Deux Textes Critiques. Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Le Modernisme D'OEdipe-Roi. Barbey D'Aurevilly. Le Modernisme D'OEdipe-Roi. Dans: Art Moderne. (1889) Des comédiens venus de Paris ont représenté jeudi dernier, sur le théâtre de la Monnaie, l'oeuvre d'un auteur peu connu, nommé Sophocle. Malgré la musique assez arriérée dont un compositeur de la vieille école a cru devoir l'accompagner, cette très moderne tragédie (car c'en est une, et en vers, oui, général!) fort indépendante et même passablement insolente, a remporté un grand succès. Les passages les plus scabreux, l'inceste et le parricide qui en sont les ressorts principaux, n'ont pas paru choquer le moins du monde (bien au contraire! l'élégant auditoire qui sifflait, l'an dernier la Puissance des Ténèbres et qui, récemment, accablait Nora de son mépris. L'ovation qu'on a faite à l'ouvrage a été si spontanée, si générale qu'il sera difficile à M. Eeman d'interpeller le ministère au sujet de cette représentation, assurément licencieuse et irrévérente au bon goût. Sophocle l'a échappé belle. Et cela, grâce à un malentendu. On ignore généralement qu'il avait écrit sa tragédie pour le Théâtre- Libre, et que c'est par suite d'une erreur delà poste qu'elle est arrivée à la Comédie- Française. Acceptée, après n'avoir fait antichambre que pendant deux mille ans, et jouée par M. Mounet-Sully avec une autorité sans égale, elle a été déclarée admirable. Si elle fût venue du théâtre de M. Antoine, la langue française eût été trop pauvre en injures et en sarcasmes. Car, il faut le reconnaître, voilà bien une singulière pièce. Il n'y est pas question d'amour. L'intérêt est restreint aux seuls éléments psychologiques et se concentre sur le caractère d'un personnage unique que les développements de l'action nous montrent incestueux, régicide et parricide. Fi, le vilain Monsieur! Avec ses orbites vides et sanglantes, sa face tumifiée, tel qu'il ose se montrer, au dernier acte, à une compagnie distinguée, il est tout simplement révoltant. Et avec cela, des idées assez anarchiques sur le pouvoir éphémère des rois, sur la fatalité qui pèse sur l'homme et en fait le jouet de la destinée. La dignité humaine, le libre arbitre, le respect de l'autorité, que faites- vous de tout cela, Monsieur Sophocle? Ce révolté de Tolstoï partage votre erreur. On le siffle. Rien de plus normal. Mais vous, on vous applaudit. Cela ne peut être que par distraction. Car il est inadmissible que la seule étiquette « Comédie française » puisse rendre excellente, £ans examen, une oeuvre que les notions les plus élémentaires du bon ton, des convenances et de la morale doivent taire déclarer exécrable. Les individus auxquels appartiennent les mains qui applaudissent Sophocle, les lèvres qui sifflent Tolstoï, ipnorent -ils qu'au concours dramatique d'Athènes OEdipê-Roi échoua devant une pièce de Philoclès '? A la bonne heure. Les Athéniens, du moins, étaient logiques. Ce Philoclès, dont nous regrettons de ne point connaître les oeuvres, que l'histoire a négligé de nous transmettre, était sans doute quelque auteur distingué, en bonne posture auprès des critiques de l'époque. Gageons qu'il écrivit un Maître de forges qui fit affluer le peuple à l'amphithéâtre. Mais vous qui applaudissez les Philoclès modernes, dites donc, de quel droit louez-vous OEdipe? Des oeuvres de cette envergure passent trop haut pour être atteintes par vos claquements de mains. Lorsqu'on eut, en une Athènes plus rapprochée de nous, la curiosité de lire OEdipe-Roi, on daigna y trouver un sujet dont il serait possible de faire quelque chose à la condition de remanier les cinq actes. Voltaire consentit à en tirer une tragédie, tout en persifflant spirituellement le tragique grec, dont il coula les inspirations dans le vrai moule du théâtre. Il imagina un Philoctète amoureux de Jocaste (il fallait bien donner un peu d'intérêt à cet OEdipe-Roi, si vide et si naïf), il créa le personnage, indispensable à toute tragédie qui se respecte, du confident Dimas, et rehaussa la saveur de cette olla- podrida par quelques lardons anti-religieux. Aussi La Harpe déclare-t-il l'oeuvre du « Sophocle moderne » très supérieure à celle de l'ancien. Avant lui, Corneille, également pris de pitié pour la pauvreté d'invention du vieil auteur, avait condescendu à refaire son oeuvre selon les recettes de la « Bonne tragédie bourgeoise ». Et Chénier aussi, et un Monsieur de la Mothe, et un Anglais nommé Drjden, et Prévost, et même un certain de Sainte- Marthe. Un étonnement prodigieux dut secouer dans leurs tombes tous ces correcteurs de versions grecques quand, en 1858, M. Jules Lacroix imagina de traduire tout bêtement, en honnêtes alexandrins, le texte original, et de faire représenter la chose telle qu'elle avait été pensée. C'était si simple que personne ne l'avait imaginé précédemment. Et voici, enfin, OEdipe-Roi triomphant, débarrassé, comme les cathédrales, des badigeons, des plâtras, des constructions baroques que l'ignominie des siècles avait accumulés sur ses piliers de pierre. L'édifice se dresse en sa glorieuse architecture, et si pur,et si radieux, et si dominateur, qu'on se prend de pitié pour les malheureux qui ont eu l'audacieux dessein d'en corriger le plan. Un dernier nettoyage reste à faire: celui des choeurs et de la musique mélodramatique de M. Membrée, qui s'adapte à la tragédie grecque comme les façades de style jésuite aux églises gothiques. Quant aux vers, sont-ils bons? Sont-ils mauvais? Nous n'oserions nous prononcer: on n'en remarque ni les qualités ni les défauts, car Sophocle et le flot de pensées qu'il remue accaparent toute l'attention. Et tandis que les corrections de Corneille, de Voltaire, de Monsieur de la Mothe gisent en moellons effondrés au pied du temple qu'elles ont contaminé (c'est le moment de rééditer la comparaison chère à Georges Rodenbach: il faudrait, comme autour des tombes, élever des grilles' pour défendre les chefs-d'oenYre!) OEdipe-Roi est repris en grande solennité à Paris, et forme le spectacle de choix dans lequel le tragédien Mounet-Sully se produit à Bruxelles. L'impression que provoque l'oeuvre de Sophocle est formidable. C'est que les ressorts qu'elle met en action sont de tous les temps. C'est que les passions qui remuent les personnages du drame agitent nos âmes avec la même violence qu'elles faisaient battre, en l'an 415 avant l'ère chrétienne, le coeur des Athéniens. Les épisodes, ce chancre du théâtre contemporain dont il ne reste rien parce qu'il est tout entier anecdotique, sont traités en accessoires insignifiants: tout est dans l'effroyable malheur qui fond sur l'humanité, incarnée en ce roi de Thèbes delà race deKadmos, à la fois parricide et incestueux. Sophocle le montre, malgré sa puissance, courbé sous l'inflexible loi du destin. C'est, dans l'esprit du tragique, la colère d'Apollon, la fureur de la déesse Erynnis qui s'acharnent sur sa tête. Wagner a vu dans cette implacable logique des événements l'inéluctable fatalité. Tolstoï: la puissance mystérieuse des ténèbres. Et ainsi, indéniablement, par une filiation directe, se rattache notre art d'aujourd'hui, celui que nous ne cessons de défendre et de proclamer, alors qu'on le méconnaît ou qu'on le raille, à la conception esthétique du théâtre grec, qu'il est de bon ton d'applaudir, même sans y rien comprendre. Le procédé de Sophocle, charmant dans son ingénuité, consiste à mettre dans la bouche de deux jeunes filles thébaines les vérités philosophiques que l'action est destinée à mettre en relief. Ce sont elles qui signalent le côté superficiel du bonheur humain. Ce sont elles qui font ressortir combien est éphémère et fragile la grandeur des rois. Ce sont elles encore qui expriment l'horreur de la malédiction qui frappe l'homme et le poursuit sans relâche, idée que la légende chrétienne s'est appropriée et dont elle a fait la faute originelle. Ce sont elles, enfin, qui invitent le peuple à la pitié, le sentiment sublime qui domine l'oeuvre et lui donne sa signification précise. Mais supprimât-on ces deux rôles de la liste des personnages, les vérités profondes et émouvantes qu'ils énoncent n'en jailliraient pas moins, comme des éclairs, des événements qui se déroulent sous les yeux. Les traits, dessinés avec une étonnante sûreté par le vieil auteur, sont définitifs. Ils se gravent dans la mémoire d'une manière indélébile. Et l'on ne conçoit pas qu'il soit désormais possible de raconter autrement, et en ayant recours à d'autres moyens dramatiques, la sanglante histoire qui sert au tragique de prétexte pour nous émouvoir. Tirésias, le Messager de Corinthe, L'Esclave du feu roi, Kréôn, tous les personnages, en apparence épisodiques. qui gravitent autour du fils de Laïos et resserrent; les mailles de l'épouvantable fatalité qui l'emprisonne, font partie intégrante du tableau, sans qu'il vienne à l'esprit la pensée qu'un d'eux puisse ètresuppriméou qu'il soitpossibled'interoalerparmieux quelque figure nouvelle. Tous concourent au dénouement d'une manière pressante, et ainsi se dégage l'admirable unité quifaitde l'oeuvre, non la représentation d'un fait historique ou légendaire, mais une conception supérieure: l'Idée rendue concrète, saisie par les ailes et jetée, palpitante, dans le cadre d'un drame, dont le décor, très simple, accentue encore la portée symbolique: àgauche est un temple, à droite un palais, et toute l'action se déroule, sans changements, entre les deux édifices. Que les esprits sincères qui se sont laissés emporter, jeudi, par l'émouvante représentation à'OEdipe-Roi, l'un des plus magnifiques spectacles auxquels nous ayons assisté, fassent sur eux-mêmes un retour, s'il en est parmi eux qui méconnaissent la haute portée du théâtre moderne que nous soutenons. Us comprendront qu'un lien solide rattache les oeuvres qui en sont issues aux chefs-d'oeuvre de l'art antique, bien qu'en apparence elles en soient éloignées. Et ce lien est tout naturel: car l'Art demeure, à travers ses évolutions, toujours immuable, pour le motif qu'il n'existe qu'en raison des sentiments qui agitent l'humanité. Barbey D'Aurevilly. Dans: Art Moderne. 28 Avril 1889. Barbey d'Aurevilly, déjà, voici longtemps, malade, a succombé mardi. Depuis Victor Hugo, c'est le plus grand mort. La société française du commencement du siècle, organisée par Napoléon et fondue avec les disparates métaux de l'ancien régime et du régime nouveau, trouva pour écrire sa vie, Balzac. Cerveau colossal, celui-ci organisa une littérature nouvelle -réalisme et spiritualisme mêlés, -appuyée sur le fait observé, vivifiée par la devination, roburée de science, rehaussée d'idéal, une littérature complexe, profonde, touchant à tout, sorte de matrice énorme où tient un siècle. Le monde instauré par Balzac a ses lois, sa religion, ses dieux tout comme celui de Napoléon. Tous les deux ont été jurisconsultes, théologiens et réformateurs. La comédie humaine, c'est l'empire littéraire du xix" siècle, Balzac imperante. Balzac mort, la succession d'Alexandre s'ouvre. Les provinces sont partagées. Flaubert, Goncourt, Zola héritent des unes, Barbey d'Aurevilly hérite des autres. Mais ce dernier, plus que n'importe qui, continue l'esprit du maître. Ceux-là s'attachent surtout à son procédé, à sa manière de voir plutôt qu'à sa manière de penser les choses, ils s'adjugent la Cousine Bette, le Père Goriot, Y Avare Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet. Flaubert accapare à lui seul Louis Lambert. Barbey d'Aurevilly garde le Lys dans la vallée, la Femme de trente ans, Béatrice, M6 de la Chanterie et surtout Séraphita-Séraphitus. En plus, quelques études de dandys et de hautes parisiennes. Tout ce que Balzac avait trouvé, en tant que légitimiste, aristocrate, mystique et voyant en arrière, il le reçut, les autres eurent en partage le Balzac moderne, l'homme nouveau, le savant, le voyant devant lui, crû et brutal. Une différence nette, toutefois, entre Balzac et Barbey, tous deux légitimistes et mystiques. Si Balzac, nous présentant des types d'ancien régime, les accommode à leur temps, les rend souples, leur fait subir et presqu'admettre leur siècle et les recrée en y soufflant de son âme à la fois antique et moderne, âme de gentilhomme et de révolutionnaire, Barbey n'imagine que des personnages hautains, intransigeants et protestataires. Comme en certain dessin des Diaboliques, où l'on voit au fond sa silhouette d'archange fatal passer, l'esprit de Barbey domine et traverse l'horizon de chacun de ses livres, avec un grand geste d'orgueil. Les temps contemporains, où il envoie et où il égare en des labyrinthes de roman ses personnages, il les hait d'une colère crispée. Il en sent la veulerie, l'âpreté, le matérialisme, le terre à terre, la lâcheté, la déchéance morale, il n'en voit aucun des côtés gigantesques et sinistres, il reste enfoncé dans un rêve de chevalerie, de souples manières, de bravoure, d'audace individuelle, de fière humeur française, de spiritualité distinguée et profonde à la fois. Et il a la pose aussi de ses idées et de ses sentiments. Mais une pose qui ne choque guère, étant teintée de mépris, de dédain et de courage. Brummel, Buckingham, Lauzun, Richelieu, de Rohan, à qui ne fait-il songer? Une fondamentale différence d'attitude caractérise donc les quasi mêmes personnages de Balzac et de Barbey. Encore autre chose. Tandis que Balzac voyant plus large et plus gros et occupé non pas à cultiver un jardin, mais à fertiliser et à drainer tout un pays, se borne à camper ses héros tout debout, d'an bloc, avec quelques gestes généraux et synthétiques vers l'action, Barbey, plus spécial et aussi plus artiste, accentue, souligne et même pousse au détail. Certes, les hommes armés types du plat de sa plume, s'érigent de pied en cap, mais souvent incruste-t-il des arabesqueseur leurs armures et déploie-t-il un panache à leur casque. Ses femmes, elles aussi, tiennent plus à la vie individuelle, particularisée et même sont-elles madame ou mademoiselle une telle avant d'être le vice ou la vertu qu'elles personnifient. Elles gagnent en aigu ce qu'elles perdent en universalité et demeurent, si non aussi profondément caractéristiques, du moins plus acutement analysées. Plus que Balzac, Barbey d'Aurevilly est un écrivain orateur. Il est emballé par le sujet, sa phrase a le geste et le mouvement d'une phrase parlée et même, mainte fois,déclamée. On se le représente drapé, magnifique, la tête rejetée d'orgueil en arrière. Non pas qu'il plaide ou soutienne une thèse; il n'est ni didactique, ni avocat. Mais derrière lui, on aperçoit debout toute la vieille société vaincue, virile encore, qui se souvient. Elle ne veut point être, elle n'est pas irrémissiblement la décapitée de quatre-vingt-treize; son champion Jules Barbey d'Aurevilly l'affirme, le proclame. De même l'église, bien qu'elle ait peur de son défenseur, le signe néanmoins de sa croix. Il est le fol aventurier qui s'expose, poitrine large, avant tout. D'où vient- il? Est-il de noblesse authentique; est-il vraiment croyant et pratiquant? Qu'importe. Il a la folie affichée de se battre pour des vaincus, pour des pusillanimes souvent, des ingrats quelquefois. Il porte fièrement la défaite des autres, alors que luimême, s'il ne combattait que pour lui, certes, serait victorieux toujours. Il faudrait de longues proses pour examiner l'oeuvre abandonnée à la postérité par Jules Barbey d'Aurevilly et entrer un peu bien avant dans chacun de ces livres. Ici, non pas. Par XAmour impossible et la Bague oVAnibal il débute. Ce sont plutôt des réflexions spirituelles sur l'amour mises en la conversation des personnages que de réels romans. Ces deux oeuvres procèdent directement de Balzac; le style seul difiêre. Après vient VEnsorcelée, le Prêtre marié, la Vieille maîtresse, le Chevalier des Touches, les Diaboliques, VHistoire sans nom et Ce qui ne meurt pas. Avant ou concomitamment avaient paru: Un Recueil de poésies rare et tiré seulement à trente-six exemplaires. De plus, un livriculet sur Georges Brummel et les Prophètes du passé. Durant longtemps, Barbey a occupé un rez-dechaussée de journal pour y distribuer de la critique hebdomadaire. Cette besogne a été réunie en volumes sous ce titre: Les oeuvres et les hommes. Jugements souvent hâtifs et du reste comment exiger d'un maître de la trempe de Barbey qu'il ne sacrifie souvent à l'emportement et au beau geste la justesse et l'impartialité froide d'un jugement. La critique de Barbey est passionnée. Baudelaire l'aimait telle. Ce qui définit les romans de Barbey c'est, outre la violence d'âme de la plupart des protagonistes et leur nature on dirait dans du vitriol trempée-tels: les Croix-Jugan, les chevaliers Destouches, le prêtre marié, le capucin d'uneHistoire sans nom - l'extraordinaire lueur dans la nuit, à l'horizon de presque chacun des chapitres. Il en éclaire le décor et les personnages si étonnamment et par de si étudiées intermittences, que c'est à cette maîtresse qualité que ses livres doivent leur soudaineté de grandeur. Tel le fond même de son art et comme le mystérieux se complique toujours, soit d'un passage d'ange, soit d'une intervention de démon, il doit nécessairement se rencontrer au cours de ses études des Calixtes, sortes d'anges faites femmes, ou des pères Riculf, sortes de Satan faits prêtres. Parfois les deux natures, céleste et démoniaque, s'androgynisent en telle figure compliquée et sphingiale. Quelques héroïnes de Barbey se définissent telles. On les surprend froidemeât perverses, quoique candides et comme vierges. Et les Jocondes et les Madones de Léonard et de Luini traversent le souvenir. Encore, voici l'étonnant paysage de mystère et de maladie qui ouvre ce chef-d'oeuvre: Ce qui ne meurt pas; et la scène, dans le Chevalier Destouches, du moulin, d'où s'échappe, vers quoi? parmi le silence de la plaine, la musiquette d'un violon; et l'arrivée de Riculf dans le village, le soir, au début d'Une histoire sans nom; et la chevauchée de Croix-Jugan, les nuits, à travers les landes, vertigineusement, à la quête d'un manoir très ancien où des femmes se taisent des jours entiers, assises en des chaises de cathédrale. Même les noms des personnages participent à cette tendance vers le clair obscur et l'énigme, si bien qu'à lire Barbey on se croit dans quelque monde, certes,réel, mais illuminé autrement -et cette lumière, plutôt morale que matérielle, semble comme sortir du coeur étrange et prodigieux, du cerveau excessif et tragique de ses héros et de ses héroïnes. C'est là assurément le miracle accompli en dehors de tout le prestige de la composition et de la construction esthétique des livres. C'est aussi ce qui maintiendra toujours Barbey hors de portée de cette plèbe de lecteurs, qui n'a pas épargné Zola. Son style? -une merveille. Style à coups d'épée mêlés à des bannières, non pas style travaillé mais style trouvé, de génie, avec, souvent, des négligences ou des audaces de phrases, avec, toujours, des tout à coups d'images inattendues, style caparaçonné, écussonné, fleuronné, style armorié, style impérial, style héraldique. L'influence de Barbey d'Aurevilly sur les écrivains de ces dernières années est nette. Il nous fait songer, lui, l'écrivain religieux et chevaleresque, lui, à la fois mis en suspicion par les prêtres et regardé d'un oeil louche par certaines sommités aristocratiques, à quelque grand maître d'ordre militaire proscrit, à quelque chef de Templiers littéraires en plein xrx e siècle. C'est bien cela. Si les moeurs le permettaient encore, combien volontiers on lui dresserait un bûcher pour qu'il y montât avec ses féaux, les Bloy, les Villiers et les Péladan. Ses audaces de plume, ses vivisections d'âme, ses mots en fers rouges dardés, effarouchent, et l'on aime à traiter d'hérétique ou de fou ce dernier peut-être écrivain catholique dont le talent vaut et domine. Ses oeuvres, aucun évêque de Tours ne les voudrait approuver, et telle la platitude bigote des croyants contemporains, qu'un Laserre quelconque peut seul, au vu des chanoines, tremper sa plume dans les bénitiers. La littérature catholique est devenue une bondieuserie écrite. Au reste, que Barbey d'Aurevilly soit ou non reconnu par ceux qu'il a servis, ses livres sont d'un trop merveilleux écrivain pour que cette circonstance ait (juelqu'influence sur leur avenir. Ils sont loués aujourd'hui par tous ceux, catholiques ou non, qui se laissent conquérir par n'importe quel souci d'art, Leur fait a été de déterminer -voici six ou sept ans -la réaction des jeunes romanciers contre l'exclusive domination naturaliste. Zola tout chair, tout sang, tout muscles, tout instinct presque, avait barré de son génie la grand'route littéraire. Ceux dont les nerfs ductiles et les rêves s'en allaient au delà de cette barrière se servirent des écrits de Barbey d'Aurevilley comme d'un drapeau. C'est alors que le plus éclatamment la gloire s'est arrêtée sur lui, une gloire presque posthume, puisque l'âge avait déjà neigé, depuis combien d'hivers? sur cette tête aujourd'hui sans date. Source: http://www.poesies.net