir. Elle conduit mes doigts qui lui écrivent Ces vers pleins d’elle, afin qu’ils soient De blancs chemins, où ses pensers me suivent. Je lui confesse tout, comme autrefois, Bien qu’elle sache aujourd’hui tout, d’avance, Et qu’elle entende l’âme, avant la voix. Il n’est rien que je ne veuille lui dire Quand, certains soirs, comme vivante, je la vois, Je joins les mains pour lui sourire. Je suis l’ardent de sa toute présence; Je la voudrais plus morte encor Pour l’évoquer, avec plus de puissance! Dans la maison de ma tristesse Elle est la tremblante caresse De la lumière, à travers les fenêtres. Elle est ce qui fleurit de joie, Dans ma demeure et dans ma voie, Elle est le son chantant de l’heure. Elle est là doucement assise Dans la tranquillité de mon église, À mes côtés, sur des chaises amies. Elle est, durant mes nuits de fièvre, La goutte fraîche, sur la lèvre, Et la lampe, qui toujours veille. Elle est ma ferveur réorientée, Ma jeunesse ressuscitée, Un flot d’aurore, en une aurore. Aussi m’étant le seul présent, c’est elle L’heure qui sonnera et remplira Toute l’éternité, qu’est l’avenir. J’aurai ses yeux, ses mains, son coeur, Pour mains, regards et coeur à moi, Ses bras en croix devant les sentes Qui vont vers les périls et les descentes Me ramènent jusqu’aux chapelles de la foi; Ses pieds laissent des marques d’or Sur le sable de blanc silence Qu’épand mon âme, en sa présence, Et je les baise et mon effort Sera de suivre au loin leurs mystiques empreintes, Jusqu’au moment de notre indubitable étreinte Et de ma délivrance, en mon dernier soupir. . . Et tel vivrais-je en elle, afin d’y bien mourir! Source: http://www.poesies.net