Almanach Et Autres Poèmes. (1895) Par Emile Verhaeren. (1855-1916) TABLE DES MATIERES Almanach. Janvier. Février. Mars. Avril. Mai. Juin. Juillet. Août. Septembre. Octobre. Novembre. Décembre. A Ceux Qui Viennent. Le Crime Allemand. Les Trains. Almanach. Janvier. Par Le soir trouble et flagellant, où se gèlent exténuées les lumières et les nuées, vague l’hiver nocturne et blanc. Les champs dorment si vieux, si morts, qu’on les croirait frappés d’un sort, -qui donc suscitera le vernal sortilège? Tout seul vers le couchant là-bas, triste et discord, avec des hoquets las, quelque pauvre angélus sonne encor dans la neige. Les chaumières et les étables apparaissent si lamentables que leur misère s’ouvre en plaies; de clos en clos, le long des haies, sur un bâton pelé pend du pauvre linge gelé. Par le soir trouble et flagellant, en des manteaux usés de vent, vague l’hiver nocturne et blanc. Les villages comme amoindris serrent leurs toits et leurs taudis et calfeutrent leur peur; ils s’alignent au bord des routes mortes, où chaque âtre, dessous la porte, glisse en biseau sa coupante lueur. La neige épand ses laines et ses flocons parmi les plaines et déchiquette de la haine en rafales folles et vaines. Elle dissémine ses mille loques minuscules, qui s’effiloquent à travers champs, en chaque coin, où de grands arbres de silence échelonnent leur vigilance vers l’infini, de loin en loin. Sol blanc, ténèbres claires: aux carrefours, les croix crépusculaires écartèlent leur christ vers l’immense douleur, mais le sang pur qui lui coule du torse ne tiédit pas le gel féroce dont les grappes plombent son coeur. Parfois, comme si l’air était de fer, s’écoute au fond des nocturnes prairies un craquement de fleuve qui charrie ses batailles de glaces vers la mer. Par le soir trouble et flagellant, plus vieux que ne sont les années autour du temps agglutinées, vague l’hiver nocturne et blanc. La lune au ciel se voile ou transparaît; les nuages dans leurs voyages couchent des nappes de mirages au long des lacs et des marais. Des ombres et des formes rôdent et se mêlent à des clartés qui tout à coup montent et s échafaudent. Un remuement aux horizons violentés halluciné l’esprit; les chimères tumultuaires passent sur leurs chevaux d’espace et le mystère de la nuit vaguement s’ouvre et s’accomplit. Février. Les Errants. Il est ainsi de pauvres coeurs avec en eux des lacs de pleurs, qui sont pâles comme les pierres d’un cimetière. Il est ainsi de pauvres dos plus lourds de peine et de fardeaux que les toits des cassines brunes parmi la dune. Il est ainsi de pauvres mains comme feuilles sur les chemins, comme feuilles jaunes et mortes devant la porte. Il est ainsi de pauvres yeux humbles et doux et soucieux, comme les yeux des bêtes sous la tempête. Il est ainsi de pauvres gens, qu’ils soient riches ou indigents, qui trimbalent de la misère au loin des plaines de la terre. Mars. L’Heure Trouble. C’est Mars! Un lent soleil convalescent là-haut se penche à la fenêtre et vers terre pénètre. C’est Mars! Le vieil hiver fuit dans la mer; comme un oiseau qui secouerait ses plumes, l’aube neuve s’ameute en brumes. C’est Mars! L’âpre midi s’est attiédi; le ciel étend sur les clairières les tabliers de la lumière. C’est Mars! L’ombre du soir incline aux longs miroirs des lacs pensifs ses bras qui glissent et s’enfoncent sous les eaux lisses. C’est Mars! Et le printemps, voici qu’il s’apprivoise avec les premiers chants d’oiseaux et qu’aux étangs couleur d’ardoise les humbles gens de la paroisse, pour abriter les toits et border les closeaux, coupent de pauvres blancs roseaux. Avril. Les épingles des houx cinglants et fous crèvent le doux manteau du vent. Le vent, il est tissé de laine et le houx vert darde la haine comme un casque parmi la plaine. Le vent, il est de gaieté fière, il court, avec des sonnettes de clarté, ventre à terre, sur la rivière. Le houx, il est la rage de la terre. Les mains du vent dans les cheveux des herbes se parfument d’odeurs acerbes, le front du vent paraît comme une aube dans la forêt. Le houx, il est de fer tenacement comme l’hiver. Avec ses dards, avec ses pointes, il sépare les clartés jointes du jour éclos avec douceur; il est comme un blasphème de sécheresse et de fureur qui se crispe contre lui-même. Le vent jeune, c’est le printemps, avec ses baisers d’or aux lèvres de la terre; le vent lisse, le vent sincère, c’est le printemps. Le houx, il est l’audace du froid stérile et de la glace. Le vent babille dans le lacis d’un chant d’oiseau que soie à soie il enrubanne, ainsi que des lianes, aux torsades des bois et des rameaux; le vent léger, le vent, il brille! le vent s’ébroue sur les gazons luisants où les pommiers, ainsi que des paons blancs, nacre et soleil, lui font la roue. Le houx, taciturne et jaloux, dans les vallons, sur les sablons, ciselle et pointe de la colère foliolaire. Le vent roule en boule, le vent joufflu, comme un gamin sur les talus; le vent donne l’essor aux papillons pliés en billets d’or; le vent s’attarde en des voyages et joue avec les copeaux blancs et les ourlets étincelants, là-haut, des grands nuages. Le houx se plisse en rides, crispe ses ongles vers le vide et semble un obstiné tourment qui se tairait, sauvagement. Le vent, toute la joie et toute la folie qui tinteront dans les prochains lilas, il les appelle et les rallie et les essaime au canevas des champs et des enclos rectangulaires. Le luxe frais des bijoux d’eau, il en orne des fleurs perlaires sur les berges où le troupeau verse en cascades ses toisons; il court autour des toits et des maisons, ouvre l’ampleur des espaliers et jusqu’au ciel construit les escaliers par où descend la vie. Il prend d’assaut la campagne asservie, monte, descend, s’en va, revient, éveillant tout, n’oubliant rien, le houx lui-même est assailli, en chaque feuille, en chaque pli, et courbe enfin jusques à terre sa rancune protestataire. Et le printemps oriflamme de vent, avec des insectes rouges et bleus en aigrettes dans ses cheveux, avec, sur le vol clair de ses ailes solaires, le feu mouillé des diamants auréolaires, entre vainqueur dans la lumière en fleur. Mai. La Petite Vierge. La petite Vierge Marie passe les soirs de mai par la prairie, ses pieds légers frôlant les brumes, ses deux pieds blancs comme deux plumes. S’en va comme une infante, corsage droit, jupes bouffantes, avec un bruit bougeant et clair de chapelet d’argent. Aux deux côtés de la rivière poussent par tas des fleurs trémières, et la Vierge, de berge en berge, cherche les lys royaux et les iris debout sur l’eau comme flamberges. Puis cueille avec ses doigts, un peu roides de séculaire empois, un insecte qui dort, ailes émeraudées, au coeur des plantes fécondées. Et de sa douce main, enfin, détache une chèvre qui broute à son piquet, au coin des routes, et doucement la baise et la caresse et doucement la mène en laisse. Alors, la petite Vierge Marie s’en vient trouver le vieux tilleul de la prairie, dont les rameaux pareils à des trophées recèlent les mille légendes. Et humble, adresse enfin ces trois offrandes, sous le grand arbre, aux bonnes fées, qui autrefois, au temps des merveilleuses seigneuries, furent, comme elle aussi, la bénévole allégorie. Juin. La Saint-Pierre. Dansez sur la berge, les flammes, comme de petites madames, comme de tristes petites madames. Voici les soirs de la Saint-Pierre sur les fleuves et les rivières. Dansez sur la berge, les flammes, avec des gamins roux autour de vous, copeaux follets, folles spirales, dansez, dansez, dansez, petites flammes pastorales. L’oiseau vous frôle et jette un cri, les petites madames. Le vent vous fouette et vous rougit, les petites madames. Le curé passe et vous bénit, les petites madames. Voici les soirs couleur de lie, dansez, dansez, les petites madames, les tristes petites madames, dansez, dansez, dansez, dansez votre mélancolie. Dansez, dansez encore un peu, déjà la nuit et ses ombres se meuvent comme des veuves au long des fleuves, dansez encor, dansez, les flammes, pour le bon Dieu un peu et rendez-lui votre âme, votre âme avec toutes ses flammes, les presqu’éteintes petites madames. Juillet. L’âpre uniformité de l’azur nu brûle les champs et leurs arpents d’identité et leurs chemins d’opiniâtreté rectiligne, vers l’inconnu. Craie et poussière se retroussent en tempêtes vers les lisières et s’emportent sur les routes, là-bas; les villages! leurs toits et leurs maisons sont las, l’ombre chaude s’assied au seuil des portes; un vent de braise et de fournaise pèle les murs et fendille les glaises et les digues dont les escortes accompagnent des eaux qui semblent mortes. L’été, il est venu, malade et malfaisant, avec du plomb dans son sang blanc, avec ses durs midis de pierre; l’été! et ses lumières carnassières et ses silences fermentants. -Vous, les jardiniers de la mort et des tombes torrides, voici des fleurs qui ont des rides et qui penchent, ainsi que des remords, leurs ors et leurs faisceaux arides. -Vous, les charpentiers de la mort, voici les géantes cuirasses des grands hêtres dont l’écorce se casse dans les forêts comme engourdies où se couvent les maladies. -Vous, les embaumeurs de la mort, voici la stérile agonie des verdures trop tôt finies; voici les blés fripés, voici les orges irascibles et les rameaux crispés des vieux vergers sous des brûlures invisibles. Depuis des jours, depuis des temps, minutieux et persistant, le soleil perce à coups d’aiguilles la vie éparse en volontés tranquilles; le soleil mord, le soleil vrille le sol brûlant et haletant et ploie et broie en sa torture l’espoir en or de la moisson future. La terre entière, elle est paralysée. -Dites à quand les émeutes, les rages et l’entre-choquement des blocs d’orage et les pâles éclairs dans la nue ardoisée? En attendant, unique au loin un carreau luit du fond d’un coin et sa lueur, comme un grand jet de haine, de part en part traverse au coeur la plaine. Août. Le Soleil. Dans le matin qui s’ouvre et s’ébroue, c’est le soleil qui fait la roue comme un grand paon d’or et d’argent. Son luxe inouï de lumières, ardentes fleurs, clartés trémières, d’après un rythme foudroyant descend. Il brûle solitaire comme un énorme aimant; ses yeux diamantaires font s’effacer le firmament; ses mains qui ont broyé la nuit profonde avant les temps, ont suspendu les mondes autour de son embrasement. On ne sait d’où ses feux lui sont servis, ni quel éclair ni quel enfer lui fait la vie; comme la mer, il est une force en voyage vers un mystère au fond des nues, qui nous fixe comme un visage intense et demeure inconnu. Dans le matin qui s’ouvre et s’ébroue, c’est le soleil qui fait la roue comme un grand paon d’or et d’argent. Septembre. La Lune. Sous les plafonds que sur la terre minuit ajuste avec des crampons d’or, tu voyages, par le soir mort, oeil morne et sans paupières. Œil pour le pôle et le désert où la chaleur ressemble au gel, où le silence comme un scel ferme les lèvres de la mer. Œil projeté de haut en bas sur les peuplades taciturnes, qui bâtirent leurs sphinx nocturnes avec les blocs que tu fixas. Œil qui casses ta clarté ronde comme un cristal contre les dalles, que font les vagues colossales sur des plages, au bout du monde. Œil d’immémorial ennui, éclatant et livide, que le temps sculpte au front du vide dans le visage de la nuit. Œil si vieux que la terre oublie, monotone, depuis quel jour, monotone, tu fais le tour de sa mélancolie. Œil chauve et que l’on sait béant parmi les ombres claires, lorsque, l’hiver, tu les éclaires avec ta mort et ton néant. Œil hostile des firmaments qui travailles, sans nulle peur, à la folie et la terreur des poètes et des amants. Octobre. Avec, sur l’épaule, ses nocturnes corbeaux -et le baiser, autour des seins, de ses roses dernières, la madone des soirs surgit au coin du bois. Et les flûtes pleurent et les hautbois et les cors d’or dans les échos des bois pleurent. Et les appels de cloche à cloche s’entre-cognent de village à village, sur les oches; et les bêtes dans les fermes bousculent leurs chocs d’abois contre les murs du crépuscule. Et sur la plaine infiniment d’automne prennent l’essor les lourds corbeaux de la madone. La madone des bois d’automne, avec ses crins feuillus et roux et ses manteaux bordés de houx, la madone des soirs et des tempêtes règle la chute et le courroux -rostres ouverts -des corbeaux fous. Comme des paons de braise ouvrant leurs queues les feux, là-bas, brûlent au fond des âtres et dessinent aux murs de plâtre des attitudes en ombres bleues, quelques fermiers, les pieds croisés dessous leur banc, fument et se taisent paisiblement, leur face en or tournée aux flammes; et seul s’entend le va-et-vient des femmes, en sabots lourds, autour des tables, et le pesant et lent mâchonnement des boeufs couchés dans les étables. La madone des soirs et des tempêtes commande au vol et aux courroux -rostres ouverts -des corbeaux fous. Les blés dorment au fond des granges, et leurs barbes comme des franges remuent au long des poutres plates: la poussière d’entre les lattes descend sur l’aire et la recouvre; en un grand nid de foin vermeil le chat s’étire et ses griffes s’entr’ouvrent nonchalamment à travers le sommeil. La madone des soirs d’automne éclaire avec de grands flambeaux le vol ail loin de ses corbeaux. Sur les routes, vers l’horizon, par leur fenêtre, les chaumières ouvrent les yeux en pleurs de leurs lumières; le vieux village, avec l’église au bout, monte jusqu’au vieux Christ, debout, mains ouvertes, sur sa butte fendue et le silence et la tranquillité, par à travers l’éternité, vers les terreaux couleur de cendre de ses deux mains immensément tendues semblent tomber et se répandre. La madone des soirs et des mirages grandit soudain en cris d’orage et ses corbeaux bruyants et lourds sur les chaumes de bourgs en bourgs ainsi que des marteaux, font rage. Des nuages dont les visages passent, fendus d’un seul éclair; une fuite giflée à travers airs de feuilles d’or et de branchages; un vent qui brasse à mains énormes la cime au loin des chênes et des ormes et brusquement comme un arrêt du ciel entier autour de la forêt. À cet instant fugace et de détente la madone des soirs à ses corbeaux commande. Des troncs, de haut en bas cassés comme si l’or d’un glaive en avait traversé l’écorce encor fumante, éclatent et s’abattent. Des chaumes roux soudainement en feu s’ouvrent par le milieu à la meute passante et volante des flammes qui clament vers l’horizon cuivreux. Le fleuve bout à gros remous contre des caps de limons roux et noue entre eux ses flots de boue; des vols ramants d’oiseaux sont culbutés dans l’eau, la tête en bas, à coups de faulx, et les tangants navires avec des bruits qui les déchirent, le foc claquant et se gonflant à faux; chavirent. Et c’est ainsi sur terre et fleuve toute la haine qui s’abreuve de la madone en or d’automne et c’est ainsi sur terre et mer l’automne au loin qui, le soir, sonne à clairons noirs le pâle hiver. Novembre. Les Saints. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. On en connaît qui sont venus, -dites, de quels pays d’or et d’ivoire! - depuis des temps que nul n’a retenus, dans ma contrée, en sa mémoire. On en connaît qui sont venus de Trébizonde, Dieu sait par quels chemins, n’ayant pour seuls trésors au monde que deux lys clairs entre leurs mains. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. Les plus hyperboliques portent un sceptre écussonné; ils dominent, aux basiliques, leur reliquaire illuminé; mais ceux dont plus personne n’ose porter le nom transi ont leur fête qu’on sonne dans leur chapelle aussi. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. J’en sais de très pauvres, mais très honnêtes, là-bas, au fond d’un bourg flamand, Bernard, Corneille, Amand, qui font le bien aux bêtes, et quelques-uns laissés pour compte aux gens pieux qui vous le content, en Campine, dans le pays amer, par des hommes qu’hallucinait la mer. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. Ceux-ci sont les patrons des carrefours, où les commères les injurient, à poings tendus, avec furie, dès qu’ils ajournent leurs secours; et tels sont gras et tels sont maigres, les uns bossus, les autres droits, mais tous avec des ors, comme autrefois les mages blancs et les rois nègres. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. Il en est dont la pauvre image orne le môle d’un vieux port et que l’orage en ses doigts tord sur leur petit socle à ramages; d’autres sont là, au fond d’un bois, dans une niche en porcelaine, d’où leur tête d’un trop gros poids a chu dans l’eau de leur fontaine. Dreling, dreling, c’est la fête de tous les Saints. Mais qu’importe qu’ils soient grandis ou rabaissés sur cette terre, saints de la pluie ou du tonnerre ne sont-ils pas au paradis? Aussi, pour ne froisser personne, ont-ils choisi leur fête en or, au temps précis où les vents d’ouest par les champs cornent, le premier jour du grand mois morne. Décembre. Les Hôtes. Ouvrez les gens, ouvrez la porte, je frappe au seuil et à l’auvent, ouvrez les gens, je suis le vent qui s’habille de feuilles mortes. -Entrez monsieur, entrez le vent, voici pour vous loger la cheminée et sa niche badigeonnée; entrez chez nous, monsieur le vent. Ouvrez les gens, je suis la pluie, je suis la veuve en robe grise dont la trame s’indéfinise dans un brouillard couleur de suie. -Entrez la veuve, entrez chez nous, entrez la froide et la livide, les lézardes du mur humide s’ouvrent pour vous loger chez nous. -Levez les gens la barre en fer, ouvrez les gens, je suis la neige, mon manteau blanc se désagrège sur les routes du vieil hiver. -Entrez la neige, entrez la dame, avec vos pétales de lys, et semez-les par le taudis jusque dans l’âtre où vit la flamme. Car nous sommes les gens inquiétants qui habitons le Nord des régions désertes, qui vous aimons -depuis quels temps? - pour les peines que nous avons par vous souffertes. A Ceux Qui Viennent. (1920) De colline en colline La grande route s’incline Au crépuscule autour du mont. Nous qui sommes les hommes Qui descendons Vers les ombres de la vallée, Gardons Avec fierté sur notre front Le souvenir flottant des lueurs en allées. Ne disons pas À cette heure où sont mornes et las, Dans le jour déjà blême, Nos pas, Que la vie est funeste et ne vaut pas qu’on l’aime. Mais décidons qu’il faut avec ténacité, Dans son âpre et ferme réalité L’aimer, Pour que le haut orgueil qui monte en notre torse Ne laisse rien ronger, ni rien choir de sa force. Le monde est un objet de ferveur et de foi Qui s’offre à l’incessante et tragique conquête. Peu importe le glas qu’on entend aux beffrois Et l’airain ténébreux dont la victoire est faite. Nous qui sommes les hommes Qui descendons Vers les ombres voilées Et les brouillards de la vallée, Et qui croisons Ceux qui d’une marche prompte Montent, Ne parlons pas Des chemins qui ont fait pesants et lourds Nos pas. Mais disons leur, la main tendue: Hommes jeunes, dont les cerveaux Sont clairs et dont les yeux sont beaux, Montez là-haut Les exalter parmi le vent et l’étendue. La force vierge est sur les cimes répandue; Elle y est rude et ferme, et s’y roidit en rocs; Elle circule ardente et large autour des blocs De schiste et de granit que décorent les mousses, Laissez la se glisser sans hâte et sans secousse En vos membres et s’en aller vers votre coeur Y instaurer de muscle en muscle un sang meilleur. Que règnent vos regards dans la haute lumière Pour contempler de là les choses coutumières, Les campagnes ici, et les villes, là-bas! Les passions médiocres n’habitent pas Un front que l’air lucide et pur baigne sans cesse. L’âme s’y trempe et vainc et bannit sa tristesse Et sa misère ancienne et ses gestes dolents. Le rire vif et sain y passe avec les brises. On y rêve de fière et de rude entreprise. Et l’homme y va vers l’homme en de brusques élans D’allègre confiance et de ferveur rapide Au point qu’il s’y remplit d’une joie intrépide. Alors, Quel que soit le devoir qui la tienne asservie, Sous un grand jour de flamme et d’or Lui apparaît la vie. Elle bondit là-bas, dans les cités. Elle s’attarde ici, dans les villages. Elle est partout où, d’âge en âge, A combattu la volonté. À qui la sent s’étendre sur la terre Et battre tout à coup avec force, en son coeur, Elle est plus belle et nécessaire Que le bonheur. On y prend le conseil d’être grand pour soi-même, De négliger ce qui est ruse ou stratagème. Une nouvelle volupté Surgit du seul effort et de son âpreté. On ne redoute plus la douleur infinie. On rejette de soi le doute et l’ironie. À force de vouloir, on éduque le sort. L’heure est trop belle, enfin, pour qu’on songe à la mort Et l’âme où la pensée immensément travaille Est toujours prête au risque et rangée en bataille. Et puis, disons encor: Jamais oeuvre n’est terminée; L’heure s’ajoute à l’heure, et l’année à l’année Pour étager toujours plus haut l’espoir humain. Le travail large et clair qu’ont illustré nos mains, Qu’il tente et magnifie et unisse soudain Les vôtres! Ayez des coeurs plus hauts, des gestes plus parfaits Et faites, mieux que nous, ce que nous avons fait! Mais nous qui sommes Les hommes Qui descendons vers les ombres de la vallée, Gardons Quand même, avec fierté, sur notre front Le souvenir flottant des lueurs en allées. Le Crime Allemand. (1915) On m’affirmait: Partout où les cités de vapeurs s’enveloppent, Où l’homme dans l’effort s’exalte et se complait, Bat le coeur fraternel d’une plus haute Europe. De la Sambre à la Ruhr, de la Ruhr à l’Oural, À Cardiff, à Carmaux, en France et en Espagne, L’ample entente disperse un grand souffle auroral Par au-delà des monts jusqu’au fond des campagnes. Ici le charbon fume et là-bas l’acier bout; Le travail y est sombre et la peine y est rude, Mais des tribuns sont là dont le torse est debout Et dont le verbe éclaire au front les multitudes. Aux soirs d’émeute brusque et de battant tocsin, Quand se forme et grandit la révolte brutale Pour qu’en soient imposés les voeux et les desseins, Leurs gestes fulguraux domptent les capitales. Ils dominent l’assaut des parlements nombreux Grâce à leur attitude ardente et réfractaire. Ils ont le peuple immense et rouge derrière eux Et leur grondant pouvoir est fait de son tonnerre. Leurs noms sont lumineux de pays en pays: Dans les foyers où l’homme et la femme travaillent, Où la fille est la servante des plus petits, Leur image à deux sous s’épingle à la muraille. On les adore: ils sont puissants, simples et droits, Avec la pitié grande en leur âme profonde. Et quand s’étend, en sa totale ampleur, leur voix, Elle recouvre au loin de sa force, le monde! Et l’on disait encor: Eux seuls tissent les rets où sera pris le sort: Qu’un roi hérisse un jour, de ses armes, la terre, Leur unanime entente arrêtera la guerre. Ne sont-ils point les rocs rugueux, têtus et lourds, Dont le grand fleuve humain épouse le contour À chacune de ses marées Tour à tour vers la terre ou la mer attirées? Ainsi S’abolissaient la peur, le trouble et le souci Et s’affirmait la foi en la concorde ardente. La paix régnait déjà, normale et évidente, Comme un déroulement de jours, de mois et d’ans. On se sentait heureux de vivre en un tel temps Où tout semblait meilleur au monde, où les génies Juraient de le doter d’une neuve harmonie, Où l’homme allait vers l’homme et cherchait dans ses yeux On ne sait quoi de grand qui l’égalait aux Dieux, Quand se fendit soudain -en quelle heure angoissée! Cette tour où le rêve étageait la pensée. Ce fut en Août, là-bas, au Reichstag, à Berlin, Que ceux en qui le monde avait mis sa foi folle Se turent quand sonna la mauvaise parole. Un nuage passa sur le front du destin. Ceux qui l’avaient proscrite accueillirent la guerre; La vieille Mort casquée, atroce, autoritaire, Sortit de sa caserne avec son linceul blanc Pour en traîner l’horreur sur les pays sanglants. Son ombre s’allongea sur les villes en flammes; Le monde se trahit et tua la grande âme Qu’il se composait avec ferveur pour qu’elle soit L’âme du Droit Devant l’audace inique et la force funeste; À l’ennemi dont brûle et ravage le geste On opposa le bras qui frappe et qui déteste; Les foules s’acharnaient à se haïr, soudain; Le clair passé glissait au ténébreux demain. Tout se niait et ne fut plus en somme Que fureur répandue et que rage dardée; Au fond des bourgs et des campagnes On prenait peur d’être un vivant, Car c’est là ton crime et ta honte, Allemagne, D’avoir détruit en notre temps L’idée Que se faisait superbement L’homme, de l’homme. Les Trains. (1940) Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre, A travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés, Sous les pâles matins ou les couchants pourprés, Les trains quotidiens font le tour de la Flandre. Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte: Les boeufs fuyaient là-bas; les pigeons familiers Désertaient les recoins de leurs blancs colombiers. La mort semblait peser où pesait leur empreinte. Mais, aujourd'hui, leur va-et-vient au long des champs Fait à peine trembler le seuil d'une demeure, Et leur passage annonce aux travailleurs quelle heure Le jour qui marche et fuit jette au soir approchant. Les rails d'acier luisant sont encadrés de haies; Les chiens et les troupeaux ne les redoutent plus. Et dans les fentes d'or des plus mornes talus, Se pavoisent des fleurs et se bombent des baies. Marbres, grès et granits, fonte, fers et charbons; Tous les trésors secrets que les terres lointaines Cachent aux flancs obscurs des monts, sous les fontaines, Apparaissent en Flandre, au dos des lourds wagons. Source: http://www.poesies.net